La comparaison visuelle des hauteurs Ă distances variables dans le plan fronto-parallĂšle (1943) 1 a
Nous nous proposons dans cet article de reprendre sur un cas particulier lâĂ©tude tant de fois abordĂ©e de la « comparaison perceptive ». Mais, au lieu de chercher surtout Ă mesurer la prĂ©cision des estimations visuelles, chez lâenfant ou chez lâadulte, nous ferons porter notre effort sur lâanalyse du mĂ©canisme mĂȘme de ce genre de comparaisons par opposition Ă celles que construit lâintelligence, et câest de ce point de vue des diffĂ©rences ou ressemblances entre les comparaisons perceptives et les « comparaisons opĂ©ratoires » que nous Ă©tudierons les premiĂšres en fonction de lâĂąge.
Le rĂ©sultat essentiel de notre recherche a Ă©tĂ© de montrer que, dans le domaine perceptif, le « mesurant » et le « mesuré » ne sont pas situĂ©s sur le mĂȘme plan, mais quâil existe une « erreur systĂ©matique de lâĂ©talon » provenant de la situation privilĂ©giĂ©e du premier : celui des deux Ă©lĂ©ments comparĂ©s qui est le plus souvent ou le plus attentivement « fixé » par le regard est surestimĂ© (relativement Ă lâautre) par le fait mĂȘme. Or, rien nâest plus propre Ă permettre de contrĂŽler et de dĂ©velopper la thĂ©orie de la « centration » et de la « dĂ©centration », esquissĂ©e dans un prĂ©cĂ©dent article (Recherches I), quâune telle constatation. On nous pardonnera donc dâavoir analysĂ© le phĂ©nomĂšne du plus prĂšs quâil nous a Ă©tĂ© possible de le faire, car il intĂ©resse non seulement lâun des mĂ©canismes les plus caractĂ©ristiques de la perception, mais encore les relations gĂ©nĂ©rales de celle-ci avec lâintelligence.
Il convient donc, avant toutes choses, de délimiter le problÚme et de le poser en termes aussi précis que possible.
I. Position du problÚme : rapports perceptifs, comparaisons perceptives et comparaisons opératoires
Toute perception est un systĂšme de rapports, mais les « rapports perceptifs » diffĂšrent des « relations » propres Ă lâintelligence opĂ©ratoire en ce que leur composition nâest pas additive et demeure par consĂ©quent irrĂ©ductible aux lois du « groupement », tandis que les relations Ă©tablies par lâintelligence peuvent ĂȘtre « groupĂ©es » en sĂ©riations qualitatives ou mathĂ©matiques. Il faut donc sâattendre Ă ce que les comparaisons perceptives diffĂšrent des comparaisons opĂ©ratoires par des caractĂšres analogues.
Mais nous nâappellerons pas comparaison perceptive toute perception dâun rapport. Lorsque lâon perçoit un rectangle de 3 Ă 4 cm en plan, deux de ses cĂŽtĂ©s sont immĂ©diatement vus Ă©gaux entre eux et plus grands que les deux autres : nous ne dirons cependant pas que ces rapports dâĂ©galitĂ© ou dâinĂ©galitĂ© sont dus Ă des comparaisons perceptives, et cela pour ces deux raisons solidaires que leurs termes (les cĂŽtĂ©s) sont perçus simultanĂ©ment sans que lâun prĂ©cĂšde lâautre, et quâils ne peuvent dĂšs lors pas ĂȘtre perçus indĂ©pendamment de leur rapport mĂȘme. La possibilitĂ© de percevoir successivement les Ă©lĂ©ments et par consĂ©quent celle de pouvoir ou les dissocier lâun de lâautre ou les relier Ă volontĂ© constituent sans doute, en effet, les deux principaux critĂšres de lâexistence dâune comparaison perceptive.
Dira-t-on quâil y a, en ce cas, « rapport immĂ©diat » ou « rapport simple » lorsque les termes de ce rapport appartiennent Ă une mĂȘme figure, donc Ă un mĂȘme bloc de rapports indissociables, et que la « comparaison perceptive » commence lorsque les termes appartiennent Ă deux figures diffĂ©rentes ? Cela nâest pas nĂ©cessairement vrai et ce critĂšre ne recouvrirait pas les deux prĂ©cĂ©dents. Admettons, par exemple, que le rectangle de tout Ă lâheure, au lieu dâavoir 3 Ă 4 cm de cĂŽtĂ©, prĂ©sente 30 Ă 40 cm et que le sujet ne soit pas assez Ă©loignĂ© pour que le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s Ă©gaux demeure Ă©vident : si le sujet perçoit alors lâĂ©galitĂ© de ces cĂŽtĂ©s, on pourra parler de comparaison perceptive, bien quâil sâagisse dâune seule et mĂȘme figure, parce quâils ne sont plus perçus simultanĂ©ment â du moins en tant quâĂ©gaux â et quâils peuvent ĂȘtre regardĂ©s indĂ©pendamment lâun de lâautre. Supposons, dâautre part, deux rectangles de 3 Ă 4 cm sĂ©parĂ©s par un espace vide de 1 cm et placĂ©s symĂ©triquement lâun par rapport Ă lâautre : nous ne dirons pas que leur Ă©galitĂ© rĂ©sulte dâune « comparaison perceptive » sâil est impossible de ne pas la percevoir immĂ©diatement, et parlerons Ă nouveau, en ce cas, dâun simple « rapport ». Diminuons, par contre, cette proximitĂ© et le rapport redeviendra comparaison. De mĂȘme, si une seule figure est prĂ©sentĂ©e deux fois de suite avec interruption entre ces prĂ©sentations, on ne saurait parler de comparaison si lâinterruption est trĂšs courte, mais le rapport deviendra comparatif avec lâallongement du temps.
Bref, sâil existe tous les intermĂ©diaires entre les « rapports immĂ©diats » et les « comparaisons », nous rĂ©serverons le nom de « comparaison perceptive » aux rapports perçus lors dâun accroissement des distances spatiales, temporelles ou spatio-temporelles entre les termes. Tel est le sens du premier des deux critĂšres indiquĂ©s Ă lâinstant : la comparaison est un rapport entre perceptions successives. En ce sens la comparaison perceptive sâengage assurĂ©ment dans la direction de lâactivitĂ© intelligente, puisque la diffĂ©rence essentielle entre lâintelligence et la perception est lâaugmentation en complexitĂ©, si lâon peut dire, des distances spatio-temporelles entre les objets sur lesquels portent ces deux sortes de conduites. Le second critĂšre renforce cette analogie : la « comparaison perceptive » est intentionnelle comme lâacte dâintelligence. On ne saurait, en effet, parler sans abus de comparaison pour dĂ©signer simplement lâaction inconsciente dans le temps dâune perception sur la suivante : pour quâil y ait comparaison, sur le plan de la perception comme sur celui de lâintelligence, il faut que le sujet cherche Ă comparer ou sâattende Ă percevoir tel ou tel rapport, comme on lâobserve dans les phĂ©nomĂšnes dâ« Einstellung », sinon il nây a toujours que simple « rapport » malgrĂ© lâaugmentation des distances dans lâespace ou dans le temps.
Par opposition aux « rapports simples » qui sont donnĂ©s immĂ©diatement et simultanĂ©ment lors dâune mĂȘme fixation du regard (centration), nous serons donc conduits Ă dĂ©finir la « comparaison perceptive » par un changement de fixation entraĂźnant un « transport » de quelque chose de la premiĂšre Ă la seconde centration (voir DĂ©finition I, p. 212). Et mĂȘme, pour distinguer les « transports » spontanĂ©s ou dirigĂ©s de lâextĂ©rieur, des changements intentionnels de centration tendant Ă mettre en rapports les Ă©lĂ©ments successivement fixĂ©s, nous dĂ©finirons la comparaison comme telle par un double transport, tel quâil sâensuive un rapprochement subjectif des centrations objectivement disjointes (voir DĂ©finition III, p. 212). Bornons-nous, pour lâinstant, Ă noter que la comparaison perceptive est donc dâun niveau un peu supĂ©rieur aux perceptions Ă©lĂ©mentaires et aux rapports quâelles constituent. Mais alors, comment la distinguer des conduites intelligentes, et, en particulier, de la comparaison logique ou « opĂ©ratoire » ?
En une comparaison opĂ©ratoire quelconque, quâelle soit mĂ©trique ou simplement qualitative, les termes Ă comparer sont laissĂ©s invariants par la comparaison. En une comparaison logico-arithmĂ©tique, par exemple, deux objets individuels ou deux collections dâobjets sont mis en relation sans que leurs caractĂšres respectifs antĂ©rieurs soient transformĂ©s par cette nouvelle relation. En une comparaison spatio-temporelle lâobjet lui-mĂȘme (une figure, un plan, une suite dâĂ©vĂ©nements, lâunivers comme tel, etc.) est considĂ©rĂ© comme modifiable, mais les parties distinctes ou les Ă©tats successifs de lâobjet, qui sont comparĂ©s, ne sont pas modifiĂ©s eux-mĂȘmes par la comparaison : par exemple en une « homĂ©omorphie » (correspondance topologique), les courbes comparĂ©es peuvent sâĂ©tirer ou se dĂ©former, mais la correspondance bi-univoque et bi-continue que cette comparaison Ă©tablit entre les points qui les composent laisse prĂ©cisĂ©ment invariants ces points dans, lâordre considĂ©rĂ©.
Tout autre est la « comparaison perceptive » : mĂȘme si les qualitĂ©s ou les propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments comparĂ©s demeurent inchangĂ©s, rien ne nous permet a priori de maintenir cette constance de la mĂȘme maniĂšre que dans la comparaison opĂ©ratoire, oĂč lâinvariance des termes est la condition sine qua non de leur mise en relation. Il se pourrait fort bien, au contraire, que lâactivitĂ© perceptive mise en jeu par la comparaison dĂ©forme Ă la fois le « comparé » et le « comparant » ou transforme lâun des deux, et cela Ă lâinsu du sujet qui les perçoit. De mĂȘme que, dans le domaine des rapports perceptifs, lâ« illusion » est de rĂšgle et que, faute de composition additive, les parties dĂ©pendent du tout de telle sorte que la perception non dĂ©formante constitue un cas exceptionnel et privilĂ©giĂ©, de mĂȘme on peut supposer que, dans le domaine des « comparaisons perceptives », lâacte de comparer constitue une sorte dâassimilation rĂ©ciproque ou dâinteraction causale, dont il sâagit dâentreprendre lâĂ©tude sans prĂ©supposition logique dâaucune sorte quant Ă lâobjectivitĂ© ou la non-objectivitĂ© de cette mise en rapports.
Cela Ă©tant, les principaux problĂšmes quâil nous faut examiner paraissent les suivants. 1° Les comparaisons perceptives conduisent-elles Ă des rĂ©sultats exacts et dans quelle mesure, ou inexacts et alors selon quelles lois de dĂ©formation ? 2° En cas de dĂ©formation, son mĂ©canisme repose-t-il sur une altĂ©ration des termes comparĂ©s eux-mĂȘmes (ce qui se reconnaĂźtrait Ă lâexistence de dĂ©formations systĂ©matiques) ou sur de simples erreurs de rapports, les termes nâĂ©tant pas modifiĂ©s par la comparaison (ce qui se reconnaĂźtrait Ă lâabsence de dĂ©formations systĂ©matiques et Ă une dispersion des erreurs conforme aux lois du hasard) ? 3° En cas dâaltĂ©ration des termes, comment concevoir la relation entre les comparaisons perceptives, caractĂ©risĂ©es alors par ces dĂ©formations mĂȘmes, et la comparaison opĂ©ratoire dĂ©finie par lâinvariance des termes ? Peut-on supposer que cette derniĂšre constitue comme une forme dâĂ©quilibre-limite vers laquelle tendrait la comparaison perceptive au cours du dĂ©veloppement mental ? Et, de façon gĂ©nĂ©rale, existera-t-il entre la comparaison perceptive et la comparaison opĂ©ratoire les mĂȘmes relations que nous avons cru pouvoir Ă©tablir entre les rapports perceptifs et les « groupements » ou systĂšmes rĂ©versibles de jugements opĂ©ratoires, les premiers Ă©tant irrĂ©versibles mais tendant vers les seconds en vertu de compensations graduelles ou de « rĂ©gulations » ?
La position mĂȘme des problĂšmes Ă laquelle nous sommes ainsi conduits nous impose donc de suivre, pour chercher Ă les rĂ©soudre, une mĂ©thode analogue Ă celle que nous avons adoptĂ©e prĂ©cĂ©demment dans lâĂ©tude de lâillusion de DelbĆuf (Recherches I). Dâune part, il conviendra de formuler en termes symboliques les faits eux-mĂȘmes, de maniĂšre que la diffĂ©rence entre la formule des comparaisons perceptives et celle des comparaisons opĂ©ratoires fournisse lâexpression des dĂ©formations inhĂ©rentes aux premiĂšres. En second lieu, ces mĂȘmes valeurs, exprimĂ©es sous la forme de transformations non compensĂ©es ou irrĂ©versibles pourront alors ĂȘtre Ă©tudiĂ©es en fonction de lâĂąge et du dĂ©veloppement mental. Câest donc Ă nouveau la comparaison des modifications indĂ©pendantes de lâĂąge et des transformations gĂ©nĂ©tiques qui Ă©clairera le mĂ©canisme des phĂ©nomĂšnes perceptifs dont nous abordons ici lâĂ©tude.
Mais cette marche nâest-elle pas, dans le cas si simple des comparaisons de hauteurs Ă diffĂ©rentes distances, bien artificielle et bien indirecte ? Il nâen est rien. Il va de soi, en effet â et câest bien ce que lâexpĂ©rience nous a dâemblĂ©e permis de contrĂŽler â , que la prĂ©cision des comparaisons perceptives dĂ©pend de lâespace parcouru par le regard. Autrement dit, dans la comparaison perceptive, lâĂ©galitĂ© ou lâinĂ©galitĂ© de deux termes sont fonctions de la distance donnĂ©e entre eux, tandis que la comparaison opĂ©ratoire ignore cette limitation. Seulement, si les comparaisons logico-arithmĂ©tiques Ă©chappent effectivement aux conditions dâespace et de temps, les comparaisons opĂ©ratoires dâordre physique (câest-Ă -dire spatio-temporel) paraissent connaĂźtre elles aussi des dĂ©formations en fonction de la distance et cela, dans le cas fameux des « distances-univers » : pour ces distances donnĂ©es dans lâ« espace-temps », les unitĂ©s mĂ©triques se modifient, en effet, selon les vitesses et, lors de grandes vitesses, un mĂȘme rapport peut constituer une inĂ©galitĂ©, mesurĂ© dâun point de vue dĂ©terminĂ© et une Ă©galitĂ©, mesurĂ© dâun autre point de vue. Admettons un instant, par une hypothĂšse audacieuse, que le regard de nos sujets, lorsquâils comparent une tige de 10 cm de hauteur Ă une seconde tige, de 11 cm, situĂ©e Ă Â 2 ou Ă 3 m de distance de la premiĂšre, constitue une sorte de mĂštre parcourant un « espace-temps » rĂ©gi par des lois analogues Ă celles de la cinĂ©matique relativiste : il pourrait alors se produire des modifications dâinĂ©galitĂ©s en Ă©galitĂ©s, ou vice versa, selon que lâon change de points de vue, et ces transformations perceptives, irrĂ©ductibles en apparence aux comparaisons opĂ©ratoires, se rĂ©duiraient au contraire, en fin de compte, Ă une mĂ©trique bien dĂ©finie et dâessence rationnelle. La thĂ©orie des comparaisons perceptives serait simplement Ă construire sur le modĂšle de la mĂ©canique de la relativitĂ© et lâon aurait la satisfaction de dĂ©couvrir que lâespace-temps des physiciens modernes plonge ses racines dans les mĂ©canismes psychologiques les plus primitifs, les constructions de lâintelligence commune ayant alors faussĂ©, par schĂ©matisation outranciĂšre, les Ă©chelons intermĂ©diaires entre lâespace de la perception et celui de la physique !
Seulement cette interprĂ©tation, que lâon ne saurait Ă©carter a priori de façon absolue puisque lâespace perceptif semble ĂȘtre soumis Ă des dĂ©formations systĂ©matiques en fonction des mĂ©canismes de centrations (voir Recherches I, § 9), supposerait prĂ©cisĂ©ment que certaines conditions de « groupes » soient remplies par la perception. Loin dâĂ©liminer toute conservation des termes dont les rapports se modifient en fonction des « distances-univers » et des vitesses, la cinĂ©matique relativiste repose sur des transformations parfaitement rĂ©versibles puisquâelles sont rĂ©gies par les lois dâun « groupe » bien dĂ©fini (le cĂ©lĂšbre « groupe de Lorentz ») : elle constitue ainsi une coordination prĂ©cise des « points de vue » qui assure lâexistence dâinvariants rigoureux. Or, dans le cas de la perception, il importe donc de se demander avant tout si les rapports se modifient, lors des comparaisons Ă distance, en vertu de transformations rĂ©versibles relevant dâun groupe ou de groupements qualitatifs, ou si ce ne serait pas, au contraire, tout simplement faute de structure opĂ©ratoire que les dĂ©formations se produisent. En ce cas, les groupements spatiaux et temporels que construit lâintelligence qualitative et le « groupe de GalilĂ©e » qui dĂ©termine la cinĂ©matique classique, constitueraient des Ă©tapes indispensables entre le dĂ©sordre perceptif et lâordre physique supĂ©rieur.
Il nâest donc pas si artificiel quâil peut sembler de rechercher, dâemblĂ©e si les comparaisons perceptives sont susceptibles de « groupements » ou non : câest leur nature mĂȘme qui est ainsi mise en cause par une telle question prĂ©alable. Dâautre part, si la rĂ©ponse que fournira lâexpĂ©rience se trouve ĂȘtre nĂ©gative, les diffĂ©rences que lâon pourra Ă©tablir entre le systĂšme des comparaisons perceptives, dont nous abordons ici lâĂ©tude, et une suite de comparaisons opĂ©ratoires, constitueront les seules valeurs au moyen desquelles il est possible actuellement de formuler le mĂ©canisme dâun tel systĂšme. Soit, en effet, une collection de tiges mĂ©talliques de diffĂ©rentes hauteurs quâil sâagit de comparer les unes aux autres Ă des distances diverses. Si ces comparaisons Ă©taient opĂ©ratoires, elles constitueraient cette forme Ă©lĂ©mentaire de « groupement » que lâon peut appeler la « sĂ©riation qualitative », câest-Ă -dire quâen fonction des comparaisons successives il serait toujours possible dâordonner les tiges en une suite dĂ©finie par les diffĂ©rences croissantes entre les termes, telle que A < B < CâŠÂ ; de plus la suite serait toujours la mĂȘme quelles que soient les distances. Supposons maintenant â et câest prĂ©cisĂ©ment ce que lâexpĂ©rience nous montrera â que la suite A1 < B1 < C1⊠établie Ă 0,03 m entre les termes se transforme en une autre suite A2 â B2 â C2 â⊠à 0,25 m et en une nouvelle suite A3 â B3 â C3 â⊠à 1 m ; etc. Comment analyser les relations entre les diverses suites, câest-Ă -dire comment exprimer les dĂ©formations survenues en fonction des distances ? Il ne suffit nullement de compter les erreurs et de mesurer les « seuils dâĂ©galité » comme sâil allait de soi que la perception ne pouvait que se rĂ©fĂ©rer Ă ce modĂšle de la sĂ©riation opĂ©ratoire et que diminuer de prĂ©cision avec la distance tout en conservant lâordre gĂ©nĂ©ral des termes. Au contraire, câest en nous rĂ©fĂ©rant, nous observateurs, Ă cette sĂ©riation rĂ©versible que nous allons pouvoir Ă©tablir si la perception nâintroduit pas des « transformations non compensĂ©es » qui lâopposent Ă cette structure caractĂ©ristique de lâintelligence et qui rĂ©vĂšlent dâautres mĂ©canismes plus Ă©lĂ©mentaires. Du point de vue heuristique lui-mĂȘme, il est donc dĂ©jĂ utile de procĂ©der Ă une confrontation des comparaisons perceptives et des groupements de sĂ©riations. Mais, du point de vue thĂ©orique, la chose sâimpose encore davantage. Sâil y a opposition entre ceux-ci et celles-lĂ , cela ne saurait se marquer, en effet, que par lâexistence dâ« erreurs systĂ©matiques ». ComparĂ©es aux opĂ©rations rĂ©versibles du groupement, les erreurs systĂ©matiques observĂ©es ne peuvent alors se traduire que sous la forme de transformations irrĂ©versibles. Or, câest prĂ©cisĂ©ment cette formulation qui nous paraĂźt instructive, parce quâelle atteint ainsi quelque chose du mĂ©canisme intime de la perception et ce en quoi prĂ©cisĂ©ment elle diffĂšre du processus de lâintelligence.
Bref, que lâon parte donc dâune hypothĂšse dâensemble sur le rĂŽle des distances dans la mĂ©trique perceptive ou que lâon cherche simplement et empiriquement Ă Ă©tablir quelles sortes de suites ou de sĂ©ries seront constituĂ©es par les comparaisons visuelles successives, la mĂ©thode que nous projetons dâappliquer Ă nouveau Ă ce second problĂšme de dĂ©veloppement des perceptions paraĂźt conduire Ă la discussion de certaines questions essentielles, mĂȘme si les apparences un peu rigides et systĂ©matiques de la formulation logistique entretiennent chez le lecteur le soupçon dâune vue a priori de lâesprit.
II. Description des faits
La comparaison des grandeurs a fait lâobjet de recherches multiples dĂšs la fondation des premiers laboratoires de psychologie. Elle a Ă©tĂ© notamment Ă©tudiĂ©e dans les domaines tactile, kinesthĂ©sique et visuel. On a donnĂ©, en Allemagne, Ă la comparaison de grandeurs visuelles le nom dâ« Augenmass » et on a construit pour sa mesure des appareils tels que lâ« Augenmassapparat » de MĂŒnsterberg, de Ziehen, de Lehmann, etc. AprĂšs avoir donnĂ© des rĂ©sultats dont on ne voit guĂšre, dâailleurs, ce que la psychologie classique en a retirĂ©, ces essais de mesure ont retrouvĂ© quelque actualitĂ© avec les problĂšmes dâorientation professionnelle et de psychotechnique (diagnostic des aptitudes individuelles).
Mais, si la dĂ©termination des seuils, et de la prĂ©cision avec laquelle les sujets comparent des grandeurs, nâa pas abouti Ă des conclusions thĂ©oriques bien importantes (nous ne nous prononcerons pas sur leur utilitĂ© pratique), le problĂšme des mĂ©thodes a soulevĂ© de nombreuses discussions quâil sera intĂ©ressant de reprendre le jour oĂč lâon reconnaĂźtra combien les mĂ©canismes perceptifs sont solidaires des techniques et mĂȘme des Ă©chelles au moyen desquelles ils sont analysĂ©s. PĂ©nĂ©trĂ©s, au contraire, de lâidĂ©e quâil sâagissait dâatteindre en eux-mĂȘmes les Ă©lĂ©ments derniers de la vie mentale, les psychophysiciens ont Ă©laborĂ© les mĂ©thodes cĂ©lĂšbres dites des « limites », de « constance » et de « reproduction » (ou dâ« erreur moyenne »; Herstellungsmethode), auxquelles Binet a adjoint celle des « variations irrĂ©guliĂšres » qui lui semblait plus prĂ©cise pour lâobtention des seuils 2.
En fait, chacune de ces mĂ©thodes a naturellement ses avantages et ses inconvĂ©nients, de telle sorte que le problĂšme prĂ©alable consiste Ă savoir si elles atteignent les mĂȘmes phĂ©nomĂšnes. Câest ainsi que la mĂ©thode de reproduction semble ĂȘtre la plus sensible aux variĂ©tĂ©s individuelles de travail : mais câest que, en un tel cas, la perception est conditionnĂ©e par une sĂ©rie de facteurs dâactivitĂ© qui sont certainement fort complexes. Lorsque le sujet a terminĂ© son rĂ©glage, il suffit p. ex. de lui redonner, aprĂšs quelques manĆuvres destinĂ©es Ă lâabuser, la mĂȘme grandeur dâexcitant pour quâil aboutisse Ă un second rĂ©sultat en gĂ©nĂ©ral trĂšs diffĂ©rent du premier. La variabilitĂ© des rĂ©actions individuelles, dans lâemploi de cette mĂ©thode, a mĂȘme Ă©tĂ© exploitĂ©e par certaines Ă©coles psychotechniques (cf. lâĂ©cole dite de Zurich) dâun point de vue caractĂ©rologique et on est allĂ© jusquâĂ parler Ă son sujet de « types dâintelligence » 3. Mais il est possible quâaux facteurs de comportements viennent sâajouter des effets dâimprĂ©gnation (ou Einstellung) caractĂ©risĂ©s par lâaction des perceptions successives les unes sur les autres et il conviendrait, avant dâutiliser de telles observations dans la pratique, de les soumettre Ă une analyse plus prĂ©cise que cela nâa Ă©tĂ© le cas jusquâici. Sans entrer dans le dĂ©tail, nous constatons donc que, pour atteindre notre but, il convient de renoncer Ă cette premiĂšre mĂ©thode, dâautant plus quâil faut sâattendre Ă trouver chez les enfants des fluctuations encore plus considĂ©rables que chez lâadulte.
Les autres mĂ©thodes sont davantage des procĂ©dĂ©s de choix simple ou dâestimations directes se limitant, pour les grandeurs, aux trois jugements « plus petit », « égal » ou « plus grand ». La meilleure semble ĂȘtre celle des cas vrais et faux oĂč lâon prĂ©sente au sujet un stimulus variant irrĂ©guliĂšrement. On risque, il est vrai, des effets de contraste, mais que lâon peut Ă©liminer par des recoupements. Par contre, la possibilitĂ© dâintroduire des diffĂ©rences nettement perceptibles entre les stimuli a le grand avantage de rendre sans cesse confiance au sujet. Par cette mĂ©thode, Foucault prĂ©tend avoir pu Ă©viter tous les inconvĂ©nients Ă la suite desquels Binet en Ă©tait venu Ă contester la valeur des mesures psychophysiques (tactiles) 4. Notre expĂ©rience est en accord avec celle de Foucault et nous pensons quâun expĂ©rimentateur un peu habile peut obtenir des rĂ©sultats concordants dans la grande majoritĂ© des cas.
Les travaux antĂ©rieurs de la psychophysique facilitent donc le choix de la mĂ©thode la mieux adaptĂ©e au double but que nous poursuivons : analyser la comparaison perceptive dans ses rapports avec la comparaison opĂ©ratoire et Ă©tudier les comparaisons perceptives de lâenfant en relation avec celles de lâadulte. Par contre, la position mĂȘme de ce double problĂšme est essentiellement diffĂ©rente de celle des problĂšmes psycho-physiques : alors que ceux-ci consistaient essentiellement Ă mesurer des seuils considĂ©rĂ©s par hypothĂšse comme des valeurs absolues et constantes, ce qui conduisait Ă regarder comme des obstacles les irrĂ©gularitĂ©s ou les erreurs systĂ©matiques rencontrĂ©es dans lâexpĂ©rience, nous partons au contraire de la supposition que, contrairement aux invariants opĂ©ratoires, les donnĂ©es perceptives ne sont jamais constantes que relativement Ă une situation dâensemble, et en particulier Ă la technique adoptĂ©e pour les dĂ©tecter. Par consĂ©quent les diffĂ©rences obtenues selon les techniques employĂ©es et, dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les « erreurs » du sujet (pourvu naturellement quâelles sâobservent avec constance lorsque les mĂȘmes conditions se rĂ©pĂštent) sont en quelque sorte les bienvenues pour nous et soulĂšvent ce qui nous paraĂźt constituer les vrais problĂšmes de la perception.
Tout cela est dâailleurs devenu banal depuis les beaux travaux de la « Gestaltpsychologie » et de M. Volkelt (ces derniers fondĂ©s sur une idĂ©e de totalitĂ© qui lui est propre), et notre seule ambition en cherchant Ă recueillir de nouveaux faits par une mĂ©thode aussi prĂ©cise que possible a Ă©tĂ© de dĂ©gager le mĂ©canisme des « erreurs », comme nous lâavons fait prĂ©cĂ©demment Ă propos dâune « illusion », en partant de lâhypothĂšse quâ« erreurs » et « illusions » constituent prĂ©cisĂ©ment les caractĂšres les plus significatifs des Ă©quilibres perceptifs comparĂ©s Ă lâĂ©quilibre mobile des opĂ©rations rĂ©versibles.
§ 1. La technique employée
Nous nous sommes bornés, pour les expériences dont il est question dans cet article, à faire comparer des hauteurs les unes aux autres mais à des distances variables.
Le matériel a consisté en tiges de fil de fer noir recuit, du type utilisé par les fleuristes et livré dans le commerce en segments bien droits. Le diamÚtre en est uniformément de 1 mm. Pour faciliter la manipulation, ces tiges sont fixées au centre de disques de bois leur servant de supports, de 2 cm de diamÚtre et 1 cm de hauteur. La couleur du bois se fond sensiblement avec le fond sur lequel se fait la comparaison.
