Protocole d'écriture : Vendredi, 9h32
Amelia Ligabue

Photo : © Jay_T
Objectifs du protocole
J’ai mes petites habitudes.
J’ai la chance d’avoir les vendredis de congé. De me réveiller lentement, dans la tiédeur et la clémence de mes draps. D’entendre le sifflement de la Bialetti dans la cuisine, l’amertume du café sur le bout de mes lèvres. Mais, trêves de plaisanteries : j’ai un rythme à maintenir. Ma journée commence vers 9h30. Pas de sonnerie, mais une certaine régularité : une moyenne de 9h32 très exactement, lorsque j’y réfléchis.
Mon vendredi se structure en trois parties distinctes. Tout d’abord, le travail, effectué généralement à l’extérieur de l’appartement. Non pas que mon plan de travail soit désagréable : mais le changement de cadre, juste avant le week-end, est généralement agréable. Je quitte donc mon domicile avant de me diriger vers un café, peu importe lequel : idéalement avec des tables assez spacieuses et du wifi. En ce moment, mes envies me portent souvent à visiter un petit établissement de la rue Leschot, où je me laisse tenter par ses variétés de café et ses viennoiseries. La séance de travail, dont le rythme détendu atteste la venue imminente du week-end, est régulièrement interrompue par des bribes de conversation avec la propriétaire. La météo, les recettes de cuisine, les foules de clients le week-end, tout y passe.
La seconde partie de ma matinée m’amène au marché de Plainpalais. Encore une fois, je ne suis pas une aventurière et je me dirige vers le même stand, tenu par un couple d’agriculteurs venus de France voisine. Urbaine que je suis, j’idéalise les légumes de saison et les produits locaux : pas de fraises d’Espagne, mais du topinambour, des endives, des petits poireaux. Ce qui est exotique, c’est le symbole de la terre et de la récolte, des champs lointains d’où proviennent ces trésors. Je m’imagine déjà dans ma cuisine, en train de préparer potages, soupes et autres festivités hivernales. Depuis quelques semaines, les maraîchers me reconnaissent, me sourient et me parlent du quotidien. Je pense au lien étrange qui relie professionnels et clients, qui se définit par l’échange commercial mais demeure tenacement humain. Les personnes âgées du quartier, elles, semblent se réjouir encore plus de ces échanges.
Légumes dans le sac réutilisable, revigorée par un café, je me remets en route. Rousseau parlait avec amour de la marche : la mienne est définitivement plus urbaine. Je remonte la Plaine de Plainpalais, direction la Jonction. Je contemple les tombeaux du cimetière des Rois, et je m’arrête systématiquement vers la tombe d’Alice Rivaz, sans même l’avoir lue. Ma longue marche se poursuit. La pointe de la Jonction, si fourmillante en été, si vide en hiver ; le dépôt TPG voué à disparaître. La montée vers le bois de la Bâtie, le fameux pont d’où l’on voit l’Arve venir mourir dans le Rhône. Puis, l’avenue du Devin-du-Village et ses chats, où mes illusions pastorales me transportent presque dans un village pendant quelques instants. J’accélère mon rythme de marche et je repars vers la Jonction, je rejoins Plainpalais. Me revoilà vers mon immeuble, quitté il y a plus de deux heures : je remonte, et conclus ainsi mon aventure solitaire du vendredi.
Il n’y a rien de passionnant dans ces lignes. Seulement mon quotidien répétitif dans un quartier de Genève. Cependant, j’ai remarqué que cette petite routine se solde souvent par des moments de beauté : caresser le pelage d’un chat, un sourire partagé avec un autre client du marché, la couleur des arbres du bois de la Bâtie. Mon projet sera donc d’écrire plusieurs fois mon trajet, répétitif au prime abord, mais marqué par de légères différences, des irrégularités, des instants notables. Des légumes étranges, des notes de café particulières. J’espère être flexible dans les genres : de la narration, mais aussi de la poésie en prose, du vers libre. Mon objectif sera d’expérimenter des formes d’écriture qui me sont inconnues et de traduire une forme de beauté. Elles auront pour point de départ une simple phrase informant le lecteur sur l’heure de départ de mon domicile : puis, elles devraient varier et se focaliser sur divers éléments.
