[p. VII]

Un souvenir de Solférino de Henry Dunant [préface] (1969)a

La lecture après plus d’un siècle d’Un Souvenir de Solférino a quelque chose de bien déconcertant pour nos habitudes critiques : cette phraséologie d’époque prête à sourire, mais elle a fait pleurer, elle nous émeut encore, et surtout elle a fait agir ; cette approche soigneusement conventionnelle du phénomène de la guerre devait conduire à une innovation proprement révolutionnaire, envers et contre tous les préjugés et les recettes éprouvées de l’immobilisme, qui s’est toujours paré du nom de réalisme.

Aristide Briand avait coutume de prononcer à la Chambre française des discours qui défiaient la syntaxe et qu’il fallait recomposer pour l’impression au Journal officiel. C’est qu’il pensait — et disait à ses proches — qu’il ne doit rien rester d’un bon discours, sauf la loi qu’il a fait voter.

Quelle que soit la valeur littéraire que nous accordons aujourd’hui au bref ouvrage intitulé (non sans une provocante simplicité) Un Souvenir de Solférino, son résultat fut la Croix-Rouge.

Ce très curieux récit s’ouvre sur un rappel de l’ordre de bataille des armées en présence et des étapes [p. VIII] de la journée, suivi d’une énumération vraiment très longue de faits d’armes individuels, décrits à grand renfort de beaux noms de la noblesse des trois pays aux prises, et d’épithètes strictement conventionnelles : les officiers cités sont tous, sans exception, « intrépides », « valeureux », « vaillants », « chevaleresques », « héroïques », « brillants », « braves », ou au moins « courageux » ; aux « offensives vigoureuses » succèdent les « élans irrésistibles », « l’inébranlable constance » des maréchaux n’a d’égale que « le sang-froid admirable » des deux empereurs, et l’énergie de leurs troupes est bien sûr « indomptable ». Tout cela fait une « mémorable journée » où de « vaillantes colonnes » prennent et reprennent « des crêtes et des collines qui aboutissent au gracieux mamelon des Cyprès, rendu pour jamais célèbre avec la Tour et le cimetière de Solférino, par l’horrible tuerie dont ces localités furent les glorieux témoins et le sanglant théâtre… »

L’on ne trouve dans ces pages pas même une inflexion qui puisse trahir le moindre doute de l’auteur quant à la valeur des armées et de la chose militaire en général. Et quand il sacrifie si libéralement aux clichés obligés du récit militaire, c’est avec le plus grand naturel, semble-t-il. Mais on peut se demander dans quel dessein il consacre à peu près un tiers de son écrit à la chronique de faits d’armes dont il n’a pas été le témoin, et qui auraient tous été, s’il faut l’en croire, de hauts exemples de bravoure ou de cette grandeur d’âme qui fait la gloire des armes et justifie la guerre aux yeux de beaucoup. Faut-il voir là une captatio benevolentiae délibérée, un procédé qui assure l’auteur, dès le départ, d’une audience sympathique auprès des cours, des salons de la haute bourgeoisie victorienne, et des grandes dames de toute l’Europe [p. IX] qui croient aux mâles vertus des officiers bien nés ? Louant leurs frères, leurs fils, ou leurs maris « glorieusement » blessés ou tués, il se range sans réserve à leurs catégories. C’est le style qu’elles attendent, et après tout c’est bien ainsi qu’il faut parler de la guerre telle qu’on l’exalte aussi longtemps qu’on ne l’a pas vue. Dulce bellum inexpertis1, fameux titre d’Érasme, pourrait convenir ici. Mais alors, au-delà de la captatio, n’y a-t-il une secrète et profonde ironie, une intention de souligner le contraste avec ce que l’on va lire dans le reste du livre, comme pour nous faire comprendre sans le dire : voilà la guerre telle qu’on la conte et qu’on la vante, et maintenant je vais vous dire ce qu’elle est, telle que je l’ai vue

Car voici que le récit quittant le style noble et convenu, tourne au plus sobre reportage de scènes vécues durant les jours et nuits qui suivent la bataille.

