Pour un herbier
Coralie Leuthold
Présentation du protocole
Solvitur ambulando… Je ne peux que donner raison à cet adage. J’aime la marche, sentir ma pensée se délier en même temps que mes membres, me livrer, sans défense, aux caprices de la pluie et du soleil, retrouver un peu de cette vie nomade qui, il y a fort longtemps, fut celle de l’homme. J’arpente toujours le même bout de campagne, pourtant chaque promenade révèle des couleurs, des sons, des secrets insoupçonnés. Comme j’aimerais percer le mystère de ces chemins si souvent empruntés, mais qu’il me semble si mal connaître… ! Il y a quelques jours, au retour d’une marche, cherchant le nom d’une fleur que j’avais croisée, je trouvai des photos d’un herbier. Face aux longues tiges sans vie qui innervaient la page, j’eus l’impression étrange d’avoir ouvert un flacon de très vieux parfum, ne dégageant plus qu’une odeur doucereuse, légèrement écœurante ; les pétales flétris m’évoquaient le charme fatigué d’un papier peint aux couleurs passées. Mais il me sembla percevoir aussi une beauté latente, attendant d’être éveillée, et j’eus l’intuition qu’un souvenir à raviver s’y cachait. J’allai consulter un article expliquant comment constituer un herbier, et appris qu’il est possible de faire sécher les fleurs entre les pages d’un ouvrage lourd, par exemple un dictionnaire. L’idée me vint alors de mêler le verbe à la flore, de composer une anthologie, au sens étymologique du terme. Mon projet est d’écrire, bien sûr, mais aussi de créer quelque chose de tangible. Il s’agira donc d’aller herboriser, et de prendre des notes, quelques graines pour un futur poème… Des notes manuscrites, j’y tiens : c’est le geste qui compte, le mouvement de la mine sur le grain du papier. Il me faudra être attentive à ce qui se trouve au plus près de la terre ; renoncer, pour une fois, à la splendeur des ciels, et marcher le regard tourné vers le sol, comme un moine absorbé par sa prière, guettant la timide primevère et la jonquille précoce. Je devrai peut-être, les premiers temps, me contenter de feuilles oubliées de la saison passée, qui s’attardent encore, sales et pâles, au pied des troncs qu’elles ont ornés. Mais le printemps sera plus prodigue et ma quête, je l’espère, en sera facilitée. Je ne prendrai pas cette tâche à la légère, car cueillir une fleur appartient à ces infimes sacrilèges commis sans y penser, machinalement, comme on écrase une fourmi ou, par jeu ou par ennui, on jette une pierre dans un étang. Cueillir une fleur, c’est être un peu voleur, et je saurai, tenant la tige entre mes doigts, que c’est un peu de vie que j’emporte, qu’une déchirure a eu lieu, par ma faute… Voilà pourquoi il me faudra faire preuve de soin. Je protégerai la petite plante dans le creux de la main, pour que le vent ne l’effeuille, et j’essuierai d’un doigt délicat la terre et la rosée sur les pétales. Je placerai ma trouvaille entre deux feuilles de buvard, puis ouvrirai le dictionnaire au hasard (mon Littré aux pages jaunies fera parfaitement l’affaire), chaque fois à une lettre différente, en suivant l’ordre alphabétique. J’y glisserai la fleur et y choisirai un mot, qui déterminera le titre de mon texte. En attendant que la fleur sèche, je composerai un court poème, en vers ou en prose, haïku ou ballade, qu’importe, pourvu qu’il sonne juste, qu’il tente de dire mieux, de dire autrement, ce que je vois chaque jour et qui chaque jour m’interpelle. Je n’aurai, pour écrire mon texte, que le souvenir d’une promenade, quelques notes tracées à la va-vite et un mot imposé. Il faudra résister à la tentation d’ouvrir le livre pour voir la fleur, car celle-ci devra rester immobile. Je ne pourrai qu’imaginer la transformation en train de s’opérer, la rencontre inattendue d’un mot et d’une fleur, et ce qui naîtra de leur étreinte. Ils se ressemblent, après tout : on les couvre de papier buvard pour qu’ils se figent, immuables, pour qu’ils survivent à la main qui les a cueillis, à celle qui les a tracés.
