La Naissance de l’intelligence chez l’enfant ()
Avant-propos de la seconde édition a 🔗
Cet ouvrage, dont on veut bien nous demander une seconde édition, a été suivi par la Construction du réel chez l’enfant et devait être complété par une étude sur la genèse de l’imitation chez l’enfant. Cette dernière recherche, dont nous avons différé la publication, car elle s’est liée de près à l’analyse du jeu et des sources du symbole représentatif, a paru en 1945, insérée en un troisième ouvrage La formation du symbole chez l’enfant. Ces trois ouvrages forment donc ensemble un seul tout, consacré aux débuts de l’intelligence, c’est-à -dire aux diverses manifestations de l’intelligence sensori-motrice et aux formes les plus élémentaires de la représentation.
Les thèses développées dans le présent volume, concernant en particulier la formation des schèmes sensori-moteurs et le mécanisme de l’assimilation mentale, ont donné lieu à de nombreuses discussions, dont nous nous félicitons et à propos desquelles nous tenons à remercier nos contradicteurs ou nos partenaires de l’intérêt bienveillant qu’ils ont bien voulu témoigner à notre effort. Il nous est impossible de citer ici tous les auteurs dont nous aimerions commenter les remarques, mais il faut, nous semble-t-il faire une mention particulière des études remarquables de H. Wallon et P. Guillaume.
Dans son bel ouvrage De l’acte à la pensée, H. Wallon nous a fait l’honneur d’une longue discussion, sur les détails de laquelle nous sommes déjà revenu dans La formation du symbole chez l’enfant. L’idée centrale de Wallon est la coupure qu’il introduit entre le domaine sensori-moteur (caractérisé par l’« intelligence des situations ») et celui de la représentation (intelligence verbale). Aussi bien, sa remarquable étude sur Les origines de la pensée chez l’enfant, parue depuis, fait-elle remonter les sources de la pensée à quatre ans environ, comme s’il ne se passait rien d’essentiel entre les conquêtes de l’intelligence sensori-motrice et les débuts de la
représentation conceptuelle. A une thèse aussi radicale, dont on voit combien elle contredit ce que nous défendons dans le présent ouvrage, nous pouvons aujourd’hui répondre en invoquant deux sortes d’arguments.
En premier lieu, l’étude minutieuse d’un terrain précis, celui du développement des représentations spatiales, nous a conduits, avec B. Inhelder, à découvrir une continuité encore bien plus grande qu’il ne semblait entre le sensori-moteur et le représentatif. Sans doute rien ne passe directement de l’un de ces plans à l’autre, et tout ce que l’intelligence sensori-motrice a construit doit d’abord être reconstruit par la représentation naissante avant que celle-ci ne déborde les limites de ce qui lui sert de substructure. Mais le rôle de cette substructure n’en est pas moins évident : c’est parce que le bébé commence par construire, en coordonnant ses actions, des schèmes tels que ceux de l’objet permanent, des emboîtements à deux ou à trois dimensions, des rotations et translations, des superpositions, etc., qu’il parvient ensuite à organiser son « espace mental » et, entre l’intelligence préverbale et les débuts de l’intuition spatiale euclidienne, viennent s’insérer une série d’intuitions « topologiques » que l’on voit à l’œuvre dans le dessin, la stéréognosie, la construction et l’assemblage d’objets, etc., c’est-à -dire en des régions de transition entre le sensori-moteur et le représentatif.
En second lieu, et surtout, c’est à l’activité sensori-motrice préverbale qu’est due la construction d’une série de schèmes perceptifs dont on ne saurait, sans simplification exagérée, nier l’importance dans la structuration ultérieure de la pensée. Ainsi les constances perceptives de la forme et de la grandeur sont liées à la construction sensori-motrice de l’objet permanent : or, comment penserait l’enfant de quatre ans sans croire à des objets de forme et de dimensions invariantes, et comment adopterait-il cette croyance sans une longue élaboration sensori-motrice préalable ?
Sans doute les schèmes sensori-moteurs ne sont pas des concepts, et la parenté fonctionnelle sur laquelle nous insistons dans le présent ouvrage, n’exclut en rien l’opposition de structure entre ces termes extrêmes, malgré la continuité des transitions. Mais, sans schèmes préalables, la pensée naissante se réduirait à du verbal pur, ce que laissent soupçonner bien des faits cités par Wallon en son dernier ouvrage : or, c’est précisément sur le plan concret des actions que la petite enfance manifeste le mieux son intelligence, jusqu’au moment où vers sept à huit ans, les actions coordonnées se traduisent en opérations, susceptibles de structurer logiquemenl la pensée verbale à de l’appuyer sur un mécanisme cohérent.
Bref, la thèse de Wallon néglige la structuration progressive des opérations et c’est pourquoi elle oppose trop radicalement le
verbal au sensori-moteur alors que la substructure sensori-motrice est nécessaire à la représentation pour que se constituent les schèmes opératoires destinés à fonctionner en fin de compte de façon formelle et à réconcilier ainsi le langage et la pensée.
Quant à l’étude si intéressante de P. Guillaume 1, elle s’accorde au contraire dans les grandes lignes avec nos conclusions, sauf cependant sur un point essentiel. Conformément à ses interprétations inspirées par la « théorie de la forme », P. Guillaume introduit une distinction fondamentale entre les mécanismes perceptifs et les processus intellectuels, quitte à expliquer les seconds en partant des premiers (à l’inverse de Wallon). Il serait trop long de reprendre en détail cette discussion dans une préface. Bornons-nous à répondre que l’étude systématique des perceptions chez l’enfant, à laquelle nous nous sommes attachés depuis avec Lambercier 2, nous a conduits au contraire à douter de la permanence des constantes perceptives auxquelles croit P. Guillaume (constance de la grandeur, etc.) et à introduire une distinction entre les perceptions instantanées, avec leurs caractères surtout réceptifs et une « activité perceptive » les reliant les unes aux autres dans l’espace et dans le temps, selon certaines lois remarquables (en particulier une mobilité et une réversibilité croissantes avec l’âge). Or, cette activité perceptive, négligée en partie par la théorie de la forme, n’est qu’une manifestation des activités sensori-motrices dont l’intelligence préverbale constitue l’expression. Il y a donc sans doute bien, dans l’élaboration des schèmes sensori-moteurs de la première année, une interaction étroite entre la perception et l’intelligence sous ses formes les plus élémentaires.
Â
Genève, juin 1947.
Â
JEAN PIAGET
Â
Â
Â
1 P. GUILLAUME, L’intelligence sensori-motrice d’après J. Piaget, « Journal de psychologie », avril-Juin 1940-41 (années XXXVII-XXXVIII), p. 264-280.
2 Voir Recherches sur le développement des perceptions (I-VIII) in « Archives de psychologie » 1942-1947.
Â