La comparaison visuelle des hauteurs Ă  distances variables dans le plan fronto-parallĂšle (1943) 1 a

Nous nous proposons dans cet article de reprendre sur un cas particulier l’étude tant de fois abordĂ©e de la « comparaison perceptive ». Mais, au lieu de chercher surtout Ă  mesurer la prĂ©cision des estimations visuelles, chez l’enfant ou chez l’adulte, nous ferons porter notre effort sur l’analyse du mĂ©canisme mĂȘme de ce genre de comparaisons par opposition Ă  celles que construit l’intelligence, et c’est de ce point de vue des diffĂ©rences ou ressemblances entre les comparaisons perceptives et les « comparaisons opĂ©ratoires » que nous Ă©tudierons les premiĂšres en fonction de l’ñge.

Le rĂ©sultat essentiel de notre recherche a Ă©tĂ© de montrer que, dans le domaine perceptif, le « mesurant » et le « mesuré » ne sont pas situĂ©s sur le mĂȘme plan, mais qu’il existe une « erreur systĂ©matique de l’étalon » provenant de la situation privilĂ©giĂ©e du premier : celui des deux Ă©lĂ©ments comparĂ©s qui est le plus souvent ou le plus attentivement « fixé » par le regard est surestimĂ© (relativement Ă  l’autre) par le fait mĂȘme. Or, rien n’est plus propre Ă  permettre de contrĂŽler et de dĂ©velopper la thĂ©orie de la « centration » et de la « dĂ©centration », esquissĂ©e dans un prĂ©cĂ©dent article (Recherches I), qu’une telle constatation. On nous pardonnera donc d’avoir analysĂ© le phĂ©nomĂšne du plus prĂšs qu’il nous a Ă©tĂ© possible de le faire, car il intĂ©resse non seulement l’un des mĂ©canismes les plus caractĂ©ristiques de la perception, mais encore les relations gĂ©nĂ©rales de celle-ci avec l’intelligence.

Il convient donc, avant toutes choses, de délimiter le problÚme et de le poser en termes aussi précis que possible.

I. Position du problÚme : rapports perceptifs, comparaisons perceptives et comparaisons opératoires

Toute perception est un systĂšme de rapports, mais les « rapports perceptifs » diffĂšrent des « relations » propres Ă  l’intelligence opĂ©ratoire en ce que leur composition n’est pas additive et demeure par consĂ©quent irrĂ©ductible aux lois du « groupement », tandis que les relations Ă©tablies par l’intelligence peuvent ĂȘtre « groupĂ©es » en sĂ©riations qualitatives ou mathĂ©matiques. Il faut donc s’attendre Ă  ce que les comparaisons perceptives diffĂšrent des comparaisons opĂ©ratoires par des caractĂšres analogues.

Mais nous n’appellerons pas comparaison perceptive toute perception d’un rapport. Lorsque l’on perçoit un rectangle de 3 × 4 cm en plan, deux de ses cĂŽtĂ©s sont immĂ©diatement vus Ă©gaux entre eux et plus grands que les deux autres : nous ne dirons cependant pas que ces rapports d’égalitĂ© ou d’inĂ©galitĂ© sont dus Ă  des comparaisons perceptives, et cela pour ces deux raisons solidaires que leurs termes (les cĂŽtĂ©s) sont perçus simultanĂ©ment sans que l’un prĂ©cĂšde l’autre, et qu’ils ne peuvent dĂšs lors pas ĂȘtre perçus indĂ©pendamment de leur rapport mĂȘme. La possibilitĂ© de percevoir successivement les Ă©lĂ©ments et par consĂ©quent celle de pouvoir ou les dissocier l’un de l’autre ou les relier Ă  volontĂ© constituent sans doute, en effet, les deux principaux critĂšres de l’existence d’une comparaison perceptive.

Dira-t-on qu’il y a, en ce cas, « rapport immĂ©diat » ou « rapport simple » lorsque les termes de ce rapport appartiennent Ă  une mĂȘme figure, donc Ă  un mĂȘme bloc de rapports indissociables, et que la « comparaison perceptive » commence lorsque les termes appartiennent Ă  deux figures diffĂ©rentes ? Cela n’est pas nĂ©cessairement vrai et ce critĂšre ne recouvrirait pas les deux prĂ©cĂ©dents. Admettons, par exemple, que le rectangle de tout Ă  l’heure, au lieu d’avoir 3 × 4 cm de cĂŽtĂ©, prĂ©sente 30 × 40 cm et que le sujet ne soit pas assez Ă©loignĂ© pour que le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s Ă©gaux demeure Ă©vident : si le sujet perçoit alors l’égalitĂ© de ces cĂŽtĂ©s, on pourra parler de comparaison perceptive, bien qu’il s’agisse d’une seule et mĂȘme figure, parce qu’ils ne sont plus perçus simultanĂ©ment — du moins en tant qu’égaux — et qu’ils peuvent ĂȘtre regardĂ©s indĂ©pendamment l’un de l’autre. Supposons, d’autre part, deux rectangles de 3 × 4 cm sĂ©parĂ©s par un espace vide de 1 cm et placĂ©s symĂ©triquement l’un par rapport Ă  l’autre : nous ne dirons pas que leur Ă©galitĂ© rĂ©sulte d’une « comparaison perceptive » s’il est impossible de ne pas la percevoir immĂ©diatement, et parlerons Ă  nouveau, en ce cas, d’un simple « rapport ». Diminuons, par contre, cette proximitĂ© et le rapport redeviendra comparaison. De mĂȘme, si une seule figure est prĂ©sentĂ©e deux fois de suite avec interruption entre ces prĂ©sentations, on ne saurait parler de comparaison si l’interruption est trĂšs courte, mais le rapport deviendra comparatif avec l’allongement du temps.

Bref, s’il existe tous les intermĂ©diaires entre les « rapports immĂ©diats » et les « comparaisons », nous rĂ©serverons le nom de « comparaison perceptive » aux rapports perçus lors d’un accroissement des distances spatiales, temporelles ou spatio-temporelles entre les termes. Tel est le sens du premier des deux critĂšres indiquĂ©s Ă  l’instant : la comparaison est un rapport entre perceptions successives. En ce sens la comparaison perceptive s’engage assurĂ©ment dans la direction de l’activitĂ© intelligente, puisque la diffĂ©rence essentielle entre l’intelligence et la perception est l’augmentation en complexitĂ©, si l’on peut dire, des distances spatio-temporelles entre les objets sur lesquels portent ces deux sortes de conduites. Le second critĂšre renforce cette analogie : la « comparaison perceptive » est intentionnelle comme l’acte d’intelligence. On ne saurait, en effet, parler sans abus de comparaison pour dĂ©signer simplement l’action inconsciente dans le temps d’une perception sur la suivante : pour qu’il y ait comparaison, sur le plan de la perception comme sur celui de l’intelligence, il faut que le sujet cherche Ă  comparer ou s’attende Ă  percevoir tel ou tel rapport, comme on l’observe dans les phĂ©nomĂšnes d’« Einstellung », sinon il n’y a toujours que simple « rapport » malgrĂ© l’augmentation des distances dans l’espace ou dans le temps.

Par opposition aux « rapports simples » qui sont donnĂ©s immĂ©diatement et simultanĂ©ment lors d’une mĂȘme fixation du regard (centration), nous serons donc conduits Ă  dĂ©finir la « comparaison perceptive » par un changement de fixation entraĂźnant un « transport » de quelque chose de la premiĂšre Ă  la seconde centration (voir DĂ©finition I, p. 212). Et mĂȘme, pour distinguer les « transports » spontanĂ©s ou dirigĂ©s de l’extĂ©rieur, des changements intentionnels de centration tendant Ă  mettre en rapports les Ă©lĂ©ments successivement fixĂ©s, nous dĂ©finirons la comparaison comme telle par un double transport, tel qu’il s’ensuive un rapprochement subjectif des centrations objectivement disjointes (voir DĂ©finition III, p. 212). Bornons-nous, pour l’instant, Ă  noter que la comparaison perceptive est donc d’un niveau un peu supĂ©rieur aux perceptions Ă©lĂ©mentaires et aux rapports qu’elles constituent. Mais alors, comment la distinguer des conduites intelligentes, et, en particulier, de la comparaison logique ou « opĂ©ratoire » ?

En une comparaison opĂ©ratoire quelconque, qu’elle soit mĂ©trique ou simplement qualitative, les termes Ă  comparer sont laissĂ©s invariants par la comparaison. En une comparaison logico-arithmĂ©tique, par exemple, deux objets individuels ou deux collections d’objets sont mis en relation sans que leurs caractĂšres respectifs antĂ©rieurs soient transformĂ©s par cette nouvelle relation. En une comparaison spatio-temporelle l’objet lui-mĂȘme (une figure, un plan, une suite d’évĂ©nements, l’univers comme tel, etc.) est considĂ©rĂ© comme modifiable, mais les parties distinctes ou les Ă©tats successifs de l’objet, qui sont comparĂ©s, ne sont pas modifiĂ©s eux-mĂȘmes par la comparaison : par exemple en une « homĂ©omorphie » (correspondance topologique), les courbes comparĂ©es peuvent s’étirer ou se dĂ©former, mais la correspondance bi-univoque et bi-continue que cette comparaison Ă©tablit entre les points qui les composent laisse prĂ©cisĂ©ment invariants ces points dans, l’ordre considĂ©rĂ©.

Tout autre est la « comparaison perceptive » : mĂȘme si les qualitĂ©s ou les propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments comparĂ©s demeurent inchangĂ©s, rien ne nous permet a priori de maintenir cette constance de la mĂȘme maniĂšre que dans la comparaison opĂ©ratoire, oĂč l’invariance des termes est la condition sine qua non de leur mise en relation. Il se pourrait fort bien, au contraire, que l’activitĂ© perceptive mise en jeu par la comparaison dĂ©forme Ă  la fois le « comparé » et le « comparant » ou transforme l’un des deux, et cela Ă  l’insu du sujet qui les perçoit. De mĂȘme que, dans le domaine des rapports perceptifs, l’« illusion » est de rĂšgle et que, faute de composition additive, les parties dĂ©pendent du tout de telle sorte que la perception non dĂ©formante constitue un cas exceptionnel et privilĂ©giĂ©, de mĂȘme on peut supposer que, dans le domaine des « comparaisons perceptives », l’acte de comparer constitue une sorte d’assimilation rĂ©ciproque ou d’interaction causale, dont il s’agit d’entreprendre l’étude sans prĂ©supposition logique d’aucune sorte quant Ă  l’objectivitĂ© ou la non-objectivitĂ© de cette mise en rapports.

Cela Ă©tant, les principaux problĂšmes qu’il nous faut examiner paraissent les suivants. 1° Les comparaisons perceptives conduisent-elles Ă  des rĂ©sultats exacts et dans quelle mesure, ou inexacts et alors selon quelles lois de dĂ©formation ? 2° En cas de dĂ©formation, son mĂ©canisme repose-t-il sur une altĂ©ration des termes comparĂ©s eux-mĂȘmes (ce qui se reconnaĂźtrait Ă  l’existence de dĂ©formations systĂ©matiques) ou sur de simples erreurs de rapports, les termes n’étant pas modifiĂ©s par la comparaison (ce qui se reconnaĂźtrait Ă  l’absence de dĂ©formations systĂ©matiques et Ă  une dispersion des erreurs conforme aux lois du hasard) ? 3° En cas d’altĂ©ration des termes, comment concevoir la relation entre les comparaisons perceptives, caractĂ©risĂ©es alors par ces dĂ©formations mĂȘmes, et la comparaison opĂ©ratoire dĂ©finie par l’invariance des termes ? Peut-on supposer que cette derniĂšre constitue comme une forme d’équilibre-limite vers laquelle tendrait la comparaison perceptive au cours du dĂ©veloppement mental ? Et, de façon gĂ©nĂ©rale, existera-t-il entre la comparaison perceptive et la comparaison opĂ©ratoire les mĂȘmes relations que nous avons cru pouvoir Ă©tablir entre les rapports perceptifs et les « groupements » ou systĂšmes rĂ©versibles de jugements opĂ©ratoires, les premiers Ă©tant irrĂ©versibles mais tendant vers les seconds en vertu de compensations graduelles ou de « rĂ©gulations » ?

La position mĂȘme des problĂšmes Ă  laquelle nous sommes ainsi conduits nous impose donc de suivre, pour chercher Ă  les rĂ©soudre, une mĂ©thode analogue Ă  celle que nous avons adoptĂ©e prĂ©cĂ©demment dans l’étude de l’illusion de DelbƓuf (Recherches I). D’une part, il conviendra de formuler en termes symboliques les faits eux-mĂȘmes, de maniĂšre que la diffĂ©rence entre la formule des comparaisons perceptives et celle des comparaisons opĂ©ratoires fournisse l’expression des dĂ©formations inhĂ©rentes aux premiĂšres. En second lieu, ces mĂȘmes valeurs, exprimĂ©es sous la forme de transformations non compensĂ©es ou irrĂ©versibles pourront alors ĂȘtre Ă©tudiĂ©es en fonction de l’ñge et du dĂ©veloppement mental. C’est donc Ă  nouveau la comparaison des modifications indĂ©pendantes de l’ñge et des transformations gĂ©nĂ©tiques qui Ă©clairera le mĂ©canisme des phĂ©nomĂšnes perceptifs dont nous abordons ici l’étude.

⁂

Mais cette marche n’est-elle pas, dans le cas si simple des comparaisons de hauteurs Ă  diffĂ©rentes distances, bien artificielle et bien indirecte ? Il n’en est rien. Il va de soi, en effet — et c’est bien ce que l’expĂ©rience nous a d’emblĂ©e permis de contrĂŽler — , que la prĂ©cision des comparaisons perceptives dĂ©pend de l’espace parcouru par le regard. Autrement dit, dans la comparaison perceptive, l’égalitĂ© ou l’inĂ©galitĂ© de deux termes sont fonctions de la distance donnĂ©e entre eux, tandis que la comparaison opĂ©ratoire ignore cette limitation. Seulement, si les comparaisons logico-arithmĂ©tiques Ă©chappent effectivement aux conditions d’espace et de temps, les comparaisons opĂ©ratoires d’ordre physique (c’est-Ă -dire spatio-temporel) paraissent connaĂźtre elles aussi des dĂ©formations en fonction de la distance et cela, dans le cas fameux des « distances-univers » : pour ces distances donnĂ©es dans l’« espace-temps », les unitĂ©s mĂ©triques se modifient, en effet, selon les vitesses et, lors de grandes vitesses, un mĂȘme rapport peut constituer une inĂ©galitĂ©, mesurĂ© d’un point de vue dĂ©terminĂ© et une Ă©galitĂ©, mesurĂ© d’un autre point de vue. Admettons un instant, par une hypothĂšse audacieuse, que le regard de nos sujets, lorsqu’ils comparent une tige de 10 cm de hauteur Ă  une seconde tige, de 11 cm, situĂ©e à 2 ou Ă  3 m de distance de la premiĂšre, constitue une sorte de mĂštre parcourant un « espace-temps » rĂ©gi par des lois analogues Ă  celles de la cinĂ©matique relativiste : il pourrait alors se produire des modifications d’inĂ©galitĂ©s en Ă©galitĂ©s, ou vice versa, selon que l’on change de points de vue, et ces transformations perceptives, irrĂ©ductibles en apparence aux comparaisons opĂ©ratoires, se rĂ©duiraient au contraire, en fin de compte, Ă  une mĂ©trique bien dĂ©finie et d’essence rationnelle. La thĂ©orie des comparaisons perceptives serait simplement Ă  construire sur le modĂšle de la mĂ©canique de la relativitĂ© et l’on aurait la satisfaction de dĂ©couvrir que l’espace-temps des physiciens modernes plonge ses racines dans les mĂ©canismes psychologiques les plus primitifs, les constructions de l’intelligence commune ayant alors faussĂ©, par schĂ©matisation outranciĂšre, les Ă©chelons intermĂ©diaires entre l’espace de la perception et celui de la physique !

Seulement cette interprĂ©tation, que l’on ne saurait Ă©carter a priori de façon absolue puisque l’espace perceptif semble ĂȘtre soumis Ă  des dĂ©formations systĂ©matiques en fonction des mĂ©canismes de centrations (voir Recherches I, § 9), supposerait prĂ©cisĂ©ment que certaines conditions de « groupes » soient remplies par la perception. Loin d’éliminer toute conservation des termes dont les rapports se modifient en fonction des « distances-univers » et des vitesses, la cinĂ©matique relativiste repose sur des transformations parfaitement rĂ©versibles puisqu’elles sont rĂ©gies par les lois d’un « groupe » bien dĂ©fini (le cĂ©lĂšbre « groupe de Lorentz ») : elle constitue ainsi une coordination prĂ©cise des « points de vue » qui assure l’existence d’invariants rigoureux. Or, dans le cas de la perception, il importe donc de se demander avant tout si les rapports se modifient, lors des comparaisons Ă  distance, en vertu de transformations rĂ©versibles relevant d’un groupe ou de groupements qualitatifs, ou si ce ne serait pas, au contraire, tout simplement faute de structure opĂ©ratoire que les dĂ©formations se produisent. En ce cas, les groupements spatiaux et temporels que construit l’intelligence qualitative et le « groupe de GalilĂ©e » qui dĂ©termine la cinĂ©matique classique, constitueraient des Ă©tapes indispensables entre le dĂ©sordre perceptif et l’ordre physique supĂ©rieur.

Il n’est donc pas si artificiel qu’il peut sembler de rechercher, d’emblĂ©e si les comparaisons perceptives sont susceptibles de « groupements » ou non : c’est leur nature mĂȘme qui est ainsi mise en cause par une telle question prĂ©alable. D’autre part, si la rĂ©ponse que fournira l’expĂ©rience se trouve ĂȘtre nĂ©gative, les diffĂ©rences que l’on pourra Ă©tablir entre le systĂšme des comparaisons perceptives, dont nous abordons ici l’étude, et une suite de comparaisons opĂ©ratoires, constitueront les seules valeurs au moyen desquelles il est possible actuellement de formuler le mĂ©canisme d’un tel systĂšme. Soit, en effet, une collection de tiges mĂ©talliques de diffĂ©rentes hauteurs qu’il s’agit de comparer les unes aux autres Ă  des distances diverses. Si ces comparaisons Ă©taient opĂ©ratoires, elles constitueraient cette forme Ă©lĂ©mentaire de « groupement » que l’on peut appeler la « sĂ©riation qualitative », c’est-Ă -dire qu’en fonction des comparaisons successives il serait toujours possible d’ordonner les tiges en une suite dĂ©finie par les diffĂ©rences croissantes entre les termes, telle que A < B < C
 ; de plus la suite serait toujours la mĂȘme quelles que soient les distances. Supposons maintenant — et c’est prĂ©cisĂ©ment ce que l’expĂ©rience nous montrera — que la suite A1 < B1 < C1
 Ă©tablie Ă  0,03 m entre les termes se transforme en une autre suite A2 ⋛ B2 ⋛ C2 ⋛
 Ă  0,25 m et en une nouvelle suite A3 ⋛ B3 ⋛ C3 ⋛
 Ă  1 m ; etc. Comment analyser les relations entre les diverses suites, c’est-Ă -dire comment exprimer les dĂ©formations survenues en fonction des distances ? Il ne suffit nullement de compter les erreurs et de mesurer les « seuils d’égalité » comme s’il allait de soi que la perception ne pouvait que se rĂ©fĂ©rer Ă  ce modĂšle de la sĂ©riation opĂ©ratoire et que diminuer de prĂ©cision avec la distance tout en conservant l’ordre gĂ©nĂ©ral des termes. Au contraire, c’est en nous rĂ©fĂ©rant, nous observateurs, Ă  cette sĂ©riation rĂ©versible que nous allons pouvoir Ă©tablir si la perception n’introduit pas des « transformations non compensĂ©es » qui l’opposent Ă  cette structure caractĂ©ristique de l’intelligence et qui rĂ©vĂšlent d’autres mĂ©canismes plus Ă©lĂ©mentaires. Du point de vue heuristique lui-mĂȘme, il est donc dĂ©jĂ  utile de procĂ©der Ă  une confrontation des comparaisons perceptives et des groupements de sĂ©riations. Mais, du point de vue thĂ©orique, la chose s’impose encore davantage. S’il y a opposition entre ceux-ci et celles-lĂ , cela ne saurait se marquer, en effet, que par l’existence d’« erreurs systĂ©matiques ». ComparĂ©es aux opĂ©rations rĂ©versibles du groupement, les erreurs systĂ©matiques observĂ©es ne peuvent alors se traduire que sous la forme de transformations irrĂ©versibles. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment cette formulation qui nous paraĂźt instructive, parce qu’elle atteint ainsi quelque chose du mĂ©canisme intime de la perception et ce en quoi prĂ©cisĂ©ment elle diffĂšre du processus de l’intelligence.

Bref, que l’on parte donc d’une hypothĂšse d’ensemble sur le rĂŽle des distances dans la mĂ©trique perceptive ou que l’on cherche simplement et empiriquement Ă  Ă©tablir quelles sortes de suites ou de sĂ©ries seront constituĂ©es par les comparaisons visuelles successives, la mĂ©thode que nous projetons d’appliquer Ă  nouveau Ă  ce second problĂšme de dĂ©veloppement des perceptions paraĂźt conduire Ă  la discussion de certaines questions essentielles, mĂȘme si les apparences un peu rigides et systĂ©matiques de la formulation logistique entretiennent chez le lecteur le soupçon d’une vue a priori de l’esprit.

II. Description des faits

La comparaison des grandeurs a fait l’objet de recherches multiples dĂšs la fondation des premiers laboratoires de psychologie. Elle a Ă©tĂ© notamment Ă©tudiĂ©e dans les domaines tactile, kinesthĂ©sique et visuel. On a donnĂ©, en Allemagne, Ă  la comparaison de grandeurs visuelles le nom d’« Augenmass » et on a construit pour sa mesure des appareils tels que l’« Augenmassapparat » de MĂŒnsterberg, de Ziehen, de Lehmann, etc. AprĂšs avoir donnĂ© des rĂ©sultats dont on ne voit guĂšre, d’ailleurs, ce que la psychologie classique en a retirĂ©, ces essais de mesure ont retrouvĂ© quelque actualitĂ© avec les problĂšmes d’orientation professionnelle et de psychotechnique (diagnostic des aptitudes individuelles).

Mais, si la dĂ©termination des seuils, et de la prĂ©cision avec laquelle les sujets comparent des grandeurs, n’a pas abouti Ă  des conclusions thĂ©oriques bien importantes (nous ne nous prononcerons pas sur leur utilitĂ© pratique), le problĂšme des mĂ©thodes a soulevĂ© de nombreuses discussions qu’il sera intĂ©ressant de reprendre le jour oĂč l’on reconnaĂźtra combien les mĂ©canismes perceptifs sont solidaires des techniques et mĂȘme des Ă©chelles au moyen desquelles ils sont analysĂ©s. PĂ©nĂ©trĂ©s, au contraire, de l’idĂ©e qu’il s’agissait d’atteindre en eux-mĂȘmes les Ă©lĂ©ments derniers de la vie mentale, les psychophysiciens ont Ă©laborĂ© les mĂ©thodes cĂ©lĂšbres dites des « limites », de « constance » et de « reproduction » (ou d’« erreur moyenne »; Herstellungsmethode), auxquelles Binet a adjoint celle des « variations irrĂ©guliĂšres » qui lui semblait plus prĂ©cise pour l’obtention des seuils 2.

En fait, chacune de ces mĂ©thodes a naturellement ses avantages et ses inconvĂ©nients, de telle sorte que le problĂšme prĂ©alable consiste Ă  savoir si elles atteignent les mĂȘmes phĂ©nomĂšnes. C’est ainsi que la mĂ©thode de reproduction semble ĂȘtre la plus sensible aux variĂ©tĂ©s individuelles de travail : mais c’est que, en un tel cas, la perception est conditionnĂ©e par une sĂ©rie de facteurs d’activitĂ© qui sont certainement fort complexes. Lorsque le sujet a terminĂ© son rĂ©glage, il suffit p. ex. de lui redonner, aprĂšs quelques manƓuvres destinĂ©es Ă  l’abuser, la mĂȘme grandeur d’excitant pour qu’il aboutisse Ă  un second rĂ©sultat en gĂ©nĂ©ral trĂšs diffĂ©rent du premier. La variabilitĂ© des rĂ©actions individuelles, dans l’emploi de cette mĂ©thode, a mĂȘme Ă©tĂ© exploitĂ©e par certaines Ă©coles psychotechniques (cf. l’école dite de Zurich) d’un point de vue caractĂ©rologique et on est allĂ© jusqu’à parler Ă  son sujet de « types d’intelligence » 3. Mais il est possible qu’aux facteurs de comportements viennent s’ajouter des effets d’imprĂ©gnation (ou Einstellung) caractĂ©risĂ©s par l’action des perceptions successives les unes sur les autres et il conviendrait, avant d’utiliser de telles observations dans la pratique, de les soumettre Ă  une analyse plus prĂ©cise que cela n’a Ă©tĂ© le cas jusqu’ici. Sans entrer dans le dĂ©tail, nous constatons donc que, pour atteindre notre but, il convient de renoncer Ă  cette premiĂšre mĂ©thode, d’autant plus qu’il faut s’attendre Ă  trouver chez les enfants des fluctuations encore plus considĂ©rables que chez l’adulte.

Les autres mĂ©thodes sont davantage des procĂ©dĂ©s de choix simple ou d’estimations directes se limitant, pour les grandeurs, aux trois jugements « plus petit », « égal » ou « plus grand ». La meilleure semble ĂȘtre celle des cas vrais et faux oĂč l’on prĂ©sente au sujet un stimulus variant irrĂ©guliĂšrement. On risque, il est vrai, des effets de contraste, mais que l’on peut Ă©liminer par des recoupements. Par contre, la possibilitĂ© d’introduire des diffĂ©rences nettement perceptibles entre les stimuli a le grand avantage de rendre sans cesse confiance au sujet. Par cette mĂ©thode, Foucault prĂ©tend avoir pu Ă©viter tous les inconvĂ©nients Ă  la suite desquels Binet en Ă©tait venu Ă  contester la valeur des mesures psychophysiques (tactiles) 4. Notre expĂ©rience est en accord avec celle de Foucault et nous pensons qu’un expĂ©rimentateur un peu habile peut obtenir des rĂ©sultats concordants dans la grande majoritĂ© des cas.

Les travaux antĂ©rieurs de la psychophysique facilitent donc le choix de la mĂ©thode la mieux adaptĂ©e au double but que nous poursuivons : analyser la comparaison perceptive dans ses rapports avec la comparaison opĂ©ratoire et Ă©tudier les comparaisons perceptives de l’enfant en relation avec celles de l’adulte. Par contre, la position mĂȘme de ce double problĂšme est essentiellement diffĂ©rente de celle des problĂšmes psycho-physiques : alors que ceux-ci consistaient essentiellement Ă  mesurer des seuils considĂ©rĂ©s par hypothĂšse comme des valeurs absolues et constantes, ce qui conduisait Ă  regarder comme des obstacles les irrĂ©gularitĂ©s ou les erreurs systĂ©matiques rencontrĂ©es dans l’expĂ©rience, nous partons au contraire de la supposition que, contrairement aux invariants opĂ©ratoires, les donnĂ©es perceptives ne sont jamais constantes que relativement Ă  une situation d’ensemble, et en particulier Ă  la technique adoptĂ©e pour les dĂ©tecter. Par consĂ©quent les diffĂ©rences obtenues selon les techniques employĂ©es et, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les « erreurs » du sujet (pourvu naturellement qu’elles s’observent avec constance lorsque les mĂȘmes conditions se rĂ©pĂštent) sont en quelque sorte les bienvenues pour nous et soulĂšvent ce qui nous paraĂźt constituer les vrais problĂšmes de la perception.

Tout cela est d’ailleurs devenu banal depuis les beaux travaux de la « Gestaltpsychologie » et de M. Volkelt (ces derniers fondĂ©s sur une idĂ©e de totalitĂ© qui lui est propre), et notre seule ambition en cherchant Ă  recueillir de nouveaux faits par une mĂ©thode aussi prĂ©cise que possible a Ă©tĂ© de dĂ©gager le mĂ©canisme des « erreurs », comme nous l’avons fait prĂ©cĂ©demment Ă  propos d’une « illusion », en partant de l’hypothĂšse qu’« erreurs » et « illusions » constituent prĂ©cisĂ©ment les caractĂšres les plus significatifs des Ă©quilibres perceptifs comparĂ©s Ă  l’équilibre mobile des opĂ©rations rĂ©versibles.

§ 1. La technique employée

Nous nous sommes bornés, pour les expériences dont il est question dans cet article, à faire comparer des hauteurs les unes aux autres mais à des distances variables.

