Chapitre II.
Le second stade : les premieres adaptations acquises et la réaction circulaire primaire a

Les adaptations hĂ©rĂ©ditaires se doublent, Ă  un moment donnĂ©, d’adaptations non innĂ©es auxquelles elles se subordonnent peu Ă  peu. En d’autres termes, les processus rĂ©flexes s’intĂšgrent progressivement aux activitĂ©s corticales. Ces nouvelles adaptations constituent ce que l’on dĂ©signe ordinairement du nom d’« associations acquises », d’habitudes ou mĂȘme de rĂ©flexes conditionnĂ©s, sans parler des mouvements intentionnels dont nous ferons la caractĂ©ristique d’un troisiĂšme stade. L’intentionnalitĂ©, tout en Ă©tant sans doute immanente aux niveaux les plus primitifs de l’assimilation psychologique, ne saurait, en effet, prendre conscience d’elle-mĂȘme, et diffĂ©rencier ainsi la conduite, avant l’assimilation par schĂšmes « secondaires », c’est-Ă -dire avant les comportements nĂ©s de l’exercice de la prĂ©hension et contemporains des premiĂšres actions exercĂ©es sur les choses. Nous pouvons donc assigner au prĂ©sent stade les mouvements intentionnels comme limite supĂ©rieure et les premiĂšres adaptations non hĂ©rĂ©ditaires comme limite infĂ©rieure.

A vrai dire, il est extrĂȘmement malaisĂ© de prĂ©ciser quand commence effectivement l’adaptation acquise, par opposition Ă  l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire. D’un point de vue thĂ©orique, on peut adopter le critĂšre suivant : en toute conduite, dont l’adaptation est hĂ©rĂ©ditairement dĂ©terminĂ©e, l’assimilation et l’accommodation ne font qu’un et demeurent indiffĂ©renciĂ©es, tandis qu’avec l’adaptation acquise elles commencent Ă  se dissocier. En d’autres termes, l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire ne comporte aucun apprentissage en dehors de son propre exercice, tandis que l’adaptation acquise implique un apprentissage relatif aux donnĂ©es nouvelles

du milieu extĂ©rieur en mĂȘme temps qu’une incorporation des objets aux schĂšmes ainsi diffĂ©renciĂ©s. Mais, si de la thĂ©orie on passe Ă  l’interprĂ©tation des faits particuliers, de grandes difficultĂ©s surgissent pour distinguer l’acquisition rĂ©elle de la simple coordination prĂ©formĂ©e.

En effet, comment se rendre compte du moment Ă  partir duquel il y a rĂ©tention de quelque donnĂ©e extĂ©rieure au mĂ©canisme rĂ©flexe lui-mĂȘme ? Dans l’exercice du rĂ©flexe, nous l’avons vu, il n’y a fixation que du mĂ©canisme comme tel, et c’est en quoi l’accommodation d’un schĂšme hĂ©rĂ©ditaire, tout en supposant l’expĂ©rience et le contact avec le milieu, ne fait qu’un avec l’assimilation, c’est-Ă -dire avec l’exercice fonctionnel de ce schĂšme. A un moment donnĂ©, au contraire, l’activitĂ© de l’enfant retient quelque chose d’extĂ©rieur Ă  elle, c’est-Ă -dire qu’elle se transforme en fonction de l’expĂ©rience : c’est en quoi il y a accommodation acquise. Par exemple, lorsque l’enfant suce systĂ©matiquement son pouce, non plus Ă  cause du hasard des rencontres, mais par coordination entre la main et la bouche, on peut parler d’accommodation acquise : ni les rĂ©flexes de la bouche ni ceux de la main ne prĂ©voient hĂ©rĂ©ditairement une telle coordination (il n’y a pas un instinct de sucer son pouce !) et l’expĂ©rience seule en explique la formation. Mais si la chose est claire, pour ce qui est d’un tel comportement, dans combien d’autres est-il impossible de tracer de frontiĂšre nette entre le pur rĂ©flexe et l’utilisation de l’expĂ©rience ? Les multiples aspects de l’accommodation visuelle, par exemple, comportent un mĂ©lange inextricable d’exercice rĂ©flexe et d’acquisition vraie.

Du point de vue de l’assimilation, la difficultĂ© est la mĂȘme. L’assimilation psychologique propre au rĂ©flexe consiste, nous l’avons vu, en une rĂ©pĂ©tition cumulative, avec incorporation progressive des objets au cycle ainsi reproduit. Mais rien, en une telle conduite, n’implique encore qu’elle soit dirigĂ©e par les rĂ©sultats nouveaux auxquels elle aboutit. Certes, dans l’acte de la succion, il y a d’emblĂ©e recherche orientĂ©e et, en cas de faim, le succĂšs seul donne une signification Ă  la sĂ©rie des tĂątonnements. Mais le rĂ©sultat cherchĂ© n’a rien de nouveau par rapport au champ sensori-moteur primitif du rĂ©flexe lui-mĂȘme. Au contraire, dans le domaine de l’adaptation acquise, vers un rĂ©sultat nouveau (nouveau soit par le caractĂšre des tableaux sensoriels qui le dĂ©finissent, soit par les procĂ©dĂ©s mis en Ɠuvre pour l’obtenir) qui oriente la rĂ©pĂ©tition [*]. Alors que, dans le rĂ©flexe, l’assimilation ne faisait donc qu’un avec l’accommodation, dĂ©sormais la reproduction de l’acte nouveau, ou l’assimilation des objets au schĂšme de cet acte, constituent un processus distinct de son accommoda-

[* Note FJP : la phrase, comprĂ©hensible, est dĂ©jĂ  mal formulĂ©e dans l’édition originale.]

tion elle-mĂȘme. Un tel processus peut ĂȘtre trĂšs peu diffĂ©renciĂ©, lorsque l’adaptation acquise ne fait que prolonger l’adaptation rĂ©flexe, mais il est d’autant plus distinct de l’accommodation que l’acte nouveau est plus complexe. C’est ainsi que, dans l’acquisition de la prĂ©hension, autre chose est de rĂ©pĂ©ter indĂ©finiment une manƓuvre qui a rĂ©ussi, et autre chose est de tenter de saisir un objet en une situation nouvelle. La rĂ©pĂ©tition du cycle rĂ©ellement acquis ou en train de s’acquĂ©rir est ce que J. M. Baldwin a appelĂ© la « rĂ©action circulaire » : cette conduite constituera pour nous le principe de l’assimilation sui generis propre Ă  ce deuxiĂšme stade. Mais, si, thĂ©oriquement, une telle distinction est claire entre la simple rĂ©pĂ©tition du rĂ©flexe et la « rĂ©action circulaire », il va de soi que, ici encore, les plus grandes difficultĂ©s vont faire obstacle Ă  l’analyse concrĂšte.

Cela dit, passons Ă  l’examen des faits, en les groupant d’abord par domaines distincts d’activitĂ©.

§ 1. Les habitudes acquises relatives à la succion.

Aux conduites rĂ©flexes que nous avons dĂ©crites au cours du chapitre premier se superposent, Ă  partir du second et du troisiĂšme mois, certaines formes de succion incontestablement nouvelles. Nous allons commencer par dĂ©crire l’acquisition des deux principales de ces rĂ©actions circulaires : la protrusion systĂ©matique de la langue (avec plus tard les jeux de salive, des lĂšvres, etc.) et la succion du pouce. Ces deux activitĂ©s nous fourniront le type de ce qu’est l’habitude acquise spontanĂ©e, avec assimilation et accommodation actives. AprĂšs quoi nous discuterons quelques faits d’accommodation, que l’on dĂ©signe ordinairement du nom de « transferts associatifs » ou d’« associations sensori-motrices » (dĂ©clenchement de la succion par des signaux divers : position, bruits, signaux optiques, etc.) et nous verrons que ces accommodations partielles, si mĂ©caniques et passives puissent-elles paraĂźtre, constituent en rĂ©alitĂ© de simples chaĂźnons isolĂ©s et abstraits des cycles inhĂ©rents Ă  la rĂ©action circulaire. Enfin nous parlerons de certaines coordinations entre la succion et la vision.

Voici des exemples du premier groupe de faits (réactions circulaires) :

Obs. 11. — Laurent Ă  0 ; 0 (30) reste rĂ©veillĂ© sans pleurer, regardant devant lui les yeux grands ouverts. Il suce Ă  vide presque continuellement, ouvrant et fermant la bouche d’un rythme lent, la langue Ă©tant sans cesse en mouvement. En certains moments dĂ©terminĂ©s, la langue, au lieu de demeurer Ă  l’intĂ©rieur des lĂšvres, vient lĂ©cher la lĂšvre intĂ©rieure : la succion reprend alors de plus belle.

Deux interprĂ©tations sont possibles. Ou bien il y a, en de tels instants, recherche de la nourriture et alors la protrusion de la langue n’est qu’un rĂ©flexe inhĂ©rent aux mĂ©canismes de la succion et de la dĂ©glutition, ou bien il y a lĂ  dĂ©but de rĂ©action circulaire : rĂ©sultat intĂ©ressant conservĂ© par rĂ©pĂ©tition. Il semble, pour le moment, qu’il y ait les deux. TantĂŽt la protrusion de la langue s’accompagne de gestes dĂ©sordonnĂ©s des bras et conduit Ă  l’impatience et Ă  la colĂšre : dans un tel cas il y a manifestement recherche de succion proprement dite, et dĂ©ception. TantĂŽt, au contraire, la protrusion de la langue s’accompagne de gestes lents et rythmiques des bras et d’une mimique de contentement : dans ce cas il y a jeu de la langue par rĂ©action circulaire.

Obs. 12. — A 0 ; 1 (3) Laurent tire Ă  nouveau sa langue plusieurs fois de suite. Il est bien rĂ©veillĂ©, immobile, remue Ă  peine les bras et ne prĂ©sente aucune vraie succion Ă  vide : il a simplement la bouche entrouverte et passe et repasse sa langue sur la lĂšvre infĂ©rieure. — A 0 ; 1 (5) Laurent commence par sucer Ă  vide puis la succion est peu Ă  peu remplacĂ©e par la conduite prĂ©cĂ©dente. — A 0 ; 1 (6) il joue manifestement avec sa langue, tantĂŽt en se lĂ©chant la lĂšvre infĂ©rieure, tantĂŽt en la glissant entre les lĂšvres et les gencives. — Les jours suivants ce comportement se rĂ©pĂšte frĂ©quemment et toujours avec la mĂȘme mimique de satisfaction.

Obs. 13. — A 0 ; 1 (24) Lucienne joue avec sa langue, la passant sur sa lĂšvre infĂ©rieure et se pourlĂ©chant sans cesse. L’observation dĂ©note l’existence d’une habitude dĂ©jĂ  acquise depuis un certain nombre de jours. La conduite s’est prolongĂ©e jusqu’à la succion du pouce et au delĂ .

Obs. 14. — Durant la seconde moitiĂ© du deuxiĂšme mois, c’est-Ă -dire aprĂšs avoir appris Ă  sucer son pouce, Laurent continue Ă  jouer de sa langue et Ă  la sucer, mais par intermittence. Par contre son habiletĂ© devient plus grande. Ainsi, Ă  0 ; 1 (20) je note les grimaces qu’il fait en introduisant sa langue entre les gencives et les lĂšvres et en bombant celles-ci, de mĂȘme l’espĂšce de claquement qu’il produit en refermant rapidement la bouche aprĂšs ces exercices.

Obs. 15. — Durant le troisiĂšme mois, il s’ajoute Ă  la protrusion de la langue et Ă  la succion des doigts de nouvelles rĂ©actions circulaires relatives aux mouvements de la bouche. Ainsi, dĂšs 0 ; 2 (18) Laurent joue avec sa salive, la laissant s’accumuler Ă  l’intĂ©rieur des lĂšvres entrouvertes et la ravalant brusquement. Vers la mĂȘme Ă©poque, il suce Ă  vide, avec ou sans protrusion de la langue, en modifiant de diverses maniĂšres la position des lĂšvres : il plisse et contracte sa lĂšvre infĂ©rieure, etc. — Ces exercices deviennent de plus en plus variĂ©s dans la suite et ne mĂ©ritent plus un examen dĂ©taillĂ©, du point de vue auquel nous nous plaçons dans cette Ă©tude.

La succion des doigts donne lieu également à des acquisitions évidentes :

Obs. 16. — A 0 ; 1 (1) Laurent est tenu par sa garde, peu avant le repas, en position presque verticale. Il a trĂšs faim et cherche Ă  tĂ©ter, la bouche ouverte, avec des rotations continuelles de la tĂȘte. Ses bras dĂ©crivent des grands mouvements rapides et viennent sans cesse heurter son visage. A deux reprises, sa main Ă©tant appliquĂ©e un instant contre la joue droite, Laurent tourne la tĂȘte et tend Ă  saisir ses doigts avec sa bouche. Il Ă©choue

la premiĂšre fois et rĂ©ussit la seconde. Mais les mouvements du bras ne sont pas coordonnĂ©s par rapport Ă  ceux de la tĂȘte : la main s’échappe tandis que la bouche essaie de maintenir le contact. Dans la suite, cependant, il attrape son pouce : le corps entier s’immobilise alors aussitĂŽt, la main droite saisit par hasard le bras gauche et la main gauche s’applique contre la bouche. Une longue station s’ensuit alors, durant laquelle Laurent suce son pouce gauche, Ă  la maniĂšre dont il tette, avec gloutonnerie, et passion (halĂštements, etc.).

Il y a donc ici analogie complĂšte avec l’obs. 7 du § 1. Il est seulement plus certain que rien d’extĂ©rieur ne contraint l’enfant Ă  garder sa main dans la bouche : les bras ne sont pas immobilisĂ©s par la position couchĂ©e du sujet, mais par un maintien spontanĂ©. NĂ©anmoins le fait observĂ© demeure susceptible de deux interprĂ©tations : ou bien, comme ce peut ĂȘtre le cas dĂšs les premiers jours consĂ©cutifs Ă  la naissance, le fait de sucer immobilise le corps entier et par consĂ©quent les mains (les bras demeurent serrĂ©s contre le torse pendant que le nouveau-nĂ© tette et on conçoit qu’il en puisse ĂȘtre ainsi quand il suce son pouce dĂ©couvert par hasard), ou bien il y a coordination directe entre la succion et les mouvements des bras. La suite des observations semble montrer que la conduite actuelle annonce cette coordination.

Obs. 17. — A 0 ;1(2) Laurent crie de faim dans son berceau. On le prend en le maintenant en position presque verticale. Son comportement passe alors par quatre phases successives assez nettement distinctes. Il commence par se calmer et cherche Ă  sucer en tournant la tĂȘte de gauche et de droite pendant que ses bras s’agitent au hasard. Puis (deuxiĂšme phase) les bras, au lieu de dĂ©crire des mouvements d’une envergure maximale, semblent se rapprocher de la bouche. A plusieurs reprises l’une et l’autre main effleurent les lĂšvres ; la main droite va jusqu’à s’appliquer contre la joue de l’enfant et Ă  l’étreindre quelques secondes. Pendant tout ce jeu, la bouche est grande ouverte et essaie sans cesse de saisir quelque chose. Le pouce gauche est alors attrapĂ© et les deux bras s’immobilisent de suite, le bras droit s’appliquant sur la poitrine, sous le bras gauche, lequel est donc lui-mĂȘme retenu par la bouche. Durant une troisiĂšme phase, les bras parcourent de nouveau l’espace au hasard, le pouce gauche Ă©tant sorti de la bouche aprĂšs quelques minutes. Pendant ce temps, l’enfant se cambre de colĂšre, la tĂȘte renversĂ©e en arriĂšre et les cris alternent avec les essais de succion. Enfin dĂ©bute une quatriĂšme phase durant laquelle les mains se rapprochent Ă  nouveau de la bouche, celle-ci cherchant sans cesse Ă  happer les doigts qui l’effleurent. Les derniers essais ne sont couronnĂ©s d’aucun succĂšs et les pleurs reprennent dĂ©finitivement.

Peut-on parler cette fois de coordination ? Chacune de ces phases trouve son analogue dans la conduite des semaines précédentes : on voit, dÚs les premiers jours, les bébés se balafrer le visage avec leurs doigts crispés, tandis que la bouche semble chercher à saisir quelque chose. Néanmoins la succession des quatre phases paraßt indiquer un début de liaison entre les mouvements des bras et les essais de succion.

Obs. 18. — A 0 ; 1 (3), Laurent (mĂȘme position) ne semble prĂ©senter aucune coordination entre les mains et la bouche, avant la tĂ©tĂ©e. Par contre aprĂšs l’un des repas, alors qu’il est encore trĂšs Ă©veillĂ© et cherche toujours Ă  sucer, ses bras, au lieu de gesticuler au hasard, se replient sans cesse dans la direction de la bouche. Plus prĂ©cisĂ©ment, il m’a semblĂ© plusieurs fois que le contact fortuit de la main avec la bouche dĂ©clenchait une orientation de celle-ci vers celle-lĂ  et qu’alors (mais alors seulement) la main tendait Ă  revenir dans la bouche. Effectivement Laurent a rĂ©ussi quatre fois Ă  sucer

ses doigts, la main et le bras s’immobilisant aussitĂŽt. Mais cela n’a jamais durĂ© plus de quelques secondes. — Le soir du mĂȘme jour, Laurent, aprĂšs la tĂ©tĂ©e, demeure trĂšs Ă©veillĂ© et continue de chercher Ă  sucer, tout en entrecoupant ses tentatives de cris Ă©nergiques. Je saisis alors son bras droit et le conduis jusqu’à ce que la bouche ait commencĂ© de sucer la main. DĂšs que les lĂšvres ont Ă©tĂ© en contact avec la main, les bras ont cessĂ© d’opposer toute rĂ©sistance et sont demeurĂ©s en place quelques instants. Ce phĂ©nomĂšne est net depuis que je fais l’expĂ©rience — dĂšs 0 ; 0 (15) — mais habituellement le maintien de la position ne dure pas. Ce n’est que lors de la succion du pouce lui-mĂȘme que l’immobilitĂ© s’ensuit (voir obs. 7 du § 1 et l’obs. 16 de ce § ). Cette fois, au contraire, le bras est restĂ© un instant immobile, quoique le dos de la main fĂ»t seul en contact avec les lĂšvres : celles-ci essayaient visiblement d’explorer la main entiĂšre. AprĂšs un moment, la main a perdu le contact, mais elle l’a retrouvĂ© d’elle-mĂȘme : ce n’est plus seulement la bouche qui cherchait la main, c’est la main qui se tendait vers la bouche. Or treize fois de suite, en comptant ce premier retour de la main aux lĂšvres, j’ai pu observer la main qui se rĂ©introduisait dans la bouche. La coordination ne fait donc plus guĂšre de doute : on voit simultanĂ©ment la bouche s’ouvrir et la main se diriger vers elle. Les ratĂ©s mĂȘmes sont significatifs : il arrive ainsi que les doigts tendus viennent se planter dans la joue alors que la bouche ouverte est prĂȘte Ă  les accueillir.

Obs. 19. — A 0 ; 1 (4), aprĂšs le repas de 18 h., Laurent est trĂšs Ă©veillĂ© (contrairement aux repas prĂ©cĂ©dents) et non complĂštement satisfait. Il suce d’abord Ă  vide, avec vigueur, puis on voit sa main droite s’approcher de la bouche, toucher la lĂšvre infĂ©rieure et finalement se laisser happer. Mais l’index seul ayant Ă©tĂ© saisi, la main ressort. TrĂšs visiblement alors elle ne s’écarte que pour revenir tĂŽt aprĂšs. Le pouce est cette fois dans lĂ  bouche, alors que l’index se plante entre la gencive et la lĂšvre supĂ©rieure. Nouveau recul de la main qui s’éloigne jusqu’à 5 cm. de la bouche pour y rentrer ensuite : le pouce est maintenant saisi et les autres doigts demeurent Ă  l’extĂ©rieur. Laurent s’immobilise alors et suce avec vigueur, en bavant au point qu’on le lui enlĂšve aprĂšs quelques instants. Une quatriĂšme fois la main se rapproche : trois doigts pĂ©nĂštrent dans la bouche. La main ressort pour se rĂ©introduire une cinquiĂšme fois. Le pouce Ă©tant Ă  nouveau seul saisi, la succion se poursuit sans trĂȘve. Je retire alors la main et l’abaisse jusque prĂšs de la taille. Pendant une pose, Laurent semble renoncer Ă  sucer et regarde devant lui, bĂ©at et repus. Mais les lĂšvres reprennent leur mouvement aprĂšs quelques minutes et aussitĂŽt la main se rapproche. Cette fois sĂ©rie d’échecs : les doigts viennent se placer sur le menton et contre la lĂšvre infĂ©rieure. L’index pĂ©nĂštre pourtant Ă  deux reprises (donc 6Ăšme et 7Ăšme rĂ©ussite). La huitiĂšme fois que la main entre dans la bouche, le pouce est seul retenu, d’oĂč succion continue. J’enlĂšve encore la main. Nouvelle pose sans mouvements des lĂšvres, puis nouveaux essais, neuviĂšme et dixiĂšme succĂšs, aprĂšs quoi l’expĂ©rience est interrompue.

Obs. 20. — A 0 ; 1 (5) et 0 ; 1 (6) Laurent cherche manifestement Ă  atteindre son pouce dĂšs qu’il est rĂ©veillĂ© mais il n’y parvient pas tant qu’il est couchĂ© sur le dos. Il se tape la figure avec la main sans arriver Ă  trouver sa bouche. Lorsqu’il est vertical, par contre (tenu par la taille, les bras et le torse libres), il rejoint vite ses lĂšvres. — A 0 ;1(7), par contre, je le trouve en train de sucer son pouce, alors qu’il est Ă©tendu. Mais il le perd sans cesse, parce que le pouce ne s’enfonce pas Ă  l’intĂ©rieur de la cavitĂ© buccale et s’égare entre la lĂšvre supĂ©rieure et la gencive. Il y a cependant progrĂšs parce que le pouce, aprĂšs ĂȘtre sorti de la bouche, y revient une sĂ©rie de fois. Malheu-

reusement, entre ces succĂšs, Laurent se tape le nez, les joues et les yeux. Il finit pas se fĂącher Ă  la suite d’un Ă©chec. — Les jours suivants, on peut considĂ©rer la coordination comme faite. A 0 ; 1 (9), par exemple, Laurent suce son pouce, couchĂ© sur le dos : je le lui enlĂšve de la bouche et, Ă  plusieurs reprises, il le remet presque directement (aprĂšs avoir tĂątonnĂ© tout au plus entre le nez et le menton) et en ne saisissant que le pouce, les autres doigts restant hors de la bouche.

Obs. 21. — Durant la fin du second mois, Laurent a sucĂ© aussi bien son pouce gauche que le droit. A 0 ; 1 (21), par exemple, couchĂ© sur le cĂŽtĂ© gauche, il essaie de sucer le pouce de la main gauche. AprĂšs Ă©chec, dĂ» Ă  sa position, il amĂšne le bras droit. Ne parvenant pas Ă  saisir le pouce, il se tourne alors progressivement du cĂŽtĂ© droit, parvient Ă  se mettre sur le dos et continue sa recherche. Il atteint presque le pouce droit, mais, Ă©chouant par hasard, il se retourne vers la main gauche et la dirige vers sa bouche. Echouant une fois de plus, il s’oriente de nouveau vers la droite et rĂ©ussit cette fois Ă  happer le pouce droit. — Cet exemple montre bien que Laurent est Ă©galement habile (ou encore malhabile) Ă  sucer l’un ou l’autre pouce. Dans la suite, par contre, il s’est habituĂ© Ă  sucer davantage le pouce gauche, au point qu’il se l’est lĂ©gĂšrement meurtri et qu’on a dĂ» le bander et attacher sa main. AprĂšs quelque colĂšre et quelque tĂątonnement, il s’est alors remis Ă  sucer le pouce droit (0 ; 2 (7) et les jours suivants).

Obs. 22. — Au cours du troisiĂšme mois, la succion du pouce a diminuĂ© peu Ă  peu d’importance chez Laurent sous la pression d’intĂ©rĂȘts nouveaux tels que les intĂ©rĂȘts visuels, phoniques, etc. DĂšs 0 ; 2 (15) je note que Laurent ne suce plus guĂšre son pouce que pour calmer sa faim et surtout pour s’endormir. Il y a lĂ  un exemple intĂ©ressant de spĂ©cialisation de l’habitude, observĂ© Ă©galement chez Jacqueline. Il suffit que Laurent pleure pour qu’aussitĂŽt le pouce vienne Ă  la rescousse. A 0 ; 2 (19) je note mĂȘme qu’il ferme les yeux et se tourne sur la droite pour s’endormir au moment oĂč son pouce a rejoint les lĂšvres. — Il faut relever Ă©galement, durant ce troisiĂšme mois, l’opposition du pouce au moment de la succion. A la fin du deuxiĂšme mois encore, Laurent commençait par sucer le dos de sa main et de ses doigts, ou plusieurs doigts ensemble, ou le pouce et l’index rĂ©unis, avant de trouver le pouce seul. Au cours du troisiĂšme mois, au contraire, le pouce s’est peu Ă  peu opposĂ© aux autres doigts et Laurent est parvenu Ă  la happer du premier coup, pour le sucer lui seul.

Obs. 23. — Chez Lucienne, qui n’a pas subi cette sorte de dressage auquel j’ai soumis Laurent, la coordination entre les mouvements des bras et la succion n’est devenue incontestable qu’à 0 ; 2 (2). A 0 ; 1 (25) et 0 ; 1 (26), les mains effleurent sans cesse la bouche mais je note encore l’incapacitĂ© oĂč Lucienne se trouve de maintenir longtemps son pouce entre les lĂšvres et surtout de la retrouver une fois sorti. Par contre, Ă  0 ; 2 (2), j’ai pu faire les deux observations suivantes. A 18 heures, aprĂšs le repas, ses mains errent autour de sa bouche et elle suce alternativement les doigts (l’index surtout), le dos de la main et le poignet. Lorsque la main Ă©chappe Ă  la bouche, elle tend Ă  se rapprocher et la coordination se rĂ©tablit. A 20 heures, Lucienne est rĂ©veillĂ©e et suce Ă  nouveau ses doigts : la main demeure immobile de longs instants puis, lorsqu’elle glisse, on voit simultanĂ©ment la bouche qui cherche Ă  saisir et la main qui se rapproche. Le lendemain, mĂȘmes observations : la coordination est retrouvĂ©e durant tout le matin et quelques moments le soir. J’ai notĂ© en particulier le fait suivant : la main tĂątonnant dans la bonne direction, puis brusque mouvement des doigts dans la bouche, celle-ci Ă©tant

dĂ©jĂ  ouverte et immobile. La suite des observations a confirmĂ© qu’il s’agissait bien lĂ  d’une coordination stable.

Obs. 24. — Chez Jacqueline, les premiĂšres indications sĂ»res datent de 0 ; 1(28) et des jours suivants : elle porte la main gauche Ă  sa bouche quand elle a trĂšs faim, quelques instants avant la tĂ©tĂ©e. AprĂšs le repas, elle rĂ©introduit frĂ©quemment ses doigts, pour prolonger la succion. DĂšs 0 ; 4 (5) environ, l’habitude devient systĂ©matique et il lui faut sucer son pouce pour s’endormir.

A noter en outre que les objets saisis sont portés à la bouche dÚs 0 ; 3 (15) environ.

La protrusion de la langue et la succion des doigts constituent ainsi les deux premiers exemples d’une conduite qui prolonge l’exercice fonctionnel propre au rĂ©flexe (sucer Ă  vide, etc.), mais avec acquisition de quelque Ă©lĂ©ment extĂ©rieur aux mĂ©canismes hĂ©rĂ©ditaires. Pour ce qui est de la langue, son utilisation nouvelle semble dĂ©passer le simple jeu rĂ©flexe concomitant Ă  la succion. Pour ce qui est du pouce, il n’existe, rĂ©pĂ©tons-le, aucun instinct de se sucer les doigts et, mĂȘme si l’acte de porter la nourriture Ă  la bouche constituait une conduite hĂ©rĂ©ditaire, il est Ă©vident que le caractĂšre tardif de l’apparition de cet acte indique l’intervention[*] d’associations acquises se superposant Ă  la coordination rĂ©flexe Ă©ventuelle. Il faut encore noter, pour caractĂ©riser ces acquisitions, qu’elles impliquent un Ă©lĂ©ment d’activité : il ne s’agit pas, en effet, d’associations imposĂ©es par le milieu ambiant, mais bien de relations dĂ©couvertes et mĂȘme créées au cours de la recherche propre de l’enfant. C’est ce double aspect d’acquisition et d’activitĂ© qui caractĂ©rise ce que nous appellerons dorĂ©navant des « rĂ©actions circulaires », non pas au sens un peu large de M. Baldwin, mais au sens restreint de M. Wallon 1 : exercice fonctionnel aboutissant au maintien ou Ă  la redĂ©couverte d’un rĂ©sultat nouveau intĂ©ressant.

A cĂŽtĂ© des rĂ©actions circulaires proprement dites, la succion donne lieu Ă©galement Ă  des conduites dans lesquelles prĂ©domine l’accommodation. Il s’agit de ces associations acquises que l’on appelle souvent « transferts associatifs », lorsqu’on ne va pas jusqu’à parler de « rĂ©flexes conditionnĂ©s ». Notons d’abord que la rĂ©action circulaire comme telle entraĂźne de tels transferts. Au cours de la coordination progressive entre la succion et les mouvements de la main et du bras, il est Ă©vident que des associations s’établissent, qui orientent le pouce dans la direction de la bouche : le contact des doigts avec les langes, le visage, les lĂšvres, etc., sert ainsi tĂŽt ou tard de signal pour diriger la main. Mais, en dehors de ces acquisitions mnĂ©moniques ou transferts, inhĂ©-

1L’enfant turbulent, p. 85.

[* Note FJP : nous avons remplacĂ© “interdiction” par “intervention”
]

rents Ă  la rĂ©action circulaire, il en est qui semblent rĂ©sulter d’un simple dressage automatique sans que paraisse intervenir l’élĂ©ment d’activitĂ© propre aux rĂ©actions prĂ©cĂ©dentes. Qu’en faut-il penser ?

Il convient de rappeler ici les jolies observations dues Ă  deux collaboratrices de Mme BĂŒhler, Mmes Hetzer et Ripin 1 sur le dressage du nourrisson en fonction des circonstances du repas (« ErnĂ€hrungssituation »). Selon ces auteurs, on peut distinguer trois stades dans le comportement de l’enfant. Le premier caractĂ©rise la premiĂšre semaine : le nourrisson ne cherche Ă  sucer que lorsque ses lĂšvres sont en contact avec le sein ou le biberon. C’est ce que nous avons vu au cours du chapitre premier (§ § 1 et 2). Le second stade s’étendrait de la seconde Ă  la huitiĂšme ou neuviĂšme semaine : le nourrisson se met Ă  chercher le sein dĂšs qu`il se trouve dans les positions qui prĂ©cĂšdent rĂ©guliĂšrement le repas (la toilette, le changement de langes, la position Ă©tendue, etc.). Le troisiĂšme stade, enfin, dĂ©bute entre 0 ; 3 et 0 ; 4 et se reconnaĂźt Ă  l’intervention des signaux visuels : il suffit que l’enfant aperçoive le biberon ou les objets lui rappelant le repas pour qu`il ouvre la bouche et crie. Examinons sĂ©parĂ©ment le second et le troisiĂšme de ces comportements : l’un et l’autre rentrent dans les associations acquises, mais Ă  des titres diffĂ©rents.

Les conduites caractĂ©ristiques du second de ces stades paraissent constituer le type de l’association passive (« Signalwirkung »). Au rebours des transferts propres Ă  la rĂ©action circulaire active, ceux-ci semblent donc dus Ă  la pression des circonstances extĂ©rieures sujettes Ă  rĂ©pĂ©tition. Mais, comme nous allons le voir, ce n’est qu’une apparence et de telles accommodations supposent elles aussi une part d’activitĂ©. Sur la rĂ©alitĂ© mĂȘme des faits observĂ©s, nous sommes Ă©videmment d’accord avec Mme BĂŒhler et ses collaboratrices. Il n’y a pas de doute que, Ă  un moment donnĂ© du dĂ©veloppement, des relations s’établissent entre la position de l`enfant, les signaux tactiles, acoustiques, etc., et le dĂ©clenchement des mouvements de succion. Par contre, la date d’apparition de ces conduites ainsi que leur interprĂ©tation nous paraissent l’une et l’autre sujettes Ă  discussion. Voici d’abord deux observations qui prĂ©ciseront le sens de nos remarques :

Obs. 25. — J’ai cherchĂ© Ă  dĂ©terminer chez Laurent Ă  partir de quelle date il y a association entre la position du bĂ©bĂ© et la recherche du sein. Or il m’a semblĂ© impossible d’affirmer l’existence de cette association avant le

1 H. HETZER et R. RIPIN, FrĂŒhestes Lernen des SĂ€uglings in der ErnĂ€hrungssituation, Zeitschr. f. Psychol. vol. CXVIII, p. 82 (1930), et CH. BÜHLER, Kindheit u. Jugend, 3e Ă©dit. 1931, p. 14 et suiv.

second mois. A 0 ; 0 (6) et les jours suivants, Laurent cherche, il est vrai, Ă  tĂ©ter, dĂšs qu’il est posĂ© sur la balance, la table de toilette ou le lit de sa maman, alors qu’il ne cherchait rien auparavant et criait dans son berceau. A 0 ; 0 (9) Laurent est Ă  demi endormi dans son berceau ; il n’a rien cherchĂ© tant qu’on l’a portĂ©, mais, sitĂŽt posĂ© sur le lit, il ouvre la bouche et tourne la tĂȘte Ă  gauche et Ă  droite avec mouvements plus rapides des bras et tension de tout le corps. A 0 ; 0 (10) il ne cherche pas dans son berceau, mais cherche sitĂŽt dans les bras de la garde, etc. Jusqu’à la fin du premier mois son comportement est demeurĂ© tel. Mais s’agit-il de pures coĂŻncidences ou d’une association rĂ©elle entre la position et la succion ? Il nous est impossible d’en dĂ©cider, parce que de tels faits peuvent s’interprĂ©ter tout autrement que par l’existence d’un transfert associatif. Il suffit de constater, ainsi que nous l’avons fait au chapitre Ier, combien est prĂ©coce la succion Ă  vide et le tĂątonnement propres au rĂ©flexe lui-mĂȘme pour comprendre que l’enfant cherchera Ă  tĂ©ter dĂšs qu’il ne sera ni en pleurs, ni endormi, ni distrait par le mouvement : dans son berceau, il ne cherche pas, parce que rien ne vient le distraire de ses cris de faim et que les cris s’entraĂźnent les uns les autres par cette sorte de rĂ©pĂ©tition rĂ©flexe dont nous avons dĂ©jĂ  parlé ; tant qu’on le porte, il ne cherche rien non plus parce que le balancement suffit Ă  l’absorber ; mais dĂšs qu’il sera posĂ© sur la balance, la table de toilette oĂč l’on change ses langes ou dans les bras immobiles de sa garde ou de sa maman, il cherchera Ă  sucer avant de se remettre Ă  pleurer, parce que ni les pleurs, ni les excitations relatives au mouvement ne l’empĂȘcheront plus. Est-ce Ă  dire qu’il y a relation entre la « Trinklage » et la succion ? Rien n’autorise Ă  le nier, mais rien n’autorise non plus Ă  l’affirmer encore. En outre, quand on sait la difficultĂ© de fixer un rĂ©flexe conditionnĂ© chez les animaux et surtout la nĂ©cessitĂ© de le « confirmer » sans cesse pour qu’il se maintienne, on ne peut qu’ĂȘtre prudent dans l’appel Ă  un tel mĂ©canisme en ce qui concerne les comportements des premiĂšres semaines 1.

Par contre, Ă  partir du moment oĂč Laurent sait trouver son pouce (dĂ©but du second mois), la recherche du sein peut ĂȘtre diffĂ©renciĂ©e des autres tendances et l’on parvient ainsi Ă  Ă©tablir l’existence d’une relation entre la « Trinklage » et cette recherche. Avant le repas, l’enfant ne tend Ă  sucer ses doigts que dans le berceau, lorsqu’il ne crie pas on n’est pas trop endormi ; mais, sitĂŽt en position de manger (dans les bras de sa mĂšre ou posĂ© sur le lit, etc.) les mains perdent tout intĂ©rĂȘt, s’éloignent de la bouche et il est visible que l’enfant ne cherche plus que le sein lui-mĂȘme, c’est-Ă -dire le contact avec la nourriture. A 0 ; 1 (4), par exemple, aucune expĂ©rience sur la succion des doigts n’a Ă©tĂ© possible avant le repas, Laurent tournant la tĂȘte de tous cĂŽtĂ©s dĂšs qu’il s’est trouvĂ© en position de manger.

Au cours du second mois, la coordination entre la position et la recherche du sein a fait de nombreux progrĂšs. C’est ainsi que dĂšs la fin du mois, Laurent ne cherche plus Ă  tĂ©ter que dans les bras de sa mĂšre, et non plus sur la table de toilette.

Obs. 26. — En corrĂ©lation avec cette accommodation progressive Ă  la

1 Nous n’entendons d’ailleurs point nier qu’il puisse se constituer dĂšs la naissance certains rĂ©flexes conditionnĂ©s, puisque D. P. MARQUIS aurait rĂ©ussi Ă  en Ă©tablir sur des bĂ©bĂ©s ĂągĂ©s de 3 Ă  10 jours en associant certains sons aux rĂ©flexes de succion (Journ. of genet. Ps. vol. XXXIX, 1931, p. 479) et que W. S. RAY en aurait mĂȘme provoquĂ© chez le fƓtus (Child Devel., vol. III, 1932, p. 175). Nous prĂ©tendons seulement qu’étant donnĂ©es les difficultĂ©s de la question du conditionnement, laquelle se complique chaque jour, la prudence oblige Ă  recourir, toutes les fois qu’on le peut, Ă  des explications plus satisfaisantes que celles que l’on croit parfois pouvoir tirer de l’existence du rĂ©flexe conditionnĂ©.

situation d’ensemble, il nous a semblĂ© que l’accommodation au sein lui-mĂȘme faisait quelques progrĂšs au cours du second mois et dĂ©passait l’accommodation rĂ©flexe des premiĂšres semaines. C’est ainsi que nous avons notĂ© chez Jacqueline dĂšs 0 ; 1 (14) et chez Lucienne dĂšs 0 ; 1 (27) l’aptitude Ă  tourner la tĂȘte du bon cĂŽtĂ© lorsqu’on les changeait de sein : alors que la rotation imprimĂ©e Ă  leur corps devait leur diriger la tĂȘte vers l’extĂ©rieur, elles la tournaient d’elles-mĂȘmes dans la direction du sein. Un tel comportement n’impliquerait naturellement en rien une orientation correcte dans l’espace : il indiquerait seulement que l’enfant sait dorĂ©navant utiliser les contacts avec le bras de sa mĂšre comme signaux lui permettant de repĂ©rer la direction de la nourriture. Or, si tel est le cas, il y a Ă©videmment association acquise, c’est-Ă -dire accommodation dĂ©passant la simple accommodation rĂ©flexe.

