La localisation des impressions d’impact dans la causalité perceptive tactilo-kinesthésique (1958) a

Cherchant à interpréter le développement de la causalité perceptive visuelle, étudié chez l’enfant avec Lambercier, l’un de nous a fait l’hypothèse que cette forme de causalité phénoménale, si admirablement analysée par Michotte, tirait peut-être son origine d’une assimilation de certaines liaisons visuelles bien définies aux liaisons correspondantes dues à l’expérience perceptive tactilo-kinesthésique. C’est ainsi que le rôle nécessaire du contact dans la causalité visuelle de l’enfant, ou, en général, la perception des chocs, poussées, etc., et surtout celle des poids, résistances, etc., semblent imposer l’idée que de telles impressions visuelles n’ont pu se constituer qu’en connexion étroite avec les impressions tactilo-kinesthésiques concomitantes ou parallèles.

11 va de soi qu’en une telle interprétation le problème principal qui se pose alors est de comprendre selon quels mécanismes une liaison visuelle peut être assimilée à une liaison tactile jusqu’à permettre la transposition des impressions perceptives causales liées au domaine tactile en impressions causales de caractère visuel. Parler d’une assimilation entre les deux claviers ne dépasse pas le niveau de la description verbale, tant que l’on n’a pas déterminé ce que comporte l’emploi d’un tel mot.

Mais s’il est malaisé de trouver des situations expérimentales simples dans lesquelles on assiste aux débuts d’une assimilation du visuel au tactile (il faudrait pour cela analyser surtout les réactions des nourrissons de 3-4 à 18 mois), peut-être est-il plus facile d’étudier les situations réciproques, à savoir l’influence des liaisons visuelles sur la causalité tactile elle-même. Et, si l’on pouvait, en un tel domaine, mettre en évidence certaines « traductions » du visuel en tactile, l’on serait sans doute mieux amené à comprendre au moins certains aspects de la traduction inverse.

Or, il existe un phénomène classique qui, bien qu’inexpliqué, évoque immédiatement le problème que nous venons de poser. Chacun sait qu’en appuyant sa canne sur un sol résistant, on perçoit tactilement l’impact à l’extrémité de la canne, c’est-à-dire que l’impression perceptive de résistance (et éventuellement de poussée) est localisée, non pas dans la main (ou pas exclusivement dans la main), mais à la frontière même entre la canne et le sol. Le phénomène est encore plus curieux avec un fil à plomb, quand, malgré l’absence de toute rigidité dans le fil servant d’intermédiaire, on perçoit l’impact au point où l’objet suspendu touche à peine le plancher. Bourdon1 qui commente l’exemple de la canne, y voit une influence de la perception visuelle sur la perception tactile, comme si l’impact perçu visuellement pouvait se traduire en une impression tactile, mais il ne s’explique pas davantage sur le mode ni sur le mécanisme de cette traduction (le terme est d’ailleurs de nous).

Mais si le phénomène de la localisation de l’impact à l’extrémité de la canne ou du fil à plomb soulève déjà le problème des relations entre les impressions causales tactilo-kinesthésiques et visuelles, il est naturellement aisé d’imaginer des situations plus complexes dans lesquelles il sera possible de faire croître ou décroître le facteur visuel et d’analyser les répercussions de ces variations sur l’impression tactile. 11 suffira pour cela de substituer à la canne une sorte de râteau permettant au sujet de pousser par son intermédiaire des boîtes A, B, C, etc., de poids variés et s’entraînant elles-mêmes les unes les autres par contacts successifs : on pourra alors rechercher (1) si la localisation de l’impact demeure fixée à l’extrémité du râteau ou s’il y a délégation de l’impression à la frontière des boîtes B et C puis C et D, etc. ; et (2) si ces localisations ou délégations tactiles éventuelles sont influencées ou non par le facteur visuel (en faisant travailler le sujet les yeux fermés d’abord puis ouverts, ou en suivant l’ordre inverse). Ce sont ces deux problèmes que nous avons étudié chez l’enfant de 6-7 ans et chez l’adulte.

Bien entendu, la première question qui se pose à propos de l’un et de l’autre de ces deux groupes de sujets est de savoir si les réponses obtenues expriment des impressions authentiquement perceptives ou s’il intervient — en plus ou en totalité — un élément d’interprétation notionnelle. Mais, comme chacun sait, c’est là malheureusement une difficulté commune à toutes les recherches sur la causalité perceptive, et, si cet obstacle est encore plus considérable dans le domaine des perceptions tactiles, qui sont souvent si floues et toujours si fluctuantes, il ne lui est pas spécial. Seulement, s’il y a là une difficulté, il y a aussi un problème intéressant, auquel la dichotomie classique de la perception et de la représentation est loin de permettre une réponse claire, car

1Bourdon,La perception (in Traité de psychologie de Dumas, 2e édition), p. 6.

il semble fort probable qu’il existe de nombreux intermédiaires entre ces deux termes.

Quoiqu’il en soit de cette difficulté, le problème central que soulève les faits que nous nous proposons d’étudier est donc celui du mécanisme des actions exercées sur les impressions tactiles par les spectacles visuels, autrement dit le problème de l’assimilation des données de l’un de ces deux domaines sensoriels à celles de l’autre, par l’intermédiaire des schèmes de la causalité perceptive. C’est donc sur ce point que nous centrerons notre effort et nous espérons que les données ainsi recueillies contribueront à éclairer la question encore si obscure des origines de cette variété de causalité perceptive.

§ 1. Les techniques.

Le matériel se compose d’abord d’une table sur laquelle est fixée une glissière de 2 m de long et 17 cm de large (le long de cette glissière sont attachées deux barres d’aluminium distantes de 10 % cm destinées à retenir sur la glissière les différentes boîtes à pousser). Un râteau de 1 m et un autre de 50 cm permettent de pousser les boîtes le long de la glissière. Ces râteaux sont composés de bâtons cylindriques de bois, de 2 cm de diamètre à l’extrémité desquels est fixé un poussoir : plaquette de bois de 10X7 cm (1 % cm d’épaisseur), laquelle est feutrée pour éviter tout son lors de la poussée des boîtes.

Les boîtes sont toutes de mêmes dimensions (10X8 %X3 %cm) et sont feutrées à la base ainsi sur la surface de contact avec la boîte suivante. Elles sont plus ou moins remplies de plomb : 50, 100, 200, 500, 1000 et 2000 gr., ainsi que deux boîtes d’1 kg superposées. De plus, une baguette de bois parallélipipédique de 50X3X2 cm peut être intercalée entre deux boîtes.

Les essais sont faits dans l’ordre suivant, qui a varié selon les deux groupes de sujets :

Groupe 1. (.4) D’abord les yeux fermés (Y. F.)

(1) Ordre ascendant des poids : séries III (50 + 100+200 gr.) ; VI (50+100 + 200 + 500+1000+2000 gr.) ; I (50) ; V ; II et IV.

Eventuellement deux contre-épreuves (ordre ascendant des poids avec superposition des boîtes au cours de la poussée et non pas étalement ; et poussée avec l’intermédiaire constitué par la baguette).

(2) Ordre descendant des poids : séries VI (2 kg, 1 kg, 500, 200, 100 et 50 gr.), IV, III, V, II, I. Eventuellement les mêmes contre-épreuves, mais en ordre descendant.

(5) Ensuite les yeux ouverts (Y.O.) : (1) Ordre ascendant : séries III, VI, I, V, II et IV avec contre-épreuves éventuelles.

(2) Ordre descendant des poids : séries VI, IV, III, V, II, 1 et contre- épreuves éventuelles.

Groupe II. (4) D’abord les yeux ouverts : même ordre et séries que ! B.

(B) Ensuite les yeux fermés : même ordre et séries que / A.

11 est à noter que pour des raisons de fatigue, etc., tous les sujets n’ont pas passé par toutes les épreuves ni surtout par toutes les contre- épreuves. Notamment les séries employées ont souvent été réduites à III, VI, II et IV.

Situation du sujet.

Le sujet se tient debout et travaille avec la main la plus habile. L’examinateur échelonne sur la glissière à 10 cm environ du râteau les différentes boîtes elles-mêmes à 10 cm environ les unes des autres. Selon les groupes, on commence donc les yeux fermés ou les yeux ouverts. Il va sans dire que les sujets du Groupe I (Y.F.) n’ont rien vu du dispositif et que l’examinateur ne dispose les boîtes sur la glissière qu’une fois le sujet dans la situation d’expérience.

L’examinateur installe le sujet à un mètre environ de la table sur laquelle la glissière se trouve bien calée. En lui mettant en main le râteau, il lui donne les consignes et explications suivantes :

Consignes :

« — Vous allez prendre ce bâton en main. (L’examinateur remet le râteau qui doit être tenu bien au bout, de toute la main et non des doigts seulement ; le bout poussoir du râteau repose sur la glissière, comme le râteau doit être toujours dans le plan de celle-ci.) Et vous allez pousser ce bâton tout droit devant vous, jusqu’à ce que je vous dise halte ! Efforcez-vous de pousser tout droit. Si vous sentez que vous rencontrez (ou que votre bâton rencontre) quelque chose en poussant ainsi, vous me le signalez en me disant par exemple 1 si vous rencontrez une première chose, 2 si vous rencontrez une deuxième, 3 si vous rencontrez encore, etc… N’oubliez pas que vous devez continuer à pousser jusqu’à ce que je vous dise de vous arrêter, et que vous devez me signaler si vous avez l’impression de rencontrer quelque chose. »

Si le sujet s’inquiète de la vitesse qu’il doit imprimer à sa poussée, ce qui arrive souvent avec les adultes, l’opérateur lui dit d’adopter son rythme personnel, quitte à intervenir par la suite s’il le voit procéder par trop rapidement ou avec une lenteur marquée. En outre, il lui fera remarquer que la poussée doit être continue, sans arrêts puis départs brusques aux obstacles rencontrés ; dans la situation Y.O., la plupart des sujets ont tendance, à l’approche de chacune des boîtes, de précipiter leur poussée, ce que l’expérimentateur fera éviter.

On procède alors à un essai préliminaire avec 2 ou 3 boîtes c’est-à-dire les boîtes de 50, 100 et 200 gr., pour s’assurer que la consigne a été comprise et corriger, s’il y lieu, les maladresses de poussée. Il arrive en effet assez souvent que dans la situation Y.F. le sujet ne puisse pas pousser son

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râteau sans dévier à droite ou à gauche, ce qui fait buter les boîtes contre les barres d’aluminium et rend la poussée très laborieuse. Cet essai préliminaire sert aussi à amorcer l’interrogatoire sur la ou les localisations des sensations de choc. A cet effet, nous avons procédé de la manière suivante (Ceci fut surtout le cas avec les sujets du groupe I, situation de départ Y.F.) :

L’opérateur note les rencontres signalées et demande : « Vous avez senti 1 ou 2 etc. rencontres.

