Protocole d'écriture
Léna de la Cruz
RITUEL VESPÉRAL
Avant tout, attendre que la nuit soit tombée.
La nuit, parce que la lumière du jour n’éclaire pas tout.
Commencer par choisir une émotion très forte ressentie durant la semaine.
Puis, continuer par une ablution. S’il s’agit d’une ablution sous la douche, idéalement, l’eau devrait couler directement sur la tête, pour qu’elle gorge les cheveux et force à fermer les paupières. Dans le cas d’un bain, qui est la meilleure option, on plongera son corps et sa tête sous l’eau, en ne faisant émerger que le nez, pour pouvoir rester dans cette position plusieurs minutes sans risquer de se noyer.
L’eau, parce que les pensées ont besoin d’être abreuvées comme des plantes.
L’ablution, parce qu’il faut enlever la crasse pour ne pas contaminer les plantes. Et parce que l’écriture est sacrée.
Pendant l’ablution, passer de la musique classique. Il y a le choix : Debussy, Hisaishi, Rachmaninoff, Liszt, Ravel ou Tchaïkovski. On peut évidemment varier les plaisirs et les écouter à la suite.
La musique classique, parce que les mots doivent être posés en rythme, sur une mesure, et que les émotions des autres aident à mieux faire naître les siennes.
Après s’être séché et habillé confortablement, il faut filer dans la chambre. Il est probable que l’ablution ait déjà généré un début de texte, il faut donc vite noter les idées si c’est le cas.
La chambre, parce que c’est le lieu où l’on peut le mieux s’isoler. Les habits confortables, pour pallier l’inconfort qu’occasionne (parfois) l’écriture.
Si la musique classique a été interrompue, la relancer, mais dans un casque, cette fois.
Le casque, parce que les bruits extérieurs risquent de gêner l’écriture. Avec la musique en plus, peu de risques d’entendre quoique ce soit.
Ensuite, saisir le clavier. Toujours le clavier. S’asseoir confortablement, par terre, sur le canapé ou sur le lit.
Le clavier, parce que l’écriture manuscrite fausse le jugement sur les mots. Il faut que les mots sur la page soient suffisamment impersonnels. C’est le cas avec l’écriture dactylographiée.
Mais surtout : écrire sans trop réfléchir. Laisser venir les mots, ne pas les forcer, si rien ne vient, s’arrêter. Quand ça cascade, suivre le mouvement, même si cela dure plusieurs heures. Il faut épuiser l’émotion et que chaque texte puisse être considéré comme achevé (même si on autorise des retouches au fil des jours).
Enfin, lire, relire plusieurs fois, et peut-être, soupirer de soulagement.
* * *
Rituel vespéral 1
(scintillement, légèreté, exaltation)
J’étais habituée à la bassesse du ballon de baudruche
Forcée de rester à ras de terre
Leurs doigts me tenaient et me tiraient, m’empêchant de m’élever
Je connaissais quand même la lune et le soleil
Car même à ce niveau,
Leur lumière se projetait sur ma face ronde
Mais je n’avais jamais nagé dans la nacre des nuages
Un mardi après-midi,
Ses bras ont ouvert une brèche
Ensemble nous avons basculé de l’autre côté de la brume
Les bulles de savons y sont immortelles,
Les avions en papier, perpétuellement portés par le vent
Et plutôt que de tomber sur le béton
Les flocons de neige et les gouttes de pluie retournent vers le ciel
Nous voulons naviguer dans cette même direction
Pour habiter à l’aube où les colibris bercent
Nos bras qui ne savent plus être ballants
* * *
Rituel vespéral 2
(boue, accablement, dégout)
Savez-vous planter les choux
À la mode, à la mode
Savez-vous planter les choux
À la mode de chez nous ?
On dit qu’ils naissent dans les choux justement
Mais tout le monde sait qu’ils poussent dans les ventres
De celles qu’on dit naître dans les roses
Difficile de penser qu’un jour, ces paumes ont tenu un pouce qui était plus grand qu’elles
Parce qu’à présent, ces doigts sont capables de briser bien plus qu’un pouce
On les plante avec le poing
À la mode à la mode
On les plante avec le poing
À la mode de chez nous
Et qui doit toujours venir déterrer les choux enfoncés trop profondément dans la terre
quitte à en avoir sous les ongles ?
C’est nous et nous n’avons pas le choix
Jusqu’à ce que tous nos pétales tombent
* * *
Rituel vespéral 3
(bleu abyssal, raideur, fatigue)
Il y a des choses que mes yeux et mes oreilles ont prises pour acquis :
Je sais que je verrai toujours le ciel, les astres et les nuages
le béton, les immeubles, les poteaux et les voitures
et que j’écouterai toujours le bruit du vent, le chant des oiseaux
et Pavane pour une infante défunte.
Je pensais qu’il en était de même pour les plis à côté de tes yeux
et l’espace entre tes deux dents lorsque tu souris,
pour ta voix qui monte dans les aigus quand tu es en joie, et surtout
pour ton rire pareil à aucun autre
J’ai cru que cela ferait toujours partie de ma vie
Tu sais,
Je pensais qu’un jour je viendrai te voir à la maternité et que tu me proposerais peut-être d’être la marraine. Que je verrais ton enfant grandir et avoir l’âge que nous avions lors de notre rencontre.
Je pensais que nous aurions toujours une place l’une pour l’autre...
Mais en écartant les rideaux, j’ai vu quelle place j’occupais véritablement dans ton cœur
C’était une place plus petite qu’une poussière
Alors, comme le grand méchant loup
J’ai pris une longue inspiration
Et j’ai soufflé dessus
Pour m’en faire partir
* * *
Rituel vespéral 4
(lilas, dévotion, calme)
J’ai été à la fontaine tout à l’heure
J’ai bu beaucoup, de cette eau qui vient de la rivière que tu m’as montrée
Ma gorge est pure à présent
Je vais pouvoir chanter pour toi
Allonge-toi dans ce lit où j’ai répandu de la lavande
Viens puiser dans le pourpre de mon amour
Pour changer le bleu en violet
Prends autant de pigments que nécessaire
Ils viennent d’une source intarissable
Le vent vient porter ma voix pour t’apaiser
Le marchand de sable s’allie à mes doigts pour clore tes paupières
Les arbres se joignent à mes bras, se balancent pour te bercer
Mais oui, regarde
Tu as fait un feu avec du bois humide, et tu l’as maintenu en temps de pluie
C’est bien le signe que tu peux tout faire
Viens prendre de ce feu
Pour brûler tout ce qui fait mal
J’en sèmerai les cendres
Et des fleurs adviendront
* * *
Rituel vespéral 5
(lumière, joie, liberté)
Je souhaiterais
Que l’humanité se taise et disparaisse
Derrière de vastes étendues de tournesols
Croire au silence, puis me faire surprendre
Par la voix du vent et le murmure de la mer
Courir et rire à en perdre le souffle
Faire des sculptures avec le sable
Et des couronnes de cinquante coquelicots
Nommer les nuages, jouer à « ni oui, ni non »
Plonger avec les poissons
Construire une cabane avec des branches
Et m’y cacher
Danser danser danser comme avant
Et dans ma danse
Retrouver l’innocence fuyante
La rassurer
Lui exposer mon cœur, qu’elle comprenne
Qu’il sera toujours celui d’une enfant
Et lui dire que j’ai besoin d’elle
Pour m’en sortir chez les grands
* * *
ÉPILOGUE
— Ajouter entre 0.004 et 4'803 gr de chocolat au lait
Avant tout, ne pas suivre ce protocole au printemps ou en été
Car la nuit met beaucoup trop de temps à pointer le bout de son nez
Mais après tout, c’était facile à respecter, plus facile qu’une recette de pâtisserie
Je n’ai pas d’intuition pour la pâtisserie et cela requiert beaucoup trop de rigueur
Avec l’écriture, on peut ne pas respecter les mesures exactes et, selon notre humeur, mettre entre 0.004 et 4'803 gr de chocolat au lait dans son texte
Avec l’écriture, on peut fermer les yeux
Sans avoir peur de se brûler ou de se couper
Avec l’écriture, le plus difficile, ce n’est pas d’écrire, mais de trouver du temps pour le faire
Pourquoi est-ce que choisis de comparer l’écriture avec la pâtisserie
Je pourrais comparer l’écriture avec une recette de risotto à la truffe noire
Mais il manquerait le sucre et la douceur
Vous savez, celle, par exemple, de la madeleine
Qui ramène encore et toujours à l’enfance
Et j’aimerais que l’écriture me ramène toujours plus près d’elle
Parce que pour moi, l’enfance est la période la plus pleine de poésie
C’est aussi la seule période où les poèmes ne sont pas nécessaires pour respirer convenablement

Photo : © jplenio
Inventer un protocole d'écriture
Comment se mettre à écrire ? En s'inspirant d’écrivain-es et de plasticien-nes, il s'agit de se donner une marche à suivre, qui mette en jeu les paramètres de l'espace, du temps et/ou de la mémoire, puis de la mettre en pratique.