DĂšs le second mois, nous retrouvons donc l’existence des corrĂ©lations observĂ©es par Mme BĂŒhler et ses collaboratrices. Seulement ces corrĂ©lations entre la situation d’ensemble et la succion supposent-elles nĂ©cessairement l’hypothĂšse du « transfert associatif » (« Signalwirkung ») ?

Il y a lĂ  un problĂšme gĂ©nĂ©ral, sur lequel nous reviendrons au cours du § 5. Bornons-nous Ă  souligner dĂšs maintenant cette circonstance que l’association acquise entre les signaux propres Ă  la « Trinklage » et le rĂ©flexe de succion n’a pas Ă©tĂ© imposĂ©e Ă  l’enfant d’une maniĂšre toute mĂ©canique. Il n’y a donc pas lĂ  qu’un enregistrement passif. Par le fait mĂȘme de la recherche constante qui caractĂ©rise l’instinct de succion, c’est toujours Ă  propos d’efforts et de tĂątonnements du sujet lui-mĂȘme que l’association s’acquiert. Ici encore mĂ©fions-nous donc d’une comparaison trop simple avec le rĂ©flexe conditionnĂ©. A notre sens, s’il s’établit une association entre la « Trinklage » et la succion, ce n’est pas par un pur dressage, sans quoi l’on ne verrait pas pourquoi les signaux optiques ne donneraient pas lieu Ă  un dressage du mĂȘme genre dĂšs le second mois Ă©galement. C’est simplement que le schĂšme de la succion, c’est-Ă -dire la totalitĂ© organisĂ©e des mouvements et attitudes propres Ă  la succion, englobe certaines postures qui dĂ©bordent la sphĂšre buccale. Or ces attitudes ne sont pas entiĂšrement passives et impliquent tĂŽt ou tard un acquiescement du corps tout entier : les membres s’immobilisent, les mains se serrent, etc., dĂšs que le nourrisson adopte la position caractĂ©ristique de la tĂȘtĂ©e. DĂšs lors le simple rappel de ces attitudes dĂ©clenche le cycle total de l’acte de la succion, parce que les sensations kinesthĂ©siques et la sensibilitĂ© posturale ainsi dĂ©clenchĂ©es sont immĂ©diatement assimilĂ©es au schĂšme de cet acte. Il n’y a donc pas association entre un signal indĂ©pendant et un schĂšme sensori-moteur donnĂ©, ni coordination entre deux groupes de schĂšmes indĂ©pendants (comme ce sera le cas entre la

vision et la succion, etc.), mais constitution et Ă©largissement progressif d’un schĂšme unique d’accommodation et d’assimilation combinĂ©es. Tout au plus peut-on dire, dans un tel cas, que l’accommodation l’emporte sur l’assimilation.

Venons-en maintenant aux acquisitions les plus complexes relatives Ă  la succion (le troisiĂšme des stades de Mmes Hetzer et Ripin) : les associations entre la succion et la vision. DĂšs le troisiĂšme et le quatriĂšme mois, selon Mmes Hetzer et Ripin, on observe, en effet, que l’enfant s’apprĂȘte Ă  manger lorsqu’il aperçoit le biberon ou tout objet associĂ© Ă  la nourriture. Il n’y a plus donc, dans une telle conduite, une simple association plus ou moins passive entre un signal et l’acte, mais on peut parler de rĂ©cognition d’un tableau externe et de significations attribuĂ©es Ă  ce tableau.

Nous avons pu faire des observations semblables :

Obs. 27. — Jacqueline, Ă  0 ; 4 (27) et les jours suivants, ouvre la bouche dĂšs qu’on lui montre le biberon. Or, elle n’a commencĂ© l’allaitement mixte qu’à 0 ; 4 (12). A 0 ; 7 (13) je note qu’elle ouvre diffĂ©remment la bouche selon qu’on lui tend un biberon ou une cuiller.

Lucienne Ă  0 ; 3 (12) s’arrĂȘte de pleurer lorsqu’elle voit sa mĂšre se dĂ©grafer pour le repas.

Laurent, de mĂȘme, entre 0 ; 3 (15) et 0 ; 4 rĂ©agit aux signaux visuels. Lorsque aprĂšs sa toilette habituelle et juste avant son repas, on le met dans mes bras en position de tĂ©ter, il me regarde puis cherche de tous cĂŽtĂ©s, me regarde Ă  nouveau, etc. : mais il n’essaie pas de tĂ©ter. Lorsque ensuite je le mets dans les bras de sa maman, sans qu’il touche le sein, il la regarde et aussitĂŽt ouvre tout grande la bouche, crie, se trĂ©mousse, bref, prĂ©sente une rĂ©action entiĂšrement significative. C’est donc bien la vue et plus seulement la position, qui sert dĂ©sormais de signal.

De telles conduites sont assurĂ©ment supĂ©rieures Ă  celles qui sont rĂ©glĂ©es par la seule coordination entre la position et la succion. Elles impliquent, en effet, la rĂ©cognition proprement dite de tableaux visuels et l’attribution d’une signification Ă  ces tableaux par rĂ©fĂ©rence au schĂšme de la succion. Est-ce Ă  dire que le biberon, etc., constituent dĂ©jĂ  des « objets » pour l’enfant comme le soutient Mme BĂŒhler 1 ? Nous n’oserions aller jusque-lĂ  (on verra pourquoi au cours du vol. II) : des tableaux sensoriels peuvent ĂȘtre reconnus et dotĂ©s de significations sans acquĂ©rir pour autant les caractĂšres de la permanence substantielle et spatiale propres Ă  l’objet. Mais nous reconnaissons que de tels tableaux sont Ă©videmment perçus comme « extĂ©rieurs » par l’enfant, c’est-Ă -dire qu’ils sont projetĂ©s dans un ensemble cohĂ©rent d’images et de relations. En effet, par le fait mĂȘme que le bibe-

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ron appartient, pour le nourrisson, Ă  deux sĂ©ries de schĂšmes pouvant donner lieu Ă  des adaptations et des fonctionnements indĂ©pendants les uns des autres (la vision et la succion) et par le fait qu’il rĂ©alise la coordination de ces deux schĂšmes, il est nĂ©cessairement douĂ© d’une certaine extĂ©rioritĂ©. Au contraire, la succion du pouce ne rĂ©alise pas cette condition : bien que cette succion suppose pour l’observateur une coordination entre les mouvements de la main et ceux de la bouche, le pouce n’est d’abord connu de l’enfant que dans la mesure oĂč il est sucĂ© et il n’y a pas coordination entre deux schĂšmes indĂ©pendants pour le sujet lui-mĂȘme. Nous parlerons donc, dans le cas du dĂ©clenchement de la succion par des signaux visuels, d’une rĂ©cognition en fonction de la coordination de deux schĂšmes d’assimilation (succion et vision).

En conclusion, les acquisitions qui caractĂ©risent le mĂ©canisme de la succion, passĂ© le stade des adaptations purement hĂ©rĂ©ditaires, sont au nombre de trois. Il y a en premier lieu la « rĂ©action circulaire » proprement dite : jouer de la langue, sucer systĂ©matiquement le pouce, etc. Cette rĂ©action constitue un comportement essentiellement actif, qui prolonge l’exercice rĂ©flexe dĂ©crit au chapitre premier, mais avec, en plus, un Ă©lĂ©ment acquis d’accommodation aux donnĂ©es de l’expĂ©rience. La passivitĂ© augmente par contre, dans les accommodations qui se constituent plus ou moins automatiquement en fonction du milieu extĂ©rieur, mais ces accommodations supposent elles aussi, Ă  leur point de dĂ©part, une activitĂ© du sujet. Enfin, le comportement se complique par la coordination de schĂšmes hĂ©tĂ©rogĂšnes, lors de la rĂ©cognition des signaux visuels de la succion.

Sans vouloir anticiper sur les conclusions thĂ©oriques que nous chercherons Ă  dĂ©gager de tels faits au § 5, il est possible d’emblĂ©e de nous demander ce que reprĂ©sentent ces trois types de conduite du point de vue des mĂ©canismes de l’adaptation. La rĂ©action circulaire est assurĂ©ment Ă  concevoir comme une synthĂšse active de l’assimilation et de l’accommodation. Elle est assimilation dans la mesure oĂč elle constitue un exercice fonctionnel prolongeant l’assimilation rĂ©flexe dĂ©crite au chapitre premier : sucer son pouce ou sa langue, c’est assimiler ses objets Ă  l’activitĂ© mĂȘme de la succion. Mais la rĂ©action circulaire est accommodation dans la mesure oĂč elle rĂ©alise une coordination nouvelle, non donnĂ©e dans le mĂ©canisme rĂ©flexe hĂ©rĂ©ditaire. Quant au soi-disant transfert associatif, il est surtout accommodation, en tant que supposant des associations suggĂ©rĂ©es par le milieu extĂ©rieur. Mais il implique un Ă©lĂ©ment d’assimilation, dans la mesure oĂč il procĂšde par diffĂ©renciation, de rĂ©actions circulaires

antĂ©rieures. Entre l’accommodation qui lui est propre et celle de la rĂ©action circulaire, il n’y a donc qu’une diffĂ©rence de degré : celle-ci est plus active et celle-lĂ  plus passive. Enfin, la coordination des schĂšmes, en quoi consiste la rĂ©cognition des signaux visuels de la succion, n’est qu’une complication de ces mĂȘmes mĂ©canismes : elle est assimilation au second degrĂ© en tant que coordination de deux schĂšmes d’assimilation (vision et succion) et elle est accommodation au second degrĂ© en tant que prolongeant la chaĂźne des associations acquises.

§ 2. La vision.

Nous n’allons nullement Ă©tudier ici les perceptions et accommodations visuelles en elles-mĂȘmes, mais simplement chercher, conformĂ©ment au but de cet ouvrage, Ă  distinguer dans les conduites relatives Ă  la vision les diffĂ©rents aspects intĂ©ressant le dĂ©veloppement de l’intelligence. Nous reviendrons d’ailleurs sur le dĂ©tail de certaines accommodations visuelles Ă  propos de la constitution de la notion d’espace.

Comme à propos de la succion, nous distinguerons dans les conduites commandées par la vision, un certain nombre de types allant du pur réflexe à la réaction circulaire et de là aux coordinations acquises entre les schÚmes visuels et ceux des autres activités.

Pour ce qui est des rĂ©flexes, il aurait fallu en parler au chapitre premier. Mais, comme ils sont loin d’avoir pour nous l’intĂ©rĂȘt des rĂ©flexes de la succion, nous pouvons nous borner Ă  les mentionner ici pour mĂ©moire. Sont donnĂ©s dĂšs la naissance la perception de la lumiĂšre et par consĂ©quent les rĂ©flexes assurant l’adaptation de cette perception (rĂ©flexe pupillaire et rĂ©flexe palpĂ©bral, tous deux Ă  l’éclairement). Tout le reste (perception des formes, grandeurs, positions, distances, relief, etc.) est acquis par la combinaison de l’activitĂ© rĂ©flexe avec les activitĂ©s supĂ©rieures. Or les conduites relatives Ă  la perception de la lumiĂšre impliquent, comme la succion, mais Ă  un beaucoup plus faible degrĂ©, une sorte d’apprentissage rĂ©flexe et de recherche proprement dite. J’ai notĂ©, par exemple, dĂšs la fin de la premiĂšre semaine combien Laurent changeait d’expression en prĂ©sence des objets lumineux et les recherchait, dĂšs leur dĂ©placement, sans parvenir naturellement Ă  les suivre du regard : la tĂȘte seule suit un instant le mouvement, mais sans coordination continue. Preyer 1 note les premiers jours l’expression de satisfaction de l’enfant Ă  la lumiĂšre non intense ; dĂšs le sixiĂšme jour, son fils tournait la tĂȘte vers la fenĂȘtre quand on l’en Ă©loignait. Il semble que de tels com-

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portements s’expliquent de la mĂȘme maniĂšre que les conduites rĂ©flexes relatives Ă  la succion : la lumiĂšre est un excitant (donc un aliment fonctionnel) pour l’activitĂ© visuelle, d’oĂč une tendance Ă  conserver la perception lumineuse (assimilation) et un tĂątonnement pour la retrouver quand elle s’évanouit (accommodation). Mais rien d’acquis ne se superpose sans doute encore Ă  cette adaptation rĂ©flexe et, si l’on peut dĂ©jĂ  parler d’activitĂ© Ă  ce niveau, puisqu’il y a recherche, cette activitĂ© n’implique pas nĂ©cessairement un apprentissage en fonction du milieu extĂ©rieur.

Par contre, vers la fin du premier mois, la situation change, Ă  la suite des progrĂšs dans la direction du regard. On sait, en effet, qu’il y a participation de l’écorce dĂšs l’accommodation motrice de l’Ɠil au dĂ©placement des objets. Du point de vue de l’observation psychologique, l’étape ainsi franchie durant la quatriĂšme semaine est extrĂȘmement significative. Comme le dit Preyer, l’enfant commence Ă  « regarder rĂ©ellement, au lieu de contempler vaguement » et le visage revĂȘt « une expression certainement intelligente » 1 : c’est le moment oĂč le bĂ©bĂ© cesse de crier pour regarder devant lui de longues minutes de suite, sans mĂȘme sucer Ă  vide. Voici quelques exemples :

Obs. 28. — Jacqueline Ă  0 ; 0 (16) ne suit pas encore du regard une flamme d’allumette passant dans son champ visuel Ă  20 cm. Elle change seulement d’expression Ă  cette vue et remue ensuite la tĂȘte comme pour retrouver la source lumineuse. Elle n’y parvient pas, malgrĂ© la demi-obscuritĂ© de la chambre. A 0 ; 0 (24), par contre, elle suit parfaitement l’allumette dans les mĂȘmes conditions. Les jours suivants, elle suit du regard les mouvements de ma main, un mouchoir qui se dĂ©place, etc. DĂšs cette date, il lui arrive de rester Ă©veillĂ©e sans pleurer en regardant devant elle.

Obs. 29. — Lucienne Ă©galement a suivi du regard depuis la quatriĂšme semaine. DĂšs la quatriĂšme semaine, elle est capable de retrouver l’objet quand il vient d’échapper Ă  sa vue et qu’il prolonge le mouvement suivi jusqu’alors : elle rattrape ainsi l’objet par saccades, tournant lĂ©gĂšrement les yeux, puis perdant l’objet de vue, puis rĂ©ajustant la tĂȘte, puis suivant Ă  nouveau l’objet des yeux seuls, etc.

Obs. 30. — Laurent, jusqu’à 0 ; 0 (21), n’a Ă©tĂ© capable que des mouvements mal coordonnĂ©s de la tĂȘte notĂ©s tout Ă  l’heure Ă  propos de la perception des lumiĂšres et tĂ©moignant simplement d’une recherche de faire durer l’excitation. A 0 ; 0 (21), par contre, il suit pour la premiĂšre fois du regard une allumette se dĂ©plaçant Ă  20 cm. de ses yeux, dans la demi-obscuritĂ©. — A 0 ; 0 (23), il est couchĂ©, la tĂȘte reposant sur la joue droite : je lui montre mes doigts Ă  20 cm. et il les suit jusqu’à se retourner tout Ă  fait Ă  gauche. — A 0 ; 0 (25) mĂȘme expĂ©rience avec un mouchoir : je fais dĂ©crire Ă  sa tĂȘte un angle de 1800, aller et retour tant il suit attentivement l’objet.

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Obs. 31. — Laurent Ă  0 ; 0 (24) regarde le dos immobile de ma main avec tant d’attention et une si forte protrusion des lĂšvres que je m’attends Ă  ce qu’il se mette Ă  sucer. Mais ce n’est qu’un intĂ©rĂȘt visuel. — A 0 ; 0 (25), il passe presque une heure dans son berceau sans pleurer, les yeux grands ouverts. A 0 ; 0 (30), mĂȘme observation. Il regarde sans trĂȘve un point de la frange de son berceau, avec de petits mouvements continus de rĂ©adaptation, comme si la tĂȘte avait peine Ă  ne pas changer de position et que le regard la ramenait Ă  la bonne place. Tant qu’il regarde ainsi, les bras sont immobiles, tandis que lorsque la succion Ă  vide reprend le dessus, les bras se balancent Ă  nouveau. — A 0 ;1 (6), Laurent interrompt ses pleurs quand je mets mon mouchoir Ă  10 cm. de ses yeux. Il le regarde avec attention, puis le suit ; mais lorsqu’il le perd de vue, il n’arrive pas Ă  le rattraper du regard.

Obs. 32. — Laurent, Ă  0 ; 1 (7), commence Ă  regarder les objets immobiles en imprimant de lui-mĂȘme, et naturellement sans grande coordination, une direction Ă  son regard. Mais il faut encore pour cela qu’un mouvement prĂ©alable excite sa curiositĂ©. Il est, par exemple, couchĂ© dans son berceau, regardant devant lui un point prĂ©cis de la capote. Je rabats alors cette toiture Ă  l’autre bout du berceau, si bien qu’au lieu d’avoir au-dessus de sa tĂȘte l’étoffe habituelle, il se trouve en prĂ©sence d’un espace vide, limitĂ© par le bord du toit rabattu. Laurent regarde aussitĂŽt ce bord, en cherchant Ă  gauche et Ă  droite. Il suit ainsi, trĂšs en gros, la ligne dessinĂ©e par une frange blanche qui borde la toiture et finit par fixer son regard sur un point particuliĂšrement visible de cette frange. A 0 ; 1 (8), mĂȘme expĂ©rience et mĂȘme rĂ©sultat. Mais, alors qu’il regarde la frange, il aperçoit ma figure immobile (je me suis placĂ© lĂ  pour pouvoir observer ses yeux de face). Il fixe alors alternativement la frange et ma tĂȘte, dirigeant de lui-mĂȘme son regard, sans qu’aucun mouvement extĂ©rieur ne s’impose Ă  son attention.

Comment caractĂ©riser de tels comportements ? Il ne saurait ĂȘtre question, cela va de soi, d’un intĂ©rĂȘt de l’enfant pour les objets eux-mĂȘmes qu’il cherche Ă  suivre des yeux. Ces tableaux sensoriels n’ont, en effet, aucune signification, n’étant coordonnĂ©s ni Ă  la succion, ni Ă  la prĂ©hension ni Ă  rien qui puisse constituer un besoin pour le sujet. D’autre part, de tels tableaux n’ont encore ni profondeur ni relief (les premiĂšres accommodations Ă  la distance sont prĂ©cisĂ©ment contemporaines des dĂ©buts de l’orientation du regard) : ils ne constituent donc que des taches qui apparaissent, remuent et disparaissent sans rien de solide ni de volumineux. Ce ne sont, en bref, ni des objets, ni des tableaux indĂ©pendants, ni mĂȘme des images chargĂ©es de signification extrinsĂšque. Quel est donc le moteur de la conduite de l’enfant ? Il ne reste que le besoin mĂȘme de regarder qui puisse jouer ce rĂŽle. De mĂȘme que, dĂšs les premiers jours, le nouveau-nĂ© rĂ©agit Ă  la lumiĂšre et la recherche dans la mesure oĂč l’exercice rĂ©flexe concomitant Ă  cette perception fait de celle-ci un besoin, de mĂȘme, dĂšs que le regard est assurĂ© pour suivre une tache mouvante, l’exercice de ce regard suffit Ă  confĂ©rer une valeur fonctionnelle aux objets susceptibles d’ĂȘtre suivis des yeux. En

d’autres termes, si l’enfant regarde les objets qui se dĂ©placent c’est simplement, au dĂ©but, qu’ils constituent un aliment pour l’activitĂ© du regard. Plus tard, lorsque les diverses accommodations Ă  la distance, au relief, etc., enrichiront la perception visuelle, les objets suivis des yeux serviront de nourritures plus diffĂ©renciĂ©es Ă  ces multiples opĂ©rations. Plus tard encore, ou concurremment, les tableaux visuels acquerront des significations relatives Ă  l’audition, Ă  la prĂ©hension, au toucher, Ă  toutes les combinaisons sensori-motrices et intellectuelles : ils entretiendront ainsi des fonctionnements toujours plus subtils. L’assimilation grossiĂšre et initiale de l’objet Ă  l’activitĂ© mĂȘme du regard deviendra donc peu Ă  peu rĂ©cognition et organisation des images, projection dans l’espace et pour tout dire, vision « objective ». Mais, avant de parvenir Ă  cet Ă©tat de solidification, la perception visuelle du nourrisson n’est qu’un exercice fonctionnel : l’objet est, au sens propre, assimilĂ© Ă  l’activitĂ© du sujet. La persĂ©vĂ©rance et la recherche qui caractĂ©risent le regard Ă  ses dĂ©buts sont donc du mĂȘme ordre que l’exercice fonctionnel propre Ă  l’activitĂ© de la succion, pour prendre un exemple dĂ©jĂ  analysĂ©. D’abord purement rĂ©flexe, cet exercice se double d’un exercice acquis ou « rĂ©action circulaire ». Au niveau que reprĂ©sentent le second et le troisiĂšme mois l’intervention de la rĂ©action circulaire nous paraĂźt certaine : la direction du regard dĂ©pend bien elle-mĂȘme d’un jeu de rĂ©flexes, mais ceux-ci, Ă©tant corticaux, leur exercice peut d’emblĂ©e se prolonger en rĂ©actions acquises, c’est-Ă -dire qu’il y a d’emblĂ©e apprentissage en fonction des objets eux-mĂȘmes.

Cela dit, cherchons Ă  analyser ces rĂ©actions circulaires. La rĂ©action circulaire est donc un exercice fonctionnel acquis, prolongeant l’exercice rĂ©flexe et ayant pour effet de fortifier et d’entretenir, non plus seulement un mĂ©canisme tout montĂ©, mais un ensemble sensori-moteur Ă  rĂ©sultats nouveaux poursuivis pour eux-mĂȘmes. En tant qu’adaptation, la rĂ©action circulaire implique, selon la rĂšgle, un pĂŽle d’accommodation et un pĂŽle d’assimilation.

L’accommodation, c’est l’ensemble des associations acquises au contact des objets grĂące au jeu toujours plus complexe des « rĂ©flexes d’accommodation » : accommodation du cristallin, rĂ©flexe pupillaire Ă  la distance et convergence binoculaire. AssurĂ©ment, les instruments de cette accommodation sont rĂ©flexes et dĂ©jĂ  contenus dans la structure hĂ©rĂ©ditaire de l’Ɠil lui-mĂȘme. Mais ces instruments n’aboutissent Ă  une utilisation effective qu’au cours d’un exercice dans lequel intervient l’expĂ©rience elle-mĂȘme. Autrement dit, ce n’est qu’en s’exerçant Ă  percevoir les formes,

le relief, la profondeur, Ă  Ă©valuer les distances, Ă  ordonner les perspectives, bref en faisant fonctionner ses rĂ©flexes d’accommodation Ă  propos des choses elles-mĂȘmes que l’enfant parviendra au maniement correct de ces instruments. Il est inutile d’insister ici sur le dĂ©tail de ces mĂ©canismes, puisque nous retrouverons certains d’entre eux Ă  propos de l’espace (Vol. II). Bornons-nous Ă  une seule remarque. C’est un fait d’observation que l’enfant du stade que nous considĂ©rons maintenant ne sait pas encore Ă©valuer les distances. Non seulement l’accommodation pupillaire et la convergence binoculaire ne sont pas stabilisĂ©es vers 4-5 mois encore pour toutes les distances, mais l’enfant commet toutes sortes d’erreurs d’estimation lorsqu’il commence Ă  vouloir saisir les objets 1. Est-ce Ă  dire que le sens de la profondeur soit entiĂšrement dĂ» Ă  l’expĂ©rience acquise ? Evidemment non, car l’existence des « rĂ©flexes d’accommodation » montre que, mĂȘme si les premiĂšres Ă©valuations du sujet sont erronĂ©es, celui-ci est nĂ©cessairement conduit, de par sa constitution hĂ©rĂ©ditaire, Ă  attribuer tĂŽt ou tard une profondeur Ă  l’espace. Est-ce Ă  dire, dĂšs lors, que l’accommodation Ă  la profondeur soit un pur exercice rĂ©flexe, comparable Ă  l’exercice au moyen duquel le nouveau-nĂ© apprend Ă  sucer : un apprentissage supposant le milieu extĂ©rieur, parce que tout fonctionnement est relatif au milieu, mais ne lui devant rien, parce que ne retenant rien des choses elles-mĂȘmes ? Cela pourrait se soutenir si l’espace Ă©tait indĂ©pendant des objets qu’il contient. Mais il est Ă©vident que la profondeur n’est rien indĂ©pendamment des Ă©valuations concrĂštes des distances des objets : dire que tel sujet possĂšde le sens de la profondeur signifie nĂ©cessairement qu’il perçoit tel objet particulier comme plus Ă©loignĂ© ou plus rapprochĂ© que tel autre. Or c’est justement dans l’acquisition de ces perceptions particuliĂšres que l’expĂ©rience intervient : pour que le bĂ©bĂ© dĂ©couvre que la poignĂ©e de son berceau est plus distante en profondeur que le bord du mĂȘme berceau, il ne lui suffit pas de possĂ©der hĂ©rĂ©ditairement le sens de la profondeur, il lui faudra ordonner ses perspectives, comparer ses perceptions, bref faire des expĂ©riences. Il n’y a donc pas une accommodation rĂ©flexe Ă  la profondeur en soi : il n’y a que des accommodations particuliĂšres aux diffĂ©rents objets perçus et celles-ci supposent, en plus de l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire, des « rĂ©actions circulaires » acquises. C’est en quoi l’exercice fonctionnel du regard, exercice dont nous parlons maintenant en gĂ©nĂ©ral, implique une part d’accommodation acquise et pas seulement un exercice rĂ©flexe.

1 Voir vol. II, chap. II, § 1 et 2.

Mais la rĂ©action circulaire propre Ă  l’exercice du regard suppose aussi un Ă©lĂ©ment d’assimilation. Il y a d’abord comme nous l’avons dit tout Ă  l’heure, une assimilation essentiellement reproductrice : si l’enfant regarde sans cesse, et tous les jours davantage, les objets qui l’entourent, ce n’est pas, au commencement, parce qu’il s’intĂ©resse Ă  eux comme objets, ni comme signaux chargĂ©s de signification externe, ni mĂȘme (au tout dĂ©but) comme tableaux sensoriels susceptibles d’ĂȘtre reconnus, c’est simplement parce que ces taches mouvantes et lumineuses sont un aliment pour son regard et permettent Ă  celui-ci de se dĂ©velopper en fonctionnant. Les objets sont donc d’abord assimilĂ©s Ă  l’activitĂ© mĂȘme du regard : leur seul intĂ©rĂȘt est de pouvoir ĂȘtre regardĂ©s.

Comment allons-nous passer de cette assimilation purement fonctionnelle (par rĂ©pĂ©tition pure) Ă  la vision objective, c’est-Ă -dire Ă  une assimilation qui suppose l’adaptation prĂ©cise de la structure du sujet Ă  la structure des choses et rĂ©ciproquement ? Trois Ă©tapes sont Ă  considĂ©rer ici : l’assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice, l’assimilation rĂ©cognitive et la coordination des schĂšmes d’assimilation visuelle avec les autres schĂšmes d’assimilation mentale.

Nous pouvons nous servir du terme d’« assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice » (dans le mĂȘme sens qu’au chapitre premier, Ă  propos du schĂšme de la succion) pour dĂ©signer ce fait aussi important que banal que, dĂšs la quatriĂšme et la cinquiĂšme semaine, l’enfant regarde un nombre croissant de choses, mais en procĂ©dant par ondes concentriques. Au dĂ©but, comme en tĂ©moignent les observations ci-dessus, le nourrisson se borne, soit Ă  suivre des yeux les objets que l’on dĂ©place lentement Ă  20-30 cm. de sa figure (obs. 30), soit Ă  regarder fixement devant lui (obs. 31). Puis (obs. 32) il se met Ă  diriger lui-mĂȘme son regard sur certains objets : c’est Ă  partir de ce moment qu’il devient possible d’évaluer dans les grandes lignes les intĂ©rĂȘts visuels spontanĂ©s de l’enfant. On s’aperçoit alors que le sujet ne regarde ni le trop connu, parce qu’il en est en quelque sorte saturĂ©, ni le trop nouveau, parce que cela ne rĂ©pond Ă  rien dans ses schĂšmes (par ex. les objets trop Ă©loignĂ©s pour qu’il y ait encore accommodation, trop petits ou trop grands pour ĂȘtre analysĂ©s, etc.). Bref, le regard en gĂ©nĂ©ral et les diffĂ©rents types d’accommodation visuels en particulier s’exercent progressivement Ă  propos de situations toujours plus diverses. C’est en ce sens que l’assimilation des objets Ă  l’activitĂ© de la vision est « gĂ©nĂ©ralisatrice ».

Voici quelques exemples :

Obs. 33. — AprĂšs avoir appris Ă  diriger de lui-mĂȘme son regard (obs. 32), Laurent explore peu Ă  peu son univers. A 0 ; 1 (9), par exemple, sitĂŽt

 

dressĂ© verticalement dans les bras de sa garde, il examine successivement les divers tableaux qui s’offrent Ă  lui : il m’aperçoit d’abord, puis lĂšve les yeux et regarde les parois de la chambre, puis se tourne dans la direction d’une lucarne, etc. A 0 ; 1 (15), il explore systĂ©matiquement le toit de son berceau, auquel j’ai imprimĂ© une lĂ©gĂšre secousse : il commence par le bord puis de proche en proche en arrive Ă  regarder en arriĂšre le fond de la toiture, bien que celle-ci soit immobile depuis de longs instants. Quatre jours plus tard, il reprend cette exploration dans le sens inverse : il commence par le toit lui-mĂȘme pour examiner ensuite un voile qui dĂ©passe le bord de la toiture, un pan de couverture (dans la mĂȘme situation), ma figure qu’il dĂ©couvre devant lui et finalement l’espace vide. Dans la suite, il revient sans cesse Ă  cet examen du berceau, mais, au cours du troisiĂšme mois, il ne regarde plus guĂšre que les hochets suspendus Ă  son toit, ou encore celui-ci lorsqu’un mouvement insolite vient exciter sa curiositĂ©, ou lorsqu’il vient de dĂ©couvrir un nouveau point particulier (un dĂ©tail des plis de l’étoffe etc.).

Obs. 34. — L’examen des personnes est tout aussi net, surtout aprĂšs 0 ; 1 (15), c’est-Ă -dire aprĂšs ses premiers sourires. Lorsqu’on se penche sur lui, comme pendant la toilette, il explore de part en part la figure ainsi donnĂ©e : les cheveux, les yeux, le nez, la bouche, tout est aliment Ă  la curiositĂ© visuelle. A 0 ; 1 (10), il regarde alternativement sa garde et moi-mĂȘme, et, en m’examinant, la direction de ses yeux oscille entre mes cheveux et ma figure. A 0 ;1 (21), il suit les allĂ©es et venues de sa garde dans la chambre. A 0 ; 1 (25), il regarde successivement sa garde, sa mĂšre et moi-mĂȘme, avec une pose Ă  chaque nouveau visage et un dĂ©placement brusque et spontanĂ© du regard d’un visage Ă  l’autre.

Mais, assez rapidement, l’intĂ©rĂȘt pour les visages n’est plus un intĂ©rĂȘt purement visuel : par coordination avec les schĂšmes de l’ouĂŻe, en particulier, et avec les situations globales du manger, de la toilette, etc., les figures connues se chargent de significations. Nous sortons ainsi du domaine de l’assimilation simplement gĂ©nĂ©ralisatrice. Celle-ci rĂ©apparaĂźt, par contre, dĂšs qu’un trait insolite vient altĂ©rer le tableau visuel des personnes. Ainsi Ă  0 ; 2 (4), Laurent remarque, sur la personne de sa maman, un collier de perles dont l’intĂ©rĂȘt l’emporte sur celui du visage. A 0 ; 2 (13), c’est mon bĂ©ret qui captive son attention. A 0 ; 2 (18), c’est le savon Ă  barbe que j’ai sur le menton, puis c’est ma pipe. Les jours suivants, c’est ma langue, que je lui tire en vue d’expĂ©riences sur l’imitation, etc. A 0 ; 2 (29), il me regarde manger avec la plus profonde attention : il examine successivement le pain que je tiens et ma figure, puis mon verre et ma figure. Il suit des yeux ma main que je porte Ă  la bouche, fixe ma bouche, etc.

Obs. 35. — Il y a assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice, non seulement par rapport aux objets successifs que dĂ©couvre l’enfant du regard, mais encore par rapport aux positions successives que le sujet prend pour regarder. On peut citer, Ă  ce point de vue, l’acquisition du regard « alternatif ». Durant le second mois, nous venons de voir Laurent regarder tour Ă  tour divers objets ou diverses parties d’un mĂȘme objet, comme par exemple (obs. 34) trois personnes immobiles Ă  cĂŽtĂ© de son berceau ou la chevelure et le visage d’une mĂȘme personne. Mais, dans ce cas, le regard se pose successivement sur chaque tableau sans rĂ©gularitĂ©. Au contraire, durant le 3me mois, on peut noter l’apparition de la conduite suivante : le regard compare, pour ainsi dire, deux objets distincts en les examinant alternativement. Par exemple, Ă  0- 2 (11) Laurent est en train de regarder un hochet accrochĂ© au toit de son berceau, lorsque je suspends un mouchoir parallĂšlement au hochet : il regarde alors alternative-

ment le mouchoir et le hochet puis sourit. A 0 ; 2 (17), il explore une partie du toit de son berceau lorsque j’imprime Ă  ce toit un lĂ©ger mouvement : Laurent fixe alors un point de cette toiture, puis observe le hochet qui bouge, puis revient au toit, et ainsi de suite six fois. Je refais l’expĂ©rience un instant aprĂšs et compte neuf nouveaux regards alternatifs 1. — Une telle conduite constitue assurĂ©ment le dĂ©but de la comparaison, mais il ne s’agit encore, nous semble-t-il, que d’une comparaison purement visuelle. Il n’est guĂšre concevable que Laurent prĂȘte dĂ©jĂ  Ă  la relation qu’il observe entre le mouvement du toit et celui du hochet une signification causale : il compare simplement deux spectacles entre eux.

Obs. 36. — Voici un autre exemple de gĂ©nĂ©ralisation due Ă  la position du sujet. A 0 ; 2 (21), au matin, Laurent renverse spontanĂ©ment sa tĂȘte en arriĂšre et regarde longuement le fond de son berceau dans cette situation. Puis il sourit, revient Ă  la position normale et recommence. J’ai observĂ© la chose une sĂ©rie de fois. DĂšs que Laurent se rĂ©veille, aprĂšs les sommeils de quelques instants dont il est coutumier, il rĂ©cidive. A 4 h. de l’aprĂšs-midi, aprĂšs un long somme, il est Ă  peine rĂ©veillĂ© qu’il met sa tĂȘte en arriĂšre et Ă©clate de rire. Une telle conduite prĂ©sente donc tous les caractĂšres d’une rĂ©action circulaire typique. Les jours suivants, l’exploration continue et une semaine aprĂšs l’intĂ©rĂȘt demeure presque aussi grand.

On voit ainsi comment le regard spontanĂ© de l’enfant se dĂ©veloppe par son exercice mĂȘme. Le toit du berceau, aprĂšs n’avoir engendrĂ© qu’un « regard pour le regard », si l’on ose ainsi parler, suscite un intĂ©rĂȘt croissant par les dĂ©tails qu’il recĂšle aussi bien que par ses modifications successives (les objets accrochĂ©s). L’intĂ©rĂȘt pour certaines figures entraĂźne un intĂ©rĂȘt pour toutes les autres et pour tout ce qui vient compliquer l’apparence initiale des premiĂšres. Les perspectives nouvelles, dues Ă  des positions dĂ©couvertes par hasard, suscitent un intĂ©rĂȘt immĂ©diat par comparaison avec les perspectives habituelles, etc. Bref, l’exercice du regard entraĂźne la gĂ©nĂ©ralisation de son activitĂ©.

Mais, cette gĂ©nĂ©ralisation croissante du schĂšme de la vision ne va pas sans une diffĂ©renciation complĂ©mentaire du schĂšme global en schĂšmes particuliers, cette diffĂ©renciation conduisant elle-mĂȘme Ă  la « rĂ©cognition ». L’assimilation purement fonctionnelle du dĂ©but (regarder pour regarder) se transforme ainsi en une assimilation des objets Ă  des schĂšmes dĂ©limitĂ©s, ce qui revient Ă  dire que la vision est en voie d’objectivation (regarder pour voir). Par exemple, parmi les choses que l’enfant contemple constamment, il en est d’immobiles (le toit du berceau), il en est qui remuent parfois lĂ©gĂšrement (les franges du toit), il en est qui changent sans cesse de position, apparaissent et disparaissent, stationnent mĂȘme quelque temps pour s’anĂ©antir soudain (les figures humaines). Chacune de ces classes de tableaux

1 Voir, Ă©galement, plus bas (obs. 92), Ă  0 ; 3 (13), l’exemple de l’étui et de la chaĂźne.

visuels donne lieu Ă  des exercices progressifs (gĂ©nĂ©ralisation) mais, en mĂȘme temps, Ă  des diffĂ©renciations dans le fonctionnement. Chacune suppose, en effet, un exercice sui generis de la vision, de mĂȘme que le sein, le pouce, l’oreiller, etc., exercent diffĂ©remment la succion : l’assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice entraĂźne ainsi d’elle-mĂȘme la formation de schĂšmes particuliers. Or l’enfant, en assimilant Ă  ces schĂšmes les objets qui se prĂ©sentent dans son champ visuel, les « reconnaĂźt » par cela mĂȘme. Cette rĂ©cognition est donc vraisemblablement globale pour commencer. Ce n’est pas telle figure particuliĂšre comme telle que l’enfant reconnaĂźt, mais d’abord cette figure dans telle ou telle situation. Seulement, plus l’assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice permet au sujet d’englober le milieu visuel dans ses schĂšmes, plus ceux-ci se dissocient et permettent une rĂ©cognition prĂ©cise.