Devant une grande paroi de teinte claire uniforme, nous disposons, Ă cet effet, un fort plateau de 3,60 m Ă 0,65 m, dont on a vĂ©rifiĂ© lâhorizontalitĂ©, et lui-mĂȘme recouvert dâun papier de teinte unie sâharmonisant avec la paroi. La paroi prĂ©sente un champ de 3,60 m de longueur sur 2 m de hauteur. Elle est Ă©clairĂ©e par le jour provenant de deux fenĂȘtres lui faisant face et de deux autres fenĂȘtres, latĂ©rales, se trouvant Ă la gauche du sujet. Nous nous servons de ces fenĂȘtres pour Ă©galiser lâĂ©clairement par le temps sombre ou par le soleil, mais comme leur lumiĂšre serait parfois insuffisante, nous avons ajoutĂ© 4 lampes Ă©lectriques qui sont toujours en fonction. Deux de ces lampes sont fixĂ©es Ă 2 m au-dessus du plateau, contre la paroi dont elles augmentent lâĂ©clairement sans que les objets Ă comparer en soient eux-mĂȘmes Ă©clairĂ©s pour le sujet. Ă deux mĂštres de hauteur aussi, mais en arriĂšre du sujet, se trouvent deux autres lampes renforçant lâĂ©clairement gĂ©nĂ©ral.
Enfin, pour Ă©viter que les objets portent une ombre gĂȘnante, sur la paroi, et cela malgrĂ© lâĂ©clairage oblique du haut, le plateau sur lequel se trouvent les objets Ă comparer reste Ă quelques cm de la paroi.
Les hauteurs à comparer forment trois ensembles dont les éléments diffÚrent plus ou moins entre eux 5 :
Série I : 7 ; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 cm
Série II : 7,5 ; 8,5 ; 9,5⊠12,5 cm
Série III : 7,25 ; 7,75 ; 8,25 ; 8,75⊠12,75 cm
Nous avons dâabord songĂ© Ă prĂ©senter aux sujets plusieurs Ă©lĂ©ments simultanĂ©s en demandant de les ordonner selon le principe de la sĂ©riation qualitative A < B < C < D⊠etc. mais Ă des distances variables. Seulement, une telle mĂ©thode faisant appel, implicitement ou explicitement, Ă des opĂ©rations de lâintelligence, et ces opĂ©rations Ă©tant encore en pleine Ă©volution entre 5 et 7 ans 6, Ă lâĂąge optimum de lâexamen des perceptions enfantines, nous avons craint de compliquer le problĂšme perceptif de questions adventives et avons rĂ©servĂ© les examens de sĂ©riations pour les expĂ©riences de contrĂŽle (voir § 7). Les expĂ©riences de base, auxquelles nous avons vouĂ© notre attention principale, ont donc portĂ© sur la comparaison des Ă©lĂ©ments deux Ă deux.
Ă cet effet, lâensemble des objets se trouvent disposĂ©s sur une boĂźte dont le couvercle est percĂ© de trous servant Ă insĂ©rer les fils de fer : chaque objet est ainsi suspendu par sa base et, celle-ci portant lâindication de la hauteur correspondante, il est alors possible de procĂ©der trĂšs rapidement (condition indispensable pour Ă©viter lâennui et la fatigue chez les petits).
Le sujet est assis sur un siĂšge confortable, son regard disposĂ© Ă quelques cm au-dessus du plateau. Il voit donc les objets sans autre effet perspectif que celui de lâĂ©loignement dont nous cherchons Ă dĂ©terminer lâinfluence. Subjectivement, les Ă©lĂ©ments Ă comparer se dĂ©tachent bien de leur fond. Ils sont placĂ©s symĂ©triquement par rapport Ă lâaxe sagittal du sujet et sur le bord distal du plateau. Ils se trouvent ainsi dans un plan Ă environ 1 m du sujet. La distance des objets eux-mĂȘmes a Ă©tĂ© fixĂ©e comme suit :
| Distance entre les objets : | 0,03 m | 0,25 m | 1 m | 2 m | 3 m |
| Distance du sujet Ă lâobjet : | 1 m | 1 m | 1,12 m | 1,42 m | 1,80 m |
Cela dit, la dĂ©termination des seuils dans la comparaison perceptive nĂ©cessite que lâexpĂ©rimentateur puisse rapporter Ă un modĂšle fixe les hauteurs qui lui seront symĂ©triquement supĂ©rieures ou infĂ©rieures. La hauteur de 10 cm situĂ©e Ă mi-chemin entre les extrĂȘmes 7 et 13 cm nous servira ainsi dâĂ©talon. Mais faut-il que le sujet lui-mĂȘme choisisse un Ă©talon, câest-Ă -dire confĂšre Ă tel terme la fonction de « mesurant » et Ă tels autres celle de « mesurĂ©s » ? Et y a-t-il avantage Ă ce quâil sâaperçoive que lâĂ©lĂ©ment de 10 cm intervient dans toutes les comparaisons et joue ainsi le rĂŽle de modĂšle constant ? On peut hĂ©siter, Ă cet Ă©gard, entre plusieurs mĂ©thodes et nous les emploierons effectivement Ă tour de rĂŽle (voir § 5). Mais, Ă©tant donnĂ© notre but essentiel qui est de saisir les diffĂ©rences entre la comparaison perceptive et la comparaison opĂ©ratoire, il est prĂ©cisĂ©ment de grande importance de savoir si les fonctions mĂȘmes de « mesurant » et de « mesuré » (ou de « comparant » et de « comparé ») exercent une influence sur la perception comme telle, si elles sont interchangeables ou rĂ©versibles, etc., etc. DĂšs lors, pour permettre le dĂ©pistage Ă©ventuel de tels facteurs, nous avons adoptĂ©, Ă titre de technique de base, une mĂ©thode qui, en elle-mĂȘme, ne prĂ©juge naturellement de rien, mais qui laisse possible la manifestation de ces phĂ©nomĂšnes :
Nous posons Ă droite du sujet lâĂ©talon de 10 cm et Ă gauche lâĂ©lĂ©ment variable quâil sâagit de lui comparer. Puis nous changeons la variable en demandant un nouveau jugement, etc., mais en laissant toujours le modĂšle de 10 cm en place. De plus, nous faisons porter le jugement sur la variable, sans prĂ©ciser, verbalement, que lâĂ©talon est demeurĂ© constant, mais en nous y prenant de la façon suivante. Pour lâadulte nous demandons simplement si lâobjet que lâon vient de poser est plus petit, Ă©gal ou plus grand par rapport Ă lâautre. Pour lâenfant, nous racontons une petite histoire : un jardinier a plantĂ© un arbre (= lâĂ©talon) et il sâagit de savoir si lâautre arbre que lâon propose est de mĂȘme hauteur, plus petit ou plus grand.
Cette mĂ©thode adoptĂ©e, on pouvait encore hĂ©siter entre deux sortes de prĂ©sentation : a) maintenir constante la distance entre les objets et faire varier la hauteur Ă comparer Ă celle de lâĂ©talon (progressivement ou irrĂ©guliĂšrement), b) maintenir la hauteur de lâexcitant constante et faire varier la distance entre les objets (rĂ©guliĂšrement ou irrĂ©guliĂšrement). Nous nous sommes limitĂ©s au mode (a) parce que malgrĂ© lâintĂ©rĂȘt que prĂ©senterait le mode (b) il est Ă©vident quâil supposerait toutes sortes de prĂ©cautions et nâaurait de valeur que pour certains groupes dâĂąge. Quant Ă la question de savoir si les prĂ©sentations successives des hauteurs Ă comparer Ă lâĂ©talon doivent sâeffectuer en ordre rĂ©gulier ou irrĂ©gulier, elle est dâune certaine importance technique, Ă cause de lâaction des perceptions successives les unes sur les autres, action que lâon ne saurait naturellement pas Ă©viter mais que lâon peut rĂ©duire Ă un simple exercice par opposition aux « Einstellung ». Ătant donnĂ© notre problĂšme, il sâagissait, en effet, dâĂ©viter ces derniĂšres et câest ce que la technique suivante permet, sauf exceptions (quand des phĂ©nomĂšnes dâ« Einstellung » se sont tout de mĂȘme produits, nous les avons compensĂ©s) : on prĂ©sente Ă alternatives plus ou moins rĂ©guliĂšres (pour Ă©viter toute stĂ©rĂ©otypie) un objet plus petit que lâĂ©talon et un autre plus grand, en commençant par des valeurs nettement perceptibles pour le sujet et en resserrant progressivement les valeurs de façon concentrique. On dĂ©termine ainsi le seuil par Ă©chelons assez grands, tout dâabord, et ensuite par Ă©chelons de plus en plus petits, jusquâĂ une prĂ©cision de 2,5 mm, Ă©chelon qui devait suffire dâaprĂšs ce qui a Ă©tĂ© constatĂ© dans les expĂ©riences prĂ©liminaires. MalgrĂ© ces prĂ©cautions, il convient de ne pas se faire dâillusions sur la prĂ©cision de ces mesures, il demeure toujours, en effet, une certaine variabilitĂ© en cours dâexpĂ©rience, sous forme de dĂ©placements du seuil, dâailleurs fort intĂ©ressants en soi, et qui semblent constituer des oscillations ou fluctuations de la perception autour dâun point dâĂ©quilibre moyen 7. Il faudra Ă©tudier ces phĂ©nomĂšnes en eux-mĂȘmes, mais, pour le but que nous nous proposons dâatteindre ici, nous nous bornerons Ă chercher Ă y remĂ©dier dans la mesure du possible.
Il convient, dâabord, de stimuler sans cesse lâintĂ©rĂȘt des jeunes sujets, en associant les comparaisons Ă de petites histoires auxquelles nous avons dĂ©jĂ fait allusion. Quant Ă lâordre de prĂ©sentation des distances, il a Ă©tĂ© maintenu constant : 2 m ; 1 m ; 0,25 m ; 0,03 m ; 3 m. Nous avons donc commencĂ© par une distance moyenne et terminĂ© avec la plus grande, celle qui demande le plus de travail, en rĂ©partissant ainsi au dĂ©but et Ă la fin celles qui peuvent ĂȘtre influencĂ©es davantage par les facteurs dâexercice ou de fatigue. Il est, en outre, une prĂ©caution que nous avons jugĂ© indispensable de prendre avant toute comparaison : câest de renseigner le sujet sur le degrĂ© des performances que nous lui demandons. Cela lâaide Ă se dĂ©cider, sâil sait que les diffĂ©rences Ă percevoir sont dâune grandeur dĂ©terminĂ©e. Nous avons donc, au dĂ©but de chaque examen, prĂ©sentĂ© au sujet, deux Ă deux, les grandeurs : 9,5 ; 9,75 ; 10,0 ; 10,25 ; 10,50 en nous assurant que le sujet percevait la diffĂ©rence la plus petite ainsi que lâĂ©galitĂ©. Nous nâavons eu aucun Ă©chec Ă environ 20 ou 30 cm des yeux du sujet mais il semble bien que lâon ne puisse demander, entre 5 et 7 ans, de percevoir de plus petites diffĂ©rences.
Ajoutons, enfin, que certaines distances ont dĂ» ĂȘtre reprises pour contrĂŽle. Nous lâavons fait chaque fois que les rĂ©sultats prĂ©sentaient un caractĂšre hĂ©tĂ©rogĂšne tel quâil Ă©tait inutile de persĂ©vĂ©rer. En passant Ă une autre distance et en revenant ensuite Ă celle oĂč lâon nâobtenait rien de valable, nous aboutissions presque toujours Ă couper une certaine attitude du sujet qui rendait ses rĂ©sultats inutilisables. Mais il nâen reste pas moins que ce genre de rĂ©sultats hĂ©tĂ©rogĂšnes pose un problĂšme et quâil ne suffit pas de parler dâinattention du sujet pour le rĂ©soudre.
§ 2. Les résultats numériques
Les rĂ©sultats obtenus ont portĂ© sur deux quantitĂ©s essentielles, susceptibles lâune et lâautre dâĂ©valuation numĂ©rique :
a) LâĂ©tendue ou extension du seuil, que nous appellerons encore le seuil dâĂ©galitĂ©, câest-Ă -dire la zone couvrant les estimations « égal » une fois stabilisĂ©es. Cette premiĂšre quantitĂ© sâexprime donc simplement par lâĂ©cart entre la plus petite et la plus grande des variables jugĂ©es Ă©gales Ă lâĂ©talon et se traduit en mm ou en % de 10 cm.
b) Lâerreur systĂ©matique ou dĂ©placement du seuil, qui se mesure Ă lâĂ©cart entre la grandeur modĂšle (10 cm) et le mĂ©dian du seuil dâĂ©galitĂ©.
PrĂ©cisons en outre dâemblĂ©e que nous dĂ©signerons dans la suite cette erreur systĂ©matique du terme de « erreur du mesurant » ou « erreur de lâĂ©talon » parce que, comme lâanalyse des faits nous lâapprendra peu Ă peu, cette erreur provient de surestimations ou de sous-estimations liĂ©es aux rĂŽles, que les Ă©lĂ©ments Ă comparer acquiĂšrent aux yeux du sujet, de mesurants ou de mesurĂ©s. Cette erreur dâorigine en quelque sorte fonctionnelle semble avoir en gĂ©nĂ©ral Ă©chappĂ© Ă lâobservation des auteurs, et câest la mesure de ses manifestations qui nous paraĂźt le principal des rĂ©sultats que nous avons obtenus.
Il convient Ă©galement dâindiquer ce qui suit, avant de passer Ă la description des faits : indĂ©pendamment des sujets qui ont servi aux expĂ©riences prĂ©liminaires, jusquâau moment oĂč la mĂ©thode dĂ©finitive a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©e et indĂ©pendamment aussi des expĂ©riences de contrĂŽle dont il sera question dans la suite, les sujets dont nous allons maintenant dĂ©crire les rĂ©actions ont Ă©tĂ© au nombre de 48, soit :
15Â enfants de 4Â ;Â 10 Ă 5Â ;Â 11 dit groupe 5-6Â ans
17Â enfants de 6Â ;Â 0 Ă 7Â ;Â 2 dit groupe 6-7Â ans
16 adultes de 18 à  30 dit groupe adulte.
Un premier rĂ©sultat, auquel il fallait dâailleurs sâattendre, a Ă©tĂ© que le seuil dâĂ©galitĂ© sâĂ©tend avec la distance entre le mesurant et le mesurĂ©, et dĂ©pend naturellement aussi de lâĂąge. Voici les tableaux des moyennes et extrĂȘmes obtenus, exprimĂ©s en mm (ou en % puisque le modĂšle est de 100 mm) :
| Distances | 0,03Â m | 0,25Â m | 1Â m | 2Â m | 3Â m |
|---|---|---|---|---|---|
| 5-6Â ans | 0,90 | 4,58 | 7,00 | 8,32 | 11,86 |
| 6-7Â ans | 0,30 | 4,65 | 7,05 | 8,82 | 11,40 |
| Adultes | 0,00 | 1,05 | 1,15 | 3,05 | 4,15 |
| Distances | 0,03Â m | 0,25Â m | 1Â m | 2Â m | 3Â m |
|---|---|---|---|---|---|
| 5-6Â ans | 0/5,0 | 0/10 | 0/12,5 | 0/17,5 | 2,5/17,5 |
| 6-7Â ans | 0/2,5 | 0/10 | 2,5/12,5 | 5,0/12,5 | 7,5/17,5 |
| Adultes | 0/0 | 0/6,25 | 0/5,0 | 0/7,5 | 0/10,0 |
On constate, outre lâaugmentation rĂ©guliĂšre des seuils avec la distance, que les groupes de 5-6 et 6-7 ans donnent des rĂ©sultats presque identiques, on peut mĂȘme dire identiques entre eux et nettement diffĂ©rents de ceux des adultes. Cette coĂŻncidence des rĂ©sultats chez les enfants montre que la mesure de la sensibilitĂ© discriminative, si lâon ne tient pas compte de lâerreur systĂ©matique dont nous allons reparler, peut ĂȘtre atteinte avec une grande prĂ©cision dans les moyennes et cela malgrĂ© les fluctuations individuelles, dĂšs que lâon observe les rĂšgles de technique exposĂ©es au paragraphe prĂ©cĂ©dent.
Lâallure de ces courbes, et spĂ©cialement chez les enfants, montre que la sensibilitĂ© ne varie pas dâune façon linĂ©aire avec la distance. Elle diminue rapidement de 0,03 Ă 0,25 m puis devient rectiligne ou Ă peu prĂšs, Ă partir de 1 m. Chez lâadulte le phĂ©nomĂšne est moins net Ă son dĂ©but. Il est possible quâil y ait linĂ©aritĂ© de 0,03 Ă 3 m mais il se peut aussi quâil y ait lĂ une simple apparence due au fait que nous avons travaillĂ©, chez lâadulte comme chez lâenfant, avec des Ă©chelons de 2,5 mm et sans Ă©tudier de distances intermĂ©diaires entre 0,03 et 0,25 m.
La sensibilitĂ© discriminative de lâadulte est dâailleurs si fine quâil est douteux que nous eussions obtenu des valeurs assez caractĂ©ristiques dans les conditions choisies. Par contre, la forte diminution de sensibilitĂ© discriminative que lâon observe chez les enfants entre 0,03 et 0,25 m pose un problĂšme, que lâon retrouve dans le cas de lâerreur systĂ©matique.
Le second rĂ©sultat de nos investigations, plus inattendu que le premier, a Ă©tĂ© de dĂ©celer une erreur systĂ©matique trĂšs marquĂ©e et Ă©galement fonction de la distance. Selon que le mesurant est Ă©loignĂ© ou proche du mesurĂ©, le premier peut ĂȘtre, en effet, surestimĂ© et le second sous-estimĂ© (= erreur systĂ©matique positive) ou lâinverse (= erreur systĂ©matique nĂ©gative), câest-Ă -dire que lâextension du seuil sâoriente vers les termes supĂ©rieurs Ă lâĂ©talon (erreur +) ou vers les termes infĂ©rieurs (erreur â). Voici les faits :
| Distances | 0,03Â m | 0,25Â m | 1Â m | 2Â m | 3Â m |
|---|---|---|---|---|---|
| 5-6 ans | â 0,12 | â 0,30 | + 1,32 | + 2,82 | + 3,17 |
| 6-7 ans | â 0,15 | + 0,48 | + 1,47 | + 1,90 | + 3,34 |
| Adultes | 0 | â 1,30 | â 0,40 | + 0,90 | + 1,30 |
| Distances | 0,03Â m | 0,25Â m | 1Â m | 2Â m | 3Â m |
|---|---|---|---|---|---|
| 5-6 ans | â 1,25 / + 0,62 | â 3,12 / + 1,25 | â 1,25 / + 6,25 | â 1,25 / + 5,00 | â 1,25 / + 7,50 |
| 6-7 ans | â 1,25 / 0 | â 1,25 / + 3,75 | â 2,5 / + 5,00 | â 1,25 / + 7,50 | 0 / + 7,50 |
| Adultes | 0 / 0 | â 2,5 / 0 | â 5,0 / + 2,50 | â 2,50 / + 3,75 | â 1,25 / + 5,00 |
| Distances | 0,03Â m | 0,25Â m | 1Â m | 2Â m | 3Â m | ||||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| â | 0 | + | â | 0 | + | â | 0 | + | â | 0 | + | â | 0 | + | |
| 5-6 ans (15)Â : | 13 | 80 | 7 | 33 | 54 | 13 | 13 | 40 | 17 | 13 | 0 | 87 | 7 | 7 | 86 |
| 6-7 ans (17)Â : | 12 | 88 | 0 | 30 | 35 | 35 | 12 | 24 | 64 | 12 | 18 | 70 | 0 | 12 | 88 |
| Adultes (16)Â : | 0 | 100 | 0 | 69 | 31 | 0 | 19 | 37 | 44 | 25 | 25 | 50 | 19 | 19 | 62 |
| Distances | 0,03Â m | 0,25Â m | 1Â m | 2Â m | 3Â m |
|---|---|---|---|---|---|
| 5-6Â ans | 0,20 | 0,80 | 1,68 | 3,18 | 3,32 |
| 6-7Â ans | 0,15 | 1,18 | 2,05 | 2,20 | 3,34 |
| Adultes | 0 | 1,30 | 1,25 | 1,68 | 1,68 |
Lâallure de ces courbes est caractĂ©ristique. Il ne sâagit plus, comme pour les sensibilitĂ©s discriminatives, dâune question de proportions entre lâadulte et lâenfant, mais dâun changement de sens ou de signe selon la distance considĂ©rĂ©e. Lâerreur systĂ©matique est en moyenne nulle ou presque pour 0,03 m, avec tendance chez les enfants Ă donner un Ă©cart nĂ©gatif. Pour 0,25 m la moyenne algĂ©brique est nettement nĂ©gative chez lâadulte. En outre, on ne rencontre chez lui aucun cas dâĂ©cart positif (0 %). Dans le groupe de 5-6 ans la frĂ©quence est maximum pour lâĂ©cart nul tandis que dans le groupe de 6-7 ans les frĂ©quences sont rĂ©parties Ă©galement pour les Ă©carts â + ou 0. Pour les distances de 1 Ă 3 m la plus grande frĂ©quence se dĂ©place et atteint toujours davantage les Ă©carts positifs, avec comme un retard de lâadulte sur lâenfant.
Devons-nous distinguer les rĂ©sultats des groupes de 5-6 et de 6-7 ans ? Nous ne le pensons pas. Les courbes sâentrecroisent et, si nous prenons une valeur moyenne pour 5-7 ans, nous trouvons, Ă partir de 0,25 m, une allure sensiblement parallĂšle Ă celle de lâadulte, mais partant dâun point oĂč lâĂ©cart est Ă peu prĂšs nul pour lâenfant tandis quâil est fortement nĂ©gatif pour lâadulte. Remarquons, Ă cet Ă©gard, que ce rĂ©sultat « écart nul » pour 5-7 ans nâest quâune moyenne. En rĂ©alitĂ© il y a bon nombre dâĂ©carts en plus et dâĂ©carts en moins tandis que chez lâadulte il nâexiste aucun Ă©cart positif jusquâĂ 0,25 m inclusivement. Il semble donc que, jusquâĂ ce point, lâenfant utilise des procĂ©dĂ©s diffĂ©rents de comparaison qui le conduisent tantĂŽt Ă un Ă©cart + tantĂŽt Ă un Ă©cart â, tandis que lâadulte en resterait toujours Ă la mĂȘme mĂ©thode comparative. Nous chercherons prĂ©cisĂ©ment, dans la suite, Ă interprĂ©ter le dĂ©tail de ces divergences.
Avant dâen venir Ă cette discussion, il convient encore de fournir au lecteur trois sortes de faits nĂ©cessaires Ă connaĂźtre pour Ă©carter des objections possibles et sur lesquels nous ne reviendrons plus. En premier lieu, comme nous avons toujours prĂ©sentĂ© lâĂ©talon Ă droite, on pourrait supposer que lâerreur systĂ©matique est due Ă une influence dĂ©coulant de cette situation (uniformitĂ© de la droite, ou Ă©clairage, etc.). Nous avons alors, dans un certain nombre de cas et en fin dâexpĂ©rience, mis lâĂ©talon Ă gauche et le mesurĂ© Ă droite : lâerreur systĂ©matique nâen a nullement Ă©tĂ© altĂ©rĂ©e ni en son sens (+ ou â) ni en son intensitĂ©. Nous pouvons donc Ă©liminer une cause de ce genre.
En second lieu, on pourrait se demander si les moins bons rĂ©sultats obtenus chez lâenfant, en moyenne, soit pour la sensibilitĂ© discriminative, soit pour lâerreur systĂ©matique, ne seraient pas dus simplement Ă une moins bonne acuitĂ© visuelle chez nos jeunes sujets. Nous nâavons pas fait, Ă cet Ă©gard, de mesure dâacuitĂ©s proprement dite, mais nous avons examinĂ©, dans un grand nombre de cas, la comparaison de deux mĂȘmes objets distants de 0,03 m lâun de lâautre, mais Ă Â 3 ou 4 m de distance du sujet, distance nettement supĂ©rieure Ă celle Ă laquelle devaient ĂȘtre perçues les hauteurs pour un intervalle de 3 m entre elles (= 1,80 m du sujet). Nous nâavons jamais pu constater de diffĂ©rences relevant uniquement de lâacuitĂ© visuelle dans ces comparaisons entre lâenfant et lâadulte : ce facteur est donc lui aussi exclu.
Enfin, il peut se faire que lâerreur systĂ©matique trouvĂ©e pour 3 m soit plus petite que si nous avions pris cette mesure en premier lieu. Il est, en effet, certain que lâexercice joue un certain rĂŽle dans le sens de lâamĂ©lioration des rĂ©actions, et cela malgrĂ© le fait que le sujet ne connaisse pas les rĂ©sultats auxquels il parvient. Or, nous avons suivi lâordre (2 m ; 0,03 m ; 0,25 m ; 1 m et 3 m), de telle sorte que les mesures Ă 3 m bĂ©nĂ©ficient de cet exercice. Inversement il se peut quâavec un peu dâexercice les rĂ©actions Ă 2 m eussent Ă©tĂ© un peu meilleures que celles indiquĂ©es. En suivant tous les ordres possibles sur des nombres Ă©gaux de sujets, on obtiendrait donc sans doute comme rĂ©sultat moyen une courbe sâinflĂ©chissant moins vers 3 m que celle dont nous avons dĂ» nous contenter.
III. Interprétation des résultats
Les faits ainsi Ă©tablis, cherchons Ă les interprĂ©ter en les comparant aux transformations opĂ©ratoires. Nous commencerons par examiner les relations indĂ©pendantes de lâĂąge pour analyser ensuite les modifications en fonction du dĂ©veloppement mental. »
§ 3. Lâextension des seuils dâĂ©galitĂ© interprĂ©tĂ©e en fonction des erreurs systĂ©matiques
Le seuil dâĂ©galitĂ© sâĂ©tend avec la distance, tel est donc le fait fondamental qui doit servir de dĂ©part Ă la discussion. Mais, pour lâinterprĂ©ter, il est indispensable dâinvoquer le fait â nous disons le fait, indĂ©pendamment de son explication â que le seuil, en se dilatant, dĂ©place son mĂ©dian dans lâun ou lâautre sens (erreurs systĂ©matiques). Nous allons donc, dans le § 3, chercher Ă dĂ©gager la signification de lâextension des seuils dâĂ©galitĂ© en nous appuyant sur lâexistence de leurs propres dĂ©placements, puis au paragraphe suivant nous chercherons Ă comprendre le mĂ©canisme de ces erreurs systĂ©matiques, mĂ©canisme dont lâinterprĂ©tation nâaura donc point Ă©tĂ© prĂ©jugĂ©e jusque-lĂ .
Prenons comme exemple des tiges de A = 10 et de C = 11 cm Ă©cartĂ©es de 3 m et demandons-nous dâabord comment, si la comparaison Ă©tait opĂ©ratoire, le sujet parviendrait Ă constater leur inĂ©galitĂ©. Trois procĂ©dĂ©s (= trois sortes dâopĂ©rations) sont alors possibles :
(a) Le procĂ©dĂ© le plus simple consisterait Ă dĂ©placer A pour lâappliquer contre C ou vice versa. Mais deux remarques sâimposent. Dâune part, ce premier procĂ©dĂ© implique une modification des conditions perceptives et revient Ă fonder la comparaison sur la perception de A et de C rendus proches lâun de lâautre. Dâautre part, et du point de vue de lâintelligence elle-mĂȘme, ce mĂȘme procĂ©dĂ©, si simple quâil puisse paraĂźtre, soulĂšve en rĂ©alitĂ© un problĂšme essentiel et dont on ne prend ordinairement pas conscience pour la seule raison quâil est rĂ©solu depuis lâĂąge de 10 Ă 14 mois, mais qui nâen a pas moins supposĂ© une annĂ©e de dĂ©veloppement mental avant que sa solution en soit possible 10 : comment sâassurer, si lâon dĂ©place A ou C, que leurs longueurs respectives rĂ©elles ne vont pas sâaltĂ©rer au cours du dĂ©placement ? Cette question, qui nâest autre que celle de la permanence substantielle de lâobjet, est le premier en date des nombreux problĂšmes de conservation qui se posent au cours de tout le dĂ©veloppement de lâintelligence 11. Or, Ă chacun des niveaux de cette Ă©volution, la dĂ©couverte dâun invariant suppose un groupement ou un groupe, et celui qui conduit Ă la conservation de lâobjet et de ses dimensions (du point de vue des opĂ©rations intellectuelles et non pas, cela va de soi, des constances perceptives) nâest autre que le cĂ©lĂšbre groupe expĂ©rimental des dĂ©placements au moyen duquel Henri PoincarĂ© expliquait la genĂšse de lâespace. Bref, ce premier procĂ©dĂ© de comparaison opĂ©ratoire suppose donc dâemblĂ©e une notion de conservation et par consĂ©quent un groupement qualitatif ou un groupe mathĂ©matique.