Vers la petite ville de Castiglione — où Dunant vient d’arriver par hasard — convergent des colonnes interminables de blessés des trois armées. On les entasse par milliers dans les églises, le cloître et la caserne, les maisons et les places, et finalement sur la paille, dans les rues. Tout devient dans le récit plus concret et précis, exactement situé, chiffré, détaillé d’heure en heure. Il n’y a presque plus d’adjectifs. Mais seul ce changement de ton trahit l’entrée sur la scène réelle du narrateur : le cliché vient de faire place à la chose vue. Et du coup cela devient effroyable. On croirait lire une description d’Hiroshima au ralenti. Cent-mille victimes, là aussi, mais non d’un [p. X] cataclysme instantané : d’un coup de crosse sur le crâne, d’un coup de baïonnette au ventre, d’un coup de sabre au travers du visage. Un général a eu l’épaule fracassée par un boulet qui reste enclavé dans les muscles de l’aisselle. Des centaines agonisent en silence, ou hurlent.

La figure noire de mouches qui s’attachent à leurs plaies, ceux-ci portent de tous côtés des regards éperdus qui n’obtiennent aucune réponse ; la capote, la chemise, les chairs et le sang ont formé chez ceux-là un horrible et indéfinissable mélange où les vers se sont mis ; plusieurs frémissent à la pensée d’être rongés par ces vers, qu’ils croient voir sortir de leur corps, et qui proviennent des myriades de mouches dont l’air est infesté. Ici est un soldat, entièrement défiguré, dont la langue sort démesurément de sa mâchoire déchirée et brisée ; il s’agite et veut se lever, j’arrose d’eau fraîche ses lèvres desséchées et sa langue durcie ; saisissant une poignée de charpie, je la trempe dans le seau que l’on porte derrière moi, et je presse l’eau de cette éponge dans l’ouverture informe qui remplace sa bouche.

Cet acte de compassion signale la présence de Dunant, qui avait écrit peu de pages auparavant, de la manière la plus impersonnelle, à propos de la quasi-inexistence des secours médicaux aux blessés : « Il faut donc, tant bien que mal, organiser un service volontaire, mais c’est bien difficile au milieu d’un pareil désordre, qui se complique d’une espèce de panique… » Or c’est lui seul (mais rien ne l’indique dans le texte) qui a pris l’initiative de secourir les blessés et d’organiser ces secours, bientôt suivi par [p. XI] un petit groupe formé de deux touristes anglais de passage, d’un vieil officier de marine, d’un abbé italien, d’un journaliste de Paris, d’un Belge exalté et d’un négociant de Neuchâtel qui écrit pour les mourants des lettres d’adieux à leurs familles. Peu à peu, les femmes du lieu « voyant que je ne fais aucune distinction de nationalité, suivent mon exemple en témoignant la même bienveillance à tous ces hommes d’origines si diverses, et qui leur sont tous également étrangers. Tutti fratelli, répétaient-elles avec émotion ».

Le spectacle « de cette formidable et auguste tragédie » laisse à Dunant le sentiment de sa grande insuffisance devant le désastre de la guerre vue de près et dans sa nue réalité :

Il arrive que le cœur se brise parfois tout d’un coup, et comme frappé soudain d’une amère et invincible tristesse, à la vue d’un simple incident, d’un détail inattendu, qui va plus directement à l’âme, et qui ébranle les fibres les plus sensibles de notre être.

Hanté par les visions de l’enfer de Castiglione, il se décide à rassembler ses souvenirs, trois ans plus tard, et il se borne à suggérer, dans une note, que si ces pages pouvaient

faire naître, ou développer et presser la question des secours à donner aux militaires blessés en temps de guerre… et si elles pouvaient attirer l’attention des personnes douées d’humanité et de philanthropie, en un mot, si la préoccupation et l’étude de ce sujet si important devaient, en le faisant avancer de quelques pas, améliorer un état de choses où de nouveaux progrès ne sauraient être de trop, même dans les armées les mieux organisées, j’aurais pleinement atteint mon but.

Toute sa proposition tient en une phrase, au surplus [p. XII] interrogative :

N’y aurait-il pas moyen de constituer des sociétés de secours dont le but serait de faire donner des soins aux blessés, en temps de guerre, par des volontaires zélés, dévoués, et bien qualifiés pour une pareille œuvre ?