Mais, si l’assimilation simplement fonctionnelle et gĂ©nĂ©ralisatrice peut s’observer grĂące au seul comportement de l’enfant, comment contrĂŽler ce que nous venons de dire de l’assimilation rĂ©cognitive ? DĂšs que le nourrisson devient capable de sourire et de diffĂ©rencier ainsi ses mimiques et l’expression de ses Ă©motions, l’analyse de la rĂ©cognition devient possible sans trop grand risque d’erreurs. Cherchons, de ce point de vue, Ă  analyser les premiers sourires se produisant en prĂ©sence de tableaux visuels, et Ă  recueillir ce qu’ils peuvent nous enseigner des dĂ©buts de la rĂ©cognition.

Le sourire est, comme on le sait, un mĂ©canisme rĂ©flexe dont l’association avec les Ă©tats de plaisir permet de faire tĂŽt ou tard un signe social revĂȘtant des significations variĂ©es, mais toujours relatives au contact avec des personnes. Faut-il admettre, dĂšs lors, que le sourire est un comportement social hĂ©rĂ©ditaire et que dĂšs les dĂ©buts il constitue, comme le soutient Mme Ch. BĂŒhler, une « rĂ©action aux personnes », ou bien peut-on penser que le sourire ne se spĂ©cialise que progressivement dans ses fonctions de signe social et qu’il consiste durant les premiers mois, en une simple rĂ©action de plaisir aux excitants les plus divers, mĂȘme s’il dĂ©bute Ă  l’occasion de la voix ou des mouvements du visage humain ? C’est cette seconde interprĂ©tation qui sera la nĂŽtre et c’est pourquoi le sourire nous paraĂźt constituer un bon indice de l’existence de la rĂ©cognition en gĂ©nĂ©ral. L’interprĂ©tation de Mme BĂŒhler ne nous semble, en effet, pas rĂ©sister Ă  l’examen des faits et c’est ce que C. W. Valentine a dĂ©jĂ  bien mis en lumiĂšre 1. Dans une note un peu catĂ©gorique 2, Mme BĂŒhler

1 C. W. VALENTINE. The Foundations of Child Psychology, British Assoc. 1930.

2 C. BÜHLER. Kindheit u. Jugend, p. 27, note 1.

lui a, il est vrai, rĂ©pondu en opposant les statistiques sur lesquelles elle se fonde aux quelques observations qu’il a recueillies. Seulement, une observation bien prise, et surtout lorsqu’elle est due Ă  un aussi bon observateur que C. W. Valentine, prime toutes les statistiques. Pour notre part, l’examen de nos trois enfants ne nous a pas laissĂ© de doute sur ce fait que le sourire est avant tout une rĂ©action aux tableaux familiers, au dĂ©jĂ  vu, dans la mesure oĂč les objets connus rĂ©apparaissent brusquement et dĂ©clenchent ainsi l’émotion, ou encore dans la mesure oĂč tel spectacle donne lieu Ă  rĂ©pĂ©tition immĂ©diate. Ce n’est que trĂšs progressivement que les personnes monopolisent le sourire, en tant que constituant prĂ©cisĂ©ment les objets familiers les plus propres Ă  ce genre de rĂ©apparitions et de rĂ©pĂ©titions. Mais au dĂ©but n’importe quelle chose peut donner lieu Ă  la rĂ©cognition Ă©motive qui provoque le sourire.

Obs. 37. — Laurent a souri pour la premiĂšre fois Ă  0 ; 1 (15) Ă  6 h., 10 h. et 11 h. œ , en regardant sa garde qui balance la tĂȘte et chante. Il s’agit Ă©videmment d’une impression globale oĂč entrent la rĂ©cognition visuelle, la perception d’un mouvement rythmique et l’ouĂŻe. Les jours suivants, la voix demeure nĂ©cessaire pour dĂ©clencher le sourire, mais Ă  0 ; 1 (25) la vue seule de sa garde suffit. MĂȘme observation Ă  0 ;1 (30). Par contre, ce n’est qu’à 0 ; 2 (2) qu’il sourit Ă  ses parents sans qu’ils produisent de sons. A 0 ; 2 (3), il se refuse Ă  sourire Ă  sa grand-mĂšre et Ă  une tante, malgrĂ© toutes leurs avances, mais il finit par sourire Ă  cette derniĂšre lorsqu’elle enlĂšve son chapeau. A 0 ; 2 (4), il sourit abondamment Ă  sa mĂšre (laquelle demeure silencieuse) mais se refuse Ă  le faire quelques instants plus tard Ă  une dame du mĂȘme Ăąge. Je ne parviens pas, au cours de ce troisiĂšme mois, Ă  le faire sourire Ă  ma vue seule, si je demeure immobile (sans mouvements de tĂȘte), ou si je n’apparais qu’à distance (1 m. ou plus). Par contre, au cours du quatriĂšme mois, ces conditions ne sont plus restrictives. A 0 ; 2 (26), Laurent ne me reconnaĂźt pas, le matin, avant que je sois peigné : il me regarde avec l’air effrayĂ© et la bouche tombante, puis il me retrouve soudain et sourit. L’apparition de ses sƓurs n’a pas dĂ©clenchĂ© de sourire aussi prĂ©cocement que celle de ses parents, mais la rĂ©action est devenue identique Ă  partir du milieu du troisiĂšme mois. Au cours du quatriĂšme mois, il semble mĂȘme prĂ©fĂ©rer dĂ©jĂ  les enfants aux adultes, lorsque les uns et les autres sont peu connus : ainsi, Ă  0 ; 3 (7), Laurent a peur d’un voisin, mais tĂ©moigne un grand intĂ©rĂȘt, avec sourire des yeux, Ă  son fils de 12 ans (un blond Ă  air trĂšs jeune pouvant ĂȘtre assimilĂ© aux sƓurs de Laurent).

Obs. 38. — Pour ce qui est des objets inanimĂ©s, Laurent a tĂ©moignĂ© dĂšs le dĂ©but du troisiĂšme mois un grand intĂ©rĂȘt aux hochets d’étoffe et de celluloĂŻd pendus au toit de son berceau. Ainsi, Ă  0 ; 2 (5), il les regarde, sans sourire encore mais en Ă©mettant pĂ©riodiquement le son aa avec l’air enchantĂ©. A 0 ; 2 (11), il sourit largement lorsqu’il voit ses hochets se balancer : or il n’a entendu ni vu personne auparavant, ni durant ce spectacle, car je remue les hochets de loin avec un bĂąton. En outre ces hochets n’ont aucune apparence humaine : il s’agit de petites boules de laine ou de celluloĂŻd. Le son des hochets, qui a pu jouer un rĂŽle dans ce premier sourire, n’en joue plus dans la suite : Ă  cinq reprises durant la mĂȘme journĂ©e, Laurent sourit Ă 

ses hochets immobiles. Le soir du mĂȘme jour, j’ai suspendu un mouchoir Ă  cĂŽtĂ© des hochets : Laurent les compare (voir plus haut, obs. 35) puis sourit (il ne m’a pas vu ni entendu). Les jours suivants, la rĂ©action est tout aussi nette et frĂ©quente. A 0 ; 2 (15), je relĂšve sept sourires aux choses (aux hochets immobiles, au toit immobile du berceau, aux mouvements du berceau lorsqu’on porte celui-ci sans Ă©mettre de son ni se montrer Ă  Laurent, etc.) contre trois aux personnes (Ă  sa mĂšre). A 0 ; 2 (18), il sourit cinq fois de suite, seul, en regardant le voile de tulle qui le protĂšge des insectes (je regarde la chose Ă  travers la toiture du berceau). Le mĂȘme jour il rit et gazouille avec une grande excitation en regardant le hochet. DĂšs qu’on le dĂ©shabille, il rit aux Ă©clats pendant son bain d’air, seul et gesticulant et en regardant les objets environnants y compris la paroi brune du balcon. A 0 ; 2 (19), il n’a pas souri une seule fois de la journĂ©e en prĂ©sence des personnes ; par contre, il sourit Ă  tous les objets familiers. En particulier il sourit pour la premiĂšre fois (Ă  cinq reprises pendant la journĂ©e) Ă  sa main gauche, qu’il suit des yeux depuis environ quinze jours (voir plus loin obs. 62). A 0 ; 2 (21), il sourit mĂȘme d’avance en dirigeant sa main vers sa figure. A partir du mĂȘme jour, il apprend Ă  regarder en arriĂšre (comme on l’a vu au cours de l’obs. 36) et sourit presque immanquablement Ă  cette perspective nouvelle. A partir de 0 ; 2 (25), il rit au cours de ses expĂ©riences de prĂ©hension : en secouant un hochet, etc. A 0 ; 3 (6 et 7), par exemple, il manifeste un certain Ă©tonnement et mĂȘme de l’inquiĂ©tude en prĂ©sence des objets nouveaux qu’il aimerait saisir (papier glacĂ©, papier d’étain, tubes mĂ©dicaux, etc.) mais sourit (ou sourit seulement des yeux) en prenant les objets familiers (hochets d’étoile, de celluloĂŻd, paquet de tabac, etc.).

Obs. 39. — Lucienne, de mĂȘme, exprime par ses sourires certaines rĂ©cognitions nettes, tant Ă  l’égard des choses qu’à celui des personnes. Elle commence Ă©galement par sourire Ă  une personne — à 0 ; 1 (24) — à la suite de mouvements de tĂȘte et de sons rĂ©pĂ©tĂ©s. Puis elle sourit Ă  sa mĂšre Ă  la vue seule, Ă  0 ; 1(27), avant de le faire Ă  son pĂšre. Puis dĂšs 0 ; 2 (2), elle sourit aux objets familiers accrochĂ©s Ă  son berceau ou au toit lui-mĂȘme. A 0 ; 2 (13), par exemple, elle sourit Ă  la toiture : elle regarde attentivement un point particulier, puis sourit en se tortillant tout entiĂšre, puis revient Ă  ce point, etc. A 0 ; 2 (19), c’est le ruban habituellement suspendu Ă  ce toit qui dĂ©clenche son hilarité : elle le regarde, rit en se contorsionnant, le regarde Ă  nouveau, etc. A 0 ; 2 (27), mĂȘmes rĂ©actions avec, en plus, de larges sourires aux hochets qui se balancent. A 0 ; 3 (0), sourire au toit que l’on remet en position (sans que Lucienne regarde ni entende la personne).

On voit ainsi combien les sourires tĂ©moignent de rĂ©cognitions nuancĂ©es. Les rĂ©actions sont diffĂ©rentes d’une personne Ă  l’autre et, Ă  l’égard d’une mĂȘme personne, d’une situation Ă  l’autre (selon les distances, les mouvements, etc.) : si donc la rĂ©cognition primitive est « globale », c’est-Ă -dire relative aux diverses situations et aux diffĂ©rents types de regard se diffĂ©renciant en fonction de l’assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice et de l’accommodation combinĂ©es, cette rĂ©cognition devient cependant de plus en plus prĂ©cise. La rĂ©action est exactement la mĂȘme Ă  l’égard des choses.

En conclusion, la réaction visuelle circulaire ou adaptation acquise dans le domaine du regard, comporte, comme toute adap-

tation, une part d’accommodation de la fonction Ă  l’objet et une part d’assimilation de l’objet Ă  la fonction. Cette assimilation, d’abord simplement fonctionnelle et reproductrice (rĂ©pĂ©tition ou rĂ©action circulaire pure), devient simultanĂ©ment gĂ©nĂ©ralisatrice et rĂ©cognitive. C’est lorsqu’elle atteint un certain niveau de rĂ©cognition que la perception visuelle peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une perception de tableaux distincts les uns des autres, et non plus seulement comme un simple exercice dont l’image sensorielle constitue l’aliment sans exciter d’intĂ©rĂȘt en elle-mĂȘme.

Mais ce processus est loin de suffire Ă  expliquer l’objectivation croissante de l’adaptation visuelle. Ce n’est pas assez, en effet, qu’un tableau sensoriel soit reconnu, lorsqu’il rĂ©apparaĂźt, pour qu’il constitue par lui-mĂȘme un objet extĂ©rieur. N’importe quel Ă©tat subjectif peut ĂȘtre reconnu, sans ĂȘtre attribuĂ© Ă  l’action d’objets indĂ©pendants du moi : le nouveau-nĂ© qui tette reconnaĂźt le mamelon Ă  la combinaison des rĂ©flexes de succion et de dĂ©glutition sans pour cela faire du mamelon une chose. De mĂȘme l’enfant d’un mois peut reconnaĂźtre certains tableaux visuels sans pour autant les extĂ©rioriser rĂ©ellement. Quelle sera donc la condition prochaine pour que de tels tableaux commencent Ă  se solidifier ? Il faut, nous semble-t-il, que les schĂšmes visuels soient coordonnĂ©s Ă  d’autres schĂšmes d’assimilation, tels que les schĂšmes de la prĂ©hension, de l’audition ou de la succion. Il faut, autrement dit, qu’ils soient organisĂ©s en un univers : c’est leur insertion dans une totalitĂ© qui leur confĂ©rera un dĂ©but d’objectivitĂ©.

Ceci nous conduit au troisiĂšme aspect des rĂ©actions circulaires propres Ă  la vision : leur organisation. On peut dire, en effet, que les tableaux visuels auxquels l’enfant s’adapte sont, par le fait mĂȘme de cette adaptation, coordonnĂ©s entre eux et coordonnĂ©s par rapport Ă  des schĂšmes d’autres espĂšces. L’organisation des tableaux visuels entre eux peut elle-mĂȘme donner lieu Ă  une distinction. Il y a d’abord les coordinations de position, de distance, de grandeur, etc., qui constituent l’espace visuel et dont nous ne parlerons pas ici parce que la question mĂ©rite un examen spĂ©cial (voir vol. II). Il y a ensuite les coordinations toutes qualitatives (relations de couleur, de lumiĂšre, etc., et relations sensori-motrices), dont le jeu s’exprime prĂ©cisĂ©ment dans l’assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice et rĂ©cognitive. On peut dire ainsi que, indĂ©pendamment de toute coordination entre la vision et les autres schĂšmes (prĂ©hension, toucher, etc.), les schĂšmes visuels sont organisĂ©s entre eux et constituent des totalitĂ©s plus ou moins bien coordonnĂ©es. Mais l’essentiel, pour la question posĂ©e Ă  l’instant, est la coordination des schĂšmes visuels, non

plus entre eux, mais avec les autres schĂšmes. L’observation montre en effet que trĂšs tĂŽt, on peut presque mĂȘme dire dĂšs les dĂ©buts de l’orientation du regard, il existe des coordinations entre la vision et l’audition (voir plus loin obs. 44-49). Dans la suite apparaissent les relations entre la vision et la succion (voir obs. 27), puis entre la vision et la prĂ©hension, le toucher, les impressions kinesthĂ©siques, etc. Ce sont ces coordinations intersensorielles, c’est cette organisation des schĂšmes hĂ©tĂ©rogĂšnes, qui donneront aux tableaux visuels des significations toujours plus riches et feront de l’assimilation propre Ă  la vue, non plus une fin en soi, mais un instrument au service d’assimilations plus vastes. Lorsque, vers sept Ă  huit mois, l’enfant regarde pour la premiĂšre fois les objets inconnus, avant de les saisir pour les balancer, les frotter, les lancer et les rattraper, etc., il ne cherche plus Ă  regarder pour regarder (assimilation visuelle pure, dans laquelle l’objet est un simple aliment pour le regard), ni mĂȘme Ă  regarder pour voir (assimilation visuelle gĂ©nĂ©ralisatrice ou rĂ©cognitive, dans laquelle l’objet est incorporĂ© sans plus aux schĂšmes visuels dĂ©jĂ  Ă©laborĂ©s), mais il regarde pour agir, c’est-Ă -dire pour assimiler l’objet nouveau aux schĂšmes du balancement, du frottement, de la chute, etc. Il n’y a donc plus seulement organisation Ă  l’intĂ©rieur des schĂšmes visuels, mais entre ceux-ci et tous les autres. C’est cette organisation progressive qui confĂšre aux tableaux visuels leurs significations et les solidifie en les insĂ©rant dans un univers total.

Du point de vue des catĂ©gories fonctionnelles de la pensĂ©e, qui correspondent aux invariants biologiques du dĂ©veloppement mental, il est intĂ©ressant de noter combien cet Ă©lĂ©ment d’organisation est, ici comme partout, source de totalitĂ©s et de valeurs. Tant que l’organisation des schĂšmes visuels forme une totalitĂ© plus ou moins fermĂ©e, la vision constitue une valeur en soi et l’assimilation des choses est une assimilation Ă  la vision mĂȘme. Dans la mesure, au contraire, oĂč l’univers visuel se coordonne Ă  d’autres univers, c’est-Ă -dire oĂč il y a organisation et adaptation rĂ©ciproque entre les schĂšmes visuels et les autres, l’assimilation visuelle devient simple moyen au service de fins supĂ©rieures, par consĂ©quent valeur dĂ©rivĂ©e par rapport aux valeurs principales (celles-ci Ă©tant constituĂ©es par les totalitĂ©s propres Ă  l’ouĂŻe, Ă  la prĂ©hension et aux activitĂ©s procĂ©dant d’elle). C’est ce que nous allons voir au cours des pages suivantes.

§ 3. La phonation et l’audition.

Comme la succion et la vision, la phonation et l’audition donnent lieu Ă  des adaptations acquises se superposant aux adaptations hĂ©rĂ©-

ditaires et, dans ce cas encore, les premiĂšres adaptations acquises consistent en rĂ©actions circulaires au sein desquelles il est possible de distinguer des processus d’accommodation, d’assimilation et d’organisation.

La phonation se manifeste dĂšs la naissance par le cri du nouveau-nĂ© et par les vagissements des premiĂšres semaines. Que ce comportement rĂ©flexe soit susceptible d’emblĂ©e de quelques complications, analogues Ă  celles que nous avons notĂ©es Ă  propos de la vision et surtout de la succion, cela n’est pas impossible si l’on considĂšre les deux observations que voici, malheureusement l’une et l’autre sujettes Ă  caution. La premiĂšre est cette sorte de rythme qui s’introduit trĂšs tĂŽt dans les cris de l’enfant : Laurent n’a presque jamais pleurĂ© la nuit, au cours des trois premiĂšres semaines, mais presque tous les jours entre 16 et 18 heures ; Lucienne pleurait surtout le matin, etc. La seconde est la possibilitĂ© d’une contagion des cris dĂšs la premiĂšre semaine : lorsqu’un bĂ©bĂ© crie dans la chambre commune des nouveau-nĂ©s d’une clinique, plusieurs paraissent le suivre ; en outre il m’a semblĂ© que ma voix (je faisais aha, aha, etc.) dĂ©clenchait les pleurs de Laurent dĂšs 0 ; 0 (4 et 5). Seulement le rythme dont il vient d’ĂȘtre question peut ĂȘtre dĂ» Ă  un rythme organique (en particulier digestif), sans aucun entraĂźnement rĂ©flexe, et la prĂ©tendue contagion des pleurs Ă  une coĂŻncidence ou au simple fait que la voix des autres rĂ©veille l’enfant et qu’un nouveau-nĂ© rĂ©veillĂ© crie presque immĂ©diatement. Ne concluons donc rien.

Par contre, Ă  la phonation rĂ©flexe se superpose la rĂ©action circulaire dĂšs que, vers 1-2 mois, le lĂ©ger gĂ©missement qui annonce les cris est entretenu pour lui-mĂȘme et donne lieu peu Ă  peu Ă  des modulations. C’est Ă  partir de ce moment que nous allons analyser la phonation en tant qu’adaptation acquise.

Quant Ă  l’ouĂŻe, on observe presque dĂšs les premiers jours un intĂ©rĂȘt pour le son. DĂšs la fin de la seconde semaine, par exemple, Laurent s’arrĂȘtait un instant de pleurer pour Ă©couter un son Ă©mis prĂšs de son oreille. Mais, on ne peut parler d’adaptation acquise qu’au cours du second mois, Ă  partir du moment oĂč le son entendu provoque un arrĂȘt quelque peu durable de l’action en cours et une recherche proprement dite.

Or, si nous Ă©tudions simultanĂ©ment la phonation et l’ouĂŻe, c’est que, dĂšs le stade oĂč la rĂ©action circulaire prolonge, dans ces deux domaines, l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire, on s’aperçoit que l’ouĂŻe et la voix sont liĂ©es pour l’enfant : non seulement l’enfant normal rĂšgle avant tout sa propre phonation sur les effets acoustiques qu’il en perçoit, mais encore la voix des autres semble agir d’emblĂ©e sur l’émission de la sienne. Une telle liaison entre

l’ouĂŻe et la phonation est-elle en partie hĂ©rĂ©ditaire et consolidĂ©e par l’adaptation acquise, ou bien est-elle uniquement acquise ? Il est fort malaisĂ© d’en dĂ©cider. Si vraiment les cris Ă©taient imitĂ©s dĂšs la naissance, il y aurait Ă  coup sĂ»r liaison hĂ©rĂ©ditaire. Mais, comme nous venons de le voir, le fait lui-mĂȘme d’une contagion des cris serait-il Ă©tabli, qu’il pourrait s’expliquer autrement que par l’imitation. Ne faisons donc point d’hypothĂšses sur l’hĂ©rĂ©ditĂ© des relations entre la phonation et l’ouĂŻe et bornons-nous Ă  Ă©tudier les conduites relatives Ă  ces fonctions Ă  partir de l’instant oĂč il y a adaptation acquise.

Voici d’abord quelques observations relatives à la phonation :

Obs. 40. — Jacqueline, jusque vers le milieu du second mois, n’a usĂ© de sa voix que pour faire entendre les vagissements quotidiens et certains cris plus violents de dĂ©sir et de colĂšre quand la faim devenait tenace. Vers 0 ; 1 (14), il semble que le cri cesse d’exprimer simplement la faim ou le malaise physique (les douleurs intestinales en particulier) pour se diffĂ©rencier quelque peu. Les cris cessent, par exemple, lorsque l’on sort l’enfant de son berceau, pour reprendre de plus belle dĂšs qu’on le pose un instant immobile avant le repas. Ou encore, on observe de vĂ©ritables cris de rage si l’on interrompt la tĂ©tine. Il paraĂźt Ă©vident, dans ces deux exemples, que le cri est liĂ© Ă  des conduites d’attente et de dĂ©ception qui impliquent l’adaptation acquise. Cette diffĂ©renciation des Ă©tats mentaux concomitants Ă  la phonation s’accompagne trĂšs vite d’une diffĂ©renciation dans les sons eux-mĂȘmes Ă©mis par l’enfant : tantĂŽt le cri est impĂ©rieux et rageur, tantĂŽt plaintif et doux. C’est alors que s’observent nettement les premiĂšres « rĂ©actions circulaires » relatives Ă  la phonation. Il arrive, par exemple, que le gĂ©missement annonçant ou prolongeant les cris soit entretenu pour lui-mĂȘme en tant que son intĂ©ressant : 0 ; 1 (22). Il arrive que le cri de rage se termine en un cri aigu distrayant l’enfant de sa douleur et se poursuivant en une sorte de roulade trĂšs courte : 0 ; 2 (2). Le sourire de son cĂŽtĂ© peut s’accompagner de sons indistincts : 0 ; 1 (26). Enfin, les sons ainsi produits en tant que prolongements des cris ou des sourires sont redĂ©couverts directement et entretenus comme tels : Ă  0 ; 2 (12), Jacqueline gazouille un instant sans sourire ni gĂ©mir. A 0 ; 2 (13), elle Ă©met une sorte de roulade. A 0 ; 2 (15), les pleurs se transforment en jeux de voix, des « aha », « ahï », etc. A 0 ; 2 (15), elle interrompt mĂȘme son repas pour se remettre Ă  ses lallations. A partir de 0 ; 2 (18) enfin, le jeu de la voix devient courant lorsqu’elle est rĂ©veillĂ©e.

Il est Ă  noter, comme nous le verrons Ă  propos de l’imitation, que ces premiĂšres rĂ©actions circulaires s’accompagnent presque aussitĂŽt de contagion vocale puis, dĂšs 0 ; 2, d’imitation nette.

Obs. 41. — Jusqu’à 0 ; 1 (8), je n’ai rien relevĂ© chez Laurent qui pĂ»t ressembler Ă  une rĂ©action circulaire vocale. La phonation ne consiste qu’en cris de faim et de douleur, ou en gĂ©missements prĂ©cĂ©dant et prolongeant les cris. A 0 ; 0 (9), il est vrai, Laurent Ă©met un son voisin de aha, sans cris, mais une seule fois seulement ; habituellement ce son prĂ©cĂšde les cris. DĂšs 0 ;1(8), par contre, on observe de vagues exercices de la voix, mais ce peut ĂȘtre un dĂ©but de gĂ©missement interrompu par un intĂ©rĂȘt visuel ou auditif. A 0 ; 1 (9), par contre, le gĂ©missement est entretenu pour lui-mĂȘme, durant quelques secondes et avant les cris. DĂšs le premier cri qui suit, j’imite, en effet,

le gĂ©missement de Laurent : il cesse alors de crier pour se remettre Ă  gĂ©mir. Cette premiĂšre imitation vocale me paraĂźt garantir l’existence de la rĂ©action circulaire : s’il y a imitation d’autrui, il y a, en effet, et a fortiori, imitation de soi-mĂȘme, c’est-Ă -dire « rĂ©action circulaire ». A 0 ;1 (15), je note une sorte de arr ou de rra fugitif, et Ă  0 ; 1 (20), un son ressemblant Ă  eu et marquant le contentement, entre les succions Ă  vide auxquelles il se livre, seul et bien rĂ©veillĂ©. Ce dernier son rĂ©apparaĂźt sous forme intermittente Ă  0 ; 1 (22) et Ă  0 ; 1 (26) dans la mĂȘme situation, tandis que le son aa ou rra que j’émets devant Laurent pour copier ses productions dĂ©clenche des sons analogues, aprĂšs un sourire, Ă  0 ;1 (22). A 0 ; 1 (28), il y a dĂ©but de rĂ©action circulaire, avec les sons aha, euheu, etc., et dĂšs le troisiĂšme mois les vocalises apparaissent : Ă  0 ; 2 (7), Laurent gazouille le soir dans la demi-obscuritĂ© et dĂšs 0 ; 2 (16), il le fait Ă  son rĂ©veil, de bon matin, souvent une demi-heure de suite.

Obs. 42. — On observe en certains cas privilĂ©giĂ©s la tendance Ă  rĂ©pĂ©ter, par rĂ©actions circulaires, des sons dĂ©couverts par pur hasard. Ainsi Lucienne Ă  0 ; 2 (12), aprĂšs avoir toussĂ©, recommence plusieurs fois pour le plaisir et sourit. Laurent fait de mĂȘme Ă  0 ; 3 (5). A 0 ; 2 (11), Laurent souffle en produisant un vague bruit de la bouche. A 0 ; 2 (26), il reproduit les Ă©clats de voix accompagnant ordinairement son rire, mais sans rire et par pur intĂ©rĂȘt phonĂ©tique. A 0 ; 2 (15), Lucienne se racle le gosier en circonstances analogues, etc.

Il est inutile de poursuivre cette description, puisque la phonation ne nous intĂ©resse pas en elle-mĂȘme, mais seulement en tant qu’elle est occasion Ă  des adaptations de forme gĂ©nĂ©rale. A cet Ă©gard il est facile de retrouver dans les rĂ©actions circulaires vocales, dont nous venons de parler, les processus d’accommodation, d’assimilation et d’organisation auxquels la succion et la vision nous ont dĂ©jĂ  habituĂ©s. Accommodation, tout d’abord, parce que la rĂ©action circulaire est un effort pour retrouver le son nouveau dĂ©couvert par hasard : il y a ainsi perpĂ©tuelle accommodation des organes vocaux Ă  la rĂ©alitĂ© phonique perçue par l’ouĂŻe (voir par exemple l’obs. 42), bien que cette rĂ©alitĂ© soit le produit de leur propre activitĂ©. TrĂšs tĂŽt Ă©galement, l’accommodation vocale consistera en imitation des sons nouveaux proposĂ©s par autrui, mais nous pouvons renvoyer l’examen de cette question au volume sur l’« imitation ». L’exercice de la voix est ensuite assimilation au triple sens du terme. Il y a assimilation par rĂ©pĂ©tition, dans la mesure oĂč chaque schĂšme vocal se consolide en fonctionnant. Il y a assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice dans la mesure oĂč la rĂ©action circulaire diversifie progressivement la matiĂšre phonique, en des combinaisons indĂ©finies que les auteurs ont notĂ©es dans le dĂ©tail. Il y a assimilation rĂ©cognitive dans la mesure oĂč la rĂ©action circulaire et l’imitation naissante impliquent la discrimination de tel son par rapport Ă  tel autre. Enfin la phonation est organisation en deux sens complĂ©mentaires, d’abord en tant que l’ensemble des sons produits constitue

un systĂšme d’articulations interdĂ©pendantes et ensuite en tant que la phonation se coordonne immĂ©diatement avec d’autres schĂšmes et en particulier avec les schĂšmes auditifs.

Ceci nous conduit Ă  l’ouĂŻe. Les premiĂšres adaptations acquises relatives Ă  l’ouĂŻe datent du second mois, Ă  partir du moment oĂč s’établissent deux coordinations essentielles : coordination avec la phonation et coordination avec la vision. Jusque-lĂ  la seule rĂ©action que l’on observe est l’intĂ©rĂȘt de l’enfant pour la voix. Mais comme cette rĂ©action ne s’accompagne d’aucune accommodation visible, en dehors du sourire et des coordinations dont nous venons de parler, il est trĂšs difficile de fixer la limite de l’adaptation rĂ©flexe et de l’adaptation acquise :

Obs. 43. — Jacqueline Ă  0 ; 1 (0) encore se borne Ă  interrompre ses cris lorsqu’elle entend une voix ou un son agrĂ©able, mais elle ne cherche pas Ă  repĂ©rer le son. A 0 ; 1 (6 et 13), mĂȘme rĂ©action. DĂšs 0 ; 1 (10), par contre, elle commence Ă  sourire Ă  la voix. A partir de ce moment, on parvient, dans les grandes lignes, Ă  distinguer les sons qu’elle reconnaĂźt et qui dĂ©clenchent son sourire (vocalises, intonations chantantes, etc., ressemblant Ă  ses propres phonations) de ceux qui l’étonnent, l’inquiĂštent ou l’intĂ©ressent. — Il en est de mĂȘme chez Lucienne, Ă  partir de 0 ; 1 (13). Le son rra qui est une copie de ses propres vocalises, la fait presque immanquablement sourire Ă  partir de 0 ; 1 (25), pendant trois ou quatre semaines, et dĂ©clenche une imitation vague Ă  partir de 0 ;1(26). — Laurent sourit Ă  la voix seule dĂšs 0 ;1(20), mais dĂšs 0 ; 0 (12) la voix suffisait Ă  interrompre ses cris et cet intĂ©rĂȘt pour le son a donnĂ© lieu Ă  des recherches de localisation dĂšs 0 ; 1 (8). D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale ce sont les sons hauts, Ă  intonation enfantine, qui le font sourire ; les sons graves l’étonnent et l’inquiĂštent. Le son bzz le fait sourire Ă  coup sĂ»r durant le troisiĂšme mois, (avant qu’il l’émette lui-mĂȘme) Ă  condition d’ĂȘtre chantĂ© Ă  une hauteur suffisante. A 0 ; 1 (22), il reconnaĂźt fort bien le son de la grenaille dans les boules de celluloĂŻd, et il regarde immĂ©diatement au bon endroit dĂšs qu’il les entend.

Ces quelques donnĂ©es suffisent Ă  nous faire constater que l’enfant se comporte Ă  l’égard des sons comme Ă  l’égard de la vision. D’une part, il s’accommode progressivement Ă  eux. D’autre part, il les assimile. Cette assimilation est d’abord simple plaisir d’écouter (rĂ©action circulaire au son ou assimilation par rĂ©pĂ©tition). Puis, dans la mesure oĂč il y a discrimination des sons entendus, il y a simultanĂ©ment assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice (c’est-Ă -dire intĂ©rĂȘt pour des sons toujours plus variĂ©s) et rĂ©cognition de certains sons (les sons rra, bzz, etc.).

Passons aux coordinations entre le son et la vue :

Obs. 44. — Jacqueline Ă  0 ; 2 (12) tourne la tĂȘte du cĂŽtĂ© oĂč se produit le son. Entendant, par exemple, une voix derriĂšre elle, elle s’oriente dans la bonne direction. A 0 ; 2 (26), elle localise la source sonore assez exactement. Il semble qu’elle cherche jusqu’à ce qu’elle voie la personne qui parle, mais il est naturellement difficile de dire si elle identifie la source sonore et l’image visuelle ou s’il y a simplement accommodation au son.

Obs. 45. — Lucienne Ă  0 ; 1 (26) a la tĂȘte orientĂ©e Ă  gauche alors que je l’appelle Ă  droite : elle tourne alors immĂ©diatement la tĂȘte et cherche du regard. A 0 ; 1 (27), on la porte sous ma fenĂȘtre, d’oĂč je l’appelle : elle tourne la tĂȘte Ă  gauche et Ă  droite et finalement au-dessus d’elle, dans une direction de 45° trop Ă  gauche, mais en tĂ©moignant d’un rĂ©glage manifeste. Il semble bien, dans le dernier exemple, qu’elle cherche Ă  voir ce qui produit le son et pas seulement Ă  s’accommoder au son. A 0 ; 2 (12), Ă©galement, elle tourne la tĂȘte quand je l’appelle et cherche du regard jusqu’à ce qu’elle m’ait vu, mĂȘme si je demeure immobile.

Obs. 46. — Laurent, Ă  0 ; 1 (8), tĂ©moigne d’un dĂ©but de localisation du son. Il est couchĂ© sur le dos, sans me voir, et regarde le toit de son berceau, tout en remuant la bouche et les bras. Je l’appelle alors doucement, en faisant « aha, aha » : il change aussitĂŽt d’expression, Ă©coute immobile et paraĂźt chercher du regard. En effet, sa tĂȘte oscille lĂ©gĂšrement Ă  gauche et Ă  droite, sans se tourner encore du bon cĂŽtĂ©, et le regard, au lieu de demeurer fixĂ© comme prĂ©cĂ©demment, tĂątonne lui aussi. Les jours suivants, Laurent oriente mieux sa tĂȘte du cĂŽtĂ© du son, et naturellement le regard s’engage alors dans la bonne direction, mais il est impossible de dĂ©cider si l’enfant cherche Ă  voir la source sonore ou si le regard accompagne simplement une pure accommodation auditive.

Obs. 47. — A 0 ;1(15), par contre, il semble qu’en entendant une voix, Laurent cherche Ă  voir le visage correspondant, mais Ă  deux conditions, que nous allons chercher Ă  prĂ©ciser. En effet, le matin de ce jour, Laurent a souri pour la premiĂšre fois, Ă  trois reprises, et, comme on l’a vu, il est probable que le sourire a Ă©tĂ© dĂ©clenchĂ© par une impression globale, auditive autant que visuelle. L’aprĂšs-midi de ce jour, je me poste Ă  la gauche de Laurent alors que celui-ci est couchĂ© dans son berceau et regarde Ă  sa droite. J’appelle : aha, aha : Laurent tourne alors lentement la tĂȘte Ă  gauche et m’aperçoit soudain, aprĂšs que j’ai cessĂ© de chanter. Il me regarde longuement. Je passe ensuite Ă  droite (sans qu’il puisse me suivre du regard) et j’appelle : Laurent s’oriente Ă  nouveau dans ma direction et paraĂźt chercher des yeux. Il me voit et me regarde, mais, cette fois, sans expression de comprĂ©hension (je suis, en effet, immobile Ă  ce moment). Je repasse Ă  gauche, j’appelle et il se retourne. A titre de contre-Ă©preuve, je refais la mĂȘme expĂ©rience, mais en tapotant des vitres de la main (le berceau est entre les deux battants d’une porte-fenĂȘtre). Laurent se tourne chaque fois du bon cĂŽtĂ© et cherche du regard dans la direction du son plutĂŽt que dans celle de ma figure, qu’il aperçoit cependant en passant. Il semble donc qu’il associe le son de la voix avec l’image visuelle de la figure humaine et qu’il cherche Ă  voir quelque chose d’autre en entendant un son nouveau. — Mais la suite de l’observation montre que deux conditions sont encore nĂ©cessaires pour que Laurent fixe son regard sur un visage, lorsqu’il a entendu une voix : il faut qu’il ait vu cette figure peu auparavant et il faut qu’elle soit en mouvement. A 0 ; 1 (20), par exemple, j’entre sans que Laurent m’ait vu et je fais aha : il cherche du regard avec la plus grande attention (les mouvements des bras cessent entiĂšrement), mais en se bornant Ă  explorer le champ visuel dessinĂ© par sa position initiale (il examine le toit de son berceau, le plafond de la chambre, etc.). Un moment aprĂšs, je me montre Ă  Laurent (devant lui), puis disparais et l’appelle tantĂŽt Ă  gauche, tantĂŽt Ă  droite du berceau : dorĂ©navant il cherche chaque fois dans la bonne direction. Le lendemain, mĂȘme expĂ©rience et mĂȘme rĂ©sultat ; en outre, je constate que si je demeure immobile, il me regarde sans intĂ©rĂȘt et sans mĂȘme sembler me reconnaĂźtre, tandis que si je bouge, il me fixe du regard et sa recherche prend fin comme

 

s’il savait que c’est moi qui chante. A 0 ; 1 (22), de mĂȘme, il cherche n’importe oĂč, bien que prĂ©sentant les signes d’une grande attention Ă  ma voix ; puis il m’aperçoit, alors que je suis immobile, et continue sa recherche sans attribuer d’importance Ă  mon image visuelle ; aprĂšs quoi je branle la tĂȘte et dorĂ©navant il s’oriente chaque fois de mon cĂŽtĂ© quand j’appelle et paraĂźt satisfait dĂšs qu’il m’a dĂ©couvert. Les jours suivants, mĂȘme phĂ©nomĂšne.

Obs. 48. — A partir de 0 ; 1 (26), par contre, Laurent s’oriente dans la bonne direction dĂšs qu’il entend ma voix (mĂȘme s’il ne m’a pas vu juste auparavant) et paraĂźt satisfait lorsqu’il a dĂ©couvert mon visage mĂȘme immobile. A 0 ; 1(27), il regarde successivement son pĂšre, sa mĂšre et de nouveau son pĂšre aprĂšs avoir entendu ma voix : il semble donc bien qu’il attribue cette voix Ă  un visage connu visuellement. A 0 ; 2 (14), il repĂšre Jacqueline Ă  1.90 — 2 mĂštres, au son de sa voix ; mĂȘme observation Ă  0 ; 2 (21). A 0 ; 3 (1), je me mets trĂšs bas devant lui, alors qu’il est dans les bras de sa mĂšre et je fais bzz (son qu’il affectionne) : il cherche Ă  sa gauche, puis Ă  sa droite, puis en avant, puis au-dessous de lui : il aperçoit alors mes cheveux et baisse les yeux jusqu’à ce qu’il voie ma figure immobile. Il sourit enfin. On peut considĂ©rer que cette derniĂšre observation marque Ă  coup sĂ»r l’identification de la voix et de l’image visuelle de la personne.

Obs. 49. — En ce qui concerne les bruits des choses, il semble que Laurent ait acquis sa coordination auditivo-visuelle Ă  peu prĂšs Ă  la mĂȘme date qu’à propos des personnes. A 0 ;1(22), par exemple, il se retourne d’emblĂ©e dans la direction d’une boule en celluloĂŻd dans laquelle rĂ©sonne de la grenaille. Il est vrai qu’elle est en mouvement, mais, Ă  0 ; 1 (26), il la retrouve mĂȘme lorsqu’elle est immobile. — A 0 ; 2 (6), il regarde une bouilloire Ă©lectrique, dĂšs que je produis un son au moyen de son couvercle. A 0 ; 2 (11), il est en train de sucer son pouce, en regardant Ă  sa droite, lorsque j’agite un hochet de celluloĂŻd suspendu au toit de son berceau depuis quelques jours seulement (deux semaines au plus) : il lĂąche d’emblĂ©e son pouce pour regarder en l’air Ă  la bonne place, et montre ainsi qu’il savait d’oĂč provenait ce son. Le soir du mĂȘme jour, mĂȘme rĂ©action, et trĂšs rapide bien qu’il soit Ă  moitiĂ© endormi aprĂšs un long sommeil. Le lendemain et les jours suivants : idem. A 0 ; 2 (14), Laurent repĂšre, Ă  1 m. de distance, ma pipe que je cogne lĂ©gĂšrement contre une paroi de bois ; il quitte du regard l’endroit du choc, lorsque le son s’éteint, et le retrouve d’emblĂ©e dĂšs que je reprends. MĂȘme rĂ©action, Ă  0 ; 2 (15), avec une canne (Ă  1.50 — 2 m.), puis il retrouve la canne en diverses places, lorsque je change le point de contact.

Il est donc permis de considĂ©rer comme certaine l’existence d’une coordination entre la vue et l’ouĂŻe dĂšs le troisiĂšme mois, tandis que les faits observĂ©s durant le deuxiĂšme mois peuvent tenir Ă  une simple accommodation de la tĂȘte Ă  la direction du son. Ces donnĂ©es convergent donc avec les rĂ©sultats obtenus par B. Löwenfeld 1.

Cette coordination du son et de la vision pose un problĂšme intĂ©ressant. Les coordinations que nous avons rencontrĂ©es jusqu’à prĂ©sent oscillent entre deux types extrĂȘmes. D’une part,

 

1 BERTHOLD LÖWENFELD. Systematisches Studium der Reaktionen der SĂ€uglinge auf KlĂ€nge und GerĂ€usche, Zeitschr. f. Psychol., vol. 104 (1927), pp. 62-96.

il y a l’association plus ou moins passive et imposĂ©e par le milieu : c’est ainsi que la position spĂ©ciale des repas entraĂźne chez le nourrisson de 1-2 mois la recherche du sein. Il est vrai que de telles associations nous ont paru ne pouvoir se constituer qu’à l’occasion d’accommodations et de recherches impliquant une certaine activitĂ©. Mais, Ă©tant admis cet Ă©lĂ©ment d’accommodation active, il faut reconnaĂźtre qu’il en est rĂ©duit Ă  sa plus simple expression et que le milieu impose le contenu de ces accommodations avant que l’enfant en assimile rĂ©ellement le dĂ©tail (par rĂ©cognition, etc.). A l’autre extrĂȘme, nous avons la rĂ©cognition active d’un indice chargĂ© de signification : c’est ainsi que le nourrisson de 3-4 mois reconnaĂźt son biberon, Ă  la perception visuelle, et sait bien qu’il annonce le repas imminent. Or, en ce qui concerne la coordination de l’ouĂŻe et de la vue, nous voici en prĂ©sence de conduites contemporaines des coordinations de la position et de la succion (premier type), mais de conduites qui ressemblent aux coordinations plus tardives de la vision et de la succion (second type). Comment donc les interprĂ©ter ? Faut-il admettre que le son de la voix soit un simple signal contraignant le bĂ©bĂ© Ă  chercher des yeux la figure, correspondant Ă  cette voix, Ă  la maniĂšre dont le son de la cloche dĂ©clenche la salivation chez le chien par rĂ©flexe conditionnĂ©, ou bien faut-il penser que le son de la voix constitue un indice chargĂ© de signification et reconnu par l’enfant comme allant avec la perception visuelle de la figure d’autrui ? Si nous admettons l’existence, dans les coordinations de la position et de la succion, d’un Ă©lĂ©ment d’accommodation active, si minime soit-il, alors il est Ă©vident qu’une sĂ©rie d’intermĂ©diaires relieront l’un Ă  l’autre les deux types extrĂȘmes (coordination active et passive) et que la coordination entre la vue et l’ouĂŻe sera Ă  situer Ă  mi-chemin entre ces extrĂȘmes. En d’autres termes, l’association entre un son et une perception visuelle n’est jamais une pure association passive, mais elle n’est pas d’emblĂ©e une relation de comprĂ©hension (rĂ©cognition de significations). Comment donc expliquer cet Ă©tat intermĂ©diaire et le progrĂšs de la comprĂ©hension ?

On peut poser, en vertu de tout ce que nous avons vu jusqu’à prĂ©sent de l’assimilation, que chaque schĂšme assimilateur tend Ă  conquĂ©rir tout l’univers, y compris les domaines assimilables au moyen des autres schĂšmes. Seule les rĂ©sistances du milieu ou les incompatibilitĂ©s dues aux conditions de l’activitĂ© du sujet mettent un frein Ă  cette gĂ©nĂ©ralisation. C’est ainsi que l’enfant suce tout ce qui effleure sa bouche ou sa figure, et apprend Ă  coordonner les mouvements de ses mains Ă  ceux de la succion en fonction du plaisir qu’il a Ă  sucer son pouce. Lorsqu’il saura sai-

sir, il sucera tout ce qu’il aura en mains. Quant Ă  ce qu’il voit ou entend, si le nourrisson ne cherche pas d’emblĂ©e Ă  le sucer, c’est peut-ĂȘtre moins parce que ces domaines n’ont pas de rapport avec la succion (il arrive frĂ©quemment qu’il suce Ă  vide dĂšs qu’un son le frappe) que parce qu’il est difficile Ă  l’enfant de faire deux choses Ă  la fois (regarder avec attention et sucer Ă  vide, etc.). Mais, Ă  dĂ©faut de coordination immĂ©diate entre la succion et la vue, il se pourrait qu’il y ait nĂ©anmoins excitation du cycle de la succion en prĂ©sence de tableaux visuels spĂ©cialement intĂ©ressants : la remarquable protrusion des lĂšvres que l’on observe chez l’enfant le plus jeune (voir obs. 31) dans les Ă©tats de grande attention ne saurait ĂȘtre qu’une esquisse de succion, si elle ne s’explique pas par un mĂ©canisme tonique ou postural purement automatique 1. De mĂȘme, en ce qui concerne les schĂšmes de la vision, de l’ouĂŻe, de la prĂ©hension, etc., l’ enfant cherchera peu Ă  peu Ă  tout voir, tout entendre, tout prendre, etc. Comme le dit trĂšs bien Mme BĂŒhler Ă  propos des premiĂšres rĂ©actions sensorielles, la rĂ©ponse Ă  un excitant dĂ©pend davantage, durant les premiers mois, des besoins fonctionnels du sujet que de la nature de cet excitant 2. DĂšs lors, il est naturel que, au cours de ses premiĂšres adaptations auditives, le nourrisson cherche Ă  regarder en mĂȘme temps qu’à Ă©couter, tout au moins dĂšs l’époque oĂč il a appris Ă  diriger lui-mĂȘme le mouvement de ses yeux (0 ;1 (7) chez Laurent — voir obs. 32). Ce dĂ©but de la coordination entre l’ouĂŻe et la vue ne suppose donc pas nĂ©cessairement une association passive, mais peut s’expliquer par une assimilation active. Il est vrai que, tournant la tĂȘte pour s’accommoder au son, l’enfant en vient automatiquement, dans le cas de la voix humaine, Ă  percevoir un tableau visuel intĂ©ressant (la figure correspondante) : l’élĂ©ment d’association passive n’est donc pas Ă  exclure complĂštement. Mais jamais les associations simples ne donneraient naissance Ă  une recherche proprement dite, dans la coordination entre la vue et l’ouĂŻe (chercher la figure qui correspond Ă  la voix et plus tard chercher les sons qui correspondent aux objets vus), si les schĂšmes d’assimilation visuels et auditifs ne parvenaient Ă  digĂ©rer rĂ©ciproquement leurs domaines respectifs en les assimilant de maniĂšre active.

Plus prĂ©cisĂ©ment, si l’enfant se met Ă  un moment donnĂ© Ă  chercher systĂ©matiquement Ă  quels tableaux visuels correspon-

1 PREYER (L’Ame de l’enfant, p. 251-252) interprĂšte cette protrusion des lĂšvres comme une association hĂ©rĂ©ditaire entre la succion et la vue (son fils l’a prĂ©sentĂ©e au dixiĂšme jour en regardant une bougie). Mais il va de soi que, si association il y a, elle peut s’expliquer par l’assimilation rĂ©flexe sans appel Ă  l’hĂ©rĂ©ditĂ©.

2Kindheit und Jugend, 3e édit., p. 26.

dent les sons entendus, c’est en premier lieu parce qu’il s’efforce de tout regarder : sans savoir encore qu’un son provient nĂ©cessairement d’un objet visible, l’enfant est excitĂ© visuellement par le son autant qu’auditivement. C’est ainsi que dans l’observation 46 le son « aha » dĂ©clenche chez Laurent un besoin de regarder autant que d’écouter ; et ceci non pas, vraisemblablement, parce que Laurent sait dĂ©jĂ  que ce son Ă©mane d’un tableau visuel prĂ©cis, mais simplement parce que l’excitant rĂ©veille tous les besoins Ă  la fois, autrement dit parce que l’enfant cherche Ă  intĂ©grer la rĂ©alitĂ© nouvelle dans tous les schĂšmes d’assimilation disponibles. En second lieu, l’enfant oriente sa tĂȘte dans la direction de la source sonore, par une accommodation au son comparable aux mouvements de l’Ɠil qui suit un objet : il va de soi, dĂšs lors, que le regard se dirige du mĂȘme cĂŽtĂ© que la tĂȘte, d’oĂč l’impression de l’observateur que le bĂ©bĂ© cherche Ă  voir ce qu’il entend (voir fin de l’obs. 46), tandis qu’il cherche sans doute simplement Ă  voir en mĂȘme temps qu’à entendre. En troisiĂšme lieu, le succĂšs confirme dans certains cas la recherche. Le son de la voix des autres constitue Ă  cet Ă©gard un exemple privilĂ©gié : un tel son donne presque toujours lieu Ă  une double assimilation auditive et visuelle. Autrement dit la figure humaine prĂ©sente cette propriĂ©tĂ© presque unique, dans l’univers de l’enfant de 1-2 mois, de se prĂȘter Ă  une totalitĂ© d’assimilations simultanĂ©es : cette figure est Ă  la fois reconnaissable et mobile, excitant ainsi au plus haut point les intĂ©rĂȘts visuels ; c’est elle que le bĂ©bĂ© contemple ou retrouve lorsqu’il fixe son attention sur le son de la voix ; c’est encore elle qui occupe le centre dans les moments les plus intĂ©ressants de l’existence (sortir du berceau, toilette, repas, etc.). On peut donc parler, dans le cas de la personne des autres, non pas d’une association entre assimilations diverses, mais d’une assimilation globale, et c’est Ă©videmment ce fait qui explique pourquoi le sourire est plus frĂ©quent en prĂ©sence des personnes que vis-Ă -vis des choses. En ce qui concerne la coordination entre l’ouĂŻe et la vue, il est donc Ă©vident que, trĂšs tĂŽt, l’enfant identifie la figure d’autrui en tant que tableau visuel Ă  cette mĂȘme figure, en tant que tableau sonore. Comment s’opĂšre cette identification ? Il va de soi que pour l’enfant la personne d’autrui n’est pas encore un objet conçu comme cause de la voix. Mais on ne peut pas dire, inversement, que le son et la vision soient simplement associĂ©s. C’est pourquoi il faut admettre que les schĂšmes visuels et auditifs s’assimilent rĂ©ciproquement : l’enfant cherche, en un sens, Ă  Ă©couter la figure et Ă  regarder la voix. C’est cette assimilation rĂ©ciproque qui constitue l’identification des tableaux visuels et des tableaux sonores, antĂ©rieurement aux

solidifications plus complexes qui donneront naissance Ă  l’objet et Ă  la causalitĂ© 1. En d’autres termes la figure humaine est tout ensemble Ă  regarder, Ă  Ă©couter, etc., et c’est une fois acquise, dans ce cas et dans quelques autres exemples privilĂ©giĂ©s (hochets, etc.), la coordination de l’ouĂŻe et de la vue, que l’enfant cherchera systĂ©matiquement et Ă  propos de tout des correspondances entre les sons et les tableaux visuels.

Passons enfin Ă  la coordination entre l’ouĂŻe et la phonation. Cette coordination paraĂźt beaucoup plus simple, puisque toute phonation s’accompagne d’emblĂ©e d’une perception auditive et se rĂšgle sur elle. Il semble donc qu’il n’y ait pas ici de coordination intersensorielle, mais pure rĂ©action circulaire ; une sĂ©rie de mouvements aboutissant Ă  un effet sensoriel et entretenus par l’intĂ©rĂȘt de ce rĂ©sultat. Mais, si cela est vrai de la phonation simple, on observe, en plus, le processus inverse : l’action de l’ouĂŻe sur la phonation. En effet, comme nous l’avons vu (obs. 41), la contagion vocale est presque aussi prĂ©coce que les premiĂšres rĂ©actions circulaires Ă  base de phonation : le gĂ©missement d’autrui entretient celui de l’enfant, etc. Qu’est-ce donc Ă  dire, sinon que les schĂšmes de la phonation et de l’ouĂŻe s’assimilent rĂ©ciproquement, et de la mĂȘme maniĂšre que ceux de l’ouĂŻe et de la vue ? De mĂȘme que l’enfant en vient Ă  Ă©couter le son de sa voix au lieu de crier sans plus et qu’il inaugure ainsi les rĂ©actions circulaires acquises, de mĂȘme il Ă©coute la voix d’autrui et, dans la mesure oĂč les sons entendus sont analogues aux sons qu’il Ă©met lui-mĂȘme, il ne peut les percevoir qu’au moyen des schĂšmes audito-vocaux correspondants. L’imitation des sons, Ă  ses dĂ©buts, n’est ainsi qu’une confusion de la voix propre avec celle d’autrui, venant du fait que la voix des autres est perçue activement, c’est-Ă -dire assimilĂ©e aux schĂšmes de la phonation.

En conclusion, l’analyse des schĂšmes de la phonation, de l’ouĂŻe et de leur coordination confirme entiĂšrement ce que nous avons constatĂ© Ă  propos de la succion et de la vision. Chacune de ces adaptations comporte une part d’accommodation au milieu extĂ©rieur : accommodation Ă  la direction des sons, Ă  leur variĂ©tĂ© graduelle, etc. Mais chacune implique Ă©galement un Ă©lĂ©ment d’assimilation. C’est d’abord l’assimilation par pure rĂ©pĂ©tition : Ă©couter pour Ă©couter, crier ou gĂ©mir pour entendre ces sons, etc. C’est ensuite l’assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice : Ă©couter ou produire des sons toujours plus divers. C’est enfin l’assimilation rĂ©cognitive : retrouver un son prĂ©cis. Ces sons perçus ou produits ne prĂ©sentent d’abord qu’une organisation interne : relatifs les uns

1 C’est ce qui explique que l’attribution de la voix Ă  un visage ne se fasse que par Ă©tapes relativement longues : cf. obs. 47 et 48.

aux autres ils n’ont de signification que par rapport au systĂšme qu’ils forment ; c’est ce systĂšme que l’enfant entretient et exerce, auquel il assimile les divers sons entendus et qu’il accommode dans la mesure du possible aux nouveaux sons perçus. Puis cette organisation interne s’insĂšre elle-mĂȘme dans une organisation plus large, laquelle lui confĂšre de nouvelles significations : le son se coordonne avec la vision, etc. Mais cette coordination n’implique aucun processus nouveau : c’est par une assimilation rĂ©ciproque des schĂšmes visuels et auditifs, etc., qu’elle se constitue.

Que si ce dernier processus demeure difficile Ă  Ă©tudier Ă  des Ăąges aussi tendres que ceux de 1-2 mois, l’analyse de la prĂ©hension va nous fournir maintenant l’occasion de pousser plus avant la description du mĂ©canisme des coordinations entre schĂšmes hĂ©tĂ©rogĂšnes.

§ 4. La préhension.

Avec la bouche, l’Ɠil et l’oreille, la main est l’un des instruments les plus essentiels dont se servira l’intelligence une fois constituĂ©e. On peut mĂȘme dire que la conquĂȘte dĂ©finitive des mĂ©canismes de la prĂ©hension marque le dĂ©but des conduites complexes que nous appellerons « assimilations par schĂšmes secondaires » et qui caractĂ©risent les premiĂšres formes de l’action intentionnelle. Il importe donc d’analyser un peu Ă  fond de quelle maniĂšre s’opĂšre cette dĂ©couverte de la prĂ©hension : Ă  ce propos, plus encore qu’à l’occasion des schĂšmes prĂ©cĂ©dents, nous serons en prĂ©sence d’un trait d’union indispensable entre l’adaptation organique et l’adaptation proprement intellectuelle.

L’activitĂ© principale de la main, c’est la prĂ©hension. Mais il va de soi que l’on ne saurait entiĂšrement dissocier ce rĂŽle de celui du toucher, ou des coordinations entre la kinesthĂ©sie et la vue, etc. Nous aborderons donc ces questions en passant, mais en passant seulement : le but de cet ouvrage n’est pas de donner un inventaire des conduites de la premiĂšre annĂ©e et seuls les exemples utiles Ă  l’analyse de l’intelligence nous retiendront ici.

On peut, nous semble-t-il, distinguer cinq Ă©tapes dans le progrĂšs de la prĂ©hension. Si, comme nous l’a montrĂ© l’étude de nos trois enfants, ces Ă©tapes ne correspondent pas Ă  des Ăąges dĂ©finis, leur succession cependant paraĂźt nĂ©cessaire (sauf en ce qui concerne peut-ĂȘtre la troisiĂšme Ă©tape). Examinons donc les faits en les sĂ©riant selon cette succession.

La premiĂšre Ă©tape est celle des mouvements impulsifs et du pur rĂ©flexe. Le nouveau-nĂ© ferme la main lorsque l’on exerce une pression lĂ©gĂšre sur la paume : Lucienne, quelques heures aprĂšs

sa naissance, a ainsi fermĂ© ses doigts sur mon index sans opposition du pouce. Mais il semble au premier abord que ce rĂ©flexe ne s’accompagne d’aucune recherche ni d’aucun exercice apprĂ©ciable : l’enfant relĂąche d’emblĂ©e ce qu’il a saisi. Ce n’est guĂšre que pendant la tĂ©tĂ©e, alors que les mains demeurent serrĂ©es et presque crispĂ©es, avant le relĂąchement gĂ©nĂ©ral du tonus, que le nourrisson est capable de retenir quelques minutes un solide quelconque (crayon, etc.). Seulement, il serait imprudent de conclure trop vite Ă  un pur automatisme, et d’opposer ainsi le cas des rĂ©flexes de prĂ©hension Ă  celui des rĂ©flexes de succion dont nous avons vu combien leur exercice supposait une accommodation et une assimilation actives. En effet, lorsque l’enfant referme sa main sur l’objet qui a touchĂ© la paume, il tĂ©moigne d’un certain intĂ©rĂȘt : Laurent Ă  0 ; 0 (12) s’arrĂȘte de crier lorsque je lui mets mon doigt dans la main pour recommencer sitĂŽt aprĂšs. La prĂ©hension rĂ©flexe est ainsi comparable Ă  la vision ou Ă  l’ouĂŻe des deux premiĂšres semaines, et nullement Ă  des rĂ©flexes tels que l’éternuement, le bĂąillement, etc., qui n’attirent en rien l’attention du sujet. Il est vrai que les choses en restent longtemps lĂ , et que la prĂ©hension ne prĂȘte pas d’emblĂ©e Ă  un exercice systĂ©matique comme la succion. Mais on peut se demander si les mouvements impulsifs des bras, des mains et des doigts, qui sont presque continus durant les premiĂšres semaines (balancer les bras, ouvrir et fermer lentement les mains, remuer les doigts, etc.), ne constituent pas une sorte d’exercice fonctionnel de ces rĂ©flexes.

La seconde Ă©tape est celle des premiĂšres rĂ©actions circulaires relatives aux mouvements des mains, antĂ©rieurement Ă  toute coordination de la prĂ©hension proprement dite avec la succion ou avec la vision. Nous grouperons dans ce stade l’ensemble des rĂ©actions circulaires tendant Ă  la prĂ©hension pour la prĂ©hension (saisir et tenir les objets sans les voir ni chercher Ă  les porter Ă  la bouche), les rĂ©actions tactiles et kinesthĂ©siques (gratter un corps quelconque, remuer les doigts, les mains ou les bras, etc.), les coordinations entre la succion et les mouvements de la main (sucer les doigts, etc.) et enfin les coordinations entre la vision et les mĂȘmes mouvements gĂ©nĂ©raux (regarder les doigts et les mains, etc.). Mais nous excluons de ce stade la coordination entre la succion et la prĂ©hension proprement dite (saisir un objet pour l’amener Ă  la bouche), coordination qui caractĂ©rise la troisiĂšme Ă©tape et rĂ©alise un progrĂšs notable dans le sens de la prĂ©hension systĂ©matique, et les coordinations entre la vision et la prĂ©hension (prendre pour regarder, saisir les objets aperçus dans le champ visuel), qui se constitueront au cours des quatriĂšme et cinquiĂšme Ă©tapes et marquent le succĂšs dĂ©finitif de la prĂ©hension.

Ainsi dĂ©finies, les premiĂšres rĂ©actions circulaires relatives aux mouvements de la main et Ă  la prĂ©hension dĂ©butent, par des activitĂ©s autonomes des mains ou des doigts, qui prolongent de façon continue les mouvements impulsifs et les rĂ©flexes de la premiĂšre Ă©tape. Nous avons constatĂ©, en effet, que dĂšs la naissance certains mouvements impulsifs semblent constituer un exercice Ă  vide du mĂ©canisme de la prĂ©hension. Or, dĂšs le second mois, il devient Ă©vident que quelques-uns de ces mouvements se systĂ©matisent jusqu’à donner naissance Ă  de vĂ©ritables rĂ©actions circulaires, susceptibles d’accommodation et d’assimilation graduelles.

Obs. 50. — Laurent, Ă  0 ; 1 (8), a le bras tendu et presque immobile, tandis que sa main s’ouvre, se ferme Ă  moitiĂ© pour se rouvrir ensuite, etc. Lorsque la main heurte de la pulpe les couvertures et les Ă©toiles, elle saisit, relĂąche, etc., en un va-et-vient incessant. Il est difficile de dĂ©crire ces mouvements vagues, mais difficile aussi de n’y point reconnaĂźtre une prĂ©hension pour la prĂ©hension, ou mĂȘme une prĂ©hension Ă  vide, analogues aux phĂ©nomĂšnes dĂ©crits Ă  propos de la succion, de la vision, etc. Mais il n’y a encore, dans de telles conduites, ni vraie accommodation Ă  l’objet, ni mĂȘme aucune continuitĂ©.

Obs. 51. — Jusqu’à 0 ; 1(19), je n’ai pas observĂ© chez Laurent d’accommodation, mĂȘme momentanĂ©e, de la main Ă  l’objet, en dehors de l’accommodation rĂ©flexe. Il semble, au contraire, qu’aujourd’hui le contact de ma main avec son auriculaire ou d’un mouchoir avec l’extrĂ©mitĂ© ou la face extĂ©rieure de ses doigts dĂ©clenche une certaine recherche. La main ne demeure pas sur place, il est vrai, comme elle le fera plus tard : essais, allant et venant, elle heurte chaque fois Ă  nouveau mes doigts ou le mouchoir et semble mieux prĂȘte Ă  saisir (la paume semble s’orienter vers l’objet). Seulement, il va de soi que l’interprĂ©tation de tels mouvements demeure trĂšs dĂ©licate. A 0 ; 1 (20), Ă©galement, le contact de sa main gauche fermĂ©e avec un mouchoir en boule, que je tiens moi-mĂȘme, produit le rĂ©sultat suivant : la main s’éloigne en s’ouvrant, puis revient ouverte heurter l’objet, le saisit mollement, s’éloigne Ă  nouveau pour revenir le saisir, etc. : il semble bien y avoir excitation de la main par le contact avec l’objet, et dĂ©but d’accommodation. Mais la main va et vient au lieu de rester immobile et de chercher vraiment.

Obs. 52. — A partir de 0 ; 1 (22), par contre, il semble y avoir plus de continuitĂ© dans les mouvements de prĂ©hension. C’est ainsi qu’à 0 ; 1 (22), Laurent garde en main pendant quatre minutes et demie un mouchoir dĂ©pliĂ© qu’il a saisi par hasard (son bras est tantĂŽt immobile tantĂŽt en mouvement lent). A 0 ; 1 (23), il retient environ deux minutes un hochet que j’ai posĂ© sur sa paume. Lorsqu’il le lĂąche Ă  moitiĂ©, il le ressaisit de lui-mĂȘme (deux fois). Mais, il y a rapidement dĂ©sintĂ©rĂȘt total. MĂȘme observation Ă  0 ;1(26) et 0 ; 1 (29). A 0 ; 1 (25), il ouvre la main et saisit mon index lorsque j’effleure ses doigts de l’extĂ©rieur. Cette observation demeure douteuse au dĂ©but, mais semble se confirmer les jours suivants. En particulier, Ă  0 ; 1 (30), Laurent tripote quelques instants, sans le lĂącher, mon pouce qu’il a heurtĂ© par hasard du dos de la main.

Obs. 53. — DĂšs 0 ; 2 (3) apparaĂźt chez Laurent une rĂ©action circulaire qui va se prĂ©ciser et constituer le dĂ©but de la prĂ©hension systĂ©matique : gratter et essayer de saisir, lĂącher, gratter et saisir Ă  nouveau, etc. De 0 ; 2 (3) Ă  0 ; 2 (6), on n’observe la chose que durant la tĂ©tĂ©e : Laurent gratte doucement l’épaule nue de sa mĂšre. Mais, dĂšs 0 ; 2 (7), la conduite devient nette dans le berceau lui-mĂȘme : Laurent gratte le drap repliĂ© sur ses couvertures, puis le saisit et le maintient un moment, pour le lĂącher ensuite, le gratter de nouveau et recommencer sans cesse. A 0 ; 2 (11), ce jeu dure un bon quart d’heure de suite, plusieurs fois au cours de la journĂ©e. A 0 ; 2 (12), il gratte et saisit sans cesse mon poing, que j’ai appliquĂ© contre le dos de sa main droite. Il parvient mĂȘme Ă  discriminer tactilement mon mĂ©dius recourbĂ© et Ă  le saisir Ă  part, pour le maintenir quelques instants. A 0 ; 2 (14) et 0 ; 2 (16), je note combien nettement la prĂ©hension spontanĂ©e du drap prĂ©sente les caractĂšres d’une rĂ©action circulaire : tĂątonnement au dĂ©but, puis activitĂ© rythmique rĂ©guliĂšre (gratter, saisir, maintenir et lĂącher) et enfin dĂ©sintĂ©rĂȘt progressif.

Mais, en Ă©voluant, cette conduite se simplifie, en ce sens que Laurent gratte de moins en moins pour saisir rĂ©ellement aprĂšs une brĂšve exploration tactile. C’est ainsi qu’à 0 ; 2 (11), dĂ©jĂ , il arrive que Laurent saisisse et maintienne longtemps de suite son drap ou un mouchoir, en abrĂ©geant la phase prĂ©liminaire de grattage. De mĂȘme Ă  0 ; 2 (14), il tripote de la main droite un pansement que l’on a dĂ» appliquer Ă  sa main gauche. Les jours suivants son intĂ©rĂȘt tactile est presque entiĂšrement absorbĂ© par la prĂ©hension rĂ©ciproque des mains et par l’exploration tactile du visage, sur lesquelles nous reviendrons Ă  l’instant. Quant Ă  la prĂ©hension des objets, Laurent (dont on a vu la prĂ©cocitĂ© en ce qui concerne la succion du pouce) se met, dĂšs la fin du troisiĂšme mois, Ă  saisir pour sucer. Il passe ainsi de la seconde Ă  la troisiĂšme Ă©tape.

Obs. 54. — Lucienne a tĂ©moignĂ© jusque vers 2 mois œ les mĂȘmes rĂ©actions vagues que Laurent (voir obs. 50-52). Vers 0 ; 2 (12), je note l’agitation de ses mains en contact avec la couverture : saisit et lĂąche, gratte l’étoffe, etc. MĂȘmes rĂ©actions les jours suivants. A 0 ; 2 (16), elle tripote un oreiller. A 0 ; 2 (20), elle ouvre et ferme les mains Ă  vide, et gratte une Ă©toffe. A 0 ; 2 (27), elle garde quelques instants sa couverture dans la main, puis un coin de drap qu’elle a saisi par hasard, puis une petite poupĂ©e que j’ai appliquĂ©e contre la paume de sa main droite. A 0 ; 3 (3), elle heurte son Ă©dredon de la main droite : elle le gratte en regardant trĂšs attentivement ce qu’elle fait, puis le lĂąche, le reprend, etc. Elle perd ensuite le contact, mais dĂšs qu’elle le sent Ă  nouveau, elle le saisit sans le gratter. MĂȘme rĂ©action plusieurs fois de suite. Il y a donc rĂ©action circulaire assez systĂ©matique, orientĂ©e par le toucher et non pas par la vue.

Il n’est pas difficile de retrouver dans ces rĂ©actions l’équivalent des premiĂšres conduites relatives Ă  la vision ou Ă  l’ouĂŻe : assimilation par pure rĂ©pĂ©tition (saisir pour saisir) et dĂ©but d’accommodation (orientation de la main et des doigts en fonction de l’objet lorsqu’ils sont en contact avec cet objet). Mais il ne saurait ĂȘtre question encore d’accommodations plus fines ni d’assimilations rĂ©cognitives ou gĂ©nĂ©ralisatrices.

DĂšs ces conduites primitives, par contre, on observe une coordination entre les mouvements des mains et ceux de la succion.

En effet, chez nos trois enfants, la succion systĂ©matique des doigts a sinon prĂ©cĂ©dĂ©, du moins accompagnĂ© les premiĂšres activitĂ©s acquises n’intĂ©ressant que la main ou les doigts. On peut d’ailleurs relever d’autres rĂ©actions trĂšs prĂ©coces des doigts coordonnĂ©es, non seulement avec la succion, mais encore avec toute la sensibilitĂ© tactile du visage et des parties dĂ©couvertes du corps :

Obs. 55. — Jacqueline en apprenant Ă  sucer ses doigts (ce Ă  quoi elle est parvenue correctement dĂšs 0 ; 1 (28) s’est constamment promenĂ© la main sur la figure, sans paraĂźtre explorer celle-ci systĂ©matiquement, mais en apprenant sans doute Ă  reconnaĂźtre certains contacts. Par exemple, Ă  0 ; 2 (7), elle porte sa main droite exactement sur son nez, alors qu’on nettoie celui-ci. De mĂȘme, au cours du troisiĂšme mois, elle se frotte les yeux plusieurs fois de suite jusqu’à les irriter.

Obs. 56. — Lucienne, Ă  0 ; 2 (17) et les jours suivants, se met plus ou moins systĂ©matiquement les doigts de la main droite contre l’Ɠil droit et s’endort dans cette position. Peut-ĂȘtre est-ce l’irritation de l’Ɠil avant le sommeil qui a provoquĂ© cette rĂ©action rĂ©pĂ©tĂ©e. A 0 ; 2 (25), elle se gratte l’Ɠil avec le dos de la main et recommence Ă  chaque instant, au point qu’il s’ensuit une rougeur de toute l’arcade sourciliĂšre.

Obs. 57. — DĂšs 0 2 (8), Laurent se tripote constamment la figure, avant, pendant ou aprĂšs la succion des doigts. Cette conduite acquiert peu Ă  peu de l’intĂ©rĂȘt pour elle-mĂȘme et donne ainsi naissance Ă  deux habitudes nettes. La premiĂšre consiste Ă  se tenir le nez. Ainsi, Ă  0 ; 2 (17), Laurent gazouille et sourit seul, sans aucune envie de sucer, tandis qu’il se tient le nez de la main droite. Il recommence Ă  0 ; 2 (18) pendant sa succion (il se tient le nez des quatre doigts tout en suçant le pouce), puis continue aprĂšs. A 0 ; 2 (19), il se saisit le nez tantĂŽt de la droite, tantĂŽt de la gauche, se frotte l’Ɠil en passant mais revient constamment au nez. Le soir, il se tient le nez des deux mains. A 0 ; 2 (22), il semble diriger sa main droite vers le nez alors que je le lui pince. A 0 ; 2 (24) et les jours suivants, nouveaux attouchements du nez.

Obs. 58. — La seconde habitude contractĂ©e par Laurent Ă  la mĂȘme Ă©poque consiste Ă  se frotter les yeux tantĂŽt avec le dos de la main, tantĂŽt avec les doigts eux-mĂȘmes. La chose s’observe au rĂ©veil, pendant l’étirement, mais il ne doit pas s’agir d’un rĂ©flexe spĂ©cial, car si l’étirement se prĂ©sente dĂšs la naissance, la friction des yeux vient seulement d’apparaĂźtre et sporadiquement. En outre et surtout, Laurent se frotte les yeux Ă  tout moment, et indĂ©pendamment du sommeil, comme s’il avait fait la dĂ©couverte tactile de ses yeux et y revenait sans cesse par rĂ©action circulaire. A 0 ; 2 (16), je note mĂȘme que l’Ɠil se ferme d’avance quand la main droite se dirige vers lui et qu’il ne la voit pas encore. A 0 ; 2 (18), mĂȘme rĂ©action : les deux yeux se ferment d’avance alors qu’il ne frotte que le droit. A 0 ; 2 (19), il tourne la tĂȘte Ă  gauche au moment oĂč la main gauche s’oriente vers l’Ɠil. Ensuite il se frotte les deux yeux avec les deux mains simultanĂ©ment. A 0 ; 2 (20), il serre les poings pour se frotter les yeux, ferme de nouveau les yeux d’avance et sourit d’aise : il n y a aucun rapport avec l’étirement. Les jours suivants, mĂȘmes rĂ©actions.