(b) Un second procĂ©dĂ© consisterait, sans dĂ©placer A ou C, Ă se servir dâune commune mesure ou Ă©talon mobile, dâabord appliquĂ© contre A puis contre C ou vice versa. Il va de soi que cette deuxiĂšme mĂ©thode est un peu plus complexe, puisquâelle suppose, en plus des opĂ©rations prĂ©cĂ©dentes, un groupement des relations (A = X) + (X < C) = (A < C) et que lâintervention de ce groupement ne dispense nullement ce second procĂ©dĂ© (b) de remplir les conditions nĂ©cessaires au premier (a) : juxtaposition perceptive de X avec A et C (au lieu de la comparaison directe de A et de C) et conservation de X au cours de ses trajets successifs.
(c) On peut encore concevoir que sans dĂ©placement des Ă©lĂ©ments ni mĂštre, le terme A soit Ă©tabli plus petit que C par une mesure optique : A et C Ă©tant reliĂ©s par leur base au moyen dâun plan qui leur est perpendiculaire, il suffira quâun rayon lumineux projette le sommet de A sur C selon une droite parallĂšle au plan en question. Nous pouvons faire rentrer dans ce procĂ©dĂ© (c) toute autre mesure impliquant la trigonomĂ©trie. Mais, alors, si perceptivement nous sommes ainsi plus prĂšs de lâestimation Ă distance, puisque, comme dans le cas de la comparaison perceptive, les donnĂ©es reposent alors sur des rayons lumineux, intellectuellement nous devons encore faire appel Ă des groupes opĂ©ratoires, et mĂȘme Ă des invariants beaucoup plus complexes : parallĂšles, conservation des angles, etc. (groupes gĂ©omĂ©triques) et conservation dâune certaine direction des rayons lumineux, donc groupes cinĂ©matiques, etc.
Au total, quelle que soit la nature de la comparaison opĂ©ratoire adoptĂ©e, elle supposera toujours des notions de conservation et des groupements ou groupes. Quâen est-il alors de la comparaison perceptive Ă distance ? Le problĂšme prĂ©alable qui se pose Ă propos des seuils dâĂ©galitĂ© est donc celui-ci : lâextension des seuils en fonction de la distance donnĂ©e entre les objets Ă comparer est-elle compatible avec les lois dâun groupement â auquel cas il nâexistera pas de diffĂ©rence de nature, mais simplement de prĂ©cision ou dâapproximation entre les comparaisons perceptive et opĂ©ratoire â ou bien cette extension est-elle due prĂ©cisĂ©ment au fait que les comparaisons perceptives demeurent irrĂ©ductibles aux compositions additives et rĂ©versibles qui caractĂ©risent le groupement ?
On peut, Ă cet Ă©gard, hĂ©siter entre trois solutions : la premiĂšre consisterait Ă admettre quâavec lâĂ©loignement les diffĂ©rences absolues entre les termes diminuent sans que les diffĂ©rences relatives soient altĂ©rĂ©es, les transformations obĂ©issant ainsi aux lois dâun groupe gĂ©omĂ©trique dâordre perspectif. La seconde reviendrait Ă considĂ©rer les diffĂ©rences relatives comme se modifiant Ă©galement mais sans Ă©chapper aux lois dâun groupement logique. La troisiĂšme, enfin, attribuerait aux diffĂ©rences relatives et absolues entre les Ă©lĂ©ments des modifications telles que le groupement deviendrait impossible et, avec lui, la conservation mĂȘme des qualitĂ©s de ces Ă©lĂ©ments.
La premiĂšre solution se prĂ©sente immĂ©diatement Ă lâesprit. Lorsque lâon Ă©loigne les uns des autres les termes Ă comparer de 0,03 Ă Â 0,25 m, Ă Â 1 m, Ă Â 2 et Ă Â 3 m les distances de chacun de ces Ă©lĂ©ments par rapport aux yeux du sujet passent de 1 m (0,03 et 0,25) Ă 1,12 m ; Ă Â 1,42 m et Ă 1,80 m, dâoĂč un effet perspectif qui diminue lĂ©gĂšrement la hauteur des tiges. Lâextension du seuil dâĂ©galitĂ© ne serait-elle pas alors simplement fonction de ce rapetissement des hauteurs, ce qui rĂ©duirait les modifications de ce seuil aux lois dâun groupe perspectif ? Il est clair que ce facteur peut jouer quelque rĂŽle, mais il est facile dâĂ©tablir que ce rĂŽle est trĂšs secondaire. En effet, lorsque lâon passe de 0,03 Ă Â 0,25 m de distance entre les Ă©lĂ©ments, la diffĂ©rence est minime par rapport au sujet, qui est pratiquement toujours Ă 1 m dâeux : or, le seuil dâĂ©galitĂ© sâĂ©lĂšve nĂ©anmoins en ce cas de 0 Ă 1,05 chez lâadulte ; de 0,30 Ă 4,65 Ă 6-7 ans et de 0,90 Ă 4,58 Ă 5-6 ans. Ce premier fait suffit Ă dĂ©montrer le rĂŽle de la distance entre les objets eux-mĂȘmes. Dâautre part, si lâon rapporte les seuils obtenus Ă lâaccroissement des distances entre les objets et le sujet, on trouve des valeurs qui montrent que lâextension du seuil dĂ©pend encore de la distance entre les objets et que lâon ne saurait rĂ©duire ses modifications aux lois dâun groupe perspectif fondĂ© sur les seules distances entre les objets et les yeux du sujet. Enfin, et surtout, il est aisĂ© de vĂ©rifier quâĂ 1,80 m du sujet les tiges de mĂ©tal sont nettement distinguĂ©es Ă 0,03 m les unes des autres. Ce dernier argument suffirait Ă lui seul.
La seconde solution permettrait peut-ĂȘtre alors de concilier lâextension du seuil avec les lois dâun groupement logique de sĂ©riation qualitative. Vues Ă 0,03 cm de distance les unes des autres, les tiges de 7 ; 7,25 ; 7,5⊠13 cm sont toutes distinguĂ©es par lâadulte. On aura donc, p. ex., A < B < C < D < E pour les cinq premiers termes successifs. Supposons maintenant que le seuil sâĂ©lĂšve de 0,4 cm et quâainsi A = B. Appelons X1 cette classe A + B. Si lâon compare C et D, on aura aussi C = D ; appelons Y1 cette classe (C + D) ; et si E est comparĂ© Ă Â C il en sera distingué : appelons sa classe Z1. On aura alors X1 < Y1 < Z1 câest-Ă -dire une sĂ©riation dont les termes sont des classes et non plus des Ă©lĂ©ments individuels, mais le principe en reste le mĂȘme que celui de la sĂ©rie A < B < C < D < E. Si nous comparons maintenant B Ă Â C, ils seront confondus : appelons X2 la classe de A et Y2 celle de (B + C). De mĂȘme D et E seront confondus en Z2. Mais on aura toujours X2 < Y2 < Z2. Bref, la sĂ©riation sera plus grossiĂšre Ă mesure que le seuil sâĂ©tend mais il restera toujours une sĂ©riation possible tant que deux termes au moins peuvent ĂȘtre distinguĂ©s entre 7 et 13 cm. Dira-t-on alors que si A = B et B = C mais A < C il y a contradiction, donc impossibilitĂ© de groupement ? Câest ici que le problĂšme se prĂ©cise. Si câest simplement la capacitĂ© de distinguer les termes qui change dâĂ©chelle, ces termes comme tels demeurant invariants Ă une Ă©chelle donnĂ©e de la comparaison perceptive, cette suite (A = B) ; (B = C) et (A < C) nâa rien de contradictoire en elle-mĂȘme, parce que A est Ă©quivalent Ă Â B en X1 seulement et que B lâest Ă Â C en X2 seulement, qui nâest pas identique Ă Â X1 : par consĂ©quent on ne peut rien en conclure des rapports avec A et C et la relation (A < C) nâest pas contradictoire avec les deux autres. Le raisonnement de Koehler Ă propos de la loi de Weber et des seuils diffĂ©rentiels, dont celui que nous venons de faire est un simple commentaire, ne prouve donc pas Ă lui seul que la perception Ă©chappe Ă la composition additive ni que les comparaisons perceptives sont intraduisibles en opĂ©rations de groupement. Par contre, si A comparĂ© Ă Â B ou Ă Â C, ou si B comparĂ© Ă Â A ou Ă Â C, changent de propriĂ©tĂ©s et perdent leur identitĂ© selon quâils sont engagĂ©s dans lâune ou lâautre comparaison, alors, mais alors seulement, les comparaisons perceptives deviennent irrĂ©ductibles aux comparaisons opĂ©ratoires.
La troisiĂšme solution consisterait donc Ă supposer que lâextension des seuils sâaccompagne dâune altĂ©ration des termes eux-mĂȘmes, parce que, en identifiant p. ex. A = 10 cm et B = 10,5 cm, on cesse de les voir, pendant la comparaison, comme on les perçoit individuellement ; dâoĂč lâimpossibilitĂ© de groupement. Mais comment trancher entre cette troisiĂšme et la seconde solution ? La simple mise en formules de groupement des donnĂ©es de lâexpĂ©rience fournit Ă elle seule la rĂ©ponse Ă cette question dĂ©licate dâinterprĂ©tation. Nous avons vu, en effet, que toute comparaison opĂ©ratoire selon les procĂ©dĂ©s (a), (b) et (c), quâelle se fasse donc par juxtaposition du comparĂ© et du comparant (a), par dĂ©placement dâun moyen terme (b) ou par dĂ©placement de rayons lumineux (c) suppose donc : (1) des dĂ©placements, (2) des invariants que conservent ces dĂ©placements et (3) un groupe ou un groupement respectant les conditions (1) et (2). Quâen est-il alors de la comparaison perceptive ?
Le facteur de dĂ©placement est dâemblĂ©e Ă©vident : comparer deux tiges situĂ©es Ă 1, 2 ou 3 m. lâune de lâautre, câest non seulement dĂ©placer le regard de lâune Ă lâautre, mais encore, en dĂ©plaçant le regard, câest transporter quelque chose de lâune Ă lâautre qui permette la comparaison. Transporter quoi ? Câest malheureusement ce que nous ne savons pas. Une image-souvenir ou image mentale ? Câest peu probable puisquâelle nâest pas gĂ©nĂ©rale en un tel cas. Un schĂšme moteur, câest-Ă -dire le schĂšme du mouvement au moyen duquel lâĆil parcourt la hauteur de la tige ? Une image rĂ©tinienne ? Un autre processus nerveux (courant, etc.) ? Nous nâen savons rien et dirons donc simplement quâil y a transport de la premiĂšre tige Ă la seconde, sans prĂ©ciser le contenu de ce transport.
Le facteur conservation pose alors un problĂšme : quel peut ĂȘtre lâinvariant, sâil existe, compatible avec un tel transport ? Il ne saurait ĂȘtre question dâadmettre que pour deux tiges A et B (10 cm et 10 cm) le transport de A en B ou de B en A Ă Â 1, 2 ou 3 m conserve telles quelles les hauteurs, puisque prĂ©cisĂ©ment, avec la distance, le seuil dâĂ©galitĂ© sâĂ©tend de plus en plus. Mais on pourrait admettre que le terme « transporté » rapetisse ou sâagrandit rĂ©guliĂšrement, selon une loi comparable Ă celles de la contraction et de la dilatation de lâunitĂ© dans la cinĂ©matique relativiste, de telle sorte que lâextension des seuils nâimpliquerait pas, Ă elle seule, la non-conservation des termes et que la dĂ©formation porterait uniquement sur les Ă©chelles de mesure, câest-Ă -dire sur les points de vue. Seulement il faudrait alors prĂ©cisĂ©ment que les transports et les dĂ©formations quâils entraĂźnent obĂ©issent Ă une loi de groupe ou de groupement, câest-Ă -dire quâils soient composables additivement, rĂ©versibles, associatifs et comportent des opĂ©rations identiques, gĂ©nĂ©rales (opĂ©ration nulle) ou spĂ©ciales (tautologie et rĂ©sorption). Or câest ce que lâexpĂ©rience dĂ©ment de la maniĂšre la plus nette.
Examinons donc la condition groupement. Pour simplifier, supposons comme tout Ă lâheure cinq termes Ă sĂ©rier (A < B < C < D < E) et appelons (â a1) la relation (A < B), donc A (â a1) B ; (â aâ1) la relation (B < C), donc B (â aâ1) C ; (â bâ1) la relation C (â bâ1) D et (â câ1) la relation D (â câ1) E. On a donc A (â b1) C puisque (â a1) + (â aâ1) = (â b) ; A (â c1) D puisque (â b1 â bâ1) = (â c1) et A (â d1) E puisque (â c1) + (â câ1) = (â d1). Inversement, on a B (+ a1) A ; C (+ b1) A ; D (+ c1) A et E (+ d1) A pour B > A ; C > A ; D > A et E > A, avec les mĂȘmes compositions b1 = a1 + aâ1 ; c1 = b1 + bâ1 ; etc. Cela Ă©tant, il est clair que la somme des relations de forme < soit â a1 ; â aâ1 ; â bâ1 ââŠÂ = â d1 constituera lâexact inverse de la somme des relations dĂ©formĂ© >, soit a1 + aâ1 + âŠÂ = + d1. On a donc d1 = â (â d1). Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, si dans une suite de termes inĂ©gaux quelconques nous appelons S la somme des relations < calculĂ©e comme prĂ©cĂ©demment et T la somme des relations de forme >, on a donc :
(1) S = â T et T = â S
Dâautre part, si par un procĂ©dĂ© quelconque on agrandit ou rapetisse proportionnellement ces termes (en les modifiant matĂ©riellement ou en les rapprochant et en les Ă©loignant), on aura toujours, en appelant s lâaugmentation de S (donc la diminution de valeur absolue de la relation < entre le plus petit et le plus grand des termes) et t lâaugmentation de T (donc lâaugmentation de la valeur absolue de la somme des >) :
(1 bis) s = â t ou â s = t
Notons encore, de ce point de vue opĂ©ratoire, que cette Ă©galitĂ© (1 bis) revient, pour s = â t Ă augmenter les ressemblances entre les termes et pour t = â s Ă augmenter les diffĂ©rences. LâĂ©galitĂ© (1 bis) est donc un cas particulier (si r est lâaugmentation des ressemblances et d celle des diffĂ©rences) de la suivante :
(1 ter) r = â d et d = â r (voir Recherches I, prop. 1).
Revenons maintenant Ă la perception. La sĂ©rie des rapports Ă©tablis par le sujet entre les diverses tiges prĂ©sentĂ©es Ă une distance donnĂ©e constitue donc une suite de rapports < et >. Si, dâautre part, nous Ă©loignons ces mĂȘmes tiges les unes des autres, nous nĂ©cessitons un « transport » dont nous ne savons pas encore sâil a pour effet de laisser constantes les hauteurs, mais dont nous admettrons dâabord par hypothĂšse quâil les diminue toutes puisque lâĂ©loignement des termes Ă comparer entre eux les Ă©loigne par le fait mĂȘme des yeux du sujet. Cela posĂ©, les Ă©quations (1), (1 bis) et (1 ter) vont-elles se vĂ©rifier ? Lâextension du seuil dâĂ©galitĂ© avec la distance semble alors un simple cas particulier de (1 ter) : les ressemblances augmentent, puisque lâĂ©galitĂ© lâemporte en une sĂ©rie de cas sur lâinĂ©galitĂ©. Cette diminution des diffĂ©rences entraĂźne-t-elle alors (1 bis) et (1) ? Il est facile de montrer quâil nâen est rien et quâaucune de ces trois Ă©galitĂ©s nâest vĂ©rifiĂ©e, faute de rĂ©versibilitĂ©, de transitivitĂ© (composition additive), dâassociativitĂ© et, enfin, dâopĂ©rations identiques (conservation des qualitĂ©s des termes eux-mĂȘmes) :
1° Pour ce qui est, tout dâabord, de la rĂ©versibilitĂ©, lâexpĂ©rience tĂ©moigne dâun fait dĂ©cisif : câest que lorsquâun Ă©lĂ©ment de la sĂ©rie est comparĂ© Ă un autre, les rapports perçus ne sont pas les mĂȘmes selon que le premier des deux est pris pour Ă©talon ou que câest le second. En dâautres termes, le rapport donnĂ© entre le « mesurant » et le « mesuré » nâest pas rĂ©versible. En effet, la distribution des erreurs, eu Ă©gard aux diverses distances Ă©tudiĂ©es, nâest pas symĂ©trique pour une distance donnĂ©e et montre donc que lâĂ©talon joue un rĂŽle privilĂ©giĂ© pour la perception. Câest ainsi quâaux grandes distances, il y a sous-estimation de tous les termes, ce qui aboutit Ă sous-Ă©valuer les diffĂ©rences entre lâĂ©talon et les termes supĂ©rieurs Ă lui, tandis que celles qui opposent lâĂ©talon aux termes infĂ©rieurs sont Ă©valuĂ©es correctement ou surestimĂ©es. Pour les petites distances, la situation est renversĂ©e. Si lâon choisit donc, aux grandes distances, un terme lĂ©gĂšrement supĂ©rieur Ă lâĂ©talon, on peut avoir A = B, si A = lâĂ©talon et B = le terme choisi, mais si B est pris comme Ă©talon fixe et que A fasse partie des Ă©lĂ©ments successivement comparĂ©s Ă B, on aura alors A < B. De façon gĂ©nĂ©rale (si nous donnons lâindice 0 Ă lâĂ©talon, soit A0 soit B0), on aura, pour les grandes distances 12 :
(2) (A0Â <Â B)Â <Â (B0Â >Â A) ou D (A0Â B)Â <Â D (B0Â A)
et, pour les petites distances :
(2Â bis) (A0Â <Â B)Â >Â (B0Â >Â A) ou D (A0Â B)Â >Â D (B0Â A)
ce qui signifie que la différence entre A et B sera évaluée autrement selon que A ou B sont pris comme étalons.
2° Cette absence de rĂ©versibilitĂ© conduit naturellement Ă lâimpossibilitĂ© de la composition additive. En effet, lâirrĂ©versibilité (2) et (2 bis) signifie concrĂštement que le « transport » perceptif qui conduit de A en B nâest pas Ă©quivalent Ă celui qui conduit inversement de B Ă Â A. Dans ces conditions, toute sĂ©riation opĂ©ratoire devient impossible puisque chaque terme dâune sĂ©rie doit ĂȘtre Ă la fois plus grand que les prĂ©cĂ©dents et plus petit que les suivants (ou vice versa) ce qui implique les rĂ©versibilitĂ©s (1) et (1 bis). Dans le cas de la comparaison perceptive la sĂ©riation sera donc remplacĂ©e par une suite irrĂ©versible et par consĂ©quent non transitive (absence de composition additive).
Pour mettre en Ă©vidence cette non-transitivitĂ©, il suffit de se rĂ©fĂ©rer (comme câest prĂ©cisĂ©ment le cas de notre matĂ©riel) Ă un Ă©talon occupant la partie mĂ©diane de la sĂ©rie, les Ă©lĂ©ments de celle-ci Ă©tant sĂ©parĂ©s par des intervalles de grandeur Ă©gaux. Supposons pour simplifier trois termes A < B0 < C dont B0 est ainsi lâĂ©talon et tels que (B0 â A) = (C â B0). Il est alors Ă©vident que lâon aura (A < B0) = â (C > B0). Dâune façon gĂ©nĂ©rale on aura donc, si nous appelons S0 les rapports de forme < donnĂ©s entre les termes infĂ©rieurs Ă lâĂ©talon et celui-ci et T0 les rapports de forme > donnĂ©s entre les termes supĂ©rieurs Ă lâĂ©talon et celui-ci, lâĂ©galitĂ© S0 = â T0 qui nâest quâun cas particulier de (1). Cela dit, augmentons maintenant les distances. En vertu des constatations Ă©tablies prĂ©cĂ©demment (partie II, § 2) on pourra obtenir A < B0 et B0 = C. De façon gĂ©nĂ©rale, on aura donc, pour les grandes distances :
(3) S0 > â T0
et pour les petites distances, auxquelles on observe AÂ =Â B0 et B0Â <Â CÂ :
(3 bis) T0 > â S0
En cas de distances dĂ©passant une limite dĂ©terminĂ©e, on a donc une augmentation relative des S, câest-Ă -dire + s, puisque tous les termes Ă©tant sous-estimĂ©s par rapport Ă lâĂ©talon, les diffĂ©rences de forme < entre les termes infĂ©rieurs et lâĂ©talon augmentent proportionnellement, tandis que les diffĂ©rences de forme > entre les termes supĂ©rieurs et lâĂ©talon diminuent. DâoĂč, au lieu de lâĂ©galitĂ© (2 bis), lâinĂ©galité :
(4) s > â t
et, pour les petites distances :
(4 bis) t > â s
Il en résulte les transformations non compensées suivantes :
(5) s = â t + Pst et (5 bis) t = â s + Pts
Lâexistence de ces transformations non compensĂ©es montre ainsi que le systĂšme de ces comparaisons perceptives ne conserve pas ses conditions dâĂ©quilibre de façon permanente, mais quâil y a « dĂ©placements dâĂ©quilibre » (voir Rech. I, DĂ©f. I) lors du changement des conditions extĂ©rieures (de la distance). Un tel fait implique donc que la composition de ces comparaisons ne saurait ĂȘtre dâordre additif : elle ne constitue point une sĂ©riation sur le modĂšle des sĂ©riations opĂ©ratoires, mais simplement une suite empirique avec dĂ©formations rendant impossible leur additivitĂ© faute des compensations nĂ©cessaires.
3° Si la composition des comparaisons perceptives nâest donc ni rĂ©versible ni additive, il va de soi quâelle ne sera pas non plus associative : il suffira, p. ex., dans la suite (A > B) + (B < C) + (C < D), de choisir pour Ă©talon le terme intercalaire B ou C pour que lâĂ©quation caractĂ©ristique de lâassociativitĂ©, soit (A â C0) + (C0 â D) = (A â B0) + (B0 â D), ne se vĂ©rifie plus, car, selon que câest B ou C qui est Ă©talon, la suite (A < B) + (B < C) nâaura plus la mĂȘme valeur pour une distance donnĂ©e maintenue constante. On a donc :
(6) (A â€Â C0) + (C0 â€Â D) â (A â€Â B0) + (B0 â€Â D)
câest-Ă -dire non-associativitĂ© des rapports Ă©tablis par comparaisons perceptives Ă mĂȘme distance si lâon prend pour Ă©talon le terme mĂ©dian.
4° Enfin, et surtout, les propositions (2) Ă (6) permettent de rĂ©soudre le problĂšme posĂ© plus haut de savoir si, dans les comparaisons perceptives, les termes eux-mĂȘmes demeurent invariants ou sont modifiĂ©s par la comparaison mĂȘme. Lâinvariance dâun terme de groupement est, en effet, assurĂ©e par lâopĂ©ration « identique gĂ©nĂ©rale », produit de lâopĂ©ration directe par son inverse : p. ex. pour (A < B), on a (A < B) + (B > A) = (A = A), ce qui signifie que si lâon met A en rapport avec B et que lâon retourne ce rapport, on retrouve A tel quâil Ă©tait donnĂ© avant ces deux opĂ©rations. Or, en comparant perceptivement A Ă Â B, on soumet A Ă un « transport » de A en B. Ce « transport » conservera-t-il A invariant ? On pourrait lâadmettre si lâaction du transport Ă©tait rĂ©versible. Mais, en vertu de (2) et de (2 bis) il nâen est prĂ©cisĂ©ment rien : il nâexiste donc aucun moyen de sâassurer de lâidentitĂ© de A, et câest bien ce que le comportement des sujets et lâintrospection confirment sans cesse. Tout se passe, au contraire, comme si un mĂȘme terme, « transporté » Ă des distances variables (petites ou grandes) perdait son identitĂ© puisquâil est tantĂŽt surestimĂ© et tantĂŽt sous-estimĂ© par rapport Ă lâĂ©talon et non pas seulement confondu parce que perçu Ă une Ă©chelle diffĂ©rente. Pour une mĂȘme distance, on peut donc Ă©crire, si A1 et A2 sont deux Ă©tats successifs du mĂȘme A mais en tant que celui-ci est comparĂ© au moyen dâun Ă©talon diffĂ©rent (soit que lâon ait tantĂŽt A0 et B tantĂŽt B0 et A, soit que lâĂ©talon change entre C, D, etc.) :
(7) (A1 < B) + (B > A2) = (A1 â A2)
la diffĂ©rence entre A1 et A2 rĂ©sultant alors dâune transformation non compensĂ©e de type (5) ou (5 bis) par opposition aux modifications rĂ©versibles.
Telles sont donc les transformations que lâon observe dans le domaine des comparaisons perceptives (prop. 2 Ă Â 7) Ă lâencontre des comparaisons opĂ©ratoires susceptibles de « groupement » (prop. 1 et 1 bis). Si lâexistence des dĂ©placements du seuil, ou erreurs systĂ©matiques, atteste ainsi celle de dĂ©formations irrĂ©versibles, il est bien clair que lâextension mĂȘme du seuil en fonction de la distance ne saurait se rĂ©duire au simple passage dâune sĂ©riation dâĂ©chelle fine Ă une sĂ©riation plus grossiĂšre, dans laquelle les termes voisins les uns des autres sont sans plus rĂ©unis en classes (deuxiĂšme solution), mais quâelle tĂ©moignera, elle aussi, de transformations non compensĂ©es. En effet, mĂȘme en cas dâerreur systĂ©matique nulle, on peut admettre que les dĂ©placements du seuil sont alors momentanĂ©ment compensĂ©s. Autrement dit, lors de lâĂ©loignement des termes de la sĂ©rie, au lieu dâavoir simplement r = â d (prop. 1 ter), on aura la proposition (oĂč Prd est la transformation non compensĂ©e rĂ©sultant de lâinĂ©galitĂ© de r et de d) :
(8) r > â d ou r = â d + Prd
câest-Ă -dire quâĂ une ressemblance plus grande des Ă©lĂ©ments due Ă leur Ă©loignement (dĂ©formation perspective) correspondra une ressemblance plus grande encore manifestĂ©e par lâextension du seuil. Inversement, en cas de diminution des distances, on aura :
(8 bis) d > â r dâoĂč d = â r + Pdr
oĂč Pdr tend vers 0 pour les distances trĂšs petites, la comparaison se rapprochant alors de la forme opĂ©ratoire r = â d (prop. 1 ter).
Notons enfin que les dĂ©formations formulĂ©es en (8) et (8 bis) et reprĂ©sentĂ©es par les valeurs Prd et Pdr ne sont pas nĂ©cessairement identiques aux dĂ©formations (2) Ă Â (7) reprĂ©sentĂ©es par les valeurs Pst et Pts (prop. 5 et 5 bis) : en effet, si les propositions (2) Ă Â (7) impliquent les prop. (8) et (8 bis) comme les cas particuliers impliquent le cas gĂ©nĂ©ral, la rĂ©ciproque nâest pas vraie. Autrement dit, sâil existe des erreurs systĂ©matiques par dĂ©placements du seuil, telles que les comparaisons perceptives soient irrĂ©ductibles au groupement, on en peut conclure que lâextension des seuils dâĂ©galitĂ© repose sur des dĂ©formations irrĂ©versibles, mais on pourrait Ă©galement avoir une extension des seuils dâĂ©galitĂ© due elle aussi Ă des dĂ©formations irrĂ©versibles sans pour autant que les dĂ©placements ou « erreurs » soient systĂ©matiques, câest-Ă -dire rĂ©partis asymĂ©triquement en + ou en â. En ce cas, on trouverait donc une mĂȘme composition non additive des comparaisons perceptives, mais elle serait due Ă des facteurs de forme (8) et (8 bis) mais de contenu autre que les prĂ©cĂ©dents, et non plus Ă la non-rĂ©ciprocitĂ© des rapports entre le mesurĂ© et le mesurant (prop. 2 Ă Â 7). Il nâen reste naturellement pas moins que les Prd ou Pdr et les Pst ou Pts peuvent soutenir entre eux dâĂ©troites relations. Câest ce que nous allons chercher plus loin Ă dĂ©terminer (§ 5).
§ 4. LâinterprĂ©tation des erreurs systĂ©matiques
Les caractĂšres gĂ©nĂ©raux de la comparaison perceptive ainsi Ă©tablis, il convient de chercher Ă expliquer le mĂ©canisme des intĂ©ressantes erreurs systĂ©matiques quâa rĂ©vĂ©lĂ©es lâexpĂ©rience. Sur 48 sujets, en effet, on en trouve 5 qui prĂ©sentent dĂ©jĂ une erreur systĂ©matique Ă 0,03 m, 29 Ă 0,25 m et 32, 41 et 42 Ă 1 ; 2 et 3 m. Quant au sens de lâerreur, il faut distinguer deux cas, ainsi que nous lâavons vu dans la deuxiĂšme partie de cet article : les « erreurs de majorité » qui sont Ă la fois nĂ©gatives pour 0,05 et 0,25 m et positives pour 1 ; 2 et 3 m, et les « erreurs de minorité » qui sont Ă la fois positives pour les petites distances (0,05 et 0,25 m) et nĂ©gatives pour les grandes (1-3 m).
