Essai sur l’illusion de la médiane des angles en tant que mesure de l’illusion des angles (1955) a

Le but initial de cette Recherche était simplement de reprendre l’étude de l’illusion de la médiane des angles au moyen d’une technique permettant de la mesurer avec plus de précision en fonction de la grandeur de l’angle. Or, on sait combien il est difficile de parvenir à une mesure de l’illusion des angles eux-mêmes et le peu de renseignements dont nous disposons au sujet du maximum de la surestimation des angles aigus ou de la sous-estimation des angles obtus. Nos nouveaux résultats ayant mis en évidence la parenté et même l’identité existant entre l’illusion de la médiane et l’illusion des côtés de l’angle, nous nous sommes alors demandé s’il n’y aurait pas là un procédé indirect pour déterminer la courbe de l’illusion des angles eux-mêmes et notamment les maxima positif et négatif que l’on s’accorde en général à considérer comme correspondant aux angles de 45° et de 135° mais sans aucune preuve décisive à l’appui.

À cette occasion, nous avons cherché à établir une formule quantitative de l’illusion des angles, déduite de la loi des centrations relatives et convergeant avec l’ensemble des faits recueillis au sujet des déformations perceptives se rapportant à la forme angulaire. La Rech. X nous avait déjà permis d’entrevoir certaines relations utiles à cet égard 1, mais sans aboutir à la formule générale que nous nous proposons de justifier ici.

§ 1. Technique et résultats obtenus sur les adultes

Nous appelons médiane de l’angle la droite reliant les points médians des deux côtés lorsque ceux-ci sont de longueurs égales. Cette notion est évidemment dépourvue d’intérêt mathématique, mais elle présente une signification perceptive puisque, dans le cas de tous les angles aigus et des plus petits des angles obtus, cette médiane, lorsqu’elle est dessinée, semble située trop haut et ne pas couper les côtés en deux parties égales. Lorsque la médiane n’est pas dessinée et qu’on demande au sujet d’évaluer la moitié de la hauteur de l’angle, il situe cette médiane virtuelle trop bas par rapport au sommet. Lors d’un premier sondage sur cette illusion 2, nous nous étions contentés de la mesurer en fonction des hauteurs : parmi neuf dessins dont l’un comportait une médiane exacte et les autres des médianes surélevées ou abaissées, il s’agissait de choisir celui ou ceux qui paraissaient traduire la médiane vraie, mais en jugeant les figures globalement et en fait surtout selon la comparaison des segments de hauteur h1 et h2 (fig. 1). Il nous a paru préférable, pour une mesure systématique, de faire comparer les segments de côtés c1 et c2 car l’estimation de la longueur de ces derniers varie davantage en fonction de la grandeur des angles que l’évaluation des hauteurs h1 et h2.

Fig. 1

Nous avons ainsi étudié les angles de 10, 20, 30°, etc., jusqu’à 160°, de 10 en 10° sauf des mesures spéciales pour 45 et 55° (et quelques mesures pour 65°, 135°, etc.) et avons procédé, pour chacun de ces angles, à un examen de 7 à 11 figures dont la médiane était soit en place, soit à 1, 2, 3 ou 4 mm au-dessus, soit à 1, 2… 5 ou 6 mm au-dessous de sa position normale. En présence de chacune de ces figures 3 le sujet était prié de comparer les segments c1 et c2 (à gauche ou à droite, le sommet étant orienté vers le haut), la question étant la suivante : « La ligne horizontale coupe-t-elle bien les deux côtés en leur milieu ou l’un de ces deux segments (c1 et c2) vous paraît-il plus long que l’autre ? »

L’expérience a d’abord porté sur des adultes, au moyen des trois variétés suivantes de dispositifs :

I. Figures en triangles (c’est-à-dire avec base dessinée en plus de la médiane), à hauteurs constantes de 6 cm et côtés de longueurs variables (de 6,1 cm pour 10° à 34,2 cm pour 160°).