Le matériel a consisté en tiges de fil de fer noir recuit, du type utilisé par les fleuristes et livré dans le commerce en segments bien droits. Le diamÚtre en est uniformément de 1 mm. Pour faciliter la manipulation, ces tiges sont fixées au centre de disques de bois leur servant de supports, de 2 cm de diamÚtre et 1 cm de hauteur. La couleur du bois se fond sensiblement avec le fond sur lequel se fait la comparaison.

Devant une grande paroi de teinte claire uniforme, nous disposons, Ă  cet effet, un fort plateau de 3,60 m × 0,65 m, dont on a vĂ©rifiĂ© l’horizontalitĂ©, et lui-mĂȘme recouvert d’un papier de teinte unie s’harmonisant avec la paroi. La paroi prĂ©sente un champ de 3,60 m de longueur sur 2 m de hauteur. Elle est Ă©clairĂ©e par le jour provenant de deux fenĂȘtres lui faisant face et de deux autres fenĂȘtres, latĂ©rales, se trouvant Ă  la gauche du sujet. Nous nous servons de ces fenĂȘtres pour Ă©galiser l’éclairement par le temps sombre ou par le soleil, mais comme leur lumiĂšre serait parfois insuffisante, nous avons ajoutĂ© 4 lampes Ă©lectriques qui sont toujours en fonction. Deux de ces lampes sont fixĂ©es Ă  2 m au-dessus du plateau, contre la paroi dont elles augmentent l’éclairement sans que les objets Ă  comparer en soient eux-mĂȘmes Ă©clairĂ©s pour le sujet. À deux mĂštres de hauteur aussi, mais en arriĂšre du sujet, se trouvent deux autres lampes renforçant l’éclairement gĂ©nĂ©ral.

Enfin, pour Ă©viter que les objets portent une ombre gĂȘnante, sur la paroi, et cela malgrĂ© l’éclairage oblique du haut, le plateau sur lequel se trouvent les objets Ă  comparer reste Ă  quelques cm de la paroi.

Les hauteurs à comparer forment trois ensembles dont les éléments diffÚrent plus ou moins entre eux 5 :

Série I : 7 ; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 cm

SĂ©rie II : 7,5 ; 8,5 ; 9,5
 12,5 cm

SĂ©rie III : 7,25 ; 7,75 ; 8,25 ; 8,75
 12,75 cm

Nous avons d’abord songĂ© Ă  prĂ©senter aux sujets plusieurs Ă©lĂ©ments simultanĂ©s en demandant de les ordonner selon le principe de la sĂ©riation qualitative A < B < C < D
 etc. mais Ă  des distances variables. Seulement, une telle mĂ©thode faisant appel, implicitement ou explicitement, Ă  des opĂ©rations de l’intelligence, et ces opĂ©rations Ă©tant encore en pleine Ă©volution entre 5 et 7 ans 6, Ă  l’ñge optimum de l’examen des perceptions enfantines, nous avons craint de compliquer le problĂšme perceptif de questions adventives et avons rĂ©servĂ© les examens de sĂ©riations pour les expĂ©riences de contrĂŽle (voir § 7). Les expĂ©riences de base, auxquelles nous avons vouĂ© notre attention principale, ont donc portĂ© sur la comparaison des Ă©lĂ©ments deux Ă  deux.

À cet effet, l’ensemble des objets se trouvent disposĂ©s sur une boĂźte dont le couvercle est percĂ© de trous servant Ă  insĂ©rer les fils de fer : chaque objet est ainsi suspendu par sa base et, celle-ci portant l’indication de la hauteur correspondante, il est alors possible de procĂ©der trĂšs rapidement (condition indispensable pour Ă©viter l’ennui et la fatigue chez les petits).

Le sujet est assis sur un siĂšge confortable, son regard disposĂ© Ă  quelques cm au-dessus du plateau. Il voit donc les objets sans autre effet perspectif que celui de l’éloignement dont nous cherchons Ă  dĂ©terminer l’influence. Subjectivement, les Ă©lĂ©ments Ă  comparer se dĂ©tachent bien de leur fond. Ils sont placĂ©s symĂ©triquement par rapport Ă  l’axe sagittal du sujet et sur le bord distal du plateau. Ils se trouvent ainsi dans un plan Ă  environ 1 m du sujet. La distance des objets eux-mĂȘmes a Ă©tĂ© fixĂ©e comme suit :

Distance entre les objets : 0,03 m 0,25 m 1 m 2 m 3 m
Distance du sujet à l’objet : 1 m 1 m 1,12 m 1,42 m 1,80 m

Cela dit, la dĂ©termination des seuils dans la comparaison perceptive nĂ©cessite que l’expĂ©rimentateur puisse rapporter Ă  un modĂšle fixe les hauteurs qui lui seront symĂ©triquement supĂ©rieures ou infĂ©rieures. La hauteur de 10 cm situĂ©e Ă  mi-chemin entre les extrĂȘmes 7 et 13 cm nous servira ainsi d’étalon. Mais faut-il que le sujet lui-mĂȘme choisisse un Ă©talon, c’est-Ă -dire confĂšre Ă  tel terme la fonction de « mesurant » et Ă  tels autres celle de « mesurĂ©s » ? Et y a-t-il avantage Ă  ce qu’il s’aperçoive que l’élĂ©ment de 10 cm intervient dans toutes les comparaisons et joue ainsi le rĂŽle de modĂšle constant ? On peut hĂ©siter, Ă  cet Ă©gard, entre plusieurs mĂ©thodes et nous les emploierons effectivement Ă  tour de rĂŽle (voir § 5). Mais, Ă©tant donnĂ© notre but essentiel qui est de saisir les diffĂ©rences entre la comparaison perceptive et la comparaison opĂ©ratoire, il est prĂ©cisĂ©ment de grande importance de savoir si les fonctions mĂȘmes de « mesurant » et de « mesuré » (ou de « comparant » et de « comparé ») exercent une influence sur la perception comme telle, si elles sont interchangeables ou rĂ©versibles, etc., etc. DĂšs lors, pour permettre le dĂ©pistage Ă©ventuel de tels facteurs, nous avons adoptĂ©, Ă  titre de technique de base, une mĂ©thode qui, en elle-mĂȘme, ne prĂ©juge naturellement de rien, mais qui laisse possible la manifestation de ces phĂ©nomĂšnes :

Nous posons Ă  droite du sujet l’étalon de 10 cm et Ă  gauche l’élĂ©ment variable qu’il s’agit de lui comparer. Puis nous changeons la variable en demandant un nouveau jugement, etc., mais en laissant toujours le modĂšle de 10 cm en place. De plus, nous faisons porter le jugement sur la variable, sans prĂ©ciser, verbalement, que l’étalon est demeurĂ© constant, mais en nous y prenant de la façon suivante. Pour l’adulte nous demandons simplement si l’objet que l’on vient de poser est plus petit, Ă©gal ou plus grand par rapport Ă  l’autre. Pour l’enfant, nous racontons une petite histoire : un jardinier a plantĂ© un arbre (= l’étalon) et il s’agit de savoir si l’autre arbre que l’on propose est de mĂȘme hauteur, plus petit ou plus grand.

Cette mĂ©thode adoptĂ©e, on pouvait encore hĂ©siter entre deux sortes de prĂ©sentation : a) maintenir constante la distance entre les objets et faire varier la hauteur Ă  comparer Ă  celle de l’étalon (progressivement ou irrĂ©guliĂšrement), b) maintenir la hauteur de l’excitant constante et faire varier la distance entre les objets (rĂ©guliĂšrement ou irrĂ©guliĂšrement). Nous nous sommes limitĂ©s au mode (a) parce que malgrĂ© l’intĂ©rĂȘt que prĂ©senterait le mode (b) il est Ă©vident qu’il supposerait toutes sortes de prĂ©cautions et n’aurait de valeur que pour certains groupes d’ñge. Quant Ă  la question de savoir si les prĂ©sentations successives des hauteurs Ă  comparer Ă  l’étalon doivent s’effectuer en ordre rĂ©gulier ou irrĂ©gulier, elle est d’une certaine importance technique, Ă  cause de l’action des perceptions successives les unes sur les autres, action que l’on ne saurait naturellement pas Ă©viter mais que l’on peut rĂ©duire Ă  un simple exercice par opposition aux « Einstellung ». Étant donnĂ© notre problĂšme, il s’agissait, en effet, d’éviter ces derniĂšres et c’est ce que la technique suivante permet, sauf exceptions (quand des phĂ©nomĂšnes d’« Einstellung » se sont tout de mĂȘme produits, nous les avons compensĂ©s) : on prĂ©sente Ă  alternatives plus ou moins rĂ©guliĂšres (pour Ă©viter toute stĂ©rĂ©otypie) un objet plus petit que l’étalon et un autre plus grand, en commençant par des valeurs nettement perceptibles pour le sujet et en resserrant progressivement les valeurs de façon concentrique. On dĂ©termine ainsi le seuil par Ă©chelons assez grands, tout d’abord, et ensuite par Ă©chelons de plus en plus petits, jusqu’à une prĂ©cision de 2,5 mm, Ă©chelon qui devait suffire d’aprĂšs ce qui a Ă©tĂ© constatĂ© dans les expĂ©riences prĂ©liminaires. MalgrĂ© ces prĂ©cautions, il convient de ne pas se faire d’illusions sur la prĂ©cision de ces mesures, il demeure toujours, en effet, une certaine variabilitĂ© en cours d’expĂ©rience, sous forme de dĂ©placements du seuil, d’ailleurs fort intĂ©ressants en soi, et qui semblent constituer des oscillations ou fluctuations de la perception autour d’un point d’équilibre moyen 7. Il faudra Ă©tudier ces phĂ©nomĂšnes en eux-mĂȘmes, mais, pour le but que nous nous proposons d’atteindre ici, nous nous bornerons Ă  chercher Ă  y remĂ©dier dans la mesure du possible.

Il convient, d’abord, de stimuler sans cesse l’intĂ©rĂȘt des jeunes sujets, en associant les comparaisons Ă  de petites histoires auxquelles nous avons dĂ©jĂ  fait allusion. Quant Ă  l’ordre de prĂ©sentation des distances, il a Ă©tĂ© maintenu constant : 2 m ; 1 m ; 0,25 m ; 0,03 m ; 3 m. Nous avons donc commencĂ© par une distance moyenne et terminĂ© avec la plus grande, celle qui demande le plus de travail, en rĂ©partissant ainsi au dĂ©but et Ă  la fin celles qui peuvent ĂȘtre influencĂ©es davantage par les facteurs d’exercice ou de fatigue. Il est, en outre, une prĂ©caution que nous avons jugĂ© indispensable de prendre avant toute comparaison : c’est de renseigner le sujet sur le degrĂ© des performances que nous lui demandons. Cela l’aide Ă  se dĂ©cider, s’il sait que les diffĂ©rences Ă  percevoir sont d’une grandeur dĂ©terminĂ©e. Nous avons donc, au dĂ©but de chaque examen, prĂ©sentĂ© au sujet, deux Ă  deux, les grandeurs : 9,5 ; 9,75 ; 10,0 ; 10,25 ; 10,50 en nous assurant que le sujet percevait la diffĂ©rence la plus petite ainsi que l’égalitĂ©. Nous n’avons eu aucun Ă©chec Ă  environ 20 ou 30 cm des yeux du sujet mais il semble bien que l’on ne puisse demander, entre 5 et 7 ans, de percevoir de plus petites diffĂ©rences.

Ajoutons, enfin, que certaines distances ont dĂ» ĂȘtre reprises pour contrĂŽle. Nous l’avons fait chaque fois que les rĂ©sultats prĂ©sentaient un caractĂšre hĂ©tĂ©rogĂšne tel qu’il Ă©tait inutile de persĂ©vĂ©rer. En passant Ă  une autre distance et en revenant ensuite Ă  celle oĂč l’on n’obtenait rien de valable, nous aboutissions presque toujours Ă  couper une certaine attitude du sujet qui rendait ses rĂ©sultats inutilisables. Mais il n’en reste pas moins que ce genre de rĂ©sultats hĂ©tĂ©rogĂšnes pose un problĂšme et qu’il ne suffit pas de parler d’inattention du sujet pour le rĂ©soudre.

§ 2. Les résultats numériques

Les rĂ©sultats obtenus ont portĂ© sur deux quantitĂ©s essentielles, susceptibles l’une et l’autre d’évaluation numĂ©rique :

a) L’étendue ou extension du seuil, que nous appellerons encore le seuil d’égalitĂ©, c’est-Ă -dire la zone couvrant les estimations « égal » une fois stabilisĂ©es. Cette premiĂšre quantitĂ© s’exprime donc simplement par l’écart entre la plus petite et la plus grande des variables jugĂ©es Ă©gales Ă  l’étalon et se traduit en mm ou en % de 10 cm.

b) L’erreur systĂ©matique ou dĂ©placement du seuil, qui se mesure Ă  l’écart entre la grandeur modĂšle (10 cm) et le mĂ©dian du seuil d’égalitĂ©.

Moyenne des seuils d’égalitĂ©

PrĂ©cisons en outre d’emblĂ©e que nous dĂ©signerons dans la suite cette erreur systĂ©matique du terme de « erreur du mesurant » ou « erreur de l’étalon » parce que, comme l’analyse des faits nous l’apprendra peu Ă  peu, cette erreur provient de surestimations ou de sous-estimations liĂ©es aux rĂŽles, que les Ă©lĂ©ments Ă  comparer acquiĂšrent aux yeux du sujet, de mesurants ou de mesurĂ©s. Cette erreur d’origine en quelque sorte fonctionnelle semble avoir en gĂ©nĂ©ral Ă©chappĂ© Ă  l’observation des auteurs, et c’est la mesure de ses manifestations qui nous paraĂźt le principal des rĂ©sultats que nous avons obtenus.

Moyenne algĂ©brique de l’erreur systĂ©matique

Il convient Ă©galement d’indiquer ce qui suit, avant de passer Ă  la description des faits : indĂ©pendamment des sujets qui ont servi aux expĂ©riences prĂ©liminaires, jusqu’au moment oĂč la mĂ©thode dĂ©finitive a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©e et indĂ©pendamment aussi des expĂ©riences de contrĂŽle dont il sera question dans la suite, les sujets dont nous allons maintenant dĂ©crire les rĂ©actions ont Ă©tĂ© au nombre de 48, soit :

15 enfants de 4 ; 10 à 5 ; 11 dit groupe 5-6 ans

17 enfants de 6 ; 0 à 7 ; 2 dit groupe 6-7 ans

16 adultes de 18 à 30 dit groupe adulte.

Un premier rĂ©sultat, auquel il fallait d’ailleurs s’attendre, a Ă©tĂ© que le seuil d’égalitĂ© s’étend avec la distance entre le mesurant et le mesurĂ©, et dĂ©pend naturellement aussi de l’ñge. Voici les tableaux des moyennes et extrĂȘmes obtenus, exprimĂ©s en mm (ou en % puisque le modĂšle est de 100 mm) :

Tableau I. Moyennes des seuils d’égalitĂ©
Distances 0,03 m 0,25 m 1 m 2 m 3 m
5-6 ans 0,90 4,58 7,00 8,32 11,86
6-7 ans 0,30 4,65 7,05 8,82 11,40
Adultes 0,00 1,05 1,15 3,05 4,15
Tableau II. Seuils d’égalitĂ© minimum et maximum
Distances 0,03 m 0,25 m 1 m 2 m 3 m
5-6 ans 0/5,0 0/10 0/12,5 0/17,5 2,5/17,5
6-7 ans 0/2,5 0/10 2,5/12,5 5,0/12,5 7,5/17,5
Adultes 0/0 0/6,25 0/5,0 0/7,5 0/10,0

On constate, outre l’augmentation rĂ©guliĂšre des seuils avec la distance, que les groupes de 5-6 et 6-7 ans donnent des rĂ©sultats presque identiques, on peut mĂȘme dire identiques entre eux et nettement diffĂ©rents de ceux des adultes. Cette coĂŻncidence des rĂ©sultats chez les enfants montre que la mesure de la sensibilitĂ© discriminative, si l’on ne tient pas compte de l’erreur systĂ©matique dont nous allons reparler, peut ĂȘtre atteinte avec une grande prĂ©cision dans les moyennes et cela malgrĂ© les fluctuations individuelles, dĂšs que l’on observe les rĂšgles de technique exposĂ©es au paragraphe prĂ©cĂ©dent.

L’allure de ces courbes, et spĂ©cialement chez les enfants, montre que la sensibilitĂ© ne varie pas d’une façon linĂ©aire avec la distance. Elle diminue rapidement de 0,03 Ă  0,25 m puis devient rectiligne ou Ă  peu prĂšs, Ă  partir de 1 m. Chez l’adulte le phĂ©nomĂšne est moins net Ă  son dĂ©but. Il est possible qu’il y ait linĂ©aritĂ© de 0,03 Ă  3 m mais il se peut aussi qu’il y ait lĂ  une simple apparence due au fait que nous avons travaillĂ©, chez l’adulte comme chez l’enfant, avec des Ă©chelons de 2,5 mm et sans Ă©tudier de distances intermĂ©diaires entre 0,03 et 0,25 m.

La sensibilitĂ© discriminative de l’adulte est d’ailleurs si fine qu’il est douteux que nous eussions obtenu des valeurs assez caractĂ©ristiques dans les conditions choisies. Par contre, la forte diminution de sensibilitĂ© discriminative que l’on observe chez les enfants entre 0,03 et 0,25 m pose un problĂšme, que l’on retrouve dans le cas de l’erreur systĂ©matique.

Le second rĂ©sultat de nos investigations, plus inattendu que le premier, a Ă©tĂ© de dĂ©celer une erreur systĂ©matique trĂšs marquĂ©e et Ă©galement fonction de la distance. Selon que le mesurant est Ă©loignĂ© ou proche du mesurĂ©, le premier peut ĂȘtre, en effet, surestimĂ© et le second sous-estimĂ© (= erreur systĂ©matique positive) ou l’inverse (= erreur systĂ©matique nĂ©gative), c’est-Ă -dire que l’extension du seuil s’oriente vers les termes supĂ©rieurs Ă  l’étalon (erreur +) ou vers les termes infĂ©rieurs (erreur −). Voici les faits :

Tableau III. Moyenne algébrique des erreurs systématiques 8 :
Distances 0,03 m 0,25 m 1 m 2 m 3 m
5-6 ans − 0,12 − 0,30 + 1,32 + 2,82 + 3,17
6-7 ans − 0,15 + 0,48 + 1,47 + 1,90 + 3,34
Adultes 0 − 1,30 − 0,40 + 0,90 + 1,30
Tableau IV. Erreurs systématiques, maximum et minimum
Distances 0,03 m 0,25 m 1 m 2 m 3 m
5-6 ans − 1,25 / + 0,62 − 3,12 / + 1,25 − 1,25 / + 6,25 − 1,25 / + 5,00 − 1,25 / + 7,50
6-7 ans − 1,25 / 0 − 1,25 / + 3,75 − 2,5 / + 5,00 − 1,25 / + 7,50 0 / + 7,50
Adultes 0 / 0 − 2,5 / 0 − 5,0 / + 2,50 − 2,50 / + 3,75 − 1,25 / + 5,00
Tableau V. Fréquence des erreurs systématiques (en %) 9
Distances 0,03 m 0,25 m 1 m 2 m 3 m
− 0 + − 0 + − 0 + − 0 + − 0 +
5-6 ans (15) : 13 80 7 33 54 13 13 40 17 13 0 87 7 7 86
6-7 ans (17) : 12 88 0 30 35 35 12 24 64 12 18 70 0 12 88
Adultes (16) : 0 100 0 69 31 0 19 37 44 25 25 50 19 19 62
Tableau VI. Moyenne arithmétique des erreurs systématiques
Distances 0,03 m 0,25 m 1 m 2 m 3 m
5-6 ans 0,20 0,80 1,68 3,18 3,32
6-7 ans 0,15 1,18 2,05 2,20 3,34
Adultes 0 1,30 1,25 1,68 1,68

L’allure de ces courbes est caractĂ©ristique. Il ne s’agit plus, comme pour les sensibilitĂ©s discriminatives, d’une question de proportions entre l’adulte et l’enfant, mais d’un changement de sens ou de signe selon la distance considĂ©rĂ©e. L’erreur systĂ©matique est en moyenne nulle ou presque pour 0,03 m, avec tendance chez les enfants Ă  donner un Ă©cart nĂ©gatif. Pour 0,25 m la moyenne algĂ©brique est nettement nĂ©gative chez l’adulte. En outre, on ne rencontre chez lui aucun cas d’écart positif (0 %). Dans le groupe de 5-6 ans la frĂ©quence est maximum pour l’écart nul tandis que dans le groupe de 6-7 ans les frĂ©quences sont rĂ©parties Ă©galement pour les Ă©carts − + ou 0. Pour les distances de 1 Ă  3 m la plus grande frĂ©quence se dĂ©place et atteint toujours davantage les Ă©carts positifs, avec comme un retard de l’adulte sur l’enfant.

Devons-nous distinguer les rĂ©sultats des groupes de 5-6 et de 6-7 ans ? Nous ne le pensons pas. Les courbes s’entrecroisent et, si nous prenons une valeur moyenne pour 5-7 ans, nous trouvons, Ă  partir de 0,25 m, une allure sensiblement parallĂšle Ă  celle de l’adulte, mais partant d’un point oĂč l’écart est Ă  peu prĂšs nul pour l’enfant tandis qu’il est fortement nĂ©gatif pour l’adulte. Remarquons, Ă  cet Ă©gard, que ce rĂ©sultat « écart nul » pour 5-7 ans n’est qu’une moyenne. En rĂ©alitĂ© il y a bon nombre d’écarts en plus et d’écarts en moins tandis que chez l’adulte il n’existe aucun Ă©cart positif jusqu’à 0,25 m inclusivement. Il semble donc que, jusqu’à ce point, l’enfant utilise des procĂ©dĂ©s diffĂ©rents de comparaison qui le conduisent tantĂŽt Ă  un Ă©cart + tantĂŽt Ă  un Ă©cart −, tandis que l’adulte en resterait toujours Ă  la mĂȘme mĂ©thode comparative. Nous chercherons prĂ©cisĂ©ment, dans la suite, Ă  interprĂ©ter le dĂ©tail de ces divergences.

Avant d’en venir Ă  cette discussion, il convient encore de fournir au lecteur trois sortes de faits nĂ©cessaires Ă  connaĂźtre pour Ă©carter des objections possibles et sur lesquels nous ne reviendrons plus. En premier lieu, comme nous avons toujours prĂ©sentĂ© l’étalon Ă  droite, on pourrait supposer que l’erreur systĂ©matique est due Ă  une influence dĂ©coulant de cette situation (uniformitĂ© de la droite, ou Ă©clairage, etc.). Nous avons alors, dans un certain nombre de cas et en fin d’expĂ©rience, mis l’étalon Ă  gauche et le mesurĂ© Ă  droite : l’erreur systĂ©matique n’en a nullement Ă©tĂ© altĂ©rĂ©e ni en son sens (+ ou −) ni en son intensitĂ©. Nous pouvons donc Ă©liminer une cause de ce genre.

En second lieu, on pourrait se demander si les moins bons rĂ©sultats obtenus chez l’enfant, en moyenne, soit pour la sensibilitĂ© discriminative, soit pour l’erreur systĂ©matique, ne seraient pas dus simplement Ă  une moins bonne acuitĂ© visuelle chez nos jeunes sujets. Nous n’avons pas fait, Ă  cet Ă©gard, de mesure d’acuitĂ©s proprement dite, mais nous avons examinĂ©, dans un grand nombre de cas, la comparaison de deux mĂȘmes objets distants de 0,03 m l’un de l’autre, mais à 3 ou 4 m de distance du sujet, distance nettement supĂ©rieure Ă  celle Ă  laquelle devaient ĂȘtre perçues les hauteurs pour un intervalle de 3 m entre elles (= 1,80 m du sujet). Nous n’avons jamais pu constater de diffĂ©rences relevant uniquement de l’acuitĂ© visuelle dans ces comparaisons entre l’enfant et l’adulte : ce facteur est donc lui aussi exclu.

Enfin, il peut se faire que l’erreur systĂ©matique trouvĂ©e pour 3 m soit plus petite que si nous avions pris cette mesure en premier lieu. Il est, en effet, certain que l’exercice joue un certain rĂŽle dans le sens de l’amĂ©lioration des rĂ©actions, et cela malgrĂ© le fait que le sujet ne connaisse pas les rĂ©sultats auxquels il parvient. Or, nous avons suivi l’ordre (2 m ; 0,03 m ; 0,25 m ; 1 m et 3 m), de telle sorte que les mesures Ă  3 m bĂ©nĂ©ficient de cet exercice. Inversement il se peut qu’avec un peu d’exercice les rĂ©actions Ă  2 m eussent Ă©tĂ© un peu meilleures que celles indiquĂ©es. En suivant tous les ordres possibles sur des nombres Ă©gaux de sujets, on obtiendrait donc sans doute comme rĂ©sultat moyen une courbe s’inflĂ©chissant moins vers 3 m que celle dont nous avons dĂ» nous contenter.

III. Interprétation des résultats

Les faits ainsi Ă©tablis, cherchons Ă  les interprĂ©ter en les comparant aux transformations opĂ©ratoires. Nous commencerons par examiner les relations indĂ©pendantes de l’ñge pour analyser ensuite les modifications en fonction du dĂ©veloppement mental. »

§ 3. L’extension des seuils d’égalitĂ© interprĂ©tĂ©e en fonction des erreurs systĂ©matiques

Le seuil d’égalitĂ© s’étend avec la distance, tel est donc le fait fondamental qui doit servir de dĂ©part Ă  la discussion. Mais, pour l’interprĂ©ter, il est indispensable d’invoquer le fait — nous disons le fait, indĂ©pendamment de son explication — que le seuil, en se dilatant, dĂ©place son mĂ©dian dans l’un ou l’autre sens (erreurs systĂ©matiques). Nous allons donc, dans le § 3, chercher Ă  dĂ©gager la signification de l’extension des seuils d’égalitĂ© en nous appuyant sur l’existence de leurs propres dĂ©placements, puis au paragraphe suivant nous chercherons Ă  comprendre le mĂ©canisme de ces erreurs systĂ©matiques, mĂ©canisme dont l’interprĂ©tation n’aura donc point Ă©tĂ© prĂ©jugĂ©e jusque-lĂ .

Prenons comme exemple des tiges de A = 10 et de C = 11 cm Ă©cartĂ©es de 3 m et demandons-nous d’abord comment, si la comparaison Ă©tait opĂ©ratoire, le sujet parviendrait Ă  constater leur inĂ©galitĂ©. Trois procĂ©dĂ©s (= trois sortes d’opĂ©rations) sont alors possibles :

(a) Le procĂ©dĂ© le plus simple consisterait Ă  dĂ©placer A pour l’appliquer contre C ou vice versa. Mais deux remarques s’imposent. D’une part, ce premier procĂ©dĂ© implique une modification des conditions perceptives et revient Ă  fonder la comparaison sur la perception de A et de C rendus proches l’un de l’autre. D’autre part, et du point de vue de l’intelligence elle-mĂȘme, ce mĂȘme procĂ©dĂ©, si simple qu’il puisse paraĂźtre, soulĂšve en rĂ©alitĂ© un problĂšme essentiel et dont on ne prend ordinairement pas conscience pour la seule raison qu’il est rĂ©solu depuis l’ñge de 10 Ă  14 mois, mais qui n’en a pas moins supposĂ© une annĂ©e de dĂ©veloppement mental avant que sa solution en soit possible 10 : comment s’assurer, si l’on dĂ©place A ou C, que leurs longueurs respectives rĂ©elles ne vont pas s’altĂ©rer au cours du dĂ©placement ? Cette question, qui n’est autre que celle de la permanence substantielle de l’objet, est le premier en date des nombreux problĂšmes de conservation qui se posent au cours de tout le dĂ©veloppement de l’intelligence 11. Or, Ă  chacun des niveaux de cette Ă©volution, la dĂ©couverte d’un invariant suppose un groupement ou un groupe, et celui qui conduit Ă  la conservation de l’objet et de ses dimensions (du point de vue des opĂ©rations intellectuelles et non pas, cela va de soi, des constances perceptives) n’est autre que le cĂ©lĂšbre groupe expĂ©rimental des dĂ©placements au moyen duquel Henri PoincarĂ© expliquait la genĂšse de l’espace. Bref, ce premier procĂ©dĂ© de comparaison opĂ©ratoire suppose donc d’emblĂ©e une notion de conservation et par consĂ©quent un groupement qualitatif ou un groupe mathĂ©matique.

(b) Un second procĂ©dĂ© consisterait, sans dĂ©placer A ou C, Ă  se servir d’une commune mesure ou Ă©talon mobile, d’abord appliquĂ© contre A puis contre C ou vice versa. Il va de soi que cette deuxiĂšme mĂ©thode est un peu plus complexe, puisqu’elle suppose, en plus des opĂ©rations prĂ©cĂ©dentes, un groupement des relations (A = X) + (X < C) = (A < C) et que l’intervention de ce groupement ne dispense nullement ce second procĂ©dĂ© (b) de remplir les conditions nĂ©cessaires au premier (a) : juxtaposition perceptive de X avec A et C (au lieu de la comparaison directe de A et de C) et conservation de X au cours de ses trajets successifs.

(c) On peut encore concevoir que sans dĂ©placement des Ă©lĂ©ments ni mĂštre, le terme A soit Ă©tabli plus petit que C par une mesure optique : A et C Ă©tant reliĂ©s par leur base au moyen d’un plan qui leur est perpendiculaire, il suffira qu’un rayon lumineux projette le sommet de A sur C selon une droite parallĂšle au plan en question. Nous pouvons faire rentrer dans ce procĂ©dĂ© (c) toute autre mesure impliquant la trigonomĂ©trie. Mais, alors, si perceptivement nous sommes ainsi plus prĂšs de l’estimation Ă  distance, puisque, comme dans le cas de la comparaison perceptive, les donnĂ©es reposent alors sur des rayons lumineux, intellectuellement nous devons encore faire appel Ă  des groupes opĂ©ratoires, et mĂȘme Ă  des invariants beaucoup plus complexes : parallĂšles, conservation des angles, etc. (groupes gĂ©omĂ©triques) et conservation d’une certaine direction des rayons lumineux, donc groupes cinĂ©matiques, etc.

Au total, quelle que soit la nature de la comparaison opĂ©ratoire adoptĂ©e, elle supposera toujours des notions de conservation et des groupements ou groupes. Qu’en est-il alors de la comparaison perceptive Ă  distance ? Le problĂšme prĂ©alable qui se pose Ă  propos des seuils d’égalitĂ© est donc celui-ci : l’extension des seuils en fonction de la distance donnĂ©e entre les objets Ă  comparer est-elle compatible avec les lois d’un groupement — auquel cas il n’existera pas de diffĂ©rence de nature, mais simplement de prĂ©cision ou d’approximation entre les comparaisons perceptive et opĂ©ratoire — ou bien cette extension est-elle due prĂ©cisĂ©ment au fait que les comparaisons perceptives demeurent irrĂ©ductibles aux compositions additives et rĂ©versibles qui caractĂ©risent le groupement ?

On peut, Ă  cet Ă©gard, hĂ©siter entre trois solutions : la premiĂšre consisterait Ă  admettre qu’avec l’éloignement les diffĂ©rences absolues entre les termes diminuent sans que les diffĂ©rences relatives soient altĂ©rĂ©es, les transformations obĂ©issant ainsi aux lois d’un groupe gĂ©omĂ©trique d’ordre perspectif. La seconde reviendrait Ă  considĂ©rer les diffĂ©rences relatives comme se modifiant Ă©galement mais sans Ă©chapper aux lois d’un groupement logique. La troisiĂšme, enfin, attribuerait aux diffĂ©rences relatives et absolues entre les Ă©lĂ©ments des modifications telles que le groupement deviendrait impossible et, avec lui, la conservation mĂȘme des qualitĂ©s de ces Ă©lĂ©ments.

La premiĂšre solution se prĂ©sente immĂ©diatement Ă  l’esprit. Lorsque l’on Ă©loigne les uns des autres les termes Ă  comparer de 0,03 à 0,25 m, à 1 m, à 2 et à 3 m les distances de chacun de ces Ă©lĂ©ments par rapport aux yeux du sujet passent de 1 m (0,03 et 0,25) Ă  1,12 m ; à 1,42 m et Ă  1,80 m, d’oĂč un effet perspectif qui diminue lĂ©gĂšrement la hauteur des tiges. L’extension du seuil d’égalitĂ© ne serait-elle pas alors simplement fonction de ce rapetissement des hauteurs, ce qui rĂ©duirait les modifications de ce seuil aux lois d’un groupe perspectif ? Il est clair que ce facteur peut jouer quelque rĂŽle, mais il est facile d’établir que ce rĂŽle est trĂšs secondaire. En effet, lorsque l’on passe de 0,03 à 0,25 m de distance entre les Ă©lĂ©ments, la diffĂ©rence est minime par rapport au sujet, qui est pratiquement toujours Ă  1 m d’eux : or, le seuil d’égalitĂ© s’élĂšve nĂ©anmoins en ce cas de 0 Ă  1,05 chez l’adulte ; de 0,30 Ă  4,65 Ă  6-7 ans et de 0,90 Ă  4,58 Ă  5-6 ans. Ce premier fait suffit Ă  dĂ©montrer le rĂŽle de la distance entre les objets eux-mĂȘmes. D’autre part, si l’on rapporte les seuils obtenus Ă  l’accroissement des distances entre les objets et le sujet, on trouve des valeurs qui montrent que l’extension du seuil dĂ©pend encore de la distance entre les objets et que l’on ne saurait rĂ©duire ses modifications aux lois d’un groupe perspectif fondĂ© sur les seules distances entre les objets et les yeux du sujet. Enfin, et surtout, il est aisĂ© de vĂ©rifier qu’à 1,80 m du sujet les tiges de mĂ©tal sont nettement distinguĂ©es Ă  0,03 m les unes des autres. Ce dernier argument suffirait Ă  lui seul.

La seconde solution permettrait peut-ĂȘtre alors de concilier l’extension du seuil avec les lois d’un groupement logique de sĂ©riation qualitative. Vues Ă  0,03 cm de distance les unes des autres, les tiges de 7 ; 7,25 ; 7,5
 13 cm sont toutes distinguĂ©es par l’adulte. On aura donc, p. ex., A < B < C < D < E pour les cinq premiers termes successifs. Supposons maintenant que le seuil s’élĂšve de 0,4 cm et qu’ainsi A = B. Appelons X1 cette classe A + B. Si l’on compare C et D, on aura aussi C = D ; appelons Y1 cette classe (C + D) ; et si E est comparĂ© à C il en sera distingué : appelons sa classe Z1. On aura alors X1 < Y1 < Z1 c’est-Ă -dire une sĂ©riation dont les termes sont des classes et non plus des Ă©lĂ©ments individuels, mais le principe en reste le mĂȘme que celui de la sĂ©rie A < B < C < D < E. Si nous comparons maintenant B à C, ils seront confondus : appelons X2 la classe de A et Y2 celle de (B + C). De mĂȘme D et E seront confondus en Z2. Mais on aura toujours X2 < Y2 < Z2. Bref, la sĂ©riation sera plus grossiĂšre Ă  mesure que le seuil s’étend mais il restera toujours une sĂ©riation possible tant que deux termes au moins peuvent ĂȘtre distinguĂ©s entre 7 et 13 cm. Dira-t-on alors que si A = B et B = C mais A < C il y a contradiction, donc impossibilitĂ© de groupement ? C’est ici que le problĂšme se prĂ©cise. Si c’est simplement la capacitĂ© de distinguer les termes qui change d’échelle, ces termes comme tels demeurant invariants Ă  une Ă©chelle donnĂ©e de la comparaison perceptive, cette suite (A = B) ; (B = C) et (A < C) n’a rien de contradictoire en elle-mĂȘme, parce que A est Ă©quivalent à B en X1 seulement et que B l’est à C en X2 seulement, qui n’est pas identique à X1 : par consĂ©quent on ne peut rien en conclure des rapports avec A et C et la relation (A < C) n’est pas contradictoire avec les deux autres. Le raisonnement de Koehler Ă  propos de la loi de Weber et des seuils diffĂ©rentiels, dont celui que nous venons de faire est un simple commentaire, ne prouve donc pas Ă  lui seul que la perception Ă©chappe Ă  la composition additive ni que les comparaisons perceptives sont intraduisibles en opĂ©rations de groupement. Par contre, si A comparĂ© à B ou à C, ou si B comparĂ© à A ou à C, changent de propriĂ©tĂ©s et perdent leur identitĂ© selon qu’ils sont engagĂ©s dans l’une ou l’autre comparaison, alors, mais alors seulement, les comparaisons perceptives deviennent irrĂ©ductibles aux comparaisons opĂ©ratoires.

La troisiĂšme solution consisterait donc Ă  supposer que l’extension des seuils s’accompagne d’une altĂ©ration des termes eux-mĂȘmes, parce que, en identifiant p. ex. A = 10 cm et B = 10,5 cm, on cesse de les voir, pendant la comparaison, comme on les perçoit individuellement ; d’oĂč l’impossibilitĂ© de groupement. Mais comment trancher entre cette troisiĂšme et la seconde solution ? La simple mise en formules de groupement des donnĂ©es de l’expĂ©rience fournit Ă  elle seule la rĂ©ponse Ă  cette question dĂ©licate d’interprĂ©tation. Nous avons vu, en effet, que toute comparaison opĂ©ratoire selon les procĂ©dĂ©s (a), (b) et (c), qu’elle se fasse donc par juxtaposition du comparĂ© et du comparant (a), par dĂ©placement d’un moyen terme (b) ou par dĂ©placement de rayons lumineux (c) suppose donc : (1) des dĂ©placements, (2) des invariants que conservent ces dĂ©placements et (3) un groupe ou un groupement respectant les conditions (1) et (2). Qu’en est-il alors de la comparaison perceptive ?

Le facteur de dĂ©placement est d’emblĂ©e Ă©vident : comparer deux tiges situĂ©es Ă  1, 2 ou 3 m. l’une de l’autre, c’est non seulement dĂ©placer le regard de l’une Ă  l’autre, mais encore, en dĂ©plaçant le regard, c’est transporter quelque chose de l’une Ă  l’autre qui permette la comparaison. Transporter quoi ? C’est malheureusement ce que nous ne savons pas. Une image-souvenir ou image mentale ? C’est peu probable puisqu’elle n’est pas gĂ©nĂ©rale en un tel cas. Un schĂšme moteur, c’est-Ă -dire le schĂšme du mouvement au moyen duquel l’Ɠil parcourt la hauteur de la tige ? Une image rĂ©tinienne ? Un autre processus nerveux (courant, etc.) ? Nous n’en savons rien et dirons donc simplement qu’il y a transport de la premiĂšre tige Ă  la seconde, sans prĂ©ciser le contenu de ce transport.

Le facteur conservation pose alors un problĂšme : quel peut ĂȘtre l’invariant, s’il existe, compatible avec un tel transport ? Il ne saurait ĂȘtre question d’admettre que pour deux tiges A et B (10 cm et 10 cm) le transport de A en B ou de B en A à 1, 2 ou 3 m conserve telles quelles les hauteurs, puisque prĂ©cisĂ©ment, avec la distance, le seuil d’égalitĂ© s’étend de plus en plus. Mais on pourrait admettre que le terme « transporté » rapetisse ou s’agrandit rĂ©guliĂšrement, selon une loi comparable Ă  celles de la contraction et de la dilatation de l’unitĂ© dans la cinĂ©matique relativiste, de telle sorte que l’extension des seuils n’impliquerait pas, Ă  elle seule, la non-conservation des termes et que la dĂ©formation porterait uniquement sur les Ă©chelles de mesure, c’est-Ă -dire sur les points de vue. Seulement il faudrait alors prĂ©cisĂ©ment que les transports et les dĂ©formations qu’ils entraĂźnent obĂ©issent Ă  une loi de groupe ou de groupement, c’est-Ă -dire qu’ils soient composables additivement, rĂ©versibles, associatifs et comportent des opĂ©rations identiques, gĂ©nĂ©rales (opĂ©ration nulle) ou spĂ©ciales (tautologie et rĂ©sorption). Or c’est ce que l’expĂ©rience dĂ©ment de la maniĂšre la plus nette.

Examinons donc la condition groupement. Pour simplifier, supposons comme tout Ă  l’heure cinq termes Ă  sĂ©rier (A < B < C < D < E) et appelons (− a1) la relation (A < B), donc A (− a1) B ; (− a’1) la relation (B < C), donc B (− a’1) C ; (− b’1) la relation C (− b’1) D et (− c’1) la relation D (− c’1) E. On a donc A (− b1) C puisque (− a1) + (− a’1) = (− b) ; A (− c1) D puisque (− b1 − b’1) = (− c1) et A (− d1) E puisque (− c1) + (− c’1) = (− d1). Inversement, on a B (+ a1) A ; C (+ b1) A ; D (+ c1) A et E (+ d1) A pour B > A ; C > A ; D > A et E > A, avec les mĂȘmes compositions b1 = a1 + a’1 ; c1 = b1 + b’1 ; etc. Cela Ă©tant, il est clair que la somme des relations de forme < soit − a1 ; − a’1 ; − b’1 −
 = − d1 constituera l’exact inverse de la somme des relations dĂ©formĂ© >, soit a1 + a’1 + 
 = + d1. On a donc d1 = − (− d1). D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, si dans une suite de termes inĂ©gaux quelconques nous appelons S la somme des relations < calculĂ©e comme prĂ©cĂ©demment et T la somme des relations de forme >, on a donc :

(1) S = − T et T = − S

D’autre part, si par un procĂ©dĂ© quelconque on agrandit ou rapetisse proportionnellement ces termes (en les modifiant matĂ©riellement ou en les rapprochant et en les Ă©loignant), on aura toujours, en appelant s l’augmentation de S (donc la diminution de valeur absolue de la relation < entre le plus petit et le plus grand des termes) et t l’augmentation de T (donc l’augmentation de la valeur absolue de la somme des >) :

(1 bis) s = − t ou − s = t

Notons encore, de ce point de vue opĂ©ratoire, que cette Ă©galitĂ© (1 bis) revient, pour s = − t Ă  augmenter les ressemblances entre les termes et pour t = − s Ă  augmenter les diffĂ©rences. L’égalitĂ© (1 bis) est donc un cas particulier (si r est l’augmentation des ressemblances et d celle des diffĂ©rences) de la suivante :

(1 ter) r = − d et d = − r (voir Recherches I, prop. 1).

Revenons maintenant Ă  la perception. La sĂ©rie des rapports Ă©tablis par le sujet entre les diverses tiges prĂ©sentĂ©es Ă  une distance donnĂ©e constitue donc une suite de rapports < et >. Si, d’autre part, nous Ă©loignons ces mĂȘmes tiges les unes des autres, nous nĂ©cessitons un « transport » dont nous ne savons pas encore s’il a pour effet de laisser constantes les hauteurs, mais dont nous admettrons d’abord par hypothĂšse qu’il les diminue toutes puisque l’éloignement des termes Ă  comparer entre eux les Ă©loigne par le fait mĂȘme des yeux du sujet. Cela posĂ©, les Ă©quations (1), (1 bis) et (1 ter) vont-elles se vĂ©rifier ? L’extension du seuil d’égalitĂ© avec la distance semble alors un simple cas particulier de (1 ter) : les ressemblances augmentent, puisque l’égalitĂ© l’emporte en une sĂ©rie de cas sur l’inĂ©galitĂ©. Cette diminution des diffĂ©rences entraĂźne-t-elle alors (1 bis) et (1) ? Il est facile de montrer qu’il n’en est rien et qu’aucune de ces trois Ă©galitĂ©s n’est vĂ©rifiĂ©e, faute de rĂ©versibilitĂ©, de transitivitĂ© (composition additive), d’associativitĂ© et, enfin, d’opĂ©rations identiques (conservation des qualitĂ©s des termes eux-mĂȘmes) :

1° Pour ce qui est, tout d’abord, de la rĂ©versibilitĂ©, l’expĂ©rience tĂ©moigne d’un fait dĂ©cisif : c’est que lorsqu’un Ă©lĂ©ment de la sĂ©rie est comparĂ© Ă  un autre, les rapports perçus ne sont pas les mĂȘmes selon que le premier des deux est pris pour Ă©talon ou que c’est le second. En d’autres termes, le rapport donnĂ© entre le « mesurant » et le « mesuré » n’est pas rĂ©versible. En effet, la distribution des erreurs, eu Ă©gard aux diverses distances Ă©tudiĂ©es, n’est pas symĂ©trique pour une distance donnĂ©e et montre donc que l’étalon joue un rĂŽle privilĂ©giĂ© pour la perception. C’est ainsi qu’aux grandes distances, il y a sous-estimation de tous les termes, ce qui aboutit Ă  sous-Ă©valuer les diffĂ©rences entre l’étalon et les termes supĂ©rieurs Ă  lui, tandis que celles qui opposent l’étalon aux termes infĂ©rieurs sont Ă©valuĂ©es correctement ou surestimĂ©es. Pour les petites distances, la situation est renversĂ©e. Si l’on choisit donc, aux grandes distances, un terme lĂ©gĂšrement supĂ©rieur Ă  l’étalon, on peut avoir A = B, si A = l’étalon et B = le terme choisi, mais si B est pris comme Ă©talon fixe et que A fasse partie des Ă©lĂ©ments successivement comparĂ©s Ă  B, on aura alors A < B. De façon gĂ©nĂ©rale (si nous donnons l’indice 0 Ă  l’étalon, soit A0 soit B0), on aura, pour les grandes distances 12 :

(2) (A0 < B) < (B0 > A) ou D (A0 B) < D (B0 A)

et, pour les petites distances :

(2 bis) (A0 < B) > (B0 > A) ou D (A0 B) > D (B0 A)

ce qui signifie que la différence entre A et B sera évaluée autrement selon que A ou B sont pris comme étalons.

2° Cette absence de rĂ©versibilitĂ© conduit naturellement Ă  l’impossibilitĂ© de la composition additive. En effet, l’irrĂ©versibilité (2) et (2 bis) signifie concrĂštement que le « transport » perceptif qui conduit de A en B n’est pas Ă©quivalent Ă  celui qui conduit inversement de B à A. Dans ces conditions, toute sĂ©riation opĂ©ratoire devient impossible puisque chaque terme d’une sĂ©rie doit ĂȘtre Ă  la fois plus grand que les prĂ©cĂ©dents et plus petit que les suivants (ou vice versa) ce qui implique les rĂ©versibilitĂ©s (1) et (1 bis). Dans le cas de la comparaison perceptive la sĂ©riation sera donc remplacĂ©e par une suite irrĂ©versible et par consĂ©quent non transitive (absence de composition additive).

Pour mettre en Ă©vidence cette non-transitivitĂ©, il suffit de se rĂ©fĂ©rer (comme c’est prĂ©cisĂ©ment le cas de notre matĂ©riel) Ă  un Ă©talon occupant la partie mĂ©diane de la sĂ©rie, les Ă©lĂ©ments de celle-ci Ă©tant sĂ©parĂ©s par des intervalles de grandeur Ă©gaux. Supposons pour simplifier trois termes A < B0 < C dont B0 est ainsi l’étalon et tels que (B0 − A) = (C − B0). Il est alors Ă©vident que l’on aura (A < B0) = − (C > B0). D’une façon gĂ©nĂ©rale on aura donc, si nous appelons S0 les rapports de forme < donnĂ©s entre les termes infĂ©rieurs Ă  l’étalon et celui-ci et T0 les rapports de forme > donnĂ©s entre les termes supĂ©rieurs Ă  l’étalon et celui-ci, l’égalitĂ© S0 = − T0 qui n’est qu’un cas particulier de (1). Cela dit, augmentons maintenant les distances. En vertu des constatations Ă©tablies prĂ©cĂ©demment (partie II, § 2) on pourra obtenir A < B0 et B0 = C. De façon gĂ©nĂ©rale, on aura donc, pour les grandes distances :

(3) S0 > − T0

et pour les petites distances, auxquelles on observe A = B0 et B0 < C :

(3 bis) T0 > − S0

En cas de distances dĂ©passant une limite dĂ©terminĂ©e, on a donc une augmentation relative des S, c’est-Ă -dire + s, puisque tous les termes Ă©tant sous-estimĂ©s par rapport Ă  l’étalon, les diffĂ©rences de forme < entre les termes infĂ©rieurs et l’étalon augmentent proportionnellement, tandis que les diffĂ©rences de forme > entre les termes supĂ©rieurs et l’étalon diminuent. D’oĂč, au lieu de l’égalitĂ© (2 bis), l’inĂ©galité :

(4) s > − t

et, pour les petites distances :

(4 bis) t > − s

Il en résulte les transformations non compensées suivantes :

(5) s = − t + Pst et (5 bis) t = − s + Pts

L’existence de ces transformations non compensĂ©es montre ainsi que le systĂšme de ces comparaisons perceptives ne conserve pas ses conditions d’équilibre de façon permanente, mais qu’il y a « dĂ©placements d’équilibre » (voir Rech. I, DĂ©f. I) lors du changement des conditions extĂ©rieures (de la distance). Un tel fait implique donc que la composition de ces comparaisons ne saurait ĂȘtre d’ordre additif : elle ne constitue point une sĂ©riation sur le modĂšle des sĂ©riations opĂ©ratoires, mais simplement une suite empirique avec dĂ©formations rendant impossible leur additivitĂ© faute des compensations nĂ©cessaires.

3° Si la composition des comparaisons perceptives n’est donc ni rĂ©versible ni additive, il va de soi qu’elle ne sera pas non plus associative : il suffira, p. ex., dans la suite (A > B) + (B < C) + (C < D), de choisir pour Ă©talon le terme intercalaire B ou C pour que l’équation caractĂ©ristique de l’associativitĂ©, soit (A → C0) + (C0 → D) = (A → B0) + (B0 → D), ne se vĂ©rifie plus, car, selon que c’est B ou C qui est Ă©talon, la suite (A < B) + (B < C) n’aura plus la mĂȘme valeur pour une distance donnĂ©e maintenue constante. On a donc :

(6) (A ≀ C0) + (C0 ≀ D) ⋛ (A ≀ B0) + (B0 ≀ D)

c’est-Ă -dire non-associativitĂ© des rapports Ă©tablis par comparaisons perceptives Ă  mĂȘme distance si l’on prend pour Ă©talon le terme mĂ©dian.

4° Enfin, et surtout, les propositions (2) Ă  (6) permettent de rĂ©soudre le problĂšme posĂ© plus haut de savoir si, dans les comparaisons perceptives, les termes eux-mĂȘmes demeurent invariants ou sont modifiĂ©s par la comparaison mĂȘme. L’invariance d’un terme de groupement est, en effet, assurĂ©e par l’opĂ©ration « identique gĂ©nĂ©rale », produit de l’opĂ©ration directe par son inverse : p. ex. pour (A < B), on a (A < B) + (B > A) = (A = A), ce qui signifie que si l’on met A en rapport avec B et que l’on retourne ce rapport, on retrouve A tel qu’il Ă©tait donnĂ© avant ces deux opĂ©rations. Or, en comparant perceptivement A à B, on soumet A Ă  un « transport » de A en B. Ce « transport » conservera-t-il A invariant ? On pourrait l’admettre si l’action du transport Ă©tait rĂ©versible. Mais, en vertu de (2) et de (2 bis) il n’en est prĂ©cisĂ©ment rien : il n’existe donc aucun moyen de s’assurer de l’identitĂ© de A, et c’est bien ce que le comportement des sujets et l’introspection confirment sans cesse. Tout se passe, au contraire, comme si un mĂȘme terme, « transporté » Ă  des distances variables (petites ou grandes) perdait son identitĂ© puisqu’il est tantĂŽt surestimĂ© et tantĂŽt sous-estimĂ© par rapport Ă  l’étalon et non pas seulement confondu parce que perçu Ă  une Ă©chelle diffĂ©rente. Pour une mĂȘme distance, on peut donc Ă©crire, si A1 et A2 sont deux Ă©tats successifs du mĂȘme A mais en tant que celui-ci est comparĂ© au moyen d’un Ă©talon diffĂ©rent (soit que l’on ait tantĂŽt A0 et B tantĂŽt B0 et A, soit que l’étalon change entre C, D, etc.) :

(7) (A1 < B) + (B > A2) = (A1 ⋛ A2)

la diffĂ©rence entre A1 et A2 rĂ©sultant alors d’une transformation non compensĂ©e de type (5) ou (5 bis) par opposition aux modifications rĂ©versibles.

Telles sont donc les transformations que l’on observe dans le domaine des comparaisons perceptives (prop. 2 à 7) Ă  l’encontre des comparaisons opĂ©ratoires susceptibles de « groupement » (prop. 1 et 1 bis). Si l’existence des dĂ©placements du seuil, ou erreurs systĂ©matiques, atteste ainsi celle de dĂ©formations irrĂ©versibles, il est bien clair que l’extension mĂȘme du seuil en fonction de la distance ne saurait se rĂ©duire au simple passage d’une sĂ©riation d’échelle fine Ă  une sĂ©riation plus grossiĂšre, dans laquelle les termes voisins les uns des autres sont sans plus rĂ©unis en classes (deuxiĂšme solution), mais qu’elle tĂ©moignera, elle aussi, de transformations non compensĂ©es. En effet, mĂȘme en cas d’erreur systĂ©matique nulle, on peut admettre que les dĂ©placements du seuil sont alors momentanĂ©ment compensĂ©s. Autrement dit, lors de l’éloignement des termes de la sĂ©rie, au lieu d’avoir simplement r = − d (prop. 1 ter), on aura la proposition (oĂč Prd est la transformation non compensĂ©e rĂ©sultant de l’inĂ©galitĂ© de r et de d) :

(8) r > − d ou r = − d + Prd

c’est-Ă -dire qu’à une ressemblance plus grande des Ă©lĂ©ments due Ă  leur Ă©loignement (dĂ©formation perspective) correspondra une ressemblance plus grande encore manifestĂ©e par l’extension du seuil. Inversement, en cas de diminution des distances, on aura :

(8 bis) d > − r d’oĂč d = − r + Pdr

oĂč Pdr tend vers 0 pour les distances trĂšs petites, la comparaison se rapprochant alors de la forme opĂ©ratoire r = − d (prop. 1 ter).

Notons enfin que les dĂ©formations formulĂ©es en (8) et (8 bis) et reprĂ©sentĂ©es par les valeurs Prd et Pdr ne sont pas nĂ©cessairement identiques aux dĂ©formations (2) à (7) reprĂ©sentĂ©es par les valeurs Pst et Pts (prop. 5 et 5 bis) : en effet, si les propositions (2) à (7) impliquent les prop. (8) et (8 bis) comme les cas particuliers impliquent le cas gĂ©nĂ©ral, la rĂ©ciproque n’est pas vraie. Autrement dit, s’il existe des erreurs systĂ©matiques par dĂ©placements du seuil, telles que les comparaisons perceptives soient irrĂ©ductibles au groupement, on en peut conclure que l’extension des seuils d’égalitĂ© repose sur des dĂ©formations irrĂ©versibles, mais on pourrait Ă©galement avoir une extension des seuils d’égalitĂ© due elle aussi Ă  des dĂ©formations irrĂ©versibles sans pour autant que les dĂ©placements ou « erreurs » soient systĂ©matiques, c’est-Ă -dire rĂ©partis asymĂ©triquement en + ou en −. En ce cas, on trouverait donc une mĂȘme composition non additive des comparaisons perceptives, mais elle serait due Ă  des facteurs de forme (8) et (8 bis) mais de contenu autre que les prĂ©cĂ©dents, et non plus Ă  la non-rĂ©ciprocitĂ© des rapports entre le mesurĂ© et le mesurant (prop. 2 à 7). Il n’en reste naturellement pas moins que les Prd ou Pdr et les Pst ou Pts peuvent soutenir entre eux d’étroites relations. C’est ce que nous allons chercher plus loin Ă  dĂ©terminer (§ 5).

§ 4. L’interprĂ©tation des erreurs systĂ©matiques

Les caractĂšres gĂ©nĂ©raux de la comparaison perceptive ainsi Ă©tablis, il convient de chercher Ă  expliquer le mĂ©canisme des intĂ©ressantes erreurs systĂ©matiques qu’a rĂ©vĂ©lĂ©es l’expĂ©rience. Sur 48 sujets, en effet, on en trouve 5 qui prĂ©sentent dĂ©jĂ  une erreur systĂ©matique Ă  0,03 m, 29 Ă  0,25 m et 32, 41 et 42 Ă  1 ; 2 et 3 m. Quant au sens de l’erreur, il faut distinguer deux cas, ainsi que nous l’avons vu dans la deuxiĂšme partie de cet article : les « erreurs de majorité » qui sont Ă  la fois nĂ©gatives pour 0,05 et 0,25 m et positives pour 1 ; 2 et 3 m, et les « erreurs de minorité » qui sont Ă  la fois positives pour les petites distances (0,05 et 0,25 m) et nĂ©gatives pour les grandes (1-3 m).

Il est donc deux donnĂ©es de fait dont il convient de partir. La premiĂšre est que la frĂ©quence des erreurs systĂ©matiques dĂ©pend de la distance : peu nombreuses (10 % des sujets) Ă  0,05 m, elles le deviennent (60 %) Ă  0,25 m et sont pour ainsi dire normales (66 % ; 85 % et 87 %) Ă  1 ; 2 et 3 m. Un tel fait montre d’emblĂ©e que l’erreur systĂ©matique affecte le mĂ©canisme du transport lui-mĂȘme, puisque celui-ci constitue prĂ©cisĂ©ment l’expression des comparaisons Ă  distance : l’erreur systĂ©matique doit donc rĂ©sulter d’une action de transport du comparant sur le comparĂ©, ou du comparĂ© sur le comparant, ou des deux. Or — second point — les formes que prend l’erreur systĂ©matique ne sont guĂšre stables, puisque celle qui prĂ©domine (l’erreur « de majorité ») ne l’emporte que statistiquement et qu’il existe une importante fraction « de minorité » prĂ©sentant une forme inverse. C’est donc que les mĂ©canismes de transport sont susceptibles de prendre diverses formes d’équilibre, selon que l’action du comparant sur le comparĂ© compense ou non l’action inverse : on en peut infĂ©rer que ces deux sortes d’action interviennent sans doute simultanĂ©ment.

Comment expliquer cette situation curieuse ? Notons d’abord que nous ne savons nullement en quoi peut consister le « transport » d’une hauteur A en B ou vice versa. Les seules donnĂ©es de l’observation (propos spontanĂ©s des sujets ou introspection provoquĂ©e) sont les suivantes : 1° Pour les petites distances, ce sujet a tendance Ă  construire une figure reliant les sommets de A et de B, donc un quadrilatĂšre qui prend la forme d’un rectangle, si A et B sont vus Ă©gaux, ou dont les deux grands cĂŽtĂ©s ne sont pas parallĂšles si A et B sont vus inĂ©gaux. 2° Quant aux grandes distances, certains sujets sont aussi portĂ©s Ă  relier les sommets de A et de B par une sorte de trajectoire qui ne reprĂ©sente plus une ligne puisqu’il n’y a plus de figure possible, mais comme le parcours du regard d’un objet Ă  l’autre. 3° D’autres fois, et c’est mĂȘme le cas le plus frĂ©quent, le sujet a comme l’impression de dĂ©placer l’objet lui-mĂȘme (et ordinairement l’étalon), mais cela revient aussi Ă  suivre la ligne dĂ©crite par son sommet. Tenons-nous-en donc, dans ce qui suit, Ă  l’image d’un trajet linĂ©aire (ligne ou mouvement) rĂ©unissant les sommets du mesurant et du mesurĂ© et cherchons quels schĂ©mas seraient susceptibles de rendre compte des faits.

Pour ce qui est de cas de « majorité » les solutions possibles paraissent ĂȘtre les suivantes 13 :

I. On peut d’abord supposer que, pour trois tiges A < B0 > C, seul donne lieu Ă  un « transport » soit l’étalon (B0), soit le mesurĂ© (A ou C). En ce cas : 1° Si le terme transportĂ© conserve ses dimensions il n’y aura naturellement pas d’erreurs. 2° Si le terme transportĂ© s’agrandit en chemin, c’est-Ă -dire que la trajectoire dĂ©crite par le regard Ă  partir de son sommet s’élĂšve progressivement (proportionnellement Ă  sa hauteur), alors : a) Dans le cas des grandes distances il faut que ce soit l’étalon qui « se transporte » pour parvenir Ă  Ă©galitĂ© avec C, soit B0 = C et pour paraĂźtre en mĂȘme temps plus grand que A (soit A < B0 = C). b) Mais, pour les petites distances, il faut, pour rendre compte de l’erreur systĂ©matique inverse (soit A = B0 < C), admettre que ce sont A et C qui donnent lieu aux transports, d’oĂč leur agrandissement par rapport Ă  B0. 3° Admettons maintenant que le terme transportĂ© rapetisse en chemin : a) Pour les grandes distances ce seront donc A et C qui se transporteront, d’oĂč A < B0 < C. b) Pour les petites distances c’est alors l’étalon qui devra entrer en mouvement, d’oĂč A = B0 < C, par sous-estimation de B0.

I bis. On peut naturellement aussi supposer que, soit B0, soit A ou C donnent exclusivement lieu aux transports, mais que ce transport les agrandisse lors des grandes distances et les rapetisse lors des petites (en ce cas c’est B0 qui sera transportĂ©), ou l’inverse (en ce cas c’est A ou C qu’il faudra dĂ©placer). D’oĂč les deux solutions (complĂ©mentaires de I 2 et I 3) : 2° C’est B0 qui est transportĂ©, avec a) agrandissement aux grandes distances et b) rapetissement aux petites. 3° C’est A ou C qui sont transportĂ©s, d’oĂč a) rapetissement aux grandes distances, b) agrandissement aux petites.

II. Supposons maintenant que les Ă©lĂ©ments comparĂ©s (A et B0 ou C et B0) soient l’un et l’autre alternativement « transportĂ©s », mais Ă  des frĂ©quences Ă©gales ou inĂ©gales, de telle sorte que les moyennes de ces « transports » reprĂ©sentent deux parcours soit de mĂȘme valeur (= la moitiĂ© du chemin pour chacun), soit de valeurs diffĂ©rentes (= plus de la moitiĂ© pour l’un et moins pour l’autre). 1° Admettons d’abord qu’ils fassent chacun la moitiĂ© du chemin : il n’y aura en ce cas aucune erreur d’estimation, car, soit qu’ils conservent leurs dimensions, soit qu’ils diminuent de hauteur ou s’agrandissent au cours du parcours, leurs proportions resteront les mĂȘmes. 2° Si l’étalon B0 fait plus de chemin que les extrĂȘmes A et C, il devra y avoir a) pour les grandes distances, agrandissement proportionnel de tous les termes transportĂ©s, d’oĂč (A < B0 = C) et b) diminution proportionnelle gĂ©nĂ©rale pour les petites distances, d’oĂč (A = B0 < C). 3° Si les extrĂȘmes A et C font un trajet plus long, on devra supposer a) une diminution gĂ©nĂ©rale (et proportionnelle) des termes pour les grandes distances et b) un agrandissement gĂ©nĂ©ral pour les petites distances.

II bis. On peut, d’autre part, combiner les mĂȘmes possibilitĂ©s de la maniĂšre suivante : 2° Agrandissement gĂ©nĂ©ral des termes transportĂ©s pour toutes les distances, d’oĂč a) l’étalon fait un plus grand trajet pour les grandes distances et b) aux petites distances ce sont A et C qui donnent lieu au transport le plus long. 3° Diminution gĂ©nĂ©rale pour toutes les distances, d’oĂč a) A et C font le plus long trajet pour les grandes distances et b) B0 pour les petites.

III. En cas de vitesses inĂ©gales dans les transports de B0 ou de A et de C, ou en cas de rapetissements ou d’agrandissements des termes transportĂ©s avec accĂ©lĂ©rations diverses, on peut ramener aux prĂ©cĂ©dentes les solutions nouvelles qui surgiraient ainsi, car un agrandissement accĂ©lĂ©rĂ© ou Ă  plus grande vitesse de B0 par rapport à A ou à C est toujours rĂ©ductible Ă  une certaine combinaison de trajets avec agrandissements ou rapetissements constants des deux termes.

IV. Quant aux temps des transports, il en est de mĂȘme : leur moyenne pour B0 ou pour A et C peut ĂȘtre conçue comme Ă©quivalente Ă  un certain rapport entre leurs trajets parcourus Ă  vitesses Ă©gales.

V. Par contre, si l’on attribue Ă  l’étalon le pouvoir de s’agrandir pendant que les extrĂȘmes diminuent au cours des transports, ou l’inverse, et que l’on combine ces nouvelles possibilitĂ©s avec les prĂ©cĂ©dentes, on peut multiplier les combinaisons. Mais, comme ces agrandissements ou raccourcissements seront toujours relatifs, ces hypothĂšses reviennent encore aux solutions I et II. En effet, si p. ex. B0 s’agrandit aux grandes distances pendant que A et C rapetissent (ce qui donne bien A < B0 = C) la diffĂ©rence relative qui en rĂ©sulte dans les estimations est alors du mĂȘme ordre que si A et C s’agrandissaient comme B0 mais sur des trajets, plus courts ou que si B0 Ă©tait seul « transporté ». L’opposition entre les solutions V et les solutions I et II ne porte donc que sur les transformations absolues des termes, au cours des transports, qui sont naturellement inconnues, et cette opposition tombe dĂšs que l’on s’en tient aux transformations relatives, seules connaissables.

Cela posĂ©, nous Ă©liminons donc les solutions III-V, que l’on peut considĂ©rer comme Ă©quivalentes aux solutions I et II, Ă  l’échelle des approximations grossiĂšres dont nous devons nous contenter aujourd’hui dans l’analyse des mĂ©canismes de la comparaison perceptive et du « transport ». Quant Ă  ces solutions de type I, I bis, II et II bis, est-il possible de choisir entre les diverses possibilitĂ©s qu’elles permettent de distinguer ? Nous ne disposons guĂšre, Ă  cet Ă©gard, que de deux sources de renseignements complĂ©mentaires aux mesures qui ont Ă©tĂ© dĂ©crites dans la seconde partie de cet article : d’une part, l’introspection des sujets adultes quant Ă  la mĂ©thode qu’ils suivent, ou croient suivre, dans les comparaisons (transport du mesurant ou du mesurĂ©, constructions de figures, etc.) et, d’autre part, l’examen des reports de hauteurs Ă  distances variables, destinĂ© Ă  Ă©tablir si ces hauteurs s’accroissent ou rapetissent au cours du transport.

Pour ce qui est d’abord de l’introspection, le rĂ©sultat en paraĂźt assez net sur deux points au moins : 1° La presque unanimitĂ© des sujets adultes s’accordent Ă  observer que leurs mĂ©thodes diffĂšrent pour les petites et les grandes distances. Dans le premier cas (3 et 25 cm), la proximitĂ© relative du mesurant et du mesurĂ© permet la construction d’une figure : une ligne droite est tirĂ©e entre les sommets de l’étalon et du terme comparĂ©, et c’est selon que cette ligne paraĂźt horizontale ou non, parallĂšle ou non Ă  la ligne de base, ou que la figure ainsi formĂ©e est symĂ©trique (rectangle) ou non, que les Ă©lĂ©ments B0 et A ou C sont jugĂ©s Ă©gaux ou inĂ©gaux. Il va de soi que la construction de cette figure suppose parfois dĂ©jĂ  une sorte de « transport » puisque la ligne reliant les sommets rĂ©sulte du dĂ©placement du regard de l’un Ă  l’autre. Mais ce transport est d’une autre nature que celui dont le sujet est obligĂ© de se contenter lorsque la perception d’une figure n’est plus possible : dans le cas de la figure les Ă©lĂ©ments B0 et A ou C paraissent, en effet, immobiles et c’est le regard lui-mĂȘme qui est senti comme se transportant d’un sommet Ă  l’autre, lorsqu’il ne se contente pas de percevoir d’emblĂ©e statiquement la ligne imaginaire qu’il a construite par son propre dĂ©placement, ou mĂȘme de la suivre comme si elle existait avant ce mouvement 14. 2° À partir de 1-2 m, au contraire, les sujets n’ont plus, ou n’ont que trĂšs exceptionnellement la possibilitĂ© de voir une figure. Ils Ă©prouvent alors en gĂ©nĂ©ral l’impression de dĂ©placer mentalement l’un des Ă©lĂ©ments comparĂ©s pour le rapprocher Ă  l’autre : il y a donc comme une conscience du transport de l’objet et non plus du regard seul ou d’un point dĂ©tachĂ© des sommets et dĂ©crivant une simple ligne. Or, chose intĂ©ressante, la majoritĂ© des sujets croient pouvoir affirmer, qu’en ce cas, c’est l’étalon (B0) qu’ils « transportent » et non pas les Ă©lĂ©ments mesurĂ©s (A ou C). Parfois cette impression s’impose Ă  l’introspection. D’autres fois le sujet croit transporter alternativement le mesurant et le mesurĂ© mais surtout le mesurant. Exceptionnellement, enfin, il y a conscience de transporter le mesurĂ©.

Bref, l’introspection distingue deux sortes de transports selon qu’il y a construction d’une figure (petites distances) ou non (grandes distances), et dans ce second cas, elle se prononce en majoritĂ© pour le transport de l’étalon. Peut-on alors dĂ©terminer si un tel dĂ©placement a pour effet d’agrandir ou de rapetisser le terme transporté ? Nous avons tentĂ© Ă  cet Ă©gard l’expĂ©rience suivante :

Sur une paroi de 3 m 60, on colle Ă  l’une des extrĂ©mitĂ©s, Ă  hauteur du bras (le sujet Ă©tant debout) une tige verticale en fil de fer, de 10 cm de hauteur (semblable en tout Ă  l’étalon B0 sauf le disque sur lequel B0 est fixĂ© ordinairement). Le sujet aura Ă  en reproduire la hauteur aux distances de 0,03 ; 0,25 ; 1 ; 2 et 3 m. À cet effet, il se tient debout, face Ă  l’endroit oĂč il marquera son trait, puis : a) il regarde bien l’étalon, et, sans avoir le droit de le revoir avant de dessiner, il indique d’un lĂ©ger trait de crayon sa hauteur prĂ©sumĂ©e (Ă  partir d’une ligne de base horizontale tirĂ©e au trait depuis le pied de l’étalon) ; b) le sujet regarde Ă  nouveau l’étalon et marque Ă  nouveau la hauteur (le premier trait Ă©tant effacĂ© entre temps); c) le sujet compare enfin librement l’étalon et son estimation en (b) et corrige celle-ci en employant la mĂ©thode qu’il entend (avec en particulier libertĂ© de se dĂ©placer Ă  mi-chemin de l’étalon et de son trait pour rectifier celui-ci).

Or, chose intéressante, la moyenne des mesures (sur 5 sujets adultes et 5 enfants) a donné :

En outre l’écart moyen entre l’estimation en (c) et la moyenne de (a) et de (b) est minime (+0,01, c’est-Ă -dire avec augmentation de l’erreur en (c) !)

On constate donc qu’en ce cas oĂč le report d’une hauteur suppose un « transport » de seconde espĂšce, c’est-Ă -dire sans construction de figures mais avec dĂ©placement mental de l’objet lui-mĂȘme, il y a surestimation croissante de la hauteur, en fonction de la distance, avec erreurs allant de 0 % pour 3 cm et 3 % pour 25 cm Ă  5 %, 8 % et 10 % pour 1 ; 2 et 3 m.

Bien entendu, cette expĂ©rience porte sur une situation qui n’est nullement identique aux prĂ©cĂ©dentes puisque l’on compare ici, non plus deux tiges de mĂ©tal, mais une tige avec un intervalle (l’intervalle entre la ligne de base et le trait de crayon correspondant au sommet de la tige). NĂ©anmoins, puisqu’il y a agrandissement et non pas rapetissement du modĂšle au cours de ce report, cela dĂ©montre, non pas sans doute la gĂ©nĂ©ralitĂ© de tels agrandissements au cours de tous les transports, mais sa possibilitĂ© et mĂȘme sa probabilitĂ© dans la situation qui nous intĂ©resse lors de la comparaison perceptive 15.

On pourrait en outre objecter que le sujet, au moment oĂč il marque son trait, Ă©tant vis-Ă -vis de celui-ci et de plus en plus Ă©loignĂ© de l’étalon, il intervient un effet perspectif. Mais si l’on place le sujet entre l’étalon et les points Ă©loignĂ©s de 1 Ă  3 m, en rĂ©glant soi-mĂȘme la hauteur, selon les indications reçues, au moyen d’une aiguille de mĂ©tal, les rĂ©sultats sont les mĂȘmes qualitativement : surestimation progressive de l’étalon en fonction des distances.

Ces deux sortes de rĂ©sultats — introspection de la mĂ©thode suivie par le sujet, et mesure des surestimations lors des reports Ă  distance — convergent ainsi avec les lois de l’erreur systĂ©matique. La majoritĂ© des sujets ayant conscience de « transporter » l’étalon lui-mĂȘme, et ce transport s’accompagnant dans la majoritĂ© des cas d’un agrandissement de l’objet, il en rĂ©sulte, en effet, l’erreur de majoritĂ© A < B0 = C pour les grandes distances, puisque B0 surĂ©valuĂ© tendra vers C et s’éloignera d’autant de A. Quant aux petites distances, la construction de la figure impliquant un simple mouvement du regard comme tel par opposition au transport de l’objet lui-mĂȘme ou, Ă  la limite, une simple centration statique, on comprend que l’erreur systĂ©matique puisse ĂȘtre orientĂ©e en sens inverse, parce que, l’étalon Ă©tant laissĂ© immobile, A et C seraient davantage fixĂ©s que lui, ce qui signifierait que le regard procĂ©derait en ce cas de A et de C à B0 plus que l’inverse, et s’attacherait à A ou à C plus qu’à B0. Mais il faudrait se garder de croire le problĂšme rĂ©solu Ă  coup sĂ»r pour autant. Rien ne prouve, en effet, que l’introspection Ă©puise le contenu des comportements du sujet : le regard passant librement du mesurant au mesurĂ© et rĂ©ciproquement, tout semble indiquer, au contraire, qu’il faille envisager lors de chaque comparaison deux sortes de transports alternatifs de longueurs moyennes inĂ©gales, tels que les prĂ©voient les solutions de type II et II bis. Les solutions de type I prĂ©voyant un seul transport Ă  la fois seraient alors Ă  concevoir comme rĂ©pondant Ă  de simples cas particuliers des doubles ou multiples transports, lorsque l’un des deux transports alternatifs tend vers zĂ©ro.

Cela Ă©tant, la solution qui semble le mieux exprimer les erreurs systĂ©matiques « de majorité » serait donc la solution II bis n° 2 : agrandissement gĂ©nĂ©ral des termes transportĂ©s et transport plus long de l’étalon pour les grandes distances. On peut schĂ©matiser cette solution au moyen des fig. 1, les traits en pointillĂ©s reprĂ©sentant les transports respectifs de l’étalon B0 et des mesurĂ©s A et C, transports dont la jonction ou la disjonction aboutiraient aux estimations d’égalitĂ© ou d’inĂ©galité :

Fig. 1

Mais il convient de se rappeler que, mĂȘme si cette solution reprĂ©sente adĂ©quatement la majoritĂ© des cas, il reste les erreurs systĂ©matiques « de minorité » qui sont orientĂ©es en sens inverse. L’existence de ces derniĂšres prouve ainsi la diversitĂ© des mĂ©thodes qu’il est possible au sujet d’adopter dans la comparaison perceptive, les facteurs qui caractĂ©risent celle-ci n’ayant donc pas la mĂȘme rĂ©gularitĂ© que ceux d’une illusion statique (de l’illusion de DelbƓuf, p. ex.). Plus prĂ©cisĂ©ment, ce qui semble rĂ©gulier dans la comparaison perceptive Ă  distance, c’est l’existence mĂȘme des erreurs systĂ©matiques, mais le contenu de celles-ci peut varier selon le choix du terme transportĂ©, la nature et les effets des transports (agrandissement ou parfois rapetissement). Il convient donc, pour trouver l’explication gĂ©nĂ©rale de ces phĂ©nomĂšnes, de ne pas se lier Ă  tel ou tel modĂšle particulier parmi les solutions I à V, mais de trouver les rapports communs Ă  toutes les solutions possibles. Or, la chose est aisĂ©e si l’on en reste au plan qualitatif et logistique.

Appelons Tp B0 le transport de l’étalon B0 et Tp A ; C celui des termes mesurĂ©s A ou C. Écrivons Tp B0 > Tp (A ; C) lorsque Tp B0 l’emporte en chemin parcouru (ou en vitesse, frĂ©quence, etc.) sur celui de A ou de C. Appelons E1 et E2 un mĂȘme Ă©lĂ©ment (p. ex. B0 ; A ou C) avant et aprĂšs le transport auquel il donne lieu et Ă©crivons E2 > E1 si le transport agrandit cet Ă©lĂ©ment et E2 < E1 s’il le rapetisse. Enfin, Ă©crivons Tp > Fg pour les grandes distances entre B0 et A ou C, dans lesquelles le transport portant sur l’élĂ©ment (Tp) est plus grand que les dimensions de la figure (Fg ou transport du regard) que l’on peut construire au moyen de B0 et de A ou C ; et Tp < Fg pour les petites distances.

Pour plus de prĂ©cision, formulons d’abord la dĂ©finition exacte de ces termes, avant de les utiliser dans les propositions qui suivront :

DĂ©finition I. Lorsque le regard se dĂ©place d’un objet sur un autre, nous dirons qu’il y a transport (ou transport spatial) des dimensions (ou de la structure en gĂ©nĂ©ral) du premier, si elles sont appliquĂ©es sur le second objet de façon Ă  pouvoir ĂȘtre mises en rapport perceptif avec celles qui caractĂ©risent ce dernier.

Nous dirons pour abrĂ©ger que le premier objet est « transporté » sur le second : Tp (B0) × (A ; C) ou, plus briĂšvement, Tp (B0) signifiera ainsi le transport des dimensions de l’étalon B0 sur les variables A ou C et Tp (A ; C) × (B0) ou plus briĂšvement Tp (A ; C) signifiera le transport inverse.

DĂ©finition I bis. DĂ©signant par E1 les dimensions de l’élĂ©ment perçu avant son transport et par E2 les mĂȘmes dimensions au terme du transport, nous dirons qu’il existe un rapport E2 > E1 si ces dimensions sont agrandies au cours du transport et E2 < E1 si elles sont rapetissĂ©es.

DĂ©finition I ter. Lorsque deux Ă©lĂ©ments, p. ex. B0 et A ou C, sont transportĂ©s alternativement l’un sur l’autre, nous dirons que le transport du premier l’emporte sur celui du deuxiĂšme, soit Tp (B0) > Tp (A ; C), si le premier est plus souvent transportĂ© que le second, ou, de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, si le transport du premier est plus efficace pour une raison quelconque (attention, etc.) que celui du deuxiĂšme.

N. B. On peut alors reprĂ©senter les transports inĂ©gaux par des trajets de longueurs diffĂ©rentes, comme sur les fig. 1, p. 211. Mais il va de soi que ces longueurs inĂ©gales expriment simplement les diffĂ©rences entre les moyennes des transports respectifs, s’ils sont multiples, ou entre leurs efficacitĂ©s, chacun dĂ©crivant en fait la trajectoire complĂšte qui conduit de l’un des objets Ă  l’autre.

DĂ©finition II (a). Lorsque deux objets sont trop Ă©loignĂ©s l’un de l’autre pour entrer dans une figure d’ensemble perçue en fonction d’une seule centration du regard (voir Rech. I, DĂ©f. IV, p. 64), nous dirons que le transport de l’un sur l’autre est plus grand que la figure, soit Tp > Fig.

(b) Si, au contraire, les deux objets entre lesquels a lieu le transport peuvent entrer tous deux Ă  titre d’élĂ©ments en une telle figure d’ensemble, nous dirons que le transport est plus petit que la figure, soit Tp < Fig. Nous nous servirons de ce mĂȘme symbole, lorsque le transport n’a pas lieu effectivement, et que les deux objets sont rapportĂ©s l’un Ă  l’autre en fonction d’une seule centration intermĂ©diaire du regard, laquelle engendre la figure d’ensemble. En ce dernier cas, le symbole Tp dĂ©signe un transport simplement possible, mais qui, s’il avait lieu, resterait plus petit que la figure.

DĂ©finition III. Nous appellerons comparaison perceptive entre deux objets le produit de leurs transports rĂ©ciproques : Cp (B0 × A ; C) = Tp (B0 × A ; C) + Tp (A ; C × B0).

DĂ©finition III bis. Par extension, nous Ă©crirons Cp (B0) > Cp (A ; C), ou Cp (A ; C) > Cp (B0), pour dĂ©signer une comparaison dans laquelle on a simultanĂ©ment Tp (B0) > Tp (A ; C), ou l’inverse, et E2 > E1 (DĂ©f. I ter et I bis). Ce symbole reste valable si le sujet estime avoir achevĂ© sa comparaison au moyen d’un seul transport (unilatĂ©ral).

III ter. Par extension Ă©galement, nous Ă©crirons Cp (B0) et Cp (A ; C) pour dĂ©signer l’agrandissement, au cours de leurs transports, de B0 et de A ou de C. Par exemple [Cp (B0) + Cp (A ; C)] signifiera l’ensemble des agrandissements de B0 et de A ou de C au cours des transports respectifs qui caractĂ©risent la comparaison de B0 avec A ou avec C.

Si nous soumettons maintenant les trois couples de relations dĂ©finies sous I, I bis et II Ă  l’opĂ©ration de la « multiplication logique » nous obtenons 8 combinaisons selon que l’on attribue les valeurs < ou > Ă  chacun des trois couples :

(Tp B0 ≶ Tp A ; C) × (E2 ≶ E1) × (Tp ≶ Fg)

Or, les combinaisons qui donnent une solution conforme aux rĂ©sultats « de majorité », soit (A < B0 = C) pour les grandes distances et (A = B0 < C) pour les petites se trouvent ĂȘtre alors les 4 combinaisons comportant 0 ou 2 signes < (dans l’ordre assignĂ© aux termes de la prop. 9), tandis que les combinaisons conformes aux rĂ©sultats « de minorité » sont celles dans lesquelles on trouve 1 ou 3 signes <. En effet, on a :

(9) (Tp B0 > Tp A ; C) × (E2 > E1) × (Tp > Fg) = (A < B0 = C)

ce qui correspond aux solutions I 2 a ; I bis 2 a ; II 2 a et II bis 2 a. Si l’on inverse la premiùre et la troisiùme de ces relations on a :

(10) (Tp B0 < Tp A ; C) × (E2 > E1) × (Tp < Fg) = (A = B0 < C)

ce qui correspond aux solutions I 2 b ; I bis 3 b ; II 3 b et II bis 2 b. Si, dans la prop. (9), on inverse au contraire la premiÚre et la seconde relations, on a :

(11) (Tp B0 < Tp A ; C) × (E2 ≀ E1) × (Tp > Fg) = (A < B0 = C)

ce qui correspond aux solutions I 3 a ; I bis 3 a ; II 3 a et II bis 3 a. Enfin, si en (9) on inverse les deux derniÚres relations, on obtient :

(12) (Tp B0 > Tp A ; C) × (E2 < E1) × (Tp < Fg) = (A = B0 < C)

ce qui répond aux solutions I 3 b ; I bis 2 b ; II 2 b et II bis 3 b.

En bref, Ă©tant donnĂ©s les trois rapports (Tp B0 > A ; C) ; (E2 > E1) et (Tp > Fg) donnĂ©s dans l’équation initiale (9), il suffit de les inverser deux Ă  deux pour obtenir une solution conforme aux erreurs « de majorité ». Voyons maintenant comment un nombre impair d’inversions (1 ou 3) conduit aux erreurs systĂ©matiques « de minorité ». Si, en effet, nous inversons en (9) la premiĂšre relation seulement, nous obtenons pour les grandes distances :

(13) (Tp B0 < Tp A ; C) × (E2 > E1) × (Tp > Fg) = (A = B0 < C)

Si nous inversons la troisiÚme relation seulement, nous obtenons pour les petites distances :

(14) (Tp Bo > Tp A ; C) × (E2 > E1) × (Tp < Fg) = (A < B0 = C)

Si, d’autre part, nous inversons en (9) la seconde relation seulement, nous avons alors pour les grandes distances :

(15) (Tp B0 > Tp A ; C) × (E2 < E1) × (Tp > Fg) = (A = B0 < C)

et si nous inversons en (8) les trois relations à la fois nous avons pour les petites distances :

(16) (Tp B0 < Tp A ; C) × (E2 < E1) × (Tp < Fg) = (A < B0 = C)

On constate donc que les inversions en nombre impair pratiquĂ©es sur l’éq. (9) donnent bien les erreurs systĂ©matiques « de minorité », soit (A = B0 < C) pour les grandes distances et (A = B0 < C) pour les petites.

Cela Ă©tabli, il devient alors aisĂ© de rĂ©duire ces huit formules (9) à (16) Ă  un seul couple pour les erreurs de majoritĂ© et Ă  un seul couple Ă©galement pour les erreurs de minoritĂ© (chacune des formules d’un couple ne diffĂ©rant de l’autre que par la variable distance Tp ≶ Fg). En effet, quelle diffĂ©rence y a-t-il entre les formules (9) et (11) ? Dans le premier cas (9) l’étalon B0 est transportĂ© davantage que A et C et il s’agrandit en chemin, d’oĂč B0 = C et B0 > AC. Dans le second cas (11), l’étalon B0 est transportĂ© moins loin que A et C, et dĂ©croĂźt au cours du transport, mais A et C qui sont donc transportĂ©s davantage, dĂ©croissent aussi en chemin : au total B0 diminue donc moins qu’eux, et, Ă  parler relativement, il gagne toujours au change. Si nous nous en tenons au rĂ©sultat des transformations, nous pouvons donc Ă©crire que la prop. (9) Ă©quivaut Ă  la prop. (11) en tant qu’elles aboutissent toutes deux Ă  une surestimation de l’étalon B0 par rapport aux termes mesurĂ©s A et C. DĂ©signons (DĂ©fin. III bis) par le symbole Cp (B0)  > Cp (A ; C) cette surestimation relative et par Cp (B0) < Cp (A ; C) la sous-estimation de B0. On a alors :

(17) [(Tp B0 > Tp A ; C) × (E2 > E1)]
= [(Tp B0 < Tp A ; C) × (E2 < E1)] = [Cp B0 > Cp A ; C]

et inversement

(17 bis) [(Tp B0 < Tp A ; C) × (E2 > E1)]
= [(Tp B0 > Tp A ; C) × (E2 < E1)] = [Cp B0 < Cp A ; C]

le symbole Cp condensant ainsi les transformations (9) Ă  (12). On peut donc condenser sous la forme suivante les rapports expliquant l’erreur systĂ©matique de majorité :

(18) (Cp B0 > Cp A ; C) × (Tp > Fg) = (A < B0 = C)

et

(18 bis) (Cp B0 < Cp A ; C) × (Tp < Fg) = (A = B0 < C)

et ceux qui rendent compte de l’erreur systĂ©matique de minorité :

(19) (Cp B0 < Cp A ; C) × (Tp > Fg) = (A = B0 < C)

et

(19 bis) (Cp B0 > Cp A ; C) × (Tp < Fg) = (A < B0 = C)

En effet la prop. (18) condense (9) et (11) en vertu de (17) et (18 bis) condense (10) et (12) en vertu de (17 bis). D’autre part, la prop. (19) condense (13) et (15) en vertu de (17 bis) et la prop. (19 bis) condense (14) et (16) en vertu de (17).

En bref, si l’erreur systĂ©matique de majoritĂ© consiste Ă  surestimer l’étalon aux grandes distances et Ă  le sous-estimer aux petites, et si l’erreur de minoritĂ© fait l’inverse, ce ne peut ĂȘtre qu’en vertu d’un nombre limitĂ© de combinaisons entre la longueur relative des « transports » et les agrandissements ou rapetissements relatifs s’effectuant pendant leurs parcours. En condensant ces combinaisons dans le symbole Cp, dĂ©fini par les Ă©quivalences (17) et (17 bis) et qui permet de schĂ©matiser le mĂ©canisme des comparaisons perceptives sans en prĂ©ciser le dĂ©tail (prop. 18 et 19), on constate alors que les erreurs systĂ©matiques inhĂ©rentes Ă  ces comparaisons rĂ©sultent toujours de la prĂ©sence simultanĂ©e d’au moins deux asymĂ©tries : 1° une inĂ©galitĂ© des « transports » Ă©manant du mesurant et du mesuré ; 2° un agrandissement ou une diminution des Ă©lĂ©ments transportĂ©s. En effet, supposons d’abord que les transports soient Ă©gaux : que les Ă©lĂ©ments transportĂ©s s’agrandissent tous, rapetissent tous ou demeurent invariants, il n’y aura alors aucune erreur d’estimation en > ou en <, en admettant naturellement que l’agrandissement ou le rapetissement E2 ≶ E1 soit proportionnellement exactement le mĂȘme pour tous les termes. On aurait donc :

(20) (Tp B0 = Tp A ; C) × (E2 ≶ E1) × (Tp ≶ Fig) = (Cp B0 = Cp A ; C) = (A < B0 < C)

Mais si la transformation (E2 ≶ E1) varie d’un terme Ă  l’autre, on aura seulement :

(20 bis) (Tp B0 = Tp A ; C) × [(A2 ≶ A1) × (B2 ≶ B1) × 
] × (Tp ≶ Fig) ⇉ (A < B0 < C)

oĂč le symbole (⇉) signifie « tend vers ».

D’autre part, si c’est l’inĂ©galitĂ© (E2 ≶ E1) qui est supprimĂ©e et que les Ă©lĂ©ments demeurent invariants, peu importe la longueur des transports. L’erreur sera alors toujours annulĂ©e :

(21) (Tp B0 ≶ Tp A ; C) × (E2 = E1) X (Tp ≶ Fig)
= (Cp B0 = Cp A ; C) = (A < B0 < C)

Or, la nĂ©cessitĂ© de ces deux asymĂ©tries nous ramĂšne Ă  la question laissĂ©e en suspens Ă  la fin du § 3 du rapport entre les deux sortes de transformations non compensĂ©es Pst et Prd donc entre les dĂ©placements systĂ©matiques du seuil et son extension. On pressent, en effet, d’emblĂ©e un lien entre ces deux sortes de dĂ©formations et les deux asymĂ©tries dont nous venons de noter la nĂ©cessitĂ©. D’une part, il est clair que l’erreur systĂ©matique Pst (prop. 5 et 5 bis) dĂ©pendra surtout de l’inĂ©galitĂ© des transports (Tp B0 ≶ Tp A ; C) puisqu’elle rĂ©sulte de l’irrĂ©versibilitĂ© des rapports entre le mesurant et le mesurĂ© (prop. 2 et 6-7). D’autre part, l’extension du seuil Prd (prop. 8 et 8 bis) est relative Ă  la plus ou moins grande ressemblance perçue entre les termes, qui dĂ©pendra essentiellement de E2 ≶ E1. En effet, si l’on a E2 = E1 alors Prd (extension du seuil) tend Ă  s’annuler et par consĂ©quent Pst (dĂ©placement du seuil) Ă©galement :

(22) (E2 = E1) ⊂ (Prd = 0)

et

(22 bis) (E2 = E1) ⊂ (Pst = 0)

oĂč ⊂ est le symbole de l’implication. Et si les transports sont Ă©gaux Pst s’annule d’autre part sauf Ă  rĂ©apparaĂźtre pour cause d’inĂ©galitĂ© dans les agrandissements ou rapetissements (E2 ≶ E1. Mais en ce dernier cas les transports redeviendront tĂŽt ou tard inĂ©gaux. On a donc :

(23) (Tp B0 = Tp A ; C) ⇉ (Pst = 0)

Par contre cette Ă©galitĂ© des transports ne conduit pas nĂ©cessairement Ă  Prd = 0 puisque des inĂ©galitĂ©s de type (E2 ≶ E1) peuvent entraĂźner une extension du seuil, mais sans dĂ©placements de ce dernier, c’est-Ă -dire sans asymĂ©tries ou erreurs systĂ©matiques. Quel est donc le rapport entre l’extension du seuil Prd et ses dĂ©placements Pst ?

Les prop. (20) à (23) permettent d’abord de conclure que la prĂ©sence des deux asymĂ©tries (Tp B0 ≶ Tp A ; C) et (E2 ≶ E1) est nĂ©cessaire pour qu’il y ait erreur systĂ©matique Pst mais qu’une seule (E2 ≶ E1) suffit pour l’extension du seuil Pst. Cela admis, il devient alors trĂšs simple de formuler les rapports de l’extension du seuil (Prd) et de ses dĂ©placements (Pst). D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lorsque trois grandeurs A, B et C sont donnĂ©es, telles que l’on ait objectivement A < B < C, le seuil d’égalitĂ© de B peut ĂȘtre dĂ©fini par l’accroissement de ressemblance (r) entre A et B et entre B et C, soit :

Se B = [r A (B) + r B (C)] = [(p A = p B) +  (p B = p C)

c’est-Ă -dire « le seuil de B est dĂ©terminĂ© par un accroissement de ressemblance entre A et B et entre B et C tel que A soit perçu Ă©gal à B et B Ă©gal à C » (pour l’explication de cette formule, voir plus loin les prop. 34 et 35).

Fig. 2. SchĂ©ma du seuil d’égalitĂ© et de l’erreur systĂ©matique (supposĂ©e ici positive)

Dans le cas particulier il peut donc y avoir extension du seuil de B en fonction de (E2 > E1) indĂ©pendamment des transports Tp. Si l’on ajoute l’effet E2 > E1 Ă  celui des inĂ©galitĂ©s de transport, en rĂ©unissant sous le symbole Cp (voir DĂ©f. III ter) ces deux effets, lorsqu’ils se superposent, on aura donc :

(24) [Cp B0 + Cp A ; C] = [(Cp A = p B) + (Cp B = p C)] = Prd

et

(24 bis) [Cp B0 − Cp A ; C] = Pst

la soustraction s’inversant naturellement si Cp B0 < Cp A ; C.

En bref, l’extension du seuil rĂ©sulte de la somme des accroissements des termes identifiĂ©s par la comparaison et l’erreur systĂ©matique rĂ©sulte de la diffĂ©rence de ces accroissements lorsqu’ils sont inĂ©gaux. On peut reprĂ©senter graphiquement la chose (voir fig. 2) : l’extension du seuil se traduit, en effet, par l’ouverture de l’angle formĂ© par les agrandissements et rapetissements relatifs de B0 et l’erreur systĂ©matique par le dĂ©placement (inclinaison) de sa bissectrice. Pst est nul si la bissectrice est horizontale, donc si Cp (B0) = Cp (A ; C) ; il est positif si l’agrandissement de l’étalon l’emporte sur celui des variables, donc si Cp (B0) > Cp (A ; C), et nĂ©gatif dans le cas inverse. Quant Ă  Prd il totalise l’ensemble des dĂ©formations qui aboutissent Ă  Ă©galer B0 Ă  une classe dĂ©finie de variables.

De ces prop. (24) et (24 bis) on peut alors tirer ce qui suit en ce qui concerne les rapports entre l’erreur systĂ©matique et l’extension du seuil :

1) L’existence d’une erreur systĂ©matique (Pst > 0) implique celle d’une extension du seuil :

(25) (Pst ≄ 0) ⊂ (Prd > 0)

et inversement la non-extension du seuil aboutit Ă  la suppression de l’erreur systĂ©matique :

(25 bis) (Prd = 0) ⊂ (Pst = 0)

2) Mais la suppression de l’erreur systĂ©matique n’entraĂźne pas sans plus celle de l’extension du seuil, puisque celle-ci peut rĂ©sulter des inĂ©galitĂ©s d’agrandissements, ou de rapetissements des Ă©lĂ©ments au cours de leurs transports sans qu’il y ait asymĂ©trie dans les transports mĂȘmes. D’oĂč (si ⊂ la non-implication) :

(26) (Pst = 0) ⊆ (Prd = 0)

et inversement la prĂ©sence d’une extension du seuil n’implique pas celle d’une erreur systĂ©matique :

(26 bis) (Prd > 0) ⊆ (Pst > 0)

Bref, l’erreur systĂ©matique ou dĂ©placement des seuils implique leur extension, sans que la rĂ©ciproque soit vraie. Mais, pour pouvoir expliquer ce rapport, encore faut-il dĂ©gager les rĂ©gulations qui interviennent en de tels processus et, pour ce faire, comparer ceux-ci Ă  ceux de la centration et dĂ©centrations sans transports : c’est Ă  quoi nous allons nous appliquer maintenant.

§ 5. Essai d’explication par les centrations et de vĂ©rification expĂ©rimentale par l’inversion des erreurs systĂ©matiques

La transformation non compensĂ©e Prd Ă©tant commune aux comparaisons perceptives et Ă  l’interaction des parties lors de la perception d’une figure totale (Recherches I, prop. 4-12), il doit exister quelque rapport entre les mĂ©canismes de transport qui interviennent dans la comparaison et ceux de centration et de dĂ©centration qui commandent la perception statique. Quels sont-ils ? Cherchons d’abord Ă  les comprendre dans les grandes lignes puis nous essayerons de les formuler au § 6.

Notons d’abord que l’erreur systĂ©matique mise en Ă©vidence par les faits qui prĂ©cĂšdent peut ĂȘtre comparĂ©e aux « erreurs spatiales » et aux « erreurs temporelles » bien connues des anciens psycho-physiciens. De telles erreurs interviennent p. ex. dans les comparaisons de poids lorsque le sujet utilise ses deux mains simultanĂ©ment ou laisse s’écouler un intervalle de temps pour faire la comparaison avec la mĂȘme main. Divers procĂ©dĂ©s ont Ă©tĂ© employĂ©s pour remĂ©dier Ă  ce genre d’erreurs (dans le cas du poids les sujets croisent spontanĂ©ment les mains pour amĂ©liorer la comparaison) mais il ne nous semble pas que l’on ait cherchĂ© Ă  Ă©tudier leur signification psychologique comme telle ni surtout Ă  les distinguer de celle dont nous avons constatĂ© l’existence. Les erreurs spatiales et temporelles sont apparues Ă  la plupart des psychologues comme des obstacles Ă  la solution des problĂšmes de mesure, beaucoup plus que comme des phĂ©nomĂšnes intĂ©ressants en eux-mĂȘmes : au lieu d’en tirer des lois spĂ©cifiquement psychologiques, on y a vu des sortes de parasites nuisant Ă  la prĂ©cision des dĂ©terminations de sensibilitĂ©, comme s’il s’agissait des inexactitudes propres aux appareils de physique (distorsion, parallaxe, etc.). La terminologie physique employĂ©e pour les dĂ©signer est Ă  elle seule significative. Or, dans les faits qui prĂ©cĂšdent, si l’« erreur spatiale » intervient seule pour les distances de 0,25 m (Ă  laquelle les termes sont vus simultanĂ©ment) et se double d’« erreurs temporelles » pour 2-3 m, on peut supposer (et c’est le sens de notre explication) que les erreurs systĂ©matiques, inverses selon ces deux sortes de distances et inverses pour les cas « de majorité » et « de minorité », sont bien plutĂŽt des erreurs psychologiques issues de la direction privilĂ©giĂ©e que prend le processus de l’évaluation et de la comparaison.

Cherchons donc Ă  Ă©laborer un schĂ©ma explicatif et Ă  contrĂŽler cette interprĂ©tation par des essais de renversement de l’erreur.

I. Pour les grandes distances deux faits paraissent dominer les erreurs de majorité : l’étalon est transportĂ© plus que le mesurĂ© et le transport agrandit l’élĂ©ment au lieu de le rapetisser. Notons une fois de plus combien ce second point est paradoxal. On n’aurait guĂšre supposĂ© que le transport allonge la hauteur perçue, faute de comprendre d’oĂč pourrait provenir cet agrandissement, tandis qu’il eĂ»t semblĂ© tout naturel d’admettre qu’il se perde quelque chose au cours du transport, par exemple que la trace laissĂ©e sur l’appareil optique diminue, diffuse ou s’affaiblisse. Nous avouons mĂȘme avoir Ă©tĂ© si persuadĂ©s a priori de cette seconde interprĂ©tation qu’il nous a fallu la contradiction constante entre nos calculs et l’introspection des sujets affirmant transporter l’étalon plus que le mesurĂ©, pour nous dĂ©cider Ă  tenter l’expĂ©rience de report dĂ©crite au § 4 : or, elle Ă©tablit prĂ©cisĂ©ment la possibilitĂ© d’un agrandissement des termes transportĂ©s.

Tout s’éclaire, par contre, si l’on suppose que l’agrandissement au cours du transport provient des mĂȘmes raisons que le choix du terme donnant lieu au transport le plus long et si l’on interprĂšte ces raisons en termes de centration. Le fait fondamental devient alors la non-rĂ©ciprocitĂ© du mesurant et du mesuré : entraĂźnant une centration privilĂ©giĂ©e sur l’un des deux termes, cette inĂ©galitĂ© expliquerait ainsi et le choix de l’élĂ©ment transportĂ© et son agrandissement au cours du transport.

Soit, en effet, deux objets Ă  comparer. Si la comparaison s’effectue de façon rĂ©ciproque ou rĂ©versible, le premier sera jugĂ© plus petit que l’autre ou Ă©gal Ă  lui aussi bien que le second plus grand que le premier ou Ă©gal Ă  lui, sans que l’une de ces comparaisons diffĂšre en rien de l’autre. C’est le cas de la comparaison opĂ©ratoire et ce sera aussi sans doute celui de la comparaison perceptive si ces deux termes sont donnĂ©s isolĂ©ment, sans que cette comparaison dĂ©pende des prĂ©cĂ©dentes ou influe sur les suivantes. Par contre, si les comparaisons se succĂšdent, non pas selon l’ordre d’une sĂ©riation de mesurants donnĂ©s simultanĂ©ment (ce qui aboutirait Ă  un systĂšme de compensations) mais de façon telle que l’un des objets demeure toujours le mĂȘme et que le sujet s’en aperçoive, alors ce terme constant acquiert par le fait mĂȘme une fonction spĂ©ciale, celle d’étalon ou de mesurant tandis que les termes variables prennent le rĂŽle de mesurĂ©s. Ces rĂŽles peuvent ĂȘtre explicites si la consigne s’oriente dans ce sens ou implicites si le sujet les rĂ©partit de lui-mĂȘme.

Or, il est facile de comprendre en quoi cette rĂ©partition des rĂŽles entraĂźne l’erreur systĂ©matique dans le cas des grandes distances. 1° Dans la mesure oĂč les Ă©lĂ©ments Ă  comparer sont Ă©loignĂ©s les uns des autres et ne peuvent donc ĂȘtre vus simultanĂ©ment il s’agit d’abord de les « transporter » par le regard l’un vers l’autre. Or, l’étalon Ă©tant fixe et par consĂ©quent mieux connu du sujet que les mesurĂ©s variables, c’est lui qui donnera naturellement lieu au transport le plus frĂ©quent. D’oĂč, dans la « majorité » des cas, la moyenne Tp B0 > Tp A ; C. 2° Dans la mesure oĂč il donne lieu aux transports les plus frĂ©quents, l’étalon occupe une position privilĂ©giĂ©e et sera donc aussi davantage centrĂ© que le mesuré : lorsque la distance empĂȘche de les voir simultanĂ©ment, le regard se reportera, en effet, sans cesse au mesurant, par le fait mĂȘme de la nĂ©cessitĂ© de le transporter, et cherchera ainsi Ă  le « fixer » dans le double sens de la fixation visuelle et d’un effort de stabilisation en vue du transport. 3° Mais alors comment expliquer qu’étant Ă  la fois davantage fixĂ© et davantage « transporté », l’étalon s’agrandisse au cours du transport ? C’est ici que le processus psychologique de la « centration » dont nous avons dĂ©jĂ  Ă©tudiĂ© antĂ©rieurement les effets (Recherches I, § 6) est susceptible d’éclairer les choses. En centrant le regard sur un Ă©lĂ©ment, on le surestime, en dĂ©valuant les Ă©lĂ©ments pĂ©riphĂ©riques, comme si la zone centrale donnait lieu Ă  une dilatation de l’espace perceptif et sa pĂ©riphĂ©rie Ă  une contraction progressive. Si ces effets diffĂ©rentiels sont peu sensibles Ă  la perception habituelle c’est, d’autre part, que les dilatations et contractions propres Ă  chaque centration se corrigent les unes les autres grĂące Ă  la dĂ©centration. Or, dans le cas de la comparaison Ă  distance entre un Ă©talon B0 et des mesurĂ©s A < B0 ; C > B0 ; etc., la vision de B0 et celle de A ou C n’étant pas simultanĂ©es, la centration sur B0 ne saurait ĂȘtre corrigĂ©e par celles sur A ou C : elle provoque donc une tendance Ă  la surestimation qui ne trouve son frein qu’au moment mĂȘme de la fixation initiale dans la perception du champ environnant servant de rĂ©fĂ©rence. DĂšs lors, au cours mĂȘme du transport, tout se passe comme si cette tendance Ă  la surĂ©valuation jouait de plus en plus librement au fur et Ă  mesure que le regard s’éloigne de sa fixation de dĂ©part et perd ainsi contact avec son seul systĂšme de rĂ©fĂ©rence possible : bref, en tant que transfert de sa centration initiale, le transport de B0 conduit Ă  un agrandissement qui ne saurait ĂȘtre corrigĂ© que par la fixation terminale sur A ou C. Mais prĂ©cisĂ©ment, plus l’élĂ©ment terminal est Ă©loignĂ©, et moins il dĂ©centrera ainsi l’élĂ©ment initial : la surestimation de dĂ©part subsistera, dĂšs lors, en fonction mĂȘme de la distance. Si les centrations alternatives sur B0 et sur A ou C Ă©taient constamment de valeur Ă©gale la distance ne jouerait pas de rĂŽle puisque la dĂ©centration, mĂȘme de plus en plus faible avec l’éloignement, serait toujours rĂ©ciproque. Mais dans la mesure oĂč la centration sur B0 l’emporte sur celles de A ou de C, la dĂ©centration de B0 est Ă  la fois infĂ©rieure Ă  celles de A ou de C et d’autant moins efficace que la distance augmente.

On comprend ainsi la double nature de l’« erreur de l’étalon » : elle est en premier lieu directement fonction de la centration privilĂ©giĂ©e sur le mesurant B0 ; mais, Ă©tant inversement proportionnelle Ă  la dĂ©centration due à A ou C, elle est donc aussi, en second lieu, directement proportionnelle Ă  la distance (ce qu’atteste l’augmentation rĂ©guliĂšre des moyennes arithmĂ©tiques avec l’éloignement ou Ă©cart transversal). On comprend surtout la vraie raison de l’agrandissement des Ă©lĂ©ments au cours du transport (E2 > E1). En rĂ©alitĂ© il n’y a pas agrandissement pendant le transport lui-mĂȘme, mais au dĂ©part seulement, comme cet agrandissement est limitĂ© par la dĂ©centration due aux Ă©lĂ©ments terminaux, il sera d’autant plus faible que le transport est court et d’autant plus fort que le transport s’allonge, puisque alors la dĂ©centration diminue. Agrandissement apparent au cours du transport et longueur relative du transport sont donc un seul et mĂȘme phĂ©nomĂšne rĂ©sultant de la centration privilĂ©giĂ©e sur l’élĂ©ment que le sujet choisit pour le transporter de prĂ©fĂ©rence. Dans les « erreurs de majorité », cet Ă©lĂ©ment est donc l’étalon lui-mĂȘme.

Cette interprĂ©tation nous paraĂźt corroborĂ©e par deux sortes de faits : a) lors d’un report des hauteurs aux mĂȘmes distances de 0,25 Ă  3 m, le report par le regard agrandit les grandeurs en fonction des distances, tandis qu’un report simplement interne (le sujet se dĂ©plaçant lui-mĂȘme et se fiant Ă  son souvenir) les rapetisse au contraire (voir § 8) ; b) l’erreur systĂ©matique peut ĂȘtre renversĂ©e, comme nous allons le voir, si l’on inverse les rĂŽles du mesurant et du mesurĂ©.

II. Mais examinons auparavant les erreurs systĂ©matiques aux petites distances (0,25 Ă  1 m chez l’adulte et 0,03 Ă  0,25 m chez l’enfant) qui sont habituellement l’inverse des prĂ©cĂ©dentes. La caractĂ©ristique essentielle de cette seconde situation, par rapport Ă  la premiĂšre, est que le mesurant et le mesurĂ© sont cette fois perçus simultanĂ©ment, ce qui permet au sujet de construire une figure pour rapporter l’un Ă  l’autre. Or, cette situation modifie essentiellement les conditions de la centration.

L’étalon Ă©tant mieux connu, comme dans les grandes distances, mais Ă©tant cette fois constamment perçu en mĂȘme temps que la mesure variable, il n’est plus nĂ©cessaire qu’il soit davantage centrĂ© que ce dernier : au contraire, c’est le terme nouveau qui attirera le regard parce que moins connu, le mesurant fixe Ă©tant sans cesse Ă  disposition dans le mĂȘme champ et restant visible Ă  la pĂ©riphĂ©rie de toutes les zones centrales dĂ©terminĂ©es par la fixation sur A ou C, etc. DĂšs lors le mesurĂ© Ă©tant centrĂ© plus que l’étalon, c’est celui-ci qui sera sous-estimĂ© par rapport Ă  celui-lĂ , d’oĂč le sens nĂ©gatif de l’erreur systĂ©matique aux petites distances. Bref, le mĂȘme fait que l’étalon soit mieux connu et que le mesurĂ© variable le soit moins joue en sens inverse selon que tous deux ne sont pas visibles simultanĂ©ment ou qu’ils le sont : s’ils ne le sont pas (grandes distances) c’est le terme connu qui sera le plus aisĂ©ment « transportable » et sera donc davantage fixĂ© ou centré ; mais s’ils le sont (petites distances), c’est le terme peu connu qu’il s’agit de mieux regarder pour le comparer Ă  l’étalon fixe, d’oĂč la centration sur le mesurĂ© et la dĂ©valuation du mesurant. MĂȘme dans le cas oĂč le sujet construit une figure statique, au moyen d’une seule centration et sans transport effectif (voir DĂ©fin. II b), on peut admettre que cette centration n’est pas exactement ajustĂ©e au point mĂ©dian entre l’étalon et la variable, mais accorde une lĂ©gĂšre prĂ©fĂ©rence Ă  celle-ci en tant que moins connue (le point de fixation Ă©tant alors inconsciemment un peu dĂ©placĂ© dans sa direction).

III. Or, si les raisons de l’erreur systĂ©matique tiennent ainsi au choix du mesurant et du mesurĂ© et aux centrations diffĂ©rentielles qui en dĂ©coulent, et non pas Ă  des agrandissements ou rapetissements d’élĂ©ments physiologiques plus stables (traces laissĂ©es par l’objet sur l’appareil optique), il devient aisĂ© de comprendre que le sens des erreurs systĂ©matiques ait une simple portĂ©e statistique : Ă  cĂŽtĂ© des erreurs de « majorité » qui obĂ©issent au schĂ©ma prĂ©cĂ©dent, il reste toujours possible qu’à distance le sujet centre le mesurĂ© plus que le mesurant et que de prĂšs il fasse l’inverse. Ces erreurs systĂ©matiques de « minorité » ne constituent ainsi que des fluctuations autour des centrations les plus probables, et n’apparaissent en rien comme dues au renversement total d’un mĂ©canisme rigide (comme p. ex. dans le cas des gauchers par opposition aux droitiers). On trouve effectivement toutes les combinaisons entre les diverses possibilitĂ©s et c’est bien ce qui rend plausible l’explication du phĂ©nomĂšne par le choix le plus frĂ©quent d’une centration privilĂ©giĂ©e, et non pas par l’intervention d’un processus unique et non statistique.

IV. Mais surtout, si vraiment ce sont les rĂŽles de mesurant et de mesurĂ©, attribuĂ©s par le sujet aux Ă©lĂ©ments en jeu, qui expliquent les surestimations ou sous-estimations diffĂ©rentielles donnĂ©es dans l’expĂ©rience, il doit ĂȘtre possible de renverser l’erreur systĂ©matique pour ainsi dire Ă  volontĂ©, et de transformer un rĂ©sultat de minoritĂ© en un rĂ©sultat de majoritĂ©, ou l’inverse, simplement en conduisant le sujet Ă  centrer autrement les Ă©lĂ©ments perçus. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment ce que l’on parvient Ă  rĂ©aliser en employant sans plus les techniques suivantes II et III :

Nous appellerons « Technique I » celle qui a Ă©tĂ© suivie jusqu’ici : L’étalon B0 demeure constamment sur la table et du mĂȘme cĂŽtĂ©, tandis que de l’autre cĂŽtĂ© les Ă©lĂ©ments plus petits que lui (A) ou plus grands (C) sont enlevĂ©s et reportĂ©s Ă  distances variables, ou remplacĂ©s par A’ ; A” ; C’ ; C’’; etc. Sans qu’il y ait de consigne explicite Ă  ce propos (on se borne Ă  demander si la variable est Ă©gale, plus grande ou plus petite que l’étalon), le sujet prend alors l’habitude de se rĂ©fĂ©rer Ă  l’étalon et de porter son jugement sur le mesurĂ©. L’expression employĂ©e ordinairement est en effet : « (A) est plus petit (que B0) » ou « (C) est plus grand (que B0) », etc. Cette tendance a donc Ă©tĂ© encouragĂ©e par les questions posĂ©es, mais celles-ci n’excluent pas la libertĂ©, que conserve le sujet, de faire porter son jugement sur l’étalon s’il le dĂ©sire. Bref, rĂ©fĂ©rence constante au mesurant et jugement portant presque toujours sur le mesurĂ©, tels sont les deux caractĂšres de cette premiĂšre technique.

Technique II a. La disposition matĂ©rielle de l’étalon B0 et des mesurĂ©s A ; C ; etc. demeure exactement la mĂȘme, le premier conservant son emplacement fixe et les seconds Ă©tant changĂ©s comme en I. Par contre, on oblige indirectement le sujet Ă  prendre les mesurĂ©s variables comme Ă©talons et cela tout simplement (et sans autre commentaire) en le priant de faire porter son jugement sur B0 ! En effet, puisque dans la technique I le choix du mesurant se marque au jugement portĂ© sur le mesuré : « X est plus grand (ou plus petit) que B0 », nous nous sommes demandĂ© s’il suffirait, pour renverser les rĂŽles, d’obliger le sujet Ă  formuler son jugement de la maniĂšre suivante : « B0 est plus petit ou plus grand que X, ou Ă©gal Ă  lui ». En ce cas, le terme constant B perd une partie de sa constance, puisqu’il devient tour Ă  tour « plus grand », « plus petit » ou « égal » par rapport aux termes variables A et C. En retour, les Ă©lĂ©ments A ; C ; etc., acquiĂšrent alors la fonction de « mesurants » 16 : A0 ou C0 ; mais, restant variables tout en jouant ce rĂŽle de mesurants, leur nouveau caractĂšre d’étalons ne prĂ©dominera pas entiĂšrement de ce fait.

Cet antagonisme entre la disposition matĂ©rielle des Ă©lĂ©ments et la fonction qui leur est dĂ©volue par la forme obligĂ©e du jugement de comparaison rend cette technique antinaturelle et d’ailleurs d’autant plus instructive. Elle est difficile Ă  exiger pleinement mĂȘme chez certains adultes, et il y a tendance, chez presque tout le monde, Ă  retourner Ă  la technique I, soit que le sujet recommence sans s’en douter Ă  donner son jugement sur la variable et non plus sur B, soit qu’il se serve toujours de B comme Ă©talon mais que, obtempĂ©rant Ă  la consigne, il exprime son jugement sur B en renversant l’ordre suivi et cela grĂące Ă  une simple opĂ©ration intellectuelle qu’il dissimule Ă  l’expĂ©rimentateur. Quant aux enfants, bon nombre ne parviennent pas — chose intĂ©ressante — à se soumettre d’emblĂ©e Ă  la consigne, mĂȘme si l’on a pris soin de commencer par cette technique II et il a fallu dans certains cas renoncer Ă  son emploi chez les petits. Avec de l’exercice la plupart y parviennent cependant.

Technique II b. Chez certains adultes, il est possible en outre d’obliger Ă  une attitude spĂ©ciale de « transport ». Si dans leurs comparaisons, ils ont tendance Ă  « transporter » l’étalon B0, nous leur demandons ensuite de faire porter le transport sur les mesurĂ©s A ; A’, etc., comme s’ils Ă©taient eux-mĂȘmes des Ă©talons. Mais ici encore on constate une rĂ©pugnance nette de la part des sujets.

La technique II Ă©tant donc souvent d’un emploi alĂ©atoire, mĂȘme lorsque le sujet croit s’y conformer, nous l’avons complĂ©tĂ©e par la

Technique III. Nous plaçons sur la table les deux objets Ă  comparer, B0 et A ou C, mais, lors de chaque nouvelle comparaison, nous les enlevons tous deux pour les remplacer par deux nouveaux Ă©lĂ©ments. Ceux-ci contiennent Ă  nouveau B, mais sans que le sujet s’en doute, et en le disposant tantĂŽt Ă  gauche tantĂŽt Ă  droite. De cette maniĂšre le sujet recommence chaque comparaison Ă  frais nouveaux, sans l’intĂ©grer dans une suite dĂ©terminĂ©e par la position fixe de B0. Il n’y a donc plus ni « mesuré » variable ni « mesurant » constant, et l’étalon n’étant pas reconnu Ă  cause de sa position irrĂ©guliĂšre Ă  gauche ou Ă  droite, et se trouvant comparĂ© Ă  des termes qui occupent sans cesse la place qu’il vient de quitter, on peut espĂ©rer que les comparaisons ne seront plus dirigĂ©es et que les erreurs seront ainsi distribuĂ©es au hasard.

Il va sans dire que pour comparer les rĂ©sultats de cette technique avec la premiĂšre, il faut dĂ©buter par elle et ne reprendre qu’ensuite la technique I pour constater les diffĂ©rences.

Or, les faits obtenus au moyen de ces nouvelles techniques II et III appliquées aux distances caractéristiques de 0,25 et de 3 m, se sont révélés hautement significatifs :

1° Dans la grande majoritĂ© des cas, il suffit de l’emploi de la technique II pour inverser le sens de l’erreur systĂ©matique ou pour la rĂ©duire notablement. En effet, obligĂ© par la consigne de faire porter le jugement sur B (l’étalon de la technique I) sous la forme B > A ; B < C ou B = B’, le sujet doit alors prendre A ; B’ ou C comme Ă©lĂ©ment de rĂ©fĂ©rence, donc comme Ă©talon. Il s’ensuit alors un renversement de l’erreur par un jeu des mĂȘmes mĂ©canismes mais en sens inverse.

C’est ainsi que sur 21 cas d’erreurs de majoritĂ© observĂ©s, chez l’adulte et chez l’enfant, au moyen de la technique I Ă  3 m de distance entre les termes Ă  comparer (erreur positive), 7 ont donnĂ© une erreur nĂ©gative avec la technique II, 7 ont donnĂ© une erreur nulle et 7 une erreur restant positive. Sur les 7 derniers cas, un seul a prĂ©sentĂ© une erreur un peu plus forte avec la technique II qu’avec la technique I (+ 1 au lieu de + 0,25) les 6 autres ayant fourni une diminution de l’erreur. Quant Ă  l’erreur de minoritĂ© il y a Ă©galement diminution de l’erreur.

À 0,25 m, sur 7 cas d’erreur de majoritĂ© (erreur nĂ©gative) observĂ©s chez l’adulte et l’enfant avec la technique I, 4 ont donnĂ© l’inversion, avec la technique II (erreur positive), 2 une annulation de l’erreur et 1 a conservĂ© l’erreur nĂ©gative. Sur 6 cas d’erreur nulle avec la technique I, 3 ont fourni l’erreur positive avec la technique II et 3 ont conservĂ© l’erreur nulle. Sur 4 cas d’erreur de minoritĂ© (positive Ă  0,25), 3 ont annulĂ© l’erreur avec la technique II et 1 l’a conservĂ©e.

Au total, on constate donc qu’il suffit d’inverser la forme verbale habituelle du jugement pour renverser en tout (exceptionnellement) ou en partie l’erreur systĂ©matique. Les moyennes obtenues sur tous les cas prĂ©cĂ©dents ont Ă©tĂ© les suivantes :

Le renversement partiel est donc net. Quant au renversement total prĂ©cisons encore qu’il n’a Ă©tĂ© obtenu que chez l’adulte (sur 10) Ă  0,25 et Ă  3 m et chez 2 enfants (sur 14) Ă  3 m.

2° La technique III, d’autre part, a fourni en moyenne une erreur systĂ©matique de − 0,30 Ă  0,25 m et de − 0,25 Ă  3 m, chez les enfants, et de − 0,07 Ă  0,25 m et − 0,25 Ă  3 m chez l’adulte. ThĂ©oriquement l’erreur devrait tendre vers 0 mais il est probable que les sujets adoptent automatiquement un certain systĂšme de comparaisons, malgrĂ© les prĂ©cautions prises pour varier la place de l’étalon et mĂȘme l’ordre temporel dans lequel le mesurant et le mesurĂ© sont posĂ©s lors de chaque nouvelle mesure. Ce n’est donc que chez l’adulte pour 0,25 m que l’erreur systĂ©matique tende Ă  s’annuler et qu’en moyenne elle soit plus faible avec cette technique qu’avec les deux autres.

3° Un rĂ©sultat intĂ©ressant est Ă©galement fourni Ă  l’examen de la moyenne arithmĂ©tique (et non plus algĂ©brique) des erreurs systĂ©matiques. La grandeur de cette erreur, indĂ©pendamment donc de son sens, diminue notablement, en effet, de la techn. I Ă  la techn. II et de Celle-ci Ă  la techn. III.

[Catégorie] [Distance] Techn. I Techn. II Techn. III
Enfants 0,25 m 1,67 0,82 0,75
3 m 2,97 1,77 0,62
Adultes 0,25 m 1,25 0,80 0,75
3 m 2,92 1,50 0,62

La raison de cette diminution est claire : l’erreur systĂ©matique est plus petite en II qu’en I parce que cette seconde technique affaiblit la position privilĂ©giĂ©e de l’étalon sans la renverser entiĂšrement et celle de la techn. III est encore plus faible puisqu’il n’y a plus alors ni Ă©talon ni mesurĂ©s constants.

4° Enfin, Ă  part une exception chez l’enfant pour 0,25 m, on assiste Ă  une diminution corrĂ©lative de l’extension des seuils, ce qui atteste la solidaritĂ© partielle des quantitĂ©s non compensĂ©es Prd et Pst :

[Catégorie] [Distance] Techn. I Techn. II Techn. III
Enfants 0,25 m 2,20 1,25 2,50
3 m 8,07 6,82 3,25
Adultes 0,25 m 1,12 1,17 0,82
3 m 3,50 3,50 2,50

Au total cette expĂ©rience de contrĂŽle confirme donc bien la nature fonctionnelle des erreurs systĂ©matiques et parle ainsi en faveur d’une explication fondĂ©e sur les centrations diffĂ©rentielles qui rĂ©sultent du choix du mesurant.

§ 6. Transport et centration : analyse des régulations propres à la comparaison perceptive

Si nous appliquons en vertu de l’explication prĂ©cĂ©dente les propositions relatives Ă  la centration et Ă  la dĂ©centration admises antĂ©rieurement (Recherches I, DĂ©fin. IV et VI et Postulats I à V), on pourrait considĂ©rer que, en fixant B0 on sous-estime A et C qui sont dans la pĂ©riphĂ©rie de la zone centrale F (B0), tandis qu’en fixant A ou C on sous-estime B0 qui est dans la pĂ©riphĂ©rie de F (A) ou de F (C). D’autre part, puisqu’il y a erreurs systĂ©matiques et que celles-ci varient avec les distances, on est conduit Ă  supposer que, dans le cas des erreurs de majoritĂ©, la centration F (B0) l’emporte, pour les grandes distances, sur les centrations F (A) ou F (C) et l’inverse pour les petites distances, cette opposition Ă©tant elle-mĂȘme renversĂ©e dans le cas des erreurs de minoritĂ©. En effet, si F (B0) prime F (A ; C), A et C seront tous deux sous-estimĂ©s et B0 surestimĂ©, d’oĂč B0 = C et B0 > A, soit A < B0 = C ; inversement quand F (A ; C) prime F (B0), B0 est sous-estimĂ© et A et C surĂ©valuĂ©s, d’oĂč A = B0 et C > B0, soit A = B0 < C. Mais comment expliquer le primat d’une centration sur l’autre ? Lorsque B0, A et C sont proches, et qu’il s’agit d’estimer leurs grandeurs respectives, les dĂ©formations dues Ă  leurs centrations successives se compensent en moyenne, ce qui permet d’éviter toute illusion apprĂ©ciable pour de si petites diffĂ©rences de hauteur. Pourquoi n’en est-il pas de mĂȘme Ă  distance ?

C’est que, si les mĂ©canismes du transport et de la centration sont parents, ils n’en demeurent pas moins distincts. Une centration est un Ă©tat liĂ© Ă  une fixation statique. Une dĂ©centration est une coordination de centrations, caractĂ©risant elle aussi un Ă©tat, mais un Ă©tat liĂ© Ă  un ensemble d’élĂ©ments par opposition aux centrations particuliĂšres. Un transport est au contraire un dĂ©placement, procĂ©dant d’une centration Ă  une autre, mais sans se fixer sur aucune des deux, exclusivement, et la comparaison perceptive constitue une coordination des transports 17 : la comparaison perceptive est donc au transport ce qu’est la dĂ©centration par rapport Ă  la centration, mais, tandis que ces derniĂšres caractĂ©risent un Ă©quilibre moins mobile, les premiers supposent le mouvement. Plus prĂ©cisĂ©ment, la diffĂ©rence est qu’en fixant B0 et A ou C, les processus de centration consisteront Ă  les situer en une figure totale dont le point de compensation maximum F0 sera situĂ© entre eux (la dĂ©centration supposant entre autres la perception de ces rĂ©gions intermĂ©diaires), tandis que dans la comparaison perceptive, il y a saut direct de B0 à A ou C et rĂ©ciproquement, la zone intercalaire ne prĂ©sentant (sauf naturellement en profondeur) qu’une valeur toute nĂ©gative de distance Ă  parcourir et, pour ainsi dire, Ă  supprimer. On peut donc concevoir les transports comme des rapprochements de centrations et la comparaison perceptive, qui est un double ou multiple transport, comme la dĂ©centration relative nĂ©e de ces rapprochements alternatifs et rĂ©ciproques.

On comprend alors que les centrations en F (B0) ou en F (A ; C), rapprochĂ©es par la comparaison perceptive ou par les transports simples, puissent aboutir soit Ă  un primat de F (B0) sur F (A ; C) ou l’inverse, soit Ă  une sorte de moyenne de leurs Ă©chelles. D’oĂč, selon les cas, les asymĂ©tries ou irrĂ©versibilitĂ©s conduisant à Prd et Pst et les rĂ©gulations qui les rĂ©duisent. C’est pourquoi nous pouvons espĂ©rer avoir trouvĂ©, dans cette connexion entre le transport et la centration, l’explication des principaux mĂ©canismes observĂ©s jusqu’ici. Essayons donc de traduire par hypothĂšse le transport en termes de centrations et la comparaison en termes de dĂ©centrations.

Le schĂ©ma d’une telle traduction est fort simple : 1° On se rappelle que le point de dĂ©part des erreurs systĂ©matiques est le rapport irrĂ©versible Ă©tabli par le sujet entre le mesurant ou Ă©talon et le mesurĂ©, l’un de ces deux termes Ă©tant privilĂ©giĂ© par rapport Ă  l’autre. Il suffit alors d’admettre que l’élĂ©ment privilĂ©giĂ© est davantage centrĂ© que l’autre, et que cette centration privilĂ©giĂ©e est transfĂ©rĂ©e plus que l’autre, pour que l’on comprenne la surestimation du premier terme. L’attitude adoptĂ©e dans la comparaison perceptive dĂ©termine donc le choix des centrations et celui-ci entraĂźne l’importance respective des transports et les altĂ©rations de la grandeur attribuĂ©e aux Ă©lĂ©ments transportĂ©s, d’oĂč (Pst > 0) si l’un des transports l’emporte sur l’autre (Tp1 > Tp2), et (Pst = 0) s’ils se compensent par rĂ©gulation (Tp1 = Tp2). 2° D’autre part, lors d’un seul et mĂȘme transport, le rapprochement des centrations implique un second phĂ©nomĂšne, qui explique la possibilitĂ© de cette rĂ©gulation et rend compte des variations de Prd. Lorsque l’élĂ©ment transportĂ© (p. ex. B0) est ainsi rapprochĂ© par le regard de A ou de C, avec agrandissement en cours de route, il sera soumis lors de son arrivĂ©e Ă  l’action de la centration sur cet Ă©lĂ©ment A ou C, laquelle suivra immĂ©diatement le transport. Avant que cette centration sur A ou C ne dĂ©clenche un transport en sens inverse, elle interfĂ©rera, en effet, avec la centration transportĂ©e de B0 : il y aura ainsi, selon la prĂ©dominance de l’une sur l’autre ou leur Ă©quilibre, fusion des termes comparĂ©s, avec extension du seuil (Prd > 0), ou, au contraire, dĂ©centration avec abaissement du seuil (Prd = 0). 3° On comprend alors le rapport entre Prd et Pst c’est-Ă -dire entre l’extension du seuil et les dĂ©placements de celui-ci (erreur systĂ©matique). L’extension du seuil, qui exprime une assimilation entre le mesurant et le mesurĂ© (Prd), et une assimilation variant avec la distance, rĂ©sulte donc d’une interfĂ©rence entre la centration transportĂ©e et la centration d’arrivĂ©e (centration sur le terme vers lequel a lieu le transport). L’erreur systĂ©matique exprime, au contraire, le fait que cette assimilation est polarisĂ©e par une surestimation ou une sous-estimation rĂ©guliĂšre du mesurant (Pst) et rĂ©sulte ainsi de l’inĂ©galitĂ© des centrations de dĂ©part, source de l’inĂ©galitĂ© des transports et des agrandissements des termes transportĂ©s. Il va alors de soi que l’extension du seuil avec la distance constitue une condition nĂ©cessaire mais non pas suffisante de l’erreur systĂ©matique, c’est-Ă -dire que Pst implique Prd mais non pas l’inverse. En effet, l’inĂ©galitĂ© (E2 ≶ E1), qui intervient en Prd est Ă©galement nĂ©cessaire pour Pst > 0 tandis que l’inĂ©galitĂ© des transports (Tp B0 ≶ Tp A ; C) ne l’est pas pour Prd > 0, et, comme chaque centration d’arrivĂ©e peut ĂȘtre en mĂȘme temps centration de dĂ©part, mais ne l’est pas nĂ©cessairement, Prd et Pst peuvent varier corrĂ©lativement, mais sans que cela soit obligĂ©.

Cherchons maintenant à formuler ces différents rapports. La proposition fondamentale consistera donc à interpréter le transport comme un rapprochement de centrations :

(27) Tp (B0) × (A ; C) ⇉ A ; C (F B0)

qui se lit : « le transport de B0 sur A ou C tend Ă  produire le mĂȘme effet que la perception de A ou de C en une zone centrale dont le point de fixation F serait constituĂ© par B0 ». Et :

(27 bis) Tp (A ; C) × (B0) ⇉ B0 (F A ; C)

D’oĂč :

(27 ter) Cp (B0) × (A ; C) ⇉ Dt (B0) × (A ; C)

c’est-Ă -dire que la comparaison (ou double transport cf. DĂ©f. III) de B0 et de A ; C tend Ă  la dĂ©centration de leurs centrations rapprochĂ©es.

D’oĂč les consĂ©quences suivantes :

1° L’erreur systĂ©matique, qui s’exprime par la quantitĂ© non compensĂ©e Pst > 0, peut alors ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme le rĂ©sultat des inĂ©galitĂ©s de centration sur le mesurant et le mesurĂ©. Si nous dĂ©signons par le symbole (Ct B0 > C tA ; C) le fait que B0 est davantage centrĂ© que A ou C, on a donc (oĂč ⊂ signifie l’implication) :

(28) (Tp B0 ≶ Tp A ; C) ⊂ (Ct B0 ≶ Ct A ; C)

d’oĂč, inversement, pour le cas de la dĂ©centration entre Ct B0 et Ct A ; C (pour la notion de dĂ©centration, voir Recherches I, § 10):

(28 bis) (Tp B0 = Tp A ; C) ⊂ (Dt B0 + Dt A ; C)

et, en vertu de (23) :

(28 ter) (Dt B0 = Dt A ; C) ⊂ (Pst = 0)

c’est-Ă -dire que la dĂ©centration des fixations sur le mesurant et le mesurĂ© entraĂźnerait une rĂ©gulation des transports qui elle-mĂȘme annulerait l’erreur systĂ©matique.

2° Quant Ă  l’extension du seuil avec la distance, elle rĂ©sulte des mĂȘmes centrations. Si l’on a, en effet, Ct B0 ≶ Ct (A ; C) et si l’inĂ©galitĂ© des transports procĂšde dĂ©jĂ  de cette inĂ©galitĂ© des centrations, il devient clair qu’à des centrations inĂ©gales correspondront aussi des agrandissements ou rapetissements relatifs des termes transportĂ©s : selon que l’élĂ©ment transportĂ© aura Ă©tĂ© plus ou moins fixĂ© au dĂ©part, selon donc sa valeur relative initiale, il va de soi que cette surestimation ou sous-Ă©valuation ne fera que se conserver au cours des transports si ceux-ci sont bien, comme l’exprime la prop. (27) des transferts de centration. D’oĂč l’inĂ©galitĂ© E2 ≶ E1. Si nous dĂ©signons une centration transfĂ©rĂ©e par le symbole Ct Tp, nous avons donc :

(29) (E2 ≶ E1) = (Ct Tp E ≶ Dt E)

d’oĂč

(29 bis) [(B0)2 ≶ (B0)1] = [Ct Tp B0 ≶ Dt B0]

En effet, si la centration sur B0 est rapprochĂ©e de celle qui a lieu sur A ou C, ou l’inverse, les deux centrations ainsi fusionnĂ©es, en tout ou en partie, vont provoquer les phĂ©nomĂšnes habituels d’assimilation ou au contraire de dĂ©centration avec rĂ©gulation qui caractĂ©risent les centrations proches sur une mĂȘme figure, selon que celles-ci se confondent, interfĂšrent ou au contraire se neutralisent les unes les autres (voir Recherches I, § 9-12).

Pour expliquer ces fusions ou interfĂ©rences de centrations qui provoqueront ainsi la dĂ©formation Prd ou au contraire les dĂ©centrations qui l’annuleront, il suffit de mettre la centration transportĂ©e p. ex. Ct Tp B0, soit Ct (B0)2 par opposition Ă  Ct (B0)1, en rapport avec la centration sur le terme immobile auquel l’élĂ©ment transportĂ© est comparĂ© Ă  son arrivĂ©e (Ă  l’extrĂ©mitĂ© du transport), soit Ct A ; C. Il faut donc, en ce qui concerne le transport, distinguer les « centrations de dĂ©part »: p. ex. Ct B0 ≶ Ct A ; C et les « centrations d’arrivĂ©e » : p. ex. Ct Tp B0 et Ct A ; C quand B0 a Ă©tĂ© transportĂ© sur A et C ; ou Ct Tp A ; C et Ct B0 si A ou C sont transportĂ©s sur B0. C’est le rapport entre ces centrations de dĂ©part et d’arrivĂ©e qui explique les variations de (E2 ≶ E1) d’un terme Ă  l’autre. Si le regard passe alternativement de B0 Ă  A ; C et l’inverse, chaque centration d’arrivĂ©e est en mĂȘme temps une centration de dĂ©part (sauf la premiĂšre et la derniĂšre de la suite), d’oĂč l’inutilitĂ©, de distinguer en gĂ©nĂ©ral ces deux sortes de centrations et, surtout, d’oĂč la corrĂ©lation habituelle du seuil d’égalitĂ© avec l’erreur systĂ©matique. Mais il peut se faire que B0, surestimĂ© par la centration de dĂ©part et agrandi au cours du transport, soit nĂ©anmoins confondu Ă  l’arrivĂ©e avec un terme plus petit A ou distinguĂ© d’un terme plus grand C si, Ă  cette arrivĂ©e, A ou C sont centrĂ©s avec une intensitĂ© Ă©gale Ă  celle de Ct Tp B0. D’oĂč l’indĂ©pendance relative du seuil d’égalitĂ©. En effet, durant tout son transport, si la distance est faible, ou durant la derniĂšre partie du transport, si celui-ci est long, le terme transportĂ© (qui est surestimĂ© au dĂ©part), est soumis Ă  une dĂ©centration de la part du terme d’arrivĂ©e. Si l’agrandissement du terme transportĂ© l’emporte sur cette dĂ©centration, on a alors Ct Tp E > Dt E, d’oĂč E2 > E1. Sinon l’inverse, ce qui dĂ©montre donc les prop. (29) et (29 bis).

Quant Ă  l’extension du seuil Prd qui en rĂ©sulte, on peut alors exprimer les choses de la maniĂšre trĂšs simple que voici : si les centrations d’arrivĂ©e sont d’intensitĂ© Ă©gale il y aura dĂ©centration absolue mais si, au contraire, l’une des deux prime l’autre, il y aura interfĂ©rence de ces centrations et dĂ©centrations simplement relative. Soit 18 :

30) [Ct Tp B0 ≶ Ct A ; C] = [P (Ct Tp B0 × Ct A ; C) > 0]

et

(30 bis) [Ct Tp B0 = Ct A ; C] = [P (Ct Tp B0 × Ct A ; C) = 0]

Dans le premier cas on aura alors :

(31) [P (Ct Tp B0 × Ct A ; C) > 0] = [Prd > 0]

ou

[P (Ct Tp A ; C × Ct B0) > 0] = [Prd > 0]

c’est-Ă -dire que si le rapprochement des centrations aboutit Ă  une fusion totale ou partielle (interfĂ©rence) de celles-ci il s’ensuit une transformation non compensĂ©e Prd qui dĂ©forme les grandeurs. D’oĂč le cas particulier dans lequel la transformation non compensĂ©e (= la dĂ©formation) Prd est Ă©gale Ă  ou plus grande que la diffĂ©rence entre les termes comparĂ©s, ce qui explique l’égalisation illusoire de ceux-ci, c’est-Ă -dire l’extension du seuil :

(32) [(C — B0) ou (B0 − A) < Prd] = [p B0 = p A ; C]

oĂč (p B0) signifie B0 tel qu’il est perçu.

Dans le second cas, c’est-Ă -dire celui oĂč il y a dĂ©centration et rĂ©gulation (prop. 30 bis), nous aurons au contraire :

(33) [P (Ct Tp B0 × Ct A ; C) = 0

ou

P (Ct Tp A ; C × Ct B0) = 0] = [Prd = 0]

parce qu’alors

(30 bis) : (Ct Tp B0 = Ct A ; C)

ou

(Ct Tp A ; C = Ct B0)

3° On comprend alors le pourquoi des prop. (25) à (26 bis) selon lesquelles l’erreur systĂ©matique implique l’extension du seuil sans que la rĂ©ciproque soit vraie.

Supposons d’abord que le regard se pose alternativement sur l’étalon et les variables en un jeu de navette rĂ©gulier et ininterrompu jusqu’à l’estimation donnĂ©e par le sujet. Toute centration d’arrivĂ©e est donc en mĂȘme temps centration de dĂ©part et vice versa, et l’importance respective des centrations sur (B0) ou (A ; C) rend compte Ă  la fois de la valeur des transports (Tp B0 ≶ Tp A ; C) et de celle des agrandissements (E2 ≶ E1). On peut alors admettre que l’agrandissement des termes est proportionnel Ă  la valeur de leurs transports. En ce cas, Prd et Pst sont exactement corrĂ©latifs et la suppression de l’un entraĂźne celle de l’autre.

Si, au contraire, le regard, aprĂšs avoir transportĂ© l’un des termes comparĂ©s, se pose sur l’autre et le centre jusqu’à oubli du premier, pour transporter ensuite le second dans l’autre sens, il faudra distinguer, Ă  cĂŽtĂ© du rapport des centrations transportĂ©es, celui de chacune d’entre elles avec la centration d’arrivĂ©e correspondante. D’oĂč l’indĂ©pendance partielle des agrandissements relatifs (A2 ≶ A1) + (B2 ≶ B1) + 
 etc., les uns par rapport aux autres et par rapport Ă  la valeur des transports. Il en rĂ©sulte alors la possibilitĂ© d’une extension du seuil relativement indĂ©pendante de Pst selon les prop. (24) à (26 bis). Ce second cas est naturellement le plus gĂ©nĂ©ral et le premier n’en constitue qu’un cas particulier.

On peut alors formuler de la maniĂšre suivante ces relations entre les centrations et les transformations non compensĂ©es Prd et Pst qui expriment l’extension du seuil et ses dĂ©placements.

Rappelons d’abord (prop. 24) la condition nĂ©cessaire, et indĂ©pendante des distances, pour que, si l’on a objectivement A < B < C, le seuil d’égalitĂ© de B englobe A et C : c’est que la comparaison de A avec B et de B avec C agrandisse suffisamment A pour qu’il Ă©gale B et suffisamment B pour qu’il Ă©gale C. Or, la chose est bien claire du point de vue du mĂ©canisme des centrations, si toute centration a pour effet de surĂ©valuer (relativement) l’élĂ©ment fixĂ© et de dĂ©valuer par le fait mĂȘme (et Ă  nouveau relativement) l’élĂ©ment non fixĂ©. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la centration sur A agrandira ce terme et dĂ©valuera B et la centration sur B l’agrandira Ă  son tour et dĂ©valuera A et C, etc. Lorsque A sera suffisamment semblable à B, la centration sur A le fera donc voir Ă©gal ou mĂȘme supĂ©rieur à B, et celle sur B Ă©gal ou supĂ©rieur Ă  C, etc. C’est cette Ă©galitĂ© (A = B et B = C), ou ce renversement de l’inĂ©galitĂ© rĂ©elle (B > A ou C > B) qui explique le seuil, par opposition Ă  l’inĂ©galitĂ© donnĂ©e par la centration sur l’autre terme (B < A ou C < B) : il est toujours plus facile, en effet, de percevoir une Ă©galitĂ© qu’une inĂ©galitĂ© et lorsque l’égalitĂ© rĂ©sulte de la centration sur l’un des deux termes comparĂ©s, elle primera l’inĂ©galitĂ© rĂ©sultant de la centration sur l’autre. De façon gĂ©nĂ©rale, et indĂ©pendamment des distances ou des transports, on peut donc dire que la condition nĂ©cessaire Ă  la dĂ©termination des limites d’un seuil d’égalitĂ© est que le plus petit des deux termes d’une comparaison perceptive soit vu, lors de sa propre centration, Ă©gal au plus grand, ou supĂ©rieur Ă  lui, soit :

(34) Se B0 = [A (F A) ≄ B0 (F A)] + [B0 (F B0) ≄ C (F B0)]

c’est-Ă -dire que « le seuil de B0 s’étendra de A Ă  C si A apparaĂźt comme (≄ B0) lors de la fixation sur A et si B0 apparaĂźt comme (≄ C) lors de la fixation sur B » 19.

Cela dit, lorsque le seuil d’égalitĂ© s’accroĂźt en fonction des distances (transports), il devient Ă©vident que Prd et Pst rĂ©sultent des rapports suivants, parce que les centrations en jeu ne demeurent alors plus statiques mais sont elles-mĂȘmes « transportĂ©es » :

(35) [P (Ct Tp B0) + P (Ct A ; C)] + (P (Ct Tp A ; C) + P (Ct B0)] = [Cp B0 + Cp A ; C] = Prd

et

(35 bis) [P (Ct Tp B0) + P (Ct A ; C)] − [P (Ct Tp A ; C) + P (Ct B0)] = [Cp B0 − Cp A ; C] = Pst

On retrouve ainsi les prop. (24) à (26 bis).

4° Enfin la dĂ©termination des conditions formelles de rĂ©gulations (28) et (28 bis) ainsi que (33) et (33 bis) nous permet, Ă  titre de conclusion, de prĂ©voir quelles seront les conditions effectives de telles compensations, qui auraient pour effet de diminuer ou d’annuler les dĂ©formations Pst et Prd et de faire tendre ainsi la comparaison perceptive dans la direction de la comparaison opĂ©ratoire.

Il y aura, en effet, rĂ©gulation dĂšs que les centrations sur B et A ou C ou les centrations transfĂ©rĂ©es des mĂȘmes termes lors de leurs transports tendront Ă  se dĂ©centrer les unes par rapport aux autres. Quelles peuvent donc ĂȘtre les conditions effectives de cette dĂ©centration ?

Or, l’expĂ©rience de contrĂŽle dĂ©crite au § 5 nous a appris (1) comment il suffit d’inverser les fonctions de mesurant et de mesurĂ© attribuĂ©es par le sujet aux deux termes Ă  comparer pour inverser du mĂȘme coup le sens de l’erreur systĂ©matique, et (2) comment une succession de comparaisons non centrĂ©es sur des Ă©lĂ©ments Ă  position fixe tend Ă  diminuer l’extension du seuil elle-mĂȘme. Mais dans le cas (1) on renverse l’erreur systĂ©matique sans l’annuler : pour qu’elle diminue constamment et donne ainsi lieu Ă  une rĂ©gulation proprement dite, il suffira donc de rĂ©aliser un dispositif tel que chaque terme puisse servir Ă  la fois de mesurĂ© et de mesurant comme en (2) mais en intĂ©grant les rapports en une suite cohĂ©rente qui permette au sujet de corriger ses estimations les unes par les autres.

On constate alors immĂ©diatement que cette double condition est rĂ©alisĂ©e de façon prĂ©cise lorsque les Ă©lĂ©ments Ă  comparer sont ordonnĂ©s en une sĂ©riation qualitative, selon le mode opĂ©ratoire 0 < A < B < C < D
 etc. analysĂ© au § 3. En effet, le propre de ce groupement que constitue une sĂ©riation est que chacun des termes intercalaires (sauf donc le terme initial qui dans une suite de diffĂ©rences logiques sera 0 et le terme final indĂ©fini) est toujours Ă  la fois plus grand que les prĂ©cĂ©dents et plus petit que les suivants 20. DĂšs lors, si les Ă©lĂ©ments Ă  Ă©valuer sont disposĂ©s selon un tel ordre sĂ©rial, il est clair que les dĂ©formations perceptives, inhĂ©rentes Ă  chaque comparaison envisagĂ©e isolĂ©ment, vont se compenser les unes les autres dans la mesure oĂč l’identitĂ© d’un Ă©lĂ©ment est constituĂ©e par sa position dans la sĂ©rie. Autrement dit, si l’on ne peut pas former une sĂ©riation logique au moyen de comparaisons perceptives s’effectuant librement entre n élĂ©ments (et c’est lĂ  le sens du § 3), inversement les comparaisons perceptives nĂ©cessaires Ă  la sĂ©riation de ces mĂȘmes n élĂ©ments donneront lieu Ă  des compensations ou rĂ©gulations qui les rapprocheront de la comparaison opĂ©ratoire. Dans la mesure oĂč il perçoit la sĂ©riation qu’il construit sous la forme d’une Ă©chelle de hauteurs graduelles, le sujet, au lieu de faire les comparaisons au hasard ou de les mettre toutes en rĂ©fĂ©rence avec un Ă©talon unique, sera, en effet, contraint par la forme d’ensemble elle-mĂȘme qu’il rĂ©alise de considĂ©rer chaque terme tantĂŽt comme Ă©talon tantĂŽt comme mesurĂ© selon qu’il est comparĂ© au prĂ©cĂ©dent ou au suivant. On aura donc, contrairement Ă  la proposition (2) la tendance Ă  l’équilibre :

(36) (A0 < B) ⇄ (B0 > A) ; (B0 < C) ⇄ (C0 > B) ; 
 etc.

d’oĂč l’application de la prop. (23), c’est-Ă -dire l’égalisation des transports (Tp B = Tp A ; C) les termes B et A ou C Ă©tant alternativement mesurants et mesurĂ©s. Puis, en vertu de (28 bis), l’annulation de Pst.

D’autre part, dans la mesure oĂč les termes de la sĂ©rie joueront ainsi simultanĂ©ment les deux rĂŽles d’étalon et de comparĂ©, il n’y aura plus alors de centration privilĂ©giĂ©e, d’oĂč l’absence d’agrandissements diffĂ©rentiels au cours des transports, soit E2 ⇄ E1 et la diminution de Prd (prop. 30-33).

On comprend ainsi en quoi une rangĂ©e d’élĂ©ments sĂ©riĂ©s selon leurs diffĂ©rences graduelles constitue pour la perception une « bonne forme » : c’est que les dĂ©formations perceptives liĂ©es aux mises en rapport des termes entre eux s’y compensent au lieu de se cumuler. DĂšs lors, sans constituer un systĂšme d’opĂ©rations proprement dites, la perception d’une sĂ©rie tend dans la direction d’un tel groupement, lequel sera d’autant plus approchĂ© que les rapports perceptifs deviendront plus mobiles. Alors l’inversion (36) acquerra la signification d’une opĂ©ration rĂ©versible. C’est un mouvement Ă©volutif de ce genre dont nous allons au § 9 constater effectivement l’existence dans la transformation de ces perceptions avec l’ñge.

§ 7. Vérification expérimentale du rÎle de la sériation

L’analyse des rĂ©gulations qui tendent Ă  « modĂ©rer » simultanĂ©ment l’erreur systĂ©matique Pst et l’extension du seuil Prd vient de nous conduire Ă  attribuer un rĂŽle important Ă  la sĂ©riation des Ă©lĂ©ments Ă  comparer. En effet, si l’erreur systĂ©matique provient d’une non-rĂ©ciprocitĂ© entre le mesurant et le mesurĂ©, et si l’extension du seuil dĂ©pend de son cĂŽtĂ© des centrations privilĂ©giĂ©es engendrĂ©es par cette non-rĂ©ciprocitĂ©, il suffira, semble-t-il, de construire une sĂ©rie A < B < C < D < 
 pour que chaque Ă©lĂ©ment joue Ă  la fois le rĂŽle de mesurant et de mesurĂ© et que des compensations se produisent par ce fait mĂȘme.

Nous avons donc cherchĂ© Ă  vĂ©rifier la chose expĂ©rimentalement et il vaut la peine de consacrer une brĂšve discussion Ă  cette vĂ©rification, car elle a donnĂ© lieu Ă  des constatations diffĂ©rentes les unes des autres et dont ces oppositions mĂȘmes sont fort instructives. En effet, selon que l’on prĂ©sente au sujet des sĂ©ries toutes faites ou qu’il collabore lui-mĂȘme Ă  leur construction le rĂ©sultat obtenu diffĂšre notablement.

1° Nous avons commencĂ© par prĂ©senter aux sujets (adultes et enfants) des sĂ©ries toutes faites composĂ©es les unes de 4 élĂ©ments sĂ©parĂ©s par 1 m d’intervalle et les autres de 7 élĂ©ments sĂ©parĂ©s par 50 cm. On commence chaque fois par dĂ©terminer le seuil du sujet par la mĂ©thode I pour la distance considĂ©rĂ©e (1 m ou 0,50 m), puis on prĂ©sente la sĂ©rie (sans naturellement annoncer qu’il y a sĂ©rie), et l’on demande de prĂ©ciser les rapports entre les termes. Le sujet d’abord assis vis-Ă -vis du milieu de la rangĂ©e peut ensuite se lever et parcourir les 3 m de la sĂ©rie en demeurant Ă  distance constante de la table.

Or, les rĂ©sultats obtenus de la sorte se sont trouvĂ©s rĂ©guliĂšrement les suivants, chez l’adulte comme chez l’enfant : le sujet perçoit la sĂ©riation lorsque les diffĂ©rences entre les Ă©lĂ©ments dĂ©passent son seuil, mais il ne la perçoit pas lorsque cette diffĂ©rence demeure en dessous du seuil et le fait que les Ă©lĂ©ments sont sĂ©riĂ©s ne contribue pas Ă  diminuer la valeur du seuil.

Le fait que la sĂ©rie est perçue comme telle au-dessus du seuil ne pose pas de problĂšme, puisqu’il suffit alors de lire les rapports dans l’ordre oĂč ils sont dĂ©couverts pour constater la sĂ©riation. Par contre, que l’existence d’une sĂ©rie toute faite, c’est-Ă -dire d’une « bonne forme » (diffĂ©rences progressives), ne contribue pas Ă  diminuer le seuil semble au premier abord plus Ă©tonnant. La chose s’explique pourtant avec facilitĂ© dĂšs que l’on constate certaines rĂ©actions du sujet : celui-ci Ă©galise, en effet, certains termes et construit ainsi des figures diverses (p. ex. A < B = C < D ou A = B < C = D, etc.) qui sont Ă©galement des bonnes formes et qui l’emportent sur la sĂ©riation d’ensemble Ă  cause du peu de proximitĂ© des Ă©lĂ©ments.

Mais un tel rĂ©sultat nĂ©gatif est naturellement relatif Ă  la distance choisie entre les Ă©lĂ©ments et un problĂšme se pose, que nous n’avons pas cherchĂ© Ă  rĂ©soudre en lui-mĂȘme, qui est de savoir quelles sont les distances optimum pour qu’il y ait perception d’une sĂ©rie Ă©tant donnĂ©e telle diffĂ©rence objective entre les Ă©lĂ©ments. Il est clair p. ex. qu’à 25 cm ou Ă  3 cm de distance la sĂ©rie est bien plus facile Ă  percevoir. Mais alors le seuil est si bas qu’il devient trĂšs difficile de dĂ©terminer si la perception de la sĂ©rie l’abaisse encore ou si elle en dĂ©pend. C’est pourquoi nous n’avons pas poussĂ© l’expĂ©rience au moyen de cette premiĂšre technique.

Notons enfin que dans le cas de la sĂ©rie toute faite les centrations privilĂ©giĂ©es demeurent frĂ©quentes. Il suffit, par exemple, que le sujet prenne l’un des termes intermĂ©diaires comme Ă©lĂ©ment de rĂ©fĂ©rence et lui compare Ă  la fois les Ă©lĂ©ments supĂ©rieurs et infĂ©rieurs pour crĂ©er des erreurs systĂ©matiques, rien ne forçant le regard Ă  se dĂ©placer de façon homogĂšne selon tous les rapports possibles.

2° Permettons maintenant au sujet de collaborer Ă  la construction mĂȘme de la sĂ©rie. Il ne s’agit naturellement pas qu’il manipule lui-mĂȘme les Ă©lĂ©ments, sans quoi il apprendra Ă  les connaĂźtre de prĂšs ou Ă  des distances variables entre eux (ou entre chacun d’entre eux et ses propres yeux), et cela au cours d’une mĂȘme expĂ©rience. Posons donc comme prĂ©cĂ©demment une sĂ©rie toute faite sur la table, mais autorisons le sujet Ă  demander les permutations d’élĂ©ments qu’il dĂ©sire, en lui donnant pour consigne d’aboutir Ă  une sĂ©riation du plus petit au plus grand. Nous avons utilisĂ© l’ordre suivant :

A C B D F E G
ou A C B E D F G

en disposant les Ă©lĂ©ments soit de droite Ă  gauche soit l’inverse. Les termes extrĂȘmes A et G sont, d’autre part, indiquĂ©s au sujet comme constituant le plus petit et le plus grand de la sĂ©rie. En outre, le seuil est mesurĂ© avant et aprĂšs la sĂ©riation, au cas oĂč celle-ci l’aurait abaissé 21.

On constate alors ce qui suit. Lors de la perception initiale, la sĂ©rie n’est naturellement pas mieux perçue que prĂ©cĂ©demment et ne contribue donc pas Ă  abaisser le seuil si la diffĂ©rence entre les Ă©lĂ©ments se trouve en dessous de celui-ci. Par contre, lorsque le sujet commence Ă  demander des permutations et regarde le rĂ©sultat de celles-ci, les divers rapports successivement perçus tendent Ă  se compenser et Ă  affiner la comparaison, donc Ă  abaisser simultanĂ©ment les seuils et l’erreur systĂ©matique.

Voici, par exemple, un sujet adulte (de 2,5 mm de seuil Ă  50 cm) qui, pour une sĂ©rie de 7 élĂ©ments, diffĂ©rant les uns des autres de 1,25 mm, perçoit d’abord A < B > C < D = E < F < G. Il demande la permutation de B et de C, d’oĂč l’ordre AC BD E
 Les diffĂ©rences B > D ; et A < C lui sont alors claires, en tant que supĂ©rieures au seuil, mais C < D lui devient aussi apparent, sans doute parce que D est agrandi par rapport à B plus que par rapport à C. Puis il revient Ă  l’ordre A B C D
 et voit bien B < C et C < D mais ne se dĂ©cide pas entre D > E ; D < E ou D = E. Il demande l’ordre A B C E D et alors E agrandi par rapport à C devient Ă©galement E > D. Lorsque l’ordre primitif A B C D E est rĂ©tabli, il perçoit alors correctement A < B < C < D < E. Le seuil de la sĂ©riation s’est donc abaissĂ© en dessous du seuil de la techn. I.

Un autre adulte prĂ©sente Ă©galement un seuil de 2,5 mm Ă  50 cm et rĂ©ussit de mĂȘme la sĂ©riation à 1,25. Admettant d’abord B > C < D il demande l’inversion C B D, mais B rapetissĂ© par rapport à D paraĂźt aussi plus petit que C d’oĂč B < C < D. Le seuil pris selon la technique III se trouve aprĂšs cette sĂ©riation de 2,5 mm comme au dĂ©but.

Mais, chose intĂ©ressante, ces cas d’affinement du seuil au moyen de la sĂ©riation par rapport aux seuils donnĂ©s dans la techn. I, et surtout par rapport Ă  ceux de la techn. III, semblent constituer une minoritĂ© chez l’adulte, comme si, dans la majoritĂ© des cas, le seuil adulte avait atteint un minimum difficile Ă  abaisser. Par contre, chez l’enfant, la proportion semble renversĂ©e et mĂȘme dĂ©passĂ©e en sens inverse : la majoritĂ© des cas prĂ©sente un affinement du seuil en fonction de la sĂ©riation, et c’est la minoritĂ© qui reste stable.

Plus précisément, on trouve chez les enfants de 6 à 7 ans, sur lesquels nous avons fait ces expériences de contrÎle, les 4 possibilités suivantes :

(a) Quelques sujets ne parviennent pas Ă  effectuer la sĂ©riation, faute de mĂ©canisme opĂ©ratoire achevĂ© (groupement). Au lieu d’une sĂ©rie totale A < B < C < 
 G ils ne parviennent, mĂȘme de prĂšs, qu’à juxtaposer de petites sĂ©ries de 3-4 élĂ©ments 22. Il va de soi que l’on ne saurait trouver, en de tels cas, d’affinement du seuil d’égalitĂ©, la sĂ©riation demeurant au contraire subordonnĂ©e aux conditions initiales d’ordre perceptif et le seuil de sĂ©riation demeurant supĂ©rieur Ă  celui que fournit la technique I.

(b) Dans quelques cas Ă©galement, la sĂ©riation demeure, comme chez la majoritĂ© des adultes, au niveau du seuil d’égalitĂ© mais sans parvenir Ă  l’affiner. P. ex. le seuil Ă©tant de 5,0 mm Ă  50 cm, la sĂ©riation sera possible pour des diffĂ©rences de 5,0 mais impossible pour 2,5 mm. La possibilitĂ© de la sĂ©riation demeure donc subordonnĂ©e au seuil initial. On observe souvent, en de tels cas, une tendance Ă  surestimer l’objet central.

(c) Dans la majoritĂ© des cas, par contre, la sĂ©riation abaisse nettement le seuil relatif Ă  la technique I mais sans dĂ©passer le seuil des comparaisons par paires (techn. III). Cette rĂ©action est d’un intĂ©rĂȘt Ă©vident. D’une part, la sĂ©riation ayant pour effet de corriger l’erreur systĂ©matique inhĂ©rente Ă  la techn. I affine en mĂȘme temps les comparaisons et diminue par consĂ©quent la valeur du seuil d’égalitĂ©. Par contre, la comparaison par paires Ă©liminant elle aussi l’erreur systĂ©matique, aboutit au mĂȘme rĂ©sultat. Il faut remarquer seulement que la mesure du seuil III Ă©tant prise aprĂšs la sĂ©riation pour ne pas influencer celle-ci par l’exercice acquis, bĂ©nĂ©ficie elle-mĂȘme de cette possibilitĂ©. Il est vrai que dans un cas, le seuil III s’est trouvĂ© infĂ©rieur Ă  celui de la sĂ©riation (un sujet de 7 ans : seuil I : 7,5 mm Ă  1,00 m ; seuil de sĂ©riation = 5,0 et seuil III : 0,25) ce qui tend bien Ă  montrer que la comparaison par couples irrĂ©guliers peut abaisser le seuil autant que la sĂ©riation.

(d) Enfin, dans quelques cas, le seuil de sĂ©riation est infĂ©rieur au seuil III mesurĂ© en fin d’expĂ©rience, mais Ă  un moindre degrĂ© qu’au seuil I mesurĂ© au dĂ©but.

De tels faits nous paraissent comporter deux sortes d’enseignements. En premier lieu, que la sĂ©riation contribue Ă  affiner le seuil d’égalitĂ© dans le mĂȘme sens que la technique III dĂ©montre Ă  nouveau la solidaritĂ© relative des dĂ©formations Pst et Prd. Il est clair, en effet, que la sĂ©riation tend Ă  supprimer l’erreur systĂ©matique puisque, lors des permutations d’élĂ©ments, chacun peut fonctionner Ă  tour de rĂŽle comme mesurant et comme mesuré : c’est mĂȘme pour cette raison que la mesure de l’erreur Pst devient impossible avec cette mĂ©thode. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment cette mĂȘme suppression relative des fonctions de mesurant et de mesurĂ© qui caractĂ©rise la technique III et explique, comme nous l’avons vu, la diminution du seuil observĂ©e Ă  son sujet. Il est donc naturel que les rĂ©sultats de la sĂ©riation convergent avec ceux de la technique III. Mais il va de soi que, si l’on observe ainsi un parallĂ©lisme de ces deux processus par opposition Ă  ceux qui interviennent dans la technique I, l’analogie s’arrĂȘte lĂ . En rĂ©alitĂ©, les comparaisons perceptives inhĂ©rentes Ă  la technique III sont impossibles Ă  « grouper » en un ensemble cohĂ©rent, puisque c’est justement Ă  leur caractĂšre essentiellement discontinu, pour le sujet, que celui-ci doit d’échapper aux erreurs systĂ©matiques. Lorsque l’on cherche Ă  rassembler tous les rapports en fonction d’un seul Ă©talon (techn. I) alors les erreurs systĂ©matiques apparaissent, qui dilatent par ailleurs le seuil. Enfin, la sĂ©riation, en « groupant » les Ă©lĂ©ments de maniĂšre que chacun joue Ă  la fois les rĂŽles de mesurant et de mesurĂ© permet Ă  nouveau la diminution simultanĂ©e des erreurs systĂ©matiques et des seuils, mais en conservant le bĂ©nĂ©fice de la coordination gĂ©nĂ©rale des rapports, qui Ă©chappe Ă  la technique III et qu’amorce seulement la technique I.

Pourquoi donc, si telle est la hiĂ©rarchie entre les techniques III, I et la sĂ©riation, l’adulte est-il moins sensible aux avantages de cette derniĂšre ? Cette diffĂ©rence entre les rĂ©actions adultes et enfantines est d’un certain intĂ©rĂȘt. Que la construction progressive d’une sĂ©rie influence davantage les petits, ce pourrait ĂȘtre soit parce que ceux-ci savent mieux sĂ©rier que l’adulte — hypothĂšse contraire aux faits — soit alors que, faute prĂ©cisĂ©ment de manier la sĂ©riation avec le mĂȘme automatisme que l’adulte, ils commencent par Ă©tablir entre les Ă©lĂ©ments Ă  comparer (p. ex. dans la techn. I) des rapports de mesurant Ă  mesurĂ© plus irrĂ©versibles que ceux qui sont perçus par l’adulte : en ce cas, la sĂ©riation produirait chez eux une modification plus notable. Au contraire, l’adulte ayant l’habitude de sĂ©rier Ă  cause du mĂ©canisme opĂ©ratoire, dont il a depuis longtemps la pleine possession, percevrait dĂ©jĂ  les rapports Ă©lĂ©mentaires sous une forme plus sĂ©riable, si l’on peut s’exprimer ainsi, autrement dit compenserait d’emblĂ©e davantage les influences du mesurant et du mesurĂ© par une rĂ©ciprocitĂ© fonctionnelle : de tels rapports, plus rĂ©versibles en leur point de dĂ©part, seraient alors moins influencĂ©s par la sĂ©riation elle-mĂȘme, puisqu’ils l’impliqueraient dĂšs le principe. Nous retrouverons la question, lors de l’examen des transformations de la comparaison perceptive en fonction de l’ñge.

§ 8. La comparaison « de mémoire »

Il convient auparavant de discuter encore briĂšvement une interprĂ©tation plus simple qui s’est sans doute prĂ©sentĂ©e Ă  l’esprit du lecteur : lors des comparaisons perceptives entre Ă©lĂ©ments assez Ă©loignĂ©s pour ne pouvoir ĂȘtre perçus simultanĂ©ment, le « transport » mental de l’objet n’est-il pas essentiellement affaire de mĂ©moire, et le rĂŽle Ă©ventuel de celle-ci n’est-il pas essentiel, tant dans l’explication des diffĂ©rences obtenues selon l’ñge (enfants et adultes) que dans celle des rĂ©gulations ? Nous allons voir que cela est bien peu probable, ou du moins que les faits recueillis Ă  cet Ă©gard fournissent, comme c’est souvent le cas, une rĂ©ponse bien diffĂ©rente de celle que l’on attendait.

Nous avons, Ă  cet Ă©gard, tentĂ© l’expĂ©rience suivante. Sur 16 enfants et 12 adultes, nous avons prĂ©sentĂ© le matĂ©riel utilisĂ© prĂ©cĂ©demment, mais, aprĂšs avoir redĂ©terminĂ© pour chaque sujet l’étendue du seuil et l’erreur systĂ©matique en comparaison libre, Ă  la distance de 3 m, nous avons fait fixer le modĂšle ou chacune des variables pendant 5 secondes, puis avons cachĂ© sous un Ă©cran, pendant 5 secondes Ă©galement, l’élĂ©ment ainsi fixĂ© pour le remplacer par un autre auquel il devait ĂȘtre comparĂ© de mĂ©moire. Voici la technique exacte qui a Ă©tĂ© adoptĂ©e :

Technique I. Le sujet est placĂ© au centre du grand plateau de 3,60 m de nos expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes. Son regard est Ă  niveau des objets Ă  comparer. On lui prĂ©sente un premier objet puis, aprĂšs l’avoir enlevĂ©, un deuxiĂšme objet placĂ© exactement au mĂȘme endroit. Il doit dire si ce second objet est plus petit, plus grand ou Ă©gal au prĂ©cĂ©dent. Le temps de fixation du premier objet est de 5 sec., et l’intervalle entre la prĂ©sentation des deux objets de 5 sec. Ă©galement. Le premier temps est largement suffisant pour une bonne fixation ainsi que de nombreux auteurs l’ont constaté  Avant qu’il se soit Ă©coulĂ© 5 sec., le sujet manifeste dĂ©jĂ  par son comportement qu’il a bien fixĂ© l’objet et qu’il a l’impression qu’il s’en souviendra. (Ce phĂ©nomĂšne est par ailleurs assez curieux, et fait penser entre autres Ă  une espĂšce de saturation.)

Entre chaque prĂ©sentation la technique la plus simple et la meilleure que nous ayons trouvĂ©e est de glisser un Ă©cran latĂ©ralement sur la table entre le sujet et l’objet. Cet Ă©cran est de teinte uniforme et semblable Ă  celle du fond sur lequel se fait la comparaison. Toutes les manipulations se font derriĂšre cet Ă©cran, l’examinateur Ă©tant placĂ© Ă  droite du sujet et se retirant largement de cĂŽtĂ© au moment de la comparaison.

L’objet lui-mĂȘme est placĂ© Ă  environ 70 cm du regard et Ă  15 cm du fond de comparaison afin que celui-ci ne reçoive pas d’ombre portĂ©e.

DĂšs nos premiers essais nous nous sommes aperçus que certains sujets cherchaient Ă  distinguer de petites irrĂ©gularitĂ©s ou taches dans le fond afin de s’en servir comme points de repĂšre. Nous avons dĂ» les faire disparaĂźtre, et pour cela nous avons fait de fines retouches au pinceau sur le papier nous servant de fond. En outre nous avons pris un Ă©clairage plus diffus afin de supprimer toutes les ombres qui rĂ©sultaient d’un Ă©clairage trop vertical sur les lĂ©gĂšres ondulations du papier qui servait comme fond. Il aurait Ă©tĂ© prĂ©fĂ©rable d’utiliser un fond de tissu tendu mais les restrictions actuelles nous y ont fait renoncer. Mais tel que nous l’avons amĂ©liorĂ© plus aucun sujet n’était Ă  mĂȘme de trouver des repĂšres.

Technique II. La comparaison de mĂ©moire peut se faire de trois maniĂšres. I. On prĂ©sente au sujet d’abord le modĂšle et ensuite le variable. Il porte son jugement sur le variable. C’est ce que l’on vient de voir. II. On prĂ©sente au sujet le variable et son jugement doit porter sur le modĂšle qu’on prĂ©sente ensuite. III. On donne deux objets dont aucun n’est modĂšle. Le sujet doit dire lequel est le plus grand.

Nous nous sommes limitĂ©s aux deux premiĂšres techniques. Si la technique I est relativement facile Ă  appliquer il n’en est plus de mĂȘme pour la technique II, surtout chez les enfants. Mais mĂȘme avec la technique I il peut se produire des malentendus par suite d’une inattention assez comprĂ©hensible du fait de la monotonie de l’expĂ©rience dont la marche est connue seulement de l’expĂ©rimentateur. Nous avons donc pris comme principe d’annoncer toujours le modĂšle et l’objet Ă  comparer. Pour les enfants le terme de modĂšle n’est pas trĂšs connu. Comme nous racontons toujours notre petite histoire des arbres, du monsieur qui a un arbre et du jardinier qui en apporte un Ă  choix (l’enfant devant choisir pour le second monsieur un arbre tout juste pareil) nous avons annoncé : « L’arbre du monsieur (modĂšle) ! L’arbre du jardinier (variable) ! » et ceci chaque fois. GĂ©nĂ©ralement nous avions la suite suivante, par exemple pour la technique I : « Ça, c’est l’arbre du monsieur, tu le regardes bien, tu ne dis rien. — Changement d’objet. — Ça, c’est l’arbre du jardinier. Comment est-il ? — Jugement. — Ça, c’est l’arbre du monsieur, etc. » Cependant nous avons Ă©tĂ© parfois obligĂ©s, avec les plus petits de nos sujets, de leur montrer toutes nos manipulations sur deux objets, un peu comme s’ils pĂ©nĂ©traient dans les coulisses de cette sorte de théùtre. Ce procĂ©dĂ© a toujours Ă©tĂ© efficace et nous n’avons eu aucun Ă©chec. Le plus dĂ©licat est de tenir nos jeunes sujets toujours en haleine sinon les rĂ©ponses deviennent bientĂŽt quelconques ou contradictoires. Mais l’expĂ©rimentateur a toujours une ressource ou une autre pour maintenir son sujet Ă  un degrĂ© sensiblement constant d’attention, Ă  le stimuler et Ă  le rĂ©compenser de son effort par quelque jeu qui vient couronner la sĂ©ance.