Il est donc deux donnĂ©es de fait dont il convient de partir. La premiĂšre est que la frĂ©quence des erreurs systĂ©matiques dĂ©pend de la distance : peu nombreuses (10 % des sujets) Ă 0,05 m, elles le deviennent (60 %) Ă 0,25 m et sont pour ainsi dire normales (66 % ; 85 % et 87 %) Ă 1 ; 2 et 3 m. Un tel fait montre dâemblĂ©e que lâerreur systĂ©matique affecte le mĂ©canisme du transport lui-mĂȘme, puisque celui-ci constitue prĂ©cisĂ©ment lâexpression des comparaisons Ă distance : lâerreur systĂ©matique doit donc rĂ©sulter dâune action de transport du comparant sur le comparĂ©, ou du comparĂ© sur le comparant, ou des deux. Or â second point â les formes que prend lâerreur systĂ©matique ne sont guĂšre stables, puisque celle qui prĂ©domine (lâerreur « de majorité ») ne lâemporte que statistiquement et quâil existe une importante fraction « de minorité » prĂ©sentant une forme inverse. Câest donc que les mĂ©canismes de transport sont susceptibles de prendre diverses formes dâĂ©quilibre, selon que lâaction du comparant sur le comparĂ© compense ou non lâaction inverse : on en peut infĂ©rer que ces deux sortes dâaction interviennent sans doute simultanĂ©ment.
Comment expliquer cette situation curieuse ? Notons dâabord que nous ne savons nullement en quoi peut consister le « transport » dâune hauteur A en B ou vice versa. Les seules donnĂ©es de lâobservation (propos spontanĂ©s des sujets ou introspection provoquĂ©e) sont les suivantes : 1° Pour les petites distances, ce sujet a tendance Ă construire une figure reliant les sommets de A et de B, donc un quadrilatĂšre qui prend la forme dâun rectangle, si A et B sont vus Ă©gaux, ou dont les deux grands cĂŽtĂ©s ne sont pas parallĂšles si A et B sont vus inĂ©gaux. 2° Quant aux grandes distances, certains sujets sont aussi portĂ©s Ă relier les sommets de A et de B par une sorte de trajectoire qui ne reprĂ©sente plus une ligne puisquâil nây a plus de figure possible, mais comme le parcours du regard dâun objet Ă lâautre. 3° Dâautres fois, et câest mĂȘme le cas le plus frĂ©quent, le sujet a comme lâimpression de dĂ©placer lâobjet lui-mĂȘme (et ordinairement lâĂ©talon), mais cela revient aussi Ă suivre la ligne dĂ©crite par son sommet. Tenons-nous-en donc, dans ce qui suit, Ă lâimage dâun trajet linĂ©aire (ligne ou mouvement) rĂ©unissant les sommets du mesurant et du mesurĂ© et cherchons quels schĂ©mas seraient susceptibles de rendre compte des faits.
Pour ce qui est de cas de « majorité » les solutions possibles paraissent ĂȘtre les suivantes 13 :
I. On peut dâabord supposer que, pour trois tiges A < B0 > C, seul donne lieu Ă un « transport » soit lâĂ©talon (B0), soit le mesurĂ© (A ou C). En ce cas : 1° Si le terme transportĂ© conserve ses dimensions il nây aura naturellement pas dâerreurs. 2° Si le terme transportĂ© sâagrandit en chemin, câest-Ă -dire que la trajectoire dĂ©crite par le regard Ă partir de son sommet sâĂ©lĂšve progressivement (proportionnellement Ă sa hauteur), alors : a) Dans le cas des grandes distances il faut que ce soit lâĂ©talon qui « se transporte » pour parvenir Ă Ă©galitĂ© avec C, soit B0 = C et pour paraĂźtre en mĂȘme temps plus grand que A (soit A < B0 = C). b) Mais, pour les petites distances, il faut, pour rendre compte de lâerreur systĂ©matique inverse (soit A = B0 < C), admettre que ce sont A et C qui donnent lieu aux transports, dâoĂč leur agrandissement par rapport Ă B0. 3° Admettons maintenant que le terme transportĂ© rapetisse en chemin : a) Pour les grandes distances ce seront donc A et C qui se transporteront, dâoĂč A < B0 < C. b) Pour les petites distances câest alors lâĂ©talon qui devra entrer en mouvement, dâoĂč A = B0 < C, par sous-estimation de B0.
I bis. On peut naturellement aussi supposer que, soit B0, soit A ou C donnent exclusivement lieu aux transports, mais que ce transport les agrandisse lors des grandes distances et les rapetisse lors des petites (en ce cas câest B0 qui sera transportĂ©), ou lâinverse (en ce cas câest A ou C quâil faudra dĂ©placer). DâoĂč les deux solutions (complĂ©mentaires de I 2 et I 3) : 2° Câest B0 qui est transportĂ©, avec a) agrandissement aux grandes distances et b) rapetissement aux petites. 3° Câest A ou C qui sont transportĂ©s, dâoĂč a) rapetissement aux grandes distances, b) agrandissement aux petites.
II. Supposons maintenant que les Ă©lĂ©ments comparĂ©s (A et B0 ou C et B0) soient lâun et lâautre alternativement « transportĂ©s », mais Ă des frĂ©quences Ă©gales ou inĂ©gales, de telle sorte que les moyennes de ces « transports » reprĂ©sentent deux parcours soit de mĂȘme valeur (= la moitiĂ© du chemin pour chacun), soit de valeurs diffĂ©rentes (= plus de la moitiĂ© pour lâun et moins pour lâautre). 1° Admettons dâabord quâils fassent chacun la moitiĂ© du chemin : il nây aura en ce cas aucune erreur dâestimation, car, soit quâils conservent leurs dimensions, soit quâils diminuent de hauteur ou sâagrandissent au cours du parcours, leurs proportions resteront les mĂȘmes. 2° Si lâĂ©talon B0 fait plus de chemin que les extrĂȘmes A et C, il devra y avoir a) pour les grandes distances, agrandissement proportionnel de tous les termes transportĂ©s, dâoĂč (A < B0 = C) et b) diminution proportionnelle gĂ©nĂ©rale pour les petites distances, dâoĂč (A = B0 < C). 3° Si les extrĂȘmes A et C font un trajet plus long, on devra supposer a) une diminution gĂ©nĂ©rale (et proportionnelle) des termes pour les grandes distances et b) un agrandissement gĂ©nĂ©ral pour les petites distances.
II bis. On peut, dâautre part, combiner les mĂȘmes possibilitĂ©s de la maniĂšre suivante : 2° Agrandissement gĂ©nĂ©ral des termes transportĂ©s pour toutes les distances, dâoĂč a) lâĂ©talon fait un plus grand trajet pour les grandes distances et b) aux petites distances ce sont A et C qui donnent lieu au transport le plus long. 3° Diminution gĂ©nĂ©rale pour toutes les distances, dâoĂč a) A et C font le plus long trajet pour les grandes distances et b) B0 pour les petites.
III. En cas de vitesses inĂ©gales dans les transports de B0 ou de A et de C, ou en cas de rapetissements ou dâagrandissements des termes transportĂ©s avec accĂ©lĂ©rations diverses, on peut ramener aux prĂ©cĂ©dentes les solutions nouvelles qui surgiraient ainsi, car un agrandissement accĂ©lĂ©rĂ© ou Ă plus grande vitesse de B0 par rapport Ă Â A ou Ă Â C est toujours rĂ©ductible Ă une certaine combinaison de trajets avec agrandissements ou rapetissements constants des deux termes.
IV. Quant aux temps des transports, il en est de mĂȘme : leur moyenne pour B0 ou pour A et C peut ĂȘtre conçue comme Ă©quivalente Ă un certain rapport entre leurs trajets parcourus Ă vitesses Ă©gales.
V. Par contre, si lâon attribue Ă lâĂ©talon le pouvoir de sâagrandir pendant que les extrĂȘmes diminuent au cours des transports, ou lâinverse, et que lâon combine ces nouvelles possibilitĂ©s avec les prĂ©cĂ©dentes, on peut multiplier les combinaisons. Mais, comme ces agrandissements ou raccourcissements seront toujours relatifs, ces hypothĂšses reviennent encore aux solutions I et II. En effet, si p. ex. B0 sâagrandit aux grandes distances pendant que A et C rapetissent (ce qui donne bien A < B0 = C) la diffĂ©rence relative qui en rĂ©sulte dans les estimations est alors du mĂȘme ordre que si A et C sâagrandissaient comme B0 mais sur des trajets, plus courts ou que si B0 Ă©tait seul « transporté ». Lâopposition entre les solutions V et les solutions I et II ne porte donc que sur les transformations absolues des termes, au cours des transports, qui sont naturellement inconnues, et cette opposition tombe dĂšs que lâon sâen tient aux transformations relatives, seules connaissables.
Cela posĂ©, nous Ă©liminons donc les solutions III-V, que lâon peut considĂ©rer comme Ă©quivalentes aux solutions I et II, Ă lâĂ©chelle des approximations grossiĂšres dont nous devons nous contenter aujourdâhui dans lâanalyse des mĂ©canismes de la comparaison perceptive et du « transport ». Quant Ă ces solutions de type I, I bis, II et II bis, est-il possible de choisir entre les diverses possibilitĂ©s quâelles permettent de distinguer ? Nous ne disposons guĂšre, Ă cet Ă©gard, que de deux sources de renseignements complĂ©mentaires aux mesures qui ont Ă©tĂ© dĂ©crites dans la seconde partie de cet article : dâune part, lâintrospection des sujets adultes quant Ă la mĂ©thode quâils suivent, ou croient suivre, dans les comparaisons (transport du mesurant ou du mesurĂ©, constructions de figures, etc.) et, dâautre part, lâexamen des reports de hauteurs Ă distances variables, destinĂ© Ă Ă©tablir si ces hauteurs sâaccroissent ou rapetissent au cours du transport.
Pour ce qui est dâabord de lâintrospection, le rĂ©sultat en paraĂźt assez net sur deux points au moins : 1° La presque unanimitĂ© des sujets adultes sâaccordent Ă observer que leurs mĂ©thodes diffĂšrent pour les petites et les grandes distances. Dans le premier cas (3 et 25 cm), la proximitĂ© relative du mesurant et du mesurĂ© permet la construction dâune figure : une ligne droite est tirĂ©e entre les sommets de lâĂ©talon et du terme comparĂ©, et câest selon que cette ligne paraĂźt horizontale ou non, parallĂšle ou non Ă la ligne de base, ou que la figure ainsi formĂ©e est symĂ©trique (rectangle) ou non, que les Ă©lĂ©ments B0 et A ou C sont jugĂ©s Ă©gaux ou inĂ©gaux. Il va de soi que la construction de cette figure suppose parfois dĂ©jĂ une sorte de « transport » puisque la ligne reliant les sommets rĂ©sulte du dĂ©placement du regard de lâun Ă lâautre. Mais ce transport est dâune autre nature que celui dont le sujet est obligĂ© de se contenter lorsque la perception dâune figure nâest plus possible : dans le cas de la figure les Ă©lĂ©ments B0 et A ou C paraissent, en effet, immobiles et câest le regard lui-mĂȘme qui est senti comme se transportant dâun sommet Ă lâautre, lorsquâil ne se contente pas de percevoir dâemblĂ©e statiquement la ligne imaginaire quâil a construite par son propre dĂ©placement, ou mĂȘme de la suivre comme si elle existait avant ce mouvement 14. 2° à partir de 1-2 m, au contraire, les sujets nâont plus, ou nâont que trĂšs exceptionnellement la possibilitĂ© de voir une figure. Ils Ă©prouvent alors en gĂ©nĂ©ral lâimpression de dĂ©placer mentalement lâun des Ă©lĂ©ments comparĂ©s pour le rapprocher Ă lâautre : il y a donc comme une conscience du transport de lâobjet et non plus du regard seul ou dâun point dĂ©tachĂ© des sommets et dĂ©crivant une simple ligne. Or, chose intĂ©ressante, la majoritĂ© des sujets croient pouvoir affirmer, quâen ce cas, câest lâĂ©talon (B0) quâils « transportent » et non pas les Ă©lĂ©ments mesurĂ©s (A ou C). Parfois cette impression sâimpose Ă lâintrospection. Dâautres fois le sujet croit transporter alternativement le mesurant et le mesurĂ© mais surtout le mesurant. Exceptionnellement, enfin, il y a conscience de transporter le mesurĂ©.
Bref, lâintrospection distingue deux sortes de transports selon quâil y a construction dâune figure (petites distances) ou non (grandes distances), et dans ce second cas, elle se prononce en majoritĂ© pour le transport de lâĂ©talon. Peut-on alors dĂ©terminer si un tel dĂ©placement a pour effet dâagrandir ou de rapetisser le terme transporté ? Nous avons tentĂ© Ă cet Ă©gard lâexpĂ©rience suivante :
Sur une paroi de 3 m 60, on colle Ă lâune des extrĂ©mitĂ©s, Ă hauteur du bras (le sujet Ă©tant debout) une tige verticale en fil de fer, de 10 cm de hauteur (semblable en tout Ă lâĂ©talon B0 sauf le disque sur lequel B0 est fixĂ© ordinairement). Le sujet aura Ă en reproduire la hauteur aux distances de 0,03 ; 0,25 ; 1 ; 2 et 3 m. Ă cet effet, il se tient debout, face Ă lâendroit oĂč il marquera son trait, puis : a) il regarde bien lâĂ©talon, et, sans avoir le droit de le revoir avant de dessiner, il indique dâun lĂ©ger trait de crayon sa hauteur prĂ©sumĂ©e (Ă partir dâune ligne de base horizontale tirĂ©e au trait depuis le pied de lâĂ©talon) ; b) le sujet regarde Ă nouveau lâĂ©talon et marque Ă nouveau la hauteur (le premier trait Ă©tant effacĂ© entre temps); c) le sujet compare enfin librement lâĂ©talon et son estimation en (b) et corrige celle-ci en employant la mĂ©thode quâil entend (avec en particulier libertĂ© de se dĂ©placer Ă mi-chemin de lâĂ©talon et de son trait pour rectifier celui-ci).
Or, chose intéressante, la moyenne des mesures (sur 5 sujets adultes et 5 enfants) a donné :
En outre lâĂ©cart moyen entre lâestimation en (c) et la moyenne de (a) et de (b) est minime (+0,01, câest-Ă -dire avec augmentation de lâerreur en (c) !)
On constate donc quâen ce cas oĂč le report dâune hauteur suppose un « transport » de seconde espĂšce, câest-Ă -dire sans construction de figures mais avec dĂ©placement mental de lâobjet lui-mĂȘme, il y a surestimation croissante de la hauteur, en fonction de la distance, avec erreurs allant de 0 % pour 3 cm et 3 % pour 25 cm Ă 5 %, 8 % et 10 % pour 1 ; 2 et 3 m.
Bien entendu, cette expĂ©rience porte sur une situation qui nâest nullement identique aux prĂ©cĂ©dentes puisque lâon compare ici, non plus deux tiges de mĂ©tal, mais une tige avec un intervalle (lâintervalle entre la ligne de base et le trait de crayon correspondant au sommet de la tige). NĂ©anmoins, puisquâil y a agrandissement et non pas rapetissement du modĂšle au cours de ce report, cela dĂ©montre, non pas sans doute la gĂ©nĂ©ralitĂ© de tels agrandissements au cours de tous les transports, mais sa possibilitĂ© et mĂȘme sa probabilitĂ© dans la situation qui nous intĂ©resse lors de la comparaison perceptive 15.
On pourrait en outre objecter que le sujet, au moment oĂč il marque son trait, Ă©tant vis-Ă -vis de celui-ci et de plus en plus Ă©loignĂ© de lâĂ©talon, il intervient un effet perspectif. Mais si lâon place le sujet entre lâĂ©talon et les points Ă©loignĂ©s de 1 Ă 3 m, en rĂ©glant soi-mĂȘme la hauteur, selon les indications reçues, au moyen dâune aiguille de mĂ©tal, les rĂ©sultats sont les mĂȘmes qualitativement : surestimation progressive de lâĂ©talon en fonction des distances.
Ces deux sortes de rĂ©sultats â introspection de la mĂ©thode suivie par le sujet, et mesure des surestimations lors des reports Ă distance â convergent ainsi avec les lois de lâerreur systĂ©matique. La majoritĂ© des sujets ayant conscience de « transporter » lâĂ©talon lui-mĂȘme, et ce transport sâaccompagnant dans la majoritĂ© des cas dâun agrandissement de lâobjet, il en rĂ©sulte, en effet, lâerreur de majoritĂ© A < B0 = C pour les grandes distances, puisque B0 surĂ©valuĂ© tendra vers C et sâĂ©loignera dâautant de A. Quant aux petites distances, la construction de la figure impliquant un simple mouvement du regard comme tel par opposition au transport de lâobjet lui-mĂȘme ou, Ă la limite, une simple centration statique, on comprend que lâerreur systĂ©matique puisse ĂȘtre orientĂ©e en sens inverse, parce que, lâĂ©talon Ă©tant laissĂ© immobile, A et C seraient davantage fixĂ©s que lui, ce qui signifierait que le regard procĂ©derait en ce cas de A et de C Ă Â B0 plus que lâinverse, et sâattacherait Ă Â A ou Ă Â C plus quâĂ Â B0. Mais il faudrait se garder de croire le problĂšme rĂ©solu Ă coup sĂ»r pour autant. Rien ne prouve, en effet, que lâintrospection Ă©puise le contenu des comportements du sujet : le regard passant librement du mesurant au mesurĂ© et rĂ©ciproquement, tout semble indiquer, au contraire, quâil faille envisager lors de chaque comparaison deux sortes de transports alternatifs de longueurs moyennes inĂ©gales, tels que les prĂ©voient les solutions de type II et II bis. Les solutions de type I prĂ©voyant un seul transport Ă la fois seraient alors Ă concevoir comme rĂ©pondant Ă de simples cas particuliers des doubles ou multiples transports, lorsque lâun des deux transports alternatifs tend vers zĂ©ro.
Cela Ă©tant, la solution qui semble le mieux exprimer les erreurs systĂ©matiques « de majorité » serait donc la solution II bis n° 2 : agrandissement gĂ©nĂ©ral des termes transportĂ©s et transport plus long de lâĂ©talon pour les grandes distances. On peut schĂ©matiser cette solution au moyen des fig. 1, les traits en pointillĂ©s reprĂ©sentant les transports respectifs de lâĂ©talon B0 et des mesurĂ©s A et C, transports dont la jonction ou la disjonction aboutiraient aux estimations dâĂ©galitĂ© ou dâinĂ©galité :
Mais il convient de se rappeler que, mĂȘme si cette solution reprĂ©sente adĂ©quatement la majoritĂ© des cas, il reste les erreurs systĂ©matiques « de minorité » qui sont orientĂ©es en sens inverse. Lâexistence de ces derniĂšres prouve ainsi la diversitĂ© des mĂ©thodes quâil est possible au sujet dâadopter dans la comparaison perceptive, les facteurs qui caractĂ©risent celle-ci nâayant donc pas la mĂȘme rĂ©gularitĂ© que ceux dâune illusion statique (de lâillusion de DelbĆuf, p. ex.). Plus prĂ©cisĂ©ment, ce qui semble rĂ©gulier dans la comparaison perceptive Ă distance, câest lâexistence mĂȘme des erreurs systĂ©matiques, mais le contenu de celles-ci peut varier selon le choix du terme transportĂ©, la nature et les effets des transports (agrandissement ou parfois rapetissement). Il convient donc, pour trouver lâexplication gĂ©nĂ©rale de ces phĂ©nomĂšnes, de ne pas se lier Ă tel ou tel modĂšle particulier parmi les solutions I Ă Â V, mais de trouver les rapports communs Ă toutes les solutions possibles. Or, la chose est aisĂ©e si lâon en reste au plan qualitatif et logistique.
Appelons Tp B0 le transport de lâĂ©talon B0 et Tp A ; C celui des termes mesurĂ©s A ou C. Ăcrivons Tp B0 > Tp (A ; C) lorsque Tp B0 lâemporte en chemin parcouru (ou en vitesse, frĂ©quence, etc.) sur celui de A ou de C. Appelons E1 et E2 un mĂȘme Ă©lĂ©ment (p. ex. B0 ; A ou C) avant et aprĂšs le transport auquel il donne lieu et Ă©crivons E2 > E1 si le transport agrandit cet Ă©lĂ©ment et E2 < E1 sâil le rapetisse. Enfin, Ă©crivons Tp > Fg pour les grandes distances entre B0 et A ou C, dans lesquelles le transport portant sur lâĂ©lĂ©ment (Tp) est plus grand que les dimensions de la figure (Fg ou transport du regard) que lâon peut construire au moyen de B0 et de A ou C ; et Tp < Fg pour les petites distances.
Pour plus de prĂ©cision, formulons dâabord la dĂ©finition exacte de ces termes, avant de les utiliser dans les propositions qui suivront :
DĂ©finition I. Lorsque le regard se dĂ©place dâun objet sur un autre, nous dirons quâil y a transport (ou transport spatial) des dimensions (ou de la structure en gĂ©nĂ©ral) du premier, si elles sont appliquĂ©es sur le second objet de façon Ă pouvoir ĂȘtre mises en rapport perceptif avec celles qui caractĂ©risent ce dernier.
Nous dirons pour abrĂ©ger que le premier objet est « transporté » sur le second : Tp (B0) Ă (A ; C) ou, plus briĂšvement, Tp (B0) signifiera ainsi le transport des dimensions de lâĂ©talon B0 sur les variables A ou C et Tp (A ; C) Ă (B0) ou plus briĂšvement Tp (A ; C) signifiera le transport inverse.
DĂ©finition I bis. DĂ©signant par E1 les dimensions de lâĂ©lĂ©ment perçu avant son transport et par E2 les mĂȘmes dimensions au terme du transport, nous dirons quâil existe un rapport E2 > E1 si ces dimensions sont agrandies au cours du transport et E2 < E1 si elles sont rapetissĂ©es.
DĂ©finition I ter. Lorsque deux Ă©lĂ©ments, p. ex. B0 et A ou C, sont transportĂ©s alternativement lâun sur lâautre, nous dirons que le transport du premier lâemporte sur celui du deuxiĂšme, soit Tp (B0) > Tp (A ; C), si le premier est plus souvent transportĂ© que le second, ou, de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, si le transport du premier est plus efficace pour une raison quelconque (attention, etc.) que celui du deuxiĂšme.
N. B. On peut alors reprĂ©senter les transports inĂ©gaux par des trajets de longueurs diffĂ©rentes, comme sur les fig. 1, p. 211. Mais il va de soi que ces longueurs inĂ©gales expriment simplement les diffĂ©rences entre les moyennes des transports respectifs, sâils sont multiples, ou entre leurs efficacitĂ©s, chacun dĂ©crivant en fait la trajectoire complĂšte qui conduit de lâun des objets Ă lâautre.
DĂ©finition II (a). Lorsque deux objets sont trop Ă©loignĂ©s lâun de lâautre pour entrer dans une figure dâensemble perçue en fonction dâune seule centration du regard (voir Rech. I, DĂ©f. IV, p. 64), nous dirons que le transport de lâun sur lâautre est plus grand que la figure, soit Tp > Fig.
(b) Si, au contraire, les deux objets entre lesquels a lieu le transport peuvent entrer tous deux Ă titre dâĂ©lĂ©ments en une telle figure dâensemble, nous dirons que le transport est plus petit que la figure, soit Tp < Fig. Nous nous servirons de ce mĂȘme symbole, lorsque le transport nâa pas lieu effectivement, et que les deux objets sont rapportĂ©s lâun Ă lâautre en fonction dâune seule centration intermĂ©diaire du regard, laquelle engendre la figure dâensemble. En ce dernier cas, le symbole Tp dĂ©signe un transport simplement possible, mais qui, sâil avait lieu, resterait plus petit que la figure.
DĂ©finition III. Nous appellerons comparaison perceptive entre deux objets le produit de leurs transports rĂ©ciproques : Cp (B0 Ă A ; C) = Tp (B0 Ă A ; C) + Tp (A ; C Ă B0).
DĂ©finition III bis. Par extension, nous Ă©crirons Cp (B0) > Cp (A ; C), ou Cp (A ; C) > Cp (B0), pour dĂ©signer une comparaison dans laquelle on a simultanĂ©ment Tp (B0) > Tp (A ; C), ou lâinverse, et E2 > E1 (DĂ©f. I ter et I bis). Ce symbole reste valable si le sujet estime avoir achevĂ© sa comparaison au moyen dâun seul transport (unilatĂ©ral).
III ter. Par extension Ă©galement, nous Ă©crirons Cp (B0) et Cp (A ; C) pour dĂ©signer lâagrandissement, au cours de leurs transports, de B0 et de A ou de C. Par exemple [Cp (B0) + Cp (A ; C)] signifiera lâensemble des agrandissements de B0 et de A ou de C au cours des transports respectifs qui caractĂ©risent la comparaison de B0 avec A ou avec C.
Si nous soumettons maintenant les trois couples de relations dĂ©finies sous I, I bis et II Ă lâopĂ©ration de la « multiplication logique » nous obtenons 8 combinaisons selon que lâon attribue les valeurs < ou > Ă chacun des trois couples :
(Tp B0 â¶ Tp A ; C) Ă (E2 â¶Â E1) Ă (Tp â¶Â Fg)
Or, les combinaisons qui donnent une solution conforme aux rĂ©sultats « de majorité », soit (A < B0 = C) pour les grandes distances et (A = B0 < C) pour les petites se trouvent ĂȘtre alors les 4 combinaisons comportant 0 ou 2 signes < (dans lâordre assignĂ© aux termes de la prop. 9), tandis que les combinaisons conformes aux rĂ©sultats « de minorité » sont celles dans lesquelles on trouve 1 ou 3 signes <. En effet, on a :
(9) (Tp B0 > Tp A ; C) Ă (E2 > E1) Ă (Tp > Fg) = (A < B0 = C)
ce qui correspond aux solutions I 2 a ; I bis 2 a ; II 2 a et II bis 2 a. Si lâon inverse la premiĂšre et la troisiĂšme de ces relations on a :
(10) (Tp B0 < Tp A ; C) Ă (E2 > E1) Ă (Tp < Fg) = (A = B0 < C)
ce qui correspond aux solutions I 2 b ; I bis 3 b ; II 3 b et II bis 2 b. Si, dans la prop. (9), on inverse au contraire la premiÚre et la seconde relations, on a :
(11) (Tp B0 < Tp A ; C) Ă (E2 â€Â E1) Ă (Tp > Fg) = (A < B0 = C)
ce qui correspond aux solutions I 3 a ; I bis 3 a ; II 3 a et II bis 3 a. Enfin, si en (9) on inverse les deux derniÚres relations, on obtient :
(12) (Tp B0 > Tp A ; C) Ă (E2 < E1) Ă (Tp < Fg) = (A = B0 < C)
ce qui répond aux solutions I 3 b ; I bis 2 b ; II 2 b et II bis 3 b.
En bref, Ă©tant donnĂ©s les trois rapports (Tp B0 > A ; C) ; (E2 > E1) et (Tp > Fg) donnĂ©s dans lâĂ©quation initiale (9), il suffit de les inverser deux Ă deux pour obtenir une solution conforme aux erreurs « de majorité ». Voyons maintenant comment un nombre impair dâinversions (1 ou 3) conduit aux erreurs systĂ©matiques « de minorité ». Si, en effet, nous inversons en (9) la premiĂšre relation seulement, nous obtenons pour les grandes distances :
(13) (Tp B0 < Tp A ; C) Ă (E2 > E1) Ă (Tp > Fg) = (A = B0 < C)
Si nous inversons la troisiÚme relation seulement, nous obtenons pour les petites distances :
(14) (Tp Bo > Tp A ; C) Ă (E2 > E1) Ă (Tp < Fg) = (A < B0 = C)
Si, dâautre part, nous inversons en (9) la seconde relation seulement, nous avons alors pour les grandes distances :
(15) (Tp B0 > Tp A ; C) Ă (E2 < E1) Ă (Tp > Fg) = (A = B0 < C)
et si nous inversons en (8) les trois relations à la fois nous avons pour les petites distances :
(16) (Tp B0 < Tp A ; C) Ă (E2 < E1) Ă (Tp < Fg) = (A < B0 = C)
On constate donc que les inversions en nombre impair pratiquĂ©es sur lâĂ©q. (9) donnent bien les erreurs systĂ©matiques « de minorité », soit (A = B0 < C) pour les grandes distances et (A = B0 < C) pour les petites.
Cela Ă©tabli, il devient alors aisĂ© de rĂ©duire ces huit formules (9) Ă Â (16) Ă un seul couple pour les erreurs de majoritĂ© et Ă un seul couple Ă©galement pour les erreurs de minoritĂ© (chacune des formules dâun couple ne diffĂ©rant de lâautre que par la variable distance Tp â¶Â Fg). En effet, quelle diffĂ©rence y a-t-il entre les formules (9) et (11) ? Dans le premier cas (9) lâĂ©talon B0 est transportĂ© davantage que A et C et il sâagrandit en chemin, dâoĂč B0 = C et B0 > AC. Dans le second cas (11), lâĂ©talon B0 est transportĂ© moins loin que A et C, et dĂ©croĂźt au cours du transport, mais A et C qui sont donc transportĂ©s davantage, dĂ©croissent aussi en chemin : au total B0 diminue donc moins quâeux, et, Ă parler relativement, il gagne toujours au change. Si nous nous en tenons au rĂ©sultat des transformations, nous pouvons donc Ă©crire que la prop. (9) Ă©quivaut Ă la prop. (11) en tant quâelles aboutissent toutes deux Ă une surestimation de lâĂ©talon B0 par rapport aux termes mesurĂ©s A et C. DĂ©signons (DĂ©fin. III bis) par le symbole Cp (B0)  > Cp (A ; C) cette surestimation relative et par Cp (B0) < Cp (A ; C) la sous-estimation de B0. On a alors :
(17) [(Tp B0Â >Â Tp AÂ ;Â C)Â ĂÂ (E2Â >Â E1)]
=Â [(Tp B0Â <Â Tp AÂ ; C)Â ĂÂ (E2Â <Â E1)]Â =Â [Cp B0Â >Â Cp AÂ ; C]
et inversement
(17Â bis) [(Tp B0Â <Â Tp AÂ ; C)Â ĂÂ (E2Â >Â E1)]
=Â [(Tp B0Â >Â Tp AÂ ; C)Â ĂÂ (E2Â <Â E1)]Â =Â [Cp B0Â <Â Cp AÂ ; C]
le symbole Cp condensant ainsi les transformations (9) Ă (12). On peut donc condenser sous la forme suivante les rapports expliquant lâerreur systĂ©matique de majorité :
(18) (Cp B0 > Cp A ; C) Ă (Tp > Fg) = (A < B0 = C)
et
(18 bis) (Cp B0 < Cp A ; C) Ă (Tp < Fg) = (A = B0 < C)
et ceux qui rendent compte de lâerreur systĂ©matique de minorité :
(19) (Cp B0 < Cp A ; C) Ă (Tp > Fg) = (A = B0 < C)
et
(19 bis) (Cp B0 > Cp A ; C) Ă (Tp < Fg) = (A < B0 = C)
En effet la prop. (18) condense (9) et (11) en vertu de (17) et (18 bis) condense (10) et (12) en vertu de (17 bis). Dâautre part, la prop. (19) condense (13) et (15) en vertu de (17 bis) et la prop. (19 bis) condense (14) et (16) en vertu de (17).
En bref, si lâerreur systĂ©matique de majoritĂ© consiste Ă surestimer lâĂ©talon aux grandes distances et Ă le sous-estimer aux petites, et si lâerreur de minoritĂ© fait lâinverse, ce ne peut ĂȘtre quâen vertu dâun nombre limitĂ© de combinaisons entre la longueur relative des « transports » et les agrandissements ou rapetissements relatifs sâeffectuant pendant leurs parcours. En condensant ces combinaisons dans le symbole Cp, dĂ©fini par les Ă©quivalences (17) et (17 bis) et qui permet de schĂ©matiser le mĂ©canisme des comparaisons perceptives sans en prĂ©ciser le dĂ©tail (prop. 18 et 19), on constate alors que les erreurs systĂ©matiques inhĂ©rentes Ă ces comparaisons rĂ©sultent toujours de la prĂ©sence simultanĂ©e dâau moins deux asymĂ©tries : 1° une inĂ©galitĂ© des « transports » Ă©manant du mesurant et du mesuré ; 2° un agrandissement ou une diminution des Ă©lĂ©ments transportĂ©s. En effet, supposons dâabord que les transports soient Ă©gaux : que les Ă©lĂ©ments transportĂ©s sâagrandissent tous, rapetissent tous ou demeurent invariants, il nây aura alors aucune erreur dâestimation en > ou en <, en admettant naturellement que lâagrandissement ou le rapetissement E2 â¶Â E1 soit proportionnellement exactement le mĂȘme pour tous les termes. On aurait donc :
(20) (Tp B0 = Tp A ; C) Ă (E2 â¶Â E1) Ă (Tp â¶Â Fig) = (Cp B0 = Cp A ; C) = (A < B0 < C)
Mais si la transformation (E2 â¶Â E1) varie dâun terme Ă lâautre, on aura seulement :
(20 bis) (Tp B0 = Tp A ; C) Ă [(A2 â¶Â A1) Ă (B2 â¶Â B1) Ă âŠ] Ă (Tp â¶Â Fig) â (A < B0 < C)
oĂč le symbole (â) signifie « tend vers ».
Dâautre part, si câest lâinĂ©galitĂ© (E2 â¶Â E1) qui est supprimĂ©e et que les Ă©lĂ©ments demeurent invariants, peu importe la longueur des transports. Lâerreur sera alors toujours annulĂ©e :
(21) (Tp B0 â¶Â Tp A ; C) Ă (E2 = E1) X (Tp â¶Â Fig)
=Â (Cp B0Â =Â Cp AÂ ; C)Â =Â (AÂ <Â B0Â <Â C)
Or, la nĂ©cessitĂ© de ces deux asymĂ©tries nous ramĂšne Ă la question laissĂ©e en suspens Ă la fin du § 3 du rapport entre les deux sortes de transformations non compensĂ©es Pst et Prd donc entre les dĂ©placements systĂ©matiques du seuil et son extension. On pressent, en effet, dâemblĂ©e un lien entre ces deux sortes de dĂ©formations et les deux asymĂ©tries dont nous venons de noter la nĂ©cessitĂ©. Dâune part, il est clair que lâerreur systĂ©matique Pst (prop. 5 et 5 bis) dĂ©pendra surtout de lâinĂ©galitĂ© des transports (Tp B0 â¶Â Tp A ; C) puisquâelle rĂ©sulte de lâirrĂ©versibilitĂ© des rapports entre le mesurant et le mesurĂ© (prop. 2 et 6-7). Dâautre part, lâextension du seuil Prd (prop. 8 et 8 bis) est relative Ă la plus ou moins grande ressemblance perçue entre les termes, qui dĂ©pendra essentiellement de E2 â¶Â E1. En effet, si lâon a E2 = E1 alors Prd (extension du seuil) tend Ă sâannuler et par consĂ©quent Pst (dĂ©placement du seuil) Ă©galement :
(22) (E2 = E1) â (Prd = 0)
et
(22 bis) (E2 = E1) â (Pst = 0)
oĂč â est le symbole de lâimplication. Et si les transports sont Ă©gaux Pst sâannule dâautre part sauf Ă rĂ©apparaĂźtre pour cause dâinĂ©galitĂ© dans les agrandissements ou rapetissements (E2 â¶Â E1. Mais en ce dernier cas les transports redeviendront tĂŽt ou tard inĂ©gaux. On a donc :
(23) (Tp B0 = Tp A ; C) â (Pst = 0)
Par contre cette Ă©galitĂ© des transports ne conduit pas nĂ©cessairement Ă Prd = 0 puisque des inĂ©galitĂ©s de type (E2 â¶Â E1) peuvent entraĂźner une extension du seuil, mais sans dĂ©placements de ce dernier, câest-Ă -dire sans asymĂ©tries ou erreurs systĂ©matiques. Quel est donc le rapport entre lâextension du seuil Prd et ses dĂ©placements Pst ?
Les prop. (20) Ă Â (23) permettent dâabord de conclure que la prĂ©sence des deux asymĂ©tries (Tp B0 â¶Â Tp A ; C) et (E2 â¶Â E1) est nĂ©cessaire pour quâil y ait erreur systĂ©matique Pst mais quâune seule (E2 â¶Â E1) suffit pour lâextension du seuil Pst. Cela admis, il devient alors trĂšs simple de formuler les rapports de lâextension du seuil (Prd) et de ses dĂ©placements (Pst). Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lorsque trois grandeurs A, B et C sont donnĂ©es, telles que lâon ait objectivement A < B < C, le seuil dâĂ©galitĂ© de B peut ĂȘtre dĂ©fini par lâaccroissement de ressemblance (r) entre A et B et entre B et C, soit :
Se B = [r A (B) + r B (C)] = [(p A = p B) +  (p B = p C)
câest-Ă -dire « le seuil de B est dĂ©terminĂ© par un accroissement de ressemblance entre A et B et entre B et C tel que A soit perçu Ă©gal Ă Â B et B Ă©gal Ă Â C » (pour lâexplication de cette formule, voir plus loin les prop. 34 et 35).
Dans le cas particulier il peut donc y avoir extension du seuil de B en fonction de (E2 > E1) indĂ©pendamment des transports Tp. Si lâon ajoute lâeffet E2 > E1 Ă celui des inĂ©galitĂ©s de transport, en rĂ©unissant sous le symbole Cp (voir DĂ©f. III ter) ces deux effets, lorsquâils se superposent, on aura donc :
(24) [Cp B0 + Cp A ; C] = [(Cp A = p B) + (Cp B = p C)] = Prd
et
(24 bis) [Cp B0 â Cp A ; C] = Pst
la soustraction sâinversant naturellement si Cp B0Â <Â Cp AÂ ; C.
En bref, lâextension du seuil rĂ©sulte de la somme des accroissements des termes identifiĂ©s par la comparaison et lâerreur systĂ©matique rĂ©sulte de la diffĂ©rence de ces accroissements lorsquâils sont inĂ©gaux. On peut reprĂ©senter graphiquement la chose (voir fig. 2) : lâextension du seuil se traduit, en effet, par lâouverture de lâangle formĂ© par les agrandissements et rapetissements relatifs de B0 et lâerreur systĂ©matique par le dĂ©placement (inclinaison) de sa bissectrice. Pst est nul si la bissectrice est horizontale, donc si Cp (B0) = Cp (A ; C) ; il est positif si lâagrandissement de lâĂ©talon lâemporte sur celui des variables, donc si Cp (B0) > Cp (A ; C), et nĂ©gatif dans le cas inverse. Quant Ă Prd il totalise lâensemble des dĂ©formations qui aboutissent Ă Ă©galer B0 Ă une classe dĂ©finie de variables.
De ces prop. (24) et (24 bis) on peut alors tirer ce qui suit en ce qui concerne les rapports entre lâerreur systĂ©matique et lâextension du seuil :
1) Lâexistence dâune erreur systĂ©matique (Pst > 0) implique celle dâune extension du seuil :
(25) (Pst â„ 0) â (Prd > 0)
et inversement la non-extension du seuil aboutit Ă la suppression de lâerreur systĂ©matique :
(25 bis) (Prd = 0) â (Pst = 0)
2) Mais la suppression de lâerreur systĂ©matique nâentraĂźne pas sans plus celle de lâextension du seuil, puisque celle-ci peut rĂ©sulter des inĂ©galitĂ©s dâagrandissements, ou de rapetissements des Ă©lĂ©ments au cours de leurs transports sans quâil y ait asymĂ©trie dans les transports mĂȘmes. DâoĂč (si â la non-implication) :
(26) (Pst = 0) â (Prd = 0)
et inversement la prĂ©sence dâune extension du seuil nâimplique pas celle dâune erreur systĂ©matique :
(26 bis) (Prd > 0) â (Pst > 0)
Bref, lâerreur systĂ©matique ou dĂ©placement des seuils implique leur extension, sans que la rĂ©ciproque soit vraie. Mais, pour pouvoir expliquer ce rapport, encore faut-il dĂ©gager les rĂ©gulations qui interviennent en de tels processus et, pour ce faire, comparer ceux-ci Ă ceux de la centration et dĂ©centrations sans transports : câest Ă quoi nous allons nous appliquer maintenant.
§ 5. Essai dâexplication par les centrations et de vĂ©rification expĂ©rimentale par lâinversion des erreurs systĂ©matiques
La transformation non compensĂ©e Prd Ă©tant commune aux comparaisons perceptives et Ă lâinteraction des parties lors de la perception dâune figure totale (Recherches I, prop. 4-12), il doit exister quelque rapport entre les mĂ©canismes de transport qui interviennent dans la comparaison et ceux de centration et de dĂ©centration qui commandent la perception statique. Quels sont-ils ? Cherchons dâabord Ă les comprendre dans les grandes lignes puis nous essayerons de les formuler au § 6.
Notons dâabord que lâerreur systĂ©matique mise en Ă©vidence par les faits qui prĂ©cĂšdent peut ĂȘtre comparĂ©e aux « erreurs spatiales » et aux « erreurs temporelles » bien connues des anciens psycho-physiciens. De telles erreurs interviennent p. ex. dans les comparaisons de poids lorsque le sujet utilise ses deux mains simultanĂ©ment ou laisse sâĂ©couler un intervalle de temps pour faire la comparaison avec la mĂȘme main. Divers procĂ©dĂ©s ont Ă©tĂ© employĂ©s pour remĂ©dier Ă ce genre dâerreurs (dans le cas du poids les sujets croisent spontanĂ©ment les mains pour amĂ©liorer la comparaison) mais il ne nous semble pas que lâon ait cherchĂ© Ă Ă©tudier leur signification psychologique comme telle ni surtout Ă les distinguer de celle dont nous avons constatĂ© lâexistence. Les erreurs spatiales et temporelles sont apparues Ă la plupart des psychologues comme des obstacles Ă la solution des problĂšmes de mesure, beaucoup plus que comme des phĂ©nomĂšnes intĂ©ressants en eux-mĂȘmes : au lieu dâen tirer des lois spĂ©cifiquement psychologiques, on y a vu des sortes de parasites nuisant Ă la prĂ©cision des dĂ©terminations de sensibilitĂ©, comme sâil sâagissait des inexactitudes propres aux appareils de physique (distorsion, parallaxe, etc.). La terminologie physique employĂ©e pour les dĂ©signer est Ă elle seule significative. Or, dans les faits qui prĂ©cĂšdent, si lâ« erreur spatiale » intervient seule pour les distances de 0,25 m (Ă laquelle les termes sont vus simultanĂ©ment) et se double dâ« erreurs temporelles » pour 2-3 m, on peut supposer (et câest le sens de notre explication) que les erreurs systĂ©matiques, inverses selon ces deux sortes de distances et inverses pour les cas « de majorité » et « de minorité », sont bien plutĂŽt des erreurs psychologiques issues de la direction privilĂ©giĂ©e que prend le processus de lâĂ©valuation et de la comparaison.
Cherchons donc Ă Ă©laborer un schĂ©ma explicatif et Ă contrĂŽler cette interprĂ©tation par des essais de renversement de lâerreur.
I. Pour les grandes distances deux faits paraissent dominer les erreurs de majorité : lâĂ©talon est transportĂ© plus que le mesurĂ© et le transport agrandit lâĂ©lĂ©ment au lieu de le rapetisser. Notons une fois de plus combien ce second point est paradoxal. On nâaurait guĂšre supposĂ© que le transport allonge la hauteur perçue, faute de comprendre dâoĂč pourrait provenir cet agrandissement, tandis quâil eĂ»t semblĂ© tout naturel dâadmettre quâil se perde quelque chose au cours du transport, par exemple que la trace laissĂ©e sur lâappareil optique diminue, diffuse ou sâaffaiblisse. Nous avouons mĂȘme avoir Ă©tĂ© si persuadĂ©s a priori de cette seconde interprĂ©tation quâil nous a fallu la contradiction constante entre nos calculs et lâintrospection des sujets affirmant transporter lâĂ©talon plus que le mesurĂ©, pour nous dĂ©cider Ă tenter lâexpĂ©rience de report dĂ©crite au § 4 : or, elle Ă©tablit prĂ©cisĂ©ment la possibilitĂ© dâun agrandissement des termes transportĂ©s.
Tout sâĂ©claire, par contre, si lâon suppose que lâagrandissement au cours du transport provient des mĂȘmes raisons que le choix du terme donnant lieu au transport le plus long et si lâon interprĂšte ces raisons en termes de centration. Le fait fondamental devient alors la non-rĂ©ciprocitĂ© du mesurant et du mesuré : entraĂźnant une centration privilĂ©giĂ©e sur lâun des deux termes, cette inĂ©galitĂ© expliquerait ainsi et le choix de lâĂ©lĂ©ment transportĂ© et son agrandissement au cours du transport.
Soit, en effet, deux objets Ă comparer. Si la comparaison sâeffectue de façon rĂ©ciproque ou rĂ©versible, le premier sera jugĂ© plus petit que lâautre ou Ă©gal Ă lui aussi bien que le second plus grand que le premier ou Ă©gal Ă lui, sans que lâune de ces comparaisons diffĂšre en rien de lâautre. Câest le cas de la comparaison opĂ©ratoire et ce sera aussi sans doute celui de la comparaison perceptive si ces deux termes sont donnĂ©s isolĂ©ment, sans que cette comparaison dĂ©pende des prĂ©cĂ©dentes ou influe sur les suivantes. Par contre, si les comparaisons se succĂšdent, non pas selon lâordre dâune sĂ©riation de mesurants donnĂ©s simultanĂ©ment (ce qui aboutirait Ă un systĂšme de compensations) mais de façon telle que lâun des objets demeure toujours le mĂȘme et que le sujet sâen aperçoive, alors ce terme constant acquiert par le fait mĂȘme une fonction spĂ©ciale, celle dâĂ©talon ou de mesurant tandis que les termes variables prennent le rĂŽle de mesurĂ©s. Ces rĂŽles peuvent ĂȘtre explicites si la consigne sâoriente dans ce sens ou implicites si le sujet les rĂ©partit de lui-mĂȘme.
Or, il est facile de comprendre en quoi cette rĂ©partition des rĂŽles entraĂźne lâerreur systĂ©matique dans le cas des grandes distances. 1° Dans la mesure oĂč les Ă©lĂ©ments Ă comparer sont Ă©loignĂ©s les uns des autres et ne peuvent donc ĂȘtre vus simultanĂ©ment il sâagit dâabord de les « transporter » par le regard lâun vers lâautre. Or, lâĂ©talon Ă©tant fixe et par consĂ©quent mieux connu du sujet que les mesurĂ©s variables, câest lui qui donnera naturellement lieu au transport le plus frĂ©quent. DâoĂč, dans la « majorité » des cas, la moyenne Tp B0 > Tp A ; C. 2° Dans la mesure oĂč il donne lieu aux transports les plus frĂ©quents, lâĂ©talon occupe une position privilĂ©giĂ©e et sera donc aussi davantage centrĂ© que le mesuré : lorsque la distance empĂȘche de les voir simultanĂ©ment, le regard se reportera, en effet, sans cesse au mesurant, par le fait mĂȘme de la nĂ©cessitĂ© de le transporter, et cherchera ainsi Ă le « fixer » dans le double sens de la fixation visuelle et dâun effort de stabilisation en vue du transport. 3° Mais alors comment expliquer quâĂ©tant Ă la fois davantage fixĂ© et davantage « transporté », lâĂ©talon sâagrandisse au cours du transport ? Câest ici que le processus psychologique de la « centration » dont nous avons dĂ©jĂ Ă©tudiĂ© antĂ©rieurement les effets (Recherches I, § 6) est susceptible dâĂ©clairer les choses. En centrant le regard sur un Ă©lĂ©ment, on le surestime, en dĂ©valuant les Ă©lĂ©ments pĂ©riphĂ©riques, comme si la zone centrale donnait lieu Ă une dilatation de lâespace perceptif et sa pĂ©riphĂ©rie Ă une contraction progressive. Si ces effets diffĂ©rentiels sont peu sensibles Ă la perception habituelle câest, dâautre part, que les dilatations et contractions propres Ă chaque centration se corrigent les unes les autres grĂące Ă la dĂ©centration. Or, dans le cas de la comparaison Ă distance entre un Ă©talon B0 et des mesurĂ©s A < B0 ; C > B0 ; etc., la vision de B0 et celle de A ou C nâĂ©tant pas simultanĂ©es, la centration sur B0 ne saurait ĂȘtre corrigĂ©e par celles sur A ou C : elle provoque donc une tendance Ă la surestimation qui ne trouve son frein quâau moment mĂȘme de la fixation initiale dans la perception du champ environnant servant de rĂ©fĂ©rence. DĂšs lors, au cours mĂȘme du transport, tout se passe comme si cette tendance Ă la surĂ©valuation jouait de plus en plus librement au fur et Ă mesure que le regard sâĂ©loigne de sa fixation de dĂ©part et perd ainsi contact avec son seul systĂšme de rĂ©fĂ©rence possible : bref, en tant que transfert de sa centration initiale, le transport de B0 conduit Ă un agrandissement qui ne saurait ĂȘtre corrigĂ© que par la fixation terminale sur A ou C. Mais prĂ©cisĂ©ment, plus lâĂ©lĂ©ment terminal est Ă©loignĂ©, et moins il dĂ©centrera ainsi lâĂ©lĂ©ment initial : la surestimation de dĂ©part subsistera, dĂšs lors, en fonction mĂȘme de la distance. Si les centrations alternatives sur B0 et sur A ou C Ă©taient constamment de valeur Ă©gale la distance ne jouerait pas de rĂŽle puisque la dĂ©centration, mĂȘme de plus en plus faible avec lâĂ©loignement, serait toujours rĂ©ciproque. Mais dans la mesure oĂč la centration sur B0 lâemporte sur celles de A ou de C, la dĂ©centration de B0 est Ă la fois infĂ©rieure Ă celles de A ou de C et dâautant moins efficace que la distance augmente.
On comprend ainsi la double nature de lâ« erreur de lâĂ©talon » : elle est en premier lieu directement fonction de la centration privilĂ©giĂ©e sur le mesurant B0 ; mais, Ă©tant inversement proportionnelle Ă la dĂ©centration due Ă Â A ou C, elle est donc aussi, en second lieu, directement proportionnelle Ă la distance (ce quâatteste lâaugmentation rĂ©guliĂšre des moyennes arithmĂ©tiques avec lâĂ©loignement ou Ă©cart transversal). On comprend surtout la vraie raison de lâagrandissement des Ă©lĂ©ments au cours du transport (E2 > E1). En rĂ©alitĂ© il nây a pas agrandissement pendant le transport lui-mĂȘme, mais au dĂ©part seulement, comme cet agrandissement est limitĂ© par la dĂ©centration due aux Ă©lĂ©ments terminaux, il sera dâautant plus faible que le transport est court et dâautant plus fort que le transport sâallonge, puisque alors la dĂ©centration diminue. Agrandissement apparent au cours du transport et longueur relative du transport sont donc un seul et mĂȘme phĂ©nomĂšne rĂ©sultant de la centration privilĂ©giĂ©e sur lâĂ©lĂ©ment que le sujet choisit pour le transporter de prĂ©fĂ©rence. Dans les « erreurs de majorité », cet Ă©lĂ©ment est donc lâĂ©talon lui-mĂȘme.
Cette interprĂ©tation nous paraĂźt corroborĂ©e par deux sortes de faits : a) lors dâun report des hauteurs aux mĂȘmes distances de 0,25 Ă 3 m, le report par le regard agrandit les grandeurs en fonction des distances, tandis quâun report simplement interne (le sujet se dĂ©plaçant lui-mĂȘme et se fiant Ă son souvenir) les rapetisse au contraire (voir § 8) ; b) lâerreur systĂ©matique peut ĂȘtre renversĂ©e, comme nous allons le voir, si lâon inverse les rĂŽles du mesurant et du mesurĂ©.
II. Mais examinons auparavant les erreurs systĂ©matiques aux petites distances (0,25 Ă 1 m chez lâadulte et 0,03 Ă 0,25 m chez lâenfant) qui sont habituellement lâinverse des prĂ©cĂ©dentes. La caractĂ©ristique essentielle de cette seconde situation, par rapport Ă la premiĂšre, est que le mesurant et le mesurĂ© sont cette fois perçus simultanĂ©ment, ce qui permet au sujet de construire une figure pour rapporter lâun Ă lâautre. Or, cette situation modifie essentiellement les conditions de la centration.
LâĂ©talon Ă©tant mieux connu, comme dans les grandes distances, mais Ă©tant cette fois constamment perçu en mĂȘme temps que la mesure variable, il nâest plus nĂ©cessaire quâil soit davantage centrĂ© que ce dernier : au contraire, câest le terme nouveau qui attirera le regard parce que moins connu, le mesurant fixe Ă©tant sans cesse Ă disposition dans le mĂȘme champ et restant visible Ă la pĂ©riphĂ©rie de toutes les zones centrales dĂ©terminĂ©es par la fixation sur A ou C, etc. DĂšs lors le mesurĂ© Ă©tant centrĂ© plus que lâĂ©talon, câest celui-ci qui sera sous-estimĂ© par rapport Ă celui-lĂ , dâoĂč le sens nĂ©gatif de lâerreur systĂ©matique aux petites distances. Bref, le mĂȘme fait que lâĂ©talon soit mieux connu et que le mesurĂ© variable le soit moins joue en sens inverse selon que tous deux ne sont pas visibles simultanĂ©ment ou quâils le sont : sâils ne le sont pas (grandes distances) câest le terme connu qui sera le plus aisĂ©ment « transportable » et sera donc davantage fixĂ© ou centré ; mais sâils le sont (petites distances), câest le terme peu connu quâil sâagit de mieux regarder pour le comparer Ă lâĂ©talon fixe, dâoĂč la centration sur le mesurĂ© et la dĂ©valuation du mesurant. MĂȘme dans le cas oĂč le sujet construit une figure statique, au moyen dâune seule centration et sans transport effectif (voir DĂ©fin. II b), on peut admettre que cette centration nâest pas exactement ajustĂ©e au point mĂ©dian entre lâĂ©talon et la variable, mais accorde une lĂ©gĂšre prĂ©fĂ©rence Ă celle-ci en tant que moins connue (le point de fixation Ă©tant alors inconsciemment un peu dĂ©placĂ© dans sa direction).
III. Or, si les raisons de lâerreur systĂ©matique tiennent ainsi au choix du mesurant et du mesurĂ© et aux centrations diffĂ©rentielles qui en dĂ©coulent, et non pas Ă des agrandissements ou rapetissements dâĂ©lĂ©ments physiologiques plus stables (traces laissĂ©es par lâobjet sur lâappareil optique), il devient aisĂ© de comprendre que le sens des erreurs systĂ©matiques ait une simple portĂ©e statistique : Ă cĂŽtĂ© des erreurs de « majorité » qui obĂ©issent au schĂ©ma prĂ©cĂ©dent, il reste toujours possible quâĂ distance le sujet centre le mesurĂ© plus que le mesurant et que de prĂšs il fasse lâinverse. Ces erreurs systĂ©matiques de « minorité » ne constituent ainsi que des fluctuations autour des centrations les plus probables, et nâapparaissent en rien comme dues au renversement total dâun mĂ©canisme rigide (comme p. ex. dans le cas des gauchers par opposition aux droitiers). On trouve effectivement toutes les combinaisons entre les diverses possibilitĂ©s et câest bien ce qui rend plausible lâexplication du phĂ©nomĂšne par le choix le plus frĂ©quent dâune centration privilĂ©giĂ©e, et non pas par lâintervention dâun processus unique et non statistique.
IV. Mais surtout, si vraiment ce sont les rĂŽles de mesurant et de mesurĂ©, attribuĂ©s par le sujet aux Ă©lĂ©ments en jeu, qui expliquent les surestimations ou sous-estimations diffĂ©rentielles donnĂ©es dans lâexpĂ©rience, il doit ĂȘtre possible de renverser lâerreur systĂ©matique pour ainsi dire Ă volontĂ©, et de transformer un rĂ©sultat de minoritĂ© en un rĂ©sultat de majoritĂ©, ou lâinverse, simplement en conduisant le sujet Ă centrer autrement les Ă©lĂ©ments perçus. Or, câest prĂ©cisĂ©ment ce que lâon parvient Ă rĂ©aliser en employant sans plus les techniques suivantes II et III :
Nous appellerons « Technique I » celle qui a Ă©tĂ© suivie jusquâici : LâĂ©talon B0 demeure constamment sur la table et du mĂȘme cĂŽtĂ©, tandis que de lâautre cĂŽtĂ© les Ă©lĂ©ments plus petits que lui (A) ou plus grands (C) sont enlevĂ©s et reportĂ©s Ă distances variables, ou remplacĂ©s par Aâ ; Aâ ; Câ ; Cââ; etc. Sans quâil y ait de consigne explicite Ă ce propos (on se borne Ă demander si la variable est Ă©gale, plus grande ou plus petite que lâĂ©talon), le sujet prend alors lâhabitude de se rĂ©fĂ©rer Ă lâĂ©talon et de porter son jugement sur le mesurĂ©. Lâexpression employĂ©e ordinairement est en effet : « (A) est plus petit (que B0) » ou « (C) est plus grand (que B0) », etc. Cette tendance a donc Ă©tĂ© encouragĂ©e par les questions posĂ©es, mais celles-ci nâexcluent pas la libertĂ©, que conserve le sujet, de faire porter son jugement sur lâĂ©talon sâil le dĂ©sire. Bref, rĂ©fĂ©rence constante au mesurant et jugement portant presque toujours sur le mesurĂ©, tels sont les deux caractĂšres de cette premiĂšre technique.
Technique II a. La disposition matĂ©rielle de lâĂ©talon B0 et des mesurĂ©s A ; C ; etc. demeure exactement la mĂȘme, le premier conservant son emplacement fixe et les seconds Ă©tant changĂ©s comme en I. Par contre, on oblige indirectement le sujet Ă prendre les mesurĂ©s variables comme Ă©talons et cela tout simplement (et sans autre commentaire) en le priant de faire porter son jugement sur B0 ! En effet, puisque dans la technique I le choix du mesurant se marque au jugement portĂ© sur le mesuré : « X est plus grand (ou plus petit) que B0 », nous nous sommes demandĂ© sâil suffirait, pour renverser les rĂŽles, dâobliger le sujet Ă formuler son jugement de la maniĂšre suivante : « B0 est plus petit ou plus grand que X, ou Ă©gal Ă lui ». En ce cas, le terme constant B perd une partie de sa constance, puisquâil devient tour Ă tour « plus grand », « plus petit » ou « égal » par rapport aux termes variables A et C. En retour, les Ă©lĂ©ments A ; C ; etc., acquiĂšrent alors la fonction de « mesurants » 16 : A0 ou C0 ; mais, restant variables tout en jouant ce rĂŽle de mesurants, leur nouveau caractĂšre dâĂ©talons ne prĂ©dominera pas entiĂšrement de ce fait.
Cet antagonisme entre la disposition matĂ©rielle des Ă©lĂ©ments et la fonction qui leur est dĂ©volue par la forme obligĂ©e du jugement de comparaison rend cette technique antinaturelle et dâailleurs dâautant plus instructive. Elle est difficile Ă exiger pleinement mĂȘme chez certains adultes, et il y a tendance, chez presque tout le monde, Ă retourner Ă la technique I, soit que le sujet recommence sans sâen douter Ă donner son jugement sur la variable et non plus sur B, soit quâil se serve toujours de B comme Ă©talon mais que, obtempĂ©rant Ă la consigne, il exprime son jugement sur B en renversant lâordre suivi et cela grĂące Ă une simple opĂ©ration intellectuelle quâil dissimule Ă lâexpĂ©rimentateur. Quant aux enfants, bon nombre ne parviennent pas â chose intĂ©ressante â à se soumettre dâemblĂ©e Ă la consigne, mĂȘme si lâon a pris soin de commencer par cette technique II et il a fallu dans certains cas renoncer Ă son emploi chez les petits. Avec de lâexercice la plupart y parviennent cependant.
Technique II b. Chez certains adultes, il est possible en outre dâobliger Ă une attitude spĂ©ciale de « transport ». Si dans leurs comparaisons, ils ont tendance à « transporter » lâĂ©talon B0, nous leur demandons ensuite de faire porter le transport sur les mesurĂ©s A ; Aâ, etc., comme sâils Ă©taient eux-mĂȘmes des Ă©talons. Mais ici encore on constate une rĂ©pugnance nette de la part des sujets.
La technique II Ă©tant donc souvent dâun emploi alĂ©atoire, mĂȘme lorsque le sujet croit sây conformer, nous lâavons complĂ©tĂ©e par la
Technique III. Nous plaçons sur la table les deux objets Ă comparer, B0 et A ou C, mais, lors de chaque nouvelle comparaison, nous les enlevons tous deux pour les remplacer par deux nouveaux Ă©lĂ©ments. Ceux-ci contiennent Ă nouveau B, mais sans que le sujet sâen doute, et en le disposant tantĂŽt Ă gauche tantĂŽt Ă droite. De cette maniĂšre le sujet recommence chaque comparaison Ă frais nouveaux, sans lâintĂ©grer dans une suite dĂ©terminĂ©e par la position fixe de B0. Il nây a donc plus ni « mesuré » variable ni « mesurant » constant, et lâĂ©talon nâĂ©tant pas reconnu Ă cause de sa position irrĂ©guliĂšre Ă gauche ou Ă droite, et se trouvant comparĂ© Ă des termes qui occupent sans cesse la place quâil vient de quitter, on peut espĂ©rer que les comparaisons ne seront plus dirigĂ©es et que les erreurs seront ainsi distribuĂ©es au hasard.
Il va sans dire que pour comparer les rĂ©sultats de cette technique avec la premiĂšre, il faut dĂ©buter par elle et ne reprendre quâensuite la technique I pour constater les diffĂ©rences.
Or, les faits obtenus au moyen de ces nouvelles techniques II et III appliquées aux distances caractéristiques de 0,25 et de 3 m, se sont révélés hautement significatifs :
1° Dans la grande majoritĂ© des cas, il suffit de lâemploi de la technique II pour inverser le sens de lâerreur systĂ©matique ou pour la rĂ©duire notablement. En effet, obligĂ© par la consigne de faire porter le jugement sur B (lâĂ©talon de la technique I) sous la forme B > A ; B < C ou B = Bâ, le sujet doit alors prendre A ; Bâ ou C comme Ă©lĂ©ment de rĂ©fĂ©rence, donc comme Ă©talon. Il sâensuit alors un renversement de lâerreur par un jeu des mĂȘmes mĂ©canismes mais en sens inverse.
Câest ainsi que sur 21 cas dâerreurs de majoritĂ© observĂ©s, chez lâadulte et chez lâenfant, au moyen de la technique I Ă 3 m de distance entre les termes Ă comparer (erreur positive), 7 ont donnĂ© une erreur nĂ©gative avec la technique II, 7 ont donnĂ© une erreur nulle et 7 une erreur restant positive. Sur les 7 derniers cas, un seul a prĂ©sentĂ© une erreur un peu plus forte avec la technique II quâavec la technique I (+ 1 au lieu de + 0,25) les 6 autres ayant fourni une diminution de lâerreur. Quant Ă lâerreur de minoritĂ© il y a Ă©galement diminution de lâerreur.
Ă 0,25 m, sur 7 cas dâerreur de majoritĂ© (erreur nĂ©gative) observĂ©s chez lâadulte et lâenfant avec la technique I, 4 ont donnĂ© lâinversion, avec la technique II (erreur positive), 2 une annulation de lâerreur et 1 a conservĂ© lâerreur nĂ©gative. Sur 6 cas dâerreur nulle avec la technique I, 3 ont fourni lâerreur positive avec la technique II et 3 ont conservĂ© lâerreur nulle. Sur 4 cas dâerreur de minoritĂ© (positive Ă 0,25), 3 ont annulĂ© lâerreur avec la technique II et 1 lâa conservĂ©e.
Au total, on constate donc quâil suffit dâinverser la forme verbale habituelle du jugement pour renverser en tout (exceptionnellement) ou en partie lâerreur systĂ©matique. Les moyennes obtenues sur tous les cas prĂ©cĂ©dents ont Ă©tĂ© les suivantes :
Le renversement partiel est donc net. Quant au renversement total prĂ©cisons encore quâil nâa Ă©tĂ© obtenu que chez lâadulte (sur 10) Ă 0,25 et Ă 3 m et chez 2 enfants (sur 14) Ă 3 m.
2° La technique III, dâautre part, a fourni en moyenne une erreur systĂ©matique de â 0,30 Ă 0,25 m et de â 0,25 Ă 3 m, chez les enfants, et de â 0,07 Ă 0,25 m et â 0,25 Ă 3 m chez lâadulte. ThĂ©oriquement lâerreur devrait tendre vers 0 mais il est probable que les sujets adoptent automatiquement un certain systĂšme de comparaisons, malgrĂ© les prĂ©cautions prises pour varier la place de lâĂ©talon et mĂȘme lâordre temporel dans lequel le mesurant et le mesurĂ© sont posĂ©s lors de chaque nouvelle mesure. Ce nâest donc que chez lâadulte pour 0,25 m que lâerreur systĂ©matique tende Ă sâannuler et quâen moyenne elle soit plus faible avec cette technique quâavec les deux autres.
3° Un rĂ©sultat intĂ©ressant est Ă©galement fourni Ă lâexamen de la moyenne arithmĂ©tique (et non plus algĂ©brique) des erreurs systĂ©matiques. La grandeur de cette erreur, indĂ©pendamment donc de son sens, diminue notablement, en effet, de la techn. I Ă la techn. II et de Celle-ci Ă la techn. III.
| [Catégorie] | [Distance] | Techn. I | Techn. II | Techn. III |
|---|---|---|---|---|
| Enfants | 0,25Â m | 1,67 | 0,82 | 0,75 |
| 3Â m | 2,97 | 1,77 | 0,62 | |
| Adultes | 0,25Â m | 1,25 | 0,80 | 0,75 |
| 3Â m | 2,92 | 1,50 | 0,62 |
La raison de cette diminution est claire : lâerreur systĂ©matique est plus petite en II quâen I parce que cette seconde technique affaiblit la position privilĂ©giĂ©e de lâĂ©talon sans la renverser entiĂšrement et celle de la techn. III est encore plus faible puisquâil nây a plus alors ni Ă©talon ni mesurĂ©s constants.
4° Enfin, Ă part une exception chez lâenfant pour 0,25 m, on assiste Ă une diminution corrĂ©lative de lâextension des seuils, ce qui atteste la solidaritĂ© partielle des quantitĂ©s non compensĂ©es Prd et Pst :
| [Catégorie] | [Distance] | Techn. I | Techn. II | Techn. III |
|---|---|---|---|---|
| Enfants | 0,25Â m | 2,20 | 1,25 | 2,50 |
| 3Â m | 8,07 | 6,82 | 3,25 | |
| Adultes | 0,25Â m | 1,12 | 1,17 | 0,82 |
| 3Â m | 3,50 | 3,50 | 2,50 |
Au total cette expĂ©rience de contrĂŽle confirme donc bien la nature fonctionnelle des erreurs systĂ©matiques et parle ainsi en faveur dâune explication fondĂ©e sur les centrations diffĂ©rentielles qui rĂ©sultent du choix du mesurant.
§ 6. Transport et centration : analyse des régulations propres à la comparaison perceptive
Si nous appliquons en vertu de lâexplication prĂ©cĂ©dente les propositions relatives Ă la centration et Ă la dĂ©centration admises antĂ©rieurement (Recherches I, DĂ©fin. IV et VI et Postulats I Ă Â V), on pourrait considĂ©rer que, en fixant B0 on sous-estime A et C qui sont dans la pĂ©riphĂ©rie de la zone centrale F (B0), tandis quâen fixant A ou C on sous-estime B0 qui est dans la pĂ©riphĂ©rie de F (A) ou de F (C). Dâautre part, puisquâil y a erreurs systĂ©matiques et que celles-ci varient avec les distances, on est conduit Ă supposer que, dans le cas des erreurs de majoritĂ©, la centration F (B0) lâemporte, pour les grandes distances, sur les centrations F (A) ou F (C) et lâinverse pour les petites distances, cette opposition Ă©tant elle-mĂȘme renversĂ©e dans le cas des erreurs de minoritĂ©. En effet, si F (B0) prime F (A ; C), A et C seront tous deux sous-estimĂ©s et B0 surestimĂ©, dâoĂč B0 = C et B0 > A, soit A < B0 = C ; inversement quand F (A ; C) prime F (B0), B0 est sous-estimĂ© et A et C surĂ©valuĂ©s, dâoĂč A = B0 et C > B0, soit A = B0 < C. Mais comment expliquer le primat dâune centration sur lâautre ? Lorsque B0, A et C sont proches, et quâil sâagit dâestimer leurs grandeurs respectives, les dĂ©formations dues Ă leurs centrations successives se compensent en moyenne, ce qui permet dâĂ©viter toute illusion apprĂ©ciable pour de si petites diffĂ©rences de hauteur. Pourquoi nâen est-il pas de mĂȘme Ă distance ?
Câest que, si les mĂ©canismes du transport et de la centration sont parents, ils nâen demeurent pas moins distincts. Une centration est un Ă©tat liĂ© Ă une fixation statique. Une dĂ©centration est une coordination de centrations, caractĂ©risant elle aussi un Ă©tat, mais un Ă©tat liĂ© Ă un ensemble dâĂ©lĂ©ments par opposition aux centrations particuliĂšres. Un transport est au contraire un dĂ©placement, procĂ©dant dâune centration Ă une autre, mais sans se fixer sur aucune des deux, exclusivement, et la comparaison perceptive constitue une coordination des transports 17 : la comparaison perceptive est donc au transport ce quâest la dĂ©centration par rapport Ă la centration, mais, tandis que ces derniĂšres caractĂ©risent un Ă©quilibre moins mobile, les premiers supposent le mouvement. Plus prĂ©cisĂ©ment, la diffĂ©rence est quâen fixant B0 et A ou C, les processus de centration consisteront Ă les situer en une figure totale dont le point de compensation maximum F0 sera situĂ© entre eux (la dĂ©centration supposant entre autres la perception de ces rĂ©gions intermĂ©diaires), tandis que dans la comparaison perceptive, il y a saut direct de B0 Ă Â A ou C et rĂ©ciproquement, la zone intercalaire ne prĂ©sentant (sauf naturellement en profondeur) quâune valeur toute nĂ©gative de distance Ă parcourir et, pour ainsi dire, Ă supprimer. On peut donc concevoir les transports comme des rapprochements de centrations et la comparaison perceptive, qui est un double ou multiple transport, comme la dĂ©centration relative nĂ©e de ces rapprochements alternatifs et rĂ©ciproques.
On comprend alors que les centrations en F (B0) ou en F (A ; C), rapprochĂ©es par la comparaison perceptive ou par les transports simples, puissent aboutir soit Ă un primat de F (B0) sur F (A ; C) ou lâinverse, soit Ă une sorte de moyenne de leurs Ă©chelles. DâoĂč, selon les cas, les asymĂ©tries ou irrĂ©versibilitĂ©s conduisant Ă Â Prd et Pst et les rĂ©gulations qui les rĂ©duisent. Câest pourquoi nous pouvons espĂ©rer avoir trouvĂ©, dans cette connexion entre le transport et la centration, lâexplication des principaux mĂ©canismes observĂ©s jusquâici. Essayons donc de traduire par hypothĂšse le transport en termes de centrations et la comparaison en termes de dĂ©centrations.
Le schĂ©ma dâune telle traduction est fort simple : 1° On se rappelle que le point de dĂ©part des erreurs systĂ©matiques est le rapport irrĂ©versible Ă©tabli par le sujet entre le mesurant ou Ă©talon et le mesurĂ©, lâun de ces deux termes Ă©tant privilĂ©giĂ© par rapport Ă lâautre. Il suffit alors dâadmettre que lâĂ©lĂ©ment privilĂ©giĂ© est davantage centrĂ© que lâautre, et que cette centration privilĂ©giĂ©e est transfĂ©rĂ©e plus que lâautre, pour que lâon comprenne la surestimation du premier terme. Lâattitude adoptĂ©e dans la comparaison perceptive dĂ©termine donc le choix des centrations et celui-ci entraĂźne lâimportance respective des transports et les altĂ©rations de la grandeur attribuĂ©e aux Ă©lĂ©ments transportĂ©s, dâoĂč (Pst > 0) si lâun des transports lâemporte sur lâautre (Tp1 > Tp2), et (Pst = 0) sâils se compensent par rĂ©gulation (Tp1 = Tp2). 2° Dâautre part, lors dâun seul et mĂȘme transport, le rapprochement des centrations implique un second phĂ©nomĂšne, qui explique la possibilitĂ© de cette rĂ©gulation et rend compte des variations de Prd. Lorsque lâĂ©lĂ©ment transportĂ© (p. ex. B0) est ainsi rapprochĂ© par le regard de A ou de C, avec agrandissement en cours de route, il sera soumis lors de son arrivĂ©e Ă lâaction de la centration sur cet Ă©lĂ©ment A ou C, laquelle suivra immĂ©diatement le transport. Avant que cette centration sur A ou C ne dĂ©clenche un transport en sens inverse, elle interfĂ©rera, en effet, avec la centration transportĂ©e de B0 : il y aura ainsi, selon la prĂ©dominance de lâune sur lâautre ou leur Ă©quilibre, fusion des termes comparĂ©s, avec extension du seuil (Prd > 0), ou, au contraire, dĂ©centration avec abaissement du seuil (Prd = 0). 3° On comprend alors le rapport entre Prd et Pst câest-Ă -dire entre lâextension du seuil et les dĂ©placements de celui-ci (erreur systĂ©matique). Lâextension du seuil, qui exprime une assimilation entre le mesurant et le mesurĂ© (Prd), et une assimilation variant avec la distance, rĂ©sulte donc dâune interfĂ©rence entre la centration transportĂ©e et la centration dâarrivĂ©e (centration sur le terme vers lequel a lieu le transport). Lâerreur systĂ©matique exprime, au contraire, le fait que cette assimilation est polarisĂ©e par une surestimation ou une sous-estimation rĂ©guliĂšre du mesurant (Pst) et rĂ©sulte ainsi de lâinĂ©galitĂ© des centrations de dĂ©part, source de lâinĂ©galitĂ© des transports et des agrandissements des termes transportĂ©s. Il va alors de soi que lâextension du seuil avec la distance constitue une condition nĂ©cessaire mais non pas suffisante de lâerreur systĂ©matique, câest-Ă -dire que Pst implique Prd mais non pas lâinverse. En effet, lâinĂ©galitĂ© (E2 â¶Â E1), qui intervient en Prd est Ă©galement nĂ©cessaire pour Pst > 0 tandis que lâinĂ©galitĂ© des transports (Tp B0 â¶Â Tp A ; C) ne lâest pas pour Prd > 0, et, comme chaque centration dâarrivĂ©e peut ĂȘtre en mĂȘme temps centration de dĂ©part, mais ne lâest pas nĂ©cessairement, Prd et Pst peuvent varier corrĂ©lativement, mais sans que cela soit obligĂ©.
Cherchons maintenant à formuler ces différents rapports. La proposition fondamentale consistera donc à interpréter le transport comme un rapprochement de centrations :
(27) Tp (B0) Ă (A ; C) â A ; C (F B0)
qui se lit : « le transport de B0 sur A ou C tend Ă produire le mĂȘme effet que la perception de A ou de C en une zone centrale dont le point de fixation F serait constituĂ© par B0 ». Et :
(27 bis) Tp (A ; C) Ă (B0) â B0 (F A ; C)
DâoĂč :
(27 ter) Cp (B0) Ă (A ; C) â Dt (B0) Ă (A ; C)
câest-Ă -dire que la comparaison (ou double transport cf. DĂ©f. III) de B0 et de A ; C tend Ă la dĂ©centration de leurs centrations rapprochĂ©es.
DâoĂč les consĂ©quences suivantes :
1° Lâerreur systĂ©matique, qui sâexprime par la quantitĂ© non compensĂ©e Pst > 0, peut alors ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme le rĂ©sultat des inĂ©galitĂ©s de centration sur le mesurant et le mesurĂ©. Si nous dĂ©signons par le symbole (Ct B0 > C tA ; C) le fait que B0 est davantage centrĂ© que A ou C, on a donc (oĂč â signifie lâimplication) :
(28) (Tp B0 â¶Â Tp A ; C) â (Ct B0 â¶Â Ct A ; C)
dâoĂč, inversement, pour le cas de la dĂ©centration entre Ct B0 et Ct A ; C (pour la notion de dĂ©centration, voir Recherches I, § 10):
(28 bis) (Tp B0 = Tp A ; C) â (Dt B0 + Dt A ; C)
et, en vertu de (23)Â :
(28 ter) (Dt B0 = Dt A ; C) â (Pst = 0)
câest-Ă -dire que la dĂ©centration des fixations sur le mesurant et le mesurĂ© entraĂźnerait une rĂ©gulation des transports qui elle-mĂȘme annulerait lâerreur systĂ©matique.
2° Quant Ă lâextension du seuil avec la distance, elle rĂ©sulte des mĂȘmes centrations. Si lâon a, en effet, Ct B0 â¶Â Ct (A ; C) et si lâinĂ©galitĂ© des transports procĂšde dĂ©jĂ de cette inĂ©galitĂ© des centrations, il devient clair quâĂ des centrations inĂ©gales correspondront aussi des agrandissements ou rapetissements relatifs des termes transportĂ©s : selon que lâĂ©lĂ©ment transportĂ© aura Ă©tĂ© plus ou moins fixĂ© au dĂ©part, selon donc sa valeur relative initiale, il va de soi que cette surestimation ou sous-Ă©valuation ne fera que se conserver au cours des transports si ceux-ci sont bien, comme lâexprime la prop. (27) des transferts de centration. DâoĂč lâinĂ©galitĂ© E2 â¶Â E1. Si nous dĂ©signons une centration transfĂ©rĂ©e par le symbole Ct Tp, nous avons donc :
(29) (E2Â â¶Â E1)Â =Â (Ct Tp EÂ â¶Â Dt E)
dâoĂč
(29Â bis) [(B0)2Â â¶Â (B0)1]Â =Â [Ct Tp B0Â â¶Â Dt B0]
En effet, si la centration sur B0 est rapprochĂ©e de celle qui a lieu sur A ou C, ou lâinverse, les deux centrations ainsi fusionnĂ©es, en tout ou en partie, vont provoquer les phĂ©nomĂšnes habituels dâassimilation ou au contraire de dĂ©centration avec rĂ©gulation qui caractĂ©risent les centrations proches sur une mĂȘme figure, selon que celles-ci se confondent, interfĂšrent ou au contraire se neutralisent les unes les autres (voir Recherches I, § 9-12).
Pour expliquer ces fusions ou interfĂ©rences de centrations qui provoqueront ainsi la dĂ©formation Prd ou au contraire les dĂ©centrations qui lâannuleront, il suffit de mettre la centration transportĂ©e p. ex. Ct Tp B0, soit Ct (B0)2 par opposition Ă Ct (B0)1, en rapport avec la centration sur le terme immobile auquel lâĂ©lĂ©ment transportĂ© est comparĂ© Ă son arrivĂ©e (Ă lâextrĂ©mitĂ© du transport), soit Ct A ; C. Il faut donc, en ce qui concerne le transport, distinguer les « centrations de dĂ©part »: p. ex. Ct B0 â¶Â Ct A ; C et les « centrations dâarrivĂ©e » : p. ex. Ct Tp B0 et Ct A ; C quand B0 a Ă©tĂ© transportĂ© sur A et C ; ou Ct Tp A ; C et Ct B0 si A ou C sont transportĂ©s sur B0. Câest le rapport entre ces centrations de dĂ©part et dâarrivĂ©e qui explique les variations de (E2 â¶Â E1) dâun terme Ă lâautre. Si le regard passe alternativement de B0 Ă A ; C et lâinverse, chaque centration dâarrivĂ©e est en mĂȘme temps une centration de dĂ©part (sauf la premiĂšre et la derniĂšre de la suite), dâoĂč lâinutilitĂ©, de distinguer en gĂ©nĂ©ral ces deux sortes de centrations et, surtout, dâoĂč la corrĂ©lation habituelle du seuil dâĂ©galitĂ© avec lâerreur systĂ©matique. Mais il peut se faire que B0, surestimĂ© par la centration de dĂ©part et agrandi au cours du transport, soit nĂ©anmoins confondu Ă lâarrivĂ©e avec un terme plus petit A ou distinguĂ© dâun terme plus grand C si, Ă cette arrivĂ©e, A ou C sont centrĂ©s avec une intensitĂ© Ă©gale Ă celle de Ct Tp B0. DâoĂč lâindĂ©pendance relative du seuil dâĂ©galitĂ©. En effet, durant tout son transport, si la distance est faible, ou durant la derniĂšre partie du transport, si celui-ci est long, le terme transportĂ© (qui est surestimĂ© au dĂ©part), est soumis Ă une dĂ©centration de la part du terme dâarrivĂ©e. Si lâagrandissement du terme transportĂ© lâemporte sur cette dĂ©centration, on a alors Ct Tp E > Dt E, dâoĂč E2 > E1. Sinon lâinverse, ce qui dĂ©montre donc les prop. (29) et (29 bis).
Quant Ă lâextension du seuil Prd qui en rĂ©sulte, on peut alors exprimer les choses de la maniĂšre trĂšs simple que voici : si les centrations dâarrivĂ©e sont dâintensitĂ© Ă©gale il y aura dĂ©centration absolue mais si, au contraire, lâune des deux prime lâautre, il y aura interfĂ©rence de ces centrations et dĂ©centrations simplement relative. Soit 18 :
30) [Ct Tp B0 â¶Â Ct A ; C] = [P (Ct Tp B0 Ă Ct A ; C) > 0]
et
(30 bis) [Ct Tp B0 = Ct A ; C] = [P (Ct Tp B0 Ă Ct A ; C) = 0]
Dans le premier cas on aura alors :
(31) [P (Ct Tp B0 Ă Ct A ; C) > 0] = [Prd > 0]
ou
[P (Ct Tp A ; C Ă Ct B0) > 0] = [Prd > 0]
câest-Ă -dire que si le rapprochement des centrations aboutit Ă une fusion totale ou partielle (interfĂ©rence) de celles-ci il sâensuit une transformation non compensĂ©e Prd qui dĂ©forme les grandeurs. DâoĂč le cas particulier dans lequel la transformation non compensĂ©e (= la dĂ©formation) Prd est Ă©gale Ă ou plus grande que la diffĂ©rence entre les termes comparĂ©s, ce qui explique lâĂ©galisation illusoire de ceux-ci, câest-Ă -dire lâextension du seuil :
(32) [(C â B0) ou (B0 â A) < Prd] = [p B0 = p A ; C]
oĂč (p B0) signifie B0 tel quâil est perçu.
Dans le second cas, câest-Ă -dire celui oĂč il y a dĂ©centration et rĂ©gulation (prop. 30 bis), nous aurons au contraire :
(33) [P (Ct Tp B0Â ĂÂ Ct AÂ ; C)Â =Â 0
ou
P (Ct Tp A ; C Ă Ct B0) = 0] = [Prd = 0]
parce quâalors
(30Â bis)Â : (Ct Tp B0Â =Â Ct AÂ ; C)
ou
(Ct Tp A ; C = Ct B0)
3° On comprend alors le pourquoi des prop. (25) Ă Â (26 bis) selon lesquelles lâerreur systĂ©matique implique lâextension du seuil sans que la rĂ©ciproque soit vraie.
Supposons dâabord que le regard se pose alternativement sur lâĂ©talon et les variables en un jeu de navette rĂ©gulier et ininterrompu jusquâĂ lâestimation donnĂ©e par le sujet. Toute centration dâarrivĂ©e est donc en mĂȘme temps centration de dĂ©part et vice versa, et lâimportance respective des centrations sur (B0) ou (A ; C) rend compte Ă la fois de la valeur des transports (Tp B0 â¶Â Tp A ; C) et de celle des agrandissements (E2 â¶Â E1). On peut alors admettre que lâagrandissement des termes est proportionnel Ă la valeur de leurs transports. En ce cas, Prd et Pst sont exactement corrĂ©latifs et la suppression de lâun entraĂźne celle de lâautre.
Si, au contraire, le regard, aprĂšs avoir transportĂ© lâun des termes comparĂ©s, se pose sur lâautre et le centre jusquâĂ oubli du premier, pour transporter ensuite le second dans lâautre sens, il faudra distinguer, Ă cĂŽtĂ© du rapport des centrations transportĂ©es, celui de chacune dâentre elles avec la centration dâarrivĂ©e correspondante. DâoĂč lâindĂ©pendance partielle des agrandissements relatifs (A2 â¶Â A1) + (B2 â¶Â B1) + ⊠etc., les uns par rapport aux autres et par rapport Ă la valeur des transports. Il en rĂ©sulte alors la possibilitĂ© dâune extension du seuil relativement indĂ©pendante de Pst selon les prop. (24) Ă Â (26 bis). Ce second cas est naturellement le plus gĂ©nĂ©ral et le premier nâen constitue quâun cas particulier.
On peut alors formuler de la maniĂšre suivante ces relations entre les centrations et les transformations non compensĂ©es Prd et Pst qui expriment lâextension du seuil et ses dĂ©placements.
Rappelons dâabord (prop. 24) la condition nĂ©cessaire, et indĂ©pendante des distances, pour que, si lâon a objectivement A < B < C, le seuil dâĂ©galitĂ© de B englobe A et C : câest que la comparaison de A avec B et de B avec C agrandisse suffisamment A pour quâil Ă©gale B et suffisamment B pour quâil Ă©gale C. Or, la chose est bien claire du point de vue du mĂ©canisme des centrations, si toute centration a pour effet de surĂ©valuer (relativement) lâĂ©lĂ©ment fixĂ© et de dĂ©valuer par le fait mĂȘme (et Ă nouveau relativement) lâĂ©lĂ©ment non fixĂ©. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la centration sur A agrandira ce terme et dĂ©valuera B et la centration sur B lâagrandira Ă son tour et dĂ©valuera A et C, etc. Lorsque A sera suffisamment semblable Ă Â B, la centration sur A le fera donc voir Ă©gal ou mĂȘme supĂ©rieur Ă Â B, et celle sur B Ă©gal ou supĂ©rieur Ă C, etc. Câest cette Ă©galitĂ© (A = B et B = C), ou ce renversement de lâinĂ©galitĂ© rĂ©elle (B > A ou C > B) qui explique le seuil, par opposition Ă lâinĂ©galitĂ© donnĂ©e par la centration sur lâautre terme (B < A ou C < B) : il est toujours plus facile, en effet, de percevoir une Ă©galitĂ© quâune inĂ©galitĂ© et lorsque lâĂ©galitĂ© rĂ©sulte de la centration sur lâun des deux termes comparĂ©s, elle primera lâinĂ©galitĂ© rĂ©sultant de la centration sur lâautre. De façon gĂ©nĂ©rale, et indĂ©pendamment des distances ou des transports, on peut donc dire que la condition nĂ©cessaire Ă la dĂ©termination des limites dâun seuil dâĂ©galitĂ© est que le plus petit des deux termes dâune comparaison perceptive soit vu, lors de sa propre centration, Ă©gal au plus grand, ou supĂ©rieur Ă lui, soit :
(34) Se B0 = [A (F A) â„ B0 (F A)] + [B0 (F B0) â„ C (F B0)]
câest-Ă -dire que « le seuil de B0 sâĂ©tendra de A Ă C si A apparaĂźt comme (â„ B0) lors de la fixation sur A et si B0 apparaĂźt comme (â„ C) lors de la fixation sur B » 19.
Cela dit, lorsque le seuil dâĂ©galitĂ© sâaccroĂźt en fonction des distances (transports), il devient Ă©vident que Prd et Pst rĂ©sultent des rapports suivants, parce que les centrations en jeu ne demeurent alors plus statiques mais sont elles-mĂȘmes « transportĂ©es » :
(35) [P (Ct Tp B0)Â +Â P (Ct AÂ ; C)]Â +Â (P (Ct Tp AÂ ; C)Â +Â PÂ (Ct B0)]Â =Â [Cp B0Â +Â Cp AÂ ; C]Â =Â Prd
et
(35 bis) [P (Ct Tp B0) + P (Ct A ; C)] â [P (Ct Tp A ; C) + P (Ct B0)] = [Cp B0 â Cp A ; C] = Pst
On retrouve ainsi les prop. (24) à  (26 bis).
4° Enfin la dĂ©termination des conditions formelles de rĂ©gulations (28) et (28 bis) ainsi que (33) et (33 bis) nous permet, Ă titre de conclusion, de prĂ©voir quelles seront les conditions effectives de telles compensations, qui auraient pour effet de diminuer ou dâannuler les dĂ©formations Pst et Prd et de faire tendre ainsi la comparaison perceptive dans la direction de la comparaison opĂ©ratoire.
Il y aura, en effet, rĂ©gulation dĂšs que les centrations sur B et A ou C ou les centrations transfĂ©rĂ©es des mĂȘmes termes lors de leurs transports tendront Ă se dĂ©centrer les unes par rapport aux autres. Quelles peuvent donc ĂȘtre les conditions effectives de cette dĂ©centration ?
Or, lâexpĂ©rience de contrĂŽle dĂ©crite au § 5 nous a appris (1) comment il suffit dâinverser les fonctions de mesurant et de mesurĂ© attribuĂ©es par le sujet aux deux termes Ă comparer pour inverser du mĂȘme coup le sens de lâerreur systĂ©matique, et (2) comment une succession de comparaisons non centrĂ©es sur des Ă©lĂ©ments Ă position fixe tend Ă diminuer lâextension du seuil elle-mĂȘme. Mais dans le cas (1) on renverse lâerreur systĂ©matique sans lâannuler : pour quâelle diminue constamment et donne ainsi lieu Ă une rĂ©gulation proprement dite, il suffira donc de rĂ©aliser un dispositif tel que chaque terme puisse servir Ă la fois de mesurĂ© et de mesurant comme en (2) mais en intĂ©grant les rapports en une suite cohĂ©rente qui permette au sujet de corriger ses estimations les unes par les autres.
On constate alors immĂ©diatement que cette double condition est rĂ©alisĂ©e de façon prĂ©cise lorsque les Ă©lĂ©ments Ă comparer sont ordonnĂ©s en une sĂ©riation qualitative, selon le mode opĂ©ratoire 0 < A < B < C < D⊠etc. analysĂ© au § 3. En effet, le propre de ce groupement que constitue une sĂ©riation est que chacun des termes intercalaires (sauf donc le terme initial qui dans une suite de diffĂ©rences logiques sera 0 et le terme final indĂ©fini) est toujours Ă la fois plus grand que les prĂ©cĂ©dents et plus petit que les suivants 20. DĂšs lors, si les Ă©lĂ©ments Ă Ă©valuer sont disposĂ©s selon un tel ordre sĂ©rial, il est clair que les dĂ©formations perceptives, inhĂ©rentes Ă chaque comparaison envisagĂ©e isolĂ©ment, vont se compenser les unes les autres dans la mesure oĂč lâidentitĂ© dâun Ă©lĂ©ment est constituĂ©e par sa position dans la sĂ©rie. Autrement dit, si lâon ne peut pas former une sĂ©riation logique au moyen de comparaisons perceptives sâeffectuant librement entre n élĂ©ments (et câest lĂ le sens du § 3), inversement les comparaisons perceptives nĂ©cessaires Ă la sĂ©riation de ces mĂȘmes n élĂ©ments donneront lieu Ă des compensations ou rĂ©gulations qui les rapprocheront de la comparaison opĂ©ratoire. Dans la mesure oĂč il perçoit la sĂ©riation quâil construit sous la forme dâune Ă©chelle de hauteurs graduelles, le sujet, au lieu de faire les comparaisons au hasard ou de les mettre toutes en rĂ©fĂ©rence avec un Ă©talon unique, sera, en effet, contraint par la forme dâensemble elle-mĂȘme quâil rĂ©alise de considĂ©rer chaque terme tantĂŽt comme Ă©talon tantĂŽt comme mesurĂ© selon quâil est comparĂ© au prĂ©cĂ©dent ou au suivant. On aura donc, contrairement Ă la proposition (2) la tendance Ă lâĂ©quilibre :
(36) (A0 < B) â (B0 > A) ; (B0 < C) â (C0 > B) ; ⊠etc.
dâoĂč lâapplication de la prop. (23), câest-Ă -dire lâĂ©galisation des transports (Tp B = Tp A ; C) les termes B et A ou C Ă©tant alternativement mesurants et mesurĂ©s. Puis, en vertu de (28 bis), lâannulation de Pst.
Dâautre part, dans la mesure oĂč les termes de la sĂ©rie joueront ainsi simultanĂ©ment les deux rĂŽles dâĂ©talon et de comparĂ©, il nây aura plus alors de centration privilĂ©giĂ©e, dâoĂč lâabsence dâagrandissements diffĂ©rentiels au cours des transports, soit E2 â E1 et la diminution de Prd (prop. 30-33).
On comprend ainsi en quoi une rangĂ©e dâĂ©lĂ©ments sĂ©riĂ©s selon leurs diffĂ©rences graduelles constitue pour la perception une « bonne forme » : câest que les dĂ©formations perceptives liĂ©es aux mises en rapport des termes entre eux sây compensent au lieu de se cumuler. DĂšs lors, sans constituer un systĂšme dâopĂ©rations proprement dites, la perception dâune sĂ©rie tend dans la direction dâun tel groupement, lequel sera dâautant plus approchĂ© que les rapports perceptifs deviendront plus mobiles. Alors lâinversion (36) acquerra la signification dâune opĂ©ration rĂ©versible. Câest un mouvement Ă©volutif de ce genre dont nous allons au § 9 constater effectivement lâexistence dans la transformation de ces perceptions avec lâĂąge.
§ 7. Vérification expérimentale du rÎle de la sériation
Lâanalyse des rĂ©gulations qui tendent à « modĂ©rer » simultanĂ©ment lâerreur systĂ©matique Pst et lâextension du seuil Prd vient de nous conduire Ă attribuer un rĂŽle important Ă la sĂ©riation des Ă©lĂ©ments Ă comparer. En effet, si lâerreur systĂ©matique provient dâune non-rĂ©ciprocitĂ© entre le mesurant et le mesurĂ©, et si lâextension du seuil dĂ©pend de son cĂŽtĂ© des centrations privilĂ©giĂ©es engendrĂ©es par cette non-rĂ©ciprocitĂ©, il suffira, semble-t-il, de construire une sĂ©rie A < B < C < D < ⊠pour que chaque Ă©lĂ©ment joue Ă la fois le rĂŽle de mesurant et de mesurĂ© et que des compensations se produisent par ce fait mĂȘme.
Nous avons donc cherchĂ© Ă vĂ©rifier la chose expĂ©rimentalement et il vaut la peine de consacrer une brĂšve discussion Ă cette vĂ©rification, car elle a donnĂ© lieu Ă des constatations diffĂ©rentes les unes des autres et dont ces oppositions mĂȘmes sont fort instructives. En effet, selon que lâon prĂ©sente au sujet des sĂ©ries toutes faites ou quâil collabore lui-mĂȘme Ă leur construction le rĂ©sultat obtenu diffĂšre notablement.
1° Nous avons commencĂ© par prĂ©senter aux sujets (adultes et enfants) des sĂ©ries toutes faites composĂ©es les unes de 4 élĂ©ments sĂ©parĂ©s par 1 m dâintervalle et les autres de 7 élĂ©ments sĂ©parĂ©s par 50 cm. On commence chaque fois par dĂ©terminer le seuil du sujet par la mĂ©thode I pour la distance considĂ©rĂ©e (1 m ou 0,50 m), puis on prĂ©sente la sĂ©rie (sans naturellement annoncer quâil y a sĂ©rie), et lâon demande de prĂ©ciser les rapports entre les termes. Le sujet dâabord assis vis-Ă -vis du milieu de la rangĂ©e peut ensuite se lever et parcourir les 3 m de la sĂ©rie en demeurant Ă distance constante de la table.
Or, les rĂ©sultats obtenus de la sorte se sont trouvĂ©s rĂ©guliĂšrement les suivants, chez lâadulte comme chez lâenfant : le sujet perçoit la sĂ©riation lorsque les diffĂ©rences entre les Ă©lĂ©ments dĂ©passent son seuil, mais il ne la perçoit pas lorsque cette diffĂ©rence demeure en dessous du seuil et le fait que les Ă©lĂ©ments sont sĂ©riĂ©s ne contribue pas Ă diminuer la valeur du seuil.
Le fait que la sĂ©rie est perçue comme telle au-dessus du seuil ne pose pas de problĂšme, puisquâil suffit alors de lire les rapports dans lâordre oĂč ils sont dĂ©couverts pour constater la sĂ©riation. Par contre, que lâexistence dâune sĂ©rie toute faite, câest-Ă -dire dâune « bonne forme » (diffĂ©rences progressives), ne contribue pas Ă diminuer le seuil semble au premier abord plus Ă©tonnant. La chose sâexplique pourtant avec facilitĂ© dĂšs que lâon constate certaines rĂ©actions du sujet : celui-ci Ă©galise, en effet, certains termes et construit ainsi des figures diverses (p. ex. A < B = C < D ou A = B < C = D, etc.) qui sont Ă©galement des bonnes formes et qui lâemportent sur la sĂ©riation dâensemble Ă cause du peu de proximitĂ© des Ă©lĂ©ments.
Mais un tel rĂ©sultat nĂ©gatif est naturellement relatif Ă la distance choisie entre les Ă©lĂ©ments et un problĂšme se pose, que nous nâavons pas cherchĂ© Ă rĂ©soudre en lui-mĂȘme, qui est de savoir quelles sont les distances optimum pour quâil y ait perception dâune sĂ©rie Ă©tant donnĂ©e telle diffĂ©rence objective entre les Ă©lĂ©ments. Il est clair p. ex. quâĂ 25 cm ou Ă 3 cm de distance la sĂ©rie est bien plus facile Ă percevoir. Mais alors le seuil est si bas quâil devient trĂšs difficile de dĂ©terminer si la perception de la sĂ©rie lâabaisse encore ou si elle en dĂ©pend. Câest pourquoi nous nâavons pas poussĂ© lâexpĂ©rience au moyen de cette premiĂšre technique.
Notons enfin que dans le cas de la sĂ©rie toute faite les centrations privilĂ©giĂ©es demeurent frĂ©quentes. Il suffit, par exemple, que le sujet prenne lâun des termes intermĂ©diaires comme Ă©lĂ©ment de rĂ©fĂ©rence et lui compare Ă la fois les Ă©lĂ©ments supĂ©rieurs et infĂ©rieurs pour crĂ©er des erreurs systĂ©matiques, rien ne forçant le regard Ă se dĂ©placer de façon homogĂšne selon tous les rapports possibles.
2° Permettons maintenant au sujet de collaborer Ă la construction mĂȘme de la sĂ©rie. Il ne sâagit naturellement pas quâil manipule lui-mĂȘme les Ă©lĂ©ments, sans quoi il apprendra Ă les connaĂźtre de prĂšs ou Ă des distances variables entre eux (ou entre chacun dâentre eux et ses propres yeux), et cela au cours dâune mĂȘme expĂ©rience. Posons donc comme prĂ©cĂ©demment une sĂ©rie toute faite sur la table, mais autorisons le sujet Ă demander les permutations dâĂ©lĂ©ments quâil dĂ©sire, en lui donnant pour consigne dâaboutir Ă une sĂ©riation du plus petit au plus grand. Nous avons utilisĂ© lâordre suivant :
AÂ CÂ BÂ DÂ FÂ EÂ G
ou AÂ CÂ BÂ EÂ DÂ FÂ G
en disposant les Ă©lĂ©ments soit de droite Ă gauche soit lâinverse. Les termes extrĂȘmes A et G sont, dâautre part, indiquĂ©s au sujet comme constituant le plus petit et le plus grand de la sĂ©rie. En outre, le seuil est mesurĂ© avant et aprĂšs la sĂ©riation, au cas oĂč celle-ci lâaurait abaissé 21.
On constate alors ce qui suit. Lors de la perception initiale, la sĂ©rie nâest naturellement pas mieux perçue que prĂ©cĂ©demment et ne contribue donc pas Ă abaisser le seuil si la diffĂ©rence entre les Ă©lĂ©ments se trouve en dessous de celui-ci. Par contre, lorsque le sujet commence Ă demander des permutations et regarde le rĂ©sultat de celles-ci, les divers rapports successivement perçus tendent Ă se compenser et Ă affiner la comparaison, donc Ă abaisser simultanĂ©ment les seuils et lâerreur systĂ©matique.
Voici, par exemple, un sujet adulte (de 2,5 mm de seuil Ă 50 cm) qui, pour une sĂ©rie de 7 élĂ©ments, diffĂ©rant les uns des autres de 1,25 mm, perçoit dâabord A < B > C < D = E < F < G. Il demande la permutation de B et de C, dâoĂč lâordre AC BD E⊠Les diffĂ©rences B > D ; et A < C lui sont alors claires, en tant que supĂ©rieures au seuil, mais C < D lui devient aussi apparent, sans doute parce que D est agrandi par rapport Ă Â B plus que par rapport Ă Â C. Puis il revient Ă lâordre A B C D⊠et voit bien B < C et C < D mais ne se dĂ©cide pas entre D > E ; D < E ou D = E. Il demande lâordre A B C E D et alors E agrandi par rapport Ă Â C devient Ă©galement E > D. Lorsque lâordre primitif A B C D E est rĂ©tabli, il perçoit alors correctement A < B < C < D < E. Le seuil de la sĂ©riation sâest donc abaissĂ© en dessous du seuil de la techn. I.
Un autre adulte prĂ©sente Ă©galement un seuil de 2,5 mm Ă 50 cm et rĂ©ussit de mĂȘme la sĂ©riation Ă Â 1,25. Admettant dâabord B > C < D il demande lâinversion C B D, mais B rapetissĂ© par rapport Ă Â D paraĂźt aussi plus petit que C dâoĂč B < C < D. Le seuil pris selon la technique III se trouve aprĂšs cette sĂ©riation de 2,5 mm comme au dĂ©but.
Mais, chose intĂ©ressante, ces cas dâaffinement du seuil au moyen de la sĂ©riation par rapport aux seuils donnĂ©s dans la techn. I, et surtout par rapport Ă ceux de la techn. III, semblent constituer une minoritĂ© chez lâadulte, comme si, dans la majoritĂ© des cas, le seuil adulte avait atteint un minimum difficile Ă abaisser. Par contre, chez lâenfant, la proportion semble renversĂ©e et mĂȘme dĂ©passĂ©e en sens inverse : la majoritĂ© des cas prĂ©sente un affinement du seuil en fonction de la sĂ©riation, et câest la minoritĂ© qui reste stable.
Plus précisément, on trouve chez les enfants de 6 à 7 ans, sur lesquels nous avons fait ces expériences de contrÎle, les 4 possibilités suivantes :
(a) Quelques sujets ne parviennent pas Ă effectuer la sĂ©riation, faute de mĂ©canisme opĂ©ratoire achevĂ© (groupement). Au lieu dâune sĂ©rie totale A < B < C < âŠÂ G ils ne parviennent, mĂȘme de prĂšs, quâĂ juxtaposer de petites sĂ©ries de 3-4 élĂ©ments 22. Il va de soi que lâon ne saurait trouver, en de tels cas, dâaffinement du seuil dâĂ©galitĂ©, la sĂ©riation demeurant au contraire subordonnĂ©e aux conditions initiales dâordre perceptif et le seuil de sĂ©riation demeurant supĂ©rieur Ă celui que fournit la technique I.
(b) Dans quelques cas Ă©galement, la sĂ©riation demeure, comme chez la majoritĂ© des adultes, au niveau du seuil dâĂ©galitĂ© mais sans parvenir Ă lâaffiner. P. ex. le seuil Ă©tant de 5,0 mm Ă 50 cm, la sĂ©riation sera possible pour des diffĂ©rences de 5,0 mais impossible pour 2,5 mm. La possibilitĂ© de la sĂ©riation demeure donc subordonnĂ©e au seuil initial. On observe souvent, en de tels cas, une tendance Ă surestimer lâobjet central.
(c) Dans la majoritĂ© des cas, par contre, la sĂ©riation abaisse nettement le seuil relatif Ă la technique I mais sans dĂ©passer le seuil des comparaisons par paires (techn. III). Cette rĂ©action est dâun intĂ©rĂȘt Ă©vident. Dâune part, la sĂ©riation ayant pour effet de corriger lâerreur systĂ©matique inhĂ©rente Ă la techn. I affine en mĂȘme temps les comparaisons et diminue par consĂ©quent la valeur du seuil dâĂ©galitĂ©. Par contre, la comparaison par paires Ă©liminant elle aussi lâerreur systĂ©matique, aboutit au mĂȘme rĂ©sultat. Il faut remarquer seulement que la mesure du seuil III Ă©tant prise aprĂšs la sĂ©riation pour ne pas influencer celle-ci par lâexercice acquis, bĂ©nĂ©ficie elle-mĂȘme de cette possibilitĂ©. Il est vrai que dans un cas, le seuil III sâest trouvĂ© infĂ©rieur Ă celui de la sĂ©riation (un sujet de 7 ans : seuil I : 7,5 mm Ă 1,00 m ; seuil de sĂ©riation = 5,0 et seuil III : 0,25) ce qui tend bien Ă montrer que la comparaison par couples irrĂ©guliers peut abaisser le seuil autant que la sĂ©riation.
(d) Enfin, dans quelques cas, le seuil de sĂ©riation est infĂ©rieur au seuil III mesurĂ© en fin dâexpĂ©rience, mais Ă un moindre degrĂ© quâau seuil I mesurĂ© au dĂ©but.
De tels faits nous paraissent comporter deux sortes dâenseignements. En premier lieu, que la sĂ©riation contribue Ă affiner le seuil dâĂ©galitĂ© dans le mĂȘme sens que la technique III dĂ©montre Ă nouveau la solidaritĂ© relative des dĂ©formations Pst et Prd. Il est clair, en effet, que la sĂ©riation tend Ă supprimer lâerreur systĂ©matique puisque, lors des permutations dâĂ©lĂ©ments, chacun peut fonctionner Ă tour de rĂŽle comme mesurant et comme mesuré : câest mĂȘme pour cette raison que la mesure de lâerreur Pst devient impossible avec cette mĂ©thode. Or, câest prĂ©cisĂ©ment cette mĂȘme suppression relative des fonctions de mesurant et de mesurĂ© qui caractĂ©rise la technique III et explique, comme nous lâavons vu, la diminution du seuil observĂ©e Ă son sujet. Il est donc naturel que les rĂ©sultats de la sĂ©riation convergent avec ceux de la technique III. Mais il va de soi que, si lâon observe ainsi un parallĂ©lisme de ces deux processus par opposition Ă ceux qui interviennent dans la technique I, lâanalogie sâarrĂȘte lĂ . En rĂ©alitĂ©, les comparaisons perceptives inhĂ©rentes Ă la technique III sont impossibles à « grouper » en un ensemble cohĂ©rent, puisque câest justement Ă leur caractĂšre essentiellement discontinu, pour le sujet, que celui-ci doit dâĂ©chapper aux erreurs systĂ©matiques. Lorsque lâon cherche Ă rassembler tous les rapports en fonction dâun seul Ă©talon (techn. I) alors les erreurs systĂ©matiques apparaissent, qui dilatent par ailleurs le seuil. Enfin, la sĂ©riation, en « groupant » les Ă©lĂ©ments de maniĂšre que chacun joue Ă la fois les rĂŽles de mesurant et de mesurĂ© permet Ă nouveau la diminution simultanĂ©e des erreurs systĂ©matiques et des seuils, mais en conservant le bĂ©nĂ©fice de la coordination gĂ©nĂ©rale des rapports, qui Ă©chappe Ă la technique III et quâamorce seulement la technique I.
Pourquoi donc, si telle est la hiĂ©rarchie entre les techniques III, I et la sĂ©riation, lâadulte est-il moins sensible aux avantages de cette derniĂšre ? Cette diffĂ©rence entre les rĂ©actions adultes et enfantines est dâun certain intĂ©rĂȘt. Que la construction progressive dâune sĂ©rie influence davantage les petits, ce pourrait ĂȘtre soit parce que ceux-ci savent mieux sĂ©rier que lâadulte â hypothĂšse contraire aux faits â soit alors que, faute prĂ©cisĂ©ment de manier la sĂ©riation avec le mĂȘme automatisme que lâadulte, ils commencent par Ă©tablir entre les Ă©lĂ©ments Ă comparer (p. ex. dans la techn. I) des rapports de mesurant Ă mesurĂ© plus irrĂ©versibles que ceux qui sont perçus par lâadulte : en ce cas, la sĂ©riation produirait chez eux une modification plus notable. Au contraire, lâadulte ayant lâhabitude de sĂ©rier Ă cause du mĂ©canisme opĂ©ratoire, dont il a depuis longtemps la pleine possession, percevrait dĂ©jĂ les rapports Ă©lĂ©mentaires sous une forme plus sĂ©riable, si lâon peut sâexprimer ainsi, autrement dit compenserait dâemblĂ©e davantage les influences du mesurant et du mesurĂ© par une rĂ©ciprocitĂ© fonctionnelle : de tels rapports, plus rĂ©versibles en leur point de dĂ©part, seraient alors moins influencĂ©s par la sĂ©riation elle-mĂȘme, puisquâils lâimpliqueraient dĂšs le principe. Nous retrouverons la question, lors de lâexamen des transformations de la comparaison perceptive en fonction de lâĂąge.
§ 8. La comparaison « de mémoire »
Il convient auparavant de discuter encore briĂšvement une interprĂ©tation plus simple qui sâest sans doute prĂ©sentĂ©e Ă lâesprit du lecteur : lors des comparaisons perceptives entre Ă©lĂ©ments assez Ă©loignĂ©s pour ne pouvoir ĂȘtre perçus simultanĂ©ment, le « transport » mental de lâobjet nâest-il pas essentiellement affaire de mĂ©moire, et le rĂŽle Ă©ventuel de celle-ci nâest-il pas essentiel, tant dans lâexplication des diffĂ©rences obtenues selon lâĂąge (enfants et adultes) que dans celle des rĂ©gulations ? Nous allons voir que cela est bien peu probable, ou du moins que les faits recueillis Ă cet Ă©gard fournissent, comme câest souvent le cas, une rĂ©ponse bien diffĂ©rente de celle que lâon attendait.
Nous avons, Ă cet Ă©gard, tentĂ© lâexpĂ©rience suivante. Sur 16 enfants et 12 adultes, nous avons prĂ©sentĂ© le matĂ©riel utilisĂ© prĂ©cĂ©demment, mais, aprĂšs avoir redĂ©terminĂ© pour chaque sujet lâĂ©tendue du seuil et lâerreur systĂ©matique en comparaison libre, Ă la distance de 3 m, nous avons fait fixer le modĂšle ou chacune des variables pendant 5 secondes, puis avons cachĂ© sous un Ă©cran, pendant 5 secondes Ă©galement, lâĂ©lĂ©ment ainsi fixĂ© pour le remplacer par un autre auquel il devait ĂȘtre comparĂ© de mĂ©moire. Voici la technique exacte qui a Ă©tĂ© adoptĂ©e :
Technique I. Le sujet est placĂ© au centre du grand plateau de 3,60 m de nos expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes. Son regard est Ă niveau des objets Ă comparer. On lui prĂ©sente un premier objet puis, aprĂšs lâavoir enlevĂ©, un deuxiĂšme objet placĂ© exactement au mĂȘme endroit. Il doit dire si ce second objet est plus petit, plus grand ou Ă©gal au prĂ©cĂ©dent. Le temps de fixation du premier objet est de 5 sec., et lâintervalle entre la prĂ©sentation des deux objets de 5 sec. Ă©galement. Le premier temps est largement suffisant pour une bonne fixation ainsi que de nombreux auteurs lâont constaté⊠Avant quâil se soit Ă©coulĂ© 5 sec., le sujet manifeste dĂ©jĂ par son comportement quâil a bien fixĂ© lâobjet et quâil a lâimpression quâil sâen souviendra. (Ce phĂ©nomĂšne est par ailleurs assez curieux, et fait penser entre autres Ă une espĂšce de saturation.)
Entre chaque prĂ©sentation la technique la plus simple et la meilleure que nous ayons trouvĂ©e est de glisser un Ă©cran latĂ©ralement sur la table entre le sujet et lâobjet. Cet Ă©cran est de teinte uniforme et semblable Ă celle du fond sur lequel se fait la comparaison. Toutes les manipulations se font derriĂšre cet Ă©cran, lâexaminateur Ă©tant placĂ© Ă droite du sujet et se retirant largement de cĂŽtĂ© au moment de la comparaison.
Lâobjet lui-mĂȘme est placĂ© Ă environ 70 cm du regard et Ă 15 cm du fond de comparaison afin que celui-ci ne reçoive pas dâombre portĂ©e.
DĂšs nos premiers essais nous nous sommes aperçus que certains sujets cherchaient Ă distinguer de petites irrĂ©gularitĂ©s ou taches dans le fond afin de sâen servir comme points de repĂšre. Nous avons dĂ» les faire disparaĂźtre, et pour cela nous avons fait de fines retouches au pinceau sur le papier nous servant de fond. En outre nous avons pris un Ă©clairage plus diffus afin de supprimer toutes les ombres qui rĂ©sultaient dâun Ă©clairage trop vertical sur les lĂ©gĂšres ondulations du papier qui servait comme fond. Il aurait Ă©tĂ© prĂ©fĂ©rable dâutiliser un fond de tissu tendu mais les restrictions actuelles nous y ont fait renoncer. Mais tel que nous lâavons amĂ©liorĂ© plus aucun sujet nâĂ©tait Ă mĂȘme de trouver des repĂšres.
Technique II. La comparaison de mĂ©moire peut se faire de trois maniĂšres. I. On prĂ©sente au sujet dâabord le modĂšle et ensuite le variable. Il porte son jugement sur le variable. Câest ce que lâon vient de voir. II. On prĂ©sente au sujet le variable et son jugement doit porter sur le modĂšle quâon prĂ©sente ensuite. III. On donne deux objets dont aucun nâest modĂšle. Le sujet doit dire lequel est le plus grand.
Nous nous sommes limitĂ©s aux deux premiĂšres techniques. Si la technique I est relativement facile Ă appliquer il nâen est plus de mĂȘme pour la technique II, surtout chez les enfants. Mais mĂȘme avec la technique I il peut se produire des malentendus par suite dâune inattention assez comprĂ©hensible du fait de la monotonie de lâexpĂ©rience dont la marche est connue seulement de lâexpĂ©rimentateur. Nous avons donc pris comme principe dâannoncer toujours le modĂšle et lâobjet Ă comparer. Pour les enfants le terme de modĂšle nâest pas trĂšs connu. Comme nous racontons toujours notre petite histoire des arbres, du monsieur qui a un arbre et du jardinier qui en apporte un Ă choix (lâenfant devant choisir pour le second monsieur un arbre tout juste pareil) nous avons annoncé : « Lâarbre du monsieur (modĂšle) ! Lâarbre du jardinier (variable) ! » et ceci chaque fois. GĂ©nĂ©ralement nous avions la suite suivante, par exemple pour la technique I : « Ăa, câest lâarbre du monsieur, tu le regardes bien, tu ne dis rien. â Changement dâobjet. â Ăa, câest lâarbre du jardinier. Comment est-il ? â Jugement. â Ăa, câest lâarbre du monsieur, etc. » Cependant nous avons Ă©tĂ© parfois obligĂ©s, avec les plus petits de nos sujets, de leur montrer toutes nos manipulations sur deux objets, un peu comme sâils pĂ©nĂ©traient dans les coulisses de cette sorte de théùtre. Ce procĂ©dĂ© a toujours Ă©tĂ© efficace et nous nâavons eu aucun Ă©chec. Le plus dĂ©licat est de tenir nos jeunes sujets toujours en haleine sinon les rĂ©ponses deviennent bientĂŽt quelconques ou contradictoires. Mais lâexpĂ©rimentateur a toujours une ressource ou une autre pour maintenir son sujet Ă un degrĂ© sensiblement constant dâattention, Ă le stimuler et Ă le rĂ©compenser de son effort par quelque jeu qui vient couronner la sĂ©ance.
