Deuxième partie.
Les adaptations sensori-motrices intentionnelles🔗
La coordination de la vision et de la préhension, que nous avons étudiée au cours du chapitre II, inaugure une série nouvelle de conduites : les adaptations intentionnelles. Malheureusement, rien n’est plus difficile à définir que l’intentionnalité. Dira-t-on, comme on le fait souvent, qu’un acte est intentionnel lorsqu’il est déterminé par la représentation, à la différence des associations élémentaires dans lesquelles l’acte est réglé par un stimulus externe ? Mais, s’il faut prendre le terme de représentation au sens strict, il n’y aurait pas alors d’actes intentionnels avant le langage, c’est-à-dire avant la faculté de penser le réel au moyen de signes suppléant à l’action. Or l’intelligence précède le langage et tout acte d’intelligence sensori-motrice suppose l’intention. Si l’on étend au contraire le terme de représentation jusqu’à y englober toute conscience de significations, il y aurait intentionnalité dès les associations les plus simples et presque dès l’exercice réflexe. Dira-t-on que l’intentionnalité est liée au pouvoir d’évoquer des images et que la recherche d’un fruit dans une boîte fermée, par exemple, est un acte intentionnel en tant que déterminé par la représentation du fruit dans la boîte ? Mais, comme nous le verrons, il apparaît selon toutes probabilités que même ce genre de représentations, par images et symboles individuels, est d’apparition tardive : l’image mentale est un produit de l’intériorisation des actes d’intelligence et non pas une donnée préalable à ces actes. Dès lors, nous ne voyons qu’un moyen de distinguer l’adaptation intentionnelle des simples réactions circulaires propres à l’habitude sensori-motrice : c’est d’invoquer le nombre d’intermédiaires s’interposant entre le stimulus de l’acte et son résultat. Lorsqu’un bébé de deux mois suce son
[###]pouce, on ne peut parler d’acte intentionnel parce que la coordination de la main et de la succion est simple et directe : il suffira donc à l’enfant d’entretenir, par réaction circulaire, les mouvements heureux satisfaisant son besoin, pour que cette conduite devienne habituelle. Au contraire, lorsqu’un enfant de huit mois écarte un obstacle pour atteindre l’objectif, on peut parler d’intentionnalité, parce que le besoin déclenché par le stimulus de l’acte (par l’objet à saisir) n’est satisfait qu’après une série plus ou moins longue d’actes intermédiaires (les obstacles à écarter). L’intentionnalité se définit ainsi par la conscience du désir, ou de la direction de l’acte, cette conscience étant elle-même fonction du nombre d’actions intermédiaires nécessitées par l’acte principal. Il n’y a donc en un sens qu’une différence de degré entre les adaptations élémentaires et les adaptations intentionnelles : l’acte intentionnel n’est qu’une totalité plus complexe, subsumant des valeurs secondaires sous les valeurs essentielles et subordonnant des mouvements intermédiaires ou moyens aux démarches principales qui assignent un but à l’action. Mais, en un autre sens, l’intentionnalité implique un renversement dans les données de la conscience : il y a désormais prise de conscience récurrente de la direction imprimée à l’action et non plus seulement du résultat de celle-ci. C’est que la conscience naît de la désadaptation et procède ainsi de la périphérie au centre.
En pratique, nous pouvons admettre, à condition de nous rappeler que cette coupure est artificielle et que toutes les transitions relient les actes du second stade à ceux du troisième, que l’adaptation intentionnelle débute dès que l’enfant dépasse le niveau des activités corporelles simples (sucer, écouter et émettre des sons, regarder et prendre) pour agir sur les choses et utiliser les relations des objets entre eux. En effet, tant que le sujet se borne à sucer, regarder, écouter, saisir, etc., il satisfait de façon plus ou moins directe des besoins immédiats, et, s’il agit sur les choses, c’est simplement pour exercer ses propres fonctions. Dans un tel cas, on ne peut guère parler de fins et de moyens : les schèmes servant de moyens se confondent avec ceux qui assignent une fin à l’action, et il n’y a point occasion à cette prise de conscience sui generis qui définit l’intentionnalité. Au contraire, dès que le sujet, en possession des schèmes coordonnés de la préhension, de la vision, etc., les utilise pour assimiler à lui l’ensemble de son univers, les multiples combinaisons qui s’offrent alors (par assimilation généralisatrice et accommodation combinées) entraînent les hiérarchies momentanées de fins et de moyens, c’est-à-dire qu’il y a prise de conscience de la direction de l’acte ou de son intentionnalité.
[###]Du point de vue théorique, l’intentionnalité marque donc l’extension des totalités et relations acquises au cours du stade précèdent, et, par le fait de leur extension, leur dissociation plus poussée en totalités réelles et totalités idéales, en relations de fait et en relations de valeur. Dès qu’il y a intention, en effet, il y a but à atteindre et moyens à employer, donc prise de conscience de valeurs (la valeur ou l’intérêt des actes intermédiaires servant de moyens est subordonnée à celle du but) et d’idéal (l’acte à accomplir fait partie d’une totalité idéale ou but, par rapport à la totalité réelle des actes déjà organisés). On voit ainsi que les catégories fonctionnelles relatives à la fonction d’organisation vont désormais se préciser, à partir des schèmes globaux du stade précédent. Quant aux fonctions d’assimilation et d’accommodation, l’adaptation intentionnelle entraîne également une différenciation plus poussée de leurs catégories respectives, à partir de l’état relativement indifférencié des premiers stades. L’assimilation, après avoir procédé comme jusqu’ici, par schèmes à peu près rigides (les schèmes sensori-moteurs de la succion, de la préhension, etc.) va dorénavant engendrer des schèmes plus mobiles, susceptibles d’implications variées et dans lesquels nous trouverons l’équivalent fonctionnel des concepts qualitatifs et des relations quantitatives propres à l’intelligence réfléchie. Quant à l’accommodation, en serrant de plus près l’univers extérieur, elle explicitera les rapports spatio-temporels, ainsi que ceux de substance et de causalité, jusqu’ici enveloppés dans l’activité psycho-organique du sujet.