* * *
Jour de Vénus

Photo : © Daria-Yakovleva
Le 8 mars, 9h35
La météo morose ne m’inspire guère une promenade aujourd’hui.
Le ciel gris, les immeubles ternes, le froid qui pique mes joues. Un rayon de soleil, bien métaphorique, se précise cependant à l’horizon.
Le café de ce matin vient de l’Équateur, me dit-on. Il m’est servi à travers un simple cappuccino, dans une charmante petite tasse. Plusieurs étapes caractérisent la dégustation d’un café. Tout d’abord, observer : constater le montage du lait dans un cappuccino, s’il semble mousseux et léger ou bien dense et plat. Apprécier la nuance des couleurs : un marron noisette sur lequel se dépose un blanc nuageux. Et puis enfin, déguster. Mes lèvres ressentent d’abord la douceur du lait d’avoine, avant de percevoir les arômes du café. Amertume, acidité côtoient une pointe de fruité dans ma bouche. Le café roule sur ma langue, réchauffe le fond de ma gorge.
Je me rappelle que les cafés sont considérés comme des Tiers-lieux, de l’anglais third spaces : ni la maison, ni le travail. Les codifications sociales de ces endroits sont nombreuses : ils dénotent la classe, le genre, les origines sociales des gens qui les peuplent. Ici, nous sommes dans la manifestation sociale des préoccupations de la jeunesse urbaine. Qualité du café, origine éthiquement irréprochable (sur le paquet) ; tables fabriquées sur mesure par une artisane, amie de la patronne. Français langue principale, anglais parlé avec aisance.
Et lorsque je me lève, lorsque je parcours l’espace urbain, minuscule mais dense, qui me permet de longer la rue Leschot et de rejoindre la Plaine, je traverse des microscomes, je retrouve l’ambiance populaire du marché de Plainpalais. Je n’utilise que des billets et je converse avec les gens dans la queue. Une vieille femme devant moi saisit avec vigueur des feuilles de salade, les fourre dans un sachet en plastique. Je les imagine déjà en vinaigrette, moutarde à l’ancienne et vinaigre de vin rouge, petites assiettes et argenterie.
J’achète du chou noir, du topinambour, des épinards. Puis, je traverse encore des rues.
Peu de touristes savent que la Jonction offre une vue époustouflante sur les montagnes qui entourent Genève, à ciel découvert. Que c’est ici que vient mourir l’Arve, en se jetant dans le Rhône, comme une Didon boueuse dans des flammes d’azur. La rivière est torrentueuse aujourd’hui, bruyante. Il a beaucoup plu.
Et je me rappelle que je ne suis pas douée pour la poésie. Comment décrire deux rivières, une engobée par l’autre, une dissonance de couleurs, de force, de réputation ? Alors que le Rhône évoque le Sud et Lyon, l’Arve m’inspire les carrières minières du Salève. Son eau est fangeuse, opaque, et personne en été ne s’y jette, malgré les pics de chaleur de ces dernières années.
Je rentre chez moi et je réfléchis aux cours d’eau : déclencheurs poétiques (« Sous le pont Mirabeau coule la Seine »), outils de prouesses économiques diverses et variées.

Photo : © Leo_65
Le 15 mars, 9h54
Je suis partie tard de chez moi aujourd’hui. Uniquement par paresse : je n’ai même pas l’excuse de la météo ce matin.