ContrĂŽle. Le but de notre recherche Ă©tant de savoir si un facteur de mĂ©moire intervient Ă©ventuellement dans la comparaison des objets Ă 3 m nous aurions pu comparer sans plus nos moyennes avec celles obtenues dans nos premiĂšres expĂ©riences. Nous avons prĂ©fĂ©rĂ© reprendre chaque sujet pour la comparaison Ă 3 m. â Comme lâon pourrait, en cas de diffĂ©rences, invoquer des facteurs dâexercice, de fatigue, etc. nous avons fait faire la comparaison Ă 3 m non seulement au dĂ©but de notre expĂ©rience mais aussi Ă la fin sinon avec tous nos sujets du moins avec plus de la moitiĂ©, ce doute nous Ă©tant venu en cours dâexpĂ©rimentation, au fur et Ă mesure que nous avons vu se caractĂ©riser les rĂ©sultats pour la mĂ©moire.
Il est difficile sinon impossible de maintenir tous les facteurs constants et nous reconnaissons quâon peut critiquer la maniĂšre dont nous avons procĂ©dĂ©. Mais il sâagissait dâun sondage et non dâune recherche approfondie sur lâinfluence de la mĂ©moire, et nous croyons nos rĂ©sultats assez caractĂ©ristiques pour ĂȘtre retenus. Dâailleurs on ne saurait parler de mĂ©moire pure. Si le regard du sujet reste tranquille (sinon immobile), sâil nâa plus Ă balayer tout un fond de plusieurs mĂštres pour comparer un objet Ă un autre il est certain nĂ©anmoins que lâĂ©cran que nous interposons entre les objets peut jouer un rĂŽle. (Il serait mĂȘme intĂ©ressant de faire une recherche sur lâinfluence de la structure du champ interposĂ©, celui-ci pouvant produire des effets de renforcement ou dâaffaiblissement, des inhibitions ou des activations telles que les recherches sur la mĂ©moire les ont fait connaĂźtre depuis longtemps.)
Quoi quâil en soit voici lâordre que nous avons adopté :
1. Comparaison Ă 3Â m. Jugement sur lâobjet variable.
2. Comparaison de mĂ©moire. Jugement sur lâobjet variable.
3. Comparaison de mémoire. Jugement sur le modÚle.
4. Comparaison à 3 m comme en 1.
Les résultats obtenus ont été les suivants 23 :
Les chiffres entre parenthÚses indiquent la moyenne arithmétique des erreurs systématiques, les chiffres sans parenthÚses donnant leur moyenne algébrique.
Ce tableau conduit Ă un certain nombre de constatations bien curieuses. En ce qui concerne les seuils, on sâaperçoit ainsi que les enfants ne tĂ©moignent dâaucune Ă©lĂ©vation du seuil dâĂ©galitĂ© lorsquâils comparent « de mĂ©moire » par rapport Ă la comparaison immĂ©diate Ă 3 m : au contraire il y a lĂ©gĂšre amĂ©lioration pour les jugements sur la variable. Il leur est donc aussi facile, sinon davantage, de retenir cinq secondes le souvenir de lâĂ©lĂ©ment fixĂ© que de le transporter mentalement sur 3 m sans limites de temps ! Au contraire, les adultes marquent une trĂšs nette infĂ©rioritĂ©, leur seuil sâĂ©tendant notablement lorsque la mĂ©moire intervient (bien quâen valeur absolue leur seuil soit plus affinĂ©) : leur conservation des donnĂ©es visuelles dans le temps apparaĂźt donc, pour cinq secondes, relativement bien infĂ©rieure Ă celle de lâenfant. Pour ce qui est, par contre, de lâerreur systĂ©matique, on constate, avec surprise, une amĂ©lioration gĂ©nĂ©rale dans la comparaison avec mĂ©moire, et cela dans des proportions trĂšs sensibles, aussi bien chez les adultes que chez les enfants.
Le double fait que le seuil augmente considĂ©rablement dâextension chez lâadulte et diminue plutĂŽt chez lâenfant (alors que de façon absolue les seuils adultes sont plus fins que les seuils enfantins) montre assez que le « transport » dans lâespace dont il a Ă©tĂ© question en tout cet article ne tient pas Ă la mĂ©moire mais constitue un mĂ©canisme sensori-moteur indĂ©pendant. Sâil dĂ©pendait de la conservation mnĂ©sique, on ne comprendrait, en effet, ni lâinfĂ©rioritĂ© de lâadulte, qui « transporte » Ă 1-3 m avec beaucoup plus de prĂ©cision que lâenfant, ni surtout la supĂ©rioritĂ© relative de ce dernier lorsquâil sâagit de conserver cinq secondes le souvenir dâun Ă©lĂ©ment quâil « transporte » avec tant de dĂ©formations dans lâespace !
Quant à la réduction des erreurs systématiques au cours des cinq secondes de latence, il y a là un phénomÚne trÚs instructif en ce qui concerne le rÎle de la centration dans la production de ces erreurs.
Nous constatons, en effet, que (tant du point de vue des moyennes arithmĂ©tiques que de celui des moyennes algĂ©briques), toutes les erreurs systĂ©matiques, chez lâenfant comme chez lâadulte, et avec la technique II (jugement sur le modĂšle) comme avec la technique ordinaire, sont beaucoup plus faibles aprĂšs 5 secondes dâattente quâaprĂšs un transport de 3 m nâexigeant que le temps dâun dĂ©placement du regard (et cela reste vrai pour la comparaison finale Ă 3 m aussi bien que pour la comparaison initiale). Tout se passe donc comme si le sujet, centrant un Ă©lĂ©ment de façon privilĂ©giĂ©e, le surestimait tant quâil le regarde et comme si cette surestimation, tout en durant au cours des rapides transports spatiaux, disparaissait dans le temps dĂšs que lâĂ©lĂ©ment cesse dâĂȘtre visible. Le transport dans lâespace Ă©tant un procĂ©dĂ© employĂ© par le sujet pour rapprocher les centrations par un mouvement du regard aussi rapide que possible, il est naturel quâil conserve la surestimation propre aux centrations privilĂ©giĂ©es (erreur de lâĂ©talon). Au contraire, le « transport dans le temps » qui intervient durant lâintervalle de 5 secondes, supprime ces surestimations privilĂ©giĂ©es en tant que lâĂ©lĂ©ment disparu du regard (cachĂ© par lâĂ©cran) nâest plus centrĂ©. Le transport dans le temps est bien, lui aussi, en un sens, un rapprochement des centrations, mais câest le rapprochement dâune centration passĂ©e, et par consĂ©quent devenue virtuelle, avec une centration actuelle, tandis que le transport dans lâespace est le rapprochement de deux centrations actuelles : si celui-ci conserve les surestimations privilĂ©giĂ©es (lorsque lâune de ces centrations lâemporte sur lâautre) le rapprochement dans le temps ne saurait donc les conserver, ce qui ne signifie pas que la centration passĂ©e, devenue virtuelle, ne puisse pas agir dâune autre maniĂšre, en particulier par contraste, comme câest le cas dans les phĂ©nomĂšnes dâ« Einstellung ».
§ 9. LâĂ©volution des comparaisons perceptives avec lâĂąge
Les constatations essentielles que les expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes ont permis de faire en ce qui concerne le dĂ©veloppement avec lâĂąge nous paraissent ĂȘtre les suivantes :
1. Chez lâadulte lâextension des seuils dâĂ©galitĂ© en fonction de la distance diminue fortement par rapport Ă lâenfant. Chez le premier, en effet, les seuils moyens sont de 0 ; 1,05 ; 1,15 ; 3,05 et 4,15 pour 0,03 ; 0,25 ; 1 ; 2 et 3 m tandis que chez lâenfant ils sont dĂ©jĂ de 0,90 et 0,30 Ă 0,03 m et sâĂ©tendent jusquâĂ 11,86 et 11,40 Ă 3 m (voir le tableau I au § 2).
1 bis. La variabilitĂ© des seuils diminue Ă©galement avec lâĂąge, puisque les maximum et minimum sont de 17,5 et 2,5 Ă 5-6 ans pour 3 m tandis quâils tombent Ă Â 10,0 et 0 chez lâadulte, etc. (voir le tableau II au § 2).
2. LâĂ©tendue des erreurs systĂ©matiques indĂ©pendamment de leur signe (= la moyenne arithmĂ©tique opposĂ©e Ă la moyenne algĂ©brique) donne lieu Ă Ă©volution extrĂȘmement rĂ©guliĂšre dans le sens de la diminution progressive. Câest mĂȘme sur ce seul point que le mouvement Ă©volutif se marque, dans nos rĂ©sultats, non seulement entre les enfants de 5-7 ans et lâadulte, mais sans doute encore entre les enfants de 5-6 ans et ceux de 6-7 ans. Et si lâon consulte au § 2 le tableau VI (moyennes arithmĂ©tiques de lâerreur systĂ©matique), on constate, en effet, un affaiblissement assez gĂ©nĂ©ral de ces moyennes Ă une ou deux exceptions prĂšs. Il y a dâabord les cas probablement fortuits de 1,68 Ă 5-6 ans pour 1 m et de 2,05 Ă 6-7 ans. Mais il y a surtout lâerreur pour 0,25 m qui est de 1,30 chez lâadulte ; 1,18 Ă 6-7 ans et 0,80 Ă 5-6 ans. Or, ce point est prĂ©cisĂ©ment liĂ©, comme nous le rappellerons Ă lâinstant (3) Ă une opposition, en fonction de lâĂąge, dans le sens mĂȘme de lâerreur.
2 bis. La moyenne algĂ©brique des erreurs systĂ©matiques, ainsi que lâamplitude de leur dispersion (maxima et minima), diminue aussi avec lâĂąge.
3. Quant au sens de lâerreur systĂ©matique, il existe, en contraste avec les mĂ©canismes communs indĂ©pendants de lâĂąge (erreur nĂ©gative pour les petites distances et positive pour les grandes), une opposition nette entre lâenfant et lâadulte pour 0,25 m. Ă 0,03 m lâerreur systĂ©matique est nĂ©gative en moyenne algĂ©brique chez lâenfant mais encore nulle chez lâadulte. Par contre Ă 0,25 m, lâerreur devient dĂ©jĂ positive en moyenne chez lâenfant (â 0,30 et + 0,48 donc environ + 0,10 pour 5-7 ans) tandis quâelle reste notablement nĂ©gative chez lâadulte : â 1,30 de moyenne contre + 0,10, dâoĂč la moyenne arithmĂ©tique plus forte sur ce point pour lâadulte que pour lâenfant.
3 bis. Lâerreur systĂ©matique, entre 0,03 et 0,25 m est plus hĂ©tĂ©rogĂšne Ă©galement chez lâenfant que chez lâadulte, au point de vue des frĂ©quences : 69 % de cas nĂ©gatifs et 0 % de cas positifs chez lâadulte pour 0,25 m contre 31 % de cas nĂ©gatifs Ă 5-7 ans et 24 % de cas positifs.
3 ter. En outre, du point de vue des jugements successifs dâun seul et mĂȘme sujet au cours de son examen, on observe chez lâenfant, en gĂ©nĂ©ral mais spĂ©cialement pour les petites distances, une instabilitĂ© notablement plus forte : tandis que lâadulte, aprĂšs quelques fluctuations, stabilise sa comparaison, lâenfant donne frĂ©quemment des jugements contradictoires entre eux, comme sâil changeait en cours de route de procĂ©dĂ©s de comparaison et il oscille plus longtemps entre ces estimations contraires.
4. En contraste avec cette stabilitĂ© relative de lâadulte et cette instabilitĂ© relative de lâenfant, le premier est plus mobile que le second lorsquâil sâagit dâinverser les erreurs systĂ©matiques en passant de la technique I Ă la technique II (§ 5) : tandis que lâadulte parvient frĂ©quemment Ă une inversion de sens (â contre + ou lâinverse) lâenfant prĂ©sente en gĂ©nĂ©ral simplement une diminution de lâerreur sans inversion proprement dite.
5. Enfin lâaction de la sĂ©riation sur lâaffinement du seuil de sensibilitĂ© discriminative semble plus forte chez lâenfant que chez lâadulte.
On peut expliquer simultanĂ©ment lâensemble de ces cinq transformations en les ramenant Ă deux seules, et qui sont complĂ©mentaires : la perception Ă©volue, au cours du dĂ©veloppement mental, dans le sens de la construction rĂ©versible. Une plus grande capacitĂ© constructive signifiera, en effet, la possibilitĂ© de composer des figures Ă de plus grandes distances de leurs Ă©lĂ©ments et câest bien ce qui explique lâerreur systĂ©matique nĂ©gative plus forte des adultes pour 0,25 m. Une plus grande rĂ©versibilitĂ© signifie, dâautre part, un progrĂšs des rĂ©gulations et câest ce qui rend compte des quatre autres transformations.
Commençons donc par le point (3) câest-Ă -dire par lâerreur systĂ©matique nĂ©gative. On se rappelle comment sâexplique cette erreur : tant que le mesurant et le mesurĂ© sont assez proches pour donner lieu Ă la construction dâune figure dâensemble, la comparaison perceptive consiste alors simplement Ă tirer une ligne entre leurs deux sommets et, comme le mesurant constant est dĂ©jĂ connu et toujours visible tandis que le mesurĂ© variable nâest pas connu, câest ce dernier qui est davantage centrĂ© et dĂ©value lâĂ©talon. Lâerreur systĂ©matique nĂ©gative propre aux petites distances dĂ©coule donc de la capacitĂ© de construire une figure, câest-Ă -dire de voir simultanĂ©ment le mesurant et le mesurĂ© en un ensemble structurĂ©. Il suffit alors quâils ne puissent pas ĂȘtre vus ensemble, câest-Ă -dire quâune figure ne puisse pas ĂȘtre construite, pour que lâun des deux doive ĂȘtre « transporté » sur lâautre et dans ce cas câest le terme connu, câest-Ă -dire lâĂ©talon, qui sera transportĂ© de prĂ©fĂ©rence prĂ©cisĂ©ment parce quâil est dĂ©jĂ connu. Il y aura en ce cas erreur positive et comme la distance de transport est courte lâerreur sera faible, tandis que dans le cas de la figure la distance considĂ©rĂ©e est dâun autre ordre, puisquâil y a alors centrations plus statiques sans transport de lâobjet. On comprend donc comment lâerreur nĂ©gative de lâadulte pour 0,25 m rĂ©sulte en rĂ©alitĂ© dâune acquisition vĂ©ritable, qui est la capacitĂ© de construire des figures Ă une distance oĂč lâenfant en est encore incapable, et on comprend du mĂȘme coup pourquoi son erreur est plus forte de façon absolue (moyenne arithmĂ©tique) : si lâenfant parvenait aussi Ă voir une figure Ă la distance de 0,25 m il aurait, en effet, aussi une erreur nĂ©gative et elle serait sans doute plus forte encore que celle de lâadulte. Preuve en soit quâĂ 0,03 m, distance Ă laquelle il peut encore voir une figure, il prĂ©sente prĂ©cisĂ©ment une erreur nĂ©gative moyenne de â 0,12 et â 0,15 avec une moyenne arithmĂ©tique de 0,20 et 0,15 alors que lâadulte ne commet encore aucune erreur.
Pour formuler cette premiĂšre transformation en fonction de lâĂąge nous pouvons reprendre sans plus une hypothĂšse dĂ©jĂ faite Ă propos de lâillusion de DelbĆuf (voir Recherches I, p. 58) mais sur laquelle nous nâavions pas osĂ© nous prononcer faute de preuves suffisantes : câest quâune centration adulte, câest-Ă -dire par dĂ©finition (voir ibid. DĂ©fin. IV) lâensemble des rapports perçus simultanĂ©ment en fonction dâune mĂȘme fixation du regard, est plus large quâune centration enfantine. En effet, percevoir une figure Ă une distance plus grande entre les Ă©lĂ©ments, câest bien embrasser simultanĂ©ment un nombre plus Ă©levĂ© de rapports et par consĂ©quent prĂ©senter une centration Ă©largie. Nous pouvons donc Ă©crire, en dĂ©signant par le symbole Cl CtV-VII la classe des relations perçues simultanĂ©ment en une mĂȘme centration entre 5 et 7 ans (et Ad = chez lâadulte) :
(37) Cl CtV-VIIÂ <Â Cl CtAd
Cette difficultĂ© de lâenfant Ă construire des figures Ă 0,25 m explique naturellement aussi le point 3 bis, soit lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des mĂ©thodes de comparaison Ă cette distance.
Or, la plus grande capacitĂ© de construction qui se manifeste ainsi par lâĂ©largissement de la zone centrale (soit que la construction soit rendue possible par cet Ă©largissement soit que celui-ci rĂ©sulte de celle-lĂ Â !) va de pair, au cours du dĂ©veloppement mental de lâenfance Ă lâĂąge adulte, avec une rĂ©versibilitĂ© plus grande des rapports perceptifs, autrement dit avec un progrĂšs des rĂ©gulations dans le sens de la rĂ©versibilitĂ©.
Câest ce quâatteste de façon gĂ©nĂ©rale le point 5. En effet, pour que le fait de construire une sĂ©rie au moyen des termes Ă comparer abaisse davantage le seuil, autrement dit diminue davantage les dĂ©formations perceptives (puisque Pst dĂ©pend lui-mĂȘme de Prd) chez lâenfant que chez lâadulte, ce ne peut ĂȘtre que par le fait que les rapports Ă©lĂ©mentaires perçus par celui-ci sont dĂ©jĂ plus « sĂ©riaux » ou rĂ©versibles en eux-mĂȘmes que ceux de lâenfant : ayant ainsi atteint leur plafond de rĂ©versibilitĂ© compatible avec la perception, le fait de construire la sĂ©rie les modifierait moins, tandis que les rapports irrĂ©versibles de lâenfant seraient davantage transformĂ©s par la sĂ©riation mĂȘme.
Or, la sériation étant caractérisée par le fait que chaque terme est à la fois mesurant et mesuré, donc que
(A0Â <Â B)Â +Â (B0Â >Â A)Â =Â (A0Â =Â A)
on peut alors Ă©crire pour exprimer cette transformation avec lâĂąge :
(38) (A0Â â¶Â A)V-VIIÂ >Â (A0Â â¶Â A)Ad
câest-Ă -dire que la diffĂ©rence entre A pris comme mesurant et A pris comme mesurĂ© est plus grande entre 5 et 7 ans que chez lâadulte (cf. prop. 32 et 2).
Or, sâil en est ainsi, on comprend dâemblĂ©e la transformation 2. Dans la mesure, en effet, oĂč lâadulte prĂ©sente une plus grande facilitĂ© opĂ©ratoire Ă effectuer des sĂ©riations, il aboutirait Ă un mode de comparaison perceptive qui tend vers une plus grande rĂ©ciprocitĂ© entre le mesurant et le mesurĂ©. Autrement dit, il parviendrait mieux que lâenfant, en comparant deux Ă©lĂ©ments, Ă les considĂ©rer alternativement comme mesurant et comme mesurĂ©, mĂȘme si lâun des deux sert dâĂ©talon fixe au cours dâune suite de comparaisons diffĂ©rentes. Cette capacitĂ© supĂ©rieure de permuter les fonctions de mesurant et de mesurĂ© constitue, cela est clair, un progrĂšs dans le sens de la rĂ©versibilitĂ©. Or, sans atteindre celle-ci, qui demeure, pour ainsi dire, la limite opĂ©ratoire du domaine perceptif, un tel progrĂšs a naturellement pour effet de constituer une rĂ©gulation dans le sens de la diminution de â Pst puisque la quantitĂ© non compensĂ©e (la dĂ©formation ou erreur systĂ©matique) + Pst exprime lâinĂ©galitĂ© fonctionnelle du mesurant et du mesurĂ© et lâinĂ©galitĂ© des transports qui en rĂ©sulte.
On peut donc écrire :
(39) [(A0 S A)V-VII > (A0 â¶Â A)Ad] â [(Pst V-VII) > (Pst Ad)]
la diminution de Pst avec lâĂąge constituant par dĂ©finition (cf. Recherches I, DĂ©f. III) une « rĂ©gulation » puisque Pst prend le signe â au cours du dĂ©veloppement.
Dâautre part, si la pratique de la sĂ©riation a ainsi pour effet de tendre Ă Ă©galiser les fonctions de mesurant et de mesurĂ© qui constituent, on sâen souvient (prop. 24 et 25), les « centrations de dĂ©part » des termes Ă comparer, elle aura Ă©galement pour rĂ©sultat de contribuer Ă une Ă©galisation, non plus de ces transports ou transferts de centration, mais des « centrations dâarrivĂ©e » qui se traduisent par les rapports Ct Tp â Ct. En dâautres termes lâhabitude de sĂ©rier aura pour effet de contribuer Ă rendre homogĂšnes les centrations sur les Ă©lĂ©ments comparĂ©s, non seulement au moment des transports eux-mĂȘmes, mais encore Ă celui de la lecture de leurs rĂ©sultats : dâoĂč le point 1, câest-Ă -dire lâabaissement du seuil de sensibilitĂ© discriminative (seuil dâĂ©galitĂ© dĂ©pendant de Prd). On se rappelle que lâabaissement du seuil dâĂ©galitĂ©, sans dĂ©pendre directement de celui de lâerreur systĂ©matique (puisque Pst implique Prd sans que la rĂ©ciproque soit vraie), se produit en gĂ©nĂ©ral en corrĂ©lation avec lui. On comprend maintenant pourquoi, si la sĂ©riation contribue Ă la fois Ă Ă©galiser les transports et Ă Ă©galiser les « centrations dâarrivĂ©e ». DâoĂč :
(40) [(A0 â¶Â A)V-VII > (A0 â¶Â A)Ad] â [(Prd V-VII) > (Prd Ad)]
Ces prop. (40) et (39) expliquent naturellement aussi les transformations 1Â bis et 2Â bis.
Quant au point 4, câest-Ă -dire Ă la mobilitĂ© plus grande des comparaisons perceptives adultes, il rĂ©sulte trĂšs directement des propositions qui prĂ©cĂšdent. En effet, le renversement relatif des erreurs systĂ©matiques, avec diminution corrĂ©lative de la moyenne arithmĂ©tique de ces erreurs et du seuil dâĂ©galitĂ©, lorsque lâon passe de la technique I Ă la technique II est plus marquĂ© chez lâadulte que chez lâenfant (voir § 5). Or, ce renversement nâest pas autre chose quâune rĂ©gulation momentanĂ©e, dirigĂ©e dans le sens de cette rĂ©versibilitĂ© particuliĂšre qui caractĂ©rise la sĂ©riation. Il nâest donc pas Ă©tonnant que ce phĂ©nomĂšne soit plus accentuĂ© chez lâadulte et il dĂ©rive sans plus des prop. (39) et (40).
Examinons enfin le point 3 ter, câest-Ă -dire la question si intĂ©ressante de lâinstabilitĂ© des comparaisons perceptives et de leur stabilitĂ© relativement plus grande chez lâadulte. Sans soulever de problĂšme thĂ©orique nouveau, ces fluctuations des estimations du sujet condensent, en effet, pour qui les a observĂ©es sur le vif, tous les mĂ©canismes de transports ou de centrations diffĂ©rentielles « de dĂ©part » et de dĂ©centrations ou rĂ©gulations que nous avons cherchĂ© Ă dĂ©crire jusquâici.
Il est extrĂȘmement frappant, en effet, lorsque lâon sert de sujet Ă nos expĂ©riences (et pour pouvoir les dĂ©crire il faut toujours avoir fonctionnĂ© comme sujet et non pas seulement comme expĂ©rimentateur) de constater comment, en comparant deux Ă©lĂ©ments, on peut les voir soudain sâagrandir ou rapetisser alternativement lâun par rapport Ă lâautre, de telle sorte que lâon en vient par moment Ă ne plus savoir lequel est le plus grand, puis de les laisser se tasser jusquâau point oĂč on a lâimpression de devenir objectif et comme passif.
Ces fluctuations intĂ©ressent dâabord le seuil dâĂ©galitĂ©, bien quâĂ un degrĂ© certainement bien infĂ©rieur Ă celles de lâerreur systĂ©matique. En effet, si le seuil dâĂ©galitĂ© varie dâune technique Ă lâautre, et en corrĂ©lation partielle avec lâerreur systĂ©matique, il demeure nĂ©anmoins relativement constant pour une mĂȘme technique et ce sont surtout les facteurs de fatigue momentanĂ©e ou dâinstabilitĂ© dans la concentration qui expliquent ses variations. Preuve en soit quâil suffit en gĂ©nĂ©ral Ă lâexpĂ©rimentateur de maintenir constants lâintĂ©rĂȘt et lâeffort du sujet pour obtenir un seuil pratiquement invariant. Mais il ne faudrait pas exagĂ©rer cette constance et lâadulte lui-mĂȘme observe souvent sur ses propres rĂ©actions des oscillations du seuil fort intĂ©ressantes : des tiges qui semblent Ă©gales se diffĂ©rencient soudain ou des tiges inĂ©gales sâĂ©galisent par moments.
Mais, Ă coup sĂ»r, câest lâerreur systĂ©matique qui est la plus variable : il arrive quâelle augmente ou diminue, change de signe ou de sens dâun moment Ă lâautre et dâune distance Ă lâautre. AssurĂ©ment ces fluctuations se compensent en dĂ©finitive jusquâĂ donner des constances statistiques satisfaisantes 24. Or, le dĂ©faut dâattention est Ă exclure et nous ne voyons quâune explication qui sâimpose avec la probabilitĂ© nĂ©cessaire : les fluctuations seraient dues aux changements de procĂ©dĂ©s de comparaison. Nous avons constatĂ©, en effet, quâil y a plusieurs maniĂšres dâeffectuer les comparaisons : figure, fixation sur lâĂ©talon ou la variable, transport du premier ou de la seconde, autant de facteurs pouvant se combiner selon un grand nombre de possibilitĂ©s distinctes. Or, si quelques-uns des adultes interrogĂ©s sur leur mĂ©thode (et la rĂ©trospection est toujours sujette Ă caution surtout en fin dâexpĂ©rience) rĂ©pondent catĂ©goriquement « je construis une figure » ou « je dĂ©place lâĂ©talon », dâautres rĂ©pondent simplement : plutĂŽt comme ceci ou comme cela.
Il peut donc y avoir de frĂ©quents changements de procĂ©dĂ©s et câest sans doute Ă eux que sont dues les fluctuations observĂ©es. Le procĂ©dĂ© adoptĂ© reste, il va de soi, soumis statistiquement aux lois constatĂ©es en fonction de la distance donnĂ©e entre les objets, mais plusieurs procĂ©dĂ©s Ă©tant possibles, selon leurs probabilitĂ©s distinctes, il peut en rĂ©sulter des inversions brusques du sens de lâerreur. Ce sont ces fluctuations qui expliquent en retour certains dĂ©placements du seuil, que lâon voit sâeffectuer pour ainsi dire sous nos yeux chez quelques sujets au cours de la comparaison pour un mĂȘme intervalle entre objets 25.
Or, si lâexistence des fluctuations dans les seuils dâĂ©galitĂ© et les erreurs systĂ©matiques confirme ainsi lâinterprĂ©tation que nous avons cherchĂ© Ă donner de lâensemble de ces phĂ©nomĂšnes, il semble bien, Ă©galement, quâelles permettent de marquer une derniĂšre opposition entre lâadulte et lâenfant. Si de telles variations prennent presque, chez ce dernier, lâallure dâoscillations, on a lâimpression gĂ©nĂ©rale, chez lâadulte, que les jugements contraires auxquels elles aboutissent sâinfluencent les uns les autres dans le sens dâune correction mutuelle progressive, deux estimations contradictoires dĂ©clenchant une sorte de compensation. Que cette action dans le temps des comparaisons perceptives les unes sur les autres, qui constituent alors comme des sortes dâapproximations successives, soit influencĂ©e par les mĂ©canismes de lâintelligence adulte, ou quâelle rĂ©sulte sans plus des tendances propres au dĂ©veloppement de la perception, il nâen est pas moins clair que lâĂ©volution du processus perceptif se caractĂ©rise, en ce domaine comme en dâautres, par une marche vers lâĂ©quilibre et la rĂ©gulation, dans le sens de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire.