Observations sur le mode d’insertion et la chute des rameaux secondaires chez les Sedum : essai sur un cas d’anticipation morphogĂ©nĂ©tique explicable par des processus de transfert (1966) a

On sait assez que le dĂ©veloppement des ĂȘtres vivants abonde en situations dans lesquelles les organes caractĂ©ristiques de l’état adulte et leur fonctionnement semblent prĂ©parĂ©s par des sĂ©ries d’ébauches s’échelonnant au cours des stades antĂ©rieurs. Pour ce qui est du dĂ©tail de ces anticipations, chacun cherche naturellement Ă  en atteindre le dĂ©terminisme exact et l’on connaĂźt, par exemple, les remarquables travaux qui ont mis en Ă©vidence, au cours de ces derniĂšres dĂ©cades, le rĂŽle de la lumiĂšre dans la floraison ou de la tempĂ©rature dans la vernalisation 1. Mais, pour ce qui est des interprĂ©tations d’ensemble, ces recherches, mettant en Ă©vidence le rĂŽle nĂ©cessaire de certaines incitations du milieu dans le dĂ©roulement du programme hĂ©rĂ©ditaire, soulĂšvent le problĂšme considĂ©rable de la nature de cette rencontre entre des influences extĂ©rieures et une programmation interne. À ce problĂšme trĂšs gĂ©nĂ©ral, qui couvre en fait tous les mĂ©canismes rĂ©actionnels ou adaptatifs, du vĂ©gĂ©tal jusqu’aux conduites humaines, les uns donnent une rĂ©ponse strictement causale, en expliquant l’anticipation par la seule information gĂ©nĂ©tique et le jeu des sĂ©lections, tandis que d’autres s’orientent vers la finalitĂ© en parlant avec GuyĂ©not de « fonctionnement prophĂ©tique » de l’organisme ou avec CuĂ©not d’une « loi d’anticipation » au sens d’une « ontogenĂšse prĂ©parant le futur ».

Tant qu’il s’agit d’organes indispensables Ă  la vie de l’individu ou de l’espĂšce, la discussion est peut-ĂȘtre sans issue, car on aura beau faire remarquer que le finalisme se borne Ă  dĂ©crire des situations fonctionnelles et Ă  soulever des problĂšmes intĂ©ressants mais sans « expliquer » jamais rien, on n’empĂȘchera pas d’excellents esprits de penser que, si la production d’une fleur est anticipĂ©e par un certain nombre d’ébauches prĂ©paratoires, cette anticipation mĂȘme dĂ©montre les « causes finales ».

Il nous a donc semblĂ© instructif d’étudier une situation prĂ©sentant les deux conditions suivantes :

1) que les processus en jeu ne soient pas indispensables Ă  la vie, mais d’une utilitĂ© en quelque sorte auxiliaire ; et 2) que leur dĂ©roulement ne se prĂ©sente donc pas sous une forme inflexible, mais avec une variabilitĂ© suffisante pour pouvoir comparer les formes et les situations les plus diverses.

Ces deux conditions doivent permettre, en effet, d’établir, d’une part, des degrĂ©s dans l’anticipation, depuis les successions causales simples et en partie fortuites jusqu’à la prĂ©paration proprement dite des Ă©tats ultĂ©rieurs, et de chercher, d’autre part, quels modes d’interprĂ©tation peuvent comporter ces diverses situations rĂ©actionnelles et quelles sont les probabilitĂ©s en faveur de ces diffĂ©rents modes.

La reproduction vĂ©gĂ©tative chez les CrassulacĂ©es offre Ă  cet Ă©gard d’excellents exemples avec une trĂšs large gamme de variations. À l’un des extrĂȘmes il y a le cas bien connu des Bryophyllum, dont certaines espĂšces (Br. daigremontianum, calycinum, etc.) produisent sur le bord des feuilles adultes une sĂ©rie de bourgeons radicants qui se dĂ©tachent spontanĂ©ment et s’enracinent immĂ©diatement ; ou les rejets en forme de boules du Sempervivum soboliferum (aujourd’hui classĂ© dans les Jovibarba) qui se sĂ©parent au niveau mĂȘme des feuilles de la plante mĂšre et roulent n’importe oĂč. Rappelons en outre le cas de la Crassula multicava dont les gros rameaux terminaux se dĂ©tachent spontanĂ©ment de tiges principales plus minces qu’eux. À l’autre extrĂȘme on a le cas de tiges cassĂ©es accidentellement (par exemple chez la Crassula socialis) mais qui, une fois tombĂ©es demeurent en vie Ă  cause du caractĂšre succulent de leurs feuilles et finissent par pousser des racines adventives ; entre ces derniers cas, oĂč tout paraĂźt fortuit, et les premiers, oĂč l’anticipation morphogĂ©nĂ©tique et fonctionnelle semble Ă©vidente, on trouve tous les intermĂ©diaires, ce qui correspond aux conditions cherchĂ©es et permet les comparaisons.

Nous nous limiterons ici Ă  l’ensemble, dĂ©jĂ  considĂ©rable, des Sedum au sein desquels on retrouve la mĂȘme variabilitĂ©. Et, dans cette Ă©tude prĂ©liminaire, nous commencerons par une analyse dans la nature mĂȘme, en suivant l’exemple de l’éthologie (ou de l’école « objectiviste ») en zoologie. La chute des rameaux secondaires chez les Sedum constituant dans la plupart des cas un processus adaptatif et rĂ©actionnel 2 ; il y a intĂ©rĂȘt Ă  dĂ©buter par un essai d’observation systĂ©matique, ce qui n’exclut naturellement en rien des expĂ©riences ultĂ©rieures de laboratoire. Mais l’observation en nature prĂ©sente cet avantage, au moins initial, de soulever des problĂšmes auxquels on n’aurait pas pensĂ© spontanĂ©ment.

Notre effort portera en particulier sur l’examen du mode d’insertion des rameaux secondaires, selon qu’ils sont fixĂ©s sans rainures ni rĂ©trĂ©cissements (voir § 1) ou au contraire que des rainures circulaires au point d’insertion ou mĂȘme des rĂ©trĂ©cissements du diamĂštre de dĂ©part semblent prĂ©parer les sĂ©parations ou chutes ultĂ©rieures. Ces observations, si simples soient-elles, nous paraissent dĂ©jĂ  assez instructives, car les frĂ©quences relatives des divers modes d’insertion varient grandement d’une espĂšce Ă  l’autre, au sein d’un mĂȘme groupe, parfois d’une variĂ©tĂ© Ă  l’autre de la mĂȘme espĂšce et parfois aussi d’un milieu Ă  l’autre pour une mĂȘme variĂ©tĂ©.

Cherchons alors Ă  prĂ©ciser les problĂšmes que nous allons nous poser. On sait que l’un des caractĂšres les plus frappants de la famille des CrassulacĂ©es est l’hypovascularisation des tissus de la plante. Cette hypovascularisation est naturellement liĂ©e de prĂšs, du point de vue phĂ©nomĂ©nal, Ă  la crassulescence elle-mĂȘme, mais sans que l’on puisse savoir actuellement ce qui est cause et ce qui est effet, faute de donnĂ©es suffisantes sur les mĂ©canismes gĂ©niques et mĂȘme morphogĂ©nĂ©tiques. La crassulescence explique, d’autre part, que les rameaux stĂ©riles tombĂ©s sur le sol ne se dessĂšchent pas, mais continuent de vivre un temps trĂšs suffisant pour permettre un enracinement grĂące aux racines adventives qui poussent tĂŽt ou tard. Quant Ă  la chute elle-mĂȘme de ces rameaux secondaires Ă  partir des tiges principales (soit par nĂ©crose locale soit par abscission nette), elle est, il va de soi, favorisĂ©e par l’hypovascularisation des Sedum, laquelle dĂ©pend de son cĂŽtĂ© du patrimoine gĂ©nĂ©tique de chaque espĂšce, sous-espĂšce ou mĂȘme race. Si les abscissions et les modes d’insertion des rameaux Ă©taient les mĂȘmes chez tous les Sedum, il n’y aurait pas de problĂšmes et il ne resterait qu’à expliquer ces anticipations, rĂ©elles ou apparentes, par le jeu de l’information gĂ©nĂ©tique Ă  elle seule. Mais comme il existe une grande variabilitĂ©, d’une espĂšce Ă  une autre ou mĂȘme d’un milieu Ă  un autre pour une mĂȘme race et parfois encore pour un mĂȘme individu qu’on transplante une ou plusieurs fois, le problĂšme devient trĂšs complexe et comporte de multiples solutions.

Le fait Ă  expliquer est que si, chez certaines espĂšces, la chute des rameaux secondaires stĂ©riles n’est pas frĂ©quente et ne semble pas ĂȘtre prĂ©parĂ©e par un mode particulier d’adhĂ©sion de ces rameaux Ă  la tige principale, dans d’autres espĂšces au contraire (comme le S. nicaeense All.) les chutes sont abondantes Ă  toutes saisons, Ă  diffĂ©rents niveaux de croissance des rameaux (de l’état de bourgeon Ă  quelques centimĂštres), et paraissent surtout ĂȘtre prĂ©vues dĂšs le dĂ©but de cette croissance des rameaux par des modes d’insertion avec Ă©tranglements et rainures qui favorisent l’abscission au moindre contact. Comment donc interprĂ©ter ces sortes d’anticipations morphogĂ©nĂ©tiques ?

Nous pouvons répartir les interprétations possibles en trois groupes :

I. L’interprĂ©tation la plus simple revient naturellement Ă  attribuer ces anticipations morphogĂ©nĂ©tiques Ă  la seule information gĂ©nique, et cela sur le mode causal habituel des mutations ou des recombinaisons internes, avec sĂ©lection par le milieu. Dans cette perspective, les deux questions particuliĂšres de la production des abscissions ou de leur absence peuvent recevoir une solution Ă©galement classique : leur production serait due Ă  des facteurs extĂ©rieurs, actuellement inconnus (tempĂ©rature, lumiĂšre, dessication, etc.), mais ne jouant qu’un rĂŽle de dĂ©clencheurs, ou mĂȘme de dĂ©tecteurs, sans action proprement formatrice sur la constitution du phĂ©nomĂšne ; quant aux absences d’abscissions, en certaines espĂšces ou plus prĂ©cisĂ©ment en certaines rĂ©gions de la plante (car on en trouve toujours aux niveaux hypogĂ©s), il suffit d’invoquer des inhibitions, freinant un mĂ©canisme que l’on pourrait en principe rencontrer partout, en vertu d’une sorte de totipotence ou totipotentialitĂ© due Ă  la gĂ©nĂ©ralitĂ© des virtualitĂ©s gĂ©nĂ©tiques du Sedum.

IB. Une seconde interprĂ©tation retient l’essentiel de ce rattachement des anticipations Ă  l’information gĂ©nĂ©tique, mais sur un mode causal bien diffĂ©rent, qui reviendrait Ă  remplacer les variations alĂ©atoires et la sĂ©lection par une finalitĂ© du type CuĂ©not ou GuyĂ©not : en ce cas, tout serait dĂ» aux combinaisons gĂ©nĂ©tiques conçues comme des sortes d’« inventions » (CuĂ©not 1941), mais les circonstances extĂ©rieures joueraient un rĂŽle particulier, puisque ce serait « pour » s’adapter Ă  elles que ces inventions seraient orientĂ©es en telle direction plutĂŽt qu’en telle autre.

II. Les interprĂ©tations d’un second groupe consisteraient au contraire Ă  considĂ©rer les abscissions et les modes d’insertion des rameaux comme des accommodations phĂ©notypiques ou situationnelles dues aux seules influences extĂ©rieures, sans fixation hĂ©rĂ©ditaire, ni intervention directe de mĂ©canismes gĂ©nĂ©tiques. Dans une telle hypothĂšse il s’agirait naturellement de trouver un modĂšle permettant d’expliquer les anticipations Ă  partir d’informations antĂ©rieures, et on le chercherait dans la direction de « transferts » ou de « conditionnements » par analogie avec ce que l’on observe chez les animaux mĂȘme trĂšs infĂ©rieurs.

II B. Par symétrie avec I B on pourrait également prévoir des interprétations finalistes sur le terrain des réactions phénotypiques non héréditaires.

III. Dans l’esprit des conceptions cybernĂ©tiques contemporaines telles qu’elles sont utilisĂ©es en biologie par C. H. Waddington, par exemple (The nature of Life, The strategy of the Genes, etc.), les phĂ©nomĂšnes que nous chercherons Ă  dĂ©crire ne seraient imputables ni Ă  la seule programmation gĂ©notypique ni Ă  de seuls accommodats phĂ©notypiques, mais Ă  un « systĂšme Ă©pigĂ©nĂ©tique » responsable de la morphogĂ©nĂšse et comportant de multiples circuits ou systĂšmes Ă  boucles (feedbacks) combinant les actions du milieu avec la programmation gĂ©nĂ©tique en une synthĂšse non prĂ©dĂ©terminĂ©e et comportant la possibilitĂ© de nouvelles « rĂ©ponses ». Les diffĂ©rences entre cette solution III et la solution I sont donc que les circonstances extĂ©rieures peuvent jouer un rĂŽle causal et que le dĂ©veloppement de l’organisme n’est pas nĂ©cessairement inscrit d’avance dans le gĂ©nome. Waddington insiste avec force sur le fait que l’ontogenĂšse ne saurait se rĂ©duire Ă  une prĂ©dĂ©termination. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, la formation des organes se dĂ©roule selon des canalisations rĂ©guliĂšres ou « crĂ©odes » 3 (avec retour Ă  l’équilibre cinĂ©tique ou « homĂ©orhĂ©sis » en cas de perturbation), encore que la marche le long de ces crĂ©odes suppose de multiples interactions entre l’extĂ©rieur et l’activitĂ© synthĂ©tique des gĂšnes. Mais il peut aussi se produire des dĂ©viations par rapport aux crĂ©odes, sous l’influence du milieu, et le systĂšme Ă©pigĂ©nĂ©tique fournit alors de nouvelles rĂ©ponses plus ou moins stables (le maximum de stabilitĂ© Ă©tant atteint lorsqu’il y a fixation hĂ©rĂ©ditaire aprĂšs quelques gĂ©nĂ©rations par le processus de l’« assimilation gĂ©nĂ©tique » Ă  base de sĂ©lection parmi les diverses rĂ©ponses phĂ©notypiques).

Dans une telle perspective, oĂč le phĂ©notype est conçu comme une « rĂ©ponse » du gĂ©nome aux tensions du milieu, les activitĂ©s gĂ©notypiques et phĂ©notypiques deviennent indissociables (ce qui est d’ailleurs dans la logique du concept de « norme de rĂ©action » propre Ă  la gĂ©nĂ©tique des populations), et le problĂšme de l’anticipation morphogĂ©nĂ©tique se pose alors en d’autres termes que dans les solutions I et II : Ă  vouloir l’expliquer causalement et sans finalitĂ© (ce qui est l’un de nos desseins essentiels), il s’agit en ce cas de faire appel Ă  des informations antĂ©rieures pouvant ĂȘtre acquises au cours du dĂ©veloppement (comme dans la solution II), tout en attribuant une part nĂ©cessaire aux « rĂ©ponses » gĂ©notypiques et sans considĂ©rer le milieu comme agissant directement Ă  la maniĂšre lamarckienne.

Notre intention n’est naturellement pas de choisir entre ces diverses solutions dont le contrĂŽle expĂ©rimental demeure fort malaisĂ© mĂȘme dans les situations les plus favorables. Mais, quelques annĂ©es d’études en nature (accompagnĂ©es il est vrai de nombreux Ă©levages) sur l’adaptation d’un mollusque aquatique (LimnĂŠa stagnalis) aux milieux lacustres de la Suisse romande (Piaget 1929 et 1965), nous ont convaincu de la richesse des indices que l’on peut recueillir sur le terrain, et, dans ce cas particulier, l’examen des diffĂ©rentes possibilitĂ©s de sĂ©lection conduisait presque inĂ©vitablement Ă  l’hypothĂšse d’une « assimilation gĂ©nĂ©tique » au sens de Waddington. Dans le cas des anticipations morphogĂ©nĂ©tiques supposĂ©es chez nos Sedum, il n’en va pas de mĂȘme, mais les faits rĂ©coltĂ©s permettent tout au moins de lier ces anticipations Ă  un processus assez progressif conduisant des sĂ©parations se produisant aux niveaux hypogĂ©s (racines et rhizomes) Ă  celles qui se produisent sur les rameaux aĂ©riens, en passant par l’intermĂ©diaire des tiges et rameaux rampants : il sera alors possible d’interprĂ©ter ce processus soit comme un phĂ©nomĂšne de transfert au cours du dĂ©veloppement (au sens des « transference of functions » de E. H. J. Corner 1958), soit comme une levĂ©e progressive d’inhibitions dans l’hypothĂšse d’une programmation hĂ©rĂ©ditaire totipotente.

Mais si cet examen des rĂ©actions dans la nature ne nous permet pas de dĂ©cider entre les solutions I et III, tout en fournissant de sĂ©rieux indices en faveur de la troisiĂšme, il nous permet cependant d’écarter la solution II au vu des multiples diffĂ©rences spĂ©cifiques et surtout de soumettre Ă  un examen critique les interprĂ©tations finalistes dont les modĂšles cybernĂ©tiques contemporains permettent de se passer tout en fournissant une solution causale aux questions fonctionnelles qu’elles soulignent avec raison, en particulier quant aux anticipations.

Bien entendu, il s’agira dans la suite de se livrer Ă  des expĂ©riences de laboratoire sur le rĂŽle de la lumiĂšre et des pĂ©riodicitĂ©s nycthĂ©mĂ©rales, sur celui de la tempĂ©rature et de la dessication, etc. En abordant notre problĂšme nous espĂ©rions d’ailleurs que ce mĂ©canisme causal des incitations physicochimiques Ă©tait dĂ©jĂ  dĂ©brouillĂ©. Mais ce n’est pas de le connaĂźtre qui permettra sans plus de rĂ©soudre la question de l’anticipation, car il demeure que n’importe quel agent extĂ©rieur Ă  l’organisme — et personne ne songe Ă  en nier la nĂ©cessitĂ© — peut ĂȘtre interprĂ©tĂ© diffĂ©remment, selon les trois groupes de solutions I-III distinguĂ©es prĂ©cĂ©demment.

Partie I. Analyse des faits

§ 1. La classification des modes d’insertion et des formes de sĂ©paration

Nous distinguerons sept types A-G diffĂ©rents d’insertion des rameaux secondaires, plus quatre sous-types (A II, etc.), ce qui donne onze variĂ©tĂ©s dont plusieurs rendent possibles les abscissions que nous appellerons axillaires. Puis nous examinerons les possibilitĂ©s de sĂ©paration qui seront dites linĂ©aires et qui intĂ©ressent les coupures possibles des tiges principales elles-mĂȘmes ou aussi des rameaux secondaires, mais pas Ă  leurs points d’insertion. Commençons donc par examiner les modes d’insertion des rameaux secondaires :

Type A I. — Il s’agit d’une insertion du rameau R sur une tige T, sans rĂ©trĂ©cissement ni rainure (fig. 1) et ne permettant donc aucune chute de R, sauf en cas de cassure accidentelle (celle-ci ne se produisant alors pas nĂ©cessairement au point d’insertion mais n’importe oĂč et ne donnant pas lieu Ă  une coupure nette mais Ă  une dĂ©chirure).

Type A II. — Ce type A II (fig. 2) ressemble au type D (fig. 7) oĂč l’insertion, sans rĂ©trĂ©cissement, prĂ©sente une rainure circulaire, prĂ©lude d’une sĂ©paration possible. Seulement, en A II, il ne s’agit pas de rainure profonde, mais d’une lĂ©gĂšre rainure intĂ©ressant la partie la plus superficielle de l’épiderme. On pourrait donc ĂȘtre tentĂ© de considĂ©rer ce type A II comme la forme initiale d’un type D et ne pas l’en distinguer, et c’est ce que nous avons cru au dĂ©but. Mais trois raisons imposent cette distinction : 1) le type A II s’observe chez des bourgeons ou des rameaux trĂšs jeunes qui, en croissant, finissent par prĂ©senter le type A I et non pas le type D ; 2) ce type A II s’observe, d’autre part, chez des rameaux mieux dĂ©veloppĂ©s, mais dans le cas d’espĂšces annuelles dont les rameaux ne tombent pas : aprĂšs dessication de l’épiderme (vers l’automne quand la plante meurt et qu’il en reste un simple squelette dessĂ©chĂ©) on s’aperçoit qu’il n’y avait aucune fente mais une rainure superficielle ; 3) en cas d’hĂ©sitation entre les types A II et D, une traction progressive suffit en gĂ©nĂ©ral pour agrandir la fente (D) ou produire une simple dĂ©chirure (A II).

Ce type A II implique donc comme mécanisme opératoire des réductions puis reprises de croissance, ordonnées selon une information bioarchitecturale distincte de celles commandant les types D et E. Le caractÚre soit éphémÚre, soit simplement insuffisant de la rainure range cette solution parmi les hypo-effectives, tandis que les types B et C constituent en certains cas un acheminement vers D et E-F.

Type B I. — Il s’agit cette fois d’une adhĂ©sion sans rainure circulaire, mais avec rĂ©trĂ©cissement (« ret » sur la fig. 3) du rameau R sur l’un de ses cĂŽtĂ©s (et sans que ce rĂ©trĂ©cissement s’accompagne lui-mĂȘme d’une rainure partielle comme en C II). Le rĂ©trĂ©cissement en question n’est sans doute pas dĂ» Ă  un Ă©tranglement se produisant aprĂšs ou durant la croissance mais Ă  une dilatation unifaciale due Ă  une croissance un peu asymĂ©trique. Dans la mesure oĂč il y a Ă©tranglement secondaire au sens indiquĂ©, ce type B I constituerait par contre une Ă©tape dans la direction B II et E.

Fig. 1 A I
Fig. 2 A II
Fig. 3 B I

Type B II. — En ce cas, l’insertion est caractĂ©risĂ©e par un rĂ©trĂ©cissement sur tout le tour du rameau en ses zones d’adhĂ©sion, mais sans rainure circulaire totale ni partielle (fig. 4a). Il s’agit sans doute du rĂ©sultat d’une dilatation panfaciale au cours de la croissance, mais il arrive aussi que le rĂ©trĂ©cissement soit dĂ» Ă  un Ă©tranglement augmentant en cours de croissance. Variante possible : le retard dans la dilatation panfaciale conduit Ă  un rameau pseudo-pĂ©tiolĂ© (fig. 4b).

Type C I. — Avec ce type dĂ©butent les rainures partielles n’intĂ©ressant que l’une des faces du rameau R (fig. 5), tandis que l’autre face est analogue Ă  ce que prĂ©sente le type A. Il n’y a, d’autre part, ni Ă©tranglement ni dilatation unifaciaux, mais il semble nĂ©anmoins que l’on se trouve aux dĂ©buts d’une morphologie d’abscission.

Fig. 4 B II
Fig. 5 C I

Type C II. — La rainure partielle de C I s’accompagne, de plus, d’un rĂ©trĂ©cissement dĂ» sans doute en gĂ©nĂ©ral Ă  une dilatation unifaciale en cours de croissance (fig. 6), mais pouvant aussi ĂȘtre attribuĂ© en certains cas Ă  un Ă©tranglement partiel secondaire.

Type D. — En ce type il y a rainure circulaire plus ou moins profonde entourant le disque d’adhĂ©sion mais sans rĂ©trĂ©cissement du rameau R (fig. 7). Lorsque la rainure est suffisamment profonde (dans la direction de l’axe du rameau et non pas de celui de la tige T) il peut se produire une abscission du rameau, et dans ce cas il y a coupure nette sans passer par le type E. La solution D est donc effective, comparĂ©e à A II, la rainure Ă©tant durable.

Type E I. — MĂȘme fente circulaire que D, mais avec en plus un rĂ©trĂ©cissement 4 panfacial du rameau R, c’est-Ă -dire que le diamĂštre de la zone d’adhĂ©sion est plus petit que celui des parties du rameau R qui suivent immĂ©diatement (fig. 8). La question est alors de savoir si le rĂ©trĂ©cissement rĂ©sulte simplement d’une dilatation panfaciale due Ă  la croissance ou d’un Ă©tranglement secondaire s’ajoutant Ă  cette dilatation ou survenant en cours de croissance Ă  partir d’une insertion de type D. Or, sans contester le rĂŽle de la dilatation, nous avons cru observer en bien des cas un Ă©tranglement progressif Ă  partir de modes d’adhĂ©sion D (sans augmentation du diamĂštre du rameau).

Fig. 6 C II
Fig. 7 D
Fig. 8 E I

Type E II. — MĂȘme structure que E I mais avec dĂ©but de dessication de la partie rĂ©trĂ©cie, tandis que dans le cas E I la chute Ă©ventuelle se produit Ă  l’état frais. Il s’agit donc, pour E II d’un simple Ă©piphĂ©nomĂšne, mais significatif du point de vue de l’abscission.

Type F. — MĂȘme structure que E (I ou II) mais la fente s’entrouvre sous la forme d’une coupure partielle. En ce cas le rameau peut tomber au moindre choc mais peut aussi prĂ©senter une sorte de flexibilitĂ©, par rĂ©sistance de la partie non coupĂ©e qui plie Ă  l’attouchement mais ne casse pas (ce qui constitue l’un des points de dĂ©part possibles du type G). Les deux modalitĂ©s E et F sont donc trĂšs voisines et semblent ne se distinguer que par le fait que l’attache vasculaire a Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©e ou non.

Type G. — Le rameau R ne tient plus Ă  la tige que par une faible surface et se dĂ©veloppe en dessous de celle-ci sous la forme d’une excroissance ou gibbositĂ© arrondie pouvant se munir de racines adventives (fig. 10). Ce type G peut dĂ©river des types E et surtout F, mais en certains cas, et surtout prĂšs du sol, on peut observer des passages de A, B ou C Ă  G, c’est-Ă -dire que la croissance de la base du rameau en marge de la tige T peut prĂ©cĂ©der toute fente (cas plus rare mais observable). Cette gibbositĂ© peut ĂȘtre phĂ©notypique (accumulation de sĂšve avec tendance Ă  la rhizogenĂšse (dĂ©bordement au voisinage du collet des potentialitĂ©s radiculaires)). Il peut s’agir aussi d’un Ă©piphĂ©nomĂšne surgissant occasionnellement chez divers caryotypes.

Sur les onze types ainsi dĂ©crits d’insertion, quelques-uns (D, E, F et G) peuvent donner lieu Ă  des abscissions ou sĂ©parations que nous appellerons axillaires ou angulaires, parce qu’elles se produisent au point d’insertion des rameaux et que ceux-ci forment un angle par rapport Ă  la tige dont ils se dĂ©tachent. Mais il peut arriver qu’une tige, un rejet rampant ou mĂȘme un rameau aĂ©rien donnent lieu Ă  une sĂ©paration ailleurs qu’à leur point d’insertion, ce que nous appellerons alors une sĂ©paration linĂ©aire : celle-ci aboutit, en effet, Ă  les diviser en deux segments successifs sur une mĂȘme ligne.

Fig. 9. F
Fig. 10. G
Fig. 11

Ces sĂ©parations linĂ©aires peuvent se produire souvent par simple nĂ©crose en un point quelconque de la tige ou du rameau, auquel cas la partie dĂ©tachĂ©e n’en demeure pas moins vivante et se fixe par des racines adventives peu aprĂšs sa chute sur le sol. En d’autres cas, au contraire, la tige, le rejet ou le rameau prĂ©sentent, ailleurs qu’en leur point d’insertion, des Ă©tranglements, des rainures circulaires ou mĂȘme des fentes qui peuvent aboutir Ă  des abscissions nettes (voir la fig. 11). Il est alors remarquable que ces Ă©bauches de sĂ©paration prennent des formes comparables Ă  chacun des types d’insertion dĂ©crits de B à G (le type A n’ayant alors plus de signification puisqu’il correspond Ă  une tige dĂ©pourvue de telles segmentations) : le phĂ©nomĂšne est particuliĂšrement net chez les espĂšces chinoises Sedum sarmentosum, lineare, etc. (voir § 13).

Il convient d’ailleurs de distinguer avec soin ces processus relatifs Ă  des « segmentations de sĂ©paration » de ce que nous appellerons les « segmentations de croissance » caractĂ©risĂ©es par la prĂ©sence de rainures circulaires analogues au type A II) situĂ©es aux points d’insertion des feuilles et marquant simplement les Ă©tapes d’une croissance par paliers, comme chez le Sedum spurium (ce qui n’exclut d’ailleurs pas des sĂ©parations sur ces points).

Notons encore que normalement les tiges principales ne chutent pas (sauf dans le cas des tiges annuelles des sections Rhodiola et Telephium, mais sans aucun rapport avec la reproduction vĂ©gĂ©tative et par simple dessication autumnale). Par contre, en certaines espĂšces comme les Sedum lineare et sarmentosum dĂ©jĂ  mentionnĂ©s (surtout lineare), il arrive que les tiges principales se sĂ©parent Ă  leur point d’insertion, celle-ci ayant alors pris des formes E et F (rarement D). Mais ce sont lĂ  des cas exceptionnels, oĂč l’on peut employer l’expression de « sĂ©parations semi-axillaires » (mais que nous allons retrouver Ă  propos des racines).

Les modes d’insertion que nous venons de dĂ©crire (types A I à G) sont relatifs aux rameaux stĂ©riles Ă©manant soit des tiges dressĂ©es soit des rejets rampants (= tiges ou rameaux demeurant plus ou moins couchĂ©s sur le sol et y plongeant frĂ©quemment des racines adventives). Les rameaux florifĂšres sont assez gĂ©nĂ©ralement fixĂ©s selon le mode d’insertion A I, mais nous verrons Ă  l’occasion quelques exceptions relevant des autres types, sauf F et G.

Quant aux appareils souterrains (racines, rhizomes, stolons hypogĂ©s 5), on verra dĂšs le paragraphe 2 l’importance que peut avoir pour notre problĂšme de l’anticipation morphogĂ©nĂ©tique le fait qu’ils prĂ©sentent Ă©galement des abscissions, et mĂȘme frĂ©quentes. Il importe donc de dire encore en quelques mots en quoi consistent les modes d’insertion que l’on observe Ă  ce niveau hypogĂ©, qu’il s’agisse des ramifications de racines par rapport Ă  la racine principale, des branches de rhizomes ou de l’insertion des stolons.

Notons d’abord que les sĂ©parations au niveau hypogĂ© sont frĂ©quemment de forme « linĂ©aire » : ce peut ĂȘtre en particulier le cas des stolons souterrains se sĂ©parant sur leur parcours soit par nĂ©crose, soit aussi par coupures nettes (analogues Ă  celles qui rĂ©sultent des formes D ou E d’insertion). Mais ce peut ĂȘtre aussi le cas des racines tubĂ©reuses du groupe Telephium (voir la fig. 12 sous J et S) ou du groupe Aizoon, etc.

En second lieu, on observe souvent, notamment dans le cas Ă  nouveau des racines de Telephium, des sĂ©parations que nous appellerons « intermĂ©diaires », parce qu’elles intĂ©ressent des Ă©lĂ©ments primaires et non pas secondaires (grosses racines et non pas rameaux radiculaires) et qu’elles se produisent nĂ©anmoins Ă  leur point d’origine et non pas le long du parcours comme les sĂ©parations linĂ©aires (voir par exemple la fig. 12a en S’ et 12b).

Fig. 12

Pour ce qui est maintenant des Ă©lĂ©ments secondaires (ramifications de racines, de rhizomes ou de stolons souterrains), on retrouve au niveau hypogĂ© les onze types d’insertion A I à G, sauf peut-ĂȘtre A II, ainsi que les sĂ©parations axillaires pouvant rĂ©sulter des types D, E et F, G. Il est malheureusement moins facile de fournir des statistiques de leurs frĂ©quences que ce n’est le cas pour les rameaux aĂ©riens (rampants ou issus de tiges dressĂ©es), aussi ne possĂ©dons-nous que des observations occasionnelles. Si les modes A I d’insertion semblent prĂ©dominer dans tous les groupes, les types D et E se rencontrent Ă©galement chez toutes les espĂšces vivaces, mais pas chez les annuelles.

Un processus spĂ©cial aux racines doit ĂȘtre en outre mentionnĂ© ici, bien qu’il se retrouve parfois au niveau du sol chez les espĂšces Ă  abondants rejets rampants comme le Sedum acre : c’est celui des « travĂ©es » (voir les fig. 22 à 25), en fonction duquel une ramification ne se dĂ©tache pas, ou pas immĂ©diatement, d’un Ă©lĂ©ment principal, mais s’enracine pour son compte et dĂ©veloppe ses propres ramifications. En ce cas l’individu naissant demeure reliĂ© Ă  la plante-mĂšre par une sorte de courte travĂ©e, qui peut subsister longtemps ou se sĂ©parer aprĂšs que son insertion ait pris des formes D ou E.

§ 2. Classification des catĂ©gories de Sedum selon la distribution des modes d’insertion

Il existe de nombreux Sedum qui ne prĂ©sentent pas de rameaux secondaires stĂ©riles (par exemple S. roseum, telephium, Ellacombianum, etc.). Il en est d’autres qui n’en fournissent qu’à partir de stolons souterrains ou Ă  partir des rejets rampant sur le sol, mais sans (ou presque sans) production des rameaux que nous appellerons « strictement aĂ©riens », c’est-Ă -dire dont le point d’insertion n’aurait plus aucun contact ou voisinage avec le sol. On pourrait donc ĂȘtre tentĂ© de ne s’occuper que du problĂšme de ces rameaux aĂ©riens et nous avons commencĂ© ainsi, en considĂ©rant par hypothĂšse les processus souterrains comme relevant d’un autre domaine (du type « bulbilles », etc.). Mais si l’on cherche Ă  expliquer sans finalisme les anticipations Ă©ventuelles se produisant au niveau aĂ©rien, ce qui est notre intention, il est indispensable de dĂ©terminer les « informations » reçues par la plante sur les autres paliers, autrement dit d’observer les processus rĂ©actionnels de sĂ©paration aux niveaux des racines et rhizomes, des stolons souterrains, des rejets rampants et des rameaux aĂ©riens : il n’est pas exclu, en effet, qu’un mĂȘme « schĂšme » de rĂ©action se retrouve par transfert d’un palier Ă  un autre, et que ce schĂšme, se constituant par successions causales simples (donc sans « anticipations ») aux niveaux infĂ©rieurs, puisse devenir anticipateur aux niveaux aĂ©riens par simple court-circuitage, c’est-Ă -dire par mise en relations directes entre tel chaĂźnon et tel autre de l’enchaĂźnement initial, chaĂźnons reliĂ©s en fait par des liaisons antĂ©rieurement successives mais dĂ©sormais englobĂ©es simultanĂ©ment dans l’organisation interne du schĂšme lui-mĂȘme.

C’est donc l’ensemble des processus de sĂ©parations qu’il s’agit de considĂ©rer d’abord, quitte Ă  insister ultĂ©rieurement surtout sur le problĂšme des rameaux aĂ©riens. En classant les Sedum d’un tel point de vue gĂ©nĂ©ral nous obtenons sept catĂ©gories (et quelques sous-catĂ©gories), dont quelques-unes correspondent Ă  de grandes sections naturelles du genre Sedum, mais dont d’autres chevauchent de façon capricieuse et d’autant plus instructive sur les frontiĂšres des sections ou sous-genres « naturels ».

Mais il convient d’insister fortement sur le fait que, en proposant ces catĂ©gories fondĂ©es sur les types d’insertion A-G et sur les modes de sĂ©paration axillaire ou linĂ©aire, nous ne poursuivons aucun but taxinomique et ne cherchons qu’à construire un instrument utile pour la solution de notre problĂšme d’anticipation morphogĂ©nĂ©tique. Sans doute ces caractĂšres d’insertion et de sĂ©paration ont-ils Ă©tĂ© nĂ©gligĂ©s par les systĂ©maticiens et il se peut que ceux-ci puissent les utiliser dans le cas de certaines espĂšces oĂč ils sont relativement stables. Mais tel n’est pas le cas gĂ©nĂ©ral et plusieurs autres espĂšces peuvent changer de catĂ©gorie en changeant de milieu. Trois sortes de considĂ©rations empĂȘchent d’attribuer Ă  la classification qui va suivre une valeur proprement taxinomique, ce qui n’exclut pas son utilitĂ© en vue du but limitĂ© que nous poursuivons :

1. La constance des caractĂšres invoquĂ©s n’est que relative en certains cas du point de vue des espĂšces et mĂȘme des individus : une mĂȘme espĂšce peut changer de catĂ©gorie en changeant de milieu et aussi une variĂ©tĂ© (par exemple la var. ibericum pour le Sedum spurium) peut appartenir Ă  une autre catĂ©gorie, que le type de l’espĂšce.

2. Les catĂ©gories indiquĂ©es sont en partie indĂ©pendantes de la phylogĂ©nie pour autant qu’on la connaĂźt : si les deux premiĂšres catĂ©gories correspondent en gros Ă  des espĂšces plus « primitives », on ne saurait parler de filiation claire dans le cas des catĂ©gories IV à VII.

3. Un problĂšme non encore rĂ©solu demeure celui des relations possibles entre les caractĂšres indiquĂ©s et les Ă©poques du cycle vital et surtout entre eux et les vitesses de croissances. Nous n’avons pu observer aucune relation nette ou constante entre les frĂ©quences des types d’insertion et les saisons ou dates d’observation et ne pourrions mĂȘme pas dire si les sĂ©parations axillaires sont plus ou moins prĂ©coces ou tardives que les sĂ©parations linĂ©aires (on observe les deux Ă  toute saison), mais il est clair qu’il subsiste lĂ  de grands problĂšmes, relatifs aux rythmes de croissance de la plante en son ensemble ou de telle rĂ©gion particuliĂšre (rameaux stĂ©riles), d’autant plus qu’on sait qu’un mĂȘme rameau peut ne pas en ĂȘtre au mĂȘme stade de croissance (photostade, etc.) en ses segments proximal et distal.

Cela dit, voici donc les sept catégories de Sedum que nous distinguerons quant à leurs modes de séparations :

Catégorie I : pas de rameaux stériles ni de stolons (aériens ou souterrains)

Ce sont par exemple quelques membres des sections Rhodiola et Telephium ou encore Aizoon. Les sĂ©parations ne se feront donc qu’au niveau des racines et des rhizomes, sauf quelques cas exceptionnels de chute de bourgeons axillaires (s’orientant ainsi vers la catĂ©gorie VI). Nous distinguerons deux sous-catĂ©gories :

Sous-catégorie I A : séparations purement linéaires ou intermédiaires Sous-catégorie I B : séparations linéaires et axillaires

Une attention spĂ©ciale devra ĂȘtre portĂ©e sur l’apparition des sĂ©parations axillaires au niveau des racines, qui sont de nature Ă  Ă©clairer les processus analogues au niveau des rejets rampants puis des rameaux aĂ©riens au sens strict.

Catégorie II : Stolons souterrains avec début de rejets rampants 6

Il s’agit encore de quelques Sedum des sections Rhodiola, Telephium et Aizoon. Deux sous-catĂ©gories :

Sous-catégorie II A : stolons souterrains

Sous-catégorie II B : stolons et rameaux souterrains, débuts des rejets rampants

Dans ces deux cas on observe des séparations linéaires et (plus rarement) axillaires

Catégorie III : pas de rameaux stériles ni de stolons, mais abondance de rameaux secondaires (et tertiaires, etc.)

Il s’agit des espĂšces annuelles, qui prĂ©sentent en gĂ©nĂ©ral un grand nombre de rameaux secondaires, tous susceptibles de devenir florifĂšres. En principe la reproduction de ces Sedum est exclusivement sexuĂ©e, d’oĂč l’intĂ©rĂȘt d’examiner le mode d’insertion de leurs rameaux secondaires et de le comparer Ă  celui des rameaux stĂ©riles ainsi que des tiges ou rameaux florifĂšres des espĂšces vivaces. Mais il importe surtout d’examiner le rĂ©sultat des rares chutes accidentelles et, encore de plus prĂšs, celui des variations orientĂ©es vers l’état pĂ©rennant (ce qui s’observe chez les Sedum hispanicum, cepaea, atratum, etc.).

Catégorie IV : rameaux stériles mais peu de séparations axillaires

Une trentaine d’espĂšces sont Ă  classer ici, dont les rameaux secondaires ne se dĂ©tachent en gĂ©nĂ©ral pas, sauf Ă  l’état de bourgeons, et oĂč il est intĂ©ressant de vĂ©rifier que prĂ©domine chez elles le mode d’insertion A.

Sous-catégorie IV A : peu ou pas de séparations linéaires (espÚces ligneuses ou subligneuses)

Sous-catégorie IV B : augmentation des séparations linéaires et quelques séparations axillaires

Un certain nombre d’espĂšces (S. moranense, cupressoĂŻdes, acre, etc.), prĂ©sentent peu de chutes de rameaux stĂ©riles et une grande frĂ©quence des modes d’insertion A-B et de sĂ©parations linĂ©aires.

Catégorie V : Rameaux stériles et rejets radicants, avec représentation moyenne des séparations linéaires et axillaires.

Ici se place un grand nombre d’espùces dont les insertions de type A-B sont en moyenne de 25 à 70 % et celles de type D-F de 30 à 75 %.

Sous-catĂ©gorie V A : plus d’insertions de forme D que de E-F.

Sous-catĂ©gorie V B : plus d’insertions de type E-F que de D.

Catégorie VI : renforcement des deux systÚmes de séparation linéaire et axillaire.