Obs. 59. — L’activitĂ© des mains en Ă©gard au corps propre ne se limite

pas au nez et aux yeux. TantĂŽt c’est le visage entier qui est couvert par les mains rĂ©unies. TantĂŽt (Ă  0 ; 2 (24) chez Laurent) c’est la poitrine qui reçoit de grands coups rĂ©guliers. Mais surtout les mains, si l’on peut dire, se dĂ©couvrent l’une l’autre et se palpent rĂ©ciproquement. La chose a prĂ©sentĂ© une importance particuliĂšre chez Laurent, non seulement parce qu’elle a donnĂ© lieu Ă  un schĂšme habituel spĂ©cialement tenace, mais encore parce que ce schĂšme a dĂ©clenchĂ© dans la suite des conduites trĂšs prĂ©coces de prĂ©hension coordonnĂ©e avec la succion et surtout avec la vision. Il est Ă  noter, d’abord, que dĂ©jĂ  durant l’acquisition de la succion du pouce (obs. 6-21), Laurent joignait frĂ©quemment les mains pendant qu’il suçait les doigts de l’une d’entre elles. Ce comportement s’est rĂ©vĂ©lĂ© sporadiquement jusqu’à la fin du second mois. Or, dĂšs le dĂ©but du troisiĂšme mois, il a donnĂ© lieu Ă  une habitude trĂšs systĂ©matique. Je note ainsi, Ă  0 ; 2 (4) et 0 ; 2 (10), qu’il semble se palper les mains. A 0 ; 2 (14), il tripote de la main droite un pansement de la main gauche. A 0 ; 2 (17), je retire au moyen d’un cordon la main gauche (attachĂ©e pour empĂȘcher Laurent de sucer son pouce gauche), il rattrape une sĂ©rie de fois cette main au moyen de sa droite. La prĂ©cision avec laquelle il opĂšre cette jonction, pendant que la main gauche cherche Ă  vaincre la rĂ©sistance du cordon et Ă  pĂ©nĂ©trer dans la bouche, montre qu’il s’agit d’un schĂšme dĂ©jĂ  solidement constituĂ©. A 0 ; 2 (19), Laurent se joint les mains Ă  plusieurs reprises, et, vers le soir, il le fait presque sans discontinuer : il les palpe, puis les suce ensemble, les lĂąche, les ressaisit, etc. L’intĂ©rĂȘt est surtout de prĂ©hension et seulement en second lieu de succion. Les jours suivants, cette conduite est de plus en plus frĂ©quente, mais il nous faut en interrompre ici la description, parce que l’intervention du regard commence Ă  modifier ce « schĂšme de la jonction ». DĂšs 0 ; 2 (24) on observe, en effet, que Laurent examine ses mains jointes avec tant d’attention que leur mouvement en est transformé ; ce qui est caractĂ©ristique de la troisiĂšme Ă©tape. Et surtout, la systĂ©matisation de cette habitude de jonction a comme rĂ©sultat de hĂąter le moment oĂč Laurent saisira des deux mains un objet quelconque pour le maintenir dans la bouche, ce qui est Ă©galement typique de cette troisiĂšme Ă©tape (c’est mĂȘme par ce dernier trait que nous conviendrons de dĂ©finir le passage du second au troisiĂšme des stades de la prĂ©hension).

Ces coordinations entre le mouvement des mains et le visage (obs. 55-58) ne posent pas de problĂšme particulier. Ce ne sont pas, comme la coordination entre la vision et l’ouĂŻe, par exemple, des assimilations rĂ©ciproques de schĂšmes indĂ©pendants : ils ne constituent, en effet, qu’une extension des schĂšmes primitifs et purement tactiles de la prĂ©hension (obs. 50-54). La jonction des mains, par contre, est, en un sens, une assimilation mutuelle, mais ne sortant pas non plus du domaine de la prĂ©hension tactile. Seule, jusqu’ici, la coordination du pouce et de la succion, Ă©tudiĂ©e plus haut (obs. 16-24), implique un dĂ©but d’assimilation rĂ©ciproque entre schĂšmes indĂ©pendants ; mais si la bouche suce la main, et si la main se dirige dans la bouche, la main ne peut pas encore saisir tout ce que suce la bouche.

Passons maintenant aux coordinations entre la vision et les mouvements de la main. C’est durant la dix-septiĂšme semaine que Preyer et Tournay ont notĂ© que l’enfant regardait pour la

premiĂšre fois ses mains de maniĂšre systĂ©matique. Wallon 1, qui rapporte ces citations, semble voir dans une telle concordance l’indice d’un fait gĂ©nĂ©ral.

L’observation de nos enfants ne confirme malheureusement pas les dates indiquĂ©es : elle paraĂźt plutĂŽt montrer que la coordination entre la vision et les mouvements de la main est un processus continu dĂ©pendant de l’exercice fonctionnel plus que d’acquisitions nettement localisables dans le temps. La seule date facile Ă  dĂ©terminer est celle de l’apparition de la conduite suivante : Ă  un moment donnĂ©, l’enfant saisit les objets lorsqu’il les a perçus dans le mĂȘme champ visuel que sa main elle-mĂȘme, et, avant de les saisir, il regarde alternativement cette main et les objets. Or cet Ă©vĂ©nement (qui est celui que cite Preyer Ă  la 17me semaine) s’est produit chez Jacqueline Ă  0 ; 6 (1), chez Lucienne Ă  0 ; 4 (15) et chez Laurent Ă  0 ; 3 (6) ! Il caractĂ©rise ce que nous appellerons la quatriĂšme Ă©tape de la prĂ©hension. Mais auparavant, on peut observer toutes sortes de coordinations entre la vision et les mouvements de la main, coordinations qui dĂ©butent dĂšs la prĂ©sente Ă©tape pour se continuer durant la troisiĂšme. Voici celles que nous avons notĂ©es durant le second stade :

Obs. 60. — Lucienne Ă  0 ; 2 (3), c’est-Ă -dire le lendemain du jour oĂč elle s’est mise Ă  sucer systĂ©matiquement son pouce, a regardĂ© Ă  deux reprises ses doigts qui sortaient de la bouche (voir plus haut obs. 23). Ce regard n’a Ă©tĂ© que furtif, mais avec accommodation de l’Ɠil Ă  la distance. A 0 ; 2 (12), par contre, et le jour suivant, elle a regardĂ© sa main avec plus d’attention. A 0 ; 2 (15), je l’observe alors qu’elle est couchĂ©e sur la droite et suce sa bavette. Ses mains se meuvent devant elle (les doigts remuant continuellement), saisissent et lĂąchent les linges, grattent la couverture, et, Ă  chaque instant, la main droite ou les deux entrent dans la bouche. Or Lucienne semble suivre des yeux les mouvements de ses mains (le regard s’abaisse et se relĂšve correctement, etc.), mais les mains ne se plient pas aux exigences du champ visuel. La vision s’adapte donc aux mouvements de la main mais la rĂ©ciproque n’est pas encore vraie. — A 0 ; 2 (16), Lucienne est couchĂ©e sur la gauche, sa main droite tripotant l’oreiller : le regard est fixĂ© attentivement sur cette main. A 0 ; 2 (17), Lucienne est sur le dos, la main droite tendue et les doigts remuant lĂ©gĂšrement : elle regarde cette main avec la plus grande attention et sourit. Un instant plus tard elle la perd de vue (la main s’étant abaissĂ©e) : le regard cherche alors visiblement et, lorsque la main remonte, il la suit aussitĂŽt. A 0 ; 2 (20), Lucienne continue de regarder ses mains, la gauche Ă©galement. Les mains sont par exemple en train de s’ouvrir et de se fermer alternativement : elles le font simultanĂ©ment et souvent en dehors du champ visuel, ce qui montre bien qu’il s’agit lĂ  d’une rĂ©action circulaire toute motrice et indĂ©pendante de la vision. Mais, dĂšs que le phĂ©nomĂšne se produit en face de la figure, Lucienne dirige son regard sur la main et la suit longuement. Elle examine aussi la main droite qui gratte une Ă©toffe. A 0 ; 2 (27), elle regarde sa main droite qui tient une poupĂ©e,

1L’enfant turbulent, p. 97, 98.

mais ne sait conserver ce spectacle dans son champ visuel. Elle regarde aussi ses mains vides, la gauche presque autant que la droite, mais sans les maintenir non plus dans le champ visuel : le regard cherche les mains, mais celles-ci ne sont pas soumises au regard. A 0 ; 3 (3), elle regarde attentivement sa main droite qui gratte un duvet, puis le lĂąche, le reprend, etc. Tandis qu’elle perd le contact de la main et du duvet elle regarde celui-ci, mais sans coordination avec les mouvements de la main : la main retrouve le duvet, par accommodation tactile et non par coordination avec la vue. Le soir du mĂȘme jour elle regarde sa main s’ouvrir et se fermer. Il n’y a encore aucune coordination prĂ©cise entre ces mouvements et la vue, sinon que les doigts semblent remuer davantage quand Lucienne les regarde. A 0 ; 3 (8 et 9), elle regarde attentivement ses mains jointes tout en suçant l’index et le dos de la droite. — Nous nous arrĂȘtons ici, dans cette observation, car, Ă  partir de cette date, Lucienne commence Ă  porter Ă  sa bouche les objets saisis, ce qui constitue le dĂ©but de la troisiĂšme Ă©tape.

Obs. 61. — Jacqueline semble n’avoir pas regardĂ© ses mains avant 0 ; 2 (30). Mais, dĂšs cette date et les jours suivants, elle aperçoit frĂ©quemment ses doigts qui remuent et les regarde avec attention. A 0 ; 3 (13), elle chiffonne son duvet des deux mains : lorsque celles-ci passent dans le champ visuel, elle les regarde fixement, de mĂȘme qu’elle contemple les plis du duvet lorsqu’ils se prĂ©sentent d’eux-mĂȘmes, mais, si les yeux cherchent Ă  voir les mains, le mouvement de celles-ci ne dĂ©pend encore en rien de la vision. A 0 ; 3 (21), de mĂȘme, elle suit des yeux les mains. A 0 ; 3 (22), elle suit du regard les mains qui s’écartent et semble trĂšs Ă©tonnĂ©e de les voir rĂ©apparaĂźtre.

Obs. 62. — Laurent Ă  0 ; 2 (4) dĂ©couvre par hasard son index droit et le regarde un instant trĂšs bref. A 0 ; 2 (11), il examine un moment sa main droite ouverte, aperçue fortuitement. A 0 ; 2 (14), par contre, il regarde trois fois de suite sa main gauche, et surtout son index dressĂ©. A 0 ; 2 (17), il la suit un instant dans son mouvement spontanĂ©, puis l’examine plusieurs fois, alors qu’elle cherche son nez ou qu’elle a frottĂ© son Ɠil. MĂȘme observation le lendemain. A 0 ; 2 (19), il sourit Ă  la mĂȘme main aprĂšs l’avoir contemplĂ©e onze fois de suite (alors qu’elle est dĂ©bandĂ©e) ; je remets alors cette main dans un bandage ; dĂšs que je la dĂ©tache (une demi-heure aprĂšs), elle repasse dans le champ visuel et Laurent lui sourit Ă  nouveau. Le mĂȘme jour, il regarde avec grande attention ses deux mains rĂ©unies. A 0 ; 2 (21), il tend en l’air ses deux poings fermĂ©s et regarde le gauche, aprĂšs quoi il le rapproche lentement du visage et s’en frotte le nez, puis l’Ɠil. Un moment aprĂšs, la main gauche se rapproche Ă  nouveau du visage : il la regarde et se palpe le nez. Il recommence et rit seul cinq Ă  six fois de suite en rapprochant cette main gauche. Il semble rire d’avance de la main, mais le regard n’a aucune influence sur son mouvement. Il rit donc d’avance mais recommence Ă  sourire en voyant la main. Puis il se frotte le nez et rĂ©cidive. A un moment donnĂ©, il tourne la tĂȘte dans la direction de la gauche, Ă  l’instant prĂ©cis oĂč elle s’ébranle, mais le regard n’a toujours pas d’action sur la direction. Le lendemain, mĂȘmes rĂ©actions. A 0 ; 2 (23), il regarde sa droite, puis les deux mains rĂ©unies (longuement). A 0 ; 2 (24), enfin, on peut dire que le regard agit sur la direction des mains, qui tendent Ă  demeurer dans le champ visuel. Nous rejoignons ainsi la troisiĂšme Ă©tape.

On voit en quoi consistent ces coordinations entre la vision et les premiÚres réactions circulaires de la main et des doigts. On peut dire que les schÚmes visuels tendant à assimiler les

schĂšmes manuels sans que la rĂ©ciproque soit encore vraie. En d’autres termes, le regard cherche Ă  suivre ce que fait la main, mais la main ne tend en aucune maniĂšre Ă  rĂ©aliser ce que voit le regard : elle ne parvient mĂȘme pas Ă  demeurer dans le champ visuel ! Plus tard, au contraire, la main se rĂ©glera sur la vision, comme celle-ci sur la main : c’est ce qui permettra Ă  l’enfant de saisir les objets vus. Mais, pour le moment, la main remue en toute indĂ©pendance du regard, les quelques vagues rĂ©actions circulaires auxquelles elle donne lieu n’étant dirigĂ©es que par le toucher, les sensations kinesthĂ©siques ou la succion. Les relations entre la vue et les mouvements de la main sont donc diffĂ©rentes de celles qui existent entre la succion et ces mĂȘmes mouvements ; dans le cas de la succion, ce sont les schĂšmes extĂ©rieurs aux mouvements de la main qui commandent Ă  ceux-ci et les englobent en eux (la succion entraĂźne une rĂ©action circulaire des bras et des mains), tandis que dans le cas de la vision, les mouvements des mains sont autonomes et le regard se borne Ă  les assimiler sans les rĂ©gler. Il est donc clair que la succion est en avance, de ce point de vue, sur la vision : ainsi verrons-nous, dĂšs la troisiĂšme Ă©tape, les mains saisir les objets pour les porter Ă  la bouche et non pas encore pour les regarder.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, on peut conclure ce qui suit en ce qui concerne la deuxiĂšme Ă©tape. Durant ce stade, les mouvements de la main ne sont plus seulement commandĂ©s par les mĂ©canismes rĂ©flexes et impulsifs, mais donnent lieu Ă  quelques rĂ©actions circulaires acquises. Les rĂ©actions demeurent assurĂ©ment vagues et il semble en ce qui concerne les plus primitives d’entre elles (ouvrir et fermer les mains, gratter du bout des doigts, saisir et relĂącher, etc.) qu’il s’agisse toujours d’un simple automatisme impulsif. Mais la question est de savoir si ces conduites sont indĂ©terminĂ©es parce qu’elles sont encore entiĂšrement « impulsives », ou si elles le sont parce qu’elles ne constituent encore que des rĂ©actions circulaires Ă  vide, sans intĂ©rĂȘt pour l’objet saisi. Le cas de la prĂ©hension est, en effet, exactement analogue Ă  celui de la succion, de la vision ou de l’ouĂŻe. De mĂȘme qu’il existe une succion Ă  vide, une succion de la langue, etc., de mĂȘme le nourrisson peut balancer ses bras, ouvrir et fermer ses mains, les serrer, remuer ses doigts, etc., pendant des semaines Ă  vide et sans vĂ©ritable contact avec une rĂ©alitĂ© qui rĂ©siste. Et de mĂȘme que la vision passe par une phase durant laquelle les objets sont aliments pour le regard sans revĂȘtir d’intĂ©rĂȘt en tant que tableaux extĂ©rieurs, de mĂȘme les premiers contacts de la main avec les choses qu’elle saisit au hasard, effleure et gratte fortuitement, tĂ©moignent d’une phase d’assimilation purement fonctionnelle

(saisir pour saisir), par rĂ©pĂ©tition et non encore par gĂ©nĂ©ralisation et rĂ©cognition combinĂ©es. C’est Ă  cette phase que l’on peut rapporter les observations 50-52. Par contre, l’observation 53 et les observations 55-58 tĂ©moignent, en plus de ce fonctionnement primitif, d’une assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice et d’un dĂ©but de rĂ©cognition tactile. D’une part, en effet, dĂšs que l’enfant apprend Ă  gratter et tripoter les objets (obs. 53) il Ă©tend ce comportement Ă  tout, y compris Ă  sa figure et Ă  ses propres mains (obs. 55-58). D’autre part, par le fait mĂȘme de cette extension du schĂšme, celui-ci se diffĂ©rencie et donne lieu Ă  une assimilation rĂ©cognitive. C’est ainsi que l’enfant reconnaĂźt fort bien son nez, ses yeux et ses mains au toucher, lorsqu’il les cherche. En corrĂ©lation avec ces progrĂšs de l’assimilation, il y a accommodation graduelle aux objets : la main Ă©pouse la forme de la chose, le pouce s’oppose peu Ă  peu aux autres doigts, il suffit dĂšs le troisiĂšme mois (ou mĂȘme un peu avant) d’effleurer la main du dehors pour que celle-ci cherche Ă  saisir, etc. Quant aux organisations coordinatrices, il y a, comme nous l’avons vu, dĂ©but de coordination avec la succion et avec la vision, mais sans assimilation rĂ©ciproque des schĂšmes en prĂ©sence : la bouche suce les mains, mais sans que les mains cherchent Ă  porter Ă  la bouche tout ce qu’elles saisissent, ni Ă  prendre tout ce que suce la bouche, et l’Ɠil regarde les mains, mais sans que celles-ci tendent Ă  rĂ©aliser ou Ă  saisir ce que voient les yeux. Ces deux coordinations essentielles se feront au cours des trois Ă©tapes suivantes. La coordination entre la succion et la prĂ©hension est plus prĂ©coce et caractĂ©rise ainsi la troisiĂšme Ă©tape. Mais il n’y a pas de nĂ©cessitĂ© logique Ă  cet ordre de succession et l’on pourrait concevoir l’existence d’un renversement partiel chez certains sujets d’exception.

Au cours d’une troisiĂšme Ă©tape, un progrĂšs notable se fait donc jour : il y a dĂ©sormais coordination entre la prĂ©hension et la succion. Autrement dit la main saisit des objets qu’elle porte Ă  la bouche, et rĂ©ciproquement il lui arrive de s’emparer des corps que suce la bouche.

DĂ©crivons d’abord les faits, pour en analyser ensuite les divers aspects.

Obs. 63. — Lucienne Ă  0 ; 3 (8) saisit sa couverture de la main droite, puis la suce. Je mets ensuite un crayon dans sa main : elle esquisse alors un lĂ©ger mouvement vers la bouche, mais en reste lĂ . Il est impossible encore de dĂ©cider entre le hasard et la coordination. Mais le soir du mĂȘme jour, je place trois fois de suite un faux-col mou dans sa main droite tendue sur la couverture et les trois fois elle le porte Ă  sa bouche. Aucune tentative pour voir. A 0 ; 3 (9), je place dans sa main un objet de bois : elle l’approche de la bouche, puis le lĂąche. A 0 ; 3 (13), mĂȘme expĂ©rience : elle retient l’objet, le porte Ă  la bouche et lĂšche alternativement l’objet et la main, sans paraĂźtre

dissocier ces deux corps l’un de l’autre. A 0 ; 3 (24), elle saisit d’elle-mĂȘme des linges (bavette, duvet, couvertures), qu’elle porte Ă  sa bouche. A 0 ; 4 (4), elle saisit par hasard un hochet (naturellement sans le voir) et le garde solidement quelques instants. Puis, mouvement soudain pour le mettre Ă  la bouche, sans chercher Ă  regarder. MĂȘme rĂ©action avec un pan de couverture. Elle ne dirige pas encore l’objet lui-mĂȘme, mais l’ensemble main + objet : elle suce ce qui arrive en premier. Il y a donc en quelque sorte simple conjonction de deux schĂšmes (saisir et tenir) × (mettre la main Ă  la bouche), et non pas encore acte unique de mettre l’objet Ă  la bouche.

Obs. 64. — A 0 ; 4 (9), je lui mets un hochet devant les yeux : aucune rĂ©action. Puis je le place dans les mains : elle le met aussitĂŽt dans la bouche, le suce puis le promĂšne au hasard en le regardant. Il semble que cette fois l’acte de saisir un corps pour le sucer forme un tout organisĂ© unique. C’est ce que confirme la rĂ©action suivante. Le soir du mĂȘme jour, je montre Ă  Lucienne son hochet habituel : Elle le regarde fixement, ouvre la bouche, exĂ©cute des mouvements de succion, ouvre Ă  nouveau la bouche, etc., mais elle ne le saisit pas. La vue du hochet a donc dĂ©clenchĂ© des mouvements de succion et non de prĂ©hension. Mais il suffit de toucher Ă  peine la main Ă©tendue avec le manche du hochet pour que se produisent les mouvements de prĂ©hension : essais successifs avec les doigts jusqu’à ce que l’opposition du pouce conduise au succĂšs. Le hochet, aussitĂŽt saisi, est portĂ© Ă  la bouche. A 0 ; 4(10), mĂȘme rĂ©action : l’objet aussitĂŽt saisi, indĂ©pendamment du champ visuel, est portĂ© Ă  la bouche. S’il tombe Ă  cĂŽtĂ©, il y a tĂątonnement jusqu’à la rĂ©ussite.

Obs. 65. — Lucienne, Ă  0 ; 4 (10), est Ă©tendue sur le dos. Je place une poupĂ©e devant sa bouche. Elle parvient Ă  la sucer en bougeant la tĂȘte, mais avec difficultĂ©. Elle remue alors les mains, mais sans les rapprocher sensiblement. Un moment aprĂšs, par contre, je lui mets le hochet dans la bouche, le manche posĂ© sur la poitrine : elle approche aussitĂŽt la main et saisit. L’expĂ©rience est rĂ©pĂ©tĂ©e trois fois : mĂȘmes rĂ©actions. A 0 ; 4 (15), dĂšs que le hochet est contre la bouche, la main se tend dans cette direction. Mais Lucienne ne persĂ©vĂšre pas. Le soir du mĂȘme jour, par contre, elle saisit aussitĂŽt. Cette conduite semble dĂ©finitivement acquise et coordonnĂ©e. Lucienne ne regarde en rien ses mains, pour ce faire, et sitĂŽt qu’elle effleure le hochet, elle parvient Ă  le saisir. Elle le fait de la main gauche comme de la droite, mais moins souvent. A partir de cette observation, Lucienne commence Ă  coordonner ses mouvements de prĂ©hension avec la vision, et passe ainsi dans la quatriĂšme Ă©tape.

Obs. 66 — A 0 ; 3 (21), Jacqueline porte Ă  sa bouche ce qu’elle a saisi par hasard, en opposant le pouce aux autres doigts. A 0 ; 4 (8) Ă©galement, elle porte Ă  sa bouche des rubans, des coins de linge, sa bavette, etc.

Obs. 66 bis. — A 0 ; 2 (17) dĂ©jĂ , Laurent, aprĂšs avoir saisi son drap, le suce en mĂȘme temps que sa main : il y a donc liaison fortuite entre le schĂšme de la prĂ©hension et celui de la succion des doigts. Le lendemain, il suce le pansement de sa main gauche en tenant celui-ci au moyen de la droite. Les jours suivants, les relations entre la prĂ©hension et la succion demeurent soumises au hasard. Par contre, Ă  0 ; 2 (28), il suffit que je mette son hochet libre dans la main gauche (en dehors du champ visuel et le bras Ă©tendu) pour que Laurent introduise cet objet dans sa bouche et le suce. L’expĂ©rience rĂ©ussit une sĂ©rie de fois, avec la main droite comme avec la gauche, et la systĂ©matisation de la rĂ©action montre que ce nouveau schĂšme est dĂ©jĂ  constituĂ© depuis quelques jours. MĂȘme rĂ©sultat les jours suivants.

A 0 ; 3 (4), il porte Ă  la bouche rubans, franges de couvertures, poupĂ©es d’étoffe, etc., et, Ă  0 ; 3 (5), il fait de mĂȘme avec des objets inconnus (paquet de tabac, briquet d’amadou, blague Ă  tabac, etc.) que je place devant sa figure et qu’il saisit aprĂšs les avoir rencontrĂ©s en joignant ses mains. De mĂȘme, il suffit que je place dans sa main Ă©tendue, en dehors du champ visuel, un objet inconnu (visuellement et tactilement), tel qu’une pince Ă  lessive, pour que Laurent la porte aussitĂŽt Ă  la bouche et non pas aux yeux.

On voit ainsi que dĂšs la seconde moitiĂ© du troisiĂšme mois, il y a, chez Laurent, coordination entre la succion et la prĂ©hension, mais, comme nous le verrons plus loin, cette troisiĂšme Ă©tape a Ă©tĂ© abrĂ©gĂ©e chez lui, par une certaine prĂ©cocitĂ© de la coordination entre la vision et la prĂ©hension. Aussi s’en est-il fallu de peu que l’ordre de succession de l’acquisition des coordinations fĂ»t interverti chez cet enfant.

De telles observations sont intĂ©ressantes dans la mesure oĂč elles indiquent comment s’acquiert la prĂ©hension systĂ©matique. A la suite des rĂ©actions circulaires de la deuxiĂšme Ă©tape (assimilations pure, gĂ©nĂ©ralisatrice et rĂ©cognitive), l’enfant commence Ă  s’intĂ©resser aux objets eux-mĂȘmes avec lesquels la main entre en contact tactile. Il se produit ici le mĂȘme phĂ©nomĂšne qu’à propos de la vision ou de l’ouĂŻe. AprĂšs avoir regardĂ© pour regarder, l’enfant en vient Ă  s’intĂ©resser aux objets mĂȘmes qu’il regarde, par le fait que l’assimilation du rĂ©el Ă  la vision se complĂšte par la coordination entre la vision et les autres schĂšmes. De mĂȘme, aprĂšs avoir exercĂ© Ă  vide les divers mouvements de la main et saisi pour saisir, aprĂšs avoir exercĂ© sa prĂ©hension Ă  propos de tous les solides qu’il rencontre et acquis ainsi une accommodation de plus en plus prĂ©cise aux objets, concomitante Ă  l’assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice, aprĂšs avoir mĂȘme dĂ©veloppĂ© une sorte de recognition tactilo-motrice des choses, l’enfant finit par s’intĂ©resser aux objets qu’il saisit, dans la mesure oĂč la prĂ©hension, devenue ainsi systĂ©matique, se coordonne avec un schĂšme dĂ©jĂ  tout constituĂ©, tel que celui de la succion. Comment expliquer cette coordination ? Au dĂ©but (obs. 63) il semble qu’il y ait seulement coordination partielle, c’est-Ă -dire simple conjonction de deux schĂšmes en partie indĂ©pendants : la main s’empare des objets et la bouche attire la main Ă  elle. C’est ainsi qu’à 0 ; 4 (4) encore Lucienne suce indiffĂ©remment la main ou l’objet lorsque la main porte l’objet Ă  la bouche. A un moment donnĂ©, par contre, la coordination devient totale. Or, ici comme Ă  propos de la vue et de l’ouĂŻe, il apparaĂźt clairement que cette coordination rĂ©sulte d’une assimilation rĂ©ciproque des schĂšmes en prĂ©sence : la bouche cherche Ă  sucer ce que saisit la main comme la main cherche Ă  prendre ce que suce la bouche. En effet, dans l’obs. 64, la bouche est prĂȘte Ă  sucer avant que la main ait dĂ©couvert l’objet et alors ce que saisit l’enfant est aussitĂŽt portĂ© Ă  la bouche.

Inversement Ă  0 ; 4 (10) (obs. 65) Lucienne cherche Ă  saisir l’objet que suce la bouche, lorsque cet objet n’a pas passĂ© prĂ©alablement par la prĂ©hension manuelle. On voit ainsi, une fois de plus, en quoi consiste l’organisation progressive des schĂšmes : une adaptation mutuelle avec accommodation et assimilation rĂ©ciproques.

Ceci nous conduit aux coordinations entre la vision et la prĂ©hension. On se rappelle qu’au cours de la deuxiĂšme Ă©tape, le regard suit dĂ©jĂ  les mouvements de la main, mais sans que celle-ci obĂ©isse Ă  celui-lĂ . Au cours de la quatriĂšme Ă©tape, nous verrons Ă  l’instant que la prĂ©hension elle-mĂȘme se rĂšgle sur la vision. Quant Ă  la troisiĂšme Ă©tape, qui nous occupe actuellement, on peut dire que la vision, sans rĂ©gler encore la prĂ©hension (laquelle ne dĂ©pend encore que du toucher et de la succion) exerce dĂ©jĂ  une influence sur les mouvements de la main : le fait de regarder la main semble augmenter l’activitĂ© de celle-ci, ou au contraire limiter ses dĂ©placements Ă  l’intĂ©rieur du champ visuel :

Obs. 67. — Lucienne Ă  0 ; 3 (13), regarde longuement sa main droite (le bras est tendu), qui s’ouvre et se referme. Puis, la main se porte assez brusquement dans la direction de la joue gauche : or les yeux suivent avec prĂ©cision ce mouvement, la tĂȘte se tournant de maniĂšre continue comme s’il y avait prĂ©vision. La main reprend ensuite sa position. Lucienne la regarde encore et sourit largement en se secouant, puis le mĂȘme jeu recommence. Les jours suivants, l’intĂ©rĂȘt visuel demeure continu pour les mouvements de la main ou le spectacle de la main tenant un objet, mais la vision ne paraĂźt pas avoir d’autre effet qu’une vague dynamogĂ©nisation de ces mouvements.

Obs. 68. — A 0 ; 4 (9), Lucienne ne fait aucun geste pour prendre un hochet qu’elle contemple. Mais, lorsque, portant ensuite Ă  la bouche le hochet qu’elle a saisi indĂ©pendamment de la vue, elle aperçoit la main qui tient cet objet, son attention visuelle a pour effet d’immobiliser le mouvement de la main ; la bouche Ă©tait cependant dĂ©jĂ  ouverte pour recevoir le hochet situĂ© Ă  1 cm. d’elle. AprĂšs quoi, Lucienne suce le hochet, le sort de la bouche, le regarde, le suce Ă  nouveau, et ainsi de suite. — Le mĂȘme jour, nouvelle expĂ©rience. Je place un Ă©tui dans la main gauche. Lucienne l’apporte directement Ă  la bouche, mais, au moment de l’introduire (les lĂšvres Ă©tant dĂ©jĂ  ouvertes), elle l’aperçoit, le recule et le maintient devant les yeux Ă  10 cm. environ de distance. Elle le regarde avec la plus grande attention, en le tenant presque immobile durant plus d’une minute. Ses lĂšvres remuent pendant ce temps et il lui arrive d’amener l’objet Ă  la bouche pour le sucer quelques secondes, mais elle le ressort pour le regarder. — Le mĂȘme jour, Lucienne se livre au mĂȘme jeu avec sa couverture, mais il n’y a encore aucune coordination entre la vue d’un objet ou de la main et la prĂ©hension comme telle.

Obs. 69. — A 0 ; 4 (10), Lucienne regarde son hochet avec les mĂȘmes rĂ©actions de dĂ©sir buccal : elle ouvre la bouche, suce Ă  vide, lĂšve lĂ©gĂšrement la tĂȘte, etc. Mais elle ne tend pas les mains, quoique celles-ci manifestent l’esquisse des mouvements de prĂ©hension. Un instant aprĂšs, la main droite

Ă©tant tendue, je place le hochet Ă  cĂŽtĂ© d’elle : Lucienne regarde alternativement la main et le hochet, ses doigts remuant sans trĂȘve, mais elle ne rapproche pas la main. Par contre, lorsque le hochet touche la main, celle-ci le saisit aussitĂŽt.

Obs. 70. — Jacqueline Ă  0 ; 4 (1) regarde avec attention sa main droite qu’elle paraĂźt maintenir dans le champ visuel. A 0 ; 4 (8), il lui arrive de regarder les objets qu’elle porte Ă  la bouche et de les retenir devant les yeux en oubliant de sucer. Mais il n’y a pas encore prĂ©hension dirigĂ©e par la vue ni adduction coordonnĂ©e des objets dans le champ visuel : c’est lorsque la main passe par hasard devant les yeux qu’elle est immobilisĂ©e par le regard. — Il lui arrive aussi de contempler attentivement ses mains fortuitement jointes. — A 0 ; 5 (12), je note qu’elle regarde constamment ses mains et ses doigts, mais toujours sans coordination avec la prĂ©hension. A 0 ; 6 (0), elle n’a pas encore Ă©tabli cette coordination. Elle regarde sa main bouger : la main se rapproche du nez et finit par lui frapper l’Ɠil. Mouvement d’effroi et de recul : sa main ne lui appartient toujours pas ! NĂ©anmoins la main est maintenue avec plus ou moins de succĂšs dans le champ visuel.

Obs. 71. — A 0 ; 3 (23), Lucienne a le bras droit Ă©tendu, la main demeurant en dehors du champ visuel. Je lui saisis cette main. Elle fait effort pour se dĂ©gager, mais ne regarde nullement dans cette direction. MĂȘme rĂ©sultat Ă  0 ; 4 (9), etc. Ce n’est qu’au cours des Ă©tapes suivantes que Lucienne cherchera des yeux la main qu’on lui retient.

Obs. 72. — Jacqueline rĂ©agit de mĂȘme Ă  0 ; 5 (12) encore, c’est-Ă -dire durant la prĂ©sente Ă©tape. Elle est sur le dos et je lui retiens alternativement la main droite et la main gauche, posĂ©es Ă  plat sur le matelas. Elle fait de vains efforts pour libĂ©rer la main, mais sans regarder du bon cĂŽtĂ©, bien qu’elle cherche Ă  voir ce qui se passe. A un moment donnĂ©, Jacqueline en se tortillant aperçoit par hasard ma main qui retient sa main droite. Elle regarde attentivement cette image inaccoutumĂ©e, mais sans faire effort pour se dĂ©gager durant ce moment prĂ©cis. Puis elle reprend la lutte en regardant tout autour de sa tĂȘte et non pas dans la bonne direction. Le sentiment d’effort n’est donc pas localisĂ© dans le tableau visuel de la main, mais dans l’absolu. A 0 ; 5 (25), mĂȘme rĂ©action.

Obs. 73. — Laurent a prĂ©sentĂ©, en ce qui concerne la coordination de la vision et des mouvements de la main, une prĂ©cocitĂ© remarquable, qu’il faut, nous semble-t-il, attribuer au dĂ©veloppement acquis chez lui par le schĂšme de la jonction des mains (voir obs. 59). En effet, Ă  force de se saisir mutuellement les deux mains, opĂ©ration qui a nĂ©cessairement pour champ le devant du visage, chez un enfant couchĂ©, Laurent a fini par les Ă©tudier du regard avec attention : voir obs. 52, Ă  0 ; 2 (19) et 0 ; 2 (23). Cette liaison rĂ©guliĂšre, bien que fortuite en sa cause, a d’autre part pour effet naturel de conduire Ă  une influence du regard sur le mouvement mĂȘme de la main. C’est ainsi qu’à 0 ; 2 (24), Laurent se palpe les mains, Ă  5-10 cm. de la bouche, sans succion : il les Ă©carte puis les reprend, au moins vingt fois de suite tout en les regardant. Il semble, dans un tel exemple, que seul le plaisir visuel soit cause de la rĂ©pĂ©tition du phĂ©nomĂšne. Une heure aprĂšs, cette impression se renforce lorsque Laurent s’étant saisi la main droite avec la gauche et ayant enlevĂ© le pansement (remis entre temps au pouce droit), maintient le pansement dans le champ visuel et le regarde curieusement. A 0 ; 2 (25), Laurent regarde sa main gauche immobile, aprĂšs s’ĂȘtre frottĂ© l’Ɠil. A 0 ; 2 (26 et 28), il regarde un hochet qu’il a en mains et Ă  0 : 2 (28 et 29), il

regarde constamment ses mains jointes devant les yeux. Au soir de 0 ; 2 (29), j’observe une nouvelle combinaison nĂ©e par diffĂ©renciation de ce schĂšme de la jonction des mains : Laurent se tient les mains du bout des doigts seulement, et Ă  10-15 cm. exactement en face des yeux. Il les maintient manifestement dans le champ visuel et ne tĂ©moigne d’aucune tendance Ă  sucer ni mĂȘme Ă  saisir rĂ©ellement, durant un bon quart d’heure : il s’agit d’un simple jeu des doigts dĂ©couvert tactilement et agrĂ©able au regard. Le lendemain, mĂȘme observation.

Obs. 74. — L’intĂ©rĂȘt des conduites prĂ©cĂ©dentes est qu’elles ont donnĂ© lieu, chez Laurent, Ă  une rĂ©action trĂšs curieuse qui a singuliĂšrement facilitĂ© l’accĂšs Ă  la coordination dĂ©finitive caractĂ©ristique des quatriĂšme et cinquiĂšme Ă©tapes de la prĂ©hension : dĂšs 0 ; 3 (3), en effet, Laurent s’est mis Ă  saisir ma main dĂšs qu’elle se trouvait devant sa figure parce que ma main Ă©tait assimilĂ©e visuellement Ă  l’une des siennes et dĂ©clenchait ainsi le schĂšme de la jonction des mains.

A 0 ; 3 (3), en effet, vers 14 heures, je mets ma main immobile en face de sa figure, Ă  10-15 cm. de sa bouche. Il la regarde et suce aussitĂŽt Ă  vide en la regardant, comme s’il l’assimilait Ă  sa main qu’il examine sans cesse avant ou aprĂšs la succion. Mais il regarde ma main sans chercher Ă  la saisir. Alors, sans la dĂ©placer, je l’ouvre davantage et parviens Ă  toucher trĂšs lĂ©gĂšrement sa main gauche au moyen de mon auriculaire : Laurent saisit aussitĂŽt ce doigt, sans le voir. Lorsque je le retire, Laurent le cherche, jusqu’à ce qu’il le retrouve (ce qui est le premier exemple d’une rĂ©action importante pour le dĂ©veloppement de la prĂ©hension : rattraper ce qui Ă©chappe des mains). A la fin, cet exercice de prĂ©hension se passe dans le champ visuel, et Laurent le regarde avec grande attention. Or, le mĂȘme jour, Ă  18 h., il suffit que je montre ma main dans la mĂȘme situation, pour que Laurent la saisisse ! J’ai touchĂ© la sienne (de l’auriculaire) une seule fois, puis cinq fois de suite il vient saisir la mienne sans que je l’aie frĂŽlĂ© au prĂ©alable ni qu’il ait vu la sienne en mĂȘme temps que la mienne ! J’ai d’abord pris la chose pour un acte coordonnĂ© de prĂ©hension rĂ©glĂ© par la vision de l’objet seul (donc un acte caractĂ©ristique de la cinquiĂšme Ă©tape), mais la suite de l’observation a suggĂ©rĂ© une interprĂ©tation plus simple : la vue de ma main a simplement dĂ©clenchĂ© le cycle habituel des mouvements de rapprochements de mains (le schĂšme de la jonction), et comme ma main Ă©tait dans la trajectoire de ses mains, il l’a rencontrĂ©e et saisie.

Le lendemain, Ă  0 ; 3 (4), il saisit d’emblĂ©e ma main bien que je n’aie nullement touchĂ© la sienne. Je trouve, en outre, la confirmation de l’interprĂ©tation prĂ©cĂ©dente dans les trois faits que voici. En premier lieu, lorsque je prĂ©sente Ă  Laurent des objets quelconques Ă  la place de ma main, il ne cherche pas Ă  les saisir et se borne Ă  les regarder. En second lieu, lorsque je prĂ©sente ma main Ă  une certaine distance (20-30 cm.) et non pas juste devant sa figure, il se contente de saisir les siennes sans chercher Ă  atteindre la mienne. En troisiĂšme lieu, enfin, lorsque j’écarte et joins mes mains, Ă  environ 50 cm. de distance, Laurent m’imite, ainsi que nous le verrons plus tard. Ces trois faits rĂ©unis semblent bien montrer que, si Laurent saisit ma main devant sa figure, c’est en assimilant ma main au schĂšme de la jonction des siennes.

