La perception chez les Vertébrés supérieurs et chez le jeune enfant (1943) 1 a 🔗
La psychologie comparée intéresse la zoologie autant que la psychologie elle-même, et soulève des problèmes généraux communs à ces deux disciplines : questions d’adaptation et de relations entre l’organisme et le milieu, de développement phylogénétique et ontogénétique, de variations et d’équilibre, etc. Au reste, la psychologie expérimentale est une science biologique, qui a conquis depuis longtemps son autonomie à l’égard de la philosophie, et il est naturel que les problèmes qu’elle rencontre rejoignent tôt ou tard ceux de toutes les sciences de la vie.
Nous voudrions en donner un exemple à propos de la perception. Une première partie de cet exposé caractérisera l’état actuel de la question, puis nous examinerons en une seconde partie quelques données empruntées à l’étude des vertébrés supérieurs, pour terminer par un examen de l’ontogenèse des perceptions chez le jeune enfant.
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Le problème fondamental de la perception — aux points de vue tant théorique qu’expérimental — a été posé par Helmholtz et son contradicteur Hering lorsqu’ils ont découvert et étudié les « constances perceptives ». Il existe par exemple une « constance » dans la perception visuelle des couleurs : le blanc reste blanc et un gris garde sa teinte propre qu’on les regarde à l’ombre ou au soleil, comme si l’on percevait, non pas la lumière réfléchie qui vient frapper la rétine, mais l’« albedo » de l’objet. Les grandeurs sont « constantes » jusqu’à une certaine distance : on reconnaît la grandeur réelle d’un objet même quand son éloignement diminue les dimensions de l’image rétinienne. Il y a de même une constance des formes, etc. D’où proviennent ces constances ?
Helmholtz faisait appel à un « raisonnement inconscient » qui corrigerait la sensation immédiate, due à l’image rétinienne, par une application automatique du savoir antérieur. Mais Hering lui faisait déjà remarquer que la connaissance des données objectives ne change rien à une illusion géométrique et qu’ainsi le rôle du raisonnement inconscient paraît négligeable. Pour ce physiologiste, les constances s’expliquaient dès lors par des régulations purement organiques, telles que (pour la constance des couleurs) celle de l’excitabilité de la rétine à la lumière, etc. 2 Mais Hering comme Helmholtz partaient d’un postulat commun à tous les anciens psychologues : il existerait, d’abord, des « sensations », à titre d’éléments correspondant aux images rétiniennes, et la perception constituerait, ensuite, leur synthèse (que cette synthèse soit due à un travail de l’intelligence ou à des régulations toutes physiologiques). Or, nous savons aujourd’hui qu’il n’existe pas, à titre de faits psychiques, de sensations antérieures aux perceptions : comme l’a montré la « Gestalttheorie », la perception est une organisation immédiate d’ensemble comparable à l’équilibre d’un champ électromagnétique, et embrassant simultanément tous les objets donnés dans le « champ perceptif », ainsi que les courants nerveux déclenchés par leur présence. La rétine n’est alors qu’un simple intermédiaire et c’est pure hypothèse que de vouloir rattacher les perceptions visuelles aux seules images rétiniennes, comme si celles-ci jouaient un rôle prédominant dans le circuit total. Il est exceptionnel, au contraire, que la perception soit conforme à l’image rétinienne et c’est là un fait sur lequel s’accordent la plupart des auteurs contemporains, même non « Gestaltistes » (voir par exemple les belles expériences d’Auersperg et Buhrmester sur la circonduction d’un carré, etc.) 3. Les « constances » ne posent alors plus de problème particulier : elles sont, comme tout le reste, l’expression des organisations d’ensemble.
Or, de cette interprétation par l’équilibre de la totalité du champ (dont nous admettrons le principe) la théorie de la « Gestalt » a tiré une conclusion qui la dépasse peut-être : c’est que les « lois d’organisation » sont permanentes et communes à tous les niveaux du développement, comme si elles caractérisaient des « formes physiques » générales et non pas seulement des structures psychophysiologiques progressivement élaborées. Il n’y aurait donc pas de construction graduelle des perceptions, mais une prise de conscience (ou « abstraction ») par étapes de l’organisation préétablie.
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On comprend alors l’intérêt que les psychologues attachent à l’étude des perceptions animales et à celles du jeune enfant. Trouvera-t-on une identité de structure à tous les niveaux, avec de simples différences d’« abstraction », ou un développement réellement constructif ?
Les « Gestaltistes » ont commencé par retrouver sur une large échelle les mêmes lois, chez l’animal, que dans la perception humaine. On pourrait citer de très nombreux exemples de ces convergences, en particulier chez les Insectes et les Vertébrés inférieurs (on a ainsi retrouvé chez le Vairon l’illusion fameuse des cercles concentriques de Delbœuf en dressant le poisson à chercher sa nourriture en fonction d’anneaux de grandeurs déterminées 4). Mais bornons-nous à quelques échantillons concernant les Vertébrés supérieurs et présentant un intérêt spécial pour l’interprétation « gestaltiste » elle-même.
Une expérience fondamentale de Koehler met d’emblée en évidence le caractère d’organisation d’ensemble ou de relativité générale de la perception, chez l’animal comme chez l’homme. On dresse, par exemple, une Poule à piquer son grain sur un certain gris clair (B) et non pas sur du blanc (A) qui lui est juxtaposé ; après quoi on lui présente son gris habituel (B) avec un gris plus foncé (C). Selon l’hypothèse associationniste des sensations isolées (et selon le schéma des réflexes conditionnés interprété par l’associationnisme), la poule devrait piquer sur le gris auquel elle a été accoutumée par son dressage (B). Dans la grande majorité des cas, elle va au contraire droit au plus foncé des deux (C), comme si c’était le rapport « plus foncé » qu’elle avait d’abord perçu et qu’elle le transposait dans la nouvelle situation. L’expérience a été refaite par Koehler sur la perception des grandeurs chez le Chimpanzé : de trois boîtes A < B < C le singe est dressé à B lorsqu’il perçoit A + B et, dans les neuf dixièmes des cas, il choisit alors C lorsqu’il perçoit B + C. Un même résultat a été obtenu par Kluver (1932) sur les Singes inférieurs (Macaques du Japon, Capucins, etc.), par Bartlett sur les Cobayes, etc.
Cette perception relative témoigne donc de l’existence de figures d’ensemble. Or, les expériences de Mlle Hertz sur le Geai confirment le rôle des configurations, chez l’animal comme chez l’homme : un fruit étant caché sous un pot renversé parmi d’autres semblables, le geai, qui observe la manœuvre de son perchoir, retrouve d’emblée le bon pot, ou avec des difficultés graduelles, selon que l’élément est inséré dans une figure structurale plus ou moins « faible » ou « forte » constituée par la disposition de l’ensemble des pots.
De même, la perception des formes géométriques a donné lieu à de très nombreux travaux, qui ont montré la présence de « constances » de formes plus ou moins complexes selon la faculté d’« abstraction » perceptive de l’espèce animale considérée. C’est ainsi que le Chat (MacAllister et Berman) peut être dressé au cours d’un apprentissage, d’ailleurs assez difficultueux, à reconnaître des morceaux de viandes carrés et circulaires : une fois éduqué il reconnaît alors les formes carrées même avec 45° de rotation ou diverses échancrures. Katz, ainsi que Revecz, ont pu dresser les Poules à reconnaître diverses formes géométriques. Bierens de Haan n’a pas pu obtenir la récognition du triangle chez les Singes inférieurs, mais Neet l’a obtenue chez le Macaque, indépendamment des positions, et Gellermann chez les Chimpanzés, indépendamment des positions et des couleurs.
Il existe donc chez ces animaux une constance de la forme, mais avec abstraction progressive des figures : quand une figure est reconnue, elle est aussitôt constante en différentes positions, mais toutes les figures ne sont pas reconnues. Et surtout il existe, chez le Chimpanzé, une constance des grandeurs et des couleurs comme Koehler a pu l’établir de façon expérimentale, en faisant comparer des objets de différentes dimensions à des profondeurs variables ou des couleurs voisines à des éclairages modifiés.
De tous ces faits, les « Gestaltistes » concluent donc que la perception obéit aux mêmes lois structurales chez l’animal et chez l’homme. Les différences observées ne tiendraient qu’à la plus ou moins grande abstraction, aux attitudes plus ou moins analytiques, mais il ne s’agirait là que de prises de conscience plus ou moins poussées d’une organisation générale, permanente en sa structure. Celle-ci obéirait à des lois d’équilibre analogues à celles des systèmes physiologiques et physico-chimiques (travail minimum, symétrie, etc.) et ne supposerait ni construction ni activité de la part du sujet.
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Ces conclusions s’imposent-elles vraiment ? Nous en savons peut-être trop peu quant aux divers niveaux d’évolution (Invertébrés des divers embranchements, etc.) pour nous prononcer déjà . Mais surtout nous ne savons presque rien de l’ontogenèse de la perception, chez l’animal, et ce que nous en apprend le petit de l’homme ne parle nullement, de façon univoque, en faveur d’un système si arrêté.
Limitons-nous pour abréger, à la constance des grandeurs dans la vision en profondeur. En 1925 déjà , H. Frank a cru pouvoir établir que des bébés de 11 mois discernaient fort bien la plus grande de deux boîtes lorsque, éloignée, elle correspond à une image rétinienne de dimension inférieure à une petite boîte proche. Mais, outre le fait que 11 mois supposent déjà un long développement et que vers 6-9 mois nous avons nous-même observé la non-constance des formes 5, Beyrl a pu reprocher à H. Frank un vice de méthode (double conditionnement arrière et plus grand) et n’a pas retrouvé les mêmes constances en prenant les précautions nécessaires. Quant à l’âge scolaire, Burzlaff a trouvé la constance des grandeurs lorsque les objets à comparer sont rangés en série (configuration d’ensemble), tandis que Beyrl, Brunswick et Burzlaff lui-même ne la retrouvent pas dans le cas des comparaisons deux à deux.
Cette double situation contradictoire nous a donné l’impression, à M. Lambercier et à moi-même 6, qu’il intervenait dans les comparaisons perceptives des facteurs plus complexes et nous avons entrepris de réétudier la question en commençant par la simple comparaison dans le plan fronto-parallèle, afin d’appliquer ensuite les résultats obtenus à l’évaluation en profondeur. Du premier de ces deux points de vue, nous avons présenté à des enfants de 5 à 7 ans et à des adultes une collection de tiges verticales variant entre 7 et 13 cm (par intervalles de 0,5 et 0,25 cm), en les faisant comparer une à une (et par ordre concentrique) à un étalon de 10 cm situé à 0,03, 0,25, 1, 2 et 3 cm successivement (le sujet étant assis sur un siège de hauteur réglable, exactement en face du point médian entre les deux termes à comparer). On observe alors que le seuil d’égalité (= ensemble des éléments jugés égaux à l’étalon) augmente régulièrement avec la distance entre les objets et diminue avec l’âge, deux résultats d’ailleurs bien naturels. Mais on trouve surtout, et ceci était inattendu et semble avoir échappé aux auteurs récents aussi bien qu’aux classiques, la présence quasi générale d’une « erreur systématique » variant avec l’écart entre les éléments : aux petites distances, la majorité des sujets dévaluent l’étalon et surestiment la variable (relativement l’un à l’autre), et aux grandes distances c’est l’inverse. Or, cette erreur systématique, indépendante de la profondeur, s’explique de la manière la plus simple si l’on admet, comme nous y avons été conduit par des recherches antérieures, que l’on surestime toujours relativement le point que le regard fixe au moment de la vision (centration) 7. Aux grandes distances, l’étalon et la variable n’étant pas visibles simultanément, on se réfère davantage au premier pour le « transporter » mentalement sur le second et alors cet effet de centration privilégiée tend à le surévaluer (erreur systématique positive), tandis qu’aux petites distances, tous deux étant visibles simultanément, on regarde davantage chaque variable nouvelle, d’où une sous-estimation statistique de l’étalon (erreur systématique négative). La meilleure preuve du bien-fondé de cette interprétation est qu’il est très facile de renverser chez un sujet le sens de l’erreur systématique en lui demandant simplement de porter son jugement sur l’autre terme que celui qu’il avait choisi spontanément.
La comparaison perceptive apparaît donc comme polarisée et par conséquent irréversible : le rapport B > A n’entraîne pas nécessairement A < B si les deux éléments servent à tour de rôle de mesurant, car le mesurant et le mesuré restent relatifs l’un à l’autre. On comprend alors le rôle régulateur de la sériation, car si dans la construction d’une série chaque terme joue alternativement les rôles de mesurant et de mesuré, les compensations statistiques ainsi produites diminueront l’erreur systématique, mais, en principe, il y a toujours déformation, compensées ou non compensées.
Si nous en revenons au problème de la constance en profondeur (en employant les mêmes tiges mais situées l’une à 1 m et l’autre à 3 m en profondeur du sujet) nous obtiendrons naturellement de tout autres résultats selon que l’étalon est proche (situations I) ou éloigné (situations II). Or, les réactions observées se sont trouvées remarquablement nettes :
| I | II | |
| 5-8 ans | — 5,45 % | + 3,70 % |
| Adultes | +Â 1,85Â % | +Â 9,02Â % |
Ces moyennes de l’erreur systématique en profondeur montrent en effet a) une interférence continuelle de l’« erreur de l’étalon » avec l’erreur en profondeur, et b) le fait que, une fois défalquée l’erreur de l’étalon, les enfants sous-estiment en réalité l’objet en profondeur tandis que l’adulte le surestime.
En effet : 1° quand l’étalon est proche (I) on voit que l’enfant le surestime et sous-estime donc la variable comme telle, mais, celle-ci étant éloignée, ils la sous-estiment en outre pour cette seconde raison, d’où une forte dévaluation (— 5,45 %, c’est-à -dire qu’il faut à 3 m une tige d’environ 10,54 cm pour qu’elle soit vue égale à 10 cm.). 2° Chez l’adulte dans la même situation (I), l’étalon proche est surestimé mais la variable l’est aussi parce qu’elle est vue en profondeur et ce second facteur l’emporte sur le premier (+ 1,85). 3° Quand l’étalon est éloigné (II), l’enfant le surestime fortement en tant qu’étalon mais le sous-estime légèrement en tant qu’éloigné, d’où une compensation (+ 3,70) qui donne la fausse impression d’une constance en profondeur. 4° Dans la même situation (II) l’adulte surestime au contraire l’étalon éloigné pour les deux raisons cumulatives qu’il est étalon et qu’il est éloigné, d’où une forte sur-constance en profondeur (+ 9,02 %, c’est-à -dire qu’à 3 m une tige de 9,01 cm sera vue égale à 10 cm.).
On voit donc que le problème se pose autrement que ne l’avait cru la « Gestalttheorie ». L’état initial n’est pas la constance mais la sous-estimation en profondeur, puis il y a correction progressive avec l’âge mais par compensation ou régulation (et cela jusqu’à la surcompensation). En quoi consiste cette régulation perceptive ? C’est tout le problème des relations entre la perception et l’intelligence qui est ainsi à reprendre, car, si la perception constitue un mécanisme essentiellement irréversible, l’intelligence peut au contraire se définir par le caractère réversible de ses opérations 8 : les régulations perceptives sont à concevoir, dès lors, comme l’expression d’une activité sensori-motrice qui tend vers la réversibilité, donc vers l’intelligence, mais sans y parvenir exactement faute de mobilité opératoire.