J’envisage de choisir un mot pour chaque lettre de l’alphabet ; vingt-six lettres, donc vingt-six promenades, vingt-six fleurs et autant de textes. Si l’entreprise réussit, il en résultera un véritable recueil, un abécédaire floral, un herbier poétique… Un florilège d’instants de grâce sur des routes désertes et des chemins boueux. Le texte sera tout à la fois l’appel du dehors, les chaussures lacées, les premiers pas dans le froid vif, la quête de la fleur, la composition du poème. Je ne veux pas de l’écriture lisse, propre, où les doigts seuls esquissent un mouvement ; je veux être un poète – le mot est trop grand ! – aux souliers crottés, aux cheveux emmêlés et aux ongles noircis. Je ne me tiendrai pas immobile au-dessus du clavier, le regard fixe et le cœur endormi, mes mains seules remuant ; je veux écrire comme je marche, à grands pas curieux, respirer, regarder surtout, vouloir aller plus loin, découvrir ce qui là-bas se cache, derrière la colline dont je pressens l’appel.
Voilà à peu près le dessein que j’ai formé. Le temps presse, la tâche sera longue, et il faut me mettre en route…
* * *
SOUDAIN, UN BOURGEON
HERBIER POÉTIQUE
Les doigts gourds, le cœur
En deuil sur la terre nue —
Soudain, un bourgeon
Amulette
Une plume de corbeau, qui tournoie comme virgule sortie de page
Ce scarabée très noir, mat, qui s’agite près des fleurs sombres
Ce ciel inquiétant, rouge et gris, chargé de sable et de nuit (venue bien tôt, bien vite),
De quoi sont-ils le présage ?
Il faut t’armer d’un long bâton pour scander tes pas, pour repousser
L’étrange, très loin, vers l’horizon d’encre, ou quelque spectre qui voudrait t’assaillir
Quoique
La seule terreur se trouve tout au fond,
Dans un mauvais pli du cœur, elle a pour noms
Indifférence et cécité.
Prends donc cette amulette, place-la contre ta poitrine, sous ta langue, sur tes paupières,
Il faut t’y agripper comme aux lambeaux de rêve à l’aube
Guère plus palpable, mais de vie palpitante.
Ces quelques cailloux, gris, sans éclat, très-précieux,
Sème-les joyeusement dans ton sillage pour qui te suivrait, et ce jusqu’aux confins.
Saisis-toi de l’épieu de plomb et de paix
Pour affronter cyclones et cyclopes
Trouver dans leur œil douceur, et vérité sans doute,
Dans les pas de Personne,
Inconnu, invisible, airain friable comme croyance
Ayant pourtant, par la parole, montré la voie.
Te voici, comme lui, au seuil
Du voyage, mais nulle terre ne t’attend.
Tes traces – voilà ta patrie.
Beffroi
Un peuplier s’agite sous le vent… mais je devine entre ses branches une autre silhouette, inébranlable, qui domine les alentours. C’est le beffroi du village prochain, seule ligne verticale dans ce paysage de courbes douces, de collines qu’on croirait endormies, de nuages plats qui strient le ciel puis s’étiolent en fin pétales… Certains soirs d’automne, la pluie ayant enfin cessé, le soleil privé tout un jour de son office s’attarde sur la façade. L’ombre a déjà gagné toute la campagne ; seule scintille, immense et mordorée, la tour qui toujours veille.
Clarines
Le marcheur attentif, au cœur de son errance,
S’émeut parfois d’entendre, au hasard d’un écho,
Le carillon d’une lointaine transhumance ;
La rumeur du troupeau est pareille au grelot
D’une pièce qui tombe ; ces tintements ténus
Recèlent pour l’oreille une terre promise,
Et elle aime à entendre, en pays inconnu,
Couler une fontaine ou sonner une église…
Ces notes cristallines qu’on croit reconnaître
Semblent venir d’un lieu vague mais familier,
Où nous avons passé, déjà, un jour, peut-être …
Le cœur écoute et s’ouvre, soudainement lié
A ce monde lointain et tintinnabulant
Qui flotte autour de nous, à nos yeux disparu.
