Les illusions relatives aux angles et à la longueur de leurs cÎtés (1949) a

On connaĂźt depuis longtemps deux couples d’illusions relatives aux angles : d’une part, surestimation des angles aigus et sous-estimation des angles obtus ; d’autre part, sous-Ă©valuation de la longueur des cĂŽtĂ©s chez les premiers et surĂ©valuation de la mĂȘme longueur chez les seconds. Il nous a semblĂ© intĂ©ressant d’étudier ces illusions classiques en fonction de l’ñge et de chercher si les diverses formes qu’elles prennent, et que nous avons tentĂ© de faire varier, sont toutes rĂ©ductibles au schĂ©ma des « centrations relatives » dont nous nous sommes dĂ©jĂ  servi pour interprĂ©ter d’autres illusions analogues.

I. Description des faits

§ 1.L’estimation des angles

S’il est facile de constater qualitativement les dĂ©formations auxquelles donne lieu la perception des angles, il est plus malaisĂ© de trouver un systĂšme de mesures objectives. Nous avons adoptĂ© une mĂ©thode dont l’avantage est d’ĂȘtre pratique mais dont l’inconvĂ©nient est qu’elle ne s’applique guĂšre aux sujets de moins de 7 ans : trouver Ă  vue le double d’un angle aigu, ainsi que la moitiĂ© ou le tiers d’un angle obtus (la question du tiers est elle-mĂȘme trop difficile Ă  7-8 ans). Voici les questions posĂ©es :

Ia. On prĂ©sente au sujet un angle aigu de 60°, de 8 cm de cĂŽtĂ©s, placĂ© la pointe en bas et la bissectrice verticale et on le laisse en place Ă  titre d’étalon. Puis on demande de trouver parmi une suite de variables prĂ©sentĂ©es une Ă  une celle qui paraĂźtra Ă©gale au double de l’étalon. Ces angles variables ont tous Ă©galement 8 cm de cĂŽtĂ© et sont choisis selon des diffĂ©rences de 5 en 5°. Mais on les prĂ©sente par une mĂ©thode concentrique, pour Ă©viter dans la mesure du possible les effets de sĂ©rie et pour neutraliser les anticipations. Leur nombre varie selon le jugement des sujets.

Ib. On prĂ©sente un angle obtus de 120° posĂ© Ă©galement le sommet vers le bas, la bissectrice verticale, et de cĂŽtĂ©s de 8 cm. Il s’agit alors de trouver, parmi des variables construites et prĂ©sentĂ©es selon les mĂȘmes principes qu’en Ia, un angle jugĂ© Ă©gal Ă  la moitiĂ© de l’étalon de 120°.

Ic. MĂȘme technique mais en demandant un angle Ă©gal au tiers de l’étalon de 120°.

IIa. On prĂ©sente simultanĂ©ment au sujet cinq angles Ă©gaux de 60° mais dont les cĂŽtĂ©s sont respectivement de 70, 75, 80, 85 et 90 mm, en demandant si l’un de ces angles est plus grand que les autres ou non. Si le sujet perçoit des inĂ©galitĂ©s, on insiste naturellement sur le fait que l’évaluation doit porter sur l’écartement (l’angle lui-mĂȘme) et non pas sur la longueur des cĂŽtĂ©s.

IIb. MĂȘme question avec cinq angles de 120° dont les cĂŽtĂ©s sont aussi de 70, 75, 80, 85 et 90 mm.

Les mesures prises au cours des expériences I sont alors exprimées par les calculs suivants :

Ia. — Si nous appelons V la variable choisie par le sujet comme Ă©tant Ă©gale Ă  deux fois l’angle Ă©talon (de 60°) et si nous appelons M ce modĂšle ou Ă©talon lui-mĂȘme, l’illusion en %, c’est-Ă -dire rapportĂ©e Ă  l’étalon M de 60° sera de :

P (Ia) = (V − 2M)/M

Ib et c. — L’étalon M sera ici l’angle constant de 120° et la variable V l’angle jugĂ© Ă©gal Ă  la moitiĂ© ou au tiers de M. D’oĂč les illusions :

P (Ib) = (V — (M/2))/(M/2) et P (Ic) = (V — (M/3))/(M/3)

Il est Ă  noter que si, logiquement, le rapport Ib constitue l’inverse du rapport Ia, il n’en est pas de mĂȘme perceptivement, car, de ce dernier point de vue si B > A il n’en rĂ©sulte pas A < B et si B = 2A il n’en rĂ©sulte pas 2A = B (irrĂ©versibilitĂ© de la perception opposĂ©e Ă  la rĂ©versibilitĂ© de l’opĂ©ration). En effet, dans le cas Ia la variable est l’angle obtus et l’étalon l’angle aigu, tandis qu’en Ib et Ic c’est l’inverse. DĂšs lors une « erreur de l’étalon » (voir Rech. II et III) viendra altĂ©rer la rĂ©ciprocitĂ© des rapports Ia et Ib et c’est ce que nous verrons effectivement Ă  l’instant.

Les sujets examinĂ©s ont Ă©tĂ© 20 enfants de 7 Ă  8 ans, 40 enfants de 9 Ă  12 ans (dont la moitiĂ© vus par H. Wursten et la moitiĂ© par L. Johannot indĂ©pendamment l’un de l’autre) et 15 adultes. Les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© les suivants (voir tableaux I, II et III) 1.

Tableau I. Erreurs systématiques
P (Ia) P (Ib) P (Ic)
7-8 ans − 0,8 (16,6) − 15,0 (17,5) — 
9-12 ans + 4,6 (11,2) − 13,8 (12,9) − 20,6 (20,6)
Adultes + 7,0 (9,0) − 10,0 (10,8) − 10,0 (11,4)
Tableau II. Pourcentage des cas individuels d’illusions positives, nĂ©gatives ou nulles
P (Ia) P (Ib) P (Ic)
− 0 + − 0 + − 0 +
7-8 ans 50 10 40 90 0 10 —  —  — 
9-12 ans 52,5 2,5 45 77,5 17,5 5 64 36 0
Adultes 20 20 60 50 50 0 65 25 10
Tableau III. Maxima et minima (en grandeur absolue)
P (Ia) P (Ib) P (Ic)
Max. Min. Max. Min. Max. Min.
7-8 ans 135 100 70 40 —  — 
9-12 ans 145 105 70 35 45 20
Adultes 140 105 50 35 45 30

Ces tableaux permettent de faire un certain nombre de constatations intĂ©ressantes, notamment en ce qui concerne le rĂŽle de l’erreur de l’étalon (laquelle, Ă  notre connaissance n’a pas Ă©tĂ© signalĂ©e Ă  propos de la mesure des angles).

Questions I

1. On constate d’abord que les angles aigus sont en moyenne surestimĂ©s et les angles obtus sous-estimĂ©s. Partons, Ă  cet Ă©gard, de la mesure de P (Ia) : si un sujet, priĂ© de trouver l’angle V de deux fois supĂ©rieur Ă  l’étalon M de 60°, donne par exemple un angle de 140° (d’oĂč P (Ia) = ((140 − 120)/60) = + 0,33 = + 33 %), cela signifie, en effet, soit qu’il a surestimĂ© l’angle M de 60°, soit qu’il a sous-estimĂ© l’angle V de 140°, soit les deux Ă  la fois ; inversement, si, priĂ© de trouver un angle reprĂ©sentant la moitiĂ© de l’étalon M de 120°, il donne par exemple un angle de 50° (d’oĂč P (Ib) =  ((50 − 60)/60) = − 0,166 = − 16 %), cela signifie, soit qu’il a sous-estimĂ© l’angle M de 120°, soit qu’il a surestimĂ© l’angle de 50°, soit les deux Ă  la fois.

Mais l’expĂ©rience prĂ©cĂ©dente ne semble pas pouvoir nous dire si l’angle aigu est surĂ©valuĂ© et l’angle obtus dĂ©valuĂ©, tous deux de façon absolue, ou si c’est seulement l’un des deux qui est dĂ©formĂ© tandis que l’autre serait vu objectivement. En effet, puisque l’on mesure la dĂ©formation de l’un au moyen de variables appartenant Ă  l’autre type, les deux interprĂ©tations sont possibles.

2. Or, c’est ici qu’intervient l’erreur de l’étalon. On remarque, en effet, que les dĂ©formations nĂ©gatives obtenues lors de la dimidiation de l’angle obtus P (Ib) sont systĂ©matiquement plus grandes que les dĂ©formations nĂ©gatives obtenues lors de la duplication de l’angle aigu P (Ia) (voir tabl. I) et que le pourcentage des sujets (tabl. II) est Ă©galement beaucoup plus net dans le cas de P (Ib) que de P (Ia) : de 90 Ă  50 cas nĂ©gatifs contre 10 Ă  0 cas positifs pour P (Ib), tandis que, pour P (Ia) l’adulte seul donne plus de cas positifs (60) que de nĂ©gatifs (20), les proportions des enfants Ă©tant lĂ©gĂšrement inversĂ©es. Pourquoi donc l’expĂ©rience portant sur l’angle aigu comme Ă©talon (Ia) est-elle moins nette que l’expĂ©rience sur l’angle obtus (Ib) ? Et pourquoi les deux actions de duplication ou de dimidiation, qui sont l’inverse l’une de l’autre au point de vue opĂ©ratoire, ne sont-elles nullement rĂ©ciproques au point de vue perceptif ?

C’est que les sujets les plus jeunes (Ă  7-8 ans surtout, mais encore entre 9 et 12 ans) regardent surtout la variable, et s’occupent moins du modĂšle ou Ă©talon constant : centrant davantage la variable, ils la surestiment alors (conformĂ©ment Ă  tout ce que nous avons vu dans les Recherches I à III de la centration et de l’erreur de l’étalon). Il en rĂ©sulte que, dans l’expĂ©rience Ia, l’angle obtus variable est sous-estimĂ© en tant qu’obtus mais surestimĂ© en tant que variable, tandis que l’angle Ă©talon de 60° est surestimĂ© en tant qu’aigu mais sous-estimĂ© en tant que constant (et que moins centrĂ© par le regard). Au contraire, dans l’expĂ©rience Ib, l’angle aigu variable est doublement surestimĂ©, en tant qu’aigu et en tant que variable, et l’angle obtus Ă©talon (120°) est doublement sous-estimĂ©, en tant qu’obtus et en tant que constant ! C’est ce qui explique les rĂ©sultats si nets obtenus en Ib entre 7 et 12 ans, et les rĂ©sultats Ă©quivoques obtenus en Ia aux mĂȘmes Ăąges. L’adulte, au contraire, centre ou bien davantage l’étalon ou bien Ă©galement la variable et l’étalon : d’oĂč ses rĂ©sultats univoques dans les deux cas.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la prĂ©sente expĂ©rience met donc en Ă©vidence l’intervention de deux effets soit cumulatifs soit interfĂ©rant entre eux (comme notre Rech. III en ce qui concerne l’estimation des grandeurs objectives en profondeur) : l’effet classique concernant la surestimation des angles aigus ou la sous-estimation des angles obtus, et l’erreur de l’étalon portant soit sur la variable soit sur l’étalon.

3. Quant Ă  l’évolution avec l’ñge, on constate (outre le renversement de l’erreur de l’étalon que nous venons de signaler), une diminution progressive moyenne des erreurs avec l’ñge. La chose est dĂ©jĂ  sensible en ce qui concerne les moyennes algĂ©briques (tabl. I). Elle l’est encore davantage pour ce qui est des moyennes arithmĂ©tiques (chiffres entre parenthĂšses du tabl. I) 2.

Questions II

La longueur objective des cĂŽtĂ©s s’est rĂ©vĂ©lĂ©e exercer une influence trĂšs nette sur l’évaluation de l’angle lui-mĂȘme (de l’écartement, que les enfants dĂ©signent par les mots « plus large », « plus Ă©troit », etc., en montrant du doigt ce qu’ils veulent dire). Tant les angles obtus que les angles aigus paraissent plus grands lorsque leurs cĂŽtĂ©s sont allongĂ©s. En effet, la grande majoritĂ© des sujets ont considĂ©rĂ© comme plus grands les angles de 90 mm de cĂŽtĂ©s, certains ceux de 85 mm et une petite minoritĂ© seulement ont jugĂ© les angles Ă©gaux (ou ont choisi des angles Ă  petits cĂŽtĂ©s) :

Tableau IV (en % des sujets)
Angles de 60° Angles de 120°
7-8 ans 9-12 ans Adultes 7-8 ans 9-12 ans Adultes
Max. 90 mm 80 80 70 90 90 80
Max. 85 mm 20 20 20 —  10 10
ÉgalitĂ© —  —  10 10 —  5
Max. 70-80 mm —  —  —  —  —  5

Ce résultat est naturellement important quant aux explications possibles des illusions Ia à Ie.

§ 2. L’estimation de la longueur des cĂŽtĂ©s

On pourrait concevoir qu’une dĂ©formation perceptive portant sur les angles eux-mĂȘmes se borne Ă  Ă©carter ou rapprocher en apparence les cĂŽtĂ©s en laissant leur longueur invariante. On sait au contraire depuis longtemps que la longueur des cĂŽtĂ©s des angles aigus est sous-estimĂ©e et celle des cĂŽtĂ©s des angles obtus surestimĂ©e. Il s’agit donc de tenir compte de ces faits dans l’explication d’ensemble de la perception des angles et c’est dans ce but que nous avons tenu Ă  contrĂŽler l’existence et la frĂ©quence du phĂ©nomĂšne :

IIIa. On prĂ©sente au sujet cinq droites verticales de 70, 75, 80, 85 et 90 mm. Puis on lui remet l’angle aigu de 60° Ă  80 mm de cĂŽtĂ©s (voir § 1) en le priant de choisir parmi les droites celle qui lui paraĂźt correspondre Ă  la longueur du cĂŽtĂ© de l’angle. La figure reprĂ©sentant celui-ci peut ĂȘtre manipulĂ©e par le sujet comme il l’entend et c’est gĂ©nĂ©ralement en plaçant verticalement l’un des cĂŽtĂ©s de l’angle qu’il fait sa comparaison.

IIIb. MĂȘme technique, mais avec un angle obtus de 120° et de 80 mm de cĂŽtĂ©s.

IV. On fait comparer les cĂŽtĂ©s de l’angle de 120° (80 mm) Ă  variables composĂ©es de cĂŽtĂ©s d’angles aigus (tous de 60°), cĂŽtĂ©s dont les longueurs sont de 70, 75, 80, 85 et 90 mm.

V. Enfin on prĂ©sente un angle de 60° accolĂ© Ă  un angle obtus « supplĂ©mentaire », de 120°. La figure comporte donc trois segments de droites de 80 mm ; les segments a et c qui se prolongent l’un l’autre horizontalement, a Ă©tant l’un des cĂŽtĂ©s de l’angle obtus et c l’un des cĂŽtĂ©s de l’angle aigu (fig. 1) ; la droite b, qui est oblique, est le cĂŽtĂ© commun Ă  l’angle aigu et Ă  l’angle obtus supplĂ©mentaire. On demande si ces trois cĂŽtĂ©s sont Ă©gaux, et, sinon, lequel est le plus grand et lequel est le plus petit.

Fig. 1

La mesure des illusions III et IV se fait comme suit. Si V est la variable (l’une des droites en IIIa et IIIb, ou le cĂŽtĂ© de l’un des angles aigus en IV) et M le modĂšle Ă  mesurer (cĂŽtĂ© de l’angle aigu en IIIa ou de l’angle obtus en IIIb et en IV), on dĂ©finira la dĂ©formation P comme suit :

P = ((V − M) 100/M)

Les résultats obtenus figurent dans le tableau V.

Tableau V
P (IIIa) P (IIIb) P (IV)
7-8 ans − 8,1 (8,1) + 3,4 (5,3) + 7,8 (7,8)
9-12 ans − 5,2 (5,2) + 4,1 (5,0) + 6,9 (10,6)
Adultes − 3 (3) + 5,2 (5,2) + 9,0 (9,0)

Les cĂŽtĂ©s de l’angle aigu sont donc bien sous-estimĂ©s et ceux de l’angle obtus surestimĂ©s. L’illusion paraĂźt ici plus forte chez l’adulte que chez l’enfant (du moins en ce qui concerne les cĂŽtĂ©s des angles obtus) contrairement aux dĂ©formations portant sur l’angle comme tel. Mais, il s’agit de la mĂȘme « erreur de l’étalon » que nous avons vue Ă  l’Ɠuvre Ă  propos de l’estimation des angles. Dans le cas de l’exp. IIIa l’étalon est, en effet, le cĂŽtĂ© de l’angle aigu tandis qu’en IIIb et en IV c’est le cĂŽtĂ© de l’angle obtus : or l’adulte, qui semble en toutes ces expĂ©riences regarder l’étalon davantage que la variable (contrairement Ă  l’enfant), surestime alors l’étalon, en IIIb et en IV, Ă  la fois Ă  titre d’étalon et en tant que cĂŽtĂ© d’un angle obtus, tandis qu’en IIIa les deux effets se compensent. Chez l’enfant la situation s’inverse, ce qui explique l’irrĂ©gularitĂ© apparente de l’évolution avec l’ñge pour les rĂ©sultats des exp. IIIb et IV.

