Postface (1976) a đź”—
J’ai été extrêmement touché par le témoignage d’amitié de mes collègues et collaborateurs de notre Faculté de psychologie, qui ont bien voulu réunir à l’occasion de mon quatre-vingtième anniversaire la belle collection d’études que contient ce gros volume. Je tiens donc, tout d’abord, à leur en exprimer ma très vive reconnaissance, en particulier à Bärbel Inhelder qui m’a succédé dans la chaire que j’occupais avant ma retraite.
À lire les résultats de toutes ces belles recherches, j’ai éprouvé l’impression réconfortante que nous formions ensemble, leurs auteurs et moi-même, une « école » (dite même École de Genève) et nullement une « chapelle ». Les grands inconvénients d’une chapelle sont, en effet, d’abord de comporter une orthodoxie, ce qui est contradictoire avec la science, et ensuite, ce qui est même plus grave, d’aboutir à cette situation que dans les réunions (comme en certains congrès de psychanalyse auxquels j’ai pu assister), les partenaires d’un débat se croient immédiatement les uns les autres sans chercher à se contredire ni même à trouver des preuves, parce qu’ils adhèrent sans réserve aux doctrines d’un patron. Le propre d’une école est, au contraire, qu’une commune orientation, même si elle est issue des théories d’un patron, n’exclut en rien sa mise en discussion sur tous les points où les opinions peuvent diverger, ni surtout les dépassements de tous genres dans les domaines où apparaissent des lacunes et où de nouvelles questions sont à soulever. C’est un tel esprit dont témoignent les pages que j’ai eu le plaisir de voir ici rassemblées, et l’on y trouve quantité de nouveautés dans les faits comme dans les points de vue et les problèmes.
Quant à l’attitude à adopter par un auteur que ses continuateurs sont amenés à contredire sur tel ou tel secteur de ses travaux, la mienne est la suivante. Étant affligé d’un mode de pensée assez systématique tout en ayant toujours conservé une certaine prudence dans la formulation des idées qui me paraissaient discutables, mon ambition secrète est que les thèses que l’on pourrait opposer aux miennes apparaissent finalement comme ne leur étant pas contradictoires, mais comme résultant d’un processus normal de différenciation.
En d’autres termes, ce que j’aurais pu avancer resterait vrai sous certaines conditions, tandis qu’en d’autres il deviendrait nécessaire de le compléter en dissociant les facteurs au vu de nouveaux faits. En un mot j’ai la conviction, illusoire ou fondée (et dont l’avenir seul montrera la part de vérité ou de simple ténacité orgueilleuse) d’avoir dégagé une ossature générale à peu près évidente mais encore pleine de lacunes, de telle sorte qu’en les comblant on sera conduit à en différencier de multiples manières les articulations sans contredire pour autant les grandes lignes du système mais en les intégrant en de nouvelles interprétations.
L’histoire des sciences expérimentales abonde en exemples instructifs à cet égard. Lorsqu’une théorie succède à une autre, l’impression initiale est qu’elle la contredit et l’élimine, tandis que la suite des recherches conduit à en retenir davantage que prévu, de telle sorte qu’en définitive la théorie la meilleure est celle qui réussit à intégrer le maximum d’éléments tirés des systèmes antérieurs. Sans avoir à rappeler le débat sur la lumière, où l’alternative « ondes ou corpuscules » a abouti à une synthèse non encore achevée, citons plutôt l’exemple du lamarckisme, prototype de doctrine condamnée et même honnie par la grande majorité des biologistes d’il y a 10 à 30 ans, et dont une série de faits nouveaux (phénocopies, transcriptases inverses de Temin, rôle du comportement, etc.) ont montré qu’il y a davantage à en retenir que prévu.
Cela dit, un bon exemple des cas où j’ai pu me tromper ou en tous cas pécher par excès de simplification est celui du rôle de l’innéité aux premiers débuts de la vie mentale. J’ai certes insisté sur les réflexes initiaux ainsi que sur le facteur jugé constamment nécessaire de la maturation (tout en ne pouvant le dissocier des échanges avec le milieu) et j’ai surtout défendu l’idée d’une continuité étroite entre les développements organiques et mentaux (Biologie et connaissance). Mais je ne m’attendais nullement aux réactions précoces de constances perceptives et de quasi-conservations que Bower, Mounoud et d’autres ont découvertes chez les très jeunes bébés. Or, après une phase d’inquiétude j’ai été très réjoui par la suite de ces recherches, car elles n’ont nullement conduit à la conclusion d’une préformation des structures ultérieures dans le sens simpliste de l’innéisme de l’école de Chomsky (où Fodor va jusqu’à réduire tout « apprentissage » à une prédétermination congénitale !). Au contraire, ces manifestations initiales partiellement innées, tout en accentuant le lien qui unit la psychogenèse à l’épigenèse organique, n’excluent en rien la nécessité de reconstructions ultérieures non prédéterminées en elles. En effet, dans le chapitre IX de cet ouvrage, Mounoud souligne le caractère de « révolutions » de ces reconstructions et s’il les dit « programmées » par la situation antérieure c’est au sens des lacunes à combler et d’une rééquilibration nettement constructiviste (donc d’une préorientation et non pas d’une préformation).
Une autre lacune à combler était le problème des mécanismes de passage d’un stade au suivant et l’équipe de B. Inhelder a eu l’heureuse idée d’étudier à cet égard la nature des “stratégies” utilisées par l’enfant pour résoudre une question nouvelle. Le chapitre V montre la richesse de ce qui a déjà été obtenu quant aux interactions cycliques des schèmes procéduraux et des significations prêtées aux objets et situations en fonction des schèmes représentatifs. Il y a là un champ très fécond de recherches dont les méthodes ont été renouvelées. Il est vrai que dans les travaux actuels du Centre d’épistémologie génétique, concernant « l’ouverture sur de nouveaux possibles », nous recourons aussi aux schèmes procéduraux, mais dans un tout autre but : il s’agit en ce cas de démontrer que le système des schèmes procéduraux est irréductible à une combinatoire prédéterminée (en particulier au vu des erreurs commises par le sujet) et donc de faire la critique épistémologique des notions d’« ensembles des possibles » pour démontrer sur ce point crucial la nécessité d’un constructivisme. Tout autre est le problème du processus même des stratégies, bien que les deux sortes de résultats soient assurément destinées à s’appuyer. À simplifier les choses on pourrait dire que la question des stratégies prolonge celle que Claparède trouvait si mystérieuse de la « genèse de l’hypothèse », tandis que la formation du possible en tant que nouveauté non contenue dans les démarches qui la précèdent soulève le problème épistémologique central dont la solution met en cause les destinées rivales du constructivisme et de la préformation, tout l’accent étant donc à centrer sur les difficultés et l’ambiguïté logiques du concept d’« ensemble de possibilités ».
Une grande lacune dans nos anciens travaux, mais dont j’ai été conscient dès leurs débuts, tenait à la psycholinguistique. Dès mes recherches sur Le Langage et la pensée chez l’enfant, j’ai essayé de trouver l’oiseau rare qui aurait collaboré avec notre équipe, mais dont la double qualification aurait été d’être à la fois linguiste et psychologue. Or les linguistes auxquels je me suis adressé ne comprenaient pas nos problèmes et aucun d’entre nous psychologues n’avaient de culture linguistique. Il a fallu l’arrivée à Genève d’une ancienne assistante de sanscrit, H. Sinclair, et il a fallu qu’elle suive mes cours et commence par essayer de me convaincre que mes stades opératoires constituaient simplement un produit du langage (c’était l’opinion de tous les linguistes de cette époque quant aux relations entre l’intelligence et le langage), pour qu’elle accepte de procéder à des vérifications expérimentales et découvre une situation bien plus complexe, heureusement pour la psychologie et pour la linguistique elle-même : d’où le début d’une série de belles recherches de psycholinguistique génétique dont le chapitre XIII nous donne un reflet.
Une autre branche différenciée de la psychologie génétique est l’éthologie ontogénétique, appelée à éclairer de multiples aspects du développement quant aux rapports entre les comportements et l’épigenèse et entre celle-ci et l’hérédité. C’est donc un enrichissement notable pour notre école que la collaboration de chercheurs aussi efficaces qu’A. Etienne et ses collaborateurs, comme en témoigne le chapitre XIV.
Un problème qui m’a préoccupé des années est celui de la nature sociale ou individuelle de la logique et je n’ai réussi à me libérer de cette question apparemment sans issue que le jour où, cherchant à dégager la structure cohérente et systématique la plus élémentaire des coordinations d’opérations (« groupements »), je me suis aperçu de cette vérité quasi évidente que les coordinations générales sont les mêmes qu’il s’agisse d’actions inter- ou intra-individuelles. L’équipe de W. Doise (chapitre III) verse de nouveaux faits à ce dossier en dégageant un lien de plus entre les activités individuelles et inter-individuelles mais déjà à un niveau prélogique et quasi perceptif : l’interaction psychosociologique en jeu dans le domaine étudié reposerait, en effet, dans ce cas sur le processus de la « différenciation catégorielle » de Tajfel et Wilker. Par contre, le chapitre XI, d’un grand intérêt, semble contredire la notion d’une réciprocité simple entre l’intra- et l’inter-individuel en montrant la facilitation exercée par l’échange collectif et l’avance chronologique qu’il entraîne dans la formation des opérations. Mais il importe ici de distinguer deux problèmes : 1) celui de la source ou du mécanisme formateur des opérations ainsi que de leur structure ; 2) celui de la facilité ou rapidité de cette formation. Or, sur ce second point, le résultat obtenu est éloquent, et, si l’on me permet, je puis y ajouter une observation personnelle qui a le défaut d’être introspective, mais si simple qu’elle paraît peu contestable : lorsque me vient à l’esprit une idée qui est nouvelle pour moi mais peu claire et mal structurée, je tire toujours un grand profit de chercher à l’exposer à un collaborateur, ma propre pensée se précisant alors dans la mesure où j’essaie de la faire, même pas partager, mais simplement comprendre (et cela très nettement avant de connaître la réaction de l’interlocuteur). Il semble donc établi que le facteur d’échange (ou ici de communication) dynamogénise le travail cognitif. Par contre, s’agit-il de causalité ou de formation (point 1), il reste clair que les coordinations d’actions et d’opérations sont identiques, que ces liaisons soient intra- ou inter-individuelles, et cela d’autant plus que l’individu est lui-même socialisé et que réciproquement le travail collectif ne fonctionnerait jamais si chacun des membres du groupe ne disposait d’un système nerveux et des régulations psychobiologiques qu’il comporte. En d’autres termes la « structure » opératoire en jeu est de nature générale, ou « commune », donc biopsychosociologique, et c’est pour cela qu’elle est logique en son fondement.
J’aimerais féliciter particulièrement H. Wermus pour sa formalisation si instructive englobant les formes initiales de la pensée naturelle qui, eu égard à la logique formelle, sont à qualifier de prélogiques. La généralisation de cette méthode de Wermus pourrait éventuellement nous donner un tableau des stades cognitifs, du sensori-moteur à la pensée formelle qui permettrait de formaliser les transformations conduisant d’une étape à la suivante par adjonction de nouvelles opérations et élimination des faux « amalgames » PA ; et ces transformations formalisées en elles-mêmes seraient alors l’expression d’une logique du développement ou, si l’on préfère, de l’équilibration majorante qui le caractérise. Ce qui, d’ores et déjà , est bien clair est que l’analyse de Wermus met en évidence l’activité inférentielle continue du sujet, et, comme il le dit lui-même, nous conduit « bien loin de l’associationnisme naïf ». Sa notion de « prédicats amalgamés » en tant que liaisons valables ou erronées entre significations me paraît constituer un instrument fort utile pour l’analyse de ce que j’appelle de façon globale l’« implication signifiante » qui est effectivement un lien, jugé nécessaire par le sujet, entre prédicats et non pas encore entre propositions.
Je me demande enfin, mais c’est là une autre chanson, s’il ne serait pas intéressant de mettre en relation cette logique de Wermus avec celle de J. Hintikka, qui veut être une logique épistémique fondée entre autres sur les relations Kxp (X sait que p) et Bxp (X croit que p). Apostel, qui voudrait que nous construisions une formalisation de l’épistémologie génétique sur le modèle de Hintikka prétend que cela implique une théorie « causale » de la connaissance. Nous pensons pour notre part que la méthode d’analyse de la pensée naturelle inaugurée par Wermus pourrait se généraliser jusqu’au niveau de la pensée scientifique, ce qui fournirait le point de départ d’une épistémologie formalisée.
Je me réjouis également des faits nouveaux apportés par les autres auteurs, mais la place me manque pour les commenter en détail. L’expérimentation et l’interprétation nuancées de l’équipe de Vinh-Bang nous apportent une fois de plus des données d’un très grand intérêt, cette fois-ci concernant le problème fascinant de la symétrie. La perception continue à être le sujet de recherches d’une grande richesse, et J. Vonèche, en outre, me démontre encore une fois à quel point il sait pénétrer dans ma pensée, avec son collaborateur H. Gruber.
En outre, je me félicite du fait que mes travaux paraissent avoir ouvert un vaste champ de « nouveaux possibles » : le travail de l’équipe d’A. Munari en constitue un exemple original, ainsi que ceux d’autres équipes, telles que celles de G. Cellérier, J. de Lannoy, E. Schmid, qui, dans leurs disciplines spécifiques apportent chacune la preuve que mes travaux ont pu jouer le rôle de modèle heuristique fructueux.
Mais il est temps de s’arrêter avant de passer aux rêves et je conclus en renouvelant l’expression de toute ma reconnaissance à chacun des collègues et amis qui ont bien voulu me dédier ce beau volume pour manifester notre esprit d’équipe.