Puis un oiseau de nuit, doucement hululant,
Fait frémir le feuillage, comme si - je l’ai cru !
Quelque chose ou quelqu’un, pris dans les plis du soir
Nous conviait aux plaisirs d’une invisible fête,
Portée par la brise, où l’on peut percevoir
Des notes de violon, de fifre et de musette…
Déguenillé
Narcisse coquet est tout aplati, son teint est défraîchi ; il se fait l’impression d’un prince vêtu de guenilles. Ne le regardons pas trop longtemps, nous le ferions rougir…
Exil
Je me souviens du départ des oiseaux migrateurs, il y a plusieurs mois. Une nuée d’étourneaux m’avait étourdie : j’avais suivi des yeux leur vol infini, comme si toutes les étoiles subitement devenues sombres quittaient la nuit, déployaient leurs ailes et s’en allaient rejoindre un monde plus clément, inaccessible aux hommes.
Je fixe le ciel, me languissant de leurs chants, espérant chaque jour la fin de leur exil…
Flaque (poème holorime)
Flaque, apparence de leurre,
Te guette, happant l’esprit, zone niée.
Quitte à tire d’aile les terres d’anges heureux
Aux affres éhontées, au goût fragile.
Ose affronter le gouffre agile
Qui t’attire, délétère, dangereux.
Le guet-apens laisse prisonnier ;
Flaque, appât rance de l’heure.
Glaner
Des corps courbés, penchés vers le sol, absorbés par leur besogne. Des nuques brûlées, des tempes où pulse le sang, des fronts luisants de sueur et de poussière, des oreilles où vibrent le bourdonnement des mouches et la chaleur du jour. Des mains qui fouillent l’herbe et la terre pour ramasser les épis oubliés de la moisson, qui recueillent, sur les sillons tracés par d’autres, ce qui mérite d’être sauvé. Jusque tard dans la nuit, elles continuent de récolter ce peu d’or éparpillé, se gardant bien de tout emporter : il faut laisser quelques épis pour ceux qui suivront et chercheront aussi, avec acharnement, ces gerbes de lumière que d’autres foulent aux pieds.
Histrion
Sur un pommier blanc
Tombe la pluie printanière
On dirait qu’il neige
J’ai cru voir octobre
Ce n’est que mars embrumé
Jouant une farce
Ineffable
Vos deux silhouettes au bout du chemin
À chaque pas je m’éloigne de vous
La route est belle et le soir sera doux
Vous me souriez en agitant la main
J’ai beau courir appeler hors d’haleine
Comme un vers en vain crierait au suivant
Ne pars pas sans moi je t’en prie attends
Vous avancez sans entendre ma peine
Il faut savoir dire adieu me dit-on
J’aime encore mieux me taire après tout
La route est belle et le soir sera doux
Emportant ceux dont je porte le nom
Judas
Ton œil
Sait voir au-delà
Pourtant ton nom est honni
Et tu portes ta peine pour les siècles des siècles
Il a vendu son Dieu contre trente deniers
Disent-ils en montrant ta bouche
Toute brûlante du baiser félon
Mais ton regard est grave
Parmi les branches d’olivier
Kaléidoscope

Luette
Je croisai ce matin une pie voleuse de secrets. Elle cherchait un promeneur avec qui jacasser, qui lui fournirait ragots et fagots pour construire son nid. J’éludai ses questions, j’étais pressée, j’avais des fleurs à cueillir. Et la luette au fond de sa gorge, ne s’agitant que pour médire et persifler, dut rester muette. « Ne t’en fais pas, pensai-je, d’autres marcheurs viendront bientôt, avides de bavardages ; espère, luette ! » Je passai mon chemin en riant de ce trait.