Quant à la question V, elle a donné des résultats convergents, en ce qui concerne la nature des déformations (tableau VI).

Tableau VI. Expérience V, en % des sujets
CĂŽtĂ© max. a CĂŽtĂ© max. b ÉgalitĂ© CĂŽtĂ© min. c CĂŽtĂ© min. b ÉgalitĂ©
7-8 ans 70 20 10 80 10 10
9-12 ans 37 57 6 79 16 5
Adultes 62 38 —  78 22 — 

Le cĂŽté a jugĂ© maximum par le plus grand nombre des sujets est donc celui qui appartient en propre Ă  l’angle obtus. Le cĂŽté c, jugĂ© minimum par la grande majoritĂ© est le cĂŽtĂ© propre Ă  l’angle aigu. Le cĂŽtĂ© commun b donne lieu Ă  des jugements intermĂ©diaires.

§ 3. La médiane des angles

Fig. 2

Nous appellerons mĂ©diane d’un angle dont les cĂŽtĂ©s sont Ă©gaux la droite reliant les points mĂ©dians de ces deux cĂŽtĂ©s et les coupant ainsi en deux parties Ă©gales. Or, l’interprĂ©tation que nous avons Ă©tĂ© conduit Ă  donner des illusions relatives aux angles, comporte cette consĂ©quence que, plus l’angle est aigu, plus la mĂ©diane est perçue comme dĂ©placĂ©e vers le sommet de l’angle (voir fig. 2). Nous avons donc tenu Ă  vĂ©rifier la gĂ©nĂ©ralitĂ© de cette illusion et Ă  en fournir une mesure moyenne en fonction de l’ñge des sujets.

VI. Nous avons choisi des angles de 30°, de 60° et de 120°, dont les cĂŽtĂ©s de 80 mm restent constants. On prĂ©sente au sujet, dans un ordre concentrique, des sĂ©ries de 9 cartons par angle, dont l’un comporte le dessin de la mĂ©diane exacte (tracĂ©e d’un trait de mĂȘme Ă©paisseur que les cĂŽtĂ©s) et dont les autres sont pourvus de fausses mĂ©dianes s’étageant entre − 5 mm et + 2 mm par rapport Ă  la position de la vraie. L’ordre de prĂ©sentation a Ă©tĂ© variĂ© selon l’ordre 30° → 120° ou l’inverse.

VII. L’expĂ©rience a en outre Ă©tĂ© faite exactement comme en VI mais avec des figures fermĂ©es, c’est-Ă -dire avec des triangles pourvus de vraies ou fausses mĂ©dianes (par opposition avec angles ouverts de VI).

L’expĂ©rience VII a Ă©tĂ© faite parfois aprĂšs ou parfois avant l’expĂ©rience VI. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale le sommet des angles et des triangles a Ă©tĂ© orientĂ© vers le bas, comme dans les expĂ©riences I-IV. Mais, pour un groupe de sujets les figures ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es la pointe en haut, Ă  titre de contrĂŽle.

Les expĂ©riences VI et VII ont Ă©tĂ© faites sur 20 enfants par groupes d’ñge (5-6 ; 7-8 ; 9-10 ; 12-14 ans) et sur 20 adultes. L’erreur est indiquĂ©e en mm par rapport au milieu de la bissectrice (dont la hauteur varie puisque les cĂŽtĂ©s des angles de 30°, 60° et 120° restent invariants). Les moyennes nĂ©gatives indiquent un dĂ©placement de la mĂ©diane vers l’ouverture de l’angle ou la ligne d’écartement ; les moyennes positives, au contraire, expriment un dĂ©placement vers le sommet de l’angle ou du triangle.

Nous avons aussi cherchĂ© Ă  mesurer l’illusion en prĂ©sentant un dispositif tel que la mĂ©diane, au lieu d’ĂȘtre tracĂ©e, est Ă©tablie par le sujet au moyen d’un petit fil de fer rectiligne, trĂšs mince, dont la hauteur est rĂ©glĂ©e Ă  volontĂ©. Mais l’illusion est alors en gĂ©nĂ©ral plus forte, en ordre concentrique aussi bien qu’ascendant, et la mesure est moins prĂ©cise.

Les résultats obtenus ont été les suivants (voir tableau VII).

Les moyennes arithmĂ©tiques diffĂšrent Ă  peine des prĂ©cĂ©dentes, les seules erreurs positives se rapportant aux angles de 120° (et ne se prĂ©sentant qu’à raison de 1 ou 2 cas sur 20). La signification de ces chiffres est donc bien claire :

1. Lorsque la figure est fermĂ©e par le bas (exp. VII) il y a, pour tous les Ăąges, forte diminution de l’illusion en fonction de l’agrandissement de l’angle : plus l’angle est aigu, plus on a tendance Ă  dĂ©placer la mĂ©diane vers le sommet de l’angle.

2. L’erreur est toujours nĂ©gative (Ă  quelques rares exceptions prĂšs pour les angles trĂšs obtus), c’est-Ă -dire que la mĂ©diane n’est que rarement dĂ©placĂ©e vers la ligne d’ouverture de l’angle. (Le fait de varier l’ordre de prĂ©sentation des figures ne change rien Ă  l’allure typique d’une courbe relative Ă  un Ăąge particulier).

Graphiques des erreurs systĂ©matiques par rapport au milieu de la bissectrice de l’angle ; Ă  gauche figures ouvertes, Ă  droite figures fermĂ©es. (Voir tabl. VII.)

3. L’évolution de l’erreur en fonction de la grandeur de l’angle est la mĂȘme chez l’adulte, pour les figures ouvertes (exp. VI) et pour les figures fermĂ©es (exp. VII). Elle est inverse chez les petits de 5 Ă  8 ans (et irrĂ©guliĂšre entre 8 ans et l’ñge adulte). Ce renversement intĂ©ressant est Ă©videmment dĂ» au fait que les petits ne savent pas tirer une ligne droite virtuelle entre les extrĂ©mitĂ©s des deux cĂŽtĂ©s de l’angle, lorsque la figure est ouverte : faute de cette rĂ©fĂ©rence virtuelle (que l’adulte lui-mĂȘme a quelque peine Ă  Ă©tablir pour les angles trĂšs obtus), ils rejettent alors naturellement la mĂ©diane vers le sommet, tandis que pour les figures fermĂ©es (exp. VII) ils suivent la rĂšgle gĂ©nĂ©rale de l’illusion ; de plus, la droite virtuelle en question Ă©tant d’autant plus difficile Ă  tirer qu’elle est plus longue, le dĂ©placement de la mĂ©diane vers le sommet est alors proportionnel au caractĂšre obtus de l’angle, d’oĂč un renversement apparent de l’illusion en fonction de la grandeur de l’angle. Ce fait est instructif et converge avec tout ce que nous savons de la difficultĂ© des petits Ă  construire des lignes ou des figures perceptives virtuelles 3.

4. Mis Ă  part les effets propres aux figures ouvertes, l’évolution de l’illusion avec l’ñge (avec mesures en figures fermĂ©es) marque une diminution assez nette en fonction du dĂ©veloppement, notamment en ce qui concerne les angles obtus.

Il valait ainsi la peine d’étudier cette illusion, relative Ă  la mĂ©diane des angles, qui fournit un utile complĂ©ment Ă  l’étude des dĂ©formations intĂ©ressant la longueur des cĂŽtĂ©s ou l’estimation de l’angle comme tel.

II. Essai d’explication

§ 4. Les rapports constitutifs de la perception des angles

Comme toute figure perceptive, l’angle est un systĂšme de rapports. Il s’agit donc de dĂ©terminer quels sont ces rapports et lesquels d’entre eux intĂ©ressent le plus la perception elle-mĂȘme. On pourrait d’abord se demander si la relation essentielle n’est pas celle de la ligne d’ouverture A avec la hauteur H, chaque angle Ă  cĂŽtĂ©s Ă©gaux correspondant ainsi Ă  un rectangle de cĂŽtĂ©s A et H (voir fig. 3). Il est immĂ©diatement visible qu’il n’en est rien. En de tels rectangles, le grand cĂŽtĂ© serait surestimĂ© et le plus court dĂ©valuĂ©, ce qui aurait pour rĂ©sultat d’agrandir les angles obtus, de dĂ©valuer les angles aigus et d’allonger les cĂŽtĂ©s des premiers et de laisser Ă  peu prĂšs invariants ceux du second : autant d’effets qui sont contraires aux illusions observĂ©es. Il en serait de mĂȘme si la bissectrice H Ă©tait comparĂ©e directement Ă  la ligne d’ouverture A comme dans la fig. 4, puisque la premiĂšre serait surestimĂ©e dans le cas des angles aigus et dĂ©valuĂ©e dans les cas des obtus.

Fig. 3
Fig. 4

Il est donc nĂ©cessaire d’admettre que la hauteur ou bissectrice H n’est pas seulement mise en relation avec la ligne d’ouverture A, mais aussi avec les lignes d’écartement parallĂšles à A et coupant H en un point quelconque compris entre le sommet de l’angle et A. Or, parmi ces lignes d’écartements, il en est qui seront choisies avec moins de probabilitĂ© que d’autres : ce sont celles qui sont proches du sommet ou proches de la ligne A elle-mĂȘme. Il en est une, par contre, dont la probabilitĂ© de choix est maximum : c’est la ligne situĂ©e Ă  mi-chemin du sommet et de A, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment la mĂ©diane, Ă©tudiĂ©e au § 3 (et dont les estimations perceptives diverses expliqueront les dĂ©placements apparents). On aura donc un premier rapport fondamental Ă  envisager dans la perception des angles : celui qui existe entre la hauteur H et la longueur de la mĂ©diane A’ (voir fig. 5). Mais il s’y ajoute immĂ©diatement un ensemble plus complexe de relations qui englobent le rapport prĂ©cĂ©dent : les droites A’ et A forment, en effet, avec les segments (des cĂŽtĂ©s de l’angle) qui relient leurs extrĂ©mitĂ©s, un trapĂ©zoĂŻde dont le grand cĂŽtĂ© est A et le petit cĂŽté A’. En outre, selon les lignes d’écartement que parcourt le regard, au-dessus et au-dessous de A’, l’angle sera dĂ©composable perceptivement en une suite de trapĂ©zoĂŻdes virtuels, superposĂ©s ou interfĂ©rents (fig. 6), qui peuvent jouer Ă©galement un rĂŽle dans l’estimation d’ensemble.

Distinguons maintenant parmi ces relations celles qui, objectivement, sont constantes ou varient en fonction de la grandeur de l’angle, puis nous chercherons Ă  montrer comment les donnĂ©es objectives, invariantes ou variables, sont dĂ©formĂ©es par la perception.

Fig. 5
Fig. 6

Partons du trapĂ©zoĂŻde dont les cĂŽtĂ©s parallĂšles sont la mĂ©diane A’ et la ligne d’ouverture A. Sa hauteur H’ sera toujours Ă©gale (en vertu de la dĂ©finition de la mĂ©diane) Ă  la moitiĂ© de la hauteur totale de l’angle, soit H’ = H/2. Introduisons en outre une ligne virtuelle DA’, qui sera essentielle dans l’évaluation perceptive des inclinaisons (donc de l’angle) : c’est la diffĂ©rence entre les longueurs A et A’, soit 2DA’ = A − A’.

Fig. 7

Or, on constate que dans tous les trapĂ©zoĂŻdes ainsi construits par dĂ©composition d’un angle Ă  cĂŽtĂ©s Ă©gaux (fig. 6), que cet angle soit aigu, droit ou obtus, on retrouve trois mĂȘmes rapports constants :

(a) A’ = A/2 (puisque A’ est la mĂ©diane de l’angle dont la ligne d’ouverture est A).

(ÎČ) DA’ = A’/2 (puisque A’ = A/2 et que 2DA’ = A − A’).

(ÎČ bis). DA’ = A/4 (rĂ©sulte de α et de ÎČ).

(Îł) H’/DA’ = H/A’ (puisque H’ = H/2 et que la mĂ©diane A’ coupe la hauteur H en son point mĂ©dian).

Par contre, la relation qui varie selon que l’angle est aigu, droit ou obtus, est le rapport entre H et A’. On a, en effet :

(ή) H > A’ si l’angle est aigu ; H = A’ si l’angle est droit et H < A’ si l’angle est obtus.

Il en rĂ©sulte, puisque H’ = H/2 et DA’ = A’/2 :

(Δ) H’ > DA’ si l’angle est aigu ; H’ = DA’ si l’angle est droit et H’ < DA’ si l’angle est obtus.

Cela dit, le principe de l’explication fondĂ©e sur les effets de centrations relatives (voir Rech. IV) est que toute inĂ©galitĂ© est renforcĂ©e perceptivement, sauf dans la petite zone d’indĂ©termination (seuil d’égalitĂ©) qui sĂ©pare les inĂ©galitĂ©s de sens contraires. Il s’agit donc de dĂ©gager d’abord ce que donneront, de ce point de vue, les rapports constants caractĂ©risant le trapĂ©zoĂŻde prĂ©cĂ©dent, puis de voir en quoi les relations perceptives ainsi caractĂ©risĂ©es seront modifiĂ©es par les variations de hauteur et l’intervention des autres trapĂ©zoĂŻdes que le regard peut dĂ©couper dans l’ensemble de l’angle.

En ce qui concerne les rapports constants du trapĂ©zoĂŻde de dĂ©part (fig. 7), deux sortes de dĂ©formations (ou transformations non compensĂ©es P) sont en conflit. On a en premier lieu l’inĂ©galitĂ© entre A et A’ qui sont de valeurs 2 et 1 en vertu de la relation (a) : la longueur de A dĂ©valorisera donc celle de A’ et celle-ci renforcera celle de A, soit :

(1) P (A2 > A’1) > 0

Mais on a, en second lieu, les inĂ©galitĂ©s A’ > DA’ (= 2 > 1) et A > DA’ (= 4 > 1) qui tendront Ă  dĂ©valoriser DA’, soit :

(2) P (A4 > DA’1) > 0 et (2bis) P (A’2 > DA’1) > 0

Ces deux dĂ©formations (2) et (2bis) sont orientĂ©es en sens contraires de (1), puisque dĂ©valoriser DA’ c’est sous-estimer la diffĂ©rence qui sĂ©pare A de A’ : or, cela revient Ă  renforcer la ressemblance dimensionnelle de A et de A’, c’est-Ă -dire Ă  allonger A’ et Ă  rapetisser A. Les deux effets sont donc antagonistes 4.

Il s’ajoute Ă  cette opposition le fait que A est perçu comme Ă©gal Ă  A’ + 2 DA’, soit :

(3) P (A = A’ + 2 DA’) = 0

Cette compensation (3) contraignant la perception Ă  s’orienter soit dans le sens (1) soit dans le sens (2) et (2bis). Or, ces derniers effets sont plus forts, quantitativement, que la dĂ©formation (1), puisqu’ils sont deux et que l’un des deux correspond au rapport objectif (4 > 1). Ce sont donc les dĂ©formations (2) et (2bis) qui primeront : ils caractĂ©risent effectivement l’illusion bien connue de la perception des trapĂ©zoĂŻdes, c’est-Ă -dire la surestimation du petit cĂŽté (A’) et la dĂ©valuation du grand cĂŽté (A).

À s’en tenir Ă  ces rapports indĂ©pendants de la hauteur, tout angle devrait donc ĂȘtre sous-estimé : en effet, si la mĂ©diane (A’) de l’angle est surĂ©valuĂ©e et la ligne d’ouverture (A) dĂ©valuĂ©e, cela signifie que les cĂŽtĂ©s non parallĂšles du trapĂ©zoĂŻde seront perçus moins inclinĂ©s qu’ils ne le sont, et que par consĂ©quent l’angle total (dont les cĂŽtĂ©s prolongent ces cĂŽtĂ©s inclinĂ©s du trapĂ©zoĂŻde) sera plus aigu, c’est-Ă -dire moins grand. Les rapports objectifs entre A, A’ et DA’ Ă©tant les mĂȘmes dans tous les angles, la conclusion qui prĂ©cĂšde est donc commune Ă  tous les trapĂ©zoĂŻdes construits au moyen de la mĂ©diane de l’angle et de sa ligne d’ouverture, qu’il s’agisse d’angles objectivement aigus, droits ou obtus.

Mais c’est ici qu’interviennent les variations de hauteur H, et avec elles, les rapports impliquĂ©s dans les autres trapĂ©zoĂŻdes que le regard discernera dans la figure angulaire d’ensemble. Examinons donc successivement les trois possibilitĂ©s diffĂ©rentes : H < A’ (angles obtus) ; H = A’ (angles droits) et H > A’ (angles aigus).

§ 5. L’angle obtus

La caractĂ©ristique objective de l’angle obtus est le rapport H < A’. Il en rĂ©sulte perceptivement que la longueur de A’ sera surestimĂ©e, ce qui renforce l’effet prĂ©cĂ©dent. Il est vrai que l’inĂ©galitĂ© H’ < DA’ (dĂ©rivant objectivement de H < A’) aboutit Ă  surĂ©valuer DA’ et que l’inĂ©galitĂ© H < A agit de mĂȘme sur A. Mais les longueurs A, A’ et DA’ Ă©tant proportionnelles (dans les rapports de 4, 2 et 1), leur renforcement simultanĂ© ne modifie en rien les dĂ©formations dĂ©crites au § 4 en ce qui concerne le trapĂ©zoĂŻde dont les cĂŽtĂ©s parallĂšles sont A et A’. On a donc, si nous dĂ©signons par − P (DA’) > 0 la dĂ©valuation de la diffĂ©rence entre A et A’ :

(4) [P (H < A’) > 0] → [− P (DA’) > 0]

oĂč le symbole → signifie « entraĂźne ».

Autrement dit, Ă  ne considĂ©rer que le trapĂ©zoĂŻde de dĂ©part (Ă  cĂŽtĂ©s parallĂšles A et A’), plus l’angle est obtus (c’est-Ă -dire plus grande est l’inĂ©galitĂ© H < A’) et plus il sera dĂ©valué 5. Mais ce trapĂ©zoĂŻde n’est pas seul en cause et il faut distinguer les autres cas possibles et leurs relations avec la hauteur.

I. En comparant les diverses lignes d’écartement de l’angle, que nous appellerons A’’ (voir la fig. 8) Ă  la ligne d’ouverture A, le regard dĂ©compose, en effet, au sein de l’angle, un certain nombre de trapĂ©zoĂŻdes de hauteurs quelconques (dont celui formĂ© par la mĂ©diane A’ et la ligne de base A n’est qu’un cas particulier). Bornons-nous d’abord Ă  envisager le rapport entre la longueur A’’ et celle de la ligne DA’’ qui marque la diffĂ©rence entre A’’ et la ligne d’ouverture A, soit 2DA’’ = A — A’’. Nous constatons alors que, dans tous les angles, aigus comme obtus, la diffĂ©rence DA” s’accroĂźt rĂ©guliĂšrement de l’ouverture A au sommet de l’angle. À la hauteur 0 (c’est-Ă -dire sur la ligne A), la valeur de DA’’ est 0. À la hauteur H/3, la diffĂ©rence DA’’ vaut A’’/4 (en effet 2DA’’ occupent alors le ⅓ de la largeur du rectangle dans lequel l’angle est inscrit comme dans la fig. 8 : dĂšs lors 2DA’’ = A’’/2 et DA’’ = A’’/4). À la hauteur œ, DA’’ que nous avons alors appelĂ© DA’ (§ 4) vaut A”/2 (c’est-Ă -dire A’/2). À la hauteur ⅔, on a par contre DA’’ = A’’. Etc.

Fig. 8

Or, en vertu des mĂȘmes effets qui produisent une dĂ©valuation de la diffĂ©rence DA’ dans le cas de la mĂ©diane (voir prop. 1 à 4), on aura, Ă  partir de la hauteur ⅔, donc sitĂŽt que DA’’ > A’’, une sous-estimation de A” et une surestimation de la diffĂ©rence DA”. Ce nouvel effet viendra alors renforcer l’inĂ©galitĂ© A” < A. Soit :

(5) [P (DA’’ > A’’) > 0] + [P (A’’ < A)] → [− P (A’’)]

Autrement dit, dans le dernier tiers de la hauteur, les trapĂ©zoĂŻdes dont les cĂŽtĂ©s parallĂšles sont A’’ (< DA’’) et A agissent en sens contraire de l’effet (4) et manifestent une dĂ©formation contraire Ă  celle des trapĂ©zoĂŻdes habituels : sous-estimation du petit cĂŽtĂ© et surĂ©valuation du grand 6.

Mais comme il ne s’agit que du dernier tiers de la hauteur de l’angle, cet effet (5) ne saurait ĂȘtre efficace Ă  lui seul : il n’intervient que renforcĂ©, ou inhibĂ©, par les facteurs de hauteur et c’est Ă  partir de cette intervention que se marquent les diffĂ©rences entre les angles obtus et aigus.

II. Le deuxiĂšme rapport essentiel est alors celui de la longueur de A’’ et de la hauteur totale de l’angle (H). En effet, tandis que les diffĂ©rences DA’’ entre les lignes A’’ et la ligne d’ouverture A croissent rĂ©guliĂšrement comme on vient de le voir sous I, et ceci de la mĂȘme façon pour tous les angles quels qu’ils soient, le rapport entre A’’ et H se transforme au contraire plus ou moins rapidement selon la valeur de H, c’est-Ă -dire selon que l’angle est plus ou moins obtus ou aigu. C’est ainsi que l’égalitĂ© A” = H ne se rĂ©alise que tout prĂšs du sommet pour un angle trĂšs obtus ; elle est vraie Ă  mi-hauteur pour un angle droit (H = A’ oĂč A” = A’ = la mĂ©diane) ; elle ne se rĂ©alise que prĂšs de la ligne d’ouverture A (si A > H) pour un angle assez aigu et ne se rĂ©alise mĂȘme pas du tout si les cĂŽtĂ©s de l’angle aigu sont trop courts et si l’on a A < H. La vitesse de transformation, si l’on peut dire, du rapport entre A’’ et H est tout autre que celle du rapport entre DA’’ et A’’ puisque cette derniĂšre est commune Ă  tous les angles (en fractions de hauteur, cela va de soi et non pas en hauteurs absolues), tandis que la premiĂšre varie d’un angle Ă  l’autre.

Or, de mĂȘme que le rapport entre A’’ et DA’’ tend Ă  la sous-estimation de tous les angles en ce qui concerne les premiers ⅔ de la hauteur, et ne s’inverse qu’au dernier tiers (prop. 5), de mĂȘme le rapport entre H et A’’ ne tend Ă  dĂ©valuer A’’, donc Ă  surĂ©valuer l’angle, qu’à partir seulement du point oĂč l’on a H > A’’. Dans le cas de l’angle obtus, qui prĂ©sente une mĂ©diane plus grande que la hauteur (A’ > H), cet effet n’est donc possible que dans la partie proche du sommet de l’angle, et dans une partie d’autant plus petite que l’angle est plus obtus. En dessous du point H = A’’, compris entre la mĂ©diane et le sommet, on a au contraire :

(6) [P (H < A’’) > 0] → [P (A’’) > 0]

c’est-Ă -dire une surestimation de A”, d’oĂč un renforcement de l’effet (4).

III. Un troisiĂšme rapport Ă  envisager varie, comme le second, d’un angle Ă  l’autre : c’est le rapport entre une ligne d’écartement quelconque A’’ et la hauteur H’’ qui la sĂ©pare de la ligne d’ouverture A. En effet, tant que l’on aura H’’ < A’’ l’écartement A’’ sera surestimĂ© d’autant et l’angle sous-Ă©valué :

(7) [P (H’’ < A’’) > 0] → [P (A’’) > 0]

Or, comme la mĂ©diane d’un angle obtus est plus grande que la hauteur totale, il est clair que le rapport (7) ne saurait en ce cas s’inverser que prĂšs du sommet sous la forme (H’’ > A’’) et (− P (A’’) > 0).