A 0 ; 3 (5), Laurent imite moins bien mon mouvement de jonction lorsque je suis Ă©loignĂ©. DĂšs que je rapproche ma main de sa figure, il joint les siennes et, Ă  la distance convenable, il les saisit. Lorsque j’éloigne Ă  nouveau les miennes, il joint les siennes. L’aprĂšs-midi du mĂȘme jour, je lui prĂ©sente ma main immobile : il la saisit et rit. Puis je mets Ă  la place de ma main un paquet de tabac, un briquet d’amadou et finalement ma blague : il les saisit

tous trois successivement ! Par l’intermĂ©diaire de ma main et du schĂšme de la jonction, Laurent parvient ainsi au dĂ©but de la quatriĂšme Ă©tape.

Obs. 75. — A 0 ; 3 (5), c’est-Ă -dire le troisiĂšme jour de l’observation prĂ©cĂ©dente, j’immobilise les mains de Laurent en dehors du champ visuel : il ne regarde pas (cf. obs. 71 et 72).

Obs. 76. — Voici enfin un exemple de conjonction des schĂšmes de la vision, de la prĂ©hension et de la succion rĂ©unies. Je montre Ă  Lucienne, Ă  0 ; 4 (4), ma main immobile : elle regarde attentivement, puis sourit, puis ouvre la bouche largement et enfin met ses propres doigts dedans. MĂȘme rĂ©action un grand nombre de fois. Il semble que Lucienne assimile ma main Ă  la sienne et qu’ainsi la vue de mes doigts lui fasse mettre les siens Ă  la bouche. Il est Ă  noter que peu aprĂšs elle regarde son propre index, le suce, le regarde Ă  nouveau, etc. De mĂȘme Laurent Ă  0 ; 3 (6), en regardant ma main dans la mĂȘme position, ouvre toute grande sa bouche. Puis il saisit ma main et la tire vers sa bouche ouverte, tout en regardant fixement mes doigts.

On voit en quoi consistent ces coordinations entre la vision et les mouvements des mains. On ne saurait encore parler de coordination entre la vision et la prĂ©hension puisque l’enfant ne sait ni prendre ce qu’il voit (il ne saisit pas ce qu’il touche ou ce qu’il suce), ni porter[*] devant les yeux ce qu’il a saisi (il porte les choses Ă  la bouche et non pas aux yeux), ni mĂȘme regarder sa propre main lorsqu’elle est retenue par la main d’autrui (obs. 71, 72 et 75). Par contre, on ne peut plus dire que l’enfant se borne Ă  regarder ses mains sans que celles-ci rĂ©agissent au regard. Lorsque la main parvient par hasard dans le champ visuel, elle tend Ă  y demeurer. Il arrive mĂȘme que l’enfant retarde la succion de l’objet saisi, par pur intĂ©rĂȘt visuel (obs. 68 et 70). On peut donc dire, en bref, qu’il y a dĂ©but de coordination vraie, c’est-Ă -dire dĂ©but d’adaptation rĂ©ciproque : la main tend Ă  conserver et Ă  rĂ©pĂ©ter ceux des mouvements que regarde l’Ɠil, comme l’Ɠil tend Ă  regarder tout ce que fait la main. En d’autres termes la main tend Ă  assimiler Ă  ses schĂšmes le domaine visuel comme l’Ɠil assimile aux siens le domaine manuel : il suffit dĂ©sormais que l’enfant perçoive certains tableaux visuels (qu’il voie les doigts remuer, la main retenir un objet, etc.) pour que sa main tende Ă  les conserver par assimilation reproductrice, dans la mesure oĂč ces tableaux sont assimilĂ©s aux schĂšmes manuels.

Comment expliquer cette assimilation rĂ©ciproque ? On comprend bien ce que signifie l’assimilation du domaine moteur par les schĂšmes visuels, puisque la main et ses mouvements peuvent se voir et ĂȘtre suivis du regard. Mais que signifie l’assimilation du visuel par le manuel ? Dans la suite, cela reviendra simplement Ă  dire que la main cherche Ă  saisir tout ce que voient les yeux. Mais cette coordination ne se produira prĂ©cisĂ©ment que

[*FJP : nous avons remplacĂ© le terme "accepter" par "porter", mais n’avons pas changĂ© le contenu de la parenthĂšse qui le prĂ©cĂ©dait et qui pose problĂšme.]

plus tard, au cours de la quatriĂšme et de la cinquiĂšme Ă©tape. Pour le moment, les schĂšmes manuels n’assimilent le domaine visuel que dans la mesure oĂč la main conserve et reproduit ce que les yeux voient d’elle. Or comment cela est-il possible ? L’associationnisme rĂ©pond simplement : l’image visuelle de la main, Ă  force d’ĂȘtre associĂ©e aux mouvements de cette main, acquiert par transfert la valeur d’un signal et commande tĂŽt ou tard Ă  ces mouvements mĂȘmes. Sur le fait, comme tel, de ce transfert associatif, tout le monde est naturellement d’accord : toute accommodation implique la mise en relation de donnĂ©es imposĂ©es par l’expĂ©rience et l’enfant dĂ©couvre le rapport de l’image visuelle des mains avec leurs mouvements bien avant d’attribuer cette image et les impressions kinesthĂ©siques correspondantes Ă  un « objet » unique et substantiel. Mais la question est de savoir si ce rapport entre le visuel et le moteur s’établit par « association ». Nous opposons, au contraire, Ă  la notion passive de l’association la notion active de l’assimilation. Ce qui est fondamental et ce sans quoi il ne s’établirait pas de relation entre la vue et les mouvements de la main, c’est que l’activitĂ© de la main constitue des schĂšmes qui tendent Ă  se conserver et Ă  se reproduire (se fermer et s’ouvrir, saisir les corps et les tenir, etc.). Or, par le fait mĂȘme de cette tendance Ă  la conservation, une telle activitĂ© incorpore Ă  elle toute rĂ©alitĂ© susceptible de l’entretenir : c’est pourquoi la main saisit ce qu’elle rencontre, etc. Vient maintenant le moment oĂč l’enfant regarde sa main qui agit : d’une part, il est portĂ©, par intĂ©rĂȘt visuel, Ă  faire durer le spectacle, c’est-Ă -dire Ă  ne point quitter sa main des yeux ; d’autre part, il est portĂ©, par intĂ©rĂȘt kinesthĂ©sique et moteur, Ă  faire durer cette activitĂ© manuelle. C’est alors que s’opĂšre la coordination des deux schĂšmes, non pas par association, mais par assimilation rĂ©ciproque : l’enfant dĂ©couvre qu’en remuant sa main d’une certaine façon (plus lentement, etc.) il conserve Ă  sa vue le tableau intĂ©ressant. De mĂȘme qu’il assimile Ă  son regard le mouvement de ses mains, il assimile ainsi Ă  son activitĂ© manuelle le tableau visuel correspondant : il remue de ses mains l’image qu’il contemple, de mĂȘme qu’il regarde de ses yeux le mouvement qu’il produit. Alors que seuls, jusqu’ici, les objets tactiles servaient d’aliments aux schĂšmes manuels, les tableaux visuels deviennent donc matiĂšre Ă  exercices de la main. C’est en ce sens qu’on peut les dire « assimilĂ©s » Ă  l’activitĂ© sensori-motrice des bras et des mains. Cette assimilation n’est pas encore une identification : la main visuelle n’est pas encore la main tactilo-motrice. Mais l’identification substantielle rĂ©sultera de l’assimilation comme le point gĂ©omĂ©trique de l’interfĂ©rence

des lignes : l’entrecroisement des activitĂ©s assimilatrices dĂ©finira l’objet, au fur et Ă  mesure que ces activitĂ©s s’appliquant au monde extĂ©rieur constitueront la causalitĂ©.

Une belle illustration de ce processus nous est fournie par les observations 73 et 74. AprĂšs avoir regardĂ© durant plusieurs jours ses mains se joindre, Laurent parvient dĂšs 0 ; 3 (3) Ă  saisir un objet privilĂ©giĂ©, qui est constituĂ© par ma main. Comment rendre compte de cette prĂ©hension prĂ©coce, sinon prĂ©cisĂ©ment parce que ce tableau visuel de ma main est assimilĂ© au tableau visuel des siennes et que ce dernier tableau est dĂ©jĂ  incorporĂ© au schĂšme de la jonction des mains 1. On voit ici Ă  l’Ɠuvre, de la maniĂšre la plus nette, le jeu de l’assimilation, sous sa double nature reproductrice et rĂ©cognitive. Si la coordination de la vision et de la prĂ©hension Ă©tait affaire de pure maturation physiologique du systĂšme nerveux, on ne comprendrait rien aux Ă©carts des dates d’acquisitions qui opposent les uns aux autres trois enfants normaux, tels que Jacqueline, Lucienne et Laurent. Au contraire, Ă  suivre le dĂ©tail des assimilations psychomotrices de Laurent (l’exercice du cycle Ă  la jonction des mains, l’assimilation Ă  ce schĂšme du tableau visuel de ses mains et enfin l’assimilation de ma main aux siennes) on comprend la raison de sa prĂ©cocitĂ©.

Il en est de mĂȘme de l’exemple plus complexe encore d’assimilation du visuel au manuel fourni par l’observation 76 : Ă  0 ; 4 (4) Lucienne se met Ă  sucer sa main en regardant la mienne. Jusque-lĂ  Lucienne a dĂ©jĂ  coordonnĂ© la prĂ©hension des objets aux mouvements de succion : elle porte Ă  la bouche tout ce qu’elle saisit, indĂ©pendamment du champ visuel. En outre elle reconnaĂźt visuellement les objets qu’elle suce ou va sucer et il s’établit ainsi une coordination entre la vision et la succion, comme nous l’avons analysĂ© Ă  propos de cette derniĂšre. Or, parmi ces objets, la main joue un rĂŽle central, puisque Lucienne la

1 On peut trouver Ă©trange que nous admettions sans plus, Ă  propos de l’observation 74 que Laurent, Ă  0 ; 3 (3) parvienne Ă  assimiler ma main Ă  la sienne, malgrĂ© les diffĂ©rences de taille et de position. Mais une bonne raison nous pousse Ă  cette interprĂ©tation. DĂšs 0 ; 3 (4), en effet, j’ai pu Ă©tablir l’existence d’une imitation par Laurent du mouvement de mes mains : il Ă©carte puis joint ses mains en rĂ©ponse Ă  mes suggestions. Cette rĂ©action imitative s’est reproduite Ă  0 ; 3 (5), Ă  0 ; 3 (6), Ă  0 ; 3 (8), Ă  0 ; 3 (23), etc. Or, sil y a imitation d’un tel mouvement, Ă  l’exclusion de bien d’autres, c’est Ă©videmment qu’il y a assimilation. Que cette assimilation soit toute syncrĂ©tique, sans identification objective, cela est Ă©vident : elle n’implique encore ni la distinction du corps d’autrui et du corps propre ni la notion d’objets permanents et comparables groupĂ©s en classes, et elle repose sans doute mĂȘme sur une confusion plutĂŽt que sur une comparaison proprement dite. Mais il n’en faut pas plus pour parler d’assimilation : l’assimilation qui est source de l’imitation comme de la rĂ©cognition, est un mĂ©canisme antĂ©rieur Ă  la comparaison objective et, en ce sens il n’y a pas de difficultĂ© Ă  admettre qu’un enfant de trois mois puisse assimiler la main d’autrui Ă  la sienne propre.

connaĂźt, visuellement, depuis prĂšs de deux mois, qu’elle sait sucer depuis plus longtemps encore et qu’elle sait la porter Ă  la bouche aprĂšs l’avoir regardĂ©e. Il y a donc, en ce qui concerne la main, conjonction de trois schĂšmes au moins : succion, vision et activitĂ© motrice Ă  l’exclusion de la prĂ©hension proprement dite. Cela dit, Lucienne regarde donc ma main : sa rĂ©action est immĂ©diatement de la sucer et peut-ĂȘtre de la mettre en mouvement. Mais, ou bien elle la confond d’emblĂ©e avec la sienne et suce alors celle-ci, ou bien, ce qui est plus probable, elle a l’impression, grĂące Ă  une assimilation globale, d’un objet pouvant ĂȘtre amenĂ© Ă  la bouche plus facilement que les autres, et, ne sachant pas saisir ce qu’elle voit, c’est sa main Ă  elle qu’elle porte entre ses lĂšvres. Dans ce second cas, il y avait semi-confusion seulement ; mais, dans les deux cas l’image visuelle de ma main est assimilĂ©e au schĂšme Ă  la fois visuel, moteur et buccal de sa main Ă  elle.

Quoi qu’il en soit de ces derniers exemples, les coordinations entre la vision et les mouvements de la main n’intĂ©ressent jusqu’ici ces derniers qu’à l’exclusion de la prĂ©hension elle-mĂȘme. Autrement dit, sauf dans les observations 74 et 76, l’enfant ne saisit encore les objets que lorsqu’il les touche par hasard, et, s’il regarde ses mains lorsqu’elles tiennent dĂ©jĂ  l’objet, la vision ne sert encore en rien Ă  l’acte mĂȘme de saisir. Durant la quatriĂšme et la cinquiĂšme Ă©tape, la coordination entre la vision et les mouvements de la main va s’étendre jusqu’à la prĂ©hension elle-mĂȘme.

La quatriĂšme Ă©tape est celle durant laquelle il y a prĂ©hension dĂšs que l’enfant aperçoit simultanĂ©ment sa main et l’objet dĂ©sirĂ©. J’ai pu noter, en effet, de la maniĂšre la plus nette sur mes trois enfants que la prĂ©hension des objets simplement regardĂ©s ne commence Ă  devenir systĂ©matique que dans les cas oĂč l’objet et la main sont perçus dans le mĂȘme champ visuel :

0bs. 77. — Jacqueline, Ă  0 ; 6 (0), regarde ma montre Ă  10 cm. de ses yeux. Elle tĂ©moigne d’un vif intĂ©rĂȘt et ses mains frĂ©tillent comme si elle allait saisir, sans pourtant dĂ©couvrir la bonne direction. Je lui mets alors la montre dans la main droite, sans qu’elle puisse voir comment (le bras Ă©tant Ă©tendu). Puis je replace la montre devant les yeux. Les deux mains, Ă©videmment excitĂ©es par le contact senti Ă  l’instant, se mettent alors Ă  parcourir l’espace et se rapprochent avec violence l’une de l’autre, pour se sĂ©parer ensuite. La main droite heurte par hasard la montre : aussitĂŽt Jacqueline cherche Ă  ajuster la main Ă  la montre et parvient ainsi Ă  saisir. L’expĂ©rience est rĂ©pĂ©tĂ©e encore trois fois : c’est toujours lorsque la main est perçue en mĂȘme temps que la montre que les essais deviennent systĂ©matiques. — Le lendemain, Ă  0 ; 6 (1), je reprends l’expĂ©rience. Lorsque la montre est devant ses yeux, Jacqueline ne cherche pas Ă  la saisir, quoiqu’ elle tĂ©moigne d’un vif intĂ©rĂȘt pour cet objet. Lorsque la montre est prĂšs de la

main et qu’elle touche par hasard celle-ci, ou qu’elle est vue en mĂȘme temps que celle-ci, alors il y a recherche, et recherche dirigĂ©e par le regard. PrĂšs des yeux et loin des mains, la montre est de nouveau contemplĂ©e simplement : les mains s’agitent un peu, mais ne se rapprochent pas. Je replace l’objet prĂšs de la main : recherche immĂ©diate et nouveau succĂšs. Je remets la montre une troisiĂšme fois Ă  quelques cm. des yeux, et loin des mains : celles-ci s’agitent en tous sens mais sans se rapprocher. Bref, il y a encore deux mondes pour Jacqueline l’un kinesthĂ©sique et l’autre visuel : ce n’est que lorsque l’objet est vu Ă  cĂŽtĂ© de la main que celle-ci se dirige vers lui et parvient Ă  le saisir. — Le soir du mĂȘme jour, mĂȘmes expĂ©riences avec divers solides. De nouveau et trĂšs rĂ©guliĂšrement, lorsque Jacqueline voit l’objet en face d’elle sans apercevoir ses mains, il ne se passe rien, tandis que la vue simultanĂ©e de l’objet et de la main (droite ou gauche) dĂ©clenche la prĂ©hension. A noter enfin que, ce jour-lĂ , Jacqueline a regardĂ© encore avec grand intĂ©rĂȘt sa main vide traverser le champ visuel : la main n’est toujours pas sentie comme lui appartenant.

Obs. 78. — Lucienne, Ă  0 ; 4 (12), regarde attentivement la main de sa maman, tout en prenant le sein. Elle remue alors sa main Ă  elle, tout en contemplant l’autre. Puis elle aperçoit sa main. Son regard oscille alors entre l’une et l’autre main. Elle finit par saisir celle de sa maman. — Le mĂȘme jour, dans la mĂȘme situation, Lucienne aperçoit Ă  nouveau la main de sa mĂšre. Elle lĂąche alors le sein pour fixer du regard cette main, tout en remuant les lĂšvres et la langue. Puis elle avance sa propre main dans la direction de la main maternelle, et, soudain, elle se met la sienne entre les lĂšvres, la suce un instant et la sort en regardant toujours celle de sa maman. Il se produit donc une rĂ©action analogue Ă  celle de l’obs. 65 : comme huit jours auparavant, Lucienne suce sa propre main par confusion avec celle qu’elle aperçoit. Mais, cette fois, la confusion ne dure pas : aprĂšs avoir sorti sa main des lĂšvres, elle la promĂšne au hasard, touche fortuitement la main maternelle et la saisit aussitĂŽt. Puis, tout en regardant ce spectacle avec une grande attention, elle lĂąche la main qu’elle tenait, regarde alternativement sa propre main et l’autre, met Ă  nouveau sa main dans la bouche, la ressort de suite en contemplant toujours la main maternelle et enfin saisit celle-ci pour ne plus la lĂącher durant un long moment.

Obs. 79. — Lucienne, Ă  0 ; 4 (15), regarde un hochet avec une mimique de dĂ©sir, mais sans tendre la main. Je place le hochet prĂšs de la main droite. DĂšs que Lucienne aperçoit ensemble le hochet et la main, elle rapproche celle-ci de celui-lĂ  et finit par le saisir. Un moment aprĂšs, elle est en train de regarder sa main. Je mets alors le hochet Ă  cĂŽté : Lucienne le regarde, puis dirige ses yeux sur sa main, puis de nouveau sur le hochet, aprĂšs quoi elle dĂ©place lentement la main dans la direction du hochet. DĂšs qu’elle le touche, il y a effort pour le saisir et finalement rĂ©ussite. — AprĂšs quoi j’enlĂšve le hochet. Lucienne regarde alors sa main. Je place le hochet Ă  cĂŽtĂ©. Elle regarde alternativement la main et le hochet, puis dĂ©place sa main. Celle-ci sort par hasard du champ visuel. Lucienne saisit alors une couverture qu’elle rapproche de sa bouche. AprĂšs quoi la main s’en va au hasard. DĂšs qu’elle rĂ©apparaĂźt dans le champ visuel, Lucienne la fixe des yeux puis regarde aussitĂŽt aprĂšs le hochet qui est restĂ© immobile. Elle regarde alternativement la main et le hochet, aprĂšs quoi la main se rapproche et saisit.

Obs. 80. — Le mĂȘme jour, un progrĂšs se prĂ©sente Ă  la suite des faits consignĂ©s dans l’obs. 65 (prendre le hochet posĂ© contre la bouche). Je place

le hochet au-dessus de la figure de Lucienne. La rĂ©action immĂ©diate consiste Ă  essayer de le sucer : elle ouvre la bouche, suce Ă  vide, tire la langue, halĂšte de dĂ©sir. Sur quoi les mains se rapprochent de la bouche et paraissent tendre vers l’objet. DĂšs que la main droite est aperçue du regard, elle se dirige vers le hochet et le saisit. C’est donc le dĂ©sir de sucer l’objet qui a dĂ©clenchĂ© le mouvement de la main : il y a lĂ  un acheminement vers la cinquiĂšme Ă©tape. — Je mets ensuite le hochet plus haut. MĂȘme mimique de dĂ©sir buccal. La main cherche Ă  saisir dans le vide. DĂšs que Lucienne aperçoit sa main, elle regarde alternativement le hochet et cette main, puis elle cherche Ă  saisir ce Ă  quoi elle parvient aprĂšs quelque tĂątonnement. — A 0 ; 4 (19), mĂȘmes rĂ©actions avec mon doigt : elle suce Ă  vide en le regardant, puis rapproche sa main de la bouche et quand elle voit sa main, elle saisit.

Obs. 81. — A 0 ; 3 (6), c’est-Ă -dire Ă  la suite des obs. 73 et 74, Laurent regarde ma montre que je tiens, non pas en face de sa figure, mais Ă  sa droite : ce spectacle dĂ©clenche une activitĂ© des deux mains, mais non pas un mouvement de jonction. La main droite reste dans la zone de la montre, comme s’il la cherchait. DĂšs que Laurent voit ensemble la montre et la main, il saisit ! La main Ă©tait bien orientĂ©e, ouverte avec le pouce opposĂ©. — Un instant aprĂšs, je prĂ©sente une poupĂ©e d’étoffe Ă  gauche. La rĂ©action est la mĂȘme : Laurent regarde la poupĂ©e, puis aperçoit sa main gauche, la regarde, puis revient des yeux Ă  la poupĂ©e. Il la saisit alors, la porte Ă  sa bouche et la suce.

Le soir du mĂȘme jour, observation essentielle. Laurent a les mains Ă©tendues et regarde devant lui, trĂšs Ă©veillĂ©. Je lui prĂ©sente les objets habituels (hochet, poupĂ©e d’étoffe, paquet de tabac, etc.) : il ne saisit rien, et les regarde comme s’il ignorait tout de la prĂ©hension. AprĂšs quoi, je mets ma main immobile devant sa figure, au mĂȘme endroit que ces objets : il la saisit immĂ©diatement ; Ă  peine ma main est-elle placĂ©e que les siennes s’ébranlent et viennent d’un trait empoigner la mienne. — Il semble que, faute de voir une main, Laurent n’ait pas eu l’idĂ©e de saisir les objets prĂ©sentĂ©s d’abord et que la vue de ma main (en tant que main et non en tant qu’objet) ait excitĂ© aussitĂŽt aprĂšs son schĂšme de prĂ©hension.

Un peu plus tard, je prĂ©sente Ă  Laurent une poupĂ©e d’étoffe (sur la gauche) : il la regarde attentivement, sans bouger sa main (sinon quelques mouvements vagues). Mais, dĂšs qu’il voit sa main (je surveille ce regard Ă  travers le toit du berceau), il saisit. MĂȘme expĂ©rience avec la sĂ©rie habituelle des objets et mĂȘmes rĂ©actions.

Obs. 82. — A 0 ; 3 (7), donc le lendemain, Laurent est immobile, les mains Ă©tendues, et occupĂ© Ă  gazouiller, lorsque je commence la premiĂšre expĂ©rience de la journĂ©e : je lui prĂ©sente (sans m’ĂȘtre montrĂ©) un rouleau de papier d’étain (objet inconnu de lui), sur la gauche. Trois rĂ©actions nettes se succĂšdent alors. En premier lieu, ses mains s’ébranlent aussitĂŽt, s’ouvrent et tendent Ă  se rapprocher l’une de l’autre. Pendant ce temps, Laurent surveille l’objet sans regarder ses mains. Sa main gauche passe tout prĂšs du papier, trĂšs lentement, mais au lieu de bifurquer dans la direction de l’objet, elle poursuit sa trajectoire vers l’autre main, qui vient Ă  sa rencontre. Les mains se rejoignent alors, tandis que Laurent regarde toujours l’objet. La vue de l’objet a donc dĂ©clenchĂ© le cycle de la jonction[*] des mains, sans modifications. En second lieu, pendant que Laurent a les mains jointes, je mets le papier d’étain en face de lui. Il le regarde mais ne rĂ©agit aucunement. En troisiĂšme lieu, je place le papier dans le mĂȘme champ visuel que ses mains jointes. Il regarde alors ses mains, en quittant un instant l’objet de

[*FJP : Nous avons remplacé "fonction" par "jonction".]

vue, puis de nouveau l’objet ; il sĂ©pare alors ses mains et les dirige vers l’objet, qu’il parvient Ă  saisir. La vision simultanĂ©e des mains et de l’objet est donc encore nĂ©cessaire Ă  la prĂ©hension.

Le lendemain, mĂȘmes observations, le matin. L’aprĂšs-midi, je prĂ©sente Ă  Laurent l’un de ses hochets : lorsque le hochet est dans la trajectoire des mains, il le saisit immĂ©diatement. Sinon il regarde tour Ă  tour sa main et l’objet. En particulier, lorsque je pose le hochet sur son Ă©dredon, devant sa figure, Ă  10 cm. environ d’elle, il regarde longuement sa main et le hochet avant de chercher Ă  saisir : sa main reste ainsi Ă  5 cm. du hochet. Puis enfin il essaie et rĂ©ussit.

MĂȘme rĂ©action encore deux jours, puis, Laurent passe au cinquiĂšme stade.

Obs. 83. — Durant cette quatriĂšme Ă©tape, j’ai pu noter chez Laurent un dĂ©but de relation rĂ©ciproque entre la vision et la prĂ©hension elle-mĂȘme. Mais ce n’est qu’un dĂ©but. A 0 ; 3 (7), alors qu’il a rĂ©ussi Ă  saisir le papier d’étain, Laurent le lĂąche peu aprĂšs (de la main gauche). Il tourne alors la tĂȘte pour regarder sa main vide. MĂȘme observation un instant aprĂšs. Je lui retiens alors les deux mains successivement, en dehors du champ visuel, pour voir s’il repĂšre la position. Sur sept essais, Laurent rĂ©ussit deux fois sur la gauche, mais aucunement sur la droite. Puis, je lui mets un objet dans la main droite (papier d’étain). Il le porte d’emblĂ©e Ă  la bouche. Mais, avant de l’introduire entre ses lĂšvres, il l’aperçoit et le maintient alors dans son champ visuel.

A 0 ; 3 (8), aprĂšs l’expĂ©rience avec le hochet (obs. 82), il le perd sur la droite (mais l’a lĂąchĂ© de la main gauche, alors qu’il le secouait de gauche et de droite). Laurent regarde alors quatre ou cinq fois de suite sa main gauche vide. Il secoue mĂȘme sa main trĂšs nettement, Ă  un moment donnĂ©, comme si cette secousse allait dĂ©clencher le son du hochet ! Quoi qu’il en soit de ce dernier point, il repĂšre en tout cas du regard la position de sa main.

On voit l’importance de cette quatriĂšme Ă©tape. DorĂ©navant, l’enfant saisit les objets qu’il voit, et non plus seulement ceux qu’il touche ou ceux qu’il suce. C’est donc le dĂ©but de la coordination essentielle qui favorisera la prĂ©hension. La seule imitation qui existe encore, et qui oppose ainsi la quatriĂšme Ă  la cinquiĂšme Ă©tape, est que l’enfant ne cherche Ă  saisir les objets vus que dans la mesure oĂč il aperçoit, dans le mĂȘme champ visuel, sa main elle-mĂȘme. C’est mĂȘme, comme il ressort clairement de l’examen des faits, la vision simultanĂ©e de la main et de l’objet qui pousse l’enfant Ă  saisir : ni la vue de l’objet seul ni la vue de la main seule ne conduisent Ă  ce rĂ©sultat. Il semble qu’il faille faire une exception pour l’observation 80 : Lucienne cherche Ă  saisir le hochet ou le doigt qu’elle dĂ©sire sucer. Mais l’exception n’est qu’apparente. Ou bien, en effet, Lucienne amĂšne simplement sa main Ă  la bouche et c’est en la voyant qu’elle tend Ă  saisir l’objet, ou bien c’est d’emblĂ©e pour saisir qu’elle prolonge simplement les conduites consignĂ©es dans l’observation 65 (saisir les objets posĂ©s contre la bouche) et qui se sont prĂ©-

sentĂ©es quelques minutes avant celles de l’observation 80 en question.

Comment donc expliquer cette tendance Ă  saisir les objets lorsqu’ils sont aperçus dans le mĂȘme champ visuel que la main elle-mĂȘme ? On peut hĂ©siter entre deux solutions extrĂȘmes : le transfert associatif ou la « Gestalt ». Pour l’associationnisme, la vue de la main tenant l’objet ayant Ă©tĂ© associĂ©e un certain nombre de fois Ă  l’acte de la prĂ©hension, il suffit, Ă  un moment donnĂ©, de la perception visuelle de la main et de l’objet sĂ©parĂ©s mais aperçus simultanĂ©ment, pour que cette perception dĂ©clenche la prĂ©hension. Seulement, comme nous l’avons dĂ©jĂ  vu Ă  propos de la troisiĂšme Ă©tape, une telle explication nĂ©glige l’élĂ©ment d’activitĂ© propre Ă  de telles mises en relations. L’image visuelle de la main n’est pas seulement un signal qui dĂ©clenche la prĂ©hension : elle constitue avec les mouvements de prĂ©hension un schĂšme total, de la mĂȘme maniĂšre que, au cours de la troisiĂšme Ă©tape, les schĂšmes visuels de la main se sont coordonnĂ©s avec les schĂšmes moteurs autres que la prĂ©hension. Faut-il alors parler de « Gestalt » et dire que la vision simultanĂ©e des mains et de l’objet suscite l’apparition d’une « structure » que ni la vue des mains ni celle de l’objet ne suffisait Ă  faire naĂźtre ? Sur le fait lui-mĂȘme, nous sommes certainement d’accord, et l’on peut comparer les observations 77-83 Ă  celles de W. Köhler, selon lesquelles le singe se sert du bĂąton lorsqu’il le perçoit en mĂȘme temps que les objets Ă  attirer et non pas lorsque le bĂąton a Ă©tĂ© vu en dehors du mĂȘme champ visuel. Seulement il faut remarquer que cette « structure » n’est pas apparue soudain, mais bien en relation avec toute une sĂ©rie de recherches antĂ©rieures et de coordinations entre la vision et les mouvements de la main. C’est une fois que l’enfant a appris, durant la troisiĂšme Ă©tape, Ă  conserver et Ă  reproduire au moyen des mouvements de la main ce que l’Ɠil a pu contempler de ces mĂȘmes mouvements, que l’enfant devient capable de saisir sous l’influence du regard. Autrement dit, l’important ici n’est pas tant la « structure » nouvelle que le processus conduisant Ă  cette structure. C’est pourquoi nous parlons d’assimilation active.

En effet, une fois que les schĂšmes visuels et les schĂšmes sensori-moteurs de la main se sont assimilĂ©s mutuellement, au cours de la troisiĂšme Ă©tape (l’Ɠil regarde la main comme la main reproduit ceux de ses mouvements que voit l’Ɠil), une telle coordination s’applique tĂŽt ou tard Ă  l’acte mĂȘme de la prĂ©hension : regardant la main qui saisit un objet, l’enfant cherche, de la main, Ă  entretenir le spectacle que contemple l’Ɠil aussi bien qu’il continue, de l’Ɠil, Ă  regarder ce que fait la main. Une fois

ce double schĂšme constituĂ©, il va de soi que l’enfant cherchera Ă  saisir un objet lorsqu’il regarde en mĂȘme temps sa main, alors qu’il n’est pas encore capable de cette conduite lorsqu’il ne voit pas la main. Saisir l’objet lorsqu’il voit Ă  la fois l’objet et la main, c’est donc, pour l’enfant, tout simplement assimiler la vision de la main au schĂšme visuel et moteur de l’acte consistant Ă  « regarder prendre ».

La preuve que cet acte de « regarder prendre » constitue simplement un double schĂšme d’assimilation et non pas une « structure » indĂ©pendante de l’effort et de l’activitĂ© progressive du sujet, c’est que cet acte s’est prĂ©sentĂ© Ă  0 ; 3 (6) chez Laurent, Ă  0 ; 4 (12 Ă  15) chez Lucienne et Ă  0 ; 6 (0-1) chez Jacqueline, c’est-Ă -dire Ă  presque trois mois de distance entre les extrĂȘmes. Or cette diffĂ©rence d’un enfant Ă  l’autre s’explique par toute l’histoire de leurs coordinations oculo-manuelles. Lucienne a regardĂ© ses doigts dĂšs 0 ; 2 (3), Laurent dĂšs 0 ; 2 (4), tandis que Jacqueline a attendu 0 ; 2 (30) et 0 ; 3 (0), etc. Cependant rien ne permet de considĂ©rer Jacqueline comme retardĂ©e par rapport Ă  Lucienne. L’explication est trĂšs simple : Jacqueline, nĂ©e le 9 janvier et passant ses journĂ©es sur un balcon en plein air, a Ă©tĂ© beaucoup moins active au dĂ©but que Lucienne et Laurent, nĂ©s en juin et en mai. En outre et par le fait mĂȘme, j’ai fait beaucoup moins d’expĂ©riences sur elle durant les premiers mois, tandis que je me suis occupĂ© sans cesse de Laurent. Quant Ă  ce dernier, sa prĂ©cocitĂ© s’explique, comme nous l’avons vu, d’abord parce qu’il a sucĂ© ses doigts beaucoup plus tĂŽt que les autres (en partie Ă  cause de mes expĂ©riences), et surtout parce que cette succion des doigts a donnĂ© naissance Ă  un schĂšme trĂšs rĂ©sistant, celui de la jonction des mains (obs. 59). Se joignant constamment les mains, il s’est mis Ă  les regarder agir (obs. 73). Une fois habituĂ© Ă  ce spectacle, il a saisi prĂ©cocement mes propres mains, par assimilation aux siennes (obs. 74), et en est ainsi tout naturellement venu Ă  saisir les objets (voir encore l’obs. 81 : il ne saisit les objets, Ă  un moment donnĂ©, qu’aprĂšs avoir vu et saisi la mienne). Il semble donc que l’apparition des coordinations essentielles entre la vision et la prĂ©hension dĂ©pende de toute l’histoire psychologique du sujet, et non de structures dĂ©terminĂ©es par un dĂ©roulement physiologique inĂ©luctable. C’est donc l’histoire, le processus assimilateur lui-mĂȘme qui est l’essentiel et non la « structure » isolĂ©e de cette histoire. Il semble mĂȘme qu’un certain hasard intervienne dans les dĂ©couvertes de l’enfant et que l’activitĂ© assimilatrice qui utilise ces dĂ©couvertes soit ainsi plus ou moins ralentie ou accĂ©lĂ©rĂ©e selon les cas.

Au cours de la cinquiĂšme Ă©tape, enfin, l’enfant saisit ce qu’il

voit sans limitations relatives à la position de la main 1. Voici d’abord les faits :

Obs. 84. — A 0 ; 6 (3), c’est-Ă -dire trois jours aprĂšs le dĂ©but de la quatriĂšme Ă©tape, Jacqueline saisit d’emblĂ©e les crayons, doigts, cravates, montres, etc., que je lui prĂ©sente Ă  10 cm. environ de ses yeux, que ses mains soient ou non visibles.

Obs. 85. — Le mĂȘme jour, Jacqueline apporte devant ses yeux les objets que je lui mets dans la main en dehors du champ visuel (crayons, etc.). Cette rĂ©action est nouvelle et ne se produisait pas les jours prĂ©cĂ©dents.

Obs. 86. — Enfin, le mĂȘme jour, Jacqueline regarde instantanĂ©ment dans la bonne direction lorsque je lui retiens la main en dehors du champ visuel. Ceci aussi est nouveau (voir obs. 72). Ces trois conduites apparues simultanĂ©ment (saisir ce qu’on voit, porter les objets aux yeux et regarder la main retenue) se sont maintenues et affermies les jours suivants.

Obs. 87. — Lucienne, Ă  0 ; 4 (20), regarde mon doigt et ouvre la bouche pour sucer. Pendant ce temps, sa main droite touche la mienne, la palpe et monte peu Ă  peu dans la direction du doigt, tandis que son regard s’abaisse et cherche sa main. Cette coordination de la direction du regard avec un geste de la main esquissĂ© en dehors du champ visuel est nouvelle par rapport Ă  la quatriĂšme Ă©tape et annonce la cinquiĂšme. — De mĂȘme, un moment aprĂšs, Lucienne regarde un hochet situĂ© au-dessus de la figure. Sans voir sa main, elle la lĂšve dans la direction du hochet. DĂšs qu’elle aperçoit la main, la prĂ©hension s’ensuit (main gauche). Lorsque le hochet est plus haut, Lucienne hĂ©site entre mettre les mains Ă  la bouche ou essayer de saisir. La vue de la main stimule la prĂ©hension. A 0 ; 4 (21), dans la mĂȘme situation, Lucienne amĂšne d’emblĂ©e la main dans le champ visuel, regarde alternativement cette main et le hochet et saisit. Quand je mets le hochet plus haut, par contre, elle gesticule sans rapprocher la main et il lui faut avoir aperçu celle-ci pour essayer de saisir l’objet. Quand le hochet est plus bas, la main est amenĂ©e de suite dans le champ visuel et alors la vue simultanĂ©e de la main et de l’objet pousse Ă  saisir. De mĂȘme, lorsque le hochet est haut, mais que Lucienne vient de le toucher (sans voir), elle cherche Ă  saisir en dirigeant sa main du bon cĂŽtĂ©. — Tous ces faits indiquent donc une conduite intermĂ©diaire entre la quatriĂšme et la cinquiĂšme Ă©tape : la vue de la main demeure un adjuvant pour la prĂ©hension, mais la vue de l’objet suffit Ă  amener la main dans le champ visuel.

Obs. 88. — DĂšs 0 ; 4 (26), par contre, il semble que la vue de l’objet dĂ©clenche d’emblĂ©e la prĂ©hension chez Lucienne : tous les essais de la journĂ©e sont positifs. A 0 ; 4 (28), elle semble d’abord avoir rĂ©gressé : la vue simultanĂ©e de la main et de l’objet est nĂ©cessaire, au dĂ©but de la journĂ©e. Mais le soir du mĂȘme jour, elle cherche d’emblĂ©e Ă  saisir ce qu’elle voit. Je mets, par exemple, ma rĂšgle Ă  calcul au-dessus de ses yeux : elle regarde un moment cet objet inconnu, puis les deux mains se dirigent simultanĂ©ment vers lui. DĂšs 0 ; 5 (1), il n’y a plus d’hĂ©sitation : Lucienne cherche Ă  saisir tout ce qu’elle voit.

1 Voir à cet égard H. HETZER, mit H. H. BEAUMONT u. E. WIEHEMEYER. Das Schauen und Greifen des Kindes, Zeitschr. f. Psychol., vol. 113 (1929). p. 239 (voir en particulier pp. 257 et 202-263).

 

Obs. 89. — A 0 ; 5 (1) Ă©galement, Lucienne apporte d’emblĂ©e Ă  ses yeux l’objet qu’elle saisit indĂ©pendamment du champ visuel ou que l’on dĂ©pose dans ses mains. Elle suce ensuite l’objet, mais pas toujours. Ce n’est que 3 fois sur 10 en moyenne qu’elle a sucĂ© avant de regarder. En outre, au moment oĂč elle amĂšne l’objet dans la direction du champ visuel, elle s’attend Ă  voir quelque chose et cherche du regard avant mĂȘme de voir.

Obs. 90. — A 0 ; 5 (1), Lucienne regarde dans la direction de la main qu’on lui retient. Par exemple, je lui serre la main droite alors qu’elle regarde Ă  gauche : elle se tourne immĂ©diatement du bon cĂŽtĂ©. Une telle expĂ©rience donnait lieu jusqu’ici Ă  des rĂ©sultats nĂ©gatifs. — Un moment aprĂšs, je lui mets dans la main gauche (en dehors du champ visuel) un objet volumineux (une gourde), qu’elle essaye aussitĂŽt de saisir mais que je retiens : elle cherche alors nettement cette main du regard, bien que son bras soit tendu le long du corps et qu’ainsi la main soit difficile Ă  voir.

Lucienne, Ă  0 ; 5 (18), confirme ces derniĂšres acquisitions : prendre ce qu’elle voit, amener l’objet devant les yeux lorsqu’il a Ă©tĂ© saisi en dehors du champ visuel et regarder dans la direction de la main retenue.

Obs. 91. — A 0 ; 3 (11), Laurent est en train de tirer Ă  lui ses draps, couvertures, etc., pour les sucer (il se livre Ă  cet exercice une partie de la journĂ©e depuis qu’il sait saisir), lorsque je lui prĂ©sente de face un paquet de tabac : il le prend immĂ©diatement, sans regarder sa main. MĂȘme rĂ©action avec une gomme. A 0 ; 3 (12), il saisit dans les mĂȘmes conditions ma chaĂźne de montre, Ă  sa gauche et en dehors de la trajectoire de la jonction des mains. Le soir, mĂȘme rĂ©action avec cette chaĂźne et avec un rouleau de carton. A 0 ; 3 (13), il saisit d’emblĂ©e un Ă©tui que je lui tends. Il ne regarde pas ses mains et ne cherche pas Ă  les joindre, mais dirige d’emblĂ©e la droite vers l’étui. Lorsqu’il l’a saisi, il ne le suce pas, mais l’examine.

Obs. 92 — A 0 ; 3 (12) encore, lorsque je mets une clef dans sa main, en dehors du champ visuel, il la porte Ă  sa bouche et non aux yeux. Mais il a trĂšs faim (il vient de passer cinq heures sans manger). Le soir mĂȘme rĂ©action avec l’étui, qu’il connaĂźt, mais, lorsque je lui mets ma chaĂźne de montre dans la main, il la regarde avant de chercher Ă  la sucer.

Le lendemain il balance une chaĂźne suspendue pour remuer son hochet (voir plus loin obs. 98). Il l’a saisie sans la regarder, mais Ă  deux reprises il regarde sa main pendant qu’elle tient la chaĂźne. De mĂȘme, il met en boule son drap avant de le sucer et regarde de temps en temps ce qu’il fait (des deux mains).

A 0 ; 3 (13) Ă©galement, alors qu’il a toujours dans sa main gauche l’étui qu’il a saisi (voir obs. 91), et qu’il me regarde de face, je lui glisse, sans qu’il s’en doute, ma chaĂźne de montre pelotonnĂ©e dans la main droite (qu’il a Ă©tendue Ă  cĂŽtĂ© de lui). Puis je me retire et regarde Ă  travers la toiture du berceau. Or il porte immĂ©diatement la chaĂźne devant ses yeux (et non Ă  la bouche), et, comme il tient encore l’étui de la main gauche, il regarde alternativement l’étui et la chaĂźne. — A un moment donnĂ©, il perd son Ă©tui. Il le cherche (sans voir et toujours de la main gauche) puis il le touche sans arriver Ă  le dĂ©gager des plis de la couverture. Long effort. DĂšs qu’il parvient Ă  le saisir, il l’amĂšne devant ses yeux !

Obs. 93. — A 0 ; 3 (12), Laurent a sa main gauche Ă©tendue. Je la retiens alors en dehors du champ visuel : il regarde aussitĂŽt. L’expĂ©rience Ă©choue avec la droite, mais il semble Ă©nervĂ©. Le soir, lorsque je retiens la droite, il regarde cette fois immĂ©diatement.

On voit en quoi consistent les acquisitions propres Ă  la cinquiĂšme Ă©tape et qui marquent le triomphe dĂ©finitif de la prĂ©hension. La coordination entre la vision et la prĂ©hension est maintenant suffisante pour que tout objet frappant le regard donne lieu Ă  un mouvement de prĂ©hension mĂȘme lorsque la main n’est pas perçue dans le mĂȘme champ visuel que l’objet.

Comment expliquer cette ultime coordination ? On peut la concevoir comme le simple aboutissement de l’effort d’assimilation rĂ©ciproque dont ont tĂ©moignĂ© jusqu’ici les schĂšmes visuels et les schĂšmes manuels. Durant la seconde Ă©tape, dĂ©jĂ , le regard cherche Ă  suivre (donc Ă  s’assimiler) tout ce que fait la main. Durant la troisiĂšme Ă©tape la main cherche en retour Ă  reproduire ceux de ses mouvements que regarde l’Ɠil, c’est-Ă -dire, comme nous l’avons vu, Ă  assimiler aux schĂšmes manuels le domaine visuel. Au cours de la quatriĂšme Ă©tape, cette assimilation du visuel au manuel s’étend Ă  la prĂ©hension elle-mĂȘme, lorsque la main apparaĂźt dans le mĂȘme champ d’observation que l’objet Ă  saisir : la main s’empare ainsi de ce que regarde l’Ɠil, comme l’Ɠil tend Ă  contempler ce que saisit la main. Durant la cinquiĂšme Ă©tape, enfin, l’assimilation rĂ©ciproque est complĂšte : tout ce qui est Ă  voir est aussi Ă  saisir, et tout ce qui est Ă  saisir est aussi Ă  voir. Que la main cherche Ă  prendre tout ce que regarde l’Ɠil, cela est naturel, puisque les conduites caractĂ©ristiques de la quatriĂšme Ă©tape ont appris Ă  l’enfant que cela Ă©tait possible lorsque la main est perçue en mĂȘme temps que l’objet : le comportement propre Ă  la cinquiĂšme Ă©tape n’est Ă  cet Ă©gard qu’une gĂ©nĂ©ralisation des coordinations propres Ă  la quatriĂšme. Quant Ă  regarder tout ce qui est saisi, il est remarquable de constater qu’une telle tendance apparaĂźt prĂ©cisĂ©ment au mĂȘme moment que la tendance complĂ©mentaire. Les observations 85 et 89 montrent qu’à 0 ; 6 (3) Jacqueline et Ă  0 ; 5 (1) Lucienne apportent aux yeux ce qu’elles saisissent, Ă  la date mĂȘme oĂč elles commencent Ă  prendre systĂ©matiquement ce qu’elles voient. Le mĂȘme jour elles tendent en outre Ă  regarder leur main lorsqu’elle est retenue en dehors du champ visuel (obs. 86 et 90). De tels faits montrent assez combien la coordination de la vision et de la prĂ©hension est affaire d’assimilation rĂ©ciproque et non de transfert associatif simple et irrĂ©versible.

En conclusion, la conquĂȘte de la prĂ©hension, tout en Ă©tant beaucoup plus complexe que celle de la succion et des autres adaptations acquises Ă©lĂ©mentaires, confirme ce que nous avons vu Ă  propos de ces derniĂšres. Toute adaptation est une mise en Ă©quilibre d’une accommodation et d’une assimilation complĂ©mentaires et est elle-mĂȘme corrĂ©lative d’une organisation interne

et externe des schĂšmes adaptatifs. Dans le domaine de la prĂ©hension, l’accommodation de la main Ă  l’objet est ce qui a surtout retenu l’attention des auteurs : pur rĂ©flexe Ă  ses dĂ©buts, elle implique ensuite un apprentissage au cours duquel l’accomplissement des mouvements de la main et l’opposition du pouce vont de pair avec la coordination de ces mouvements en fonction de la succion et en fonction des caractĂšres tactiles et visuels de l’objet. Cet aspect de la question est important, en particulier eu Ă©gard Ă  l’élaboration de la notion d’espace. Quant Ă  l’assimilation du rĂ©el aux schĂšmes de la prĂ©hension, elle se dĂ©veloppe de façon analogue Ă  ce que nous avons vu dans d’autres domaines. L’enfant commence par remuer la main pour la remuer, Ă  saisir pour saisir et tenir pour tenir, sans aucun intĂ©rĂȘt pour les objets eux-mĂȘmes. Cette assimilation purement fonctionnelle ou reproductrice (assimilation par rĂ©pĂ©tition simple) s’observe au cours de l’étape rĂ©flexe et de la seconde Ă©tape. Comment le sujet va-t-il passer de cet intĂ©rĂȘt purement fonctionnel (dĂ©notant une assimilation Ă©lĂ©mentaire du rĂ©el Ă  l’activitĂ© propre) Ă  un intĂ©rĂȘt pour les objets saisis ? Par un double processus de complication de l’assimilation et de coordination entre les schĂšmes sensori-moteurs. Pour ce qui est de l’assimilation elle-mĂȘme, elle se complique par gĂ©nĂ©ralisation. Au dĂ©but, le nourrisson se borne Ă  saisir les objets immobiles, d’une certaine consistance, et qui entrent en contact avec la paume de la main ou l’intĂ©rieur des doigts ; puis, par la rĂ©pĂ©tition mĂȘme de l’acte de la prĂ©hension, il applique les mĂȘmes schĂšmes aux objets de consistances diverses, animĂ©s de mouvements divers et que la main aborde de façons variĂ©es. Il y a donc assimilation « gĂ©nĂ©ralisatrice » et par cela mĂȘme, constitution de schĂšmes diffĂ©renciĂ©s, c’est-Ă -dire assimilation « rĂ©cognitive ». Mais les manifestations de cette derniĂšre sont moins claires dans le domaine de la prĂ©hension que dans celui de la vision, de l’audition, etc., parce que la prĂ©hension est trop vite subordonnĂ©e Ă  des fins extĂ©rieures Ă  elle, telles que la succion ou la vision. NĂ©anmoins, il existe une rĂ©cognition tactile dont l’existence est Ă©vidente Ă  voir comment l’enfant s’y prend diffĂ©remment pour saisir, par exemple, un mouchoir ou un crayon : dĂšs les premiers contacts, l’accommodation est autre. Cette diversification des schĂšmes, au cours de laquelle l’assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice et rĂ©cognitive va de pair avec les progrĂšs de l’accommodation, explique en partie comment l’intĂ©rĂȘt pour les objets saisis succĂšde Ă  l’intĂ©rĂȘt purement fonctionnel. Mais c’est surtout la coordination de la prĂ©hension avec la succion et la vision qui rend compte de l’objectivation progressive de l’univers dans ses relations avec l’activitĂ© des mains.

Nous touchons ici Ă  l’organisation des schĂšmes de la prĂ©hension. Ces schĂšmes s’organisent entre eux, par le fait qu’ils s’adaptent au monde extĂ©rieur. C’est ainsi que tout acte de prĂ©hension suppose une totalitĂ© organisĂ©e oĂč interviennent des sensations tactiles et kinesthĂ©siques et les mouvements du bras, de la main et des doigts. De tels schĂšmes constituent donc des « structures » d’ensemble, bien que s’étant Ă©laborĂ©s au cours d’une lente Ă©volution et Ă  travers nombre d’essais, de tĂątonnements et de corrections. Mais surtout ces schĂšmes s’organisent en coordination avec des schĂšmes d’autre nature dont les principaux sont ceux de la succion et de la vision. Nous avons vu en quoi consistait cette organisation : elle est une adaptation rĂ©ciproque des schĂšmes en prĂ©sence, avec naturellement accommodation mutuelle, mais avec aussi assimilation collatĂ©rale. Tout ce qui est regardĂ© ou ce qui est sucĂ© tend Ă  ĂȘtre saisi et tout ce qui est saisi tend Ă  ĂȘtre sucĂ© puis Ă  ĂȘtre regardĂ©. Or cette coordination, qui couronne l’acquisition de la prĂ©hension, marque Ă©galement un progrĂšs essentiel dans l’objectivation : lorsqu’un objet peut ĂȘtre Ă  la fois saisi et sucĂ© ou encore Ă  la fois saisi, regardĂ© et sucĂ©, il s’extĂ©riorise par rapport au sujet tout autrement que s’il ne servait qu’à ĂȘtre saisi. Dans ce dernier cas il n’est un aliment que pour la fonction mĂȘme et le sujet ne cherche Ă  le saisir que par besoin de saisir. DĂšs qu’il y a coordination, au contraire, l’objet tend Ă  ĂȘtre assimilĂ© Ă  plusieurs schĂšmes simultanĂ©ment : il acquiert ainsi un ensemble de significations, et par consĂ©quent une consistance, qui lui font attribuer un intĂ©rĂȘt en lui-mĂȘme.

§ 5. Les premiÚres adaptations acquises : conclusions.

AprĂšs avoir analysĂ© dans le dĂ©tail les premiĂšres adaptations qui se superposent aux adaptations rĂ©flexes, il convient de dĂ©gager quelque conclusion gĂ©nĂ©rale qui puisse nous guider ensuite dans notre Ă©tude de l’intelligence proprement dite. En effet, les conduites que nous avons dĂ©crites au cours des § § prĂ©cĂ©dents font la transition entre l’organique et l’intellectuel. On ne peut encore les qualifier de conduites intelligentes, car il leur manque pour cela l’intentionnalitĂ© (la diffĂ©renciation entre les moyens et les buts) et la mobilitĂ©, qui permettent l’adaptation continue aux circonstances nouvelles. Mais certaines coordinations intersensorielles, comme celles de la prĂ©hension avec la vision, ne sont pas loin de la connexion intelligente et annoncent dĂ©jĂ  de prĂšs l’intentionnalitĂ©. D’autre part, on ne peut plus qualifier ces adaptations de purement organiques, puisqu’elles ajoutent au simple rĂ©flexe un Ă©lĂ©ment d’accommodation et d’assimilation relatif Ă  l’expĂ©rience du sujet. Il importe donc

de comprendre en quoi les comportements de ce deuxiĂšme stade prĂ©parent l’intelligence.

ExprimĂ© en langage courant, le problĂšme que nous rencontrons ici est celui de l’association acquise ou de l’habitude, et du rĂŽle de ces mĂ©canismes dans la genĂšse de l’intelligence. Sucer son pouce ou sa langue, suivre des yeux les objets qui se dĂ©placent, chercher d’oĂč viennent les sons, saisir les solides pour les sucer ou les regarder, etc., telles sont les premiĂšres habitudes qui apparaissent chez l’ĂȘtre humain. Nous avons dĂ©crit le dĂ©tail de cette apparition, mais on peut se demander, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ce qu’est l’habitude sensori-motrice et comment elle se constitue. Bien plus, et c’est Ă  cette seule fin que nous avons Ă©tudiĂ© les premiĂšres adaptations acquises, on peut se demander en quoi l’association habituelle prĂ©pare l’intelligence et quels sont les rapports entre ces deux types de comportements. Commençons par ce dernier point.

De tout temps une tendance s’est fait jour en psychologie Ă  ramener les opĂ©rations actives de l’intelligence Ă  des mĂ©canismes passifs relevant de l’association ou de l’habitude. RĂ©duire le lien causal Ă  un fait d’accoutumance, la gĂ©nĂ©ralisation caractĂ©ristique du concept Ă  l’application progressive des schĂšmes habituels, le jugement Ă  une association, etc., tels sont les lieux communs d’une certaine psychologie datant de Hume et de Bain. La notion du rĂ©flexe conditionnĂ©, dont on abuse peut-ĂȘtre aujourd’hui, renouvelle sans doute les termes du problĂšme, mais son application Ă  la psychologie demeure assurĂ©ment dans le prolongement de cette tradition. — De tout temps Ă©galement, l’habitude est apparue Ă  certains comme le contraire de l’intelligence : lĂ  oĂč la seconde est invention active, la premiĂšre demeure rĂ©pĂ©tition passive ; lĂ  oĂč la seconde est conscience du problĂšme et effort de comprĂ©hension, la premiĂšre reste entachĂ©e d`inconscience et d’inertie, etc. La solution que nous donnerons de la question de l’intelligence dĂ©pend donc en partie de celle que nous choisirons dans le domaine de l’habitude.

Or, au risque de sacrifier la prĂ©cision au goĂ»t de la symĂ©trie, nous croyons que les solutions entre lesquelles on peut hĂ©siter, eu Ă©gard aux relations entre l’habitude et l’intelligence, sont au nombre de cinq principales, et qu’elles sont parallĂšles aux cinq solutions distinguĂ©es dans notre Introduction, Ă  propos de la genĂšse des structures morphologico-rĂ©flexes et de leurs relations avec l’intelligence. Examinons donc ces diverses solutions.

La premiĂšre consiste Ă  admettre que l’habitude est un fait premier, d’oĂč il dĂ©riverait, par complication progressive l’intelligence elle-mĂȘme. C’est la solution associationniste et la doctrine

des rĂ©flexes conditionnĂ©s, pour autant que cette derniĂšre veut ĂȘtre un instrument d’explication gĂ©nĂ©rale en physiologie. On a vu (Introd. § 3) Ă  quelle attitude lamarckienne correspond cette premiĂšre solution en biologie proprement dite.

La seconde solution, qui va de pair avec le vitalisme en biologie et la doctrine de l’« intelligence-faculté » en psychologie, consiste Ă  considĂ©rer l’habitude comme dĂ©rivĂ©e, par automatisation, d’opĂ©rations supĂ©rieures impliquant l’intelligence elle-mĂȘme. C’est ainsi que pour Buytendijk, la formation des habitudes, en psychologie animale, suppose tout autre chose que l’association : « Non seulement les phĂ©nomĂšnes sont beaucoup plus compliquĂ©s, mais nous voyons apparaĂźtre ici, dans le domaine sensitivo-moteur, des phĂ©nomĂšnes prĂ©sentant beaucoup d’analogie avec le processus supĂ©rieur de la pensĂ©e » 1. Cette analogie repose, selon cet auteur, sur le fait que « le centre d’oĂč Ă©manent toutes les fonctions de l’ñme »  « est une cause immatĂ©rielle, tant des activitĂ©s sensorielles que des (activitĂ©s) motrices du psychisme animal » 2.

Une troisiĂšme et une quatriĂšme solution, lesquelles vont de pair avec le prĂ©formisme et le mutationnisme en biologie et avec l’apriorisme et le pragmatisme en psychologie, reviendraient Ă  dire que l’habitude est absolument ou relativement indĂ©pendante de l’intelligence et qu’elle en constitue mĂȘme Ă  certains Ă©gards le contraire. Sans qu’un tel point de vue ait Ă©tĂ© soutenu systĂ©matiquement en ce qui concerne la thĂ©orie de l’habitude elle-mĂȘme, on en trouve de nombreuses indications Ă  propos de l’intelligence chez des auteurs dont la principale prĂ©occupation commune est de souligner l’originalitĂ© de l’acte intellectuel. C’est ainsi que la « Gestalttheorie » (troisiĂšme solution) oppose radicalement la mise en structures propre Ă  la comprĂ©hension et le simple automatisme dĂ» Ă  l’habitude. Parmi les psychologues français, H. Delacroix est Ă©galement d’une nettetĂ© trĂšs grande : « Loin de dĂ©pendre nĂ©cessairement de l’habitude, il semble au contraire qu’elle (la gĂ©nĂ©ralisation) soit liĂ©e Ă  la puissance de s’en affranchir
 Ainsi, mĂȘme en admettant l’importance de l’habitude, comme moyen de groupement, toute la gĂ©nĂ©ralisation lui demeure irrĂ©ductible 3 ». De mĂȘme lorsque ClaparĂšde (quatriĂšme solution) nous dĂ©crit l’intelligence comme une recherche surgissant Ă  l’occasion des Ă©checs de l’instinct et de ceux de l’habitude, il oppose en partie cette derniĂšre Ă  la premiĂšre 4.

1 BUYTENDIJK. Psychologie des animaux. Trad. BREDO, Payot, p. 205.

2 Ibid, p. 290-291.

3 DELACROIX, dans DUMAS. Traité 1Úre édit.., vol. II, p. 135.

4 CLAPARÈDE. L’éducation fonctionnelle, pp. 137-161.

Une cinquiĂšme solution est enfin concevable : c’est de considĂ©rer la formation des habitudes comme due Ă  une activitĂ©, dont les analogies avec l’intelligence sont purement fonctionnelles, mais qui se retrouvera au point de dĂ©part des opĂ©rations intellectuelles lorsque des structures convenables lui permettront de dĂ©passer sa structure initiale. Pour autant que nous comprenons l’Ɠuvre si importante de J. M. Baldwin, il nous semble que la notion de « rĂ©action circulaire » est prĂ©cisĂ©ment destinĂ©e Ă  exprimer l’existence de ce facteur actif, principe de l’habitude et en mĂȘme temps source d’une activitĂ© adaptatrice que l’intelligence prolongera au moyen de techniques nouvelles. C’est en nous inspirant d’une telle tradition que nous avons, pour notre part, interprĂ©tĂ© la genĂšse des premiĂšres habitudes du nourrisson en termes d’assimilation et d’accommodations actives. Ce n’est pas Ă  dire que cette activitĂ© adaptatrice, dont l’habitude n’est qu’une automatisation, soit dĂ©jĂ  l’intelligence : il lui manque pour cela les caractĂšres structuraux (intentionnalitĂ©, schĂšmes mobiles, etc.), dont nous dĂ©crirons l’apparition Ă  propos du stade suivant. Mais elle prĂ©sente tous les caractĂšres fonctionnels de l’intelligence et celle-ci naĂźtra d’elle par un progrĂšs rĂ©flexif et une diffĂ©renciation des relations entre le sujet et l’objet plus qu’en s’opposant simplement aux habitudes acquises.

Ces cinq solutions ainsi distinguĂ©es, cherchons Ă  les discuter Ă  la lumiĂšre des faits prĂ©cĂ©demment Ă©tablis. Ce sera pour nous l’occasion de prĂ©ciser le sens des concepts gĂ©nĂ©raux de rĂ©flexe conditionnĂ©, de transfert associatif, d’habitude et de rĂ©action circulaire, auxquels nous avons fait allusion, sans les critiquer suffisamment, et enfin d’élaborer davantage les notions d’accommodation, d’assimilation et d’organisation qui nous serviront dans la suite Ă  analyser l’intelligence elle-mĂȘme.

La premiĂšre solution revient Ă  expliquer la formation des habitudes par l’hypothĂšse du dressage ou de l’association passive. Les faits que nous avons analysĂ©s au cours des § § 1-4 sont-ils favorables Ă  une telle interprĂ©tation ? Nous ne le pensons pas. Ni la notion physiologique du « rĂ©flexe conditionné », transposĂ©e sans plus en psychologie, ni la notion du « transfert associatif » ne paraissent suffire Ă  rendre compte de la formation des premiĂšres habitudes que nous avons dĂ©crites.

Pour ce qui est du rĂ©flexe conditionnĂ©, il est hors de doute que cette notion correspond Ă  des faits bien Ă©tablis en physiologie. Mais ces faits ont-ils une importance suffisante sur ce terrain mĂȘme, pour supporter Ă  eux seuls tout le poids de la psychologie, comme certains le leur demandent aujourd’hui ? En second lieu, Ă  supposer qu’on les utilise en psychologie, faut-il

alors les traduire en langage d’association, comme le veut le nouvel associationnisme nĂ© de la rĂ©flexologie, ou bien ont-ils une tout autre signification ? A la premiĂšre de ces deux questions, nous rĂ©pondrons que le rĂ©flexe conditionnĂ© est essentiellement fragile et instable, s’il n’est pas constamment « confirmé » par le milieu extĂ©rieur. Et Ă  la seconde, nous rĂ©pondrons que, dans la mesure oĂč le rĂ©flexe conditionnĂ© est « confirmé », il cesse d’ĂȘtre une simple association pour s’insĂ©rer dans le schĂšme plus complexe des relations entre le besoin et la satisfaction, donc des relations d’assimilation. Que le rĂ©flexe conditionnĂ© soit fragile, c’est-Ă -dire que les rĂ©sultats du dressage se perdent rapidement si de nouveaux dressages ne les confirment sans cesse, c’est ce que les physiologistes ont mis en lumiĂšre. Aussi sont-ils restĂ©s bien plus prudents que les psychologues dans l’emploi de cette notion. Pour qu’un rĂ©flexe conditionnĂ© se stabilise, il faut, en effet, ou bien qu’il cesse d’ĂȘtre conditionnĂ© et se fixe hĂ©rĂ©ditairement, ou bien qu’il soit « confirmé » par l’expĂ©rience elle-mĂȘme. Or la fixation hĂ©rĂ©ditaire des rĂ©flexes conditionnĂ©s, soutenue d’abord par Pawlow, qui a retirĂ© ensuite son affirmation, puis par Mac Dougal, apparaĂźt comme improbable, nous avons vu pourquoi dans notre Introduction. Il ne reste donc que la stabilisation par le milieu lui-mĂȘme et ceci nous ramĂšne Ă  la psychologie.

Un rĂ©flexe conditionnĂ© peut ĂȘtre stabilisĂ© par l’expĂ©rience lorsque le signal qui dĂ©clenche le rĂ©flexe est suivi d’une confirmation, c’est-Ă -dire d’une situation dans laquelle le rĂ©flexe a l’occasion de fonctionner effectivement. Ainsi pour confirmer l’association entre un son et le rĂ©flexe salivaire, on donne pĂ©riodiquement Ă  l’animal une nourriture rĂ©elle qui rende au signal sa signification premiĂšres. De mĂȘme, on pourrait interprĂ©ter plusieurs de nos observations en langage de rĂ©flexes conditionnĂ©s confirmĂ©s par l’expĂ©rience. Lorsque le nourrisson s’apprĂȘte Ă  tĂ©ter dĂšs qu’il est dans les bras de sa maman, et trouve ensuite rĂ©ellement le sein ; lorsqu’il tourne la tĂȘte pour suivre des yeux un objet en mouvement et qu’il le retrouve effectivement ; lorsqu’il cherche des yeux la personne dont il a entendu la voix et qu’il rĂ©ussit Ă  dĂ©couvrir sa figure ; lorsque la vue d’un objet excite ses mouvements de prĂ©hension et qu’il parvient ensuite Ă  le saisir, etc., on pourrait dire que les rĂ©flexes de succion, d’accommodation visuelle et auditive et de prĂ©hension ont Ă©tĂ© conditionnĂ©s par des signaux d’ordre postural, visuel, etc., et que ces rĂ©flexes conditionnĂ©s se sont stabilisĂ©s parce que confirmĂ©s sans cesse grĂące Ă  l’expĂ©rience elle-mĂȘme. Mais une telle maniĂšre de parler esquiverait la question principale : comment l’expĂ©rience

confirme-t-elle une association, autrement dit quelles sont les conditions psychologiques nĂ©cessaires pour que le succĂšs affermisse une conduite ? C’est pour rĂ©pondre Ă  cette question que nous avons invoquĂ© l’assimilation et l’accommodation combinĂ©es, et c’est pourquoi le langage du pur rĂ©flexe conditionnĂ© nous paraĂźt insuffisant.

En effet, lorsqu’un rĂ©flexe conditionnĂ© est confirmĂ© par l’expĂ©rience, il entre par lĂ  mĂȘme dans un schĂšme d’ensemble, c’est-Ă -dire qu’il cesse d’ĂȘtre isolĂ© pour devenir partie intĂ©grante d’une totalitĂ© rĂ©elle. Il n’est plus qu’un simple terme dans la sĂ©rie des actes conduisant Ă  la satisfaction et c’est cette satisfaction qui devient l’essentiel. En effet, une sĂ©rie de mouvements aboutissant Ă  assouvir un besoin ne saurait s’interprĂ©ter comme une juxtaposition d’élĂ©ments associĂ©s : elle constitue un tout, c’est-Ă -dire que les termes qui la composent n’ont de signification que relativement Ă  l’acte qui les ordonne et au succĂšs de cet acte. C’est parce que les objets aperçus par l’enfant sont ainsi assimilĂ©s Ă  l’acte de prendre, c’est-Ă -dire parce qu’ils ont dĂ©clenchĂ© le besoin de saisir et permettent de l’assouvir, que la main se tend vers eux, et non parce qu’une association s’est Ă©tablie entre une image visuelle et le rĂ©flexe de prĂ©hension. Cette derniĂšre association, en tant que rĂ©flexe conditionnĂ©, n’est qu’une abstraction, qu’un moment artificiellement dĂ©coupĂ© dans la sĂ©rie elle-mĂȘme, laquelle suppose Ă©galement un besoin initial et une satisfaction finale. On a longtemps expliquĂ© le jugement par l’association des images ou des sensations : on sait aujourd’hui que l’association la plus simple suppose dĂ©jĂ  quelque activitĂ© qui participe du jugement. De mĂȘme on peut expliquer par une chaĂźne de rĂ©flexes conditionnĂ©s l’acte de saisir les objets perçus visuellement : mais les chaĂźnons ne se coordonneront jamais que dans la mesure oĂč un acte unique d’assimilation confĂ©rera Ă  l’objet vu la signification d’un objet Ă  saisir.

Ce que nous disons des rĂ©flexes conditionnĂ©s est d’autant plus acceptable que cela est dĂ©jĂ  vrai des rĂ©flexes simples eux-mĂȘmes. On sait combien l’étude des rĂ©flexes a Ă©tĂ© renouvelĂ©e par les beaux travaux de Sherrington. On s’est rendu compte que l’arc rĂ©flexe classique est une abstraction plus qu’une rĂ©alitĂ©. Sur le vif, les rĂ©flexes forment des totalitĂ©s organisĂ©es et non des mĂ©canismes juxtaposĂ©s. Selon Graham Brown, un rythme d’ensemble prĂ©cĂšde toujours la diffĂ©renciation en rĂ©flexes : « Le rĂ©flexe n’explique pas le rythme. Pour comprendre le rĂ©flexe, c’est le rythme lui-mĂȘme qu’il faut d’abord invoquer. » Et Herrick et Coghill, Ă©tudiant le dĂ©veloppement embryologique des rĂ©flexes locomoteurs chez les batraciens, parlent d’une rĂ©action locomotrice

« totale » qui se dissocie ensuite en rĂ©flexe particulier 1. Si tout cela est exact des rĂ©flexes eux-mĂȘmes, Ă  combien plus forte raison faut-il l’admettre des rĂ©flexes conditionnĂ©s. Gardons-nous donc de faire du rĂ©flexe conditionnĂ© un nouvel Ă©lĂ©ment psychologique, par les combinaisons duquel nous reconstruirons les actes complexes, et attendons que les biologistes aient prĂ©cisĂ© sa signification rĂ©elle plutĂŽt que d’en user immodĂ©rĂ©ment pour l’explication de ce qu’il y a de plus Ă©lĂ©mentaire et par consĂ©quent de plus obscur dans les phĂ©nomĂšnes mentaux,

En bref, lĂ  oĂč l’on peut parler de rĂ©flexes conditionnĂ©s se stabilisant sous l’effet de l’expĂ©rience, on s’aperçoit toujours qu’un schĂšme d’ensemble organise le dĂ©tail des associations. Si le nourrisson cherche le sein quand il est en position de tĂ©ter, suit des yeux les objets en mouvement, tend Ă  regarder les personnes dont il entend la voix, saisit les objets qu’il aperçoit, etc., c’est que les schĂšmes de la succion, de la vision et de la prĂ©hension se sont assimilĂ© des rĂ©alitĂ©s toujours plus nombreuses en leur confĂ©rant par lĂ  mĂȘme des significations. C’est l’accommodation et l’assimilation combinĂ©es, propres Ă  chaque schĂšme, qui assurent son utilitĂ© et qui le coordonnent aux autres, et c’est l’acte global d’assimilation et d’accommodation complĂ©mentaires qui explique pourquoi les relations de dĂ©tail que suppose le schĂšme sont confirmĂ©es par l’expĂ©rience 2.

Mais n’est-ce pas lĂ  une explication toute verbale, et les choses ne se clarifieraient-elles point si l’on substituait aux notions d’assimilation et d’accommodation celle, beaucoup plus claire en apparence, de « transfert associatif » ? La notion du transfert associatif est plus gĂ©nĂ©rale que celle du rĂ©flexe conditionné : il s’agit de l’association, non plus seulement entre un signal et un rĂ©flexe, mais entre un signal et un mouvement quelconque. Ainsi la vue des marches suffit Ă  dĂ©clencher les mouvements appropriĂ©s des jambes et des pieds chez le sujet habituĂ© Ă  monter un escalier, etc. Le transfert associatif est donc regardĂ© comme le principe de l’habitude, par la premiĂšre des cinq solutions distinguĂ©es plus haut. Selon cette hypothĂšse, nos schĂšmes d’assimilation ne seraient pas autre chose que des ensembles de transferts associatifs, tandis que, selon nous, tout transfert associatif suppose un schĂšme d’assimilation pour se constituer. Il

1 Sur tous ces points, voir LARGUIER. Introduction Ă  la psychologie, pp. 126-138.

2 Cette subordination continue des rĂ©flexes conditionnĂ©s Ă  des totalitĂ©s organisĂ©es ou schĂšmes globaux d’assimilation est dĂ©montrĂ©e expĂ©rimentalement, dans le domaine des conduites conditionnĂ©es motrices, par une sĂ©rie de recherches que M. AndrĂ© Rey, chef des travaux Ă  notre Institut, poursuit actuellement, et qui donneront lieu Ă  des publications prochaines.

convient donc de discuter ce point de prĂšs : seule cette discussion est Ă  mĂȘme de faire comprendre la nature vĂ©ritable de l’assimilation et de l’accommodation sensori-motrices.

Distinguons d’abord les deux cas principaux dans lesquels semble intervenir le transfert associatif : les associations qui se constituent Ă  l’intĂ©rieur d’un mĂȘme schĂšme et les associations entre schĂšmes hĂ©tĂ©rogĂšnes. Le critĂšre de cette distinction est le suivant. Lorsque des mouvements et des Ă©lĂ©ments sensoriels sont associĂ©s, qui ne se prĂ©sentent pas encore, par ailleurs, Ă  l’état isolĂ©, nous dirons qu’il y a schĂšme unique. Nous dirons, au contraire, qu’il y a coordination entre schĂšmes lorsque ceux-ci peuvent en d’autres situations fonctionner isolĂ©ment. Par exemple, mettre le pouce dans la bouche constitue un schĂšme unique et non une coordination entre le schĂšme de la succion et les schĂšmes manuels, parce que, Ă  l’ñge oĂč l’enfant apprend Ă  sucer son pouce, il sait, il est vrai, sucer autre chose que son pouce, mais il ne sait pas accomplir en d’autres circonstances, au moyen de sa main, l’action qu’il exĂ©cute en la mettant dans la bouche (on ne peut mĂȘme pas considĂ©rer encore Ă  coup sĂ»r comme des schĂšmes indĂ©pendants les quelques mouvements spontanĂ©s de la main que nous avons notĂ©s vers 1-2 mois, car il n’est pas certain qu’ils constituent dĂ©jĂ  des rĂ©actions circulaires distinctes des mouvements impulsifs). Par contre, on peut citer comme exemple de coordination entre schĂšmes hĂ©tĂ©rogĂšnes la conduite consistant Ă  saisir les objets vus (4-5 mois), car saisir les objets indĂ©pendamment de la vue constitue, vers 4 mois dĂ©jĂ , un schĂšme autonome, et regarder les objets indĂ©pendamment de la prĂ©hension est courant dĂšs 1-2 mois On voit ainsi en quoi les deux cas sont diffĂ©rents : dans le premier l’association apparaĂźt comme constitutive du schĂšme lui-mĂȘme, tandis que dans le second elle se surajoute Ă  des schĂšmes dĂ©jĂ  existants. Il faut donc discuter sĂ©parĂ©ment la notion du transfert associatif dans l’un et l’autre cas.