1) Où est-ce que vous les avez senties ? »

Question assez neutre et embarrassante souvent que nous avons fait suivre de la question

— « Comment vous les avez senties ? »

pour revenir à la première « Où…

2) Quelle que soit la réponse du sujet (« dans le bras, dans la main, au bout du râteau, etc. »), on demande alors : « Seulement dans la main, ou seulement au bout du râteau, ou ailleurs encore ? »

3) Dans le cas où ces questions paraissent encore vagues, nous demandons encore : « Vous m’avez signalé 1 ou 2 etc… rencontres (chocs, résistances, etc. selon le langage du sujet). Pouvez-vous me dire où vous sentez que ces résistances s’exercent ? »

4) Dans les cas enfin où le sujet ne comprend toujours pas nos questions, nous ajoutons : « Il y a des sujets qui disent que c’est dans la main, d’autres qui disent au bout du râteau, d’autres plus loin, d’autres encore dans le bras ou je ne sais pas, peut-être ailleurs encore. Alors j’aimerais savoir comment et où vous, vous sentez les rencontres ou les résistances. On peut recommencer si vous voulez. »

On fait faire une nouvelle poussée et on note les rencontres signalées, la ou les localisations et on redemande éventuellement : « Seulement dans la main, ou au bout du râteau, etc…

5) Dans tous les cas, quand le sujet signale plus d’une rencontre, nous insistons encore en disant : « la première rencontre (ou objet, choc, etc…), vous le localisez ou sentez dans la main (au bout du râteau, dans le bâton, etc.). Et la deuxième ? et la troisième, etc. ? »

6) Dans la situation Y.O. nous demandons à la suite du 2) :

« Sentez-vous que cette boîte pousse celle-ci, etc., où le voyez-vous seulement ?

— Comment le sentez-vous ?

— Où le sentez-vous ? »

Cet essai préliminaire terminé, on procède à l’expérience proprement dite en commençant selon les groupes dans les situations Y.F. ou Y.O. Dans ces deux situations nous commençons par l’ordre ascendant des poids que suit l’ordre descendant, pour recommencer, ascendant puis descendant dans la situation inverse.

Au début de l’expérience proprement dite, nous disons au sujet : « Nous allons faire quelques essais. Je ne sais pas si d’une fois à l’autre on sent la même chose. Faites donc bien attention pour savoir. »

Après chaque essai, l’expérimentateur consigne les rencontres signalées et pose à peu près les mêmes questions. Il prend soin de remettre le sujet dans la position de départ et d’ajuster le râteau dans le plan de la glissière avant de procéder à l’essai suivant.

Telles sont les grandes lignes de la consigne adoptée. 11 va dans dire que, selon les cas, nous apportions à cette consigne des modifications de détail dont les protocoles rendent compte dans la majorité des cas. Il nous faut enfin mentionner qu’avec certains sujets adultes nous avons jugé instructif de faire décrire la disposition que le sujet se représentait des .objets, ceci dans la situation Y.F. du groupe I.

§ 2. Résultats numériques

Il s’agit d’abord de comparer les résultats obtenus chez les enfants et chez les adultes, dans les groupes I (yeux fermés d’abord et ouverts ensuite) et II (yeux ouverts d’abord et fermés ensuite) et en comparaisons ascendantes (poids croissants) et descendantes. Ces diverses données sont consignées sur le tabi. 1, dans lequel les réponses des sujets ont été groupées en quatre catégories de la manière suivante :

D = (délégation) l’impact est localisé au-delà du bout-poussoir du râteau, soit en précisant de quelles boîtes il s’agit soit sans autre précision.

R = localisation à l’extrémité du râteau.

B = localisation soit sur le bâton (au milieu du manche du râteau, etc.), soit à la fois sur le bâton et le poussoir, soit à la fois dans la main et sur le râteau.

M = localisation dans la main seule ou au poignet, au bras, au coude, etc.

11 est à noter que ces catégories ne sont pas statistiquement homogènes, car la catégorie des R comprend entre autres tous les cas où le sujet ne pousse qu’une seule boîte au moyen de son râteau et où, par conséquent, une délégation du type D est exclue par la situation même. 11 en résulte que pour une série quelconque de n (= 1 à 6) boîtes, seules n— 1 localisations D sont possibles, tandis qu’il y a n possibilités pour R, B et M (et si n = 1, aucune localisation ne peut être de type (D).

11 est à rappeler, d’autre part, que tous les sujets n’ont pas été soumis exactement au même nombre d’épreuves pour des raisons individuelles (fatigue ou inattention chez l’enfant, etc.). Nous n’avons pas cherché à uniformiser artificiellement les résultats ainsi obtenus et en fournirons d’abord (tabi. 1) la statistique à l’état brut, quittes à dissocier dans les tableaux ultérieurs les données qu’il peut être intéressant d’examiner séparément.

Tabi. 1. Pourcentage des localisations sur 16 enfants et 36 adultes
pour toutes les épreuves I-Vl :

(Y.F = yeux fermés et Y.O. = yeux ouverts. Asc = comparaisons dans l’ordre 1, 2, 3… et Desc. = comparaisons dans l’ordre inverse. Entre parenthèses le nombre des jugements.)

Examinons maintenant, sur la première épreuve de chacune des séries ascendantes1 de ce tabi. 1, le % des R, des B et des M, les D étant donc exclus par la situation même (voir tabl. 2) :

Tabl. 2. Pourcentage des localisations lors des premières épreuves
(I) de chaque série ascendante (mêmes sujets).

1 Les séries descendantes n’ont pas toujours été poursuivies jusqu’à l’élément unique, et, quand c’est le cas, on ne peut pas savoir s’il y a persévération ou adaptation.

Cherchons ensuite à établir le % des D, R, B et M dans toutes les épreuves à éléments non uniques. Le tabl. 3 ainsi obtenu équivaudra donc au tabl. 1 défalcation faite des données du tabl. 2 ainsi que des épreuves terminales des séries descendantes lorsqu’elles ont abouti à une boîte unique. Le tabl. 3 fournira par conséquent le % des D dans toutes les épreuves où cette réaction était possible.

Tabl. 3. Pourcentage des localisations dans les épreuves à éléments
non uniques.

Enjants : Adultes :
Groupe I Groupe II Groupe I Groupe II
(198 et 165) (142 et 191) (473 et 408) (258 et 330)
D …. 20,8 51,4 31,9 62,0
Y.F. R … . 51,2 18,3 53,7 26,3
B . .. . 20,8 14,1 8,9 5,0
M …. 7,2 16,2 5,5 6,7
D …. 23,6 39,7 58,8 58,4
Y.O. R …. 43,6 25,6 34,2 27,9
B …. 21,2 6,0 4,2 9,8
M . … 11,6 28,7 2,8 3,9

 

Enfants Adultes
Groupes : I II I II
Y.F. . .. 0,29(0,40) 1,75(2,80) 0,50(0,59) 1,40(2,36)
Y.O. . .. 0,43(0,54) 1,11(1,55) 1,04(1,71) 1,26(2,09)

 

Il peut en outre être utile, pour comparer les enfants et les adultes, d’indiquer le rapport des localisations par délégation (O) aux localisations à l’extrémité du râteau (R), donc le rapport D : R dans les tabl. 1 et 3 :

Tabl. 4. Valeur du rapport D : R chez les sujets du tabl. 1 (et entre
parenthèses chez ceux du tabl. 3) :

De ces quatre tableaux se dégagent un certain nombre de faits :

(1) On constate d’abord que la localisation de l’impact à l’extrémité du râteau (R) constitue un phénomène assez général, puisque dans les situations où D est exclus (tabl. 2), ces réactions R représentent plus du 50 % dans tous les groupes de sujets et dans toutes les situations. En outre les réactions R+B (on se rappelle que B comporte aussi un élément de cette localisation tactile extracorporelle) comportent en chaque cas également (tabl. 2) le 75 % au moins de toutes les réactions.

(2) Les réactions R constituent cependant un caractère augmentant avec l’âge : dans les situation où D est exclus (tabl, 2) la moyenne générale des R est de 65 % chez l’enfant et de 90 % chez l’adulte. Quant à la moyenne générale des R+B, également dans les premières épreuves de chaque série (tabl. 2) elle est de 86,8 % chez l’enfant et de 93,8 chez l’adulte.

(3) A considérer maintenant l’ensemble des réactions (tabl. 1), on constate aussi que la moyenne des localisations exclusivement extracorporelles (D+R) atteint plus du 50 % des cas dans tous les groupes de sujets et dans toutes les situations (sauf un 48,1 % chez les enfants du groupe II avec les yeux ouverts). A part ce dernier groupe la moyenne des D+R+B dépasse également toujours le 75 %.

(4) Seules les réactions M ne comportent aucun élément de localisation extracorporelle et ces réactions ne représentent que des fractions oscillants entre le 2,3 % et le 31,9 % suivant les situations : en moyennes générales elles sont de 15,5 % chez l’enfant et de 5 %, chez l’adulte (tabl. 1), ou lors des premières épreuves des séries (tabl. 2) de 13,2 %, chez l’enfant et 6,4 % chez l’adulte.

(5) A considérer encore l’ensemble des réactions D+R (tabl. 1), on constate comme pour l’évolution des R seuls (voir sous n° 2) une augmentation de la moyenne générale avec l’âge : 68 % chez l’enfant et 88 % chez l’adulte.

(6) Quant à la localisation par délégation (D) il s’agit aussi d’une réaction qui augmente avec l’âge. Dans les épreuves à éléments non uniques (tabl. 3), la moyenne des D est de 33,8 % chez l’enfant et de 52,2 % chez l’adulte. Par rapport à l’ensemble des réactions (tabl. 1), la localisation D est représentée par des moyennes de 16,6 à 42,4 chez l’enfant (moyenne générale : 28,4), et par des moyennes de 28,4 à 53,2 chez l’adulte (moyenne générale : 44,3).

(7) Il ne s’agit pas d’un phénomène entièrement provoqué par la vision au moment de l’expérience, puisque les sujets du groupe I qui débutent les yeux fermés présentent déjà (tabl. 1) le 16,6 % chez l’enfant et le 28,4 % chez l’adulte de réactions du type D et que, chez ces deux groupes de sujets, le rapport des D aux R est de 0,29 chez l’enfant et de 0,50 chez l’adulte (tabl. 4).

(8) Par contre, quand les sujets ont commencé l’expérience les yeux fermés (groupe I), l’intervention ultérieure de la vision augmente sensiblement le taux des réactions D : de 16,6 à 19,4 chez l’enfant et de 28,4 à 47,2 % chez l’adulte (tabl. 1 ; cf. les données analogues du tabl 3).

(9) Mais le rôle de la vision se manifeste surtout dans le contraste des réactions du groupe II par rapport au groupe I de sujets, tant chez

l’enfant que chez l’adulte : les sujets du groupe I qui débutent les yeux fermés ne présentent donc que 16,6 % (enfants) et 28,4 (adultes) de réponses D tandis que les sujets du groupe II, qui débutent les yeux ouverts, présentent des pourcentages initiaux de 34,9 % D (enfants) et 48,5 % D (adultes). Si ce dernier résultat est équivalent aux D yeux ouverts du groupe I adulte (47,2), la moyenne enfantine de 34,9 est presque double de celle des D yeux ouverts du groupe 1 enfants (19,4) (tabl. 1, mêmes relations sur le tabl. 3).

(10) De plus, cette influence de la vision décrite sous (9) présente cette particularité remarquable de durer une fois que le sujet, ayant passé par les 12 séries avec les yeux ouverts (6 ascendantes et 6 descendantes), continue l’expérience les yeux fermés : on constate, en effet (tabl. 1), que les sujets du groupe II donnent, les yeux fermés, des moyennes de D de 42,4 % (enfants) et 53,2 % (adultes) bien supérieures à celles du groupe I les yeux fermés (16,6 et 28,4 %).

(1) Il est à noter qu’il ne s’agit pas là d’une simple conservation mais même d’une accentuation : en passant des yeux ouverts aux yeux fermés, les sujets du groupe II renforcent, en effet, le % des D de 34,9 à 42,4 % chez l’enfant et de 48,5 à 53,2 % chez l’adulte.

(12) Le rôle de la vision semble également se manifester sur le pourcentage des réactions M (localisations corporelles) chez l’enfant, puisque dans les deux groupes I et II le % de M est plus fort les yeux ouverts que fermés (13,8 contre 6,4 % en I et 25,0 contre 16,8 % en II : tabl. 1). Il n’en est pas de même chez l’adulte.

(13) En outre, le % de M (tabl. 1) est plus fort chez l’enfant dans le groupe II qui débute les yeux ouverts (25,0 et 16,8 %) que dans le groupe 1 qui débute les yeux fermés (6,4 et 13,8). Il n’en est pas non plus de même chez l’adulte (sauf peut-être une légère tendance se manifestant au tabl. 2 mais insuffisamment significative).

(14) Quand au rôle de la direction ascendante ou descendante des comparaisons sur les % des D, il est constant chez l’enfant (tabl. 1) : toutes les comparaisons ascendantes donnent une plus forte proportion de D (moyenne générale de 34,2 %) que les comparaisons descendantes (moyenne générale de 19,2 %).

(15) Chez l’adulte, par contre, les comparaisons descendantes donnent un plus fort taux de D les yeux fermés que les comparaisons ascendantes (40,9 contre 22,9 et 62,2 contre 43,1), tandis que, les yeux ouverts, les % de D sont les mêmes dans les deux sens (groupe I) ou un peu supérieurs en ordre ascendant (groupe II).

Si ce rôle de l’ordre ascendant et descendant des comparaisons dans la fréquence des réactions D semble indiquer l’intervention d’un facteur tactilo-kinesthésique relativement indépendant de la vision (surtout chez

l’enfant : voir 14), la grande majorité des faits ainsi énoncés montre le rôle considérable de la vision dans la production des réactions de délégation (D). Il convient à ce propos de citer à part le cas de deux sujets de 6 ;8 et 7 ;0 ans, que nous n’avons pu inclure dans les tabl. 1-4 parce qu’ils n’ont pas été interrogés exactement suivant la même technique que ceux des groupes I et II mais selon une technique mixte à titre de sondage. Dans les grandes lignes, ils relèvent du groupe I (yeux fermés pour les six séries ascendantes et descendantes puis yeux ouverts pour les mêmes séries), mais, avant l’expérience faite les yeux fermés, on les a soumis à un essai préliminaire les yeux ouverts au moyen de deux boîtes seulement (100 gr et 1 kg pour l’un, 200 gr et 1 kg pour l’autre). Au cours de cet essai préliminaire, le premier sujet a localisé l’impact, d’abord (pour une seule boîte) au bout du râteau, puis (pour une seconde boîte d’1 kg) au milieu de la première boîte. Le second sujet n’ayant pas senti la boîte de 100 gr on lui a substitué celle de 200 et il a senti l’impact au bout du râteau (poussoir) ; lorsqu’on a ajouté une seconde boîte d’1 kg il dit avoir senti deux fois : d’abord à la première boîte (contact poussoir et boîte) puis « par ici je crois » en montrant le milieu de la seconde boîte. C’est alors que l’on a passé aux expériences les yeux fermés en suivant l’ordre IV, II, V, I, III, VI et II, III, IV, I pour le premier sujet et l’ordre I, III, V, II, IV, VI et I, III, IV, II pour le second sujet. Les résultats ont été les suivants.

Tabl. 5. Résultats de deux enfants du groupe I avec essai
préliminaire yeux ouverts :

On voit qu’il a suffi d’une brève présentation préliminaire de la configuration visuelle du dispositif et d’un essai sur deux boîtes seulement pour donner aux réactions de ces deux sujets l’allure de celles du groupe II, bien que le déroulement des épreuves ait ensuite suivi en réalité la marche du groupe I L II est, en particulier très frappant de retrouver en ce cas, comme dans la moyenne des réactions du groupe II, un plus

1 On comprend donc que nous n’ayons pu classer ces deux sujets dans les tabl. 1-4 puisqu’ils ne relèvent en fait ni du groupe I ni du groupe II. En les ajoutant cependant à ceux du groupe 1 on trouverait, dans les totaux du tabl. I : 20, 2 D et 54, 4 R pour Y.F. ainsi que 20, 4 D et 45 R pour Y.O. au lieu des chiffres indiqués.

fort pourcentage de délégations D les yeux fermés que les yeux ouverts, comme si la présentation visuelle antérieure (qui a donc ici été très courte), agissait après coup sur les impressions d’impact davantage que durant la vision elle-même.

Quant à la contre-épreuve consistant, à l’insu du sujet à placer les boîtes en superposition progressive au lieu de les échelonner horizontalement, elle n’a été appliquée qu’à certains adultes et enfants (sans différence entre ces deux groupes). Les résultats pour l’ensemble des sujets (sans différences appréciables entre les séries ascendantes et descendantes) sont les suivants :

Tabl. 6. Réactions aux boites en superposition (90 jugements), en % :

D R B M
53,3 36,7 0 10

 

Dans la majorité des cas, le sujet ne se doute donc pas qu’il y a eu modification des positions, et ceci qu’il ait commencé la série des expériences les yeux fermés ou les yeux ouverts. En général lorsque le sujet présente des réactions D avant la superposition, il continue à réagir ainsi (ce sont surtout ces sujets là qu’on a soumis à la présente épreuve, d’où le % élevé de D), et quand il présente au préalable des réactions R ou M il continue également. Mais il peut arriver que le sujet réagissant auparavant par D passe à des R lors de la superposition. Il arrive même que le sujet puisse reconnaître que les boîtes sont « l’une au-dessus de l’autre », ce qu’a reconnu par exemple un sujet de 6 ;11, qui a alors réagi par M et non plus par R. Un sujet adulte qui a présenté des D dans toutes les situations (groupe /) a été soumis à l’épreuve de la superposition mais les yeux ouverts (exceptionnellement) : il a néanmoins localisé l’impression de résistance dans les boîtes « l’une sur l’autre, mais pas au bout du râteau ».

Il est d’ailleurs à noter que si le sujet ne distingue en général pas la superposition (ultérieure) de l’alignement (antérieur) la réciproque est parfois vraie et il arrive que, en poussant les boîtes, des adultes les sentent l’une sur l’autre (avec réactions R, M et quelques fois même D).

La contre-épreuve consistant à ajouter un intermédiaire sous forme de tiges ou d’un second râteau entre les boîtes successives n’a par contre rien fourni d’intéressant. Les sujets continuent en général à localiser l’impact comme ils le faisaient précédemment, selon l’une des quatre possibilités, ce qui est d’ailleurs très naturel. Ce n’est que les yeux fermés que les intermédiaires ont parfois renforcé la réaction D, par exemple chez un adulte ne donnant que des D avec intermédiaires et seulement 7 D sur 23 dans les autres épreuves. Cette épreuve des

intermédiaires ayant été surtout appliquée aux sujets sans délégation D ses résultats statistiques n’ont pas grande signification. Les voici cependant :

Tabl. 7. Réactions aux épreuves avec intermédiaires
(96 jugements), en % :

On constate que ces % coïncident d’assez près avec ceux des adultes yeux fermés du groupe II (voir tabl. 1). Voici maintenant les réactions qualitatives :

Bor (60 ans). Asc. Série III : signale les trois boîtes ainsi que les heurts du râteau contre les glissières. Le 1" objet est localisé à l’extrémité du râteau, le 2e 5 cm plus loin et le 3’ à nouveau au poussoir.

VI : dit sentir avec le poussoir jusqu’au 3“ objet, puis à partir du 4e : « J’ai déplacé l’objet et je sens avec cet objet. » De même pour 5 et 6. — Il semble que le sujet n’ait pas de délégation pour les boîtes légères (1 à 3) faute de sentir leur résistance.

V : dit sentir « avec les objets » successifs. L’objet y est localisé à 5 cm de 1 et 3 à 20 cm (par interférence avec la distance parcourue).

V en superposition : ne distingue pas la superposition de l’étalement et localise l’impact en profondeur (alignement).

Desc. VI (1 kg+ 500+ 200, etc.) signale les deux premiers objets seulement et ne peut dire s’ils sont l’un devant l’autre ou l’un sur l’autre. Mais il éprouve une impression de délégation. Il dit ensuite (après qu’on ait enlevé le 1 à son insu) qu’il sent le 2 avec le 1 (et non pas avec le râteau).

Epreuve des intermédiaires : il distingue les trois objets (deux boîtes et une longue latte entre deux) mais les situe à 2-3 cm les uns des autres.

Alb (22 ans). Asc. III : signale les 3 boîtes « Je sens dans la main qu’il y a des résistances » puis « au bout du bâton : vous mettez des objets sur la table et je les pousse ». « Je bute avec mon bâton contre les 3 objets et la résistance est transmise à ma main ».

VI : « C’était la même chose sauf que chaque fois c’était des objets un peu plus grands. —    Où sentez-vous que s’exercent les résistances ? — Au bout du bâton qui est sur la table. —    Seulement au bout ? — Oui, seulement au bout ». Intermédiaire : « Vous ne les posez pas toujours à la même place. Le l’r objet, j’ai l’impression qu’il est plus près » (!)

Desc. VI. mêmes réactions. III : « Toujours au bout du bâton, à la même place ». — Qu’est-ce que cela veut dire « à la même place ? » — Au bord de la première boîte, puis de la seconde, etc. ». Il sentait donc une délégation au moins pour cette dernière série.

Superposition : « Il me semble que c’était progressif. J’aimerais encore essayer. » Localise en alignement.

Asc. IV : « D’un objet à l’autre, il me semble. C’est comme ça que je les interprête. — Mais vous sentez ou vous interprétez ? — Je ressens quelque chose, ça c’est sûr ! Et je fais jouer mon imagination pour savoir ce qu’il y a ».

On lui fait toucher le tout et l’on recommence un essai avec ou sans superposition : il n’arrive pas à distinguer.

On voit que ces réactions d’aveugles ne sont pas supérieures à celles des adultes normaux travaillant les yeux fermés. Elles nous enseignent cependant que le facteur visuel n’est pas indispensable à la formation des D : en l’absence d’un facteur visuel antérieur à l’expérience, l’impression de délégation peut s’acquérir par voie exclusivement tactile. Seulement cette exclusivité des indices perceptifs d’ordre tactilo-kinesthésique par opposition aux indices visuels ne prouve en rien, cela va de soi, que la perception soit seule en jeu : la part de l’interprétation est même indiquée avec finesse par Alb quand il dit « je ressens quelque chose, ça c’est sûr… [mais en plus] je fais jouer mon imagination » pour comprendre les relations…

Le problème reste donc entier de chercher à déterminer la part des facteurs perceptifs et la part des inférences logiques ou autres facteurs représentatifs dans les impressions éprouvées, qu’il s’agisse d’ailleurs des R, des B et même des M autant que des D.

§ 4. La nature perceptive ou représentative des impressions
recueillies. — I. inventaire des hypothèses possibles

11 est fort malaisé de préciser en quoi consiste la localisation de l’impact, avec délégation d’une frontière à l’autre entre les boîtes successives ou à l’extrémité du râteau, etc., car de nombreuses hypothèses sont possibles quant à la nature de ces impressions perceptives ou pseudo-perceptives. Essayons d’abord de cataloguer ces hypothèses, sans nous prononcer sur leur degré de vraisemblance théorique ou expérimentale, puis cherchons si les résultats qualitatifs obtenus ainsi que les données qualitatives (introspection et descriptions verbales des sujets) peuvent nous être de quelque secours dans le choix de la meilleure :

(1) La première hypothèse possible consisterait à considérer les impressions observées comme de nature purement perceptive (tactilo-kines- thésique) et comme simplement renforcées par l’intervention des facteurs perceptifs visuels. De même que l’on ne sent qu’à peine dans l’obscurité le goût de sa pipe ou la différence entre deux vins de valeurs très inégales, de même les impressions D ou R seraient renforcées par la perception visuelle des objets ou affaiblies par l’absence de cette perception concomitante.

(2) Au même pôle extrême de la gamme des hypothèses possibles, on pourrait concevoir également les impressions D, R, etc. comme relevant directement de la perception tactilo-kinesthésique, mais comme renforcées par la vision en tant que représentation et non pas en tant que perception. On se trouverait par exemple dans une situation analogue à celle qui a été étudiée par A. Rey 1 : le seuil, dans la perception des actions d’une ventouse, est considérablement affiné par la vision du dispositif utilisé, sans doute parce que l’ignorance de ce qui se passe entraîne une activité cérébrale de recherche qui inhibe les centres récepteurs, tandis que la suppression de cette activité par la vision du dispositif supprime cette inhibition. A cette suppression d’une inhibition, on pourrait d’ailleurs substituer une simple dynamogénisation des centres afférents par l’intervention de la représentation visuelle (ce qui rapprocherait cette hypothèse 2 de l’hypothèse 1).

(3) A l’autre extrême des interprétations possibles on pourrait soutenir que nos sujets ne perçoivent rien du tout, du moins lorsqu’ils localisent l’impression éprouvée aux frontières entre les boîtes successives (réactions D), mais qu’ils se donnent à eux-mêmes l’illusion de « sentir » alors qu’ils se bornent en fait à déduire, à comprendre par assimilation

1 A. Rey, Examen de la sensibilité cutanée par mesure du seuil de l’aspiration de la peau. Arch. Sc. Phys, et Nat., t. 60, p. 155-8 (1943) ; et Relation entre la représentation mentale du stimulus et la finesse du seuil sensitif cutané, Ibid., t. 63, pp. 137-143 (1946).

notionnelle, ou comme dit l’aveugle Alb à « faire jouer leur imagination ».

(4) On pourrait naturellement invoquer un dosage de facteurs perceptifs et représentatifs selon des proportions diverses, mais à titre de mélange et sans invoquer de tertiums à mi-chemin entre la perception tactile et la déduction.

(5) A entrer dans la voie d’une recherche d’intermédiaires on pourrait d’abord supposer — ce qui n’est pas si invraisemblable que cela peut paraître1 — que la représentation soit susceptible d’engendrer des perceptions. Lorsque l’on croit percevoir une piqûre après avoir été frôlé par une guêpe ou que l’on se sent les pieds mouillés parce que l’on patauge dans la neige fondante, il est impossible pendant un instant de distinguer ces impressions erronées d’une perception vraie. M. Gruber présente à cet égard un film remarquable2 : (a) d’abord un « effet tunnel » avec arrêt du mobile (une petite auto) au milieu du parcours non visible : chacun perçoit alors un simple ralentissement sur une trajectoire rectiligne ; (b) ensuite un plan de ce qui se passe sous l’écran : l’auto peut suivre ou bien une ligne droite, ou bien une trajectoire circulaire selon le dispositif des carrefours américains dans la campagne ; (c) enfin on reprend les « effets tunnels » sans ou avec ralentissement : chacun « voit » en ce dernier cas (sous la forme d’une perception « amodale » au sens de Michotte) le mobile parcourir un demi-cercle sous l’écran ! Un tel résultat correspond à l’hypothèse que nous appelons ici (5) et que nous formulons grossièrement en disant que la représentation provoque une perception.

(6) On pourrait ensuite chercher des intermédiaires en subdivisant les diverses formes de représentation et en parlant d’« impressions représentatives » pour désigner certaines variétés de convictions immédiates qui ressemblent à de la perception tout en reposant en fait sur une inférence très rapide et demeurant implicite. Lorsqu’un enfant juge de la plus grande vitesse d’un mobile à son dépassement par rapport à un autre, ou croit à l’allongement d’une règle décalée à l’instant par rapport à une autre d’abord jugée égale1, ce ne sont pas là des faits de perception, mais bien des impressions représentatives immédiates reposant sur des intuitions d’ordre (avec abstraction et inférence). Pourrait-on admettre que de telles réactions, habituellement enfan-

1 Voir les deux articles de F. Bresson dans le vol. VH des « Etudes d’Epistémologie génétique » (Paris, P.U.F.) notamment celui qui décrit la modification des perceptions d’une figure intermédiaire entre les chiffres 1 et 7 sous l’influence de la série antérieurement perçue.

2 Ce film présenté à notre laboratoire lors d’une visite de M. Gruber, est le produit d’une recherche non encore publiée que M. Gruber a menée sur de nombreux adultes et qu’il compte poursuivre sur des enfants. (J. P.).

1 Voir la Rech. XXXII.

tines, trouvent leur équivalent chez l’adulte dans le cas des réactions D et même R aux présentes expériences ?

(7) On pourrait, d’autre part, en subdivisant la perception et non plus la représentation, invoquer la « Gestalt empirique » au sens d’E. Brunswik, notamment sous une forme polysensorielle. De même qu’une structure familière, comme celle de la main, devient prégnante à cause de ses caractères connus et non pas de ses propriétés géométriques, de même, pourrait-on soutenir, une expérience courante comme celle du contact à la fois tactilo-kinesthésique et visuel de cette main avec les objets donnerait lieu à une sorte de Gestalt empirique tactile de contact : celle-ci une fois élaborée et accompagnée de ses indices visuels, serait alors perçue comme une forme connue même quand la main ne touche pas directement l’objectif, mais par l’intermédiaire d’un bâton (d’où la réaction R) et finalement même quand ce bâton ne touche un objet que par l’intermédiaire d’un autre (réaction D). Cette projection de la Gestalt de contact à l’extrémité du bâton ou entre les objets serait ainsi de la même nature que la projection de la forme d’une main dans une configuration perçue en tachistoscope et dont les caractères objectifs en demeurent assez différents ; ou que la projection de la Gestalt empirique d’une plante ou d’un animal rares chez le collectionneur qui, dans la nature, croit les percevoir à distance alors qu’il s’agit en fait d’espèces voisines mais bien distinctes d’eux.

(8) D’une manière plus générale encore, on peut admettre que les activités perceptives, distinctes des perceptions primaires, aboutissent à la formation de schèmes perceptifs (aussi bien « compensatoires » ou « géométriques » 1 qu’« empiriques ») et que la causalité tactile avec ses caractères de poussée contact et résistance constituerait l’un de ces schèmes. Cette schématisation ne constituerait pas un mélange d’éléments perceptifs et représentatifs au sens de la solution (4) mais bien un intermédiaire ou plutôt une série ininterrompue d’intermédiaires entre les perceptions primaires et les concepts (les schèmes perceptifs ne constituant qu’un cas particulier des schèmes sensori-moteurs qui présentent tous les degrés inférieurs de la conceptualisation, jusqu’au niveau où le langage leur permet d’atteindre les degrés supérieurs). Parvenus à un certain niveau d’élaboration les schèmes perceptifs cessent d’être liés à un organe particulier (par exemple la main) pour fonctionner en liaison avec d’autres (les pieds, etc.) et cessent même de demeurer solidaires d’un domaine sensoriel particulier, comme le tact, pour être transposables en d’autres domaines, selon un jeu d’assimilations dont l’action de la vision dans les présentes expériences fourniraient un exemple.

i Pour les schèmes se superposant avec le développement aux bonnes formes géométriques, voir les Rech. XVIII et XIX. Quant à la définition des schèmes compensatoires, voir plus bas au début du § 6.

Remarque. —    Nous n’avons pas fait de place particulière, dans les huit hypothèses précédentes, à une interprétation qui pourtant paraîtrait vraisemblable : c’est que, croyant ressentir une impression de contact à l’extrémité du bâton ou entre les boîtes poussées par celui-ci, les sujets manifesteraient, en réalité, l’intervention non pas d’une perception, mais seulement d’une « image » mentale : 1’« imagination » qu’ils feraient ainsi jouer (comme dit le sujet Alb) consisterait donc à croire eux-mêmes qu’ils perçoivent, tandis qu’ils projettent une image tactile dans les objets perçus. Mais, outre le fait que nous nous déclarons incapables de préciser ce que peuvent être des images tactiles (sans pour autant nier leur existence possible), nous croyons que d’invoquer les images mentales ne constitue par une solution nouvelle venant s’ajouter aux huit précédentes, mais simplement une autre manière de décrire les choses, et une manière équivoque pouvant elle- même prendre diverses significations qui se réduisent en réalité à telle ou telle des huit solutions précédentes. Ou bien, en effet, on considère l’image mentale comme un prolongement de la perception primaire, et son intervention n’est pas contradictoire avec les solutions (1) et (2), ou bien on voit en elle le symbole d’un concept, et l’on retombe dans les solutions (3) et (4), ou bien on en fait (sans nier sa fonction de symbole) un intermédiaire entre les activités perceptives et représentatives et on oscille entre les solutions 5 à 8 : on peut en particulier concevoir l’image comme dérivée des schèmes perceptifs (ce qui ne signifie nullement qu’elle soit un prolongement de la perception primaire), etc. Bref, l’appel à l’image n’est pas une explication, mais l’énoncé d’un problème qui rejoint le précédent et chacune des solutions énumérées comporte en fait une place réservée à l’image et une interprétation implicite ou explicite de celle-ci.

§ 5. La nature perceptive ou représentative des impressions (D)
et (R). — II. Discussion.

La première question à examiner est de savoir si dans les réactions de nos sujets il intervient un élément perceptif au moins partiel ou s’il en est totalement absent. La question se pose déjà pour les réactions R. Elle se pose a fortiori pour les réactions D. Elle revient en définitive à savoir si les réactions D et R sont de même nature ou non.