Messeoir
Je voulais parler d’amour, de beauté fragile, de jeunesse à cueillir avant qu’elle ne se fane…
« Laisse-donc cela, mon amie. Ce langage messied à mon teint. Vois-tu, nous coquelicots n’avons pas la noblesse endimanchée de la rose, et nos pétales ne savent pas choir théâtralement. Ne nous fais pas l’affront de ce discours maniéré ! » Je jugeai alors préférable de me taire, mais la fleur reprit aussitôt : « non, non, il ne faut pas t’arrêter, mais restons comme cela, face à face, un peu avant les mots, en-deçà du poème, quand tout est encore possible, que je sois libre un instant avant que tu ne me cueilles, avant que tu ne m’écrives… »
Névrose
Rondeau
À la folie, un peu trop, pas du tout
Je tourne en rond, en proie à la névrose
Pourquoi diantre ne pas choisir la prose
Ces vers de malheur me tiennent au cou
Je lance des mots, sens dessus dessous,
Sans entendre les questions qu’on me pose :
« À la folie ! un peu trop ! pas du tout ! »
Je tourne en rond, en proie à la névrose
Quel mot choisir entre hibou chou genou ?
J’erre dans la perpétuelle glose
Mais rien ne me semble assez virtuose.
Je crois être poète, peu ou prou,
À la folie, un peu trop, pas du tout…
Ombelle
Ces fleurs en ombelle
Refusent de se montrer
Trop pudiques
Elles réclament un r
Pour s’en faire une ombrelle
Pastorale
Je griffonne à la hâte pour garder une trace du cœur en liesse de ce matin. Toute la campagne résonnait de la Pastorale de Beethoven, mêlée à une berceuse de Brahms entendue la veille. Et puis, attachés à mes pieds comme des sandales ailées, quelques vers lus je ne sais plus où, jaillissant comme une source oubliée, que je croyais tarie, enterrée trop profondément.
Certitude de n’être jamais vraiment seule avec ces voix amies, voix que je veux garder éternellement vives…
Quatrain (pour un trèfle à trois feuilles)
C’est au cœur du plus commun qu’on trouve la chance
Je sais que perfection ne cache aucun trésor
Que serait le désir s’il n’y avait l’absence
Rets
Quelle étrange coutume que la pêche nocturne
J’aimerais savoir
À quoi pense le poisson lorsqu’il nage vers la lumière
S’il croit voir le soleil s’il a foi en un Dieu
S’il sait qu’il sera pris au piège
Ou si les reflets de la lampe l’émerveillent
S’il ferme les yeux comme aux portes de l’oubli
Se laissant tirer vers d’autres eaux dont il a rêvé
S’il reconnaît les courants ou si cette mer lui est étrangère
Et le pêcheur qui scrute les profondeurs, perdu au cœur du noir sans fin
Quelles questions flottent dans ses yeux, quels continents dérivent en lui
Connaît-il encore son nom
Malgré les fanaux éteints les étoiles mortes
Comme s’il restait seul au fond des âges
Après le déluge
Je me demande
S’ils ont en eux le même silence
Le filet ne retient ni eau ni lueur
Ils s’y accrochent pourtant
Ils se mesurent à l’infini
Avec leur soif de miracles
Sobriquet
Mon nom me destinait à égaler les dieux,
À inspirer la peur à chacun, en tout lieu.
Toute mon âme tient dans ces trois mots terribles :
Dent-de-lion ! Et l’on craint mon courage invincible.
La gloire et le renom accompagnent mes pas ;
Mon éclat aveugle ceux qui sont devant moi,
Ma corolle est pareille aux crinières des fauves.
D’un geste je conquiers l’empire que je sauve !
Je vois Rome à mes pieds, à mon front la couronne
Qui enchaîne le monde à tout ce que j’ordonne.
Ah ! Qu’aurais-je pu être, qu’aurais-je accompli,
Si l’on ne m’avait pas surnommé pissenlit ?
Ténu
S’astreindre à cet exercice difficile, mais réjouissant : trouver, durant la promenade, ce qu’il y a de plus ténu, de moins évident dans chaque chose croisée.
Par exemple :
Une coccinelle sur une feuille dentelée
Un ongle cassé sur la main d’une passante
Une grenouille camouflée sur la berge d’une mare
Un gris plus clair, dans ce nuage bas, près de la terre
Un mot volé à des promeneurs venant en sens inverse
L’ombre agile d’un écureuil, l’éclair roux de son pelage entre les branches du cèdre
Une brindille dans le bec d’un oiseau
Un infime tesson de tristesse dans la voix près de moi
Ursulines
Il existe un pas différent, mystérieux, habité. Sous une robe de silence aux teintes austères palpitent d’étranges cœurs, ayant délaissé le monde pour suivre un amour inexplicable. Leur voyage est éprouvant, le souffle leur manque parfois, et pourtant, nul besoin de semelles épaisses : elles foulent inlassablement, de l’aube aux complies, les mêmes dalles polies par leurs sandales légères. Elles chantent comme certaines plantes transpercent le bitume ; leurs voix traversent la nef de pierre et montent très haut, très loin au cœur des mystères, en offrandes à Qui voudra les entendre…
Comme elles, il faudrait apprendre à se retirer sans un mot, à se recueillir : trouver en soi un cloître aux colonnes habillées de soleil et prendre soin des fleurs qui bordent les allées, en laissant quelque chose venu d’ailleurs prendre racine…
Vigie
Je ne sais s’il faut être voyant
Grand mage guidant le troupeau
Pour l’heure nous tanguons sur l’océan
Fous de vent fous de mer en furie
Grimpons jusqu’à la hune
Crions des fadaises et des inepties
Des absurdités
Les fleurs de rhétorique
Aux fers dans les cales du navire
Qu’importe qu’on puisse nous entendre
Nous continuons notre route
Au matin le ciel sera lavé
W
Le cœur triste, j’ai creusé sous le hêtre
Un lit de fleurs, plus petit que ma main,
À l’abri sous la terre du jardin,
Pour l’oiseau mort en heurtant ma fenêtre.
Et j’ai tracé un simple W
Comme deux ailes battant sur sa tombe,
Afin qu’en rêve à jamais il surplombe
Ce ciel heureux qui n’a pu le sauver.
Xanthoria
Et si lassés de tant de folie et de haine
Nous délaissions l’orgueil de notre corps agile
Pour vivre camouflés au milieu du lichen
La nature clémente offrirait son asile
Nous partirions peut-être avec quelques regrets
Mais des querelles et des insensés ravages
Il ne resterait rien ; nous pourrions vivre en paix
Humer la mer depuis les rochers du rivage
Sentir couler la sève tout contre l’écorce
Près de l’arbre et de la pierre apprendre à connaître
Tout un monde caché, sa beauté et sa force.
Qui sait, le temps distrait nous oublierait peut-être
Nous ne vieillirions plus, nous contentant de croître
Sans violence et sans bruit, en laissant une trace
Sur la roche et le bois, rouge, jaune ou verdâtre
Humble et sans grâce, soit, mais durable et tenace.
Des marcheurs insouciants gratteraient de leurs doigts
Ce motif rugueux, comme un simple parasite
Qu’ils jetteraient ensuite, ne se doutant pas
Qu’une vie mystérieuse et puissante l’habite…
Yo-yo
Certains haussent les épaules
Soupirant que nous aurons beau faire
Nous serons toujours les jouets du destin
Ils ont peut-être raison
J’imagine un petit enfant
Parfois doux, s’amusant dans son coin
Souvent cruel et turbulent
Il arrache avec rage les rares et rachitiques
Pétales d’une fleur
Qu’il a lui-même plantée
Et lorsque l’on s’étonne d’une tristesse soudaine
Comme une brise qui tiédit la terre
Pourtant promise au soleil
Et fait tressaillir les bras nus
C’est qu’il a, pour construire un yo-yo
Attaché à nos cœurs un morceau de ficelle
Qu’il fait osciller de bas en haut
Au gré de son désir en riant de ce jeu
Il fait voguer
Sur nos larmes
Un bateau de papier
Qui n’avait ja ja jamais navigué
Zébrure
Je me suis égarée sous la nuit claire
Le ciel est zébré de blanc
Est-ce la trace d’un avion
Ou le sillage d’une comète ?
J’ignore où mènent ces lignes pures,
Mais je sais qu’ailleurs, au même instant, il fait jour
Il suffit de marcher droit vers l’Est, de toutes mes forces.
Qu’il est périlleux, ce chemin, pourtant je ne veux en emprunter d’autre…
Je sais qu’il faut n’avoir de cesse
À la sueur de mon front à la fureur de mon souffle
Je m’inventerai d’autres noms
Je fouillerai chaque lueur et chaque graine
Pas de lettres d’or ni de marbre à graver
Un morceau de craie suffira
Pour tracer en chemin quelques signes sur le ciel
Je chercherai
Ce bout de terre entre les mots
Qui accueille les vagabonds
Nourrit les mendiants
Console les exilés
Ce bout de terre
Où l’on m’attend peut-être
Où l’on m’entend
Peut-être
* * *
RETOUR SUR LE PROTOCOLE
LE CHEMIN PARCOURU
Les vingt-six textes espérés ont pris forme, chacun accompagné d’une fleur séchée. L’abécédaire poétique et floral que j’annonçais a bel et bien abouti.
Mon projet initial n’insistait pas vraiment sur la variation des formes. Pourtant, dès les premiers textes, la diversité des registres, des rythmes et des univers s’est imposée comme un aspect fondamental de ma démarche. J’ai aimé jouer avec les mots et les formes figées, donner la parole à la fleur, m’étonnant que l’une exige la grâce et la pudeur d’un haïku, l’autre la verve cadencée d’un héros racinien. En effet, il était important pour moi que l’écriture présente aussi une dimension ludique et ne se prenne pas trop au sérieux ; des textes comme « Névrose » en témoignent.
On souhaiterait peut-être pouvoir mieux reconnaître chaque fleur dans le poème qui l’accompagne. J’aurais en effet pu faire de ce lien une contrainte supplémentaire, afin que le choix de chaque fleur semble justifié, et évident pour le lecteur. L’ensemble aurait peut-être été plus cohérent ainsi. Pourtant, mon ambition première n’était pas d’écrire des textes à propos de fleurs, mais d’entreprendre un voyage, une promenade (dans tous les sens du terme : physique, intime, littéraire…) et d’en garder une trace, matérielle et textuelle. De ce point de vue, je trouve que la réalisation satisfait les attentes exprimées dans le projet. Si certains textes n’évoquent pas la fleur de manière explicite, les arabesques élégantes, les grappes colorées, les taches aux tons pastel surgies de la page invitent à imaginer des liens, à prolonger la lecture du poème. La rencontre esthétique entre le végétal et l’écriture est réussie : la fleur orne le texte, et inversement.
Une dernière contrainte n’a pas été respectée, mais elle m’importait moins que ne le laissait entendre la formulation un peu péremptoire du protocole : « des notes manuscrites, j’y tiens : c’est le geste qui compte ». Voyez-vous cela ! J’ai cédé au fantasme du poète qui erre sur les chemins de campagne, un crayon mélancoliquement appuyé à la commissure des lèvres, la tête inclinée, cherchant on ne sait quoi entre les nuages avec un air crispé, noircissant d’un coup toutes les pages d’un petit carnet, comme foudroyé par une inspiration divine. Il s’agissait en fait de recueillir des impressions, plus que des notes, d’être attentive et disponible à la nature qui m’entourait, aux bribes d’images et de sentiments nés de la promenade. J’ai réalisé que le but n’était pas de faire un reportage, mais de laisser l’instant prendre racine sans immédiatement le mettre en mots. Et puis l’idée – qui survient parfois subitement, il est vrai – a besoin de temps pour mûrir, pour s’exprimer avec justesse, et l’ordinateur est un outil plus adapté à cette lente gestation. Ainsi, plutôt que des carnets remplis, je retire de ce projet une envie féroce de poursuivre l’exploration des formes poétiques. Je me demande qui, du monde ou du dictionnaire, est plus vaste et plus riche de trésors ; il est certain que j’userai mes semelles et ma plume avant de trouver la réponse. Après tout, je ne suis qu’à l’orée du chemin.

Photo : © Ri–Ya
Inventer un protocole d'écriture
Comment se mettre à écrire ? En s'inspirant d’écrivain-es et de plasticien-nes, il s'agit de se donner une marche à suivre, qui mette en jeu les paramètres de l'espace, du temps et/ou de la mémoire, puis de la mettre en pratique.