En ce qui concerne le premier cas, la doctrine du transfert associatif revient Ă  dire que chacun de nos schĂšmes s’est constituĂ© grĂące Ă  une succession d’associations indĂ©pendantes. Par exemple, si l’enfant a pris l’habitude de sucer sa langue, puis son pouce, puis de chercher le sein lorsqu’il est en position de tĂ©ter, ce serait pour les raisons suivantes : certaines sensations des lĂšvres et de la langue ayant rĂ©guliĂšrement prĂ©cĂ©dĂ© les mouvements de celle-ci, et ces mouvements ayant conduit Ă  des sensations agrĂ©ables de succion, les premiĂšres sensations (contact de la langue et des lĂšvres, etc.) seraient devenues une sorte de signal dĂ©clenchant automatiquement les mouvements de la langue et conduisant au rĂ©sultat dĂ©sirable. De mĂȘme certaines sen-

sations de succion Ă  vide ayant prĂ©cĂ©dĂ© un nombre suffisant de fois l’introduction du pouce dans la bouche et cette introduction ayant Ă©tĂ© elle-mĂȘme suivie des sensations agrĂ©ables de succion du pouce, il suffirait que l’enfant suce Ă  vide ou vienne de terminer son repas pour que les Ă©lĂ©ments sensoriels propres Ă  cette situation servent de signal et dĂ©clenchent par association l’adduction du pouce dans la bouche. Enfin, si les sensations propres Ă  la situation de tĂ©ter dĂ©clenchent la recherche du sein, c’est qu’elles se seraient associĂ©es Ă  ces mouvements Ă  titre de signal les prĂ©cĂ©dant rĂ©guliĂšrement. Dans le domaine de la vision, de mĂȘme, si le regard suit les objets, c’est que, la perception des dĂ©placements initiaux ayant rĂ©guliĂšrement prĂ©cĂ©dĂ© les mouvements des muscles de l’Ɠil permettant Ă  celui-ci de retrouver l’objet dĂ©placĂ©, cette perception serait devenue un signal commandant aux mouvements de l’Ɠil lui-mĂȘme : il y aurait ainsi dans l’acte de suivre du regard une chaĂźne de transferts associatifs. Une telle interprĂ©tation s’applique ainsi Ă  tout : il n’est pas un des schĂšmes, que nous avons distinguĂ©s, qui ne pourrait ĂȘtre conçu comme une combinaison de transferts associatifs.

Seulement une telle maniĂšre de parler nous paraĂźt plus commode que prĂ©cise. On peut, en effet, adresser Ă  l’explication associationniste ainsi renouvelĂ©e les mĂȘmes critiques qu’à la gĂ©nĂ©ralisation du rĂ©flexe conditionnĂ©. L’essentiel dans tout comportement paraissant rĂ©sulter d’un transfert associatif, ce n’est pas l’association elle-mĂȘme, c’est le fait que l’association aboutit Ă  un rĂ©sultat favorable ou dĂ©favorable : sans le rapport sui generis existant entre ce rĂ©sultat et le sujet lui-mĂȘme, l’association ne se consoliderait en rien. Lorsque la main se retire en prĂ©sence du feu ou que le pied se lĂšve en prĂ©sence d’une marche d’escalier, la prĂ©cision des accommodations sensori-motrices qui constituent ces conduites dĂ©pend tout entiĂšre de la signification que le sujet attribue Ă  la flamme ou Ă  l’escalier : c’est cette relation active entre le sujet et les objets chargĂ©s de significations qui crĂ©e l’association et non pas l’association qui crĂ©e cette relation. De mĂȘme, lorsque l’enfant suce sa langue et son pouce, cherche le sein en position de tĂ©ter, suit des yeux les objets en mouvements, etc., il va sans dire que de telles habitudes supposent des associations rĂ©glĂ©es entre des Ă©lĂ©ments sensoriels et des mouvements, mais ces transferts associatifs n’ont pu se constituer et se consolider que grĂące Ă  une relation fondamentale entre l’activitĂ© du sujet (succion, vision, etc.) et l’objet sensoriel dotĂ© de significations Ă  cause de cette activitĂ© elle-mĂȘme. On peut donc dire, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, que, si l’association d’idĂ©es suppose le jugement au lieu de le constituer, de mĂȘme le transfert associa-

tif suppose une relation sui generis entre l’acte et son rĂ©sultat au lieu de la constituer.

Qu’est-ce donc que cette relation entre l’acte et son objectif ? C’est ici qu’interviennent les notions d’assimilation, d’accommodation et d’organisation, en dehors desquelles le transfert associatif nous paraĂźt ne prĂ©senter aucun sens. Le point de dĂ©part de toute activitĂ© individuelle se trouve ĂȘtre, en effet, un ou plusieurs rĂ©flexes dĂ©jĂ  organisĂ©s hĂ©rĂ©ditairement : il n’y a pas d’habitudes Ă©lĂ©mentaires qui ne se greffent sur des rĂ©flexes, c’est-Ă -dire sur une organisation dĂ©jĂ  existante, susceptible d’accommodation au milieu et d’assimilation du milieu Ă  son propre fonctionnement. Or, lĂ  oĂč dĂ©bute une habitude, c’est-Ă -dire oĂč commencent Ă  se constituer des transferts associatifs, on observe toujours ce rapport d’assimilation et d’accommodation combinĂ©es entre l’activitĂ© rĂ©flexe du sujet et le rĂ©sultat nouveau que tend Ă  atteindre et Ă  conserver l’habitude naissante. C’est, en effet, le rapport entre l’acte et son rĂ©sultat qui seul permet l’établissement des transferts associatifs. Or, un tel rapport implique l’assimilation, car ce qui fait l’intĂ©rĂȘt ou la signification du rĂ©sultat nouveau poursuivi par le sujet, c’est prĂ©cisĂ©ment qu’il peut ĂȘtre assimilĂ© Ă  l’activitĂ© rĂ©flexe sur laquelle se greffe l’habitude en formation : ainsi la langue et le pouce sont sucĂ©s parce qu’ils servent d’aliments Ă  la succion, les objets sont suivis de l’Ɠil parce qu’ils servent d’aliments au regard, etc Bref, le rĂ©sultat des actes, qui seul donne Ă  ces actes leur direction et « confirme » ainsi les transferts associatifs, soutient avec les schĂšmes rĂ©flexes initiaux une relation fonctionnelle de satisfaction Ă  besoin, donc d’assimilation. En outre, et par cela mĂȘme, l’assimilation des objets nouveaux aux schĂšmes prĂ©formĂ©s par les rĂ©flexes suppose une accommodation de ces schĂšmes Ă  la situation en tant que nouvelle. C’est ainsi que pour sucer sa langue et son pouce, l’enfant est obligĂ© d’incorporer aux mouvements constituant son schĂšme hĂ©rĂ©ditaire de succion des mouvements nouveaux, dĂ©couverts au cours de l’expĂ©rience individuelle : tirer la langue, amener la main Ă  la bouche, etc. C’est prĂ©cisĂ©ment cette incorporation de mouvements et d’élĂ©ments sensoriels dans les schĂšmes dĂ©jĂ  constituĂ©s que l’on appelle en langage associationniste le rĂ©flexe conditionnĂ© ou le transfert associatif. Seulement cette accommodation est insĂ©parable de l’assimilation, et c’est en quoi elle est beaucoup plus qu’une association : elle est une insertion d’élĂ©ments sensori-moteurs nouveaux dans une totalitĂ© dĂ©jĂ  organisĂ©e, laquelle totalitĂ© constitue prĂ©cisĂ©ment le schĂšme d’assimilation. Ainsi, en suçant sa langue ou ses doigts, l’enfant incorpore les sensations nouvelles qu’il Ă©prouve Ă  celles de la succion antĂ©-

rieure (succion du sein, etc ) — en cela il y a assimilation — et, en mĂȘme temps, il insĂšre les mouvements de protrusion de la langue ou d’adduction du pouce dans la totalitĂ© dĂ©jĂ  organisĂ©e des mouvements de succion — et c’est ce qui constitue l’accommodation. C’est cette extension progressive du schĂšme total, lequel s’enrichit tout en demeurant organisĂ©, qui constitue l’accommodation. Il n’y a donc pas lĂ  « association », mais diffĂ©renciation progressive. Ainsi lorsque l’enfant cherche le sein une fois en position de tĂ©ter, on ne peut pas dire simplement que les attitudes propres Ă  cette position sont dorĂ©navant associĂ©es Ă  la succion : il faut dire que le schĂšme global des mouvements de succion a incorporĂ© Ă  lui ces attitudes et qu’elles forment dĂšs cet instant un tout avec le schĂšme lui-mĂȘme. En bref, le transfert associatif n’est qu’un moment artificiellement dĂ©coupĂ© dans l’acte d’accommodation, lequel procĂšde par diffĂ©renciation d’un schĂšme antĂ©rieur, et par incorporation d’élĂ©ments nouveaux Ă  ce schĂšme, et non pas par association ; bien plus, cette accommodation est insĂ©parable de l’assimilation, puisqu’elle suppose un schĂšme total et que ce schĂšme ne fonctionne qu’en s’assimilant de nouvelles rĂ©alitĂ©s. Cette assimilation est seule Ă  pouvoir expliquer la satisfaction Ă  laquelle conduit l’acte et qui dĂ©termine les soi-disant « transferts associatifs ».

Pour ce qui est des associations se produisant Ă  l’intĂ©rieur d’un mĂȘme schĂšme, il est donc illusoire de parler de transfert associatif. Seul le rĂ©sultat d’un acte dĂ©termine sa contexture, ce qui revient Ă  dire, en langage associationniste, que la sanction est nĂ©cessaire pour consolider le dressage et stabiliser les associations. Le rapport entre une activitĂ© et son objet est un rapport indissociable d’assimilation du rĂ©sultat objectif Ă  cette activitĂ© et d’accommodation de l’activitĂ© Ă  ce rĂ©sultat. Cela Ă©tant, il s’ensuit nĂ©cessairement que l’activitĂ© procĂšde par schĂšmes globaux d’organisation et non par associations : non seulement, en effet, l’assimilation suppose de tels schĂšmes, mais encore elle en reconstitue sans cesse l’unitĂ©,

Que si nous passons maintenant au second cas possible, c’est-Ă -dire Ă  la coordination entre deux schĂšmes distincts, nous ne trouvons pas davantage de transferts associatifs Ă  l’état pur. Lorsque l’enfant coordonne son ouĂŻe avec sa vision (et cherche Ă  voir ce qu’il entend) ou sa prĂ©hension avec la succion et la vision, etc., on ne peut pas dire qu’il y ait simple association entre un signal sensoriel (acoustique, visuel ou tactile) et les mouvements de l’Ɠil, de la bouche ou de la main. En effet, toutes les raisons invoquĂ©es prĂ©cĂ©demment Ă  propos des schĂšmes uniques s’appliquent ici. La seule diffĂ©rence est que dans le prĂ©sent cas,

il n’y a pas rapport d’assimilation et accommodation simple entre l’activitĂ© du sujet et l’objet de cette activitĂ©, mais assimilation et accommodation rĂ©ciproques entre deux schĂšmes dĂ©jĂ  constituĂ©s. Entre la coordination des schĂšmes et leur constitution interne, il n’y a donc qu’une diffĂ©rence de degrĂ© et non de qualitĂ©.

En conclusion la premiĂšre solution ne saurait rendre compte des faits que nous avons analysĂ©s au cours de ce chapitre, et cela pour des raisons trĂšs analogues Ă  celles qui empĂȘchent le lamarckisme simple d’expliquer les variations morphologico-rĂ©flexes hĂ©rĂ©ditaires et l’associationnisme d’épuiser l’intelligence elle-mĂȘme. Dans ces trois domaines, rĂ©flexe, acquisitions sensori-motrices et intelligence, le primat de l’habitude ou de l’association passive conduit Ă  nĂ©gliger le facteur d’organisation, donc d’assimilation et d’accommodation combinĂ©es, qui est irrĂ©ductible Ă  l’automatisme. L’habitude, comme telle, n’est certes qu’une automatisation, mais elle suppose pour se constituer une activitĂ© qui dĂ©passe la simple association.

Faut-il donc adopter la seconde solution, et considĂ©rer avec le vitalisme ou l’intellectualisme spiritualiste toute habitude comme dĂ©rivĂ©e de l’intelligence elle-mĂȘme ? Les remarques prĂ©cĂ©dentes sur les relations d’assimilation et d’accommodation complĂ©mentaires qui unissent l’acte Ă  son rĂ©sultat peuvent rappeler les arguments de M. Buytendijk sur la finalitĂ© intelligente inhĂ©rente Ă  toute activitĂ© donnant naissance Ă  des habitudes, mĂȘme chez l’animal. Doit-on en conclure que l’habitude suppose l’intelligence ? Nous nous garderions pour notre part d’aller jusque-lĂ . Il paraĂźt incontestable, en effet, que la formation des habitudes prĂ©cĂšde toute activitĂ© proprement intelligente. C’est fonctionnellement, et non pas du point de vue de la structure, que l’on peut comparer les conduites dĂ©crites dans ce chapitre Ă  celles que nous analyserons dans la suite comme caractĂ©risant les dĂ©buts de l’intelligence elle-mĂȘme. En outre, les opĂ©rations d’assimilation et d’accommodation ne nĂ©cessitent, semble-t-il, aucun recours au finalisme ou Ă  des activitĂ©s « immatĂ©rielles ». C’est en cĂ©dant Ă  un rĂ©alisme inutile Ă  la psychologie que l’on dĂ©duit du fait de l’organisation psychologique l’hypothĂšse d’une force spĂ©ciale d’organisation, ou que l’on projette dans l’activitĂ© assimilatrice la structure d’une intelligence implicite. Le rĂ©alisme pseudo-psychologique dont on est ainsi victime provient simplement de la double illusion du sens commun philosophique selon laquelle nous pouvons saisir en nous-mĂȘmes notre propre activitĂ© intellectuelle Ă  titre de donnĂ©e de l’expĂ©rience interne (d’oĂč les idĂ©es de « raison » synthĂ©tique, d’énergie spirituelle, etc.,

qui prolongent le « Geist » ou l’« ùme » elle-mĂȘme) et selon laquelle cette activitĂ© donnĂ©e est structuralement prĂ©formĂ©e dĂšs les stades les plus primitifs (d’oĂč les idĂ©es de force vitale, de raison a priori, etc.). Tout autre est la signification que nous voudrions attribuer aux notions d’organisation, d’assimilation et d’accommodation. Ce sont lĂ  des processus fonctionnels et non des forces. Autrement dit ces fonctionnements se cristallisent en structures successives et ne donnent jamais lieu Ă  une structure a priori que le sujet dĂ©couvrirait directement en lui-mĂȘme. A cet Ă©gard, rien n’est plus instructif que la comparaison du tableau des premiĂšres activitĂ©s infantiles avec les analyses cĂ©lĂšbres de Maine de Biran. Aucun auteur n’a sans doute mieux aperçu que Maine de Biran l’opposition de l’activitĂ© et des associations passives dans les acquisitions Ă©lĂ©mentaires de l’individu. A propos de l’ouĂŻe et de la voix, de la vision, du toucher et de la prĂ©hension, et de bien d’autres fonctions primordiales, Maine de Biran revient sans cesse sur les facteurs d’effort et de motricitĂ© active qui s’opposent Ă  la passivitĂ© de la « sensibilitĂ© affective », pour conclure Ă  l’impossibilitĂ© d’une explication associationniste. A cet Ă©gard, les notions d’assimilation et d’accommodation dont nous nous sommes servis pourraient ĂȘtre conçues comme des hypothĂšses prolongeant sans plus la doctrine biranienne de l’activitĂ©. Mais une difficultĂ© subsiste, qui nous paraĂźt ĂȘtre la suivante : L’« effort » biranien, qui se retrouve Ă  tous les niveaux de l’activitĂ© psychologique, et explique l’« intelligence vivante » de l’adulte rĂ©flĂ©chi comme la constitution des premiĂšres habitudes, c’est l’émanation d’un moi qui se saisit directement Ă  titre de substance : c’est donc une « force », demeurant identique Ă  elle-mĂȘme au cours de son histoire et s’opposant aux forces du milieu qu’elle apprend Ă  connaĂźtre par leur rĂ©sistance. Tout autre est l’adaptation active telle que l’analyse de l’assimilation et de l’accommodation nous oblige Ă  la concevoir. Ni l’assimilation ni l’accommodation ne sont des forces qui se prĂ©sentent telles quelles Ă  la conscience et qui fournissent Ă  titre de donnĂ©es immĂ©diates l’expĂ©rience d’un « moi » et celle d’un monde extĂ©rieur. Bien au contraire, par le fait mĂȘme que l’assimilation et l’accommodation vont toujours de pair, le monde extĂ©rieur ni le moi ne sont jamais connus indĂ©pendamment l’un de l’autre : le milieu est assimilĂ© Ă  l’activitĂ© du sujet en mĂȘme temps que celle-ci s’accommode Ă  celui-lĂ . En d’autres termes, c’est par une construction progressive que les notions du monde physique et du moi intĂ©rieur vont s’élaborer en fonction l’une de l’autre, et les processus d’assimilation et d’accommodation ne sont que les instruments de cette construction, sans en jamais reprĂ©senter

le rĂ©sultat lui-mĂȘme. Quant Ă  ce rĂ©sultat, il est toujours relatif Ă  la construction comme telle, aussi n’existe-t-il, Ă  aucun niveau, d’expĂ©rience directe ni du moi ni du milieu externe : il n’y a que des expĂ©riences « interprĂ©tĂ©es », et cela grĂące prĂ©cisĂ©ment Ă  ce double jeu d’assimilation et d’accommodation corrĂ©latives. En bref, l’organisation propre au devenir intellectuel n’est pas une facultĂ© qui constituerait l’intelligence elle-mĂȘme ni une force qui constituerait le « moi » : elle n’est qu’un fonctionnement dont les cristallisations structurales successives ne rĂ©alisent jamais l’intelligence comme telle. A plus forte raison est-il peu vraisemblable que les acquisitions les plus Ă©lĂ©mentaires, autrement dit les premiĂšres habitudes au sujet desquelles nous discutons en cet instant, dĂ©rivent des processus intellectuels supĂ©rieurs comme le voudrait le spiritualisme.

Mais si l’habitude ne dĂ©rive pas sans plus de l’intelligence, on ne peut pas dire, comme le voudraient la troisiĂšme et la quatriĂšme solution, qu’elle n’a point ou presque point de rapports avec l’activitĂ© intellectuelle. A considĂ©rer l’association et l’habitude non pas sous leur forme automatisĂ©e, mais en tant qu’elles s’organisent, au niveau auquel nous les avons considĂ©rĂ©es dans l’analyse des faits, il semble incontestable qu’elles prĂ©sentent avec l’intelligence d’étroites analogies fonctionnelles. Il en est, en effet, de l’habitude comme de l’imitation : sa forme automatique n’est pas la forme primitive et sa forme primitive suppose une activitĂ© plus complexe que les formes Ă©voluĂ©es. Dans le cas de l’habitude, cette activitĂ© Ă©lĂ©mentaire est celle des organisations sensori-motrices, dont les schĂšmes fonctionnent Ă  la maniĂšre de l’intelligence elle-mĂȘme, par assimilations et accommodations complĂ©mentaires. Qu’il y ait toutes les transitions entre ces schĂšmes et ceux de l’intelligence, c’est ce que nous verrons dans la suite. Aussi est-il trop tĂŽt pour montrer maintenant en quoi la « Gestalttheorie » a exagĂ©rĂ© l’opposition entre les structures supĂ©rieures et le comportement plus flottant des stades Ă©lĂ©mentaires, et en quoi le schĂšme d’assimilation est Ă  concevoir comme un systĂšme de relations moins rigide qu’une « Gestalt » et impliquant lui-mĂȘme une activitĂ© organisatrice dont il n’est que l’expression. Bornons-nous Ă  rappeler que des schĂšmes tels que ceux de la succion du pouce ou de la langue, la prĂ©hension des objets vus, la coordination de l’ouĂŻe et de la vision, etc., ne surgissent jamais ex abrupto, mais constituent le point d’arrivĂ©e d’un long effort d’assimilations et d’accommodations graduelles. C’est cet effort qui annonce l’intelligence elle-mĂȘme. Aussi, lorsque M. Delacroix nous dit que la gĂ©nĂ©ralisation intellectuelle est en un sens le contraire de l’habitude, cela est vrai de l’habi-

tude constituĂ©e et dĂ©gĂ©nĂ©rant en passivitĂ©, mais cela n’est pas certain de l’assimilation qui est au point de dĂ©part de cette habitude : il y a, comme nous l’avons vu, une assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice qui travaille Ă  la maniĂšre de l’intelligence elle-mĂȘme, par une succession de choix et de collections. Le tĂątonnement mĂȘme, que M. ClaparĂšde regarde comme la caractĂ©ristique de l’intelligence naissante n’est donc pas exclu de la formation des habitudes, ce qui ne signifie pas que celles-ci soient dĂ©jĂ  intelligentes, mais bien qu’il existe une activitĂ© organisatrice continue reliant l’adaptation organique Ă  l’adaptation intellectuelle par l’intermĂ©diaire des schĂšmes sensori-moteurs les plus Ă©lĂ©mentaires.

C’est donc Ă  la cinquiĂšme solution que nous nous rattacherons : l’association et l’habitude constituent l’automatisation d’une activitĂ© qui prĂ©pare fonctionnellement l’intelligence, tout en en diffĂ©rant encore par une structure plus Ă©lĂ©mentaire. Cherchons Ă  prĂ©ciser ces affirmations et pour cela rappelons d’abord les caractĂšres gĂ©nĂ©raux du stade qui nous occupe, en les opposant Ă  ceux du prĂ©cĂ©dent et Ă  ceux du suivant.

On peut dire en gros que les conduites Ă©tudiĂ©es au cours des § § 1-4 consistent en recherches prolongeant l’activitĂ© rĂ©flexe et dĂ©pourvues encore d’intentionnalitĂ©, mais conduisant Ă  des rĂ©sultats nouveaux dont la dĂ©couverte seule est fortuite et dont la conservation est due Ă  un mĂ©canisme adaptĂ© d’assimilation et d’accommodation sensori-motrices combinĂ©es. Ces conduites prolongent donc celles du premier stade, en ceci que les besoins liĂ©s au rĂ©flexe (sucer, regarder, Ă©couter, crier, prendre, etc.) en sont toujours le seul moteur, sans qu’il y ait encore de besoins liĂ©s Ă  des buts dĂ©rivĂ©s et diffĂ©rĂ©s (saisir pour jeter, pour balancer, etc.). Mais, Ă  la diffĂ©rence de la recherche purement rĂ©flexe, la recherche propre au prĂ©sent stade se dĂ©ploie en tĂątonnements qui conduisent Ă  des rĂ©sultats nouveaux. A la diffĂ©rence du stade ultĂ©rieur, ces rĂ©sultats ne sont pas poursuivis intentionnellement. Ils sont donc le produit du hasard, mais, Ă  la ressemblance des conduites intelligentes, les conduites dont nous parlons tendent, sitĂŽt le rĂ©sultat obtenu, Ă  le conserver par assimilation et accommodation corrĂ©latives.

Cette conservation des rĂ©sultats intĂ©ressants, obtenus par hasard est donc ce que Baldwin a appelĂ© la « rĂ©action circulaire ». Cette notion, dont nous nous sommes servis dans la description mĂȘme des faits, nous paraĂźt dĂ©finir exactement la position du prĂ©sent stade : la rĂ©action circulaire implique la dĂ©couverte et la conservation du nouveau, et en cela elle diffĂšre du pur rĂ©flexe, mais elle est antĂ©rieure Ă  l’intentionnalitĂ© et en cela elle prĂ©cĂšde

l’intelligence elle-mĂȘme. Seulement, une telle notion demande Ă  ĂȘtre interprĂ©tĂ©e. A se borner, comme on le fait souvent, Ă  expliquer la rĂ©pĂ©tition par la « rĂ©action d’excĂšs » et le frayage, on revient Ă  l’automatisme pour rendre compte de ce qui est au contraire recherche active par excellence. Si l’enfant tend Ă  retrouver un rĂ©sultat intĂ©ressant, ce n’est pas parce que lĂ  est la voie du moindre effort, c’est au contraire parce que le rĂ©sultat est assimilĂ© Ă  un schĂšme antĂ©rieur et qu’il s’agit d’accommoder ce schĂšme au rĂ©sultat nouveau. La « rĂ©action circulaire » n’est donc qu’une notion globale, embrassant en rĂ©alitĂ© deux processus distincts. Essayons, Ă  titre de conclusion, de rĂ©sumer ce que nous savons de ces processus.

Il y a tout d’abord l’accommodation. La grande nouveautĂ© de la rĂ©action circulaire et de l’habitude, comparĂ©es au rĂ©flexe, est que l’accommodation commence Ă  se diffĂ©rencier de l’assimilation. Au sein du rĂ©flexe, en effet, l’accommodation se confond avec l’assimilation : l’exercice du rĂ©flexe est Ă  la fois pure rĂ©pĂ©tition (c’est-Ă -dire assimilation de l’objet Ă  un schĂšme tout montĂ©), et accommodation exacte Ă  son objet. Au contraire, Ă  partir du moment oĂč le schĂšme sensori-moteur s’applique Ă  des situations nouvelles et se dilate ainsi pour embrasser un domaine plus large, l’accommodation et l’assimilation tendent Ă  se diffĂ©rencier. Soit, par exemple, la succion du pouce. Durant le stade rĂ©flexe, cette conduite consistait en une simple application occasionnelle et mouvementĂ©e du schĂšme de la succion Ă  un objet nouveau, mais sans que cette circonstance transforme le schĂšme en quoi que ce soit : l’objet nouveau Ă©tait assimilĂ© au schĂšme ancien et cette assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice n’avait d’autre effet que d’exercer le rĂ©flexe en gĂ©nĂ©ral ; tout au plus lui permettait-elle de discriminer dorĂ©navant la succion du sein de ce qui n’est pas elle. Durant le prĂ©sent stade, au contraire, l’application du schĂšme de la succion Ă  un objet nouveau comme le pouce ou la langue transforme le schĂšme lui-mĂȘme. Cette transformation constitue une accommodation et cette accommodation est donc distincte de la pure assimilation. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le contact d’un schĂšme quelconque avec une rĂ©alitĂ© nouvelle aboutit, durant le prĂ©sent stade, Ă  une conduite spĂ©ciale, intermĂ©diaire entre celle du rĂ©flexe et celle de l’intelligence : dans le rĂ©flexe le nouveau est entiĂšrement assimilĂ© Ă  l’ancien et l’accommodation se confond ainsi avec l’assimilation ; dans l’intelligence, il y a intĂ©rĂȘt pour le nouveau comme tel et l’accommodation est donc bien diffĂ©renciĂ©e de l’assimilation ; dans les conduites du stade intermĂ©diaire, le nouveau n’intĂ©resse encore que dans la mesure oĂč il peut ĂȘtre assimilĂ© Ă  l’ancien, mais il fait dĂ©jĂ  craquer les cadres

anciens et les contraint ainsi à une accommodation en partie distincte de l’assimilation.

Comment s’opĂšre donc cette accommodation ? Nous l’avons vu plus haut : non pas par association, mais par diffĂ©renciation d’un schĂšme existant et insertion de nouveaux Ă©lĂ©ments sensori-moteurs parmi ceux qui le constituent dĂ©jĂ . En effet, avec l’activitĂ© rĂ©flexe, une sĂ©rie de schĂšmes tout montĂ©s sont donnĂ©s hĂ©rĂ©ditairement, et leur fonctionnement assimilateur reprĂ©sente ainsi une activitĂ© Ă  l’Ɠuvre dĂšs le dĂ©but de l’existence et antĂ©rieurement Ă  toute association. Lorsque ces schĂšmes se diffĂ©rencient par accommodation, autrement dit, en termes physiologiques, lorsqu’une liaison rĂ©flexe se subordonne Ă  une liaison corticale et forme avec elle une totalitĂ© nouvelle, on ne peut donc pas dire qu’une rĂ©action donnĂ©e s’est simplement associĂ©e Ă  de nouveaux signaux ou de nouveaux mouvements : il faut dire qu’une activitĂ© dĂ©jĂ  organisĂ©e dĂšs les dĂ©buts s’est appliquĂ©e Ă  de nouvelles situations et que les Ă©lĂ©ments sensori-moteurs liĂ©s Ă  ces nouvelles situations ont Ă©tĂ© englobĂ©es dans le schĂšme primitif en le diffĂ©renciant ainsi. Il n’y a pas subordination du schĂšme rĂ©flexe Ă  des associations nouvelles, ni subordination inverse : il y a continuitĂ© d’une activitĂ© unique, avec diffĂ©renciation et interprĂ©tation complĂ©mentaires.

L’accommodation suppose donc l’assimilation, comme, dans l’intelligence rĂ©flĂ©chie, l’association empirique suppose le jugement. C’est ce facteur d’assimilation fonctionnelle qui constitue l’activitĂ© organisatrice et totalisante assurant la continuitĂ© entre le schĂšme considĂ©rĂ© avant l’accommodation et le mĂȘme schĂšme aprĂšs l’insertion des Ă©lĂ©ments nouveaux dus Ă  cette accommodation. Qu’est-ce donc que l’assimilation ?

L’assimilation est d’abord assimilation purement fonctionnelle, c’est-Ă -dire rĂ©pĂ©tition cumulative et assimilation de l’objet Ă  la fonction : sucer pour sucer, regarder pour regarder, etc. Comme telle l’assimilation psychologique prolonge sans plus l’assimilation fonctionnelle organique et ne requiert pas d’explication spĂ©ciale. Puis, dans la mesure oĂč l’assimilation de l’objet Ă  la fonction s’étend Ă  des objets de plus en plus divers l’assimilation devient « gĂ©nĂ©ralisatrice », c’est-Ă -dire (en ce qui concerne le prĂ©sent stade) se combine avec des accommodations multiples. Enfin et par le fait mĂȘme de cette diffĂ©renciation, l’assimilation devient « rĂ©cognitive », c’est-Ă -dire perception d’objets ou plus prĂ©cisĂ©ment de tableaux sensoriels, en fonction des activitĂ©s multiples dessinĂ©es par l’assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice. Il y a lĂ  un premier principe d’extĂ©riorisation, lequel se combine avec l’extĂ©riorisation due aux coordinations entre schĂšmes hĂ©tĂ©rogĂšnes.

Pour prĂ©ciser la description de cette assimilation, l’on peut se placer soit au point de vue de la conscience, soit Ă  celui du comportement. Que peut ĂȘtre la conscience de l’enfant en ce qui concerne le pouce qu’il suce, l’objet qu’il regarde, celui qu’il va saisir aprĂšs l’avoir aperçu, les sons qu’il Ă©met, etc. ? Stern 1 admet qu’une impression n’est individualisĂ©e que si elle est liĂ©e Ă  un mouvement senti comme actif ou du moins comme liĂ© au contexte de l’activitĂ© propre. On pourrait, au premier abord, objecter Ă  cette maniĂšre de voir l’attention du bĂ©bĂ© de deux mois pour les choses et les personnes (Lucienne Ă  0 ;1 (28) regarde les arbres au-dessus d’elle, rit lorsqu’on s’agite devant elle, etc.). Mais, pour regarder, il y a accommodation des yeux et de la tĂȘte et cette accommodation est probablement sentie bien davantage par le nourrisson que par nous comme une activitĂ© rĂ©elle : la mimique dĂ©note sans cesse l’effort, la tension, l’attente, la satisfaction ou la dĂ©ception, etc. En outre, la perception se prolonge dĂ©jĂ  en imitation, comme nous le verrons dans la suite. Nous admettons donc entiĂšrement la remarque de Stern 2. Or il en rĂ©sulte, nous semble-t-il, ce qui suit, du point de vue des Ă©tats de conscience concomitants Ă  l’assimilation. Les choses, durant les stades Ă©lĂ©mentaires de la conscience, sont beaucoup moins saisies en elles-mĂȘmes que chez l’adulte ou chez l’enfant qui parle. Il n’y a pas un pouce, une main, un ruban qu’on va saisir, etc. Il y a un ensemble de tableaux tactiles, visuels, gustatifs, etc., qui sont non contemplĂ©s mais agis, c’est-Ă -dire produits et reproduits, imprĂ©gnĂ©s, pour ainsi parler, du besoin d’ĂȘtre entretenus ou retrouvĂ©s. D’oĂč cette consĂ©quence, qu’il faut avoir constamment prĂ©sente Ă  l’esprit pour Ă©viter l’erreur associationniste rĂ©apparaissant sans cesse sous le couvert de la loi du transfert : les objets nouveaux qui se prĂ©sentent Ă  la conscience n’ont pas de qualitĂ©s propres et isolables. Ou bien ils sont d’emblĂ©e assimilĂ©s Ă  tel schĂšme dĂ©jĂ  existant : chose Ă  sucer, Ă  regarder, Ă  saisir, etc. Ou bien ils sont vagues, nĂ©buleux, parce que inassimilables, et alors ils crĂ©ent un malaise d’oĂč sortira tĂŽt ou tard une diffĂ©renciation nouvelle des schĂšmes d’assimilation.

Du point de vue de la conduite, l’assimilation se prĂ©sente sous la forme de cycles de mouvements ou d’actes s’entraĂźnant les uns les autres et se refermant sur eux-mĂȘmes. Ceci est clair du rĂ©flexe, dont nous avons Ă©tudiĂ© les diverses formes d’exercice.

1 W. STERN. Psychol. der frĂŒhen Kindheit, 4e Ă©dit., chap. VI.

2 Mme BÜHLER (Kindheit u. Jugcnd, 3me edit., p. 22) ajoute que l’intĂ©rĂȘt de l’enfant pour une situation culmine au moment oĂč l’activitĂ© propre commence Ă  triompher de ses difficultĂ©s.

Cela est vrai encore de la rĂ©action circulaire : l’acte exĂ©cutĂ© laisse un vide, lequel, pour ĂȘtre comblĂ©, entraĂźne la rĂ©pĂ©tition du mĂȘme acte. Il y a donc forme d’ensemble ou cycle de mouvements organisĂ©s, et cela dans la mesure ou l’acte assouvit un besoin rĂ©el. Chaque activitĂ© forme un tout. Certes l’ensemble n’est pas d’emblĂ©e parfait : il y a tĂątonnement dans l’exĂ©cution et c’est au cours de ce tĂątonnement qu’il est facile de dissocier les moments successifs pour les dĂ©crire en termes de transfert associatif. Mais le soi-disant signal qui dĂ©terminerait les mouvements constitue davantage un indice au regard d’une activitĂ© qui cherche Ă  se satisfaire qu’un dĂ©clic dĂ©clenchant des mouvements. La vraie cause du mouvement, c’est le besoin, c’est-Ă -dire l’acte total d’assimilation. Ce n’est pas Ă  dire encore que le mouvement soit intentionnel : le besoin n’est pas autre chose, pour le moment, que le vide créé par l’exĂ©cution prĂ©cĂ©dente de l’acte et, au dĂ©but, par la dĂ©couverte fortuite d’un rĂ©sultat intĂ©ressant et intĂ©ressant parce que directement assimilable.

En bref, l’union de l’accommodation et de l’assimilation suppose elle-mĂȘme une organisation. Il y a organisation Ă  l’intĂ©rieur de chaque schĂšme d’assimilation, puisque (nous venons de le rappeler), chacun constitue un tout rĂ©el, confĂ©rant Ă  chaque Ă©lĂ©ment une signification relative Ă  cette totalitĂ©. Mais il y a surtout organisation totale, c’est-Ă -dire coordination entre les schĂšmes divers d’assimilation. Or, comme nous l’avons vu, cette coordination ne se constitue pas autrement que les schĂšmes simples eux-mĂȘmes, Ă  cette seule diffĂ©rence prĂšs que chacun englobe l’autre, en une assimilation rĂ©ciproque. Au point de dĂ©part, nous sommes en prĂ©sence de besoins qui se satisfont sĂ©parĂ©ment : l’enfant regarde pour regarder, saisit pour saisir, etc. Puis il y a coordination fortuite entre un schĂšme et un autre (l’enfant regarde par hasard sa main qui saisit, etc.) et enfin fixation. Comment s’opĂšre cette fixation ? Il semble au premier abord que ce soit par association : le contact des mains avec un objet ou d’un objet et des lĂšvres paraĂźt ĂȘtre le signal qui dĂ©clenche le mouvement de l’objet aux lĂšvres et la succion. Mais la marche inverse est aussi possible : le besoin de sucer dĂ©clenche le mouvement de la main Ă  la bouche, etc. La possibilitĂ© des deux actions complĂ©mentaires montre assez que celles-ci ne font qu’un. A plus forte raison en est-il ainsi lorsque la coordination des schĂšmes est rĂ©ciproque, lorsque, par exemple, l’enfant saisit ce qu’il voit et amĂšne aux yeux ce qu’il saisit. Bref, la conjonction de deux cycles ou de deux schĂšmes est Ă  concevoir comme un nouvel ensemble, fermĂ© sur lui-mĂȘme : il n’y a ni association entre

deux groupes d’images, ni mĂȘme association entre deux besoins, mais formation d’un besoin nouveau et organisation des besoins antĂ©rieurs en fonction de cette unitĂ© nouvelle.

C’est alors, rappelons-le, que l’assimilation s’objective et que la perception s’extĂ©riorise : un tableau sensoriel qui est au point de croisement de plusieurs courants d’assimilations est, par lĂ  mĂȘme, solidifiĂ© et projetĂ© en un univers oĂč dĂ©bute la cohĂ©rence.

On voit, en conclusion, combien l’activitĂ© de ce stade, activitĂ© dont procĂšdent les premiĂšres habitudes sensori-motrices, est identique, au point de vue fonctionnel, Ă  celle de l’intelligence, tout en en diffĂ©rant par la structure. Fonctionnellement parlant, l’accommodation, l’assimilation et l’organisation des premiers schĂšmes acquis sont entiĂšrement comparables Ă  celles des schĂšmes mobiles dont usera l’intelligence sensori-motrice et mĂȘme Ă  celles des concepts et relations dont usera l’intelligence rĂ©flĂ©chie. Mais, du point de vue structural, il manque aux premiĂšres rĂ©actions circulaires l’intentionnalitĂ©. Tant que l’action est entiĂšrement dĂ©terminĂ©e par les tableaux sensoriels directement perçus, il ne saurait ĂȘtre question d’intentionnalitĂ©. MĂȘme lorsque l’enfant saisit un objet pour le sucer ou le regarder, on ne peut conclure Ă  la conscience d’un but : le terme de l’action ne fait qu’un avec son point de dĂ©part par le fait mĂȘme de l’unitĂ© du schĂšme de coordination. C’est avec l’apparition des schĂšmes secondaires et mobiles et des rĂ©actions diffĂ©rĂ©es que le but de l’action cessant d’ĂȘtre en quelque sorte directement perçu, suppose une continuitĂ© dans la recherche, et par consĂ©quent un dĂ©but d’intentionnalitĂ©. Mais, bien entendu, toutes les gradations existent entre ces formes Ă©voluĂ©es d’activitĂ© et les formes primitives dont nous avons parlĂ© jusqu’ici.

 

 

 

 

 

 

 

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