Environ 80-90 % d’insertions de type D-F contre 10-15 % de type A-B. La chute des rameaux secondaires devient trĂšs frĂ©quente et les sĂ©parations linĂ©aires sont Ă©galement abondantes. De ce dernier point de vue, on peut distinguer :

Sous-catégorie VI A : tiges non segmentées systématiquement.

Sous-catégorie VI B : segmentation plus ou moins réguliÚre des tiges favorisant les séparations linéaires (S. sarmentosum, lineare, dasyphyllum, etc.)

Catégorie VII : prédominance des séparations axillaires et chutes systématiques des rameaux stériles

C’est le cas (avec VI B) oĂč semble se produire l’anticipation la plus nette de la chute des rameaux stĂ©riles par prĂ©dominance massive des modes d’insertion de types D-F, mais il s’agit cette fois de rameaux strictement aĂ©riens (sans contact avec le sol) et non plus en partie rampants comme dans la sous-catĂ©gorie VI B.

§ 3. La catégorie I : ni rameaux stériles, ni stolons. Sous-catégorie I A : séparations linéaires et intermédiaires

α. — À considĂ©rer d’abord les quelques Sedum sect. Rhodiola de ce groupe (nous avons observĂ© Ă  cet Ă©gard les Sedum roseum (L.) Scop., heterodontum Hook. et Thoms., elongatum Wall, non Ledeb., kirilowii Reg., qui ont des rhizomes et des racines charnus ou tubĂ©reux) on relĂšvera deux sortes de faits :

1. Les tiges, qui n’ont pas de rameaux stĂ©riles, ne se sĂ©parent pas tant qu’elles sont bien en vie. Par contre, une fois sĂšches ou en voie de dessication, elles peuvent se dĂ©tacher Ă  leur base avec une coupure nette, mais c’est lĂ  une abscission (peut-ĂȘtre comparable, du moins fonctionnellement, Ă  celle qui caractĂ©rise la chute des feuilles caduques) sans signification du point de vue de la reproduction vĂ©gĂ©tative. En replantant de telles tiges encore vertes, nous n’avons pas obtenu de nouveau dĂ©part de croissance, tandis qu’un bouturage d’une tige de Sedum telephium peut rĂ©ussir.

2. Les rhizomes et racines peuvent ĂȘtre sectionnĂ©s Ă  volontĂ© sans pĂ©rir et chaque tige accompagnĂ©e d’un fragment de rhizome repart facilement. De tels sectionnements se produisent spontanĂ©ment lorsque les souches deviennent assez grosses pour se rĂ©partir en masses dissociables. Mais il ne s’agit alors que de dessication ou de nĂ©crose partielle des zones intermĂ©diaires, sans production de stolons proprement dits (les bourgeons se prolongent directement en nouvelles tiges) ni surtout de « travĂ©es » au sens oĂč nous prendrons ce terme dĂšs la sous-catĂ©gorie I B.

ÎČ. — Parmi les membres de la sĂ©rie Telephium (« groupe » Eutelephia), Ă  situer dans cet ensemble I A, nous avons Ă©tudiĂ© les Sedum telephium L. (y compris les Sedum maximum Sut., fabaria Koch, purpureum Link), alboroseum Bak., parvistamineum Petrov, spectabile Bor., pseudospectabile Praeg., etc. :

1. Les racines, qui sont tubĂ©reuses, donnent lieu Ă  des sĂ©parations frĂ©quentes, mais sur un mode linĂ©aire ou intermĂ©diaire. Par exemple, la fig. 12 a reprĂ©sente une racine de S. maximum dont sortent les deux tiges annuelles A et B. Les tiges de l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente A’ et B’ Ă©manent de tubercules pouvant rester en partie vivants ou se nĂ©crosant. Les tubercules se multiplient soit Ă  partir d’un centre commun, soit les uns Ă  partir des autres, ce qui peut conduire Ă  la formation d’un nouvel ensemble (ici Y Ă  partir de X). En ce cas le tubercule de jointure J finit par se nĂ©croser, d’oĂč une nouvelle plante sĂ©parĂ©e (en des cas plus avancĂ©s on observe des cassures achevĂ©es, mais irrĂ©guliĂšres en Y comme en X). Il s’y ajoute que les tubercules sont souvent formĂ©s de segments successifs dont les frontiĂšres profondĂ©ment creusĂ©es peuvent donner lieu Ă  des sĂ©parations (voir en S) qui sont, en ce cas encore, linĂ©aires. Enfin, il arrive qu’un tubercule se fende 7 progressivement en son point d’adhĂ©sion, ce qui est figurĂ© en S’ sur la partie I de la figure 12 (ces fentes avec rĂ©trĂ©cissement semblent alors annoncer les formes d’insertion E des rameaux secondaires dans les catĂ©gories VI-VII). Il s’agit (dans ce cas des tubercules de S. telephium) d’un mode de sĂ©paration que nous appelons « intermĂ©diaire », puisqu’il concerne un Ă©lĂ©ment primaire et non secondaire et qu’il y a sĂ©paration au point d’origine et non pas en cours de trajet. La partie b de la figure 12 reprĂ©sente le tubercule qui Ă©tait dĂ©jĂ  presque sĂ©parĂ© en S’ sur ce mode intermĂ©diaire et qui a poussĂ© un bourgeon Bo prĂȘt Ă  donner une nouvelle plante.

2. Les tiges, qui sont sans rameaux stĂ©riles, ne se sĂ©parent pas spontanĂ©ment, pas plus que les rameaux florifĂšres, mais les unes comme les autres peuvent ĂȘtre bouturĂ©es : nous avons obtenu, par exemple, un S. fabaria normal Ă  partir d’une tige sans aucun fragment de racine, et un S. maximum Ă  partir d’une tige cassĂ©e.

3. Par contre, il existe chez les Sedum verticillatum L. et viviparum Max. (que Fröderström considĂšre comme des sous-espĂšces du S. telephium), au niveau des feuilles supĂ©rieures ainsi que des bractĂ©es, de petits bourgeons axillaires qui peuvent se sĂ©parer et donner de nouvelles plantes. Un tel phĂ©nomĂšne, qui constitue un dĂ©but de sĂ©paration axillaire, mais au niveau des seuls bourgeons, est d’un grand intĂ©rĂȘt parce qu’il paraĂźt surgir ex abrupto, contrairement aux chutes des rameaux secondaires dont nous parlerons Ă  propos des catĂ©gories IV à VII et qui semblent prĂ©parĂ©es par bien d’autres modes de sĂ©parations. Mais l’observation fortuite d’une population de Sedum telephium exceptionnellement porteurs de rameaux secondaires stĂ©riles nous fournira l’exemple d’une sĂ©rie d’intermĂ©diaires possibles Ă  cet Ă©gard (voir Remarque Ă  la fin de ce § 3).

4. La question se pose, d’autre part, de savoir si les rameaux florifĂšres sont eux-mĂȘmes susceptibles de fournir une nouvelle plante s’ils sont sĂ©parĂ©s accidentellement, sans un bouturage artificiel et soigneux. Le hasard nous a servi sur ce point. En dĂ©terrant avec soin, pour explorer la motte environnante, un Sedum maximum Ă  Neuwerk (Haut-Valais Ă  1250 m) nous avons trouvĂ© un rameau florifĂšre R (fig. 13) reconnaissable Ă  sa section infĂ©rieure oblique S, cassĂ© au sommet mais muni d’un petit bourgeon B Ă  la base et de trois tubercules naissants (le rameau avait 3 cm et les tubercules 8 Ă  10 mm). Cette observation est instructive Ă  la fois quant Ă  la formation des bourgeons des espĂšces vivipares de la sĂ©rie Telephium et quant aux possibilitĂ©s de sĂ©paration que pourraient prĂ©senter les rameaux florifĂšres en gĂ©nĂ©ral s’ils n’étaient pas affectĂ©s Ă  d’autres fonctions (dans le cas particulier la sĂ©paration Ă©tait naturellement accidentelle : choc, intervention d’une chĂšvre broutant l’inflorescence, etc.).

Fig. 13

Îł. — On peut classer aussi en cette sous-catĂ©gorie I A le Sedum sieboldii Sweet (que Fröderström rattache au S. alboroseum, pour cette raison discutable qu’on ne l’aurait plus trouvĂ© depuis plus d’un siĂšcle dans la nature, au Japon). Cette espĂšce sans rameaux stĂ©riles ne prĂ©sente que des tiges annuelles, souvent rampantes mais non radicantes (sauf exceptions toujours possibles). Par contre les racines donnent lieu aux mĂȘmes sĂ©parations linĂ©aires et intermĂ©diaires que les espĂšces prĂ©cĂ©dentes et l’on note parfois de petits bourgeons naissants sur les tiges florifĂšres en dessication. Quant aux rameaux florifĂšres, nous en avons dĂ©tachĂ© dix, dont sept avec de petites feuilles et trois sans feuilles (toutes avec boutons naissants) : les dix ont donnĂ© des plantes normales aprĂšs avoir Ă©tĂ© repiquĂ©s.

Il en est encore ainsi du S. tatarinowii Max., dont nous avons replanté avec succÚs des tiges ou des rameaux florifÚres 8.

Remarque sur une variation du Sedum telephium L.

Les espĂšces de cette catĂ©gorie I A sont des hĂ©micryptophytes dont le grand dĂ©veloppement des parties hypogĂ©es compense le caractĂšre annuel des tiges et l’absence de rameaux secondaires. Une telle structure correspond en gĂ©nĂ©ral Ă  une adaptation au froid ou Ă  la sĂ©cheresse. Or, nous avons trouvĂ© en hiver 1964 une station de S. telephium (proche de maximum) dans la Calanque de Port-d’Alon (entre La Ciotat et Bandol, prĂšs de Marseille), dont les tiges et les feuilles restaient en pleine croissance sous les arbres Ă  2-3 mĂštres de l’eau 9 et Ă  l’abri du gel. Cette variation locale mĂ©rite une analyse, car elle s’est accompagnĂ©e d’une production, non pas gĂ©nĂ©rale, mais relativement abondante de rameaux secondaires et mĂȘme tertiaires alors que les espĂšces du groupe du S. telephium n’en prĂ©sentent jamais normalement. Il y a donc lĂ  une occasion d’examiner de prĂšs, Ă  propos d’une production exceptionnelle de rameaux secondaires stĂ©riles, la probabilitĂ© d’un transfert des formes d’insertion Ă  partir des racines ou rhizomes jusqu’aux rĂ©gions Ă©pigĂ©es et strictement aĂ©riennes de la plante.

1. Le premier point Ă  noter est la plasticitĂ© des racines et rhizomes. L’ensemble est analogue Ă  ce que l’on a dĂ©jĂ  vu chez le S. telephium de GenĂšve (fig. 12 a), mais Ă  cĂŽtĂ© des Ă©lĂ©ments en forme de carottes on en observe de deux autres formes (dont le premier s’observe aussi chez le S. fabaria) :

a) De petits tubercules serrĂ©s les uns contre les autres (cf. fig. 15) ou poussant isolĂ©ment en un endroit quelconque des tiges souterraines (voir fig. 14a Tu1 et Tu2). Les adhĂ©sions de ces tubercules sont de formes B II et surtout E, ce qui favorise leur sĂ©paration. Effectivement nous en avons trouvĂ© un certain nombre qui Ă©taient spontanĂ©ment et fraĂźchement sĂ©parĂ©s (fig. 14b), tandis que d’autres se sĂ©paraient sous une lĂ©gĂšre pression. Il y a donc lĂ  un dĂ©but de sĂ©paration proprement axillaire au niveau hypogĂ©.

On observe aussi naturellement des sĂ©parations « intermĂ©diaires » d’élĂ©ments primaires en formes de carottes, analogues Ă  la figure 12 sous b.

Fig. 14

b) D’autre part, les Ă©lĂ©ments napiformes peuvent se prolonger en une racine fibreuse horizontale, analogue Ă  ce que l’on voit en J sur la figure 12a, mais beaucoup plus longue (8-10 cm environ), et s’ouvrant parfois Ă  son extrĂ©mitĂ© libre (en O) par dissociation de la gaine Ă©pidermique et du cylindre intĂ©rieur et donnant naissance Ă  une nouvelle souche (fig. 15). Ce processus observĂ© sur plusieurs exemplaires constitue un dĂ©but de formation de stolons souterrains.

Fig. 15

2. Il faut noter en second lieu que, contrairement aux usages habituels de cette espĂšce et des autres reprĂ©sentants de la sĂ©rie Telephium (Eutelephia), on trouve sur ces exemplaires de Port-d’Alon des rameaux secondaires poussant en nombres variables sur les tiges souterraines. On en voit trois sur la figure 16, dont deux de formes d’insertion A, un de forme E. En d’autres cas ces rameaux secondaires souterrains sont insĂ©rĂ©s sous une forme D ou E et nous en avons rencontrĂ© un qui s’était sĂ©parĂ© spontanĂ©ment.

3. À relever encore un cas de « travĂ©e » (voir plus loin § 4 catĂ©gorie I B) mais qui paraĂźt assez exceptionnel.

4. Si l’on en vient maintenant aux tiges aĂ©riennes, on remarque d’abord un processus de transfert net dĂ» simplement au caractĂšre plus ou moins pĂ©rennant qu’acquiĂšrent ces tiges en cette station du Port-d’Alon. Il arrive frĂ©quemment, en effet, qu’au niveau du sol elles se prĂ©sentent sous la forme d’un trio (fig. 17), avec une insertion du type A. Or, en continuant de pousser, la tige principale dĂ©place le trio Ă  2-3 cm du sol (fig. 18) avec des insertions des types E et A. Il en rĂ©sulte que quand la poussĂ©e continue on trouve frĂ©quemment Ă  une hauteur quelconque (7-10 cm) le mĂȘme dispositif, mais en gĂ©nĂ©ral avec nĂ©crose ou chute du rameau mĂ©dian sous l’effet de la croissance privilĂ©giĂ©e des deux latĂ©raux (fig. 19, oĂč ces deux rameaux secondaires sont insĂ©rĂ©s selon le mode SU, l’un tendant Ă  la forme E).

Fig. 16

5. D’autre part, on observe un certain nombre de rameaux secondaires croissant comme sur la figure 16, mais dans les rĂ©gions aĂ©riennes de la plante jusqu’à 10 Ă  12 cm du sol. Ces rameaux stĂ©riles ne sont pas frĂ©quents, mais sont reprĂ©sentĂ©s sur le tiers ou le quart des individus rĂ©coltĂ©s. Leurs modes d’insertion varient entre A, B II, C, D et E (surtout A, B II et D) et nous avons recueilli un rameau spontanĂ©ment dĂ©tachĂ© (type D), de 6 cm de long, portant 8 petites feuilles et poussant dĂ©jĂ  des radicelles dans le sol. Un individu privilĂ©giĂ© portait 4 rameaux secondaires et 3 rameaux tertiaires (d’insertions A et E).

Fig. 17
Fig. 18
Fig. 19

6. Quant aux tiges primaires elles-mĂȘmes, deux faits sont Ă  noter, qui diffĂ©rencient Ă©galement ces exemplaires du Port-d’Alon de ceux des individus ordinaires. Le premier est la prĂ©sence de quelques segmentations irrĂ©guliĂšres pouvant exceptionnellement donner lieu Ă  des cassures linĂ©aires : ces segmentations sont de type D et parfois E.

Ce second fait notable est la possibilitĂ©, lorsqu’une branche trop lourde retombe sur le sol et surtout lorsqu’une demi-cassure s’est produite Ă  une segmentation, que la partie distale touchant le sol produise suffisamment de racines adventives pour que se constitue une nouvelle plante : on a, en ce cas une esquisse de formation de stolon Ă©pigĂ©, de mĂȘme que l’on a vu (sous 1, b) un dĂ©but de stolon souterrain.

7. Il est en outre Ă  noter, mais ceci n’est pas spĂ©cial aux exemplaires de Port-d’Alon, une production systĂ©matique de bourgeons dĂ©tachables sur les tiges principales cassĂ©es, tombĂ©es sur le sol et en voie de dessication. Nous avons ainsi relevĂ©, sur deux tiges cassĂ©es, 8 bourgeons dont les modes d’adhĂ©sion Ă©taient de formes D et E, plus 3 (E II) tombĂ©s spontanĂ©ment. Sur nos exemplaires de GenĂšve nous avons notĂ© de mĂȘme, au mois de janvier, de tels bourgeons sur une ou deux tiges florifĂšres nĂ©crosĂ©es (mais nullement sur toutes) et cela jusque dans la rĂ©gion de l’inflorescence, pendant que les bourgeons habituels demeuraient en Ă©tat d’hibernation au niveau du sol comme c’est le cas chez tous les membres de la sĂ©rie Telephium. Cette montĂ©e des bourgeons le long des tiges florifĂšres et leur multiplication dans le cas des exemplaires de Port-d’Alon, par ailleurs porteurs de rameaux stĂ©riles exceptionnels pour cette espĂšce, sont de nature Ă  faire comprendre la formation de tels bourgeons chez les S. viviparum et verticillatum. La comparaison s’impose d’autant plus que, exactement 8 jours aprĂšs que les bourgeons de Port-d’Alon aient Ă©tĂ© mis en pot Ă  GenĂšve, l’un d’entre eux dont les dimensions avaient quadruplĂ© en ce court laps de temps (comme huit des dix autres d’ailleurs) avait dĂ©jĂ  produit Ă  l’insertion de ses feuilles infĂ©rieures deux sous-bourgeons (voir B sur la fig. 20), de mĂȘmes taille et forme que ceux du S. viviparum.

Fig. 20
Fig. 21

Au total nous avons relevĂ© ainsi la prĂ©sence de 51 rameaux aĂ©riens secondaires et tertiaires, dont la distribution est de 32 AI, 4 BII, 2 CI, 1 CII, 3 D et 10 EI, soit 69 % d’insertions A-B et 25 % de D-E, ce qui fait passer cette variation du S. telephium de la catĂ©gorie IA Ă  une situation intermĂ©diaire entre les catĂ©gories IVA et VB. On remarque en particulier l’excĂšs des insertions E par rapport aux D, ce qui est contraire Ă  ce que nous verrons des catĂ©gories IVA et B et VA et ce qui s’explique sans doute par l’abondance des resserrements de formes BII et E au niveau de la souche.

Par contre la gĂ©nĂ©ration suivante, Ă©levĂ©e Ă  GenĂšve et au Valais (une vingtaine de gros individus normaux), n’a plus fourni de rameaux secondaires, sauf un individu dont une trĂšs grosse tige semble s’ĂȘtre conservĂ©e sous 2 m de neige (Ă  1600 m, dans un creux) et s’est couverte, tĂŽt aprĂšs la fonte (en mai) de 9 rameaux secondaires, 3 tertiaires et de 19 bulbilles.

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale l’ensemble de ces rĂ©actions exceptionnelles et surprenantes des S. telephium de Port-d’Alon semble fournir un exemple assez direct de transfert des processus hypogĂ©s aux processus Ă©pigĂ©s et mĂȘme strictement aĂ©riens, en ce qui concerne simultanĂ©ment la production de rameaux secondaires et mĂȘme tertiaires et leurs modes de sĂ©paration devenant immĂ©diatement analogues Ă  ceux qui sont dĂ©jĂ  courants, en ce groupe Telephium au niveau des Ă©lĂ©ments souterrains.

Notons enfin que, ayant mis dans un bocal transparent et plein d’eau une tige de 25 cm de ce S. telephium du Port-d’Alon, nous avons obtenu (Ă  2, 5, 9 et 14 cm de la hauteur) la production de rameaux secondaires de 2 Ă  10 cm de long dont plusieurs portaient des rameaux tertiaires et avec d’abondantes racines adventives se dĂ©veloppant dans l’eau. La mĂȘme expĂ©rience a donnĂ© le mĂȘme rĂ©sultat sur des S. telephium de GenĂšve 10 et sur des S. spectabile (les rameaux secondaires et tertiaires ayant en ce cas poussĂ© le long d’une tige de 38 cm mais en dessus de la surface de l’eau).

§ 4. La catégorie I (suite). Sous-catégorie IB : séparations linéaires et axillaires

Avec ceux des Sedum de la section Aizoon qui appartiennent Ă  la sous-catĂ©gorie I B nous assistons Ă  une transformation essentielle pour la solution de notre problĂšme : bien que ne prĂ©sentant ni rameaux stĂ©riles ni stolons au sens strict, ces espĂšces produisent au niveau de la racine, une premiĂšre forme de sĂ©paration axillaire dont on constatera les gĂ©nĂ©ralisations dans la suite (et qui n’exclut naturellement en rien la persistance des sĂ©parations linĂ©aires examinĂ©es au § 3).

Pour dĂ©crire ce processus, schĂ©matisons d’abord ce que nous avons observĂ© sur de nombreux S. aizoon L., maximowiczii Reg., kamtschaticum Fisch. et Mey., ellacombianum Praeg., selskianum Reg. et Maack (le vrai, Ă  feuilles Ă©troites et velues 11 et non pas ceux que l’on trouve si souvent sous ce nom usurpĂ©), middendorffianum Max. (et non pas la var. diffusum, qui est du type II B), aizoides Salm-Dyck (des jardins botaniques de Paris, Helsinki et Anvers), etc.

Supposons un segment de racine Rc inclinĂ© ou horizontal (fig. 22), sur lequel pousse une tige quelconque Ti. Le tout se passant sous terre, cette tige Ti peut fort bien produire des racines adventives qui la dĂ©veloppent en plus de ce qu’elle reçoit de la racine principale Rc : son insertion sur la racine Rc prendra donc la forme d’une insertion de type G (voir la fig. 10), qui n’est pas spĂ©ciale aux rameaux aĂ©riens (fig. 23). Continuant Ă  pousser, la tige Ti devient relativement indĂ©pendante de la racine Rc et reste perpendiculaire Ă  elle (fig. 24). Mais, demeurant attachĂ©e Ă  cette racine Rc, la tige Ti, par ailleurs dĂ©veloppĂ©e pour son compte, finit par ne lui ĂȘtre reliĂ©e que par une sorte de travĂ©e Tr, reprĂ©sentĂ©e de profil sur la figure 25. En ce cas il suffira que la travĂ©e Tr se dĂ©tache, soit par dessication ou nĂ©crose, soit par une coupure nette, pour que la tige Ti et ses propres racines constitue une plante indĂ©pendante.

Fig. 22
Fig. 23
Fig. 24
Fig. 25

Avant de donner maintenant des exemples réels, notons que la figure 60 (: 118) de la monographie des Sedum de Praeger, fournit précisément par hasard un bon cas de cette forme de croissance (sur le S. ellacombianum) conduisant normalement à une séparation, avec ou sans travée.

Quant Ă  la prĂ©sence des travĂ©es, il va de soi qu’elle est entiĂšrement inutile et que la coupure pourrait se produire sitĂŽt que la tige Ti acquiert une forme d’insertion de type G (fig. 10). Mais si la production d’une travĂ©e est frĂ©quente, c’est justement (et lĂ  est son intĂ©rĂȘt) parce qu’à ce niveau d’élaboration la sĂ©paration de la tige n’a encore rien de prĂ©parĂ© ou d’anticipĂ©. La travĂ©e est ainsi simplement l’expression des interactions entre la racine Rc qui continue Ă  croĂźtre et la tige Ti qui se dĂ©veloppe de son cĂŽté : tandis que celle-ci tend Ă  se sĂ©parer, la racine Rc tend par contre Ă  la retenir, ou, pour parler plus objectivement, Ă  conserver ses Ă©changes avec ce rejeton ; la travĂ©e n’est donc pas autre chose que le rĂ©sultat d’une rĂ©sistance qui ralentit la sĂ©paration, parce que tout se passe encore sur le terrain des sĂ©ries causales successives, sans aucune anticipation.

Voici, par exemple, de grosses racines de S. kamtschaticum sur lesquelles nous relevons ce qui suit (sur une mĂȘme touffe) : 1) entre un ensemble Ă  3 tiges et un autre Ă  5 tiges nous pouvons suivre une grande fibre radicale qui les reliait prĂ©cĂ©demment, mais vers le milieu il y a sĂ©paration spontanĂ©e par nĂ©crose, les deux segments restant rattachĂ©s par une mince pellicule dessĂ©chĂ©e (sĂ©paration linĂ©aire) ; 2) d’une autre fibre radicale sort une petite tige, insĂ©rĂ©e sur le mode G (fig. 9) et dĂ©jĂ  pourvue de racines adventives ; 3) un autre complexe est composĂ© de deux ensembles de 6 et de 8 tiges et leur jonction s’effectue par l’intermĂ©diaire de deux fibres serrĂ©es l’une contre l’autre, l’une plus jeune (rattachĂ©e Ă  l’ensemble de 8), l’autre plus mĂ»re : en les dissociant lĂ©gĂšrement on aperçoit au point de contact une travĂ©e trĂšs courte mais nette et, en tirant davantage, on obtient une cassure immĂ©diate, avec une coupure franche du cĂŽtĂ© de la fibre la plus jeune, et moins rĂ©guliĂšre du cĂŽtĂ© de l’autre fibre.

Sur une racine de S. aizoon nous observons un beau cas de travĂ©e (fig. 26a) rattachant une tige jeune Ă  un segment dĂ©jĂ  vieilli. En dĂ©tachant cette tige nous obtenons une cassure nette avec, sur le tronc, un cratĂšre lisse et bien circulaire percĂ© au centre d’un petit trou et, sur la tige jeune, la forme complĂ©mentaire avec un fragment pointu du cylindre central : (fig. 26b). Sur une plante voisine une autre racine fibreuse prĂ©sente un cratĂšre semblable et bien lisse, mais ancien.

Fig. 26

Notons encore, pour terminer ces remarques sur la sous-catĂ©gorie I B, que si les espĂšces qui la composent ne prĂ©sentent normalement pas de rameaux stĂ©riles secondaires, il est cependant possible d’en observer en certaines situations de bouturage. Par exemple, une tige cassĂ©e de S. aizoon est replantĂ©e sans racines : deux mois plus tard nous comptons quatre bourgeons de rameaux Ă  l’insertion des feuilles, munis de tigelles suffisantes pour constater que leur insertion est du type D. Le mĂȘme phĂ©nomĂšne s’est produit sur une tige de S. middendorffianum et sur plusieurs tiges de S. aizoides coupĂ©es et replantĂ©es. Il semble donc qu’en certains cas la formation de rameaux secondaires ou tout au moins de bourgeons constitue un processus rĂ©actionnel, comme paraĂźt le montrer l’exemple spectaculaire des S. telephium du Port-d’Alon. Chez les espĂšces qui produisent hĂ©rĂ©ditairement des rameaux secondaires, on observe d’ailleurs leur multiplication rĂ©actionnelle en situation anormale : il suffit de mettre pendant quelques jours des tiges coupĂ©es de S. nicaeense dans une boĂźte bien fermĂ©e pour qu’elles poussent des bourgeons.

Il ne faut donc pas s’étonner de trouver parfois chez les espĂšces de ce groupe I B, comme nous l’avons vu pour le S. telephium de la catĂ©gorie I A, des exemplaires porteurs de rameaux stĂ©riles secondaires. Nous l’avons constatĂ© pour le S. kamtschaticum avec des points de dĂ©part hypogĂ©s ou juste au-dessus du sol. Une touffe de kamtschaticum avec quelques feuilles de couleur variegatum nous a mĂȘme donnĂ© 9 rameaux secondaires stĂ©riles Ă  des hauteurs quelconques, dont 5 d’insertion de type A, 2 de type B II, 1 de type D et mĂȘme 1 de type G (issu de B II). De mĂȘme le S. floriferum Praeg., qui est peut-ĂȘtre une variĂ©tĂ© du kamtschaticum mais prĂ©sente de nombreux rameaux secondaires florifĂšres partant d’assez bas, fournit parfois quelques rameaux secondaires stĂ©riles aĂ©riens (voir la fig. 63 de Praeger, sous a). Sur 13 de tels rameaux apparemment stĂ©riles 12 (mais situĂ©s pour la plupart assez prĂšs du sol), nous avons relevĂ© 11 insertions de forme A et 2 de forme B II.

Signalons enfin que sur 50 rameaux florifùres de S. maximowiczii et 50 d’euphorbioides, nous trouvons respectivement 43 et 45 insertions de formes A-B et 7 et 5 de forme D (ou A II ?).

Remarque. — Si les S. aizoon et les formes connexes appartenant Ă  ce groupe I B n’ont en gĂ©nĂ©ral pas de rameaux stĂ©riles, il faut cependant noter que Makino a dĂ©crit sous le nom de S. yabeanum une variĂ©tĂ© japonaise de S. aizoon (ou une forme voisine de cette espĂšce), Ă  feuilles entiĂšres et non pas dentelĂ©es et prĂ©sentant « souvent » des rameaux secondaires stĂ©riles Ă  mi-hauteur environ des tiges. Nous n’avons pas pu nous procurer des exemplaires de cette espĂšce ou sous-espĂšce, mais avons trouvĂ© dans l’ancien Jardin botanique de Valleyres fondĂ© par E. Boissier et enrichi ensuite par W. Barbey, un Sedum Ă  feuilles d’un vert assez foncĂ©, entiĂšres jusque vers la fin de la croissance, puis trĂšs lĂ©gĂšrement dentelĂ©es, qui nous a paru voisin de l’yabeanum (Ă©chantillon sans Ă©tiquette). Plusieurs exemplaires portaient, mais partant du bas des tiges, un ou deux rameaux secondaires, dont l’insertion Ă©tait constamment de type A I, sauf un intermĂ©diaire entre C II et D.

Par contre, dans nos cultures, a surgi (probablement par croisement avec ces formes ramenĂ©es de Valleyres) un beau S. aizoon Ă  feuilles un peu foncĂ©es et trĂšs peu dentelĂ©es (certaines le sont un peu d’un cĂŽtĂ© et demeurent entiĂšres de l’autre), et qui, au lieu de prĂ©senter des tiges sans rameaux comme c’est le cas des S. aizoon typiques, a fourni un premier grand rameau Ă  7 cm environ du sol et quatre autres vers 11-12 cm, soit au tiers de la hauteur. Ces cinq rameaux comportaient des insertions de type I A et tous ont fini par fleurir en une inflorescence terminale Ă  la mĂȘme hauteur de 35 cm environ au-dessus du sol.

§ 5. La catégorie II : pas de rameaux stériles, mais stolons hypo- ou épigés. Sous-catégorie II A : stolons souterrains

Certains « Chamae-Rhodiola » (sect. Rhodiola ssect. crassipeda), comme le Sedum crassipes Hook. et Thoms. et le S. linearifolium Royle, prĂ©sentent des stolons souterrains mais sans rejets rampants Ă©pigĂ©s. Il en est de mĂȘme pour certaines formes du Sedum cauticolum Praeg. (un « Chamae-Telephium » ou membre de la sect. Telephium sect. humilicaulia), tandis que d’autres (pluricaule Hort.) fournissent en plus un dĂ©but de rameaux secondaires prĂšs du sol, ce qui marque la continuitĂ© entre les sous-catĂ©gories II A et II B. Il peut donc ĂȘtre intĂ©ressant d’analyser les modes d’insertions propres Ă  cet ensemble d’intermĂ©diaires entre les catĂ©gories I et IV-VII.

Pour ce qui est, tout d’abord, des racines et rhizomes, nous observons les mĂȘmes formes de sĂ©paration que dans les catĂ©gories I A et B. Inutile d’y revenir mais signalons cependant certaines formes de transition entre les sĂ©parations « intermĂ©diaires » et les formes hypogĂ©es proprement axillaires. Par exemple, chez un Sedum linearifolium Royle (= S. trifidum) reçu des pieds de l’Himalaya, nous notons la prĂ©sence d’un stolon dont le point de dĂ©part est un renflement B du rhizome (fig. 27) ; l’insertion est alors de forme E et annonce une sĂ©paration prochaine, qui est bien, dans le cas particulier, celle d’un Ă©lĂ©ment secondaire et non plus primaire comme dans le cas de la sĂ©paration « intermĂ©diaire » de la figure 12b. Ces faits sont Ă  relever avec soin dans l’hypothĂšse d’un transfert des mĂ©canismes de sĂ©paration conduisant des parties hypogĂ©es aux parties Ă©pigĂ©es de la plante, bien que cet exemple soit d’un niveau infĂ©rieur Ă  celui des travĂ©es dĂ©jĂ  signalĂ©es dans la catĂ©gorie I B.

Fig. 27
Fig. 28

Notons ensuite que les stolons souterrains donnent lieu Ă  la croissance de rameaux avec les mĂȘmes grands types linĂ©aire et axillaire de sĂ©paration. Mais en ce qui concerne le type linĂ©aire, la nouveautĂ© est la prĂ©sence de coupures nettes, ressemblant Ă  des abscissions proprement dites, Ă  cĂŽtĂ© des simples dessications ou nĂ©croses locales. Par exemple, sur une touffe de S. cauticolum (sans rameaux secondaires aĂ©riens ou rampants), nous constatons sur les stolons, Ă  cĂŽtĂ© de sĂ©parations par nĂ©crose ou dessication, un certain nombre de coupures semblables aux cassures de rameaux secondaires dont l’adhĂ©sion Ă©tait du type D (fig. 7). Dans un cas (fig. 28), la coupure du stolon S s’est produite juste Ă  cĂŽtĂ© du point oĂč avait poussĂ© une tige T, et le second segment du stolon ainsi coupĂ© se trouvait dans le prolongement, avec une cassure Ă©galement nette et ayant donnĂ© naissance Ă  une nouvelle plante. Dans deux autres cas, nous observons des segments de stolon de 2-3 cm, coupĂ©s aux deux extrĂ©mitĂ©s et ayant fourni entre deux une croissance normale de racines et de rameaux. Enfin, et cela aussi est Ă  noter avec soin, nous avons constatĂ© l’existence, sur les stolons, de coupures nettes avec rĂ©trĂ©cissement, correspondant aux formes d’insertion de type E 1 ou E 2 (fig. 8).

Si nous examinons maintenant le mode d’adhĂ©sion des tiges sur les stolons (tiges aĂ©riennes mais dont la partie basale et le point d’origine, donc d’adhĂ©sion elle-mĂȘme, demeurent sous terre), nous observons dĂ©jĂ  tous les types distinguĂ©s au paragraphe 1 et que nous retrouverons dans le cas des rameaux stĂ©riles aĂ©riens des catĂ©gories V et VI. Naturellement la forme prĂ©dominante est de type A, ce qui signifie que les tiges de ce type vont continuer Ă  croĂźtre sur les stolons sans se sĂ©parer d’eux (avec ou sans coupure du stolon lui-mĂȘme). Mais nous observons aussi les types D (fente sans rĂ©trĂ©cissement), F 1 et F 2 (fente et rĂ©trĂ©cissement, sans ou avec un dĂ©but de dessication), F (dĂ©but de coupure) et surtout G (fig. 10, extension vers le bas et latĂ©ralement).

Il est en outre d’un certain intĂ©rĂȘt de constater que, dĂšs le niveau des stolons souterrains, ces modes D-F, ou G d’adhĂ©sion donnent lieu Ă  des sĂ©parations, non encore de rameaux secondaires aĂ©riens, mais des tiges issues de ces stolons et dont la croissance dĂ©bute donc sous terre. À cet Ă©gard, nous retrouvons d’abord, toujours chez le S. cauticolum, des cas de travĂ©e (fig. 22-25) avec coupure nette si l’on sĂ©pare la tige du stolon. Mais nous observons surtout, Ă  cĂŽtĂ© du stolon, des plantules dĂ©jĂ  dĂ©tachĂ©es dont la diffĂ©rence de grosseur entre leur tige et leurs radicelles montre qu’elles ne sont pas issues d’une graine mais se sont sĂ©parĂ©es du stolon lui-mĂȘme, et dont la petitesse des feuilles (en plein Ă©tĂ© cependant) prouve que ce dĂ©tachement est rĂ©cent.

Il apparaĂźt ainsi que le mĂ©canisme des stolons donne naissance Ă  de nouvelles plantes, en cette catĂ©gorie II A, non pas seulement par sĂ©paration linĂ©aire de ces stolons (ce qui est le mode habituel chez toutes les plantes Ă  stolons), mais encore par des sĂ©parations axillaires semblables Ă  celles que l’on retrouvera au niveau des rameaux secondaires aĂ©riens. Or, l’intĂ©rĂȘt de cette constatation consiste en ce qu’un tel processus, susceptible d’ĂȘtre transfĂ©rĂ© plus tard Ă  ce dernier niveau oĂč il prendra la forme d’un processus anticipateur, ne prĂ©sente encore, au niveau souterrain, que l’allure d’un dĂ©roulement causal strict : au point d’insertion oĂč une tige va se dĂ©tacher axillairement d’un stolon rien n’empĂȘche, puisque cette insertion est situĂ©e sous terre, que la tige pousse ses propres radicelles pendant qu’elle croĂźt vers le haut et que sa sĂ©paration et la conquĂȘte de son autonomie rĂ©sultent de l’ensemble de la croissance, vers le bas comme vers le haut ; un schĂšme gĂ©nĂ©ral de croissance peut ainsi se dĂ©velopper, qui se gĂ©nĂ©ralisera par la suite et permettra donc d’expliquer les anticipations une fois ce schĂšme transfĂ©rĂ© aux niveaux supĂ©rieurs.

Ce passage de la sĂ©paration des tiges Ă  partir des stolons souterrains Ă  la chute des rameaux secondaires aĂ©riens n’est d’ailleurs pas seulement possible : il s’effectue en rĂ©alitĂ© et cela prĂ©cisĂ©ment dans le cas du S. cauticolum. Il se trouve, en effet, que cette espĂšce donne parfois, tout au moins Ă  l’état cultivé 13, des variĂ©tĂ©s Ă  rameaux secondaires « strictement aĂ©riens ». Ces formes que les horticulteurs appellent var. pluricaule constituent Ă  cet Ă©gard des intermĂ©diaires pleins d’intĂ©rĂȘt parce que ces rameaux ne prennent pas naissance n’importe oĂč mais, semble-t-il (sur une dizaine d’exemplaires que nous suivons Ă  GenĂšve et au Valais), Ă  un ou deux centimĂštres seulement du sol, sur certaines grosses tiges qui se divisent alors peu aprĂšs leur sortie : il y a donc bien lĂ , semble-t-il, une promotion aĂ©rienne des insertions hypogĂ©es dont nous parlions Ă  l’instant. Or, sur une quinzaine de rameaux observĂ©s, quatre sont d’insertions de forme D et un de forme E, deux de ces cinq ayant donnĂ© lieu Ă  une chute lors d’une lĂ©gĂšre pression.

§ 6. La catégorie II. Sous-catégorie II B : stolons et rameaux souterrains, avec début de rejets rampants

La nouveautĂ© propre Ă  cette sous-catĂ©gorie est l’apparition sur terre de rejets rampants qui complĂštent les stolons souterrains : c’est le cas, par exemple, du Sedum middendorffianum Max. var. diffusum Praeger (contrairement au type de l’espĂšce non rampant), qui prĂ©sente en outre des rameaux secondaires issus de la partie souterraine des tiges principales. Il est inutile de nous Ă©tendre longuement sur cette catĂ©gorie II B. Mais il importe de soulever cette question dĂšs la prĂ©sente sous-catĂ©gorie, car les rejets rampants constituent le terme de transition entre les stolons souterrains et les rameaux aĂ©riens et il faut donc examiner s’ils facilitent, de ce point de vue, le transfert des processus de sĂ©paration hypogĂ©s aux processus aĂ©riens. D’autre part, l’intĂ©rĂȘt spĂ©cial du S. middendorffianum-diffusum, toujours dans la perspective d’un tel transfert, est la multiplicitĂ© des rameaux secondaires prenant naissance, non pas au-dessus du sol comme ce sera le cas de l’espĂšce voisine hybridum L. (qui n’a rien d’un hybride), mais dans la partie souterraine des tiges principales issues des racines.

Tandis que le type du S. middendorffianum Max. prĂ©sente une grosse racine Ă  plusieurs masses fibreuses et parfois presque tubĂ©reuses, mais sans stolons, et que ses tiges sont immĂ©diatement dressĂ©es sans rameaux secondaires (catĂ©gorie I B), la variĂ©tĂ© diffusum Praeg. en diffĂšre par des tiges lĂ©gĂšrement rampantes et radicantes 14 (« plus-minus decumbens » dit Praeger), qui constituent un dĂ©but non encore net de rejets rampants, et par des stolons ou rejets souterrains qui partent, horizontalement ou obliquement, Ă  n’importe quelle hauteur de la souche ou des tiges principales : d’oĂč un systĂšme de rameaux secondaires et mĂȘme tertiaires, mais encore hypogĂ©s, faisant la transition avec le systĂšme analogue Ă©pigĂ© et d’abord rampant du S. hybridum.

Or, un tel systÚme donne lieu, soit à des ensembles de plantes déjà individualisées, mais encore reliées entre elles par les jonctions souterraines, soit à des séparations linéaires ou axillaires.

Pour ce qui est des stolons, on retrouve comme d’habitude les sĂ©parations linĂ©aires soit par nĂ©crose ou dessication locales, soit par coupures nettes (avec ou sans rĂ©trĂ©cissement). Quant aux tiges principales issues de ces stolons, on observe des cas de sĂ©parations axillaires progressives du type des « travĂ©es » (fig. 22-26). Mais on rencontre surtout, comme on l’a dĂ©jĂ  notĂ© pour la catĂ©gorie II A, des modes de sĂ©paration plus directs, avec types d’adhĂ©sion D à F, puis avec coupure nette, le tout accompagnĂ© d’une production de racines adventives comme dans le cas des travĂ©es. Il va nĂ©anmoins de soi que toutes les tiges ne se sĂ©parent pas des stolons, et que le mode d’insertion A demeure mĂȘme prĂ©pondĂ©rant.

Quant aux rameaux secondaires et tertiaires souterrains, qui constituent l’une des deux nouveautĂ©s de cette catĂ©gorie II B (il s’agit donc de rameaux verticaux ou presque, issus de tiges dirigĂ©es vers le haut elles-mĂȘmes fixĂ©es sur la souche ou les stolons) ; l’intĂ©rĂȘt est d’y retrouver toutes les formes d’insertion, A, B (notamment B 2 avec resserrement sans fente, accompagnĂ© souvent d’un lĂ©ger renflement ultĂ©rieur), C, D, et E, F et mĂȘme G (fig. 10). Nous avons recueilli frĂ©quemment de petites tigelles rĂ©cemment dĂ©tachĂ©es, ou constatĂ© qu’en tirant l’un de ces rameaux secondaires souterrains avec insertion D ou E, on peut obtenir des cassures nettes, avec Ă  l’occasion une mince couche circulaire blanche semblable Ă  un tissu d’abscission.

Par contre, les dĂ©buts de rameaux rampants que constituent les tiges aĂ©riennes couchĂ©es sur quelques cm avant de se redresser, ne donnent en gĂ©nĂ©ral pas lieu Ă  des sĂ©parations axillaires, faute de rameaux dont le point d’origine soit situĂ© au-dessus du sol. Mais il va de soi que l’on rencontre Ă  l’occasion, chez le S. middendorffianum-diffusum comme nous l’avons notĂ© chez le type de l’espĂšce et chez les S. aizoides, kamtschaticum et floriferum, des cas de rameaux secondaires « strictement aĂ©riens », c’est-Ă -dire dĂ©butant dĂšs 1 ou 2 cm au-dessus du sol.

Notons Ă  cet Ă©gard, que si le S. middendorffianum-diffusum est seul discutĂ© Ă  propos de cette sous-catĂ©gorie II B, les variations dĂ©crites du S. telephium de Port-d’Alon (§ 3 Remarque) avec leurs rameaux souterrains et dĂ©buts de stolons hypogĂ©s, ainsi que leurs rameaux aĂ©riens avec dĂ©but de reptation radicante (voir sous 6), et celle des S. kamtschaticum (fin du § 4) et du S. cauticolum (fin du § 5) appartiennent aussi Ă  cette sous-catĂ©gorie II B. Il va de soi, en effet, qu’une mĂȘme espĂšce peut chevaucher sur deux catĂ©gories ou sous-catĂ©gories, puisque ces catĂ©gories I-VII ne sont pas de nature taxonomique mais portent sur des variations de nature rĂ©actionnelle. Mais, pour simplifier l’exposĂ©, il nous a paru prĂ©fĂ©rable de signaler en un mĂȘme paragraphe toutes les rĂ©actions d’une mĂȘme espĂšce ou d’une mĂȘme variĂ©tĂ© (au sens taxonomique), le choix de ce paragraphe (donc de la catĂ©gorie ou sous-catĂ©gorie Ă  propos de laquelle l’espĂšce ou la variĂ©tĂ© sont discutĂ©es) Ă©tant dictĂ© par les formes rĂ©actionnelles les plus frĂ©quentes de l’espĂšce ou de la variĂ©tĂ© considĂ©rĂ©es.

Sedum tuberiferum Stoj. et Stef. — Cette curieuse petite espĂšce de Bulgarie semble voisine phylĂ©tiquement des S. acre et sexangulare, mais son comportement est bien diffĂ©rent : au lieu de se rĂ©pandre de prĂ©fĂ©rence selon la dimension horizontale (par des rejets rampants et des racines en rĂ©seaux sans grande profondeur), elle prĂ©sente au contraire une partie souterraine pivotante en forme de longue carotte et entourĂ©e d’un fouillis de radicelles filamenteuses. Mais de cette carotte naissent alors de vraies bulbilles (fig. 29 Bu), rappelant les petits tubercules du Sedum telephium (fig. 14) mais en plus allongĂ©s et avec une sĂ©paration plus systĂ©matique. Les exemplaires que nous avons pu examiner ne portaient pas de rameaux secondaires et, que ceux-ci soient rares ou toujours absents, ce fait semble confirmer l’existence d’une sorte de compensation entre le dĂ©veloppement des parties souterraines (cf. les catĂ©gories I et II) et celui des rameaux secondaires avec leurs sĂ©parations au niveau aĂ©rien (le dĂ©veloppement des rejets rampants faisant transition entre deux).

Fig. 29

§ 7. La catégorie III : pas de rameaux stériles ni de stolons, mais abondance des rameaux secondaires (et tertiaires, etc.) florifÚres

Avec cette catĂ©gorie, qui est celle des espĂšces annuelles de la section Epeteium Boiss., nous abordons le nƓud du problĂšme des modes de sĂ©paration et des formes d’insertion, car si les espĂšces annuelles n’ont pas de rameaux stĂ©riles tant qu’elles sont annuelles, un certain nombre d’entre elles prĂ©sentent des variĂ©tĂ©s ou mĂȘme des formes occasionnelles qui cessent d’ĂȘtre annuelles et qui prĂ©sentent alors aussitĂŽt des rameaux stĂ©riles secondaires : d’oĂč l’utilitĂ© de comparer leurs modes d’insertion Ă  ceux des multiples rameaux des formes demeurant strictement annuelles.

Sedum stellatum L. — Nous en avons cultivĂ© un grand nombre, sans jamais constater de tendance Ă  pĂ©renner. Les plantules poussent en automne et se dĂ©veloppent au printemps. Les rameaux florifĂšres sont de 2 à 5-6 sans ramifications tertiaires et nous n’avons observĂ© que le mode d’insertion A. Dans un dixiĂšme des cas on constate, il est vrai, une faible rainure, mais sans cassure Ă  la pression : comme il s’agit des rameaux les plus jeunes, il s’agit Ă©videmment d’une forme A II d’insertion, qui aboutira Ă  A I par comblement de la rainure.

Sedum cepaea L. — Cette espĂšce prĂ©sente par contre d’abondantes ramifications. Sur une centaine d’entre elles, nous avons dĂ©nombrĂ© 62 % de type A I d’insertion et 38 % de type A II (avec rainure). Sauf rares exceptions cette forme A II ne s’observe que chez les rameaux jeunes. Elle ne donne lieu Ă  aucune chute ni Ă  aucune sĂ©paration en tirant : la traction ne donne lieu qu’à une dĂ©chirure. NĂ©anmoins trois rameaux coupĂ©s au rasoir ont bien repris une fois replantĂ©s.

Mais il est Ă  noter que ce S. cepaea peut produire des formes pĂ©rennantes, ce que Pitschmann et Reisigl (1959) signalent dans l’Italie du Nord. Nous n’en avons malheureusement jamais rencontrĂ©.

Sedum rubens L. — Cette espĂšce, souvent classĂ©e dans les Crassula, nous a fourni sur un exemplaire de Vichy, quelques rameaux d’insertion A I et un A II.

Sedum annuum L. — Ce Sedum, que Bonnier dit ĂȘtre parfois pĂ©rennant, ne s’est montrĂ© que bisannuel dans les nombreuses stations du Valais oĂč nous l’avons Ă©tudié 15. Il est remarquablement rameux et nous avons comptĂ© jusqu’à 78 rameaux secondaires, tertiaires et quaternaires sur un seul individu.

Sur 1580 rameaux nous avons dĂ©nombrĂ© les types suivants d’insertion :

A I A II B I B II C I C II D E
1227 128 2 145 24 20 33 1

soit 95 % de formes A-B, 3 % de formes C et 2 % de formes D-E. À part le seul cas de type E, qui a donnĂ© lieu Ă  une chute Ă  la traction, nous n’avons observĂ© aucune sĂ©paration. Par exemple, en tirant sur un rameau Ă  forme apparente E d’insertion, nous avons obtenu une dĂ©chirure irrĂ©guliĂšre et non situĂ©e au point d’insertion mais arrachant un morceau du tronc. En rĂ©alitĂ© les formes D sont douteuses : les jeunes rameaux sont de type A (I ou II), puis il y a autour de l’insertion, une lĂ©gĂšre dessication de l’épiderme, qui rougit et se fend parfois, mais sans aucune chute ; l’épiderme une fois sĂ©chĂ© il ne reste qu’une insertion de forme B II, ce qui montre que la forme D ne tenait qu’à une fente superficielle et qu’il vaudrait mieux parler d’un type d’insertion intermĂ©diaire entre D et A II.

Le meilleur indice de la diffĂ©rence systĂ©matique entre cette espĂšce annuelle (la remarque vaut aussi pour les prĂ©cĂ©dentes) et les Sedum des catĂ©gories V-VI est fourni par l’examen des individus une fois sĂ©chĂ©s, qui demeurent sur place Ă  la fin de l’étĂ© comme des sortes de squelettes dressĂ©s, d’ailleurs fort Ă©lĂ©gants : en ces cas la quasi-totalitĂ© des insertions est de forme A ou A-B, avec quelques trĂšs rares cassures, sans doute accidentelles ; et surtout ces rameaux secs tiennent trĂšs solidement, sans aucun rapport avec ceux des Sedum vivaces.

Il n’en est que plus intĂ©ressant de noter les deux faits suivants, montrant qu’il pourrait cependant y avoir utilitĂ© Ă  la chute des rameaux, si elle se produisait : 1) une tige presque fleurie est cassĂ©e et dĂ©posĂ©e sur le sol, en partie enterrĂ©e mais horizontalement : 24 jours aprĂšs elle avait poussĂ© des racines adventives, puis elle a fleuri normalement et ne s’est fanĂ©e qu’aprĂšs fructification ; 2) un rameau vert mais encore sans fleurs ni boutons est cassĂ© et replantĂ© en pot (verticalement): il donne de nombreuses racines et croĂźt lentement (en septembre), prĂȘt Ă  passer l’hiver comme les plantules de fin d’étĂ©. Par contre nous avons vu plusieurs extrĂ©mitĂ©s de tiges cassĂ©es par accident : une seule d’entre elles a donnĂ© des racines adventives et trĂšs courtes.

Sedum atratum L. — Cette espĂšce normalement annuelle ou bisannuelle (plantules dĂšs l’étĂ© et croissance Ă  la fin du printemps suivant) peut en cas exceptionnels devenir pĂ©rennante comme l’a dĂ©jĂ  signalĂ© Bonnier et comme nous l’avons constatĂ© sur des exemplaires recueillis sous le Kaltwassergletscher au Simplon 16 (survie 3 Ă  4 ans). Dans le cas bisannuel ordinaire, la plante n’a pas de rameaux stĂ©riles et se divise dĂšs sa base en quelques rameaux florifĂšres orientĂ©s en forme de pyramide renversĂ©e. Mais Villars a dĂ©crit au DauphinĂ© sous le nom de Sedum guettardii une forme Ă  rameaux infĂ©rieurs stĂ©riles et couchĂ©s, que de Candolle attribue avec raison au Sedum atratum sous le nom de var. ÎČ (mais Fröderström Ă  tort au S. anglicum, qui ne vit pas dans les Alpes) et nous nous demandons si cette var. guettardii ne correspond pas toujours aux formes pĂ©rennantes, comme c’est prĂ©cisĂ©ment le cas de nos exemplaires du Simplon.

Cela dit, nous avons dĂ©nombrĂ© sur 146 rameaux d’individus apparemment bisannuels 17 le 91 % d’insertions de type A-B (dont 122 de type A et 11 de type B II), 3 % de type C II et 7 % de type D et E (en proportion de 3 D Ă  1 E). En ces derniers cas (7 %) il reste toujours possible qu’il s’agisse d’individus Ă  tendance pĂ©rennante.

Quant aux individus vivaces du Simplon ils ont fourni, la troisiĂšme annĂ©e, 20 % d’insertions de type A et 80 % de types D et E (en proportion de 3 E Ă  1 D) : on voit donc que, sitĂŽt apparus, la tendance pĂ©rennante et les rameaux stĂ©riles, ceux-ci prĂ©sentent des modes d’insertion favorables Ă  leur sĂ©paration. L’un des rameaux de type E s’est dĂ©tachĂ© facilement sous l’effet d’une lĂ©gĂšre traction (avec cassure nette) : replantĂ© il a repris normalement.

Le S. atratum marque donc un certain progrĂšs par rapport au S. annuum dans la direction de la sĂ©paration des rameaux aĂ©riens, mais dans la mesure oĂč sa tendance Ă  pĂ©renner se rĂ©vĂšle plus efficace. Cette inversion de sens entre les pourcentages des types A-B et D-E, dĂšs que la plante devient vivace, se manifeste dans les mĂȘmes proportions mais plus clairement encore dans le cas du S. hispanicum, car la forme vivace est alors Ă  peu prĂšs aussi rĂ©pandue que la forme annuelle.

Sedum hispanicum L. — On sait, en effet, que cette espĂšce prĂ©sente sous des formes soit annuelle et en gĂ©nĂ©ral Ă©lancĂ©e (Ă  rameaux multiples poussant en hauteur), soit vivace (var. bithynicum Boiss.), en gĂ©nĂ©ral Ă©talĂ©e et Ă  rameaux partiellement rampants. Il est donc intĂ©ressant de les comparer de prĂšs. Mais comme ces deux formes sont l’une et l’autre assez variables et reliĂ©es sans doute par bien des intermĂ©diaires, il est prudent de commencer la comparaison en examinant, d’un cĂŽtĂ©, des exemplaires dont on est certain qu’ils sont annuels parce qu’ils ont sĂ©chĂ© Ă  la maniĂšre des squelettes d’annuum (dont il a Ă©tĂ© question plus haut) et des bithynicum de deux ou trois ans (dont on a contrĂŽlĂ© les fruits velus, etc.). Nous trouvons Ă  cet Ă©gard, sur 515 rameaux dĂ©nombrĂ©s, 97,5 % d’adhĂ©sions de type A-B sur les exemplaires morts du type annuel contre 2,5 % des types D-E, tandis que la var. bithynicum vivace donne 22 % de types A-B et 78 % de types D-E (donc Ă  peu prĂšs le mĂȘme renversement que pour les atratum). Sur ce 78 % la plupart des rameaux sont insĂ©rĂ©s sur le mode E.

Entre deux on trouve souvent des spĂ©cimens dont les rameaux soulĂšvent le mĂȘme problĂšme que chez certains individus d’annuum : des adhĂ©sions que l’on hĂ©site Ă  classer dans les types A II ou D. À exercer sur eux une traction croissante, on constate ou qu’ils sont tous solidement fixĂ©s et, lors de la dessication, on vĂ©rifie bien qu’il s’agissait des hispanicum annuels ; ou qu’ils donnent lieu Ă  des sĂ©parations variables et l’on hĂ©site Ă  les classer bithynicum ou intermĂ©diaires.

Voici la distribution de 102 rameaux de bithynicum authentiques :

A I A II B I B II C I C II D E I E II F G
12 6 0 4 0 0 13 34 33 0 0

Ce qui donne donc 22 % de types A-B et 78 % de types D-E et conduit Ă  situer cette variĂ©tĂ© (Fröderström la considĂšre d’ailleurs comme une bonne espĂšce, mais cela laisse non rĂ©solu le problĂšme des intermĂ©diaires) Ă  la frontiĂšre des catĂ©gories V B et VI A.

Remarque. — Le S. multicaule Wall, de la rĂ©gion himalayenne se prĂ©sente sous des formes vivaces, comme l’a contrĂŽlĂ© Hamet, que nous classerons dans la catĂ©gorie VII, mais aussi sous des formes annuelles, comme y ont insistĂ© Hooker et Thomson et Ă©galement Praeger. Nous avons observĂ© quelques exemplaires de ces derniĂšres, en culture (issues d’un lot des Indes, dont des autres sont vivaces) : tous les rameaux en Ă©taient florifĂšres et de formes d’insertion A I et A II.

Conclusion. — Le cas des espĂšces annuelles soulĂšve deux problĂšmes intĂ©ressants : celui de la production mĂȘme des rameaux stĂ©riles et celui de leur mode d’insertion. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, on constate, en effet, que les formes annuelles ne prĂ©sentent ni rameaux stĂ©riles ni modes d’insertion D-E des rameaux secondaires (sauf exceptions de 2 Ă  5 %), tandis que les formes pĂ©rennantes des mĂȘmes espĂšces fournissent immĂ©diatement des rameaux stĂ©riles avec jusqu’à 80 % d’insertions de types D-E et avec mĂȘme prĂ©dominance des formes E.

Nous reviendrons au paragraphe 16 sur la question de la prĂ©sence ou de l’absence des rameaux stĂ©riles. Quant au mode d’insertion des rameaux secondaires (ou tertiaires, etc.) destinĂ©s Ă  devenir florifĂšres, la prĂ©dominance systĂ©matique des formes A-B chez les individus annuels est Ă  mettre en relation avec cette mĂȘme prĂ©dominance dans le cas de tous les rameaux florifĂšres des espĂšces appartenant aux catĂ©gories IV-VII et qui sont pourvues d’abondants rameaux stĂ©riles (mais avec les exceptions vues au § 3 pour les catĂ©gories I-II). Il semble donc que, tant chez les espĂšces annuelles (catĂ©gorie III) que dans le cas des secteurs (rameaux florifĂšres) se spĂ©cialisant dans le mode de reproduction sexuĂ©e, la reproduction vĂ©gĂ©tative devienne inutile et les rameaux ainsi spĂ©cialisĂ©s ne sont pas organisĂ©s « en vue de » leur sĂ©paration comme dirait le finalisme. Mais ce finalisme soulĂšve prĂ©cisĂ©ment un problĂšme, ici comme ailleurs : Ă©tant donnĂ© le nombre minime des graines qui parviennent Ă  germer par rapport Ă  la surabondance bien connue de leur production, pourquoi n’y aurait-il pas utilitĂ© Ă  la chute des rameaux florifĂšres, tant pour rapprocher les graines du sol que pour provoquer en outre une reproduction vĂ©gĂ©tative Ă©ventuelle ? Or, nous avons constatĂ© que celle-ci est possible : dans la catĂ©gorie III, des rameaux replantĂ©s de S. annuum ou cepaea ont repris normalement ; dans la catĂ©gorie I des rameaux florifĂšres de S. sieboldii ont donnĂ© de belles plantes et l’on a vu la croissance spontanĂ©e d’un rameau florifĂšre de S. telephium-maximum tombĂ© accidentellement. Dans la catĂ©gorie II, il est facile de faire pousser des rameaux florifĂšres dĂ©tachĂ©s du S. cauticolum, etc. Pourquoi donc ces possibilitĂ©s ne seraient-elles pas utilisĂ©es en cas d’action causale de la finalitĂ© (« causes finales ») ? On se le demande d’autant plus que les espĂšces annuelles de catĂ©gorie III se comportent comme si elles prĂ©sentaient une tendance Ă  devenir vivaces, en certaines de leurs variĂ©tĂ©s ou de formes occasionnelles, Ă  moins que ces variĂ©tĂ©s et formes constituent les manifestations rĂ©siduelles d’un Ă©tat pĂ©rennant antĂ©rieur de l’espĂšce entiĂšre. Mais, dans ces deux cas, pourquoi donc ne pas concilier les avantages des deux systĂšmes Ă  la fois en cumulant les reproductions sexuĂ©e et vĂ©gĂ©tative ?

§ 8. La catégorie IV : rameaux stériles, mais peu ou pas de séparations orthogonales

Sous-catégorie IV A : peu de séparations linéaires

L’abondante catĂ©gorie IV se reconnaĂźt du point de vue du diagnostic pratique, au fait que les insertions des rameaux stĂ©riles ne prĂ©sentent pas plus de 10 Ă  15 % de formes D-F. Or, ce fait est d’une certaine importance thĂ©orique, car il montre que le foisonnement des rameaux stĂ©riles, qui dĂ©bute avec cette catĂ©gorie, n’entraĂźne pas ipso facto les modes d’insertion D-F, et, surtout, l’observation permet de confirmer que cette prĂ©dominance des A-B (auxquels s’ajoutent parfois des modes C) va de pair avec une raretĂ© rĂ©elle des sĂ©parations orthogonales (sauf en ce qui concerne en certains cas les bourgeons).

Il est vrai que quelques-uns des reprĂ©sentants de cette catĂ©gorie IV sont des espĂšces ligneuses, comme le S. populifolium ou des espĂšces Ă  tiges Ă©paisses et charnues comme le groupe du S. dendroideum, mais ce n’est nullement le cas de tous et des formes comme le S. acre ont des tiges grĂȘles et molles. En fait, indĂ©pendamment des sĂ©parations hypogĂ©es et parfois des chutes de feuilles (S. adolphii), le mode principal de reproduction vĂ©gĂ©tative est l’enracinement de rejets rampants ou de rameaux dont le poids les rapproche du sol. Mais, dans la grande majoritĂ© des cas, ces enracinements ne sont pas suivis ni surtout prĂ©cĂ©dĂ©s (sauf, Ă  l’occasion, chez le S. acre) par des sĂ©parations linĂ©aires franches, comme ce sera le cas dans la catĂ©gorie VI (au moins VI B) : il ne s’agit en gĂ©nĂ©ral que de sĂ©paration par nĂ©crose des tiges, qui se dessĂšchent une fois la nouvelle plante suffisamment enracinĂ©e.

C’est uniquement du point de vue de cette sĂ©paration linĂ©aire que diffĂšrent les sous-catĂ©gories IV A et IV B. Elle est nulle ou peu frĂ©quente dans la catĂ©gorie IV A parce qu’en gĂ©nĂ©ral les rameaux stĂ©riles y sont dressĂ©s et ne touchent le sol que par accident. NĂ©anmoins chez le S. anacampseros, dont les rameaux secondaires sont nettement rampants et radicants, les sĂ©parations demeurent peu frĂ©quentes, mĂȘme par nĂ©crose des tiges, les plantes filles restant souvent rattachĂ©es Ă  la plante mĂšre par un trĂšs long rejet rampant bien vivant. Dans la sous-catĂ©gorie IV B, au contraire, les sĂ©parations linĂ©aires par nĂ©crose se multiplient et se prolongent parfois en cassures nettes des rejets rampants, ce qui annonce alors les sĂ©parations axillaires sur ces rejets encore rampants ou strictement aĂ©riens.

À commencer par les intermĂ©diaires entre IV A et les prĂ©cĂ©dentes, il faut citer les Sedum de la sĂ©rie primuloidea, dont Fröderström dit avec raison qu’on aurait mieux fait de les appeler « Saxifragoidea », car ils sont les plus voisins des SaxifragacĂ©es et parmi les plus « primitifs » des Sedum. Leur grosse souche pivotante et charnue les rattache Ă  la catĂ©gorie I A, mais de cette souche sortent, en plus des tiges annuelles florifĂšres, des rosettes basales largement Ă©talĂ©es. Or, ces rosettes sont supportĂ©es par des tiges courtes, solides, relativement Ă©paisses et donnant lieu chez certains Ă  des ramifications secondaires peu nombreuses mais non exceptionnelles. Chez le S. primuloides Franch (aimablement fourni par le Kew Garden) nous n’avons trouvĂ© que des insertions de type A, mais sur trop peu de rameaux (29) pour exclure des C ou des D. Ces rameaux et cette forme d’insertion conduisent donc Ă  la catĂ©gorie IV A, faute de sĂ©parations linĂ©aires.

Chez le S. hobsonii Prain (Syn. S. praegerianum W. W. Sm.) nous n’avons observĂ© que des rameaux florifĂšres.

Sedum torulosum Claus. — TrĂšs curieuse espĂšce arborescente, dont je dois deux exemplaires Ă  son auteur ; elle passe chaque annĂ©e par une phase dormante pendant laquelle ses feuilles tombent, puis l’annĂ©e suivante, les bourgeons se dĂ©veloppent et donnent de belles rosettes. Sur une quinzaine de rameaux je n’ai notĂ© que des formes A I et A II d’insertions, mais en cassant un bourgeon on obtient parfois une coupure nette, ce qui donne Ă  penser qu’ils peuvent se sĂ©parer Ă  l’occasion malgrĂ© l’épaisseur des tiges.

Voir le tableau I. Remarques :

Le S. populifolium Pal. prĂ©sente des rameaux qui s’enracinent facilement lorsqu’ils touchent le sol, mais ils semblent ne tomber qu’accidentellement par cassure (je n’ai pas observĂ© de coupures nettes mais seulement avec dĂ©chirures mĂȘme dans les cas d’apparence D).

Le S. dendroideum rĂ©pond aux nombres indiquĂ©s mais Ă  l’état normal 18 ; sur de vieux exemplaires sur lesquels poussaient de courts rameaux peu dĂ©veloppĂ©s nous avons trouvĂ© 30 A I, 6 B II, 9 D, 4 E I et 1 F.

De mĂȘme le S. confusum Hensl. est indiquĂ© Ă  son Ă©tat normal ; mais sur des exemplaires mal soignĂ©s et en voie de dessication nous avons trouvĂ© 6 A I, 5 B II (dont un tendant vers G), 5 D, 2 E I et 1 E II. Par contre, le S. corynephyllum dans un Ă©tat analogue ne s’est pas Ă©loignĂ© des moyennes indiquĂ©es.

Les bourgeons du S. weinbergii Rose s’orientent en certains cas vers les formes D et mĂȘme E, mais sont ensuite consolidĂ©s sous des formes A et B II sans doute Ă  cause de l’épaisseur des tiges principales. En cas de brisure on assiste Ă  de curieux raccommodages qui attestent le caractĂšre peu usuel des sĂ©parations. Par contre il y a de frĂ©quentes chutes de feuilles qui bourgeonnent trĂšs rapidement. Il en est de mĂȘme chez le S. adolphii Ham.

Le S. griseum Praeg. est Ă  tiges principales subligneuses et ordinairement dressĂ©es mais parfois recourbĂ©es et s’enracinant Ă  l’occasion, seulement sans sĂ©parations linĂ©aires usuelles. Nous l’avons d’abord Ă©levĂ©e en chambre 19, oĂč elle a donnĂ© une distribution de catĂ©gorie V A (voir ci-dessous « Chambre 1 »), puis l’avons laissĂ©e

Tableau I. Catégorie IV A 20

[EspÚces] A I A II B I B II C I C II D E I E II F G A-B D-F N
S. populifolium Pal. 98 0 0 0 0 0 2 0 0 0 0 98 2 100
S. dendroideum Moc. et Sessé et var. prealtum DC. 45 0 2 0 0 0 3 0 0 0 0 94 6 50
S. confusum Hemsl. 37 3 0 6 0 0 6 3 0 0 0 83 16 55
S. corynephyllum (Rose) Fröderström 46 0 2 8 0 0 3 0 0 0 1 93 5 60
S. amecamecanum Praeg. 39 2 0 1 4 0 8 1 0 0 0 76 16 55
S. weinbergii Rose 22 0 0 12 0 0 4 0 1 0 1 85 12,5 40
S. palmeri Wats. 45 0 0 18 0 0 3 0 0 0 0 95 5 66
S. compressum Rose 38 0 1 12 0 0 1 0 0 0 0 98 2 52
S. pachyphyllum Rose 12 2 1 10 0 0 3 1 0 0 1 83 13 30
S. adolphii Ham. 50 0 4 8 1 0 5 1 0 0 0 89 8 69
S. cuspidatum Alexander 36 5 1 10 0 0 4 0 0 0 0 93 7 56
S. griseum Praeg. 108 0 0 10 0 0 23 4 0 0 0 81 19 145
S. anacampseros L. 117 0 9 26 5 0 7 4 0 0 2 89 6 170
S. ewersii Led. 94 0 0 0 0 1 12 3 0 0 0 85 13 110
S. cyaneum Rudolf 43 0 0 2 0 0 4 0 1 0 0 90 10 50
S. brevifolium DC. 145 0 0 11 0 0 8 4 1 0 I 92 7 170
S. nudum Ait. 93 2 1 1 0 0 3 0 0 0 0 97 3 100
S. hultenii Fröderström 8 0 0 0 0 0 1 0 0 0 0 88 11 19
S. allantoïdes Rose 26 0 3 8 0 0 2 1 0 0 0 92,5 7,5 40
S. morganianum E. Walth. 35 0 0 10 0 0 4 1 0 0 0 90 10 50
S. botterii Hemsl. 19 0 0 0 0 0 1 0 0 0 0 95 5 20
Moyennes : 90 9

Ă  l’air libre de mai Ă  octobre oĂč elle a pris par croissance des tiges et rameaux une distribution de catĂ©gorie IV A (voir « Jardin 1 »). Remise en chambre pour l’hiver, elle a conservĂ© cette distribution (voir « Chambre 2 »), seuls les jeunes rameaux prĂ©sentant des formes D et E (avec parfois chute en cas de pression lĂ©gĂšre). Cette mĂȘme distribution s’étant encore accentuĂ©e en jardin durant un second Ă©tĂ© (voir « Jardin 2 »), nous pouvons considĂ©rer le S. griseum comme appartenant bien, en conditions normales, Ă  la catĂ©gorie IV :

[Lieu] A I A II B I B II C I C II D E I E II F G
Chambre 1 30 0 0 2 0 0 27 3 0 0 2
Jardin 1 48 0 0 7 0 0 13 2 0 0 0
Chambre 2 70 0 0 7 1 1 18 3 0 0 0
Jardin 2 60 0 0 3 0 0 10 2 0 0 0

Soit 50 % d’insertions A-B contre 47 % de D-E dans l’élevage initial en chambre (77 % de A-B et 21 % de D-E lors du second Ă©levage en chambre). Ces variations sont d’un certain intĂ©rĂȘt quant Ă  la nature rĂ©actionnelle des processus en jeu.

Le Sedum anacampseros L. prĂ©sente des tiges et rameaux, qui, tout en Ă©tant Ă©pais et solides, rampent ordinairement sur le sol avant de se redresser et deviennent, en s’allongeant, radicants (« rarely », dit Fröderström, et « occasionally », dit Praeger). Mais, Ă  cĂŽtĂ© de cette forme typique (A), nous avons eu la chance de trouver une forme cultivĂ©e (B) Ă  tiges rigides entiĂšrement dressĂ©es et qui le sont restĂ©es deux ans. La comparaison de ces deux formes est alors instructive quant Ă  la distribution des modes d’insertion :

A I A II B I B II C I C II D E I E II F G
Type A 45 0 12 1 6 4 0 0 2
Forme B 72 0 9 14 4 0 1 0 0 0 0

On voit ainsi que la forme dressĂ©e B donne 95 % de modes A-B d’insertion contre 1 % de D-F, tandis que le type (A) 21 prĂ©sente 81 % de modes A-B contre 14 % de D-F. La forme B est donc trĂšs caractĂ©ristique de cette catĂ©gorie IV A, tandis que le type A s’en Ă©loigne dans la direction de la sous-catĂ©gorie IV B. Or, la forme B n’est pas demeurĂ©e dressĂ©e et, en nature, a repris la troisiĂšme annĂ©e l’allure semi-couchĂ©e du type A avec la mĂȘme distribution.

Cette observation tendrait Ă  montrer que c’est la raretĂ© des rejets rampants faisant la transition entre le comportement des racines et celui des rameaux aĂ©riens qui explique chez ceux-ci l’abondance des modes A-B. Les sĂ©parations axillaires au niveau aĂ©rien comportent, en effet, une sorte d’anticipation, ce qui n’est le cas ni des « travĂ©es » au niveau des racines, ni des fentes et coupures Ă  celui des rejets rampants. Or, si une anticipation doit s’appuyer sur quelque « information » antĂ©rieure, le rĂŽle de transition des rejets rampants dans le transfert conduisant des racines aux rameaux aĂ©riens est donc essentiel et c’est l’absence de ces rejets radicants qui expliquerait la prĂ©dominance des modes A-B d’insertion pour les formes exclusivement dressĂ©es de Sedum.

Cette remarque pourrait ĂȘtre de nature Ă  permettre une interprĂ©tation d’ensemble de la catĂ©gorie IV A. FormĂ©e surtout d’espĂšces ligneuses ou subligneuses Ă  habitus dressĂ©, elle est donc caractĂ©risĂ©e par une prĂ©dominance systĂ©matique des modes A-B d’insertion et par l’absence de sĂ©parations linĂ©aires Ă©pigĂ©es. Or, la lignification relative de ces espĂšces n’est pas directement responsable des insertions de types A-B (voir plus loin le S. retusum, de catĂ©gorie V). Ce serait donc plutĂŽt l’absence de sĂ©parations linĂ©aires Ă©pigĂ©es qui retarderait le transfert des mĂ©canismes de sĂ©paration jusqu’au niveau des rameaux aĂ©riens et cela surtout chez les reprĂ©sentants de la grande section Telephium, qui ne possĂšdent pas ordinairement de rameaux stĂ©riles.

Le Sedum ewersii Ledeb. assure, d’un certain point de vue, la liaison entre les catĂ©gories II B et V. En effet, certaines formes de ce Sedum, et notamment celle que Praeger considĂšre comme le type (1921, fig. 45 : 97) n’ont pas de rameaux stĂ©riles 22, mais par contre des rejets rampants et radicants, ce qui conduirait Ă  situer ce type dans la catĂ©gorie II B, Ă  cette exception prĂšs qu’il donne lieu Ă  une croissance et Ă  des chutes de bourgeons. Mais le type figurĂ© par Fröderström (Part. I, pl. XXXI) comporte des rameaux stĂ©riles issus de ces rejets radicants : or, c’est le cas d’un certain nombre de nos exemplaires en culture, dont un est cependant conforme Ă  la figure de Praeger (et provient de l’une des plates-bandes, bien sĂ©parĂ©es, du Jardin botanique de GenĂšve oĂč cette forme semble assez stable). Seulement il existe aussi une variĂ©tĂ© homophyllum Praeg., avec peu de rejets rampants mais beaucoup de rameaux stĂ©riles, et c’est Ă  elle que correspondent la plupart de nos spĂ©cimens : il s’agit donc ici de la catĂ©gorie IV A et comme elle est reliĂ©e aux deux autres par de nombreux intermĂ©diaires, nous traitons maintenant du S. ewersii en gĂ©nĂ©ral, en tant simultanĂ©ment que participant de la catĂ©gorie IV A et que faisant la transition entre II B et IV B et mĂȘme V.

Pour ce qui est, en effet, des modes de sĂ©paration en jeu chez le Sedum ewersii, ils sont communs Ă  ces trois variĂ©tĂ©s : le type de Praeger, celui de Fröderström et la var homophyllum. Dans les trois cas il y a formation de bourgeons qui, Ă  l’état trĂšs jeune tombent et s’enracinent facilement ; et, dans les trois cas, les tiges devenant subligneuses, ni elles ni leurs rameaux issus des bourgeons restants ne donnent plus lieu Ă  sĂ©parations. Mais nous avons notĂ© des chutes de bourgeons prĂ©sentant jusqu’à 15-20 mm de hauteur, parfois jusqu’à 30 mm, aprĂšs quoi leur croissance les maintient fixĂ©s.

La statistique prĂ©sentĂ©e a Ă©tĂ© faite en juin. Il est clair qu’en mars ou avril le pourcentage des bourgeons et des insertions de type D-E est plus considĂ©rable. Il est en outre essentiel de constater que cette production de rameaux dĂ©tachables ou consolidĂ©s par sublignification ne modifie en rien les divers modes de sĂ©paration dĂ©crits jusqu’ici au niveau de la racine. C’est en particulier chez des S. ewersii que nous avons remarquĂ© les plus beaux cas de travĂ©es (fig. 22-26) Ă  toutes les Ă©tapes de formation et de dissociation. On note aussi des sĂ©parations linĂ©aires par nĂ©crose ou par coupures, en particulier dans le cas des stolons souterrains.

Nous avons eu en outre la chance d’observer un beau cas de transition entre les sĂ©parations ou du moins les modes d’insertion des tiges et des racines qui nous sera utile pour illustrer notre hypothĂšse d’un transfert des processus Ă©pigĂ©s. Il s’agit d’une tige cassĂ©e que nous avons replantĂ©e en septembre en l’enfouissant aux trois quarts dans le sol et en position oblique. En la dĂ©terrant quelques mois plus tard (en avril), nous avons relevé : 1) un rameau normal (R 1 sur la fig. 30) de mode d’insertion A ; 2) un bourgeon (B) de mode d’insertion D (R 2 sur la fig. 30) ; 3) une radicelle (Ra 1) dĂ©jĂ  un peu fibreuse et de mode d’insertion A, situĂ©e Ă  l’autre extrĂ©mitĂ© de la tige replantĂ©e ; 4) une racine fibreuse (Ra 2) de mode d’insertion E et renflĂ©e peu aprĂšs l’insertion Ă  la maniĂšre d’une bulbille ; 5) une petite racine fibreuse plus courte (Ra 3) mais prĂ©sentant la mĂȘme forme d’insertion E et le mĂȘme renflement bulbiforme ; 6) enfin une production (Bu sur la fig. 30) prĂ©sentant toutes les apparences d’une bulbille (de S. tuberiferum, par exemple): une partie trĂšs renflĂ©e, ovoĂŻde, pourvue de radicelles Ă  la base et de mode d’insertion intermĂ©diaire entre E et G ; l’autre extrĂ©mitĂ© effilĂ©e, Ă©galement pourvue de radicelles mais aussi, semble-t-il, d’un dĂ©but de tige. On voit ainsi qu’en une situation exceptionnelle de tige replantĂ©e les racines adventives peuvent prendre, en se dĂ©veloppant des formes systĂ©matiques orientĂ©es non seulement vers les types d’insertion D-E, mais encore vers la production de bulbilles souterraines telles qu’on les rencontre chez le Sedum tuberiferum.

Fig. 30.

§ 9. La catégorie IV : rameaux stériles mais peu ou pas de séparations axillaires

Sous-catégorie IVB : augmentation des séparations linéaires

Cette sous-catĂ©gorie IV B, reliĂ©e par tous les intermĂ©diaires Ă  la prĂ©cĂ©dente, est caractĂ©risĂ©e par un foisonnement de rejets rampants et radicants, moins frĂ©quents ou exceptionnels en IV A, et par le dĂ©veloppement des sĂ©parations linĂ©aires, par nĂ©croses ou Ă  l’occasion par coupures nettes. Mais les sĂ©parations axillaires ne se dĂ©veloppent que peu pour autant et il demeure donc une prĂ©dominance nette des sĂ©parations linĂ©aires.

Voir le tableau II. Remarques :

La plupart de ces Sedum prĂ©sentent un foisonnement de rejets rampants avec de nombreuses sĂ©parations linĂ©aires par nĂ©crose. Les relevĂ©s des trois premiĂšres espĂšces ont Ă©tĂ© pris en conditions normales. Par contre dans une chambre chauffĂ©e (hiver) un certain nombre de rameaux se dessĂšchent et les insertions A-B diminuent au profit des formes D-E. Il est cependant Ă  noter la raretĂ©, des chutes malgrĂ© cette situation et, d’autre part, la nette prĂ©dominance des formes D sur celles de type E : il y a donc passage, en ces cas, de la catĂ©gorie IV B Ă  la catĂ©gorie V A (cf. les rĂ©actions en chambre du S. griseum).

Le S. moranense du Mexique supporte des gels mĂȘme sĂ©rieux (1962-1963) et fournit de multiples stolons Ă©pigĂ©s mais avec peu de sĂ©parations.

Le S. spurium var. ibericum (Stev. 1810 cf. la var. alba étudiée par Trautveller en 1876 et 1881) est nettement différent du type spurium qui appartient à la catégorie V A.

Le S. floriferum est voisin du S. hybridum L. que nous retrouverons à la frontiÚre des catégories V A et V B : il en a les sépales linéaires et les rameaux secondaires non toujours florifÚres.

On reviendra au paragraphe 12 bis sur les S. alfredii et bulbiferum.

Le Lenophyllum texanum est intermédiaire entre les catégories IV B et V A.

Le S. acre mĂ©rite un examen dĂ©taillĂ©, car le comportement de ses rejets rampants fournit un bon exemple de transition entre ce que nous avons constatĂ© au niveau des racines et ce que nous verrons des rameaux aĂ©riens, ainsi qu’entre les modes de sĂ©parations linĂ©aires et axillaires (ceux-ci se prĂ©sentent dans le cas particulier in statu nascendi pour ce qui est des rameaux issus des rejets radicants).

À commencer par les racines, on y trouve les modes habituels de sĂ©paration linĂ©aire ainsi que les travĂ©es orthogonales (fig. 31), celles-ci assez frĂ©quentes et donnant Ă©galement lieu Ă  nĂ©croses ou coupures.

Quant aux parties Ă©pigĂ©es de la plante, il est indispensable pour la clartĂ© de l’analyse d’y distinguer les secteurs suivants : a) les rejets rampants primaires ; b) leurs ramifications rampantes (rejets secondaires mais eux-mĂȘmes d’abord couchĂ©s sur le sol et radicants) ; c) les rameaux secondaires (ou tertiaires, etc.) dressĂ©s, c’est-Ă -dire issus en vertical des parties horizontales a et b. Il n’y a pas lieu de considĂ©rer un secteur d) formĂ© des tiges principales non couchĂ©es, car chez le S. acre il est impossible de dissocier nettement ces tiges, toujours radicantes au dĂ©part, des rejets rampants en gĂ©nĂ©ral (voir, par exemple, la fig. 143 de Praeger et les pl. XXXV-XXXIX de Fröderström, Part. 3).

Tableau II. Catégorie IV B

[EspÚces] A I A II B I B II C I C II D E I E II F G A-B D-F N
S. nanifolium Fröderstr. 90 0 1 5 3 1 14 4 2 0 0 80 16 120
S. liebmannianum Hemsl. 44 0 0 5 0 0 8 2 1 0 0 82 18 60
S. cupressoides Hemsl. 81 0 14 0 0 0 5 0 0 0 0 95 5 100
S. moranense HBK. 253 27 0 12 0 0 8 0 0 0 0 97 3 300
S. acre L. 786 51 8 16 4 4 107 15 4 3 2 86 13 1000
S. spurium M.B. var. ibericum Stev. 208 10 1 18 1 6 7 1 2 0 5 92 4 259
S. floriferum Praeg. 62 4 11 8 3 4 11 3 0 0 0 80 13 106
S. alfredii Hance 39 1 0 0 0 1 6 3 0 0 0 80 18 50
S. bulbiferum Mak. 19 2 0 3 0 0 6 2 0 0 0 75 25 32
Altamiranoa elongata Rose 58 0 0 2 0 0 7 1 0 0 1 87 11 69
Lenophyllum texanum Claus. 30 4 0 8 2 0 12 4 0 0 0 70 23 60
Moyennes : 81 14

 

a) Les rejets rampants primaires (et c’est aussi le cas des secondaires couchĂ©s, indĂ©pendamment de leurs points d’insertion) donnent lieu Ă  de multiples sĂ©parations linĂ©aires, qui constituent le principal mode de reproduction vĂ©gĂ©tative de cette espĂšce (et de la catĂ©gorie IV B en gĂ©nĂ©ral). Ces sĂ©parations, qui s’effectuent donc non pas au point d’origine des rejets, mais au cours de leurs trajets, s’effectuent de quatre maniĂšres : (1) Par dessication locale (le rejet s’amincit puis se casse). (2) Par coupure nette sans rĂ©trĂ©cissement, analogue Ă  ce qui rĂ©sulte de la cassure d’un rameau aprĂšs insertion du type D : la figure 32 reprĂ©sente ainsi un court segment de rejet rampant trouvĂ© coupĂ© aux deux extrĂ©mitĂ©s 23 dont l’une (dĂ©signĂ©e par D) correspond Ă  ce cas 2. (3) Par coupure nette, avec rĂ©trĂ©cissement, correspondant Ă  un type E d’insertion (voir la fig. 32 sous E). (4) Par coupure nette, rĂ©trĂ©cissement et dessication partielle, correspondant au mode E II d’insertion lorsqu’il s’agit de rameaux secondaires. On voit ainsi, et cela est instructif, que les rejets principaux se partagent linĂ©airement selon des modes de coupure correspondant aux types d’insertion des rameaux secondaires, couchĂ©s ou dressĂ©s.

Fig. 31 — RA, racine A (principales) des tiges A’ et A’’. — T, travĂ©e. — B’ et B’’, tiges issues de T. — RB, racines de B’ et B’’
Fig. 32

b) Quant aux rejets secondaires (rameaux rampants issus des rejets primaires et demeurant eux-mĂȘmes couchĂ©s sur le sol et radicants), ils donnent lieu soit Ă  des sĂ©parations linĂ©aires analogues aux prĂ©cĂ©dentes, soit Ă  la production de ramifications couchĂ©es. Examinons donc celles-ci du point de vue de leurs modes de liaison et d’insertion, pouvant conduire soit Ă  une absence de sĂ©paration aux points d’insertion (cas de beaucoup le plus frĂ©quent pour cette espĂšce et la catĂ©gorie V), soit Ă  des sĂ©parations qui seront alors axillaires (mais en horizontal par opposition aux rameaux dressĂ©s : voir sous C). Les modes de liaison suivants ont Ă©tĂ© observĂ©s : (1) Les modes A-B (voir les fig. 1-4 et les fig. 33-34 aux points A), de beaucoup les plus frĂ©quents et ne donnant pas lieu Ă  des sĂ©parations. (2) Les modes C, rares, avec dĂ©but de fente (fig. 5 et 6). (3) Les modes D-G, rares, prĂ©parant une sĂ©paration (voir la fig. 32 au point E du rameau). (4) Enfin un mode de liaison intĂ©ressant, parce qu’il reproduit, en ramifications couchĂ©es, le processus des travĂ©es dĂ©jĂ  analysĂ© au niveau des racines (fig. 22-25). On constate, en effet, sur les figures 33-34 qu’un rejet rampant ramifié I est reliĂ© Ă  un autre rejet II par l’intermĂ©diaire d’un rameau secondaire T issu de I et qui s’est ramifiĂ© en II. Or, le rejet II ayant poussĂ© ses racines est devenant indĂ©pendant de I, le rameau T en est rĂ©duit au rĂŽle de simple travĂ©e, destinĂ©e Ă  aboutir Ă  une sĂ©paration. Effectivement la travĂ©e T de la figure 34 est en voie de se rĂ©sorber par nĂ©crose. Quant Ă  celle de la figure 33, elle est encore reliĂ©e au rejet I par une insertion, mais avec fente du type D (voir le point D sur la fig. 33), et elle a cĂ©dĂ© Ă  une lĂ©gĂšre manipulation (non intentionnelle) en donnant une coupure nette. Au total on constate ainsi que les liaisons et sĂ©parations axillaires couchĂ©es reproduisent les modes de liaison et de sĂ©paration dĂ©jĂ  constatĂ©s au niveau des racines et des stolons souterrains puis Ă  celui des rejets rampants principaux en leurs sĂ©parations linĂ©aires.

Fig. 33
Fig. 34

c) Pour ce qui est des rameaux stĂ©riles dressĂ©s (secondaires, tertiaires, etc.), on peut encore distinguer entre ceux qui sont directement issus des rejets rampants (primaires ou secondaires, etc.) et qui sont donc susceptibles de produire des racines adventives Ă  leur point d’insertion, puisque celui-ci est au niveau du sol, et les rameaux que nous appelons « strictement aĂ©riens », c’est-Ă -dire qui n’ont plus de contact avec le sol. Les uns comme les autres donnent alors lieu aux modes d’insertion A à G, sans qu’il soit besoin d’insister.

DĂšs les rĂ©actions de cette catĂ©gorie IV B (dont le Sedum acre est trĂšs reprĂ©sentatif), on assiste donc Ă  une sĂ©rie de transferts : (α) des modes de sĂ©paration linĂ©aires aux modes axillaires (cf. sous a et b) ; (ÎČ) des sĂ©parations axillaires au niveau de la racine (travĂ©es) Ă  celles des ramifications couchĂ©es (voir sous b et fig. 33-34) ; (Îł) des sĂ©parations axillaires couchĂ©es de type D-G aux sĂ©parations axillaires des rameaux dressĂ©s, directement issus des rejets rampants ; et (S) de ces derniĂšres sĂ©parations axillaires Ă  celles des rameaux « strictement aĂ©riens ». Ces transferts se trouveront en abondance et sous une forme systĂ©matique dans les catĂ©gories V et VI. Mais il importait de les signaler dĂšs le cas de la catĂ©gorie IV B, puisqu’ici les sĂ©parations linĂ©aires sont encore fortement prĂ©pondĂ©rantes. Il Ă©tait donc d’un intĂ©rĂȘt Ă©vident de constater que, dĂšs les formes relativement rares (et demeurant Ă  leurs dĂ©buts) des sĂ©parations axillaires de rameaux secondaires aĂ©riens, elles ne surgissent pas ex nihilo mais procĂšdent pas Ă  pas Ă  partir des sĂ©parations linĂ©aires et axillaires des racines, puis des rameaux rampants.

Si nous faisons maintenant la statistique des modes d’insertion relevĂ©s sur tous les rameaux stĂ©riles, secondaires et tertiaires, dĂ©pendant des rejets rampants ou dĂ©jĂ  dressĂ©s, nous obtenons, sur 1000 rameaux d’individus recueillis Ă  GenĂšve, en Savoie, au Valais, Ă  Aix-en-Provence, Ă  Anvers, Ă  Louvain, en Hongrie, etc., le 86,1 % d’insertions de types A-B ; 12,9 % de types E-F ; 0,8 % de types C et 0,2 % de type G. À titre de comparaison, nous trouvons 88 % de types A-B Ă  GenĂšve, 85 % Ă  Monnetier (SalĂšve), 84 % Ă  la Pointe des Brasses (Hte-Savoie), 85 % Ă  Anvers, 83 % en Valais de 900 Ă  1000 m, 84 et 89 % en Hongrie, etc., les extrĂȘmes Ă©tant de 75 % (Aix) et 94 %. On constate donc une nette prĂ©dominance des insertions sans rainures (A-B) sur celles qui rendent possible une sĂ©paration, ce qui confirme le fait que les divisions servant Ă  la reproduction vĂ©gĂ©tative de cette espĂšce sont surtout de caractĂšre linĂ©aire. (Il eĂ»t Ă©tĂ© intĂ©ressant d’effectuer une statistique sur ces sĂ©parations linĂ©aires, mais on ne voit pas trop ce que l’on pourrait alors dĂ©nombrer, car si les insertions axillaires sont discontinues et dĂ©nombrables, un segment linĂ©aire peut en principe se scinder n’importe oĂč, donc en un nombre infini de points).

Seulement, si le Sedum acre sous ses formes typiques et subtypiques obĂ©it ainsi Ă  des lois relativement constantes, il n’en est plus de mĂȘme de ses variĂ©tĂ©s, Ă©tudiĂ©es rĂ©cemment par S. Priszter (1963). Nous avons pu, grĂące Ă  cet aimable collĂšgue, cultiver certaines de ces variĂ©tĂ©s. Les var. microphyllum Stoj. et almadii Prisz. sont conformes Ă  la rĂšgle (90 % et 78 % d’insertions A-B, mais sur une cinquantaine seulement de rameaux). Par contre la var. majus Mast semble donner une majoritĂ© d’insertions de type D-E (60 % ?) et la var. krajinae Dom. Ă©galement (65 % ? mais il s’agit peut-ĂȘtre d’une sous-espĂšce ou d’une bonne espĂšce ?). Or, ces var. majus et krajinae ont des tiges sensiblement plus Ă©paisses que le type acre, tandis que les tiges des var. almadii ou microphyllum sont aussi, ou plus minces que celles du type acre. Il est donc possible que les sĂ©parations orthogonales augmentent chez le S. acre avec l’épaisseur des tiges. Ce phĂ©nomĂšne (bien que contraire Ă  ce que l’on observe chez les S. album, montanum, etc., oĂč les formes Ă  grosses tiges sont en gĂ©nĂ©ral plus couchĂ©es et augmentent en insertions de type A-B) signifierait que, quand les formes de S. acre sont plus dressĂ©es et moins rampantes, ce qui est le cas des majus et krajinae Ă  tiges plus solides, elles s’engagent dans la direction de la catĂ©gorie VI.

§ 10. La catégorie V : rameaux stériles et rejets radicants avec présentation moyenne des séparations linéaires et axillaires. Sous-catégorie V A : prédominance des D sur les E

En cette catĂ©gorie V se situent la majoritĂ© des Genuina, appartenant aussi bien aux Kyphocarpia qu’aux Orthocarpia de Fröderström. Mais il s’agit d’espĂšces Ă  parties rampantes et radicantes aussi bien que dressĂ©es, ce qui explique l’équilibre entre les sĂ©parations linĂ©aires et axillaires, par opposition Ă  la catĂ©gorie VII oĂč ces derniĂšres l’emportent systĂ©matiquement. D’autre part, la diffĂ©rence entre les deux sous-catĂ©gories V A et V B n’est que de degrĂ©, la premiĂšre prĂ©sentant moins d’insertions de type D-F que la seconde. Mais, s’il y a intĂ©rĂȘt Ă  tenir compte de ces diffĂ©rences quantitatives, c’est qu’elles s’accompagnent de diffĂ©rences qualitatives dignes de remarque. En effet, de la catĂ©gorie IV, oĂč les insertions de forme A-B sont de 80 Ă  97 % et celles de forme D-F de 12 Ă  3 % Ă  la catĂ©gorie VII B oĂč les premiĂšres sont de 3 Ă  7 % et les secondes de 85 Ă  93 %, on assiste Ă  une Ă©volution presque continue du dĂ©tail des insertions D-F, dans le sens d’une diminution relative des formes D, avec fente mais sans rĂ©trĂ©cissement et d’une augmentation corrĂ©lative des formes E avec fente et rĂ©trĂ©cissement. C’est ainsi que dans la catĂ©gorie IV presque tous les types D-F sont des D, tandis qu’en VII B presque tous les D-F sont des E.

Or, c’est au sein des catĂ©gories V et VI, oĂč la proportion des insertions de formes D-F augmente de la premiĂšre Ă  la seconde, que la substitution d’une majoritĂ© de E Ă  une majoritĂ© de D se produit : presque tous les Sedum de la catĂ©gorie VI, qui ont de 80 Ă  90 % et plus d’insertion D-F fournissent un net excĂ©dent de formes E. Au contraire, au sein de la catĂ©gorie V on assiste Ă  une lutte d’influence entre les E et les D. Il peut donc ĂȘtre utile de subdiviser encore cette catĂ©gorie V en deux sous-ensembles, l’un V A oĂč les insertions de forme D prĂ©dominent encore sur les E comme dans la catĂ©gorie IV, et l’autre V B oĂč les formes E l’emportent comme en VI. Le premier sous-ensemble contient surtout de petites espĂšces comme les Sedum sexangulare, magellense et anglicum et le second des espĂšces moyennes comme les S. spurium, reflexum, anopetalum montanum et album.

 

Voir le tableau III. Remarques :

Les deux premiers de ces Sedum font la transition entre les catégories IV B et V A, tandis que les deux derniers sont plus variables. La var. polonicum (reçue à Cluj) comporte 8 ou 9 angles et non pas 6 ou 7 comme le type sexangulare.

Les donnĂ©es fournies sur le S. anglicum concernent des exemplaires des PyrĂ©nĂ©es et de Bretagne mais nous avons transplantĂ© Ă  GenĂšve (oĂč elle a conservĂ© ses caractĂšres) une forme subspontanĂ©e des rocailles granitiques du Jardin botanique du Bronx (New York) que l’on peut appeler nanum : taille et feuilles rĂ©duites de moitiĂ©, celles-ci de couleur vert-clair et non pas foncĂ©es comme le type, et distribution A = 6, C I = 2, D = 9, E I = 12, E II = 9 et G = 12, soit 12 % seulement d’insertions A-B et 60 % de E-F (+ 24 % de G issues de E). Il y a donc lĂ  passage Ă  la catĂ©gorie V B.

Les S. neglectum proviennent de Dalmatie et la subsp. sopianae de sa localitĂ© originale (Mont-Mecsec Ă  Pecs en Hongrie) que nous a aimablement indiquĂ©e son parrain, le professeur Priszter Ă  Budapest. Le S. hirsutum provient de Coimbra (Prof. A. Fernandes) et le winkleri du sud de l’Espagne. Le S. chrysanthum (non chrysastrum) nous a Ă©tĂ© remis par un jardin botanique des USA.

À propos de ces trois derniĂšres espĂšces Ă  rosettes, il peut ĂȘtre intĂ©ressant d’examiner le cas du Sedum Ă  formes de joubarbes, Ă  commencer par les modes de sĂ©parations des stolons du S. Jacquemontii Fröd. (Sempervivella alba Stapf, etc.) du NĂ©pal. On trouve de ces stolons sur tout le parcours de la tige (voir la fig. 35 dont les feuilles ont Ă©tĂ© enlevĂ©es sauf au sommet et oĂč l’on voit la tige, les racines R et les stolons S) : il en est qui partent Ă  mi-hauteur de la tige (S 1), d’autres Ă  l’intĂ©rieur ou Ă  la base de la rosette (S 2) et d’autres des racines elles-mĂȘmes (S 3 issu de la racine R 2 et en dessous des racines R 1). Or, ou bien les stolons sont encore fixĂ©s (insertions de type A), ou bien ils donnent lieu Ă  une sĂ©paration linĂ©aire par nĂ©crose en un point quelconque ou par cassure plus ou moins franche, ou bien ils se sĂ©parent Ă  leur point d’origine (sĂ©paration axillaire) aprĂšs avoir prĂ©sentĂ© un mode d’insertion D, donnant lieu Ă  une cassure nette. Sur un grand nombre de stolons examinĂ©s, qui sont toujours trĂšs minces, nous n’avons trouvĂ© que des formes d’insertions A et D : environ 40 % de A et 60 % de D, mais avec naturellement des variations sensibles selon l’ñge et l’état de la plante.

 

Tableau III. Catégorie V A

[EspÚces] A I A II B I B II C I C II D E I E II F G A-B D-F N
S. havardii Rose 51 5 0 8 2 0 27 6 0 0 1 64 33 100
S. sexangulare L. var. polonicum 42 13 3 3 2 0 21 6 0 0 0 67 30 90
S. sexangulare L. type 385 33 3 18 13 2 277 27 27 3 12 55 42 800
S. magellense Ten. 63 14 0 8 2 2 57 29 3 2 0 47 50 170
S. gracile Mey. 10 0 0 7 0 0 23 6 5 0 0 33 67 51
S. anglicum Huds. 43 5 2 4 0 2 49 17 6 0 12 38 51 140
S. neglectum Ten. 13 2 1 2 0 0 21 8 3 0 0 36 64 50
S. neglectum Ten. subsp. sopianae Prisz. 21 0 0 11 1 2 32 7 4 0 1 40 53 80
S. hakonense Mak. 26 9 2 1 0 0 31 1 0 0 0 54 46 70
S. lancerottense Murr. 32 1 0 1 0 0 35 11 0 0 0 42 57 80
S. compactum Rose 20 2 3 4 1 0 15 4 0 0 1 58 38 50
S. wrightii Gray 18 0 3 2 0 0 14 7 0 0 1 51 46 45
S. hirsutum All. 25 0 0 1 0 1 24 14 5 0 0 37 61 70
S. winkleri (Willk.) Woll. Dod. 7 0 0 4 0 0 15 6 0 0 2 32 61 34
S. chrysanthum Hamet 12 3 0 0 0 0 12 3 0 0 0 50 50 50
S. cormiferum Claus. 32 0 0 0 0 0 17 1 0 0 0 64 36 80
S. retusum Hemsl. 45 0 1 1 1 5 45 7 0 0 0 44 49 105
Moyennes : 47 49

S’il n’existait que de tels stolons il faudrait classer cette espĂšce dans la catĂ©gorie II. Mais, sans qu’ils soient frĂ©quents, on observe en plus la formation de rameaux secondaires sur les tiges principales (sans parler des rameaux florifĂšres qui sont eux-mĂȘmes axillaires) : la figure 36 montre ainsi une tige pourvue de deux rameaux (l’un et l’autre de formes d’insertion D) et d’un disque d’abscission plat Da, et non pas en forme de cratĂšre qui tĂ©moigne Ă©galement d’une forme D et non pas E. Nous n’avons pu disposer d’assez d’individus pour une statistique, mais, Ă  cet Ă©gard, nous avons observĂ© des formes A, D et E d’insertion, mais, semble-t-il, avec prĂ©dominance nette de D.

Fig. 35
Fig. 36

Le Sedum indicum (Decaisne) Hamet var. yunnanense (Franch.) Hamet (Sinocrassula yunnanensis, etc.) ne comporte pas de stolons, mais ses tiges, en gĂ©nĂ©ral complĂštement masquĂ©es par les feuilles des rosettes, donnent frĂ©quemment naissance Ă  des rameaux secondaires qui engendrent de nouvelles rosettes en gĂ©nĂ©ral serrĂ©es contre la rosette principale et ne s’en dĂ©tachant pas toujours. Nous avons notĂ©, mais sur trop peu d’exemplaires pour une statistique, des modes d’insertion A, D et E, mais, en plus, des segmentations linĂ©aires sur les rameaux secondaires et qui Ă©taient du type E, ce qui a facilitĂ© naturellement l’abscission de la nouvelle rosette en dĂ©veloppement. Les rameaux florifĂšres sont tous de forme A I d’insertion.

Mais le mode de reproduction végétative de beaucoup le plus fécond, en cette espÚce sans stolons, est la régénérescence à partir des feuilles tombées, car elles se séparent avec une grande facilité.

Le Sedum glabrum (Rose) Praeg. peut aussi ĂȘtre situĂ© ici (mais avec doute, faute, comme pour la prĂ©cĂ©dente, de justifications statistiques suffisantes). Nous n’en parlons donc Ă©galement que dans le but de montrer la gĂ©nĂ©ralitĂ© des processus communs Ă  tous les Sedum, mĂȘme ceux qui prĂ©sentent une forme de joubarbe. Nous relevons donc, au sein de la rosette des S. glabrum, des rameaux secondaires issus de la tige principale, et mĂȘme des tertiaires, donnant lieu Ă  de nouvelles rosettes qui semblent se dissocier plus facilement que dans l’espĂšce asiatique prĂ©cĂ©dente : les insertions notĂ©es sont de type A, B II, D et E (avec semble-t-il prĂ©dominance de D). Nous retrouvons en outre un ou deux resserrements le long de ces courts rameaux qui sont de type B II mais pouvant conduire Ă  des types E et Ă  des sĂ©parations linĂ©aires. La chute des feuilles demeure nĂ©anmoins le processus dominant.

Le Sedum spinosum (L.) Willd. (placĂ© par sa fleur Ă  tour de rĂŽle dans les CotylĂ©don, les Crassula, les Umbilicus, les Sempervivum et les Orostachys) provient du Plateau de Pamir, etc., et se porte fort bien au Valais et y fleurit Ă  l’occasion. Il pousse des rosettes marginales par le moyen de rameaux secondaires au sein desquels nous avons notĂ© des insertions de types A à E avec une belle travĂ©e (la rosette secondaire Ă©tait dĂ©jĂ  pourvue d’une forte racine tout en demeurant fixĂ©e Ă  la tige principale par une travĂ©e dĂ©jĂ  un peu mobile en son insertion).

Chez les Sedum ebracteatum Moc. et Sess., versadense Thoms. (Ă  feuilles orbiculaires ou rĂ©tuses), hemsleyanum Rose, etc., il s’y ajoute que des rameaux secondaires peuvent sortir de la tige, lorsque la rosette pousse en hauteur : modes d’adhĂ©sion A, D et E. Sous la rosette de S. hemsleyanum les parties hypogĂ©es consistent en tubercules dont les formes d’adhĂ©sion sont B II ou E.

Notons enfin que les S. cormiferum Claus. et retusum Hemsl., situĂ©s Ă  la fin du tableau de cette catĂ©gorie V A sont difficiles Ă  classer, mais d’autant plus intĂ©ressants. À l’état subligneux et normal, le premier est intermĂ©diaire entre les catĂ©gories IV et V, mais dĂšs que sa situation se complique (dessication, Ă©tiolement relatif en chambre) l’abondance des insertions D le rattache nettement Ă  la prĂ©sente catĂ©gorie. Quant au S. retusum, il convient sans doute de le situer au terme de cette catĂ©gorie V A parce qu’il fait la transition entre V A et la catĂ©gorie VII elle-mĂȘme, sans ĂȘtre typique d’aucune des deux ni des catĂ©gories intermĂ©diaires. De la catĂ©gorie V A il prĂ©sente une nette prĂ©dominance des insertions de forme D sur les formes E (avec au moins 50 % de formes D-E, ce qui exclut la catĂ©gorie IV). Mais, Ă©tant Ă  tiges subligneuses et dressĂ©es, il ne fournit pas (sauf rares exceptions possibles) de rejets rampants et radicants, ce qui est contraire aux rĂšgles des catĂ©gories V-VI. D’autre part, dans les situations oĂč il atteint le 85 % d’insertions D-E, ce qui le rapproche de la catĂ©gorie VII, il conserve sa majoritĂ© d’insertions de type D, ce qui est contraire aux habitudes de cette catĂ©gorie. Il ne reste donc qu’à y voir un terme de passage.

Nous l’avons d’abord Ă©levĂ© en chambre (voir « Chambre 1 ») puis, de mai Ă  octobre en plein air (voir « Jardin 1 »), puis Ă  nouveau en chambre (« voir Chambre 2 ») oĂč a retrouvĂ© ses caractĂšres antĂ©rieurs au lieu de conserver ceux de jardin ; a Ă©tĂ© ensuite remis en plein air (voir « Jardin 2 »).

[Lieux] A I A II B I B II C I C II D E I E II F G
Jardin 1 27 0 0 0 0 5 27 6 0 0 0
Chambre 1 2 0 0 0 0 1 12 5 0 0 0
Chambre 2 10 0 0 3 1 1 39 6 0 0 0
Jardin 2 18 0 1 1 1 0 18 1 0 0 0

La forme de plein air comporte donc 41 Ă  50 % d’insertions A-B contre 47,5 Ă  50 % de D-F et correspond ainsi aux normes de la catĂ©gorie V A, Ă  part les rejets rampants et les sĂ©parations linĂ©aires. En chambre, au contraire, et sous l’effet probable de la dessication et de l’étiolement, les insertions A-B tombent Ă  10-21 % et les insertions E-F montent Ă  75-85 %, mais avec forte prĂ©pondĂ©rance de la forme D (lesquelles n’affectent guĂšre en plein air que les jeunes rameaux).

On voit ainsi que le comportement du Sedum retusum est bien diffĂ©rent de celui du S. griseum dont les tiges sont Ă©galement subligneuses, quoiqu’un peu plus minces, et qu’il rappelle plutĂŽt celui des S. nanifolium, liebmannianum et cupressoides, qui passent en chambre de la catĂ©gorie IV Ă  la catĂ©gorie V A. Notons en outre que ces changements de catĂ©gorie en passant du plein air Ă  la chambre ou l’inverse ne sont pas entiĂšrement gĂ©nĂ©rales : nous n’avons pas relevĂ© ce processus chez les S. guatemalense, stahlii, alfredii, etc.

§ 11. La catégorie V : rameaux stériles et rejets radicants avec représentation moyenne des séparations linéaires et orthogonales. Sous-catégorie V B : prédominance des insertions E sur les D

La seule diffĂ©rence entre cette sous-catĂ©gorie V E et la prĂ©cĂ©dente est l’accroissement des insertions de type E par rapport Ă  celles de type D. Il est possible que cette diffĂ©rence demeure sans signification, Ă©tant donnĂ©es la variabilitĂ© individuelle que nous avons constatĂ©e chez les S. liebmannianum, cupressoides, etc. et la variabilitĂ© Ă©cologique selon les milieux occupĂ©s par des races diverses ou identiques que nous constaterons chez les S. album et montanum. Mais il est en outre possible que cette variation du rapport entre les D et les E soit en relation avec celles du rapport (Ă©galement susceptible de variations) entre les insertions de type A-B et D-F, ce qui reste Ă  Ă©tablir. En ce dernier cas, les variations constatĂ©es ne s’opposeraient pas Ă  la classification proposĂ©e et soulĂšveraient simplement un problĂšme intĂ©ressant de plus.

Voir le tableau IV. Remarques :

Le S. hybridum qui, comme on le sait, n’a rien d’un hybride, est intĂ©ressant Ă  plusieurs Ă©gards pour notre Ă©tude. Tout d’abord, c’est une des seules espĂšces du groupe Aizoon Ă  prĂ©senter de façon constante des rameaux stĂ©riles et Ă  conserver ses feuilles et ses tiges en hiver. En second lieu, ses tiges comportent une certaine segmentation, moins nette que chez le S. spurium, mais suffisante pour donner lieu Ă  des sĂ©parations linĂ©aires : voir, par exemple, la planche 49 (Part. 2) de Fröderström (une figure de cette planche photographie prĂ©cisĂ©ment une coupure Ă  la frontiĂšre de l’un des segments). Mais, de sa parentĂ© avec les Aizoon de notre catĂ©gorie I B et surtout avec ceux de la catĂ©gorie II B (car l’hybridum prĂ©sente de nombreux stolons et rameaux souterrains, avec sĂ©parations linĂ©aires, travĂ©es, etc.) il ne rĂ©sulte pas que le S. hybridum, avec ses rejets rampants et ses segmentations, s’en tienne Ă  la catĂ©gorie IV B comme le S. ibericum : l’examen des insertions de ses rameaux secondaires en fait un reprĂ©sentant typique de la catĂ©gorie V B, avec rĂ©partition Ă  peu prĂšs Ă©gale des modes d’insertion A-B et D-F.

Tableau IV Catégorie V B
[EspĂšces] A I A II B I B II C I C II D E I E II F G A-B D-F N
S. hybridum L. 42 1 8 11 2 8 26 19 18 3 12 41 44 150
S. spurium M. Bieb. 74 10 4 15 4 6 16 51 16 1 3 51 42 250
S. hillebrandii Fenzl 33 66 15 10 1 0 36 86 8 1 1 48 51 257
S. reflexum L. 290 19 30 78 10 30 90 119 56 28 5 55 39 755
S. elegans Lej. 32 0 2 8 0 2 12 56 8 0 0 35 63 120
S. anopetalum DC. 51 10 9 9 6 11 108 108 59 12 3 21 76 376
S. montanum Perr. et Song. 268 1 13 106 17 38 84 163 129 9 24 45 45 852
S. album L. 707 29 8 207 48 26 243 492 263 9 45 45 48 2077
S. album L. var. murale 7 0 0 5 0 0 6 20 8 2 0 25 75 48
S. rubrotinctum Claus. 41 0 0 14 0 2 12 21 9 1 0 55 43 100
S. commixtum Hutch. 20 0 0 4 0 0 10 12 0 0 1 51 46 47
S. oaxacanum Rose 66 0 0 36 0 5 46 44 20 1 2 46 50 220
S. australe Rose 21 0 0 3 1 0 12 10 8 0 0 43 54 55
S. obcordatum Claus. 34 1 0 7 0 2 17 34 5 0 0 42 56 100
S. japonicum Sieb. 60 0 15 15 0 2 46 30 16 10 6 45 51 200
S. leucocarpum Franchet 20 0 0 0 0 0 8 22 10 0 0 33 66 60
Moyennes : 42 53

Les racines du S. spurium Bieb. prĂ©sentent les modes habituels de sĂ©paration et il est inutile d’y revenir. Par contre ses tiges principales aussi bien que les rameaux soulĂšvent un problĂšme non discutĂ© jusqu’ici. (1) D’une part, ces tiges sont segmentĂ©es, c’est-Ă -dire que, Ă  des intervalles moyens de 1-2 cm, on observe une rainure circulaire, aux points oĂč se situent l’insertion des feuilles et celle des rameaux secondaires. En lui-mĂȘme ce fait n’est pas nouveau, car on l’observe dĂ©jĂ  chez les S. sieboldii (mais pas cauticolum, ni ewersii, etc.) et aizoides, pour l’insertion des feuilles, mais sans provoquer de cassures des tiges principales. (2) D’autre part, et ceci est nouveau, le S. spurium (nous retrouverons la mĂȘme situation chez les S. sarmentosum, divergens, etc.) prĂ©sente souvent des cassures et sĂ©parations au niveau de ces rainures-frontiĂšres et, ce qui est bien plus intĂ©ressant, Ă  l’occasion de segmentations plus serrĂ©es (jusqu’à 1-2 mm) dont les frontiĂšres lĂ©gĂšrement fendues ne coĂŻncident plus avec l’insertion des feuilles. Il y a donc lĂ  un nouveau mode de sĂ©paration linĂ©aire qui est Ă  analyser, d’autant plus qu’il intĂ©resse les tiges principales et pas seulement les rameaux secondaires.

Fig. 37
Fig. 38

Les figures 37 et 38 fournissent un exemple de la distinction entre ces deux formes de segmentation. La premiĂšre (1) que nous appellerons « segmentation de croissance » est reprĂ©sentĂ©e en S sur les figures 37 et 38, avec rainures correspondant Ă  l’insertion des feuilles, et peut donner lieu, mais exceptionnellement, Ă  des coupures aux sĂ©parations. Au contraire les « segments de sĂ©paration » sont figurĂ©s sur la figure 38 et ne marquent plus les Ă©tapes de la croissance, mais la tendance inverse Ă  la sĂ©paration (nous en avons comptĂ© jusqu’à 13 serrĂ©s sur la tige principale Ti de la fig. 38, oĂč le rameau R en compte lui-mĂȘme 14 !). Les coupures qu’ils occasionnent sont si frĂ©quentes que nous en avons dĂ©nombré 22 au sein d’une touffe de S. spurium tenant dans la paume de la main et, lorsque l’on cherche Ă  plier une tige du type de la figure 38, les rainures entre segments qui se creusent souvent en forme de fentes plus ou moins profondes, donnent lieu Ă  des cassures nettes, Ă  surface brillante, comme c’est le cas des insertions de type E I pour ce qui est des rameaux secondaires.

On voit ainsi que les tiges principales du S. spurium prĂ©sentent dĂ©jĂ  des modes de sĂ©paration qui prĂ©figurent de prĂšs les modes d’insertion de type D-F des rameaux secondaires, couchĂ©s ou dressĂ©s, ce qui fournit les conditions d’un transfert des sĂ©parations linĂ©aires aux sĂ©parations axillaires. Quant Ă  celles-ci, on peut distinguer comme nous l’avons vu chez le S. acre (§ 9), les ramifications couchĂ©es et les rameaux dressĂ©s, tous deux prĂ©sentant les modes A-G d’insertion. Mais, avant la statistique, notons encore que les ramifications couchĂ©es donnent frĂ©quemment lieu au mĂ©canisme des travĂ©es : un beau cas en est reprĂ©sentĂ© sur la figure 39, dont tous les Ă©lĂ©ments sont Ă©talĂ©s sur le sol (Ti et T) ou dressĂ©s (R1 Ă  R5), seule la racine Rac de R1 Ă©tant hypogĂ©e.

Fig. 39. — Ti, tige principale. — S et S’, ses coupures spontanĂ©es. — T, travĂ©e reliant R1 Ă  Ti. — RI, rameau second issu de la travĂ©e. — Rac, ses racines. — R2 Ă  R5, autres rameaux secondaires et tertiaires. — A, B II, D, E, leurs modes d’insertion.

Le S. hillebrandii Fenzl, espĂšce d’Europe orientale (Roumanie, Hongrie) et bien distincte des S. acre et sexangulare, est difficile Ă  classer dans nos catĂ©gories, parce que ses bourgeons tombent abondamment jusqu’à un certain Ăąge (ce qui Ă©voque la catĂ©gorie VI B), aprĂšs quoi les tiges deviennent plus Ă©paisses et subligneuses, et les rameaux ne se sĂ©parent plus guĂšre, ce qui Ă©voque la catĂ©gorie IV.

Il convient maintenant d’examiner d’un peu prĂšs le groupe du S. reflexum Ă  cause de l’importance qu’aura pour nous le S. nicaeense. Le bel ouvrage de Fröderström paraĂźt simplifier un peu trop les choses en ne retenant du groupe Rupestria que les trois espĂšces nicaeense, reflexum (ou rupestre) et pruinatum (plus naturellement l’amplexicaule qui est bien distinct), et en fusionnant l’ochroleucum et l’anopetalum Ă  titre de seule variĂ©tĂ© du nicaeense. Il est vrai que la systĂ©matique de ce groupe est rĂ©ellement peu claire. Pour Ă©viter toute Ă©quivoque nous nous en tiendrons donc aux grandes lignes suivantes 24 (mis Ă  part le S. pruinatum sans doute spĂ©cial au Portugal) :

Pétales obtus S. nicaeense (altissimum)
Pétales pointus Inflorescence non recourbée (en boutons) Pétales dressés, blanchùtres S. anopetalum
Pétales étalés, jaunes S. montanum 25
Inflorescence recourbée (en boutons) Rameaux stériles en cÎne renversé S. elegans (forsterianum)
Rameaux stériles non en cÎne renversé S. reflexum (rupestre)

Or, du point de vue qui nous occupe en cette Ă©tude, le grand intĂ©rĂȘt de ces cinq Sedum si voisins, est la diffĂ©rence qui sĂ©pare le S. nicaeense, exemple typique de la catĂ©gorie VII Ă  chutes systĂ©matiques des rameaux secondaires, des quatre autres formes, singuliĂšrement variables et intermĂ©diaires entre les catĂ©gories V B et VI A. Il vaut donc la peine de les analyser en dĂ©tail, de maniĂšre Ă  prĂ©parer l’analyse des rĂ©actions nettement anticipatrices dont tĂ©moigne le S. nicaeense.

À commencer par le S. reflexum (y compris le S. rupestre qui n’en est qu’une forme glauque Ă  feuilles un peu plus courtes et Ă©paisses), nous trouvons sur 755 rameaux d’exemplaires recueillis aux environs de GenĂšve le 55,2 % de types A-B ; 5,2 % de type C ; 38,8 % de types D-F et 0,6 % de type G. Les stations extrĂȘmes sont 23 et 73 % pour les formes A-B d’insertion et de 61 % et 23 % pour les formes D-F (mĂȘme deux stations sous le SalĂšve). La variabilitĂ© est donc considĂ©rable. Des exemplaires de la Dobroudja (Sedum rupestre) ont donnĂ© 40 % pour A-B et 46 % pour D-F ; d’autres recueillis prĂšs du lac Balaton (oĂč l’espĂšce est subspontanĂ©e) ont fourni 47 % d’insertions A-B et 39 % de D-F. Des spĂ©cimens de Belgique et des CĂ©vennes donnent des rĂ©sultats analogues.

La variabilitĂ© peut mĂȘme ĂȘtre surprenante Ă  quelques mĂštres de distance. Nous avons observĂ© dans une station bien exposĂ©e (rochers) une population donnant 93 % d’insertions A-B et 5 % de D-F ; mais Ă  deux mĂštres de lĂ , la mĂȘme race (ou le mĂȘme mĂ©lange) donnait des exemplaires plus petits, visiblement moins favorisĂ©s par un encombrement d’herbes et moins de lumiĂšre, avec 48 % d’insertions A-B et 35 % de D-F.

Le S. elegans Lej. (forsterianum Sm.) est une espĂšce mĂ©ridionale Ă©galement trĂšs variable. Quelques exemplaires rĂ©coltĂ©s prĂšs de Coimbra par le professeur A. Fernandes nous ont donnĂ© 85 % d’insertions A-B, 10 % de C et 5 % seulement de D-E. Par contre, quelques spĂ©cimens reçus au Jardin alpin de Paris, grĂące Ă  l’amabilitĂ© de Mlle Erkova qui les avait ensemencĂ©s au moyen de graines issues prĂ©cisĂ©ment du Jardin botanique de Coimbra, nous ont fourni les proportions presque inverses : 63 % de D-E et 37 % d’A-B. Des exemplaires reçus Ă  Gand ont mĂȘme prĂ©sentĂ© 90 % d’insertions D-F et 10 % d’A-B.

Le S. anopetalum DC. est en gĂ©nĂ©ral bien distinct du S. nicaeense, bien qu’on les trouve constamment cĂŽte Ă  cĂŽte dans les mĂȘmes stations du Midi. Il existe certes des intermĂ©diaires et l’on a signalĂ© des hybridations, mais dans la grande majoritĂ© des cas on n’éprouve pas de doute Ă  les distinguer. Aux environs d’Aix-en-Provence, on trouve 21 % d’insertions de formes A-B et 76,3 % de formes D-F : en moyenne le S. anopetalum donne donc des rĂ©actions intermĂ©diaires entre celles du reflexum et celles du nicaeense, ce dernier prĂ©sentant seulement 3 Ă  5 % d’insertions A-B et plus de 90 % d’insertions D-F. Canopetalum est mĂȘme plus proche de l’espĂšce mĂ©ridionale que de l’autre, mais la question est d’établir les parts respectives du milieu et de l’espĂšce. Nous disposons Ă  cet Ă©gard de deux sources d’information : les S. anopetalum de Veyrier (station parmi les plus septentrionales de ce Sedum) et les Ă©levages Ă  GenĂšve d’exemplaires mĂ©ridionaux. Sur 110 rameaux d’exemplaires de Veyrier (sous I) et sur 70 rameaux d’individus ramenĂ©s d’Aix mais ayant passĂ© plus de deux ans en notre jardin de GenĂšve (sous II) nous trouvons :

I (Veyrier) 57 A I 3 C I 6 C II 18 D 15 E I 7 E II et 4 F
II (GenÚve) 30 A I 3 B I 3 B II 1 C I 6 D 18 E I et 12 E II

soit 50 Ă  51 % d’insertions A-B, 40 Ă  47 % de D-E. On voit que, dans les mĂȘmes conditions de milieu que constitue notre jardin Ă  GenĂšve le S. anopetalum s’est fortement Ă©loignĂ© de la distribution propre au Sedum nicaeense, dont il sera question au paragraphe 14.

Sedum montanum Perr. et Song. Nous dĂ©signerons ainsi la forme appelĂ©e S. ochroleucum subsp. ou var. montanum par ceux qui baptisent l’espĂšce prĂ©cĂ©dente ochroleucum subsp. ou var. anopetalum. Nous procĂ©dons de la sorte sans vouloir dĂ©cider (est-ce d’ailleurs dĂ©cidable ?) s’il s’agit de deux espĂšces, sous-espĂšces ou variĂ©tĂ©s, et peut-ĂȘtre simplement pour avoir particuliĂšrement frĂ©quentĂ© ce S. montanum au Valais, d’oĂč l’anopetalum est absent et oĂč le reflexum est confinĂ© en quelques rares stations de plaine.

Voici d’abord une statistique des formes d’insertion portant sur 852 rameaux cueillis en dessous de 1800 m (Haut-Valais et Mayens-de-Sion) et sur 808 rameaux analysĂ©s sur des exemplaires de 1800 Ă  2200 m (entre le Bietschthal et le Baltschiedertal) :

[Altitude] A I A II B I B II C I C II D E I E II F G
800-1800 m 268 1 13 106 17 38 84 163 129 9 24
1800-2900 m 460 53 6 189 15 21 18 26 11 5 4

Les moyennes sont alors de 45,4 % d’insertions A-B et 45,1 % d’insertions D-F en dessous de 1800 m et de 87 % d’insertions A-B contre 7,5 % d’insertions D-F1 26 en dessus de 1800 m ! Si cette loi Ă©tait gĂ©nĂ©rale cela simplifierait notre travail, mais disons tout de suite que chez le S. album nous trouverons exactement le contraire


Au-dessus de 1800 m, le S. montanum varie peu : sur cinq localitĂ©s diffĂ©rentes nous trouvons des Ă©carts de 75 % Ă  92 % d’insertions A-B et de 3,5 Ă  22 % d’insertions D-F. Par contre, en dessous de 1800 m, les variations vont de 22 Ă  65 % pour les insertions A-B (sauf une station Ă  77 % mais Ă  1470 m Ă  Bietschi en compagnie du S. alpestre dans des conditions de fond de vallĂ©e particuliĂšrement rudes 27 et une station Ă  80 % dans la mousse dont nous reparlerons) ; pour les insertions D-Fl’écart va de 72 % Ă  30 % (sauf 15 % Ă  Bietschi et 10 % dans la mousse).

Les racines et rejets rampants prĂ©sentent tous les modes de sĂ©paration notĂ©s jusqu’ici, y compris de belles travĂ©es, observĂ©es Ă  2200 m.

Notons encore qu’au mois de janvier, en Valais Ă  900 m, nous avons trouvĂ© quelques touffes de S. montanum qui, sur 244 rameaux recensĂ©s, prĂ©sentaient 156 chutes (formes D et surtout E). L’ensemble comportait 28,2 % d’insertions A-B et 70,2 % de D-F (surtout E). Pour vĂ©rifier s’il s’agissait lĂ  d’un effet de la saison, nous avons analysĂ© deux ou trois ensembles de touffes, Ă  quelque distance du premier. L’un ne prĂ©sentait que 12 chutes sur 76 rameaux et l’autre 6 chutes sur 40 rameaux. Les indices d’insertions Ă©taient de 47,3 et 52,5 % de A-B et de 52,7 et 47,5 % de D-F (avec dans les deux cas prĂ©dominance des E). Rien ne permettait de distinguer ces ensembles, du point de vue de l’ñge, de la taille ou de la santĂ© des individus rĂ©coltĂ©s. Le nombre des chutes du premier ensemble semble donc dĂ» Ă  des processus rĂ©actionnels trĂšs locaux et qui, au jugĂ©, pourraient tenir Ă  une dessication lĂ©gĂšrement supĂ©rieure (couche de terre moins Ă©paisse et plus sĂšche, les trois ensembles ayant Ă©tĂ© rĂ©coltĂ©s sur des murs retenant le bord infĂ©rieur de prĂ©s).

Sedum album L. Cette espĂšce est comme les prĂ©cĂ©dentes d’une grande variabilitĂ©. Voici la distribution des formes d’insertion sur 2077 rameaux d’individus rĂ©coltĂ©s en dessous de 1800 m dans le Haut-Valais et 908 rameaux observĂ©s entre 1800 et 2200 m :

[Altitude] A I A II B I B II C I C II D E I E II F G
800-1800 m 707 29 8 207 48 26 243 492 263 9 45
1800-2200 m 31 0 1 50 2 2 19 185 602 11 5

Pour le groupe 800-1800 m on a donc 45,7 % d’insertions A-B et 48,4 % de D-F. Au-dessus de 1800 m les insertions sans fente tombent au contraire Ă  9 % et les insertions D-F montent Ă  90 % 28. La rĂ©action est donc juste l’inverse de celle du S. montanum. Par exemple, nous avons comptĂ© sur un espace de 60-70 dm2 Ă  2000 m 302 chutes spontanĂ©es de rameaux secondaires de S. album et sur un mĂȘme espace de 8 × 8 dm 9 chutes pour le S. montanum.

Au-dessus de 1800 m les stations s’échelonnent entre 2 % et 24 % d’insertions A-B et entre 76 et 95 % d’insertions D-F, tandis qu’en dessous de 1800 m on observe de 6 % Ă  73 % d’insertions A-B et de 26 Ă  93 % d’insertions D-F. Voici, Ă  titre de comparaison, la rĂ©partition des stations valaisannes des S. album et montanum 29 ;

[Insertion] [EspĂšce et altitude] ≀ 10 % 11-29 % 30-49 % 50-69 % 70-89 % ≄ 90 %
A-B S. album <1800 m 8(2) 16(4) 28(7) 32(8) 12(3) 4(1)
A-B S. album >1800 m 33(8) 66(4) 0 0 0 0
D-F S. album < 1800 m 4(1) 12(3) 40(10) 24(6) 12(3) 8(2)
D-F S. album > 1800 m 0 0 0 0 50(3) 50(3)
A-B S. montanum > 1800 m 0 28(4) 36(5) 28(4) 7(1) 0
A-B S. montanum > 1800 m 0 0 0 0 80(4) 20(1)
D-F S. montanum > 1800 m 0 14(2) 28(4) 36(5) 21(3) 0
D-F S. montanum > 1800 m 60(3) 40(2) 0 0 0 0

On voit que le S. album est plus variable que le montanum en dessous de 1800 m tout en oscillant autour des mĂȘmes moyennes (moitiĂ©-moitiĂ© pour AB et DF), tandis qu’au-dessus de 1800 m les directions sont divergentes. Mais, dans les deux cas, il semble que les insertions de types A-B prĂ©dominent quand les tiges sont plus Ă©paisses et plus solides, ce qui est le cas des S. montanum d’altitude qui, Ă  2200 m prĂ©sentent de gros rejets rampants radicants jusqu’à 25 cm de l’origine avec tiges principales souvent bien plus grosses que les rameaux secondaires. Par contre, c’est plutĂŽt aux basses altitudes que le S. album donne des exemplaires Ă  grosses et longues tiges, Ă©talĂ©es sur des roches ou des murs avec relativement peu de chutes. Nous avons ainsi relevĂ© aux environs de Veyrier et de Collonges-sous-SalĂšve, ainsi qu’à Monnetier, des stations de 60, 66, 69 et 71,5 % d’insertions A-B (environ 800 rameaux non comptĂ©s dans les statistiques prĂ©cĂ©dentes) et de 25, 26, 33 et 34 % d’insertions D-F (cela n’empĂȘche pas qu’en des stations voisines on trouve aussi sur 500 autres rameaux 27,5 Ă  38 % d’insertions A-B et 57 Ă  72,5 % d’insertions D-F). En altitude, par contre, le S. album prĂ©sente ordinairement des tiges minces et plus courtes, et des rejets rampants pouvant se sĂ©parer comme les rameaux, mais linĂ©airement et avec parfois des segmentations proprement dites (fig. 40 dont la partie b reprĂ©sente une segmentation sur le rameau secondaire lui-mĂȘme).

Fig. 40

Nous avons en outre observĂ© une situation instructive oĂč les rĂ©actions des S. album et montanum se sont montrĂ©es entiĂšrement convergentes. Il s’agissait lĂ  (900 m) d’un mur en plein soleil, couvert d’une mousse Ă©paisse, de telle sorte que seules les feuilles des Sedum Ă©taient visibles, les tiges, les rejets rampants et les points d’insertion des rameaux demeurant cachĂ©s par la mousse. Or, en ces conditions le S. album a donnĂ© 70 % d’insertions A-B et 12 % de D-F (11 % de types C et 6 % G) et le S. montanum 80 % d’insertions A-B et 10 % de D-F (5 % de types C et de G). Il semble donc que, immobilisĂ©s par la mousse et en partie privĂ©s de lumiĂšre, ces exemplaires aient rĂ©agi dans le cas des deux espĂšces par une prĂ©dominance des sĂ©parations linĂ©aires (racines et rejets) sur les sĂ©parations orthogonales, Ă  la maniĂšre des Sedum de catĂ©gorie IV.

En bref, le S. album prĂ©sente une variabilitĂ© qui s’étend des catĂ©gories IV B Ă  VI A. En situations normales il est bien reprĂ©sentatif des rĂ©actions de la catĂ©gorie V B mais en plus variables. En conditions exceptionnelles (comme celle de la mousse), il rĂ©agit comme dans la catĂ©gorie IV B, par prĂ©dominance des sĂ©parations linĂ©aires. En altitude par contre, il rĂ©agit comme en VI A avec renforcement des sĂ©parations Ă  la fois orthogonales et linĂ©aires (ces derniĂšres surtout sur les rejets rampants mais aussi sur les racines, qui prĂ©sentent tous les modes de sĂ©paration dĂ©crits jusqu’ici au niveau hypogĂ©). La diffĂ©rence essentielle qui sĂ©pare cette espĂšce du S. montanum en altitude tient donc, d’une part, Ă  sa plasticitĂ© lĂ©gĂšrement supĂ©rieure, mais surtout d’autre part, au fait que S. montanum dĂ©veloppe curieusement des plantes individuellement plus robustes vers 2000 m, avec de grosses et longues tiges rampantes : d’oĂč une prĂ©dominance nette des sĂ©parations linĂ©aires et donc une rĂ©gression vers la catĂ©gorie IV B.

En effet, plus le S. album s’élĂšve en altitude et plus il se prĂ©sente sous la forme de petites plantes rampantes, dont la taille des nombreuses tiges et des feuilles ne dĂ©passe guĂšre celle du S. atratum. À la Rote Kuh, par exemple, on trouve le S. album jusqu’à 2300 m avec S. atratum, Artemisia taxa, Silene acaulis et Saxifrage oppositifolia, et ses touffes prĂ©sentent alors une taille minuscule et de trĂšs nombreuses chutes.

Notons en outre que dĂšs 1500-1700 m, et de plus en plus Ă  partir de 1900-2000 m, ces Sedum album appartiennent Ă  la var. murale, cette forme souvent cultivĂ©e a Ă©tĂ© trouvĂ©e par Priszter Ă  l’état spontanĂ© en Hongrie et sa distribution y coĂŻncide avec celle d’exemplaires reçus de Mlle Erkova au Jardin alpin du MusĂ©um Ă  Paris (voir le tableau IV).

§ 12. Catégorie VI : rameaux stériles et rejets rampants avec forte représentation des séparations linéaires et axillaires. Sous-catégorie VI A : pas de segmentation systématique des tiges

Cet ensemble VI, est formĂ© d’espĂšces qui atteignent environ 90 % de types D-F d’insertions et peuvent par consĂ©quent ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme se prĂ©parant systĂ©matiquement Ă  la chute des rameaux stĂ©riles, qui devient effectivement trĂšs frĂ©quente grĂące Ă  cette anticipation morphogĂ©nĂ©tique. Ce caractĂšre est commun aux catĂ©gories VI et VII, mais leur diffĂ©rence est la suivante : en la catĂ©gorie VII cette sĂ©paration des rameaux aĂ©riens ne s’accompagne plus d’une coupure des tiges au niveau des rejets rampants (VII A) et marque mĂȘme une forte rĂ©gression dans la formation de rejets radicants (VII B), de telle sorte que le systĂšme des chutes aĂ©riennes perd finalement tout contact avec les incitations au niveau du sol ; la catĂ©gorie VI conserve au contraire Ă©troitement ce contact grĂące aux processus qui caractĂ©risent ces rejets rampants et radicants. En effet, non seulement les espĂšces de cet ensemble VI prĂ©sentent un grand foisonnement de tels rejets, mais encore les tiges rampantes donnent lieu Ă  des sĂ©parations et coupures systĂ©matiques, soit par segmentation proprement dite soit par amincissement et dessication, de telle sorte que la chute des rameaux aĂ©riens fait encore partie d’un comportement d’ensemble intĂ©ressant toutes les rĂ©gions de la plante.

Pour faciliter l’analyse, nous subdiviserons, d’un tel point de vue, cette catĂ©gorie VI en deux sous-catĂ©gories VI A et VI B. La sous-classe VI A ne comprend que des espĂšces dont les sĂ©parations de tiges, quoique systĂ©matiques, s’effectuent surtout par dessication et nĂ©crose locale : S. amplexicaule, alpestre, micranthum, lydium, ternatum, etc. La sous-classe VI B comprend par contre des espĂšces dont les tiges mĂȘmes sont segmentĂ©es, par « segmentation de sĂ©paration » avec rainures plus ou moins profondes marquant les frontiĂšres entre les segments et correspondant aux modes D, E et F d’insertions : tels sont les S. dasyphyllum, sarmentosum, lineare, divergens, stoloniferum, etc.

Les espÚces qui suivent ne présentent donc pas de tiges segmentées à proprement parler, mais donnent lieu à des séparations linéaires à peu prÚs aussi fréquentes que dans le groupe VI B (2) au niveau des rejets rampants primaires ou secondaires, par coupures nettes ou nécrose aprÚs dessication et amincissement.

Voir le tableau V. Remarques :

Le S. Stahlii peut devenir subligneux ; en ce cas les formes d’insertions A-B augmentent et ce Sedum tend alors vers la catĂ©gorie V. Il n’en perd pas moins ses feuilles pour autant, qui bourgeonnent sitĂŽt tombĂ©es sur le sol : J. A. Yarbrough, qui a Ă©tudiĂ© ce phĂ©nomĂšne (1936) l’attribue Ă  un effet de rĂ©gĂ©nĂ©ration.

Le S. micranthum est bien distinct du type album. Le S. athoum Boiss. semble une variété de (ou voisine de) micranthum. Quelques rameaux nous ont donné 1 A I, 3 D, 12 E I et 4 E II.

Les insertions E du S. rosulatum (de l’Himalaya) ne sont pas toujours trĂšs typiques et Ă  l’état jeune ne prĂ©sentent qu’un rĂ©trĂ©cissement lĂ©ger qui augmente avec l’ñge. Nombreuses chutes et quelques sĂ©parations linĂ©aires.

Le S. alpestre est plus commun au Valais qu’on ne le dit, mais souvent trĂšs localisĂ©. Il descend jusqu’à 1470 m au Bietschtal.

Les S. lydium et glaucum fournissent de nombreuses chutes de rameaux et sĂ©parations linĂ©aires. Le S. borissovae (d’Ukraine) Ă©galement.

Le S. amplexicaule DC. est intĂ©ressant par son comportement trĂšs rĂ©gulier en Ă©té : sitĂŽt les chaleurs venues il semble se dessĂ©cher, sauf les tiges florifĂšres, ses feuilles s’appliquent contre la tige et jaunissent tout en s’imbriquant Ă©troitement au lieu de tomber. Il en rĂ©sulte une sorte de tubercule Ă©cailleux, brunĂątre ou jaunĂątre et d’apparence sĂšche, Ă  l’extrĂ©mitĂ© des tiges et rameaux, qui s’amincissent eux-mĂȘmes en produisant souvent des sĂ©parations linĂ©aires par dessication. La plante semble ainsi perdue, en particulier les segments sĂ©parĂ©s linĂ©airement (fig. 41), mais le tout se ranime en automne, les segments discontinus et leurs tubercules ont pris racines et ceux-ci se couvrent eux-mĂȘmes de jeunes feuilles. Quant aux liaisons orthogonales, elles donnent Ă©galement lieu Ă  des sĂ©parations (nombreuses chutes) et correspondent aux modes d’adhĂ©sion indiquĂ©s au tableau IV (sur 250 rameaux).

 

Tableau V. Catégorie VI A

[EspÚce] A I A II B I B II C I C II D E I E II F G A-B D-F N
S. stahlii Sol. 10 0 0 6 0 0 14 32 18 0 0 20 80 80
S. album L. subsp. micranthum Bart. var. chloroticum Praeg. 7 1 0 9 0 2 18 172 9 2 3 8 91 223
S. rosulatum Edgw. 3 0 1 2 0 0 26 34 0 0 0 9 91 66
S. alpestre Vill. 7 1 0 3 0 0 22 260 112 5 12 2,6 94,5 422
S. pallidum M. Bieb. 10 1 0 1 3 2 13 36 24 7 3 12 80 100
S. lydium Boiss. 2 0 0 0 0 0 31 27 20 0 0 2,5 97,5 80
S. lydium Boiss. var. glaucum 7 0 0 5 0 0 36 57 90 3 2 6 92 200
S. kostovii Stef. 3 0 0 1 0 2 14 39 16 0 0 5 92 75
S. borissovae Balk. 3 0 0 0 0 0 11 44 20 2 0 4 96 80
S. stribrnyi Vel. 4 0 0 3 0 0 9 32 35 0 0 9 91 83
S. sartorianum Boiss. 1 0 1 0 0 0 4 35 9 0 0 4 96 50
S. amplexicaule DC. 18 5 0 2 0 1 50 63 108 2 1 10 89 250
S. oreganum Nutt. 8 1 0 6 0 4 52 77 119 30 3 5 93 300
S. oreganense Wats. 8 0 5 0 1 0 10 54 31 1 0 12 87 110
S. nevii Gray 6 0 0 2 0 0 5 28 15 4 0 13 86 60
S. potosinum Rose 3 0 0 3 0 0 6 81 25 1 1 5 94 120
S. guatemalense Hemsl. 6 0 0 4 0 0 8 30 19 3 4 13 81 74
S. polytrichoides Hemsl. 8 0 0 0 0 0 8 48 12 4 0 10 90 80
S. oryzifolium Mak. 8 0 0 0 0 0 5 15 12 0 0 20 80 40
S. chauveaudii Hamet 1 0 0 3 0 0 3 9 3 1 0 20 80 20
S. ambiflorum Claus. 2 0 0 1 0 0 2 21 3 0 1 10 86 30
S. nagasakianum Hamet 1 0 0 1 1 0 4 38 13 2 0 3 95 60
S. longipes Rose 0 0 0 1 0 0 2 27 0 0 0 4 94 30
S. longipes Rose var. rosulare 2 0 0 1 0 0 4 45 0 2 1 5 92 55
S. rupicolum Claus. 2 0 0 1 0 0 5 39 1 1 1 6 92 50
S. gypsicolum Boiss. & Reut. 3 0 0 2 0 0 7 27 16 2 0 9 91 57
S. diffusum Wats. 1 0 0 0 0 0 3 11 3 1 1 5 90 20
Moyennes 8,5 89,6

Le S. guatemalense donne lieu Ă  de nombreuses chutes de feuilles avec bourgeonnement. TrĂšs rampant, il donne peu de sĂ©parations linĂ©aires, mais les rameaux dressĂ©s issus des tiges couchĂ©es s’enracinent et se dĂ©tachent par passage des insertions E à F et à G. Il arrive aussi qu’il y ait passage direct des modes A Ă  G (voir la fig. 42).

Fig. 41 — Tubercule Ă©cailleux d’apparence sĂšche avec son segment de la tige nĂ©crosĂ©e
Fig. 42

Le S. rupicolum des rochers siliceux de Washington est à tiges trÚs longues, rampantes et radicantes.

Le S. stribrnyi indiqué dans le tableau provient de Macédoine. De nombreux bourgeons et petits rameaux se détachent lors de chaque manipulation. Mais M. Priszter se demande, en attendant une révision générale des Sedum balkaniques que nous attendons de son talent, si ces formes de Macédoine ne sont pas à rattacher au S. sartorianum Boiss., le vrai S. stribrnyi étant alors la forme plus grande et non rampante que nous retrouverons dans la catégorie VII.

§ 12 bis. Le classement des espÚces asiatiques (Sedum alfredii, bulbiferum, japonicum et leucocarpum) dans les catégories IV B-VI A

Les formes asiatiques courantes dont nous parlerons sous VI B (S. sarmentosum et lineare) sont remarquables par le fait que les insertions A-B ne s’y rencontrent guĂšre qu’au dĂ©but de la croissance et qu’ensuite on assiste Ă  d’innombrables sĂ©parations sur le mode E et Ă  d’aussi nombreuses sĂ©parations linĂ©aires dues aux segmentations des tiges et aboutissant souvent chez le S. lineare Ă  une rupture gĂ©nĂ©rale de toutes les tiges, dĂšs leur point d’origine, qui tombent au hasard et s’enracinent dans la suite. Il semble que ce mĂ©lange de sĂ©parations axillaires (E-F) et linĂ©aires corresponde Ă  une tendance assez gĂ©nĂ©rale chez certaines espĂšces asiatiques, mĂȘme sans que leurs tiges soient rĂ©guliĂšrement segmentĂ©es, ce qui conduirait sans plus Ă  les classer dans la catĂ©gorie VI A. Mais un examen attentif de nombreuses plantes de S. alfredii, bulbiferum, japonicum et leucocarpum nous a montrĂ© que la situation n’est pas si simple et qu’elle dĂ©pend sous des formes variables de l’état de vigueur et de dĂ©veloppement plus ou moins normal des touffes cultivĂ©es, mĂȘme en plein air. À faire les comparaisons, on constate, en effet, qu’il existe deux stratĂ©gies extrĂȘmes, avec toutes sortes de fluctuations : (1) le S. alfredii se comporte lors de tailles moyennes (et feuilles relativement flexibles) comme un sarmentosum, avec coupures multiples de tiges (nĂ©croses ou coupures nettes) et nombreuses chutes de rameaux, tandis que de gros exemplaires de taille double, Ă  feuilles Ă©paisses et rĂ©sistantes et Ă  grosses tiges solides donnent une distribution de type V A. (2) Le S. japonicum au contraire, est du type V B en conditions moyennes et VI A en plein dĂ©veloppement. Il y a donc lĂ  des variations rĂ©actionnelles d’un certain intĂ©rĂȘt, plus comparables Ă  celles des S. album et montanum Ă©tudiĂ©s au paragraphe 11 qu’aux variations des S. griseum, retusum, oaxacanum, etc. lors des passages de la chambre en plein air ou l’inverse. Mais comme il faudrait ici travailler sur les terrains d’origine de ces espĂšces et non pas en culture Ă  GenĂšve, nous ne savons pas oĂč les classer quant Ă  leurs types dominants et nous nous bornerons Ă  transcrire ici les observations faites :

Sedum alfredii Hance. Quelques boutures ramenĂ©es de Berkeley (Californie) en mars 1964 ont prospĂ©rĂ© en chambre et en plein air, mais avec une taille moyenne, des feuilles relativement flexibles et de nombreuses segmentations de tiges. Certaines des plantes obtenues ont passĂ© l’hiver en chambre, d’autres en plein air et en octobre 1965 nous trouvons encore en plein air plusieurs pots de cette mĂȘme forme de grandeur moyenne. Sur 65 rameaux nous avons 2 B II, 4 D, 54 E I et 5 E II, soit 3 % d’insertions A-B (aucun A I) et 97 % d’insertion D-F avec prĂ©dominance nette des E. Les tiges rampantes donnent lieu Ă  de multiples sĂ©parations, par nĂ©croses ou coupures nettes. Il s’agit donc nettement d’une distribution de catĂ©gorie VI A tendant vers VI B. Par contre, en des pots situĂ©s juste Ă  cĂŽtĂ© des prĂ©cĂ©dents et enterrĂ©s comme eux (mĂȘme terre noire avec un peu de sable et de tourbe), a crĂ» un certain nombre de plantes Ă  grosses tiges, Ă  feuilles plus grandes et trĂšs charnues, de taille gĂ©nĂ©rale Ă  peu prĂšs double, qui ont donnĂ© sur 50 rameaux 39 A I, 1 A II, 1 C II, 6 D et 3 E I.

Un des rameaux Ă  insertion E I Ă©tait un bourgeon, tombĂ© rapidement. Lors de manipulations pour les relever il arrive que des tiges se cassent accidentellement, mais de façon nette (quoique sans segmentations). Aucune trace de nĂ©crose comme chez les exemplaires prĂ©cĂ©dents. Cette distribution est donc assez clairement de catĂ©gorie IV B (80 % d’insertions A-B et 18 % de D-F), ce qui donne Ă  penser qu’on doit pouvoir trouver des variations de catĂ©gories IV A, V A et B et VI A selon les milieux et les possibilitĂ©s rĂ©actionnelles des individus, Ă  moins qu’il s’agisse de deux variĂ©tĂ©s comme chez les S. spurium et ibericum.

Sedum bulbiferum Mak. La situation de cette intĂ©ressante espĂšce, que Fröderström considĂšre comme une variĂ©tĂ© de l’alfredii, est encore plus complexe Ă  cause de la formation de bulbilles ou plus prĂ©cisĂ©ment de jeunes rameaux caulinaires comparables, mais en plus systĂ©matique, Ă  ceux du S. hillebrandii d’Europe orientale.

On peut alors distinguer trois formes de distributions, mais qui tiennent moins Ă  la plus ou moins grande taille de la plante adulte, comme on vient de le voir dans le cas du S. alfredii type, qu’à des stades de dĂ©veloppement.

En cours de croissance et avant la formation des bulbilles, on trouve une distribution de catĂ©gorie IV B : 19 A I, 2 A II, 3 B II et 2 E I, soit 75 % d’insertions A-B et 25 % de D-E avec 2 D pour 1 E. Par contre au moment de la chute des bourgeons caulinaires on observe une distribution de catĂ©gorie VI A : 6 A I, 3 D, 24 E I 7 E II et 3 F. Les bubillles tombĂ©es au sol sont de type E I ou E II.

Enfin il arrive que des exemplaires chargĂ©s de bulbilles sĂšchent aprĂšs la floraison et prĂ©sentent alors l’allure de Sedum annuels, sauf qu’elles ont produit en plus ces petits bourgeons stĂ©riles chargĂ©s de la reproduction vĂ©gĂ©tative de cette espĂšce ou sous-espĂšce : en ce cas on retrouve les multiples insertions A I, A II ou E II de la premiĂšre distribution.

Sedum japonicum Sieb. et var. Senanense Mak. Cette espĂšce asiatique est extrĂȘmement variable et ressemble Ă  cet Ă©gard au S. album. Les variations que nous avons notĂ©es tiennent sans doute Ă  la fois au stade de dĂ©veloppement des touffes examinĂ©es, comme pour la derniĂšre espĂšce, et Ă  la vigueur des plantes, comme pour le S. alfredii. Mais dans le cas particulier, les exemplaires les plus prospĂšres s’engagent dans la direction de la catĂ©gorie VI A, tandis qu’on a vu l’inverse pour le S. alfredii (contradiction qui ne saurait plus nous Ă©tonner depuis ce que nous ont montrĂ© les S. album et montanum).

Lors de la premiĂšre annĂ©e de nos cultures (jusqu’à la derniĂšre pour une partie d’entre elles), nous trouvons une distribution de forme V B peu nette (voisine de V A). Les jeunes pousses fournissent des insertions qui ressemblent aux formes A II frĂ©quentes chez les espĂšces annuelles, mais qui se transforment rapidement en formes D et E. On observe de longues tiges flexibles, rampantes et radicantes, avec un foisonnement de rameaux secondaires dressĂ©s et une certaine frĂ©quence de sĂ©parations linĂ©aires par nĂ©crose, qui n’excluent pas, d’ailleurs, les chutes frĂ©quentes de rameaux et bourgeons. On trouve mĂȘme des tiges de 8 Ă  10 rameaux entiĂšrement sĂšches sauf un ou deux rameaux bien vivants mais reliĂ©s Ă  la tige par des filaments nĂ©crosĂ©s, ou encore des tiges sĂšches dont l’extrĂ©mitĂ© reste verte. Sur 200 rameaux nous avons 60 A I, 15 E I, 15 E II, 2 C II, 46 D, 30 E I, 16 E II, 10 Fet 6 G, soit 45 % d’insertions A-B et 51 % de D-F (catĂ©gorie V B).

Par contre l’annĂ©e suivante des individus bien dĂ©veloppĂ©s, avec beaucoup moins de nĂ©croses ont donnĂ© sur 80 rameaux : 3 A I, 6 D, 39 E I, 30 E II et 2 F, soit 4 % d’insertions A-B et 96 % de D-F (surtout E), ce qui est une distribution typique de la catĂ©gorie VI A.

Sedum leucocarpum Franch. (= Sedum variicolor Praeger). Cette autre espĂšce asiatique a fourni une Ă©volution analogue Ă  la prĂ©cĂ©dente. Ses tiges en partie ligneuses prĂ©sentent quelques segmentations irrĂ©guliĂšres et de nombreuses coupures linĂ©aires. Comme l’a remarquĂ© Praeger, une partie des feuilles tombent en automne et il pousse de nouveaux bourgeons Ă  partir de la racine et sur les tiges rampantes ou dressĂ©es. Nous avons trouvĂ© en octobre 1964 sur 60 rameaux 20 A I, 8 D, 22 E I et 10 E II, soit 33 % d’insertions A-B et 66 % de D-E (catĂ©gorie V B).

En janvier 1965 quelques plantes rentrĂ©es en chambre depuis 3 mois ont donnĂ© sur 40 rameaux environ les mĂȘmes proportions : ⅓ contre ⅔ et 1 D pour 4 E. Par contre les individus demeurĂ©s en plein air (avec gel jusqu’à −12°) ont prĂ©sentĂ© une distribution de catĂ©gorie VI A. En octobre 1965 nous trouvons sur l’ensemble de nos cultures 5 A I, 2 A II, 4 C II, 11 D, 76 E I, 48 E II et 4 F, soit 3 % d’insertions A-B et 92 % de D-F (catĂ©gorie VI A).

§ 13. Catégorie VI : forte représentation des séparations linéaires et axillaires. Sous-catégorie VI B : nombreuses segmentations de séparation

Les espĂšces qui suivent ne prĂ©sentent pas toutes des segmentations de croissance (c’est cependant le cas des S. sarmentosum et lineare, etc.) mais d’abondantes segmentations de sĂ©paration donnant lieu Ă  des cassures.

Voir le tableau VI. Remarques :

Le S. montregalense Balb. 1804 (cruciatum Desf. 1829), dont nous devons de beaux exemplaires des PyrĂ©nĂ©es au professeur Cl. Favarger prĂ©sentent des segmentations de sĂ©paration qui donnent lieu Ă  de nombreuses cassures : nous en avons compté 44 sur quelques touffes portant 242 rameaux, et ces cassures affectent aussi bien les rameaux stĂ©riles, mĂȘme prĂȘts Ă  tomber (fig. 43b) que les tiges primaires. Il y a souvent aussi sĂ©parations par amincissement et dessication. Les formes E d’insertion sont malaisĂ©es Ă  distinguer les formes D ; dans les cas classĂ©s E il y a toujours rĂ©trĂ©cissement, mais souvent sans le renflement qui l’accompagne Ă  l’ordinaire au dĂ©but du rameau.

Fig. 43
Fig. 44

Le S. dasyphyllum abonde en sĂ©parations linĂ©aires au niveau des racines (qui fournissent par ailleurs des travĂ©es) et surtout Ă  celui des rejets rampants. L’originalitĂ© du S. dasyphyllum est Ă  cet Ă©gard la frĂ©quence des tiges primaires et secondaires segmentĂ©es, non pas seulement par des « segments de croissance » au sens que nous avons dĂ©fini pour le S. spurium (fig. 37) mais Ă  celui des « segments de sĂ©paration » (fig. 38). Or, tous deux existent chez dasyphyllum, mais distribuĂ©s trĂšs irrĂ©guliĂšrement avec possibilitĂ© ou rĂ©alisation frĂ©quente de cassures aux points frontiĂšres. La figure 44 reprĂ©sente une combinaison observĂ©e avec une tige principale T sur laquelle on voit deux dĂ©buts de segmentation S. Il s’y greffe trois rameaux secondaires R1-R3, dont le troisiĂšme est fortement segmentĂ© par des segments de croissance (fente aux points d’insertion des feuilles et cassure en F) et par des segments de sĂ©paration (rainures en Ra).

Tableau VI. Catégorie VI B
[EspÚce] A 1 A II B I B II C I C II D E I E II F G A-B D-F N
S. montregalense Balb. 7 7 0 6 0 0 62 100 65 2 0 5,4 94,6 242
S. dasyphyllum L. 26 0 0 7 0 5 25 201 122 8 6 8 89 400
S. dasyphyllum L. var. SĂŒndermannii Praeg. 3 0 0 0 0 0 3 18 15 0 0 8 92 39
S. sarmentosum Bunge 4 0 0 2 0 0 8 110 20 30 0 4 96 174
S. lineare Thumb. 3 0 0 0 0 0 10 48 37 2 0 3 97 100
S. mexicanum Brit. 13 0 0 4 0 0 14 115 48 4 2 8,5 90,5 200
S. debile Wats. 4 2 0 0 0 0 22 64 14 0 0 6 94 106
S. stoloniferum Gmel. 1 3 0 3 0 0 9 93 7 3 1 6 93 120
S. divergens Wats. 2 0 2 4 0 3 9 51 45 12 9 6 85 137
S. makinoi Max. 2 0 0 1 0 0 4 50 26 2 0 4 96 85
S. ternatum Mich. 5 0 0 2 0 0 7 30 18 18 0 9 91 80
S. rhodocarpum Rose 2 0 0 0 0 0 2 29 13 4 0 4 96 50
Moyennes : 6 92

 

Ces fentes et rainures prĂ©sentent elles-mĂȘmes, bien qu’il s’agisse de sĂ©parations linĂ©aires, des modes de jonction semblables aux modes d’insertion des rameaux : formes A II (simples rainures), D (fentes circulaires), E (fentes avec rĂ©trĂ©cissement) et F (dĂ©but de cassure).

À ces modes de sĂ©paration dĂ©jĂ  nombreux et abondamment rĂ©alisĂ©s s’ajoute chez le dasyphyllum une chute continuelle de feuilles, comme dans le cas bien connu du S. stahlii : or, ces feuilles bourgeonnent fort bien et il nous est arrivĂ© d’obtenir 17 plantules pour 17 feuilles. On se demande pourquoi le S. dasyphyllum n’est donc pas plus rĂ©pandu. La raison (et du mĂȘme coup peut-ĂȘtre la raison de son abondante reproduction vĂ©gĂ©tative) en est sans doute qu’il est trĂšs fragile et facilement Ă©touffĂ© par n’importe quel concurrent, d’oĂč, entre autres, ses habitudes rupicoles. Mais quand on lui laisse une place convenable, mĂȘme en pleine terre, il foisonne trĂšs rapidement, quitte Ă  disparaĂźtre avec le retour des mauvaises herbes.

La var. glanduliferum que nous avons reçue de l’Anti-Atlas (Maroc) est plus grosse et mieux fournie en feuilles, et semble appartenir aussi Ă  la catĂ©gorie VI B.

Le S. sarmentosum, curieuse espĂšce chinoise, bat sans doute, avec son proche parent le S. lineare, tous les records de la frĂ©quence des sĂ©parations de type D-G aussi bien que des sĂ©parations linĂ©aires, parce qu’il est segmentĂ© en toutes ses parties et que, ses tiges Ă©tant toutes rampantes, du moins initialement, il ne se rĂ©pand guĂšre sur le sol qu’en se cassant sans cesse : il est, par exemple, impossible d’en transplanter une touffe sans provoquer une sĂ©rie de coupures. Seules les grandes plantes enracinĂ©es dans des fissures et Ă  tiges pendantes conservent leurs tiges principales sans cassures Ă  l’origine, mais elles n’en perdent pas moins pour autant leurs rameaux secondaires, qui glissent alors le long des pentes. Voici (fig. 45) un exemple de cette structuration :

Fig. 45

la tige Ti sort de ses racines en produisant dĂšs le dĂ©part un rameau secondaire R insĂ©rĂ© sur le mode E : dĂšs le premier segment de croissance S il y a cassure (SC) mais sans rupture totale ; suivent des segments de sĂ©paration E’ reliĂ©s sur le mode E (rĂ©trĂ©cissement et fente comme au point d’insertion), et dĂšs la seconde fente sort un rameau tertiaire R’ (insertion E) ; puis suivent des segments de croissance, avec nouvelle cassure en SC’ et nouvelle fente de forme E en SE (et racine Ă  ce segment).

Le comportement du S. lineare est le mĂȘme mais avec un peu plus d’insertions D. Au dĂ©but de nos cultures, nous avions l’impression d’un Ă©chec systĂ©matique parce que les tiges se coupaient au niveau des racines et que les rameaux secondaires demeuraient peu sur les tiges primaires. Mais les unes comme les autres ne s’en portaient pas plus mal et nous avons fini par avoir pendant les Ă©tĂ©s quelques plantes stables, pour ainsi dire « provisoirement enracinĂ©es », leur dĂ©veloppement se continuant tant par coupures que par croissance. En hiver les tiges coupĂ©es demeurent souvent sur le sol, sans feuilles ni racines, puis prospĂšrent au printemps.

Chez le S. mexicanum Brit., on retrouve un grand nombre de segmentations de croissance et de séparation, avec cassures multiples et reprises surprenantes de segments de tiges en voie de dessication.

§ 14. Catégorie VII : Prédominance des séparations axillaires

Cette derniĂšre catĂ©gorie est celle dans laquelle la chute des rameaux secondaires aĂ©riens l’emporte rĂ©solument sur les sĂ©parations linĂ©aires. La plupart de ces espĂšces ont un habitus dressĂ©, comme les S. nicaense, stenopetalum (Syn. S. douglasii), lanceolatum, multiceps, etc. D’autres restent en partie couchĂ©s comme le S. spathulifolium, mais avec sĂ©parations axillaires dominant de beaucoup les sĂ©parations linĂ©aires. Parmi les dressĂ©s, certains prĂ©sentent encore une part de rejets radicants, mais d’autres de moins en moins. Ces faits montrent qu’il existe naturellement des intermĂ©diaires entre les catĂ©gories VI et VII et que toute coupure demeure artificielle : il n’en reste pas moins que, en dĂ©finissant cette catĂ©gorie par une prĂ©dominance croissante des sĂ©parations axillaires, on se rĂ©fĂšre Ă  un caractĂšre observable, qui est le nombre Ă©levĂ© des chutes spontanĂ©es de rameaux. D’autre part, l’existence d’intermĂ©diaires parle en faveur de l’hypothĂšse que nous dĂ©fendrons dans la suite : celle d’un transfert des processus de sĂ©paration, conduisant des niveaux hypogĂ©s ou Ă©pigĂ©rampants aux niveaux strictement aĂ©riens.

Voir le tableau VII. Remarques :

Le S. spathulifolium fait la transition entre les catĂ©gories VI A et VII : il s’étale sur le sol en rameaux rampants et parfois radicants ou se dresse par rameaux individuels ou en faisceaux Ă  formes de parasols. NĂ©anmoins il y a peu de sĂ©parations linĂ©aires tant sont frĂ©quentes les chutes des rameaux eux-mĂȘmes.

Le S. pruinatum est rarement reprĂ©sentĂ© correctement dans les jardins botaniques. Les exemplaires que M. Priszter a bien voulu me remettre ne sont pas trĂšs typiques quant Ă  leur inflorescence (trois rameaux florifĂšres, tiges filiformes, peu garnies sauf aux extrĂ©mitĂ©s). La distribution des insertions est nettement de catĂ©gorie VII, et malgrĂ© l’habitus en partie rampant je n’ai guĂšre notĂ© de sĂ©parations linĂ©aires. On se trouve donc, comme pour l’espĂšce prĂ©cĂ©dente, en prĂ©sence d’une situation intermĂ©diaire entre les catĂ©gories VI A et VII.

Tableau VII. Catégorie VII

[EspÚce] A I A II B I B II C I C II D E I E II F G A-B D-F N
S. spathulifolium Hook. 2 0 0 0 0 0 4 51 60 9 4 1,5 95 130
S. pruinatum Brot. 3 0 0 0 0 0 3 30 24 0 0 5 95 60
S. multicaule Wall. 2 0 0 3 0 0 2 31 12 0 0 10 90 50
S. nicaeense All. 15 0 1 6 2 20 40 478 126 49 13 3 92 750
S. stenopetalum Pursh (douglassii Hook.) 4 0 0 1 0 0 10 68 15 12 0 4 96 110
S. stenopetalum P. subsp. radiatum Wats. 2 0 0 0 0 0 4 36 18 0 0 3 96 60
S. lanceolatum Torr. (stenopetalum auct.) 1 0 0 0 0 0 3 42 4 0 0 2 98 50
S. stribrnyi Vel. f. major 0 0 0 3 0 0 3 31 12 0 1 6 94 50
S. treleasii Rose 2 0 0 2 0 0 2 32 11 1 0 8 92 50
S. chursilianum 2 0 0 0 1 1 4 13 0 0 0 5 81 21
S. multiceps Coss. et Dur. 4 0 0 2 1 3 6 72 0 0 2 7 86 90
Moyennes : 4 92

Le S. multicaule Wall, de l’Himalaya, que nous devons au Jardin botanique de Nainital dans les Indes, fait la transition entre les catĂ©gories VI B et VII (par opposition aux prĂ©cĂ©dents, intermĂ©diaires entre VI A et VII). De la sous-catĂ©gorie VI B il prĂ©sente, en effet, certaines semi-segmentations, non pas tout le long des tiges, mais Ă  l’origine des principales, pouvant aller jusqu’à quelques sĂ©parations linĂ©aires, mais peu frĂ©quentes. Quant aux rameaux secondaires, ils sont typiques de la catĂ©gorie VII par leur position dressĂ©e.

Sedum nicaeense All. (syn. S. altissimum Poir., sediforme Jac.). Cette espÚce, si voisine des S. anopetalum, reflexum, etc., présente des réactions sensiblement différentes au point de vue des modes de séparation.

Pour ce qui est, d’abord des sĂ©parations linĂ©aires, nous n’en avons pas observĂ© de nettes, sur des centaines d’individus examinĂ©s. Certes, les tiges principales et rameaux secondaires sont frĂ©quemment Ă©talĂ©s sur le sol, mais parce que leur flexibilitĂ© les empĂȘche de maintenir dressĂ© plus d’un certain poids de feuilles charnues : seulement cette position couchĂ©e ne signifie pas qu’il s’agisse de rejets rampants au sens des stolons ou rejets radicants. Il est, en effet, relativement rare de trouver des tiges ou rameaux couchĂ©s de Nicaeense pourvus de racines adventives quand ils ne sont pas dĂ©jĂ  sĂ©parĂ©s (par contre il va de soi que les rameaux tombĂ©s poussent immĂ©diatement leurs racines adventives, non pas nĂ©cessairement, et mĂȘme rarement, Ă  leur extrĂ©mitĂ© mais sur tout leur parcours). Nous avons cependant observĂ© quelques cas oĂč un rameau couchĂ© et non encore sĂ©parĂ© se munissait dĂ©jĂ  de racines : or, en ces cas, la sĂ©paration qui a suivi n’a pas Ă©tĂ© linĂ©aire, mais bien axillaire (donc localisĂ©e au point de l’insertion elle-mĂȘme et non pas sur le parcours).

ComparĂ© aux Sedum reflexum, anopetalum et montanum dont les tiges et rameaux couchĂ©s et non sĂ©parĂ©s (y compris ceux qui prĂ©sentent des modes d’insertion A-B, sans distinction de frĂ©quence avec les modes D-G) sont ordinairement couverts de racines adventives, le Sedum nicaeense doit donc ĂȘtre considĂ©rĂ© comme ignorant tout mode linĂ©aire de sĂ©paration au niveau du sol.

Quant Ă  ses racines, on trouve, en dĂ©terrant au hasard les plus grosses plantes dans la nature (les exemples suivants proviennent de la Sainte-Victoire prĂšs d’Aix), deux sortes de dispositifs : (1) les premiers proviennent soit d’une graine, soit d’un bourgeon tombĂ© jeune et sont caractĂ©risĂ©s par un nƓud de fibres (N sur la fig. 46) dont certaines sont trĂšs longues (F sur la fig. 46 s’enfonce jusqu’à 38 cm tandis que les tiges Ă©pigĂ©es n’atteignent que 15-20 cm). De ces fibres sortent les tiges dont certaines sont tombĂ©es en se sĂ©parant dĂšs la base (S) et en laissant un cratĂšre tĂ©moignant d’une forme E d’insertion, et dont d’autres ont perdu, peu au-dessus de leur point d’origine, des rameaux secondaires par sĂ©paration identique (S’). Un moignon dirigĂ© vers le bas (et non pas vers le haut comme les tiges prĂ©cĂ©dentes) semble correspondre Ă  une ancienne travĂ©e (voir T sur la fig. 46), car, juste Ă  cĂŽtĂ© de cette travĂ©e T et entre les filaments des racines, nous avons trouvĂ© une plantule de 4 cm de haut, dont les radicelles prolongeaient directement la tige et qui portait dans la rĂ©gion intermĂ©diaire entre ces racines et cette tige un petit disque de sĂ©paration correspondant au moignon T.

Fig. 46

Pour ce qui est maintenant de ces formes de liaisons axillaires, les rĂ©actions du Sedum nicaeense sont remarquables par leur rĂ©gularitĂ©, comparĂ©e Ă  la variabilitĂ© des S. reflexum, anopetalum, montanum et elegans : sur 750 rameaux 30 d’exemplaires recueillis Ă  Aix-en-Provence, Ă  Marseille, en Vaucluse, aux BalĂ©ares, au Portugal, au Maroc et en GrĂšce (Parnasse) ou encore cultivĂ©s Ă  GenĂšve et au Valais, nous trouvons que les insertions sans fente (A-B) atteignent le 2,9 % seulement, les fentes partielles (C) le 2,9 %, les dĂ©tachements partiels G le 1,7 % et les insertions avec fentes D-F le 92 %. On constate de plus, et ce fait est remarquable, que, parmi les insertions D-F, les formes D restent rares, tandis que les fentes avec rĂ©trĂ©cissement E atteignent le 78 % du total gĂ©nĂ©ral. Et cela n’est pas un effet de moyennes, car en chacune des stations Ă©tudiĂ©es, on retrouve les mĂȘmes proportions, sans qu’il soit nĂ©cessaire de fournir ce dĂ©tail.

Il est par contre utile de prĂ©ciser que ces modes d’adhĂ©sion sont spĂ©ciaux aux rameaux stĂ©riles et ne se retrouvent pas dans le cas des rameaux florifĂšres, ce qui exclut un effet dĂ» Ă  la structure des tissus de la plante entiĂšre. Sur 200 rameaux florifĂšres, il s’en est trouvĂ© 200 Ă  insertions de forme A I, tandis que l’on n’en trouve que les ⅖ chez le sieboldii, et les ⅔ chez le tatarinowii et chez l’ewersii (voir § 3).

Fig. 47

Les rĂ©trĂ©cissements observĂ©s dans le cas des insertions de forme E sont, d’autre part, plus ou moins profonds (fig. 47) : la partie A bombĂ©e est plus ou moins large, suivie d’une partie plate B correspondant Ă  la fente perpendiculaire plus ou moins sĂ©chĂ©e, qui entoure elle-mĂȘme le disque d’adhĂ©sion C ou partie vivante commune Ă  la tige et au rameau stĂ©rile. AprĂšs la chute du rameau on observe souvent une sorte de cratĂšre ou cupule (fig. 48a) avec cuvette brillante et lisse et, au fond, le disque d’adhĂ©sion. Le cratĂšre est parfois bordĂ© d’une protubĂ©rance (fig. 48b). Il est Ă  noter que cette forme E d’adhĂ©sion s’observe dĂ©jĂ  chez de jeunes rameaux. Chez les trĂšs jeunes il peut y avoir simple rĂ©trĂ©cissement, avant toute fente (cf. forme II B) mais ces bourgeons s’élargissent souvent tĂŽt aprĂšs, avant de prendre leur largeur normale (provisoire) : cf. figure 49.

Fig. 48
Fig. 49

Ainsi structurĂ©s les rameaux stĂ©riles de nicaeense se sĂ©parent avec une frĂ©quence remarquable. Il est impossible de transplanter une touffe de cette espĂšce sans provoquer par l’ébranlement une sĂ©rie de chutes. En revoyant tous les quelques jours les mĂȘmes carreaux de culture nous constatons chaque fois quelques chutes nouvelles, et, semble-t-il, Ă  toute saison. Nous avons bien souvent, Ă©galement, dĂ©posĂ© sur le sol une tige pourvue de rameaux secondaires et constatĂ© ensuite la chute de certains d’entre eux ou l’agrandissement de la fente. Il importe en outre de remarquer, et ceci a son importance, que les rameaux du S. nicaeense peuvent tomber Ă  tout Ăąge, de l’état de bourgeon jusqu’à des rameaux de 10-20 cm, tandis que, comme on l’a vu, plusieurs espĂšces connaissent la chute des bourgeons mais non plus celle de rameaux plus avancĂ©s.

Tout se passe donc comme si, chez cette espĂšce (comme chez toutes celles de la catĂ©gorie VII B), la chute des rameaux secondaires Ă©tait prĂ©parĂ©e par leur morphologie, et comme si le mode d’insertion E, qui prĂ©domine en ce cas si remarquablement, constituait le produit d’une rĂ©action anticipatrice conduisant tĂŽt ou tard Ă  la sĂ©paration. La position « strictement aĂ©rienne » des rameaux, qui tombent sans contact avec le sol et sans que cette chute rĂ©sulte de la gĂ©nĂ©ralisation d’un processus rĂ©pandu Ă  un niveau de rejets radicants, rend, en effet, nĂ©cessaire une telle anticipation, tandis que les sĂ©parations s’effectuant au plan des racines et des rejets radicants peuvent toujours rĂ©sulter d’un simple effet de croissance en fonction de l’enracinement.

Notons enfin que les phĂ©nomĂšnes sont communs aux diffĂ©rentes variĂ©tĂ©s du S. nicaeense, sauf Ă  une seule (Ă  notre connaissance) dont le caractĂšre partiellement ligneux entraĂźne une rĂ©gression dans la direction de la catĂ©gorie IV. On connaĂźt, en effet, de cette espĂšce des variĂ©tĂ©s de forme ou de taille : une variĂ©tĂ© Ă  larges feuilles (var. latifolium), d’autres de tailles moyennes ou trĂšs rĂ©duites (que nous avons appelĂ©es « medium » et « parvulum »), etc. Toutes ces formes ont prĂ©sentĂ© les mĂȘmes distributions statistiques. Par contre, M. Daniel Bovet nous a rapportĂ© du Palatin Ă  Rome, une curieuse variĂ©tĂ© Ă  feuilles vertes et non glauques, Ă  parties infĂ©rieures ligneuses et qui gĂšle Ă  quelques degrĂ©s sous zĂ©ro (contrairement aux plantes ramenĂ©es d’Aix ou de Marseille, mais comme celles des BalĂ©ares). Or, sous sa forme ligneuse, cette f. frutescens a donnĂ© 90 % d’insertions de type A-B contre 10 % de D-F, tandis qu’en culture les individus obtenus ne sont qu’à moitiĂ© ligneux, les parties supĂ©rieures cessant de l’ĂȘtre : en ce cas seuls les rameaux lignifiĂ©s ont des insertions de type A-B, d’oĂč 63 A I, 1 A II, 2 B I, 1 B II, 5 C I, 1 C II, 18 D, 20 E I et 1 G, soit 59 % de A-B et 34,9 % de D-E.

Quelques exemplaires des environs d’Aix, Ă©galement quasi ligneux et, chose curieuse, Ă  feuilles panachĂ©es, les unes vertes et les autres glauques, ont fourni de mĂȘme 22 % d’insertions A-B (15 rameaux lignifiĂ©s) et 75 % d’insertions D-F (parties non ligneuses). L’annĂ©e suivante, les rameaux tombĂ©s prĂ©cĂ©demment ont donnĂ© des individus non ligneux Ă  95 % de rameaux de types E-F d’insertions, conformĂ©ment Ă  la rĂšgle.

Il est donc important de retenir que les rĂ©actions ordinaires du Sedum nicaeense ne sont pas entiĂšrement dĂ©terminĂ©es de façon hĂ©rĂ©ditaire et qu’il reste une petite marge de variation mĂȘme chez une espĂšce en gĂ©nĂ©ral aussi constante.

Quant Ă  la couleur verte de la var. frutescens, il peut ĂȘtre intĂ©ressant de noter, en marge de notre sujet, la petite observation suivante. On sait que les S. reflexum, anopetalum et montanum sont tantĂŽt verts, tantĂŽt glauques et que certaines expĂ©riences ont montrĂ© le peu de rĂŽle que jouait Ă  cet Ă©gard l’exposition Ă  la lumiĂšre. Or, nos nicaeense d’Ibiza (BalĂ©ares) ont partiellement gelĂ© Ă  GenĂšve durant l’hiver 1962-63 jusqu’à perdre toutes leurs feuilles, qui Ă©taient d’un beau glauque tirant sur le rougeĂątre. Mais les individus non dĂ©truits ont ensuite fourni des feuilles uniformĂ©ment vertes, les unes vert-pĂąle et d’autres du mĂȘme vert que la variĂ©tĂ© romaine. On peut donc se demander si le gel n’est point ici dĂ©terminant. Ajoutons que les S. montanum du Valais sont presqu’uniformĂ©ment glauques, sauf une certaine proportion d’exemplaires vivant dans des bois clairsemĂ©s entre 1600 et 1800 m (mais ceux de 2000-2200 m au-dessus des forĂȘts sont Ă  nouveau glauques) : tempĂ©rature et lumiĂšre combinĂ©es ?

Sedum stenopetalum Pursh (= S. Douglasii Hooker). Comme l’a montrĂ© R. T. Clausen (Cact. Succ. J. 20. 1948 : 74-77) le S. stenopetalum original de Pursh (herbier de Philadelphie) n’est autre que l’espĂšce baptisĂ©e ultĂ©rieurement S. Douglasii par Hooker, tandis que le Sedum appelĂ© communĂ©ment stenopetalum se confond avec le S. lanceolatum de Torrey.

Cette espÚce est déjà citée par Praeger avec le S. nicaeense comme laissant tomber et rouler ses rameaux secondaires.

Sedum lanceolatum Tor. (stenopetalum auct.). Cette espĂšce assez polymorphe constitue, du point de vue de son habitus, l’équivalent amĂ©ricain des « Rupestria ». Sous sa forme normale, que Clausen appelle subsp. typicum, elle prĂ©sente d’abondantes chutes de bourgeons et sur 50 rameaux, nous trouvons la distribution indiquĂ©e au tableau et qui est typique de la catĂ©gorie VII. Par contre, nous possĂ©dons deux plantes (dont l’une Ă©tait Ă©tiquetĂ©e S. arizonae) qui sont subligneuses, Ă  feuilles plus minces et plus pĂąles, et qui ont donnĂ© 26 A I, 1 D et 4 E I (les rameaux de forme E sont encore des bourgeons Ă  tige non lignifiĂ©e). C’est donc lĂ  l’équivalent des S. nicaeense lignifiĂ©s dont il a Ă©tĂ© question plus haut.

Sedum stribrnyi Vel. (II). Nous devons Ă  l’obligeance de M. St. Priszter un trĂšs beau Sedum recueilli sur le Mont-Parnasse, dont l’habitus ressemble Ă  celui d’un S. nicaeense mais Ă  feuilles non mucronĂ©es. Priszter qui avait songĂ© Ă  une espĂšce nouvelle, pense actuellement, aprĂšs avoir examinĂ© la description originale de Velenovsky en 1892, que ces spĂ©cimens s’accordent avec la diagnose du S. stribrnyi.

Partie II : Essai d’interprĂ©tation

AprĂšs avoir cherchĂ© Ă  prĂ©senter les faits essayons maintenant de les interprĂ©ter, en nous servant Ă  l’occasion d’analogies avec les modĂšles que nous proposent la zoologie ou la psycho-neurologie.

§ 15. Position des problÚmes et définitions

I. Les données décrites au cours de la premiÚre partie comportent au moins trois variétés de liaisons causales :

1. Il y a d’abord des « enchaĂźnements » d’évĂ©nements dont chacun peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme l’effet du prĂ©cĂ©dent et la cause du suivant, ces notions de « prĂ©cĂ©dent » et de « suivant » correspondant aux Ă©tapes de la succession temporelle. Telles sont, par exemple, les sĂ©ries qui caractĂ©risent les sĂ©parations des travĂ©es orthogonales au niveau des racines ou encore les sĂ©parations axillaires des rameaux secondaires au niveau des rejets rampants. En de tels cas, on peut schĂ©matiser les Ă©vĂ©nements comme suit : un premier Ă©vĂ©nement α est la croissance d’un rameau, en fonction du dĂ©veloppement de la plante mĂšre entiĂšre ; un second Ă©vĂ©nement ÎČ en rĂ©sulte qui est la production de racines adventives Ă  la base de ce rameau ; un troisiĂšme Ă©vĂ©nement γ qui procĂšde de ÎČ est l’indĂ©pendance progressive du rameau qui, s’alimentant par les racines (ÎČ) en mĂȘme temps que par la tige ou le tronc dont il est issu, peut alors (quatriĂšme Ă©vĂ©nement Ύ) dĂ©gager sa base sous la forme d’une insertion de type G (fig. 10) sans ou avec travĂ©e (fig. 22 à 26) ; un cinquiĂšme Ă©vĂ©nement Δ est enfin la sĂ©paration du rameau, par rupture ou nĂ©crose de la travĂ©e ou dessication de la zone d’adhĂ©sion, du fait que l’indĂ©pendance γ est suffisante et que ces Ă©changes s’interrompent donc avec la tige ou le tronc de la plante mĂšre.

2. On peut concevoir, en second lieu, des sĂ©ries au cours desquelles il n’y a plus enchaĂźnement strict parce que le hasard intervient pour une part plus ou moins grande au cours des Ă©vĂ©nements. Le hasard consiste d’ailleurs, comme on le sait depuis Cournot, en une interfĂ©rence ou un mĂ©lange de sĂ©ries causales indĂ©pendantes de telle sorte que ce cas (2) ne consiste qu’en une complication du cas (1) sans sortir du domaine des enchaĂźnements successifs. Dans le champ qui nous intĂ©resse, le hasard se manifestera sous la forme de chutes ou sĂ©parations accidentelles, et il est probable que c’est frĂ©quemment le cas pour les catĂ©gories IV Ă  V A, en particulier pour ce qui est de la chute des bourgeons. Admettons, par exemple (ce qui semble conforme aux faits), que des bourgeons ne soient encore reliĂ©s Ă  une tige que par une adhĂ©sion de type A II, c’est-Ă -dire avec une rainure qui peut ensuite, soit disparaĂźtre au profit d’une adhĂ©sion plus solide de type A I, soit se transformer en une fente de type D : la fragilitĂ© de l’adhĂ©sion du bourgeon peut se trouver alors sans rapport avec une tendance Ă  la sĂ©paration tout en donnant lieu, mais avec une grande part de hasard, Ă  des chutes lors d’ébranlements (pluie, vent, passage d’insectes, etc.). En ce cas la sĂ©rie causale qui aurait dĂ©terminĂ© une croissance normale, sans sĂ©paration, a interfĂ©rĂ© avec des sĂ©ries indĂ©pendantes (circonstances extĂ©rieures) et la chute est par consĂ©quent accidentelle ou fortuite.

3. En troisiĂšme lieu nous sommes en prĂ©sence de sĂ©ries dans lesquelles il semble y avoir anticipations et non pas simplement enchaĂźnements chronologiques successifs au sens des sĂ©ries (1) ou (2). Par exemple, dans les rĂ©actions de la catĂ©gorie VII, la sĂ©paration des rameaux « strictement aĂ©riens » (= sans contact avec le sol) se produit avant qu’ils soient en Ă©tat, par enracinement indĂ©pendant, de subvenir Ă  leurs propres besoins et avant mĂȘme qu’ils produisent en l’air des racines adventives nues ; de plus cette chute est rendue possible par un mode d’adhĂ©sion (E) qui semble la prĂ©parer au moyen d’un systĂšme de fentes et de rĂ©trĂ©cissements, car l’organisation de ce type E s’effectue avant que la sĂ©paration devienne imminente.

Notre problĂšme principal est alors de savoir comment structurer causalement ces sĂ©ries (3), c’est-Ă -dire comment interprĂ©ter les anticipations, ou prĂ©parations d’états ultĂ©rieurs avant que leurs conditions causales habituelles soient rĂ©alisĂ©es.

II. Pour traiter d’un tel problĂšme, il pourrait sembler indispensable de commencer par choisir entre les trois grandes interprĂ©tations indiquĂ©es comme possibles dans l’introduction Ă  cette Ă©tude :

1. Ou bien ces anticipations (sĂ©rie 3) ne sont dues qu’à l’information gĂ©nĂ©tique des espĂšces en jeu, et cette information, pouvant varier d’ailleurs d’une espĂšce Ă  l’autre, se traduirait par des actualisations dĂ©pendant de dĂ©clencheurs ou d’inhibiteurs se manifestant eux-mĂȘmes au cours de la croissance. En ce premier cas, le problĂšme de l’anticipation serait rĂ©solu d’avance, ou plutĂŽt il rentrerait sans plus dans la grande question des anticipations morphogĂ©nĂ©tiques rĂ©glĂ©es hĂ©rĂ©ditairement au cours du dĂ©veloppement : nos modestes exemples ne constitueraient Ă  cet Ă©gard qu’un cas particulier de faits bien connus et plus spectaculaires, comme les « coaptations » sur lesquelles a insistĂ© CuĂ©not, les piĂšges Ă  collet des Dactylaria brochophaga, champignons mangeurs de nĂ©matodes, les piĂšges ouverts de la Dionaesa muscipula, etc., sans revenir sur les bourgeons radicants des Bryophyllum, les bulbilles aĂ©riennes, etc.

2. Ou bien les abscissions que nous avons dĂ©crites ne dĂ©pendraient que de morphoses sans participation du systĂšme gĂ©nĂ©tique, et le problĂšme de l’anticipation demeurerait alors entier.

3. Ou bien, enfin, ces phĂ©nomĂšnes relĂšveraient d’un systĂšme « épigĂ©nĂ©tique », au sens de Waddington, c’est-Ă -dire qu’ils rĂ©sulteraient d’interactions rĂ©elles, au cours de la croissance, entre le systĂšme gĂ©nĂ©tique et les actions du milieu, mais celles-ci jouant alors un rĂŽle proprement causal sans que les anticipations puissent ĂȘtre attribuĂ©es, dans notre cas particulier des Sedum, Ă  une prĂ©formation ou Ă  une prĂ©dĂ©termination gĂ©nĂ©tique intĂ©grales : en ce troisiĂšme cas, se poserait Ă  nouveau le problĂšme des informations sur lesquelles pourrait s’appuyer l’anticipation, ces informations n’étant plus exclusivement gĂ©niques.

Dans ce qui suit, nous adopterons la troisiĂšme de ces trois perspectives, et cela pour deux raisons, l’une de mĂ©thode et l’autre de probabilitĂ© quant Ă  la maniĂšre dont se prĂ©sentent les faits.

La premiĂšre de ces raisons, qui est de pure mĂ©thode, tient au nombre d’inconnues que comportent les solutions 1, 2 et 3. À adopter la premiĂšre de ces trois hypothĂšses, on se heurte, en effet, au redoutable problĂšme de la formation des variations adaptatives hĂ©rĂ©ditaires, et, si ce problĂšme est actuellement susceptible de solutions thĂ©oriques, on ne sait rien, en fait, ni du mode de production de ces variations hĂ©rĂ©ditaires ni des facteurs rĂ©els et quantitatifs de la sĂ©lection en jeu, dĂšs qu’il s’agit de certains cas particuliers bien dĂ©limitĂ©s comme celui de nos Sedum. Avant d’invoquer de telles inconnues, il peut donc ĂȘtre utile, par mĂ©thode, de chercher s’il n’existe pas d’explications plus simples, ce qui ne signifierait pas ipso facto qu’elles soient plus vraies, mais tout au moins qu’elles soient possibles, et ce serait dĂ©jĂ  lĂ  un point d’acquis. Quant Ă  l’hypothĂšse n° 2, qui rĂ©duirait tous nos processus d’abscission Ă  des morphoses exclusivement situationnelles en Ă©cartant tout facteur gĂ©nĂ©tique, elle fait intervenir Ă©galement deux inconnues majeures, dont l’une sous une forme nĂ©gative, et il est donc dangereux par mĂ©thode de partir de telles suppositions. L’hypothĂšse n° 3 par contre, en admettant l’existence d’interactions entre l’activitĂ© synthĂ©tique des gĂšnes, au cours de la croissance, et les influences positives ou nĂ©gatives du milieu, semble au premier abord multiplier les inconnues et cumuler par consĂ©quent les inconvĂ©nients des deux premiĂšres en faisant appel simultanĂ©ment au gĂ©nome et au milieu : mais la notion d’interaction qu’elle utilise exprime avant tout la nature rĂ©actionnelle des processus observables, de telle sorte que, Ă  connaĂźtre simplement les inputs et les outputs, c’est-Ă -dire les stimuli du milieu et les rĂ©actions globales de l’organisme, mĂȘme sans ĂȘtre renseignĂ©s sur les mĂ©canismes internes de la « boĂźte noire » qui Ă©chappent encore Ă  notre analyse, on peut dĂ©jĂ  tenter une explication des mĂ©canismes anticipateurs (sĂ©rie 3 sous I) Ă  partir des informations dues aux sĂ©ries simplement causales de dĂ©part (sĂ©ries 1 et 2 sous I). À supposer que cette tentative d’interprĂ©tation se trouve cohĂ©rente, en elle-mĂȘme et eu Ă©gard aux faits, ce serait dĂ©jĂ  une acquisition que de savoir qu’elle est possible sur ce terrain du simple « comportement » (si l’on peut ainsi parler d’un vĂ©gĂ©tal), et les explications ultĂ©rieures plus profondes pourraient en tenir compte.

La seconde raison que nous avons d’adopter Ă  titre de fil conducteur l’hypothĂšse n° 3 est que, non seulement elle est dans la ligne de la pensĂ©e cybernĂ©tique la plus actuelle, mais encore elle s’accorde de façon assez Ă©troite avec les faits recueillis (sans que ceux-ci suffisent naturellement Ă  en dĂ©montrer la lĂ©gitimitĂ©). Les multiples catĂ©gories I-VII que nous avons pu distinguer montrent assez, d’une part, que les rĂ©actions d’abscission varient selon les espĂšces et dĂ©pendent donc en partie de leur structure gĂ©nĂ©tique. Mais le fait qu’une mĂȘme espĂšce puisse varier considĂ©rablement Ă  ce point de vue de la chute des rameaux semble indiquer qu’il s’agit lĂ  davantage de « rĂ©ponses » de l’organisme en dĂ©veloppement aux incitations du milieu que de l’expression de caractĂšres prĂ©formĂ©s se manifestant ou non selon que certains facteurs extĂ©rieurs leur servent de dĂ©tecteurs. Rien n’est plus difficile, assurĂ©ment, que de dĂ©cider, en prĂ©sence d’un caractĂšre pouvant se prĂ©senter ou ne pas se manifester, s’il Ă©tait prĂ©formĂ© ou s’il relĂšve d’un constructivisme actuel et fonctionnel, et c’est sans doute lĂ  le problĂšme central de tout dĂ©veloppement (en psychologie comme en biologie). Et mĂȘme lorsque l’apparition de ce caractĂšre est liĂ©e Ă  un facteur extĂ©rieur bien dĂ©terminĂ©, rien n’est plus difficile que de dĂ©cider si le rĂŽle de ce facteur est celui d’un simple dĂ©clencheur ou d’un agent proprement causal. Mais il existe tout de mĂȘme des critĂšres qui, sans ĂȘtre entiĂšrement dĂ©cisifs, fournissent la possibilitĂ© de jugement de probabilité : c’est entre autres celui du tout ou rien et des transformations lentes et progressives. Lorsque la floraison d’une espĂšce est dĂ©clenchĂ©e par certaines conditions de lumiĂšre, les fleurs se forment tout entiĂšres si les conditions sont remplies, en nombre plus ou moins abondant, il est vrai, mais chacune en gĂ©nĂ©ral en sa structure totale jusqu’à la chute des graines, ou bien elles ne se forment pas du tout 31 : il y a donc tout ou rien, et l’on peut alors considĂ©rer l’appareil floral comme prĂ©formĂ© en tant que totalitĂ©, mĂȘme si l’apport Ă©nergĂ©tique extĂ©rieur joue un rĂŽle de condition nĂ©cessaire d’achĂšvement. Si l’on peut soutenir, Ă©tant donnĂ© ce caractĂšre nĂ©cessaire des facteurs extĂ©rieurs, que la floraison elle-mĂȘme prĂ©sente un caractĂšre rĂ©actionnel, c’est Ă  la maniĂšre des rĂ©flexes, dont les « rĂ©ponses » sont entiĂšrement programmĂ©es hĂ©rĂ©ditairement et dont seul le stimulus est externe. Au contraire de l’abscission d’un rameau secondaire stĂ©rile du Sedum on ne peut pas dire qu’elle se produit ou ne se produit pas selon une loi de tout ou rien, et cela pour deux raisons :

La premiĂšre est que, entre l’absence d’abscission et de toute prĂ©paration Ă  cet Ă©gard (mode A I d’insertion) et l’abscission spontanĂ©e rĂ©sultant des formes E I, E II et F d’insertion, il existe de nombreux intermĂ©diaires (formes B, C et D d’insertion) qui tĂ©moignent ainsi de l’existence de degrĂ©s dans l’effectuation et Ă©ventuellement dans la prĂ©paration du processus. La seconde raison, qui s’oriente dans le mĂȘme sens est que, mĂȘme dans le cas des espĂšces oĂč prĂ©dominent les insertions de forme E-F et oĂč les chutes sont trĂšs nombreuses (catĂ©gorie VII), on retrouve les formes A-D d’insertion sans qu’elles atteignent le niveau E-F. D’ailleurs tous les rameaux insĂ©rĂ©s selon les modes E-F ne se sĂ©parent pas nĂ©cessairement et Ă  ce stade ultime on retrouve encore des degrĂ©s quant Ă  la probabilitĂ© de chute au lieu d’un simple tout ou rien.

Cela Ă©tant, il ne semble donc plus que l’on soit en prĂ©sence d’une programmation intĂ©gralement hĂ©rĂ©ditaire : la « rĂ©ponse » mĂȘme, au lieu de procĂ©der par tout ou rien, semble en partie acquise (Ă  la maniĂšre des rĂ©flexes conditionnĂ©s par opposition aux rĂ©flexes absolus) et c’est pourquoi il paraĂźt plus sage de se placer dans l’hypothĂšse d’une construction Ă©pigĂ©nĂ©tique ou d’un « épigĂ©notype » (expression due Ă  Mayr, s’inspirant de Waddington) plutĂŽt que de se situer d’emblĂ©e dans la perspective d’une pure prĂ©formation gĂ©nĂ©tique.

S’il en est ainsi, le problĂšme prend alors tout son sens de rechercher si entre les sĂ©ries causales simples par enchaĂźnement strict des causes et des effets (sĂ©rie n° 1 sous I) et les sĂ©ries anticipatrices (sĂ©rie n° 3 sous I), on peut trouver ou non une suite d’intermĂ©diaires. Si tel est bien le cas, cela confirmerait non seulement le caractĂšre graduel, et non pas de tout ou rien, de nos mĂ©canismes d’abscission, et renforcerait donc l’hypothĂšse Ă©pigĂ©nĂ©tique, mais encore, sur ce terrain du dĂ©veloppement Ă©pigĂ©nĂ©tique, cela tendrait Ă  suggĂ©rer la possibilitĂ© de transferts des enchaĂźnements de type causal simple (observables aux niveaux hypogĂ©s et Ă  celui des rameaux rampants), aux sĂ©ries anticipatrices elles-mĂȘmes (niveaux « strictement aĂ©riens »), ce qui reviendrait Ă  expliquer l’anticipation par des informations antĂ©rieures de nature causale simple et non plus anticipatrice et c’est lĂ  prĂ©cisĂ©ment notre but.

Nous reviendrons plus loin sur cette notion de « transfert », introduite en botanique sous le nom de « transference of function » par E. J. H. Corner dĂšs 1949, et sur sa signification Ă©pigĂ©nĂ©tique. Mais examinons auparavant (III-V) les trois types possibles d’explications de l’anticipation : le hasard, la finalitĂ© ou une complication des sĂ©ries causales par court-circuitage ou par organisation en boucles (feedbacks, rĂ©seaux cycliques, etc.).

III. On peut d’abord toujours invoquer le hasard, ce qui revient Ă  supprimer le fait de l’anticipation : production d’un organe x par hasard, puis utilisation fortuite aprĂšs coup. Dans cette perspective, nos rameaux stĂ©riles de Sedum se sĂ©pareraient sans relation avec la reproduction vĂ©gĂ©tative, celle-ci se produisant parce que, les Sedum Ă©tant — par hasard — des plantes grasses, les chutes de leurs rameaux n’entraĂźne pas leur mort mais permet une reprise de leur croissance ; et les insertions de type D-G se formeraient sans relation avec les sĂ©parations ultĂ©rieures, celles-ci se produisant pour des causes accidentelles externes, de mĂȘme que les adhĂ©sions avec fentes et rĂ©trĂ©cissement pour des causes accidentelles internes.

Bien entendu, le hasard joue un rĂŽle partout, et, dans notre cas particulier, il convient de rĂ©server sa part, ce que nous venons de faire pour certains de nos faits (I, sous 2). Mais nous nous refusons Ă  tout attribuer au hasard, pour les deux raisons complĂ©mentaires suivantes. a) Cela reste une explication trop facile et gratuite, tant que l’on ne justifie pas au moyen d’un modĂšle probabiliste prĂ©cis le dĂ©tail des interprĂ©tations avec une convergence suffisante entre les faits et le calcul 32. Or, la probabilitĂ© d’obtenir une adaptation anticipatrice par un simple brassage alĂ©atoire est sans doute aussi faible que celle, dont parle Émile Borel, d’aboutir aux poĂšmes de Victor Hugo en confiant une machine Ă  Ă©crire Ă  des singes s’amusant Ă  taper dessus. b) Si toute adaptation rĂ©sulte d’une sĂ©lection aprĂšs coup (fondĂ©e sur les rĂ©ussites et les Ă©checs) Ă  partir de variations fortuites, notre systĂšme nerveux, notre cerveau et la pensĂ©e logico-mathĂ©matique tout entiĂšre sont Ă  englober dans ce schĂ©ma, de telle sorte que sa suite de nos raisonnements comme les objections de nos lecteurs perdraient ipso facto toute valeur dĂ©monstrative intrinsĂšque.

IV. L’interprĂ©tation finaliste semble alors s’imposer, pour autant qu’on se laisse enfermer dans cette alternative d’une simplification Ă©tonnante dont sont victimes tant d’auteurs Ă©minents (Ă  commencer par CuĂ©not dans cet ouvrage, pourtant si riche de contenu, qu’il a intitulĂ© « Invention et finalitĂ© en biologie » 33) : ou le hasard, ou la finalitĂ©. En particulier, l’existence seule de rĂ©actions anticipatrices semble, Ă  beaucoup d’esprits distinguĂ©s, impliquer nĂ©cessairement une perspective finaliste (ainsi que, pour CuĂ©not, les idĂ©es elles-mĂȘmes d’utilitĂ© et de besoin).

À examiner les emplois que recouvre la notion de finalitĂ©, aussi bien pour beaucoup d’antifinalistes que pour les finalistes eux-mĂȘmes, on s’aperçoit qu’il en existe au moins cinq de distincts, tout le problĂšme Ă©tant alors de dĂ©cider si ces significations sont indĂ©pendantes ou nĂ©cessairement liĂ©es : ce sont les idĂ©es (1) de direction, (2) d’utilitĂ© fonctionnelle, (3) d’adaptation, (4) d’anticipation et (5) d’intention ou de plan préétabli.

1. La notion de direction est souvent interprĂ©tĂ©e en un sens finaliste du fait qu’un acte intentionnel est toujours dirigĂ©. Lorsqu’une variation adaptative se produit non pas brusquement mais par Ă©tapes successives, la direction dont tĂ©moigne cette succession d’étapes paraĂźt Ă  certains esprits un argument de plus en faveur de la finalitĂ© en plus de l’adaptation elle-mĂȘme. Mais il est clair que si l’on dĂ©finit une direction par la notion mathĂ©matique de vection, ou simplement sous la forme d’un changement ordonnĂ© (en se rĂ©fĂ©rant alors Ă  l’idĂ©e logico-mathĂ©matique d’ordre), elle ne prĂ©sente rien d’incompatible avec une explication causale ou probabiliste, notamment sous la forme d’un processus d’équilibration. C’est ainsi que l’augmentation nĂ©cessaire de l’entropie, exprimĂ©e par le deuxiĂšme principe de la thermodynamique, constitue un processus « dirigé », sans impliquer pour autant la moindre finalitĂ©. Dans le domaine de la vie, un processus dirigĂ© d’équilibration relĂšve en gĂ©nĂ©ral de mĂ©canismes bien plus complexes, caractĂ©risĂ©s par des autorĂ©gulations. Mais l’autorĂ©gulation peut s’expliquer causalement et cybernĂ©tiquement, sans qu’il soit besoin pour autant de recourir Ă  des interprĂ©tations finalistes.

2. La notion d’utilitĂ© n’a effectivement aucun sens pour un systĂšme physico-chimique non cyclique, ou rien n’est utile ni inutile. Supposons au contraire un systĂšme causal d’ordre cyclique tel que :

Prop. (1) A → B → C → 
 → Z → A

(et telle est bien la forme la plus gĂ©nĂ©rale des organisations biologiques ou mentales, si l’on fait abstraction de toutes les diffĂ©renciations). On dira, en ce cas, d’une variation A 2 modifiant l’élĂ©ment A, qu’elle est nuisible si elle interrompt le cycle 1 prop. (1) et qu’elle est utile si elle conserve les connexions sous une forme A 2 → B → C
 → A 2 soit en les renforçant soit en les maintenant par ailleurs inchangĂ©es (auquel cas on peut aussi l’appeler indiffĂ©rente). Ces notions sont donc exprimables en termes de seule causalitĂ© dĂšs le moment oĂč le systĂšme comporte un cycle fermĂ©.

3. La notion d’adaptation dĂ©rive de la prĂ©cĂ©dente, en complĂ©tant le cycle (1) par l’intervention d’élĂ©ments A’, B’, etc. appartenant au milieu et dont l’intĂ©gration se trouve ĂȘtre nĂ©cessaire Ă  la fermeture du cycle (1) :

Prop. (2) (A × A’) → B ; (B × B’) → C ; 
 (Z × Z’) → A.

En ce cas, on dira qu’une variation A 2 est adaptative si, modifiant le caractĂšre A, elle permet de rencontrer dans le milieu les Ă©lĂ©ments A’ 2 nĂ©cessaires Ă  la conservation du cycle (et cela surtout si les Ă©lĂ©ments A’ 2 ayant Ă©tĂ© substituĂ©s dans le milieu Ă  A’, le cycle initial n’aurait pu se maintenir sans la variation de A en A 2). Ici encore la notion d’adaptation peut donc s’exprimer en termes de causalitĂ© sans recours nĂ©cessaire Ă  l’idĂ©e de plan préétabli.

4. Nous ne proposons pas encore de schĂ©ma pour la notion d’anticipation 34, puisque c’est lĂ  notre problĂšme. Contentons-nous donc de fournir un exemple bien connu de rĂ©action anticipatrice reposant sur de pures connexions causales : c’est le cas du rĂ©flexe conditionnĂ© de Pavlov. Un excitant a produit la rĂ©action ÎČ dans un rĂ©flexe absolu (par exemple le contact avec la nourriture dĂ©clenche la salivation), tandis qu’un excitant γ (un son) produit normalement des rĂ©actions quelconques Ύ : mais si γ est associĂ© à α par un nombre de rĂ©pĂ©titions suffisantes, Îł dĂ©clenche alors la rĂ©action ÎČ en l’absence mĂȘme de α : en ce cas chacun s’accorde Ă  dire que le chien, salivant ÎČ au son de la cloche (Îł) anticipe le contact avec la nourriture (α). L’anticipation rĂ©sulte ici d’une sorte de mĂ©canisme croisĂ© ou de court-circuitage, relevant du seul mĂ©canisme causal des rĂ©flexes absolus et du conditionnement et elle se reconnaĂźt au comportement de l’animal sans hypothĂšses sur la conscience (la salivation diminue progressivement si le son de la cloche n’est pas suivi par la nourriture), donc sans finalitĂ©. Notre problĂšme sera de mĂȘme celui des interprĂ©tations causales possibles des anticipations morphogĂ©nĂ©tiques des Sedum sans qu’il y ait nĂ©cessairement recours a priori Ă  la finalitĂ©.

5. Reste l’idĂ©e spĂ©cifique d’intention ou de plan préétabli, dont les finalistes jugent qu’elle est impliquĂ©e par les trois significations prĂ©cĂ©dentes (suivis en cela par beaucoup d’antifinalistes), tandis qu’elle en est logiquement et causalement distincte.

L’idĂ©e d’intention ou de plan suppose, en effet, l’une ou l’autre (ou les deux) des conditions suivantes : ou bien une conscience qui se reprĂ©sente un but Ă  atteindre et dirige l’action en consĂ©quence, ou bien une action causale des Ă©tats Ă  venir sur les Ă©tats prĂ©sents.

Ce n’est pas ici le lieu de chercher si, sur le terrain psychologique, l’intentionnalitĂ© et la poursuite d’un but conscient impliquent l’existence d’une « cause finale » ou si elles ne constituent que la prise de conscience d’un processus d’équilibration, l’idĂ©e de cause finale rĂ©sultant alors, mĂȘme sur ce terrain, d’une confusion entre l’implication consciente et la causalitĂ© physiologique. Notons seulement que les biologistes finalistes qui se refusent avec raison d’admettre cette absurditĂ© d’une dĂ©termination du prĂ©sent par l’avenir en sont alors rĂ©duits, comme CuĂ©not, Ă  attribuer « à la cellule germinale une sorte d’intelligence combinatrice, un pouvoir immanent Ă©quivalent Ă  l’intentionnalitĂ© qui se trouve Ă  la base de l’outil humain » (1941 : 222), bref un psychoĂŻde comme disait von UexkĂŒll. On se trouve alors en prĂ©sence de ce paradoxe inquiĂ©tant, reflet de l’insuffisance actuelle des recherches interdisciplinaires, que des biologistes en viennent Ă  invoquer l’« intelligence » comme une cause proprement dite alors que les psychologues ont cessĂ© depuis longtemps d’y voir une « faculté » agissant causalement et s’efforcent de l’expliquer par des mĂ©canismes d’équilibration remontant de proche en proche Ă  leurs formes sensori-motrices et Ă  des rĂ©gulations organiques, dont ils attendent l’explication de la cybernĂ©tique et
 de la biologie.

Quant Ă  une dĂ©termination du prĂ©sent par l’avenir, il va de soi que ce n’est lĂ  qu’une maniĂšre crĂ»ment prĂ©critique de traduire le fait mĂȘme de l’anticipation, dont il s’agirait au contraire de fournir un modĂšle causal intelligible.

Au total, l’idĂ©e de finalitĂ© recouvre donc deux sortes de rĂ©alitĂ©s bien distinctes : un ensemble de faits authentiques (direction, utilitĂ© fonctionnelle, adaptation et anticipation), conçus avec raison comme irrĂ©ductibles au hasard, mais qui sont indĂ©pendants des notions d’intention ou de but conscient ; et un systĂšme d’interprĂ©tation tendant prĂ©cisĂ©ment Ă  assimiler ces faits Ă  une intentionnalitĂ© consciente (ou « inconsciente » mais de forme « psychique »), au lieu de voir en celle-ci le dernier terme d’une Ă©volution et non pas sa cause premiĂšre.

Il reste donc Ă  nous entendre sur le vocabulaire qu’il s’agit d’employer, puisque le concept de finalitĂ© recouvre des faits que nous retiendrons et des interprĂ©tations que nous Ă©carterons. ConformĂ©ment Ă  l’usage, nous appellerons finalisme la thĂ©orie ou l’attitude selon laquelle l’utilitĂ© finale d’un processus suffit Ă  en expliquer la prĂ©sence, en vertu de la notion aristotĂ©licienne des « causes finales »; ce qui revient Ă  considĂ©rer l’explication finaliste comme irrĂ©ductible aux explications causales ou probabilistes et comme se rĂ©fĂ©rant Ă  une causalitĂ© mentale ou psychique, dont on ne se sent pas obligĂ© de fournir l’analyse parce que l’on croit en possĂ©der une intuition directe par introspection. Nous appellerons au contraire, et suivant l’usage actuel, « tĂ©lĂ©onomiques » les thĂ©ories ou attitudes thĂ©oriques qui retiennent les faits subsumĂ©s par le concept de finalitĂ© mais considĂšrent leur description comme dĂ©nuĂ©e de valeur explicative tant qu’on ne leur a pas fait correspondre une explication causale (modĂšles dĂ©terministes ou probabilistes et en gĂ©nĂ©ral cybernĂ©tiques) 35. La notion de finalitĂ© demeure en elle-mĂȘme neutre et peut ĂȘtre utilisĂ©e soit par le finalisme soit par la tĂ©lĂ©onomie, mais, pour Ă©viter les Ă©quivoques encore multiples aujourd’hui, nous n’employerons les termes (considĂ©rĂ©s comme synonymes) de finalitĂ© et de tĂ©lĂ©ologie que dans le sens oĂč les utilise le finalisme (c’est-Ă -dire que nous en ferons la critique), tandis que, nous plaçant au point de vue tĂ©lĂ©onomique, nous n’utiliserons comme valables que les termes plus dĂ©taillĂ©s d’utilitĂ© fonctionnelle, d’adaptation, d’anticipation, etc.

V. Si l’idĂ©e d’anticipation n’implique pas en elle-mĂȘme celle de finalitĂ©, il nous reste Ă  en chercher un modĂšle causal ni finaliste ni alĂ©atoire, et Ă  confronter dans ce qui suit les faits avec ce modĂšle pour dĂ©cider des avantages respectifs de son emploi ou de recours aux causes finales (dont nous voyons simplement pour l’instant qu’elles ne sont pas nĂ©cessaires, mais non pas encore qu’elles sont inadĂ©quates).

Le principe de ce modĂšle sera le suivant. En partant d’un « enchaĂźnement » causal (voir I sous 1) Ă  Ă©tapes temporelles successives α → ÎČ → γ
 on peut aboutir, en cas d’action en retour des effets sur les causes α ← ÎČ, etc., Ă  l’organisation d’un systĂšme dont les Ă©lĂ©ments α, ÎČ, etc., deviennent interdĂ©pendants et par consĂ©quent affranchis de la condition d’une succession temporelle univoquement dĂ©terminĂ©e. La formation d’un tel systĂšme serait en particulier favorisĂ©e en cas de transfert ou de transposition de l’enchaĂźnement causal initial d’un secteur Ă  un autre de la hiĂ©rarchie de l’organisme. En nous inspirant du cas des rĂ©flexes conditionnĂ©s (voir III sous 3), mais en situant le conditionnement dans son contexte plus gĂ©nĂ©ral d’utilitĂ© fonctionnelle (donc des besoins et de leur rĂ©duction) nous appellerons « schĂšmes » de tels systĂšmes Ă  la fois transposables et Ă  Ă©lĂ©ments interdĂ©pendants (voir plus loin des dĂ©finitions plus prĂ©cises). C’est alors l’existence de tels schĂšmes qui rend possible l’anticipation, puisque le dĂ©veloppement de l’un des Ă©lĂ©ments du systĂšme peut entraĂźner celui d’autres, indĂ©pendamment de l’ordre de succession initial des enchaĂźnements dont est issu ce schĂšme.

L’hypothĂšse interprĂ©tative Ă©tant ainsi esquissĂ©e, il s’agit de la mettre en forme en rĂ©examinant la portĂ©e des faits dĂ©crits au cours de la partie I, Ă  commencer par la signification des catĂ©gories de complexitĂ© croissante I-VII du point de vue de l’absence ou de la prĂ©sence des rameaux secondaires stĂ©riles (§ 16) et du point de vue des modes de sĂ©paration aux niveaux des racines, des rejets rampants et des rameaux aĂ©riens (§ 17). La question centrale pour notre modĂšle est, en effet, d’établir s’il se produit des transferts d’un de ces niveaux aux autres ou si cela n’est qu’une vue de l’esprit s’appuyant sur des classements artificiels.

§ 16. La signification des catégories I-VII du point de vue de la formation des rameaux secondaires stériles

L’examen des catĂ©gories I-VII donne lieu Ă  une premiĂšre considĂ©ration intĂ©ressante et qui est indĂ©pendante de cette classification, tout en la justifiant en partie pour ce qui est des situations intermĂ©diaires :

I. Les Sedum pĂ©rennants qui ne prĂ©sentent pas de rameaux stĂ©riles secondaires sont, en effet, de façon gĂ©nĂ©rale ceux qui possĂšdent de grosses racines ou de gros rhizomes (sensiblement plus Ă©pais que les tiges aĂ©riennes) et qui, par ailleurs, perdent leurs tiges en hiver (avec poussĂ©es de bourgeons sortant Ă  peine de terre et donnant de nouvelles tiges au printemps). Tels sont les Rhodiola (Rhodiola et Chamaerhodiola), les Telephium sect. Telephium, la plupart des Chamaetelephium (Sedum sieboldii, tatarinowii, cauticolum, etc. mais pas ewersii, anacampseros ni cyaneum) et certaines espĂšces du groupe Aizoon (S. aizoon, maximoviczii, ellacombianum, selskianum, middendorffianum mais pas hybridum ni floriferum, qui possĂšdent des rameaux stĂ©riles et ne perdent pas toutes leurs tiges en hiver). Ce sont donc toutes les espĂšces des catĂ©gories I et II. Dans le langage de RaunkiĂŠr ce sont des hĂ©micryptophytes H (parfois mĂȘme presque cryptophytes C).

Les Sedum possesseurs de rameaux secondaires stĂ©riles sont au contraire les espĂšces pĂ©rennantes dont les racines (ou s’il y en a, les rhizomes) sont plus modestes (de diamĂštre Ă©gal ou infĂ©rieur Ă  celui des tiges), et dont les tiges se conservent en hiver avec une partie au moins de leurs feuilles ou avec de nombreux bourgeons caulinaires. Telles sont les espĂšces des catĂ©gories IV à VII et des variĂ©tĂ©s de la catĂ©gorie III (annuelles) qui deviennent pĂ©rennantes. Dans le langage de RaunkiĂŠr, ce sont des chamaephytes Ch et en certains cas presque des phanĂ©rophytes Ph.

On aperçoit immĂ©diatement la signification fonctionnelle de cette distinction. Les espĂšces Ă  parties hypogĂ©es fortement dĂ©veloppĂ©es, charnues ou tubĂ©reuses prĂ©sentent une adaptation spĂ©cialisĂ©e Ă  l’hibernation, autant d’ailleurs qu’à la sĂ©cheresse (et atteignent presque l’adaptation des gĂ©ophytes 36, du moins dans le cas des Rhodiola Ă  Ă©normes rhizomes ou encore dans celui des Telephium) et il est donc naturel qu’elles puissent perdre leurs tiges en hiver, ou mĂȘme aprĂšs la floraison en cas de sĂ©cheresse excessive. Cette dessication des tiges constituant une premiĂšre raison de l’absence de rameaux secondaires, il s’y ajoute que la vitalitĂ© des parties hypogĂ©es peut suffire Ă  la reproduction vĂ©gĂ©tative (par sĂ©parations souterraines, linĂ©aires ou orthogonales), sans que cette derniĂšre doive s’étendre Ă  un systĂšme Ă©pigĂ© de rameaux secondaires. RĂ©ciproquement, les espĂšces sans grands rhizomes et Ă  racines moins dĂ©veloppĂ©es auraient besoin de reproduction vĂ©gĂ©tative au niveau aĂ©rien : d’oĂč la formation de rameaux dĂ©tachables et la pĂ©rennance des tiges principales, devenues nĂ©cessaires Ă  la multiplication de ces rameaux secondaires.

Mais ces considĂ©rations fonctionnelles laissent encore ouverte la question causale du « comment » et, tant qu’on ne prĂ©cise pas ce mĂ©canisme causal, leur insuffisance est de ne pas expliquer pourquoi les espĂšces des catĂ©gories I et II ne cumulent pas les deux systĂšmes, ce que la vigueur de leurs racines ou de leurs rhizomes rendrait possible au lieu de s’y opposer, et ce que les Sedum telephium du Port-d’Alon nous ont montrĂ© exister Ă  l’occasion.

L’interprĂ©tation gĂ©nĂ©rale 37 la plus probable, en accord avec la dimension fonctionnelle, est alors qu’il se produit un transfert graduel des processus hypogĂ©s sur les parties Ă©pigĂ©es de la plante, autrement dit que la production de ramifications secondaires, dĂ©butant sous terre, se gĂ©nĂ©raliserait progressivement vers le haut. Or, c’est bien ce que semble suggĂ©rer l’examen des situations intermĂ©diaires. Nous distinguerons Ă  cet Ă©gard cinq Ă©tapes dans cette Ă©volution par transfert, et elles correspondent prĂ©cisĂ©ment Ă  nos catĂ©gories I A-II B et IV-VII :

1. La situation la plus Ă©lĂ©mentaire est celle de la sous-catĂ©gorie I A dans les cas (voir par exemple la fig. 12), oĂč les ramifications hypogĂ©es sont presque toutes dirigĂ©es vers le bas ou Ă  moins de 90° de la verticale, par opposition aux tiges (A, A’, B et B’ sur la fig. 11), ce qui exclut donc toute autre ramification secondaire.

2. À l’étape suivante, qui fait la transition entre les catĂ©gories I A et I B, il s’ajoute aux caractĂšres prĂ©cĂ©dents des ramifications du rhizome en troncs ou caudex (A, B et C sur la fig. 50) orientĂ©s vers le haut. Ces troncs sont le point de dĂ©part des tiges (T) et portent la marque d’anciennes tiges (AT) avec croissance d’annĂ©e en annĂ©e. Mais il s’agit encore de ramifications hypogĂ©es du rhizome, la partie supĂ©rieure seule de ces troncs Ă©tant visible au-dessus du sol (par exemple S. roseum, etc.).

Fig. 50

3. La troisiĂšme Ă©tape, qui couvre les catĂ©gories I B et II A (on pourrait Ă  cet Ă©gard distinguer deux Ă©tapes ou sous-Ă©tapes, mais c’est inutile pour notre dĂ©monstration) est celle oĂč l’on commence Ă  observer des rameaux dirigĂ©s vers le haut et qui sont issus, soit de la partie souterraine des tiges (S. kamtschaticum : I B), soit des stolons souterrains (S. crassipes : II A). Dans les deux cas il s’agit d’un dĂ©but de production de rameaux secondaires pouvant rester stĂ©riles, mais d’un dĂ©but hypogĂ©. Cependant, nous avons notĂ© au paragraphe 5 le cas du S. cauticolum, qui outre ces ramifications hypogĂ©es prĂ©sente parfois (var. pluricaule) un certain nombre de rameaux secondaires stĂ©riles naissant peu au-dessus du sol.

4. Avec la quatriĂšme Ă©tape (II B : S. middendorffianum var. diffusum) nous assistons, d’une part, Ă  un progrĂšs des ramifications hypogĂ©es (rameaux stĂ©riles secondaires ou mĂȘme tertiaires dĂ©butant sous terre avec orientation vers le haut Ă  partir d’élĂ©ments eux-mĂȘmes dĂ©jĂ  dressĂ©s) et, d’autre part, Ă  une Ă©bauche de ces rejets rampants qui, dĂšs l’espĂšce voisine S. hybridum (catĂ©gorie VI), engendreront les premiers rameaux secondaires aĂ©riens systĂ©matiques.

5. Vient enfin cette prolifération des rameaux aériens qui caractérise les catégories IV-VII, ainsi que les variétés pérennantes des espÚces annuelles de la catégorie III.

Il paraĂźt donc difficile de ne pas voir dans la production des rameaux secondaires stĂ©riles aĂ©riens le rĂ©sultat d’un transfert progressif partant de la rĂ©gion des racines et des rhizomes et aboutissant Ă  la rĂ©gion Ă©pigĂ©e par l’intermĂ©diaire des stolons souterrains puis des rejets rampants ; et le tout en corrĂ©lation Ă©troite avec une diminution graduelle de volume de ces rhizomes ou mĂȘme des racines. C’est le dĂ©but de ce transfert que nous ont montrĂ© de façon spectaculaire les S. telephium de Port-d’Alon.

On pourrait certes supposer un transfert orientĂ© en sens inverse et qui, aux dĂ©pens des ramifications aĂ©riennes, en viendrait Ă  la production de rhizomes volumineux et de racines tubĂ©reuses. Pour discuter de ce problĂšme du choix entre les deux directions possibles du transfert (problĂšme que nous retrouverons en des termes analogues au § 17) il convient d’abord de ne pas sĂ©parer les deux questions de la production causale des parties de la plante (rhizomes, etc., ou rameaux stĂ©riles aĂ©riens) et de leur signification fonctionnelle, car chez les CrassulacĂ©es les ramifications aĂ©riennes jouent un rĂŽle adaptatif analogue Ă  celui des prolifĂ©rations hypogĂ©es puisque les rameaux se dĂ©tachant (ou mĂȘme les rampants) constituent des organes essentiels de reproduction vĂ©gĂ©tative.

Cette correspondance fonctionnelle est en premier lieu attestĂ©e par la corrĂ©lation inverse dont nous sommes partis et que confirme encore la succession des Ă©tapes (1)-(5) : lorsque se multiplient les ramifications aĂ©riennes (Ă©tape 5) les racines et rhizomes sont rĂ©duits en proportion tandis qu’aux Ă©tapes initiales (1)-(2) les rapports sont renversĂ©s. En second lieu, il est intĂ©ressant que, chez les variĂ©tĂ©s pĂ©rennantes des espĂšces annuelles Ă  faibles racines, il y a aussitĂŽt production de rameaux stĂ©riles Ă  formes D-E d’insertions, en mĂȘme temps que de rejets rampants. En troisiĂšme lieu, il est frappant de constater qu’aux Ă©tapes intermĂ©diaires (3)-(4), on obtient, en bouturant des tiges sans racines, la production de petits rameaux aĂ©riens, comme par une supplĂ©ance remĂ©diant Ă  cette absence momentanĂ©e de racines : nous en avons observĂ© de tels chez les S. aizoon, kamtschaticum, middendorffianum, aizoides et ellacombianum. On en rencontre d’ailleurs aussi parfois sans bouturage et peu au-dessus du sol chez les mĂȘmes espĂšces, ce qui semble alors tĂ©moigner d’un dĂ©but de transfert des ramifications hypogĂ©es aux rĂ©gions proches du sol, comme dans le cas de la variĂ©tĂ© horticole pluricaule du S. cauticolum, mais d’un transfert qui doit sans doute prĂ©senter des raisons d’ordre rĂ©actionnel puisqu’il est exceptionnel en ce qui concerne les espĂšces.

Or, si l’on accepte cette correspondance fonctionnelle ou adaptative entre les ramifications Ă©pigĂ©es des Sedum et leurs prolifĂ©rations hypogĂ©es, il est plus probable que le transfert se produit de bas en haut plutĂŽt que de haut en bas pour cette raison que de trĂšs nombreuses familles prĂ©sentent une production systĂ©matique de trĂšs gros rhizomes, etc. (IridacĂ©es, LiliacĂ©es, etc.) et de stolons souterrains, tandis que les ramifications aĂ©riennes servant Ă  la reproduction vĂ©gĂ©tative sont exceptionnelles et trouvent chez les CrassulacĂ©es une extension Ă  certains Ă©gards particuliĂšre.

On rĂ©pondra peut-ĂȘtre que le problĂšme est en ce cas liĂ© Ă  celui de la crassulescence elle-mĂȘme. Cela ne fait aucun doute, mais il s’agit alors d’une question bien plus vaste encore que celle dont cette Ă©tude cherche Ă  cerner les contours. Si l’on tient nĂ©anmoins Ă  soulever un tel problĂšme, il convient sans doute de commencer par s’interroger sur les quelques points suivants : l’équivalent de la crassulescence dans les familles ne prĂ©sentant pas, ou pas ordinairement, d’espĂšces Ă  feuilles succulentes n’est-il pas Ă  chercher dans la direction des rhizomes, des tubercules, etc., et des productions hypogĂ©es charnues ou tubĂ©reuses ? L’exemple des gĂ©ophytes n’est-il pas de nature Ă  suggĂ©rer de telles comparaisons ? Et, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la crassulescence elle-mĂȘme ne rĂ©vĂšle-t-elle pas d’un transfert des processus hypogĂ©s aux parties Ă©pigĂ©es de l’organisme si, dans les genres de stations oĂč elle s’est dĂ©veloppĂ©e, le sol contient ou du moins conserve un peu plus d’humiditĂ© que l’air ?

En attendant que l’on puisse s’orienter en de telles directions revenons du problĂšme dĂ©jĂ  trop gĂ©nĂ©ral de la production des rameaux secondaires stĂ©riles Ă  la question plus dĂ©limitĂ©e de la formation et du transfert des mĂ©canismes de sĂ©paration (§ 17).

II. Mais auparavant, il convient encore de justifier l’emploi de cette notion d’un transfert, et cela particuliĂšrement dans l’hypothĂšse d’un « systĂšme Ă©pigĂ©nĂ©tique ». La notion du transfert a Ă©tĂ© introduite en botanique en 1949 par E. J. H. Corner, de Cambridge, sous le nom de « transference of function » 38 et il la dĂ©finit comme suit (1958 : 33) : « La comparaison systĂ©matique de plantes, et probablement d’animaux, montre qu’une propriĂ©tĂ© qui apparaĂźt en un organe, tissu ou couche de cellules en un cas peut se prĂ©senter Ă©galement en d’autres cas en d’autres parties de l’organisme. La propriĂ©tĂ© est la mĂȘme, mais le lieu de son dĂ©veloppement a Ă©tĂ© changé ».

Mais assurĂ©ment, une telle notion prend un tout autre sens dans l’hypothĂšse d’une entiĂšre prĂ©dĂ©termination gĂ©nĂ©tique de toutes les variations, mĂȘme phĂ©notypiques, et dans celle d’un systĂšme Ă©pigĂ©nĂ©tique au sein duquel s’élaborent des constructions nouvelles, c’est-Ă -dire non prĂ©formĂ©es, et par interaction entre les influences du milieu et l’activitĂ© synthĂ©tique du gĂ©nome, celle-ci acquĂ©rant dans cette perspective la pleine signification de « rĂ©ponse ».

Dans l’hypothĂšse d’une prĂ©formation gĂ©nĂ©tique intĂ©grale, la notion du transfert ne prĂ©sente en fait guĂšre de signification, ou plutĂŽt elle ne signifie exactement que ce qui suit. Un caractĂšre a apparaissant normalement en un territoire A, pourrait en principe se former n’importe oĂč, en B, C, D, etc., Ă©tant donnĂ©e la totipotence du systĂšme gĂ©nĂ©tique dont les reprĂ©sentants occupent tout l’organisme : si le caractĂšre a n’apparaĂźt qu’en A et non pas en B, etc., ce serait donc qu’en B, en C, etc., il est inhibĂ© par des facteurs contraires. En cas de « transfert » de a en B, C ou D, etc., cela signifierait donc que l’inhibition a Ă©tĂ© levĂ©e sur ce nouvel emplacement, mais non pas qu’un mĂ©canisme d’abord particulier à A s’est ensuite dĂ©placĂ© sur B ou sur C, etc.

Dans l’hypothĂšse d’un systĂšme Ă©pigĂ©nĂ©tique, au contraire, on pourrait admettre que les interactions entre le gĂ©nome et les actions extĂ©rieures produisent d’abord en A le caractĂšre a : en cas de transfert de A sur B, etc., on serait donc conduit Ă  supposer que la construction de a en A a facilitĂ© une construction analogue de a en B ou en C, etc. et cette facilitation supposerait alors le dĂ©placement rĂ©el d’un processus constructeur du territoire A au territoire B, etc. Ce dĂ©placement n’impliquerait d’ailleurs pas nĂ©cessairement un mouvement ou une marche Ă  travers le soma, ce qui serait Ă  la fois inutile et bien difficile Ă  imaginer : il signifierait simplement et concrĂštement que le systĂšme gĂ©nĂ©tique, ayant fourni en A sous l’action de certains facteurs externes une « rĂ©ponse » a, fournirait alors plus facilement une mĂȘme « rĂ©ponse » a en B, en C, etc., si des facteurs extĂ©rieurs analogues provoquent ses rĂ©actions sur ces nouveaux territoires. En ce cas le dĂ©placement que suppose l’idĂ©e de transfert serait essentiellement de nature temporelle ou spatio-temporelle et exprimerait sans plus la gĂ©nĂ©ralisation, mais active et rĂ©actionnelle, d’une « rĂ©ponse » initiale a du gĂ©nome (en A) sous forme de rĂ©ponses a analogues en B, C, etc. L’idĂ©e de « schĂšmes de rĂ©actions » (annoncĂ©e sous I et sur laquelle nous reviendrons) reposerait en ce cas sur cette capacitĂ© de gĂ©nĂ©ralisation des rĂ©ponses au sein des interactions entre le milieu et l’activitĂ© synthĂ©tique du gĂ©nome durant le dĂ©veloppement.

Comme on le voit la diffĂ©rence entre ces deux interprĂ©tations prĂ©formiste ou Ă©pigĂ©nĂ©tique du transfert n’est qu’une diffĂ©rence d’accent, mais assez essentielle quant Ă  l’interprĂ©tation du fonctionnement : dans l’hypothĂšse de la prĂ©formation gĂ©nĂ©tique, le gĂ©nome peut tout d’avance sauf qu’il est freinĂ© en certains points (B, C, D, etc.), par des inhibitions, tandis que dans l’hypothĂšse Ă©pigĂ©nĂ©tique, il construit ses « rĂ©ponses » en interaction avec le milieu. Seulement comme, dans la premiĂšre hypothĂšse, les inhibitions et surtout la levĂ©e de ces inhibitions, dĂ©pendent assurĂ©ment en partie du milieu, toute la nuance se rĂ©duit Ă  ceci que, pour le prĂ©formisme, le gĂ©nome est totipotent mais uniquement en principe et peut-ĂȘtre inhibĂ© comme favorisĂ© par le milieu en chaque manifestation particuliĂšre, tandis que, dans l’hypothĂšse Ă©pigĂ©nĂ©tique, ses constructions sont successives en tant que rĂ©ponses fournies en interaction vers le milieu 39. Étant donnĂ© le caractĂšre trĂšs progressif du transfert que nous allons dĂ©crire aux paragraphes 17-19 nous continuerons donc de nous placer dans la perspective Ă©pigĂ©nĂ©tique, en tant que nous offrant un tableau plus fonctionnel du dĂ©veloppement, au lieu de faire appel aux inconnues des inhibitions et de leurs levĂ©es, d’autant plus difficiles Ă  interprĂ©ter toutes deux que les Ă©tapes du transfert seront nombreuses et resteront trĂšs graduelles.

§ 17. La signification des catégories I-VII du point de vue des transferts éventuels des mécanismes de séparations

I. Les catĂ©gories I A Ă  VII B comportent une certaine ordination hiĂ©rarchique et cependant elles ne correspondent que trĂšs partiellement Ă  un ordre de filiations phylĂ©tiques : telle est la situation intĂ©ressante en prĂ©sence de laquelle nous nous trouvons. Nous appellerons ordination hiĂ©rarchique une succession d’étapes a, b, c
 telles que les caractĂšres apparus en b n’abolissent pas mais conservent ceux de l’étape a, etc. Or, une telle ordination semble exister en fonction des caractĂšres suivants :

a = séparations linéaires (et semi-axillaires) au niveau des racines et des rhizomes

b = séparations axillaires au niveau des racines et des rhizomes

c = séparations linéaires au niveau des stolons souterrains

d = séparations axillaires au niveau des stolons souterrains

e = séparations linéaires au niveau des rejets rampants

f = séparations axillaires au niveau des rejets rampants

g = séparations linéaires au niveau des rameaux strictement aériens

h = séparations axillaires au niveau des rameaux strictement aériens

On peut, en effet, Ă©tablir la hiĂ©rarchie suivante (entre parenthĂšses, les caractĂšres pouvant n’ĂȘtre pas ou n’ĂȘtre que faiblement reprĂ©sentĂ©s) :

a = catégorie I A

ab = catégorie I B

a(b)c = catégorie II A dans le cas du S. crassipes et linearifolium, faisant parfois la transition avec abcd.

abcd = catégorie II A dans le cas du S. cauticolum

abcde = catĂ©gorie II B dans le cas du S. middendorffianum var. diffusum, avec possibilitĂ© de ab(cd)e en d’autres cas.

abcdef = catégorie IV avec possibilité de abcdef(g) (S. acre, etc.).

abcdefgh = catégorie V-VI ou ab(cd)efgh (par exemple S. montregalense (fig. 43b)).

ab(cdefg)h = catégorie VII par spécialisation 40.

La catégorie III ne figure pas dans ce tableau, à moins de la situer au rang 0 (= pas de séparations systématiques à aucun niveau hypogé ou épigé dans le cas des formes annuelles).

Seulement cet ordre hiĂ©rarchique ne correspond qu’en partie Ă  l’ordre phylĂ©tique, pour autant que celui-ci soit connu. Sans doute les catĂ©gories I et II comprennent-elles essentiellement des Sedum des groupes Rhodiola, Telephium et Aizoon, que l’on situe ordinairement avant les « Genuina » surtout reprĂ©sentĂ©s dans les catĂ©gories IV-VII. Mais les premiers sont-ils phylĂ©tiquement plus anciens, ou sont-ils en rĂ©gression ? D’autre part, le S. hybridum (groupe Aizoon) passe en catĂ©gorie V B. Quant aux catĂ©gories IV-VII (sans parler de III), elles se distribuent sans grand rapport avec les parentĂ©s phylĂ©tiques, une mĂȘme espĂšce comme le S. spurium pouvant ĂȘtre Ă  cheval sur deux catĂ©gories (le type en V B et la var. ibericum en IV B).

Et surtout, nous avons pu remarquer de surprenantes variations, non pas seulement au sein d’une mĂȘme espĂšce ou d’une mĂȘme variĂ©tĂ©, mais encore parfois sur de mĂȘmes individus transportĂ©s d’un milieu en un autre. C’est ainsi que les Sedum obcordatum, oaxacanum, retusum, griseum, etc., qui en serre (d’oĂč nous les avons reçus), puis en une chambre chauffĂ©e, ont prĂ©sentĂ© des formes de catĂ©gories VII ou VI A, ont passĂ© aux catĂ©gories V B et mĂȘme V A au cours de quelques mois d’étĂ© en un jardin. Les S. album et montanum varient Ă©tonnamment selon les milieux et nous avons constatĂ© chez les S. nicaeense et anopetalum de Rome ou d’Aix-en-Provence, des variations aussi grandes lors de leur transplantation Ă  GenĂšve 41. Il est vrai que ces variations sont loin d’ĂȘtre gĂ©nĂ©rales et que la plupart des espĂšces mexicaines, asiatiques ou europĂ©ennes ont conservĂ© leur catĂ©gorie en passant de notre chambre d’élevage Ă  notre jardin ou vice-versa 42. Mais les variations indiquĂ©es existent et prouvent Ă  elles seules que les catĂ©gories trouvĂ©es constituent en partie des niveaux de structuration dĂ©pendant du fonctionnement et non pas, ou pas seulement, des caractĂšres spĂ©cifiques ou raciaux. Autrement dit, selon les conditions, une population donnĂ©e peut s’orienter soit dans la direction des sĂ©parations axillaires, ou encore simplement linĂ©aires (types D-F), soit dans la direction d’une consolidation de ses tiges et rameaux (types A-B) et alors les individus se modifient en passant par certaines Ă©tapes, parcourues en un sens ou dans le sens contraire : nos catĂ©gories correspondraient ainsi Ă  de telles Ă©tapes, qu’elles soient liĂ©es Ă  un Ă©quilibre relativement stable pour une espĂšce donnĂ©e, ou au contraire Ă  des paliers d’équilibre momentanĂ©s et dĂ©pendant pour une part du milieu et des conditions causales encore inconnues liĂ©es Ă  cette situation Ă©cologique. Il en rĂ©sulte que l’ordination hiĂ©rarchique dont nous croyons discerner la prĂ©sence dans le tableau prĂ©cĂ©dent n’exprime pas (ou pas uniquement) un systĂšme de filiations phylĂ©tiques, mais seulement les Ă©tapes d’une construction susceptible d’accĂ©lĂ©rations, mĂȘme brusques, de rĂ©gressions et de court-circuitages. Parmi les accĂ©lĂ©rations, il faut citer avant tout les S. viviparum et verticillatum qui, issus du telephium de catĂ©gorie I en arrivent Ă  une chute systĂ©matique de bourgeons comme en catĂ©gorie VI (et cf. encore les variations Ă©tudiĂ©es du S. telephium au Port-d’Alon.) Parmi les court-circuitages figurent les cas d’étapes brĂ»lĂ©es comme les cas ab(cdefg)h qui caractĂ©risent la catĂ©gorie VII.

Cette situation est-elle de nature Ă  exclure des transferts du linĂ©aire Ă  l’axillaire et des parties hypogĂ©es de la plante aux parties rampantes et supĂ©rieures ? Nullement et nous serions mĂȘme portĂ©s Ă  dire : au contraire. En effet, dans le cas d’une correspondance Ă©troite entre l’ordination hiĂ©rarchique en cause et les filiations phylĂ©tiques, on se trouverait en prĂ©sence d’une sorte d’orthogenĂšse dont les caractĂšres relĂšveraient alors davantage des mĂ©canismes gĂ©nĂ©tiques que des processus rĂ©actionnels plus variables. La diversitĂ© des comportements observĂ©s semble au contraire tĂ©moigner de la nĂ©cessitĂ© de faire face Ă  des circonstances multiples, dĂ©pendant aussi bien du milieu que des variations hĂ©rĂ©ditaires, en partie fortuites, des espĂšces considĂ©rĂ©es : d’oĂč, en certains cas, l’utilitĂ© de brĂ»ler des Ă©tapes et, en d’autres, de s’en tenir aux solutions les plus simples. Il semble donc que, indĂ©pendamment des caractĂšres hĂ©rĂ©ditaires les plus gĂ©nĂ©raux et indispensables des espĂšces, il existe un secteur rĂ©actionnel d’utilitĂ© non pas essentielle mais adjuvante, qui est celui de la reproduction vĂ©gĂ©tative et que, sur ce terrain, la marge des solutions demeure plus variable et plus souple, d’oĂč la situation dĂ©crite plus haut.

II. Mais les solutions adoptĂ©es par les diffĂ©rentes espĂšces ne s’improvisent pas ex nihilo. Quand CuĂ©not nous parle d’« inventions » dans les variations adaptatives, il ne s’interroge peut-ĂȘtre pas assez sur les conditions de toute invention, humaine comme organique. Or, l’invention rĂ©sulte toujours d’une combinaison certes nouvelle (synthĂšse et dĂ©passement), mais d’élĂ©ments dĂ©jĂ  connus ou donnĂ©s antĂ©rieurement : l’invention consiste donc d’abord Ă  transfĂ©rer un mĂ©canisme d’un domaine Ă  un autre, et, avant de trouver du neuf, l’ĂȘtre vivant s’en tient Ă  ce transfert, s’il est suffisant pour rĂ©pondre aux besoins.

C’est donc bien dans la direction du transfert des rĂ©actions de sĂ©paration qu’il faut nous orienter, en prenant d’ailleurs le terme de transfert dans son acceptation la plus Ă©lĂ©mentaire, qui est celle d’une simple gĂ©nĂ©ralisation de la rĂ©action ou rĂ©ponse.

Un exemple bien connu est instructif Ă  cet Ă©gard, en particulier pour le cas des Sedum : celui des bulbilles axillaires du Lilium bulbiferum L. Il est d’abord remarquable que cette production de bulbilles ne soit pas gĂ©nĂ©rale chez cette espĂšce, mais n’apparaisse que dans le cas de la subsp. bulbiferum (L.) Baker, par opposition Ă  la subsp. croceum (Chaix) Arc., qui n’en a pas (cette production limitĂ©e rappelle le cas de nos Sedum viviparum et verticillatum, qui prĂ©sentent des bourgeons axillaires sĂ©parables, tandis que les S. telephium, maximum, etc., n’en ont pas) 43. En second lieu, il est clair (et ceci prĂ©cisĂ©ment d’autant plus qu’il s’agit d’une production limitĂ©e), que ces bulbilles ne tombent pas du ciel et doivent trouver leur origine dans les circonstances antĂ©rieures de l’histoire de l’espĂšce : or, les faits que ces Lilium n’ont pas de rameaux stĂ©riles et que leurs bulbes souterrains se divisent en bulbilles, sont hautement significatifs, et conduisent Ă  considĂ©rer la production des bulbilles aĂ©riennes du Lilium bulbiferum comme le rĂ©sultat du transfert d’un processus en partie rĂ©actionnel se dĂ©roulant normalement au niveau hypogĂ©.

C’est d’un transfert analogue que nous allons faire l’hypothĂšse Ă  propos des modes de sĂ©paration des rameaux stĂ©riles dĂ©tachables chez les Sedum. Mais, ceux-ci ne possĂ©dant pas de bulbes et prĂ©sentant des racines en gĂ©nĂ©ral fibreuses (ou parfois tubĂ©reuses), les mĂ©canismes de sĂ©paration hypogĂ©s susceptibles d’ĂȘtre transfĂ©rĂ©s aux niveaux Ă©pigĂ©s ne seront relatifs qu’aux sĂ©parations linĂ©aires et orthogonales rappelĂ©es dans le tableau prĂ©cĂ©dent.

Seulement, comme il ne s’agit donc plus de bulbilles, c’est-Ă -dire d’un cas oĂč la direction du transfert (du bas vers le haut) est bien claire 44, mais exclusivement de tiges et de rameaux pouvant prendre naissance en n’importe quelle rĂ©gion de la plante, il reste, avant de chercher Ă  prĂ©ciser les dĂ©tails, Ă  se demander pour quelles raisons il vaut mieux supposer des transferts dans le sens du tableau prĂ©cĂ©dent, c’est-Ă -dire de la racine aux rameaux aĂ©riens, que de suivre l’ordre inverse ou de partir de la partie mĂ©diane (rejets rampants) pour admettre des transferts complĂ©mentaires orientĂ©s Ă  la fois vers le haut et vers le bas ?

La premiĂšre raison est qu’une ordination hiĂ©rarchique dĂ©termine prĂ©cisĂ©ment son propre sens d’orientation en montrant comment les caractĂšres s’ajoutent les uns aux autres au lieu de se succĂ©der au hasard, et cela en fonction des distributions rĂ©elles : comme tout Sedum a des racines, tandis qu’il n’a pas pour autant de stolons, de rejets ou de rameaux stĂ©riles, il est donc indiquĂ© de chercher le point de dĂ©part des sĂ©parations dans la situation la plus gĂ©nĂ©rale et non pas dans les ensembles de plus en plus spĂ©ciaux.

Il demeure, bien entendu, la possibilitĂ© logique que tout ait dĂ©butĂ© au niveau des rameaux pour transfĂ©rer leurs caractĂšres aux rejets rampants, et avant que ceux-ci se perdent Ă  leur tour, aux racines elles-mĂȘmes 45. Mais, en plus des multiples hypothĂšses supplĂ©mentaires que de tels transferts du haut vers le bas exigeraient, l’inconvĂ©nient majeur d’une telle interprĂ©tation serait de laisser sans aucune explication les anticipations morphogĂ©nĂ©tiques dont tĂ©moigne la catĂ©gorie VII, tandis que l’avantage de l’hypothĂšse des transferts dans l’ordre de succession indiquĂ© par le tableau des hiĂ©rarchies est prĂ©cisĂ©ment de permettre une telle explication. Seulement c’est justement parce qu’elles la suggĂšrent avec quelque facilitĂ© que nous devions nous en mĂ©fier et examiner, comme on vient de le faire, les autres directions possibles.

III. Supposons donc, Ă  titre d’hypothĂšse, la possibilitĂ© d’une sĂ©rie de transferts Ă  effets convergents : (1) des sĂ©parations linĂ©aires aux sĂ©parations axillaires, ce qui s’observe dĂšs la racine (catĂ©g. I B) puis Ă  tous les niveaux que nous avons distinguĂ©s jusqu’à la catĂ©gorie VI B inclusivement (avec ensuite spĂ©cialisation dans le mode axillaire aĂ©rien en VII) ; (2) des sĂ©parations propres Ă  la racine Ă  celles des stolons souterrains, des rejets rampants et finalement des rameaux strictement aĂ©riens ; (3) il s’y ajoute, dans le dĂ©tail, les transferts particuliers des rameaux couchĂ©s aux rameaux dressĂ©s issus des rejets rampants, que nous avons cru pouvoir noter, par exemple Ă  propos du Sedum acre (catĂ©gorie IV B). Or, sans ĂȘtre gĂ©nĂ©raux ces derniers transferts sont trĂšs instructifs en montrant Ă  la fois la possibilitĂ© de telles gĂ©nĂ©ralisations (et mĂȘme leur quasi-certitude puisqu’observĂ©es Ă  l’intĂ©rieur d’une seule et mĂȘme espĂšce) et leur caractĂšre trĂšs graduel (elles ne s’étendent effectivement que peu, dans la catĂ©gorie IV, aux rameaux stĂ©riles « strictement aĂ©riens »).

La question du transfert, dans le cas particulier des rĂ©actions de sĂ©paration des rameaux stĂ©riles de nos Sedum, nous paraĂźt, en effet, se poser comme suit. Ces rĂ©actions Ă©tant de nature anticipatrice, pour ce qui est de leurs formes terminales (rameaux aĂ©riens avec modes d’insertion E) il ne reste une fois exclu le hasard que deux moyens d’expliquer cette anticipation : ou un pouvoir vital et finaliste d’anticiper la satisfaction des besoins de l’espĂšce, ou une interprĂ©tation causale fondĂ©e sur des « informations » antĂ©rieures, c’est-Ă -dire sur un transfert Ă  partir de niveaux (ceux de la racine, des stolons ou des rejets rampants) oĂč les mĂ©canismes de sĂ©paration ne supposent encore aucune anticipation, Ă©tant dĂ©terminĂ©s causalement par la croissance mĂȘme qui se fait alors en contact avec le sol et grĂące Ă  la production de radicelles susceptibles de fonctionner immĂ©diatement. Or, dans l’hypothĂšse d’un pouvoir finaliste, il n’est aucune raison pour que les processus d’insertion prĂ©parant la sĂ©paration (insertions de formes D et surtout E) ne se constituent que graduellement : leur besoin se faisant sentir dĂšs qu’il y a production de rameaux « strictement aĂ©riens », on devrait donc relever dĂšs ce niveau un pourcentage relativement constant d’insertions de types E. Dans l’hypothĂšse d’un transfert, au contraire, on doit pouvoir mettre en Ă©vidence l’existence de tous les intermĂ©diaires entre les paliers oĂč les sĂ©parations s’effectuent surtout aux niveaux des racines ou rhizomes et des rejets rampants sans affecter encore systĂ©matiquement les rameaux aĂ©riens et les paliers oĂč ceux-ci prĂ©sentent (et cela mĂȘme en l’absence de rejets radicants) les rĂ©actions anticipatrices Ă  expliquer. Autrement dit, s’il y a transfert, il existe une grande probabilitĂ© pour qu’il ne soit que progressif ou mĂȘme trĂšs progressif.

Or, l’existence de nos catĂ©gories et du tableau d’ordination hiĂ©rarchique exposĂ© sous I parlent dĂ©jĂ  fortement en faveur de ce caractĂšre graduel. Mais il reste Ă  examiner le dĂ©tail de ces transformations et, ici encore, les faits semblent concluants.

Ce qui paraĂźt l’indice le plus significatif Ă  cet Ă©gard est que, une fois constituĂ©s les rameaux stĂ©riles aĂ©riens (catĂ©gories IV à VII), ne prĂ©sentent nullement d’emblĂ©e des mĂ©canismes suffisants de chute, parce que l’élaboration des formes d’insertions les plus propices ne rĂ©ussit que progressivement et selon deux voies complĂ©mentaires. Ce qui est, en effet frappant, c’est qu’elle s’effectue selon deux processus corrĂ©latifs et tous deux graduels : la production des fentes ou rainures et celle des rĂ©trĂ©cissements.

Rappelons d’abord que ces processus s’observent dĂ©jĂ  au niveau des racines et Ă  celui des sĂ©parations linĂ©aires de tous genres. Mais il va de soi que, en ces domaines, lorsque des coupures nettes succĂšdent aux simples dessications ou nĂ©croses, il s’agit surtout alors de coupures sans rĂ©trĂ©cissement (correspondant Ă  celles qui rĂ©sulteront des modes d’insertion D), sauf quelques cas exceptionnels comme les tubercules resserrĂ©s du S. telephium (fig. 12 et 14). Il est cependant important de noter que dĂšs les sĂ©parations linĂ©aires, et mĂȘme au niveau des racines, la forme avec rĂ©trĂ©cissement (correspondant à E) se constitue parfois.

Lorsque l’on passe alors des rejets rampants aux rameaux strictement aĂ©riens, les deux processus observĂ©s se prĂ©sentent comme suit (catĂ©gorie IV à VII) :

1. Les modes d’insertion D-F, donc avec rainures circulaires indĂ©pendamment des rĂ©trĂ©cissements, sont d’abord peu nombreux (catĂ©gorie IV), puis augmentent progressivement (V A et B, puis VI A) pour atteindre plus de 80 Ă  90 % (catĂ©gories VI et VII).

2. Or, corrĂ©lativement et par Ă©tapes Ă©galement, alors que rien n’y obligerait, sinon prĂ©cisĂ©ment en cas de transferts progressifs, ces formes D-F d’insertions dĂ©butent elles-mĂȘmes par une prĂ©dominance du type D sans rĂ©trĂ©cissement (catĂ©gories IV A Ă  V A) pour faire primer ensuite seulement, et de plus en plus, le type E avec rĂ©trĂ©cissement. Pour le montrer nous avons construit le tableau suivant, en calculant pour chaque catĂ©gorie, d’une part, le rapport des types D-F aux types A-B et, d’autre part, le rapport des types E et F au type D. Ces calculs ont Ă©tĂ© faits espĂšce par espĂšce 46 (119 en tout, en omettant celles dont les donnĂ©es numĂ©riques sont insuffisantes), puis mis en moyenne par catĂ©gories :

Tableau VIII. Corrélation par catégories entre les rapports DF/AB et EF/D

CatĂ©gories N. d’espĂšces et var. DF/AB EF/D
IV A 21 0,107 0,201
IV B 11 0,176 0,273
V A 17 1,13 0,35
V B 16 1,32 2,71 (voir note 47)
VI A 27 (32) 15,2 (15,6) 7,7 (8,0) (voir note 48)
VI B 12 18,5 12,0
VII 10 27,0 17,2

Il convient d’abord, en prĂ©sence de ce tableau d’apparence trop rĂ©guliĂšre, de rappeler le fait (et d’y insister Ă  nouveau fortement) que les statistiques en jeu sont relatives Ă  un seul milieu et que d’autres chercheurs travaillant en d’autres conditions pourraient fort bien trouver sur les mĂȘmes espĂšces des rĂ©sultats assez diffĂ©rents. Il s’y ajoute que les frontiĂšres entre les insertions D et E-F, peuvent ĂȘtre Ă©valuĂ©es de façon Ă©galement variable. Il est donc essentiel de ne pas attribuer Ă  ces chiffres plus de valeur qu’ils n’en ont, chacun Ă  part et de n’y voir que l’expression d’une relation globale que nous croyons seule valable, mais qui le demeure mĂȘme s’il est impossible de la prĂ©ciser avec exactitude dans le dĂ©tail et mĂȘme si chaque espĂšce reste susceptible de changer de catĂ©gorie selon les situations ambiantes : c’est que plus les insertions de type D-F se dĂ©veloppent aux dĂ©pens des insertions A-B et plus les types E-F avec rĂ©trĂ©cissements et rainures tendent eux-mĂȘmes Ă  augmenter aux dĂ©pens du type D (rainures sans rĂ©trĂ©cissement visible).

On dira peut-ĂȘtre que cette relation entre l’augmentation progressive des insertions E-F par rapport aux D et l’accroissement des D-F par rapport aux A-B va de soi puisque nous avons souvent vu qu’une mĂȘme touffe, en croissant ou en changeant de milieu peut voir ses insertions A se transformer en D puis les D en E. Mais il restait Ă  vĂ©rifier cette corrĂ©lation ordinale sur nos catĂ©gories elles-mĂȘmes et c’est sur ce point qu’elle devient plus surprenante, car, Ă  moins d’un transfert progressif, on comprend mal pourquoi il n’y aurait pas simplement polarisation gĂ©nĂ©rale sur les formes A et les formes E d’insertions, avec quelques intermĂ©diaires C et D indĂ©pendamment de toute rĂ©partition en catĂ©gories, donc en proportions Ă©gales pour toutes les catĂ©gories.

Or, on constate au contraire que le rapport des insertions avec rainures D-F aux insertions sans rainures A-B augmente progressivement des catĂ©gories IV à VII. Il est vrai que nous avons construit nous-mĂȘmes les catĂ©gories par un groupement des espĂšces en fonction, entre autres, de ce caractĂšre. Il n’en reste pas moins que ce groupement progressif a Ă©tĂ© possible tout en portant sur des variations essentiellement rĂ©actionnelles, et qu’il se traduit par des distinctions observables entre les catĂ©gories principales IV, V, VI, VII. En outre, au fur et Ă  mesure qu’augmentent proportionnellement les insertions avec rainures (D-F), augmentent Ă©galement, et trĂšs progressivement, les insertions avec rĂ©trĂ©cissements E (rapports E/D). Autrement dit, au fur et Ă  mesure que l’on passe des sĂ©parations linĂ©aires aux sĂ©parations axillaires et de celles-ci, au niveau des rejets rampants, Ă  celles qui caractĂ©risent les rameaux « strictement aĂ©riens », le processus de sĂ©paration se spĂ©cialise et retient surtout, parmi les modĂšles antĂ©rieurs, ceux qui sont les plus efficaces (E I et E II). Sans constituer une preuve dĂ©cisive en faveur d’un transfert, le caractĂšre trĂšs progressif de cette double Ă©volution nous semble fournir un indice particuliĂšrement instructif.

Il s’y ajoute ceci. Dans le cas de la catĂ©gorie VI, oĂč les sĂ©parations linĂ©aires et axillaires sont toutes deux renforcĂ©es (par rapport à V), nous avons distinguĂ© deux sous-ensembles, selon que les tiges sont segmentĂ©es (VI B) ou qu’elles ne le sont pas (VI A). Or, quand elles le sont, les sĂ©parations linĂ©aires qui en rĂ©sultent prennent de prĂ©fĂ©rence une forme avec rĂ©trĂ©cissement comparable aux insertions E : il est alors remarquable de constater que, pour des rapports DF/AB sensiblement Ă©gaux, les rapports E/D sont de 12 de moyenne en VI B et de 8 de moyenne en VI A, comme si les segmentations linĂ©aires avec rĂ©trĂ©cissement en VI B exerçaient une action ou se transfĂ©raient sur les modes de liaisons axillaires.

En bref, les modes d’insertion E qui prĂ©parent le mieux les sĂ©parations axillaires au niveau des rameaux « strictement aĂ©riens » ne se constituent que progressivement aux dĂ©pens du mode D, dĂ©jĂ  anticipateur, et des modes A-B, qui ne le sont pas. Ou bien donc, il s’agit d’une nĂ©oformation impliquant peut-ĂȘtre en ce cas un certain finalisme, mais alors pourquoi n’est-elle pas immĂ©diate et aussitĂŽt gĂ©nĂ©ralisĂ©e ? Ou bien donc, il s’agit d’un transfert graduel et il nous reste maintenant Ă  comprendre pourquoi et comment il peut en ĂȘtre ainsi.

§ 18. Des transferts d’« enchaĂźnements » causals aux « schĂšmes » Ă  Ă©lĂ©ments interdĂ©pendants

Les sĂ©parations de racines, stolons, tiges et rameaux sont des processus rĂ©actionnels 49. Mais on peut distinguer, chez le vĂ©gĂ©tal comme chez l’animal, un certain nombre de variĂ©tĂ©s de rĂ©actions selon la part qu’y jouent les montages hĂ©rĂ©ditaires et les liaisons construites en fonction des Ă©changes avec la situation extĂ©rieure.

À l’un des pĂŽles se situent les rĂ©actions innĂ©es dont le prototype animal est le rĂ©flexe. Si l’on gĂ©nĂ©ralise cette notion, indĂ©pendamment de la prĂ©sence ou de l’absence d’un systĂšme nerveux, on peut appeler classe I de rĂ©actions celles qui prĂ©sentent les deux caractĂšres suivants : a) dĂ©clenchement pĂ©riodique d’un montage hĂ©rĂ©ditaire tout prĂ©parĂ© et se dĂ©roulant de façon ne variatur, b) ce dĂ©clenchement est provoquĂ© par des excitants externes spĂ©cifiques. Or, l’originalitĂ© de la plupart des faits de croissance chez le vĂ©gĂ©tal, comparĂ©e Ă  la croissance animale, est de prĂ©senter des rĂ©apparitions pĂ©riodiques qui relĂšvent de cette classe I de rĂ©actions : tandis qu’un animal est en possession d’un systĂšme gĂ©nital constituĂ© une fois pour toutes, d’un nombre de pattes invariable, etc., un vĂ©gĂ©tal voit sa floraison disparaĂźtre pour repousser annuellement sous le dĂ©clenchement d’excitants spĂ©cifiques (lumiĂšre, etc.), ou ne pas repousser (nos Sedum anacampseros n’ont par exemple donnĂ© aucune fleur en 1962 pas plus que ceux du Jardin botanique de NeuchĂątel) 50 ; il fournit un nombre de tiges qui peut varier grandement d’une annĂ©e Ă  l’autre, etc.

À l’autre pĂŽle se situent les rĂ©actions Ă©laborĂ©es de façon variable en fonction des Ă©changes avec les donnĂ©es extĂ©rieures. Les exemples animaux sont le rĂ©flexe conditionnĂ© (voir § 15, III sous 3), les habitudes, etc. Cette classe II est caractĂ©risĂ©e par la plasticitĂ© des rĂ©actions et par la variabilitĂ© des combinaisons possibles entre les excitants extĂ©rieurs. Il va donc de soi qu’on pourra distinguer des degrĂ©s multiples au sein de cette classe II ou, si l’on prĂ©fĂšre, qu’on pourra trouver tous les intermĂ©diaires entre la classe I et les formes extrĂȘmes de II.

En outre, l’une des propriĂ©tĂ©s fondamentales de la classe II est, chez l’animal, la capacitĂ© de transferts ou gĂ©nĂ©ralisation. Un rĂ©flexe conditionnĂ©, une fois acquis, peut donner lieu Ă  des gĂ©nĂ©ralisations de la rĂ©ponse R ou Ă  des transferts sur d’autres stimulus S’ voisins du stimulus initial S (gĂ©nĂ©ralisation du stimulus) ou mĂȘme Ă  des gĂ©nĂ©ralisations combinĂ©es stimulus-rĂ©ponse. Il n’y a pas de raison qu’il n’en soit pas Ă©galement ainsi chez le vĂ©gĂ©tal, la seule diffĂ©rence systĂ©matique tenant Ă  la vitesse des rĂ©actions, plus ou moins grande chez l’animal et trĂšs ralentie chez le vĂ©gĂ©tal (encore qu’il se produise parfois des accĂ©lĂ©rations dans le dĂ©clic et que, Ă  vouloir observer le mode d’adhĂ©sion d’un rameau de S. nicaeense, on est souvent pris de vitesse par sa chute
).

Notons encore qu’en aucune de ces variĂ©tĂ©s de rĂ©actions, on ne peut rĂ©duire le processus au seul schĂ©ma « stimulus-rĂ©ponse » S → R, car le stimulus n’agit que s’il est enregistrĂ© par un organisme suffisamment sensibilisĂ© Ă  son Ă©gard, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment disposĂ© Ă  fournir le type de rĂ©ponse en fonction duquel le stimulus est assimilĂ© ou discriminĂ©. Il faut donc Ă©crire le schĂ©ma S → R sous la forme S ⇄ R ou si l’on prĂ©fĂšre S(O)R ou S(A)R oĂč O est l’organisme et oĂč A est l’assimilation ou incorporation du stimulus par l’organisme. On peut ainsi soutenir, comme le traduisait avec esprit un de nos collaborateurs, que « au commencement Ă©tait la rĂ©ponse ». En tout Ă©tat de cause la formulation S(O)R ou S(A)R montre que, dĂšs le dĂ©part, la rĂ©action implique une activitĂ© de l’organisme, comportant une capacitĂ© de gĂ©nĂ©ralisation ou transfert, donc la constitution possible d’un schĂšme de rĂ©action.

Avant de prĂ©ciser ces notions, remarquons maintenant combien les rĂ©actions de nos Sedum sont typiques de la classe II, jusqu’aux frontiĂšres de la classe I. À l’une des extrĂ©mitĂ©s, et presque dans la classe I, on peut situer les rĂ©actions de la catĂ©gorie VII qui rappellent les rĂ©flexes. Les chutes spectaculaires des rameaux stĂ©riles de S. nicaeense ou de S. stenopetalum (= douglasii) Ă©voquent irrĂ©sistiblement, en effet, les rĂ©flexes d’autotomie relatifs aux pattes des crabes ou Ă  la queue des lĂ©zards et des loirs, Ă  cette diffĂ©rence prĂšs que la perte d’une patte ou d’une queue a lieu dans l’intĂ©rĂȘt de l’animal possesseur et non pas de la partie lĂąchĂ©e, tandis que la chute du rameau de Sedum avantage ce rameau lui-mĂȘme et non pas la plante-mĂšre qui le sacrifie. En outre et surtout (et ceci n’est plus caractĂ©ristique de la classe I de rĂ©actions) ce ne sont pas tous les rameaux qui tombent, bien que, chez le S. nicaeense, on obtienne 92,4 % des modes d’insertion D-G : les chutes ne se produisent que dans une partie des rameaux qui prĂ©sentent les insertions de formes D-G et il reste 3,2 % d’insertions sans fente A-B et 3,5 % de fentes partielles C. Quant aux catĂ©gories III à VI B, l’aspect le plus remarquable des rĂ©actions observĂ©es est leur variabilitĂ©. D’une part, les modes d’insertion A-G ne tĂ©moignent nullement d’une loi de tout ou rien, mais bien d’une progression dans les Ă©tapes de la sĂ©paration, avec fixation dĂ©finitive possible Ă  chaque Ă©tape. D’autre part, parmi les Sedum qui prĂ©sentent des rameaux stĂ©riles (donc dĂšs la catĂ©gorie III lorsque l’espĂšce annuelle devient pĂ©rennante), on trouve, comme l’a montrĂ© l’analyse dĂ©taillĂ©e, la plus grande variabilitĂ© de distributions d’une espĂšce Ă  l’autre (souvent trĂšs voisines), d’une variĂ©tĂ© Ă  l’autre de la mĂȘme espĂšce ou d’une station Ă  l’autre pour les mĂȘmes espĂšces ou variĂ©tĂ©s.

Il est donc, nous semble-t-il, légitime de parler, au sujet de ces réactions multiples, de transferts proprement dits, au sens des généralisations de réponses R.

Nous ne savons malheureusement rien encore des gĂ©nĂ©ralisations-stimulus, faute de connaĂźtre le dĂ©tail des facteurs S dĂ©clenchant les sĂ©parations progressives, mais cela ne nous empĂȘche pas de constater l’extension graduelle du processus, tant d’une rĂ©gion Ă  l’autre de la plante que dans la frĂ©quence mĂȘme des modes d’insertion D puis E. Cherchons donc Ă  dĂ©crire les Ă©tapes de ces transferts, qui seront en mĂȘme temps les Ă©tapes de la constitution des « schĂšmes de rĂ©action », en nous contentant pour le moment de dĂ©finir ceux-ci comme ce qui est gĂ©nĂ©ralisable au cours des transferts.

I. Les rĂ©actions les plus Ă©lĂ©mentaires, du point de vue du tableau hiĂ©rarchique du paragraphe 17, sont donc les sĂ©parations linĂ©aires ou « intermĂ©diaires » au niveau des racines et des rhizomes, sĂ©parations qui ne supposent encore comme telles aucun transfert. Or, ces rĂ©actions consistent en « enchaĂźnements » de rapports de cause Ă  effet ordonnĂ©s en fonction de successions temporelles et sans encore aucune anticipation (voir § 15 sous I 1). Certes il y a dĂ©jĂ  des actions en retour des effets sur les causes, s’orientant ainsi dans la direction d’une causalitĂ© par interdĂ©pendance, mais ces actions en retour s’ordonnent elles-mĂȘmes dans le temps. La sĂ©rie initiale peut donc ĂȘtre dĂ©crite schĂ©matiquement dans les termes suivants (en prenant comme exemples les fig. 12 a et b) :

Prop. (3) α → ÎČ â†’ Îł → ÎŽ → Δ

oĂč α = croissance d’un fragment de racine (ici un tubercule) conduisant Ă  la production d’un bourgeon (Bo sur la fig. 12 b) et d’une tige (B sur la fig. 12 a); ÎČ = production de nouvelles racines (fibres sur la fig. 12 b et petits tubercules en B sur la fig. 12 a) ; γ = indĂ©pendance croissante de ce nouvel ensemble (dĂ©finissable par le moment oĂč son alimentation propre l’emporte sur ce qu’il reçoit de la souche principale); Ύ = dĂ©but de sĂ©paration (par dessication du tubercule de jointure sur la fig. 12 a et par resserrement ou segmentation en S sur la fig. 12 b, voir aussi les S en α), due Ă  l’appauvrissement des Ă©changes entre la nouvelle souche et la souche-mĂšre ; Δ = sĂ©paration complĂšte.

Dans le cas des sĂ©parations linĂ©aires de stolons souterrains ou dans celui des rejets rampants, le processus est exactement le mĂȘme, le segment qui se sĂ©pare ayant acquis, grĂące Ă  de nouvelles tiges et Ă  de nouvelles racines, une indĂ©pendance suffisante pour dĂ©clencher les sĂ©parations, par dessications ou par coupures franches. Mais nous pouvons cependant dĂ©jĂ  parler ici de gĂ©nĂ©ralisation en ce sens que le mĂȘme processus se rĂ©pĂšte en des parties nouvelles de la plante. On dira peut-ĂȘtre que cette notion est inutile et qu’il s’agit simplement d’une pure rĂ©pĂ©tition du mĂȘme phĂ©nomĂšne (= « les mĂȘmes causes produisent les mĂȘmes effets »), la gĂ©nĂ©ralisation ne se constituant donc que dans l’esprit de l’observateur et non pas dans la plante elle-mĂȘme : lorsque l’eau d’un canal retrouve son niveau horizontal dans le bassin B aprĂšs qu’on ait ouvert l’écluse le sĂ©parant du bassin A, on ne dira pas non plus qu’il y a gĂ©nĂ©ralisation ou transfert de la forme de l’eau en A Ă  sa forme en B ! Mais la diffĂ©rence est que l’eau subit sans plus les pressions extĂ©rieures (c’est Ă  elle que s’appliquerait le schĂ©ma SR non modifié !), tandis que la plante est un organisme actif, conservant son activitĂ© d’une situation Ă  l’autre et que ses rĂ©ponses R en S(O)R procĂšdent ainsi de la mĂȘme activitĂ© de O en deux situations diffĂ©rentes S, ce qui constitue par dĂ©finition un dĂ©but de gĂ©nĂ©ralisation 51.

II. Avec les sĂ©parations axillaires au niveau des racines, nous pouvons a fortiori parler d’une gĂ©nĂ©ralisation des rĂ©ponses, ce qui constitue en ce cas un transfert des sĂ©parations linĂ©aires. Or, la nouveautĂ© est ici, dans le cas des travĂ©es (fig. 22-26) et Ă  plus forte raison quand la tige se sĂ©pare directement sur les modes F et G en faisant l’économie d’une travĂ©e, que le processus, sans ĂȘtre encore nullement anticipateur, est cependant dĂ©jĂ  quelque peu accĂ©lĂ©rĂ© par rapport aux prĂ©cĂ©dents. En effet, en situation habituelle, une tige qui sort d’une racine ne se sĂ©pare pas elle-mĂȘme, mais demeure insĂ©rĂ©e dans un sous-ensemble de la souche, lequel se dissocie aprĂšs avoir atteint une certaine grosseur, mais par voie de sĂ©paration linĂ©aire. Au contraire, dans le cas des sĂ©parations axillaires au niveau de la racine, c’est une tige encore jeune qui pousse ses propres radicelles et se sĂ©pare Ă  l’état de simple plantule. Lorsqu’il y a travĂ©e, c’est comme nous l’avons vu, que la plante-mĂšre rĂ©siste Ă  la sĂ©paration et, si la travĂ©e donne ensuite lieu Ă  une coupure, c’est donc avec un retard par rapport aux sĂ©parations plus directes issues des formes G et F. Mais, mĂȘme avec travĂ©e, le processus est donc accĂ©lĂ©rĂ© par rapport aux sĂ©parations linĂ©aires au niveau de la racine.

À part cette nouveautĂ©, qui atteste donc Ă  son tour l’existence d’un transfert ou gĂ©nĂ©ralisation-rĂ©ponse, le processus est le mĂȘme que dans la proposition (3), mais avec les significations suivantes : α = croissance d’une tige ; ÎČ = production de radicelles dans le prolongement infĂ©rieur de la tige ; γ = dĂ©but d’indĂ©pendance marquĂ©e ou non par la production d’une travĂ©e ; Ύ = dĂ©but de sĂ©paration de la travĂ©e ou de la tige elle-mĂȘme (sous une forme G ou F) ; Δ = sĂ©paration complĂšte.

Le processus reste identique au niveau des stolons souterrains.

III. Dans le cas des sĂ©parations axillaires au niveau des rejets rampants (et en nous rappelant une fois encore le dĂ©tail des transferts distinguĂ©s Ă  propos du S. acre dans la catĂ©gorie V), nous assistons Ă  de nouvelles accĂ©lĂ©rations, qui rĂ©sultent de l’économie des travĂ©es, encore frĂ©quentes pour ce qui est des sĂ©parations axillaires couchĂ©es, mais ne jouant plus de rĂŽle pour les rameaux dressĂ©s issus directement des rejets rampants. Le processus est donc Ă  nouveau conforme Ă  la proposition (3) et il s’agit donc toujours d’un enchaĂźnement Ă  Ă©tapes successives sans anticipation, puisque les rameaux dressĂ©s qui se sĂ©parent sont en contact avec le sol par leur point d’origine oĂč peuvent se dĂ©velopper des radicelles fonctionnant dans le sol avant toute sĂ©paration.

IV. Avant de tenter une explication des rĂ©actions anticipatrices propres aux niveaux ultĂ©rieurs, examinons maintenant la constitution du schĂšme de rĂ©action dont l’existence nous paraĂźt permettre cette explication.

Nous appellerons « schĂšme de rĂ©action » (ou schĂšme tout court) ce qui est gĂ©nĂ©ralisable dans une rĂ©action complexe (c’est-Ă -dire formĂ©e de plusieurs Ă©lĂ©ments) au cours de ses transferts. Un schĂšme est donc un ensemble organisĂ© d’élĂ©ments interdĂ©pendants et utiles. Dire que ces Ă©lĂ©ments sont interdĂ©pendants signifie qu’il existe entre eux des connexions simultanĂ©es compatibles avec divers ordres temporels de production ; dire que le schĂšme est organisĂ©, signifie que ses Ă©lĂ©ments sont coordonnĂ©s en un cycle 52 et dire qu’ils sont utiles signifie que le cycle ainsi formĂ© s’insĂšre dans les cycles gĂ©nĂ©raux de l’organisme (prop. (1)-(2)) Ă  titre de sous-ensemble d’un niveau hiĂ©rarchique quelconque.

Dans le cas particulier de nos rĂ©actions de sĂ©paration, le schĂšme qui rĂ©sulte de leurs transferts se constitue en deux temps. 1) DĂšs le dĂ©part, l’enchaĂźnement causal ordonnĂ© dans le temps s’accompagne d’actions en retour des effets sur les causes : la production des racines (ÎČ) renforce la croissance initiale (α), l’indĂ©pendance croissante (Îł) renforce le dĂ©veloppement des racines (ÎČ) et le dĂ©but de sĂ©paration (S) renforce cette indĂ©pendance (Îł) jusqu’au point oĂč la sĂ©paration complĂšte (Δ) renforce le tout. Il y a donc lĂ  un dĂ©but d’interdĂ©pendance que l’on peut symboliser par :

Prop. (4) α ⇄ ÎČ â‡„ Îł ⇄ ÎŽ ⇄ Δ

2) Au cours des transferts se produisent successivement un certain nombre d’accĂ©lĂ©rations et de court-circuitages (Ă©conomie des travĂ©es, production plus ou moins rapide ou tardive des racines adventives par rapport aux dĂ©buts de sĂ©paration) qui renforcent cette interdĂ©pendance ce qui revient Ă  dire que le mĂ©canisme mĂȘme du transfert introduit une solidaritĂ© entre chacun des Ă©lĂ©ments et chacun des autres par des liaisons dues Ă  la gĂ©nĂ©ralisation de l’ensemble comme tel (prop. (5)).

Prop. (5) α ⇄ ÎČ, α ⇄ Îł, α ⇄ ÎŽ, etc. ; ÎČ ⇄ Îł, ÎČ ⇄ ÎŽ, ÎČ ⇄ Δ, etc. ; γ ⇄ ÎŽ, γ ⇄ Δ, etc.

On aperçoit ainsi que l’anticipation devient elle-mĂȘme possible en tant que le terme final de la sĂ©rie est entraĂźnĂ© par les termes de dĂ©part.

Mais si nous pouvons considĂ©rer comme simple la situation ainsi dĂ©crite, c’est faute de connaĂźtre le dĂ©tail complexe des effets proactifs et rĂ©troactifs en jeu dans le processus d’ensemble. De façon gĂ©nĂ©rale, on peut concevoir un schĂšme tel que celui de la proposition (5) comme rĂ©sultant d’une relation A → B (I) avec action en retour (II), puis liaison avec un nouvel effet B 2 (III), B 3 (V), etc., l’effet de dĂ©part A Ă©tant lui-mĂȘme mis en action par des dĂ©clencheurs − A 2 − A 3, etc. le prĂ©cĂ©dant de plus en plus dans l’enchaĂźnement causal (IV et V) : de lĂ  finalement le schĂšme V bis (fig. 51). Seulement, comme nous ignorons le dĂ©tail de ces interactions, nous nous en tenons Ă  la proposition (5).

§ 19. L’interprĂ©tation causale de l’anticipation et le finalisme

I. Tant que les rĂ©actions de sĂ©paration se produisent dans le sol ou Ă  son niveau (rejets rampants), le dĂ©roulement causal des Ă©vĂ©nements s’effectue conformĂ©ment Ă  un ordre de succession temporelle intelligible en fonction mĂȘme de la sĂ©rie causale. Lorsqu’il s’agit de rameaux « strictement aĂ©riens », donc sans contact avec le sol, et surtout lorsque les espĂšces en jeu ne possĂšdent plus de rejets radicants

Fig. 51

(catĂ©gorie VII) ce qui exclut une information transmise de ce niveau aux niveaux supĂ©rieurs, trois nouveautĂ©s impliquent l’intervention d’une certaine anticipation :

1. les rameaux tombent sans que leurs points d’insertion ou toute autre de leurs parties aient reçu une incitation Ă©manant du sol, sur lequel aussitĂŽt parvenus ils pousseront des racines.

2. Les modes d’insertion sont en grande majoritĂ© de type E (rĂ©trĂ©cissements et fentes), comme si le rameau prĂ©parait sa sĂ©paration possible dĂšs le dĂ©but de sa croissance (alors qu’il peut ne pas tomber ou tomber Ă  tout Ăąge).

3. Les racines adventives poussant le long du rameau (et non pas seulement Ă  son point d’insertion) apparaissent n’importe quand, aprĂšs aussi bien qu’avant la chute, tandis que dans le cas des sĂ©parations (§ 18, I à III) s’effectuant sur ou sous le sol c’est le dĂ©veloppement de ces racines qui semble favoriser la sĂ©paration.

Ces anticipations 1 et 2 sont ainsi conformes Ă  ce qu’un finaliste modĂ©rĂ© comme CuĂ©not appelle « la loi d’anticipation dans le dĂ©veloppement », en particulier pour ce qui est des insertions E avec fentes et rĂ©trĂ©cissements, mĂ©canismes qui « s’édifient bien avant que l’organisme en ait besoin » 53.

Mais, dans le cas particulier de nos Sedum, mĂȘme en ce qui concerne la catĂ©gorie VII, le processus anticipateur est aisĂ© Ă  expliquer, sans finalisme, pour autant qu’il est le rĂ©sultat d’une suite de transferts nĂ©s d’un enchaĂźnement causal strict et ayant abouti Ă  l’élaboration d’un schĂšme : les Ă©lĂ©ments d’un tel schĂšme de rĂ©action Ă©tant interdĂ©pendants, il suffit alors que le premier d’entre eux apparaisse, c’est-Ă -dire le dĂ©but de croissance du rameau, soit aussitĂŽt reliĂ© Ă  tous les autres, pour que l’ébauche de sĂ©paration se trouve dĂ©clenchĂ©e en fonction de l’ensemble. S’il se manifeste bien avant la chute et mĂȘme ordinairement avant l’apparition des racines adventives, c’est alors affaire de l’économie interne du dĂ©veloppement que d’adopter la voie la moins coĂ»teuse dans l’ordre des manifestations successives : notre problĂšme n’était pas de trouver pourquoi il apparaĂźt prĂ©cocement, mais simplement d’expliquer comment il se fait qu’il puisse apparaĂźtre avant toute sĂ©paration effective, ce qui n’est pas identique.

Ainsi la rĂ©action anticipatrice, dans le cas des rameaux, appartient Ă  la mĂȘme classe de phĂ©nomĂšnes que l’anticipation dans le rĂ©flexe conditionnĂ©, cette anticipation s’expliquant dans les deux cas par l’élaboration des liaisons prĂ©alables ; et, dans les deux cas, ces liaisons semblent liĂ©es Ă  un schĂšme, dont l’existence est simultanĂ©ment de nature Ă  rĂ©pondre Ă  une utilitĂ© fonctionnelle et Ă  structurer les gĂ©nĂ©ralisations nĂ©cessaires.

Dans le domaine de l’intelligence, oĂč les comportements anticipateurs sont de rĂšgle, l’anticipation est toujours fonction d’une information antĂ©rieure. Dans le domaine organique il n’est pas de raison qu’il en soit autrement, Ă  cette diffĂ©rence prĂšs que les opĂ©rations de la pensĂ©e y sont remplacĂ©es (ou plus prĂ©cisĂ©ment prĂ©cĂ©dĂ©es) par un jeu de rĂ©gulations matĂ©rielles. Dans les cas les plus Ă©voluĂ©s ou les plus spĂ©cialisĂ©s, ces rĂ©gulations s’effectuent grĂące Ă  des mĂ©canismes de rĂ©troaction ou feedbacks 54 qui permettent d’orienter les processus avec une prĂ©cision simulant la plus parfaite finalitĂ©. Dans les cas simples comme le nĂŽtre, les rĂ©troactions assurant l’anticipation sont reprĂ©sentĂ©es par une interdĂ©pendance Ă©lĂ©mentaire (schĂšmes) entre les diffĂ©rents moments du dĂ©roulement, initialement ordonnĂ©s selon un enchaĂźnement Ă  la fois causal et temporel.

II. La diffĂ©rence entre un tel mode d’explication et le mode finaliste tient essentiellement Ă  ceci. Dans la perspective du finalisme, que Goblot appelle trĂšs justement la « causalitĂ© du besoin », l’utilitĂ© d’un caractĂšre suffit Ă  expliquer sa production et le but Ă  atteindre constitue la cause elle-mĂȘme des moyens servant Ă  y parvenir. Dans la perspective que nous dĂ©fendons, un systĂšme autorĂ©gulateur permet de dĂ©finir causalement l’utilitĂ© ainsi que l’adaptation et, il explique l’anticipation par les liaisons prĂ©alablement Ă©laborĂ©es grĂące Ă  cette organisation (des « schĂšmes » Ă©lĂ©mentaires aux autoguidages les plus perfectionnĂ©s), mais l’utilitĂ© n’est par elle-mĂȘme cause de rien.

Il peut donc ĂȘtre intĂ©ressant de nous demander pour conclure si la perspective des causes finales aurait mieux Ă©clairĂ© nos phĂ©nomĂšnes ou si au contraire elle conduit Ă  soulever des problĂšmes en sĂ©rie, du type de la rĂ©gression sans fin.

Supposons donc que les rameaux des Sedum se sĂ©parent du seul fait qu’il est utile qu’ils le fassent en vue de la reproduction vĂ©gĂ©tative, et qu’ils prĂ©sentent des modes d’adhĂ©sion adĂ©quats du seul fait qu’ils sont prĂ©parĂ©s en vue de cette chute ultĂ©rieure. La premiĂšre question qui se pose est assurĂ©ment, alors, de comprendre pourquoi ils n’y parviennent pas tous. Partons donc du cas de la catĂ©gorie III, formĂ©e des Sedum annuels : la rĂ©ponse sera sans doute qu’ils ne prĂ©sentent pas de phĂ©nomĂšnes de sĂ©paration parce qu’ils n’en ont pas besoin, Ă©tant annuels et rĂ©ussissant donc parfaitement Ă  survivre par reproduction sexuĂ©e et diffusion de leurs graines. Mais comme l’expĂ©rience montre que leurs rameaux artificiellement sectionnĂ©s repoussent une fois replantĂ©s on comprend mal pourquoi il n’y aurait pas utilitĂ© Ă  ajouter la prĂ©caution d’une reproduction vĂ©gĂ©tative Ă  leur reproduction sexuĂ©e (comme c’est le cas de tous les autres Sedum). C’est parce qu’ils n’ont ni rameaux stĂ©riles ni racines suffisantes pour se diviser. Mais pourquoi n’en ont-ils pas, puisque cela leur serait utile, et surtout puisque presque chacune de ces espĂšces donne des variĂ©tĂ©s stables ou des formes occasionnelles pĂ©rennantes ? C’est assurĂ©ment parce que cette tendance vers l’état vivace 55 n’aboutit pas faute des conditions causales requises, et c’est lĂ  la premiĂšre lacune systĂ©matique du finalisme : s’il parvient — trop facilement — à interprĂ©ter les rĂ©ussites, il doit recourir Ă  la causalitĂ© ordinaire pour en expliquer les limites.

Examinons en second lieu les cas si frĂ©quents oĂč des formes gĂ©nĂ©tiquement trĂšs voisines prĂ©sentent des diffĂ©rences notables de rĂ©action : le Sedum spurium est de la catĂ©gorie V B et sa var. ibericum de la catĂ©gorie IV, le S. sexangulare et le S. acre se rĂ©partissent de mĂȘme, le S. dasyphyllum est typique de VI B et son proche parent brevifolium demeure sans doute en IV, etc. Pourquoi donc ce qui est utile à X ne l’est plus Ă  son descendant ou parent Y ? Sans doute parce que les tiges du S. ibericum Ă©tant mieux segmentĂ©es, il lui suffit d’utiliser leurs sĂ©parations linĂ©aires, d’oĂč sa situation en IV ; parce que le brevifolium Ă©tant ligneux, sa position naturelle est en IV, etc. Ici Ă  nouveau, dĂšs qu’il faut prĂ©ciser, la finalitĂ© se subordonne Ă  la causalitĂ©, pour rendre compte non plus seulement des dĂ©fauts de rĂ©ussites, mais des variations mĂȘmes sur le thĂšme commun.

La tĂ©lĂ©ologie pourrait cependant prĂ©senter un sens acceptable, si elle parvenait Ă  dĂ©gager des lois d’optimum. Au lieu de procĂ©der d’un cas d’espĂšce Ă  un autre, avec tout l’arbitraire que comporte cette pulvĂ©risation des fins, et tous les compromis nĂ©cessaires pour interprĂ©ter les Ă©checs, le finalisme triompherait sans doute s’il rĂ©ussissait Ă  fournir l’équivalent de la « loi de prĂ©gnance » de la « Gestalttheorie », sans mĂȘme se situer d’emblĂ©e au niveau gĂ©nĂ©ral du meilleur des mondes possibles, que Leibniz avait conçu avec sa profondeur habituelle comme le postulat indispensable de la finalitĂ©.

Dans le cas de nos Sedum, cet optimum existe : c’est le cas de la catĂ©gorie VI B oĂč tous les modes de sĂ©parations sont renforcĂ©s Ă  la fois. Oui, mais prĂ©cisĂ©ment cet optimum est limitĂ© Ă  cette catĂ©gorie VI B et seule une analyse causale est de nature Ă  rendre compte pourquoi il ne s’est pas gĂ©nĂ©ralisĂ© Ă  toutes les autres catĂ©gories.

III. En conclusion, si la biologie devait rester enfermĂ©e dans le dilemme de CuĂ©not — ou le hasard ou la finalitĂ© — il est Ă©vident que le finalisme serait justifiĂ©, car il met en Ă©vidence un nombre impressionnant de faits d’utilitĂ© fonctionnelle, d’adaptation et d’anticipation que le hasard ne saurait expliquer. Mais s’il existe une « tĂ©lĂ©onomie », comme disent certains auteurs (en ajoutant avec quelque malice qu’elle est Ă  la tĂ©lĂ©ologie ce que l’astronomie est Ă  l’astrologie), dont le propos est d’expliquer cybernĂ©tiquement les autorĂ©gulations et de trouver ce qu’on appelle dĂ©jĂ  « les Ă©quivalents mĂ©caniques de la finalité », on peut d’ores et dĂ©jĂ  prĂ©voir que, dans l’alternative hasard-finalitĂ© comme en bien d’autres, c’est le troisiĂšme terme qui s’impose.

Mais le vrai problĂšme est peut-ĂȘtre ailleurs, bien que, sauf Waddington 56, on n’ose guĂšre en parler. Depuis qu’on a dĂ» abandonner le lamarckisme, pour des raisons expĂ©rimentales bien connues, et tant qu’on ne disposait, pour expliquer la variation, que de mutations fortuites (avant les progrĂšs rĂ©alisĂ©s par la gĂ©nĂ©tique des populations, en particulier, les notions de recombinaisons gĂ©nĂ©tiques et surtout de systĂšmes rĂ©gulateurs inhĂ©rents au gĂ©nome et au pool gĂ©nĂ©tique) on demeurait dans l’incapacitĂ© de rendre compte des adaptations hĂ©rĂ©ditaires au milieu lorsqu’il s’agissait, non pas d’une simple survie, mais d’organes spĂ©cialisĂ©s comme on en connaĂźt tant (et en oubliant trop souvent les opĂ©rations mĂȘmes de l’intelligence). Or, expliquer les adaptations spĂ©cialisĂ©es au milieu sans une action du milieu ou sans un systĂšme de constructions endogĂšnes permettant une mise en correspondance dĂ©taillĂ©e avec le milieu, est assurĂ©ment une gageure. L’astuce du vitalisme finaliste, et la vraie raison de son succĂšs apparent, a Ă©tĂ© de fournir en bloc, mais sans y paraĂźtre dans le dĂ©tail, une telle correspondance : l’« intelligence combinatrice » que CuĂ©not attribuait aux « substances germinales » n’avait pas d’autre fonction, en effet, que de scruter le milieu pour en connaĂźtre les exigences et pour rĂ©pondre en fabricant les outils destinĂ©s Ă  y faire face. À l’action physico-chimique du milieu sur la substance germinale, on substituait ainsi un Ă©change mental, sans se douter qu’il soulĂšve les mĂȘmes problĂšmes et avec bien d’autres en plus. En un mot le finalisme est une façon dĂ©guisĂ©e de rĂ©introduire l’action du milieu et c’est lĂ  sa force, car le problĂšme subsiste, mais aussi sa faiblesse, car cette rĂ©introduction demeure globale et verbale.

Plus prĂ©cisĂ©ment, le problĂšme qui subsiste est le suivant : puisqu’il existe des appareils hĂ©rĂ©ditaires diffĂ©renciĂ©s en fonction du milieu, il en rĂ©sulte, ou bien que le milieu ait agi directement sur les substances germinales, donc sur l’ADN, ce que l’on exclut, ou bien que le gĂ©nome reçoive des informations de l’extĂ©rieur pendant toute la pĂ©riode oĂč il commande la croissance. On sait, en effet, aujourd’hui qu’il comporte une organisation et des systĂšmes rĂ©gulateurs : or, le propre des rĂ©gulations est de fournir des informations sur les rĂ©sultats du travail accompli. Et, ce qui est intĂ©ressant pour nous est qu’un feedback produit ses corrections soit Ă  partir des rĂ©sultats de l’action qu’il rĂšgle, soit Ă  partir de l’action mĂȘme en cours. Ce second cas suppose une anticipation, mais une fois de plus due Ă  des informations antĂ©rieures, c’est-Ă -dire aux rĂ©sultats habituels de cette action suffisamment rĂ©pĂ©tĂ©e. Quel que soit donc le niveau oĂč se produisent les anticipations, rien n’empĂȘche de les concevoir sur le mode causal des systĂšmes autorĂ©gulateurs.

Index bibliographique

Clausen, R. T. 1948. A reinterpretation of Sedum stenopotalum and Sedum lanceolatum. Cact. Succ. J. Amer. 20, fig. 105-107.

Cuénot, L. 1941. Invention et finalité en biologie. Paris, Flammarion ed.

Corner, E. J. H. 1958. Transference of functions. J. Linn. Soc. London, Bot. 56 : 33-40.

Fröderström, H. 1936. The genus Sedum, a systematic Essay. Goteborg.

Mathon, C. C. & M. Stroun. 1960. LumiÚre et floraison. Paris, PFU ed.

Mathon, C. C. & M. Stroun. 1962. Température et floraison. Id.

Pfeiffer, H. 1928. Die Pflanzlichen Trennungsgewebe, in Linsbauer, Handbuch der Pflanzenanatomie 5. Berlin, Borntrager ed.

Piaget, J. 1929. L’adaptation de la Limnéa stagnalis aux milieux lacustres de la Suisse romande. Rev. Suisse Zool. 36 : 263-531.

Piaget, J. 1965. Notes sur des LimnÊa stagnalis L. var lacustris Stud, élevées dans une mare du Plateau vaudois. Ibid. 72 : 769-787.

Praeger, R. Ll. 1920-1921. An account of the genus Sedum as found in cultivation. J. Roy. Hort. Soc. 46 : 1-314.

Priszter, Sz. & P. Tétényi. 1963. A Sedum acre L. valtozatossaga. Botanikai KÎzlemémyek 2 : 69-78.

Waddington, C. H. 1957. The Strategy of the Genes. London, Allen & Unwin ed.