II. Figures en triangles à côtés de longueurs approximativement constantes, mais à hauteurs variables (de 6 cm pour 10° à 1 cm pour 160°).

III. Figures angulaires (sans ligne de base) à côtés de longueurs constantes et hauteurs variables (environ les mêmes dimensions qu’en II).

Chacun de ces dispositifs présente de sérieux inconvénients. Les figures de type I deviennent de plus en plus grandes dans le cas des angles obtus, ce qui rend difficile la comparaison des segments de côtés c1 et c2.

Il est vrai que le jugement demandé, étant fonction de la position de la médiane, s’appuie sur l’ensemble de la figure et pas exclusivement sur les segments c1 et c2, ce qui facilite l’estimation. Mais il n’en reste pas moins que les grandes figures ne sont pas entièrement homogènes aux petites.

Fig. 2

Les dispositifs II et III, par contre, avec leurs hauteurs variables, ont l’avantage de ne pas différer beaucoup de grandeur. Mais l’inconvénient est que la hauteur diminuant de plus en plus pour les angles très obtus, les segments c1 et c2 deviennent difficiles à évaluer parce que la médiane et la base font avec eux des angles (3 et 4) de plus en plus aigus, ce qui diminue la netteté des points d’intersection.

Le dispositif angulaire III remédie en partie à cet obstacle en supprimant l’angle (4). Mais il reste toujours l’angle (3). D’autre part, le segment inférieur c2 ayant une extrémité libre n’est pas entièrement homogène au segment supérieur c1.

En fait, c’est le dispositif I qui a fourni les résultats les plus réguliers. Aussi l’avons-nous utilisé sur 30 adultes, et les dispositifs II et III sur 18 et 20 adultes. Nous avons en outre fait quelques sondages avec des figures angulaires à hauteurs constantes et avec les figures I en présentation renversée (sommet en bas), mais sans résultats appréciables.

Nous donnerons donc séparément les moyennes respectives obtenues avec les dispositifs I à III sans les réduire à des moyennes générales étant donné leur hétérogénéité. Par contre, pour faciliter les comparaisons, nous fournirons les résultats en mm d’écart de la médiane et non pas en % rapportés à la longueur des côtés. D’ailleurs la question posée portant essentiellement sur la situation de la médiane, et la longueur des segments c1 et c2 n’intervenant que pour faciliter cette évaluation, il est légitime de s’en tenir ainsi aux déviations en mm vers le haut ou le bas sans rapporter ces déviations à la longueur des côtés. Au surplus les courbes en mm ou en % présentent la même allure et les mêmes maxima, les différences ne portant que sur la valeur absolue des erreurs.

Voici donc les résultats obtenus sur 68 adultes :

Tableau 1. Erreurs systématiques de position de la médiane (en mm) chez l’adulte
Degrés I II III
10 1,07 1,05 0,75
20 1,46 1,44 1,30
30 1,58 1,50 1,60
40 1,87 1,61 1,75
45 1,78 1,50 1,95
50 2,03 1,77 1,70
55 1,80 1,63 1,92
60 2,01 1,58 1,80
65 —  —  1,85
70 1,50 1,47 1,47
80 1,32 1,50 1,12
90 0,81 0,69 1,07
100 0,56 0,55 0,60
110 0,15 0,41 0,27
120 0,02 0,41 0,05
130 − 0,30 0,55 0,26
140 − 0,65 0,12 0,29
150 − 0,17 0,62 − 0,02
160 + 0,33 0,50 0,65

D’autre part, il est utile de connaître, pour chaque valeur d’angle, le % des cas d’erreurs positives (médiane surélevée), négatives (médiane abaissée) et nulles :

Tableau 2. Pourcentage des cas d’erreurs positives, négatives et nulles 4 
Degrés I II III
+ 0 − + 0 − + 0 −
10 87 10 3 85 15 0 80 5 15
20 97 3 0 95 5 0 85 10 5
30 94 6 0 95 5 0 85 15 0
40 97 3 0 95 5 0 90 5 5
45 94 6 0 95 5 0 95 5 0
50 100 0 0 100 0 0 80 20 0
55 100 0 0 95 5 0 90 10 0
60 94 6 0 90 5 5 90 5 5
65 97 0 3 80 20 0 85 10 5
70 94 0 6 95 5 0 80 15 5
80 82 18 0 90 10 0 75 20 5
90 54 40 6 70 20 10 75 15 10
100 59 35 26 75 20 5 70 15 15
110 34 40 26 70 10 20 55 25 20
120 27 43 30 55 30 15 35 23 42
130 34 25 40 60 10 30 40 40 20
140 28 32 40 41 18 41 40 40 20
150 34 95 41 30 50 20 35 15 50
160 40 40 20 49 35 16 45 30 25

On constate ainsi que pour le dispositif I (hauteur constante de 6 cm et côtés de 6 à 34 cm) la médiane est surélevée pour les angles aigus avec un maximum entre 50 et 60° (élévation de 2 mm environ) et un passage à l’illusion nulle à 120° ; la médiane est au contraire située trop bas (illusion négative) entre 130 et 150° avec un maximum négatif à 140°. Cette illusion négative représente entre 130 et 150° le 30 au 41 % des cas (tabl. 2) contre 27 à 34 % d’illusions positives et 25 à 43 % d’illusions nulles.

Le dispositif II donne des résultats moins réguliers, bien que le maximum positif se retrouve pour les angles de 50°. Mais surtout les illusions négatives se présentent en plus faibles proportions (maximum à 140° : 41 % contre 41 % de positives et 18 % nulles). La raison en est sans doute que dans ce dispositif la longueur des côtés étant constante et la hauteur variable, plus l’angle est obtus et plus la hauteur est faible (1 cm à 160°); il s’ensuit qu’il est de plus en plus malaisé de juger d’après les seuls segments c1 et c2 : le sujet englobe alors les hauteurs h1 et h2 (fig. 1) dans son jugement (ce qui n’est pas le cas pour les grandes figures du dispositif I, mais l’est nécessairement pour les petites figures du dispositif II ; par exemple 11,5 × 1 cm à 160°). Or, dès que la hauteur intervient, le segment h2 compris entre les deux parallèles du trapèze inférieur de la figure n’est plus homogène au segment h1 compris entre la médiane et le sommet de l’angle et, à égalité h1 = h2 le segment h2 paraît un peu plus grand. C’est pourquoi, dans la Rech. X (p. 290, tabl. VII), lorsque nous mesurions les médianes d’après les hauteurs h1 et h2 la médiane des angles de 120° paraissait encore surélevée de 0,55 mm chez les adultes.

Dans le cas du dispositif III (mêmes dimensions qu’en II mais sans ligne de base), l’illusion positive maximum est à nouveau comprise entre 45 et 55° et on retrouve une illusion nulle comme en I à 120° (0,05). Mais l’illusion négative est peu représentée comme en II, bien qu’à un degré un peu plus fort (42 % contre 35 % à 120° et 50 % contre 35 % à 150°). La raison de cet affaiblissement de l’illusion négative est la même qu’en II (rôle de la hauteur quand les segments c1 et c2 deviennent peu distincts). Mais, du fait qu’il n’y a pas de ligne de base, la hauteur joue un rôle moindre et le segment c2 est plus facile à estimer : d’où la situation intermédiaire de ces résultats du dispositif III par rapport à ceux des dispositifs I et II.

Au total, on peut résumer comme suit les résultats obtenus :

1) Il existe pour les angles aigus, l’angle droit et les angles de 100 et 110° une illusion systématique positive (surélévation de la médiane).