Le café de la rue Leschot a un nouvel employé, avec qui je discute – cette fois-ci, de la scène musicale lausannoise. Dans les faits, je hoche surtout la tête et je suis convaincue par ses paroles, mon ignorance crasse sur le sujet me condamnant au silence. Aujourd’hui, j’ai commandé un macchiato : nom dérivé de la macchia, en italien, de la tache. L’espresso est en effet taché par du lait froid. Une tache blanche et légère qui vient perturber les nuances brunes basanées du café. En Italie, le lait dans un café est strictement réservé au petit-déjeuner, avant 10 heures, surtout en fin de semaine : le macchiato n’est pas un péché mortel mais bien véniel et pardonnable. Reste l’erreur visible qui le distingue de l’espresso, la souillure comme celle de la confiture sur un pull neuf, du vin sur la chemise blanche.
Je suis plus pressée. J’avale mon café, je dévale la rue
Aujourd’hui, j’achète des oranges.
Je déroge à la règle du local dans ma recherche de vitamine C. Des oranges de Sicile, non-traitées. Massives. De la taille d’une boule de pétanque, enrobées d’une robe granuleuse qui cache sa réelle texture pulpeuse et sensuelle, douce et légèrement acrimonieuse dans la bouche. Lorsque j’achète des fruits et légumes, je me projette. Je me vois déjà dans ma cuisine, le matin, sentir les picotements du jus d’orange sous mes ongles lorsque je les épluche. J’imagine le soleil sicilien, les orangers, mes yeux éblouis, peut-être la Vallée des Temples au loin. Les achats comme moyen de voyager; une manière de s’envisager au fil des recettes, et de se réjouir de disposer du nécessaire pour préparer un cake. La fatalité d’approcher la trentaine ?
C’est donc avec une orange (et 500 grammes d’épinard, 3 carottes, 6 pommes de terre Bintje, 2 poireaux, un fromage St Félicien) que je fais un détour par le quartier de la Jonction. Je ne sais toujours pas comment m’y prendre pour décrire la rencontre entre les deux rivières. Aujourd’hui, je me concentre sur les tags de la station de pompage. Une recherche Internet rapide m’apprend que, contrairement à mes premières impressions, celle-ci n’est pas abandonnée : son équipement a été entièrement rénové en 2020. Son apparence est cependant peu reluisante, son triste manteau gris recouvert de diverses marques urbaines. Elle m’évoque les régions désindustrialisées d’Europe, les rares espaces qui sont mis à l’écart de la Suisse carte postale, sans pelouses bien entretenues, sans collines bucoliques : du béton, de la marginalité, le Parc Platzpitz des années 1980. Beaucoup d’anglicismes dans les tags : le terme hoes, slang de whore, la prostituée, la pute : évoque la sensualité féminine, la chaleur du corps, la marchandisation du sexe, mais peut-être encore plus l’envie de choquer par la misogynie ordinaire. Beaucoup de mots inconnus, de termes inventés sur le moment, incompréhensibles, reliques d’un imaginaire spontané : la peur de se faire prendre, l’envie de laisser sa trace dans l’anonymat imposé par l’urbanisme.
Un collègue plus âgé m’avait raconté une fois les milieux alternatifs qui germaient sur le flanc des collines de la Jonction, au bord de l’Arve. Des grottes, désormais condamnées, où les jeunes faisaient la fête, buvaient et, très probablement, taguaient les espaces publics. La nature comme prémices de l’installation d’une jungle urbaine et indomptable, des oscillations de son et de mouvement dans des espaces industriels. Et l’eau qui court toujours, torrentielle et boueuse, la rencontre fracassante de deux fleuves.

Photo : © ulleo
Le vendredi 22 mars, 08 :34
Je suis partie si tôt ce matin, en pleine forme, pour me retrouver face à un café fermé. Vacances ; mais aussi, de toute manière, il était trop tôt. Une double erreur, à l’heure d’Internet et de ses vérifications rapides. Soit. Je marcherai, et je ferai une trêve de café, breuvage que j’ai la mauvaise habitude de boire l’estomac vide.
Le marché tôt le matin est à la fois plus rempli et plus apaisé. Beaucoup plus de cheveux gris, de visages creusés, qui tendent des mains décorées de bagues, saisissent des baguettes, font peu de blagues. Le deuxième jour du printemps, je me procure un des légumes d’hiver les plus nobles : le panais. Je discute un peu, paie, et m’en vais avec mon Pastinaca sativa au fond de mon sac en toile.
Il a longtemps été délaissé, ce panais. Peut-être parce qu’il s’agit d’un légume si laid, impossiblement rugueux et beige, qui semble fade dans les rayons. Peut-être symbolise-t-il cet exode rural chanté par Jean Ferrat dans La Montagne (« rentrer dans son HLM, manger du poulet aux hormones ») : abandonnés, les légumes à racine disgracieux, place à la standardisation, aux carottes millimétrées, sélectionnées. Mais qui suis-je, pour me faire ainsi ces réflexions ? Citadine qui supporte mal la campagne, qui ne sait pas conduire correctement, préfère attendre des bus qui viennent toutes les deux heures, semble hautaine à la fête du village. Le marché ne serait finalement qu’un vaste simulacre pour nous donner l’illusion d’échapper momentanément aux mécanismes de la grande distribution, me glisse une partie cynique de mon esprit. Au contraire, soutenir les producteurs directement, c’est aller vers le circuit court, une vision différente de l’économie. Peut-être que mon espoir se porte bien vers le panais, qui a été délaissé pendant si longtemps par la gastronomie et fait son grand retour. Qu’importe ta laideur, si tu es bon rôti au four, en purée, avec des pommes de terre : je t’accepte ! Et avec toi le rythme des saisons, les pot-au-feu en hiver, le rappel de ces temps immémoriaux où l’arrivée des premières neiges signifiait la proximité avec la mort, où des réserves mal préparées entraînaient famines et ruines.
Je ne monterai pas sur le pont aujourd’hui : mais je marcherai jusqu’à la pointe de la Jonction et je regarderai vers l’Arve. Un rayon de soleil transforme cette vision devenue désormais commune. La lumière perce le Viaduc de la Jonction et vient lézarder sur les ruissellements de l’eau. Nuance de couleurs : vert mine pour les zones d’ombres, marbre vert pour les espaces éclairés. Le pont comme un géant immense, pontife de l’ingénierie, du découpage des villes et des rivières. L’eau qui résiste, force gargantuesque, protéiforme : semble mourir contre une paroi de roche, mais vient au contraire embrasser avec facilité ses gigantesques pilons. Je pense à Ponge qui essaie de capturer par l’écriture un ciel de Provence. Me voici face à la nature : plus aucun bruit, si ce n’est les oiseaux qui piaillent. La fraîcheur de l’eau remonte jusqu’à mes joues. Le bruit de ses torrents résonne dans le creux de mes oreilles. Seule la Méditerranée aura raison du Rhône : c’est là où il mourra, encore et encore, le bruit de ses gouttes comme une dernière aposiopèse.
Le vendredi 29 mars, 00 :00
L’unique marché à se tenir sur la ville de Genève le Vendredi Saint (je vérifie tout de même. Source : geneve.ch), et je ne peux pas être présente.
Images vives : une chasse aux œufs géante prend place. Plus de 700 œufs (les organisateurs prient les participants et participantes de ne pas en ramasser plus d’une dizaine par personne). Les maraîchers y prennent part, en cachant des œufs sur leurs étals. Peuvent-ils les glisser dans les légumes ? Un œuf dans le cœur d’un chou, un autre niché parmi les premières fraises. L’image est nettement moins esthétique lorsque l’on imagine la course chez le boucher...
Je suis donc absente. Un grain dans la machine, un vide dans la routine. J’imagine les emplettes de dernière minute pour du gigot d’agneau qui sera rôti profusément, avec délicatesse. Grand repas des jours de fête, gousses d’ail habilement glissées dans la chair de l’animal ; fumet de viande qui parfume pendant des heures la maison. Nappes blanches et taches de vin. Atmosphère nécessairement sensuelle et charnelle, afin de commémorer directement la Passion et la mort du corps.