En d’autres termes, c’est le problème de l’intelligence que nous abordons maintenant, pour en suivre l’étude à propos des stades III à VI. Jusqu’ici nous sommes demeurés en deçà de l’intelligence proprement dite. Durant le premier stade, cela allait de soi, puisqu’il s’agissait de réflexes purs. Quant au second stade, l’on ne savait, malgré les ressemblances fonctionnelles, identifier l’habitude et l’adaptation intelligente, puisque précisément l’intentionnalité les sépare. Ce n’est pas le lieu de préciser cette différence structurale, que l’analyse des faits nous permettra seule d’approfondir et que nous reprendrons ensuite en conclusion de ce volume. Disons seulement que la succession de nos stades correspond dans les grandes lignes au schème tracé par M. Claparède dans un remarquable article sur l’Intelligence, paru en 1917 1. Pour Claparède, l’intelligence est une adaptation aux situations nouvelles, par opposition aux réflexes et aux associations habituelles, qui constituent aussi des adaptations, soit
1 Réédité dans Education fonctionnelle.
héréditaires, soit dues à l’expérience personnelle, mais des adaptations aux situations qui se répètent. Or ces situations nouvelles, auxquelles l’enfant devra s’adapter, se présentent précisément lorsque les schèmes habituels, élaborés au cours du second stade, vont s’appliquer pour la première fois au milieu extérieur dans sa complexité.
Bien plus, on peut distinguer, parmi les actes intentionnels qui constituent l’intelligence, deux types relativement opposés, répondant dans les grandes lignes à ce que Claparède appelle l’intelligence empirique et l’intelligence systématique. Le premier consiste en opérations contrôlées par les choses elles-mêmes et non pas par la déduction seule. Le second consiste en opérations contrôlées de l’intérieur par la conscience des relations, et marque ainsi le début de la déduction. Nous considérerons les premières de ces conduites comme caractéristiques des stades III à V et ferons de l’apparition des secondes le critère d’un sixième stade.
D’autre part, la notion d’« intelligence empirique » demeure un peu vague tant que l’on ne pratique point, dans la succession des faits, quelques coupures destinées, non pas à rendre discontinue une continuité trop réelle, mais à permettre l’analyse de la complication croissante des conduites. C’est pourquoi nous distinguerons trois stades entre les débuts de l’action sur les choses et ceux de l’intelligence systématique : les stades III à V.
Le troisième stade, qui apparaît avec la préhension des objectifs visuels, est caractérisé par l’apparition d’une conduite qui est déjà presque intentionnelle, au sens indiqué tout à l’heure, qui annonce également l’intelligence empirique, mais qui demeure pourtant intermédiaire entre l’association acquise propre au second stade et l’acte vrai d’intelligence. C’est la « réaction circulaire secondaire », c’est-à-dire le comportement qui consiste à retrouver les gestes ayant exercé par hasard une action intéressante sur les choses. Une telle conduite dépasse, en effet, l’association acquise dans la mesure où une recherche quasi intentionnelle est nécessaire pour reproduire les mouvements exécutés jusque-là fortuitement. Mais elle ne constitue point encore un acte typique d’intelligence, puisque cette recherche consiste simplement à retrouver ce qui vient d’être fait et non pas à inventer de nouveau ou à appliquer le connu aux circonstances nouvelles : les « moyens » n’y sont guère encore différenciés des « fins », ou du moins ils ne se différencient qu’après coup, lors de la répétition de l’acte.
Un quatrième stade débute vers 8-9 mois et s’étend jusqu’à la fin de la première année. Il est caractérisé par l’apparition de
[###]certaines conduites, qui viennent se superposer aux précédentes, et dont l’essence est l’« application des moyens connus aux situations nouvelles ». De telles conduites diffèrent des précédentes tant par leur signification fonctionnelle que par leur mécanisme structural. Du point de vue fonctionnel, elles répondent pour la première fois pleinement à la définition courante de l’intelligence : l’adaptation aux circonstances nouvelles. Etant donnée une fin habituelle, momentanée contrecarrée par des obstacles imprévus, il s’agit, en effet, de surmonter ces difficultés. Le procédé le plus simple consiste à essayer des différents schèmes connus et à les ajuster au but poursuivi : c’est en cela que consistent les présentes conduites. Du point de vue structural, elles constituent donc une combinaison des schèmes entre eux, telle que les uns soient subordonnés aux autres à titre de « moyens ». D’où deux conséquences : une mobilité plus grande des schèmes et une accommodation plus exacte aux données extérieures. Si ce stade est donc à distinguer du précédent, en ce qui concerne le fonctionnement de l’intelligence, il l’est davantage encore eu égard à la structure des objets, de l’espace et de la causalité : il marque le début de la permanence des choses, des « groupes » spatiaux « objectifs » et de la causalité spatiale et objectivée.
Au début de la seconde année s’annonce un cinquième stade, caractérisé par les premières expérimentations réelles. D’où la possibilité d’une « découverte de moyens nouveaux par expérimentation active ». C’est l’essor des conduites instrumentales et l’apogée de l’intelligence empirique.
Enfin seulement viennent couronner cet ensemble les comportements dont l’application définit les débuts du sixième stade : l’« invention des moyens nouveaux par combinaison mentale ».
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