La logistique axiomatique ou « pure », la logistique opĂ©ratoire ou psychologique et les rĂ©alitĂ©s auxquelles elles correspondent (1952) a đ
Ch. sur Rang, 7
Pinchat-GenĂšve (Suisse)
Lâun des caractĂšres les plus curieux des sciences dĂ©ductives est quâelles peuvent atteindre un degrĂ© trĂšs poussĂ© de perfection avant que lâon soit capable de discerner avec prĂ©cision Ă quel genre de rĂ©alitĂ©s elles correspondent. Il nâest, par exemple, pas exagĂ©rĂ© de dire que, jusquâĂ la fin du xixe siĂšcle, les mathĂ©maticiens ont oscillĂ© entre lâidĂ©al dâune mathĂ©matique pure ou abstraite et celui dâune dĂ©duction mathĂ©matique du rĂ©el, sans prendre une conscience suffisante de la dualitĂ© dâinspiration propre Ă ce double objectif. Ce nâest quâĂ partir de lâintroduction des mĂ©thodes axiomatiques modernes que lâon sâest convaincu du caractĂšre fondamental de ce dualisme : dâun cĂŽtĂ© les mathĂ©matiques pures, dont le critĂšre de vĂ©ritĂ© est exclusivement formel et dont la fonction nâest pas de correspondre Ă la rĂ©alitĂ© physique, quâelles dĂ©bordent de toutes parts bien que certains de leurs secteurs lui soient Ă©troitement adaptables ; dâun autre cĂŽtĂ© la physique mathĂ©matique, dont lâobjectif est de fournir des modĂšles dĂ©ductifs de la rĂ©alitĂ© susceptibles dâexpliquer cette derniĂšre, et non pas de chercher dans lâexpĂ©rience physique une vĂ©rification des vĂ©ritĂ©s mathĂ©matiques.
Or, la logique, dont la parentĂ© est si grande avec les mathĂ©matiques quâon peut Ă volontĂ© la considĂ©rer comme une branche de celles-ci ou comme une discipline autonome, soulĂšve en rĂ©alitĂ© des problĂšmes trĂšs semblables. Mais on sâen est moins aperçu parce quâils se rĂ©fĂšrent Ă la rĂ©alitĂ© psychophysiologique plus quâĂ la rĂ©alitĂ© physique et que la psychologie expĂ©rimentale a quelques bons siĂšcles de retard sur la physique expĂ©rimentale.
La logique a longtemps oscillĂ©, en effet, entre lâidĂ©al dâune discipline dĂ©ductive et celui dâun modĂšle abstrait mais adĂ©quat des « opĂ©rations de la pensĂ©e » : de la logique dâAristote Ă celle de Goblot, elle a poursuivi en fait les deux buts Ă la fois. Ce nâest quâĂ partir de la constitution dâune logistique axiomatique et dĂ»ment formalisĂ©e quâelle a conquis son rang de thĂ©orie purement dĂ©ductive, assimilable aux mathĂ©matiques et indĂ©pendante de toute considĂ©ration psychologique relative aux opĂ©rations rĂ©elles de la pensĂ©e. Mais alors se pose nĂ©cessairement le problĂšme, dont la plupart des auteurs, semblent ignorer lâexistence (et pourtant diverses considĂ©rations courantes sur les analogies entre les opĂ©rations logistiques et les structures opĂ©ratoires du langage auraient dĂ» conduire Ă le soulever), de savoir si, Ă cĂŽtĂ© de la logistique pure ou axiomatiquement formalisĂ©e, ne doit pas se constituer une logistique opĂ©ratoire ou psychologique qui serait, toutes proportions gardĂ©es, Ă la rĂ©alitĂ© mentale ce que la physique mathĂ©matique est Ă la rĂ©alitĂ© physique 1.
Deux sortes de motifs, et tous deux impĂ©rieux, sont cependant de nature Ă rendre bien naturelle une telle prise de position : câest, dâune part, le caractĂšre trĂšs limitĂ© du domaine dâapplication de la logistique formalisĂ©e, en dehors des mathĂ©matiques proprement dites auxquelles elle est intimement unie (voir § 1) : ce sont, dâautre part, les points de rencontre toujours plus nombreux entre les considĂ©rations proprement opĂ©ratoires qui interviennent en logistique et divers travaux relevant des mĂ©thodes propres aux sciences expĂ©rimentales ou naturelles, tels que les recherches de la linguistique, de la psychologie de lâintelligence et, dans le domaine physiologique, de la cybernĂ©tique (voir § 2).