Photo : © LoboStudioHamburg
12 avril 2024, 09 :45
Me voilà revenue à mes pérégrinations, après une longue pause pascale. Changement de programme dans le café : pas de capuccino, de latte, de flat white, me voilà devenue cobaye, ou plutôt dégustatrice d’une nouvelle boisson : un café au lait glacé vietnamien.
La culture du café est omniprésente au Vietnam : je le sais car, bien que n’ayant jamais mis les pieds dans ce pays, je me souviens avoir lu un article à ce sujet. Ou bien était-ce un livre ? Peu importe. Ce qui est important, c’est que le café vietnamien est très fort, ce qui lui confère une saveur intense. Les Français sont les premiers à avoir introduit cette plante au XIXe siècle : depuis, sa culture, surtout dans les hauts plateaux, est devenue un atout commercial important. Longtemps grillé, perfectionné, le grain est moulu et généralement filtré, avant de produire une boisson amère qui est bien souvent appréciée avec du lait et du sucre.
C’est le cas aujourd’hui : il s’agit d’un café vietnamien glacé. 300 ml de lait concentré, café, sans sucre ajouté. Au premier abord, ce choix pourrait sembler curieux, potentiellement écœurant. On tient la boisson entre ses mains, et on en appréhende déjà la lourdeur. Lorsque l’on goûte, c’est d’abord la douceur du lait condensé qui prend le dessus ; mais, dans une valse de flaveurs, elle est immédiatement mise à la porte par l’amertume du café, son petit côté presque noisette. L’acide sur les côtés de la langue, le sucré sur la pointe : le premier qui fait la cour au second dans une bataille passionnée. En ressort un mélange intéressant, qui remplit la bouche de ses ambiguïtés et ne peut que m’évoquer le Vietnam. Je pense à Marguerite Duras avant de penser à Duong Thu Huong. Le voyage par la littérature et le café, à défaut de prendre l’avion pour s’y rendre.
Le café est une boisson qui, tout comme l’alcool, accompagne notre corps plusieurs heures après sa dégustation. Oui, il est fort. Je le sens de plus en plus, et je suis peut-être un peu plus efficace lorsqu’il s’agit de ranger mes légumes dans mon sac. Les mêmes mouvements de semaine en semaine, peut-être plus énergiques. Salade de rampon, épinards, oignons, carottes, pommes de terre – l’assortiment d’un hiver qui semble se prolonger. Mais les endives sont là, tout comme les asperges. Je ne peux pas m’en empêcher. Ce n’était pas sur le programme de la semaine, mais je me procure des asperges. Cuites dans de l’eau bouillante, servies avec une mayonnaise maison, quel délice... Puis, forcément, mes yeux se dirigent vers un potentiel dessert. Les fraises au mois d’avril : une aberration. Des gariguettes françaises, certainement plus belles que bonnes. Je cède : coupées et sucrées, elles libéreront sans doute quelques sucs plus doux que leur état actuel...
Le café fait définitivement effet et facilite grandement mon ascension vers le Bois de la Bâtie. C’est presque trop : comme de la caféine dans mes veines, des décharges électriques qui portent mon corps. Je marche, j’avance à bon pas, et me voici face aux deux rivières.
