Chapitre II.
Le second stade : les premieres adaptations acquises et la réaction circulaire primaire
a
Les adaptations hĂ©rĂ©ditaires se doublent, Ă un moment donnĂ©, dâadaptations non innĂ©es auxquelles elles se subordonnent peu Ă peu. En dâautres termes, les processus rĂ©flexes sâintĂšgrent progressivement aux activitĂ©s corticales. Ces nouvelles adaptations constituent ce que lâon dĂ©signe ordinairement du nom dâ« associations acquises », dâhabitudes ou mĂȘme de rĂ©flexes conditionnĂ©s, sans parler des mouvements intentionnels dont nous ferons la caractĂ©ristique dâun troisiĂšme stade. LâintentionnalitĂ©, tout en Ă©tant sans doute immanente aux niveaux les plus primitifs de lâassimilation psychologique, ne saurait, en effet, prendre conscience dâelle-mĂȘme, et diffĂ©rencier ainsi la conduite, avant lâassimilation par schĂšmes « secondaires », câest-Ă -dire avant les comportements nĂ©s de lâexercice de la prĂ©hension et contemporains des premiĂšres actions exercĂ©es sur les choses. Nous pouvons donc assigner au prĂ©sent stade les mouvements intentionnels comme limite supĂ©rieure et les premiĂšres adaptations non hĂ©rĂ©ditaires comme limite infĂ©rieure.
A vrai dire, il est extrĂȘmement malaisĂ© de prĂ©ciser quand commence effectivement lâadaptation acquise, par opposition Ă lâadaptation hĂ©rĂ©ditaire. Dâun point de vue thĂ©orique, on peut adopter le critĂšre suivant : en toute conduite, dont lâadaptation est hĂ©rĂ©ditairement dĂ©terminĂ©e, lâassimilation et lâaccommodation ne font quâun et demeurent indiffĂ©renciĂ©es, tandis quâavec lâadaptation acquise elles commencent Ă se dissocier. En dâautres termes, lâadaptation hĂ©rĂ©ditaire ne comporte aucun apprentissage en dehors de son propre exercice, tandis que lâadaptation acquise implique un apprentissage relatif aux donnĂ©es nouvelles
du milieu extĂ©rieur en mĂȘme temps quâune incorporation des objets aux schĂšmes ainsi diffĂ©renciĂ©s. Mais, si de la thĂ©orie on passe Ă lâinterprĂ©tation des faits particuliers, de grandes difficultĂ©s surgissent pour distinguer lâacquisition rĂ©elle de la simple coordination prĂ©formĂ©e.
En effet, comment se rendre compte du moment Ă partir duquel il y a rĂ©tention de quelque donnĂ©e extĂ©rieure au mĂ©canisme rĂ©flexe lui-mĂȘme ? Dans lâexercice du rĂ©flexe, nous lâavons vu, il nây a fixation que du mĂ©canisme comme tel, et câest en quoi lâaccommodation dâun schĂšme hĂ©rĂ©ditaire, tout en supposant lâexpĂ©rience et le contact avec le milieu, ne fait quâun avec lâassimilation, câest-Ă -dire avec lâexercice fonctionnel de ce schĂšme. A un moment donnĂ©, au contraire, lâactivitĂ© de lâenfant retient quelque chose dâextĂ©rieur Ă elle, câest-Ă -dire quâelle se transforme en fonction de lâexpĂ©rience : câest en quoi il y a accommodation acquise. Par exemple, lorsque lâenfant suce systĂ©matiquement son pouce, non plus Ă cause du hasard des rencontres, mais par coordination entre la main et la bouche, on peut parler dâaccommodation acquise : ni les rĂ©flexes de la bouche ni ceux de la main ne prĂ©voient hĂ©rĂ©ditairement une telle coordination (il nây a pas un instinct de sucer son pouce !) et lâexpĂ©rience seule en explique la formation. Mais si la chose est claire, pour ce qui est dâun tel comportement, dans combien dâautres est-il impossible de tracer de frontiĂšre nette entre le pur rĂ©flexe et lâutilisation de lâexpĂ©rience ? Les multiples aspects de lâaccommodation visuelle, par exemple, comportent un mĂ©lange inextricable dâexercice rĂ©flexe et dâacquisition vraie.
Du point de vue de lâassimilation, la difficultĂ© est la mĂȘme. Lâassimilation psychologique propre au rĂ©flexe consiste, nous lâavons vu, en une rĂ©pĂ©tition cumulative, avec incorporation progressive des objets au cycle ainsi reproduit. Mais rien, en une telle conduite, nâimplique encore quâelle soit dirigĂ©e par les rĂ©sultats nouveaux auxquels elle aboutit. Certes, dans lâacte de la succion, il y a dâemblĂ©e recherche orientĂ©e et, en cas de faim, le succĂšs seul donne une signification Ă la sĂ©rie des tĂątonnements. Mais le rĂ©sultat cherchĂ© nâa rien de nouveau par rapport au champ sensori-moteur primitif du rĂ©flexe lui-mĂȘme. Au contraire, dans le domaine de lâadaptation acquise, vers un rĂ©sultat nouveau (nouveau soit par le caractĂšre des tableaux sensoriels qui le dĂ©finissent, soit par les procĂ©dĂ©s mis en Ćuvre pour lâobtenir) qui oriente la rĂ©pĂ©tition [*]. Alors que, dans le rĂ©flexe, lâassimilation ne faisait donc quâun avec lâaccommodation, dĂ©sormais la reproduction de lâacte nouveau, ou lâassimilation des objets au schĂšme de cet acte, constituent un processus distinct de son accommoda-
[* Note FJP : la phrase, comprĂ©hensible, est dĂ©jĂ mal formulĂ©e dans lâĂ©dition originale.]
tion elle-mĂȘme. Un tel processus peut ĂȘtre trĂšs peu diffĂ©renciĂ©, lorsque lâadaptation acquise ne fait que prolonger lâadaptation rĂ©flexe, mais il est dâautant plus distinct de lâaccommodation que lâacte nouveau est plus complexe. Câest ainsi que, dans lâacquisition de la prĂ©hension, autre chose est de rĂ©pĂ©ter indĂ©finiment une manĆuvre qui a rĂ©ussi, et autre chose est de tenter de saisir un objet en une situation nouvelle. La rĂ©pĂ©tition du cycle rĂ©ellement acquis ou en train de sâacquĂ©rir est ce que J. M. Baldwin a appelĂ© la « rĂ©action circulaire » : cette conduite constituera pour nous le principe de lâassimilation sui generis propre Ă ce deuxiĂšme stade. Mais, si, thĂ©oriquement, une telle distinction est claire entre la simple rĂ©pĂ©tition du rĂ©flexe et la « rĂ©action circulaire », il va de soi que, ici encore, les plus grandes difficultĂ©s vont faire obstacle Ă lâanalyse concrĂšte.
Cela dit, passons Ă lâexamen des faits, en les groupant dâabord par domaines distincts dâactivitĂ©.
§ 1. Les habitudes acquises relatives à la succion.
Aux conduites rĂ©flexes que nous avons dĂ©crites au cours du chapitre premier se superposent, Ă partir du second et du troisiĂšme mois, certaines formes de succion incontestablement nouvelles. Nous allons commencer par dĂ©crire lâacquisition des deux principales de ces rĂ©actions circulaires : la protrusion systĂ©matique de la langue (avec plus tard les jeux de salive, des lĂšvres, etc.) et la succion du pouce. Ces deux activitĂ©s nous fourniront le type de ce quâest lâhabitude acquise spontanĂ©e, avec assimilation et accommodation actives. AprĂšs quoi nous discuterons quelques faits dâaccommodation, que lâon dĂ©signe ordinairement du nom de « transferts associatifs » ou dâ« associations sensori-motrices » (dĂ©clenchement de la succion par des signaux divers : position, bruits, signaux optiques, etc.) et nous verrons que ces accommodations partielles, si mĂ©caniques et passives puissent-elles paraĂźtre, constituent en rĂ©alitĂ© de simples chaĂźnons isolĂ©s et abstraits des cycles inhĂ©rents Ă la rĂ©action circulaire. Enfin nous parlerons de certaines coordinations entre la succion et la vision.
Voici des exemples du premier groupe de faits (réactions circulaires) :
Obs. 11. â Laurent Ă 0 ; 0 (30) reste rĂ©veillĂ© sans pleurer, regardant devant lui les yeux grands ouverts. Il suce Ă vide presque continuellement, ouvrant et fermant la bouche dâun rythme lent, la langue Ă©tant sans cesse en mouvement. En certains moments dĂ©terminĂ©s, la langue, au lieu de demeurer Ă lâintĂ©rieur des lĂšvres, vient lĂ©cher la lĂšvre intĂ©rieure : la succion reprend alors de plus belle.
Deux interprĂ©tations sont possibles. Ou bien il y a, en de tels instants, recherche de la nourriture et alors la protrusion de la langue nâest quâun rĂ©flexe inhĂ©rent aux mĂ©canismes de la succion et de la dĂ©glutition, ou bien il y a lĂ dĂ©but de rĂ©action circulaire : rĂ©sultat intĂ©ressant conservĂ© par rĂ©pĂ©tition. Il semble, pour le moment, quâil y ait les deux. TantĂŽt la protrusion de la langue sâaccompagne de gestes dĂ©sordonnĂ©s des bras et conduit Ă lâimpatience et Ă la colĂšre : dans un tel cas il y a manifestement recherche de succion proprement dite, et dĂ©ception. TantĂŽt, au contraire, la protrusion de la langue sâaccompagne de gestes lents et rythmiques des bras et dâune mimique de contentement : dans ce cas il y a jeu de la langue par rĂ©action circulaire.
Obs. 12. â A 0 ; 1 (3) Laurent tire Ă nouveau sa langue plusieurs fois de suite. Il est bien rĂ©veillĂ©, immobile, remue Ă peine les bras et ne prĂ©sente aucune vraie succion Ă vide : il a simplement la bouche entrouverte et passe et repasse sa langue sur la lĂšvre infĂ©rieure. â A 0 ; 1 (5) Laurent commence par sucer Ă vide puis la succion est peu Ă peu remplacĂ©e par la conduite prĂ©cĂ©dente. â A 0 ; 1 (6) il joue manifestement avec sa langue, tantĂŽt en se lĂ©chant la lĂšvre infĂ©rieure, tantĂŽt en la glissant entre les lĂšvres et les gencives. â Les jours suivants ce comportement se rĂ©pĂšte frĂ©quemment et toujours avec la mĂȘme mimique de satisfaction.
Obs. 13. â A 0 ; 1 (24) Lucienne joue avec sa langue, la passant sur sa lĂšvre infĂ©rieure et se pourlĂ©chant sans cesse. Lâobservation dĂ©note lâexistence dâune habitude dĂ©jĂ acquise depuis un certain nombre de jours. La conduite sâest prolongĂ©e jusquâĂ la succion du pouce et au delĂ .
Obs. 14. â Durant la seconde moitiĂ© du deuxiĂšme mois, câest-Ă -dire aprĂšs avoir appris Ă sucer son pouce, Laurent continue Ă jouer de sa langue et Ă la sucer, mais par intermittence. Par contre son habiletĂ© devient plus grande. Ainsi, Ă 0 ; 1 (20) je note les grimaces quâil fait en introduisant sa langue entre les gencives et les lĂšvres et en bombant celles-ci, de mĂȘme lâespĂšce de claquement quâil produit en refermant rapidement la bouche aprĂšs ces exercices.
Obs. 15. â Durant le troisiĂšme mois, il sâajoute Ă la protrusion de la langue et Ă la succion des doigts de nouvelles rĂ©actions circulaires relatives aux mouvements de la bouche. Ainsi, dĂšs 0 ; 2 (18) Laurent joue avec sa salive, la laissant sâaccumuler Ă lâintĂ©rieur des lĂšvres entrouvertes et la ravalant brusquement. Vers la mĂȘme Ă©poque, il suce Ă vide, avec ou sans protrusion de la langue, en modifiant de diverses maniĂšres la position des lĂšvres : il plisse et contracte sa lĂšvre infĂ©rieure, etc. â Ces exercices deviennent de plus en plus variĂ©s dans la suite et ne mĂ©ritent plus un examen dĂ©taillĂ©, du point de vue auquel nous nous plaçons dans cette Ă©tude.
La succion des doigts donne lieu également à des acquisitions évidentes :
Obs. 16. â A 0 ; 1 (1) Laurent est tenu par sa garde, peu avant le repas, en position presque verticale. Il a trĂšs faim et cherche Ă tĂ©ter, la bouche ouverte, avec des rotations continuelles de la tĂȘte. Ses bras dĂ©crivent des grands mouvements rapides et viennent sans cesse heurter son visage. A deux reprises, sa main Ă©tant appliquĂ©e un instant contre la joue droite, Laurent tourne la tĂȘte et tend Ă saisir ses doigts avec sa bouche. Il Ă©choue
la premiĂšre fois et rĂ©ussit la seconde. Mais les mouvements du bras ne sont pas coordonnĂ©s par rapport Ă ceux de la tĂȘte : la main sâĂ©chappe tandis que la bouche essaie de maintenir le contact. Dans la suite, cependant, il attrape son pouce : le corps entier sâimmobilise alors aussitĂŽt, la main droite saisit par hasard le bras gauche et la main gauche sâapplique contre la bouche. Une longue station sâensuit alors, durant laquelle Laurent suce son pouce gauche, Ă la maniĂšre dont il tette, avec gloutonnerie, et passion (halĂštements, etc.).
Il y a donc ici analogie complĂšte avec lâobs. 7 du § 1. Il est seulement plus certain que rien dâextĂ©rieur ne contraint lâenfant Ă garder sa main dans la bouche : les bras ne sont pas immobilisĂ©s par la position couchĂ©e du sujet, mais par un maintien spontanĂ©. NĂ©anmoins le fait observĂ© demeure susceptible de deux interprĂ©tations : ou bien, comme ce peut ĂȘtre le cas dĂšs les premiers jours consĂ©cutifs Ă la naissance, le fait de sucer immobilise le corps entier et par consĂ©quent les mains (les bras demeurent serrĂ©s contre le torse pendant que le nouveau-nĂ© tette et on conçoit quâil en puisse ĂȘtre ainsi quand il suce son pouce dĂ©couvert par hasard), ou bien il y a coordination directe entre la succion et les mouvements des bras. La suite des observations semble montrer que la conduite actuelle annonce cette coordination.
Obs. 17. â A 0 ;1(2) Laurent crie de faim dans son berceau. On le prend en le maintenant en position presque verticale. Son comportement passe alors par quatre phases successives assez nettement distinctes. Il commence par se calmer et cherche Ă sucer en tournant la tĂȘte de gauche et de droite pendant que ses bras sâagitent au hasard. Puis (deuxiĂšme phase) les bras, au lieu de dĂ©crire des mouvements dâune envergure maximale, semblent se rapprocher de la bouche. A plusieurs reprises lâune et lâautre main effleurent les lĂšvres ; la main droite va jusquâĂ sâappliquer contre la joue de lâenfant et Ă lâĂ©treindre quelques secondes. Pendant tout ce jeu, la bouche est grande ouverte et essaie sans cesse de saisir quelque chose. Le pouce gauche est alors attrapĂ© et les deux bras sâimmobilisent de suite, le bras droit sâappliquant sur la poitrine, sous le bras gauche, lequel est donc lui-mĂȘme retenu par la bouche. Durant une troisiĂšme phase, les bras parcourent de nouveau lâespace au hasard, le pouce gauche Ă©tant sorti de la bouche aprĂšs quelques minutes. Pendant ce temps, lâenfant se cambre de colĂšre, la tĂȘte renversĂ©e en arriĂšre et les cris alternent avec les essais de succion. Enfin dĂ©bute une quatriĂšme phase durant laquelle les mains se rapprochent Ă nouveau de la bouche, celle-ci cherchant sans cesse Ă happer les doigts qui lâeffleurent. Les derniers essais ne sont couronnĂ©s dâaucun succĂšs et les pleurs reprennent dĂ©finitivement.
Peut-on parler cette fois de coordination ? Chacune de ces phases trouve son analogue dans la conduite des semaines précédentes : on voit, dÚs les premiers jours, les bébés se balafrer le visage avec leurs doigts crispés, tandis que la bouche semble chercher à saisir quelque chose. Néanmoins la succession des quatre phases paraßt indiquer un début de liaison entre les mouvements des bras et les essais de succion.
Obs. 18. â A 0 ; 1 (3), Laurent (mĂȘme position) ne semble prĂ©senter aucune coordination entre les mains et la bouche, avant la tĂ©tĂ©e. Par contre aprĂšs lâun des repas, alors quâil est encore trĂšs Ă©veillĂ© et cherche toujours Ă sucer, ses bras, au lieu de gesticuler au hasard, se replient sans cesse dans la direction de la bouche. Plus prĂ©cisĂ©ment, il mâa semblĂ© plusieurs fois que le contact fortuit de la main avec la bouche dĂ©clenchait une orientation de celle-ci vers celle-lĂ et quâalors (mais alors seulement) la main tendait Ă revenir dans la bouche. Effectivement Laurent a rĂ©ussi quatre fois Ă sucer
ses doigts, la main et le bras sâimmobilisant aussitĂŽt. Mais cela nâa jamais durĂ© plus de quelques secondes. â Le soir du mĂȘme jour, Laurent, aprĂšs la tĂ©tĂ©e, demeure trĂšs Ă©veillĂ© et continue de chercher Ă sucer, tout en entrecoupant ses tentatives de cris Ă©nergiques. Je saisis alors son bras droit et le conduis jusquâĂ ce que la bouche ait commencĂ© de sucer la main. DĂšs que les lĂšvres ont Ă©tĂ© en contact avec la main, les bras ont cessĂ© dâopposer toute rĂ©sistance et sont demeurĂ©s en place quelques instants. Ce phĂ©nomĂšne est net depuis que je fais lâexpĂ©rience â dĂšs 0 ; 0 (15) â mais habituellement le maintien de la position ne dure pas. Ce nâest que lors de la succion du pouce lui-mĂȘme que lâimmobilitĂ© sâensuit (voir obs. 7 du § 1 et lâobs. 16 de ce § ). Cette fois, au contraire, le bras est restĂ© un instant immobile, quoique le dos de la main fĂ»t seul en contact avec les lĂšvres : celles-ci essayaient visiblement dâexplorer la main entiĂšre. AprĂšs un moment, la main a perdu le contact, mais elle lâa retrouvĂ© dâelle-mĂȘme : ce nâest plus seulement la bouche qui cherchait la main, câest la main qui se tendait vers la bouche. Or treize fois de suite, en comptant ce premier retour de la main aux lĂšvres, jâai pu observer la main qui se rĂ©introduisait dans la bouche. La coordination ne fait donc plus guĂšre de doute : on voit simultanĂ©ment la bouche sâouvrir et la main se diriger vers elle. Les ratĂ©s mĂȘmes sont significatifs : il arrive ainsi que les doigts tendus viennent se planter dans la joue alors que la bouche ouverte est prĂȘte Ă les accueillir.
Obs. 19. â A 0 ; 1 (4), aprĂšs le repas de 18 h., Laurent est trĂšs Ă©veillĂ© (contrairement aux repas prĂ©cĂ©dents) et non complĂštement satisfait. Il suce dâabord Ă vide, avec vigueur, puis on voit sa main droite sâapprocher de la bouche, toucher la lĂšvre infĂ©rieure et finalement se laisser happer. Mais lâindex seul ayant Ă©tĂ© saisi, la main ressort. TrĂšs visiblement alors elle ne sâĂ©carte que pour revenir tĂŽt aprĂšs. Le pouce est cette fois dans lĂ bouche, alors que lâindex se plante entre la gencive et la lĂšvre supĂ©rieure. Nouveau recul de la main qui sâĂ©loigne jusquâĂ 5 cm. de la bouche pour y rentrer ensuite : le pouce est maintenant saisi et les autres doigts demeurent Ă lâextĂ©rieur. Laurent sâimmobilise alors et suce avec vigueur, en bavant au point quâon le lui enlĂšve aprĂšs quelques instants. Une quatriĂšme fois la main se rapproche : trois doigts pĂ©nĂštrent dans la bouche. La main ressort pour se rĂ©introduire une cinquiĂšme fois. Le pouce Ă©tant Ă nouveau seul saisi, la succion se poursuit sans trĂȘve. Je retire alors la main et lâabaisse jusque prĂšs de la taille. Pendant une pose, Laurent semble renoncer Ă sucer et regarde devant lui, bĂ©at et repus. Mais les lĂšvres reprennent leur mouvement aprĂšs quelques minutes et aussitĂŽt la main se rapproche. Cette fois sĂ©rie dâĂ©checs : les doigts viennent se placer sur le menton et contre la lĂšvre infĂ©rieure. Lâindex pĂ©nĂštre pourtant Ă deux reprises (donc 6Ăšme et 7Ăšme rĂ©ussite). La huitiĂšme fois que la main entre dans la bouche, le pouce est seul retenu, dâoĂč succion continue. JâenlĂšve encore la main. Nouvelle pose sans mouvements des lĂšvres, puis nouveaux essais, neuviĂšme et dixiĂšme succĂšs, aprĂšs quoi lâexpĂ©rience est interrompue.
Obs. 20. â A 0 ; 1 (5) et 0 ; 1 (6) Laurent cherche manifestement Ă atteindre son pouce dĂšs quâil est rĂ©veillĂ© mais il nây parvient pas tant quâil est couchĂ© sur le dos. Il se tape la figure avec la main sans arriver Ă trouver sa bouche. Lorsquâil est vertical, par contre (tenu par la taille, les bras et le torse libres), il rejoint vite ses lĂšvres. â A 0 ;1(7), par contre, je le trouve en train de sucer son pouce, alors quâil est Ă©tendu. Mais il le perd sans cesse, parce que le pouce ne sâenfonce pas Ă lâintĂ©rieur de la cavitĂ© buccale et sâĂ©gare entre la lĂšvre supĂ©rieure et la gencive. Il y a cependant progrĂšs parce que le pouce, aprĂšs ĂȘtre sorti de la bouche, y revient une sĂ©rie de fois. Malheu-
reusement, entre ces succĂšs, Laurent se tape le nez, les joues et les yeux. Il finit pas se fĂącher Ă la suite dâun Ă©chec. â Les jours suivants, on peut considĂ©rer la coordination comme faite. A 0 ; 1 (9), par exemple, Laurent suce son pouce, couchĂ© sur le dos : je le lui enlĂšve de la bouche et, Ă plusieurs reprises, il le remet presque directement (aprĂšs avoir tĂątonnĂ© tout au plus entre le nez et le menton) et en ne saisissant que le pouce, les autres doigts restant hors de la bouche.
Obs. 21. â Durant la fin du second mois, Laurent a sucĂ© aussi bien son pouce gauche que le droit. A 0 ; 1 (21), par exemple, couchĂ© sur le cĂŽtĂ© gauche, il essaie de sucer le pouce de la main gauche. AprĂšs Ă©chec, dĂ» Ă sa position, il amĂšne le bras droit. Ne parvenant pas Ă saisir le pouce, il se tourne alors progressivement du cĂŽtĂ© droit, parvient Ă se mettre sur le dos et continue sa recherche. Il atteint presque le pouce droit, mais, Ă©chouant par hasard, il se retourne vers la main gauche et la dirige vers sa bouche. Echouant une fois de plus, il sâoriente de nouveau vers la droite et rĂ©ussit cette fois Ă happer le pouce droit. â Cet exemple montre bien que Laurent est Ă©galement habile (ou encore malhabile) Ă sucer lâun ou lâautre pouce. Dans la suite, par contre, il sâest habituĂ© Ă sucer davantage le pouce gauche, au point quâil se lâest lĂ©gĂšrement meurtri et quâon a dĂ» le bander et attacher sa main. AprĂšs quelque colĂšre et quelque tĂątonnement, il sâest alors remis Ă sucer le pouce droit (0 ; 2 (7) et les jours suivants).
Obs. 22. â Au cours du troisiĂšme mois, la succion du pouce a diminuĂ© peu Ă peu dâimportance chez Laurent sous la pression dâintĂ©rĂȘts nouveaux tels que les intĂ©rĂȘts visuels, phoniques, etc. DĂšs 0 ; 2 (15) je note que Laurent ne suce plus guĂšre son pouce que pour calmer sa faim et surtout pour sâendormir. Il y a lĂ un exemple intĂ©ressant de spĂ©cialisation de lâhabitude, observĂ© Ă©galement chez Jacqueline. Il suffit que Laurent pleure pour quâaussitĂŽt le pouce vienne Ă la rescousse. A 0 ; 2 (19) je note mĂȘme quâil ferme les yeux et se tourne sur la droite pour sâendormir au moment oĂč son pouce a rejoint les lĂšvres. â Il faut relever Ă©galement, durant ce troisiĂšme mois, lâopposition du pouce au moment de la succion. A la fin du deuxiĂšme mois encore, Laurent commençait par sucer le dos de sa main et de ses doigts, ou plusieurs doigts ensemble, ou le pouce et lâindex rĂ©unis, avant de trouver le pouce seul. Au cours du troisiĂšme mois, au contraire, le pouce sâest peu Ă peu opposĂ© aux autres doigts et Laurent est parvenu Ă la happer du premier coup, pour le sucer lui seul.
Obs. 23. â Chez Lucienne, qui nâa pas subi cette sorte de dressage auquel jâai soumis Laurent, la coordination entre les mouvements des bras et la succion nâest devenue incontestable quâĂ 0 ; 2 (2). A 0 ; 1 (25) et 0 ; 1 (26), les mains effleurent sans cesse la bouche mais je note encore lâincapacitĂ© oĂč Lucienne se trouve de maintenir longtemps son pouce entre les lĂšvres et surtout de la retrouver une fois sorti. Par contre, Ă 0 ; 2 (2), jâai pu faire les deux observations suivantes. A 18 heures, aprĂšs le repas, ses mains errent autour de sa bouche et elle suce alternativement les doigts (lâindex surtout), le dos de la main et le poignet. Lorsque la main Ă©chappe Ă la bouche, elle tend Ă se rapprocher et la coordination se rĂ©tablit. A 20 heures, Lucienne est rĂ©veillĂ©e et suce Ă nouveau ses doigts : la main demeure immobile de longs instants puis, lorsquâelle glisse, on voit simultanĂ©ment la bouche qui cherche Ă saisir et la main qui se rapproche. Le lendemain, mĂȘmes observations : la coordination est retrouvĂ©e durant tout le matin et quelques moments le soir. Jâai notĂ© en particulier le fait suivant : la main tĂątonnant dans la bonne direction, puis brusque mouvement des doigts dans la bouche, celle-ci Ă©tant
dĂ©jĂ ouverte et immobile. La suite des observations a confirmĂ© quâil sâagissait bien lĂ dâune coordination stable.
Obs. 24. â Chez Jacqueline, les premiĂšres indications sĂ»res datent de 0 ; 1(28) et des jours suivants : elle porte la main gauche Ă sa bouche quand elle a trĂšs faim, quelques instants avant la tĂ©tĂ©e. AprĂšs le repas, elle rĂ©introduit frĂ©quemment ses doigts, pour prolonger la succion. DĂšs 0 ; 4 (5) environ, lâhabitude devient systĂ©matique et il lui faut sucer son pouce pour sâendormir.
A noter en outre que les objets saisis sont portés à la bouche dÚs 0 ; 3 (15) environ.
La protrusion de la langue et la succion des doigts constituent ainsi les deux premiers exemples dâune conduite qui prolonge lâexercice fonctionnel propre au rĂ©flexe (sucer Ă vide, etc.), mais avec acquisition de quelque Ă©lĂ©ment extĂ©rieur aux mĂ©canismes hĂ©rĂ©ditaires. Pour ce qui est de la langue, son utilisation nouvelle semble dĂ©passer le simple jeu rĂ©flexe concomitant Ă la succion. Pour ce qui est du pouce, il nâexiste, rĂ©pĂ©tons-le, aucun instinct de se sucer les doigts et, mĂȘme si lâacte de porter la nourriture Ă la bouche constituait une conduite hĂ©rĂ©ditaire, il est Ă©vident que le caractĂšre tardif de lâapparition de cet acte indique lâintervention[*] dâassociations acquises se superposant Ă la coordination rĂ©flexe Ă©ventuelle. Il faut encore noter, pour caractĂ©riser ces acquisitions, quâelles impliquent un Ă©lĂ©ment dâactivité : il ne sâagit pas, en effet, dâassociations imposĂ©es par le milieu ambiant, mais bien de relations dĂ©couvertes et mĂȘme créées au cours de la recherche propre de lâenfant. Câest ce double aspect dâacquisition et dâactivitĂ© qui caractĂ©rise ce que nous appellerons dorĂ©navant des « rĂ©actions circulaires », non pas au sens un peu large de M. Baldwin, mais au sens restreint de M. Wallon 1 : exercice fonctionnel aboutissant au maintien ou Ă la redĂ©couverte dâun rĂ©sultat nouveau intĂ©ressant.
A cĂŽtĂ© des rĂ©actions circulaires proprement dites, la succion donne lieu Ă©galement Ă des conduites dans lesquelles prĂ©domine lâaccommodation. Il sâagit de ces associations acquises que lâon appelle souvent « transferts associatifs », lorsquâon ne va pas jusquâĂ parler de « rĂ©flexes conditionnĂ©s ». Notons dâabord que la rĂ©action circulaire comme telle entraĂźne de tels transferts. Au cours de la coordination progressive entre la succion et les mouvements de la main et du bras, il est Ă©vident que des associations sâĂ©tablissent, qui orientent le pouce dans la direction de la bouche : le contact des doigts avec les langes, le visage, les lĂšvres, etc., sert ainsi tĂŽt ou tard de signal pour diriger la main. Mais, en dehors de ces acquisitions mnĂ©moniques ou transferts, inhĂ©-
1Lâenfant turbulent, p. 85.
[* Note FJP : nous avons remplacĂ© âinterdictionâ par âinterventionââŠ]
rents Ă la rĂ©action circulaire, il en est qui semblent rĂ©sulter dâun simple dressage automatique sans que paraisse intervenir lâĂ©lĂ©ment dâactivitĂ© propre aux rĂ©actions prĂ©cĂ©dentes. Quâen faut-il penser ?
Il convient de rappeler ici les jolies observations dues Ă deux collaboratrices de Mme BĂŒhler, Mmes Hetzer et Ripin 1 sur le dressage du nourrisson en fonction des circonstances du repas (« ErnĂ€hrungssituation »). Selon ces auteurs, on peut distinguer trois stades dans le comportement de lâenfant. Le premier caractĂ©rise la premiĂšre semaine : le nourrisson ne cherche Ă sucer que lorsque ses lĂšvres sont en contact avec le sein ou le biberon. Câest ce que nous avons vu au cours du chapitre premier (§ § 1 et 2). Le second stade sâĂ©tendrait de la seconde Ă la huitiĂšme ou neuviĂšme semaine : le nourrisson se met Ă chercher le sein dĂšs qu`il se trouve dans les positions qui prĂ©cĂšdent rĂ©guliĂšrement le repas (la toilette, le changement de langes, la position Ă©tendue, etc.). Le troisiĂšme stade, enfin, dĂ©bute entre 0 ; 3 et 0 ; 4 et se reconnaĂźt Ă lâintervention des signaux visuels : il suffit que lâenfant aperçoive le biberon ou les objets lui rappelant le repas pour qu`il ouvre la bouche et crie. Examinons sĂ©parĂ©ment le second et le troisiĂšme de ces comportements : lâun et lâautre rentrent dans les associations acquises, mais Ă des titres diffĂ©rents.
Les conduites caractĂ©ristiques du second de ces stades paraissent constituer le type de lâassociation passive (« Signalwirkung »). Au rebours des transferts propres Ă la rĂ©action circulaire active, ceux-ci semblent donc dus Ă la pression des circonstances extĂ©rieures sujettes Ă rĂ©pĂ©tition. Mais, comme nous allons le voir, ce nâest quâune apparence et de telles accommodations supposent elles aussi une part dâactivitĂ©. Sur la rĂ©alitĂ© mĂȘme des faits observĂ©s, nous sommes Ă©videmment dâaccord avec Mme BĂŒhler et ses collaboratrices. Il nây a pas de doute que, Ă un moment donnĂ© du dĂ©veloppement, des relations sâĂ©tablissent entre la position de l`enfant, les signaux tactiles, acoustiques, etc., et le dĂ©clenchement des mouvements de succion. Par contre, la date dâapparition de ces conduites ainsi que leur interprĂ©tation nous paraissent lâune et lâautre sujettes Ă discussion. Voici dâabord deux observations qui prĂ©ciseront le sens de nos remarques :
Obs. 25. â Jâai cherchĂ© Ă dĂ©terminer chez Laurent Ă partir de quelle date il y a association entre la position du bĂ©bĂ© et la recherche du sein. Or il mâa semblĂ© impossible dâaffirmer lâexistence de cette association avant le
1 H. HETZER et R. RIPIN, FrĂŒhestes Lernen des SĂ€uglings in der ErnĂ€hrungssituation, Zeitschr. f. Psychol. vol. CXVIII, p. 82 (1930), et CH. BĂHLER, Kindheit u. Jugend, 3e Ă©dit. 1931, p. 14 et suiv.
second mois. A 0 ; 0 (6) et les jours suivants, Laurent cherche, il est vrai, Ă tĂ©ter, dĂšs quâil est posĂ© sur la balance, la table de toilette ou le lit de sa maman, alors quâil ne cherchait rien auparavant et criait dans son berceau. A 0 ; 0 (9) Laurent est Ă demi endormi dans son berceau ; il nâa rien cherchĂ© tant quâon lâa portĂ©, mais, sitĂŽt posĂ© sur le lit, il ouvre la bouche et tourne la tĂȘte Ă gauche et Ă droite avec mouvements plus rapides des bras et tension de tout le corps. A 0 ; 0 (10) il ne cherche pas dans son berceau, mais cherche sitĂŽt dans les bras de la garde, etc. JusquâĂ la fin du premier mois son comportement est demeurĂ© tel. Mais sâagit-il de pures coĂŻncidences ou dâune association rĂ©elle entre la position et la succion ? Il nous est impossible dâen dĂ©cider, parce que de tels faits peuvent sâinterprĂ©ter tout autrement que par lâexistence dâun transfert associatif. Il suffit de constater, ainsi que nous lâavons fait au chapitre Ier, combien est prĂ©coce la succion Ă vide et le tĂątonnement propres au rĂ©flexe lui-mĂȘme pour comprendre que lâenfant cherchera Ă tĂ©ter dĂšs quâil ne sera ni en pleurs, ni endormi, ni distrait par le mouvement : dans son berceau, il ne cherche pas, parce que rien ne vient le distraire de ses cris de faim et que les cris sâentraĂźnent les uns les autres par cette sorte de rĂ©pĂ©tition rĂ©flexe dont nous avons dĂ©jĂ parlé ; tant quâon le porte, il ne cherche rien non plus parce que le balancement suffit Ă lâabsorber ; mais dĂšs quâil sera posĂ© sur la balance, la table de toilette oĂč lâon change ses langes ou dans les bras immobiles de sa garde ou de sa maman, il cherchera Ă sucer avant de se remettre Ă pleurer, parce que ni les pleurs, ni les excitations relatives au mouvement ne lâempĂȘcheront plus. Est-ce Ă dire quâil y a relation entre la « Trinklage » et la succion ? Rien nâautorise Ă le nier, mais rien nâautorise non plus Ă lâaffirmer encore. En outre, quand on sait la difficultĂ© de fixer un rĂ©flexe conditionnĂ© chez les animaux et surtout la nĂ©cessitĂ© de le « confirmer » sans cesse pour quâil se maintienne, on ne peut quâĂȘtre prudent dans lâappel Ă un tel mĂ©canisme en ce qui concerne les comportements des premiĂšres semaines 1.
Par contre, Ă partir du moment oĂč Laurent sait trouver son pouce (dĂ©but du second mois), la recherche du sein peut ĂȘtre diffĂ©renciĂ©e des autres tendances et lâon parvient ainsi Ă Ă©tablir lâexistence dâune relation entre la « Trinklage » et cette recherche. Avant le repas, lâenfant ne tend Ă sucer ses doigts que dans le berceau, lorsquâil ne crie pas on nâest pas trop endormi ; mais, sitĂŽt en position de manger (dans les bras de sa mĂšre ou posĂ© sur le lit, etc.) les mains perdent tout intĂ©rĂȘt, sâĂ©loignent de la bouche et il est visible que lâenfant ne cherche plus que le sein lui-mĂȘme, câest-Ă -dire le contact avec la nourriture. A 0 ; 1 (4), par exemple, aucune expĂ©rience sur la succion des doigts nâa Ă©tĂ© possible avant le repas, Laurent tournant la tĂȘte de tous cĂŽtĂ©s dĂšs quâil sâest trouvĂ© en position de manger.
Au cours du second mois, la coordination entre la position et la recherche du sein a fait de nombreux progrĂšs. Câest ainsi que dĂšs la fin du mois, Laurent ne cherche plus Ă tĂ©ter que dans les bras de sa mĂšre, et non plus sur la table de toilette.
Obs. 26. â En corrĂ©lation avec cette accommodation progressive Ă la
1 Nous nâentendons dâailleurs point nier quâil puisse se constituer dĂšs la naissance certains rĂ©flexes conditionnĂ©s, puisque D. P. MARQUIS aurait rĂ©ussi Ă en Ă©tablir sur des bĂ©bĂ©s ĂągĂ©s de 3 Ă 10 jours en associant certains sons aux rĂ©flexes de succion (Journ. of genet. Ps. vol. XXXIX, 1931, p. 479) et que W. S. RAY en aurait mĂȘme provoquĂ© chez le fĆtus (Child Devel., vol. III, 1932, p. 175). Nous prĂ©tendons seulement quâĂ©tant donnĂ©es les difficultĂ©s de la question du conditionnement, laquelle se complique chaque jour, la prudence oblige Ă recourir, toutes les fois quâon le peut, Ă des explications plus satisfaisantes que celles que lâon croit parfois pouvoir tirer de lâexistence du rĂ©flexe conditionnĂ©.
situation dâensemble, il nous a semblĂ© que lâaccommodation au sein lui-mĂȘme faisait quelques progrĂšs au cours du second mois et dĂ©passait lâaccommodation rĂ©flexe des premiĂšres semaines. Câest ainsi que nous avons notĂ© chez Jacqueline dĂšs 0 ; 1 (14) et chez Lucienne dĂšs 0 ; 1 (27) lâaptitude Ă tourner la tĂȘte du bon cĂŽtĂ© lorsquâon les changeait de sein : alors que la rotation imprimĂ©e Ă leur corps devait leur diriger la tĂȘte vers lâextĂ©rieur, elles la tournaient dâelles-mĂȘmes dans la direction du sein. Un tel comportement nâimpliquerait naturellement en rien une orientation correcte dans lâespace : il indiquerait seulement que lâenfant sait dorĂ©navant utiliser les contacts avec le bras de sa mĂšre comme signaux lui permettant de repĂ©rer la direction de la nourriture. Or, si tel est le cas, il y a Ă©videmment association acquise, câest-Ă -dire accommodation dĂ©passant la simple accommodation rĂ©flexe.
DĂšs le second mois, nous retrouvons donc lâexistence des corrĂ©lations observĂ©es par Mme BĂŒhler et ses collaboratrices. Seulement ces corrĂ©lations entre la situation dâensemble et la succion supposent-elles nĂ©cessairement lâhypothĂšse du « transfert associatif » (« Signalwirkung ») ?
Il y a lĂ un problĂšme gĂ©nĂ©ral, sur lequel nous reviendrons au cours du § 5. Bornons-nous Ă souligner dĂšs maintenant cette circonstance que lâassociation acquise entre les signaux propres Ă la « Trinklage » et le rĂ©flexe de succion nâa pas Ă©tĂ© imposĂ©e Ă lâenfant dâune maniĂšre toute mĂ©canique. Il nây a donc pas lĂ quâun enregistrement passif. Par le fait mĂȘme de la recherche constante qui caractĂ©rise lâinstinct de succion, câest toujours Ă propos dâefforts et de tĂątonnements du sujet lui-mĂȘme que lâassociation sâacquiert. Ici encore mĂ©fions-nous donc dâune comparaison trop simple avec le rĂ©flexe conditionnĂ©. A notre sens, sâil sâĂ©tablit une association entre la « Trinklage » et la succion, ce nâest pas par un pur dressage, sans quoi lâon ne verrait pas pourquoi les signaux optiques ne donneraient pas lieu Ă un dressage du mĂȘme genre dĂšs le second mois Ă©galement. Câest simplement que le schĂšme de la succion, câest-Ă -dire la totalitĂ© organisĂ©e des mouvements et attitudes propres Ă la succion, englobe certaines postures qui dĂ©bordent la sphĂšre buccale. Or ces attitudes ne sont pas entiĂšrement passives et impliquent tĂŽt ou tard un acquiescement du corps tout entier : les membres sâimmobilisent, les mains se serrent, etc., dĂšs que le nourrisson adopte la position caractĂ©ristique de la tĂȘtĂ©e. DĂšs lors le simple rappel de ces attitudes dĂ©clenche le cycle total de lâacte de la succion, parce que les sensations kinesthĂ©siques et la sensibilitĂ© posturale ainsi dĂ©clenchĂ©es sont immĂ©diatement assimilĂ©es au schĂšme de cet acte. Il nây a donc pas association entre un signal indĂ©pendant et un schĂšme sensori-moteur donnĂ©, ni coordination entre deux groupes de schĂšmes indĂ©pendants (comme ce sera le cas entre la
vision et la succion, etc.), mais constitution et Ă©largissement progressif dâun schĂšme unique dâaccommodation et dâassimilation combinĂ©es. Tout au plus peut-on dire, dans un tel cas, que lâaccommodation lâemporte sur lâassimilation.
Venons-en maintenant aux acquisitions les plus complexes relatives Ă la succion (le troisiĂšme des stades de Mmes Hetzer et Ripin) : les associations entre la succion et la vision. DĂšs le troisiĂšme et le quatriĂšme mois, selon Mmes Hetzer et Ripin, on observe, en effet, que lâenfant sâapprĂȘte Ă manger lorsquâil aperçoit le biberon ou tout objet associĂ© Ă la nourriture. Il nây a plus donc, dans une telle conduite, une simple association plus ou moins passive entre un signal et lâacte, mais on peut parler de rĂ©cognition dâun tableau externe et de significations attribuĂ©es Ă ce tableau.
Nous avons pu faire des observations semblables :
Obs. 27. â Jacqueline, Ă 0 ; 4 (27) et les jours suivants, ouvre la bouche dĂšs quâon lui montre le biberon. Or, elle nâa commencĂ© lâallaitement mixte quâĂ 0 ; 4 (12). A 0 ; 7 (13) je note quâelle ouvre diffĂ©remment la bouche selon quâon lui tend un biberon ou une cuiller.
Lucienne Ă 0 ; 3 (12) sâarrĂȘte de pleurer lorsquâelle voit sa mĂšre se dĂ©grafer pour le repas.
Laurent, de mĂȘme, entre 0 ; 3 (15) et 0 ; 4 rĂ©agit aux signaux visuels. Lorsque aprĂšs sa toilette habituelle et juste avant son repas, on le met dans mes bras en position de tĂ©ter, il me regarde puis cherche de tous cĂŽtĂ©s, me regarde Ă nouveau, etc. : mais il nâessaie pas de tĂ©ter. Lorsque ensuite je le mets dans les bras de sa maman, sans quâil touche le sein, il la regarde et aussitĂŽt ouvre tout grande la bouche, crie, se trĂ©mousse, bref, prĂ©sente une rĂ©action entiĂšrement significative. Câest donc bien la vue et plus seulement la position, qui sert dĂ©sormais de signal.
De telles conduites sont assurĂ©ment supĂ©rieures Ă celles qui sont rĂ©glĂ©es par la seule coordination entre la position et la succion. Elles impliquent, en effet, la rĂ©cognition proprement dite de tableaux visuels et lâattribution dâune signification Ă ces tableaux par rĂ©fĂ©rence au schĂšme de la succion. Est-ce Ă dire que le biberon, etc., constituent dĂ©jĂ des « objets » pour lâenfant comme le soutient Mme BĂŒhler 1 ? Nous nâoserions aller jusque-lĂ (on verra pourquoi au cours du vol. II) : des tableaux sensoriels peuvent ĂȘtre reconnus et dotĂ©s de significations sans acquĂ©rir pour autant les caractĂšres de la permanence substantielle et spatiale propres Ă lâobjet. Mais nous reconnaissons que de tels tableaux sont Ă©videmment perçus comme « extĂ©rieurs » par lâenfant, câest-Ă -dire quâils sont projetĂ©s dans un ensemble cohĂ©rent dâimages et de relations. En effet, par le fait mĂȘme que le bibe-
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ron appartient, pour le nourrisson, Ă deux sĂ©ries de schĂšmes pouvant donner lieu Ă des adaptations et des fonctionnements indĂ©pendants les uns des autres (la vision et la succion) et par le fait quâil rĂ©alise la coordination de ces deux schĂšmes, il est nĂ©cessairement douĂ© dâune certaine extĂ©rioritĂ©. Au contraire, la succion du pouce ne rĂ©alise pas cette condition : bien que cette succion suppose pour lâobservateur une coordination entre les mouvements de la main et ceux de la bouche, le pouce nâest dâabord connu de lâenfant que dans la mesure oĂč il est sucĂ© et il nây a pas coordination entre deux schĂšmes indĂ©pendants pour le sujet lui-mĂȘme. Nous parlerons donc, dans le cas du dĂ©clenchement de la succion par des signaux visuels, dâune rĂ©cognition en fonction de la coordination de deux schĂšmes dâassimilation (succion et vision).
En conclusion, les acquisitions qui caractĂ©risent le mĂ©canisme de la succion, passĂ© le stade des adaptations purement hĂ©rĂ©ditaires, sont au nombre de trois. Il y a en premier lieu la « rĂ©action circulaire » proprement dite : jouer de la langue, sucer systĂ©matiquement le pouce, etc. Cette rĂ©action constitue un comportement essentiellement actif, qui prolonge lâexercice rĂ©flexe dĂ©crit au chapitre premier, mais avec, en plus, un Ă©lĂ©ment acquis dâaccommodation aux donnĂ©es de lâexpĂ©rience. La passivitĂ© augmente par contre, dans les accommodations qui se constituent plus ou moins automatiquement en fonction du milieu extĂ©rieur, mais ces accommodations supposent elles aussi, Ă leur point de dĂ©part, une activitĂ© du sujet. Enfin, le comportement se complique par la coordination de schĂšmes hĂ©tĂ©rogĂšnes, lors de la rĂ©cognition des signaux visuels de la succion.
Sans vouloir anticiper sur les conclusions thĂ©oriques que nous chercherons Ă dĂ©gager de tels faits au § 5, il est possible dâemblĂ©e de nous demander ce que reprĂ©sentent ces trois types de conduite du point de vue des mĂ©canismes de lâadaptation. La rĂ©action circulaire est assurĂ©ment Ă concevoir comme une synthĂšse active de lâassimilation et de lâaccommodation. Elle est assimilation dans la mesure oĂč elle constitue un exercice fonctionnel prolongeant lâassimilation rĂ©flexe dĂ©crite au chapitre premier : sucer son pouce ou sa langue, câest assimiler ses objets Ă lâactivitĂ© mĂȘme de la succion. Mais la rĂ©action circulaire est accommodation dans la mesure oĂč elle rĂ©alise une coordination nouvelle, non donnĂ©e dans le mĂ©canisme rĂ©flexe hĂ©rĂ©ditaire. Quant au soi-disant transfert associatif, il est surtout accommodation, en tant que supposant des associations suggĂ©rĂ©es par le milieu extĂ©rieur. Mais il implique un Ă©lĂ©ment dâassimilation, dans la mesure oĂč il procĂšde par diffĂ©renciation, de rĂ©actions circulaires
antĂ©rieures. Entre lâaccommodation qui lui est propre et celle de la rĂ©action circulaire, il nây a donc quâune diffĂ©rence de degré : celle-ci est plus active et celle-lĂ plus passive. Enfin, la coordination des schĂšmes, en quoi consiste la rĂ©cognition des signaux visuels de la succion, nâest quâune complication de ces mĂȘmes mĂ©canismes : elle est assimilation au second degrĂ© en tant que coordination de deux schĂšmes dâassimilation (vision et succion) et elle est accommodation au second degrĂ© en tant que prolongeant la chaĂźne des associations acquises.
§ 2. La vision.
Nous nâallons nullement Ă©tudier ici les perceptions et accommodations visuelles en elles-mĂȘmes, mais simplement chercher, conformĂ©ment au but de cet ouvrage, Ă distinguer dans les conduites relatives Ă la vision les diffĂ©rents aspects intĂ©ressant le dĂ©veloppement de lâintelligence. Nous reviendrons dâailleurs sur le dĂ©tail de certaines accommodations visuelles Ă propos de la constitution de la notion dâespace.
Comme à propos de la succion, nous distinguerons dans les conduites commandées par la vision, un certain nombre de types allant du pur réflexe à la réaction circulaire et de là aux coordinations acquises entre les schÚmes visuels et ceux des autres activités.
Pour ce qui est des rĂ©flexes, il aurait fallu en parler au chapitre premier. Mais, comme ils sont loin dâavoir pour nous lâintĂ©rĂȘt des rĂ©flexes de la succion, nous pouvons nous borner Ă les mentionner ici pour mĂ©moire. Sont donnĂ©s dĂšs la naissance la perception de la lumiĂšre et par consĂ©quent les rĂ©flexes assurant lâadaptation de cette perception (rĂ©flexe pupillaire et rĂ©flexe palpĂ©bral, tous deux Ă lâĂ©clairement). Tout le reste (perception des formes, grandeurs, positions, distances, relief, etc.) est acquis par la combinaison de lâactivitĂ© rĂ©flexe avec les activitĂ©s supĂ©rieures. Or les conduites relatives Ă la perception de la lumiĂšre impliquent, comme la succion, mais Ă un beaucoup plus faible degrĂ©, une sorte dâapprentissage rĂ©flexe et de recherche proprement dite. Jâai notĂ©, par exemple, dĂšs la fin de la premiĂšre semaine combien Laurent changeait dâexpression en prĂ©sence des objets lumineux et les recherchait, dĂšs leur dĂ©placement, sans parvenir naturellement Ă les suivre du regard : la tĂȘte seule suit un instant le mouvement, mais sans coordination continue. Preyer 1 note les premiers jours lâexpression de satisfaction de lâenfant Ă la lumiĂšre non intense ; dĂšs le sixiĂšme jour, son fils tournait la tĂȘte vers la fenĂȘtre quand on lâen Ă©loignait. Il semble que de tels com-
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portements sâexpliquent de la mĂȘme maniĂšre que les conduites rĂ©flexes relatives Ă la succion : la lumiĂšre est un excitant (donc un aliment fonctionnel) pour lâactivitĂ© visuelle, dâoĂč une tendance Ă conserver la perception lumineuse (assimilation) et un tĂątonnement pour la retrouver quand elle sâĂ©vanouit (accommodation). Mais rien dâacquis ne se superpose sans doute encore Ă cette adaptation rĂ©flexe et, si lâon peut dĂ©jĂ parler dâactivitĂ© Ă ce niveau, puisquâil y a recherche, cette activitĂ© nâimplique pas nĂ©cessairement un apprentissage en fonction du milieu extĂ©rieur.
Par contre, vers la fin du premier mois, la situation change, Ă la suite des progrĂšs dans la direction du regard. On sait, en effet, quâil y a participation de lâĂ©corce dĂšs lâaccommodation motrice de lâĆil au dĂ©placement des objets. Du point de vue de lâobservation psychologique, lâĂ©tape ainsi franchie durant la quatriĂšme semaine est extrĂȘmement significative. Comme le dit Preyer, lâenfant commence à « regarder rĂ©ellement, au lieu de contempler vaguement » et le visage revĂȘt « une expression certainement intelligente » 1 : câest le moment oĂč le bĂ©bĂ© cesse de crier pour regarder devant lui de longues minutes de suite, sans mĂȘme sucer Ă vide. Voici quelques exemples :
Obs. 28. â Jacqueline Ă 0 ; 0 (16) ne suit pas encore du regard une flamme dâallumette passant dans son champ visuel Ă 20 cm. Elle change seulement dâexpression Ă cette vue et remue ensuite la tĂȘte comme pour retrouver la source lumineuse. Elle nây parvient pas, malgrĂ© la demi-obscuritĂ© de la chambre. A 0 ; 0 (24), par contre, elle suit parfaitement lâallumette dans les mĂȘmes conditions. Les jours suivants, elle suit du regard les mouvements de ma main, un mouchoir qui se dĂ©place, etc. DĂšs cette date, il lui arrive de rester Ă©veillĂ©e sans pleurer en regardant devant elle.
Obs. 29. â Lucienne Ă©galement a suivi du regard depuis la quatriĂšme semaine. DĂšs la quatriĂšme semaine, elle est capable de retrouver lâobjet quand il vient dâĂ©chapper Ă sa vue et quâil prolonge le mouvement suivi jusquâalors : elle rattrape ainsi lâobjet par saccades, tournant lĂ©gĂšrement les yeux, puis perdant lâobjet de vue, puis rĂ©ajustant la tĂȘte, puis suivant Ă nouveau lâobjet des yeux seuls, etc.
Obs. 30. â Laurent, jusquâĂ 0 ; 0 (21), nâa Ă©tĂ© capable que des mouvements mal coordonnĂ©s de la tĂȘte notĂ©s tout Ă lâheure Ă propos de la perception des lumiĂšres et tĂ©moignant simplement dâune recherche de faire durer lâexcitation. A 0 ; 0 (21), par contre, il suit pour la premiĂšre fois du regard une allumette se dĂ©plaçant Ă 20 cm. de ses yeux, dans la demi-obscuritĂ©. â A 0 ; 0 (23), il est couchĂ©, la tĂȘte reposant sur la joue droite : je lui montre mes doigts Ă 20 cm. et il les suit jusquâĂ se retourner tout Ă fait Ă gauche. â A 0 ; 0 (25) mĂȘme expĂ©rience avec un mouchoir : je fais dĂ©crire Ă sa tĂȘte un angle de 1800, aller et retour tant il suit attentivement lâobjet.
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Obs. 31. â Laurent Ă 0 ; 0 (24) regarde le dos immobile de ma main avec tant dâattention et une si forte protrusion des lĂšvres que je mâattends Ă ce quâil se mette Ă sucer. Mais ce nâest quâun intĂ©rĂȘt visuel. â A 0 ; 0 (25), il passe presque une heure dans son berceau sans pleurer, les yeux grands ouverts. A 0 ; 0 (30), mĂȘme observation. Il regarde sans trĂȘve un point de la frange de son berceau, avec de petits mouvements continus de rĂ©adaptation, comme si la tĂȘte avait peine Ă ne pas changer de position et que le regard la ramenait Ă la bonne place. Tant quâil regarde ainsi, les bras sont immobiles, tandis que lorsque la succion Ă vide reprend le dessus, les bras se balancent Ă nouveau. â A 0 ;1 (6), Laurent interrompt ses pleurs quand je mets mon mouchoir Ă 10 cm. de ses yeux. Il le regarde avec attention, puis le suit ; mais lorsquâil le perd de vue, il nâarrive pas Ă le rattraper du regard.
Obs. 32. â Laurent, Ă 0 ; 1 (7), commence Ă regarder les objets immobiles en imprimant de lui-mĂȘme, et naturellement sans grande coordination, une direction Ă son regard. Mais il faut encore pour cela quâun mouvement prĂ©alable excite sa curiositĂ©. Il est, par exemple, couchĂ© dans son berceau, regardant devant lui un point prĂ©cis de la capote. Je rabats alors cette toiture Ă lâautre bout du berceau, si bien quâau lieu dâavoir au-dessus de sa tĂȘte lâĂ©toffe habituelle, il se trouve en prĂ©sence dâun espace vide, limitĂ© par le bord du toit rabattu. Laurent regarde aussitĂŽt ce bord, en cherchant Ă gauche et Ă droite. Il suit ainsi, trĂšs en gros, la ligne dessinĂ©e par une frange blanche qui borde la toiture et finit par fixer son regard sur un point particuliĂšrement visible de cette frange. A 0 ; 1 (8), mĂȘme expĂ©rience et mĂȘme rĂ©sultat. Mais, alors quâil regarde la frange, il aperçoit ma figure immobile (je me suis placĂ© lĂ pour pouvoir observer ses yeux de face). Il fixe alors alternativement la frange et ma tĂȘte, dirigeant de lui-mĂȘme son regard, sans quâaucun mouvement extĂ©rieur ne sâimpose Ă son attention.
Comment caractĂ©riser de tels comportements ? Il ne saurait ĂȘtre question, cela va de soi, dâun intĂ©rĂȘt de lâenfant pour les objets eux-mĂȘmes quâil cherche Ă suivre des yeux. Ces tableaux sensoriels nâont, en effet, aucune signification, nâĂ©tant coordonnĂ©s ni Ă la succion, ni Ă la prĂ©hension ni Ă rien qui puisse constituer un besoin pour le sujet. Dâautre part, de tels tableaux nâont encore ni profondeur ni relief (les premiĂšres accommodations Ă la distance sont prĂ©cisĂ©ment contemporaines des dĂ©buts de lâorientation du regard) : ils ne constituent donc que des taches qui apparaissent, remuent et disparaissent sans rien de solide ni de volumineux. Ce ne sont, en bref, ni des objets, ni des tableaux indĂ©pendants, ni mĂȘme des images chargĂ©es de signification extrinsĂšque. Quel est donc le moteur de la conduite de lâenfant ? Il ne reste que le besoin mĂȘme de regarder qui puisse jouer ce rĂŽle. De mĂȘme que, dĂšs les premiers jours, le nouveau-nĂ© rĂ©agit Ă la lumiĂšre et la recherche dans la mesure oĂč lâexercice rĂ©flexe concomitant Ă cette perception fait de celle-ci un besoin, de mĂȘme, dĂšs que le regard est assurĂ© pour suivre une tache mouvante, lâexercice de ce regard suffit Ă confĂ©rer une valeur fonctionnelle aux objets susceptibles dâĂȘtre suivis des yeux. En
dâautres termes, si lâenfant regarde les objets qui se dĂ©placent câest simplement, au dĂ©but, quâils constituent un aliment pour lâactivitĂ© du regard. Plus tard, lorsque les diverses accommodations Ă la distance, au relief, etc., enrichiront la perception visuelle, les objets suivis des yeux serviront de nourritures plus diffĂ©renciĂ©es Ă ces multiples opĂ©rations. Plus tard encore, ou concurremment, les tableaux visuels acquerront des significations relatives Ă lâaudition, Ă la prĂ©hension, au toucher, Ă toutes les combinaisons sensori-motrices et intellectuelles : ils entretiendront ainsi des fonctionnements toujours plus subtils. Lâassimilation grossiĂšre et initiale de lâobjet Ă lâactivitĂ© mĂȘme du regard deviendra donc peu Ă peu rĂ©cognition et organisation des images, projection dans lâespace et pour tout dire, vision « objective ». Mais, avant de parvenir Ă cet Ă©tat de solidification, la perception visuelle du nourrisson nâest quâun exercice fonctionnel : lâobjet est, au sens propre, assimilĂ© Ă lâactivitĂ© du sujet. La persĂ©vĂ©rance et la recherche qui caractĂ©risent le regard Ă ses dĂ©buts sont donc du mĂȘme ordre que lâexercice fonctionnel propre Ă lâactivitĂ© de la succion, pour prendre un exemple dĂ©jĂ analysĂ©. Dâabord purement rĂ©flexe, cet exercice se double dâun exercice acquis ou « rĂ©action circulaire ». Au niveau que reprĂ©sentent le second et le troisiĂšme mois lâintervention de la rĂ©action circulaire nous paraĂźt certaine : la direction du regard dĂ©pend bien elle-mĂȘme dâun jeu de rĂ©flexes, mais ceux-ci, Ă©tant corticaux, leur exercice peut dâemblĂ©e se prolonger en rĂ©actions acquises, câest-Ă -dire quâil y a dâemblĂ©e apprentissage en fonction des objets eux-mĂȘmes.
Cela dit, cherchons Ă analyser ces rĂ©actions circulaires. La rĂ©action circulaire est donc un exercice fonctionnel acquis, prolongeant lâexercice rĂ©flexe et ayant pour effet de fortifier et dâentretenir, non plus seulement un mĂ©canisme tout montĂ©, mais un ensemble sensori-moteur Ă rĂ©sultats nouveaux poursuivis pour eux-mĂȘmes. En tant quâadaptation, la rĂ©action circulaire implique, selon la rĂšgle, un pĂŽle dâaccommodation et un pĂŽle dâassimilation.
Lâaccommodation, câest lâensemble des associations acquises au contact des objets grĂące au jeu toujours plus complexe des « rĂ©flexes dâaccommodation » : accommodation du cristallin, rĂ©flexe pupillaire Ă la distance et convergence binoculaire. AssurĂ©ment, les instruments de cette accommodation sont rĂ©flexes et dĂ©jĂ contenus dans la structure hĂ©rĂ©ditaire de lâĆil lui-mĂȘme. Mais ces instruments nâaboutissent Ă une utilisation effective quâau cours dâun exercice dans lequel intervient lâexpĂ©rience elle-mĂȘme. Autrement dit, ce nâest quâen sâexerçant Ă percevoir les formes,
le relief, la profondeur, Ă Ă©valuer les distances, Ă ordonner les perspectives, bref en faisant fonctionner ses rĂ©flexes dâaccommodation Ă propos des choses elles-mĂȘmes que lâenfant parviendra au maniement correct de ces instruments. Il est inutile dâinsister ici sur le dĂ©tail de ces mĂ©canismes, puisque nous retrouverons certains dâentre eux Ă propos de lâespace (Vol. II). Bornons-nous Ă une seule remarque. Câest un fait dâobservation que lâenfant du stade que nous considĂ©rons maintenant ne sait pas encore Ă©valuer les distances. Non seulement lâaccommodation pupillaire et la convergence binoculaire ne sont pas stabilisĂ©es vers 4-5 mois encore pour toutes les distances, mais lâenfant commet toutes sortes dâerreurs dâestimation lorsquâil commence Ă vouloir saisir les objets 1. Est-ce Ă dire que le sens de la profondeur soit entiĂšrement dĂ» Ă lâexpĂ©rience acquise ? Evidemment non, car lâexistence des « rĂ©flexes dâaccommodation » montre que, mĂȘme si les premiĂšres Ă©valuations du sujet sont erronĂ©es, celui-ci est nĂ©cessairement conduit, de par sa constitution hĂ©rĂ©ditaire, Ă attribuer tĂŽt ou tard une profondeur Ă lâespace. Est-ce Ă dire, dĂšs lors, que lâaccommodation Ă la profondeur soit un pur exercice rĂ©flexe, comparable Ă lâexercice au moyen duquel le nouveau-nĂ© apprend Ă sucer : un apprentissage supposant le milieu extĂ©rieur, parce que tout fonctionnement est relatif au milieu, mais ne lui devant rien, parce que ne retenant rien des choses elles-mĂȘmes ? Cela pourrait se soutenir si lâespace Ă©tait indĂ©pendant des objets quâil contient. Mais il est Ă©vident que la profondeur nâest rien indĂ©pendamment des Ă©valuations concrĂštes des distances des objets : dire que tel sujet possĂšde le sens de la profondeur signifie nĂ©cessairement quâil perçoit tel objet particulier comme plus Ă©loignĂ© ou plus rapprochĂ© que tel autre. Or câest justement dans lâacquisition de ces perceptions particuliĂšres que lâexpĂ©rience intervient : pour que le bĂ©bĂ© dĂ©couvre que la poignĂ©e de son berceau est plus distante en profondeur que le bord du mĂȘme berceau, il ne lui suffit pas de possĂ©der hĂ©rĂ©ditairement le sens de la profondeur, il lui faudra ordonner ses perspectives, comparer ses perceptions, bref faire des expĂ©riences. Il nây a donc pas une accommodation rĂ©flexe Ă la profondeur en soi : il nây a que des accommodations particuliĂšres aux diffĂ©rents objets perçus et celles-ci supposent, en plus de lâadaptation hĂ©rĂ©ditaire, des « rĂ©actions circulaires » acquises. Câest en quoi lâexercice fonctionnel du regard, exercice dont nous parlons maintenant en gĂ©nĂ©ral, implique une part dâaccommodation acquise et pas seulement un exercice rĂ©flexe.
1 Voir vol. II, chap. II, § 1 et 2.
Mais la rĂ©action circulaire propre Ă lâexercice du regard suppose aussi un Ă©lĂ©ment dâassimilation. Il y a dâabord comme nous lâavons dit tout Ă lâheure, une assimilation essentiellement reproductrice : si lâenfant regarde sans cesse, et tous les jours davantage, les objets qui lâentourent, ce nâest pas, au commencement, parce quâil sâintĂ©resse Ă eux comme objets, ni comme signaux chargĂ©s de signification externe, ni mĂȘme (au tout dĂ©but) comme tableaux sensoriels susceptibles dâĂȘtre reconnus, câest simplement parce que ces taches mouvantes et lumineuses sont un aliment pour son regard et permettent Ă celui-ci de se dĂ©velopper en fonctionnant. Les objets sont donc dâabord assimilĂ©s Ă lâactivitĂ© mĂȘme du regard : leur seul intĂ©rĂȘt est de pouvoir ĂȘtre regardĂ©s.
Comment allons-nous passer de cette assimilation purement fonctionnelle (par rĂ©pĂ©tition pure) Ă la vision objective, câest-Ă -dire Ă une assimilation qui suppose lâadaptation prĂ©cise de la structure du sujet Ă la structure des choses et rĂ©ciproquement ? Trois Ă©tapes sont Ă considĂ©rer ici : lâassimilation gĂ©nĂ©ralisatrice, lâassimilation rĂ©cognitive et la coordination des schĂšmes dâassimilation visuelle avec les autres schĂšmes dâassimilation mentale.
Nous pouvons nous servir du terme dâ« assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice » (dans le mĂȘme sens quâau chapitre premier, Ă propos du schĂšme de la succion) pour dĂ©signer ce fait aussi important que banal que, dĂšs la quatriĂšme et la cinquiĂšme semaine, lâenfant regarde un nombre croissant de choses, mais en procĂ©dant par ondes concentriques. Au dĂ©but, comme en tĂ©moignent les observations ci-dessus, le nourrisson se borne, soit Ă suivre des yeux les objets que lâon dĂ©place lentement Ă 20-30 cm. de sa figure (obs. 30), soit Ă regarder fixement devant lui (obs. 31). Puis (obs. 32) il se met Ă diriger lui-mĂȘme son regard sur certains objets : câest Ă partir de ce moment quâil devient possible dâĂ©valuer dans les grandes lignes les intĂ©rĂȘts visuels spontanĂ©s de lâenfant. On sâaperçoit alors que le sujet ne regarde ni le trop connu, parce quâil en est en quelque sorte saturĂ©, ni le trop nouveau, parce que cela ne rĂ©pond Ă rien dans ses schĂšmes (par ex. les objets trop Ă©loignĂ©s pour quâil y ait encore accommodation, trop petits ou trop grands pour ĂȘtre analysĂ©s, etc.). Bref, le regard en gĂ©nĂ©ral et les diffĂ©rents types dâaccommodation visuels en particulier sâexercent progressivement Ă propos de situations toujours plus diverses. Câest en ce sens que lâassimilation des objets Ă lâactivitĂ© de la vision est « gĂ©nĂ©ralisatrice ».
Voici quelques exemples :
Obs. 33. â AprĂšs avoir appris Ă diriger de lui-mĂȘme son regard (obs. 32), Laurent explore peu Ă peu son univers. A 0 ; 1 (9), par exemple, sitĂŽt
Â
dressĂ© verticalement dans les bras de sa garde, il examine successivement les divers tableaux qui sâoffrent Ă lui : il mâaperçoit dâabord, puis lĂšve les yeux et regarde les parois de la chambre, puis se tourne dans la direction dâune lucarne, etc. A 0 ; 1 (15), il explore systĂ©matiquement le toit de son berceau, auquel jâai imprimĂ© une lĂ©gĂšre secousse : il commence par le bord puis de proche en proche en arrive Ă regarder en arriĂšre le fond de la toiture, bien que celle-ci soit immobile depuis de longs instants. Quatre jours plus tard, il reprend cette exploration dans le sens inverse : il commence par le toit lui-mĂȘme pour examiner ensuite un voile qui dĂ©passe le bord de la toiture, un pan de couverture (dans la mĂȘme situation), ma figure quâil dĂ©couvre devant lui et finalement lâespace vide. Dans la suite, il revient sans cesse Ă cet examen du berceau, mais, au cours du troisiĂšme mois, il ne regarde plus guĂšre que les hochets suspendus Ă son toit, ou encore celui-ci lorsquâun mouvement insolite vient exciter sa curiositĂ©, ou lorsquâil vient de dĂ©couvrir un nouveau point particulier (un dĂ©tail des plis de lâĂ©toffe etc.).
Obs. 34. â Lâexamen des personnes est tout aussi net, surtout aprĂšs 0 ; 1 (15), câest-Ă -dire aprĂšs ses premiers sourires. Lorsquâon se penche sur lui, comme pendant la toilette, il explore de part en part la figure ainsi donnĂ©e : les cheveux, les yeux, le nez, la bouche, tout est aliment Ă la curiositĂ© visuelle. A 0 ; 1 (10), il regarde alternativement sa garde et moi-mĂȘme, et, en mâexaminant, la direction de ses yeux oscille entre mes cheveux et ma figure. A 0 ;1 (21), il suit les allĂ©es et venues de sa garde dans la chambre. A 0 ; 1 (25), il regarde successivement sa garde, sa mĂšre et moi-mĂȘme, avec une pose Ă chaque nouveau visage et un dĂ©placement brusque et spontanĂ© du regard dâun visage Ă lâautre.
Mais, assez rapidement, lâintĂ©rĂȘt pour les visages nâest plus un intĂ©rĂȘt purement visuel : par coordination avec les schĂšmes de lâouĂŻe, en particulier, et avec les situations globales du manger, de la toilette, etc., les figures connues se chargent de significations. Nous sortons ainsi du domaine de lâassimilation simplement gĂ©nĂ©ralisatrice. Celle-ci rĂ©apparaĂźt, par contre, dĂšs quâun trait insolite vient altĂ©rer le tableau visuel des personnes. Ainsi Ă 0 ; 2 (4), Laurent remarque, sur la personne de sa maman, un collier de perles dont lâintĂ©rĂȘt lâemporte sur celui du visage. A 0 ; 2 (13), câest mon bĂ©ret qui captive son attention. A 0 ; 2 (18), câest le savon Ă barbe que jâai sur le menton, puis câest ma pipe. Les jours suivants, câest ma langue, que je lui tire en vue dâexpĂ©riences sur lâimitation, etc. A 0 ; 2 (29), il me regarde manger avec la plus profonde attention : il examine successivement le pain que je tiens et ma figure, puis mon verre et ma figure. Il suit des yeux ma main que je porte Ă la bouche, fixe ma bouche, etc.
Obs. 35. â Il y a assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice, non seulement par rapport aux objets successifs que dĂ©couvre lâenfant du regard, mais encore par rapport aux positions successives que le sujet prend pour regarder. On peut citer, Ă ce point de vue, lâacquisition du regard « alternatif ». Durant le second mois, nous venons de voir Laurent regarder tour Ă tour divers objets ou diverses parties dâun mĂȘme objet, comme par exemple (obs. 34) trois personnes immobiles Ă cĂŽtĂ© de son berceau ou la chevelure et le visage dâune mĂȘme personne. Mais, dans ce cas, le regard se pose successivement sur chaque tableau sans rĂ©gularitĂ©. Au contraire, durant le 3me mois, on peut noter lâapparition de la conduite suivante : le regard compare, pour ainsi dire, deux objets distincts en les examinant alternativement. Par exemple, Ă 0- 2 (11) Laurent est en train de regarder un hochet accrochĂ© au toit de son berceau, lorsque je suspends un mouchoir parallĂšlement au hochet : il regarde alors alternative-
ment le mouchoir et le hochet puis sourit. A 0 ; 2 (17), il explore une partie du toit de son berceau lorsque jâimprime Ă ce toit un lĂ©ger mouvement : Laurent fixe alors un point de cette toiture, puis observe le hochet qui bouge, puis revient au toit, et ainsi de suite six fois. Je refais lâexpĂ©rience un instant aprĂšs et compte neuf nouveaux regards alternatifs 1. â Une telle conduite constitue assurĂ©ment le dĂ©but de la comparaison, mais il ne sâagit encore, nous semble-t-il, que dâune comparaison purement visuelle. Il nâest guĂšre concevable que Laurent prĂȘte dĂ©jĂ Ă la relation quâil observe entre le mouvement du toit et celui du hochet une signification causale : il compare simplement deux spectacles entre eux.
Obs. 36. â Voici un autre exemple de gĂ©nĂ©ralisation due Ă la position du sujet. A 0 ; 2 (21), au matin, Laurent renverse spontanĂ©ment sa tĂȘte en arriĂšre et regarde longuement le fond de son berceau dans cette situation. Puis il sourit, revient Ă la position normale et recommence. Jâai observĂ© la chose une sĂ©rie de fois. DĂšs que Laurent se rĂ©veille, aprĂšs les sommeils de quelques instants dont il est coutumier, il rĂ©cidive. A 4 h. de lâaprĂšs-midi, aprĂšs un long somme, il est Ă peine rĂ©veillĂ© quâil met sa tĂȘte en arriĂšre et Ă©clate de rire. Une telle conduite prĂ©sente donc tous les caractĂšres dâune rĂ©action circulaire typique. Les jours suivants, lâexploration continue et une semaine aprĂšs lâintĂ©rĂȘt demeure presque aussi grand.
On voit ainsi comment le regard spontanĂ© de lâenfant se dĂ©veloppe par son exercice mĂȘme. Le toit du berceau, aprĂšs nâavoir engendrĂ© quâun « regard pour le regard », si lâon ose ainsi parler, suscite un intĂ©rĂȘt croissant par les dĂ©tails quâil recĂšle aussi bien que par ses modifications successives (les objets accrochĂ©s). LâintĂ©rĂȘt pour certaines figures entraĂźne un intĂ©rĂȘt pour toutes les autres et pour tout ce qui vient compliquer lâapparence initiale des premiĂšres. Les perspectives nouvelles, dues Ă des positions dĂ©couvertes par hasard, suscitent un intĂ©rĂȘt immĂ©diat par comparaison avec les perspectives habituelles, etc. Bref, lâexercice du regard entraĂźne la gĂ©nĂ©ralisation de son activitĂ©.
Mais, cette gĂ©nĂ©ralisation croissante du schĂšme de la vision ne va pas sans une diffĂ©renciation complĂ©mentaire du schĂšme global en schĂšmes particuliers, cette diffĂ©renciation conduisant elle-mĂȘme Ă la « rĂ©cognition ». Lâassimilation purement fonctionnelle du dĂ©but (regarder pour regarder) se transforme ainsi en une assimilation des objets Ă des schĂšmes dĂ©limitĂ©s, ce qui revient Ă dire que la vision est en voie dâobjectivation (regarder pour voir). Par exemple, parmi les choses que lâenfant contemple constamment, il en est dâimmobiles (le toit du berceau), il en est qui remuent parfois lĂ©gĂšrement (les franges du toit), il en est qui changent sans cesse de position, apparaissent et disparaissent, stationnent mĂȘme quelque temps pour sâanĂ©antir soudain (les figures humaines). Chacune de ces classes de tableaux
1 Voir, Ă©galement, plus bas (obs. 92), Ă 0 ; 3 (13), lâexemple de lâĂ©tui et de la chaĂźne.
visuels donne lieu Ă des exercices progressifs (gĂ©nĂ©ralisation) mais, en mĂȘme temps, Ă des diffĂ©renciations dans le fonctionnement. Chacune suppose, en effet, un exercice sui generis de la vision, de mĂȘme que le sein, le pouce, lâoreiller, etc., exercent diffĂ©remment la succion : lâassimilation gĂ©nĂ©ralisatrice entraĂźne ainsi dâelle-mĂȘme la formation de schĂšmes particuliers. Or lâenfant, en assimilant Ă ces schĂšmes les objets qui se prĂ©sentent dans son champ visuel, les « reconnaĂźt » par cela mĂȘme. Cette rĂ©cognition est donc vraisemblablement globale pour commencer. Ce nâest pas telle figure particuliĂšre comme telle que lâenfant reconnaĂźt, mais dâabord cette figure dans telle ou telle situation. Seulement, plus lâassimilation gĂ©nĂ©ralisatrice permet au sujet dâenglober le milieu visuel dans ses schĂšmes, plus ceux-ci se dissocient et permettent une rĂ©cognition prĂ©cise.
Mais, si lâassimilation simplement fonctionnelle et gĂ©nĂ©ralisatrice peut sâobserver grĂące au seul comportement de lâenfant, comment contrĂŽler ce que nous venons de dire de lâassimilation rĂ©cognitive ? DĂšs que le nourrisson devient capable de sourire et de diffĂ©rencier ainsi ses mimiques et lâexpression de ses Ă©motions, lâanalyse de la rĂ©cognition devient possible sans trop grand risque dâerreurs. Cherchons, de ce point de vue, Ă analyser les premiers sourires se produisant en prĂ©sence de tableaux visuels, et Ă recueillir ce quâils peuvent nous enseigner des dĂ©buts de la rĂ©cognition.
Le sourire est, comme on le sait, un mĂ©canisme rĂ©flexe dont lâassociation avec les Ă©tats de plaisir permet de faire tĂŽt ou tard un signe social revĂȘtant des significations variĂ©es, mais toujours relatives au contact avec des personnes. Faut-il admettre, dĂšs lors, que le sourire est un comportement social hĂ©rĂ©ditaire et que dĂšs les dĂ©buts il constitue, comme le soutient Mme Ch. BĂŒhler, une « rĂ©action aux personnes », ou bien peut-on penser que le sourire ne se spĂ©cialise que progressivement dans ses fonctions de signe social et quâil consiste durant les premiers mois, en une simple rĂ©action de plaisir aux excitants les plus divers, mĂȘme sâil dĂ©bute Ă lâoccasion de la voix ou des mouvements du visage humain ? Câest cette seconde interprĂ©tation qui sera la nĂŽtre et câest pourquoi le sourire nous paraĂźt constituer un bon indice de lâexistence de la rĂ©cognition en gĂ©nĂ©ral. LâinterprĂ©tation de Mme BĂŒhler ne nous semble, en effet, pas rĂ©sister Ă lâexamen des faits et câest ce que C. W. Valentine a dĂ©jĂ bien mis en lumiĂšre 1. Dans une note un peu catĂ©gorique 2, Mme BĂŒhler
1 C. W. VALENTINE. The Foundations of Child Psychology, British Assoc. 1930.
2 C. BĂHLER. Kindheit u. Jugend, p. 27, note 1.
lui a, il est vrai, rĂ©pondu en opposant les statistiques sur lesquelles elle se fonde aux quelques observations quâil a recueillies. Seulement, une observation bien prise, et surtout lorsquâelle est due Ă un aussi bon observateur que C. W. Valentine, prime toutes les statistiques. Pour notre part, lâexamen de nos trois enfants ne nous a pas laissĂ© de doute sur ce fait que le sourire est avant tout une rĂ©action aux tableaux familiers, au dĂ©jĂ vu, dans la mesure oĂč les objets connus rĂ©apparaissent brusquement et dĂ©clenchent ainsi lâĂ©motion, ou encore dans la mesure oĂč tel spectacle donne lieu Ă rĂ©pĂ©tition immĂ©diate. Ce nâest que trĂšs progressivement que les personnes monopolisent le sourire, en tant que constituant prĂ©cisĂ©ment les objets familiers les plus propres Ă ce genre de rĂ©apparitions et de rĂ©pĂ©titions. Mais au dĂ©but nâimporte quelle chose peut donner lieu Ă la rĂ©cognition Ă©motive qui provoque le sourire.
Obs. 37. â Laurent a souri pour la premiĂšre fois Ă 0 ; 1 (15) Ă 6 h., 10 h. et 11 h. œ , en regardant sa garde qui balance la tĂȘte et chante. Il sâagit Ă©videmment dâune impression globale oĂč entrent la rĂ©cognition visuelle, la perception dâun mouvement rythmique et lâouĂŻe. Les jours suivants, la voix demeure nĂ©cessaire pour dĂ©clencher le sourire, mais Ă 0 ; 1 (25) la vue seule de sa garde suffit. MĂȘme observation Ă 0 ;1 (30). Par contre, ce nâest quâĂ 0 ; 2 (2) quâil sourit Ă ses parents sans quâils produisent de sons. A 0 ; 2 (3), il se refuse Ă sourire Ă sa grand-mĂšre et Ă une tante, malgrĂ© toutes leurs avances, mais il finit par sourire Ă cette derniĂšre lorsquâelle enlĂšve son chapeau. A 0 ; 2 (4), il sourit abondamment Ă sa mĂšre (laquelle demeure silencieuse) mais se refuse Ă le faire quelques instants plus tard Ă une dame du mĂȘme Ăąge. Je ne parviens pas, au cours de ce troisiĂšme mois, Ă le faire sourire Ă ma vue seule, si je demeure immobile (sans mouvements de tĂȘte), ou si je nâapparais quâĂ distance (1 m. ou plus). Par contre, au cours du quatriĂšme mois, ces conditions ne sont plus restrictives. A 0 ; 2 (26), Laurent ne me reconnaĂźt pas, le matin, avant que je sois peigné : il me regarde avec lâair effrayĂ© et la bouche tombante, puis il me retrouve soudain et sourit. Lâapparition de ses sĆurs nâa pas dĂ©clenchĂ© de sourire aussi prĂ©cocement que celle de ses parents, mais la rĂ©action est devenue identique Ă partir du milieu du troisiĂšme mois. Au cours du quatriĂšme mois, il semble mĂȘme prĂ©fĂ©rer dĂ©jĂ les enfants aux adultes, lorsque les uns et les autres sont peu connus : ainsi, Ă 0 ; 3 (7), Laurent a peur dâun voisin, mais tĂ©moigne un grand intĂ©rĂȘt, avec sourire des yeux, Ă son fils de 12 ans (un blond Ă air trĂšs jeune pouvant ĂȘtre assimilĂ© aux sĆurs de Laurent).
Obs. 38. â Pour ce qui est des objets inanimĂ©s, Laurent a tĂ©moignĂ© dĂšs le dĂ©but du troisiĂšme mois un grand intĂ©rĂȘt aux hochets dâĂ©toffe et de celluloĂŻd pendus au toit de son berceau. Ainsi, Ă 0 ; 2 (5), il les regarde, sans sourire encore mais en Ă©mettant pĂ©riodiquement le son aa avec lâair enchantĂ©. A 0 ; 2 (11), il sourit largement lorsquâil voit ses hochets se balancer : or il nâa entendu ni vu personne auparavant, ni durant ce spectacle, car je remue les hochets de loin avec un bĂąton. En outre ces hochets nâont aucune apparence humaine : il sâagit de petites boules de laine ou de celluloĂŻd. Le son des hochets, qui a pu jouer un rĂŽle dans ce premier sourire, nâen joue plus dans la suite : Ă cinq reprises durant la mĂȘme journĂ©e, Laurent sourit Ă
ses hochets immobiles. Le soir du mĂȘme jour, jâai suspendu un mouchoir Ă cĂŽtĂ© des hochets : Laurent les compare (voir plus haut, obs. 35) puis sourit (il ne mâa pas vu ni entendu). Les jours suivants, la rĂ©action est tout aussi nette et frĂ©quente. A 0 ; 2 (15), je relĂšve sept sourires aux choses (aux hochets immobiles, au toit immobile du berceau, aux mouvements du berceau lorsquâon porte celui-ci sans Ă©mettre de son ni se montrer Ă Laurent, etc.) contre trois aux personnes (Ă sa mĂšre). A 0 ; 2 (18), il sourit cinq fois de suite, seul, en regardant le voile de tulle qui le protĂšge des insectes (je regarde la chose Ă travers la toiture du berceau). Le mĂȘme jour il rit et gazouille avec une grande excitation en regardant le hochet. DĂšs quâon le dĂ©shabille, il rit aux Ă©clats pendant son bain dâair, seul et gesticulant et en regardant les objets environnants y compris la paroi brune du balcon. A 0 ; 2 (19), il nâa pas souri une seule fois de la journĂ©e en prĂ©sence des personnes ; par contre, il sourit Ă tous les objets familiers. En particulier il sourit pour la premiĂšre fois (Ă cinq reprises pendant la journĂ©e) Ă sa main gauche, quâil suit des yeux depuis environ quinze jours (voir plus loin obs. 62). A 0 ; 2 (21), il sourit mĂȘme dâavance en dirigeant sa main vers sa figure. A partir du mĂȘme jour, il apprend Ă regarder en arriĂšre (comme on lâa vu au cours de lâobs. 36) et sourit presque immanquablement Ă cette perspective nouvelle. A partir de 0 ; 2 (25), il rit au cours de ses expĂ©riences de prĂ©hension : en secouant un hochet, etc. A 0 ; 3 (6 et 7), par exemple, il manifeste un certain Ă©tonnement et mĂȘme de lâinquiĂ©tude en prĂ©sence des objets nouveaux quâil aimerait saisir (papier glacĂ©, papier dâĂ©tain, tubes mĂ©dicaux, etc.) mais sourit (ou sourit seulement des yeux) en prenant les objets familiers (hochets dâĂ©toile, de celluloĂŻd, paquet de tabac, etc.).
Obs. 39. â Lucienne, de mĂȘme, exprime par ses sourires certaines rĂ©cognitions nettes, tant Ă lâĂ©gard des choses quâĂ celui des personnes. Elle commence Ă©galement par sourire Ă une personne â à 0 ; 1 (24) â à la suite de mouvements de tĂȘte et de sons rĂ©pĂ©tĂ©s. Puis elle sourit Ă sa mĂšre Ă la vue seule, Ă 0 ; 1(27), avant de le faire Ă son pĂšre. Puis dĂšs 0 ; 2 (2), elle sourit aux objets familiers accrochĂ©s Ă son berceau ou au toit lui-mĂȘme. A 0 ; 2 (13), par exemple, elle sourit Ă la toiture : elle regarde attentivement un point particulier, puis sourit en se tortillant tout entiĂšre, puis revient Ă ce point, etc. A 0 ; 2 (19), câest le ruban habituellement suspendu Ă ce toit qui dĂ©clenche son hilarité : elle le regarde, rit en se contorsionnant, le regarde Ă nouveau, etc. A 0 ; 2 (27), mĂȘmes rĂ©actions avec, en plus, de larges sourires aux hochets qui se balancent. A 0 ; 3 (0), sourire au toit que lâon remet en position (sans que Lucienne regarde ni entende la personne).
On voit ainsi combien les sourires tĂ©moignent de rĂ©cognitions nuancĂ©es. Les rĂ©actions sont diffĂ©rentes dâune personne Ă lâautre et, Ă lâĂ©gard dâune mĂȘme personne, dâune situation Ă lâautre (selon les distances, les mouvements, etc.) : si donc la rĂ©cognition primitive est « globale », câest-Ă -dire relative aux diverses situations et aux diffĂ©rents types de regard se diffĂ©renciant en fonction de lâassimilation gĂ©nĂ©ralisatrice et de lâaccommodation combinĂ©es, cette rĂ©cognition devient cependant de plus en plus prĂ©cise. La rĂ©action est exactement la mĂȘme Ă lâĂ©gard des choses.
En conclusion, la réaction visuelle circulaire ou adaptation acquise dans le domaine du regard, comporte, comme toute adap-
tation, une part dâaccommodation de la fonction Ă lâobjet et une part dâassimilation de lâobjet Ă la fonction. Cette assimilation, dâabord simplement fonctionnelle et reproductrice (rĂ©pĂ©tition ou rĂ©action circulaire pure), devient simultanĂ©ment gĂ©nĂ©ralisatrice et rĂ©cognitive. Câest lorsquâelle atteint un certain niveau de rĂ©cognition que la perception visuelle peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une perception de tableaux distincts les uns des autres, et non plus seulement comme un simple exercice dont lâimage sensorielle constitue lâaliment sans exciter dâintĂ©rĂȘt en elle-mĂȘme.
Mais ce processus est loin de suffire Ă expliquer lâobjectivation croissante de lâadaptation visuelle. Ce nâest pas assez, en effet, quâun tableau sensoriel soit reconnu, lorsquâil rĂ©apparaĂźt, pour quâil constitue par lui-mĂȘme un objet extĂ©rieur. Nâimporte quel Ă©tat subjectif peut ĂȘtre reconnu, sans ĂȘtre attribuĂ© Ă lâaction dâobjets indĂ©pendants du moi : le nouveau-nĂ© qui tette reconnaĂźt le mamelon Ă la combinaison des rĂ©flexes de succion et de dĂ©glutition sans pour cela faire du mamelon une chose. De mĂȘme lâenfant dâun mois peut reconnaĂźtre certains tableaux visuels sans pour autant les extĂ©rioriser rĂ©ellement. Quelle sera donc la condition prochaine pour que de tels tableaux commencent Ă se solidifier ? Il faut, nous semble-t-il, que les schĂšmes visuels soient coordonnĂ©s Ă dâautres schĂšmes dâassimilation, tels que les schĂšmes de la prĂ©hension, de lâaudition ou de la succion. Il faut, autrement dit, quâils soient organisĂ©s en un univers : câest leur insertion dans une totalitĂ© qui leur confĂ©rera un dĂ©but dâobjectivitĂ©.
Ceci nous conduit au troisiĂšme aspect des rĂ©actions circulaires propres Ă la vision : leur organisation. On peut dire, en effet, que les tableaux visuels auxquels lâenfant sâadapte sont, par le fait mĂȘme de cette adaptation, coordonnĂ©s entre eux et coordonnĂ©s par rapport Ă des schĂšmes dâautres espĂšces. Lâorganisation des tableaux visuels entre eux peut elle-mĂȘme donner lieu Ă une distinction. Il y a dâabord les coordinations de position, de distance, de grandeur, etc., qui constituent lâespace visuel et dont nous ne parlerons pas ici parce que la question mĂ©rite un examen spĂ©cial (voir vol. II). Il y a ensuite les coordinations toutes qualitatives (relations de couleur, de lumiĂšre, etc., et relations sensori-motrices), dont le jeu sâexprime prĂ©cisĂ©ment dans lâassimilation gĂ©nĂ©ralisatrice et rĂ©cognitive. On peut dire ainsi que, indĂ©pendamment de toute coordination entre la vision et les autres schĂšmes (prĂ©hension, toucher, etc.), les schĂšmes visuels sont organisĂ©s entre eux et constituent des totalitĂ©s plus ou moins bien coordonnĂ©es. Mais lâessentiel, pour la question posĂ©e Ă lâinstant, est la coordination des schĂšmes visuels, non
plus entre eux, mais avec les autres schĂšmes. Lâobservation montre en effet que trĂšs tĂŽt, on peut presque mĂȘme dire dĂšs les dĂ©buts de lâorientation du regard, il existe des coordinations entre la vision et lâaudition (voir plus loin obs. 44-49). Dans la suite apparaissent les relations entre la vision et la succion (voir obs. 27), puis entre la vision et la prĂ©hension, le toucher, les impressions kinesthĂ©siques, etc. Ce sont ces coordinations intersensorielles, câest cette organisation des schĂšmes hĂ©tĂ©rogĂšnes, qui donneront aux tableaux visuels des significations toujours plus riches et feront de lâassimilation propre Ă la vue, non plus une fin en soi, mais un instrument au service dâassimilations plus vastes. Lorsque, vers sept Ă huit mois, lâenfant regarde pour la premiĂšre fois les objets inconnus, avant de les saisir pour les balancer, les frotter, les lancer et les rattraper, etc., il ne cherche plus Ă regarder pour regarder (assimilation visuelle pure, dans laquelle lâobjet est un simple aliment pour le regard), ni mĂȘme Ă regarder pour voir (assimilation visuelle gĂ©nĂ©ralisatrice ou rĂ©cognitive, dans laquelle lâobjet est incorporĂ© sans plus aux schĂšmes visuels dĂ©jĂ Ă©laborĂ©s), mais il regarde pour agir, câest-Ă -dire pour assimiler lâobjet nouveau aux schĂšmes du balancement, du frottement, de la chute, etc. Il nây a donc plus seulement organisation Ă lâintĂ©rieur des schĂšmes visuels, mais entre ceux-ci et tous les autres. Câest cette organisation progressive qui confĂšre aux tableaux visuels leurs significations et les solidifie en les insĂ©rant dans un univers total.
Du point de vue des catĂ©gories fonctionnelles de la pensĂ©e, qui correspondent aux invariants biologiques du dĂ©veloppement mental, il est intĂ©ressant de noter combien cet Ă©lĂ©ment dâorganisation est, ici comme partout, source de totalitĂ©s et de valeurs. Tant que lâorganisation des schĂšmes visuels forme une totalitĂ© plus ou moins fermĂ©e, la vision constitue une valeur en soi et lâassimilation des choses est une assimilation Ă la vision mĂȘme. Dans la mesure, au contraire, oĂč lâunivers visuel se coordonne Ă dâautres univers, câest-Ă -dire oĂč il y a organisation et adaptation rĂ©ciproque entre les schĂšmes visuels et les autres, lâassimilation visuelle devient simple moyen au service de fins supĂ©rieures, par consĂ©quent valeur dĂ©rivĂ©e par rapport aux valeurs principales (celles-ci Ă©tant constituĂ©es par les totalitĂ©s propres Ă lâouĂŻe, Ă la prĂ©hension et aux activitĂ©s procĂ©dant dâelle). Câest ce que nous allons voir au cours des pages suivantes.
§ 3. La phonation et lâaudition.
Comme la succion et la vision, la phonation et lâaudition donnent lieu Ă des adaptations acquises se superposant aux adaptations hĂ©rĂ©-
ditaires et, dans ce cas encore, les premiĂšres adaptations acquises consistent en rĂ©actions circulaires au sein desquelles il est possible de distinguer des processus dâaccommodation, dâassimilation et dâorganisation.
La phonation se manifeste dĂšs la naissance par le cri du nouveau-nĂ© et par les vagissements des premiĂšres semaines. Que ce comportement rĂ©flexe soit susceptible dâemblĂ©e de quelques complications, analogues Ă celles que nous avons notĂ©es Ă propos de la vision et surtout de la succion, cela nâest pas impossible si lâon considĂšre les deux observations que voici, malheureusement lâune et lâautre sujettes Ă caution. La premiĂšre est cette sorte de rythme qui sâintroduit trĂšs tĂŽt dans les cris de lâenfant : Laurent nâa presque jamais pleurĂ© la nuit, au cours des trois premiĂšres semaines, mais presque tous les jours entre 16 et 18 heures ; Lucienne pleurait surtout le matin, etc. La seconde est la possibilitĂ© dâune contagion des cris dĂšs la premiĂšre semaine : lorsquâun bĂ©bĂ© crie dans la chambre commune des nouveau-nĂ©s dâune clinique, plusieurs paraissent le suivre ; en outre il mâa semblĂ© que ma voix (je faisais aha, aha, etc.) dĂ©clenchait les pleurs de Laurent dĂšs 0 ; 0 (4 et 5). Seulement le rythme dont il vient dâĂȘtre question peut ĂȘtre dĂ» Ă un rythme organique (en particulier digestif), sans aucun entraĂźnement rĂ©flexe, et la prĂ©tendue contagion des pleurs Ă une coĂŻncidence ou au simple fait que la voix des autres rĂ©veille lâenfant et quâun nouveau-nĂ© rĂ©veillĂ© crie presque immĂ©diatement. Ne concluons donc rien.
Par contre, Ă la phonation rĂ©flexe se superpose la rĂ©action circulaire dĂšs que, vers 1-2 mois, le lĂ©ger gĂ©missement qui annonce les cris est entretenu pour lui-mĂȘme et donne lieu peu Ă peu Ă des modulations. Câest Ă partir de ce moment que nous allons analyser la phonation en tant quâadaptation acquise.
Quant Ă lâouĂŻe, on observe presque dĂšs les premiers jours un intĂ©rĂȘt pour le son. DĂšs la fin de la seconde semaine, par exemple, Laurent sâarrĂȘtait un instant de pleurer pour Ă©couter un son Ă©mis prĂšs de son oreille. Mais, on ne peut parler dâadaptation acquise quâau cours du second mois, Ă partir du moment oĂč le son entendu provoque un arrĂȘt quelque peu durable de lâaction en cours et une recherche proprement dite.
Or, si nous Ă©tudions simultanĂ©ment la phonation et lâouĂŻe, câest que, dĂšs le stade oĂč la rĂ©action circulaire prolonge, dans ces deux domaines, lâadaptation hĂ©rĂ©ditaire, on sâaperçoit que lâouĂŻe et la voix sont liĂ©es pour lâenfant : non seulement lâenfant normal rĂšgle avant tout sa propre phonation sur les effets acoustiques quâil en perçoit, mais encore la voix des autres semble agir dâemblĂ©e sur lâĂ©mission de la sienne. Une telle liaison entre
lâouĂŻe et la phonation est-elle en partie hĂ©rĂ©ditaire et consolidĂ©e par lâadaptation acquise, ou bien est-elle uniquement acquise ? Il est fort malaisĂ© dâen dĂ©cider. Si vraiment les cris Ă©taient imitĂ©s dĂšs la naissance, il y aurait Ă coup sĂ»r liaison hĂ©rĂ©ditaire. Mais, comme nous venons de le voir, le fait lui-mĂȘme dâune contagion des cris serait-il Ă©tabli, quâil pourrait sâexpliquer autrement que par lâimitation. Ne faisons donc point dâhypothĂšses sur lâhĂ©rĂ©ditĂ© des relations entre la phonation et lâouĂŻe et bornons-nous Ă Ă©tudier les conduites relatives Ă ces fonctions Ă partir de lâinstant oĂč il y a adaptation acquise.
Voici dâabord quelques observations relatives Ă la phonation :
Obs. 40. â Jacqueline, jusque vers le milieu du second mois, nâa usĂ© de sa voix que pour faire entendre les vagissements quotidiens et certains cris plus violents de dĂ©sir et de colĂšre quand la faim devenait tenace. Vers 0 ; 1 (14), il semble que le cri cesse dâexprimer simplement la faim ou le malaise physique (les douleurs intestinales en particulier) pour se diffĂ©rencier quelque peu. Les cris cessent, par exemple, lorsque lâon sort lâenfant de son berceau, pour reprendre de plus belle dĂšs quâon le pose un instant immobile avant le repas. Ou encore, on observe de vĂ©ritables cris de rage si lâon interrompt la tĂ©tine. Il paraĂźt Ă©vident, dans ces deux exemples, que le cri est liĂ© Ă des conduites dâattente et de dĂ©ception qui impliquent lâadaptation acquise. Cette diffĂ©renciation des Ă©tats mentaux concomitants Ă la phonation sâaccompagne trĂšs vite dâune diffĂ©renciation dans les sons eux-mĂȘmes Ă©mis par lâenfant : tantĂŽt le cri est impĂ©rieux et rageur, tantĂŽt plaintif et doux. Câest alors que sâobservent nettement les premiĂšres « rĂ©actions circulaires » relatives Ă la phonation. Il arrive, par exemple, que le gĂ©missement annonçant ou prolongeant les cris soit entretenu pour lui-mĂȘme en tant que son intĂ©ressant : 0 ; 1 (22). Il arrive que le cri de rage se termine en un cri aigu distrayant lâenfant de sa douleur et se poursuivant en une sorte de roulade trĂšs courte : 0 ; 2 (2). Le sourire de son cĂŽtĂ© peut sâaccompagner de sons indistincts : 0 ; 1 (26). Enfin, les sons ainsi produits en tant que prolongements des cris ou des sourires sont redĂ©couverts directement et entretenus comme tels : Ă 0 ; 2 (12), Jacqueline gazouille un instant sans sourire ni gĂ©mir. A 0 ; 2 (13), elle Ă©met une sorte de roulade. A 0 ; 2 (15), les pleurs se transforment en jeux de voix, des « aha », « ahï », etc. A 0 ; 2 (15), elle interrompt mĂȘme son repas pour se remettre Ă ses lallations. A partir de 0 ; 2 (18) enfin, le jeu de la voix devient courant lorsquâelle est rĂ©veillĂ©e.
Il est Ă noter, comme nous le verrons Ă propos de lâimitation, que ces premiĂšres rĂ©actions circulaires sâaccompagnent presque aussitĂŽt de contagion vocale puis, dĂšs 0 ; 2, dâimitation nette.
Obs. 41. â JusquâĂ 0 ; 1 (8), je nâai rien relevĂ© chez Laurent qui pĂ»t ressembler Ă une rĂ©action circulaire vocale. La phonation ne consiste quâen cris de faim et de douleur, ou en gĂ©missements prĂ©cĂ©dant et prolongeant les cris. A 0 ; 0 (9), il est vrai, Laurent Ă©met un son voisin de aha, sans cris, mais une seule fois seulement ; habituellement ce son prĂ©cĂšde les cris. DĂšs 0 ;1(8), par contre, on observe de vagues exercices de la voix, mais ce peut ĂȘtre un dĂ©but de gĂ©missement interrompu par un intĂ©rĂȘt visuel ou auditif. A 0 ; 1 (9), par contre, le gĂ©missement est entretenu pour lui-mĂȘme, durant quelques secondes et avant les cris. DĂšs le premier cri qui suit, jâimite, en effet,
le gĂ©missement de Laurent : il cesse alors de crier pour se remettre Ă gĂ©mir. Cette premiĂšre imitation vocale me paraĂźt garantir lâexistence de la rĂ©action circulaire : sâil y a imitation dâautrui, il y a, en effet, et a fortiori, imitation de soi-mĂȘme, câest-Ă -dire « rĂ©action circulaire ». A 0 ;1 (15), je note une sorte de arr ou de rra fugitif, et Ă 0 ; 1 (20), un son ressemblant Ă eu et marquant le contentement, entre les succions Ă vide auxquelles il se livre, seul et bien rĂ©veillĂ©. Ce dernier son rĂ©apparaĂźt sous forme intermittente Ă 0 ; 1 (22) et Ă 0 ; 1 (26) dans la mĂȘme situation, tandis que le son aa ou rra que jâĂ©mets devant Laurent pour copier ses productions dĂ©clenche des sons analogues, aprĂšs un sourire, Ă 0 ;1 (22). A 0 ; 1 (28), il y a dĂ©but de rĂ©action circulaire, avec les sons aha, euheu, etc., et dĂšs le troisiĂšme mois les vocalises apparaissent : Ă 0 ; 2 (7), Laurent gazouille le soir dans la demi-obscuritĂ© et dĂšs 0 ; 2 (16), il le fait Ă son rĂ©veil, de bon matin, souvent une demi-heure de suite.
Obs. 42. â On observe en certains cas privilĂ©giĂ©s la tendance Ă rĂ©pĂ©ter, par rĂ©actions circulaires, des sons dĂ©couverts par pur hasard. Ainsi Lucienne Ă 0 ; 2 (12), aprĂšs avoir toussĂ©, recommence plusieurs fois pour le plaisir et sourit. Laurent fait de mĂȘme Ă 0 ; 3 (5). A 0 ; 2 (11), Laurent souffle en produisant un vague bruit de la bouche. A 0 ; 2 (26), il reproduit les Ă©clats de voix accompagnant ordinairement son rire, mais sans rire et par pur intĂ©rĂȘt phonĂ©tique. A 0 ; 2 (15), Lucienne se racle le gosier en circonstances analogues, etc.
Il est inutile de poursuivre cette description, puisque la phonation ne nous intĂ©resse pas en elle-mĂȘme, mais seulement en tant quâelle est occasion Ă des adaptations de forme gĂ©nĂ©rale. A cet Ă©gard il est facile de retrouver dans les rĂ©actions circulaires vocales, dont nous venons de parler, les processus dâaccommodation, dâassimilation et dâorganisation auxquels la succion et la vision nous ont dĂ©jĂ habituĂ©s. Accommodation, tout dâabord, parce que la rĂ©action circulaire est un effort pour retrouver le son nouveau dĂ©couvert par hasard : il y a ainsi perpĂ©tuelle accommodation des organes vocaux Ă la rĂ©alitĂ© phonique perçue par lâouĂŻe (voir par exemple lâobs. 42), bien que cette rĂ©alitĂ© soit le produit de leur propre activitĂ©. TrĂšs tĂŽt Ă©galement, lâaccommodation vocale consistera en imitation des sons nouveaux proposĂ©s par autrui, mais nous pouvons renvoyer lâexamen de cette question au volume sur lâ« imitation ». Lâexercice de la voix est ensuite assimilation au triple sens du terme. Il y a assimilation par rĂ©pĂ©tition, dans la mesure oĂč chaque schĂšme vocal se consolide en fonctionnant. Il y a assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice dans la mesure oĂč la rĂ©action circulaire diversifie progressivement la matiĂšre phonique, en des combinaisons indĂ©finies que les auteurs ont notĂ©es dans le dĂ©tail. Il y a assimilation rĂ©cognitive dans la mesure oĂč la rĂ©action circulaire et lâimitation naissante impliquent la discrimination de tel son par rapport Ă tel autre. Enfin la phonation est organisation en deux sens complĂ©mentaires, dâabord en tant que lâensemble des sons produits constitue
un systĂšme dâarticulations interdĂ©pendantes et ensuite en tant que la phonation se coordonne immĂ©diatement avec dâautres schĂšmes et en particulier avec les schĂšmes auditifs.
Ceci nous conduit Ă lâouĂŻe. Les premiĂšres adaptations acquises relatives Ă lâouĂŻe datent du second mois, Ă partir du moment oĂč sâĂ©tablissent deux coordinations essentielles : coordination avec la phonation et coordination avec la vision. Jusque-lĂ la seule rĂ©action que lâon observe est lâintĂ©rĂȘt de lâenfant pour la voix. Mais comme cette rĂ©action ne sâaccompagne dâaucune accommodation visible, en dehors du sourire et des coordinations dont nous venons de parler, il est trĂšs difficile de fixer la limite de lâadaptation rĂ©flexe et de lâadaptation acquise :
Obs. 43. â Jacqueline Ă 0 ; 1 (0) encore se borne Ă interrompre ses cris lorsquâelle entend une voix ou un son agrĂ©able, mais elle ne cherche pas Ă repĂ©rer le son. A 0 ; 1 (6 et 13), mĂȘme rĂ©action. DĂšs 0 ; 1 (10), par contre, elle commence Ă sourire Ă la voix. A partir de ce moment, on parvient, dans les grandes lignes, Ă distinguer les sons quâelle reconnaĂźt et qui dĂ©clenchent son sourire (vocalises, intonations chantantes, etc., ressemblant Ă ses propres phonations) de ceux qui lâĂ©tonnent, lâinquiĂštent ou lâintĂ©ressent. â Il en est de mĂȘme chez Lucienne, Ă partir de 0 ; 1 (13). Le son rra qui est une copie de ses propres vocalises, la fait presque immanquablement sourire Ă partir de 0 ; 1 (25), pendant trois ou quatre semaines, et dĂ©clenche une imitation vague Ă partir de 0 ;1(26). â Laurent sourit Ă la voix seule dĂšs 0 ;1(20), mais dĂšs 0 ; 0 (12) la voix suffisait Ă interrompre ses cris et cet intĂ©rĂȘt pour le son a donnĂ© lieu Ă des recherches de localisation dĂšs 0 ; 1 (8). Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale ce sont les sons hauts, Ă intonation enfantine, qui le font sourire ; les sons graves lâĂ©tonnent et lâinquiĂštent. Le son bzz le fait sourire Ă coup sĂ»r durant le troisiĂšme mois, (avant quâil lâĂ©mette lui-mĂȘme) Ă condition dâĂȘtre chantĂ© Ă une hauteur suffisante. A 0 ; 1 (22), il reconnaĂźt fort bien le son de la grenaille dans les boules de celluloĂŻd, et il regarde immĂ©diatement au bon endroit dĂšs quâil les entend.
Ces quelques donnĂ©es suffisent Ă nous faire constater que lâenfant se comporte Ă lâĂ©gard des sons comme Ă lâĂ©gard de la vision. Dâune part, il sâaccommode progressivement Ă eux. Dâautre part, il les assimile. Cette assimilation est dâabord simple plaisir dâĂ©couter (rĂ©action circulaire au son ou assimilation par rĂ©pĂ©tition). Puis, dans la mesure oĂč il y a discrimination des sons entendus, il y a simultanĂ©ment assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice (câest-Ă -dire intĂ©rĂȘt pour des sons toujours plus variĂ©s) et rĂ©cognition de certains sons (les sons rra, bzz, etc.).
Passons aux coordinations entre le son et la vue :
Obs. 44. â Jacqueline Ă 0 ; 2 (12) tourne la tĂȘte du cĂŽtĂ© oĂč se produit le son. Entendant, par exemple, une voix derriĂšre elle, elle sâoriente dans la bonne direction. A 0 ; 2 (26), elle localise la source sonore assez exactement. Il semble quâelle cherche jusquâĂ ce quâelle voie la personne qui parle, mais il est naturellement difficile de dire si elle identifie la source sonore et lâimage visuelle ou sâil y a simplement accommodation au son.
Obs. 45. â Lucienne Ă 0 ; 1 (26) a la tĂȘte orientĂ©e Ă gauche alors que je lâappelle Ă droite : elle tourne alors immĂ©diatement la tĂȘte et cherche du regard. A 0 ; 1 (27), on la porte sous ma fenĂȘtre, dâoĂč je lâappelle : elle tourne la tĂȘte Ă gauche et Ă droite et finalement au-dessus dâelle, dans une direction de 45° trop Ă gauche, mais en tĂ©moignant dâun rĂ©glage manifeste. Il semble bien, dans le dernier exemple, quâelle cherche Ă voir ce qui produit le son et pas seulement Ă sâaccommoder au son. A 0 ; 2 (12), Ă©galement, elle tourne la tĂȘte quand je lâappelle et cherche du regard jusquâĂ ce quâelle mâait vu, mĂȘme si je demeure immobile.
Obs. 46. â Laurent, Ă 0 ; 1 (8), tĂ©moigne dâun dĂ©but de localisation du son. Il est couchĂ© sur le dos, sans me voir, et regarde le toit de son berceau, tout en remuant la bouche et les bras. Je lâappelle alors doucement, en faisant « aha, aha » : il change aussitĂŽt dâexpression, Ă©coute immobile et paraĂźt chercher du regard. En effet, sa tĂȘte oscille lĂ©gĂšrement Ă gauche et Ă droite, sans se tourner encore du bon cĂŽtĂ©, et le regard, au lieu de demeurer fixĂ© comme prĂ©cĂ©demment, tĂątonne lui aussi. Les jours suivants, Laurent oriente mieux sa tĂȘte du cĂŽtĂ© du son, et naturellement le regard sâengage alors dans la bonne direction, mais il est impossible de dĂ©cider si lâenfant cherche Ă voir la source sonore ou si le regard accompagne simplement une pure accommodation auditive.
Obs. 47. â A 0 ;1(15), par contre, il semble quâen entendant une voix, Laurent cherche Ă voir le visage correspondant, mais Ă deux conditions, que nous allons chercher Ă prĂ©ciser. En effet, le matin de ce jour, Laurent a souri pour la premiĂšre fois, Ă trois reprises, et, comme on lâa vu, il est probable que le sourire a Ă©tĂ© dĂ©clenchĂ© par une impression globale, auditive autant que visuelle. LâaprĂšs-midi de ce jour, je me poste Ă la gauche de Laurent alors que celui-ci est couchĂ© dans son berceau et regarde Ă sa droite. Jâappelle : aha, aha : Laurent tourne alors lentement la tĂȘte Ă gauche et mâaperçoit soudain, aprĂšs que jâai cessĂ© de chanter. Il me regarde longuement. Je passe ensuite Ă droite (sans quâil puisse me suivre du regard) et jâappelle : Laurent sâoriente Ă nouveau dans ma direction et paraĂźt chercher des yeux. Il me voit et me regarde, mais, cette fois, sans expression de comprĂ©hension (je suis, en effet, immobile Ă ce moment). Je repasse Ă gauche, jâappelle et il se retourne. A titre de contre-Ă©preuve, je refais la mĂȘme expĂ©rience, mais en tapotant des vitres de la main (le berceau est entre les deux battants dâune porte-fenĂȘtre). Laurent se tourne chaque fois du bon cĂŽtĂ© et cherche du regard dans la direction du son plutĂŽt que dans celle de ma figure, quâil aperçoit cependant en passant. Il semble donc quâil associe le son de la voix avec lâimage visuelle de la figure humaine et quâil cherche Ă voir quelque chose dâautre en entendant un son nouveau. â Mais la suite de lâobservation montre que deux conditions sont encore nĂ©cessaires pour que Laurent fixe son regard sur un visage, lorsquâil a entendu une voix : il faut quâil ait vu cette figure peu auparavant et il faut quâelle soit en mouvement. A 0 ; 1 (20), par exemple, jâentre sans que Laurent mâait vu et je fais aha : il cherche du regard avec la plus grande attention (les mouvements des bras cessent entiĂšrement), mais en se bornant Ă explorer le champ visuel dessinĂ© par sa position initiale (il examine le toit de son berceau, le plafond de la chambre, etc.). Un moment aprĂšs, je me montre Ă Laurent (devant lui), puis disparais et lâappelle tantĂŽt Ă gauche, tantĂŽt Ă droite du berceau : dorĂ©navant il cherche chaque fois dans la bonne direction. Le lendemain, mĂȘme expĂ©rience et mĂȘme rĂ©sultat ; en outre, je constate que si je demeure immobile, il me regarde sans intĂ©rĂȘt et sans mĂȘme sembler me reconnaĂźtre, tandis que si je bouge, il me fixe du regard et sa recherche prend fin comme
Â
sâil savait que câest moi qui chante. A 0 ; 1 (22), de mĂȘme, il cherche nâimporte oĂč, bien que prĂ©sentant les signes dâune grande attention Ă ma voix ; puis il mâaperçoit, alors que je suis immobile, et continue sa recherche sans attribuer dâimportance Ă mon image visuelle ; aprĂšs quoi je branle la tĂȘte et dorĂ©navant il sâoriente chaque fois de mon cĂŽtĂ© quand jâappelle et paraĂźt satisfait dĂšs quâil mâa dĂ©couvert. Les jours suivants, mĂȘme phĂ©nomĂšne.
Obs. 48. â A partir de 0 ; 1 (26), par contre, Laurent sâoriente dans la bonne direction dĂšs quâil entend ma voix (mĂȘme sâil ne mâa pas vu juste auparavant) et paraĂźt satisfait lorsquâil a dĂ©couvert mon visage mĂȘme immobile. A 0 ; 1(27), il regarde successivement son pĂšre, sa mĂšre et de nouveau son pĂšre aprĂšs avoir entendu ma voix : il semble donc bien quâil attribue cette voix Ă un visage connu visuellement. A 0 ; 2 (14), il repĂšre Jacqueline Ă 1.90 â 2 mĂštres, au son de sa voix ; mĂȘme observation Ă 0 ; 2 (21). A 0 ; 3 (1), je me mets trĂšs bas devant lui, alors quâil est dans les bras de sa mĂšre et je fais bzz (son quâil affectionne) : il cherche Ă sa gauche, puis Ă sa droite, puis en avant, puis au-dessous de lui : il aperçoit alors mes cheveux et baisse les yeux jusquâĂ ce quâil voie ma figure immobile. Il sourit enfin. On peut considĂ©rer que cette derniĂšre observation marque Ă coup sĂ»r lâidentification de la voix et de lâimage visuelle de la personne.
Obs. 49. â En ce qui concerne les bruits des choses, il semble que Laurent ait acquis sa coordination auditivo-visuelle Ă peu prĂšs Ă la mĂȘme date quâĂ propos des personnes. A 0 ;1(22), par exemple, il se retourne dâemblĂ©e dans la direction dâune boule en celluloĂŻd dans laquelle rĂ©sonne de la grenaille. Il est vrai quâelle est en mouvement, mais, Ă 0 ; 1 (26), il la retrouve mĂȘme lorsquâelle est immobile. â A 0 ; 2 (6), il regarde une bouilloire Ă©lectrique, dĂšs que je produis un son au moyen de son couvercle. A 0 ; 2 (11), il est en train de sucer son pouce, en regardant Ă sa droite, lorsque jâagite un hochet de celluloĂŻd suspendu au toit de son berceau depuis quelques jours seulement (deux semaines au plus) : il lĂąche dâemblĂ©e son pouce pour regarder en lâair Ă la bonne place, et montre ainsi quâil savait dâoĂč provenait ce son. Le soir du mĂȘme jour, mĂȘme rĂ©action, et trĂšs rapide bien quâil soit Ă moitiĂ© endormi aprĂšs un long sommeil. Le lendemain et les jours suivants : idem. A 0 ; 2 (14), Laurent repĂšre, Ă 1 m. de distance, ma pipe que je cogne lĂ©gĂšrement contre une paroi de bois ; il quitte du regard lâendroit du choc, lorsque le son sâĂ©teint, et le retrouve dâemblĂ©e dĂšs que je reprends. MĂȘme rĂ©action, Ă 0 ; 2 (15), avec une canne (Ă 1.50 â 2 m.), puis il retrouve la canne en diverses places, lorsque je change le point de contact.
Il est donc permis de considĂ©rer comme certaine lâexistence dâune coordination entre la vue et lâouĂŻe dĂšs le troisiĂšme mois, tandis que les faits observĂ©s durant le deuxiĂšme mois peuvent tenir Ă une simple accommodation de la tĂȘte Ă la direction du son. Ces donnĂ©es convergent donc avec les rĂ©sultats obtenus par B. Löwenfeld 1.
Cette coordination du son et de la vision pose un problĂšme intĂ©ressant. Les coordinations que nous avons rencontrĂ©es jusquâĂ prĂ©sent oscillent entre deux types extrĂȘmes. Dâune part,
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1 BERTHOLD LĂWENFELD. Systematisches Studium der Reaktionen der SĂ€uglinge auf KlĂ€nge und GerĂ€usche, Zeitschr. f. Psychol., vol. 104 (1927), pp. 62-96.
il y a lâassociation plus ou moins passive et imposĂ©e par le milieu : câest ainsi que la position spĂ©ciale des repas entraĂźne chez le nourrisson de 1-2 mois la recherche du sein. Il est vrai que de telles associations nous ont paru ne pouvoir se constituer quâĂ lâoccasion dâaccommodations et de recherches impliquant une certaine activitĂ©. Mais, Ă©tant admis cet Ă©lĂ©ment dâaccommodation active, il faut reconnaĂźtre quâil en est rĂ©duit Ă sa plus simple expression et que le milieu impose le contenu de ces accommodations avant que lâenfant en assimile rĂ©ellement le dĂ©tail (par rĂ©cognition, etc.). A lâautre extrĂȘme, nous avons la rĂ©cognition active dâun indice chargĂ© de signification : câest ainsi que le nourrisson de 3-4 mois reconnaĂźt son biberon, Ă la perception visuelle, et sait bien quâil annonce le repas imminent. Or, en ce qui concerne la coordination de lâouĂŻe et de la vue, nous voici en prĂ©sence de conduites contemporaines des coordinations de la position et de la succion (premier type), mais de conduites qui ressemblent aux coordinations plus tardives de la vision et de la succion (second type). Comment donc les interprĂ©ter ? Faut-il admettre que le son de la voix soit un simple signal contraignant le bĂ©bĂ© Ă chercher des yeux la figure, correspondant Ă cette voix, Ă la maniĂšre dont le son de la cloche dĂ©clenche la salivation chez le chien par rĂ©flexe conditionnĂ©, ou bien faut-il penser que le son de la voix constitue un indice chargĂ© de signification et reconnu par lâenfant comme allant avec la perception visuelle de la figure dâautrui ? Si nous admettons lâexistence, dans les coordinations de la position et de la succion, dâun Ă©lĂ©ment dâaccommodation active, si minime soit-il, alors il est Ă©vident quâune sĂ©rie dâintermĂ©diaires relieront lâun Ă lâautre les deux types extrĂȘmes (coordination active et passive) et que la coordination entre la vue et lâouĂŻe sera Ă situer Ă mi-chemin entre ces extrĂȘmes. En dâautres termes, lâassociation entre un son et une perception visuelle nâest jamais une pure association passive, mais elle nâest pas dâemblĂ©e une relation de comprĂ©hension (rĂ©cognition de significations). Comment donc expliquer cet Ă©tat intermĂ©diaire et le progrĂšs de la comprĂ©hension ?
On peut poser, en vertu de tout ce que nous avons vu jusquâĂ prĂ©sent de lâassimilation, que chaque schĂšme assimilateur tend Ă conquĂ©rir tout lâunivers, y compris les domaines assimilables au moyen des autres schĂšmes. Seule les rĂ©sistances du milieu ou les incompatibilitĂ©s dues aux conditions de lâactivitĂ© du sujet mettent un frein Ă cette gĂ©nĂ©ralisation. Câest ainsi que lâenfant suce tout ce qui effleure sa bouche ou sa figure, et apprend Ă coordonner les mouvements de ses mains Ă ceux de la succion en fonction du plaisir quâil a Ă sucer son pouce. Lorsquâil saura sai-
sir, il sucera tout ce quâil aura en mains. Quant Ă ce quâil voit ou entend, si le nourrisson ne cherche pas dâemblĂ©e Ă le sucer, câest peut-ĂȘtre moins parce que ces domaines nâont pas de rapport avec la succion (il arrive frĂ©quemment quâil suce Ă vide dĂšs quâun son le frappe) que parce quâil est difficile Ă lâenfant de faire deux choses Ă la fois (regarder avec attention et sucer Ă vide, etc.). Mais, Ă dĂ©faut de coordination immĂ©diate entre la succion et la vue, il se pourrait quâil y ait nĂ©anmoins excitation du cycle de la succion en prĂ©sence de tableaux visuels spĂ©cialement intĂ©ressants : la remarquable protrusion des lĂšvres que lâon observe chez lâenfant le plus jeune (voir obs. 31) dans les Ă©tats de grande attention ne saurait ĂȘtre quâune esquisse de succion, si elle ne sâexplique pas par un mĂ©canisme tonique ou postural purement automatique 1. De mĂȘme, en ce qui concerne les schĂšmes de la vision, de lâouĂŻe, de la prĂ©hension, etc., lâ enfant cherchera peu Ă peu Ă tout voir, tout entendre, tout prendre, etc. Comme le dit trĂšs bien Mme BĂŒhler Ă propos des premiĂšres rĂ©actions sensorielles, la rĂ©ponse Ă un excitant dĂ©pend davantage, durant les premiers mois, des besoins fonctionnels du sujet que de la nature de cet excitant 2. DĂšs lors, il est naturel que, au cours de ses premiĂšres adaptations auditives, le nourrisson cherche Ă regarder en mĂȘme temps quâĂ Ă©couter, tout au moins dĂšs lâĂ©poque oĂč il a appris Ă diriger lui-mĂȘme le mouvement de ses yeux (0 ;1 (7) chez Laurent â voir obs. 32). Ce dĂ©but de la coordination entre lâouĂŻe et la vue ne suppose donc pas nĂ©cessairement une association passive, mais peut sâexpliquer par une assimilation active. Il est vrai que, tournant la tĂȘte pour sâaccommoder au son, lâenfant en vient automatiquement, dans le cas de la voix humaine, Ă percevoir un tableau visuel intĂ©ressant (la figure correspondante) : lâĂ©lĂ©ment dâassociation passive nâest donc pas Ă exclure complĂštement. Mais jamais les associations simples ne donneraient naissance Ă une recherche proprement dite, dans la coordination entre la vue et lâouĂŻe (chercher la figure qui correspond Ă la voix et plus tard chercher les sons qui correspondent aux objets vus), si les schĂšmes dâassimilation visuels et auditifs ne parvenaient Ă digĂ©rer rĂ©ciproquement leurs domaines respectifs en les assimilant de maniĂšre active.
Plus prĂ©cisĂ©ment, si lâenfant se met Ă un moment donnĂ© Ă chercher systĂ©matiquement Ă quels tableaux visuels correspon-
1 PREYER (LâAme de lâenfant, p. 251-252) interprĂšte cette protrusion des lĂšvres comme une association hĂ©rĂ©ditaire entre la succion et la vue (son fils lâa prĂ©sentĂ©e au dixiĂšme jour en regardant une bougie). Mais il va de soi que, si association il y a, elle peut sâexpliquer par lâassimilation rĂ©flexe sans appel Ă lâhĂ©rĂ©ditĂ©.
2Kindheit und Jugend, 3e édit., p. 26.
dent les sons entendus, câest en premier lieu parce quâil sâefforce de tout regarder : sans savoir encore quâun son provient nĂ©cessairement dâun objet visible, lâenfant est excitĂ© visuellement par le son autant quâauditivement. Câest ainsi que dans lâobservation 46 le son « aha » dĂ©clenche chez Laurent un besoin de regarder autant que dâĂ©couter ; et ceci non pas, vraisemblablement, parce que Laurent sait dĂ©jĂ que ce son Ă©mane dâun tableau visuel prĂ©cis, mais simplement parce que lâexcitant rĂ©veille tous les besoins Ă la fois, autrement dit parce que lâenfant cherche Ă intĂ©grer la rĂ©alitĂ© nouvelle dans tous les schĂšmes dâassimilation disponibles. En second lieu, lâenfant oriente sa tĂȘte dans la direction de la source sonore, par une accommodation au son comparable aux mouvements de lâĆil qui suit un objet : il va de soi, dĂšs lors, que le regard se dirige du mĂȘme cĂŽtĂ© que la tĂȘte, dâoĂč lâimpression de lâobservateur que le bĂ©bĂ© cherche Ă voir ce quâil entend (voir fin de lâobs. 46), tandis quâil cherche sans doute simplement Ă voir en mĂȘme temps quâĂ entendre. En troisiĂšme lieu, le succĂšs confirme dans certains cas la recherche. Le son de la voix des autres constitue Ă cet Ă©gard un exemple privilĂ©gié : un tel son donne presque toujours lieu Ă une double assimilation auditive et visuelle. Autrement dit la figure humaine prĂ©sente cette propriĂ©tĂ© presque unique, dans lâunivers de lâenfant de 1-2 mois, de se prĂȘter Ă une totalitĂ© dâassimilations simultanĂ©es : cette figure est Ă la fois reconnaissable et mobile, excitant ainsi au plus haut point les intĂ©rĂȘts visuels ; câest elle que le bĂ©bĂ© contemple ou retrouve lorsquâil fixe son attention sur le son de la voix ; câest encore elle qui occupe le centre dans les moments les plus intĂ©ressants de lâexistence (sortir du berceau, toilette, repas, etc.). On peut donc parler, dans le cas de la personne des autres, non pas dâune association entre assimilations diverses, mais dâune assimilation globale, et câest Ă©videmment ce fait qui explique pourquoi le sourire est plus frĂ©quent en prĂ©sence des personnes que vis-Ă -vis des choses. En ce qui concerne la coordination entre lâouĂŻe et la vue, il est donc Ă©vident que, trĂšs tĂŽt, lâenfant identifie la figure dâautrui en tant que tableau visuel Ă cette mĂȘme figure, en tant que tableau sonore. Comment sâopĂšre cette identification ? Il va de soi que pour lâenfant la personne dâautrui nâest pas encore un objet conçu comme cause de la voix. Mais on ne peut pas dire, inversement, que le son et la vision soient simplement associĂ©s. Câest pourquoi il faut admettre que les schĂšmes visuels et auditifs sâassimilent rĂ©ciproquement : lâenfant cherche, en un sens, Ă Ă©couter la figure et Ă regarder la voix. Câest cette assimilation rĂ©ciproque qui constitue lâidentification des tableaux visuels et des tableaux sonores, antĂ©rieurement aux
solidifications plus complexes qui donneront naissance Ă lâobjet et Ă la causalitĂ© 1. En dâautres termes la figure humaine est tout ensemble Ă regarder, Ă Ă©couter, etc., et câest une fois acquise, dans ce cas et dans quelques autres exemples privilĂ©giĂ©s (hochets, etc.), la coordination de lâouĂŻe et de la vue, que lâenfant cherchera systĂ©matiquement et Ă propos de tout des correspondances entre les sons et les tableaux visuels.
Passons enfin Ă la coordination entre lâouĂŻe et la phonation. Cette coordination paraĂźt beaucoup plus simple, puisque toute phonation sâaccompagne dâemblĂ©e dâune perception auditive et se rĂšgle sur elle. Il semble donc quâil nây ait pas ici de coordination intersensorielle, mais pure rĂ©action circulaire ; une sĂ©rie de mouvements aboutissant Ă un effet sensoriel et entretenus par lâintĂ©rĂȘt de ce rĂ©sultat. Mais, si cela est vrai de la phonation simple, on observe, en plus, le processus inverse : lâaction de lâouĂŻe sur la phonation. En effet, comme nous lâavons vu (obs. 41), la contagion vocale est presque aussi prĂ©coce que les premiĂšres rĂ©actions circulaires Ă base de phonation : le gĂ©missement dâautrui entretient celui de lâenfant, etc. Quâest-ce donc Ă dire, sinon que les schĂšmes de la phonation et de lâouĂŻe sâassimilent rĂ©ciproquement, et de la mĂȘme maniĂšre que ceux de lâouĂŻe et de la vue ? De mĂȘme que lâenfant en vient Ă Ă©couter le son de sa voix au lieu de crier sans plus et quâil inaugure ainsi les rĂ©actions circulaires acquises, de mĂȘme il Ă©coute la voix dâautrui et, dans la mesure oĂč les sons entendus sont analogues aux sons quâil Ă©met lui-mĂȘme, il ne peut les percevoir quâau moyen des schĂšmes audito-vocaux correspondants. Lâimitation des sons, Ă ses dĂ©buts, nâest ainsi quâune confusion de la voix propre avec celle dâautrui, venant du fait que la voix des autres est perçue activement, câest-Ă -dire assimilĂ©e aux schĂšmes de la phonation.
En conclusion, lâanalyse des schĂšmes de la phonation, de lâouĂŻe et de leur coordination confirme entiĂšrement ce que nous avons constatĂ© Ă propos de la succion et de la vision. Chacune de ces adaptations comporte une part dâaccommodation au milieu extĂ©rieur : accommodation Ă la direction des sons, Ă leur variĂ©tĂ© graduelle, etc. Mais chacune implique Ă©galement un Ă©lĂ©ment dâassimilation. Câest dâabord lâassimilation par pure rĂ©pĂ©tition : Ă©couter pour Ă©couter, crier ou gĂ©mir pour entendre ces sons, etc. Câest ensuite lâassimilation gĂ©nĂ©ralisatrice : Ă©couter ou produire des sons toujours plus divers. Câest enfin lâassimilation rĂ©cognitive : retrouver un son prĂ©cis. Ces sons perçus ou produits ne prĂ©sentent dâabord quâune organisation interne : relatifs les uns
1 Câest ce qui explique que lâattribution de la voix Ă un visage ne se fasse que par Ă©tapes relativement longues : cf. obs. 47 et 48.
aux autres ils nâont de signification que par rapport au systĂšme quâils forment ; câest ce systĂšme que lâenfant entretient et exerce, auquel il assimile les divers sons entendus et quâil accommode dans la mesure du possible aux nouveaux sons perçus. Puis cette organisation interne sâinsĂšre elle-mĂȘme dans une organisation plus large, laquelle lui confĂšre de nouvelles significations : le son se coordonne avec la vision, etc. Mais cette coordination nâimplique aucun processus nouveau : câest par une assimilation rĂ©ciproque des schĂšmes visuels et auditifs, etc., quâelle se constitue.
Que si ce dernier processus demeure difficile Ă Ă©tudier Ă des Ăąges aussi tendres que ceux de 1-2 mois, lâanalyse de la prĂ©hension va nous fournir maintenant lâoccasion de pousser plus avant la description du mĂ©canisme des coordinations entre schĂšmes hĂ©tĂ©rogĂšnes.
§ 4. La préhension.
Avec la bouche, lâĆil et lâoreille, la main est lâun des instruments les plus essentiels dont se servira lâintelligence une fois constituĂ©e. On peut mĂȘme dire que la conquĂȘte dĂ©finitive des mĂ©canismes de la prĂ©hension marque le dĂ©but des conduites complexes que nous appellerons « assimilations par schĂšmes secondaires » et qui caractĂ©risent les premiĂšres formes de lâaction intentionnelle. Il importe donc dâanalyser un peu Ă fond de quelle maniĂšre sâopĂšre cette dĂ©couverte de la prĂ©hension : Ă ce propos, plus encore quâĂ lâoccasion des schĂšmes prĂ©cĂ©dents, nous serons en prĂ©sence dâun trait dâunion indispensable entre lâadaptation organique et lâadaptation proprement intellectuelle.
LâactivitĂ© principale de la main, câest la prĂ©hension. Mais il va de soi que lâon ne saurait entiĂšrement dissocier ce rĂŽle de celui du toucher, ou des coordinations entre la kinesthĂ©sie et la vue, etc. Nous aborderons donc ces questions en passant, mais en passant seulement : le but de cet ouvrage nâest pas de donner un inventaire des conduites de la premiĂšre annĂ©e et seuls les exemples utiles Ă lâanalyse de lâintelligence nous retiendront ici.
On peut, nous semble-t-il, distinguer cinq Ă©tapes dans le progrĂšs de la prĂ©hension. Si, comme nous lâa montrĂ© lâĂ©tude de nos trois enfants, ces Ă©tapes ne correspondent pas Ă des Ăąges dĂ©finis, leur succession cependant paraĂźt nĂ©cessaire (sauf en ce qui concerne peut-ĂȘtre la troisiĂšme Ă©tape). Examinons donc les faits en les sĂ©riant selon cette succession.
La premiĂšre Ă©tape est celle des mouvements impulsifs et du pur rĂ©flexe. Le nouveau-nĂ© ferme la main lorsque lâon exerce une pression lĂ©gĂšre sur la paume : Lucienne, quelques heures aprĂšs
sa naissance, a ainsi fermĂ© ses doigts sur mon index sans opposition du pouce. Mais il semble au premier abord que ce rĂ©flexe ne sâaccompagne dâaucune recherche ni dâaucun exercice apprĂ©ciable : lâenfant relĂąche dâemblĂ©e ce quâil a saisi. Ce nâest guĂšre que pendant la tĂ©tĂ©e, alors que les mains demeurent serrĂ©es et presque crispĂ©es, avant le relĂąchement gĂ©nĂ©ral du tonus, que le nourrisson est capable de retenir quelques minutes un solide quelconque (crayon, etc.). Seulement, il serait imprudent de conclure trop vite Ă un pur automatisme, et dâopposer ainsi le cas des rĂ©flexes de prĂ©hension Ă celui des rĂ©flexes de succion dont nous avons vu combien leur exercice supposait une accommodation et une assimilation actives. En effet, lorsque lâenfant referme sa main sur lâobjet qui a touchĂ© la paume, il tĂ©moigne dâun certain intĂ©rĂȘt : Laurent Ă 0 ; 0 (12) sâarrĂȘte de crier lorsque je lui mets mon doigt dans la main pour recommencer sitĂŽt aprĂšs. La prĂ©hension rĂ©flexe est ainsi comparable Ă la vision ou Ă lâouĂŻe des deux premiĂšres semaines, et nullement Ă des rĂ©flexes tels que lâĂ©ternuement, le bĂąillement, etc., qui nâattirent en rien lâattention du sujet. Il est vrai que les choses en restent longtemps lĂ , et que la prĂ©hension ne prĂȘte pas dâemblĂ©e Ă un exercice systĂ©matique comme la succion. Mais on peut se demander si les mouvements impulsifs des bras, des mains et des doigts, qui sont presque continus durant les premiĂšres semaines (balancer les bras, ouvrir et fermer lentement les mains, remuer les doigts, etc.), ne constituent pas une sorte dâexercice fonctionnel de ces rĂ©flexes.
La seconde Ă©tape est celle des premiĂšres rĂ©actions circulaires relatives aux mouvements des mains, antĂ©rieurement Ă toute coordination de la prĂ©hension proprement dite avec la succion ou avec la vision. Nous grouperons dans ce stade lâensemble des rĂ©actions circulaires tendant Ă la prĂ©hension pour la prĂ©hension (saisir et tenir les objets sans les voir ni chercher Ă les porter Ă la bouche), les rĂ©actions tactiles et kinesthĂ©siques (gratter un corps quelconque, remuer les doigts, les mains ou les bras, etc.), les coordinations entre la succion et les mouvements de la main (sucer les doigts, etc.) et enfin les coordinations entre la vision et les mĂȘmes mouvements gĂ©nĂ©raux (regarder les doigts et les mains, etc.). Mais nous excluons de ce stade la coordination entre la succion et la prĂ©hension proprement dite (saisir un objet pour lâamener Ă la bouche), coordination qui caractĂ©rise la troisiĂšme Ă©tape et rĂ©alise un progrĂšs notable dans le sens de la prĂ©hension systĂ©matique, et les coordinations entre la vision et la prĂ©hension (prendre pour regarder, saisir les objets aperçus dans le champ visuel), qui se constitueront au cours des quatriĂšme et cinquiĂšme Ă©tapes et marquent le succĂšs dĂ©finitif de la prĂ©hension.
Ainsi dĂ©finies, les premiĂšres rĂ©actions circulaires relatives aux mouvements de la main et Ă la prĂ©hension dĂ©butent, par des activitĂ©s autonomes des mains ou des doigts, qui prolongent de façon continue les mouvements impulsifs et les rĂ©flexes de la premiĂšre Ă©tape. Nous avons constatĂ©, en effet, que dĂšs la naissance certains mouvements impulsifs semblent constituer un exercice Ă vide du mĂ©canisme de la prĂ©hension. Or, dĂšs le second mois, il devient Ă©vident que quelques-uns de ces mouvements se systĂ©matisent jusquâĂ donner naissance Ă de vĂ©ritables rĂ©actions circulaires, susceptibles dâaccommodation et dâassimilation graduelles.
Obs. 50. â Laurent, Ă 0 ; 1 (8), a le bras tendu et presque immobile, tandis que sa main sâouvre, se ferme Ă moitiĂ© pour se rouvrir ensuite, etc. Lorsque la main heurte de la pulpe les couvertures et les Ă©toiles, elle saisit, relĂąche, etc., en un va-et-vient incessant. Il est difficile de dĂ©crire ces mouvements vagues, mais difficile aussi de nây point reconnaĂźtre une prĂ©hension pour la prĂ©hension, ou mĂȘme une prĂ©hension Ă vide, analogues aux phĂ©nomĂšnes dĂ©crits Ă propos de la succion, de la vision, etc. Mais il nây a encore, dans de telles conduites, ni vraie accommodation Ă lâobjet, ni mĂȘme aucune continuitĂ©.
Obs. 51. â JusquâĂ 0 ; 1(19), je nâai pas observĂ© chez Laurent dâaccommodation, mĂȘme momentanĂ©e, de la main Ă lâobjet, en dehors de lâaccommodation rĂ©flexe. Il semble, au contraire, quâaujourdâhui le contact de ma main avec son auriculaire ou dâun mouchoir avec lâextrĂ©mitĂ© ou la face extĂ©rieure de ses doigts dĂ©clenche une certaine recherche. La main ne demeure pas sur place, il est vrai, comme elle le fera plus tard : essais, allant et venant, elle heurte chaque fois Ă nouveau mes doigts ou le mouchoir et semble mieux prĂȘte Ă saisir (la paume semble sâorienter vers lâobjet). Seulement, il va de soi que lâinterprĂ©tation de tels mouvements demeure trĂšs dĂ©licate. A 0 ; 1 (20), Ă©galement, le contact de sa main gauche fermĂ©e avec un mouchoir en boule, que je tiens moi-mĂȘme, produit le rĂ©sultat suivant : la main sâĂ©loigne en sâouvrant, puis revient ouverte heurter lâobjet, le saisit mollement, sâĂ©loigne Ă nouveau pour revenir le saisir, etc. : il semble bien y avoir excitation de la main par le contact avec lâobjet, et dĂ©but dâaccommodation. Mais la main va et vient au lieu de rester immobile et de chercher vraiment.
Obs. 52. â A partir de 0 ; 1 (22), par contre, il semble y avoir plus de continuitĂ© dans les mouvements de prĂ©hension. Câest ainsi quâĂ 0 ; 1 (22), Laurent garde en main pendant quatre minutes et demie un mouchoir dĂ©pliĂ© quâil a saisi par hasard (son bras est tantĂŽt immobile tantĂŽt en mouvement lent). A 0 ; 1 (23), il retient environ deux minutes un hochet que jâai posĂ© sur sa paume. Lorsquâil le lĂąche Ă moitiĂ©, il le ressaisit de lui-mĂȘme (deux fois). Mais, il y a rapidement dĂ©sintĂ©rĂȘt total. MĂȘme observation Ă 0 ;1(26) et 0 ; 1 (29). A 0 ; 1 (25), il ouvre la main et saisit mon index lorsque jâeffleure ses doigts de lâextĂ©rieur. Cette observation demeure douteuse au dĂ©but, mais semble se confirmer les jours suivants. En particulier, Ă 0 ; 1 (30), Laurent tripote quelques instants, sans le lĂącher, mon pouce quâil a heurtĂ© par hasard du dos de la main.
Obs. 53. â DĂšs 0 ; 2 (3) apparaĂźt chez Laurent une rĂ©action circulaire qui va se prĂ©ciser et constituer le dĂ©but de la prĂ©hension systĂ©matique : gratter et essayer de saisir, lĂącher, gratter et saisir Ă nouveau, etc. De 0 ; 2 (3) Ă 0 ; 2 (6), on nâobserve la chose que durant la tĂ©tĂ©e : Laurent gratte doucement lâĂ©paule nue de sa mĂšre. Mais, dĂšs 0 ; 2 (7), la conduite devient nette dans le berceau lui-mĂȘme : Laurent gratte le drap repliĂ© sur ses couvertures, puis le saisit et le maintient un moment, pour le lĂącher ensuite, le gratter de nouveau et recommencer sans cesse. A 0 ; 2 (11), ce jeu dure un bon quart dâheure de suite, plusieurs fois au cours de la journĂ©e. A 0 ; 2 (12), il gratte et saisit sans cesse mon poing, que jâai appliquĂ© contre le dos de sa main droite. Il parvient mĂȘme Ă discriminer tactilement mon mĂ©dius recourbĂ© et Ă le saisir Ă part, pour le maintenir quelques instants. A 0 ; 2 (14) et 0 ; 2 (16), je note combien nettement la prĂ©hension spontanĂ©e du drap prĂ©sente les caractĂšres dâune rĂ©action circulaire : tĂątonnement au dĂ©but, puis activitĂ© rythmique rĂ©guliĂšre (gratter, saisir, maintenir et lĂącher) et enfin dĂ©sintĂ©rĂȘt progressif.
Mais, en Ă©voluant, cette conduite se simplifie, en ce sens que Laurent gratte de moins en moins pour saisir rĂ©ellement aprĂšs une brĂšve exploration tactile. Câest ainsi quâĂ 0 ; 2 (11), dĂ©jĂ , il arrive que Laurent saisisse et maintienne longtemps de suite son drap ou un mouchoir, en abrĂ©geant la phase prĂ©liminaire de grattage. De mĂȘme Ă 0 ; 2 (14), il tripote de la main droite un pansement que lâon a dĂ» appliquer Ă sa main gauche. Les jours suivants son intĂ©rĂȘt tactile est presque entiĂšrement absorbĂ© par la prĂ©hension rĂ©ciproque des mains et par lâexploration tactile du visage, sur lesquelles nous reviendrons Ă lâinstant. Quant Ă la prĂ©hension des objets, Laurent (dont on a vu la prĂ©cocitĂ© en ce qui concerne la succion du pouce) se met, dĂšs la fin du troisiĂšme mois, Ă saisir pour sucer. Il passe ainsi de la seconde Ă la troisiĂšme Ă©tape.
Obs. 54. â Lucienne a tĂ©moignĂ© jusque vers 2 mois œ les mĂȘmes rĂ©actions vagues que Laurent (voir obs. 50-52). Vers 0 ; 2 (12), je note lâagitation de ses mains en contact avec la couverture : saisit et lĂąche, gratte lâĂ©toffe, etc. MĂȘmes rĂ©actions les jours suivants. A 0 ; 2 (16), elle tripote un oreiller. A 0 ; 2 (20), elle ouvre et ferme les mains Ă vide, et gratte une Ă©toffe. A 0 ; 2 (27), elle garde quelques instants sa couverture dans la main, puis un coin de drap quâelle a saisi par hasard, puis une petite poupĂ©e que jâai appliquĂ©e contre la paume de sa main droite. A 0 ; 3 (3), elle heurte son Ă©dredon de la main droite : elle le gratte en regardant trĂšs attentivement ce quâelle fait, puis le lĂąche, le reprend, etc. Elle perd ensuite le contact, mais dĂšs quâelle le sent Ă nouveau, elle le saisit sans le gratter. MĂȘme rĂ©action plusieurs fois de suite. Il y a donc rĂ©action circulaire assez systĂ©matique, orientĂ©e par le toucher et non pas par la vue.
Il nâest pas difficile de retrouver dans ces rĂ©actions lâĂ©quivalent des premiĂšres conduites relatives Ă la vision ou Ă lâouĂŻe : assimilation par pure rĂ©pĂ©tition (saisir pour saisir) et dĂ©but dâaccommodation (orientation de la main et des doigts en fonction de lâobjet lorsquâils sont en contact avec cet objet). Mais il ne saurait ĂȘtre question encore dâaccommodations plus fines ni dâassimilations rĂ©cognitives ou gĂ©nĂ©ralisatrices.
DĂšs ces conduites primitives, par contre, on observe une coordination entre les mouvements des mains et ceux de la succion.
En effet, chez nos trois enfants, la succion systĂ©matique des doigts a sinon prĂ©cĂ©dĂ©, du moins accompagnĂ© les premiĂšres activitĂ©s acquises nâintĂ©ressant que la main ou les doigts. On peut dâailleurs relever dâautres rĂ©actions trĂšs prĂ©coces des doigts coordonnĂ©es, non seulement avec la succion, mais encore avec toute la sensibilitĂ© tactile du visage et des parties dĂ©couvertes du corps :
Obs. 55. â Jacqueline en apprenant Ă sucer ses doigts (ce Ă quoi elle est parvenue correctement dĂšs 0 ; 1 (28) sâest constamment promenĂ© la main sur la figure, sans paraĂźtre explorer celle-ci systĂ©matiquement, mais en apprenant sans doute Ă reconnaĂźtre certains contacts. Par exemple, Ă 0 ; 2 (7), elle porte sa main droite exactement sur son nez, alors quâon nettoie celui-ci. De mĂȘme, au cours du troisiĂšme mois, elle se frotte les yeux plusieurs fois de suite jusquâĂ les irriter.
Obs. 56. â Lucienne, Ă 0 ; 2 (17) et les jours suivants, se met plus ou moins systĂ©matiquement les doigts de la main droite contre lâĆil droit et sâendort dans cette position. Peut-ĂȘtre est-ce lâirritation de lâĆil avant le sommeil qui a provoquĂ© cette rĂ©action rĂ©pĂ©tĂ©e. A 0 ; 2 (25), elle se gratte lâĆil avec le dos de la main et recommence Ă chaque instant, au point quâil sâensuit une rougeur de toute lâarcade sourciliĂšre.
Obs. 57. â DĂšs 0 2 (8), Laurent se tripote constamment la figure, avant, pendant ou aprĂšs la succion des doigts. Cette conduite acquiert peu Ă peu de lâintĂ©rĂȘt pour elle-mĂȘme et donne ainsi naissance Ă deux habitudes nettes. La premiĂšre consiste Ă se tenir le nez. Ainsi, Ă 0 ; 2 (17), Laurent gazouille et sourit seul, sans aucune envie de sucer, tandis quâil se tient le nez de la main droite. Il recommence Ă 0 ; 2 (18) pendant sa succion (il se tient le nez des quatre doigts tout en suçant le pouce), puis continue aprĂšs. A 0 ; 2 (19), il se saisit le nez tantĂŽt de la droite, tantĂŽt de la gauche, se frotte lâĆil en passant mais revient constamment au nez. Le soir, il se tient le nez des deux mains. A 0 ; 2 (22), il semble diriger sa main droite vers le nez alors que je le lui pince. A 0 ; 2 (24) et les jours suivants, nouveaux attouchements du nez.
Obs. 58. â La seconde habitude contractĂ©e par Laurent Ă la mĂȘme Ă©poque consiste Ă se frotter les yeux tantĂŽt avec le dos de la main, tantĂŽt avec les doigts eux-mĂȘmes. La chose sâobserve au rĂ©veil, pendant lâĂ©tirement, mais il ne doit pas sâagir dâun rĂ©flexe spĂ©cial, car si lâĂ©tirement se prĂ©sente dĂšs la naissance, la friction des yeux vient seulement dâapparaĂźtre et sporadiquement. En outre et surtout, Laurent se frotte les yeux Ă tout moment, et indĂ©pendamment du sommeil, comme sâil avait fait la dĂ©couverte tactile de ses yeux et y revenait sans cesse par rĂ©action circulaire. A 0 ; 2 (16), je note mĂȘme que lâĆil se ferme dâavance quand la main droite se dirige vers lui et quâil ne la voit pas encore. A 0 ; 2 (18), mĂȘme rĂ©action : les deux yeux se ferment dâavance alors quâil ne frotte que le droit. A 0 ; 2 (19), il tourne la tĂȘte Ă gauche au moment oĂč la main gauche sâoriente vers lâĆil. Ensuite il se frotte les deux yeux avec les deux mains simultanĂ©ment. A 0 ; 2 (20), il serre les poings pour se frotter les yeux, ferme de nouveau les yeux dâavance et sourit dâaise : il n y a aucun rapport avec lâĂ©tirement. Les jours suivants, mĂȘmes rĂ©actions.
Obs. 59. â LâactivitĂ© des mains en Ă©gard au corps propre ne se limite
pas au nez et aux yeux. TantĂŽt câest le visage entier qui est couvert par les mains rĂ©unies. TantĂŽt (Ă 0 ; 2 (24) chez Laurent) câest la poitrine qui reçoit de grands coups rĂ©guliers. Mais surtout les mains, si lâon peut dire, se dĂ©couvrent lâune lâautre et se palpent rĂ©ciproquement. La chose a prĂ©sentĂ© une importance particuliĂšre chez Laurent, non seulement parce quâelle a donnĂ© lieu Ă un schĂšme habituel spĂ©cialement tenace, mais encore parce que ce schĂšme a dĂ©clenchĂ© dans la suite des conduites trĂšs prĂ©coces de prĂ©hension coordonnĂ©e avec la succion et surtout avec la vision. Il est Ă noter, dâabord, que dĂ©jĂ durant lâacquisition de la succion du pouce (obs. 6-21), Laurent joignait frĂ©quemment les mains pendant quâil suçait les doigts de lâune dâentre elles. Ce comportement sâest rĂ©vĂ©lĂ© sporadiquement jusquâĂ la fin du second mois. Or, dĂšs le dĂ©but du troisiĂšme mois, il a donnĂ© lieu Ă une habitude trĂšs systĂ©matique. Je note ainsi, Ă 0 ; 2 (4) et 0 ; 2 (10), quâil semble se palper les mains. A 0 ; 2 (14), il tripote de la main droite un pansement de la main gauche. A 0 ; 2 (17), je retire au moyen dâun cordon la main gauche (attachĂ©e pour empĂȘcher Laurent de sucer son pouce gauche), il rattrape une sĂ©rie de fois cette main au moyen de sa droite. La prĂ©cision avec laquelle il opĂšre cette jonction, pendant que la main gauche cherche Ă vaincre la rĂ©sistance du cordon et Ă pĂ©nĂ©trer dans la bouche, montre quâil sâagit dâun schĂšme dĂ©jĂ solidement constituĂ©. A 0 ; 2 (19), Laurent se joint les mains Ă plusieurs reprises, et, vers le soir, il le fait presque sans discontinuer : il les palpe, puis les suce ensemble, les lĂąche, les ressaisit, etc. LâintĂ©rĂȘt est surtout de prĂ©hension et seulement en second lieu de succion. Les jours suivants, cette conduite est de plus en plus frĂ©quente, mais il nous faut en interrompre ici la description, parce que lâintervention du regard commence Ă modifier ce « schĂšme de la jonction ». DĂšs 0 ; 2 (24) on observe, en effet, que Laurent examine ses mains jointes avec tant dâattention que leur mouvement en est transformé ; ce qui est caractĂ©ristique de la troisiĂšme Ă©tape. Et surtout, la systĂ©matisation de cette habitude de jonction a comme rĂ©sultat de hĂąter le moment oĂč Laurent saisira des deux mains un objet quelconque pour le maintenir dans la bouche, ce qui est Ă©galement typique de cette troisiĂšme Ă©tape (câest mĂȘme par ce dernier trait que nous conviendrons de dĂ©finir le passage du second au troisiĂšme des stades de la prĂ©hension).
Ces coordinations entre le mouvement des mains et le visage (obs. 55-58) ne posent pas de problĂšme particulier. Ce ne sont pas, comme la coordination entre la vision et lâouĂŻe, par exemple, des assimilations rĂ©ciproques de schĂšmes indĂ©pendants : ils ne constituent, en effet, quâune extension des schĂšmes primitifs et purement tactiles de la prĂ©hension (obs. 50-54). La jonction des mains, par contre, est, en un sens, une assimilation mutuelle, mais ne sortant pas non plus du domaine de la prĂ©hension tactile. Seule, jusquâici, la coordination du pouce et de la succion, Ă©tudiĂ©e plus haut (obs. 16-24), implique un dĂ©but dâassimilation rĂ©ciproque entre schĂšmes indĂ©pendants ; mais si la bouche suce la main, et si la main se dirige dans la bouche, la main ne peut pas encore saisir tout ce que suce la bouche.
Passons maintenant aux coordinations entre la vision et les mouvements de la main. Câest durant la dix-septiĂšme semaine que Preyer et Tournay ont notĂ© que lâenfant regardait pour la
premiĂšre fois ses mains de maniĂšre systĂ©matique. Wallon 1, qui rapporte ces citations, semble voir dans une telle concordance lâindice dâun fait gĂ©nĂ©ral.
Lâobservation de nos enfants ne confirme malheureusement pas les dates indiquĂ©es : elle paraĂźt plutĂŽt montrer que la coordination entre la vision et les mouvements de la main est un processus continu dĂ©pendant de lâexercice fonctionnel plus que dâacquisitions nettement localisables dans le temps. La seule date facile Ă dĂ©terminer est celle de lâapparition de la conduite suivante : Ă un moment donnĂ©, lâenfant saisit les objets lorsquâil les a perçus dans le mĂȘme champ visuel que sa main elle-mĂȘme, et, avant de les saisir, il regarde alternativement cette main et les objets. Or cet Ă©vĂ©nement (qui est celui que cite Preyer Ă la 17me semaine) sâest produit chez Jacqueline Ă 0 ; 6 (1), chez Lucienne Ă 0 ; 4 (15) et chez Laurent Ă 0 ; 3 (6) ! Il caractĂ©rise ce que nous appellerons la quatriĂšme Ă©tape de la prĂ©hension. Mais auparavant, on peut observer toutes sortes de coordinations entre la vision et les mouvements de la main, coordinations qui dĂ©butent dĂšs la prĂ©sente Ă©tape pour se continuer durant la troisiĂšme. Voici celles que nous avons notĂ©es durant le second stade :
Obs. 60. â Lucienne Ă 0 ; 2 (3), câest-Ă -dire le lendemain du jour oĂč elle sâest mise Ă sucer systĂ©matiquement son pouce, a regardĂ© Ă deux reprises ses doigts qui sortaient de la bouche (voir plus haut obs. 23). Ce regard nâa Ă©tĂ© que furtif, mais avec accommodation de lâĆil Ă la distance. A 0 ; 2 (12), par contre, et le jour suivant, elle a regardĂ© sa main avec plus dâattention. A 0 ; 2 (15), je lâobserve alors quâelle est couchĂ©e sur la droite et suce sa bavette. Ses mains se meuvent devant elle (les doigts remuant continuellement), saisissent et lĂąchent les linges, grattent la couverture, et, Ă chaque instant, la main droite ou les deux entrent dans la bouche. Or Lucienne semble suivre des yeux les mouvements de ses mains (le regard sâabaisse et se relĂšve correctement, etc.), mais les mains ne se plient pas aux exigences du champ visuel. La vision sâadapte donc aux mouvements de la main mais la rĂ©ciproque nâest pas encore vraie. â A 0 ; 2 (16), Lucienne est couchĂ©e sur la gauche, sa main droite tripotant lâoreiller : le regard est fixĂ© attentivement sur cette main. A 0 ; 2 (17), Lucienne est sur le dos, la main droite tendue et les doigts remuant lĂ©gĂšrement : elle regarde cette main avec la plus grande attention et sourit. Un instant plus tard elle la perd de vue (la main sâĂ©tant abaissĂ©e) : le regard cherche alors visiblement et, lorsque la main remonte, il la suit aussitĂŽt. A 0 ; 2 (20), Lucienne continue de regarder ses mains, la gauche Ă©galement. Les mains sont par exemple en train de sâouvrir et de se fermer alternativement : elles le font simultanĂ©ment et souvent en dehors du champ visuel, ce qui montre bien quâil sâagit lĂ dâune rĂ©action circulaire toute motrice et indĂ©pendante de la vision. Mais, dĂšs que le phĂ©nomĂšne se produit en face de la figure, Lucienne dirige son regard sur la main et la suit longuement. Elle examine aussi la main droite qui gratte une Ă©toffe. A 0 ; 2 (27), elle regarde sa main droite qui tient une poupĂ©e,
1Lâenfant turbulent, p. 97, 98.
mais ne sait conserver ce spectacle dans son champ visuel. Elle regarde aussi ses mains vides, la gauche presque autant que la droite, mais sans les maintenir non plus dans le champ visuel : le regard cherche les mains, mais celles-ci ne sont pas soumises au regard. A 0 ; 3 (3), elle regarde attentivement sa main droite qui gratte un duvet, puis le lĂąche, le reprend, etc. Tandis quâelle perd le contact de la main et du duvet elle regarde celui-ci, mais sans coordination avec les mouvements de la main : la main retrouve le duvet, par accommodation tactile et non par coordination avec la vue. Le soir du mĂȘme jour elle regarde sa main sâouvrir et se fermer. Il nây a encore aucune coordination prĂ©cise entre ces mouvements et la vue, sinon que les doigts semblent remuer davantage quand Lucienne les regarde. A 0 ; 3 (8 et 9), elle regarde attentivement ses mains jointes tout en suçant lâindex et le dos de la droite. â Nous nous arrĂȘtons ici, dans cette observation, car, Ă partir de cette date, Lucienne commence Ă porter Ă sa bouche les objets saisis, ce qui constitue le dĂ©but de la troisiĂšme Ă©tape.
Obs. 61. â Jacqueline semble nâavoir pas regardĂ© ses mains avant 0 ; 2 (30). Mais, dĂšs cette date et les jours suivants, elle aperçoit frĂ©quemment ses doigts qui remuent et les regarde avec attention. A 0 ; 3 (13), elle chiffonne son duvet des deux mains : lorsque celles-ci passent dans le champ visuel, elle les regarde fixement, de mĂȘme quâelle contemple les plis du duvet lorsquâils se prĂ©sentent dâeux-mĂȘmes, mais, si les yeux cherchent Ă voir les mains, le mouvement de celles-ci ne dĂ©pend encore en rien de la vision. A 0 ; 3 (21), de mĂȘme, elle suit des yeux les mains. A 0 ; 3 (22), elle suit du regard les mains qui sâĂ©cartent et semble trĂšs Ă©tonnĂ©e de les voir rĂ©apparaĂźtre.
Obs. 62. â Laurent Ă 0 ; 2 (4) dĂ©couvre par hasard son index droit et le regarde un instant trĂšs bref. A 0 ; 2 (11), il examine un moment sa main droite ouverte, aperçue fortuitement. A 0 ; 2 (14), par contre, il regarde trois fois de suite sa main gauche, et surtout son index dressĂ©. A 0 ; 2 (17), il la suit un instant dans son mouvement spontanĂ©, puis lâexamine plusieurs fois, alors quâelle cherche son nez ou quâelle a frottĂ© son Ćil. MĂȘme observation le lendemain. A 0 ; 2 (19), il sourit Ă la mĂȘme main aprĂšs lâavoir contemplĂ©e onze fois de suite (alors quâelle est dĂ©bandĂ©e) ; je remets alors cette main dans un bandage ; dĂšs que je la dĂ©tache (une demi-heure aprĂšs), elle repasse dans le champ visuel et Laurent lui sourit Ă nouveau. Le mĂȘme jour, il regarde avec grande attention ses deux mains rĂ©unies. A 0 ; 2 (21), il tend en lâair ses deux poings fermĂ©s et regarde le gauche, aprĂšs quoi il le rapproche lentement du visage et sâen frotte le nez, puis lâĆil. Un moment aprĂšs, la main gauche se rapproche Ă nouveau du visage : il la regarde et se palpe le nez. Il recommence et rit seul cinq Ă six fois de suite en rapprochant cette main gauche. Il semble rire dâavance de la main, mais le regard nâa aucune influence sur son mouvement. Il rit donc dâavance mais recommence Ă sourire en voyant la main. Puis il se frotte le nez et rĂ©cidive. A un moment donnĂ©, il tourne la tĂȘte dans la direction de la gauche, Ă lâinstant prĂ©cis oĂč elle sâĂ©branle, mais le regard nâa toujours pas dâaction sur la direction. Le lendemain, mĂȘmes rĂ©actions. A 0 ; 2 (23), il regarde sa droite, puis les deux mains rĂ©unies (longuement). A 0 ; 2 (24), enfin, on peut dire que le regard agit sur la direction des mains, qui tendent Ă demeurer dans le champ visuel. Nous rejoignons ainsi la troisiĂšme Ă©tape.
On voit en quoi consistent ces coordinations entre la vision et les premiÚres réactions circulaires de la main et des doigts. On peut dire que les schÚmes visuels tendant à assimiler les
schĂšmes manuels sans que la rĂ©ciproque soit encore vraie. En dâautres termes, le regard cherche Ă suivre ce que fait la main, mais la main ne tend en aucune maniĂšre Ă rĂ©aliser ce que voit le regard : elle ne parvient mĂȘme pas Ă demeurer dans le champ visuel ! Plus tard, au contraire, la main se rĂ©glera sur la vision, comme celle-ci sur la main : câest ce qui permettra Ă lâenfant de saisir les objets vus. Mais, pour le moment, la main remue en toute indĂ©pendance du regard, les quelques vagues rĂ©actions circulaires auxquelles elle donne lieu nâĂ©tant dirigĂ©es que par le toucher, les sensations kinesthĂ©siques ou la succion. Les relations entre la vue et les mouvements de la main sont donc diffĂ©rentes de celles qui existent entre la succion et ces mĂȘmes mouvements ; dans le cas de la succion, ce sont les schĂšmes extĂ©rieurs aux mouvements de la main qui commandent Ă ceux-ci et les englobent en eux (la succion entraĂźne une rĂ©action circulaire des bras et des mains), tandis que dans le cas de la vision, les mouvements des mains sont autonomes et le regard se borne Ă les assimiler sans les rĂ©gler. Il est donc clair que la succion est en avance, de ce point de vue, sur la vision : ainsi verrons-nous, dĂšs la troisiĂšme Ă©tape, les mains saisir les objets pour les porter Ă la bouche et non pas encore pour les regarder.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, on peut conclure ce qui suit en ce qui concerne la deuxiĂšme Ă©tape. Durant ce stade, les mouvements de la main ne sont plus seulement commandĂ©s par les mĂ©canismes rĂ©flexes et impulsifs, mais donnent lieu Ă quelques rĂ©actions circulaires acquises. Les rĂ©actions demeurent assurĂ©ment vagues et il semble en ce qui concerne les plus primitives dâentre elles (ouvrir et fermer les mains, gratter du bout des doigts, saisir et relĂącher, etc.) quâil sâagisse toujours dâun simple automatisme impulsif. Mais la question est de savoir si ces conduites sont indĂ©terminĂ©es parce quâelles sont encore entiĂšrement « impulsives », ou si elles le sont parce quâelles ne constituent encore que des rĂ©actions circulaires Ă vide, sans intĂ©rĂȘt pour lâobjet saisi. Le cas de la prĂ©hension est, en effet, exactement analogue Ă celui de la succion, de la vision ou de lâouĂŻe. De mĂȘme quâil existe une succion Ă vide, une succion de la langue, etc., de mĂȘme le nourrisson peut balancer ses bras, ouvrir et fermer ses mains, les serrer, remuer ses doigts, etc., pendant des semaines Ă vide et sans vĂ©ritable contact avec une rĂ©alitĂ© qui rĂ©siste. Et de mĂȘme que la vision passe par une phase durant laquelle les objets sont aliments pour le regard sans revĂȘtir dâintĂ©rĂȘt en tant que tableaux extĂ©rieurs, de mĂȘme les premiers contacts de la main avec les choses quâelle saisit au hasard, effleure et gratte fortuitement, tĂ©moignent dâune phase dâassimilation purement fonctionnelle
(saisir pour saisir), par rĂ©pĂ©tition et non encore par gĂ©nĂ©ralisation et rĂ©cognition combinĂ©es. Câest Ă cette phase que lâon peut rapporter les observations 50-52. Par contre, lâobservation 53 et les observations 55-58 tĂ©moignent, en plus de ce fonctionnement primitif, dâune assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice et dâun dĂ©but de rĂ©cognition tactile. Dâune part, en effet, dĂšs que lâenfant apprend Ă gratter et tripoter les objets (obs. 53) il Ă©tend ce comportement Ă tout, y compris Ă sa figure et Ă ses propres mains (obs. 55-58). Dâautre part, par le fait mĂȘme de cette extension du schĂšme, celui-ci se diffĂ©rencie et donne lieu Ă une assimilation rĂ©cognitive. Câest ainsi que lâenfant reconnaĂźt fort bien son nez, ses yeux et ses mains au toucher, lorsquâil les cherche. En corrĂ©lation avec ces progrĂšs de lâassimilation, il y a accommodation graduelle aux objets : la main Ă©pouse la forme de la chose, le pouce sâoppose peu Ă peu aux autres doigts, il suffit dĂšs le troisiĂšme mois (ou mĂȘme un peu avant) dâeffleurer la main du dehors pour que celle-ci cherche Ă saisir, etc. Quant aux organisations coordinatrices, il y a, comme nous lâavons vu, dĂ©but de coordination avec la succion et avec la vision, mais sans assimilation rĂ©ciproque des schĂšmes en prĂ©sence : la bouche suce les mains, mais sans que les mains cherchent Ă porter Ă la bouche tout ce quâelles saisissent, ni Ă prendre tout ce que suce la bouche, et lâĆil regarde les mains, mais sans que celles-ci tendent Ă rĂ©aliser ou Ă saisir ce que voient les yeux. Ces deux coordinations essentielles se feront au cours des trois Ă©tapes suivantes. La coordination entre la succion et la prĂ©hension est plus prĂ©coce et caractĂ©rise ainsi la troisiĂšme Ă©tape. Mais il nây a pas de nĂ©cessitĂ© logique Ă cet ordre de succession et lâon pourrait concevoir lâexistence dâun renversement partiel chez certains sujets dâexception.
Au cours dâune troisiĂšme Ă©tape, un progrĂšs notable se fait donc jour : il y a dĂ©sormais coordination entre la prĂ©hension et la succion. Autrement dit la main saisit des objets quâelle porte Ă la bouche, et rĂ©ciproquement il lui arrive de sâemparer des corps que suce la bouche.
DĂ©crivons dâabord les faits, pour en analyser ensuite les divers aspects.
Obs. 63. â Lucienne Ă 0 ; 3 (8) saisit sa couverture de la main droite, puis la suce. Je mets ensuite un crayon dans sa main : elle esquisse alors un lĂ©ger mouvement vers la bouche, mais en reste lĂ . Il est impossible encore de dĂ©cider entre le hasard et la coordination. Mais le soir du mĂȘme jour, je place trois fois de suite un faux-col mou dans sa main droite tendue sur la couverture et les trois fois elle le porte Ă sa bouche. Aucune tentative pour voir. A 0 ; 3 (9), je place dans sa main un objet de bois : elle lâapproche de la bouche, puis le lĂąche. A 0 ; 3 (13), mĂȘme expĂ©rience : elle retient lâobjet, le porte Ă la bouche et lĂšche alternativement lâobjet et la main, sans paraĂźtre
dissocier ces deux corps lâun de lâautre. A 0 ; 3 (24), elle saisit dâelle-mĂȘme des linges (bavette, duvet, couvertures), quâelle porte Ă sa bouche. A 0 ; 4 (4), elle saisit par hasard un hochet (naturellement sans le voir) et le garde solidement quelques instants. Puis, mouvement soudain pour le mettre Ă la bouche, sans chercher Ă regarder. MĂȘme rĂ©action avec un pan de couverture. Elle ne dirige pas encore lâobjet lui-mĂȘme, mais lâensemble main + objet : elle suce ce qui arrive en premier. Il y a donc en quelque sorte simple conjonction de deux schĂšmes (saisir et tenir) Ă (mettre la main Ă la bouche), et non pas encore acte unique de mettre lâobjet Ă la bouche.
Obs. 64. â A 0 ; 4 (9), je lui mets un hochet devant les yeux : aucune rĂ©action. Puis je le place dans les mains : elle le met aussitĂŽt dans la bouche, le suce puis le promĂšne au hasard en le regardant. Il semble que cette fois lâacte de saisir un corps pour le sucer forme un tout organisĂ© unique. Câest ce que confirme la rĂ©action suivante. Le soir du mĂȘme jour, je montre Ă Lucienne son hochet habituel : Elle le regarde fixement, ouvre la bouche, exĂ©cute des mouvements de succion, ouvre Ă nouveau la bouche, etc., mais elle ne le saisit pas. La vue du hochet a donc dĂ©clenchĂ© des mouvements de succion et non de prĂ©hension. Mais il suffit de toucher Ă peine la main Ă©tendue avec le manche du hochet pour que se produisent les mouvements de prĂ©hension : essais successifs avec les doigts jusquâĂ ce que lâopposition du pouce conduise au succĂšs. Le hochet, aussitĂŽt saisi, est portĂ© Ă la bouche. A 0 ; 4(10), mĂȘme rĂ©action : lâobjet aussitĂŽt saisi, indĂ©pendamment du champ visuel, est portĂ© Ă la bouche. Sâil tombe Ă cĂŽtĂ©, il y a tĂątonnement jusquâĂ la rĂ©ussite.
Obs. 65. â Lucienne, Ă 0 ; 4 (10), est Ă©tendue sur le dos. Je place une poupĂ©e devant sa bouche. Elle parvient Ă la sucer en bougeant la tĂȘte, mais avec difficultĂ©. Elle remue alors les mains, mais sans les rapprocher sensiblement. Un moment aprĂšs, par contre, je lui mets le hochet dans la bouche, le manche posĂ© sur la poitrine : elle approche aussitĂŽt la main et saisit. LâexpĂ©rience est rĂ©pĂ©tĂ©e trois fois : mĂȘmes rĂ©actions. A 0 ; 4 (15), dĂšs que le hochet est contre la bouche, la main se tend dans cette direction. Mais Lucienne ne persĂ©vĂšre pas. Le soir du mĂȘme jour, par contre, elle saisit aussitĂŽt. Cette conduite semble dĂ©finitivement acquise et coordonnĂ©e. Lucienne ne regarde en rien ses mains, pour ce faire, et sitĂŽt quâelle effleure le hochet, elle parvient Ă le saisir. Elle le fait de la main gauche comme de la droite, mais moins souvent. A partir de cette observation, Lucienne commence Ă coordonner ses mouvements de prĂ©hension avec la vision, et passe ainsi dans la quatriĂšme Ă©tape.
Obs. 66 â A 0 ; 3 (21), Jacqueline porte Ă sa bouche ce quâelle a saisi par hasard, en opposant le pouce aux autres doigts. A 0 ; 4 (8) Ă©galement, elle porte Ă sa bouche des rubans, des coins de linge, sa bavette, etc.
Obs. 66 bis. â A 0 ; 2 (17) dĂ©jĂ , Laurent, aprĂšs avoir saisi son drap, le suce en mĂȘme temps que sa main : il y a donc liaison fortuite entre le schĂšme de la prĂ©hension et celui de la succion des doigts. Le lendemain, il suce le pansement de sa main gauche en tenant celui-ci au moyen de la droite. Les jours suivants, les relations entre la prĂ©hension et la succion demeurent soumises au hasard. Par contre, Ă 0 ; 2 (28), il suffit que je mette son hochet libre dans la main gauche (en dehors du champ visuel et le bras Ă©tendu) pour que Laurent introduise cet objet dans sa bouche et le suce. LâexpĂ©rience rĂ©ussit une sĂ©rie de fois, avec la main droite comme avec la gauche, et la systĂ©matisation de la rĂ©action montre que ce nouveau schĂšme est dĂ©jĂ constituĂ© depuis quelques jours. MĂȘme rĂ©sultat les jours suivants.
A 0 ; 3 (4), il porte Ă la bouche rubans, franges de couvertures, poupĂ©es dâĂ©toffe, etc., et, Ă 0 ; 3 (5), il fait de mĂȘme avec des objets inconnus (paquet de tabac, briquet dâamadou, blague Ă tabac, etc.) que je place devant sa figure et quâil saisit aprĂšs les avoir rencontrĂ©s en joignant ses mains. De mĂȘme, il suffit que je place dans sa main Ă©tendue, en dehors du champ visuel, un objet inconnu (visuellement et tactilement), tel quâune pince Ă lessive, pour que Laurent la porte aussitĂŽt Ă la bouche et non pas aux yeux.
On voit ainsi que dĂšs la seconde moitiĂ© du troisiĂšme mois, il y a, chez Laurent, coordination entre la succion et la prĂ©hension, mais, comme nous le verrons plus loin, cette troisiĂšme Ă©tape a Ă©tĂ© abrĂ©gĂ©e chez lui, par une certaine prĂ©cocitĂ© de la coordination entre la vision et la prĂ©hension. Aussi sâen est-il fallu de peu que lâordre de succession de lâacquisition des coordinations fĂ»t interverti chez cet enfant.
De telles observations sont intĂ©ressantes dans la mesure oĂč elles indiquent comment sâacquiert la prĂ©hension systĂ©matique. A la suite des rĂ©actions circulaires de la deuxiĂšme Ă©tape (assimilations pure, gĂ©nĂ©ralisatrice et rĂ©cognitive), lâenfant commence Ă sâintĂ©resser aux objets eux-mĂȘmes avec lesquels la main entre en contact tactile. Il se produit ici le mĂȘme phĂ©nomĂšne quâĂ propos de la vision ou de lâouĂŻe. AprĂšs avoir regardĂ© pour regarder, lâenfant en vient Ă sâintĂ©resser aux objets mĂȘmes quâil regarde, par le fait que lâassimilation du rĂ©el Ă la vision se complĂšte par la coordination entre la vision et les autres schĂšmes. De mĂȘme, aprĂšs avoir exercĂ© Ă vide les divers mouvements de la main et saisi pour saisir, aprĂšs avoir exercĂ© sa prĂ©hension Ă propos de tous les solides quâil rencontre et acquis ainsi une accommodation de plus en plus prĂ©cise aux objets, concomitante Ă lâassimilation gĂ©nĂ©ralisatrice, aprĂšs avoir mĂȘme dĂ©veloppĂ© une sorte de recognition tactilo-motrice des choses, lâenfant finit par sâintĂ©resser aux objets quâil saisit, dans la mesure oĂč la prĂ©hension, devenue ainsi systĂ©matique, se coordonne avec un schĂšme dĂ©jĂ tout constituĂ©, tel que celui de la succion. Comment expliquer cette coordination ? Au dĂ©but (obs. 63) il semble quâil y ait seulement coordination partielle, câest-Ă -dire simple conjonction de deux schĂšmes en partie indĂ©pendants : la main sâempare des objets et la bouche attire la main Ă elle. Câest ainsi quâĂ 0 ; 4 (4) encore Lucienne suce indiffĂ©remment la main ou lâobjet lorsque la main porte lâobjet Ă la bouche. A un moment donnĂ©, par contre, la coordination devient totale. Or, ici comme Ă propos de la vue et de lâouĂŻe, il apparaĂźt clairement que cette coordination rĂ©sulte dâune assimilation rĂ©ciproque des schĂšmes en prĂ©sence : la bouche cherche Ă sucer ce que saisit la main comme la main cherche Ă prendre ce que suce la bouche. En effet, dans lâobs. 64, la bouche est prĂȘte Ă sucer avant que la main ait dĂ©couvert lâobjet et alors ce que saisit lâenfant est aussitĂŽt portĂ© Ă la bouche.
Inversement Ă 0 ; 4 (10) (obs. 65) Lucienne cherche Ă saisir lâobjet que suce la bouche, lorsque cet objet nâa pas passĂ© prĂ©alablement par la prĂ©hension manuelle. On voit ainsi, une fois de plus, en quoi consiste lâorganisation progressive des schĂšmes : une adaptation mutuelle avec accommodation et assimilation rĂ©ciproques.
Ceci nous conduit aux coordinations entre la vision et la prĂ©hension. On se rappelle quâau cours de la deuxiĂšme Ă©tape, le regard suit dĂ©jĂ les mouvements de la main, mais sans que celle-ci obĂ©isse Ă celui-lĂ . Au cours de la quatriĂšme Ă©tape, nous verrons Ă lâinstant que la prĂ©hension elle-mĂȘme se rĂšgle sur la vision. Quant Ă la troisiĂšme Ă©tape, qui nous occupe actuellement, on peut dire que la vision, sans rĂ©gler encore la prĂ©hension (laquelle ne dĂ©pend encore que du toucher et de la succion) exerce dĂ©jĂ une influence sur les mouvements de la main : le fait de regarder la main semble augmenter lâactivitĂ© de celle-ci, ou au contraire limiter ses dĂ©placements Ă lâintĂ©rieur du champ visuel :
Obs. 67. â Lucienne Ă 0 ; 3 (13), regarde longuement sa main droite (le bras est tendu), qui sâouvre et se referme. Puis, la main se porte assez brusquement dans la direction de la joue gauche : or les yeux suivent avec prĂ©cision ce mouvement, la tĂȘte se tournant de maniĂšre continue comme sâil y avait prĂ©vision. La main reprend ensuite sa position. Lucienne la regarde encore et sourit largement en se secouant, puis le mĂȘme jeu recommence. Les jours suivants, lâintĂ©rĂȘt visuel demeure continu pour les mouvements de la main ou le spectacle de la main tenant un objet, mais la vision ne paraĂźt pas avoir dâautre effet quâune vague dynamogĂ©nisation de ces mouvements.
Obs. 68. â A 0 ; 4 (9), Lucienne ne fait aucun geste pour prendre un hochet quâelle contemple. Mais, lorsque, portant ensuite Ă la bouche le hochet quâelle a saisi indĂ©pendamment de la vue, elle aperçoit la main qui tient cet objet, son attention visuelle a pour effet dâimmobiliser le mouvement de la main ; la bouche Ă©tait cependant dĂ©jĂ ouverte pour recevoir le hochet situĂ© Ă 1 cm. dâelle. AprĂšs quoi, Lucienne suce le hochet, le sort de la bouche, le regarde, le suce Ă nouveau, et ainsi de suite. â Le mĂȘme jour, nouvelle expĂ©rience. Je place un Ă©tui dans la main gauche. Lucienne lâapporte directement Ă la bouche, mais, au moment de lâintroduire (les lĂšvres Ă©tant dĂ©jĂ ouvertes), elle lâaperçoit, le recule et le maintient devant les yeux Ă 10 cm. environ de distance. Elle le regarde avec la plus grande attention, en le tenant presque immobile durant plus dâune minute. Ses lĂšvres remuent pendant ce temps et il lui arrive dâamener lâobjet Ă la bouche pour le sucer quelques secondes, mais elle le ressort pour le regarder. â Le mĂȘme jour, Lucienne se livre au mĂȘme jeu avec sa couverture, mais il nây a encore aucune coordination entre la vue dâun objet ou de la main et la prĂ©hension comme telle.
Obs. 69. â A 0 ; 4 (10), Lucienne regarde son hochet avec les mĂȘmes rĂ©actions de dĂ©sir buccal : elle ouvre la bouche, suce Ă vide, lĂšve lĂ©gĂšrement la tĂȘte, etc. Mais elle ne tend pas les mains, quoique celles-ci manifestent lâesquisse des mouvements de prĂ©hension. Un instant aprĂšs, la main droite
Ă©tant tendue, je place le hochet Ă cĂŽtĂ© dâelle : Lucienne regarde alternativement la main et le hochet, ses doigts remuant sans trĂȘve, mais elle ne rapproche pas la main. Par contre, lorsque le hochet touche la main, celle-ci le saisit aussitĂŽt.
Obs. 70. â Jacqueline Ă 0 ; 4 (1) regarde avec attention sa main droite quâelle paraĂźt maintenir dans le champ visuel. A 0 ; 4 (8), il lui arrive de regarder les objets quâelle porte Ă la bouche et de les retenir devant les yeux en oubliant de sucer. Mais il nây a pas encore prĂ©hension dirigĂ©e par la vue ni adduction coordonnĂ©e des objets dans le champ visuel : câest lorsque la main passe par hasard devant les yeux quâelle est immobilisĂ©e par le regard. â Il lui arrive aussi de contempler attentivement ses mains fortuitement jointes. â A 0 ; 5 (12), je note quâelle regarde constamment ses mains et ses doigts, mais toujours sans coordination avec la prĂ©hension. A 0 ; 6 (0), elle nâa pas encore Ă©tabli cette coordination. Elle regarde sa main bouger : la main se rapproche du nez et finit par lui frapper lâĆil. Mouvement dâeffroi et de recul : sa main ne lui appartient toujours pas ! NĂ©anmoins la main est maintenue avec plus ou moins de succĂšs dans le champ visuel.
Obs. 71. â A 0 ; 3 (23), Lucienne a le bras droit Ă©tendu, la main demeurant en dehors du champ visuel. Je lui saisis cette main. Elle fait effort pour se dĂ©gager, mais ne regarde nullement dans cette direction. MĂȘme rĂ©sultat Ă 0 ; 4 (9), etc. Ce nâest quâau cours des Ă©tapes suivantes que Lucienne cherchera des yeux la main quâon lui retient.
Obs. 72. â Jacqueline rĂ©agit de mĂȘme Ă 0 ; 5 (12) encore, câest-Ă -dire durant la prĂ©sente Ă©tape. Elle est sur le dos et je lui retiens alternativement la main droite et la main gauche, posĂ©es Ă plat sur le matelas. Elle fait de vains efforts pour libĂ©rer la main, mais sans regarder du bon cĂŽtĂ©, bien quâelle cherche Ă voir ce qui se passe. A un moment donnĂ©, Jacqueline en se tortillant aperçoit par hasard ma main qui retient sa main droite. Elle regarde attentivement cette image inaccoutumĂ©e, mais sans faire effort pour se dĂ©gager durant ce moment prĂ©cis. Puis elle reprend la lutte en regardant tout autour de sa tĂȘte et non pas dans la bonne direction. Le sentiment dâeffort nâest donc pas localisĂ© dans le tableau visuel de la main, mais dans lâabsolu. A 0 ; 5 (25), mĂȘme rĂ©action.
Obs. 73. â Laurent a prĂ©sentĂ©, en ce qui concerne la coordination de la vision et des mouvements de la main, une prĂ©cocitĂ© remarquable, quâil faut, nous semble-t-il, attribuer au dĂ©veloppement acquis chez lui par le schĂšme de la jonction des mains (voir obs. 59). En effet, Ă force de se saisir mutuellement les deux mains, opĂ©ration qui a nĂ©cessairement pour champ le devant du visage, chez un enfant couchĂ©, Laurent a fini par les Ă©tudier du regard avec attention : voir obs. 52, Ă 0 ; 2 (19) et 0 ; 2 (23). Cette liaison rĂ©guliĂšre, bien que fortuite en sa cause, a dâautre part pour effet naturel de conduire Ă une influence du regard sur le mouvement mĂȘme de la main. Câest ainsi quâĂ 0 ; 2 (24), Laurent se palpe les mains, Ă 5-10 cm. de la bouche, sans succion : il les Ă©carte puis les reprend, au moins vingt fois de suite tout en les regardant. Il semble, dans un tel exemple, que seul le plaisir visuel soit cause de la rĂ©pĂ©tition du phĂ©nomĂšne. Une heure aprĂšs, cette impression se renforce lorsque Laurent sâĂ©tant saisi la main droite avec la gauche et ayant enlevĂ© le pansement (remis entre temps au pouce droit), maintient le pansement dans le champ visuel et le regarde curieusement. A 0 ; 2 (25), Laurent regarde sa main gauche immobile, aprĂšs sâĂȘtre frottĂ© lâĆil. A 0 ; 2 (26 et 28), il regarde un hochet quâil a en mains et Ă 0 : 2 (28 et 29), il
regarde constamment ses mains jointes devant les yeux. Au soir de 0 ; 2 (29), jâobserve une nouvelle combinaison nĂ©e par diffĂ©renciation de ce schĂšme de la jonction des mains : Laurent se tient les mains du bout des doigts seulement, et Ă 10-15 cm. exactement en face des yeux. Il les maintient manifestement dans le champ visuel et ne tĂ©moigne dâaucune tendance Ă sucer ni mĂȘme Ă saisir rĂ©ellement, durant un bon quart dâheure : il sâagit dâun simple jeu des doigts dĂ©couvert tactilement et agrĂ©able au regard. Le lendemain, mĂȘme observation.
Obs. 74. â LâintĂ©rĂȘt des conduites prĂ©cĂ©dentes est quâelles ont donnĂ© lieu, chez Laurent, Ă une rĂ©action trĂšs curieuse qui a singuliĂšrement facilitĂ© lâaccĂšs Ă la coordination dĂ©finitive caractĂ©ristique des quatriĂšme et cinquiĂšme Ă©tapes de la prĂ©hension : dĂšs 0 ; 3 (3), en effet, Laurent sâest mis Ă saisir ma main dĂšs quâelle se trouvait devant sa figure parce que ma main Ă©tait assimilĂ©e visuellement Ă lâune des siennes et dĂ©clenchait ainsi le schĂšme de la jonction des mains.
A 0 ; 3 (3), en effet, vers 14 heures, je mets ma main immobile en face de sa figure, Ă 10-15 cm. de sa bouche. Il la regarde et suce aussitĂŽt Ă vide en la regardant, comme sâil lâassimilait Ă sa main quâil examine sans cesse avant ou aprĂšs la succion. Mais il regarde ma main sans chercher Ă la saisir. Alors, sans la dĂ©placer, je lâouvre davantage et parviens Ă toucher trĂšs lĂ©gĂšrement sa main gauche au moyen de mon auriculaire : Laurent saisit aussitĂŽt ce doigt, sans le voir. Lorsque je le retire, Laurent le cherche, jusquâĂ ce quâil le retrouve (ce qui est le premier exemple dâune rĂ©action importante pour le dĂ©veloppement de la prĂ©hension : rattraper ce qui Ă©chappe des mains). A la fin, cet exercice de prĂ©hension se passe dans le champ visuel, et Laurent le regarde avec grande attention. Or, le mĂȘme jour, Ă 18 h., il suffit que je montre ma main dans la mĂȘme situation, pour que Laurent la saisisse ! Jâai touchĂ© la sienne (de lâauriculaire) une seule fois, puis cinq fois de suite il vient saisir la mienne sans que je lâaie frĂŽlĂ© au prĂ©alable ni quâil ait vu la sienne en mĂȘme temps que la mienne ! Jâai dâabord pris la chose pour un acte coordonnĂ© de prĂ©hension rĂ©glĂ© par la vision de lâobjet seul (donc un acte caractĂ©ristique de la cinquiĂšme Ă©tape), mais la suite de lâobservation a suggĂ©rĂ© une interprĂ©tation plus simple : la vue de ma main a simplement dĂ©clenchĂ© le cycle habituel des mouvements de rapprochements de mains (le schĂšme de la jonction), et comme ma main Ă©tait dans la trajectoire de ses mains, il lâa rencontrĂ©e et saisie.
Le lendemain, Ă 0 ; 3 (4), il saisit dâemblĂ©e ma main bien que je nâaie nullement touchĂ© la sienne. Je trouve, en outre, la confirmation de lâinterprĂ©tation prĂ©cĂ©dente dans les trois faits que voici. En premier lieu, lorsque je prĂ©sente Ă Laurent des objets quelconques Ă la place de ma main, il ne cherche pas Ă les saisir et se borne Ă les regarder. En second lieu, lorsque je prĂ©sente ma main Ă une certaine distance (20-30 cm.) et non pas juste devant sa figure, il se contente de saisir les siennes sans chercher Ă atteindre la mienne. En troisiĂšme lieu, enfin, lorsque jâĂ©carte et joins mes mains, Ă environ 50 cm. de distance, Laurent mâimite, ainsi que nous le verrons plus tard. Ces trois faits rĂ©unis semblent bien montrer que, si Laurent saisit ma main devant sa figure, câest en assimilant ma main au schĂšme de la jonction des siennes.
A 0 ; 3 (5), Laurent imite moins bien mon mouvement de jonction lorsque je suis Ă©loignĂ©. DĂšs que je rapproche ma main de sa figure, il joint les siennes et, Ă la distance convenable, il les saisit. Lorsque jâĂ©loigne Ă nouveau les miennes, il joint les siennes. LâaprĂšs-midi du mĂȘme jour, je lui prĂ©sente ma main immobile : il la saisit et rit. Puis je mets Ă la place de ma main un paquet de tabac, un briquet dâamadou et finalement ma blague : il les saisit
tous trois successivement ! Par lâintermĂ©diaire de ma main et du schĂšme de la jonction, Laurent parvient ainsi au dĂ©but de la quatriĂšme Ă©tape.
Obs. 75. â A 0 ; 3 (5), câest-Ă -dire le troisiĂšme jour de lâobservation prĂ©cĂ©dente, jâimmobilise les mains de Laurent en dehors du champ visuel : il ne regarde pas (cf. obs. 71 et 72).
Obs. 76. â Voici enfin un exemple de conjonction des schĂšmes de la vision, de la prĂ©hension et de la succion rĂ©unies. Je montre Ă Lucienne, Ă 0 ; 4 (4), ma main immobile : elle regarde attentivement, puis sourit, puis ouvre la bouche largement et enfin met ses propres doigts dedans. MĂȘme rĂ©action un grand nombre de fois. Il semble que Lucienne assimile ma main Ă la sienne et quâainsi la vue de mes doigts lui fasse mettre les siens Ă la bouche. Il est Ă noter que peu aprĂšs elle regarde son propre index, le suce, le regarde Ă nouveau, etc. De mĂȘme Laurent Ă 0 ; 3 (6), en regardant ma main dans la mĂȘme position, ouvre toute grande sa bouche. Puis il saisit ma main et la tire vers sa bouche ouverte, tout en regardant fixement mes doigts.
On voit en quoi consistent ces coordinations entre la vision et les mouvements des mains. On ne saurait encore parler de coordination entre la vision et la prĂ©hension puisque lâenfant ne sait ni prendre ce quâil voit (il ne saisit pas ce quâil touche ou ce quâil suce), ni porter[*] devant les yeux ce quâil a saisi (il porte les choses Ă la bouche et non pas aux yeux), ni mĂȘme regarder sa propre main lorsquâelle est retenue par la main dâautrui (obs. 71, 72 et 75). Par contre, on ne peut plus dire que lâenfant se borne Ă regarder ses mains sans que celles-ci rĂ©agissent au regard. Lorsque la main parvient par hasard dans le champ visuel, elle tend Ă y demeurer. Il arrive mĂȘme que lâenfant retarde la succion de lâobjet saisi, par pur intĂ©rĂȘt visuel (obs. 68 et 70). On peut donc dire, en bref, quâil y a dĂ©but de coordination vraie, câest-Ă -dire dĂ©but dâadaptation rĂ©ciproque : la main tend Ă conserver et Ă rĂ©pĂ©ter ceux des mouvements que regarde lâĆil, comme lâĆil tend Ă regarder tout ce que fait la main. En dâautres termes la main tend Ă assimiler Ă ses schĂšmes le domaine visuel comme lâĆil assimile aux siens le domaine manuel : il suffit dĂ©sormais que lâenfant perçoive certains tableaux visuels (quâil voie les doigts remuer, la main retenir un objet, etc.) pour que sa main tende Ă les conserver par assimilation reproductrice, dans la mesure oĂč ces tableaux sont assimilĂ©s aux schĂšmes manuels.
Comment expliquer cette assimilation rĂ©ciproque ? On comprend bien ce que signifie lâassimilation du domaine moteur par les schĂšmes visuels, puisque la main et ses mouvements peuvent se voir et ĂȘtre suivis du regard. Mais que signifie lâassimilation du visuel par le manuel ? Dans la suite, cela reviendra simplement Ă dire que la main cherche Ă saisir tout ce que voient les yeux. Mais cette coordination ne se produira prĂ©cisĂ©ment que
[*FJP : nous avons remplacĂ© le terme "accepter" par "porter", mais nâavons pas changĂ© le contenu de la parenthĂšse qui le prĂ©cĂ©dait et qui pose problĂšme.]
plus tard, au cours de la quatriĂšme et de la cinquiĂšme Ă©tape. Pour le moment, les schĂšmes manuels nâassimilent le domaine visuel que dans la mesure oĂč la main conserve et reproduit ce que les yeux voient dâelle. Or comment cela est-il possible ? Lâassociationnisme rĂ©pond simplement : lâimage visuelle de la main, Ă force dâĂȘtre associĂ©e aux mouvements de cette main, acquiert par transfert la valeur dâun signal et commande tĂŽt ou tard Ă ces mouvements mĂȘmes. Sur le fait, comme tel, de ce transfert associatif, tout le monde est naturellement dâaccord : toute accommodation implique la mise en relation de donnĂ©es imposĂ©es par lâexpĂ©rience et lâenfant dĂ©couvre le rapport de lâimage visuelle des mains avec leurs mouvements bien avant dâattribuer cette image et les impressions kinesthĂ©siques correspondantes Ă un « objet » unique et substantiel. Mais la question est de savoir si ce rapport entre le visuel et le moteur sâĂ©tablit par « association ». Nous opposons, au contraire, Ă la notion passive de lâassociation la notion active de lâassimilation. Ce qui est fondamental et ce sans quoi il ne sâĂ©tablirait pas de relation entre la vue et les mouvements de la main, câest que lâactivitĂ© de la main constitue des schĂšmes qui tendent Ă se conserver et Ă se reproduire (se fermer et sâouvrir, saisir les corps et les tenir, etc.). Or, par le fait mĂȘme de cette tendance Ă la conservation, une telle activitĂ© incorpore Ă elle toute rĂ©alitĂ© susceptible de lâentretenir : câest pourquoi la main saisit ce quâelle rencontre, etc. Vient maintenant le moment oĂč lâenfant regarde sa main qui agit : dâune part, il est portĂ©, par intĂ©rĂȘt visuel, Ă faire durer le spectacle, câest-Ă -dire Ă ne point quitter sa main des yeux ; dâautre part, il est portĂ©, par intĂ©rĂȘt kinesthĂ©sique et moteur, Ă faire durer cette activitĂ© manuelle. Câest alors que sâopĂšre la coordination des deux schĂšmes, non pas par association, mais par assimilation rĂ©ciproque : lâenfant dĂ©couvre quâen remuant sa main dâune certaine façon (plus lentement, etc.) il conserve Ă sa vue le tableau intĂ©ressant. De mĂȘme quâil assimile Ă son regard le mouvement de ses mains, il assimile ainsi Ă son activitĂ© manuelle le tableau visuel correspondant : il remue de ses mains lâimage quâil contemple, de mĂȘme quâil regarde de ses yeux le mouvement quâil produit. Alors que seuls, jusquâici, les objets tactiles servaient dâaliments aux schĂšmes manuels, les tableaux visuels deviennent donc matiĂšre Ă exercices de la main. Câest en ce sens quâon peut les dire « assimilĂ©s » Ă lâactivitĂ© sensori-motrice des bras et des mains. Cette assimilation nâest pas encore une identification : la main visuelle nâest pas encore la main tactilo-motrice. Mais lâidentification substantielle rĂ©sultera de lâassimilation comme le point gĂ©omĂ©trique de lâinterfĂ©rence
des lignes : lâentrecroisement des activitĂ©s assimilatrices dĂ©finira lâobjet, au fur et Ă mesure que ces activitĂ©s sâappliquant au monde extĂ©rieur constitueront la causalitĂ©.
Une belle illustration de ce processus nous est fournie par les observations 73 et 74. AprĂšs avoir regardĂ© durant plusieurs jours ses mains se joindre, Laurent parvient dĂšs 0 ; 3 (3) Ă saisir un objet privilĂ©giĂ©, qui est constituĂ© par ma main. Comment rendre compte de cette prĂ©hension prĂ©coce, sinon prĂ©cisĂ©ment parce que ce tableau visuel de ma main est assimilĂ© au tableau visuel des siennes et que ce dernier tableau est dĂ©jĂ incorporĂ© au schĂšme de la jonction des mains 1. On voit ici Ă lâĆuvre, de la maniĂšre la plus nette, le jeu de lâassimilation, sous sa double nature reproductrice et rĂ©cognitive. Si la coordination de la vision et de la prĂ©hension Ă©tait affaire de pure maturation physiologique du systĂšme nerveux, on ne comprendrait rien aux Ă©carts des dates dâacquisitions qui opposent les uns aux autres trois enfants normaux, tels que Jacqueline, Lucienne et Laurent. Au contraire, Ă suivre le dĂ©tail des assimilations psychomotrices de Laurent (lâexercice du cycle Ă la jonction des mains, lâassimilation Ă ce schĂšme du tableau visuel de ses mains et enfin lâassimilation de ma main aux siennes) on comprend la raison de sa prĂ©cocitĂ©.
Il en est de mĂȘme de lâexemple plus complexe encore dâassimilation du visuel au manuel fourni par lâobservation 76 : Ă 0 ; 4 (4) Lucienne se met Ă sucer sa main en regardant la mienne. Jusque-lĂ Lucienne a dĂ©jĂ coordonnĂ© la prĂ©hension des objets aux mouvements de succion : elle porte Ă la bouche tout ce quâelle saisit, indĂ©pendamment du champ visuel. En outre elle reconnaĂźt visuellement les objets quâelle suce ou va sucer et il sâĂ©tablit ainsi une coordination entre la vision et la succion, comme nous lâavons analysĂ© Ă propos de cette derniĂšre. Or, parmi ces objets, la main joue un rĂŽle central, puisque Lucienne la
1 On peut trouver Ă©trange que nous admettions sans plus, Ă propos de lâobservation 74 que Laurent, Ă 0 ; 3 (3) parvienne Ă assimiler ma main Ă la sienne, malgrĂ© les diffĂ©rences de taille et de position. Mais une bonne raison nous pousse Ă cette interprĂ©tation. DĂšs 0 ; 3 (4), en effet, jâai pu Ă©tablir lâexistence dâune imitation par Laurent du mouvement de mes mains : il Ă©carte puis joint ses mains en rĂ©ponse Ă mes suggestions. Cette rĂ©action imitative sâest reproduite Ă 0 ; 3 (5), Ă 0 ; 3 (6), Ă 0 ; 3 (8), Ă 0 ; 3 (23), etc. Or, sil y a imitation dâun tel mouvement, Ă lâexclusion de bien dâautres, câest Ă©videmment quâil y a assimilation. Que cette assimilation soit toute syncrĂ©tique, sans identification objective, cela est Ă©vident : elle nâimplique encore ni la distinction du corps dâautrui et du corps propre ni la notion dâobjets permanents et comparables groupĂ©s en classes, et elle repose sans doute mĂȘme sur une confusion plutĂŽt que sur une comparaison proprement dite. Mais il nâen faut pas plus pour parler dâassimilation : lâassimilation qui est source de lâimitation comme de la rĂ©cognition, est un mĂ©canisme antĂ©rieur Ă la comparaison objective et, en ce sens il nây a pas de difficultĂ© Ă admettre quâun enfant de trois mois puisse assimiler la main dâautrui Ă la sienne propre.
connaĂźt, visuellement, depuis prĂšs de deux mois, quâelle sait sucer depuis plus longtemps encore et quâelle sait la porter Ă la bouche aprĂšs lâavoir regardĂ©e. Il y a donc, en ce qui concerne la main, conjonction de trois schĂšmes au moins : succion, vision et activitĂ© motrice Ă lâexclusion de la prĂ©hension proprement dite. Cela dit, Lucienne regarde donc ma main : sa rĂ©action est immĂ©diatement de la sucer et peut-ĂȘtre de la mettre en mouvement. Mais, ou bien elle la confond dâemblĂ©e avec la sienne et suce alors celle-ci, ou bien, ce qui est plus probable, elle a lâimpression, grĂące Ă une assimilation globale, dâun objet pouvant ĂȘtre amenĂ© Ă la bouche plus facilement que les autres, et, ne sachant pas saisir ce quâelle voit, câest sa main Ă elle quâelle porte entre ses lĂšvres. Dans ce second cas, il y avait semi-confusion seulement ; mais, dans les deux cas lâimage visuelle de ma main est assimilĂ©e au schĂšme Ă la fois visuel, moteur et buccal de sa main Ă elle.
Quoi quâil en soit de ces derniers exemples, les coordinations entre la vision et les mouvements de la main nâintĂ©ressent jusquâici ces derniers quâĂ lâexclusion de la prĂ©hension elle-mĂȘme. Autrement dit, sauf dans les observations 74 et 76, lâenfant ne saisit encore les objets que lorsquâil les touche par hasard, et, sâil regarde ses mains lorsquâelles tiennent dĂ©jĂ lâobjet, la vision ne sert encore en rien Ă lâacte mĂȘme de saisir. Durant la quatriĂšme et la cinquiĂšme Ă©tape, la coordination entre la vision et les mouvements de la main va sâĂ©tendre jusquâĂ la prĂ©hension elle-mĂȘme.
La quatriĂšme Ă©tape est celle durant laquelle il y a prĂ©hension dĂšs que lâenfant aperçoit simultanĂ©ment sa main et lâobjet dĂ©sirĂ©. Jâai pu noter, en effet, de la maniĂšre la plus nette sur mes trois enfants que la prĂ©hension des objets simplement regardĂ©s ne commence Ă devenir systĂ©matique que dans les cas oĂč lâobjet et la main sont perçus dans le mĂȘme champ visuel :
0bs. 77. â Jacqueline, Ă 0 ; 6 (0), regarde ma montre Ă 10 cm. de ses yeux. Elle tĂ©moigne dâun vif intĂ©rĂȘt et ses mains frĂ©tillent comme si elle allait saisir, sans pourtant dĂ©couvrir la bonne direction. Je lui mets alors la montre dans la main droite, sans quâelle puisse voir comment (le bras Ă©tant Ă©tendu). Puis je replace la montre devant les yeux. Les deux mains, Ă©videmment excitĂ©es par le contact senti Ă lâinstant, se mettent alors Ă parcourir lâespace et se rapprochent avec violence lâune de lâautre, pour se sĂ©parer ensuite. La main droite heurte par hasard la montre : aussitĂŽt Jacqueline cherche Ă ajuster la main Ă la montre et parvient ainsi Ă saisir. LâexpĂ©rience est rĂ©pĂ©tĂ©e encore trois fois : câest toujours lorsque la main est perçue en mĂȘme temps que la montre que les essais deviennent systĂ©matiques. â Le lendemain, Ă 0 ; 6 (1), je reprends lâexpĂ©rience. Lorsque la montre est devant ses yeux, Jacqueline ne cherche pas Ă la saisir, quoiquâ elle tĂ©moigne dâun vif intĂ©rĂȘt pour cet objet. Lorsque la montre est prĂšs de la
main et quâelle touche par hasard celle-ci, ou quâelle est vue en mĂȘme temps que celle-ci, alors il y a recherche, et recherche dirigĂ©e par le regard. PrĂšs des yeux et loin des mains, la montre est de nouveau contemplĂ©e simplement : les mains sâagitent un peu, mais ne se rapprochent pas. Je replace lâobjet prĂšs de la main : recherche immĂ©diate et nouveau succĂšs. Je remets la montre une troisiĂšme fois Ă quelques cm. des yeux, et loin des mains : celles-ci sâagitent en tous sens mais sans se rapprocher. Bref, il y a encore deux mondes pour Jacqueline lâun kinesthĂ©sique et lâautre visuel : ce nâest que lorsque lâobjet est vu Ă cĂŽtĂ© de la main que celle-ci se dirige vers lui et parvient Ă le saisir. â Le soir du mĂȘme jour, mĂȘmes expĂ©riences avec divers solides. De nouveau et trĂšs rĂ©guliĂšrement, lorsque Jacqueline voit lâobjet en face dâelle sans apercevoir ses mains, il ne se passe rien, tandis que la vue simultanĂ©e de lâobjet et de la main (droite ou gauche) dĂ©clenche la prĂ©hension. A noter enfin que, ce jour-lĂ , Jacqueline a regardĂ© encore avec grand intĂ©rĂȘt sa main vide traverser le champ visuel : la main nâest toujours pas sentie comme lui appartenant.
Obs. 78. â Lucienne, Ă 0 ; 4 (12), regarde attentivement la main de sa maman, tout en prenant le sein. Elle remue alors sa main Ă elle, tout en contemplant lâautre. Puis elle aperçoit sa main. Son regard oscille alors entre lâune et lâautre main. Elle finit par saisir celle de sa maman. â Le mĂȘme jour, dans la mĂȘme situation, Lucienne aperçoit Ă nouveau la main de sa mĂšre. Elle lĂąche alors le sein pour fixer du regard cette main, tout en remuant les lĂšvres et la langue. Puis elle avance sa propre main dans la direction de la main maternelle, et, soudain, elle se met la sienne entre les lĂšvres, la suce un instant et la sort en regardant toujours celle de sa maman. Il se produit donc une rĂ©action analogue Ă celle de lâobs. 65 : comme huit jours auparavant, Lucienne suce sa propre main par confusion avec celle quâelle aperçoit. Mais, cette fois, la confusion ne dure pas : aprĂšs avoir sorti sa main des lĂšvres, elle la promĂšne au hasard, touche fortuitement la main maternelle et la saisit aussitĂŽt. Puis, tout en regardant ce spectacle avec une grande attention, elle lĂąche la main quâelle tenait, regarde alternativement sa propre main et lâautre, met Ă nouveau sa main dans la bouche, la ressort de suite en contemplant toujours la main maternelle et enfin saisit celle-ci pour ne plus la lĂącher durant un long moment.
Obs. 79. â Lucienne, Ă 0 ; 4 (15), regarde un hochet avec une mimique de dĂ©sir, mais sans tendre la main. Je place le hochet prĂšs de la main droite. DĂšs que Lucienne aperçoit ensemble le hochet et la main, elle rapproche celle-ci de celui-lĂ et finit par le saisir. Un moment aprĂšs, elle est en train de regarder sa main. Je mets alors le hochet Ă cĂŽté : Lucienne le regarde, puis dirige ses yeux sur sa main, puis de nouveau sur le hochet, aprĂšs quoi elle dĂ©place lentement la main dans la direction du hochet. DĂšs quâelle le touche, il y a effort pour le saisir et finalement rĂ©ussite. â AprĂšs quoi jâenlĂšve le hochet. Lucienne regarde alors sa main. Je place le hochet Ă cĂŽtĂ©. Elle regarde alternativement la main et le hochet, puis dĂ©place sa main. Celle-ci sort par hasard du champ visuel. Lucienne saisit alors une couverture quâelle rapproche de sa bouche. AprĂšs quoi la main sâen va au hasard. DĂšs quâelle rĂ©apparaĂźt dans le champ visuel, Lucienne la fixe des yeux puis regarde aussitĂŽt aprĂšs le hochet qui est restĂ© immobile. Elle regarde alternativement la main et le hochet, aprĂšs quoi la main se rapproche et saisit.
Obs. 80. â Le mĂȘme jour, un progrĂšs se prĂ©sente Ă la suite des faits consignĂ©s dans lâobs. 65 (prendre le hochet posĂ© contre la bouche). Je place
le hochet au-dessus de la figure de Lucienne. La rĂ©action immĂ©diate consiste Ă essayer de le sucer : elle ouvre la bouche, suce Ă vide, tire la langue, halĂšte de dĂ©sir. Sur quoi les mains se rapprochent de la bouche et paraissent tendre vers lâobjet. DĂšs que la main droite est aperçue du regard, elle se dirige vers le hochet et le saisit. Câest donc le dĂ©sir de sucer lâobjet qui a dĂ©clenchĂ© le mouvement de la main : il y a lĂ un acheminement vers la cinquiĂšme Ă©tape. â Je mets ensuite le hochet plus haut. MĂȘme mimique de dĂ©sir buccal. La main cherche Ă saisir dans le vide. DĂšs que Lucienne aperçoit sa main, elle regarde alternativement le hochet et cette main, puis elle cherche Ă saisir ce Ă quoi elle parvient aprĂšs quelque tĂątonnement. â A 0 ; 4 (19), mĂȘmes rĂ©actions avec mon doigt : elle suce Ă vide en le regardant, puis rapproche sa main de la bouche et quand elle voit sa main, elle saisit.
Obs. 81. â A 0 ; 3 (6), câest-Ă -dire Ă la suite des obs. 73 et 74, Laurent regarde ma montre que je tiens, non pas en face de sa figure, mais Ă sa droite : ce spectacle dĂ©clenche une activitĂ© des deux mains, mais non pas un mouvement de jonction. La main droite reste dans la zone de la montre, comme sâil la cherchait. DĂšs que Laurent voit ensemble la montre et la main, il saisit ! La main Ă©tait bien orientĂ©e, ouverte avec le pouce opposĂ©. â Un instant aprĂšs, je prĂ©sente une poupĂ©e dâĂ©toffe Ă gauche. La rĂ©action est la mĂȘme : Laurent regarde la poupĂ©e, puis aperçoit sa main gauche, la regarde, puis revient des yeux Ă la poupĂ©e. Il la saisit alors, la porte Ă sa bouche et la suce.
Le soir du mĂȘme jour, observation essentielle. Laurent a les mains Ă©tendues et regarde devant lui, trĂšs Ă©veillĂ©. Je lui prĂ©sente les objets habituels (hochet, poupĂ©e dâĂ©toffe, paquet de tabac, etc.) : il ne saisit rien, et les regarde comme sâil ignorait tout de la prĂ©hension. AprĂšs quoi, je mets ma main immobile devant sa figure, au mĂȘme endroit que ces objets : il la saisit immĂ©diatement ; Ă peine ma main est-elle placĂ©e que les siennes sâĂ©branlent et viennent dâun trait empoigner la mienne. â Il semble que, faute de voir une main, Laurent nâait pas eu lâidĂ©e de saisir les objets prĂ©sentĂ©s dâabord et que la vue de ma main (en tant que main et non en tant quâobjet) ait excitĂ© aussitĂŽt aprĂšs son schĂšme de prĂ©hension.
Un peu plus tard, je prĂ©sente Ă Laurent une poupĂ©e dâĂ©toffe (sur la gauche) : il la regarde attentivement, sans bouger sa main (sinon quelques mouvements vagues). Mais, dĂšs quâil voit sa main (je surveille ce regard Ă travers le toit du berceau), il saisit. MĂȘme expĂ©rience avec la sĂ©rie habituelle des objets et mĂȘmes rĂ©actions.
Obs. 82. â A 0 ; 3 (7), donc le lendemain, Laurent est immobile, les mains Ă©tendues, et occupĂ© Ă gazouiller, lorsque je commence la premiĂšre expĂ©rience de la journĂ©e : je lui prĂ©sente (sans mâĂȘtre montrĂ©) un rouleau de papier dâĂ©tain (objet inconnu de lui), sur la gauche. Trois rĂ©actions nettes se succĂšdent alors. En premier lieu, ses mains sâĂ©branlent aussitĂŽt, sâouvrent et tendent Ă se rapprocher lâune de lâautre. Pendant ce temps, Laurent surveille lâobjet sans regarder ses mains. Sa main gauche passe tout prĂšs du papier, trĂšs lentement, mais au lieu de bifurquer dans la direction de lâobjet, elle poursuit sa trajectoire vers lâautre main, qui vient Ă sa rencontre. Les mains se rejoignent alors, tandis que Laurent regarde toujours lâobjet. La vue de lâobjet a donc dĂ©clenchĂ© le cycle de la jonction[*] des mains, sans modifications. En second lieu, pendant que Laurent a les mains jointes, je mets le papier dâĂ©tain en face de lui. Il le regarde mais ne rĂ©agit aucunement. En troisiĂšme lieu, je place le papier dans le mĂȘme champ visuel que ses mains jointes. Il regarde alors ses mains, en quittant un instant lâobjet de
[*FJP : Nous avons remplacé "fonction" par "jonction".]
vue, puis de nouveau lâobjet ; il sĂ©pare alors ses mains et les dirige vers lâobjet, quâil parvient Ă saisir. La vision simultanĂ©e des mains et de lâobjet est donc encore nĂ©cessaire Ă la prĂ©hension.
Le lendemain, mĂȘmes observations, le matin. LâaprĂšs-midi, je prĂ©sente Ă Laurent lâun de ses hochets : lorsque le hochet est dans la trajectoire des mains, il le saisit immĂ©diatement. Sinon il regarde tour Ă tour sa main et lâobjet. En particulier, lorsque je pose le hochet sur son Ă©dredon, devant sa figure, Ă 10 cm. environ dâelle, il regarde longuement sa main et le hochet avant de chercher Ă saisir : sa main reste ainsi Ă 5 cm. du hochet. Puis enfin il essaie et rĂ©ussit.
MĂȘme rĂ©action encore deux jours, puis, Laurent passe au cinquiĂšme stade.
Obs. 83. â Durant cette quatriĂšme Ă©tape, jâai pu noter chez Laurent un dĂ©but de relation rĂ©ciproque entre la vision et la prĂ©hension elle-mĂȘme. Mais ce nâest quâun dĂ©but. A 0 ; 3 (7), alors quâil a rĂ©ussi Ă saisir le papier dâĂ©tain, Laurent le lĂąche peu aprĂšs (de la main gauche). Il tourne alors la tĂȘte pour regarder sa main vide. MĂȘme observation un instant aprĂšs. Je lui retiens alors les deux mains successivement, en dehors du champ visuel, pour voir sâil repĂšre la position. Sur sept essais, Laurent rĂ©ussit deux fois sur la gauche, mais aucunement sur la droite. Puis, je lui mets un objet dans la main droite (papier dâĂ©tain). Il le porte dâemblĂ©e Ă la bouche. Mais, avant de lâintroduire entre ses lĂšvres, il lâaperçoit et le maintient alors dans son champ visuel.
A 0 ; 3 (8), aprĂšs lâexpĂ©rience avec le hochet (obs. 82), il le perd sur la droite (mais lâa lĂąchĂ© de la main gauche, alors quâil le secouait de gauche et de droite). Laurent regarde alors quatre ou cinq fois de suite sa main gauche vide. Il secoue mĂȘme sa main trĂšs nettement, Ă un moment donnĂ©, comme si cette secousse allait dĂ©clencher le son du hochet ! Quoi quâil en soit de ce dernier point, il repĂšre en tout cas du regard la position de sa main.
On voit lâimportance de cette quatriĂšme Ă©tape. DorĂ©navant, lâenfant saisit les objets quâil voit, et non plus seulement ceux quâil touche ou ceux quâil suce. Câest donc le dĂ©but de la coordination essentielle qui favorisera la prĂ©hension. La seule imitation qui existe encore, et qui oppose ainsi la quatriĂšme Ă la cinquiĂšme Ă©tape, est que lâenfant ne cherche Ă saisir les objets vus que dans la mesure oĂč il aperçoit, dans le mĂȘme champ visuel, sa main elle-mĂȘme. Câest mĂȘme, comme il ressort clairement de lâexamen des faits, la vision simultanĂ©e de la main et de lâobjet qui pousse lâenfant Ă saisir : ni la vue de lâobjet seul ni la vue de la main seule ne conduisent Ă ce rĂ©sultat. Il semble quâil faille faire une exception pour lâobservation 80 : Lucienne cherche Ă saisir le hochet ou le doigt quâelle dĂ©sire sucer. Mais lâexception nâest quâapparente. Ou bien, en effet, Lucienne amĂšne simplement sa main Ă la bouche et câest en la voyant quâelle tend Ă saisir lâobjet, ou bien câest dâemblĂ©e pour saisir quâelle prolonge simplement les conduites consignĂ©es dans lâobservation 65 (saisir les objets posĂ©s contre la bouche) et qui se sont prĂ©-
sentĂ©es quelques minutes avant celles de lâobservation 80 en question.
Comment donc expliquer cette tendance Ă saisir les objets lorsquâils sont aperçus dans le mĂȘme champ visuel que la main elle-mĂȘme ? On peut hĂ©siter entre deux solutions extrĂȘmes : le transfert associatif ou la « Gestalt ». Pour lâassociationnisme, la vue de la main tenant lâobjet ayant Ă©tĂ© associĂ©e un certain nombre de fois Ă lâacte de la prĂ©hension, il suffit, Ă un moment donnĂ©, de la perception visuelle de la main et de lâobjet sĂ©parĂ©s mais aperçus simultanĂ©ment, pour que cette perception dĂ©clenche la prĂ©hension. Seulement, comme nous lâavons dĂ©jĂ vu Ă propos de la troisiĂšme Ă©tape, une telle explication nĂ©glige lâĂ©lĂ©ment dâactivitĂ© propre Ă de telles mises en relations. Lâimage visuelle de la main nâest pas seulement un signal qui dĂ©clenche la prĂ©hension : elle constitue avec les mouvements de prĂ©hension un schĂšme total, de la mĂȘme maniĂšre que, au cours de la troisiĂšme Ă©tape, les schĂšmes visuels de la main se sont coordonnĂ©s avec les schĂšmes moteurs autres que la prĂ©hension. Faut-il alors parler de « Gestalt » et dire que la vision simultanĂ©e des mains et de lâobjet suscite lâapparition dâune « structure » que ni la vue des mains ni celle de lâobjet ne suffisait Ă faire naĂźtre ? Sur le fait lui-mĂȘme, nous sommes certainement dâaccord, et lâon peut comparer les observations 77-83 Ă celles de W. Köhler, selon lesquelles le singe se sert du bĂąton lorsquâil le perçoit en mĂȘme temps que les objets Ă attirer et non pas lorsque le bĂąton a Ă©tĂ© vu en dehors du mĂȘme champ visuel. Seulement il faut remarquer que cette « structure » nâest pas apparue soudain, mais bien en relation avec toute une sĂ©rie de recherches antĂ©rieures et de coordinations entre la vision et les mouvements de la main. Câest une fois que lâenfant a appris, durant la troisiĂšme Ă©tape, Ă conserver et Ă reproduire au moyen des mouvements de la main ce que lâĆil a pu contempler de ces mĂȘmes mouvements, que lâenfant devient capable de saisir sous lâinfluence du regard. Autrement dit, lâimportant ici nâest pas tant la « structure » nouvelle que le processus conduisant Ă cette structure. Câest pourquoi nous parlons dâassimilation active.
En effet, une fois que les schĂšmes visuels et les schĂšmes sensori-moteurs de la main se sont assimilĂ©s mutuellement, au cours de la troisiĂšme Ă©tape (lâĆil regarde la main comme la main reproduit ceux de ses mouvements que voit lâĆil), une telle coordination sâapplique tĂŽt ou tard Ă lâacte mĂȘme de la prĂ©hension : regardant la main qui saisit un objet, lâenfant cherche, de la main, Ă entretenir le spectacle que contemple lâĆil aussi bien quâil continue, de lâĆil, Ă regarder ce que fait la main. Une fois
ce double schĂšme constituĂ©, il va de soi que lâenfant cherchera Ă saisir un objet lorsquâil regarde en mĂȘme temps sa main, alors quâil nâest pas encore capable de cette conduite lorsquâil ne voit pas la main. Saisir lâobjet lorsquâil voit Ă la fois lâobjet et la main, câest donc, pour lâenfant, tout simplement assimiler la vision de la main au schĂšme visuel et moteur de lâacte consistant à « regarder prendre ».
La preuve que cet acte de « regarder prendre » constitue simplement un double schĂšme dâassimilation et non pas une « structure » indĂ©pendante de lâeffort et de lâactivitĂ© progressive du sujet, câest que cet acte sâest prĂ©sentĂ© Ă 0 ; 3 (6) chez Laurent, Ă 0 ; 4 (12 Ă 15) chez Lucienne et Ă 0 ; 6 (0-1) chez Jacqueline, câest-Ă -dire Ă presque trois mois de distance entre les extrĂȘmes. Or cette diffĂ©rence dâun enfant Ă lâautre sâexplique par toute lâhistoire de leurs coordinations oculo-manuelles. Lucienne a regardĂ© ses doigts dĂšs 0 ; 2 (3), Laurent dĂšs 0 ; 2 (4), tandis que Jacqueline a attendu 0 ; 2 (30) et 0 ; 3 (0), etc. Cependant rien ne permet de considĂ©rer Jacqueline comme retardĂ©e par rapport Ă Lucienne. Lâexplication est trĂšs simple : Jacqueline, nĂ©e le 9 janvier et passant ses journĂ©es sur un balcon en plein air, a Ă©tĂ© beaucoup moins active au dĂ©but que Lucienne et Laurent, nĂ©s en juin et en mai. En outre et par le fait mĂȘme, jâai fait beaucoup moins dâexpĂ©riences sur elle durant les premiers mois, tandis que je me suis occupĂ© sans cesse de Laurent. Quant Ă ce dernier, sa prĂ©cocitĂ© sâexplique, comme nous lâavons vu, dâabord parce quâil a sucĂ© ses doigts beaucoup plus tĂŽt que les autres (en partie Ă cause de mes expĂ©riences), et surtout parce que cette succion des doigts a donnĂ© naissance Ă un schĂšme trĂšs rĂ©sistant, celui de la jonction des mains (obs. 59). Se joignant constamment les mains, il sâest mis Ă les regarder agir (obs. 73). Une fois habituĂ© Ă ce spectacle, il a saisi prĂ©cocement mes propres mains, par assimilation aux siennes (obs. 74), et en est ainsi tout naturellement venu Ă saisir les objets (voir encore lâobs. 81 : il ne saisit les objets, Ă un moment donnĂ©, quâaprĂšs avoir vu et saisi la mienne). Il semble donc que lâapparition des coordinations essentielles entre la vision et la prĂ©hension dĂ©pende de toute lâhistoire psychologique du sujet, et non de structures dĂ©terminĂ©es par un dĂ©roulement physiologique inĂ©luctable. Câest donc lâhistoire, le processus assimilateur lui-mĂȘme qui est lâessentiel et non la « structure » isolĂ©e de cette histoire. Il semble mĂȘme quâun certain hasard intervienne dans les dĂ©couvertes de lâenfant et que lâactivitĂ© assimilatrice qui utilise ces dĂ©couvertes soit ainsi plus ou moins ralentie ou accĂ©lĂ©rĂ©e selon les cas.
Au cours de la cinquiĂšme Ă©tape, enfin, lâenfant saisit ce quâil
voit sans limitations relatives Ă la position de la main 1. Voici dâabord les faits :
Obs. 84. â A 0 ; 6 (3), câest-Ă -dire trois jours aprĂšs le dĂ©but de la quatriĂšme Ă©tape, Jacqueline saisit dâemblĂ©e les crayons, doigts, cravates, montres, etc., que je lui prĂ©sente Ă 10 cm. environ de ses yeux, que ses mains soient ou non visibles.
Obs. 85. â Le mĂȘme jour, Jacqueline apporte devant ses yeux les objets que je lui mets dans la main en dehors du champ visuel (crayons, etc.). Cette rĂ©action est nouvelle et ne se produisait pas les jours prĂ©cĂ©dents.
Obs. 86. â Enfin, le mĂȘme jour, Jacqueline regarde instantanĂ©ment dans la bonne direction lorsque je lui retiens la main en dehors du champ visuel. Ceci aussi est nouveau (voir obs. 72). Ces trois conduites apparues simultanĂ©ment (saisir ce quâon voit, porter les objets aux yeux et regarder la main retenue) se sont maintenues et affermies les jours suivants.
Obs. 87. â Lucienne, Ă 0 ; 4 (20), regarde mon doigt et ouvre la bouche pour sucer. Pendant ce temps, sa main droite touche la mienne, la palpe et monte peu Ă peu dans la direction du doigt, tandis que son regard sâabaisse et cherche sa main. Cette coordination de la direction du regard avec un geste de la main esquissĂ© en dehors du champ visuel est nouvelle par rapport Ă la quatriĂšme Ă©tape et annonce la cinquiĂšme. â De mĂȘme, un moment aprĂšs, Lucienne regarde un hochet situĂ© au-dessus de la figure. Sans voir sa main, elle la lĂšve dans la direction du hochet. DĂšs quâelle aperçoit la main, la prĂ©hension sâensuit (main gauche). Lorsque le hochet est plus haut, Lucienne hĂ©site entre mettre les mains Ă la bouche ou essayer de saisir. La vue de la main stimule la prĂ©hension. A 0 ; 4 (21), dans la mĂȘme situation, Lucienne amĂšne dâemblĂ©e la main dans le champ visuel, regarde alternativement cette main et le hochet et saisit. Quand je mets le hochet plus haut, par contre, elle gesticule sans rapprocher la main et il lui faut avoir aperçu celle-ci pour essayer de saisir lâobjet. Quand le hochet est plus bas, la main est amenĂ©e de suite dans le champ visuel et alors la vue simultanĂ©e de la main et de lâobjet pousse Ă saisir. De mĂȘme, lorsque le hochet est haut, mais que Lucienne vient de le toucher (sans voir), elle cherche Ă saisir en dirigeant sa main du bon cĂŽtĂ©. â Tous ces faits indiquent donc une conduite intermĂ©diaire entre la quatriĂšme et la cinquiĂšme Ă©tape : la vue de la main demeure un adjuvant pour la prĂ©hension, mais la vue de lâobjet suffit Ă amener la main dans le champ visuel.
Obs. 88. â DĂšs 0 ; 4 (26), par contre, il semble que la vue de lâobjet dĂ©clenche dâemblĂ©e la prĂ©hension chez Lucienne : tous les essais de la journĂ©e sont positifs. A 0 ; 4 (28), elle semble dâabord avoir rĂ©gressé : la vue simultanĂ©e de la main et de lâobjet est nĂ©cessaire, au dĂ©but de la journĂ©e. Mais le soir du mĂȘme jour, elle cherche dâemblĂ©e Ă saisir ce quâelle voit. Je mets, par exemple, ma rĂšgle Ă calcul au-dessus de ses yeux : elle regarde un moment cet objet inconnu, puis les deux mains se dirigent simultanĂ©ment vers lui. DĂšs 0 ; 5 (1), il nây a plus dâhĂ©sitation : Lucienne cherche Ă saisir tout ce quâelle voit.
1 Voir à cet égard H. HETZER, mit H. H. BEAUMONT u. E. WIEHEMEYER. Das Schauen und Greifen des Kindes, Zeitschr. f. Psychol., vol. 113 (1929). p. 239 (voir en particulier pp. 257 et 202-263).
Â
Obs. 89. â A 0 ; 5 (1) Ă©galement, Lucienne apporte dâemblĂ©e Ă ses yeux lâobjet quâelle saisit indĂ©pendamment du champ visuel ou que lâon dĂ©pose dans ses mains. Elle suce ensuite lâobjet, mais pas toujours. Ce nâest que 3 fois sur 10 en moyenne quâelle a sucĂ© avant de regarder. En outre, au moment oĂč elle amĂšne lâobjet dans la direction du champ visuel, elle sâattend Ă voir quelque chose et cherche du regard avant mĂȘme de voir.
Obs. 90. â A 0 ; 5 (1), Lucienne regarde dans la direction de la main quâon lui retient. Par exemple, je lui serre la main droite alors quâelle regarde Ă gauche : elle se tourne immĂ©diatement du bon cĂŽtĂ©. Une telle expĂ©rience donnait lieu jusquâici Ă des rĂ©sultats nĂ©gatifs. â Un moment aprĂšs, je lui mets dans la main gauche (en dehors du champ visuel) un objet volumineux (une gourde), quâelle essaye aussitĂŽt de saisir mais que je retiens : elle cherche alors nettement cette main du regard, bien que son bras soit tendu le long du corps et quâainsi la main soit difficile Ă voir.
Lucienne, Ă 0 ; 5 (18), confirme ces derniĂšres acquisitions : prendre ce quâelle voit, amener lâobjet devant les yeux lorsquâil a Ă©tĂ© saisi en dehors du champ visuel et regarder dans la direction de la main retenue.
Obs. 91. â A 0 ; 3 (11), Laurent est en train de tirer Ă lui ses draps, couvertures, etc., pour les sucer (il se livre Ă cet exercice une partie de la journĂ©e depuis quâil sait saisir), lorsque je lui prĂ©sente de face un paquet de tabac : il le prend immĂ©diatement, sans regarder sa main. MĂȘme rĂ©action avec une gomme. A 0 ; 3 (12), il saisit dans les mĂȘmes conditions ma chaĂźne de montre, Ă sa gauche et en dehors de la trajectoire de la jonction des mains. Le soir, mĂȘme rĂ©action avec cette chaĂźne et avec un rouleau de carton. A 0 ; 3 (13), il saisit dâemblĂ©e un Ă©tui que je lui tends. Il ne regarde pas ses mains et ne cherche pas Ă les joindre, mais dirige dâemblĂ©e la droite vers lâĂ©tui. Lorsquâil lâa saisi, il ne le suce pas, mais lâexamine.
Obs. 92 â A 0 ; 3 (12) encore, lorsque je mets une clef dans sa main, en dehors du champ visuel, il la porte Ă sa bouche et non aux yeux. Mais il a trĂšs faim (il vient de passer cinq heures sans manger). Le soir mĂȘme rĂ©action avec lâĂ©tui, quâil connaĂźt, mais, lorsque je lui mets ma chaĂźne de montre dans la main, il la regarde avant de chercher Ă la sucer.
Le lendemain il balance une chaĂźne suspendue pour remuer son hochet (voir plus loin obs. 98). Il lâa saisie sans la regarder, mais Ă deux reprises il regarde sa main pendant quâelle tient la chaĂźne. De mĂȘme, il met en boule son drap avant de le sucer et regarde de temps en temps ce quâil fait (des deux mains).
A 0 ; 3 (13) Ă©galement, alors quâil a toujours dans sa main gauche lâĂ©tui quâil a saisi (voir obs. 91), et quâil me regarde de face, je lui glisse, sans quâil sâen doute, ma chaĂźne de montre pelotonnĂ©e dans la main droite (quâil a Ă©tendue Ă cĂŽtĂ© de lui). Puis je me retire et regarde Ă travers la toiture du berceau. Or il porte immĂ©diatement la chaĂźne devant ses yeux (et non Ă la bouche), et, comme il tient encore lâĂ©tui de la main gauche, il regarde alternativement lâĂ©tui et la chaĂźne. â A un moment donnĂ©, il perd son Ă©tui. Il le cherche (sans voir et toujours de la main gauche) puis il le touche sans arriver Ă le dĂ©gager des plis de la couverture. Long effort. DĂšs quâil parvient Ă le saisir, il lâamĂšne devant ses yeux !
Obs. 93. â A 0 ; 3 (12), Laurent a sa main gauche Ă©tendue. Je la retiens alors en dehors du champ visuel : il regarde aussitĂŽt. LâexpĂ©rience Ă©choue avec la droite, mais il semble Ă©nervĂ©. Le soir, lorsque je retiens la droite, il regarde cette fois immĂ©diatement.
On voit en quoi consistent les acquisitions propres Ă la cinquiĂšme Ă©tape et qui marquent le triomphe dĂ©finitif de la prĂ©hension. La coordination entre la vision et la prĂ©hension est maintenant suffisante pour que tout objet frappant le regard donne lieu Ă un mouvement de prĂ©hension mĂȘme lorsque la main nâest pas perçue dans le mĂȘme champ visuel que lâobjet.
Comment expliquer cette ultime coordination ? On peut la concevoir comme le simple aboutissement de lâeffort dâassimilation rĂ©ciproque dont ont tĂ©moignĂ© jusquâici les schĂšmes visuels et les schĂšmes manuels. Durant la seconde Ă©tape, dĂ©jĂ , le regard cherche Ă suivre (donc Ă sâassimiler) tout ce que fait la main. Durant la troisiĂšme Ă©tape la main cherche en retour Ă reproduire ceux de ses mouvements que regarde lâĆil, câest-Ă -dire, comme nous lâavons vu, Ă assimiler aux schĂšmes manuels le domaine visuel. Au cours de la quatriĂšme Ă©tape, cette assimilation du visuel au manuel sâĂ©tend Ă la prĂ©hension elle-mĂȘme, lorsque la main apparaĂźt dans le mĂȘme champ dâobservation que lâobjet Ă saisir : la main sâempare ainsi de ce que regarde lâĆil, comme lâĆil tend Ă contempler ce que saisit la main. Durant la cinquiĂšme Ă©tape, enfin, lâassimilation rĂ©ciproque est complĂšte : tout ce qui est Ă voir est aussi Ă saisir, et tout ce qui est Ă saisir est aussi Ă voir. Que la main cherche Ă prendre tout ce que regarde lâĆil, cela est naturel, puisque les conduites caractĂ©ristiques de la quatriĂšme Ă©tape ont appris Ă lâenfant que cela Ă©tait possible lorsque la main est perçue en mĂȘme temps que lâobjet : le comportement propre Ă la cinquiĂšme Ă©tape nâest Ă cet Ă©gard quâune gĂ©nĂ©ralisation des coordinations propres Ă la quatriĂšme. Quant Ă regarder tout ce qui est saisi, il est remarquable de constater quâune telle tendance apparaĂźt prĂ©cisĂ©ment au mĂȘme moment que la tendance complĂ©mentaire. Les observations 85 et 89 montrent quâĂ 0 ; 6 (3) Jacqueline et Ă 0 ; 5 (1) Lucienne apportent aux yeux ce quâelles saisissent, Ă la date mĂȘme oĂč elles commencent Ă prendre systĂ©matiquement ce quâelles voient. Le mĂȘme jour elles tendent en outre Ă regarder leur main lorsquâelle est retenue en dehors du champ visuel (obs. 86 et 90). De tels faits montrent assez combien la coordination de la vision et de la prĂ©hension est affaire dâassimilation rĂ©ciproque et non de transfert associatif simple et irrĂ©versible.
En conclusion, la conquĂȘte de la prĂ©hension, tout en Ă©tant beaucoup plus complexe que celle de la succion et des autres adaptations acquises Ă©lĂ©mentaires, confirme ce que nous avons vu Ă propos de ces derniĂšres. Toute adaptation est une mise en Ă©quilibre dâune accommodation et dâune assimilation complĂ©mentaires et est elle-mĂȘme corrĂ©lative dâune organisation interne
et externe des schĂšmes adaptatifs. Dans le domaine de la prĂ©hension, lâaccommodation de la main Ă lâobjet est ce qui a surtout retenu lâattention des auteurs : pur rĂ©flexe Ă ses dĂ©buts, elle implique ensuite un apprentissage au cours duquel lâaccomplissement des mouvements de la main et lâopposition du pouce vont de pair avec la coordination de ces mouvements en fonction de la succion et en fonction des caractĂšres tactiles et visuels de lâobjet. Cet aspect de la question est important, en particulier eu Ă©gard Ă lâĂ©laboration de la notion dâespace. Quant Ă lâassimilation du rĂ©el aux schĂšmes de la prĂ©hension, elle se dĂ©veloppe de façon analogue Ă ce que nous avons vu dans dâautres domaines. Lâenfant commence par remuer la main pour la remuer, Ă saisir pour saisir et tenir pour tenir, sans aucun intĂ©rĂȘt pour les objets eux-mĂȘmes. Cette assimilation purement fonctionnelle ou reproductrice (assimilation par rĂ©pĂ©tition simple) sâobserve au cours de lâĂ©tape rĂ©flexe et de la seconde Ă©tape. Comment le sujet va-t-il passer de cet intĂ©rĂȘt purement fonctionnel (dĂ©notant une assimilation Ă©lĂ©mentaire du rĂ©el Ă lâactivitĂ© propre) Ă un intĂ©rĂȘt pour les objets saisis ? Par un double processus de complication de lâassimilation et de coordination entre les schĂšmes sensori-moteurs. Pour ce qui est de lâassimilation elle-mĂȘme, elle se complique par gĂ©nĂ©ralisation. Au dĂ©but, le nourrisson se borne Ă saisir les objets immobiles, dâune certaine consistance, et qui entrent en contact avec la paume de la main ou lâintĂ©rieur des doigts ; puis, par la rĂ©pĂ©tition mĂȘme de lâacte de la prĂ©hension, il applique les mĂȘmes schĂšmes aux objets de consistances diverses, animĂ©s de mouvements divers et que la main aborde de façons variĂ©es. Il y a donc assimilation « gĂ©nĂ©ralisatrice » et par cela mĂȘme, constitution de schĂšmes diffĂ©renciĂ©s, câest-Ă -dire assimilation « rĂ©cognitive ». Mais les manifestations de cette derniĂšre sont moins claires dans le domaine de la prĂ©hension que dans celui de la vision, de lâaudition, etc., parce que la prĂ©hension est trop vite subordonnĂ©e Ă des fins extĂ©rieures Ă elle, telles que la succion ou la vision. NĂ©anmoins, il existe une rĂ©cognition tactile dont lâexistence est Ă©vidente Ă voir comment lâenfant sây prend diffĂ©remment pour saisir, par exemple, un mouchoir ou un crayon : dĂšs les premiers contacts, lâaccommodation est autre. Cette diversification des schĂšmes, au cours de laquelle lâassimilation gĂ©nĂ©ralisatrice et rĂ©cognitive va de pair avec les progrĂšs de lâaccommodation, explique en partie comment lâintĂ©rĂȘt pour les objets saisis succĂšde Ă lâintĂ©rĂȘt purement fonctionnel. Mais câest surtout la coordination de la prĂ©hension avec la succion et la vision qui rend compte de lâobjectivation progressive de lâunivers dans ses relations avec lâactivitĂ© des mains.
Nous touchons ici Ă lâorganisation des schĂšmes de la prĂ©hension. Ces schĂšmes sâorganisent entre eux, par le fait quâils sâadaptent au monde extĂ©rieur. Câest ainsi que tout acte de prĂ©hension suppose une totalitĂ© organisĂ©e oĂč interviennent des sensations tactiles et kinesthĂ©siques et les mouvements du bras, de la main et des doigts. De tels schĂšmes constituent donc des « structures » dâensemble, bien que sâĂ©tant Ă©laborĂ©s au cours dâune lente Ă©volution et Ă travers nombre dâessais, de tĂątonnements et de corrections. Mais surtout ces schĂšmes sâorganisent en coordination avec des schĂšmes dâautre nature dont les principaux sont ceux de la succion et de la vision. Nous avons vu en quoi consistait cette organisation : elle est une adaptation rĂ©ciproque des schĂšmes en prĂ©sence, avec naturellement accommodation mutuelle, mais avec aussi assimilation collatĂ©rale. Tout ce qui est regardĂ© ou ce qui est sucĂ© tend Ă ĂȘtre saisi et tout ce qui est saisi tend Ă ĂȘtre sucĂ© puis Ă ĂȘtre regardĂ©. Or cette coordination, qui couronne lâacquisition de la prĂ©hension, marque Ă©galement un progrĂšs essentiel dans lâobjectivation : lorsquâun objet peut ĂȘtre Ă la fois saisi et sucĂ© ou encore Ă la fois saisi, regardĂ© et sucĂ©, il sâextĂ©riorise par rapport au sujet tout autrement que sâil ne servait quâĂ ĂȘtre saisi. Dans ce dernier cas il nâest un aliment que pour la fonction mĂȘme et le sujet ne cherche Ă le saisir que par besoin de saisir. DĂšs quâil y a coordination, au contraire, lâobjet tend Ă ĂȘtre assimilĂ© Ă plusieurs schĂšmes simultanĂ©ment : il acquiert ainsi un ensemble de significations, et par consĂ©quent une consistance, qui lui font attribuer un intĂ©rĂȘt en lui-mĂȘme.
§ 5. Les premiÚres adaptations acquises : conclusions.
AprĂšs avoir analysĂ© dans le dĂ©tail les premiĂšres adaptations qui se superposent aux adaptations rĂ©flexes, il convient de dĂ©gager quelque conclusion gĂ©nĂ©rale qui puisse nous guider ensuite dans notre Ă©tude de lâintelligence proprement dite. En effet, les conduites que nous avons dĂ©crites au cours des § § prĂ©cĂ©dents font la transition entre lâorganique et lâintellectuel. On ne peut encore les qualifier de conduites intelligentes, car il leur manque pour cela lâintentionnalitĂ© (la diffĂ©renciation entre les moyens et les buts) et la mobilitĂ©, qui permettent lâadaptation continue aux circonstances nouvelles. Mais certaines coordinations intersensorielles, comme celles de la prĂ©hension avec la vision, ne sont pas loin de la connexion intelligente et annoncent dĂ©jĂ de prĂšs lâintentionnalitĂ©. Dâautre part, on ne peut plus qualifier ces adaptations de purement organiques, puisquâelles ajoutent au simple rĂ©flexe un Ă©lĂ©ment dâaccommodation et dâassimilation relatif Ă lâexpĂ©rience du sujet. Il importe donc
de comprendre en quoi les comportements de ce deuxiĂšme stade prĂ©parent lâintelligence.
ExprimĂ© en langage courant, le problĂšme que nous rencontrons ici est celui de lâassociation acquise ou de lâhabitude, et du rĂŽle de ces mĂ©canismes dans la genĂšse de lâintelligence. Sucer son pouce ou sa langue, suivre des yeux les objets qui se dĂ©placent, chercher dâoĂč viennent les sons, saisir les solides pour les sucer ou les regarder, etc., telles sont les premiĂšres habitudes qui apparaissent chez lâĂȘtre humain. Nous avons dĂ©crit le dĂ©tail de cette apparition, mais on peut se demander, dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ce quâest lâhabitude sensori-motrice et comment elle se constitue. Bien plus, et câest Ă cette seule fin que nous avons Ă©tudiĂ© les premiĂšres adaptations acquises, on peut se demander en quoi lâassociation habituelle prĂ©pare lâintelligence et quels sont les rapports entre ces deux types de comportements. Commençons par ce dernier point.
De tout temps une tendance sâest fait jour en psychologie Ă ramener les opĂ©rations actives de lâintelligence Ă des mĂ©canismes passifs relevant de lâassociation ou de lâhabitude. RĂ©duire le lien causal Ă un fait dâaccoutumance, la gĂ©nĂ©ralisation caractĂ©ristique du concept Ă lâapplication progressive des schĂšmes habituels, le jugement Ă une association, etc., tels sont les lieux communs dâune certaine psychologie datant de Hume et de Bain. La notion du rĂ©flexe conditionnĂ©, dont on abuse peut-ĂȘtre aujourdâhui, renouvelle sans doute les termes du problĂšme, mais son application Ă la psychologie demeure assurĂ©ment dans le prolongement de cette tradition. â De tout temps Ă©galement, lâhabitude est apparue Ă certains comme le contraire de lâintelligence : lĂ oĂč la seconde est invention active, la premiĂšre demeure rĂ©pĂ©tition passive ; lĂ oĂč la seconde est conscience du problĂšme et effort de comprĂ©hension, la premiĂšre reste entachĂ©e d`inconscience et dâinertie, etc. La solution que nous donnerons de la question de lâintelligence dĂ©pend donc en partie de celle que nous choisirons dans le domaine de lâhabitude.
Or, au risque de sacrifier la prĂ©cision au goĂ»t de la symĂ©trie, nous croyons que les solutions entre lesquelles on peut hĂ©siter, eu Ă©gard aux relations entre lâhabitude et lâintelligence, sont au nombre de cinq principales, et quâelles sont parallĂšles aux cinq solutions distinguĂ©es dans notre Introduction, Ă propos de la genĂšse des structures morphologico-rĂ©flexes et de leurs relations avec lâintelligence. Examinons donc ces diverses solutions.
La premiĂšre consiste Ă admettre que lâhabitude est un fait premier, dâoĂč il dĂ©riverait, par complication progressive lâintelligence elle-mĂȘme. Câest la solution associationniste et la doctrine
des rĂ©flexes conditionnĂ©s, pour autant que cette derniĂšre veut ĂȘtre un instrument dâexplication gĂ©nĂ©rale en physiologie. On a vu (Introd. § 3) Ă quelle attitude lamarckienne correspond cette premiĂšre solution en biologie proprement dite.
La seconde solution, qui va de pair avec le vitalisme en biologie et la doctrine de lâ« intelligence-faculté » en psychologie, consiste Ă considĂ©rer lâhabitude comme dĂ©rivĂ©e, par automatisation, dâopĂ©rations supĂ©rieures impliquant lâintelligence elle-mĂȘme. Câest ainsi que pour Buytendijk, la formation des habitudes, en psychologie animale, suppose tout autre chose que lâassociation : « Non seulement les phĂ©nomĂšnes sont beaucoup plus compliquĂ©s, mais nous voyons apparaĂźtre ici, dans le domaine sensitivo-moteur, des phĂ©nomĂšnes prĂ©sentant beaucoup dâanalogie avec le processus supĂ©rieur de la pensĂ©e » 1. Cette analogie repose, selon cet auteur, sur le fait que « le centre dâoĂč Ă©manent toutes les fonctions de lâĂąme »⊠« est une cause immatĂ©rielle, tant des activitĂ©s sensorielles que des (activitĂ©s) motrices du psychisme animal » 2.
Une troisiĂšme et une quatriĂšme solution, lesquelles vont de pair avec le prĂ©formisme et le mutationnisme en biologie et avec lâapriorisme et le pragmatisme en psychologie, reviendraient Ă dire que lâhabitude est absolument ou relativement indĂ©pendante de lâintelligence et quâelle en constitue mĂȘme Ă certains Ă©gards le contraire. Sans quâun tel point de vue ait Ă©tĂ© soutenu systĂ©matiquement en ce qui concerne la thĂ©orie de lâhabitude elle-mĂȘme, on en trouve de nombreuses indications Ă propos de lâintelligence chez des auteurs dont la principale prĂ©occupation commune est de souligner lâoriginalitĂ© de lâacte intellectuel. Câest ainsi que la « Gestalttheorie » (troisiĂšme solution) oppose radicalement la mise en structures propre Ă la comprĂ©hension et le simple automatisme dĂ» Ă lâhabitude. Parmi les psychologues français, H. Delacroix est Ă©galement dâune nettetĂ© trĂšs grande : « Loin de dĂ©pendre nĂ©cessairement de lâhabitude, il semble au contraire quâelle (la gĂ©nĂ©ralisation) soit liĂ©e Ă la puissance de sâen affranchir⊠Ainsi, mĂȘme en admettant lâimportance de lâhabitude, comme moyen de groupement, toute la gĂ©nĂ©ralisation lui demeure irrĂ©ductible 3 ». De mĂȘme lorsque ClaparĂšde (quatriĂšme solution) nous dĂ©crit lâintelligence comme une recherche surgissant Ă lâoccasion des Ă©checs de lâinstinct et de ceux de lâhabitude, il oppose en partie cette derniĂšre Ă la premiĂšre 4.
1 BUYTENDIJK. Psychologie des animaux. Trad. BREDO, Payot, p. 205.
2 Ibid, p. 290-291.
3 DELACROIX, dans DUMAS. Traité 1Úre édit.., vol. II, p. 135.
4 CLAPARĂDE. LâĂ©ducation fonctionnelle, pp. 137-161.
Une cinquiĂšme solution est enfin concevable : câest de considĂ©rer la formation des habitudes comme due Ă une activitĂ©, dont les analogies avec lâintelligence sont purement fonctionnelles, mais qui se retrouvera au point de dĂ©part des opĂ©rations intellectuelles lorsque des structures convenables lui permettront de dĂ©passer sa structure initiale. Pour autant que nous comprenons lâĆuvre si importante de J. M. Baldwin, il nous semble que la notion de « rĂ©action circulaire » est prĂ©cisĂ©ment destinĂ©e Ă exprimer lâexistence de ce facteur actif, principe de lâhabitude et en mĂȘme temps source dâune activitĂ© adaptatrice que lâintelligence prolongera au moyen de techniques nouvelles. Câest en nous inspirant dâune telle tradition que nous avons, pour notre part, interprĂ©tĂ© la genĂšse des premiĂšres habitudes du nourrisson en termes dâassimilation et dâaccommodations actives. Ce nâest pas Ă dire que cette activitĂ© adaptatrice, dont lâhabitude nâest quâune automatisation, soit dĂ©jĂ lâintelligence : il lui manque pour cela les caractĂšres structuraux (intentionnalitĂ©, schĂšmes mobiles, etc.), dont nous dĂ©crirons lâapparition Ă propos du stade suivant. Mais elle prĂ©sente tous les caractĂšres fonctionnels de lâintelligence et celle-ci naĂźtra dâelle par un progrĂšs rĂ©flexif et une diffĂ©renciation des relations entre le sujet et lâobjet plus quâen sâopposant simplement aux habitudes acquises.
Ces cinq solutions ainsi distinguĂ©es, cherchons Ă les discuter Ă la lumiĂšre des faits prĂ©cĂ©demment Ă©tablis. Ce sera pour nous lâoccasion de prĂ©ciser le sens des concepts gĂ©nĂ©raux de rĂ©flexe conditionnĂ©, de transfert associatif, dâhabitude et de rĂ©action circulaire, auxquels nous avons fait allusion, sans les critiquer suffisamment, et enfin dâĂ©laborer davantage les notions dâaccommodation, dâassimilation et dâorganisation qui nous serviront dans la suite Ă analyser lâintelligence elle-mĂȘme.
La premiĂšre solution revient Ă expliquer la formation des habitudes par lâhypothĂšse du dressage ou de lâassociation passive. Les faits que nous avons analysĂ©s au cours des § § 1-4 sont-ils favorables Ă une telle interprĂ©tation ? Nous ne le pensons pas. Ni la notion physiologique du « rĂ©flexe conditionné », transposĂ©e sans plus en psychologie, ni la notion du « transfert associatif » ne paraissent suffire Ă rendre compte de la formation des premiĂšres habitudes que nous avons dĂ©crites.
Pour ce qui est du rĂ©flexe conditionnĂ©, il est hors de doute que cette notion correspond Ă des faits bien Ă©tablis en physiologie. Mais ces faits ont-ils une importance suffisante sur ce terrain mĂȘme, pour supporter Ă eux seuls tout le poids de la psychologie, comme certains le leur demandent aujourdâhui ? En second lieu, Ă supposer quâon les utilise en psychologie, faut-il
alors les traduire en langage dâassociation, comme le veut le nouvel associationnisme nĂ© de la rĂ©flexologie, ou bien ont-ils une tout autre signification ? A la premiĂšre de ces deux questions, nous rĂ©pondrons que le rĂ©flexe conditionnĂ© est essentiellement fragile et instable, sâil nâest pas constamment « confirmé » par le milieu extĂ©rieur. Et Ă la seconde, nous rĂ©pondrons que, dans la mesure oĂč le rĂ©flexe conditionnĂ© est « confirmé », il cesse dâĂȘtre une simple association pour sâinsĂ©rer dans le schĂšme plus complexe des relations entre le besoin et la satisfaction, donc des relations dâassimilation. Que le rĂ©flexe conditionnĂ© soit fragile, câest-Ă -dire que les rĂ©sultats du dressage se perdent rapidement si de nouveaux dressages ne les confirment sans cesse, câest ce que les physiologistes ont mis en lumiĂšre. Aussi sont-ils restĂ©s bien plus prudents que les psychologues dans lâemploi de cette notion. Pour quâun rĂ©flexe conditionnĂ© se stabilise, il faut, en effet, ou bien quâil cesse dâĂȘtre conditionnĂ© et se fixe hĂ©rĂ©ditairement, ou bien quâil soit « confirmé » par lâexpĂ©rience elle-mĂȘme. Or la fixation hĂ©rĂ©ditaire des rĂ©flexes conditionnĂ©s, soutenue dâabord par Pawlow, qui a retirĂ© ensuite son affirmation, puis par Mac Dougal, apparaĂźt comme improbable, nous avons vu pourquoi dans notre Introduction. Il ne reste donc que la stabilisation par le milieu lui-mĂȘme et ceci nous ramĂšne Ă la psychologie.
Un rĂ©flexe conditionnĂ© peut ĂȘtre stabilisĂ© par lâexpĂ©rience lorsque le signal qui dĂ©clenche le rĂ©flexe est suivi dâune confirmation, câest-Ă -dire dâune situation dans laquelle le rĂ©flexe a lâoccasion de fonctionner effectivement. Ainsi pour confirmer lâassociation entre un son et le rĂ©flexe salivaire, on donne pĂ©riodiquement Ă lâanimal une nourriture rĂ©elle qui rende au signal sa signification premiĂšres. De mĂȘme, on pourrait interprĂ©ter plusieurs de nos observations en langage de rĂ©flexes conditionnĂ©s confirmĂ©s par lâexpĂ©rience. Lorsque le nourrisson sâapprĂȘte Ă tĂ©ter dĂšs quâil est dans les bras de sa maman, et trouve ensuite rĂ©ellement le sein ; lorsquâil tourne la tĂȘte pour suivre des yeux un objet en mouvement et quâil le retrouve effectivement ; lorsquâil cherche des yeux la personne dont il a entendu la voix et quâil rĂ©ussit Ă dĂ©couvrir sa figure ; lorsque la vue dâun objet excite ses mouvements de prĂ©hension et quâil parvient ensuite Ă le saisir, etc., on pourrait dire que les rĂ©flexes de succion, dâaccommodation visuelle et auditive et de prĂ©hension ont Ă©tĂ© conditionnĂ©s par des signaux dâordre postural, visuel, etc., et que ces rĂ©flexes conditionnĂ©s se sont stabilisĂ©s parce que confirmĂ©s sans cesse grĂące Ă lâexpĂ©rience elle-mĂȘme. Mais une telle maniĂšre de parler esquiverait la question principale : comment lâexpĂ©rience
confirme-t-elle une association, autrement dit quelles sont les conditions psychologiques nĂ©cessaires pour que le succĂšs affermisse une conduite ? Câest pour rĂ©pondre Ă cette question que nous avons invoquĂ© lâassimilation et lâaccommodation combinĂ©es, et câest pourquoi le langage du pur rĂ©flexe conditionnĂ© nous paraĂźt insuffisant.
En effet, lorsquâun rĂ©flexe conditionnĂ© est confirmĂ© par lâexpĂ©rience, il entre par lĂ mĂȘme dans un schĂšme dâensemble, câest-Ă -dire quâil cesse dâĂȘtre isolĂ© pour devenir partie intĂ©grante dâune totalitĂ© rĂ©elle. Il nâest plus quâun simple terme dans la sĂ©rie des actes conduisant Ă la satisfaction et câest cette satisfaction qui devient lâessentiel. En effet, une sĂ©rie de mouvements aboutissant Ă assouvir un besoin ne saurait sâinterprĂ©ter comme une juxtaposition dâĂ©lĂ©ments associĂ©s : elle constitue un tout, câest-Ă -dire que les termes qui la composent nâont de signification que relativement Ă lâacte qui les ordonne et au succĂšs de cet acte. Câest parce que les objets aperçus par lâenfant sont ainsi assimilĂ©s Ă lâacte de prendre, câest-Ă -dire parce quâils ont dĂ©clenchĂ© le besoin de saisir et permettent de lâassouvir, que la main se tend vers eux, et non parce quâune association sâest Ă©tablie entre une image visuelle et le rĂ©flexe de prĂ©hension. Cette derniĂšre association, en tant que rĂ©flexe conditionnĂ©, nâest quâune abstraction, quâun moment artificiellement dĂ©coupĂ© dans la sĂ©rie elle-mĂȘme, laquelle suppose Ă©galement un besoin initial et une satisfaction finale. On a longtemps expliquĂ© le jugement par lâassociation des images ou des sensations : on sait aujourdâhui que lâassociation la plus simple suppose dĂ©jĂ quelque activitĂ© qui participe du jugement. De mĂȘme on peut expliquer par une chaĂźne de rĂ©flexes conditionnĂ©s lâacte de saisir les objets perçus visuellement : mais les chaĂźnons ne se coordonneront jamais que dans la mesure oĂč un acte unique dâassimilation confĂ©rera Ă lâobjet vu la signification dâun objet Ă saisir.
Ce que nous disons des rĂ©flexes conditionnĂ©s est dâautant plus acceptable que cela est dĂ©jĂ vrai des rĂ©flexes simples eux-mĂȘmes. On sait combien lâĂ©tude des rĂ©flexes a Ă©tĂ© renouvelĂ©e par les beaux travaux de Sherrington. On sâest rendu compte que lâarc rĂ©flexe classique est une abstraction plus quâune rĂ©alitĂ©. Sur le vif, les rĂ©flexes forment des totalitĂ©s organisĂ©es et non des mĂ©canismes juxtaposĂ©s. Selon Graham Brown, un rythme dâensemble prĂ©cĂšde toujours la diffĂ©renciation en rĂ©flexes : « Le rĂ©flexe nâexplique pas le rythme. Pour comprendre le rĂ©flexe, câest le rythme lui-mĂȘme quâil faut dâabord invoquer. » Et Herrick et Coghill, Ă©tudiant le dĂ©veloppement embryologique des rĂ©flexes locomoteurs chez les batraciens, parlent dâune rĂ©action locomotrice
« totale » qui se dissocie ensuite en rĂ©flexe particulier 1. Si tout cela est exact des rĂ©flexes eux-mĂȘmes, Ă combien plus forte raison faut-il lâadmettre des rĂ©flexes conditionnĂ©s. Gardons-nous donc de faire du rĂ©flexe conditionnĂ© un nouvel Ă©lĂ©ment psychologique, par les combinaisons duquel nous reconstruirons les actes complexes, et attendons que les biologistes aient prĂ©cisĂ© sa signification rĂ©elle plutĂŽt que dâen user immodĂ©rĂ©ment pour lâexplication de ce quâil y a de plus Ă©lĂ©mentaire et par consĂ©quent de plus obscur dans les phĂ©nomĂšnes mentaux,
En bref, lĂ oĂč lâon peut parler de rĂ©flexes conditionnĂ©s se stabilisant sous lâeffet de lâexpĂ©rience, on sâaperçoit toujours quâun schĂšme dâensemble organise le dĂ©tail des associations. Si le nourrisson cherche le sein quand il est en position de tĂ©ter, suit des yeux les objets en mouvement, tend Ă regarder les personnes dont il entend la voix, saisit les objets quâil aperçoit, etc., câest que les schĂšmes de la succion, de la vision et de la prĂ©hension se sont assimilĂ© des rĂ©alitĂ©s toujours plus nombreuses en leur confĂ©rant par lĂ mĂȘme des significations. Câest lâaccommodation et lâassimilation combinĂ©es, propres Ă chaque schĂšme, qui assurent son utilitĂ© et qui le coordonnent aux autres, et câest lâacte global dâassimilation et dâaccommodation complĂ©mentaires qui explique pourquoi les relations de dĂ©tail que suppose le schĂšme sont confirmĂ©es par lâexpĂ©rience 2.
Mais nâest-ce pas lĂ une explication toute verbale, et les choses ne se clarifieraient-elles point si lâon substituait aux notions dâassimilation et dâaccommodation celle, beaucoup plus claire en apparence, de « transfert associatif » ? La notion du transfert associatif est plus gĂ©nĂ©rale que celle du rĂ©flexe conditionné : il sâagit de lâassociation, non plus seulement entre un signal et un rĂ©flexe, mais entre un signal et un mouvement quelconque. Ainsi la vue des marches suffit Ă dĂ©clencher les mouvements appropriĂ©s des jambes et des pieds chez le sujet habituĂ© Ă monter un escalier, etc. Le transfert associatif est donc regardĂ© comme le principe de lâhabitude, par la premiĂšre des cinq solutions distinguĂ©es plus haut. Selon cette hypothĂšse, nos schĂšmes dâassimilation ne seraient pas autre chose que des ensembles de transferts associatifs, tandis que, selon nous, tout transfert associatif suppose un schĂšme dâassimilation pour se constituer. Il
1 Sur tous ces points, voir LARGUIER. Introduction Ă la psychologie, pp. 126-138.
2 Cette subordination continue des rĂ©flexes conditionnĂ©s Ă des totalitĂ©s organisĂ©es ou schĂšmes globaux dâassimilation est dĂ©montrĂ©e expĂ©rimentalement, dans le domaine des conduites conditionnĂ©es motrices, par une sĂ©rie de recherches que M. AndrĂ© Rey, chef des travaux Ă notre Institut, poursuit actuellement, et qui donneront lieu Ă des publications prochaines.
convient donc de discuter ce point de prĂšs : seule cette discussion est Ă mĂȘme de faire comprendre la nature vĂ©ritable de lâassimilation et de lâaccommodation sensori-motrices.
Distinguons dâabord les deux cas principaux dans lesquels semble intervenir le transfert associatif : les associations qui se constituent Ă lâintĂ©rieur dâun mĂȘme schĂšme et les associations entre schĂšmes hĂ©tĂ©rogĂšnes. Le critĂšre de cette distinction est le suivant. Lorsque des mouvements et des Ă©lĂ©ments sensoriels sont associĂ©s, qui ne se prĂ©sentent pas encore, par ailleurs, Ă lâĂ©tat isolĂ©, nous dirons quâil y a schĂšme unique. Nous dirons, au contraire, quâil y a coordination entre schĂšmes lorsque ceux-ci peuvent en dâautres situations fonctionner isolĂ©ment. Par exemple, mettre le pouce dans la bouche constitue un schĂšme unique et non une coordination entre le schĂšme de la succion et les schĂšmes manuels, parce que, Ă lâĂąge oĂč lâenfant apprend Ă sucer son pouce, il sait, il est vrai, sucer autre chose que son pouce, mais il ne sait pas accomplir en dâautres circonstances, au moyen de sa main, lâaction quâil exĂ©cute en la mettant dans la bouche (on ne peut mĂȘme pas considĂ©rer encore Ă coup sĂ»r comme des schĂšmes indĂ©pendants les quelques mouvements spontanĂ©s de la main que nous avons notĂ©s vers 1-2 mois, car il nâest pas certain quâils constituent dĂ©jĂ des rĂ©actions circulaires distinctes des mouvements impulsifs). Par contre, on peut citer comme exemple de coordination entre schĂšmes hĂ©tĂ©rogĂšnes la conduite consistant Ă saisir les objets vus (4-5 mois), car saisir les objets indĂ©pendamment de la vue constitue, vers 4 mois dĂ©jĂ , un schĂšme autonome, et regarder les objets indĂ©pendamment de la prĂ©hension est courant dĂšs 1-2 mois On voit ainsi en quoi les deux cas sont diffĂ©rents : dans le premier lâassociation apparaĂźt comme constitutive du schĂšme lui-mĂȘme, tandis que dans le second elle se surajoute Ă des schĂšmes dĂ©jĂ existants. Il faut donc discuter sĂ©parĂ©ment la notion du transfert associatif dans lâun et lâautre cas.
En ce qui concerne le premier cas, la doctrine du transfert associatif revient Ă dire que chacun de nos schĂšmes sâest constituĂ© grĂące Ă une succession dâassociations indĂ©pendantes. Par exemple, si lâenfant a pris lâhabitude de sucer sa langue, puis son pouce, puis de chercher le sein lorsquâil est en position de tĂ©ter, ce serait pour les raisons suivantes : certaines sensations des lĂšvres et de la langue ayant rĂ©guliĂšrement prĂ©cĂ©dĂ© les mouvements de celle-ci, et ces mouvements ayant conduit Ă des sensations agrĂ©ables de succion, les premiĂšres sensations (contact de la langue et des lĂšvres, etc.) seraient devenues une sorte de signal dĂ©clenchant automatiquement les mouvements de la langue et conduisant au rĂ©sultat dĂ©sirable. De mĂȘme certaines sen-
sations de succion Ă vide ayant prĂ©cĂ©dĂ© un nombre suffisant de fois lâintroduction du pouce dans la bouche et cette introduction ayant Ă©tĂ© elle-mĂȘme suivie des sensations agrĂ©ables de succion du pouce, il suffirait que lâenfant suce Ă vide ou vienne de terminer son repas pour que les Ă©lĂ©ments sensoriels propres Ă cette situation servent de signal et dĂ©clenchent par association lâadduction du pouce dans la bouche. Enfin, si les sensations propres Ă la situation de tĂ©ter dĂ©clenchent la recherche du sein, câest quâelles se seraient associĂ©es Ă ces mouvements Ă titre de signal les prĂ©cĂ©dant rĂ©guliĂšrement. Dans le domaine de la vision, de mĂȘme, si le regard suit les objets, câest que, la perception des dĂ©placements initiaux ayant rĂ©guliĂšrement prĂ©cĂ©dĂ© les mouvements des muscles de lâĆil permettant Ă celui-ci de retrouver lâobjet dĂ©placĂ©, cette perception serait devenue un signal commandant aux mouvements de lâĆil lui-mĂȘme : il y aurait ainsi dans lâacte de suivre du regard une chaĂźne de transferts associatifs. Une telle interprĂ©tation sâapplique ainsi Ă tout : il nâest pas un des schĂšmes, que nous avons distinguĂ©s, qui ne pourrait ĂȘtre conçu comme une combinaison de transferts associatifs.
Seulement une telle maniĂšre de parler nous paraĂźt plus commode que prĂ©cise. On peut, en effet, adresser Ă lâexplication associationniste ainsi renouvelĂ©e les mĂȘmes critiques quâĂ la gĂ©nĂ©ralisation du rĂ©flexe conditionnĂ©. Lâessentiel dans tout comportement paraissant rĂ©sulter dâun transfert associatif, ce nâest pas lâassociation elle-mĂȘme, câest le fait que lâassociation aboutit Ă un rĂ©sultat favorable ou dĂ©favorable : sans le rapport sui generis existant entre ce rĂ©sultat et le sujet lui-mĂȘme, lâassociation ne se consoliderait en rien. Lorsque la main se retire en prĂ©sence du feu ou que le pied se lĂšve en prĂ©sence dâune marche dâescalier, la prĂ©cision des accommodations sensori-motrices qui constituent ces conduites dĂ©pend tout entiĂšre de la signification que le sujet attribue Ă la flamme ou Ă lâescalier : câest cette relation active entre le sujet et les objets chargĂ©s de significations qui crĂ©e lâassociation et non pas lâassociation qui crĂ©e cette relation. De mĂȘme, lorsque lâenfant suce sa langue et son pouce, cherche le sein en position de tĂ©ter, suit des yeux les objets en mouvements, etc., il va sans dire que de telles habitudes supposent des associations rĂ©glĂ©es entre des Ă©lĂ©ments sensoriels et des mouvements, mais ces transferts associatifs nâont pu se constituer et se consolider que grĂące Ă une relation fondamentale entre lâactivitĂ© du sujet (succion, vision, etc.) et lâobjet sensoriel dotĂ© de significations Ă cause de cette activitĂ© elle-mĂȘme. On peut donc dire, dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, que, si lâassociation dâidĂ©es suppose le jugement au lieu de le constituer, de mĂȘme le transfert associa-
tif suppose une relation sui generis entre lâacte et son rĂ©sultat au lieu de la constituer.
Quâest-ce donc que cette relation entre lâacte et son objectif ? Câest ici quâinterviennent les notions dâassimilation, dâaccommodation et dâorganisation, en dehors desquelles le transfert associatif nous paraĂźt ne prĂ©senter aucun sens. Le point de dĂ©part de toute activitĂ© individuelle se trouve ĂȘtre, en effet, un ou plusieurs rĂ©flexes dĂ©jĂ organisĂ©s hĂ©rĂ©ditairement : il nây a pas dâhabitudes Ă©lĂ©mentaires qui ne se greffent sur des rĂ©flexes, câest-Ă -dire sur une organisation dĂ©jĂ existante, susceptible dâaccommodation au milieu et dâassimilation du milieu Ă son propre fonctionnement. Or, lĂ oĂč dĂ©bute une habitude, câest-Ă -dire oĂč commencent Ă se constituer des transferts associatifs, on observe toujours ce rapport dâassimilation et dâaccommodation combinĂ©es entre lâactivitĂ© rĂ©flexe du sujet et le rĂ©sultat nouveau que tend Ă atteindre et Ă conserver lâhabitude naissante. Câest, en effet, le rapport entre lâacte et son rĂ©sultat qui seul permet lâĂ©tablissement des transferts associatifs. Or, un tel rapport implique lâassimilation, car ce qui fait lâintĂ©rĂȘt ou la signification du rĂ©sultat nouveau poursuivi par le sujet, câest prĂ©cisĂ©ment quâil peut ĂȘtre assimilĂ© Ă lâactivitĂ© rĂ©flexe sur laquelle se greffe lâhabitude en formation : ainsi la langue et le pouce sont sucĂ©s parce quâils servent dâaliments Ă la succion, les objets sont suivis de lâĆil parce quâils servent dâaliments au regard, etc Bref, le rĂ©sultat des actes, qui seul donne Ă ces actes leur direction et « confirme » ainsi les transferts associatifs, soutient avec les schĂšmes rĂ©flexes initiaux une relation fonctionnelle de satisfaction Ă besoin, donc dâassimilation. En outre, et par cela mĂȘme, lâassimilation des objets nouveaux aux schĂšmes prĂ©formĂ©s par les rĂ©flexes suppose une accommodation de ces schĂšmes Ă la situation en tant que nouvelle. Câest ainsi que pour sucer sa langue et son pouce, lâenfant est obligĂ© dâincorporer aux mouvements constituant son schĂšme hĂ©rĂ©ditaire de succion des mouvements nouveaux, dĂ©couverts au cours de lâexpĂ©rience individuelle : tirer la langue, amener la main Ă la bouche, etc. Câest prĂ©cisĂ©ment cette incorporation de mouvements et dâĂ©lĂ©ments sensoriels dans les schĂšmes dĂ©jĂ constituĂ©s que lâon appelle en langage associationniste le rĂ©flexe conditionnĂ© ou le transfert associatif. Seulement cette accommodation est insĂ©parable de lâassimilation, et câest en quoi elle est beaucoup plus quâune association : elle est une insertion dâĂ©lĂ©ments sensori-moteurs nouveaux dans une totalitĂ© dĂ©jĂ organisĂ©e, laquelle totalitĂ© constitue prĂ©cisĂ©ment le schĂšme dâassimilation. Ainsi, en suçant sa langue ou ses doigts, lâenfant incorpore les sensations nouvelles quâil Ă©prouve Ă celles de la succion antĂ©-
rieure (succion du sein, etc ) â en cela il y a assimilation â et, en mĂȘme temps, il insĂšre les mouvements de protrusion de la langue ou dâadduction du pouce dans la totalitĂ© dĂ©jĂ organisĂ©e des mouvements de succion â et câest ce qui constitue lâaccommodation. Câest cette extension progressive du schĂšme total, lequel sâenrichit tout en demeurant organisĂ©, qui constitue lâaccommodation. Il nây a donc pas là « association », mais diffĂ©renciation progressive. Ainsi lorsque lâenfant cherche le sein une fois en position de tĂ©ter, on ne peut pas dire simplement que les attitudes propres Ă cette position sont dorĂ©navant associĂ©es Ă la succion : il faut dire que le schĂšme global des mouvements de succion a incorporĂ© Ă lui ces attitudes et quâelles forment dĂšs cet instant un tout avec le schĂšme lui-mĂȘme. En bref, le transfert associatif nâest quâun moment artificiellement dĂ©coupĂ© dans lâacte dâaccommodation, lequel procĂšde par diffĂ©renciation dâun schĂšme antĂ©rieur, et par incorporation dâĂ©lĂ©ments nouveaux Ă ce schĂšme, et non pas par association ; bien plus, cette accommodation est insĂ©parable de lâassimilation, puisquâelle suppose un schĂšme total et que ce schĂšme ne fonctionne quâen sâassimilant de nouvelles rĂ©alitĂ©s. Cette assimilation est seule Ă pouvoir expliquer la satisfaction Ă laquelle conduit lâacte et qui dĂ©termine les soi-disant « transferts associatifs ».
Pour ce qui est des associations se produisant Ă lâintĂ©rieur dâun mĂȘme schĂšme, il est donc illusoire de parler de transfert associatif. Seul le rĂ©sultat dâun acte dĂ©termine sa contexture, ce qui revient Ă dire, en langage associationniste, que la sanction est nĂ©cessaire pour consolider le dressage et stabiliser les associations. Le rapport entre une activitĂ© et son objet est un rapport indissociable dâassimilation du rĂ©sultat objectif Ă cette activitĂ© et dâaccommodation de lâactivitĂ© Ă ce rĂ©sultat. Cela Ă©tant, il sâensuit nĂ©cessairement que lâactivitĂ© procĂšde par schĂšmes globaux dâorganisation et non par associations : non seulement, en effet, lâassimilation suppose de tels schĂšmes, mais encore elle en reconstitue sans cesse lâunitĂ©,
Que si nous passons maintenant au second cas possible, câest-Ă -dire Ă la coordination entre deux schĂšmes distincts, nous ne trouvons pas davantage de transferts associatifs Ă lâĂ©tat pur. Lorsque lâenfant coordonne son ouĂŻe avec sa vision (et cherche Ă voir ce quâil entend) ou sa prĂ©hension avec la succion et la vision, etc., on ne peut pas dire quâil y ait simple association entre un signal sensoriel (acoustique, visuel ou tactile) et les mouvements de lâĆil, de la bouche ou de la main. En effet, toutes les raisons invoquĂ©es prĂ©cĂ©demment Ă propos des schĂšmes uniques sâappliquent ici. La seule diffĂ©rence est que dans le prĂ©sent cas,
il nây a pas rapport dâassimilation et accommodation simple entre lâactivitĂ© du sujet et lâobjet de cette activitĂ©, mais assimilation et accommodation rĂ©ciproques entre deux schĂšmes dĂ©jĂ constituĂ©s. Entre la coordination des schĂšmes et leur constitution interne, il nây a donc quâune diffĂ©rence de degrĂ© et non de qualitĂ©.
En conclusion la premiĂšre solution ne saurait rendre compte des faits que nous avons analysĂ©s au cours de ce chapitre, et cela pour des raisons trĂšs analogues Ă celles qui empĂȘchent le lamarckisme simple dâexpliquer les variations morphologico-rĂ©flexes hĂ©rĂ©ditaires et lâassociationnisme dâĂ©puiser lâintelligence elle-mĂȘme. Dans ces trois domaines, rĂ©flexe, acquisitions sensori-motrices et intelligence, le primat de lâhabitude ou de lâassociation passive conduit Ă nĂ©gliger le facteur dâorganisation, donc dâassimilation et dâaccommodation combinĂ©es, qui est irrĂ©ductible Ă lâautomatisme. Lâhabitude, comme telle, nâest certes quâune automatisation, mais elle suppose pour se constituer une activitĂ© qui dĂ©passe la simple association.
Faut-il donc adopter la seconde solution, et considĂ©rer avec le vitalisme ou lâintellectualisme spiritualiste toute habitude comme dĂ©rivĂ©e de lâintelligence elle-mĂȘme ? Les remarques prĂ©cĂ©dentes sur les relations dâassimilation et dâaccommodation complĂ©mentaires qui unissent lâacte Ă son rĂ©sultat peuvent rappeler les arguments de M. Buytendijk sur la finalitĂ© intelligente inhĂ©rente Ă toute activitĂ© donnant naissance Ă des habitudes, mĂȘme chez lâanimal. Doit-on en conclure que lâhabitude suppose lâintelligence ? Nous nous garderions pour notre part dâaller jusque-lĂ . Il paraĂźt incontestable, en effet, que la formation des habitudes prĂ©cĂšde toute activitĂ© proprement intelligente. Câest fonctionnellement, et non pas du point de vue de la structure, que lâon peut comparer les conduites dĂ©crites dans ce chapitre Ă celles que nous analyserons dans la suite comme caractĂ©risant les dĂ©buts de lâintelligence elle-mĂȘme. En outre, les opĂ©rations dâassimilation et dâaccommodation ne nĂ©cessitent, semble-t-il, aucun recours au finalisme ou Ă des activitĂ©s « immatĂ©rielles ». Câest en cĂ©dant Ă un rĂ©alisme inutile Ă la psychologie que lâon dĂ©duit du fait de lâorganisation psychologique lâhypothĂšse dâune force spĂ©ciale dâorganisation, ou que lâon projette dans lâactivitĂ© assimilatrice la structure dâune intelligence implicite. Le rĂ©alisme pseudo-psychologique dont on est ainsi victime provient simplement de la double illusion du sens commun philosophique selon laquelle nous pouvons saisir en nous-mĂȘmes notre propre activitĂ© intellectuelle Ă titre de donnĂ©e de lâexpĂ©rience interne (dâoĂč les idĂ©es de « raison » synthĂ©tique, dâĂ©nergie spirituelle, etc.,
qui prolongent le « Geist » ou lâ« ùme » elle-mĂȘme) et selon laquelle cette activitĂ© donnĂ©e est structuralement prĂ©formĂ©e dĂšs les stades les plus primitifs (dâoĂč les idĂ©es de force vitale, de raison a priori, etc.). Tout autre est la signification que nous voudrions attribuer aux notions dâorganisation, dâassimilation et dâaccommodation. Ce sont lĂ des processus fonctionnels et non des forces. Autrement dit ces fonctionnements se cristallisent en structures successives et ne donnent jamais lieu Ă une structure a priori que le sujet dĂ©couvrirait directement en lui-mĂȘme. A cet Ă©gard, rien nâest plus instructif que la comparaison du tableau des premiĂšres activitĂ©s infantiles avec les analyses cĂ©lĂšbres de Maine de Biran. Aucun auteur nâa sans doute mieux aperçu que Maine de Biran lâopposition de lâactivitĂ© et des associations passives dans les acquisitions Ă©lĂ©mentaires de lâindividu. A propos de lâouĂŻe et de la voix, de la vision, du toucher et de la prĂ©hension, et de bien dâautres fonctions primordiales, Maine de Biran revient sans cesse sur les facteurs dâeffort et de motricitĂ© active qui sâopposent Ă la passivitĂ© de la « sensibilitĂ© affective », pour conclure Ă lâimpossibilitĂ© dâune explication associationniste. A cet Ă©gard, les notions dâassimilation et dâaccommodation dont nous nous sommes servis pourraient ĂȘtre conçues comme des hypothĂšses prolongeant sans plus la doctrine biranienne de lâactivitĂ©. Mais une difficultĂ© subsiste, qui nous paraĂźt ĂȘtre la suivante : Lâ« effort » biranien, qui se retrouve Ă tous les niveaux de lâactivitĂ© psychologique, et explique lâ« intelligence vivante » de lâadulte rĂ©flĂ©chi comme la constitution des premiĂšres habitudes, câest lâĂ©manation dâun moi qui se saisit directement Ă titre de substance : câest donc une « force », demeurant identique Ă elle-mĂȘme au cours de son histoire et sâopposant aux forces du milieu quâelle apprend Ă connaĂźtre par leur rĂ©sistance. Tout autre est lâadaptation active telle que lâanalyse de lâassimilation et de lâaccommodation nous oblige Ă la concevoir. Ni lâassimilation ni lâaccommodation ne sont des forces qui se prĂ©sentent telles quelles Ă la conscience et qui fournissent Ă titre de donnĂ©es immĂ©diates lâexpĂ©rience dâun « moi » et celle dâun monde extĂ©rieur. Bien au contraire, par le fait mĂȘme que lâassimilation et lâaccommodation vont toujours de pair, le monde extĂ©rieur ni le moi ne sont jamais connus indĂ©pendamment lâun de lâautre : le milieu est assimilĂ© Ă lâactivitĂ© du sujet en mĂȘme temps que celle-ci sâaccommode Ă celui-lĂ . En dâautres termes, câest par une construction progressive que les notions du monde physique et du moi intĂ©rieur vont sâĂ©laborer en fonction lâune de lâautre, et les processus dâassimilation et dâaccommodation ne sont que les instruments de cette construction, sans en jamais reprĂ©senter
le rĂ©sultat lui-mĂȘme. Quant Ă ce rĂ©sultat, il est toujours relatif Ă la construction comme telle, aussi nâexiste-t-il, Ă aucun niveau, dâexpĂ©rience directe ni du moi ni du milieu externe : il nây a que des expĂ©riences « interprĂ©tĂ©es », et cela grĂące prĂ©cisĂ©ment Ă ce double jeu dâassimilation et dâaccommodation corrĂ©latives. En bref, lâorganisation propre au devenir intellectuel nâest pas une facultĂ© qui constituerait lâintelligence elle-mĂȘme ni une force qui constituerait le « moi » : elle nâest quâun fonctionnement dont les cristallisations structurales successives ne rĂ©alisent jamais lâintelligence comme telle. A plus forte raison est-il peu vraisemblable que les acquisitions les plus Ă©lĂ©mentaires, autrement dit les premiĂšres habitudes au sujet desquelles nous discutons en cet instant, dĂ©rivent des processus intellectuels supĂ©rieurs comme le voudrait le spiritualisme.
Mais si lâhabitude ne dĂ©rive pas sans plus de lâintelligence, on ne peut pas dire, comme le voudraient la troisiĂšme et la quatriĂšme solution, quâelle nâa point ou presque point de rapports avec lâactivitĂ© intellectuelle. A considĂ©rer lâassociation et lâhabitude non pas sous leur forme automatisĂ©e, mais en tant quâelles sâorganisent, au niveau auquel nous les avons considĂ©rĂ©es dans lâanalyse des faits, il semble incontestable quâelles prĂ©sentent avec lâintelligence dâĂ©troites analogies fonctionnelles. Il en est, en effet, de lâhabitude comme de lâimitation : sa forme automatique nâest pas la forme primitive et sa forme primitive suppose une activitĂ© plus complexe que les formes Ă©voluĂ©es. Dans le cas de lâhabitude, cette activitĂ© Ă©lĂ©mentaire est celle des organisations sensori-motrices, dont les schĂšmes fonctionnent Ă la maniĂšre de lâintelligence elle-mĂȘme, par assimilations et accommodations complĂ©mentaires. Quâil y ait toutes les transitions entre ces schĂšmes et ceux de lâintelligence, câest ce que nous verrons dans la suite. Aussi est-il trop tĂŽt pour montrer maintenant en quoi la « Gestalttheorie » a exagĂ©rĂ© lâopposition entre les structures supĂ©rieures et le comportement plus flottant des stades Ă©lĂ©mentaires, et en quoi le schĂšme dâassimilation est Ă concevoir comme un systĂšme de relations moins rigide quâune « Gestalt » et impliquant lui-mĂȘme une activitĂ© organisatrice dont il nâest que lâexpression. Bornons-nous Ă rappeler que des schĂšmes tels que ceux de la succion du pouce ou de la langue, la prĂ©hension des objets vus, la coordination de lâouĂŻe et de la vision, etc., ne surgissent jamais ex abrupto, mais constituent le point dâarrivĂ©e dâun long effort dâassimilations et dâaccommodations graduelles. Câest cet effort qui annonce lâintelligence elle-mĂȘme. Aussi, lorsque M. Delacroix nous dit que la gĂ©nĂ©ralisation intellectuelle est en un sens le contraire de lâhabitude, cela est vrai de lâhabi-
tude constituĂ©e et dĂ©gĂ©nĂ©rant en passivitĂ©, mais cela nâest pas certain de lâassimilation qui est au point de dĂ©part de cette habitude : il y a, comme nous lâavons vu, une assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice qui travaille Ă la maniĂšre de lâintelligence elle-mĂȘme, par une succession de choix et de collections. Le tĂątonnement mĂȘme, que M. ClaparĂšde regarde comme la caractĂ©ristique de lâintelligence naissante nâest donc pas exclu de la formation des habitudes, ce qui ne signifie pas que celles-ci soient dĂ©jĂ intelligentes, mais bien quâil existe une activitĂ© organisatrice continue reliant lâadaptation organique Ă lâadaptation intellectuelle par lâintermĂ©diaire des schĂšmes sensori-moteurs les plus Ă©lĂ©mentaires.
Câest donc Ă la cinquiĂšme solution que nous nous rattacherons : lâassociation et lâhabitude constituent lâautomatisation dâune activitĂ© qui prĂ©pare fonctionnellement lâintelligence, tout en en diffĂ©rant encore par une structure plus Ă©lĂ©mentaire. Cherchons Ă prĂ©ciser ces affirmations et pour cela rappelons dâabord les caractĂšres gĂ©nĂ©raux du stade qui nous occupe, en les opposant Ă ceux du prĂ©cĂ©dent et Ă ceux du suivant.
On peut dire en gros que les conduites Ă©tudiĂ©es au cours des § § 1-4 consistent en recherches prolongeant lâactivitĂ© rĂ©flexe et dĂ©pourvues encore dâintentionnalitĂ©, mais conduisant Ă des rĂ©sultats nouveaux dont la dĂ©couverte seule est fortuite et dont la conservation est due Ă un mĂ©canisme adaptĂ© dâassimilation et dâaccommodation sensori-motrices combinĂ©es. Ces conduites prolongent donc celles du premier stade, en ceci que les besoins liĂ©s au rĂ©flexe (sucer, regarder, Ă©couter, crier, prendre, etc.) en sont toujours le seul moteur, sans quâil y ait encore de besoins liĂ©s Ă des buts dĂ©rivĂ©s et diffĂ©rĂ©s (saisir pour jeter, pour balancer, etc.). Mais, Ă la diffĂ©rence de la recherche purement rĂ©flexe, la recherche propre au prĂ©sent stade se dĂ©ploie en tĂątonnements qui conduisent Ă des rĂ©sultats nouveaux. A la diffĂ©rence du stade ultĂ©rieur, ces rĂ©sultats ne sont pas poursuivis intentionnellement. Ils sont donc le produit du hasard, mais, Ă la ressemblance des conduites intelligentes, les conduites dont nous parlons tendent, sitĂŽt le rĂ©sultat obtenu, Ă le conserver par assimilation et accommodation corrĂ©latives.
Cette conservation des rĂ©sultats intĂ©ressants, obtenus par hasard est donc ce que Baldwin a appelĂ© la « rĂ©action circulaire ». Cette notion, dont nous nous sommes servis dans la description mĂȘme des faits, nous paraĂźt dĂ©finir exactement la position du prĂ©sent stade : la rĂ©action circulaire implique la dĂ©couverte et la conservation du nouveau, et en cela elle diffĂšre du pur rĂ©flexe, mais elle est antĂ©rieure Ă lâintentionnalitĂ© et en cela elle prĂ©cĂšde
lâintelligence elle-mĂȘme. Seulement, une telle notion demande Ă ĂȘtre interprĂ©tĂ©e. A se borner, comme on le fait souvent, Ă expliquer la rĂ©pĂ©tition par la « rĂ©action dâexcĂšs » et le frayage, on revient Ă lâautomatisme pour rendre compte de ce qui est au contraire recherche active par excellence. Si lâenfant tend Ă retrouver un rĂ©sultat intĂ©ressant, ce nâest pas parce que lĂ est la voie du moindre effort, câest au contraire parce que le rĂ©sultat est assimilĂ© Ă un schĂšme antĂ©rieur et quâil sâagit dâaccommoder ce schĂšme au rĂ©sultat nouveau. La « rĂ©action circulaire » nâest donc quâune notion globale, embrassant en rĂ©alitĂ© deux processus distincts. Essayons, Ă titre de conclusion, de rĂ©sumer ce que nous savons de ces processus.
Il y a tout dâabord lâaccommodation. La grande nouveautĂ© de la rĂ©action circulaire et de lâhabitude, comparĂ©es au rĂ©flexe, est que lâaccommodation commence Ă se diffĂ©rencier de lâassimilation. Au sein du rĂ©flexe, en effet, lâaccommodation se confond avec lâassimilation : lâexercice du rĂ©flexe est Ă la fois pure rĂ©pĂ©tition (câest-Ă -dire assimilation de lâobjet Ă un schĂšme tout montĂ©), et accommodation exacte Ă son objet. Au contraire, Ă partir du moment oĂč le schĂšme sensori-moteur sâapplique Ă des situations nouvelles et se dilate ainsi pour embrasser un domaine plus large, lâaccommodation et lâassimilation tendent Ă se diffĂ©rencier. Soit, par exemple, la succion du pouce. Durant le stade rĂ©flexe, cette conduite consistait en une simple application occasionnelle et mouvementĂ©e du schĂšme de la succion Ă un objet nouveau, mais sans que cette circonstance transforme le schĂšme en quoi que ce soit : lâobjet nouveau Ă©tait assimilĂ© au schĂšme ancien et cette assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice nâavait dâautre effet que dâexercer le rĂ©flexe en gĂ©nĂ©ral ; tout au plus lui permettait-elle de discriminer dorĂ©navant la succion du sein de ce qui nâest pas elle. Durant le prĂ©sent stade, au contraire, lâapplication du schĂšme de la succion Ă un objet nouveau comme le pouce ou la langue transforme le schĂšme lui-mĂȘme. Cette transformation constitue une accommodation et cette accommodation est donc distincte de la pure assimilation. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le contact dâun schĂšme quelconque avec une rĂ©alitĂ© nouvelle aboutit, durant le prĂ©sent stade, Ă une conduite spĂ©ciale, intermĂ©diaire entre celle du rĂ©flexe et celle de lâintelligence : dans le rĂ©flexe le nouveau est entiĂšrement assimilĂ© Ă lâancien et lâaccommodation se confond ainsi avec lâassimilation ; dans lâintelligence, il y a intĂ©rĂȘt pour le nouveau comme tel et lâaccommodation est donc bien diffĂ©renciĂ©e de lâassimilation ; dans les conduites du stade intermĂ©diaire, le nouveau nâintĂ©resse encore que dans la mesure oĂč il peut ĂȘtre assimilĂ© Ă lâancien, mais il fait dĂ©jĂ craquer les cadres
anciens et les contraint ainsi Ă une accommodation en partie distincte de lâassimilation.
Comment sâopĂšre donc cette accommodation ? Nous lâavons vu plus haut : non pas par association, mais par diffĂ©renciation dâun schĂšme existant et insertion de nouveaux Ă©lĂ©ments sensori-moteurs parmi ceux qui le constituent dĂ©jĂ . En effet, avec lâactivitĂ© rĂ©flexe, une sĂ©rie de schĂšmes tout montĂ©s sont donnĂ©s hĂ©rĂ©ditairement, et leur fonctionnement assimilateur reprĂ©sente ainsi une activitĂ© Ă lâĆuvre dĂšs le dĂ©but de lâexistence et antĂ©rieurement Ă toute association. Lorsque ces schĂšmes se diffĂ©rencient par accommodation, autrement dit, en termes physiologiques, lorsquâune liaison rĂ©flexe se subordonne Ă une liaison corticale et forme avec elle une totalitĂ© nouvelle, on ne peut donc pas dire quâune rĂ©action donnĂ©e sâest simplement associĂ©e Ă de nouveaux signaux ou de nouveaux mouvements : il faut dire quâune activitĂ© dĂ©jĂ organisĂ©e dĂšs les dĂ©buts sâest appliquĂ©e Ă de nouvelles situations et que les Ă©lĂ©ments sensori-moteurs liĂ©s Ă ces nouvelles situations ont Ă©tĂ© englobĂ©es dans le schĂšme primitif en le diffĂ©renciant ainsi. Il nây a pas subordination du schĂšme rĂ©flexe Ă des associations nouvelles, ni subordination inverse : il y a continuitĂ© dâune activitĂ© unique, avec diffĂ©renciation et interprĂ©tation complĂ©mentaires.
Lâaccommodation suppose donc lâassimilation, comme, dans lâintelligence rĂ©flĂ©chie, lâassociation empirique suppose le jugement. Câest ce facteur dâassimilation fonctionnelle qui constitue lâactivitĂ© organisatrice et totalisante assurant la continuitĂ© entre le schĂšme considĂ©rĂ© avant lâaccommodation et le mĂȘme schĂšme aprĂšs lâinsertion des Ă©lĂ©ments nouveaux dus Ă cette accommodation. Quâest-ce donc que lâassimilation ?
Lâassimilation est dâabord assimilation purement fonctionnelle, câest-Ă -dire rĂ©pĂ©tition cumulative et assimilation de lâobjet Ă la fonction : sucer pour sucer, regarder pour regarder, etc. Comme telle lâassimilation psychologique prolonge sans plus lâassimilation fonctionnelle organique et ne requiert pas dâexplication spĂ©ciale. Puis, dans la mesure oĂč lâassimilation de lâobjet Ă la fonction sâĂ©tend Ă des objets de plus en plus divers lâassimilation devient « gĂ©nĂ©ralisatrice », câest-Ă -dire (en ce qui concerne le prĂ©sent stade) se combine avec des accommodations multiples. Enfin et par le fait mĂȘme de cette diffĂ©renciation, lâassimilation devient « rĂ©cognitive », câest-Ă -dire perception dâobjets ou plus prĂ©cisĂ©ment de tableaux sensoriels, en fonction des activitĂ©s multiples dessinĂ©es par lâassimilation gĂ©nĂ©ralisatrice. Il y a lĂ un premier principe dâextĂ©riorisation, lequel se combine avec lâextĂ©riorisation due aux coordinations entre schĂšmes hĂ©tĂ©rogĂšnes.
Pour prĂ©ciser la description de cette assimilation, lâon peut se placer soit au point de vue de la conscience, soit Ă celui du comportement. Que peut ĂȘtre la conscience de lâenfant en ce qui concerne le pouce quâil suce, lâobjet quâil regarde, celui quâil va saisir aprĂšs lâavoir aperçu, les sons quâil Ă©met, etc. ? Stern 1 admet quâune impression nâest individualisĂ©e que si elle est liĂ©e Ă un mouvement senti comme actif ou du moins comme liĂ© au contexte de lâactivitĂ© propre. On pourrait, au premier abord, objecter Ă cette maniĂšre de voir lâattention du bĂ©bĂ© de deux mois pour les choses et les personnes (Lucienne Ă 0 ;1 (28) regarde les arbres au-dessus dâelle, rit lorsquâon sâagite devant elle, etc.). Mais, pour regarder, il y a accommodation des yeux et de la tĂȘte et cette accommodation est probablement sentie bien davantage par le nourrisson que par nous comme une activitĂ© rĂ©elle : la mimique dĂ©note sans cesse lâeffort, la tension, lâattente, la satisfaction ou la dĂ©ception, etc. En outre, la perception se prolonge dĂ©jĂ en imitation, comme nous le verrons dans la suite. Nous admettons donc entiĂšrement la remarque de Stern 2. Or il en rĂ©sulte, nous semble-t-il, ce qui suit, du point de vue des Ă©tats de conscience concomitants Ă lâassimilation. Les choses, durant les stades Ă©lĂ©mentaires de la conscience, sont beaucoup moins saisies en elles-mĂȘmes que chez lâadulte ou chez lâenfant qui parle. Il nây a pas un pouce, une main, un ruban quâon va saisir, etc. Il y a un ensemble de tableaux tactiles, visuels, gustatifs, etc., qui sont non contemplĂ©s mais agis, câest-Ă -dire produits et reproduits, imprĂ©gnĂ©s, pour ainsi parler, du besoin dâĂȘtre entretenus ou retrouvĂ©s. DâoĂč cette consĂ©quence, quâil faut avoir constamment prĂ©sente Ă lâesprit pour Ă©viter lâerreur associationniste rĂ©apparaissant sans cesse sous le couvert de la loi du transfert : les objets nouveaux qui se prĂ©sentent Ă la conscience nâont pas de qualitĂ©s propres et isolables. Ou bien ils sont dâemblĂ©e assimilĂ©s Ă tel schĂšme dĂ©jĂ existant : chose Ă sucer, Ă regarder, Ă saisir, etc. Ou bien ils sont vagues, nĂ©buleux, parce que inassimilables, et alors ils crĂ©ent un malaise dâoĂč sortira tĂŽt ou tard une diffĂ©renciation nouvelle des schĂšmes dâassimilation.
Du point de vue de la conduite, lâassimilation se prĂ©sente sous la forme de cycles de mouvements ou dâactes sâentraĂźnant les uns les autres et se refermant sur eux-mĂȘmes. Ceci est clair du rĂ©flexe, dont nous avons Ă©tudiĂ© les diverses formes dâexercice.
1 W. STERN. Psychol. der frĂŒhen Kindheit, 4e Ă©dit., chap. VI.
2 Mme BĂHLER (Kindheit u. Jugcnd, 3me edit., p. 22) ajoute que lâintĂ©rĂȘt de lâenfant pour une situation culmine au moment oĂč lâactivitĂ© propre commence Ă triompher de ses difficultĂ©s.
Cela est vrai encore de la rĂ©action circulaire : lâacte exĂ©cutĂ© laisse un vide, lequel, pour ĂȘtre comblĂ©, entraĂźne la rĂ©pĂ©tition du mĂȘme acte. Il y a donc forme dâensemble ou cycle de mouvements organisĂ©s, et cela dans la mesure ou lâacte assouvit un besoin rĂ©el. Chaque activitĂ© forme un tout. Certes lâensemble nâest pas dâemblĂ©e parfait : il y a tĂątonnement dans lâexĂ©cution et câest au cours de ce tĂątonnement quâil est facile de dissocier les moments successifs pour les dĂ©crire en termes de transfert associatif. Mais le soi-disant signal qui dĂ©terminerait les mouvements constitue davantage un indice au regard dâune activitĂ© qui cherche Ă se satisfaire quâun dĂ©clic dĂ©clenchant des mouvements. La vraie cause du mouvement, câest le besoin, câest-Ă -dire lâacte total dâassimilation. Ce nâest pas Ă dire encore que le mouvement soit intentionnel : le besoin nâest pas autre chose, pour le moment, que le vide créé par lâexĂ©cution prĂ©cĂ©dente de lâacte et, au dĂ©but, par la dĂ©couverte fortuite dâun rĂ©sultat intĂ©ressant et intĂ©ressant parce que directement assimilable.
En bref, lâunion de lâaccommodation et de lâassimilation suppose elle-mĂȘme une organisation. Il y a organisation Ă lâintĂ©rieur de chaque schĂšme dâassimilation, puisque (nous venons de le rappeler), chacun constitue un tout rĂ©el, confĂ©rant Ă chaque Ă©lĂ©ment une signification relative Ă cette totalitĂ©. Mais il y a surtout organisation totale, câest-Ă -dire coordination entre les schĂšmes divers dâassimilation. Or, comme nous lâavons vu, cette coordination ne se constitue pas autrement que les schĂšmes simples eux-mĂȘmes, Ă cette seule diffĂ©rence prĂšs que chacun englobe lâautre, en une assimilation rĂ©ciproque. Au point de dĂ©part, nous sommes en prĂ©sence de besoins qui se satisfont sĂ©parĂ©ment : lâenfant regarde pour regarder, saisit pour saisir, etc. Puis il y a coordination fortuite entre un schĂšme et un autre (lâenfant regarde par hasard sa main qui saisit, etc.) et enfin fixation. Comment sâopĂšre cette fixation ? Il semble au premier abord que ce soit par association : le contact des mains avec un objet ou dâun objet et des lĂšvres paraĂźt ĂȘtre le signal qui dĂ©clenche le mouvement de lâobjet aux lĂšvres et la succion. Mais la marche inverse est aussi possible : le besoin de sucer dĂ©clenche le mouvement de la main Ă la bouche, etc. La possibilitĂ© des deux actions complĂ©mentaires montre assez que celles-ci ne font quâun. A plus forte raison en est-il ainsi lorsque la coordination des schĂšmes est rĂ©ciproque, lorsque, par exemple, lâenfant saisit ce quâil voit et amĂšne aux yeux ce quâil saisit. Bref, la conjonction de deux cycles ou de deux schĂšmes est Ă concevoir comme un nouvel ensemble, fermĂ© sur lui-mĂȘme : il nây a ni association entre
deux groupes dâimages, ni mĂȘme association entre deux besoins, mais formation dâun besoin nouveau et organisation des besoins antĂ©rieurs en fonction de cette unitĂ© nouvelle.
Câest alors, rappelons-le, que lâassimilation sâobjective et que la perception sâextĂ©riorise : un tableau sensoriel qui est au point de croisement de plusieurs courants dâassimilations est, par lĂ mĂȘme, solidifiĂ© et projetĂ© en un univers oĂč dĂ©bute la cohĂ©rence.
On voit, en conclusion, combien lâactivitĂ© de ce stade, activitĂ© dont procĂšdent les premiĂšres habitudes sensori-motrices, est identique, au point de vue fonctionnel, Ă celle de lâintelligence, tout en en diffĂ©rant par la structure. Fonctionnellement parlant, lâaccommodation, lâassimilation et lâorganisation des premiers schĂšmes acquis sont entiĂšrement comparables Ă celles des schĂšmes mobiles dont usera lâintelligence sensori-motrice et mĂȘme Ă celles des concepts et relations dont usera lâintelligence rĂ©flĂ©chie. Mais, du point de vue structural, il manque aux premiĂšres rĂ©actions circulaires lâintentionnalitĂ©. Tant que lâaction est entiĂšrement dĂ©terminĂ©e par les tableaux sensoriels directement perçus, il ne saurait ĂȘtre question dâintentionnalitĂ©. MĂȘme lorsque lâenfant saisit un objet pour le sucer ou le regarder, on ne peut conclure Ă la conscience dâun but : le terme de lâaction ne fait quâun avec son point de dĂ©part par le fait mĂȘme de lâunitĂ© du schĂšme de coordination. Câest avec lâapparition des schĂšmes secondaires et mobiles et des rĂ©actions diffĂ©rĂ©es que le but de lâaction cessant dâĂȘtre en quelque sorte directement perçu, suppose une continuitĂ© dans la recherche, et par consĂ©quent un dĂ©but dâintentionnalitĂ©. Mais, bien entendu, toutes les gradations existent entre ces formes Ă©voluĂ©es dâactivitĂ© et les formes primitives dont nous avons parlĂ© jusquâici.
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