IV. Enfin la hauteur absolue de l’angle joue un rĂŽle Ă©vident, en ce sens que sa valeur conditionne le nombre de centrations distinctes du regard et par consĂ©quent l’intervention respective plus ou moins poussĂ©e des rapports prĂ©cĂ©dents. Plus la hauteur absolue est grande, en effet, plus la partie de l’angle comprise entre la mĂ©diane et le sommet prendra de l’importance, ce qui joue un rĂŽle certain puisque c’est dans cette rĂ©gion que presque tous les rapports prĂ©cĂ©dents s’inversent (dans le sens de la surestimation de l’angle). Or, plus l’angle est obtus, plus sa hauteur absolue est faible, Ă  mĂȘme longueur de cĂŽtĂ©s que les angles droits ou aigus auxquels la perception les comparera : il y a lĂ  une raison de plus en faveur de la sous-estimation des obtus.

Au total, l’angle obtus est dĂ©valué : (1) parce que le trapĂ©zoĂŻde dont les cĂŽtĂ©s parallĂšles sont formĂ©s par la mĂ©diane A’ et la ligne d’ouverture A renforce la longueur de A’ et diminue celle de A ; (2) parce que cet effet primaire, commun Ă  tous les angles, est renforcĂ© par le rapport A’ > H, qui conduit Ă  la surĂ©valuation de A’ ; (3) parce que les rapports (DA’’ > A’’) ; (H > A’’) et H’’ > A’’ (dĂ©finis sous I, II et III) n’interviennent que dans la partie de l’angle comprise entre la mĂ©diane et le sommet, et que la hauteur absolue de l’angle obtus est faible (Ă  longueurs de cĂŽtĂ©s constantes), ce qui rend ces rapports relativement inopĂ©rants.

§ 6. L’angle droit

Les mĂȘmes relations appliquĂ©es Ă  l’angle droit permettent de comprendre pourquoi, en moyenne, son estimation ne donne pas lieu Ă  des dĂ©formations apprĂ©ciables.

Le trapĂ©zoĂŻde formĂ© des cĂŽtĂ©s parallĂšles A’ (mĂ©diane) et A ligne d’ouverture aboutit, il est vrai, Ă  une surestimation de A’ et Ă  une sous-estimation de A (comme dans le cas des autres angles). Mais comme la hauteur H est Ă©gale Ă  la mĂ©diane A’, cette Ă©galitĂ© stabilise la figure :

(8) [P (H = A’) = 0] → [P (DA’) = 0]

D’autre part, on a comme toujours, Ă  partir des deux tiers de la hauteur DA” > A” (prop. 5) ce qui tend Ă  dĂ©valuer A”, mais on a la relation inverse entre la mĂ©diane et la ligne d’ouverture.

On a de mĂȘme, Ă  partir des deux tiers H’’ > A’’, puisque dans le cas de l’angle droit H’’ = DA’’. Mais en dessous de ce point, on a la relation inverse H’’ < A’’ (cf. prop. 7). Enfin la valeur absolue de la hauteur 7 est suffisante pour que l’on puisse comparer perceptivement les parties supĂ©rieures et infĂ©rieures Ă  la mĂ©diane de l’angle. En vertu de ce qui prĂ©cĂšde il s’ensuit alors une compensation approximative des facteurs de surestimation et de sous-estimation.

Mais la raison principale de stabilisation est sans doute le facteur 8. Il s’y ajoute que l’angle droit, si l’un de ses cĂŽtĂ©s est regardĂ© verticalement, constitue le croisement d’une horizontale et d’une verticale et que s’il est tournĂ© le sommet vers le haut ou vers le bas, ses cĂŽtĂ©s sont perçus comme constituant les diagonales de deux carrĂ©s adjacents. Ces deux circonstances contribuent Ă©galement Ă  stabiliser la figure, la seule des figures angulaires ouvertes qui tende vers l’état de bonne forme en vertu de l’égalitĂ© (8).

§ 7. L’angle aigu

Le renversement de l’illusion, dans le cas de l’angle aigu, est dĂ» tout entier Ă  la maniĂšre dont les facteurs de hauteur tiennent en Ă©chec les facteurs (1) Ă  (4) relatifs Ă  l’illusion du trapĂ©zoĂŻde. En effet, le rapport fondamental qui oppose l’angle aigu aux angles obtus et droit est l’inĂ©galitĂ© H > A’ (hauteur surpassant la mĂ©diane), qui aboutit Ă  dĂ©valoriser la mĂ©diane, sinon absolument, du moins relativement Ă  la ligne d’ouverture A. On a donc, dans le cas de l’angle aigu, contrairement Ă  celui de l’angle obtus :

(9) [P (H > A’) > 0] → [P (DA’) > 0]

C’est-Ă -dire que la dĂ©valuation de A’ par la hauteur H entraĂźne le renforcement de la diffĂ©rence DA’ entre A’ et A, c’est-Ă -dire la plus grande inclinaison des cĂŽtĂ©s et la surestimation de l’angle.

Mais la hauteur n’intervient pas seulement sous la forme (9) qui ne suffirait pas Ă  elle seule Ă  expliquer la forte surestimation des angles aigus. Reprenons Ă  cet Ă©gard les quatre facteurs distinguĂ©s Ă  propos de l’angle obtus (§ 5 sous I à IV).

I. Il y a d’abord, comme dans le cas de tous les angles le renversement du rapport entre DA’’ et A’’ Ă  partir des ⅔ de la hauteur (prop. 5 et fig. 8). Or ce renversement, qui aboutit Ă  dĂ©valuer la ligne d’écartement entre les ⅔ et le sommet de l’angle, donc Ă  Ă©carter les cĂŽtĂ©s et surestimer l’angle, joue un rĂŽle tout autre dans le cas de l’angle aigu que dans celui de l’angle obtus : en ce dernier cas, il demeure inopĂ©rant, parce que contraire au rapport H > A’ et parce que la faible hauteur absolue empĂȘche une analyse suffisante des rĂ©gions voisines du sommet. Dans le cas de l’angle aigu, au contraire, les rapports DA’’ > A’’ (Ă  partir des ⅔) et H > A’ se renforcent et la rĂ©gion comprise entre les ⅔ de la hauteur et le sommet donne lieu Ă  un nombre possible de centrations d’autant plus Ă©levĂ© que l’angle est plus aigu (jusqu’à une limite Ă  partir de laquelle l’illusion faiblit parce que les cĂŽtĂ©s tendent dans la direction du parallĂ©lisme).

II. Le rapport entre la hauteur H et les diverses lignes d’écartement A’’ se prĂ©sente tout autrement dans les angles obtus et aigus, puisque les premiers comportent le rapport H < A’ et les seconds H > A’. Il rĂ©sulte, en effet, de H > A’ que l’égalitĂ© H = A’’ se trouve situĂ©e en dessous de la mĂ©diane (Ă  supposer que cette Ă©galitĂ© existe, c’est-Ă -dire que l’on n’ait pas A < H). Entre la mĂ©diane et le point A” = H on aura donc une zone de dĂ©valuation de la ligne d’écartement A’’, zone d’autant plus grande que l’angle est plus aigu :

(10) [P (H > A’’) > 0] → [− P (A’’) > 0]

Il en rĂ©sulte que la plus forte inclinaison des cĂŽtĂ©s, donc la surestimation de l’angle dĂ©bute en dessous dĂ©jĂ  de la mĂ©diane.

III. Quant au rapport entre une ligne d’écartement A’’ et la hauteur H’’ qui la sĂ©pare de la ligne d’ouverture A, il est Ă©galement important, dans le cas des angles aigus, puisqu’il reprĂ©sente la relation entre le petit cĂŽtĂ© et la hauteur des trapĂ©zoĂŻdes dont les cĂŽtĂ©s parallĂšles sont A’’ et A. Or, pour les moins aigus des angles aigus, le rapport H’’ > A’’ dĂ©bute entre la mĂ©diane et les ⅔ de la hauteur (cf. le cas des angles droits), tandis que pour les angles plus aigus on a H’’ > A’’ dĂšs au-dessous de la mĂ©diane (et d’autant plus en dessous que l’angle est plus aigu). Il en rĂ©sulte :

(11) [P (H’’ > A’’) > 0] → [− P (A’’) > 0]

c’est-Ă -dire une nouvelle cause de dĂ©valuation de A” et de surestimation de l’angle.

IV. Enfin la hauteur absolue de l’angle aigu, Ă  longueur des cĂŽtĂ©s constante, est d’autant plus grande que l’angle est plus aigu. Il en rĂ©sulte que les facteurs de dĂ©valuations agissant entre la mĂ©diane et le sommet (ce qui est le cas des quatre facteurs I-IV) influencent d’autant plus sensiblement la perception que les zones de centrations sont alors plus nombreuses en cette rĂ©gion supĂ©rieure (relativement aux angles obtus).

Au total, l’angle aigu est surestimé : (1) parce que les effets habituels du trapĂ©zoĂŻde dont les cĂŽtĂ©s parallĂšles sont A’ et A sont compensĂ©s par l’intervention des facteurs de hauteurs ; (2) parce que la mĂ©diane A’ est dĂ©valuĂ©e par la hauteur de l’angle (A’ < H) ; (3) parce que les rapports (H > A’’) et (H” > A’’) interviennent soit dĂšs en dessous de la mĂ©diane soit entre elle et les ⅔ de la hauteur ; (4) parce que la hauteur absolue relativement grande rend sensibles les effets se produisant entre la mĂ©diane et le sommet de l’angle, notamment l’effet DA’’ > A’’ qui intervient Ă  partir des ⅔ de la hauteur totale.

§ 8. Les déformations relatives aux cÎtés

I. Rien n’est plus propre Ă  confirmer les interprĂ©tations prĂ©cĂ©dentes de l’estimation des angles que les rĂ©sultats du tableau IV : tout angle, obtus aussi bien qu’aigu, paraĂźt s’agrandir si l’on allonge ses cĂŽtĂ©s, donc si l’on augmente H. Il est clair, en effet, qu’en allongeant les cĂŽtĂ©s d’un angle sans modifier celui-ci, on laisse constantes toutes les proportions entre A, A’, DA’, H’ et H (ou A’’, H’’ et DA’’), puisque la nouvelle figure est « semblable » Ă  l’ancienne. L’effet de l’allongement des cĂŽtĂ©s ne peut donc tenir aux seules valeurs objectives de la figure, et l’on ne saurait comparer ici la perception des deux figures semblables Ă  un simple champ physique dont on augmenterait la surface en multipliant toutes les valeurs par un mĂȘme coefficient. Si l’angle Ă  cĂŽtĂ©s allongĂ©s paraĂźt plus grand que le mĂȘme angle Ă  cĂŽtĂ©s plus courts, c’est donc que cette plus grande hauteur absolue (cf. § 5 et 7 sous IV) offre au regard une plus grande libertĂ© de combinaisons et, par consĂ©quent, la possibilitĂ© de dĂ©couper dans la partie de la figure comprise entre la mĂ©diane et le sommet de l’angle un plus grand nombre de trapĂ©zoĂŻdes selon les lignes virtuelles passant d’un cĂŽtĂ© Ă  l’autre. D’oĂč les consĂ©quences suivantes :

1° Pour l’angle obtus, la sous-estimation de l’angle est due, nous l’avons vu, Ă  la prĂ©dominance des trapĂ©zoĂŻdes de faible hauteur. Si l’on allonge les cĂŽtĂ©s, il va de soi que les trapĂ©zoĂŻdes de petits cĂŽtĂ©s A’’ tels que DA’’ > A’’ et H’’> A’’ (voir § 5 sous I et III) deviennent alors plus probables, d’oĂč l’apparence d’une augmentation de valeur de l’angle (malgrĂ© la constance du rapport H < A’).

2° Pour l’angle aigu dont la surestimation est due simultanĂ©ment au rapport H > A’ et Ă  la prĂ©dominance probable des trapĂ©zoĂŻdes de type A’’ < DA’’ et A’’ < H’’, il est clair que l’allongement des cĂŽtĂ©s, tout en conservant le mĂȘme rapport entre H et A’ (puisque la mĂ©diane A’ est alors dĂ©placĂ©e) renforce la probabilitĂ© des trapĂ©zoĂŻdes de petits cĂŽtĂ©s A’’ < DA’’ et A’’ < H’’.

Le facteur expliquant l’accroissement apparent de l’angle est donc le mĂȘme pour l’angle obtus et pour l’angle aigu lors de l’allongement des cĂŽtĂ©s, et c’est ce qui nous paraĂźt confirmer les interprĂ©tations des § 4 à 7.

Fig. 9
Fig. 10

II. Quant aux illusions relatives Ă  la mĂ©diane, elles sont Ă©galement d’un intĂ©rĂȘt thĂ©orique Ă©vident. La mĂ©diane A’ apparaĂźt d’autant plus dĂ©calĂ©e dans la direction du sommet que l’angle est plus aigu et d’autant plus proche du milieu de la hauteur que l’angle est plus obtus. Pour expliquer ce fait il faut d’abord invoquer, naturellement, le rapport H/A’ : dans le cas de l’angle aigu, oĂč l’on a H > A’ la mĂ©diane est dĂ©valorisĂ©e par la hauteur et paraĂźt donc plus proche du sommet. Mais alors pourquoi, dans le cas de l’angle obtus, oĂč l’on a H > A’ la mĂ©diane ne paraĂźt-elle pas plus proche de l’ouverture ? C’est que si l’on dessine la mĂ©diane sous la forme d’un trait matĂ©riel, il intervient, en plus de ce premier facteur, une dĂ©formation due Ă  l’estimation de la longueur des cĂŽtĂ©s eux-mĂȘmes. En effet, la mĂ©diane, en rejoignant chacun des deux cĂŽtĂ©s de l’angle, engendre elle-mĂȘme deux angles supplĂ©mentaires, l’un aigu (du cĂŽtĂ© du sommet de la figure totale), l’autre obtus (du cĂŽtĂ© de l’ouverture A de la figure totale) : il s’ensuit, en vertu de l’illusion relative aux cĂŽtĂ©s des angles obtus et aigus (voir tabl. VI), que le segment a sera surĂ©valuĂ© et le segment b dĂ©valuĂ© (fig. 9-10). C’est pourquoi, dans le cas de l’angle obtus, la mĂ©diane A’ ne paraĂźt pas dĂ©calĂ©e dans la direction de l’ouverture A et reste un peu dĂ©calĂ©e dans le sens du sommet.

Mais ne pourrait-on pas dire alors que cette illusion relative Ă  la position de la mĂ©diane s’explique entiĂšrement par ce second facteur (dĂ©valuation de b et surestimation de d) sans faire intervenir le rapport H/A’ ? Au contraire, les considĂ©rations prĂ©cĂ©dentes dĂ©montrent clairement l’importance de ce rapport. En effet, plus l’angle gĂ©nĂ©ral (la figure entiĂšre) est obtus, et plus les angles engendrĂ©s par la mĂ©diane A’ sont, l’un obtus (cĂŽté d) et l’autre aigu (cĂŽté b). RĂ©ciproquement plus l’angle gĂ©nĂ©ral est aigu et moins les deux angles supplĂ©mentaires sont l’un obtus (cĂŽté d) et l’autre aigu (cĂŽté b). Si l’influence de ces angles engendrĂ©s par la mĂ©diane Ă©tait seule en jeu, l’illusion de dĂ©placement de cette mĂ©diane devrait donc ĂȘtre plus forte dans le cas de l’angle obtus (fig. 10) que dans celui de l’angle aigu (fig. 9). Or, c’est l’inverse qui se produit et ce fait remarquable dĂ©montre donc l’importance du rapport entre H et A’, qui dĂ©valorise la mĂ©diane virtuelle A’ dans les angles aigus et l’allongerait dans celui des angles obtus sans l’intervention des effets secondaires que l’on vient de constater.

III. Les deux illusions que nous venons de chercher Ă  interprĂ©ter (sous I et II) convergent donc entiĂšrement avec les rapports invoquĂ©s pour expliquer la dĂ©formation des angles eux-mĂȘmes. Quant Ă  la surestimation des cĂŽtĂ©s de l’angle obtus et Ă  la sous-estimation de ceux de l’angle aigu, elles ne posent aucun problĂšme nouveau. Il va de soi, en effet, que dans la mesure oĂč l’angle obtus sera dĂ©valorisĂ© par un redressement de l’inclinaison de ses cĂŽtĂ©s, ceux-ci ne se rejoindront qu’au-delĂ  de ce sommet, ce qui les allonge (fig. 11). RĂ©ciproquement, dans la mesure oĂč la surestimation de l’angle aigu repose sur un rĂ©trĂ©cissement des largeurs voisines du sommet, les cĂŽtĂ©s se rejoindront en deçà de celui-ci, ce qui les raccourcit (fig. 12).

Fig. 11
Fig. 12

III. Conclusions : explication psychologique et explication physiologique

Les rapports invoquĂ©s dans les interprĂ©tations qui prĂ©cĂšdent forment un tout cohĂ©rent non seulement entre eux mais encore avec ceux qui interviennent dans l’illusion de MĂŒller-Lyer 8, et, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, dans toutes les dĂ©formations relevant du schĂ©ma des « centrations relatives » et de la loi de Weber interprĂ©tĂ©e de façon probabiliste (voir Rech. II).

Or, l’illusion de MĂŒller-Lyer et la surestimation de l’angle aigu ont donnĂ© lieu rĂ©cemment Ă  une explication physiologique plausible, susceptible Ă©galement d’une certaine gĂ©nĂ©ralitĂ©. Il peut donc ĂȘtre intĂ©ressant de chercher Ă  prĂ©ciser en quelques mots les rapports entre ces deux sortes d’explications.

À la suite de ses travaux avec PiĂ©ron sur les interactions spatiales entre courants nerveux affĂ©rents, J. SĂ©gal a publiĂ© un article trĂšs suggestif sur « les interactions des Ă©lĂ©ments corticaux et la thĂ©orie de la forme » 9 oĂč il montre que les champs d’ondes polysynaptiques constituĂ©s par ces interactions satisfont aux conditions de la thĂ©orie des lignes de forces de Koehler (alors que jusqu’aux travaux rĂ©cents on n’admettait aucune interaction spatiale entre courants affĂ©rents). Dans le domaine des perceptions visuelles, il en rĂ©sulte une sĂ©rie de consĂ©quences, relatives soit aux cas de coĂŻncidences entre le maximum de densitĂ© du champ polysynaptique et la projection centrale du stimulus, soit aux cas des maxima dĂ©terminĂ©s par l’interfĂ©rence de deux champs. C’est justement cette seconde Ă©ventualitĂ© qui semble se prĂ©senter dans l’exemple des angles aigus (comme dans celui du mouvement stroboscopique, etc.) : les deux cĂŽtĂ©s de l’angle fusionnent avant de se rejoindre au point correspondant au sommet, parce que des interfĂ©rences se produisent entre les deux champs correspondant Ă  ces cĂŽtĂ©s. C’est pourquoi Ă©galement, dans la figure classique de MĂŒller-Lyer, les angles des pennures donnent lieu Ă  une fusion de leurs cĂŽtĂ©s, en deçà des sommets : la ligne rĂ©unissant ces derniers est alors allongĂ©e en cas de pennure externe et raccourcie en cas de pennure interne.

Le principe d’une telle explication est intĂ©ressant pour notre propos. Il est vrai que tous les faits ne sont pas encore expliquĂ©s par elle. On comprend bien la surestimation des angles aigus par rapprochement des cĂŽtĂ©s dans le voisinage du sommet, mais on ne comprend toujours pas la sous-estimation des angles obtus, dans lesquels les cĂŽtĂ©s se repoussent au contraire. Dans le cas de l’illusion de DelbƓuf, on saisit bien l’attraction qui se produit entre les cercles concentriques, lorsqu’ils sont voisins, mais on voit encore mal pourquoi les cercles Ă©loignĂ©s se repoussent. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale il n’est pas certain que la densitĂ© du champ polysynaptique suffise Ă  expliquer ce qui nous a paru le facteur essentiel des illusions perceptives : que l’élĂ©ment centrĂ© par le regard soit dilatĂ© par le fait mĂȘme. Dans l’exemple crucial de l’« erreur de l’étalon », l’élĂ©ment surestimĂ© est celui auquel le sujet se rĂ©fĂšre sans cesse, mais il suffit que l’on fasse semblant de le changer, tout en le remettant lors de chaque nouvelle comparaison, pour que cette surestimation diminue ou s’annule (Rech. II). On voit encore mal comment rendre compte de tels faits par le seul champ polysynaptique 10, mais il est clair que l’explication pourra venir un jour, au fur et Ă  mesure que l’on dĂ©gagera mieux le mĂ©canisme des interactions nerveuses.

Seulement, il subsiste alors une question essentielle : l’explication neurologique supprimera-t-elle pour autant ce que M. SĂ©gal appelle les « problĂšmes dits psychologiques » ?

Tant que l’explication psychologique consiste Ă  inventer des facultĂ©s, il va de soi que l’explication « concrĂšte » comme dit encore M. SĂ©gal, c’est-Ă -dire physiologique, est seule efficace, parce que l’entitĂ© psychique double alors simplement le mĂ©canisme nerveux. Mais, s’il s’agit exclusivement, comme nous nous efforçons de le faire en ces « Recherches », de composer des rapports selon des modĂšles soit statistiques ou probabilistes soit spatio-temporels, l’entitĂ© disparaĂźt pour faire place Ă  une explication combinatoire, dont on voit mal comment les schĂ©mas physiologiques pourraient jamais la supprimer, puisqu’elle ne saurait ĂȘtre contredite par les interprĂ©tations neurologiques complĂ©mentaires qu’elle appelle elle-mĂȘme. Admettons, en effet, par hypothĂšse que toutes les dĂ©formations perceptives soient dues Ă  des facteurs de densitĂ©, d’interfĂ©rences, etc., des champs d’ondes polysynaptiques. Il n’en reste pas moins que :

1° Les interactions nerveuses sont soumises elles-mĂȘmes Ă  des lois de probabilitĂ©s analogues Ă  celles que l’on peut analyser en fonction des dĂ©formations perceptives comme telles. C’est ainsi que le schĂ©ma probabiliste au moyen duquel nous avons tentĂ© d’expliquer la loi de Weber (seuils diffĂ©rentiels ou diffĂ©rences quelconques) est susceptible de s’appliquer aussi bien Ă  des combinaisons intĂ©rieures Ă  un champ d’ondes nerveuses qu’aux combinaisons entre points de fixation possible du regard 11. Il est donc possible qu’un schĂ©ma psychologique un peu prĂ©cis prĂ©cĂšde et mĂȘme oriente le schĂ©ma physiologique, ce que M. SĂ©gal reconnaĂźt dans le cas des travaux de Koehler.

2° La maniÚre dont une forme est perçue dépend en outre des diverses centrations dirigées du regard, lesquelles donnent lieu également à une combinaison possible de rapports, dans le genre de celle invoquée en cet article à propos des angles.

3° Ce genre d’explication par combinaison des rapports se rĂ©fĂšre, tĂŽt ou tard, aux relations rĂ©versibles en jeu dans la comprĂ©hension intelligente, puisque le groupement opĂ©ratoire, qui en constitue la coordination, dĂ©finit une forme d’équilibre permettant seule de juger l’irrĂ©versibilitĂ© propre aux coordinations prĂ©opĂ©ratoires Ă©lĂ©mentaires.

Le problĂšme qui se pose, en ce qui concerne ces deux derniers points, est alors de savoir si l’explication neurologique rendra jamais compte des opĂ©rations et des coordinations prĂ©opĂ©ratoires. Peut-on espĂ©rer, en d’autres termes, apprendre un jour du systĂšme nerveux pourquoi 2 et 2 font 4 et pourquoi p implique r si p implique q et si q implique r ?

Il se pourrait donc que le fait mental demeure irrĂ©ductible, parce que la psychologie ne se rĂ©fĂšre pas seulement aux rĂ©alitĂ©s biologiques, mais nĂ©cessairement aussi aux rĂ©alitĂ©s mathĂ©matiques et logiques. Le procĂšs de l’explication psychologique est par consĂ©quent Ă  renvoyer au jour oĂč la physiologie, comme la physico-chimie, deviendra mathĂ©matique : on pourra juger alors si la physiologie parviendra Ă  expliquer les rapports spatiaux et numĂ©riques qu’elle utilisera, ou si ce sera l’inverse. Nous croyons pour notre part que si l’un de ces deux domaines parvient Ă  absorber l’autre, l’assimilation risque bien d’ĂȘtre rĂ©ciproque 12
 et seuls les psychologues sauront sans doute expliquer pourquoi, car c’est peut-ĂȘtre en cette rĂ©ciprocitĂ© du biologique et du logique que consiste prĂ©cisĂ©ment le fait mental.