Je pense que le café fausse mon appréciation de la Jonction. Je me sens presque turbulente. Impossible de simplement observer ; le zen a été complètement vidé de mon corps, remplacé par de la caféine. Je reste émerveillée par la courbe des montagnes qui se dessine à l’horizon : un accord parfait avec l’eau qui ronronne sous mes pieds, les neiges éternelles du Mont Blanc, comme un nuage rêveur dans le ciel, si flou qu’il semble irréel, un mythe pour nous autres mortels. Des centaines de kilomètres nous séparent, mais ils semblent bien futiles pour ces monts, ces Titans déchus et transformés en rocs. À défaut d’apprécier les nuances de l’eau, je regarde le sublime. Genève, ville alpine sans l’être. Ne sont-elles pas plus belles de loin, ces montagnes ? Pas de stations de ski surchargées, de glaciers mourants : mais un paysage pittoresque, du Turner à portée de main. Comment être assez fou pour défier les dieux et décider d’aller grimper ces cimes, pourtant si impénétrables ? Parce qu’elles sont là, vous diront les alpinistes chevronnés. Et moi, je reste avec mes asperges et mes randonnées du dimanche : bien confortable, les pieds sur terre. Le ventre qui gargouille.
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Retour sur le protocole
Ce protocole m’a permis d’écrire de manière régulière, avec certaines restrictions. J’estime que les différentes modalités qui ont structuré mon écriture étaient très positives, car si j’ai souvent envie de dire beaucoup de choses, j’ai parfois de la peine à être suffisamment précise et à ne pas déborder de chaque côté. La promenade hebdomadaire a été suivie, notamment car c’est une habitude qui prédate le protocole. Cependant, j’ai été surprise par le décalage qui existe entre la promenade, qui est le sujet d’écriture, et la production en elle-même. En effet, il n’était pas toujours possible d’écrire immédiatement après : je prenais quelques notes sur le chemin, en utilisant mon téléphone (moins romantique que les petits carnets, mais bien plus pratique...), et je devais parfois m’atteler à d’autres tâches une fois revenue à la maison. J’écrivais donc plus tard, avec des souvenirs partiels, des détails qui manquent : et je me demandais parfois si ce que je retranscrivais était la réalité ou ma vision biaisée des choses. J’ai alors réalisé à quel point j’étais naïve par rapport à l’autofiction, genre que j’affectionne particulièrement : pouvons-nous réellement croire le narrateur dans À la recherche du temps perdu ? Duras a-t-elle été une grande fabulatrice, est-ce donc ça qui fait son charme ? J’ai été donc prise dans quelques réflexions existentielles sur réalité et fiction, original et copie, un peu à la manière du film de Kiarostami, Copie conforme. J’ai cependant réalisé les complexités du processus créatif, les nécessités d’avoir des contraintes, à quel point la mémoire est parfois peu fiable – car elle se souviendra de sensations, sera biaisée par nos sens. Dans ce sens, cette expérience a été très intéressante.
Je suis moins satisfaite par la taille de mon dispositif qui me paraît être trop court. Tout n’a pas été retranscrit, par faute de temps et car j’ai éliminé certains fragments qui me plaisaient moins. J’ai privilégié la qualité sur la quantité, mais j’ai sous-estimé le temps qu’il fallait pour écrire quelque chose dont je sois fière. J’ai également connu quelques blocages, chose qui ne m’était jamais arrivée avant : peut-être car il s’agit d’un dispositif plus long, et donc qui connaissait des hauts et des bas au niveau du processus créatif. Ceci m’a permis d’être confrontée à certains éléments présents dans l’écriture de romans, de projets plus ambitieux, et j’en ressors très admirative des autrices et auteurs qui écrivent des milliers de pages, des œuvres qui nous paraissent tellement naturelles et dont on peine à s’imaginer toutes les difficultés qui étaient présentes dans le processus. Je suis heureuse d’avoir pu réaliser ce projet : je réalise désormais que mon idée de ‘’beauté’’ du quotidien pouvait être un peu vague, et que je me suis sentie très à l’aise dans l’écriture essayistique. Si cela était à refaire, peut-être que je me concentrerais encore plus sur ce genre littéraire...
Inventer un protocole d'écriture
Comment se mettre à écrire ? En s'inspirant d’écrivain-es et de plasticien-nes, il s'agit de se donner une marche à suivre, qui mette en jeu les paramètres de l'espace, du temps et/ou de la mémoire, puis de la mettre en pratique.