1. Les applications de la logistique puređ
Le premier point Ă Ă©claircir est donc la dĂ©limitation des zones dâapplication de la logistique pure ou axiomatisĂ©e, autrement dit lâĂ©numĂ©ration des secteurs de connaissance susceptibles dâĂȘtre formalisĂ©s. Il nâest dâailleurs, Ă cet Ă©gard, que de consulter les logisticiens eux-mĂȘmes, ainsi que les spĂ©cialistes des disciplines intĂ©ressĂ©es Ă une telle application.
Mais cette consultation rĂ©serve une petite surprise. En effet, les auteurs compĂ©tents en logistique pure peuvent ĂȘtre classĂ©s en deux catĂ©gories. Il y a dâabord ceux qui outre leurs travaux logistiques ont acquis la pratique de la recherche en une autre discipline dĂ©ductive ou expĂ©rimentale : mathĂ©matiques, biologie, etc. Il y a, dâautre part, ceux qui demeurent confinĂ©s dans la logistique pure, leur formation et leurs autres activitĂ©s Ă©tant celles de philosophes sans contact direct avec la recherche scientifique. Or, il se trouve (ce qui est dâun certain intĂ©rĂȘt) que les premiers de ces auteurs sont beaucoup plus rĂ©servĂ©s que les seconds dans leur maniĂšre de concevoir les applications de la logistique.
Câest ainsi que Bernays, dont on connait les beaux travaux logistiques et mathĂ©matiques, va jusquâĂ soutenir que seules les diverses variĂ©tĂ©s de la dĂ©duction mathĂ©matique correspondent Ă des infĂ©rences logiques rigoureuses, tandis que les espĂšces moins Ă©laborĂ©es de pensĂ©e scientifique ne correspondent quâĂ des infĂ©rences plausibles 2. Cette opinion est partagĂ©e par la majoritĂ© des logisticiens ayant acquis une pratique personnelle des techniques mathĂ©matiques.
Il est vrai que des essais de plus en plus frĂ©quents de formalisation ont vu le jour en physique et quâon en a tentĂ© en biologie et jusquâen psychologie. Mais il importe ici dâintroduire une distinction. Lorsque la mathĂ©matisation dâun ensemble de phĂ©nomĂšnes a Ă©tĂ© suffisamment poussĂ©e pour donner lieu Ă une dĂ©duction rigoureuse, comme câest le cas en de nombreux chapitres de la physique mathĂ©matique, lâaxiomatisation est alors possible jusquâau point oĂč elle peut sâincorporer les schĂ©mas logistiques. Mais en ce cas lâoriginalitĂ© de la formalisation en jeu, comparĂ©e aux formalisations des thĂ©ories mathĂ©matiques, consiste davantage en une suppression de quelque degrĂ© de libertĂ© (par exemple quand Mme P. FĂ©vrier sâinterdit certaines formes de composition dans sa thĂ©orie des propositions composables ou incomposables en microphysique) quâen lâadjonction de procĂ©dĂ©s dĂ©ductifs qui sortiraient des frontiĂšres de la dĂ©duction mathĂ©matique. En dâautres cas, par contre, câest le raisonnement mathĂ©matique lui-mĂȘme qui est formalisĂ© indĂ©pendamment des rĂ©alitĂ©s spĂ©cifiques auxquelles il est appliquĂ© dans la discipline considĂ©rĂ©e : par exemple lorsque Woodger formalise la loi de Mendel en biologie, son modĂšle dĂ©ductif conviendrait aussi bien Ă un jeu de boules noires et blanches quâon sortirait dâune urne dans les proportions voulues.
Dans lâun et lâautre cas, câest donc par lâintermĂ©diaire de la pensĂ©e mathĂ©matique quâune formalisation de certains chapitres des sciences expĂ©rimentales a pu ĂȘtre obtenue. Il en serait autrement si une thĂ©orie non mathĂ©matisable ou non encore mathĂ©matisable pouvait dĂ©jĂ donner lieu Ă une formalisation logistique complĂšte : or, lâexemple de la psychologie prouve prĂ©cisĂ©ment, malgrĂ© certains essais (Fitsch), la difficultĂ© dâune telle entreprise. Ou bien, en effet, les formes de pensĂ©e envisagĂ©es demeurent assez souples pour sâadapter aux nuances de la rĂ©alitĂ© correspondante, et elles sont trop peu rigoureuses pour ĂȘtre formalisĂ©es, ou bien on ne procĂšde que par dĂ©finitions et propositions susceptibles de formalisation, et le modĂšle obtenu perd de son intĂ©rĂȘt du point de vue de la connaissance des rĂ©alitĂ©s en jeu.
Si lâon consulte maintenant des logisticiens philosophes, on nâen rencontre pas moins chez eux lâopinion selon laquelle il serait possible de formaliser diverses variĂ©tĂ©s de pensĂ©e qualitative, dĂ©bordant largement le cadre de la dĂ©duction mathĂ©matique. Par exemple en son PrĂ©cis de logique mathĂ©matique (dont le titre est dâailleurs un peu trompeur, car lâauteur 3 nâentend exposer que la logique symbolique en gĂ©nĂ©ral, sans quâil y soit question des formes spĂ©cifiques de raisonnement mathĂ©matique), le PĂšre Bochenski affirme la possibilitĂ© dâappliquer la logistique axiomatique Ă un grand nombre de disciplines (y compris la thĂ©ologie catholique) et Ă la mĂ©taphysique elle-mĂȘme 4. Nous croyons volontiers que la mĂ©taphysique appelle de ses vĆux une prĂ©cision qui soit comparable Ă celle de la pensĂ©e mathĂ©matique. Mais, en attendant le jour oĂč une philosophie aura conquis lâuniversalitĂ© des esprits Ă la maniĂšre de la thĂ©orie des ensembles ou de la topologie, il est permis de se demander jusquâĂ quel point la pensĂ©e philosophique est effectivement formalisable : il nâest que de constater lâinfinie variĂ©tĂ© des positions mĂ©taphysiques pour conclure que, si formalisation il y a, elle nâa pas encore rĂ©ussi Ă faire rĂ©gner lâharmonie ailleurs quâentre les partisans dâune mĂȘme Ă©cole particuliĂšre.
JusquâĂ preuve du contraire, il semble donc lĂ©gitime dâadmettre que les schĂ©mas de la logistique pure ne correspondent quâaux formes les plus Ă©voluĂ©es de la pensĂ©e mathĂ©matique ou aux thĂ©ories qui en sont issues, câest-Ă -dire, dans les deux cas Ă des genres de dĂ©ductions qui sont parvenues, grĂące Ă leur propre dĂ©veloppement, Ă un point oĂč leurs exigences internes de rigueur rendaient nĂ©cessaire et possible une axiomatisation. Ceci ne signifie pas quâune telle dĂ©limitation soit dĂ©finitive, car il se peut fort bien que des thĂ©ories non encore axiomatisables le deviennent Ă lâavenir. Mais, si tel Ă©tait le cas, le problĂšme se poserait Ă nouveau de savoir ce qui deviendra formalisable en elles : lâappareil mathĂ©matique qui aura permis de les rendre rigoureuses ou les formes de pensĂ©e spĂ©cifiquement adaptĂ©es aux diverses rĂ©alitĂ©s extra-mathĂ©matiques en fonction desquelles les thĂ©ories se seront diversifiĂ©es ?
2. Les rĂ©alitĂ©s correspondant Ă certaines opĂ©rations logiques sans donner lieu Ă des thĂ©ories formalisablesđ
Il existe par contre un certain nombre de disciplines qui portent sur des rĂ©alitĂ©s prĂ©sentant des analogies avec les opĂ©rations logiques mais qui nâĂ©tudient pas ces rĂ©alitĂ©s au moyen de mĂ©thodes strictement dĂ©ductives. Telles sont entre autres : (a) la linguistique, puisque certaines structures verbales coĂŻncident avec certaines opĂ©rations logiques ; (b) la psychologie de la pensĂ©e, puisque les opĂ©rations rĂ©elles de la pensĂ©e vivante correspondent Ă©galement en partie Ă certaines opĂ©rations logiques ; (c) certains chapitres de la neurologie ainsi que de la cybernĂ©tique, puisque Ă©ventuellement certaines structures du cerveau et effectivement certaines structures mĂ©caniques des modĂšles imitant le cerveau correspondent aussi Ă certaines structures opĂ©ratoires en jeu dans la logistique.
Mais en chacun de ces cas, il faut soigneusement distinguer deux choses : 1) â les disciplines Ă©tudiant les objectifs en question, donc les thĂ©ories linguistiques, psychologiques ou neurologiques par opposition aux rĂ©alitĂ©s sur lesquelles portent de telles thĂ©ories ; 2) â les rĂ©alitĂ©s elles-mĂȘmes qui constituent lâobjet de ces thĂ©ories, donc les structures verbales, Ă©tudiĂ©es par la linguistique, et les structures mentales ou nerveuses, Ă©tudiĂ©es par la psychologie ou la neurologie.