2) Le maximum de cette illusion est compris entre 45 et 60°, avec les valeurs les plus fortes à 50° et 60° ; le maximum positif est donc probablement de 55°.

3) Cette illusion positive s’annule à 120° environ.

4) Elle fait place au-delà à une illusion négative qui est plus faible mais systématique lorsque le jugement porte principalement sur les segments de côtés c1 et c2 (dispositif I).

5) Le maximum de cette illusion négative est situé entre 140 et 150°.

6) L’illusion négative s’atténue sensiblement lorsque le jugement porte sur la hauteur ou englobe ce facteur (dispositifs II et III) parce que la médiane partage la figure en un triangle supérieur et un trapèze inférieur et que les hauteurs h1 et h2 de ces deux parties de la figure ne sont pas homogènes.

Les présents résultats confirment donc ceux de la Rech. X en ce qui concerne la surélévation de la médiane dans le cas des angles aigus (ceux de 30° et de 60° avaient déjà été étudiés à cet égard). Par contre, dans le cas des angles obtus (seuls ceux de 120° avaient été analysés), la présente recherche fournit ce nouveau résultat que, si l’erreur fondée sur l’estimation des hauteurs h1 et h2 demeure positive, elle devient négative dans un % appréciable des cas entre 120 et 130° lorsque l’illusion est mesurée en fonction des segments de côtés c1 et c2.

§ 2. Résultats de la technique I chez les enfants

Nous avons examiné 9 enfants de 6 ans, 12 de 7 ans et 8 de 8 ans au moyen du dispositif I et obtenu les résultats suivants :

Tableau 3. Erreurs systématiques de position de la médiane (en mm) chez l’enfant :
Degrés 6 ans 7 ans 8 ans 6-8 ans
10 0,77 1,20 0,94 0,99
20 1,77 1,12 1,77 1,51
30 1,77 1,54 2,00 1,78
40 3,00 1,75 2,50 2,35
45 3,39 2,54 2,77 2,86
50 3,22 2,75 3,16 3,05
55 3,77 2,87 2,77 3,15
60 3,83 2,87 2,55 3,13
65 3,39 2,83 2,50 2,89
70 2,27 2,50 2,33 2,38
80 2,33 2,25 2,20 2,29
90 0,44 1,41 1,16 1,04
100 − 1,11 0,50 1,05 0,18
110 − 0,66 0,25 0,44 0,03
120 − 0,77 0,58 − 1,05 − 0,31
130 − 2,22 − 0,16 − 1,44 − 1,16
140 1,0 2,83 − 1,50 + 0,98
150 ? ? ? ?
160 ? ? ? ?

Quant au pourcentage des cas d’illusions positives (surélévation de la médiane), négatives (abaissement) ou nulles, on a :

Tableau 4. Pourcentage des cas d’erreurs positives, négatives et nulles chez l’enfant 5 :
Degrés 6 ans 7 ans 8 ans 6-8 ans
+ 0 − + 0 − + 0 − + 0 −
10 56 44 0 91 9 0 78 11 11 76 21 3
20 100 0 0 75 25 0 100 0 0 90 10 0
30 90 10 0 83 17 0 100 0 0 90 10 0
40 100 0 0 91 0 9 100 0 0 97 0 3
45 100 0 0 100 0 0 100 0 0 100 0 0
50 100 0 0 100 0 0 100 0 0 100 0 0
55 100 0 0 100 0 0 100 0 0 100 0 0
60 100 0 0 100 0 0 100 0 0 100 0 0
65 100 0 0 100 0 0 100 0 0 100 0 0
70 100 0 0 100 0 0 100 0 0 100 0 0
80 100 0 0 91 9 0 100 0 0 97 0 3
90 67 11 22 66 17 17 66 23 11 64 20 16
100 22 11 67 50 25 25 66 11 23 48 16 36
110 11 22 67 34 41 25 60 20 20 31 33 36
120 33 11 56 59 25 16 20 20 60 37 20 43
130 11 22 67 33 8 59 10 30 60 19 19 62
140 66 0 34 75 8 17 50 10 40 63 6 31
150 65 10 24 66 17 17 50 30 10 63 20 17
160 44 12 44 70 30 0 30 30 40 51 22 27

On constate ainsi que les illusions de l’enfant sont quantitativement supérieures mais qualitativement semblables à celles de l’adulte (avec le dispositif I) :

1) Du point de vue quantitatif, les illusions enfantines sont plus fortes en ce sens que, pour un même groupe de figures, l’enfant perçoit l’égalité c1 = c2 (donc la position de la médiane) avec un écart sensiblement plus grand que chez l’adulte : par exemple, l’erreur positive maximum est en moyenne de 3,00 entre 6 et 8 ans et de 2,02 à 2,03 chez l’adulte, soit un rapport de 3 à 2 ; l’erreur négative maximum est en moyenne de − 1,18 à 6-8 ans et de − 0,65 chez l’adulte ; etc.

Par contre, l’allure qualitative de la courbe est sensiblement la même :

2) L’erreur positive maximum est en moyenne située à 55-60° : à 55-60° à 6 ans, à 55-65° à 7 ans et à 50° à 8 ans, mais en moyenne à 55-60°, avec répartition bien symétrique des erreurs autour de 55° (entre 40 et 70°).

3) L’erreur positive fait place à l’erreur négative à partir de 120°. L’illusion nulle médiane est donc située entre 110 et 120° (à 120° chez l’adulte), avec quelques écarts sans doute fortuits (à 100° à 6 ans, à 130° à 7 et à 110-120° à 8 ans).

4) L’erreur négative maximum s’observe à 130° en moyenne, et à 140° à 8 ans (comme chez l’adulte).

Au total, l’évolution avec l’âge de cette illusion de la médiane des angles obéit donc bien aux lois des illusions primaires : diminution de l’erreur en fonction du développement, mais conservation de l’allure qualitative de la courbe, avec ses inversions de sens et ses maxima. Notons seulement que les plus grandes figures (150° et 160° à 6 ans, 140-160° à 7 ans et 160° à 8 ans) ont donné lieu chez l’enfant à certaines difficultés d’évaluation : la trop grande variabilité des réponses et surtout leur instabilité nous ont donc empêché d’assigner des moyennes à ces quelques résultats, faute de pouvoir les considérer comme valables. Pour les autres figures, par contre, la dispersion des résultats et leur intervariation ont été tout à fait normales.

Essai d’explication

Il s’agit maintenant : 1) de trouver un schéma explicatif pour l’illusion de la médiane des angles ; 2) de préciser la formule quantitative de l’illusion des angles en général ; 3) d’appliquer cette formule au schéma explicatif (1) et de chercher si la courbe théorique ainsi obtenue correspond aux courbes expérimentales.

§ 3. L’illusion de la médiane

En possession des nouveaux résultats mesurés sur les segments de côtés c1 et c2 il apparaît que l’illusion de la médiane constitue un simple cas particulier de l’illusion classique des côtés de l’angle, elle-même fonction de l’illusion des angles en général. La seule différence entre l’illusion de la médiane et celle des côtés de l’angle est que la première est une illusion composée, dépendant d’au moins deux angles, tandis que la seconde constitue une illusion simple, constitutive de la première.

Si l’on se reporte à la fig. 3 pour les angles aigus (et à la fig. 2 pour les obtus), on constate, en effet, que les longueurs des segments de côtés c1 et c2 sont évaluées en fonction de quatre angles dont deux distincts (1 et 2) et deux égaux entre eux (3 et 4). Dans le cas des angles aigus on a alors à considérer les actions suivantes :

a) L’angle (1), qui est aigu, est surestimé, ce qui dévalorise ses côtés c1. Cette première action tend donc à déplacer la médiane vers le haut.

6) Les angles (2) sont toujours obtus, ce qui entraîne une surestimation de leurs côtés c2. Cette seconde action tend donc elle aussi à déplacer la médiane vers le haut, de telle sorte que dans le cas des angles aigus (fig. 3), les actions a) et b) sont cumulatives.

c) L’angle (3) est aigu, de telle sorte qu’il tend à dévaloriser le segment c1 et cette action s’ajoute à l’action a).

d) L’angle (4) qui est aigu et égal à l’angle (3) tend à dévaloriser le segment c2 et cette action contrecarre donc l’action b).

Fig. 3

Mais comme les actions c) et d) sont égales et de sens contraire, on peut considérer leur résultante comme nulle et ne retenir que les actions a) et b). Il suffira donc, pour calculer théoriquement les déplacements perceptifs de la médiane, d’additionner la déformation P1 due à l’angle (1) et la déformation P2 due à l’angle (2). On obtiendra ainsi la déformation totale P valable entre 0 et 90° inclus :

Prop. (1) P = Pa + Pb (de 0 à 90°)

Dans le cas des angles obtus, par contre (fig. 2), on est en présence des quatre actions suivantes :

a) L’angle (1) étant obtus, le segment c1 s’en trouve surestimé, ce qui tend à déplacer la médiane vers le bas (erreur négative).

b) L’angle (2) étant lui aussi obtus, le segment c2 est également surestimé, ce qui tend à déplacer la médiane vers le haut et contrecarre l’action a).

c) et d) Les angles (3) et (4) sont aigus, le premier ayant pour effet de dévaloriser le segment c1 et le second le segment c2. Ces deux actions c) et d) s’annulent donc l’une l’autre par le fait de l’égalité des angles (3) et (4).

Il ne reste donc à considérer que les effets a) et b), mais, dans le cas des angles obtus, ils sont orientés en sens contraires et sont ainsi à soustraire l’un de l’autre. On aura donc :

Prop. (2) P = Pb − Pa (de 91 à 180°)

Il nous suffira maintenant d’exprimer quantitativement les déformations Pa et Pb pour construire la courbe théorique des variations de P en fonction de la grandeur des angles (1) et pour chercher si les courbes expérimentales vérifient ces déductions.

Donnons d’abord, pour l’ensemble des figures utilisées, la table des correspondances entre les angles (1) et (2) :

Tableau 5. Table des correspondances entre les angles (1) et (2) de la fig. 3 :
Angle (1) en degré Angle (2) en degré
10 95
20 100
30 105
40 110
45 112 ½
50 115
55 117 ½
60 120
70 125
80 130
90 135
100 140
110 145
120 150
130 155
140 160
150 165
160 170
170 175
180 180

Il s’agit ensuite d’établir la formule qui nous servira à exprimer les déformations perceptives des angles, et, comme il se pose encore certaines questions quant à la détermination des maxima des illusions relatives aux angles, la confrontation entre les courbes théoriques et les courbes expérimentales à laquelle nous allons nous livrer nous permettra simultanément de vérifier les prop. (1) et (2) et d’établir une formule adéquate aux maxima des déformations angulaires correspondant aux maxima expérimentaux des déplacements de la médiane.

§ 4. La formule des illusions angulaires

La Rech. XXIV a montré que l’on peut réduire les illusions d’angles au renforcement apparent de l’inclinaison de la diagonale C d’un rectangle, ce qui nous a conduits aux formules suivantes. Tout d’abord, l’effet de base (diagonale du rectangle), peut être déduit de la loi des centrations relatives, en posant :

L1 = A (ou A’) ; L2 = A’ (ou A) ; Lmax = C ; nL = H (puisque le nombre des comparaisons A −A’ ou A’ −A est fonction de H) et S = BH. D’où :

(3) P1 = ± (H (A − A’) × (A’ : C)) / BH ou ± (H (A’ − A) × (A : C)) / BH

Or, l’expression (A − A’) × A’ ou (A’ − A) × A peut s’écrire Bk puisque A et A’ sont des fractions constantes (k) de B qui seul varie. On peut donc abréger l’expression (3) sous la forme :

(3 bis) P1 = ± (H (Bk) : C) / BH

Fig. 4
Fig. 5

Dans le cas des angles aigus et obtus, cette action P1 (3) intervient deux fois. Il s’y ajoute une action P2 due à la différence et au rapport de la hauteur H et de la médiane M de ces angles.

Fig. 6

En effet, la différence entre les angles aigus, droits et obtus tient essentiellement, du point de vue perceptif, au fait que les rapports entre la médiane M et la hauteur H sont M < H pour l’angle aigu, M = H pour l’angle droit et M > H pour l’angle obtus (fig. 6). Nous avons suffisamment insisté dans la Rech. X sur l’importance de ces trois rapports objectifs dans la perception des angles pour n’y point revenir ici. Mais il reste à les formuler, ce qui est à nouveau facile en partant de la loi des centrations relatives (que nous n’avions pas encore dégagée sous sa forme générale lors de cette Rech. X). Il suffit en effet de poser :

L1 = H (ou M) ; L2 = M (ou H) ; Lmax = C ; nL = 1 H ; S = MH

Nous avons alors, pour l’action P2 :

(4) P2 = + (H (H − M) × (M :C)) / MH

dans le cas des angles aigus et

(5) P’2 = − (H (M − H) × (H : C)) / MH

dans le cas des angles obtus.

L’illusion des angles peut alors être considérée comme un produit des effets P1 et P2 puisque l’effet P1 intervient dans tous les angles mais selon les deux modes de symétrie représentés par la fig. 2 (Rech. XXIV) dans le cas M < H (angles aigus) et par la fig. 3 (Rech. XXIV) dans le cas M > H (angles obtus).

Pour obtenir le produit, il nous suffira donc de multiplier entre elles les expressions (3 bis) et (4) ou (5), mais en comptant deux fois l’effet (3 bis), puisque l’angle a deux côtés, et une seule fois la surface BH = MH, puisqu’elle est la même (car B = M : voir fig. 4), ainsi que nL = H puisque H demeure unique (= 1). On obtient ainsi pour les angles aigus (fig. 4) :

(6) P = + (2 [H (Bk) : C] × [(H − M) × (M : C)]) / MH

qui se simplifie (puisque B = M) en :

(7) P = (2 Mk (H − M)) / MH

Quant aux angles obtus, on aura (voir la fig. 5 où les B et H de la fig. 4 sont permutés) :

(8) P’ = (2 [B (Hk) : C] × [(M − H) × H : C]) / MH

qui se simplifie, puisqu’on a encore B = M (voir fig. 5) 6.

(9) P’ = − (2 Hk (M − H)) / C2

La signification géométrique des prop. (7) et (9) est simple. Nous l’exposerons dans le cas du demi-angle (fig. 5), c’est-à-dire en faisant abstraction du coefficient 2 (l’angle total vaut 2 α). On a d’abord :

(10) M / C = B / C = sin α

et (11) H / C = sin β (complémentaire de α)

Donc l’expression H − M / C représente la différence entre le sinus de β et celui de α, et l’expression (M (H − M)) / C2 représente le sinus de a rapporté à la différence entre le sinus β et le sinus α. En effet, lorsque sin α = sin β, alors sin α = sin β = sin 45° et H −M = 0, ce qui annule (2M (H − M))/C2 pour l’angle 2α = 90°.

Fig. 7

On obtient alors la distribution suivante des erreurs systématiques P pour les angles aigus et obtus, en faisant le calcul sur une figure élémentaire (moitié gauche de la fig. 4 et de la fig. 5, ou fig. 1 de la Rech. XXIV) de longueur constante = 1 (= H dans les fig. 1-3 de la Rech. XXIV) :

 

Angles P
10° (100°) 0,079
20° (110°) 0,140
30° (120°) 0,183
40° (130°) 0,204
45° (135°) 0,207
50° (140°) 0,204
60° (150°) 0,183
70° (160°) 0,140
80° (170°) 0,079
90° (180°) 0

Le contrôle expérimental de ces hypothèses nous est alors fourni par la mesure de l’illusion de la médiane des angles. Calculons, au moyen des prop. (1) et (2) et du tabl. 5, la distribution théorique des erreurs de la médiane des angles en partant des valeurs précédentes de l’illusion des angles tirées des prop. (7) et (9). On obtient d’abord, entre 10 et 90° :

Angles Pa Pb Pa + Pb
10° 0,079 0,041 0,120
20° 0,140 0,079 0,219
30° 0,183 0,112 0,295
40° 0,204 0,140 0,344
45° 0,207 0,153 0,360
50° 0,204(4) 0,164(5) 0,3689
55° 0,196(3) 0,174(5) 0,3708
60° 0,183 0,183 0,366
70° 0,140 0,196 0,336
80° 0,079 0,204 0,283
90° 0 0,207 0,207

Et, entre 100 et 180° :

Angles Pa Pb Pb − Pa
100° 0,079 0,204 0,125
110° 0,140 0,196 0,056
120° 0,183 0,183 0
130° 0,204 0,155 − 0,049
140° 0,204 0,140 − 0,064
150° 0,183 0,112 − 0,071
160° 0,140 0,079 − 0,061
170° 0,079 0,041 − 0,038
180° 0 0 0

On constate alors que l’accord est relativement satisfaisant entre cette distribution théorique des erreurs et les distributions expérimentales fournies par les tableaux 1 et 3 (dispositif I) (fig. 18) :

1) Le maximum positif théorique est compris entre 50 et 60°, alors qu’il l’est aussi avec le dispositif I chez l’adulte et dans la moyenne générale des enfants de 6-8 ans.

2) Le passage par l’erreur nulle entre les erreurs positives et les erreurs négatives s’effectue théoriquement à 120° alors qu’il est aussi situé à 120° chez l’adulte avec le dispositif I. Il a lieu entre 110 et 120° chez la moyenne des enfants, avec des oscillations entre 7 et 8 ans et un écart notable à 6 ans seulement.

3) Le maximum négatif théorique est situé aux environs de 150° alors qu’il l’est entre 140 et 150° chez l’adulte avec les dispositifs I et III. Chez l’enfant par contre il se trouve à 140° à 8 ans et à 130° en moyenne entre 6 et 8 ans mais les mesures se sont montrées assez imprécises chez les sujets de ces âges à partir de 140° (on retrouve à 8 ans un nombre de cas négatifs pour 160° supérieur aux cas positifs).

Fig. 8
Courbes théorique (trait plein) et expérimentales de l’illusion de la médiane des angles (on se rappelle que les courbes théoriques ne fournissent pas les valeurs absolues, mais seulement relatives, des illusions).

Ainsi la convergence entre les résultats expérimentaux et le calcul théorique de l’illusion peut être considérée comme encourageante et comme confirmant dans une certaine mesure l’interprétation que nous proposons de l’illusion de la médiane des angles et par conséquent l’interprétation de l’illusion des angles en général. Cet accord relatif entre la théorie et l’expérience est, en effet, d’autant plus frappant que l’illusion de la médiane est en réalité une illusion composée, résultat soit de l’addition soit de la soustraction des effets simples Pa et Pb, eux-mêmes complexes puisque les prop. 7 et 9 expriment le produit des effets P1 (prop. 3 et 3 bis) et P2 (prop. 4 et 5). En de telles conditions, on aurait pu s’attendre à des écarts plus notables entre des formules tirées de la loi des centrations relatives et les mesures empiriques, toujours trop peu nombreuses et toujours aléatoires…