Tel est l’homme que l’on a traité d’utopiste et d’illuminé, et auquel on a tant reproché de manquer du sens élémentaire des réalités. On ne saurait être plus respectueux des conventions et des vertus de la Société de son temps ; ni plus dénué d’amer et de vengeur esprit critique : pas un mot de reproche à quiconque dans ce livre ! On ne saurait être plus prudent, plus modéré : il n’est question que « de quelques pas » et non pas de révolutionner mais simplement « d’améliorer l’état de choses », d’ailleurs révoltant, que l’on vient d’évoquer avec une émotion si contagieuse. On ne saurait être, enfin, plus efficace : quatre ans après Solférino, un an après la parution hors commerce du Souvenir, la Croix-Rouge est fondée à Genève.

Et certes, il n’eût pas pu la fonder seul, sans Gustave Moynier notamment, homme de méthode et d’organisation dont l’appui fut décisif, ou sans le général Dufour, qui accepta de présider le premier Comité. Reste que rien n’eût été fait sans le Souvenir, ni sans l’impulsion créatrice de son auteur.

Le personnage est peu croyable, qui parcourt par hasard, dans son cabriolet, les arrières du champ de bataille le plus meurtrier du siècle depuis Waterloo : il n’a qu’une seule idée en tête, qui est d’approcher l’empereur et d’obtenir de lui la permission (refusée [p. XIII] par les ministères) d’acheter des terres en Algérie pour la « Société anonyme des Moulins de Mons Djemila », qu’il a fondée. Mais d’autres soucis, ce jour-là, retiennent l’empereur. Notre jeune bourgeois suisse, 31 ans, se résignera donc à l’attendre à Castiglione. On sait la suite, mais dans son livre, il se borne à écrire cette seule phrase qui est sans doute l’une des plus saugrenues de l’histoire :

Simple touriste, entièrement étranger à cette grande lutte, j’eus le rare privilège par un concours de circonstances particulières, de pouvoir assister aux scènes émouvantes que je me suis décidé à retracer.

Ce n’est pas du tout Fabrice à Waterloo dans la Chartreuse de Parme, mais plutôt un parfait gentleman de Toepffer gardant, quoi qu’il arrive d’invraisemblable, sa dignité en redingote et son désir de se rendre utile.

Il cherchait un empereur et il trouve une idée, aurait pu dire Victor Hugo.

Je vois ici la situation classique qui définit une vocation. On court après un but habituel et quelconque, le succès d’une affaire, la richesse… On le manque, « par la faute des circonstances », dit-on, et l’on est pris par quelque chose qu’on ne cherchait pas, qui passionne bientôt plus que tout, apportant souvent la misère, mais peu importe, pour prix d’une gloire presque toujours secrète.

En 1864, la Première Convention de Genève est signée par douze États qui, à leur tour, fondent des sociétés nationales de secours en cas de guerre. En 1867, après trois ans de succès de sa vocation, Dunant subit une faillite totale sur le plan de sa profession. Le Comité de la Croix-Rouge accepte avec raideur mais non sans soulagement sa démission. Et commence [p. XIV] pour lui une période de vingt ans de réprobation sociale, d’exil, d’obscurité et de famine. Un jour, on lui a demandé de parler à Plymouth : il ne peut arriver au bout de son discours, il est trop affaibli par la faim. Quand ses chaussettes sont trouées, il teint à l’encre ses talons.

En 1887, une espèce de vagabond sans bagage échoue dans un village du canton d’Appenzell, Heiden. Il y vivra obscurément dans la misère, pendant huit ans, jusqu’au jour où un jeune journaliste, Georg Baumberger, découvre que « le fondateur de la Croix-Rouge vit encore ! » Il va le voir à l’hôpital de Heiden, chambre 12, réussit à le faire parler, et publie sur lui un article qui, bientôt reproduit partout, rend Dunant en quelques semaines célèbre dans le monde entier. L’Allemagne organise une souscription en sa faveur. Mille médecins russes réunis en congrès lui décernent le prix de Moscou, « pour services rendus à l’humanité souffrante ». Le pape lui écrit de sa main. Et c’est enfin le premier prix Nobel de la paix qui vient le couronner en 19012.

Chargé d’honneurs dans sa retraite morose, comme il l’avait été d’opprobres au temps de sa vie la plus entreprenante, portant sur la grande œuvre un jour fondée par lui un regard dénué de complaisance, lucide et sans espoir quant à l’avenir prochain du monde, le reclus de la chambre 12 du petit hôpital de Heiden meurt enfin le 30 octobre 1910 — tout près de la vraie fin de ce xixe siècle qui a commencé au soir de Waterloo et qui va se terminer au seuil sanglant de la Première Guerre « mondiale ». Il l’avait [p. XV] vue venir. Il écrivait : « Ah ! la guerre n’est pas morte ! Tout ce qui fait la gloire de votre prétendue civilisation sera employé à son service… Les combattants sont prêts pour de nouveaux combats, résolus à y engager le reste de l’Europe avec eux — peut-être le monde entier… Dans ce conflit, bon gré mal gré, seront entraînés la plupart des peuples civilisés, oubliant leur brillante mais trompeuse civilisation pour retourner à la barbarie — la barbarie scientifique !… Le résumé reste ceci : du sang, du sang, encore du sang, du sang partout. »

J’ai dit qu’on chercherait en vain, dans un Souvenir, la moindre note d’antimilitarisme, et rien n’est dit non plus contre la guerre en soi (sinon par la violence des images réalistes de Castiglione, mais sans nul commentaire même implicite). Dunant se limite, par une tactique que je ne saurais croire toute inconsciente, à « attirer l’attention » sur un sujet précis, à partir duquel on pourrait « avancer de quelques pas » : l’organisation des secours aux blessés en temps de guerre. Sur ce seul point, dans ce secteur strictement défini de l’immense phénomène de la guerre, un succès indéniable a été remporté par la fondation de la Croix-Rouge.

Mais vouloir « diminuer les horreurs de la guerre » qui est son intention déclarée à toutes fins d’efficacité, c’est encore une manière d’admettre, avec les bien-pensants de tous les temps, que ces horreurs sont fatales et voulues par les dieux ; c’est encore admettre la guerre. (Que serait une guerre sans « horreurs » ?)

J’avoue qu’à ma première lecture du Souvenir, [p. XVI] j’avais achoppé sur ce point. Mais la mise au jour des cahiers de Heiden, dont une quinzaine d’extraits enrichissent ce volume, révèle enfin, sans la moindre équivoque, la pensée la plus authentique d’Henry Dunant, celle qu’il ne pouvait pas encore avouer, ni peut-être s’avouer à lui-même, alors qu’il écrivait le début d’Un Souvenir. Son vrai discours contre la guerre et le militarisme qui la prépare, c’est dans ses inédits qu’il faut le chercher, dans ces textes écrits pour lui seul, et dans le seul respect de la vérité, sans idée d’action immédiate.

Le beau texte intitulé La Charité sur les champs de bataille, qui date de 1864, marque la transition entre l’attitude initiale d’Un Souvenir et finale des cahiers de Heiden. La « modestie du but » auquel Dunant veut se limiter est réitérée, mais déjà la possibilité que la guerre ne soit ni légitime ni fatale est nettement impliquée dans ce même passage :

Certains, comme J. de Maistre, ont nommé la guerre « divine » ; d’autres la tiennent pour une « loi de la nature » ; lui, sans vouloir « toucher au redoutable problème de la légitimité de la guerre », dit seulement que « si elle est inévitable, elle doit être faite avec le moins de barbarie possible ».

Autre étape décisive dans cette évolution : le texte de 1872 sur la question des francs-tireurs : Héros ou bandits ?

Un code de la guerre serait une chose odieuse à l’époque de civilisation où nous vivons, parce qu’il semblerait légitimer par trop un état de choses regardé aujourd’hui comme abominable.

Déclaration pour le moins étonnante sous la plume de l’initiateur de la première Convention de Genève, [p. XVII] signée en 1864 ! Encore que Dunant n’en tire d’autres conclusions que la nécessité de s’en tenir à « quelques conventions diplomatiques spéciales, traitant chacune une question particulière », on ne peut manquer de sentir ici qu’un doute profond s’est éveillé en lui quant à la nature finale des relations entre la Croix-Rouge et la guerre.

Vingt ans plus tard, dans sa retraite, loin de l’action que d’autres poursuivent et de ses contingences « réalistes », Dunant attaque de front. Il note dans ses cahiers :

En attendant que d’autres plus habiles que nous, prennent la plume et fassent mieux, nous entassons ici tant bien que mal, toutes sortes d’armes contre la guerre et le militarisme, afin d’en faire un petit arsenal où l’on pourra puiser pour construire une œuvre digne du but.3

Il ne s’agit plus d’améliorer la peste, mais de dénoncer le mal, d’en dire la vraie nature, puis d’en déceler les causes permanentes :

L’essence de la guerre n’est-elle pas de tuer ? Pourquoi donc ne pas stigmatiser la guerre elle-même ? Ses excès sont inévitables…

Assez de raisonnements captieux tendant à démontrer le contraire des évidences, afin de justifier à tout prix des instincts que la raison et la religion répriment :

Pourquoi bénir des bataillons partant pour la tuerie après leur avoir enseigné dans leur enfance ce commandement péremptoire : — Tu ne tueras point !

[p. XVIII] Nos nations se proclament chrétiennes ? Non, « titre dérisoire autant que blasphématoire dans les bouches officielles ». Car Jésus dit : Heureux les pacifiques, aimez vos ennemis, mais les nations prétendues chrétiennes « organisent l’homicide, froidement, sciemment, consciencieusement, presque religieusement… Au moins Caïn tua sans savoir qu’il tuait ».

Et qu’on ne répète pas que la guerre est la suprême éducatrice du genre humain ! À cet antique adage de la sagesse commune à toutes les civilisations indo-européennes, adoratrices de la force à quoi le Christ a opposé l’amour, Dunant répond encore dans le même fragment intitulé Un christianisme blasphématoire :

La guerre, cette science du désordre, qui provient de l’anarchie d’en haut, ne tue pas seulement le corps, mais trop souvent aussi elle tue l’âme. Elle abaisse, elle corrompt, elle flétrit, elle dégrade.

Et ailleurs :

Les vertus guerrières ne sont, le plus souvent, que des utopies traditionnelles intéressées… Ce qu’on désigne sous le nom de « bravoure » s’allie très bien quelquefois avec l’absence totale de principes et ressemble beaucoup au banditisme, mais en grand.4

Il faut donc condamner et supprimer la guerre, ou cesser de parler de la chrétienté.

Nous voilà loin des clichés d’Un Souvenir et de ses prudences tactiques. Serait-ce que Dunant, écarté de l’action, n’ayant plus rien à espérer ni à ménager, s’abandonnerait au zèle amer du censeur des temps nouveaux et aux compensations fictives d’utopies qui, comme celle de la paix perpétuelle, supposent toujours la fin de l’Histoire, du moins telle que nous l’entendons ?

[p. XIX] Il convient de s’entendre sur le sens des termes d’utopie et de réalisme. L’utopiste est celui qui voit la fin sans imaginer ses moyens. Mais c’est aussi celui qui fait erreur sur l’adéquation des moyens qu’il préconise aux fins qu’il allègue, tel celui qui répète (se croyant réaliste) : si vis pacem para bellum, alors que toute l’histoire démontre que les guerres croissent en étendue comme en puissance de mort à proportion des sacrifices financiers et des efforts de développement technique qu’on consacre à les préparer. Mais il y a plus.

Réaliste est celui qui, non content d’avoir dénoncé le mal qui est dans le monde, s’en prend à ses principes qui sont dans l’homme, et sur lesquels nous pouvons exercer les pouvoirs de l’esprit humain. C’est Dunant, dans les notes sur les causes de la guerre dans l’ère moderne, qu’il écrit vers la fin du siècle dernier.

Il est difficile aujourd’hui de ne pas voir les liens nécessaires et l’interaction génétique qui unissent la guerre et les États-nations. Mais il fallait beaucoup de lucidité et beaucoup de liberté d’esprit pour distinguer, aux alentours de 1900, que les facteurs principaux de la guerre qui se préparait étaient les mêmes que ceux qui, justement, achevaient de former l’État-nation : l’École étatisée, laïque et obligatoire, la Conscription universelle et obligatoire, la Presse nourrie par les agences d’État, le développement scientifico-technique mis au service du nationalisme. Tels sont les procédés nés de la Révolution, qui ont permis à l’État (de droite, à gauche) d’aboutir à l’alignement des réflexes mentaux et physiques, des espoirs et des peurs, et des curiosités, bref, à ce que Dunant nomme très exactement : encaserner l’esprit humain.

Quelques brèves citations pour illustrer ce schéma [p. XX] dont je découvre, avec une sorte d’étonnement reconnaissant, qu’il est celui que j’utilisais depuis quelques années pour mes cours :

L’École : « L’enseignement de l’histoire est, dans les universités, les lycées, les pensionnats, les séminaires et autres institutions en plusieurs pays d’Europe, une indéniable école d’immoralité politique. » On y apprend à ne voir « rien de plus beau, rien de plus grand, rien de plus noble que les empire rapaces et sanguinaires d’Alexandre et des Césars, de Charlemagne et de Bonaparte ».

La Conscription universelle : les philosophes avaient prédit que les peuples, en se libérant, aboliraient le service militaire dû aux seigneurs. « Les révolutions sont venues, mais le lendemain de leur avènement, au lieu de supprimer les armées permanentes, elles ont décidé que tous les citoyens valides en feraient partie. »

La Presse : « … c’est elle qui fait l’opinion publique… le plus puissant des potentats… » Elle a changé en trois générations l’esprit de bien des peuples. « Si, en s’unissant, elle se mettait résolument à l’œuvre pour blâmer sévèrement la guerre, au lieu d’être l’influence la plus oppressive que le monde ait jamais connue, elle deviendrait un véritable bienfait… »

Le Nationalisme et le colonialisme : il pousse les nations de l’Europe à envahir des pays inoffensifs (Afrique, Asie) pour les asservir, pour les massacrer s’ils résistent, « toujours en alléguant un prétexte dérisoire, celui de châtier leur insolence… C’est sans remords que les pays qu’on appelle chrétiens commettent ces crimes qu’ils décorent du nom de politique [p. XXI] coloniale ». Or ce n’est pas la vraie civilisation qu’on apporte aux peuples asservis : c’est l’opium, le rhum, et les armes, « ce qui ruine et ce qui détruit, au moral comme au physique… Cette civilisation, en fondant sur ces peuples, leur enlève souvent plus que des coutumes barbares, elle les dépouille de leur vieille et respectable moralité ». (Il a fallu plus de soixante ans pour que l’Europe commence à le soupçonner…)5

Enfin la science et la technique nationalisées : Le « caporalisme stupide, cette variété très inférieure dans l’espèce césarienne » va vous broyer, « vous et vos libertés nationales… Encore un peu de temps, et l’homme aura, grâce à la science, des moyens si prodigieux de faire le mal qu’il ne pourra être sauvé de lui-même, au milieu d’épouvantables désastres, que par une intervention divine ». (On sent que Dunant juge cette dernière fort peu probable.)

Dans les conflits qui se préparent, inévitables désormais, les peuples dits civilisés seront entrainés bon gré mal gré (d’où guerres mondiales) et jetés à une forme de barbarie nouvelle : « la barbarie scientifique ». En effet, « de toutes les inventions, il n’en est pas que le genre humain se soit plus appliqué à perfectionner que celle dont le but est le meurtre en grand de nos semblables ». Car désormais « le progrès consiste dans la recherche des meilleurs engins de destruction ».

Les ministres cyniques ou prudents qui croyaient diriger le « concert des nations » et contrôler le système [p. XXII] si vis pacem tout en exaltant le Progrès, ce sont eux qui nageaient dans l’utopie : au moment où Dunant disparaît, ils courent vers le réveil tragique de l’été 1914, aboutissement normal, sinon fatal, de tout le système stato-nationaliste lentement mis au point par le xixe siècle.

Certes, Dunant, pas plus que tant d’autres prophètes du même temps, Jakob Burckhardt, Nietzsche, ou Georges Sorel, n’a rien pu contre le désastre où devaient s’abîmer tant de millions de jeunes hommes, tant de richesses et la puissance européenne, et les adorateurs de la force pêle-mêle avec les défenseurs de la justice. Mais cet enfer n’aura pas prévalu contre la vision juste d’un vieillard en colère, et qui avait fait en outre plus de bien qu’aucun homme de son siècle ou du nôtre.