Pour ce qui est du domaine 1), câest-Ă -dire des thĂ©ories comme telles, celles-ci ne sont actuellement pas, ou pas entiĂšrement, formalisables : il nâexiste pas, pour le moment du moins, de linguistique, de psychologie ni de neurologie axiomatiques, comparables aux axiomatiques mathĂ©matiques ou mĂȘme physiques. La raison en est dâailleurs Ă©vidente : malgrĂ© certaines tentatives de dĂ©duction partielle 5, le critĂšre fondamental de vĂ©ritĂ© propre Ă de telles thĂ©ories nâest pas la cohĂ©rence formelle mais lâaccord avec lâexpĂ©rience : il sâensuit que les variĂ©tĂ©s de pensĂ©e en jeu dans ces disciplines sont liĂ©es de trop prĂšs Ă leurs objets concrets pour pouvoir donner lieu Ă une formalisation.
Quant au domaine 2), câest-Ă -dire aux rĂ©alitĂ©s dâordre linguistique, psychologique ou neurologique qui constituent lâobjet dâĂ©tude des disciplines prĂ©cĂ©dentes, il va de soi que, moins encore que ces disciplines elles-mĂȘmes, elles ne sont susceptibles dâaxiomatisation. Il sâagit, en effet, en ce cas 2), de faits objectifs et non plus de thĂ©ories 6 : or, si une structure, dont lâexistence est constatĂ©e Ă titre de fait, peut ĂȘtre plus ou moins isomorphe Ă un systĂšme dâopĂ©rations, elle ne saurait donner lieu Ă une axiomatisation, car seule la thĂ©orie portant sur cette structure est apte Ă ĂȘtre soumise Ă un tel traitement. Pour autant que ce domaine 2) correspond Ă certaines structures logistiques, cette correspondance nâintĂ©resse donc que les opĂ©rations comme telles, câest-Ă -dire lâaspect algĂ©brique de la logistique et non pas son aspect axiomatique. Par exemple, le problĂšme se pose de savoir si lâon trouve ou non, dans le langage, dans la pensĂ©e ou dans le cerveau humains, des opĂ©rations correspondant aux 16 opĂ©rateurs binaires de la logique bivalente des propositions ; mais si on les retrouve, câest Ă titre dâopĂ©rations algĂ©briques et non pas de symbolisme formalisé : ce sont les opĂ©rations (âš), (.), (â), etc., dont on discernera Ă©ventuellement lâĂ©quivalent dans le langage ou dans les mĂ©canismes mentaux, et non pas les axiomes sur lesquels sont fondĂ©s la mention et lâemploi de ces opĂ©rations en logistique.
En dâautres termes, on rencontre alors un ensemble de questions qui ne relĂšvent plus du tout de la logistique pure. La logistique pure nous apprend, par exemple, que, si lâon admet lâaxiome p â (p âšÂ q), il sâensuit que lâon doit admettre la vĂ©ritĂ© de (p . q) â (p â q). Mais elle est radicalement impuissante (et dâailleurs ne se propose nullement dâatteindre cet objectif) Ă nous renseigner sur la question de savoir si, dans la pensĂ©e rĂ©elle des sujets, on rencontre des opĂ©rations mentales de forme analogue Ă (p . q), Ă (p âšÂ q), Ă (p â q) ou (p . q) â (p â q). La raison en est que cette question est un problĂšme dâexpĂ©rience ou de fait et non pas de cohĂ©rence formelle.
En un mot, les mĂ©canismes opĂ©ratoires du langage, de la pensĂ©e et Ă©ventuellement du cerveau sont des objets qui relĂšvent de la linguistique, de la psychologie et de la neurologie en tant que sciences expĂ©rimentales ou sciences dâobservation, mais qui ne concernent en rien la logistique pure ou axiomatique, bien quâils correspondent, en certains de leurs aspects, Ă des structures opĂ©ratoires utilisĂ©es par la logistique dans ses procĂ©dĂ©s de calcul et dans son algĂšbre.
3. La nĂ©cessitĂ© dâun calcul algĂ©brique ayant prise sur les rĂ©alitĂ©s prĂ©cĂ©dentesđ
Mais la question se complique du fait quâaucune des disciplines dont il vient dâĂȘtre question ne peut se contenter dâun simple relevĂ© empirique des opĂ©rations (verbales, mentales ou cĂ©rĂ©brales) quâelle rencontre au sein de son objet dâĂ©tudes. La psychologie, par exemple (câest dâelle seule que nous parlerons dorĂ©navant), nâĂ©prouve pas seulement le besoin de savoir quelles opĂ©rations logiques sont en fait Ă lâĆuvre dans les mĂ©canismes de la pensĂ©e rĂ©elle : il lui faut en outre connaĂźtre les connexions existant entre ces opĂ©rations et les structures dâensemble dont les opĂ©rations dĂ©pendent Ă©ventuellement.
Par exemple, il existe un niveau de dĂ©veloppement, chez lâenfant, oĂč lâopĂ©ration p â q est encore inconnue et oĂč seules interviennent quelques opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires portant sur les classes et les relations. On peut alors se demander quels seront les raisonnements compatibles avec cette logique restreinte, si les opĂ©rations forment entre elles un systĂšme (structures dâensemble) et quelles sont les raisons des limitations dâun tel systĂšme.
Ă partir du niveau oĂč apparait lâopĂ©ration p â q, on voit au contraire sâimposer un ensemble dâopĂ©rations propositionnelles, ainsi dâun certain nombre dâautres schĂšmes opĂ©ratoires sans analogie apparente entre eux (les opĂ©rations combinatoires, les proportions, etc.). Il sâagira alors de dĂ©terminer le systĂšme des raisonnements nouveaux rendus possibles par ces opĂ©rations propositionnelles et surtout le pourquoi de lâapparition simultanĂ©e de ces opĂ©rations et des autres schĂšmes opĂ©ratoires apparaissant au mĂȘme niveau. Il se posera donc nĂ©cessairement la question de savoir si ces diverses manifestations opĂ©ratoires traduisent la prĂ©sence dâune structure totale qui expliquerait de tels synchronismes dans le dĂ©veloppement et qui rendrait compte des possibilitĂ©s nouvelles sâouvrant Ă lâesprit Ă partir du niveau considĂ©rĂ©.
Or, Ă quelle discipline sâadresser pour rĂ©soudre de tels problĂšmes ? Ce nâest certainement pas Ă la logistique pure, puisque cette thĂ©orie axiomatique nous apprend comment il faut raisonner pour aboutir Ă une rigueur suffisante, et secondairement comment les mathĂ©maticiens raisonnent sur les points oĂč ils ont atteint cette rigueur : mais elle ne nous apprend nullement, et se dĂ©fend mĂȘme vigoureusement de le chercher, comment lâĂȘtre humain raisonne en rĂ©alitĂ©, ni surtout comment la pensĂ©e commune (qui nâest ni rigoureuse ni complĂštement Ă©quipĂ©e) raisonne aux divers niveaux de son dĂ©veloppement. Par le fait mĂȘme de ses exigences et de sa perfection â sur lesquelles elle se plaĂźt Ă insister â, la logistique pure sâinterdit donc la solution des problĂšmes relatifs Ă une pensĂ©e imparfaite et en devenir, telle que la pensĂ©e rĂ©elle ; et elle se lâinterdit dâautant plus que lâon se penche davantage sur les niveaux Ă©lĂ©mentaires et que lâon sâĂ©loigne des formes supĂ©rieures et spĂ©cialisĂ©es de pensĂ©e.
Ă dĂ©faut de la logistique axiomatique, faudra-t-il alors sâadresser Ă lâalgĂšbre gĂ©nĂ©rale ? En un sens oui, car la thĂ©orie des groupes et des rĂ©seaux nous apprendra plus sur le mĂ©canisme opĂ©ratoire de la pensĂ©e que les axiomes de la logique formalisĂ©e. Mais lâalgĂšbre gĂ©nĂ©rale est un monde, au sein duquel il sâagira de choisir les seules structures utiles au genre de travaux dont nous parlons ici. Et celles que lâon retiendra ne seront prĂ©cisĂ©ment pas les plus gĂ©nĂ©rales, mais certaines structures particuliĂšres, adaptables aux rĂ©alitĂ©s quâil importe dâexpliquer. Dâautre part, une telle adaptation supposera que lâon diffĂ©rencie ces structures particuliĂšres et que lâon en construise Ă©ventuellement de nouvelles, plus Ă©lĂ©mentaires et encore moins gĂ©nĂ©rales.
Il est donc indispensable, si lâon veut fournir une thĂ©orie Ă la fois complĂšte et diffĂ©renciĂ©e des opĂ©rations rĂ©elles de la pensĂ©e, de constituer une discipline autonome pouvant emprunter ses instruments de travail Ă certaines parties de la logistique (au calcul logistique) et Ă certains chapitres de lâalgĂšbre gĂ©nĂ©rale, mais demeurant indĂ©pendante Ă lâĂ©gard des mĂ©thodes et des normes de ces deux disciplines, dont ni lâune ni lâautre nâont Ă©tĂ© Ă©laborĂ©es en vue dâun tel objectif. En quoi consistera alors la branche nouvelle, qui reste ainsi Ă dĂ©velopper ?
4. La logistique opĂ©ratoire ou psychologiqueđ
Câest ici que, nolens volens, la constitution dâune logistique opĂ©ratoire sâimpose par analogie avec les fonctions de la physique mathĂ©matique. La physique mathĂ©matique a, en effet, pour objet non pas de dĂ©montrer des vĂ©ritĂ©s mathĂ©matiques en sâappuyant sur lâexpĂ©rience physique, mais au contraire dâexpliquer des vĂ©ritĂ©s physiques, donc expĂ©rimentales, au moyen des mathĂ©matiques. De mĂȘme la discipline dont le besoin se fait sentir a pour objectif non pas de dĂ©montrer des vĂ©ritĂ©s logiques Ă partir de la psychologie, de la linguistique, etc., mais dâexpliquer des rĂ©alitĂ©s mentales, donc expĂ©rimentales, au moyen dâun calcul fondĂ© sur des structures communes Ă la logistique et Ă lâalgĂšbre gĂ©nĂ©rale. Plus prĂ©cisĂ©ment, la physique mathĂ©matique explique les rĂ©alitĂ©s physiques en dĂ©duisant mathĂ©matiquement les lois obtenues par la physique expĂ©rimentale, de telle sorte que ses critĂšres de vĂ©ritĂ© sont au nombre de deux : dâune part, elle est obligĂ©e, dans ses dĂ©ductions, de respecter les rĂšgles de calcul dĂ©montrĂ©es en mathĂ©matique ; dâautre part, elle est astreinte Ă ne considĂ©rer comme valables et significatives que des dĂ©ductions dont les rĂ©sultats se vĂ©rifient expĂ©rimentalement. De mĂȘme la discipline dont nous examinons ici lâutilitĂ© consisterait Ă dĂ©duire, au moyen de procĂ©dĂ©s de calcul empruntĂ©s Ă la logistique et Ă lâalgĂšbre gĂ©nĂ©rale, un certain nombre de rĂ©sultats correspondant aux donnĂ©es psychologiques expĂ©rimentales, de telle sorte que ses critĂšres de vĂ©ritĂ© seraient Ă©galement au nombre de deux : dâune part, elle serait obligĂ©e de nâutiliser que des rĂšgles de calcul dont la validitĂ© est dĂ©montrĂ©e par ailleurs en logistique pure ou en algĂšbre gĂ©nĂ©rale ; mais, dâautre part, elle ne retiendrait comme valables et significatives que les constructions algĂ©briques dont les rĂ©sultats seraient en accord avec les donnĂ©es de fait, câest-Ă -dire avec les structures de la pensĂ©e rĂ©elle.
Pour prendre un exemple trĂšs simple, supposons quâil sâagisse dâexpliquer pourquoi les opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires de la logique bivalente apparaissent en mĂȘme temps que les opĂ©rations combinatoires (combinations et permutations). Il suffira, en ce cas, de dĂ©montrer : 1) que les opĂ©rations logiques utilisĂ©es avant lâapparition des structures interpropositionelles ne constituent pas des « rĂ©seaux » complets, mais des semi-lattices fondĂ©s sur des suites dâemboĂźtements simples ; 2) que le passage de ces structures Ă©lĂ©mentaires aux structures caractĂ©ristiques des opĂ©rations propositionnelles suppose la construction dâ« ensembles de parties » (qui constituent alors des rĂ©seaux complets), par opposition aux ensembles de dĂ©part ; 3) que ces ensembles de parties comportent eux-mĂȘmes une combinatoire (associations n Ă Â n). Ainsi la possibilitĂ© de passer des groupements Ă©lĂ©mentaires de classes et de relations au rĂ©seau des opĂ©rations propositionnelles et lâĂ©laboration des opĂ©rations combinatoires sont deux aspects insĂ©parables de la construction dâune seule et mĂȘme structure, ce qui explique alors le synchronisme psychologique.
Une telle explication suppose donc une collaboration Ă©troite entre la dĂ©duction et lâexpĂ©rience. Câest lâexpĂ©rience qui pose le problĂšme au dĂ©part et câest encore elle qui confirme ou infirme les rĂ©sultats de la dĂ©duction. Mais entre deux il nâentre en jeu quâun ensemble de dĂ©ductions, non pas sous les espĂšces dâune thĂ©orie formalisĂ©e, mais sous celles dâun enchaĂźnement de calculs algĂ©briques (dans lesquels lâexpĂ©rience psychologique nâintervient naturellement pas).
Dâun tel point de vue il est clair quâil ne saurait y avoir ni double emploi ni conflits entre la logistique pure et la logistique opĂ©ratoire : tandis que la premiĂšre ne cherche que la rigueur dĂ©ductive, la seconde nâa pas pour fonction de fonder cette rigueur, et tandis que la seconde cherche Ă rĂ©soudre des problĂšmes dâexpĂ©rience, la premiĂšre ne fait aucunement rentrer de telles questions dans son champ dâactivitĂ©. En un mot la logistique pure est une logique, en tant que fondĂ©e sur la formalisation axiomatique, tandis que la logistique opĂ©ratoire ne prĂ©tend pas ĂȘtre une logique, mais un modĂšle algĂ©brique des opĂ©rations rĂ©elles de la pensĂ©e.