Pour ce qui est des réactions R (voir le tabl. 2), deux points sont à noter : d’abord le fait que quand l’adulte expérimente d’abord les yeux fermés il ne s’agit pas d’un phénomène coercitif ou entièrement général (82,4 %) ; et ensuite surtout cette circonstance essentielle que la localisation au bout du bâton est une réaction qui augmente de fréquence avec l’âge et qui n’est nullement constante à 6-7 ans. En effet, la moyenne générale des R lors de la première épreuve de chaque série

n’est que de 65 % chez nos sujets enfantins, tandis qu’elle atteint 90 % chez l’adulte.

Néanmoins personne ne conteste le caractère perceptif de cette réaction alors qu’il serait facile de dire que seule l’impression de résistance ou de poussée est perceptive et que la localisation est due à une erreur de jugement ou d’interprétation notionnelle accompagnant la perception. Si l’on ne saurait soutenir une telle opinion, c’est évidemment qu’en ces sortes d’impressions la localisation ne saurait être dissociée de la perception de l’impact, avec sa double composante de poussée et surtout de résistance ; en effet, quoique se soient le bras et la main qui poussent le râteau (ou qui appuyent la canne sur le sol), c’est l’objet extérieur qui résiste, et qui résiste à l’extrémité du bâton : la localisation de l’impact en R est donc partie intégrante de la perception de cet impact et sa localisation au point de rencontre entre le râteau et l’objet qui résiste est conforme à toutes les tendances objectivantes de la perception, laquelle perçoit l’objet pour lui-même (cf. les constances) bien plus qu’elle ne s’intéresse aux modifications produites par lui dans les organes récepteurs (images rétiniennes, impressions musculaires internes, etc.). C’est ainsi que nous localisons la couleur d’une rose sur cette rose et non pas sur la rétine ou dans le cortex visuel…

Mais, cela admis, il importe immédiatement de constater que les frontières de la région localisée en R sont très peu délimitées. En principe il s’agit donc de l’extrémité de l’instrument que le sujet tient en main (râteau, canne, etc.). Seulement, d’une part, le phénomène n’intéresse pas que les mains, et, d’autre part, l’instrument peut être allongé ou modifié par adjonctions diverses.

Pour ce qui est, d’abord, du domaine des organes susceptibles de transmettre de telles impressions R, l’un de nous a recueilli un certain nombre d’observations sur un sujet adulte :

En attachant un bâton à la semelle du soulier droit, le sujet perçoit les résistances à l’extrémité du bâton, lorsque celui-ci touche un solide quelconque, exactement comme s’il s’agissait de la main. En fixant le bâton dans le soulier (il en sort à 45° de la jambe) et en explorant au moyen de son extrémité libre le dessous du plateau de la table, etc. : même impression. En donnant du pied un coup sec contre un marron ou un caillou peu lourd, l’impression tactile de choc est localisée à l’extrémité du soulier et nullement dans le pied. En tenant entre les genoux une tige de 50 cm prolongée d’une bande de caoutchouc et en dirigeant cet objet contre le coin de la table l’impression de toucher est localisée dans la bande élastique I

A bicyclette, le même sujet relève qu’en heurtant de la roue un petit caillou sur la route, ou en passant sur un petit trou, une petite dénivellation, etc., le léger obstacle est senti dans le pneu de la roue avant, ou dans celui de la roue arrière, et non pas dans les mains tenant le guidon, dans les pieds ou sur le siège (s’il ne s’agit, naturellement, pas de secousses proprement dites). Cette impression est particulièrement frappante car, en ce cas,

1’« instrument » ne prolonge pas un seul membre, mais fait corps avec l’individu entier qui n’en localise que mieux les petites impressions entre le pneu et la chaussée.

Ce dernier exemple conduit à examiner l’extension de l’instrument. Lorsque le râteau a touché une boîte et l’entraîne jusqu’à rencontrer une seconde boîte, ou bien la première boîte est encore perçue distinctement, et alors se pose le problème de la délégation D, ou bien elle ne l’est plus de façon suffisamment différenciée et fait corps avec le râteau : en ce cas, si le sujet localise l’impact entre les boîtes 1 et 2, y a-t-il vraiment délégation D ou ne s’agit-il encore que d’une impression R, mais relative à un instrument prolongé (le râteau et la boîte 1 ne constituant plus alors qu’un seul tout) ? L’énoncé même de cette question montre combien est relative la distinction entre les impressions R et les impressions D auxquelles il faut en venir maintenant.

Les impressions D, autrement la localisation de l’impact entre les boîtes, par délégation, ne se rencontrent plus en moyennes générales que dans le 33,8 % des réponses des enfants et le 52,2 de celles des adultes (d’après le tabl. 3). Bien que prolongeant de façon continue les impressions R, comme on vient de le voir, et bien que ces dernières constituent déjà une délégation par rapport à la localisation dans les mains, le bras, etc., on pourrait se demander si cette plus faible proportion ne constitue pas l’indice que nous sortons alors du domaine perceptif pour entrer dans celui des interprétations (solution 3 du § 4) ? C’est d’ailleurs l’opinion de plusieurs de nos sujets (les mêmes en général qui ne croient éprouver aucune impression perceptive dans la causalité visuelle de Michotte).

Mais plusieurs sortes de faits sont dès l’abord de nature à tempérer cette solution facile.

Le premier est qu’on se trouve en présence d’une réaction qui augmente avec l’âge, comme le montrent nettement les tabl. 1 et 3. Or, s’il ne s’agissait là que d’« imagination » ou d’interprétation subjective, on ne voit en rien pourquoi sur un tel point les adultes seraient plus fabulateurs que les enfants. Nous savons au contraire, comme le montre la recherche poursuivie par l’un de nous avec Lambercier, que certains faits de causalité perceptive visuelle, qui sont de nature douteuse ou équivoque (causalité par arrêt, effet paradoxal de ralentissement, etc.) diminuent de fréquence avec l’âge, tandis que d’autres augmentent, comme les effets de lancement à distance, etc. Il y a donc là un critère assez fin et nettement différencié, qui permet de dissocier les impressions peu définies, à propos desquelles l’enfant est moins exigeant que nous et présente une causalité perceptive plus large que la nôtre (parce que moins bien structurée), et les impressions plus subtiles que n’accepte guère l’enfant et qui se généralisent avec le développement. Il serait donc malaisé d’expliquer cette augmentation des D avec l’âge s’il ne

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s’agissait que d’une confusion entre l’impression perceptive et 1’« imagination ».

En second lieu, on constate sur les tabl. 1 et 3 que l’ensemble des réactions R+D constitue une masse assez stable (par opposition à B et M), mais que, à l’intérieur de cette masse, il se produit de continuels échanges, les R se transformant en D ou vice-versa selon les situations (ce que montre le tabl. 4). En d’autres termes, les réactions R et D forment un tout, avec de multiples intermédiaires entre eux, et les R se prolongent ou ne se prolongent pas en D en fonction de facteurs variés et surtout de la vision. Il est donc difficile d’accorder une part d’impression perceptive aux réactions R et de la refuser aux D, puisque toutes deux constituent en un sens élargi des délégations, que toutes deux augmentent avec l’âge et qu’elles soutiennent entre elles des relations de filiation sans cesse renouvelées dans le sens de R à D mais aussi parfois dans le sens inverse.

En troisième lieu, ces sortes d’échanges ou de transformations des R en D ou vice-versa obéissent à des lois. Chez l’enfant toutes les moyennes des D sont plus fortes en marche ascendante que descendante (tabl. 1), ce qui signifie sans doute simplement qu’en partant de poids plus lourds le sujet distingue mal les moins lourds. Mais chez l’adulte les yeux fermés, le % des D passe de 22,9 à 40,9 et de 43,1 à 62,2 en substituant la marche descendante à la marche ascendante : en ce cas, le sujet travaillant sans l’aide de la vision fait un plus grand effort d’attention pour repérer les boîtes de plus en plus légères, et cette attention se traduit par une augmentation des localisations D. C’est bien un nouvel indice que ces réactions D ne sont dues ni au hasard ni à une simple imagination fabulatrice, mais s’accompagnent d’impressions attentives.

Nous pouvons donc écarter la solution 3 du § 4. Par contre il reste à savoir si ces impressions éprouvées selon certaines régularités comportent bien un élément perceptif ou sont à assimiler à ces « impressions représentatives » que nous avons décrites chez l’enfant et qu’il est si difficile de distinguer de la perception (solution 6). Mais sur ce point encore le fait que ces impressions augmentent avec l’âge semble un indice décisif. Les « impressions représentatives » constituent des réactions nettement préopératoires, puisqu’elles n’enveloppent aucune déduction explicite et conduisent en général à des conclusions erronées. Ce n’est certes pas une raison pour qu’elles n’existent pas chez l’adulte normal, car celui-ci n’atteint les paliers opératoires de la pensée (et surtout le palier formel) qu’en certaines situations et demeure à des niveaux bien inférieurs en d’autres. Par contre on voit mal pourquoi de telles « impressions représentatives », relevant donc de l’intelligence et non pas de la perception, augmenteraient avec l’âge, tandis qu’il existe toute une catégorie d’illusions perceptives (les effets « secondaires ») qui croissent précisément avec le développement.

On répondra alors peut-être que ces localisations extracorporelles de type D ne constituent pas des « erreurs », mais témoignent au contraire d’une excellente adaptation de l’impression subjective à la situation extérieure, puisqu’effectivement l’impact tactile est situé au point où s’exerce la résistance et non pas dans le corps propre. Mais si cela est vrai en gros, il ne faut pas exagérer ce caractère adaptatif des localisations car précisément les impressions éprouvées sont susceptibles d’erreurs grossières, comme en témoignent les résultats des contre-épreuves (tabl. 6 et 7) et surtout de la contre-épreuve par superposition : bien rares sont alors les sujets qui distinguent la superposition des boîtes de leur alignement en profondeur, de même que l’erreur inverse se produit parfois aussi. Il importe donc d’examiner si de telles erreurs parlent en faveur de la nature représentative ou perceptive des « impressions » ressenties.

Dans l’hypothèse de la représentation ou de l’interprétation notionnelle, on dira naturellement que le sujet, incapable de localiser par perception proprement dite où se produit l’impact, imagine la série des boîtes dans l’ordre où il les a vues ou dans l’ordre déduit comme le plus simple, et éprouve ensuite par « impression représentative » (« je fais jouer mon imagination » comme disait Alb) l’impression conforme à ce qu’il a construit mentalement. Mais dans le cas où la perception jouerait un rôle, pourrait-il en être autrement ? Il faut bien comprendre, en effet, que la localisation de type R (extrémité du bâton) constitue déjà une sorte de délocalisation par rapport aux organes sensoriels tactiles et le produit d’une relocalisation par rapport à l’objet, mais due à des activités perceptives secondaires (puisqu’elles augmentent avec l’âge) analogues à celles qui interviennent dans l’élaboration des constances. Or, dès que l’on fait intervenir de telles élaborations, par opposition aux mécanismes primaires (d’ailleurs eux-mêmes sources de déformations systématiques variées), la possibilité des erreurs augmente naturellement. Il suffit, par exemple, dans la constance des grandeurs, que le sujet manque de certaines informations concernant la distance de l’objet perçu pour que celui-ci soit fortement agrandi ou rapetissé, et l’on connaît classiquement les cas où l’erreur est corrigée de façon très brusque par une réorganisation immédiate de toutes les relations. Dans le cas de la superposition des boîtes il en va de même : aucun indice perceptif ne permettant de distinguer la poussée du râteau lorsque les boîtes sont superposées et lorsqu’elles sont étalées (comme dans le cas où visuellement le sujet manque d’indices suffisants concernant la distance), l’organisation des impressions éprouvées et leur localisation par rapport aux objets correspondants s’effectue alors selon le mode habituel, sans que rien ne permette de conclure que cette organisation ne soit pas de nature perceptive (secondaire).

