Le rôle des opérations dans le développement de l’intelligence. Twelfth International congress of psychology, held at the University of Edinburgh, July 23ʳᵈ to 29ʳᵈ 1948 : proceedings and papers (1950) a

L’acte d’intelligence ne constitue pas une simple lecture de structures perceptives déjà toutes organisées, mais il revient à transformer une structure perceptive en une autre en modifiant la réalité sur laquelle porte ces perceptions. L’intelligence s’appuie donc essentiellement sur des actions intériorisées en opérations. Les opérations, qui caractérisent ainsi les structures intelligentes sont des actions intériorisées sous forme de systèmes d’ensemble (p. ex. une classification, la suite des nombres entiers, etc.) ; mais les lois de ces systèmes d’ensemble ne se réduisent pas à celles de l’organisation des structures perceptives : elles les dépassent en atteignant un état de coordination additive et réversible (correspondant en logique à la composition des opérations directes et inverses).

L’étude du développement des représentations spatiales 1 est particulièrement instructive à ces divers points de vue. C’est ainsi que les premières représentations imagées discernables par le moyen du dessin et des expériences de récognition stéréo-gnostiques montrent une supériorité, non pas des « bonnes formes » perceptives (euclidiennes) mais des caractères topologiques traduisant les conditions propres à l’action (ouverture, fermeture, extériorité et intériorité par rapport à une frontière, etc.). D’autre part, lorsqu’après avoir fait constater l’égalité de deux tiges droites, on met l’une un peu en retrait par rapport à l’autre, l’enfant commence par nier la conservation de l’égalité de ces longueurs : la comparaison perceptive tient ici en échec l’opération intellectuelle, qui deviendra possible au moment seulement où l’enfant raisonnera en fonction de la réversibilité (compensation entre la longueur gagnée en avant et la longueur perdue en arrière, par la tige devançant l’autre). Un grand nombre d’expériences conduisent à ce même résultat.

Mais les plus beaux exemples de conflits entre les structures perceptives et la coordination réversible des opérations intelligentes sont sans doute ceux qui caractérisent la construction des systèmes naturels de coordonnées, ainsi que les notions de l’horizontalité et de la verticalité. En penchant un bocal contenant un peu d’eau colorée, on fait dessiner (copie, et surtout prévision) les différentes positions occupées par la surface de l’eau : or, ce n’est que vers 9 ans en moyenne que l’enfant devient capable d’une anticipation précise de l’horizontalité. Les petits (4-5 ans) ne parviennent même pas à une lecture perceptive correcte de l’expérience, faute de système de référence. Dans la suite, ils distinguent perceptivement l’horizontalité mais n’arrivent pas à l’anticiper faute de mise en relations entre le bocal et les objets extérieurs (supports, table, etc.). Il en est de même pour la verticalité (fil à plomb, etc.). Or, la construction de tels systèmes de référence ou de coordonnées est solidaire de l’activité entière de l’enfant et ne saurait résulter d’une simple perception des données extérieures. Un système de coordonnées suppose, en effet, les notions de droites, de parallèles et d’angle, puis de mesure. Or, chacune de ces notions résulte, comme nous avons cherché à le montrer dans le détail, d’une coordination progressive des actions au cours desquelles le mécanisme opératoire de composition réversible joue un rôle essentiel et qui ne saurait s’expliquer par de simples lois de « Gestalt ». Même la construction d’une droite, par exemple, relève de telles opérations lorsque la droite à construire est en conflit avec le cadre perceptif. Si vraies que soient les lois de la « forme » elles doivent donc être complétées lorsque des structures perceptives et motrices limitées on passe au système général de transformations opératoires que constitue l’acte d’intelligence.