Seulement, la distinction entre ce quâest une logique et ce qui ne lâest pas est moins simple quâil ne pourrait sembler et rĂ©siste en partie Ă une telle dichotomie. Il est dâautant plus intĂ©ressant de le constater quâil y a lĂ une analogie de plus entre la logistique opĂ©ratoire et la physique mathĂ©matique. Sans ĂȘtre une mathĂ©matique, la physique mathĂ©matique retrouve en effet de la mathĂ©matique dans le rĂ©el : telle est la gĂ©omĂ©trie des corps matĂ©riels ou des champs de force, par opposition Ă la gĂ©omĂ©trie axiomatique. Or, sans ĂȘtre une logique, la logistique opĂ©ratoire retrouve de mĂȘme de la logique dans la pensĂ©e rĂ©elle, puisque les sujets pensants Ă©tudiĂ©s par le psychologue et par le sociologue se donnent des rĂšgles de pensĂ©e, dont les unes sont voisines et les autres diffĂ©rentes de celles de la logique axiomatique propre au logisticien « pur ». Sans ĂȘtre une logique, la logistique opĂ©ratoire est donc une thĂ©orie algĂ©brique des structures en fonction desquelles la pensĂ©e rĂ©elle sâimpose (Ă tort ou Ă raison) une logique 7. Et comme, en fin de compte, les logiciens qui formalisent la logique et les mathĂ©maticiens qui formalisent les mathĂ©matiques sont encore des sujets pensants dont lâactivitĂ© mentale est rĂ©elle, il se peut quâun jour la logistique opĂ©ratoire retrouve quelque contact avec la logistique pure, lorsque la premiĂšre aura Ă©tudiĂ© tous les niveaux intermĂ©diaires reliant la pensĂ©e commune Ă la pensĂ©e proprement formalisĂ©e qui caractĂ©rise la seconde. En attendant, il va de soi que câest en toute indĂ©pendance que la logistique opĂ©ratoire doit poursuivre ses recherches.
5. Quelques procĂ©dĂ©s algĂ©briques spĂ©ciaux Ă la logistique opĂ©ratoiređ
Or, cette indépendance de la logistique opératoire aboutit à marquer, à cÎté des analogies, une différence momentanée entre la situation occupée par cette discipline entre la logistique pure et la psychologie expérimentale et la situation de la physique mathématique entre les mathématiques et la physique expérimentale.
Cette diffĂ©rence nâest dâailleurs que de fait et non pas de droit ou de principe : elle tient Ă la fois Ă lâĂ©tat de dĂ©veloppement trĂšs poussĂ© de la physique expĂ©rimentale par rapport Ă la psychologie expĂ©rimentale et Ă la richesse trĂšs grande des instruments mathĂ©matiques par rapport aux instruments plus pauvres dont se contente la logistique. Lorsque la physique mathĂ©matique se trouve en prĂ©sence dâun problĂšme mĂȘme entiĂšrement nouveau, elle trouve en gĂ©nĂ©ral ses opĂ©rateurs tout prĂ©parĂ©s par les mathĂ©matiques : câest ainsi que la thĂ©orie de la relativitĂ© a pu se servir de la gĂ©omĂ©trie riemanienne et du calcul tensoriel, construits Ă de tout autres fins, ou que la microphysique a pu utiliser un grand nombre dâopĂ©rateurs (hermitiens, etc.) Ă©laborĂ©s bien avant les dĂ©couvertes de Planck. Au contraire, Ă©tant donnĂ©e la diffĂ©rence fondamentale dâintĂ©rĂȘts de la logistique pure et de la logistique opĂ©ratoire, les instruments de calcul que rĂ©clame cette derniĂšre manquent frĂ©quemment et doivent ĂȘtre mis au point 8. RĂ©ciproquement, certaines opĂ©rations courantes en logistique pure sont Ă soumettre Ă une critique attentive avant de pouvoir ĂȘtre utilisĂ©es en logistique opĂ©ratoire.
Voici quelques exemples de la premiĂšre catĂ©gorie. Il est dâun grand intĂ©rĂȘt pour la psychologie des opĂ©rations intellectuelles de connaĂźtre les relations gĂ©nĂ©rales entre lâinversion ou nĂ©gation (par exemple p . q inversion N de p â q) et la rĂ©ciprocitĂ© (par exemple q â p rĂ©ciproque R de p â q). Lâexamen de cette question nous a conduit Ă utiliser le groupe de quatre transformations (le « Vierergruppe ») en introduisant en outre la transformation identique I ainsi que la corrĂ©lative C (permutation des « ou » et des « et ») : par exemple la corrĂ©lative C de  âšÂ q (ou p â q) est p . q. On a alors le groupe :
NÂ =Â CÂ RÂ =Â RÂ CÂ ; CÂ =Â RÂ NÂ =Â NÂ RÂ ; RÂ =Â CÂ NÂ =Â NÂ CÂ ; IÂ =Â CÂ RÂ N (ou RÂ NÂ C, etc.)
Or ce groupe fondamental de transformations, qui est trĂšs gĂ©nĂ©ral (et donne lieu notamment Ă des transformations intĂ©ressantes et variĂ©es dans le domaine des opĂ©rations ternaires p . q . r), nâest mentionnĂ© dans aucun des ouvrages de logistique que nous avons pu consulter, sans doute parce quâil nâest pas intĂ©ressant pour la logistique pure.
Dans le domaine des opĂ©rations ternaires (opĂ©rations de la logique bivalente mais Ă trois propositions), il est facile de construire de mĂȘme des structures de groupe Ă 8, 16, 32, etc., Ă©lĂ©ments en introduisant en plus des prĂ©cĂ©dentes des transformations nouvelles (permutation du moyen terme, etc.) : dâoĂč une grande variĂ©tĂ© de structures opĂ©ratoires sans intĂ©rĂȘt pour la logistique pure mais fort instructives du point de vue des mĂ©canismes opĂ©ratoires de la pensĂ©e rĂ©elle.
Du groupe I N R C on peut également tirer un calcul des « proportions logiques » ou identité des différences. On définira :
(p . q)/(p . q) = (p âšÂ q)/(p/q)
si
(1) (p . q) . (p/q) = (p . q) . (p ⚠q)
(2) (p . q) âš (p/q) = (p . q) âš (p âšÂ q)
(3) (p . q) . (p . q) =(p âšÂ q) . (p/q)
et
(4) (p . q) . (p ⚠q) = p . q . (p/q)
En effet, (p . q), (p . q), (p âšÂ q) et p/q Ă©tant entre eux dans les rapports I, R, C, et N, les propriĂ©tĂ©s prĂ©cĂ©dentes dĂ©rivent sans plus de celles du groupe I N R C. On peut alors gĂ©nĂ©raliser cette structure Ă un grand nombre de cas diffĂ©rents, Ă commencer par p/q = q/p et Ă terminer par la relation connue qui unit deux Ă©lĂ©ments quelconques dâun rĂ©seau, leur borne infĂ©rieure et leur borne supĂ©rieure. Or, ici Ă nouveau, ces proportions peuvent ĂȘtre sans intĂ©rĂȘt au point de vue logique, tandis quâau point de vue des opĂ©rations psychologiques elles expliquent pourquoi la structure des proportions apparait en connexion avec les opĂ©rations propositionnelles, les opĂ©rations combinatoires, etc.
Par contre, certaines opĂ©rations de la logique pure sont dâun emploi Ă contrĂŽler de prĂšs en logistique opĂ©ratoire. Par exemple la proposition (p . q) â (p â q) est toujours vraie en logique 9 tandis quâelle correspond seulement Ă une vĂ©ritĂ© partielle du point de vue opĂ©ratoire, car on a aussi
(p . q) â [(p . q) âš (p . q) âš (p . q) âš (p . q)],
donc
(p . q) â [(p â q) âš (p . q)]
câest-Ă -dire
(p . q) â [(p â q) âš (p â q)]
Câest dâailleurs pourquoi lâimplication du tout par la partie cause Ă certains logiciens un embarras visible, lorsquâils ne sont ni conventionalistes ni platoniciens mais gardent par devers eux quelque souci de rattacher les opĂ©rations quâils utilisent Ă celles de la pensĂ©e (bien que ce soit contraire Ă lâesprit de la logistique axiomatique).
Conclusionđ
En un mot, les progrĂšs mĂȘmes de la logistique pure conduisent Ă restreindre de plus en plus son champ dâapplication aux thĂ©ories strictement dĂ©ductives. Lorsquâil sâagit dâexprimer par des structures opĂ©ratoires adĂ©quates les mĂ©canismes de la pensĂ©e rĂ©elle, un tel objectif ne peut ĂȘtre atteint quâen constituant une logistique algĂ©brique ou opĂ©ratoire dont le dĂ©veloppement, orientĂ© exclusivement vers la recherche dâune telle adĂ©quation, doit ĂȘtre poursuivi en toute indĂ©pendance Ă lâĂ©gard de la logistique pure, si lĂ©gitime que soit cette derniĂšre dans le domaine quâelle sâest elle-mĂȘme attribuĂ©.