Bref, les contre-épreuves dont les résultats sont consignés sur les tabl. 6 et 7 nous renseignent sur les limites des indices perceptifs dont

disposent les sujets. C’est pourquoi il fallait faire ces expériences, car ces limites auraient pu être autres. Il est en particulier fort instructif de constater que les deux aveugles examinés ne sont pas supérieurs aux normaux dans la possession de tels indices1 (Alb réagit un peu plus finement à l’épreuve des intermédiaires, mais ce n’est pas le cas de Bor, et tous deux échouent à distinguer la superposition de l’alignement). Mais ces contre-épreuves ne nous renseignent malheureusement en rien sur la nature perceptive ou représentative des localisations, erronées aussi bien que correctes : leur résultat ne s’oppose donc pas à ce que nous écartions la solution 6, mais il ne suffit pas non plus à confirmer cette manière de voir.

Etant donc admis par hypothèse qu’il intervient un élément perceptif dans les réactions R et D, il s’agit aussi de préciser que tout n’est pas nécessairement perceptif en de telles réactions. Il va de soi qu’au cours même de ses perceptions le sujet interprète par ailleurs leurs apports et que dans les impressions finales il peut y avoir un mélange varié d’éléments perceptifs et représentatifs (voir sous 4 au § 4). Mais ceci ne constitue pas une explication de l’aspect perceptif lui-même ni des régularités relatives que l’on observe en fonction des diverses situations. C’est cet aspect qu’il nous faut donc chercher à analyser maintenant en discutant les possibilités 1, 2, 5, 7 et 8 du § 4 et il va de soi que cette discussion doit être centrée sur le problème soulevé par le principal des résultats que nous avons obtenus : l’action de la vision sur les impressions de délégations (D). Plus précisément nous allons essayer, en discutant cette action, de déterminer à quelle variété ou espèce de phénomènes perceptifs appartiennent les réactions R et D, ou du moins ce qui, en elles, peut être considéré comme de nature perceptive.

Il convient en premier lieu de noter que ces réactions R et D ne sont pas d’origine visuelle et ne requièrent pas l’intervention de la vision à titre de condition nécessaire. Preuve en soit que les deux aveugles examinés (dont un de naissance) réagissent comme les adultes avec les yeux fermés. La vision renforce bien ces phénomènes, mais n’est donc pas indispensable à leur production.

S’agit-il maintenant d’une action de la vision en tant que représentation ou en tant que perception ? Et d’une action générale de la représentation visuelle, donc de la compréhension de la disposition des boîtes, etc., ou d’une action plus étroite, telle que l’intégration des liaisons causales de caractère perceptif visuel dans le système des liaisons causales de caractère perceptif tactile ? C’est là qu’est pour nous le problème essentiel, puisque le but de cette Recherche était de nous renseigner sur certains des rapports entre ces deux formes de causalité perceptive.

1 On sait que la sensibilité tactile élémentaire n’est pas supérieure chez les aveugles par rapport aux normaux.

Il est d’abord clair que si les deux possibilités 1 et 2 du § 4 peuvent jouer un rôle (et le jouent probablement l’une et l’autre), elles n’expliquent pas la formation des réactions R et D pour autant que celles-ci supposent un mécanisme tactilo-kinesthésique dès le départ. D’autre part, elles ne suffisent pas à déterminer le niveau d’organisation perceptive dont relèvent ces mécanismes, car la dynamogénisation d’un domaine perceptif par l’intervention d’un autre ou la levée des inhibitions par l’intervention de la représentation peuvent s’appliquer à des mécanismes comportant des facteurs secondaires aussi bien que purement primaires. Les hypothèses 1 et 2 n’excluent donc pas les possibilités 5, 7 et 8 qu’il convient donc de discuter maintenant.

Pour ce qui est d’une action éventuelle de la représentation sur la perception (5), une telle liaison ne saurait, dans l’état actuel des connaissances, ne présenter qu’un sens : celui d’une activation, sous l’influence de la représentation actuelle, d’une Gestalt empirique ou d’un schème perceptif en général, mais constitués antérieurement déjà (et par des mécanismes exclusivement sensori-moteurs) et que la représentation se bornerait à faire rentrer en action. Le vrai problème est donc de rendre compte des impressions 7 ? et D au moyen de ces notions de Gestalt empirique (7) ou de schème perceptif (8).

Bien entendu, il intervient dans les réactions R et D une part de Gestalt empirique, puisque, d’un côté, il s’agit de conduites qui augmentent d’importance avec l’âge et que, d’un autre côté, les cannes, râteaux, boîtes, etc., à propos desquels ces réactions se constituent ne font pas partie de l’équipement héréditaire de l’individu : la conjonction de ces deux circonstances semble donc nécessiter une intervention de l’expérience acquise dans la constitution de telles impressions (par opposition aux localisations Af). Mais, d’une part, il va de soi qu’une telle constatation ne suffit nullement à expliquer la formation des réactions R et D même sous leur aspect de Gestalt empirique ; et, d’autre part, cet aspect n’épuise pas la structure ou l’organisation de telles réactions.

En ce qui concerne la première de ces deux réserves, il convient de noter que l’on n’a pas encore fourni une explication de la formation d’une Gestalt empirique lorsque l’on a montré la nécessité d’une intervention de l’expérience antérieure dans cette formation. Une Gestalt empirique est, en effet, bien plus qu’un résidu de l’expérience antérieure : c’est une certaine organisation perceptive de cette expérience et dans cette organisation interviennent, d’une part, certains facteurs d’activité de la part du sujet, d’autre part, certaines relations inhérentes aux objets auxquels s’appliquent ces « formes empiriques ». Pour ce qui est de l’activité du sujet, le rédacteur de ces lignes remarque, en les écrivant, qu’un certain nombre de dessins et de taches des papiers peints collés aux parois de sort bureau n’ont engendré chez lui la formation d’aucune Gestalt empirique, parce que, s’il les perçoit tous les jours

depuis des années il ne s’ intéresse jamais et n’a jamais cherché à agir sur les objets. Par contre, juste avant d’entrer dans ce bureau il a reconnu à quelques mètres de distance, en un coin de son jardin, un jeune Limax maximus qu’il a immédiatement distingué des Arion empi- ricorum et autres limaçons habituellement perçus en cet endroit, parce que le détail des formes et des couleurs de ces animaux lui est resté « dans l’œil » comme on dit familièrement, après avoir fait des recherches sur eux il y a une quarantaine d’années ! Pour aboutir à des formes empiriques utilisables en un temps minimum (reconnaissables en tachis- toscope, etc.) il faut donc qu’il y ait eu, en plus des répétitions, attention, intérêt, manipulation, etc. bref intervention d’un ensemble d’activités du sujet. Mais celles-ci ne suffisent naturellement pas et il faut encore que les divers caractères (dimensions, proportions, couleurs, etc.) de l’objet perçu soient coordonnés en une structure transposable, qui soit immédiatement perçue à titre de totalité sur les objets plus ou moins nombreux auxquels elle peut s’appliquer.

En bref, la « forme » ou Gestalt « empirique » constitue déjà un schème perceptif, dont la consistance et la solidité dépendent comme celles de tous les schèmes, des activités du sujet et de la plus ou moins grande facilité à coordonner en un tout organisé les relations ou caractères perçus dans l’objet. Mais cette consistance dépend aussi (et c’est en cela qu’il s’agit d’un schème empirique par opposition à ceux dont nous allons parler) du nombre des expériences ou contacts antérieurs avec les objets ainsi schématisés, étant entendu seulement que ce nombre de contacts perceptifs ne produit rien par lui-même, et ne devient efficient qu’en fonction précisément des activités et des coordinations auxquelles il a fourni l’occasion de se manifester.

Cela dit, il est clair que certains aspects des réactions R et D répondent à cette description. On y retrouve, comme il a été déjà dit, le rôle de l’expérience acquise. L’activité du sujet n’y fait pas de doute puisque c’est à l’occasion d’actions multiples que ces localisations se développent. Quant aux coordinations introduites dans l’objet, elles sont également évidentes, puisqu’on y trouve une organisation du champ spatial (points de rencontres, etc.), du champ temporel (avant, après et simultanéité), des relations cinématiques, etc., quelles que soient les erreurs auxquelles elles donnent lieu. Seulement ces coordinations vonr même si loin qu’elles dépassent le domaine des formes empiriques et c’est ce sur quoi il nous faut maintenant insister.

La coordination spécifique des « formes empiriques » n’est fondée que sur, non pas la répétition comme telle, mais la ressemblance entre les divers exemplaires successifs auxquels ces sortes de formes s’appliquent cumulativement. Au contraire les coordinations propres aux formes géométriques ne tiennent qu’aux relations internes de symétrie, etc., bien connues depuis les travaux gestaltistes. C’est ainsi que le nez

épaté de certaines races nègres est perçu en coordination avec la couleur noire, les cheveux crépus, etc., en un tout organisé selon un principe de ressemblance entre les divers individus perçus antérieurement et auxquels s’appliquent cette forme empirique. Au contraire, l’égalité des côtés et des angles du carré est perçue comme un tout coordonné en fonction des relations internes de cette figure indépendamment en partie des répétitions antérieures. Autrement dit, une tête de nègre à nez mince et tranchant ne frappera que si un nombre suffisant de répétitions antérieures (avec attention de la part de l’observateur et coordinations actives par transpositions, etc.) a imposé la liaison « nez épatéXcouleur noire », tandis qu’un carré imparfait à cause d’un angle inégal aux trois autres frappera pour des raisons beaucoup plus « intrinsèques ».

Or, nous croyons que si, dans les réactions R et D, il intervient comme on a vu, un élément de forme ou de schème empiriques, il s’y ajoute précisément certaines coordinations inhérentes à ces schèmes plus généraux que nous appellerons « compensatoires ». C’est ce qu’il nous reste à montrer maintenant.

§ 6. Les réactions R et D en tant que caractéristiques d’un schème perceptif et les relations entre les formes visuelle et tactile de la causalité perceptive

Les réactions R et D ne constituent pas seulement des schèmes empiriques, parce qu’elles relèvent de la causalité perceptive et qu’il intervient en celle-ci des mécanismes de compensation ou d’équilibre qui dépassent le domaine des liaisons acquises. Ces hypothèses vont donc nous conduire (I) à préciser ce que nous entendrons par schème perceptif compensatoire par opposition aux seuls schèmes empiriques, (II) à préciser en quoi la causalité perceptive tactilo-kinesthésique relève de tels schèmes, et (III) à préciser comment les facteurs visuels peuvent renforcer les impressions en question.

(I). Le premier caractère d’un schème perceptif en général (ou même sensori-moteur) est de provoquer l’activation des mêmes activités en présence d’objets analogues. Par exemple, la perception d’un carré lorsque la bonne forme secondaire s’est superposée à la bonne forme primaire et s’est constituée en un schème 1 déclenche une activité de comparaison visant à contrôler l’égalité des côtés entre eux et des angles entre eux. Dans le cas des réactions R et D, l’effort de localisation relève d’activités comparables, renforcées d’ailleurs par les expériences successives (aspect empirique).

1 Voir les Rech. XVIII et XIX.

Un caractère témoignant d’une structuration plus poussée est la possibilité d’appliquer le schème à des régions diverses du même domaine sensoriel ou sensori-moteur. Chacun connaît le fait qu’en écrivant sur le sable avec son pied on reproduit une signature analogue à celle de l’écriture manuelle, quand même il s’agit d’un tout autre groupe de muscles et de nerfs. De même les impressions R et en partie D peuvent être éprouvées d’une manière diffuse dans le cas d’un bâton attaché au pied et dans le cas des pneus de la bicyclette (§ 5), etc.

Un degré plus élevé encore de généralisation est attteint quand le même schème est susceptible de transpositions d’un clavier sensoriel à un autre. C’est déjà le cas, par exemple, des schèmes particuliers intervenant dans le « schéma corporel », et dont les plus primitifs remontent aux premiers mois de l’existence : l’apprentissage de la préhension intentionnelle puis de l’imitation, etc., conduit ainsi l’enfant à une série de transpositions entre l’aspect tactilo-kinesthésique et l’aspect visuel des mêmes organes, à commencer sans doute par ses mains (l’aspect visuel de la bouche est acquis très tardivement puisque la bouche propre n’est pas visible directement). C’est le cas, d’autre part, des schèmes de la causalité perceptive, auxquels nous reviendrons plus loin.

Or, ce rappel du schéma corporel est spécialement indiqué ici, car, pour expliquer comment le sujet peut ressentir un impact à l’extrémité d’une canne ou d’un râteau, entre les boîtes alignées qu’il pousse les unes au moyen des autres, à la pointe de ses souliers ou sur les pneus de sa bicyclette, il faut commencer par se souvenir de ce fait fondamental que la localisation des impressions tactilo-kinesthésiques sur ie corps propre suppose lui-même et la construction d’un espace visuel et une coordination de ces impressions avec cet espace visuel (coordination qui n’a rien d’innée ni même de très précoce). Il en résulte que, comme l’avait déjà montré Stratton dans ses expériences classiques, rien n’est plus facile que de délocaliser les impressions tactiles en fonction de la vision : en projetant par un jeu de miroirs l’image du sujet en face de lui à angle droit, cet auteur parvenait avec un exercice de quelques jours à provoquer la localisation des impressions tactiles aux endroits où le corps était vu. A comparer les faits génétiques d’apprentissage de la localisation, les délocalisations expérimentales de Stratton et l’illusion bien connue des amputés, il est donc clair qu’il n’existe aucune raison nécessaire pour qu’une impression tactilo-kinesthésique soit localisée en un point unique déterminé par des facteurs anatomo- physiologiques exclusifs : tout au contraire, cette localisation semble avant tout fonction des exigences de l’action antérieure ou actuelle et de son adaptation aux objets sur lesquels elle porte L

1 Cf. également 1’« illusion d’Aristote » suivant laquelle on perçoit deux objets en en touchant un seul au moyen de l’index et du médius en positions croisées inhabituelles, et l’illusion contraire de l’unicité de l’objet perçue sur deux objets touchés par les mêmes doigts écartés.

Cela dit, la schématisation peut dépendre avant tout des expériences antérieures, auquel cas il s’agira de schèmes empiriques (cf. la fin du § 5). Mais elle peut aussi relever d’une organisation fondée sur ses propres lois d’équilibre et c’est précisément le cas des schèmes auxquels nous donnerons le nom de « compensatoires » parce que les diverses parties dont ils sont composés sont coordonnées entre elles de manière à compenser au moins approximativement les déformations locales inhérentes à toute perception. Tels sont les schèmes correspondant aux « bonnes formes » géométriques, au sein desquels les équivalences (égalité des côtés d’un carré, des diamètres du cercle, etc.) réduisent par compensations ces déformations par sur- ou sous-estimation. Tels sont aussi les schèmes correspondant aux constances perceptives, au sein desquelles intervient toujours un jeu de compensations (grandeur apparente et distance, pour la constance de la grandeur réelle, etc.). Tels sont enfin les schèmes auxquels se rattachent la causalité perceptive en général ,dont nous allons rappeler le caractère de compensation), ainsi que les impressions R et D, dont les localisations dépendent de cette causalité perceptive et non pas seulement d’actions occasionnelles ou d’expériences cumulées.

(II). En effet, l’impression de toucher un objet B au moyen d’un intermédiaire A, en localisant l’impact à l’extrémité de A rencontrant B, est liée à certaines conditions : elle ne se produit pas si A est immobile ni si B est dénué de toute résistance perceptible. Il faut donc que soient présents (1) un mouvement de A avec poussée ou pression, etc., sur B et (2) une résistance de B, restant immobile ou mû par A. Il est donc clair qu’il intervient ici une relation de compensation que l’on peut écrire :

M(A)+F(A) = M(B)+R(B)

où M(A) est le mouvement perdu par A butant contre B et F sa pression (dépensée également) et où M(B) est le mouvement positif gagné par B (mouvement pouvant être nul) et R sa résistance1.

Or cette équation est celle au moyen de laquelle nous pouvons décrire la causalité perceptive en général (visuelle comme tactile). Il est donc fort probable que si nous localisons tactilement les impacts non pas dans les mains mais à l’extrémité des objets que nous tenons en main, c’est non seulement, comme on l’a vu à l’instant pour les besoins de l’action, mais encore et plus précisément parce que cette action est de nature causale et qu’il s’agit alors de percevoir ces relations causales et non pas seulement de les imaginer : la localisation tactile de l’impact est donc solidaire de la perception tactile du rapport causai dans son ensemble qui relie A à B, et c’est pourquoi cette localisation

1 Le symbole R qui intervient ici n’a naturellement rien à voir avec les impressions désignées par R au cours des § précédents.

tactile revêt une signification fonctionnelle et ne constitue pas simplement une illusion ou une aberration de nos mécanismes perceptifs.

Du point de vue de la théorie des schèmes perceptifs, on constate, d’autre part, que l’équation (MA+FA = MB + RB) n’est pas le simple produit d’une expérience acquise, mais consiste en une forme d’organisation équilibrée de cette expérience. C’est en quoi le schème auquel se rattachent les impressions R et D n’est pas purement empirique : il comporte, en tant que schème compensatoire de la causalité perceptive, un facteur de compensation ou d’équilibre constituant un système d’équivalences dynamiques qui correspondent, sur ce terrain cinématique et dynamique, à ce que sont les équivalences (entre côtés d’une figure, angles, etc.) propres aux Gestalt géométriques.

Or, c’est précisément parce que les impressions de localisation R et D se rattachent à un tel schème que les impressions R sont statistiquement plus fréquentes que les D et que celles-ci sont loin de s’observer dans le 100 % des cas : leur irrégularité apparente dénote en fait une régularité sans doute bien supérieure qui tient aux conditions limitatives du schème. En effet, lorsqu’un intermédiaire A tenu à la main pousse un objet B lequel pousse un objet C, etc., la localisation de l’impact aux points de rencontre AB, pour BC, etc., dépend de la série des facteurs spatiaux, temporels et cinématiques qu’a si finement analysés Michotte dans le cas de la causalité visuelle, sans oublier les résistances. Il suffira donc, pour altérer les impressions reçues, que l’intermédiaire A, ou le bloc (A+B) ou (A+5+C), etc. n’ait pas de vitesse suffisante, ou que la ségrégation des B, C, D, etc. ait été incomplète et n’ait pas rendu perceptibles les chocs, ou encore que la durée de contact ait été trop longue ou trop courte, etc. Il en résulte donc que la localisation à l’extrémité de A (impression R) est plus probable que les suivantes (impressions D) et que celles-ci présentent une probabilité décroissante au fur et à mesure que l’on s’éloigne de A.

On comprend par cela même pourquoi ces impressions R et D augmentent avec l’âge, puisqu’elles sont solidaires d’une structuration délicate des données, dépendant elle-même d’un schème à conditions limitatives en tant qu’organisé selon un principe d’équivalences ou de compensations.

En conclusion : (a) les impressions R et D sont donc solidaires d’un schème perceptif général et compensatoire qui est celui de la causalité perceptive tactile ; et (b) ce schème de la causalité perceptive comporte bien tous les caractères des schèmes perceptifs habituels. Il se retrouve dans une série innombrable de situations. Il intéresse de nombreuses régions distinctes du domaine tactilo-kinesthésique (mains, bras, pieds, genoux, etc.). Et surtout il est transposable du tactile au visuel et réciproquement, ce qui soulève le problème central du mécanisme de cette transposition, auquel il nous faut en venir maintenant.

III. Au moment même des expériences appliquées à nos sujets, le rôle des facteurs visuels (à comparer dans les tableaux les résultats yeux ouverts et yeux fermés) paraît être celui d’un simple renforcement. En réalité derrière ce renforcement momentané, il y a le résultat de tout un développement : il y a toute l’histoire ou la série génétique des échanges entre la causalité perceptive tactile et la causalité visuelle chez le sujet considéré.

En effet, si les facteurs de renforcement des perceptions tactiles par la vision (points 1 et 2 du § 4) peuvent ici jouer un rôle dans la perception tactile des résistances, etc., bref dans le détail de la structuration du champ de causalité, l’action globale de la vision sur les impressions R et D constitue sans doute une action d’un ordre bien plus spécial : il s’agit en réalité de l’action d’une perception de causalité visuelle (attachée à une liaison déterminée) sur une perception de la même liaison particulière mais sous la forme causale tactilo-kinesthésique. Autrement dit, il s’agit, à propos de la liaison perçue, d’une action de l’aspect causal visuel de cette liaison sur son aspect causal tactilo-kinesthésique, et c’est ce qui fait l’intérêt du problème. Par exemple, un sujet en poussant avec le râteau A la boîte B les yeux fermés, peut localiser son impression d’impact dans la main où quelque part sur le bâton, tandis qu’en ouvrant les yeux il la localisera à la rencontre de A et de B : en ce cas, c’est l’impression causale visuelle de la poussée de A sur B qui aura favorisé la localisation tactile solidaire de la perception tactile du même rapport causal.

Ainsi l’action de la vision sur les impressions R et D devient facile à interpréter. La perception visuelle exacte des relations causales entre A et B, B et C, etc. joue d’abord le rôle d’une structuration plus poussée permettant d’éprouver les impressions causales correspondantes. On sait bien, en effet, que dans le cas des expériences de perception visuelle de la causalité, les sujets n’éprouvent pas toujours immédiatement les impressions causales attendues, faute de structuration des données spatio-temporelles et cinématiques, puis les éprouvent une fois la structuration achevée. Dans le cas des interactions entre le visuel et le tactilo-kinesthésique au moment même de nos expériences, la vision joue donc d’abord le même rôle et facilite la structuration préalable de la causalité tactile : celle-ci une fois perçue, la localisation des impressions d’impact l’accompagne naturellement, en tant qu’aspect particulier solidaire de l’ensemble du schème.

Mais par le fait même, cette action de la perception visuelle (des relations causales en jeu) sur les impressions tactiles correspondantes aboutit à assurer une transposition du schème de la causalité perceptive visuelle par application aux données tactiles correspondantes. Autrement dit (et le terme d’assimilation prend en ce cas un sens très précis) les impressions tactiles éprouvées sont ainsi assimilées au schème de

la causalité perceptive imposé dans le cas particulier par la vision, ce qui signifie qu’elles sont structurées au moyen de ce schème général. 11 n’y a donc pas simplement renforcement, mais bien assimilation du tactile au visuel.

Seulement, si cette assimilation du visuel au tactilo-kinesthésique est si aisée, au moment de nos expériences, c’est qu’elle vient s’inscrire dans une longue suite d’assimilations réciproques, ayant commencé dès les premières semaines et s’étant poursuivies sans interruption au cours de presque toutes les actions manuelles pendant toute l’existence. Il est inutile d’insister sur les échanges constants et bien connus entre l’espace ou l’univers tactiles et l’espace ou l’univers visuels. Les expériences d’Ivo Kohler sur le redressement de l’espace visuel avec des lunettes renversant les positions en fournissent une illustration particulièrement spectaculaire.

Mais il y a plus. La traduction du visuel en tactilo-kinesthésique est, dans le cas particulier, spécialement directe pour cette raison fondamentale que les relations causales visuelles perçues sur le râteau et les boîtes, etc., sont déjà elles-mêmes toutes imprégnées d’éléments tactiles : la vision perçoit, en effet, le râteau en tant que « heurtant » une boîte et que la « poussant », et perçoit la boîte en tant que solide, lourde, résistante, etc. Mais que sont ces contacts entre solides, ces chocs, poussées, etc., ces masses, poids apparents, etc., sinon des impressions que la vision éprouve, mais par traduction préalable en termes visuels d’expériences spécifiquement tactilo-kinesthésiques ? Autrement, si la traduction du visuel en tactile ne comporte aucune difficulté, c’est qu’elle est sur de nombreux points une retraduction et que l’assimilation dont nous parlions à l’instant n’est qu’un anneau particulier dans une chaîne ininterrompue d’assimilations dans l’un ou l’autre des deux sens et en définitive d’assimilation réciproque.

C’est pourquoi il n’y a aucune contradiction à admettre, comme nous l’avons fait jusqu’ici, d’une part que les impressions R et D, et, d’une manière générale, la causalité tactilo-kinesthésique peuvent se constituer indépendamment de la vision, et, d’autre part, que ces impressions peuvent être, en de nombreux cas, statistiquement renforcés et, dans certaines situations, individuellement provoquées par la vision. Il n’y a pas de doute, en effet, que la causalité perceptive tactilo-kinesthésique soit génétiquement antérieure à la causalité visuelle et puisse par conséquent se manifester indépendamment d’elle.

Le vrai problème est par contre de savoir si la causalité perceptive visuelle se constitue indépendamment de la causalité tactilo-kinesthésique et établit, une fois constituée, des relations d’assimilation réciproque avec elle, ou si la causalité perceptive visuelle est née d’une assimilation des spectacles visuels au schème préalable de la causalité per-

ceptive tactilo-kinesthésique, cette assimilation d’abord à sens unique devenant ensuite seulement réciproque.

Ce problème dépasse le champ de la présente recherche, puisque celle-ci porte précisément sur un cas d’assimilation du tactilo-kinesthésique au visuel et non pas sur les cas orientés en sens inverse. Mais en coordonnant les résultats de cette recherche avec ce que nous savons de la dépendance des perceptions visuelles enfantines par rapport au domaine tactilo-kinesthésique, et avec ce que nous a appris (sur les exigences du contact, etc.) l’analyse de la causalité perceptive visuelle chez l’enfant, il semble bien probable que la seconde solution soit la vraie. D’une part, on comprend fort bien que les impressions de poussée, de choc, de résistance, etc., soient nées sur le terrain tactilo-kinesthésique avant d’être devenues perceptibles dans le domaine visuel, puisque la fonction propre des muscles est d’agir causalement et que nous sommes renseignés sur leurs actions d’une manière plus directe par l’ensemble de nos sensations tactilo-kinesthésiques que par la vision. Il serait donc étrange qu’il existât deux sources distinctes de causalité perceptive lorsque l’une des deux suffit, avec l’apport des transpositions ou assimilations permettant d’appliquer ultérieurement au domaine visuel le schème de la causalité perceptive tactilo-kinesthésique et avec les actions en retour et finalement les assimilations réciproques dont il vien d’être question. D’autre part, puisque la causalité perceptive tactilo-kinesthésique est génétiquement antérieure à la causalité visuelle, on comprendrait mal que celle-ci ait pu se développer en toute indépendance par rapport à la première, comme un état dans l’état, ou un état rival à côté d’un plus puissant, tandis que le jeu des transpositions de schèmes et des assimilations en fonction de ces schèmes rend aisément compréhensible comment la causalité visuelle a pu prendre son essor en tant que complémentaire et subordonnée à la causalité tactilo-kinesthésique, avant d’aboutir à cette suprématie relative et tardive que l’univers visuel acquiert chez l’homme mûr et l’enfant d’une certain niveau d’évolution.

RESUME

Cette Recherche, qui complète la précédente, porte sur les échanges entre les formes de causalité perceptive visuelles et tactilo-kinesthésiques dans l’action de pousser des boîtes de différents poids le long d’une glissière au moyen d’une sorte de râteau. On observe à cet égard la localisation de l’impact à l’extrémité du râteau (localisation bien connue dans le cas d’une canne touchant le sol), ainsi qu’en de nombreux cas, une délégation de cette impression d’une boîte à l’autre, lorsque le râteau pousse une première boîte qui en pousse une seconde, etc.

Le premier résultat significatif est que de telles impressions semblent augmenter de fréquence avec l’âge au lieu de diminuer. En second lieu, ces impressions sont favorisées par la vision : elles sont plus fortes en moyenne à partir du moment où le sujet travaille les yeux ouverts. Mais, en troisième lieu,

si l’on compare les sujets qui travaillent d’abord les yeux fermés puis les yeux ouverts à ceux qui commencent les yeux ouverts et continuent les yeux fermés, on constate que les impressions sont sensiblement plus fortes avec les yeux fermés dans le second groupe que dans le premier : l’action de la vision antérieure dure donc alors et augmente même lorsque le sujet ne voit plus le dispositif.

Pour interpréter ces faits, on admet l’existence d’un « schème » commun à la causalité perceptive visuelle et à la causalité tactilo-kinesthésique. Les résultats s’expliquent alors dans la mesure où les séquences tactilo-kinesthé- siques peuvent être « assimilées » au schème des séquences visuelles et réciproquement (selon un échange entre les deux claviers qui débute chez l’enfant dès la coordination de la vision et de la préhension et se continue avec l’apprentissage de l’imitation, etc.) Ces échanges et les assimilations dont la présente Recherche démontre l’existence, justifient ainsi les hypothèses développées dans la Recherche précédente.

ZUSAMMENFASSUNG

Diese Untersuchung dient zur Ergänzung der vorhergehenden. Sie befasst sich mit den Wechselwirkungen zwischen den visuellen und taktil-kinästhetischen Formen der Wahrnehmungskausalität. Der Versuch besteht darin, dass man, mit einer Art von Rechen, Schachteln verschiedenen Gewichts einer Schiene entlang stösst. Dabei kann man beobachten, dass der Angriffspunkt am Ende des Rechens und nicht an der Hand lokalisiert wird (das gleiche Phänomen wird auch z.B. beim Gehen mit einem Stock erlebt). Oft wird sogar der Eindruck von einer Schachtel auf die nächste übertragen, wenn mehrere hintereinander gestossen werden.

Ergebnisse : 1. Solche Eindrücke werden mit zunehmendem Alter häufiger. 2. Sie werden durch Gesichtswahrnehmungen gefördert ; denn sie sind im Mittel stärker, sobald die Versuchsperson mit offenen Augen arbeitet. 3. Die Eindrücke bei geschlossenen Augen sind stärker, wenn die Arbeit mit offenen Augen begonnen wurde, als wenn die Reihenfolge umgekehrt ist ; die Wirkung der Gesichtswahrnehmung dauert also an und nimmt sogar zu, wenn die Versuchsperson das Material nicht mehr sieht.

Zur Erklärung dieser Tatsachen dient die Annahme eines gemeinsamen Schemas für die visuelle und die taktil-kinästhetische Wahrnehmungskausalität. Die Ergebnisse erklären sich aus der Assimilation der taktil-kinästhetischen an die visuellen Abläufe (oder umgekehrt). Dabei wird an eine Wechselwirkung zwischen den beiden Wahrnehmungsbereichen gedacht, welche ihre Anfänge bei der ersten Koordination von Greifen und Sehen hat und sich durch die Entwicklung des Nachahmens hindurch fortsetzt.

Die Existenz solcher Wechselwirkungen wird hier bewiesen ; sie bekräftigt damit die Hypothesen der vorhergehenden Untersuchung.

SUMMARY

This investigation, which completes the preceding one, bears upon the exchanges which can be found between visual perceptual causality and tactilo- kinesthesic causality in an experiment where boxes of different weights are pushed along a slide with the help of a type of rake. The impact is located by subjects at the end of the rake (just as it is known to be found at the end of a cane which is touching the ground). In many cases, when the rake is made to push a box which in turn pushes another, a “delegation” of the impression is found from one box to another.

The first significant result of this research is that such impressions of “location” and “delegation” seem to increase in frequence with age, instead of decreasing. Secondly, these impressions are facilitated by vision : they are

generally stronger when the subject works with eyes wide open. But, thirdly, if two groups of subjects are compared : the first working first with eyes closed, then open, the second beginning with eyes open and continuing with eyes closed, it is found that impressions are noticeably stronger with eyes closed in the second group than in the first : the effect of anterior vision is lasting and even increases in strength when the subject no longer sees the device.

An attempt is made to interpret these facts through the existence of a “schema” common to visual perceptual causality and tactilo-kinesthesic causality. The results obtained are explainable by an assimilation of tactilo- kinesthesic sequences to visual sequences and reciprocally (according to an exchange between these two planes beginning in the child with the co-ordination of vision and prehension and continuing with the learning of imitation). These “exchanges”, and the “assimilations” which are alluded to in this research, justify the hypothesis developed in the preceding investigation.