ContrĂŽle. Le but de notre recherche Ă©tant de savoir si un facteur de mĂ©moire intervient Ă©ventuellement dans la comparaison des objets Ă  3 m nous aurions pu comparer sans plus nos moyennes avec celles obtenues dans nos premiĂšres expĂ©riences. Nous avons prĂ©fĂ©rĂ© reprendre chaque sujet pour la comparaison Ă  3 m. — Comme l’on pourrait, en cas de diffĂ©rences, invoquer des facteurs d’exercice, de fatigue, etc. nous avons fait faire la comparaison Ă  3 m non seulement au dĂ©but de notre expĂ©rience mais aussi Ă  la fin sinon avec tous nos sujets du moins avec plus de la moitiĂ©, ce doute nous Ă©tant venu en cours d’expĂ©rimentation, au fur et Ă  mesure que nous avons vu se caractĂ©riser les rĂ©sultats pour la mĂ©moire.

Il est difficile sinon impossible de maintenir tous les facteurs constants et nous reconnaissons qu’on peut critiquer la maniĂšre dont nous avons procĂ©dĂ©. Mais il s’agissait d’un sondage et non d’une recherche approfondie sur l’influence de la mĂ©moire, et nous croyons nos rĂ©sultats assez caractĂ©ristiques pour ĂȘtre retenus. D’ailleurs on ne saurait parler de mĂ©moire pure. Si le regard du sujet reste tranquille (sinon immobile), s’il n’a plus Ă  balayer tout un fond de plusieurs mĂštres pour comparer un objet Ă  un autre il est certain nĂ©anmoins que l’écran que nous interposons entre les objets peut jouer un rĂŽle. (Il serait mĂȘme intĂ©ressant de faire une recherche sur l’influence de la structure du champ interposĂ©, celui-ci pouvant produire des effets de renforcement ou d’affaiblissement, des inhibitions ou des activations telles que les recherches sur la mĂ©moire les ont fait connaĂźtre depuis longtemps.)

Quoi qu’il en soit voici l’ordre que nous avons adopté :

1. Comparaison à 3 m. Jugement sur l’objet variable.

2. Comparaison de mĂ©moire. Jugement sur l’objet variable.

3. Comparaison de mémoire. Jugement sur le modÚle.

4. Comparaison à 3 m comme en 1.

Les résultats obtenus ont été les suivants 23 :

Les chiffres entre parenthÚses indiquent la moyenne arithmétique des erreurs systématiques, les chiffres sans parenthÚses donnant leur moyenne algébrique.

Ce tableau conduit Ă  un certain nombre de constatations bien curieuses. En ce qui concerne les seuils, on s’aperçoit ainsi que les enfants ne tĂ©moignent d’aucune Ă©lĂ©vation du seuil d’égalitĂ© lorsqu’ils comparent « de mĂ©moire » par rapport Ă  la comparaison immĂ©diate Ă  3 m : au contraire il y a lĂ©gĂšre amĂ©lioration pour les jugements sur la variable. Il leur est donc aussi facile, sinon davantage, de retenir cinq secondes le souvenir de l’élĂ©ment fixĂ© que de le transporter mentalement sur 3 m sans limites de temps ! Au contraire, les adultes marquent une trĂšs nette infĂ©rioritĂ©, leur seuil s’étendant notablement lorsque la mĂ©moire intervient (bien qu’en valeur absolue leur seuil soit plus affinĂ©) : leur conservation des donnĂ©es visuelles dans le temps apparaĂźt donc, pour cinq secondes, relativement bien infĂ©rieure Ă  celle de l’enfant. Pour ce qui est, par contre, de l’erreur systĂ©matique, on constate, avec surprise, une amĂ©lioration gĂ©nĂ©rale dans la comparaison avec mĂ©moire, et cela dans des proportions trĂšs sensibles, aussi bien chez les adultes que chez les enfants.

Le double fait que le seuil augmente considĂ©rablement d’extension chez l’adulte et diminue plutĂŽt chez l’enfant (alors que de façon absolue les seuils adultes sont plus fins que les seuils enfantins) montre assez que le « transport » dans l’espace dont il a Ă©tĂ© question en tout cet article ne tient pas Ă  la mĂ©moire mais constitue un mĂ©canisme sensori-moteur indĂ©pendant. S’il dĂ©pendait de la conservation mnĂ©sique, on ne comprendrait, en effet, ni l’infĂ©rioritĂ© de l’adulte, qui « transporte » Ă  1-3 m avec beaucoup plus de prĂ©cision que l’enfant, ni surtout la supĂ©rioritĂ© relative de ce dernier lorsqu’il s’agit de conserver cinq secondes le souvenir d’un Ă©lĂ©ment qu’il « transporte » avec tant de dĂ©formations dans l’espace !

Quant à la réduction des erreurs systématiques au cours des cinq secondes de latence, il y a là un phénomÚne trÚs instructif en ce qui concerne le rÎle de la centration dans la production de ces erreurs.

Nous constatons, en effet, que (tant du point de vue des moyennes arithmĂ©tiques que de celui des moyennes algĂ©briques), toutes les erreurs systĂ©matiques, chez l’enfant comme chez l’adulte, et avec la technique II (jugement sur le modĂšle) comme avec la technique ordinaire, sont beaucoup plus faibles aprĂšs 5 secondes d’attente qu’aprĂšs un transport de 3 m n’exigeant que le temps d’un dĂ©placement du regard (et cela reste vrai pour la comparaison finale Ă  3 m aussi bien que pour la comparaison initiale). Tout se passe donc comme si le sujet, centrant un Ă©lĂ©ment de façon privilĂ©giĂ©e, le surestimait tant qu’il le regarde et comme si cette surestimation, tout en durant au cours des rapides transports spatiaux, disparaissait dans le temps dĂšs que l’élĂ©ment cesse d’ĂȘtre visible. Le transport dans l’espace Ă©tant un procĂ©dĂ© employĂ© par le sujet pour rapprocher les centrations par un mouvement du regard aussi rapide que possible, il est naturel qu’il conserve la surestimation propre aux centrations privilĂ©giĂ©es (erreur de l’étalon). Au contraire, le « transport dans le temps » qui intervient durant l’intervalle de 5 secondes, supprime ces surestimations privilĂ©giĂ©es en tant que l’élĂ©ment disparu du regard (cachĂ© par l’écran) n’est plus centrĂ©. Le transport dans le temps est bien, lui aussi, en un sens, un rapprochement des centrations, mais c’est le rapprochement d’une centration passĂ©e, et par consĂ©quent devenue virtuelle, avec une centration actuelle, tandis que le transport dans l’espace est le rapprochement de deux centrations actuelles : si celui-ci conserve les surestimations privilĂ©giĂ©es (lorsque l’une de ces centrations l’emporte sur l’autre) le rapprochement dans le temps ne saurait donc les conserver, ce qui ne signifie pas que la centration passĂ©e, devenue virtuelle, ne puisse pas agir d’une autre maniĂšre, en particulier par contraste, comme c’est le cas dans les phĂ©nomĂšnes d’« Einstellung ».

§ 9. L’évolution des comparaisons perceptives avec l’ñge

Les constatations essentielles que les expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes ont permis de faire en ce qui concerne le dĂ©veloppement avec l’ñge nous paraissent ĂȘtre les suivantes :

1. Chez l’adulte l’extension des seuils d’égalitĂ© en fonction de la distance diminue fortement par rapport Ă  l’enfant. Chez le premier, en effet, les seuils moyens sont de 0 ; 1,05 ; 1,15 ; 3,05 et 4,15 pour 0,03 ; 0,25 ; 1 ; 2 et 3 m tandis que chez l’enfant ils sont dĂ©jĂ  de 0,90 et 0,30 Ă  0,03 m et s’étendent jusqu’à 11,86 et 11,40 Ă  3 m (voir le tableau I au § 2).

1 bis. La variabilitĂ© des seuils diminue Ă©galement avec l’ñge, puisque les maximum et minimum sont de 17,5 et 2,5 Ă  5-6 ans pour 3 m tandis qu’ils tombent à 10,0 et 0 chez l’adulte, etc. (voir le tableau II au § 2).

2. L’étendue des erreurs systĂ©matiques indĂ©pendamment de leur signe (= la moyenne arithmĂ©tique opposĂ©e Ă  la moyenne algĂ©brique) donne lieu Ă  Ă©volution extrĂȘmement rĂ©guliĂšre dans le sens de la diminution progressive. C’est mĂȘme sur ce seul point que le mouvement Ă©volutif se marque, dans nos rĂ©sultats, non seulement entre les enfants de 5-7 ans et l’adulte, mais sans doute encore entre les enfants de 5-6 ans et ceux de 6-7 ans. Et si l’on consulte au § 2 le tableau VI (moyennes arithmĂ©tiques de l’erreur systĂ©matique), on constate, en effet, un affaiblissement assez gĂ©nĂ©ral de ces moyennes Ă  une ou deux exceptions prĂšs. Il y a d’abord les cas probablement fortuits de 1,68 Ă  5-6 ans pour 1 m et de 2,05 Ă  6-7 ans. Mais il y a surtout l’erreur pour 0,25 m qui est de 1,30 chez l’adulte ; 1,18 Ă  6-7 ans et 0,80 Ă  5-6 ans. Or, ce point est prĂ©cisĂ©ment liĂ©, comme nous le rappellerons Ă  l’instant (3) Ă  une opposition, en fonction de l’ñge, dans le sens mĂȘme de l’erreur.

2 bis. La moyenne algĂ©brique des erreurs systĂ©matiques, ainsi que l’amplitude de leur dispersion (maxima et minima), diminue aussi avec l’ñge.

3. Quant au sens de l’erreur systĂ©matique, il existe, en contraste avec les mĂ©canismes communs indĂ©pendants de l’ñge (erreur nĂ©gative pour les petites distances et positive pour les grandes), une opposition nette entre l’enfant et l’adulte pour 0,25 m. À 0,03 m l’erreur systĂ©matique est nĂ©gative en moyenne algĂ©brique chez l’enfant mais encore nulle chez l’adulte. Par contre Ă  0,25 m, l’erreur devient dĂ©jĂ  positive en moyenne chez l’enfant (− 0,30 et + 0,48 donc environ + 0,10 pour 5-7 ans) tandis qu’elle reste notablement nĂ©gative chez l’adulte : − 1,30 de moyenne contre + 0,10, d’oĂč la moyenne arithmĂ©tique plus forte sur ce point pour l’adulte que pour l’enfant.

3 bis. L’erreur systĂ©matique, entre 0,03 et 0,25 m est plus hĂ©tĂ©rogĂšne Ă©galement chez l’enfant que chez l’adulte, au point de vue des frĂ©quences : 69 % de cas nĂ©gatifs et 0 % de cas positifs chez l’adulte pour 0,25 m contre 31 % de cas nĂ©gatifs Ă  5-7 ans et 24 % de cas positifs.

3 ter. En outre, du point de vue des jugements successifs d’un seul et mĂȘme sujet au cours de son examen, on observe chez l’enfant, en gĂ©nĂ©ral mais spĂ©cialement pour les petites distances, une instabilitĂ© notablement plus forte : tandis que l’adulte, aprĂšs quelques fluctuations, stabilise sa comparaison, l’enfant donne frĂ©quemment des jugements contradictoires entre eux, comme s’il changeait en cours de route de procĂ©dĂ©s de comparaison et il oscille plus longtemps entre ces estimations contraires.

4. En contraste avec cette stabilitĂ© relative de l’adulte et cette instabilitĂ© relative de l’enfant, le premier est plus mobile que le second lorsqu’il s’agit d’inverser les erreurs systĂ©matiques en passant de la technique I Ă  la technique II (§ 5) : tandis que l’adulte parvient frĂ©quemment Ă  une inversion de sens (− contre + ou l’inverse) l’enfant prĂ©sente en gĂ©nĂ©ral simplement une diminution de l’erreur sans inversion proprement dite.

5. Enfin l’action de la sĂ©riation sur l’affinement du seuil de sensibilitĂ© discriminative semble plus forte chez l’enfant que chez l’adulte.

On peut expliquer simultanĂ©ment l’ensemble de ces cinq transformations en les ramenant Ă  deux seules, et qui sont complĂ©mentaires : la perception Ă©volue, au cours du dĂ©veloppement mental, dans le sens de la construction rĂ©versible. Une plus grande capacitĂ© constructive signifiera, en effet, la possibilitĂ© de composer des figures Ă  de plus grandes distances de leurs Ă©lĂ©ments et c’est bien ce qui explique l’erreur systĂ©matique nĂ©gative plus forte des adultes pour 0,25 m. Une plus grande rĂ©versibilitĂ© signifie, d’autre part, un progrĂšs des rĂ©gulations et c’est ce qui rend compte des quatre autres transformations.

Commençons donc par le point (3) c’est-Ă -dire par l’erreur systĂ©matique nĂ©gative. On se rappelle comment s’explique cette erreur : tant que le mesurant et le mesurĂ© sont assez proches pour donner lieu Ă  la construction d’une figure d’ensemble, la comparaison perceptive consiste alors simplement Ă  tirer une ligne entre leurs deux sommets et, comme le mesurant constant est dĂ©jĂ  connu et toujours visible tandis que le mesurĂ© variable n’est pas connu, c’est ce dernier qui est davantage centrĂ© et dĂ©value l’étalon. L’erreur systĂ©matique nĂ©gative propre aux petites distances dĂ©coule donc de la capacitĂ© de construire une figure, c’est-Ă -dire de voir simultanĂ©ment le mesurant et le mesurĂ© en un ensemble structurĂ©. Il suffit alors qu’ils ne puissent pas ĂȘtre vus ensemble, c’est-Ă -dire qu’une figure ne puisse pas ĂȘtre construite, pour que l’un des deux doive ĂȘtre « transporté » sur l’autre et dans ce cas c’est le terme connu, c’est-Ă -dire l’étalon, qui sera transportĂ© de prĂ©fĂ©rence prĂ©cisĂ©ment parce qu’il est dĂ©jĂ  connu. Il y aura en ce cas erreur positive et comme la distance de transport est courte l’erreur sera faible, tandis que dans le cas de la figure la distance considĂ©rĂ©e est d’un autre ordre, puisqu’il y a alors centrations plus statiques sans transport de l’objet. On comprend donc comment l’erreur nĂ©gative de l’adulte pour 0,25 m rĂ©sulte en rĂ©alitĂ© d’une acquisition vĂ©ritable, qui est la capacitĂ© de construire des figures Ă  une distance oĂč l’enfant en est encore incapable, et on comprend du mĂȘme coup pourquoi son erreur est plus forte de façon absolue (moyenne arithmĂ©tique) : si l’enfant parvenait aussi Ă  voir une figure Ă  la distance de 0,25 m il aurait, en effet, aussi une erreur nĂ©gative et elle serait sans doute plus forte encore que celle de l’adulte. Preuve en soit qu’à 0,03 m, distance Ă  laquelle il peut encore voir une figure, il prĂ©sente prĂ©cisĂ©ment une erreur nĂ©gative moyenne de − 0,12 et − 0,15 avec une moyenne arithmĂ©tique de 0,20 et 0,15 alors que l’adulte ne commet encore aucune erreur.

Pour formuler cette premiĂšre transformation en fonction de l’ñge nous pouvons reprendre sans plus une hypothĂšse dĂ©jĂ  faite Ă  propos de l’illusion de DelbƓuf (voir Recherches I, p. 58) mais sur laquelle nous n’avions pas osĂ© nous prononcer faute de preuves suffisantes : c’est qu’une centration adulte, c’est-Ă -dire par dĂ©finition (voir ibid. DĂ©fin. IV) l’ensemble des rapports perçus simultanĂ©ment en fonction d’une mĂȘme fixation du regard, est plus large qu’une centration enfantine. En effet, percevoir une figure Ă  une distance plus grande entre les Ă©lĂ©ments, c’est bien embrasser simultanĂ©ment un nombre plus Ă©levĂ© de rapports et par consĂ©quent prĂ©senter une centration Ă©largie. Nous pouvons donc Ă©crire, en dĂ©signant par le symbole Cl CtV-VII la classe des relations perçues simultanĂ©ment en une mĂȘme centration entre 5 et 7 ans (et Ad = chez l’adulte) :

(37) Cl CtV-VII < Cl CtAd

Cette difficultĂ© de l’enfant Ă  construire des figures Ă  0,25 m explique naturellement aussi le point 3 bis, soit l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des mĂ©thodes de comparaison Ă  cette distance.

Or, la plus grande capacitĂ© de construction qui se manifeste ainsi par l’élargissement de la zone centrale (soit que la construction soit rendue possible par cet Ă©largissement soit que celui-ci rĂ©sulte de celle-là !) va de pair, au cours du dĂ©veloppement mental de l’enfance Ă  l’ñge adulte, avec une rĂ©versibilitĂ© plus grande des rapports perceptifs, autrement dit avec un progrĂšs des rĂ©gulations dans le sens de la rĂ©versibilitĂ©.

C’est ce qu’atteste de façon gĂ©nĂ©rale le point 5. En effet, pour que le fait de construire une sĂ©rie au moyen des termes Ă  comparer abaisse davantage le seuil, autrement dit diminue davantage les dĂ©formations perceptives (puisque Pst dĂ©pend lui-mĂȘme de Prd) chez l’enfant que chez l’adulte, ce ne peut ĂȘtre que par le fait que les rapports Ă©lĂ©mentaires perçus par celui-ci sont dĂ©jĂ  plus « sĂ©riaux » ou rĂ©versibles en eux-mĂȘmes que ceux de l’enfant : ayant ainsi atteint leur plafond de rĂ©versibilitĂ© compatible avec la perception, le fait de construire la sĂ©rie les modifierait moins, tandis que les rapports irrĂ©versibles de l’enfant seraient davantage transformĂ©s par la sĂ©riation mĂȘme.

Or, la sériation étant caractérisée par le fait que chaque terme est à la fois mesurant et mesuré, donc que

(A0 < B) + (B0 > A) = (A0 = A)

on peut alors Ă©crire pour exprimer cette transformation avec l’ñge :

(38) (A0 ≶ A)V-VII > (A0 ≶ A)Ad

c’est-Ă -dire que la diffĂ©rence entre A pris comme mesurant et A pris comme mesurĂ© est plus grande entre 5 et 7 ans que chez l’adulte (cf. prop. 32 et 2).

Or, s’il en est ainsi, on comprend d’emblĂ©e la transformation 2. Dans la mesure, en effet, oĂč l’adulte prĂ©sente une plus grande facilitĂ© opĂ©ratoire Ă  effectuer des sĂ©riations, il aboutirait Ă  un mode de comparaison perceptive qui tend vers une plus grande rĂ©ciprocitĂ© entre le mesurant et le mesurĂ©. Autrement dit, il parviendrait mieux que l’enfant, en comparant deux Ă©lĂ©ments, Ă  les considĂ©rer alternativement comme mesurant et comme mesurĂ©, mĂȘme si l’un des deux sert d’étalon fixe au cours d’une suite de comparaisons diffĂ©rentes. Cette capacitĂ© supĂ©rieure de permuter les fonctions de mesurant et de mesurĂ© constitue, cela est clair, un progrĂšs dans le sens de la rĂ©versibilitĂ©. Or, sans atteindre celle-ci, qui demeure, pour ainsi dire, la limite opĂ©ratoire du domaine perceptif, un tel progrĂšs a naturellement pour effet de constituer une rĂ©gulation dans le sens de la diminution de − Pst puisque la quantitĂ© non compensĂ©e (la dĂ©formation ou erreur systĂ©matique) + Pst exprime l’inĂ©galitĂ© fonctionnelle du mesurant et du mesurĂ© et l’inĂ©galitĂ© des transports qui en rĂ©sulte.

On peut donc écrire :

(39) [(A0 S A)V-VII > (A0 ≶ A)Ad] ⊂ [(Pst V-VII) > (Pst Ad)]

la diminution de Pst avec l’ñge constituant par dĂ©finition (cf. Recherches I, DĂ©f. III) une « rĂ©gulation » puisque Pst prend le signe − au cours du dĂ©veloppement.

D’autre part, si la pratique de la sĂ©riation a ainsi pour effet de tendre Ă  Ă©galiser les fonctions de mesurant et de mesurĂ© qui constituent, on s’en souvient (prop. 24 et 25), les « centrations de dĂ©part » des termes Ă  comparer, elle aura Ă©galement pour rĂ©sultat de contribuer Ă  une Ă©galisation, non plus de ces transports ou transferts de centration, mais des « centrations d’arrivĂ©e » qui se traduisent par les rapports Ct Tp ⋛ Ct. En d’autres termes l’habitude de sĂ©rier aura pour effet de contribuer Ă  rendre homogĂšnes les centrations sur les Ă©lĂ©ments comparĂ©s, non seulement au moment des transports eux-mĂȘmes, mais encore Ă  celui de la lecture de leurs rĂ©sultats : d’oĂč le point 1, c’est-Ă -dire l’abaissement du seuil de sensibilitĂ© discriminative (seuil d’égalitĂ© dĂ©pendant de Prd). On se rappelle que l’abaissement du seuil d’égalitĂ©, sans dĂ©pendre directement de celui de l’erreur systĂ©matique (puisque Pst implique Prd sans que la rĂ©ciproque soit vraie), se produit en gĂ©nĂ©ral en corrĂ©lation avec lui. On comprend maintenant pourquoi, si la sĂ©riation contribue Ă  la fois Ă  Ă©galiser les transports et Ă  Ă©galiser les « centrations d’arrivĂ©e ». D’oĂč :

(40) [(A0 ≶ A)V-VII > (A0 ≶ A)Ad] ⊂ [(Prd V-VII) > (Prd Ad)]

Ces prop. (40) et (39) expliquent naturellement aussi les transformations 1 bis et 2 bis.

Quant au point 4, c’est-Ă -dire Ă  la mobilitĂ© plus grande des comparaisons perceptives adultes, il rĂ©sulte trĂšs directement des propositions qui prĂ©cĂšdent. En effet, le renversement relatif des erreurs systĂ©matiques, avec diminution corrĂ©lative de la moyenne arithmĂ©tique de ces erreurs et du seuil d’égalitĂ©, lorsque l’on passe de la technique I Ă  la technique II est plus marquĂ© chez l’adulte que chez l’enfant (voir § 5). Or, ce renversement n’est pas autre chose qu’une rĂ©gulation momentanĂ©e, dirigĂ©e dans le sens de cette rĂ©versibilitĂ© particuliĂšre qui caractĂ©rise la sĂ©riation. Il n’est donc pas Ă©tonnant que ce phĂ©nomĂšne soit plus accentuĂ© chez l’adulte et il dĂ©rive sans plus des prop. (39) et (40).

Examinons enfin le point 3 ter, c’est-Ă -dire la question si intĂ©ressante de l’instabilitĂ© des comparaisons perceptives et de leur stabilitĂ© relativement plus grande chez l’adulte. Sans soulever de problĂšme thĂ©orique nouveau, ces fluctuations des estimations du sujet condensent, en effet, pour qui les a observĂ©es sur le vif, tous les mĂ©canismes de transports ou de centrations diffĂ©rentielles « de dĂ©part » et de dĂ©centrations ou rĂ©gulations que nous avons cherchĂ© Ă  dĂ©crire jusqu’ici.

Il est extrĂȘmement frappant, en effet, lorsque l’on sert de sujet Ă  nos expĂ©riences (et pour pouvoir les dĂ©crire il faut toujours avoir fonctionnĂ© comme sujet et non pas seulement comme expĂ©rimentateur) de constater comment, en comparant deux Ă©lĂ©ments, on peut les voir soudain s’agrandir ou rapetisser alternativement l’un par rapport Ă  l’autre, de telle sorte que l’on en vient par moment Ă  ne plus savoir lequel est le plus grand, puis de les laisser se tasser jusqu’au point oĂč on a l’impression de devenir objectif et comme passif.

Ces fluctuations intĂ©ressent d’abord le seuil d’égalitĂ©, bien qu’à un degrĂ© certainement bien infĂ©rieur Ă  celles de l’erreur systĂ©matique. En effet, si le seuil d’égalitĂ© varie d’une technique Ă  l’autre, et en corrĂ©lation partielle avec l’erreur systĂ©matique, il demeure nĂ©anmoins relativement constant pour une mĂȘme technique et ce sont surtout les facteurs de fatigue momentanĂ©e ou d’instabilitĂ© dans la concentration qui expliquent ses variations. Preuve en soit qu’il suffit en gĂ©nĂ©ral Ă  l’expĂ©rimentateur de maintenir constants l’intĂ©rĂȘt et l’effort du sujet pour obtenir un seuil pratiquement invariant. Mais il ne faudrait pas exagĂ©rer cette constance et l’adulte lui-mĂȘme observe souvent sur ses propres rĂ©actions des oscillations du seuil fort intĂ©ressantes : des tiges qui semblent Ă©gales se diffĂ©rencient soudain ou des tiges inĂ©gales s’égalisent par moments.

Mais, Ă  coup sĂ»r, c’est l’erreur systĂ©matique qui est la plus variable : il arrive qu’elle augmente ou diminue, change de signe ou de sens d’un moment Ă  l’autre et d’une distance Ă  l’autre. AssurĂ©ment ces fluctuations se compensent en dĂ©finitive jusqu’à donner des constances statistiques satisfaisantes 24. Or, le dĂ©faut d’attention est Ă  exclure et nous ne voyons qu’une explication qui s’impose avec la probabilitĂ© nĂ©cessaire : les fluctuations seraient dues aux changements de procĂ©dĂ©s de comparaison. Nous avons constatĂ©, en effet, qu’il y a plusieurs maniĂšres d’effectuer les comparaisons : figure, fixation sur l’étalon ou la variable, transport du premier ou de la seconde, autant de facteurs pouvant se combiner selon un grand nombre de possibilitĂ©s distinctes. Or, si quelques-uns des adultes interrogĂ©s sur leur mĂ©thode (et la rĂ©trospection est toujours sujette Ă  caution surtout en fin d’expĂ©rience) rĂ©pondent catĂ©goriquement « je construis une figure » ou « je dĂ©place l’étalon », d’autres rĂ©pondent simplement : plutĂŽt comme ceci ou comme cela.

Il peut donc y avoir de frĂ©quents changements de procĂ©dĂ©s et c’est sans doute Ă  eux que sont dues les fluctuations observĂ©es. Le procĂ©dĂ© adoptĂ© reste, il va de soi, soumis statistiquement aux lois constatĂ©es en fonction de la distance donnĂ©e entre les objets, mais plusieurs procĂ©dĂ©s Ă©tant possibles, selon leurs probabilitĂ©s distinctes, il peut en rĂ©sulter des inversions brusques du sens de l’erreur. Ce sont ces fluctuations qui expliquent en retour certains dĂ©placements du seuil, que l’on voit s’effectuer pour ainsi dire sous nos yeux chez quelques sujets au cours de la comparaison pour un mĂȘme intervalle entre objets 25.

Or, si l’existence des fluctuations dans les seuils d’égalitĂ© et les erreurs systĂ©matiques confirme ainsi l’interprĂ©tation que nous avons cherchĂ© Ă  donner de l’ensemble de ces phĂ©nomĂšnes, il semble bien, Ă©galement, qu’elles permettent de marquer une derniĂšre opposition entre l’adulte et l’enfant. Si de telles variations prennent presque, chez ce dernier, l’allure d’oscillations, on a l’impression gĂ©nĂ©rale, chez l’adulte, que les jugements contraires auxquels elles aboutissent s’influencent les uns les autres dans le sens d’une correction mutuelle progressive, deux estimations contradictoires dĂ©clenchant une sorte de compensation. Que cette action dans le temps des comparaisons perceptives les unes sur les autres, qui constituent alors comme des sortes d’approximations successives, soit influencĂ©e par les mĂ©canismes de l’intelligence adulte, ou qu’elle rĂ©sulte sans plus des tendances propres au dĂ©veloppement de la perception, il n’en est pas moins clair que l’évolution du processus perceptif se caractĂ©rise, en ce domaine comme en d’autres, par une marche vers l’équilibre et la rĂ©gulation, dans le sens de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire.