La rĂ©sistance des bonnes formes Ă lâillusion de MĂŒller-Lyer (1954) 1 a
Dans une belle Ă©tude sur la perception des formes apparemment incompatibles avec la gĂ©omĂ©trie, le regrettĂ© Edg. Rubin 2 a eu lâingĂ©nieuse idĂ©e de combiner certaines bonnes formes avec des illusions gĂ©omĂ©triques. Il a, par exemple, ajoutĂ© des pennures externes et internes aux extrĂ©mitĂ©s de droites coupant des cercles selon leur diamĂštre, ou aux extrĂ©mitĂ©s de la base de triangles, qui se sont trouvĂ©s de ce fait dĂ©formĂ©s par lâillusion de MĂŒller-Lyer. Il est alors facile de tirer de ces constatations une mĂ©thode pour lâĂ©tude de la rĂ©sistance des bonnes formes, et câest Ă ce point de vue que nous utiliserons les figures de Rubin pour analyser lâĂ©volution des bonnes formes avec lâĂąge. Nous nous limiterons dâailleurs Ă lâexemple du carrĂ©, plus facile Ă soumettre aux mesures perceptives que le cercle.
§ 1. Position du problÚme
Abstraction faite des explications purement empiristes, fondĂ©es sur la seule expĂ©rience acquise, on peut nous semble-t-il rendre compte de trois maniĂšres de la perception des bonnes formes dans lâĂ©tat actuel des connaissances psychologiques :
1. En interprĂ©tant selon un mode maturationniste la thĂ©orie de la Gestalt, on peut les concevoir comme des structures dâensemble imposĂ©es par des lois dâorganisation innĂ©es. Les bonnes formes appartiendraient ainsi Ă une catĂ©gorie de faits perceptifs dĂ©terminĂ©s de façon coercitive par des facteurs soumis Ă des conditions Ă la fois restrictives et rĂ©guliĂšres, ce double caractĂšre coercitif et rĂ©gulier constituant le critĂšre des comportements innĂ©s (câest-Ă -dire dus Ă une maturation plus ou moins prĂ©coce ou tardive).
2. On peut les expliquer, en interprĂ©tant la thĂ©orie de la forme dâune seconde maniĂšre (plus proche de ses origines, mais non incompatible avec la premiĂšre), comme le rĂ©sultat dâun processus dâĂ©quilibration, unissant en une mĂȘme totalitĂ© les donnĂ©es extĂ©rieures et les rĂ©actions du sujet et aboutissant Ă lâĂ©laboration des structures les plus simples, les plus rĂ©guliĂšres, les plus symĂ©triques, etc., parce que ce sont lĂ les formes dâĂ©quilibre (physiques, physiologiques et psychologiques) les plus gĂ©nĂ©rales possibles (en vertu des principes de moindre action, etc.) Selon cette seconde conception comme selon la premiĂšre, les facteurs de lâĂ©quilibre sont tenus pour coercitifs et la perception de la forme pour immĂ©diate. En outre, les lois dâorganisation sont Ă©galement considĂ©rĂ©es comme indĂ©pendantes du dĂ©veloppement. Mais au lieu dâĂȘtre attribuĂ©es Ă des mĂ©canismes innĂ©s, les bonnes formes sont simplement envisagĂ©es, ce qui Ă©vite de poser le problĂšme de leur transmission, comme ne relevant que de principes dâĂ©quilibre et comme se reconstituant automatiquement en toute situation favorable, de la mĂȘme maniĂšre que, dans un rĂ©cipient, la surface de lâeau reprend une forme horizontale aprĂšs chaque perturbation sans que les Ă©tats antĂ©rieurs dâĂ©quilibre exercent une action sur ceux qui rĂ©apparaissent aprĂšs la perturbation.
3. On peut en troisiĂšme lieu concevoir les bonnes formes comme le produit dâun Ă©quilibre Ă©galement, mais progressif et sâĂ©tablissant entre des rĂ©actions de plus en plus actives du sujet 3. En son point de dĂ©part, la bonne forme serait une forme comme les autres, câest-Ă -dire subissant des actions instantanĂ©es de champ, y compris les effets dĂ©formants dus aux centrations, etc. ; mais le propre des formes les plus prĂ©gnantes, en opposition avec les mauvaises formes ou les formes quelconques, serait de prĂ©senter, grĂące Ă leurs propriĂ©tĂ©s objectives dâĂ©galitĂ©, de symĂ©trie, etc., un nombre Ă©levĂ© de compensations entre ces dĂ©formations. Câest ainsi que le carrĂ© constituerait dĂšs le dĂ©part une bonne forme rĂ©sistante parce que, grĂące Ă lâĂ©galitĂ© de ses cĂŽtĂ©s et de ses angles, il donne lieu dâemblĂ©e Ă des compensations tendant Ă annuler certaines des dĂ©formations qui rĂ©sultent des actions de centrations et autres interactions de champ (tandis que le rectangle, par exemple, ne sâoppose pas aux dĂ©formations qui aboutissent Ă la surestimation de son grand cĂŽtĂ©). Seulement, Ă ces effets primaires sâajoutent, dĂšs le dĂ©part Ă©galement mais en des proportions croissant plus ou moins rapidement avec le dĂ©veloppement, des effets dus Ă lâactivitĂ© perceptive : au lieu de se borner Ă une vision globale de lâensemble, le sujet peut, grĂące Ă des transports visuels, etc., comparer entre eux les cĂŽtĂ©s ou les angles de la figure, et aboutir de ce fait Ă augmenter les compensations initiales, donc la rĂ©sistance gĂ©nĂ©rale de la forme. LâĂ©quilibre qui caractĂ©rise cette derniĂšre ne se limiterait pas ainsi aux effets primaires, dâailleurs eux-mĂȘmes variables selon le niveau de dĂ©veloppement du sujet, mais engloberait progressivement les facteurs secondaires dâactivitĂ© perceptive selon un processus dynamique se poursuivant jusquâĂ lâĂ©tat adulte. Notons enfin que, selon cette troisiĂšme conception, le processus dâĂ©quilibration progressive qui caractĂ©rise les bonnes formes constituerait un tout continu, car, si les interactions primaires de champ sont donnĂ©es dĂšs les premiĂšres centrations du regard sur la figure considĂ©rĂ©e, les effets secondaires dâactivitĂ© perceptive dĂ©butent avec la dĂ©centration (ou coordination des centrations), pour se prolonger jusquâaux formes dâanalyse et de comparaison les plus Ă©voluĂ©es : entre les formes Ă©lĂ©mentaires de compensation, dues Ă la dĂ©centration, et les formes supĂ©rieures, il y aurait ainsi continuitĂ© complĂšte.
Or, pour dĂ©cider entre ces trois hypothĂšses, la question prĂ©alable est celle de lâĂ©volution de la perception des bonnes formes avec lâĂąge. Si lâune ou lâautre des deux premiĂšres interprĂ©tations sont vraies, la perception des bonnes formes doit ou ĂȘtre trĂšs prĂ©coce ou apparaĂźtre dâune maniĂšre assez soudaine Ă un moment dĂ©terminĂ© de lâĂ©volution, ce moment pouvant dâailleurs varier selon les formes considĂ©rĂ©es. Au contraire, dans le cas oĂč se vĂ©rifierait la troisiĂšme hypothĂšse, on assisterait Ă une structuration beaucoup plus progressive des bonnes formes.
Mais en tout ce qui concerne les perceptions de la petite enfance, les questions de technique sont encore plus dĂ©cisives que chez les grands. Pour dĂ©terminer le mode dâĂ©volution des bonnes formes chez lâenfant, on peut certes recourir aux mĂ©thodes classiques des formes continues mais entrecroisĂ©es, des formes Ă©chancrĂ©es Ă complĂ©ter, des formes prĂ©sentĂ©es en traits discontinus, etc. : câest lâĂ©tude de ces diverses situations que fournira la Recherche suivante (XIX). Seulement, pour interprĂ©ter avec quelque sĂ©curitĂ© des donnĂ©es de ce genre, Ă propos desquelles interfĂšrent toujours un nombre trop considĂ©rable de facteurs, il est nĂ©cessaire de pouvoir se rĂ©fĂ©rer Ă une mesure plus directe de la rĂ©sistance elle-mĂȘme des bonnes formes selon lâĂąge. Il ne nous suffit pas, en effet, de savoir que lâenfant est capable de percevoir un carrĂ© dĂšs tel Ăąge, ni mĂȘme quâil parvient Ă le reconnaĂźtre en des figures de moins en moins complĂštes : ce qui importe avant tout est de dĂ©terminer les qualitĂ©s intrinsĂšques de cette perception du carrĂ© aux diffĂ©rents niveaux dâĂ©volution et, en premier lieu sa rĂ©sistance aux effets dĂ©formants.
Câest prĂ©cisĂ©ment pour effectuer cette analyse que nous nous sommes servis de la technique imaginĂ©e par Rubin Ă dâautres fins. Le grand mĂ©rite de la technique de Rubin est, en effet, dâajouter aux facteurs dĂ©formants ordinaires relevant des interactions de champ (facteurs dont on constate les rĂ©sultats mais quâil est bien difficile de mesurer intĂ©gralement 4) une cause supplĂ©mentaire de dĂ©formation, qui se rĂ©duit en lâespĂšce Ă une « illusion » bien connue aisĂ©ment mesurable dĂšs 4-5 ans. Lâadjonction de ce facteur systĂ©matique de dĂ©formation rend alors possibles une mesure relativement exacte de la rĂ©sistance de la bonne forme et une mesure assez fine pour permettre de dĂ©celer des diffĂ©rences relativement considĂ©rables avec lâĂąge.
En effet, du moment que la perception dâune bonne forme est modifiĂ©e par lâintervention dâĂ©lĂ©ments dĂ©formants tels que les pennures propres Ă lâillusion de MĂŒller-Lyer, et du moment que lâeffet ainsi observĂ© est intermĂ©diaire entre ce que donne la perception de la bonne forme sans les pennures et la perception de la figure pennĂ©e sans le cadre constituĂ© par la bonne forme, on est en droit de conclure que cet effet rĂ©sulte dâun compromis entre deux actions antagonistes : lâaction dĂ©formante des pennures, dâune part, et la rĂ©sistance de la bonne forme, dâautre part. Mais il importe naturellement de procĂ©der Ă la mesure de cette derniĂšre de façon relative et non pas absolue. Lâeffet Rubin absolu sera celui que fournit la mesure directe de la dĂ©formation, sur la bonne forme pennĂ©e. Mais il est clair que, Ă rĂ©sistance Ă©gale de la bonne forme, la modification observĂ©e sous lâeffet des pennures sera dâautant plus grande que lâillusion de MĂŒller-Lyer sera elle-mĂȘme plus forte chez le sujet considĂ©rĂ©. Il conviendra donc de dĂ©terminer la valeur de lâeffet Rubin sous une forme relative, câest-Ă -dire en le mettant en rapport avec la grandeur (variable) de lâillusion de MĂŒller-Lyer. Il faudra donc dissocier de lâeffet Rubin absolu lâune de ses deux composantes et mesurer Ă part, chez tous les sujets, la force de lâillusion de MĂŒller-Lyer, de maniĂšre Ă comparer selon lâĂąge lâensemble de ces derniĂšres mesures avec celles de lâeffet Rubin lui-mĂȘme.
DĂ©signons par les lettres Ru A lâeffet Rubin absolu, câest-Ă -dire la perception telle que, dans la fig. 1, le cĂŽtĂ© infĂ©rieur du quadrilatĂšre (cĂŽtĂ© infĂ©rieur variable) soit vu Ă©gal au cĂŽtĂ© supĂ©rieur. DĂ©signons, dâautre part, sous le symbole Mu C lâeffet MĂŒller-Lyer en disposition carrĂ©e, câest-Ă -dire la perception telle que, dans la fig. 2, la droite pennĂ©e intĂ©rieurement soit jugĂ©e Ă©gale Ă la droite pennĂ©e extĂ©rieurement (toutes deux Ă©tant disposĂ©es de la mĂȘme maniĂšre que dans le carrĂ© de la fig. 1 mais avec suppression des cĂŽtĂ©s latĂ©raux). Nous pouvons alors introduire la notion de lâeffet Rubin relatif, que nous dĂ©signerons par les lettres Ru R et qui correspondra au rapport :
(α) (Ru A) / (Mu C) = Ru R
Câest le rapport inverse de Ru R qui constitue alors la mesure de la rĂ©sistance de la bonne forme, que nous nommerons R.F, soit :
(ÎČ) (Mu C) / (Ru A) = R.F
Mais, si lâon est conduit Ă dissocier ainsi dans la fig. 1 (effet Rubin absolu) ce qui relĂšve de lâillusion de MĂŒller-Lyer et ce qui traduit la rĂ©sistance de la bonne forme carrĂ©e, rien nâempĂȘche dâanalyser Ă©galement, de façon directe, la plasticitĂ© du carrĂ© lui-mĂȘme, indĂ©pendamment des pennures, cette plasticitĂ© constituant alors lâinverse de la rĂ©sistance elle-mĂȘme. De mĂȘme, en effet, que lâon peut Ă©liminer de la fig. 1 les deux cĂŽtĂ©s latĂ©raux du carrĂ© pour ne retenir que les cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur avec leurs pennures (fig. 2), de mĂȘme on peut Ă©carter de la fig. 1 les pennures de MĂŒller-Lyer, en maintenant constant le cĂŽtĂ© supĂ©rieur et en donnant au cĂŽtĂ© infĂ©rieur les diverses valeurs quâil peut prendre dans la mesure de lâeffet Rubin absolu : on cherchera alors Ă dĂ©terminer Ă partir de quelle valeur le sujet ne perçoit plus un carrĂ© correct ce qui fournira une mesure directe de la perception de la bonne forme.
Seulement, notons dâemblĂ©e que cette derniĂšre mesure fournit un rĂ©sultat qui, envisagĂ© isolĂ©ment, pourrait prĂȘter Ă Ă©quivoque. En effet, lorsquâun sujet voit encore un carrĂ© pour une dĂ©formation objective telle quâun second sujet perçoit dĂ©jĂ un trapĂ©zoĂŻde non carrĂ©, on peut assurĂ©ment soutenir que le premier de ces sujets prĂ©sente une plasticitĂ© plus grande dans la perception de la bonne forme carrĂ©e, mais faut-il en conclure alors que chez lui la bonne forme est plus rĂ©sistante â puisquâelle est encore appliquĂ©e Ă une forme rĂ©elle non carrĂ©e â ou moins rĂ©sistante â puisque son Ă©lasticitĂ© sâoppose Ă des distinctions exactes, jusquâĂ une certaine limite ? Câest cette Ă©quivoque qui empĂȘche de se contenter de mesures de ce genre et qui rend nĂ©cessaire la mesure des actions Ru A et Mu C, ainsi que le calcul de Ru R. Lorsque, dans la mesure de Ru A, un groupe de sujets voit en moyenne un cĂŽtĂ© infĂ©rieur Ă©gal au cĂŽtĂ© supĂ©rieur, alors quâil est objectivement plus grand, on ne peut plus dire, en effet, que le carrĂ© ainsi perçu dĂ©note une rĂ©sistance plus forte de la bonne forme quâen cas de distinction perceptive exacte de la diffĂ©rence : ici lâĂ©lasticitĂ© du carrĂ© est lâindice dâune faible rĂ©sistance. Si le mĂȘme groupe de sujets, dans les mesures se rapportant Ă la fig. 3, tĂ©moigne Ă©galement dâune Ă©lasticitĂ© plus grande, comme on lâobserve en fait, on sera alors autorisĂ© Ă interprĂ©ter cette plasticitĂ© comme constituant lâindice, non pas dâune meilleure rĂ©sistance, mais au contraire dâune rĂ©sistance plus faible : lâĂ©lasticitĂ© sera donc Ă concevoir comme lâinverse de la rĂ©sistance.
Nous appellerons E.C cette Ă©lasticitĂ© de la bonne forme carrĂ©e, mesurĂ©e au moyen des variations de la fig. 3. La valeur E.C se mesurera en fait Ă lâĂ©tendue du seuil (le seuil Ă©tant dâautant moins Ă©tendu que le sujet distingue mieux un vrai carrĂ© dâun quadrilatĂšre dont la forme est voisine de celle du carrĂ©), tandis que les valeurs Ru A, Mu C et Ru R se rapportent elles-mĂȘmes aux mĂ©dians des seuils observĂ©s 5. NĂ©anmoins, si les dĂ©ductions prĂ©cĂ©dentes sont exactes, et si les renseignements fournis par les mesures de Ru A, de Mu C et de E.C sont dignes de confiance, on devra trouver une certaine relation quantitative entre ces diverses sortes de rĂ©sultats. En dâautres termes, et bien que les mesures de Ru R soient relatives aux mĂ©dians des seuils tandis que la mesure de E.C porte sur lâĂ©tendue du seuil, on doit aboutir dans les grandes lignes Ă la proportion :
(γ) (Ru R (enfants)) / (Ru R (adultes)) = (E.C (enfants)) / (E.C (adultes))
ou
(R.F (adultes))Â /Â (R.F (enfants))Â = (E.C (adultes))Â /Â (E.C (enfants))
Dâautre part, sâil existe rĂ©ellement une Ă©volution de la rĂ©sistance des bonnes formes avec lâĂąge et une Ă©volution assez marquĂ©e pour sortir des limites habituelles de lâĂ©volution des illusions primaires ou des effets de champ (illusion de MĂŒller-Lyer, etc.), nous devons aboutir Ă lâinĂ©galité :
(Ύ) (Ru R (enfants)) / (Ru R (adultes)) > (Mu C (enfants)) / (Mu C (adultes))
ou
(R.F (adultes)) / (R.F (enfants)) > (Mu C (enfants)) / (Mu C (adultes))
En ce cas, mais en ce cas seulement, on sera alors autorisĂ© Ă faire lâhypothĂšse quâil intervient dâautres causes, dans la rĂ©sistance des bonnes formes et son augmentation en fonction de lâĂąge, que les actions primaires de champ, et lâon devra recourir aux diverses manifestations de lâactivitĂ© perceptive.
Telles sont les hypothĂšses directrices dont nous allons nous inspirer dans notre Ă©tude : les dĂ©terminations essentielles seront donc celles des valeurs Ru R ou R.F et E.C, mais elles nâacquerront de signification quâen fonction du dĂ©veloppement et en fonction des variations avec lâĂąge de la valeur Mu C.
§ 2. Techniques et résultats généraux
LâexpĂ©rience se dĂ©roule selon cinq phases distinctes : (I : Mu C) la mesure de lâillusion de MĂŒller-Lyer au moyen de deux figures pennĂ©es disposĂ©es de façon semblable aux carrĂ©s et quadrilatĂšres dont il sera question sous (III), mais sans cĂŽtĂ©s latĂ©raux ; (II : Mu G) la mesure de la mĂȘme illusion en prĂ©sentations Ă©galement superposĂ©es mais au moyen dâune glissiĂšre verticale permettant de varier la distance entre les deux figures Ă comparer ; (III : C) la mesure de lâeffet Rubin sur un carrĂ©, câest-Ă -dire de lâillusion de MĂŒller-Lyer selon deux figures constituant les cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur dâun carrĂ© ou dâun quadrilatĂšre entiĂšrement dessinĂ©s (cĂŽtĂ©s latĂ©raux compris); (IV : E.C) la mesure de lâĂ©lasticitĂ© dâun carrĂ© sans pennures, de mĂȘmes dimensions quâen (III) mais dont on fait varier le cĂŽtĂ© infĂ©rieur selon des augmentations de 1-8 mm ; (V : Mu Câ) reprise de la mesure I Ă titre de contrĂŽle final.
Phases I (Mu C) et V (Mu Câ). â On prĂ©sente aux sujets une sĂ©rie de cartons sur chacun desquels sont dessinĂ©es deux figures de MĂŒller-Lyer. Lâune, Ă pennures externes (de 15 mm de long et inclinĂ©es Ă 45°), est invariante : la droite horizontale situĂ©e entre les pennures Ă 50 mm de longueur. Lâautre, Ă pennures internes (de mĂȘmes longueurs et inclinaisons) varie de 44 Ă 80 mm (par Ă©chelons de 2 mm) plus une figure de 100 mm (en tout 20 variables). La figure Ă pennures externes est disposĂ©e au-dessus de lâautre Ă 50 mm exactement, de telle sorte que quand toutes deux ont 50 mm (pennures Ă part), elles constituent un carrĂ© virtuel auquel manquent simplement les cĂŽtĂ©s latĂ©raux (fig. 2). En cas dâinĂ©galitĂ©, elles sont superposĂ©es en fonction de leurs points mĂ©dians de maniĂšre Ă constituer des trapĂšzes rĂ©guliers virtuels.
Les figures sont dessinĂ©es au crayon (trait de 0,3 Ă 0,5 mm y compris les pennures) sur du papier bristol fort et sont disposĂ©es dans la rĂ©gion centrale dâun cercle de 20 cm de diamĂštre. Le cercle est sectionnĂ© Ă sa base (sur une corde de 6 cm de longueur, parallĂšle aux lignes horizontales des figures), de maniĂšre Ă permettre dâappuyer le carton contre un support inclinĂ©.
Lâenfant est assis Ă table, Ă 30-50 cm du support. Sur celui-ci est placĂ© lâune des cartes de la sĂ©rie (en gĂ©nĂ©ral celles dont la figure infĂ©rieure est de 100 mm). Devant lâenfant lâexpĂ©rimentateur reproduit la figure sur une feuille de papier en traçant les lignes horizontales plus fortement que les pennures : « Tu vois ces lignes ? », dira-t-il en suivant les deux lignes successivement avec une pointe ; « y en a-t-il une plus grande que lâautre ou sont-elles de mĂȘme grandeur ? » Lâenfant dĂ©signe en gĂ©nĂ©ral la figure infĂ©rieure pour ce premier carton. On recommence le tout avec une seconde carte, par exemple â2 et lâenfant dĂ©signe habituellement la figure supĂ©rieure. On recommence enfin avec un carton Ă figures jugĂ©es ordinairement Ă©gales (et en dessinant toujours les pennures trĂšs lĂ©gĂšrement afin de diminuer lâillusion).
On passe alors aux mesures sur les cartons eux-mĂȘmes. Au cours des essais prĂ©liminaires, lâenfant prend lâhabitude de dĂ©signer toujours la plus grande des deux lignes : il dira « celle dâen haut », « celle dâen bas », « ces deux les mĂȘmes », ce qui diminue lâerreur de lâĂ©talon. Il est indispensable, au cours de ces questions, de faire suivre Ă lâenfant lui-mĂȘme, au moyen dâune pointe les lignes quâil a Ă comparer, pour Ă©viter quâil nâenglobe dans la longueur estimĂ©e celle des pennures elles-mĂȘmes. On rĂ©pĂ©tera cette manĆuvre lors de chaque nouvelle sĂ©rie et on aura soin de redonner la consigne de temps en temps au cours de chaque expĂ©rience.
Tout Ă la fin, la sĂ©rie Mu Câ reproduit exactement ces dispositions. La mĂ©thode de prĂ©sentation des variables et concentriques comme dans tous les cas suivants.
Phase II (Mu G). â Lâillusion exceptionnellement grande des petits de 4-6 ans en Mu C nous a poussĂ©s Ă Ă©tudier Ă©galement lâillusion de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation superposĂ©e, mais en Ă©loignant lâune de lâautre les deux figures au moyen dâune glissiĂšre verticale, selon des distances de 50 mm (Mu G5), de 100 mm (Mu G10) et de 200 mm (Mu G20).
Les dessins sont les mĂȘmes quâen Mu C. Mais ici les figures supĂ©rieures (pennures externes) et infĂ©rieures (pennures internes) sont dessinĂ©es sĂ©parĂ©ment sur des cartons rectangulaires de 5 sur 19 cm. La figure supĂ©rieure est fixĂ©e une fois pour toutes au haut dâune feuille de Bristol de 22 cm de large et de 40 cm de hauteur, pourvue sur ses bords verticaux de deux bandes de carton blanc de 2 cm de largeur et formant glissiĂšre. Ce dispositif permet de prĂ©senter au sujet les figures supĂ©rieure et infĂ©rieure aux distances variables choisies.
On attire lâattention de lâenfant sur lâidentitĂ© de ces figures et de celles quâil a examinĂ©es auparavant. On rĂ©pĂšte nĂ©anmoins la consigne et toujours dans les mĂȘmes termes.
Phase III (C). â On passe ensuite aux carrĂ©s et quadrilatĂšres complets, pourvus de pennures et destinĂ©s Ă la mesure de lâeffet Rubin. Le carrĂ© de base, seul exact (fig. 1), mesure 50 mm de cĂŽtĂ©s : son cĂŽtĂ© supĂ©rieur est pourvu de pennures externes et son cĂŽtĂ© infĂ©rieur de pennures internes (les unes et les autres de mĂȘmes dimensions et inclinaisons quâen Mu C et Mu G). Sur les autres cartons de cette sĂ©rie (ce sont Ă nouveau des cartons circulaires sectionnĂ©s au bas comme dans la sĂ©rie I), le cĂŽtĂ© infĂ©rieur du quadrilatĂšre prĂ©sente des longueurs de 44, 46, 48, 49, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 58, 60, 62, 64, 66, 68, 70, 72, 74 et 76 cm, en tout 21 figures.
LâexpĂ©rience comporte alors trois parties, sans changement de matĂ©riel (mĂȘmes figures, chaque fois prĂ©sentĂ©es en ordre concentrique), mais avec changement de consigne. Dans la premiĂšre partie (que nous appellerons Câ), on dit au sujet : « Cette figure est pareille aux autres, mais on a ajoutĂ© des lignes (on montre les cĂŽtĂ©s verticaux du carrĂ©). Tu vas faire comme avant : regarde la ligne dâen haut puis celle dâen bas et tu me diras laquelle est la plus longue ou si elles sont Ă©gales. »
Dans la seconde partie de lâexpĂ©rience (que nous appellerons Câ) on reprend les mĂȘmes figures, mais en demandant : « Regarde cette forme : Ă quoi te fait-elle penser ? » Lâenfant rĂ©pond : un chapeau, un abat-jour, une jupe, un vase, etc., pour les trapĂ©zoĂŻdes ou un carreau de fenĂȘtre, etc., pour le carrĂ©. Sâil ne rĂ©pond rien on lui suggĂšre ces formes Ă choix. AprĂšs chaque rĂ©ponse lâexpĂ©rimentateur dessine la forme indiquĂ©e, en insistant bien sur les traits du quadrilatĂšre lui-mĂȘme, et il rĂ©pĂšte ses questions pour ĂȘtre assurĂ© de la forme gĂ©omĂ©trique choisie par le sujet mais sans dĂ©nomination exacte. Lâessentiel est de faire distinguer les carrĂ©s vrais des trapĂ©zoĂŻdes sur base ou renversĂ©s.
La troisiĂšme partie (que nous nommerons Cââ) constitue la reprise exacte de la premiĂšre (Câ).
Phase IV (E.C). â On prĂ©sente une sĂ©rie de quadrilatĂšres semblables Ă ceux de la sĂ©rie C mais sans pennures et en se bornant Ă 9 figures. Le cĂŽtĂ© supĂ©rieur est constant, de 50 mm. Quant au cĂŽtĂ© infĂ©rieur il est Ă©gal ou plus long : 50, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 57 et 58 mm. La consigne est, comme en Câ, de distinguer les vrais carrĂ©s des faux. Lâeffort E.C se mesure Ă lâĂ©tendue du seuil.
Les rĂ©sultats numĂ©riques obtenus au moyen de ces techniques sur 94 enfants de 4-10 ans et 25 adultes sont consignĂ©s sur les tableaux 1 (par annĂ©es) et 2 (par groupes dâĂąge). Les erreurs systĂ©matiques et les seuils sont calculĂ©s en % (donc sur 100 mm et non pas 50).
Tableau 1. Erreurs systématiques (en %) par années (entre parenthÚses les variations moyennes des erreurs)
| Ăges | Mu C | Mu Câ | Mu G5 | Mu G10 | Mu G20 | Câ | Câ | Cââ | |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 4 | [4]Â 6 |
43,0 (2,6) |
42,0 (1,0) |
39,4 (3,5) |
36,4 (4,4) |
36,4 (4,6) |
26,4 (2,4) |
â |
21,6 (3,6) |
| 5 | [17] |
40,4 (4,0) |
40,6 (3,4) |
39,6 (5,6) |
35,8 (4,6) |
34,2 (7,6) |
18,0 (6,6) |
5,8 (4,0) |
14,2 (7,0) |
| 6 | [15] |
40,6 (5,4) |
36,2 (5,4) |
37,0 (6,4) |
35,8 (5,6) |
33,4 (5,4) |
12,2 (7,2) |
5 4 (2,6) |
10,4 (6,0) |
| 7 | [17] |
35,8 (6,8) |
32,2 (8,8) |
31,0 (8,0) |
26,6 (9,4) |
28,4 (8,6) |
8,4 (2,6) |
5,4 (3,2) |
7,2 (2,2) |
| 8 | [13] |
24,4 (7,8) |
17,8 (12,4) |
20.4 (8,8) |
20,2 (9,0) |
20,6 (8,4) |
4,6 (2,2) |
3,6 (1,6) |
5,2 (1,8) |
| 9 | [12] |
28,6 (4,6) |
23,2 (8,8) |
25,0 (8,4) |
25,8 (5,6) |
25,4 (5,6) |
7,2 (2,8) |
4,0 (1,4) |
6,8 (3,6) |
| 10 | [16] |
18,2 (7,8) |
6,8 (8,8) |
19,6 (9,4) |
18,2 (6,6) |
22,2 (8,8) |
4,0 (1,8) |
3,0 (1,4) |
4,4 (1,8) |
| Ad. | [25] |
21,8 (7,0) |
17,2 (8,2) |
17,8 (5,8) |
22,2 (6,2) |
23,2 (7,2) |
3,2 (1,2) |
2,0 (0,8) |
2,6 (1,2) |
Tableau 2. Erreurs systĂ©matiques (en %) par groupes dâĂąges (entre parenthĂšses les v. m.)
| Niveaux | Mu C | Mu Câ | Mu G 5 | Mu G10 | Mu G20 | Câ | Câ | Cââ | |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 4-6 | [36 ou | 40,8 | 39,2 | 38,4 | 36,0 | 34,2 | 16,6 | 5,6 | 13,4 |
| 32]Â 7 | (5,0) | (4,0) | (5,0) | (5,0) | (5,4) | (6,4) | (3,4) | (5,2) | |
| 7-8 | [30] | 30,8 | 25,8 | 26,4 | 25,6 | 25,6 | 7,4 | 4,3 | 6,4 |
| (7,0) | (10,0) | (8,4) | (9,0) | (8,4) | (3,6) | (2,4) | (2,8) | ||
| 9-10 | [29] | 22,6 | 19,4 | 20,4 | 21,4 | 23,6 | 6,2 | 3,8 | 5,4 |
| (6,6) | (8,8) | (9,0) | (7,8) | (7,4) | (3,2) | (1,4) | (2,6) | ||
| Ad. | [25] | 21,8 | 17,2 | 17,8 | 22,2 | 23,2 | 3,2 | 2,0 | 2,6 |
| (7,0) | (8,2) | (5.8) | (6,2) | (7,2) | (1,2) | (0,8) | (1,2) |
Tableau 3. Ătendue des seuils (en %) par annĂ©es (entre parenthĂšses les variations moyennes des seuils)
| Ăges | Mu C | Mu Câ | Mu G5 | Mu G10 | Mu G 20 | Câ | Câ | Cââ | EC | |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 4 | [4]Â 8 |
5,4 (5,2) |
2,4 (2,6) |
1,6 (3,0) |
1,0 (1,0) |
0,6 (0,8) |
4,6 (11,0) | â | 7,4 (11,0) | â |
| 5 | [17] |
3,8 (4,2) |
3,6 (5,6) |
4,8 (6,0) |
4,2 (4,2) |
3,8 (4,2) |
4,8 (4,8) |
9,4 (5,8) |
3,0 (3,2) |
13,2 (15,6) |
| 6 | [15] | 4,4 (5,0) |
4,6 (4,2) |
7,6 (6,8) |
8,6 (8,6) |
6,0 (6,0) |
4,6 (5,4) |
9,4 (5,4) |
4,8 (4,4) |
10,8 (3,2) |
| 7 | [17] |
3,8 (4,2) |
2,8 (2,8) |
4,8 (4,2) |
7,0 (6,2) |
6,2 (4,2) |
5,8 (3,6) |
7,8 (3,0) |
3,4 (2,6) |
8,4 (4,4) |
| 8 | [13] |
3,8 (3,8) |
4,2 (2,8) |
4,0 (3,6) |
4,0 (4,2) |
4,2 (4,8) |
3,4 (1,8) |
6,8 (2,6) |
2,4 (L0) |
3,0 (2,8) |
| 9 | [12] |
6,8 (6,2) |
4,4 (3,6) |
4,8 (2,2) |
4,8 (2,8) |
8,8 (4,8) |
4,0 (2,6) |
6,6 (3,8) |
2,6 (2,2) |
8,0 (2,0) |
| 10 | [16] |
5,0 (4,2) |
4,6 (3,6) |
3,2 (2,0) |
7,4 (5,2) |
5,8 (4,6) |
3,0 (0,8) |
3,4 (1,8) |
2,8 (1,8) |
4,4 (2,6) |
| Ad. | [25] |
6,4 (4,2) |
5,0 (2,8) |
7,6 (3,0) |
6,4 (3,9) |
6,6 (3,0) |
3,0 (1,4) |
3,2 (1,2) |
3,0 (1,4) |
3,6 (2,4) |
Tableau 4. Ătendue des seuils (en %) par groupes dâĂąges (entre parenthĂšses les v. m. des seuils)
| Niveaux | Mu C | Mu Câ | Mu G5 | Mu G10 | Mu G 20 | Câ | Câ | Cââ | EC |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 4-6 [36 ou 32] | 4,2 | 4,0 | 5,6 | 5,6 | 5,2 | 4,6 | 9,4 | 4,2 | 12,0 |
| (4,6) | (4,0) | (6,0) | (5,6) | (4,6) | (5,8) | (5,6) | (4,8) | (4,4) | |
| 7-8 [30] | 2,4 | 3,4 | 4,4 | 5,6 | 5,2 | 4,2 | 6,2 | 3,0 | 7,2 |
| (4,0) | (2,8) | (4,0) | (5,4) | (4,4) | (2,8) | (2,8) | (2,0) | (3,8) | |
| 9-10 [29] | 4,6 | 4,4 | 4,0 | 6,2 | 7,2 | 3,4 | 5,4 | 2,8 | 6,0 |
| (4,6) | (3,6) | (4,4) | (4,2) | (4,6) | (2,0) | (2,6) | (1,8) | (3,0) | |
| Ad. [25] | 6,4 | 5,0 | 7,6 | 6,4 | 6,6 | 3,0 | 3,2 | 3,0 | 3,6 |
| (4,2) | (2,8) | (3,0) | (3,6) | (3,0) | (1,4) | (1,2) | (1,4) | (2,4) |
Il sâagit maintenant dâanalyser ces valeurs par catĂ©gories dâexpĂ©riences.
§ 3. Lâillusion de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentations superposĂ©es (Mu C et Mu G)
Le premier facteur Ă isoler, pour pouvoir analyser la rĂ©sistance de la bonne forme carrĂ©e Ă lâillusion de MĂŒller-Lyer, est la valeur de cette derniĂšre lorsquâelle est prĂ©sentĂ©e selon une configuration analogue Ă celle du carrĂ© mais sans les cĂŽtĂ©s latĂ©raux reliant entre elles, dans le carrĂ© fermĂ©, les deux tiges pennĂ©es (fig. 2 correspondant Ă lâeffet Mu C).
On constate dâabord que les figures Mu C (fig. 2 et ses variations) donnent lieu Ă une illusion relativement grande chez les petits de 4-6 ans : 40,8 % alors quâelle est de 21,1 Ă 26,4 % Ă 5 et 6 ans pour des figures analogues en prĂ©sentations juxtaposĂ©es 9. Mais il est Ă noter que chez lâadulte aussi lâillusion est sensiblement plus forte : 21,8 % alors quâelle est de 12,5 Ă 18,7 en prĂ©sentations juxtaposĂ©es. Dâautre part, il faut remarquer que si le rapport entre lâillusion enfantine de 4-6 ans et lâillusion adulte est de 1,87 pour les figures 2, il oscille entre 1,52 et 1,95 pour les figures pennĂ©es en prĂ©sentations juxtaposĂ©es 10. On ne saurait donc considĂ©rer cette illusion de 40,8 % comme proprement anormale. NĂ©anmoins, il va de soi quâil faut se demander si la prĂ©sentation superposĂ©e en disposition carrĂ©e (Mu C) nâentraĂźne pas la production de certains effets adventices qui renforceraient lâillusion des petits davantage que celle des grands.
Or, bien que toutes les prĂ©cautions aient Ă©tĂ© prises au moment de lâexamen des enfants (on leur a fait suivre avec une pointe les deux lignes Ă comparer, pour mieux les dissocier des pennures), tout se passe comme si les petits, au lieu de comparer lâune Ă lâautre les deux droites sans les pennures englobaient la plus grande partie de ces derniĂšres dans la comparaison : en effet, si lâon relie deux Ă deux les extrĂ©mitĂ©s des pennures (de la figure Ă pennures extĂ©rieures) par des droites verticales, perpendiculaires Ă la ligne principale de la figure, et si lâon prolonge cette ligne jusquâĂ ces perpendiculaires, on allonge sa longueur totale de 21,2 cm (10,6 cm de chaque cĂŽtĂ©) ; or, câest de 20,4 cm en moyenne que la droite principale est surestimĂ©e, comme si pour comparer la figure pennĂ©e intĂ©rieurement Ă la figure pourvue de pennures extĂ©rieures, le sujet tenait compte de la longueur de ces derniĂšres. Plus simplement dit, tout se passe comme si, pour comparer ces deux figures superposĂ©es, les petits jugeaient de lâĂ©galitĂ© par une sorte de construction involontaire, en utilisant la superposition pour tirer les lignes de rĂ©fĂ©rence de haut en bas, la longueur des pennures comprises. Il subsiste sans doute un peu de cette tendance Ă tout Ăąge, puisque lâillusion par superposition semble plus forte en gĂ©nĂ©ral que par juxtaposition, mais il semble que le phĂ©nomĂšne soit bien plus marquĂ© Ă 4-6 ans.
Ce phĂ©nomĂšne est, au surplus, intĂ©ressant en lui-mĂȘme et montre une fois de plus la difficultĂ© des petits Ă pratiquer lâanalyse et Ă dissocier les Ă©lĂ©ments dâun tout bien liĂ© (syncrĂ©tisme). Il ne faut pas, du reste, interprĂ©ter cette rĂ©action dâune maniĂšre trop matĂ©rielle, comme si lâenfant de 4-6 ans ne parvenait pas Ă abstraire de lâensemble de la figure le trait horizontal dont il sâagit dâĂ©valuer la longueur : le fait quâil parvient Ă le montrer, en le suivant avec une pointe, suffit Ă permettre dâĂ©carter cette premiĂšre hypothĂšse. En rĂ©alitĂ© le sujet de 4-6 ans distingue bien la ligne Ă Ă©valuer, mais la longueur quâil lui attribue demeure influencĂ©e par celle des pennures, lorsque celles-ci sont externes. Telle est sans doute lâattitude du sujet, et, rĂ©pĂ©tons-le, il est probable quâil sâen conserve longtemps quelque chose. Mais il va de soi quâelle soulĂšve nĂ©anmoins la question de savoir si lâillusion propre au niveau de 4-6 ans est homogĂšne Ă celle des niveaux ultĂ©rieurs ou sâil intervient un facteur spĂ©cial chez les petits qui renforcerait lâillusion de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation verticale et compliquerait ainsi le problĂšme de la rĂ©sistance de la bonne forme carrĂ©e Ă cette illusion.
PrĂ©cisons dâailleurs que cette forte illusion de MĂŒller-Lyer Ă 4-6 ans sâinscrit au dĂ©savantage de la thĂšse que nous allons soutenir sur lâopposition entre les petits et les adultes quant Ă la rĂ©sistance des bonnes formes, au lieu de renforcer cette opposition : en effet, plus est grande entre 4 et 6 ans lâillusion de MĂŒller (Mu G) et plus la valeur de lâeffet Rubin relatif (Ru R) sera affaiblie par rapport Ă lâeffet absolu (Ru A) puisque ce dernier sera Ă diviser par lâillusion moyenne de MĂŒller-Lyer (prop. α). Il sâensuivra que, plus est forte lâillusion Mu C, plus sera forte aussi lâexpression de la rĂ©sistance de la bonne forme chez les petits (R.F : prop. ÎČ) et que lâinĂ©galitĂ© entre le rapport des Mu C et le rapport des R.F (prop. Ύ) sera attĂ©nuĂ©e dâautant. La difficultĂ© que nous discutons maintenant nâest donc pas de nature Ă introduire le doute sur la dĂ©monstration que nous allons tenter au sujet des rĂ©sistances de la bonne forme : cette dĂ©monstration sera au contraire dâautant plus valable que lâon pourra soupçonner les valeurs Mu C dâĂȘtre trop fortes chez les petits relativement aux grands et aux adultes.
Il nâen reste pas moins quâil est indispensable, pour se rapprocher de lâillusion rĂ©elle de MĂŒller-Lyer (Mu C) au niveau de 4-6 ans, de chercher Ă Ă©liminer le facteur de la longueur des pennures. Câest dans ce but quâa Ă©tĂ© imaginĂ©e la technique de la glissiĂšre 11 introduisant entre les deux figures superposĂ©es de MĂŒller-Lyer des distances de 5 cm (nous dĂ©signerons cette situation, pareille Ă Mu C par le symbole Mu G5), de 10 cm (Mu G10) et de 20 cm (Mu G20).
Or, deux rĂ©sultats intĂ©ressants obtenus avec cette technique permettent de lever en partie lâobstacle dont nous parlions Ă lâinstant. En premier lieu, on constate que, Ă tout Ăąge, lâillusion mesurĂ©e sur Mu G5 est plus faible quâavec le dispositif Mu C (fig. 2), bien quâil sâagisse en fait de la mĂȘme figure. Quelle que soit lâexplication dâun tel fait, qui peut tenir Ă la configuration dâensemble des dispositifs prĂ©sentĂ©s ou Ă une action de lâentraĂźnement ou Ă tous les deux, il confirme dĂ©jĂ ce que nous disions de la parentĂ© partielle de nature entre les illusions de 4-6 ans et les illusions ultĂ©rieures, puisquâelles obĂ©issent aux mĂȘmes lois (et cela bien que la diminution de Mu C Ă Mu G5 soit plus faible Ă 4-6 ans quâaux niveaux suivants). Mais, en second lieu, on constate aussi une diffĂ©rence qualitative entre les rĂ©actions de 4-6 ans et les autres : tandis quâĂ 7-8 ans, lâillusion se transforme Ă peine avec la distance (Mu G5 Ă 20) et que, Ă 9-10 ans et chez lâadulte elle augmente nettement, elle diminue au contraire dans les mĂȘmes conditions au niveau de 4-6 ans.
Tout se passe donc comme si, dĂšs 9-10 ans, lâillusion augmentait avec la distance, de 5 Ă 20 cm, Ă cause des difficultĂ©s du transport visuel : lâillusion proche (Mu C ou Mu G5) fournirait en ce cas la mesure rĂ©elle de lâeffet MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation superposĂ©e, tandis que lâillusion Mu G10 ou Mu G20 fournirait la mesure du mĂȘme effet mais combinĂ© avec lâaction du transport (lequel revient en gĂ©nĂ©ral Ă une exagĂ©ration des effets de centration). Chez lâenfant de 4-6 ans, au contraire, tout se passe comme si lâillusion proche Ă©tait influencĂ©e par la longueur totale de la figure (pennures externes comprises), et comme si avec lâaugmentation de la distance de 5 Ă 20 cm la comparaison portait de plus en plus sur les droites principales des deux figures, pennures non comprises : en effet, les pennures Ă©tant ouvertes et obliques, leur intervention dans les comparaisons Ă distance devient de plus en plus malaisĂ©e, donc de moins en moins probable. On peut donc admettre que, malgrĂ© les difficultĂ©s du transport, en gĂ©nĂ©ral plus grandes chez lâenfant que chez lâadulte, la valeur de lâillusion Mu G20 est plus proche, chez lâenfant de 4-6 ans, de lâillusion normale de MĂŒller-Lyer (dissociĂ©e des effets spĂ©ciaux de syncrĂ©tisme), telle quâon la trouve chez les grands.
Mais, dâune part, nous ne savons pas si ces effets spĂ©ciaux du syncrĂ©tisme (action de la longueur mĂȘme des pennures externes) ont entiĂšrement disparu dans lâillusion Mu G20 de 4-6 ans et pouvons admettre que cette illusion est encore quelque peu renforcĂ©e par ce facteur. Dâautre part, il va de soi que, tout en diminuant cette action du syncrĂ©tisme, les effets dus au transport renforcent Ă©galement lâillusion (mĂȘme Ă 4-6 ans oĂč elle paraĂźt faiblir Ă 20 cm Ă cause de lâaffaiblissement du syncrĂ©tisme). Le rĂ©sultat obtenu pour les mesures Mu G20 est donc vraisemblablement encore trop fort pour exprimer correctement lâillusion de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation superposĂ©e Ă 4-6 ans indĂ©pendamment des actions spĂ©ciales du syncrĂ©tisme (Ă supposer que cette dissociation soit possible, ce qui nâest sans doute pas le cas avec les figures pennĂ©es, contrairement aux figures formĂ©es de droites parallĂšles
et
). Mais rĂ©pĂ©tons-le, cette difficultĂ© ne constitue nullement un obstacle pour nous, puisque, plus lâillusion de MĂŒller-Lyer sera tenue pour forte chez les petits et plus lâeffet Rubin relatif (Ru R par opposition Ă Ru A) en sera diminuĂ©, câest-Ă -dire plus la rĂ©sistance de la bonne forme (R.F) sera considĂ©rĂ©e comme forte, ce qui rendra dâautant plus significative la diffĂ©rence entre les rĂ©sultats de 4-6 ans et ceux des niveaux supĂ©rieurs (prop. Ύ).
Cela dit, il sâagit maintenant de calculer, en vue de la vĂ©rification de la prop. Ύ, le rapport entre lâillusion de MĂŒller-Lyer (en prĂ©sentations superposĂ©es) chez lâenfant des diffĂ©rents niveaux et la mĂȘme illusion chez lâadulte, soit Mu C (enfants) / Mu C (adultes). Nous nous servirons, pour ce faire, des diffĂ©rentes valeurs du tableau 2, en considĂ©rant Ă part les valeurs Mu C, Mu G5, Mu G10 et Mu G20, mais sans considĂ©rer les valeurs finales Mu Câ qui sont relatives aux actions de lâentraĂźnement dans le temps et ne nous concernent donc pas ici. Dâautre part, Ă©tant donnĂ©es les difficultĂ©s discutĂ©es jusquâici et Ă©tant admis le fait que lĂ oĂč la mesure Ă 4-6 ans semble la plus exacte (Mu G20 : illusion la plus faible) la mesure adulte paraĂźt la moins exacte (Mu G20 : illusion la plus forte) et rĂ©ciproquement (Mu C), nous choisirons comme valeurs dĂ©finitives les moyennes des quatre mesures considĂ©rĂ©es et non pas telle ou telle dâentre elles (voir tabl. 5).
Tableau 5. Rapports entre les illusions de MĂŒller-Lyer de lâenfant et celles de lâadulte
| [Ăges] | Mu C | Mu G 5 | Mu G 10 | Mu G 20 | Moyennes |
|---|---|---|---|---|---|
| 4- 6 ans / adultes | 1,87 | 2,16 | 1,62 | 1,47 | 1,78 |
| 7- 8 ans / adultes | 1,41 | 1,48 | 1,15 | 1,10 | 1,28 |
| 9-10 ans / adultes | 1,03 | 1,14 | 0,96 | 1,01 | 1,04 |
| Enfants (4-10) / adultes | 1,43 | 1,59 | 1,24 | 1,19 | 1,36 |
Ainsi le rapport dont nous nous servirons pour opposer lâillusion de MĂŒller-Lyer chez les petits de 4-6 ans Ă celle des adultes est la valeur 1,78. Or, divers indices montrent quâelle nâest pas calculĂ©e trop bas. Dâabord si lâon cherche le rapport entre les illusions les plus faibles de 4-6 ans (soit Mu G20 = 34,2) et de lâadulte (soit Mu G5 = 17,8), ainsi quâentre les plus fortes de 4-6 ans (soit Mu C = 40,8) et de lâadulte (soit Mu G20 = 23,2), on trouve les rapports extrĂȘmes de 1,92 et 1,75 avec une moyenne de 1,83 dont 1,78 ne sâĂ©carte donc que de peu. Dâautre part, les illusions de MĂŒller-Lyer avec pennures en prĂ©sentations juxtaposĂ©es nous ont donnĂ© un rapport entre les moyennes de 5-6 ans et les moyennes adultes qui est de 1,66 seulement 12. Nous pouvons donc considĂ©rer que le rapport moyen de 1,78 prĂ©sente les garanties suffisantes et câest donc lui que nous utiliserons dans la suite.
Mais il est encore un point Ă noter Ă propos des diffĂ©rences entre lâenfant et lâadulte. Lorsque lâon reprend, en fin dâexpĂ©rience, la prĂ©sentation initiale Mu C sous une forme identique Mu Câ, on obtient Ă tout Ăąge une diminution de lâillusion moyenne Mu Câ par rapport Ă Mu C. Un tel phĂ©nomĂšne ne saurait sâexpliquer que par lâentraĂźnement, les diverses mesures prises entre Mu C et Mu Câ ayant pour effet dâexercer le sujet et dâaffiner ses comparaisons. En outre cette diminution des erreurs moyennes entre Mu C et Mu Câ est assez analogue Ă celle que lâon observe entre Mu C et Mu G5, ce qui confirme lâintervention probable dâun effet dâentraĂźnement dans ce dernier cas. Or, tant dans lâune que dans lâautre de ces diminutions des erreurs systĂ©matiques, on peut se demander si lâeffet est le mĂȘme Ă tous les Ăąges. La question prĂ©sente un certain intĂ©rĂȘt du point de vue de lâactivitĂ© perceptive, car il paraĂźt probable que la correction progressive des erreurs avec lâentraĂźnement constitue lâune des formes de cette activité : on conçoit mal, en effet, une amĂ©lioration purement passive des rĂ©sultats obtenus, puisque raffinement des comparaisons avec lâexercice constitue une mise en relation des perceptions antĂ©rieures avec les suivantes.
Pour comparer entre elles ces diminutions dâerreur selon les groupes dâĂąges, nous les rĂ©duirons Ă des expressions relatives (la diminution absolue nâayant de signification que relativement Ă la grandeur des erreurs moyennes de dĂ©part), câest-Ă -dire aux rapports :
(Mu C â Mu Câ) / Mu C
et
(Mu â G5) /Mu C
Nous obtenons ainsi le tableau suivant (tabl. 6) en % :
Tableau 6. Diminution des erreurs avec lâĂąge de Mu C Ă Mu Câ et Ă Mu G5
| 4-7 ans | 7-8 ans | 9-10 ans | 7-10 ans | Adultes | |
|---|---|---|---|---|---|
| (Mu C â Mu Câ) / Mu C | 3,9 | 16,2 | 14,1 | 15,1 | 21,8 |
| (Mu C â Mu G5) / Mu C | 5,8 | 14,3 | 9,7 | 12,0 | 18,3 |
On constate que, comme Ă lâordinaire, lâeffet de lâentraĂźnement sâaccroĂźt avec lâĂąge, ce qui semble bien confirmer le rĂŽle de lâactivitĂ© perceptive dans ce processus. Il y a, il est vrai, lĂ©ger recul du groupe de 9-10 ans par rapport Ă celui de 7-8 ans, mais si lâon prend la moyenne de 7 Ă 10 ans on trouve pour Mu C â Mu G5 une progression rĂ©guliĂšre de 4-6 Ă 7-10 ans Ă lâĂąge adulte, et, pour Mu C â Mu Câ une bien plus grande diffĂ©rence entre le groupe de 4-6 ans et celui de 7-10 ans quâentre celui-ci et le groupe adulte : or câest justement dans le passage de Mu C Ă Mu Câ que le rĂŽle de lâentraĂźnement est le plus significatif puisque, entre deux, sont intercalĂ©es les expĂ©riences Mu G5, Mu G10, Mu G20, Câ, et Cââ qui, toutes les six, jointes Ă Mu C sont de nature Ă affiner les comparaisons effectuĂ©es sur Mu Câ.
§ 4. La mesure de lâĂ©lasticitĂ© du carrĂ© sans pennures (effets E.C)
AprĂšs la dĂ©termination des illusions de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentations superposĂ©es, lâautre donnĂ©e prĂ©alable qui nous est nĂ©cessaire pour vĂ©rifier les prop. (α) Ă (ÎŽ) est la comparaison des enfants et des adultes du point de vue de leur capacitĂ© Ă discriminer les carrĂ©s des trapĂ©zoĂŻdes trĂšs voisins du carrĂ©, autrement dit de la plus ou moins grande Ă©lasticitĂ© dont tĂ©moigne leur perception de la « bonne forme » carrĂ©e.
Pour mesurer cet effet E.C, nous modifions donc de 50 Ă 58 mm le cĂŽtĂ© infĂ©rieur dâun quadrilatĂšre dont le cĂŽtĂ© supĂ©rieur est constamment de 50 mm et nous demandons simplement aux sujets (en prĂ©sentations concentriques) de distinguer les « vrais carrĂ©s » des carrĂ©s dĂ©formĂ©s, ce qui nous permet de dĂ©terminer lâĂ©tendue des seuils dâĂ©galitĂ© (= seuils des perceptions qualifiĂ©es « vrais carrĂ©s »).
Or, nous constatons lâexistence dâun seuil de 12 % Ă 4-6 ans, qui va se rĂ©trĂ©cissant jusquâĂ 3,6 % chez lâadulte. Il est Ă noter quâil ne sâagit lĂ que dâun demi-seuil, puisque les cĂŽtĂ©s infĂ©rieurs sont de longueur Ă©gale ou plus grande que les cĂŽtĂ©s supĂ©rieurs des quadrilatĂšres prĂ©sentĂ©s, et jamais de longueur plus petite (cette limitation de lâexpĂ©rience nous Ă©tait imposĂ©e par les exigences de la comparaison avec les illusions propres au carrĂ© Ă pennures, fig. 1, dans lequel le cĂŽtĂ© infĂ©rieur est toujours sous-estimĂ© par le sujet et doit donc ĂȘtre agrandi pour ĂȘtre vu Ă©gal au cĂŽtĂ© supĂ©rieur). NĂ©anmoins les rĂ©sultats se sont trouvĂ©s trĂšs nets et montrent dĂ©jĂ Ă eux seuls lâexistence dâune diffĂ©rence sensible entre la perception de la bonne forme carrĂ©e chez les petits et chez lâadulte.
Pour mettre en Ă©vidence cette diffĂ©rence, le tableau 7 prĂ©sente les rapports entre les effets E.C aux diffĂ©rents niveaux de 5 Ă 100 mm (lâexpĂ©rience est trop peu significative Ă 4 ans) et lâeffet E.C adulte ; il rappelle en outre, pour comparaison, les rapports obtenus avec lâillusion de MĂŒller-Lyer. Il est vrai que la mesure de cette derniĂšre est relative au mĂ©dian des seuils, tandis que lâeffet E.C se mesure Ă lâĂ©tendue du demi-seuil. Mais comme il ne sâagit que de rapports, la comparaison reste lĂ©gitime.
Tableau 7. Rapport entre les effets E.C de lâenfant et ceux de lâadulte
| 5-6/adultes (ou 4-6/ad.) | 7-8/adultes | 9-10/adultes | 5-10/adultes | |
|---|---|---|---|---|
| EC (enfants) / EC (adultes) | 3,33 | 2,00 | 1,66 | 2,33 |
| Mu CG (enfants) / Mu CG (adultes) | 1,78 | 1,28 | 1,07 | 1,36 |
Le rapport entre les seuils de 5-6 ans et ceux de lâadulte est ainsi de 12/3,2 = 3,33 ce qui revient donc Ă dire que, Ă 5-6 ans, la perception du carrĂ© est Ă peu prĂšs trois fois moins exacte que chez lâadulte (tandis que lâillusion de MĂŒller-Lyer nâest que 1,78 fois plus forte). Le seuil moyen de 12 % trouvĂ© entre 5 et 6 ans signifie, en effet, que pour un carrĂ© de 5 cm de cĂŽtĂ© le seuil est de 6 mm et son mĂ©dian de 3 mm : en allongeant le cĂŽtĂ© infĂ©rieur de 3 mm le sujet ne sâaperçoit pas encore de la dĂ©formation. Au contraire, le seuil adulte de 3,6 % signifie une Ă©tendue de 1,8 mm et un mĂ©dian de 0,9 mm : en allongeant de 1 mm le cĂŽtĂ© infĂ©rieur du mĂȘme carrĂ© de 5 Ă 5 cm, lâadulte sâaperçoit dĂ©jĂ quâil nâa plus affaire Ă un carrĂ©.
La conclusion Ă tirer de ces faits est donc que, Ă 5-6 ans, la bonne forme carrĂ©e est environ trois fois plus « élastique » que chez lâadulte, cette plasticitĂ© exprimant la marge dâindĂ©termination inhĂ©rente Ă la perception de la bonne forme. Ă 7-8 ans, le rapport avec lâĂ©lasticitĂ© subsistant chez lâadulte nâest plus que de deux Ă un et Ă 9-10 ans il tombe Ă 1,66.
Il est vrai que, en lâabsence des expĂ©riences portant sur lâeffet Rubin, on pourrait ĂȘtre tentĂ© par lâinterprĂ©tation contraire, comme nous lâavons dĂ©jĂ signalĂ© au § 1 : on pourrait soutenir, en effet, que si les petits ne distinguent pas un bon carrĂ© de 5 cm de cĂŽtĂ© dâun quadrilatĂšre dont les cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur sont respectivement de 5 et de 5,3 cm, câest prĂ©cisĂ©ment parce que, davantage soumis que lâadulte aux exigences de la bonne forme, il corrige la perception du quadrilatĂšre irrĂ©gulier comme il le ferait dans le cas dâune prĂ©sentation tachistoscopique ou dâune prĂ©sentation par segments successifs. Michotte a par exemple montrĂ© que des points prĂ©sentĂ©s successivement selon une courbe irrĂ©guliĂšre, ou mĂȘme en Ă©toile, sont en gĂ©nĂ©ral perçus comme sâils Ă©taient disposĂ©s en cercle 13. On pourrait rattacher Ă un phĂ©nomĂšne de ce genre lâattribution de la forme carrĂ©e Ă des quadrilatĂšres irrĂ©guliers, ce qui reviendrait Ă prĂȘter aux petits un sens supĂ©rieur de la prĂ©gnance des bonnes formes : cette prĂ©gnance serait mĂȘme dâautant plus forte, si on lâinterprĂ©tait ainsi, quâelle ne serait alors contrecarrĂ©e par aucun pouvoir dĂ©veloppĂ© dâanalyse ou de mise en relations (comparaison des cĂŽtĂ©s Ă©gaux ou inĂ©gaux, des angles droits ou obtus, etc.).
Mais il va de soi que lâĂ©troite relation existant entre les rĂ©actions au carrĂ© sans pennures et celles que provoque la perception dâun carrĂ© exact, mais pourvu de pennures (effet Rubin), exclut cette interprĂ©tation et conduit mĂȘme Ă la retourner : câest parce que la bonne forme carrĂ©e est moins rĂ©sistante chez les petits quâils continuent, dâune part, de subir une assez forte illusion de MĂŒller-Lyer lorsquâelle est combinĂ©e avec la structure du carrĂ© (= effet Rubin par moindre rĂ©sistance du carrĂ©) et quâils continuent, dâautre part, Ă percevoir un carrĂ© dans le cas oĂč celui-ci est modifiĂ© par allongement de son cĂŽtĂ© infĂ©rieur (= effet E.C par moindre rĂ©sistance Ă©galement). En dâautres termes, la « bonne forme » demeure chez eux relativement floue ou Ă©lastique, et dâune Ă©lasticitĂ© qui est lâopposĂ© de la mobilitĂ© propre aux comparaisons analytiques de lâadulte. Câest alors Ă cause de cette Ă©lasticitĂ© que le carrĂ© exact se dĂ©formera plus facilement que chez lâadulte, comme nous le constaterons au § 5. Mais câest aussi Ă cause de cette Ă©lasticitĂ© que le carrĂ© objectivement transformĂ© en trapĂ©zoĂŻde est encore perçu comme carrĂ©, faute dâune comparaison prĂ©cise des cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur, donc faute de rĂ©fĂ©rence Ă un schĂšme suffisamment rĂ©sistant de la bonne forme carrĂ©e. Dira-t-on que, dans le cas de lâeffet Rubin, la comparaison de lâenfant de 4-6 ans est plus nuancĂ©e que celle de lâadulte, donc en un sens plus prĂ©cise, puisquâil est plus facilement sensible Ă lâeffet des pennures ? Mais il nâen est justement rien puisque alors les cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur sont en fait Ă©gaux ou le demeurent presque, au cours des manipulations : câest alors Ă cause de cette forme carrĂ©e, ou presque carrĂ©e, que lâadulte rĂ©siste Ă lâaction des pennures, tandis que dans le mĂȘme cas les petits cĂšdent Ă cette action faute prĂ©cisĂ©ment de rester sensibles Ă la forme carrĂ©e ou aux formes voisines du carrĂ©. Au total les petits voient encore un carrĂ© lĂ oĂč lâadulte ne le voit plus parce que, objectivement, il nâexiste plus (trapĂ©zoĂŻde de cĂŽtĂ© infĂ©rieur de 51 mm et plus, pour un cĂŽtĂ© supĂ©rieur de 50 mm), tandis quâils ne voient plus le carrĂ© lĂ oĂč lâadulte le voit encore malgrĂ© la prĂ©sence des pennures, parce quâalors il existe objectivement ou ne sâen Ă©loigne que de peu. La vision globale ou syncrĂ©tique est donc bien, dans les deux situations, caractĂ©risĂ©e par une Ă©lasticitĂ© qui est le contraire de la mobilitĂ© analytique, parce que lâĂ©lasticitĂ© est fonction de lâindissociation des parties constituant une totalitĂ©, tandis que la mobilitĂ© est fonction de leur dissociation selon des relations multiples.
Or, cette constatation est dâun certain intĂ©rĂȘt en ce qui concerne la thĂ©orie de la bonne forme. Il existe sans doute, dans les cas oĂč les figures reprĂ©sentant les bonnes formes sont donnĂ©es de maniĂšre complĂšte (sans Ă©chancrures, discontinuitĂ©s ou superpositions avec effets dâĂ©cran), des perceptions immĂ©diates de la bonne forme dues Ă une Ă©quilibration instantanĂ©e des effets de champ. Mais on ne saurait juger, en de tels cas, du degrĂ© dâĂ©lasticitĂ© et par consĂ©quent de rĂ©sistance (lâune Ă©tant lâinverse de lâautre) de ces bonnes formes primaires. Dans les cas, au contraire, oĂč la bonne forme prĂ©sentĂ©e se trouve soumise Ă des facteurs de dĂ©formations (faible allongement dâun cĂŽtĂ©, pennures, etc.) ou en conflit avec une complication quelconque (Ă©chancrures, etc.) ou bien elle donne Ă©galement lieu Ă un Ă©quilibre immĂ©diat, comparable Ă celui qui caractĂ©rise une vision globale, mais elle tĂ©moigne alors dâune Ă©lasticitĂ© et dâune faible rĂ©sistance qui est cause dâerreurs et dâimprĂ©cisions, ou bien elle acquiert peu Ă peu ces qualitĂ©s de soliditĂ© et de rĂ©sistance que lâon a coutume de prĂȘter aux « bonnes formes » en gĂ©nĂ©ral, mais câest au cours dâun long dĂ©veloppement et dâun dĂ©veloppement qui semble avant tout marquĂ© par le rĂŽle progressivement prĂ©pondĂ©rant dâune activitĂ© perceptive de mise en relations (comparaison des longueurs des cĂŽtĂ©s, des grandeurs dâangles, etc.). Ces considĂ©rations, suggĂ©rĂ©es par lâanalyse de lâeffet E.C fourni par les transformations du carrĂ© sans pennures, sont maintenant Ă soumettre Ă lâĂ©preuve des faits relatifs aux carrĂ©s pourvus de pennures.
§ 5. Lâeffet Rubin et la mesure de la rĂ©sistance des bonnes formes carrĂ©es Ă lâillusion de MĂŒller-Lyer
On se rappelle que le carrĂ© pourvu de pennures (fig. 1) inspirĂ© par les figures de Rubin, a donnĂ© lieu Ă deux sortes de mesures : les unes (Câ et Cââ) portant sur lâĂ©galitĂ© ou lâinĂ©galitĂ© des cĂŽtĂ©s supĂ©rieurs et infĂ©rieurs, et les autres (Câ) portant sur la forme dâensemble en tant que paraissant exactement carrĂ©e ou non carrĂ©e. Les rĂ©sultats de ces deux catĂ©gories de mesures ont Ă©tĂ© quelque peu diffĂ©rents parce que, comme câest le cas de toutes les figures analogues de Rubin, lorsquâon examine les lignes pennĂ©es on perd quelque peu de vue la forme dâensemble et lorsque lâon regarde la forme dâensemble, on perd en partie de vue les lignes pennĂ©es et leur inĂ©galitĂ© apparente. Aussi considĂ©rerons-nous ces deux sortes de faits Ă part.
I. La mesure des cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur (Câ et Cââ). â Ce premier type de mesures est, dâune part, celui qui est le plus homogĂšne aux mesures prĂ©cĂ©dentes de lâillusion de MĂŒller-Lyer (Mu C) : seuls les cĂŽtĂ©s latĂ©raux (verticaux) du carrĂ© sont ajoutĂ©s Ă la fig. 2 et attĂ©nuent ainsi lâillusion de MĂŒller-Lyer en fonction de la rĂ©sistance plus ou moins grande de la bonne forme carrĂ©e. Dâautre part, câest en demandant aux sujets de comparer les longueurs des cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur de la fig. 1 quâon obtient la mesure la plus significative de cette rĂ©sistance de la bonne forme. En effet, en Câ et Cââ lâattention du sujet est centrĂ©e sur les cĂŽtĂ©s pennĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur, donc sur lâeffet MĂŒller-Lyer et non pas sur le carrĂ© comme tel, quâil perçoit nĂ©anmoins : dans la proportion oĂč ce carrĂ©, quâil perçoit Ă titre de cadre, est pourvu dâune qualitĂ© suffisante de rĂ©sistance, ce cadre freine lâeffet MĂŒller-Lyer et lâon obtient alors, par la mesure des cĂŽtĂ©s pennĂ©s, une dĂ©termination de cette rĂ©sistance elle-mĂȘme. Au contraire, en Câ lâattention du sujet est centrĂ©e sur le carrĂ© comme tel et non plus sur les cĂŽtĂ©s pennĂ©s, quâil perçoit nĂ©anmoins mais Ă titre de parties seulement du cadre lui-mĂȘme : en faisant porter la mesure sur celui-ci, on obtient ainsi davantage une dĂ©termination de lâinfluence de lâeffet MĂŒller-Lyer quâune dĂ©termination directe de la rĂ©sistance du carrĂ©. Nous constatons, dâautre part, ce qui prouve bien que lâon a affaire dans ces deux situations Câ et Câ, Ă deux sortes de mesures hĂ©tĂ©rogĂšnes, quâen reprenant la mesure sous la forme Cââ aprĂšs que lâon a procĂ©dĂ© Ă la mesure Câ on retrouve en Cââ Ă peu prĂšs les mĂȘmes valeurs quâen Câ mais avec une lĂ©gĂšre amĂ©lioration relative assez constante avec lâĂąge.
Les mesures de Câ et Cââ qui fournissent la valeur de lâeffet Rubin absolu (Ru A) permettent alors dâĂ©tablir un premier fait important : la dĂ©formation du carrĂ© sous lâaction des pennures de MĂŒller-Lyer et mesurĂ©e Ă la comparaison des cĂŽtĂ©s pennĂ©s (supĂ©rieur et infĂ©rieur) est beaucoup plus forte chez les enfants que chez les adultes. Les valeurs obtenues chez les uns et les autres ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© consignĂ©es aux tableaux 1-2. Si nous calculons maintenant aux principaux niveaux dâĂąge le rapport Ru A (enfants) / Ru A (adultes) nous trouvons (tabl. 8) :
Tableau 8. Rapports entre les effets Rubin absolus de lâenfant et ceux de lâadulte
| Câ | Cââ |
Moyenne
Câ Cââ |
Moyenne Mu C Mu G | |
|---|---|---|---|---|
| (4- 6 ans) / (adultes) | 5,10 | 5,10 | 5,10 | 1,78 |
| (7- 8 ans) / (adultes) | 2,31 | 2,46 | 2,38 | 1,28 |
| (9-10 ans) / (adultes) | 1,93 | 2,07 | 2,00 | 1,03 |
| (4-10 ans) / (adultes) | 3,11 | 3,21 | 3,16 | 1,36 |
Autrement dit, lâeffet Rubin absolu (Ru A) est environ cinq fois plus fort Ă 4-6 ans que chez lâadulte, plus de deux fois plus fort Ă 7-8 ans et encore deux fois plus fort Ă 9-10 ans, tandis que les rapports entre les illusions de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation superposĂ©e obtenues aux mĂȘmes Ăąges et les illusions adultes oscillent entre 1,78 et 1,03 seulement.
Mais si cette comparaison des effets Rubin absolus des enfants et de lâadulte montre immĂ©diatement lâexistence de diffĂ©rences notables avec lâĂąge dans la perception de la bonne forme carrĂ©e, il sâagit naturellement de rapporter ces diffĂ©rences aux valeurs des illusions de MĂŒller-Lyer elles-mĂȘmes, autrement dit dâexaminer la valeur des effets Rubin relatifs (Ru R : prop. ÎČ) soit Ru A / Mu C. Mais, comme nous sommes en prĂ©sence de quatre mesures diffĂ©rentes de lâillusion de MĂŒller-Lyer (Mu C, Mu G5, Mu G10 et Mu G20) il importe de calculer les valeurs de Ru R par rapport Ă chacune, puis dâen tirer les moyennes (tabl. 9).
Tableau 9. Effets Rubin relatifs en fonction de lâĂąge en Câ et Cââ
| Câ/MuC | Câ/MuG5 | Câ/MuG 10 | Câ/MuG20 | Moyennes Câ | Cââ/MuC | Cââ/MuG 5 | Cââ/MuG 10 | Cââ/MuG20 | Moyennes | Moyennes gĂ©nĂ©rales | |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 4-6 ans | 0,40 | 0,43 | 0,46 | 0,48 | 0,44 | 0,32 | 0,34 | 0,37 | 0,39 | 0,35 | 0,39 |
| 7-8 ans | 0,24 | 0,28 | 0,28 | 0,28 | 0,27 | 0,20 | 0,24 | 0,25 | 0,25 | 0,23 | 0,25 |
| 9-10 ans | 0,27 | 0,30 | 0,28 | 0,26 | 0,27 | 0,23 0,26 | 0,25 | 0,22 | 0,24 | 0,25 | |
| Adultes | 0,14 | 0,18 | 0,14 | 0,13 | 0,14 | 0,11 | 0,14 | 0,11 | 0,11 | 0,12 | 0,13 |
On constate donc que lâeffet Rubin relatif demeure environ trois fois plus grand Ă 4-6 ans que chez lâadulte, tandis quâĂ ce mĂȘme niveau lâillusion de MĂŒller-Lyer nâest que de 1,78 fois plus forte. Or, Ă 5-6 ans (câest-Ă -dire sans les quelques sujets de 4 ans qui sont compris dans le tableau ci-dessus) lâeffet E.C (Ă©lasticitĂ© du carrĂ© sans pennures) est 3,33 fois plus fort que chez lâadulte. Cette convergence des coefficients 3 et 3,3 est donc trĂšs suffisante pour que nous puissions considĂ©rer la prop. γ comme vĂ©rifiĂ©e par les deux groupes extrĂȘmes de sujets (4-6 ans et adultes), tandis que lâĂ©cart subsistant entre les coefficients 3 et 1,78 (Ru R et Mu C) est de son cĂŽtĂ© assez grand pour considĂ©rer la prop. Ύ comme vĂ©rifiĂ©e de son cĂŽtĂ©.
De lâeffet Rubin relatif il est alors aisĂ© de passer aux valeurs exprimant la rĂ©sistance du carrĂ©, qui sont fournies par le rapport inverse Mu C / Ru A. En effet, si nous comparons le carrĂ© dĂ©formĂ© par les pennures au volume dâun gaz comprimĂ© par un piston dans un rĂ©cipient, nous constatons que la rĂ©sistance est dâabord inversement proportionnelle Ă la dĂ©formation spatiale observĂ©e : moins le carrĂ© sera dĂ©formĂ©, ou moins diminuera le volume du gaz sous la pression du piston et plus la rĂ©sistance pourra ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme grande. Mais, Ă Ă©gale dĂ©formation spatiale, la rĂ©sistance sera Ă considĂ©rer comme directement proportionnelle Ă lâintensitĂ© du facteur dĂ©formant, câest-Ă -dire Ă la pression exercĂ©e, dans le cas du gaz, et Ă la force de lâillusion de MĂŒller-Lyer dans celui du carrĂ©.
Nous pouvons donc Ă©crire R.F = Mu C / Ru A (prop. P), câest-Ă -dire que pour obtenir la valeur de la rĂ©sistance du carrĂ©, il suffira de diviser lâillusion de MĂŒller-Lyer propre Ă un niveau dâĂąge considĂ©rĂ© (et Ă lâune des figures utilisĂ©es) par lâeffet Rubin absolu observĂ© au mĂȘme Ăąge. On obtient ainsi le tableau suivant (tabl. 10) dont les valeurs sont les inverses de celles du tableau 9, puisque lâon dĂ©duit des prop. α et ÎČ, le rapport Ru R = 1/R.F.
Tableau 10. Valeurs des rĂ©sistances du carrĂ© en jonction de lâĂąge en et Câ et Cââ
| MuC/Câ | MuG5/Câ | MuG10/Câ | MuG20/Câ | Moyennes Câ | MuC/Cââ | MuG5/ Cââ | MuG10/Cââ | MuG20/Cââ | Moyennes Cââ | Moyennes gĂ©nĂ©rales | |
| 4-6 ans | 2,4 | 2,4 | 2,1 | 2,0 | 2,25 | 3,0 | 2,8 | 2,6 | 2,5 | 2,72 | 2,47 |
| 7-8 ans | 4,1 | 3,5 | 3,4 | 3,4 | 3,60 | 4,8 | 4,1 | 4,0 | 4,0 | 4,25 | 3,92 |
| 9-10 ans | 3,6 | 3,2 | 3,4 | 3,8 | 3.5 | 4,1 | 3,7 | 3,9 | 4,3 | 4,00 | 3,75 |
| Adultes | 6,8 | 5,5 | 6,9 | 7,2 | 6,60 | 8,4 | 6,8 | 8,5 | 8,9 | 8,15 | 7,37 |
La rĂ©sistance de la bonne forme carrĂ©e augmente ainsi notablement avec lâĂąge malgrĂ© un lĂ©ger flĂ©chissement des valeurs Ă 9-10 ans. Elle croĂźt Ă©galement de lâexpĂ©rience Câ Ă lâexpĂ©rience Cââ sous lâinfluence de lâexpĂ©rience Câ intercalĂ©e entre deux et cela pour des raisons quâil nous faudra chercher.
Mais on constate surtout que cet accroissement de la rĂ©sistance de la bonne forme avec lâĂąge Ă©volue tout autrement que la diminution des illusions de MĂŒller-Lyer et dâune maniĂšre qui rappelle au contraire la distribution avec lâĂąge de lâĂ©preuve des carrĂ©s sans pennures (effet E.C) discutĂ©e au § 4. Comparons pour le montrer les trois rapports R.F (adultes) / R.F (enfants) 14, E.C (enfants) / E.C (adultes) et Mu CG (enfants) / Mu CG (adultes). Câest ce que montre le tableau suivant (tabl. 11) :
Tableau 11. Rapport entre les rĂ©sistances (R.F), les effets E.C et Mu CG de lâenfant et ceux de lâadulte
| RĂ©sistance C | RĂ©sistance Câ | RĂ©sistances C et Câ | Effet EC | Illusions Mu CG | |
|---|---|---|---|---|---|
| Adultes / 4-6 ans | 2,93 | 3,00 | 2,98 | 3,33 | 1,78 |
| Adultes / 7-8 ans | 1,83 | 1,91 | 1,88 | 2,00 | 1,28 |
| Adultes / 9-10 ans | 1,88 | 2,07 | 1,96 | 1,66 | 1,07 |
| Adultes / 4-10 ans | 2,21 | 2,32 | 2,27 | 2,33 | 1,36 |
Tout en Ă©voluant un peu plus irrĂ©guliĂšrement que les rapports E.C (enfants) / E.C (adultes) les rapports R.F (adultes) / R.F (enfants) nâen diffĂšrent ainsi que de 0,35/3,33 Ă 4-6 ans 15 ; de 0,12/2 Ă 7-8 ans ; de 0,30/ 1,66 Ă 9-10 ans et enfin de 0,06/2,33 en moyenne gĂ©nĂ©rale. Au contraire, les Ă©carts entre les rapports R.F (adultes) / R.F (enfants) et les rapports Mu CG (enfants) / Mu CG (adultes) sont de 1,20/1,78 Ă 4-6 ans ; de 0,60/ 1,28 Ă 7-8 ans ; de 0,89/1,07 Ă 9-10 ans et de 0,91/1,36 en moyenne gĂ©nĂ©rale. Il existe donc une parentĂ© beaucoup plus grande entre lâĂ©volution progressive des rĂ©sistances du carrĂ© R.F et lâĂ©volution rĂ©gressive de son Ă©lasticitĂ© E.C quâentre toutes deux et lâĂ©volution des illusions de MĂŒller-Lyer.
Autrement dit, comme nous lâavons dĂ©jĂ constatĂ© Ă propos des rĂ©actions de 4-6 ans et des rĂ©actions adultes consignĂ©es au tabl. 9, ces rĂ©sultats vĂ©rifient de façon satisfaisante les prop. γ et Ύ : dâune part (prop. γ) il existe une proportionnalitĂ© approchĂ©e entre les rapports enfants / adultes concernant la rĂ©sistance du carrĂ© dans les expĂ©riences Câ Cââ et les mĂȘmes rapports dans lâexpĂ©rience E.Câ, et dâautre part (prop. Ύ) lâĂ©cart entre les enfants et les adultes est beaucoup plus grand dans le domaine de la rĂ©sistance des bonnes formes (ou de lâeffet Ru R) que dans celui des illusions de MĂŒller-Lyer employĂ©es pour mesurer cette rĂ©sistance.
Comme nous lâavons dĂ©jĂ suggĂ©rĂ© Ă propos de lâeffet E.C (fin du § 4), il paraĂźt donc nĂ©cessaire de faire appel Ă deux sortes de facteurs diffĂ©rents pour expliquer cette disproportion entre les rĂ©actions des petits et celles des grands quant aux effets MĂŒller-Lyer et quant aux effets de bonne forme, puisque cette disproportion se trouve ĂȘtre, de la maniĂšre la plus inattendue, nettement en dĂ©faveur des perceptions de la bonne forme, autrement dit, puisquâelle est beaucoup plus forte sur ce dernier terrain que sur celui de lâillusion de MĂŒller-Lyer : si la constitution de la bonne forme, et par consĂ©quent sa rĂ©sistance Ă lâaction de lâeffet MĂŒller-Lyer, Ă©tait de la mĂȘme nature que celui-ci, on devrait trouver Ă tous les Ăąges un mĂȘme rapport moyen (effet Ru R) avec de simples oscillations non significatives. Le fait quâune action de champ, comme lâillusion de MĂŒller-Lyer, et encore une action qui est plus forte Ă 4-6 ans de 1,78 fois seulement que chez lâadulte, parvienne Ă altĂ©rer chez les petits les propriĂ©tĂ©s dâune bonne forme qui lui rĂ©siste alors environ trois fois mieux chez lâadulte, semble au contraire montrer que cette rĂ©sistance du carrĂ© nâest pas uniquement due Ă des effets de champ, câest-Ă -dire Ă un simple effet de configuration analogue Ă ceux qui produisent lâillusion de MĂŒller-Lyer, mais quâelle suppose en outre une activitĂ© de mise en relations augmentant notablement dâimportance avec le dĂ©veloppement mental.
II. La mesure de lâestimation globale. â Cette opposition relative entre une activitĂ© perceptive de mise en relations et un simple effet de configuration se retrouve Ă©galement dans la diffĂ©rence entre les rĂ©sultats obtenus par les techniques Câ et Cââ et ceux qui ont Ă©tĂ© rĂ©unis au moyen de la technique Câ. LâexpĂ©rience Câ consiste, en effet, comme on sâen souvient, Ă demander, lors de chaque variation objective de la figure, non plus si les cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur sont Ă©gaux, mais si la figure dâensemble constitue un vrai carrĂ© ou un quadrilatĂšre quelconque (trapĂ©zoĂŻde). Or, comme le montre le tableau 2, les rĂ©sultats sont tous meilleurs en Câ quâen Câ ou Cââ chez lâadulte et les grands, mais encore davantage chez les petits de 4 Ă 6 ans. Il est naturellement tentant de supposer alors que la vraie rĂ©sistance de la bonne forme se manifeste dans lâexpĂ©rience Câ et non pas dans les expĂ©riences Câ et Cââ.
Mais, avant de passer au calcul des rapports et Ă leur discussion, il faut rappeler deux circonstances essentielles, tenant Ă la nature mĂȘme de la question posĂ©e aux sujets. La premiĂšre est que, comme nous le disions au dĂ©but de ce § 5, on regarde en fait autre chose dans lâexpĂ©rience Câ Cââ que dans lâexpĂ©rience Câ : dans la premiĂšre, on regarde les cĂŽtĂ©s pennĂ©s et câest la forme carrĂ©e qui rĂ©siste plus ou moins Ă lâeffet de ces premiĂšres ; dans la seconde expĂ©rience au contraire, on regarde le carrĂ© et ce sont les cĂŽtĂ©s pennĂ©s qui rĂ©sistent plus ou moins et font obstacle Ă sa perception correcte. Or, cette opposition nâest pas dans la formulation : elle tient Ă la perception elle-mĂȘme, qui est bien diffĂ©rente dans les deux cas. Dans le cas Câ Cââ on peut nĂ©gliger en partie le carrĂ©, et câest pourquoi il rĂ©siste Ă des degrĂ©s variables, et dâautant plus mal quâon le nĂ©glige davantage 16 ; dans le cas Câ on peut nĂ©gliger en partie les pennures et câest pourquoi elles agissent plus ou moins, mais, plus on les nĂ©glige, mieux le carrĂ© est perçu. Il est donc normal que les rĂ©sultats soient meilleurs puisquâen ce cas, la question porte prĂ©cisĂ©ment sur la forme du carrĂ©. La seconde circonstance prĂ©liminaire Ă noter est que lâĂ©lasticitĂ© de la forme, que nous avons discutĂ©e au § 4 et qui est dâautant plus grande que lâenfant est plus jeune, joue son rĂŽle en Câ comme en Câ ou Cââ ou dans le carrĂ© non pennĂ©. Seulement, tandis que dans toutes les expĂ©riences discutĂ©es jusquâici elle constitue un obstacle Ă lâĂ©valuation exacte, dans lâexpĂ©rience Câ au contraire, elle donne lieu Ă certaines rĂ©actions qui seront comptĂ©es pour justes ! En effet, on constate (tabl. 4) que les seuils des petits de 4-6 ans, qui sont partout ailleurs de 4,0 Ă 6,0 %, se trouvent ĂȘtre, dans lâexpĂ©rience Câ, de 9,4 %, câest-Ă -dire dâune valeur voisine des 12 % quâil atteint dans lâexpĂ©rience des carrĂ©s sans pennures (E.C), tandis que le seuil adulte est de 3,2 en Câ et de 3,6 en E.C. Un tel fait signifie donc que les petits, discernant mal les formes carrĂ©es des formes trapĂ©zoĂŻdes, verront un carrĂ© vrai lĂ oĂč lâadulte, sous lâinfluence des pennures, percevra un trapĂ©zoĂŻde. Sans doute le phĂ©nomĂšne se rĂ©pĂšte-t-il des deux cĂŽtĂ©s du mĂ©dian du seuil, mĂ©dian sur lequel est fondĂ© la mesure de lâerreur systĂ©matique. Mais comme, en Câ, la question posĂ©e porte sur la forme du quadrilatĂšre prĂ©sentĂ©, et non pas sur lâillusion de MĂŒller-Lyer liĂ©e aux cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur, lâestimation « carrĂ© vrai » Ă©tant plus Ă©lastique, dĂ©bute avec les valeurs trĂšs proches de 5 Ă 5 cm en dĂ©pit de la prĂ©sence des pennures ; et alors malgrĂ© lâĂ©tendue du seuil, lâerreur systĂ©matique est moins grande quâen Câ ou Cââ. En bref, une mĂȘme « élasticité » de la forme carrĂ©e (effet EC) favorise les rĂ©ponses justes en Câ et les dĂ©favorise en Câ ou Cââ, ce qui explique la forte amĂ©lioration des relations des petits en Câ.
Il sâagit maintenant de traduire les valeurs du tableau 2 en valeurs relatives, câest-Ă -dire de dĂ©terminer pour Câ les valeurs de lâeffet Rubin relatif (Ru R) et de la rĂ©sistance de la forme (R.F) :
Tableau 12. Effets Rubin relatifs en fonction de lâĂąge 17 en Câ
| [Ăges] | Câ/Mu C | CâMu G5 | CâMu G10 | CâMu G20 | Moyennes |
|---|---|---|---|---|---|
| 5-6 ans | 0,19 | 0,20 | 0,21 | 0,23 | 0,20 |
| 7-8 ans | 0,14 | 0,17 | 0,16 | 0,16 | 0,15 |
| 9-10 ans | 0,16 | 0,18 | 0,17 | 0,15 | 0,16 |
| Adultes | 0,09 | 0,11 | 0,09 | 0,08 | 0,09 |
Tableau 13. Valeurs des rĂ©sistances du carrĂ© en Câ (R.F Câ)
| [Ăges] | Mu C/Câ | Mu G/5Câ | Mu G10/Câ | Mu G20/Câ | Moyennes |
|---|---|---|---|---|---|
| 5- 6 ans | 5,1 | 4,9 | 4,5 | 4,3 | 4,70 |
| 7- 8 ans | 6,6 | 5,7 | 5,5 | 5,5 | 5,82 |
| 9-10 ans | 5,9 | 5,3 | 5,6 | 6,2 | 5,75 |
| Adultes | 10,9 | 8,9 | 11,1 | 11,6 | 10,62 |
Tableau 14. Rapports entre les moyennes des R.F de lâenfant en Câ et celles de lâadulte
| [Ăges] | Câ | Mu C G |
|---|---|---|
| Adultes / 5-6 ans | 2,25 | 1,78 |
| Adultes / 7-8 ans | 1,82 | 1,28 |
| Adultes / 9-10 ans | 1,84 | 1,07 |
| Adultes / 5-10 ans | 1,97 | 1,36 |
Ă comparer ces valeurs Ă celles des tableaux 9-11, on vĂ©rifie donc quâĂ tout Ăąge les effets Rubin relatifs sont moins Ă©levĂ©s, donc les rĂ©sistances du carrĂ© bien meilleures quand on fait simplement appel Ă la forme dâensemble. Cependant mĂȘme ainsi, et indĂ©pendamment des remarques faites Ă lâinstant sur la portĂ©e de ces valeurs, les rapports entre les rĂ©sistances de lâenfant et celles de lâadulte sont encore notablement plus Ă©levĂ©s que les rapports entre les illusions de MĂŒller-Lyer : 2,25 contre 1,78, etc.
Mais la question essentielle est de dĂ©terminer Ă quels facteurs est due cette amĂ©lioration. Si câest Ă un mĂȘme facteur gĂ©nĂ©ral, tel que le constituerait le fait de regarder la forme carrĂ©e dans son ensemble par opposition aux cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur, et indĂ©pendamment des variations de lâeffet E.C, alors on devrait trouver un gain relatif Ă peu prĂšs uniforme en passant de lâexpĂ©rience Câ Ă lâexpĂ©rience Câ. Si ce sont au contraire des facteurs dĂ©pendant du niveau des sujets, tels que lâĂ©lasticitĂ© de la forme, bien supĂ©rieure Ă 5-6 ans quâĂ 7-10 ans ou chez lâadulte, alors le gain relatif devrait ĂȘtre lui aussi variable avec lâĂąge. Calculons donc ce gain relatif tant entre Câ et Câ que (Ă titre de comparaison) entre Câ et Cââ, et calculons ces gains tant sur les effets absolus (tabl. 2) que sur les rĂ©sistances (tabl. 13). Les formules de calcul seront donc (Câ â Câ) ; Câ (R.F Câ â R.F Câ) / (R.F Câ) ; (Câ â Cââ) / Câ et (R.F Cââ â R.F Câ) / (R.F Câ) et les rĂ©sultats exprimĂ©s en % :
Tableau 15. Gains relatifs de Câ Ă Câ et de Câ Ă Cââ (en %)
| 4-6 ans | 7-8 ans | 9-10 ans | Adultes | |
|---|---|---|---|---|
| (Câ â Câ)/Câ | 53 | 37 | 38 | 37 |
| (RF Câ â RF Câ) / (RF Câ) | 108 | 61 | 64 | 60 |
| (Câ â Cââ)/Câ | 19 | 13 | 13 | 18 |
| (RF Câ â RF Câ) / (RF Câ) | 20 | 18 | 14 | 23 |
On voit donc que les amĂ©liorations se produisant entre Câ et Câ ou entre Câ et Cââ Ă©voluent tout diffĂ©remment avec lâĂąge. Dans le cas des gains relatifs de Câ Ă Cââ, on trouve de petites fluctuations mais sans Ă©volution avec lâĂąge, les rĂ©sultats de 4-6 ans et des adultes se tenant de prĂšs. La raison en est que, lâexpĂ©rience Câ ayant attirĂ© davantage quâauparavant lâattention du sujet sur la forme dâensemble du carrĂ©, les mesures reprises en Cââ aprĂšs avoir Ă©tĂ© prises en Câ marquent alors une amĂ©lioration Ă peu prĂšs proportionnelle aux rĂ©sultats obtenus sur Câ quels que soient le niveau ou la valeur de ces rĂ©sultats initiaux. Par contre, dans le cas des gains relatifs de Câ Ă Câ, on constate lâexistence de deux catĂ©gories de sujets : ceux de 4-6 ans dâune part dont lâamĂ©lioration dĂ©passe le 100 % (le gain ayant une valeur de plus du double de la rĂ©sistance en Câ) et ceux de 7 ans Ă lâĂąge adulte dont les rĂ©sultats sont Ă peu prĂšs constants, tant pour Ru A que pour les rĂ©sistances R.F avec une amĂ©lioration prĂšs de deux fois moindre Ă ce dernier point de vue.
Or, cette opposition entre les petits de 4-6 ans et tous les autres groupes dâĂąge est trĂšs significative et montre dâemblĂ©e quâil intervient deux sortes de facteurs distincts. De 7 ans Ă lâĂąge adulte le facteur unique dâamĂ©lioration (unique puisque les gains relatifs sont constants) est le changement de point de vue rĂ©sultant du fait que la question porte sur la forme dâensemble et non plus sur la longueur des cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur du carrĂ©. Mais Ă 4-6 ans il sây ajoute un facteur spĂ©cial Ă ce niveau, et ce facteur semble ne pouvoir ĂȘtre que cette Ă©lasticitĂ© de la bonne forme, dont nous montrions plus haut quâelle favorise en Câ les rĂ©ponses justes au lieu de les contrecarrer comme en Câ et en Cââ. Câest entre autres pourquoi lâon ne saurait considĂ©rer les valeurs de la rĂ©sistance de la forme (R.F) en Câ comme ayant la mĂȘme signification quâen Câ et comme traduisant de façon plus adĂ©quate les qualitĂ©s propres Ă la bonne forme chez les petits.
Il ne faut donc pas sâĂ©tonner quâil existe ainsi une analogie Ă©troite entre cette expĂ©rience Câ et celle du carrĂ© sans pennures (effet E.C). Si lâon examine le dĂ©tail des valeurs annĂ©e par annĂ©e (tabl. 1-4), en construisant des graphiques quâil est inutile de donner ici, on constate, en effet, une remarquable similitude entre les deux courbes. Mais alors pourquoi la diffĂ©rence entre les enfants et les adultes est celle plus faible dans le cas Câ que dans celui du carrĂ© sans pennures (E.C) : 2,25 contre 3,33, etc. ? Câest que la figure Câ est objectivement un carrĂ© vrai mais est subjectivement dĂ©formĂ© par les pennures, tandis que le carrĂ© sans pennures est un carrĂ© que lâon dĂ©forme objectivement. En de telles conditions, la vision analytique de lâadulte, due aux relations construites par lâactivitĂ© perceptive, conduit dans le cas du carrĂ© sans pennures Ă des Ă©valuations approximativement correctes, puisque aucun obstacle ne les contrecarre, tandis que dans le cas Câ cette mĂȘme vision analytique reste influencĂ©e par les effets de champ dus aux pennures. Au contraire, la vision globale des petits comporte une Ă©lasticitĂ© qui est source dâerreurs dans le cas du carrĂ© sans pennures mais qui favorise en partie les rĂ©ponses justes dans le cas Câ. Il est donc naturel que jusquâĂ 7 ans, câest-Ă -dire tant que prĂ©domine la vision globale, les rĂ©sultats trouvĂ©s en Câ soient meilleurs relativement Ă ceux de lâadulte et mĂȘme de 9-10 ans, que ceux du carrĂ© sans pennures (2,23 contre 3,33), et que cette diffĂ©rence relative sâattĂ©nue et se renverse mĂȘme par la suite (1,84 contre 1,66 Ă 9-10 ans).
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lâexamen des rĂ©actions Ă la figure Câ confirme donc celle des rĂ©actions Ă Câ et Cââ, puisque lâon retrouve dans ce cas aussi une diffĂ©rence notable entre les sujets de 4-6 ans et ceux des niveaux ultĂ©rieurs et une diffĂ©rence entre autres bien supĂ©rieure Ă celle des illusions dâĂąge correspondantes de MĂŒller-Lyer (moyenne Mu CG). En apparence la diffĂ©rence est beaucoup moindre dans le cas Câ que dans le cas Câ Cââ mais lâanalyse des gains relatifs de Câ Ă Câ et celle des diffĂ©rences entre les deux rĂ©actions Câ et E.C (carrĂ© sans pennures), qui relĂšvent toutes deux de la perception de la forme dâensemble, montrent que les rĂ©ponses en apparence meilleures fournies en Câ sont de mĂȘme nature que les rĂ©ponses beaucoup moins bonnes fournies Ă propos de lâeffet E.C. Il ne saurait donc ĂȘtre question de considĂ©rer les valeurs Câ comme fournissant une meilleure mesure de la rĂ©sistance des bonnes formes que les valeurs Câ et Cââ.
Dans la situation Câ comme dans les situations Câ Cââ il faut donc distinguer les effets de champ ou effets globaux dus Ă lâinteraction immĂ©diate des donnĂ©es simultanĂ©ment prĂ©sentĂ©es, et les effets de lâactivitĂ© perceptive qui dissocie et met en relations les Ă©lĂ©ments dissociĂ©s au sein du champ : seule cette distinction est sans doute de nature Ă rendre compte de la diffĂ©rence des comportements entre les petits et les grands telle quâelle se manifeste dans les gains relatifs du tableau 15. Tout le problĂšme de la bonne forme est alors de dĂ©terminer si celle-ci sâimpose en fonction des seuls effets de champ, selon les mĂȘmes processus que les dĂ©formations elles-mĂȘmes (« illusions ») ou si elle relĂšve en outre de lâactivitĂ© perceptive et dans quelle mesure.
§ 6. Les seuils et les variations moyennes
Mais, avant de procĂ©der Ă cette discussion, il convient encore dâexaminer la distribution des seuils et des variations moyennes qui est trĂšs significative elle aussi quant Ă lâopposition des groupes dâĂąge et Ă la distinction des effets de champ et des mises en relation actives.
Ă comparer, en effet, les groupes extrĂȘmes de sujets, on dĂ©couvre une situation doublement paradoxale : tous les seuils des petits de 4-6 ans sont dâĂ©tendue infĂ©rieure Ă ceux des adultes en ce qui concerne les figures de MĂŒller-Lyer non fermĂ©es (Mu C, Mu G5, Mu G10, Mu G20 et Mu Câ), tandis quâils sont tous supĂ©rieurs dĂšs quâil sâagit des expĂ©riences portant sur les carrĂ©s fermĂ©s Ă pennures (Câ, Cââ et surtout Câ) et sans pennures (E.C). Dâautre part, la comparaison des variations moyennes des erreurs systĂ©matiques donne exactement le mĂȘme rĂ©sultat (Ă cette seule exception que la v.m. de Câ est plus faible Ă 4-6 ans que celle de Câ et de Cââ, quoique quatre fois plus forte que celle de lâadulte).
Ce nâest pas la premiĂšre fois, notons-le dâabord, que nous rencontrons chez le petit enfant des seuils dâĂ©tendue tantĂŽt supĂ©rieure tantĂŽt infĂ©rieure Ă ceux de lâadulte. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale ils sont bien plus Ă©tendus, ce qui peut sâinterprĂ©ter comme suit dans le systĂšme de notions dont nous nous servons habituellement : pour un nombre Ă©gal et une distribution semblable des centrations, le seuil du petit enfant est plus Ă©tendu parce que les dĂ©formations dues Ă la centration sont un peu plus Ă©levĂ©es que chez lâadulte. Câest ainsi que dans les comparaisons projectives (Rech. XII) lâenfant de 7 ans, qui parvient Ă des rĂ©sultats bien meilleurs que lâadulte (erreur systĂ©matique beaucoup plus faible), prĂ©sente nĂ©anmoins un seuil bien plus large ; or, ce fait paraĂźt difficile Ă expliquer si lâon ne recourt pas aux effets de centration, car il serait contradictoire dâattribuer ce grand seuil Ă lâimprĂ©cision des estimations (selon lâinterprĂ©tation habituelle du seuil), quand ces estimations sont justement bien plus exactes que chez lâadulte ! Mais, si les seuils enfantins sont en gĂ©nĂ©ral plus Ă©tendus, il existe cependant de notables exceptions et ce sont Ă elles que lâon peut comparer les situations prĂ©sentes dans les cas Mu C et Mu G.
La plus remarquable de ces exceptions (remarquable car il sâagit aussi, comme dans le cas de lâerreur projective, dâune situation oĂč lâerreur adulte est sensiblement plus forte que lâerreur enfantine) est celle de la comparaison de longueurs de traits diversement orientĂ©s dans le plan (Rech. IX).
Wursten a, en effet, montrĂ© quâen ce cas le seuil des petits (5-7 ans) est moins Ă©tendu que celui des adultes. Or, ce phĂ©nomĂšne dâune erreur systĂ©matique et dâune Ă©tendue du seuil simultanĂ©ment plus faibles que chez lâadulte cesse dâĂȘtre paradoxal lorsque lâon sâaperçoit que lâestimation perceptive des petits est beaucoup plus rapide que celle des grands, parce que plus sĂ»re dâelle (ce qui est moins le cas dans les comparaisons projectives, quoique les petits, supĂ©rieurs en leur rendement, hĂ©sitent moins que les grands). Or, sâils sont plus rapides et jugent au premier coup dâĆil, câest donc quâil leur suffit de moins de centrations distinctes ou de centrations plus courtes (ou tous les deux). Il nâest alors pas contradictoire dâadmettre que, Ă centrations Ă©gales, le seuil enfantin est plus grand, mais que, Ă des centrations moins nombreuses ou plus rapides correspond un seuil plus Ă©troit.
Or, sans quâon se trouve ici en prĂ©sence de cas oĂč lâestimation perceptive de lâenfant soit supĂ©rieure Ă celle de lâadulte (puisque lâerreur systĂ©matique est bien plus forte chez les petits), les deux situations prĂ©cĂ©dentes Ă©clairent les deux situations Mu C Mu G (seuil enfantin plus petit) et Câ Câ (seuil enfantin plus grand comme en E.C) : dans les cas Mu C et Mu G, en effet, les jugements des petits sont plus catĂ©goriques et plus rapides que ceux de lâadulte, tandis quâen Câ et Câ, au contraire, lâenfant nâest pas aidĂ© par la bonne forme carrĂ©e dans la mesure oĂč lâest lâadulte et ses jugements sont plus hĂ©sitants (ce que montre par ailleurs lâexamen des variations moyennes de lâerreur elle-mĂȘme).
Mais, avant de dĂ©velopper cette double opposition, prĂ©cisons encore la portĂ©e des faits et les obstacles qui compliquent leur Ă©tablissement. Ces obstacles sont au nombre dâau moins trois. En premier lieu, il faut que la consigne consiste toujours Ă demander si les lignes sont Ă©gales ou si lâune est plus longue que lâautre et laquelle : ne poser quâune partie de la question peut provoquer des jugements dâĂ©galitĂ© ou dâinĂ©galitĂ© que lâenfant nâaurait pas portĂ©s spontanĂ©ment. En second lieu lâĂ©tendue du seuil dĂ©pend en partie du nombre des comparaisons demandĂ©es : il sâagit donc de maintenir celui-ci approximativement constant. En troisiĂšme lieu, cette Ă©tendue dĂ©pend surtout des dĂ©placements de lâerreur en cours dâexpĂ©rience : Ă cet Ă©gard la mĂ©thode concentrique, qui favorise la prĂ©cision des dĂ©terminations de lâerreur, est moins favorable Ă la mesure du seuil puisquâelle ne comporte pas un mode dâinterrogation ne varietur. Il est Ă noter Ă cet Ă©gard que les seuils diminuent dâĂ©tendue au cours de lâensemble des expĂ©riences, chez presque tous les sujets, comme le montre la comparaison des seuils en Mu C et Mu Câ ; mais lâordre de succession des expĂ©riences est restĂ© constant. MalgrĂ© toutes ces difficultĂ©s, les moyennes obtenues sur une trentaine de sujets par groupes dâĂąge ne laissent pas de doutes sur les rapports des seuils et sur leurs diffĂ©rences dans les cas Mu C Mu G et Câ Câ. Ă comparer les rĂ©sultats des enfants de 4-6 ans Ă ceux de lâadulte, on trouve, en effet, pour les seuils et les variations moyennes de lâerreur, les rapports suivants (tabl. 16) :
Tableau 16. Rapports des seuils et variations moyennes de lâerreur des sujets de 4-6Â ans aux seuils et variations moyennes de lâadulte
| MuC | MuCâ | MuG5 | MuG10 | MuG20 | Câ | Cââ | Câ | |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Seuils 4-6 / Seuils adultes | 0,65 | 0,80 | 0,73 | 0,87 | 0,78 | 1,60 | 1,40 | 2,93 |
| V. m. 4-6 / V. m. adultes | 0,71 | 0,48 | 0,86 | 0,80 | 0,75 | 5,33 | 5,16 | 4,25 |
La comparaison de ces deux sortes de donnĂ©es relatives Ă Mu C Mu G et Ă Câ Câ est fort instructive : on sâaperçoit que partout oĂč la perception adulte est relativement coercitive, câest-Ă -dire pour Câ, Cââ et Câ, oĂč la v.m. de lâerreur adulte est de 4 Ă 5 fois plus petite que la v.m. de 4-6 ans, le seuil de 4-6 ans est alors plus Ă©tendu (de 1,40 Ă 2,93 fois) que celui de lâadulte. Au contraire, partout oĂč la figure perçue laisse Ă lâadulte une marge plus grande dâindĂ©cision et de variations, câest-Ă -dire pour Mu C et Mu Câ et pour Mu G5-20, oĂč la v.m. adulte est de 1,1 Ă 2 fois plus grande quâĂ 4-6 ans (puisque la v.m. des petits vaut seulement les 0,48 Ă 0,86 de celle de lâadulte), le seuil adulte est alors lui aussi plus grand de 1,1 Ă 1,8 fois que celui de lâenfant (rapports 0,65 Ă 0,87).
Ce rĂ©sultat est dâautant plus digne de remarque que notre Recherche antĂ©rieure sur lâillusion de MĂŒller-Lyer (XI) nous a fourni en de toutes autres conditions un rĂ©sultat assez analogue : dans les comparaisons entre figures non pennĂ©es
et
les moyennes des seuils diminuent avec lâĂąge sans exception et souvent du double au simple ; au contraire, dans le cas des figures pennĂ©es avec prĂ©sentation non superposĂ©e (lâĂ©talon situĂ© Ă droite consistant en une simple ligne sans pennures), les moyennes des seuils ont presque toutes Ă©tĂ© (sauf parfois pour quelques grandes figures de 10-12 cm) plus Ă©tendues chez lâadulte. Ce rĂ©sultat nous ayant paru paradoxal, nous nâavions pas voulu, en 1950, nous prononcer sur sa gĂ©nĂ©ralité : nous constatons maintenant quâil est bien la rĂšgle pour les figures pennĂ©es.
LâinterprĂ©tation de ces faits est alors aisĂ©e. Dans le cas des figures pennĂ©es ouvertes et donc mal structurĂ©es (Mu CG) lâadulte perçoit une multiplicitĂ© de relations et se livre Ă une plus grande activitĂ© perceptive que lâenfant : dâoĂč une variation moyenne plus grande et une multiplicitĂ© de centrations diffĂ©rentes entraĂźnant un seuil Ă©galement plus Ă©tendu. Les petits de 4-6 ans au contraire portent un jugement plus rapide et catĂ©gorique : 43 % dâentre eux ont mĂȘme un seuil de 0, ce qui montre assez le caractĂšre immĂ©diat de leur jugement. Pour les figures Mu G on trouve encore 37 % de seuils nuis Ă 7-8 ans ; 15 % Ă 9-10 ans et plus un seul chez lâadulte. On trouve dâailleurs chez quelques petits des seuils de tous genres, allant jusquâĂ 20 ou 24 %, dâoĂč une variation moyenne des seuils supĂ©rieure Ă celle de lâadulte. Mais la dĂ©croissance rĂ©guliĂšre des seuils nuls avec lâĂąge est trĂšs significative Ă elle seule. La faible Ă©tendue moyenne des seuils de 4-6 ans est donc lâindice dâun jugement ordinairement quasi immĂ©diat, sans multiplicitĂ© de centrations diffĂ©rentes.
Quant aux figures Câ, Cââ et Câ, lâestimation adulte est au contraire dâemblĂ©e dirigĂ©e par la bonne forme carrĂ©e, dâoĂč le renversement des rapports : presque coercitive Ă cause de cette bonne forme, lâestimation adulte ne prĂ©sente plus quâune faible variation moyenne (0,4 Ă 0,6). Dâautre part, la figure Ă©tant bien structurĂ©e Ă ses yeux, le seuil tombe Ă 3 ou 3,2 %, câest-Ă -dire devient de 1,40 Ă 2,93 infĂ©rieur Ă celui des petits. Par contre, moins sensibles Ă la bonne forme, ceux-ci hĂ©sitent davantage que lâadulte en prĂ©sence des figures Câ Câ, dâoĂč une variation moyenne 4 Ă 5 fois plus grande que celle de lâadulte. Pour les mĂȘmes raisons, leur seuil sâĂ©lĂšve par rapport Ă celui des figures Mu C ou Mu G et, chose intĂ©ressante, sâĂ©lĂšve encore bien plus fortement dans la technique Câ quâen Câ et Cââ parce quâen Câ la question porte sur la forme dâensemble du carrĂ©, sans Ă©valuation de la grandeur des cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur et quâalors lâĂ©lasticitĂ© de la bonne forme Ă 4-6 ans aboutit Ă une Ă©lĂ©vation du seuil presque aussi forte quâen E.C. Au total le seuil des petits est donc supĂ©rieur en Câ Câ Ă celui de lâadulte, selon la rĂšgle des perceptions enfantines dans le cas des effets de champ 18.
On voit ainsi combien lâanalyse des seuils et des variations moyennes nous ramĂšne Ă la distinction des effets de champ et des rĂ©sultats de lâactivitĂ© perceptive, câest-Ă -dire au problĂšme qui domine en rĂ©alitĂ© la thĂ©orie des bonnes formes et sur lequel il sâagit donc de revenir dans notre conclusion.
§ 7. Conclusion : Le rĂŽle des effets de champ et celui de lâactivitĂ© perceptive dans la rĂ©sistance des bonnes formes
Nous appellerons effets de champ le rĂ©sultat des interactions immĂ©diates se produisant entre les Ă©lĂ©ments perçus simultanĂ©ment dans un mĂȘme champ. Ce sont Ă eux que sont dues les illusions primaires (câest-Ă -dire celles qui diminuent de grandeur avec lâĂąge), notamment celle de MĂŒller-Lyer qui intervient dans nos mesures. Nous appellerons par contre activitĂ© perceptive la mise en relations, plus ou moins intentionnelle selon les cas, entre perceptions successives. Cette mise en relations dĂ©bute, au sein dâun mĂȘme champ, lorsque le sujet centre successivement plusieurs Ă©lĂ©ments distincts pour les comparer entre eux, la dissociation de ces Ă©lĂ©ments et leur comparaison Ă©tant alors solidaires. En ce cas, on peut donc dire que les effets de champ se produisent lors de chaque centration diffĂ©rente, tandis que lâactivitĂ© perceptive commence avec la dĂ©centration et consiste Ă mettre en relation les Ă©lĂ©ments centrĂ©s successivement ou alternativement. Dans le cas particulier de nos figures, lâactivitĂ© perceptive se prĂ©sente notamment sous la forme de transports internes, permettant de comparer un cĂŽtĂ© du quadrilatĂšre Ă un autre, ou un angle Ă un autre, et de transpositions ou transports de relations (symĂ©tries, etc.).
Cela dit, il va de soi que la perception dâune bonne forme est dâabord dĂ©terminĂ©e par des effets de champ. En percevant un carrĂ©, comme il perçoit une figure quelconque (une mauvaise forme, ou encore les figures de MĂŒller-Lyer qui nous ont servi de rĂ©fĂ©rence), le sujet voit un tout dont les Ă©lĂ©ments dĂ©pendent les uns des autres, ce qui revient Ă dire quâils agissent immĂ©diatement les uns sur les autres ; or, ces interactions sont simultanĂ©ment sources de rapports divers (dimensions, positions, relatives etc.) et de dĂ©formations systĂ©matiques qui altĂšrent quelque peu lâexactitude de ces rapports. Seulement, la diffĂ©rence entre les bonnes formes et les mauvaises consiste en ceci que les dĂ©formations se compensent les unes les autres au maximum dans le premier cas. Plus prĂ©cisĂ©ment une forme est dâautant meilleure que les relations dont elle est composĂ©e (Ă©galitĂ©s, symĂ©tries, etc.) entraĂźnent une compensation plus grande des dĂ©formations perceptives possibles. Par exemple un rectangle est une forme moins bonne quâun carrĂ© parce que sa perception provoque une surestimation du grand cĂŽtĂ©, tandis que, dans le carrĂ©, les centrations possibles sur lâun des quatre cĂŽtĂ©s ne produisent que des dĂ©formations sâannulant les unes les autres 19. Nous appellerons « bonnes formes primaires » ces bonnes formes dont la perception sâaccompagne dâune compensation automatique maximum des dĂ©formations.
Il est clair que, par le fait mĂȘme des compensations automatiques qui les caractĂ©risent, les bonnes formes primaires prĂ©sentent une rĂ©sistance supĂ©rieure Ă celle des figures quelconques : la chute de lâillusion entre les expĂ©riences Mu G et lâexpĂ©rience C chez lâenfant de 4-6 ans, chez lequel lâactivitĂ© perceptive est la plus faible, en est la meilleure preuve. Seulement, si cette rĂ©sistance (qui est Ă 4-6 ans de 2,25 et de 2,72 selon les prĂ©sentations Câ et Cââ) est dâenviron trois fois plus faible Ă 4-6 ans que chez lâadulte, câest Ă©videmment quâune telle rĂ©sistance, due principalement Ă la bonne forme primaire avant 7-8 ans, sâaccompagne avec lâĂąge dâune autre forme de rĂ©sistance appelĂ©e Ă renforcer la premiĂšre. Or, puisque cette nouvelle forme de rĂ©sistance est fonction du dĂ©veloppement mental (comme le prouve le fait quâelle atteint 6,60 et 8,15 en Câ et Cââ chez lâadulte), il est difficile de ne pas lâattribuer Ă une manifestation de lâactivitĂ© perceptive. En effet, les actions de champ ne varient que peu au cours du dĂ©veloppement mental et ne se transforment pas qualitativement comme les activitĂ©s perceptives. Il est vrai que, quantitativement, les effets de champ diminuent dâimportance, ce qui revient Ă dire que les compensations lâemportent davantage sur les dĂ©formations. Mais, dâune part, cette diffĂ©rence quantitative, qui se constate par exemple dans la diminution de la grandeur de toutes les illusions primaires avec lâĂąge, est relativement peu importante par rapport Ă lâaugmentation notable de la rĂ©sistance du carrĂ© que nous cherchons Ă expliquer : le rapport des illusions de MĂŒller-Lyer enfantines et adultes (Mu C et Mu G) nâest, en effet, que de 1,78 pour 4-6 ans tandis que le rapport des rĂ©sistances adultes et enfantines est de 2,98 pour le mĂȘme Ăąge (tabl. 11), donc de presque 3. Dâautre part, dire que les compensations lâemportent progressivement sur les dĂ©formations, câest affirmer que, dĂšs les interactions de champ qui durent ou sont immĂ©diatement successives, les actions de dĂ©centration commencent Ă contre-balancer les actions de centration : or, la dĂ©centration, câest-Ă -dire la mise en relation des centrations qui se succĂšdent instantanĂ©ment, constitue prĂ©cisĂ©ment le dĂ©but de lâactivitĂ© perceptive, câest-Ă -dire le terme de passage entre les effets simultanĂ©s de champ et les mises en relations par transports et transpositions successifs. La compensation maximum des dĂ©formations, par laquelle nous dĂ©finissions tout Ă lâheure les bonnes formes primaires, consiste donc en un processus qui, tout en Ă©manant directement des interactions de champ, se prolonge gĂ©nĂ©ralement et presque nĂ©cessairement en activitĂ© perceptive dans la mesure mĂȘme oĂč la dĂ©centration entre en jeu : câest pourquoi cette compensation, qui dĂ©bute dĂšs les niveaux infĂ©rieurs et demeure longtemps assez approximative (puisque lâĂ©lasticitĂ© de la bonne forme, ou effet E.C est encore de 3,33 supĂ©rieure Ă celle de lâadulte Ă 5-6 ans), augmente de façon continue avec le dĂ©veloppement en fonction non seulement de lâaccroissement des dĂ©centrations mais de lâactivitĂ© perceptive sous ses formes plus complexes.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale on ne saurait donc rendre compte par les seuls effets de champ ni de lâaccroissement considĂ©rable de la rĂ©sistance des bonnes formes, tel que nous lâavons constatĂ© en fonction de lâĂąge, ni de la prĂ©gnance que les bonnes formes prĂ©sentent chez lâadulte. Câest une sorte de gageure quâa voulu soutenir la thĂ©orie de la Gestalt que dâexpliquer la prĂ©gnance des bonnes formes par les mĂȘmes effets de champ immĂ©diats que les dĂ©formations perceptives elles-mĂȘmes (« illusions »), comme si la subordination de la partie au tout (Gestalt) pouvait ĂȘtre simultanĂ©ment le principe de toutes les transformations non compensĂ©es de la perception (dĂ©formations ou erreurs systĂ©matiques) et de cette compensation maximum qui caractĂ©rise les bonnes formes. En rĂ©alitĂ©, la compensation dĂ©bute bien au sein des interactions de champ, mais avec la grande marge dâĂ©lasticitĂ© que nous venons de rappeler ; en outre, puisquâelle augmente graduellement et continuellement jusquâĂ lâĂąge adulte, câest que cette rĂ©sistance progressive de la bonne forme suppose lâintervention dâautres facteurs que les effets de champs. En percevant un carrĂ©, lâadulte normal ne voit pas simplement une figure dont les parties solidaires assurent automatiquement une compensation maximum de toutes les dĂ©formations : il ne se borne pas Ă subir inconsciemment les effets de lâĂ©galitĂ© des cĂŽtĂ©s ou des angles, mais il perçoit les quatre cĂŽtĂ©s comme Ă©gaux entre eux, les quatre angles comme tous droits, il voit les distances Ă©gales entre les cĂŽtĂ©s (parallĂ©lisme), il voit un centre Ă mi-chemin des quatre angles, etc. Câest pourquoi, lorsquâon lui prĂ©sente de trĂšs petites inĂ©galitĂ©s objectives, comme celles de lâexpĂ©rience E.C, il remarque dâautant mieux lâaltĂ©ration de la bonne forme quâil procĂšde sans cesse Ă de telles mises en relations (perceptives et pas seulement notionnelles); au contraire les petits de 5-6 ans ne voient pas une dĂ©formation de 6 % du cĂŽtĂ© infĂ©rieur du quadrilatĂšre, faute de regarder la longueur des cĂŽtĂ©s, leur parallĂ©lisme ou leur non-parallĂ©lisme, lâĂ©galitĂ© ou la non-Ă©galitĂ© des angles, etc. Bref, en plus des effets de champ, il intervient dans la perception dâune bonne forme en ensemble de mises en relation actives, qui se limitent au dĂ©but Ă peu de chose mais qui augmentent spontanĂ©ment avec le dĂ©veloppement mental et que lâon peut provoquer par des questions telles que celles posĂ©es en Câ ou Câ (Ă©galitĂ© des cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur du carrĂ©).
Les rĂ©sultats contenus dans cette Recherche aboutissent Ă cet Ă©gard Ă deux conclusions principales, qui lâune et lâautre nous contraignent Ă faire cet appel Ă lâactivitĂ© perceptive et Ă concevoir, en plus des bonnes formes primaires rĂ©sultant des compensations instantanĂ©es au sein des interactions de champ, ce que nous pouvons appeler des « bonnes formes secondaires », qui correspondent aux mĂȘmes formes (cercles, carrĂ©s, etc.), mais avec compensations renforcĂ©es grĂące aux mises en relation inhĂ©rentes Ă lâactivitĂ© perceptive.
La premiĂšre de ces conclusions, qui vĂ©rifie la prop. γ du § 1, est que les bonnes formes primaires sont encore « élastiques » et que cette Ă©lasticitĂ© diminue avec lâĂąge (ce que nous avons vĂ©rifiĂ© par la mesure directe de lâeffet E.C : § 4), dans la mĂȘme mesure oĂč la rĂ©sistance des bonnes formes augmente (effet Ru R et mesure de R.F : § 5). Câest cette proportionnalitĂ© inverse entre E.C et R.F (prop. α) au cours dâune Ă©volution sâĂ©tendant de 4-6 ans Ă lâĂąge adulte (tabl. 11), qui constitue la premiĂšre raison de ne pas sâen tenir aux bonnes formes primaires.
La seconde, qui vĂ©rifie la prop. Ύ du § 1, est que les transformations grossiĂšrement proportionnelles de E.C et de R.F sont dâun autre ordre de grandeur que lâaffaiblissement de lâillusion de MĂŒller-Lyer ayant servi Ă la mesure de R.F : tandis que les valeurs de E.C et de R.F passent environ de 3 Ă Â 1 (exactement de 3,33 et de 2,98 Ă 1), celles de lâillusion de MĂŒller-Lyer (Mu C et Mu G) ne passent, comme on vient de le rappeler, que de 1,78 Ă 1. Le surplus, non proportionnel Ă cette diminution de lâillusion utilisĂ©e comme rĂ©actif, est donc dâune autre nature que les effets primaires.
En plus des bonnes formes primaires, les formes gĂ©omĂ©triques simples et rĂ©guliĂšres donnent donc lieu Ă la constitution de bonnes formes secondaires caractĂ©risĂ©es par les relations activement Ă©tablies grĂące aux comparaisons successives (transports, transpositions, etc.). La bonne forme secondaire est Ă nouveau une forme Ă compensations maximums mais ces compensations ont alors lieu entre effets de transports, de comparaison, de transpositions, etc. : la compensation amorcĂ©e dĂšs la bonne forme primaire est ainsi renforcĂ©e en fonction de la mobilitĂ© croissante de lâactivitĂ© perceptive et câest ce processus secondaire prolongeant les processus primaires que met en Ă©vidence lâĂ©volution constatĂ©e (R.F).
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, nos rĂ©sultats nous permettent de conclure Ă lâexistence de trois stades dans le dĂ©veloppement des bonnes formes. Au cours du premier stade qui est antĂ©rieur Ă 7 ans, lâactivitĂ© perceptive est encore rĂ©duite Ă son expression la plus simple. On le constate dâabord au rĂŽle prĂ©pondĂ©rant du syncrĂ©tisme qui rend difficile aux petits la dissociation de la droite centrale et des pennures dans les figures de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation superposĂ©e (§ 3). On le voit ensuite Ă la difficultĂ© de distinguer les trapĂ©zoĂŻdes des carrĂ©s dans lâexpĂ©rience E.C et Ă lâĂ©lasticitĂ© de la bonne forme carrĂ©e (de 3,33 supĂ©rieure Ă celle de lâadulte). On le voit Ă©galement au peu dâinfluence de lâentraĂźnement ou de lâexercice puisque le gain relatif constatĂ© entre les expĂ©riences initiales et finales (Mu C et Mu Câ) nâest que de 4 % environ. Lâeffet Rubin absolu (Ru A) et relatif (Ru R) prĂ©sentent les plus grandes valeurs (8,3 et 0,40 en Câ), tandis que la rĂ©sistance du carrĂ©, inverse de son Ă©lasticitĂ©, est la plus faible (2,25). Le gain relatif en passant de Câ Ă Â Câ est dâune tout autre grandeur quâaux niveaux ultĂ©rieurs (108 % dans lâaugmentation des rĂ©sistances, contre environ 60 % aux deux stades suivants), ce qui montre Ă nouveau le rĂŽle de la forme globale. Les grandeurs des seuils et les variations moyennes sont toutes infĂ©rieures Ă celles de lâadulte dans les estimations des figures non structurĂ©es (ouvertes), par dĂ©faut de comparaisons et dâanalyse, tandis quâelles sont bien supĂ©rieures dans les figures fermĂ©es Ă cause de lâĂ©lasticitĂ© des bonnes formes carrĂ©es. Bref, en tous les domaines explorĂ©s, ce premier stade est caractĂ©risĂ© par les effets globaux de champ primant lâactivitĂ© perceptive.
De 7 Ă 10 ans, on peut parler dâun stade intermĂ©diaire, conservant certains des caractĂšres du prĂ©cĂ©dent mais marquant dĂšs 7-8 ans les dĂ©buts dâune activitĂ© perceptive apte Ă transformer les bonnes formes primaires en formes secondaires. Du point de vue de lâillusion de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation superposĂ©e, le syncrĂ©tisme des petits est en forte baisse (Mu C donne dĂšs 7-8 ans une illusion de 25 % infĂ©rieure Ă celle de 4-6 ans et elle tombe encore Ă 9-10 ans), et se trouve contre-balancĂ© Ă distance par les effets du transport (Mu G donne un rĂ©sultat relativement constant aux trois distances Ă 7-8 ans et commence Ă augmenter avec la distance Ă 9-10 ans). Lâeffet de lâentraĂźnement, mesurĂ© au passage de Mu C Ă Mu Câ devient sensible. Lâeffet E.C diminue de 40 % Ă 7-8 ans et de 50 % Ă 9-10 ans par rapport Ă 4-6 ans, et lâeffet Ru A de 55 et 62 %, ce qui signifie que la rĂ©sistance du carrĂ© en Câ Cââ augmente considĂ©rablement (58 % Ă 7-8 ans par rapport Ă 4-6 ans). Mais lâindice le plus reprĂ©sentatif est constituĂ© par le gain relatif de Câ par rapport Ă Câ : de 108 % chez les petits, ce gain tombe Ă 61 % (du point de vue R.F) dĂšs 7-8 ans, câest-Ă -dire quâil rejoint dĂ©jĂ ce quâil est chez lâadulte. Les autres valeurs sont intermĂ©diaires, mais les prĂ©cĂ©dentes suffisent Ă montrer que le tournant important, du point de vue du dĂ©veloppement de lâactivitĂ© perceptive et de la maniĂšre dont il parvient Ă dominer certains des effets initiaux de champ, est Ă situer vers 7 Ă 8 ans 20.
Enfin le stade adulte qui dĂ©bute vers 11-12 ans est caractĂ©risĂ© par une sĂ©rie dâinversions de sens eu Ă©gard aux qualitĂ©s distinctives du stade de 4-6 ans. Lâillusion de MĂŒller-Lyer Mu C est ramenĂ©e Ă sa valeur la plus basse, tandis quâelle augmente avec la distance en Mu G et que lâentraĂźnement acquis entre Mu C et Mu Câ est de 21,8 %. Ces faits prĂ©liminaires indiquent dâemblĂ©e un renversement de la situation initiale en dĂ©faveur des effets de champ et en faveur de lâactivitĂ© perceptive. Lâeffet E.C est 3,33 fois plus faible que chez les petits et lâeffet Ru A 5 fois plus faible, tandis que la rĂ©sistance R.F augmente dans la proportion de 3 Ă Â 1 environ. Le gain relatif en passant de Câ Ă Câ nâest toujours que de 60 % comme entre 7 et 10 ans. Les grandeurs des seuils et les variations moyennes sont toutes supĂ©rieures Ă celles des petits de 4-6 ans, dans le cas des figures non structurĂ©es (ouvertes), tandis que le rapport est retournĂ© dans celui des figures fermĂ©es. Au total, la bonne forme secondaire lâa emportĂ© sur tous les points grĂące Ă une activitĂ© perceptive qui renforce la rĂ©sistance des bonnes formes primaires et complĂšte ces sortes dâorganisations automatiques immĂ©diates par des schĂšmes secondaires de relations dus aux transports, comparaisons et rĂ©cognitions spontanĂ©s du sujet.
§ 8. Essai de formulation
Il est intĂ©ressant de se demander si les mĂ©canismes dĂ©crits prĂ©cĂ©demment comme constitutifs de la bonne forme, ou comme exprimant la rĂ©sistance plus ou moins grande de celle-ci Ă des facteurs de dĂ©formation, peuvent ĂȘtre formulĂ©s selon le mĂȘme systĂšme de relations qui nous a permis jusquâici de traduire les diverses sortes de processus perceptifs que nous avons Ă©tudiĂ©s.
I. La premiĂšre question est dâexprimer les rapports intervenant dans la « bonne forme primaire » du carrĂ©, câest-Ă -dire la forme dĂ©terminĂ©e par les seuls effets de champ.
Dâun tel point de vue, un carrĂ© consiste perceptivement en un systĂšme de droites de longueurs Ă©gales, dont les extrĂ©mitĂ©s se rejoignent deux Ă deux Ă angles droits, et telles que la distance entre deux cĂŽtĂ©s opposĂ©s soit Ă©gale Ă celle qui sĂ©pare les autres 21. Mais quâest-ce quâune droite, ou que sont deux paires Ă©quidistantes de droites, ou encore deux droites se coupant Ă 90°, si lâon ne veut recourir, pour dĂ©finir de telles qualitĂ©s, quâĂ des relations purement perceptives ?
Du point de vue des simples effets de champ et sans faire intervenir de transports ni de dĂ©placements du regard, une droite est une ligne telle quâelle partage le plan (sur lequel elle se dĂ©tache) en deux parties symĂ©triques. Supposons, par exemple, une ligne prĂ©sentĂ©e horizontalement, câest-Ă -dire dont les deux extrĂ©mitĂ©s soient situĂ©es Ă la mĂȘme hauteur et Ă la mĂȘme profondeur que le point de fixation choisi entre elles sur la ligne elle-mĂȘme (lâune des extrĂ©mitĂ©s Ă©tant donc Ă droite de ce point et lâautre Ă sa gauche) : cette ligne sera perçue comme courbe ou comme brisĂ©e si les espaces plans espâ et espâ situĂ©s respectivement au-dessus et au-dessous dâelle ne sont pas symĂ©triques, tandis quâelle sera perçue comme droite sitĂŽt espâ et espâ reconnus symĂ©triques (fig. 4). La symĂ©trie elle-mĂȘme suppose en gĂ©nĂ©ral, pour ĂȘtre Ă©valuĂ©e avec quelque exactitude, une sorte de transposition active consistant en un rabattement avec superposition : mais, dĂšs les effets de champ, elle est reconnaissable Ă lâĂ©galitĂ© de forme et de dimensions des Ă©lĂ©ments orientĂ©s en sens contraires, et dans le cas des deux parties du plan sĂ©parĂ©es par la droite, elle est fournie sans plus par lâĂ©galitĂ© espâ = espâ.
Mais, pour formuler lâĂ©galitĂ© perceptive entre deux termes tels que espâ et espâ, on ne peut sâen tenir ni Ă lâĂ©galitĂ© objective elle-mĂȘme, ni Ă lâĂ©galitĂ© estimĂ©e telle par le sujet : il faut ajouter Ă cette derniĂšre le fait que les dĂ©formations P se produisant Ă lâoccasion des relations de ressemblances r et de diffĂ©rence d (Ă©tablies entre espâ et espâ) tendent vers 0. En effet, dans le cas oĂč espâ > espâ (fig. 4, sous a), il se produira en rĂšgle gĂ©nĂ©rale quelque surestimation ou sous-estimation de lâun des deux termes comparĂ©s, et lâon aura ainsi Prd â„ 0. Au contraire, lorsquâil y a Ă©galitĂ© objective entre espâ et espâ il y a, Ă cause mĂȘme de cette Ă©galitĂ© objective, compensation entre les dĂ©formations Prd pouvant se produire Ă lâoccasion des centrations sur lâun des termes puis sur lâautre. Lâexpression Prd = 0 ou plutĂŽt Prd â 0 (oĂč â signifie « tend vers ») traduit donc Ă la fois lâĂ©galitĂ© objective et lâĂ©galitĂ© subjective.
On aura ainsi, en désignant par L une ligne quelconque :
(1) L = droite si Prd (espâ = espâ) â 0
oĂč espâ et espâ sont deux parties du plan dĂ©coupĂ©es selon des surfaces quelconques mais en respectant les conditions objectives AB = EF = BC = DE et AF = CD (ces conditions excluent lâĂ©galitĂ© espâ = espâ dans le cas oĂč la ligne L serait une ligne brisĂ©e Ă angles droits, car on pourrait toujours alors dĂ©couper dâautres espâ et espâ tels que ceux de la figure 4 sous c, oĂč des dĂ©formations locales se produiraient, et ne seraient compensĂ©es quâen moyenne seulement).
Notons encore que la prop. 1 nâexclut pas la possibilitĂ© de zones dâindĂ©termination plus ou moins Ă©tendues, qui seraient fonction de P Ct (espâ) ou P Ct (espâ), donc des centrations (Ct) sur lâun ou lâautre des termes, avec compensation quant Ă Prd.
Quant Ă lâĂ©galitĂ© des cĂŽtĂ©s du carrĂ©, formĂ©s de droites en vertu de la prop. 1, elle sera donnĂ©e de mĂȘme (si a et b sont deux cĂŽtĂ©s quelconques du carrĂ©) par la proposition :
(2) a = b si Pr<i (a = b) â 0
Mais, ici Ă nouveau, lâannulation de Prd nâexclut pas lâĂ©tendue plus ou moins grande de seuils dĂ©pendant des dĂ©formations par centration P Ct. En effet, lâannulation de Prd rĂ©sulte de la composition algĂ©brique des P Ct, tandis que leur moyenne arithmĂ©tique peut dĂ©terminer la formation dâun seuil dâindĂ©termination dont nous verrons lâinfluence Ă propos de lâĂ©lasticitĂ© possible du carrĂ©.
En troisiĂšme lieu, les cĂŽtĂ©s du carrĂ© se rejoignent deux Ă deux Ă angles droits. Ce fait implique dâabord que la figure soit fermĂ©e puisque chaque extrĂ©mitĂ© de lâune des droites dont elle est constituĂ©e touche lâextrĂ©mitĂ© dâune autre droite ; il est donc inutile de formuler ici Ă part la condition de fermeture. Par contre il importe de prĂ©ciser en quoi consiste perceptivement un angle droit, car la perpendicularitĂ© est une relation perceptive dont on constate souvent lâimportance au sein des effets de champ et qui est ainsi bien antĂ©rieure Ă la structuration de lâespace perceptif selon des systĂšmes de rĂ©fĂ©rences ou axes de coordonnĂ©es naturelles (horizontales et verticales) ; ces derniers supposent une mise en relation dâordre plus complexe.
En effet, lâangle droit repose sur une relation presque aussi simple que la ligne droite elle-mĂȘme : deux segments rectilignes AB et BC forment un angle droit si cet angle est Ă©gal Ă son complĂ©mentaire perceptif, câest-Ă -dire Ă lâangle formĂ© par le segment BC et le segment BAâ, ce dernier constituant le prolongement symĂ©trique de AB. En termes de surfaces, lâangle ABC est donc perçu comme droit si la surface espâ limitĂ©e par BC, AB et AC est symĂ©trique Ă la surface espâ limitĂ©e par BC et BAâ et AâC. On a donc, en termes dâangles (fig. 5) :
(3) ABC = 90° si Prd (ABC = AâBC) â 0
oĂč AâBC est lâangle complĂ©mentaire de ABC.
Dans le cas du carrĂ©, le complĂ©mentaire de lâangle ABC est directement fourni, sans construction supplĂ©mentaire, par lâangle symĂ©trique BAD formĂ© par le mĂȘme segment AB et le cĂŽté AD parallĂšle Ă BC (fig. 6). De ce fait rĂ©sulte naturellement la perception de lâĂ©galitĂ© des quatre angles :
(3 bis) Prd (ABCÂ =Â BCDÂ =Â CDAÂ =Â DAB) â 0
oĂč ABC, etc., sont les angles du carrĂ©.
Enfin, la distance entre les cĂŽtĂ©s opposĂ©s est Ă©gale Ă celle qui est donnĂ©e entre les autres cĂŽtĂ©s opposĂ©s (ce qui distingue le carrĂ© dâune figure telle que la croix fĂ©dĂ©rale ou la croix rouge, dont tous les Ă©lĂ©ments rectilignes sont Ă©gaux et forment des angles droits par jonction de leurs extrĂ©mitĂ©s deux Ă deux, mais sans que la distance entre deux Ă©lĂ©ments opposĂ©s soit Ă©gale Ă celle qui sĂ©pare tous les autres cĂŽtĂ©s opposĂ©s deux Ă deux). Si a, b, c et d sont les quatre cĂŽtĂ©s du carrĂ© dans un ordre de succession respectant leur contiguĂŻtĂ©, et si les distances entre a et c ou entre b et d sont Ă©valuĂ©es selon des droites perpendiculaires Ă ces cĂŽtĂ©s respectifs, on a donc :
(4) Prd (dist. ac = dist. bd) â 0
Ces quatre relations suffisent Ă caractĂ©riser la perception dâun carrĂ© en tant que forme, et si le carrĂ© constitue une bonne forme primaire, câest donc que toutes ses constituantes (droites, Ă©galitĂ© des cĂŽtĂ©s, des angles et des distances) donnent lieu Ă des perceptions de relations dont les dĂ©formations tendent Ă se compenser.
II. Mais, sâil en est ainsi du point de vue qualitatif, il nâen reste pas moins, du point de vue quantitatif, que chacune des relations (1) Ă (4) comporte une zone dâindĂ©termination et un seuil dâĂ©galitĂ©, dont lâĂ©tendue peut ĂȘtre grande mĂȘme si les dĂ©formations dont ces seuils tĂ©moignent se compensent les unes les autres. En effet, cette compensation rĂ©sulte de ce que le calcul de Prd est fondĂ© sur la moyenne algĂ©brique des dĂ©formations par centrations tandis que le seuil repose sur leur moyenne arithmĂ©tique.
Pour le montrer, cherchons Ă formuler les dĂ©formations qui se manifestent lors de la comparaison entre le cĂŽtĂ© supĂ©rieur a invariant dâun quadrilatĂšre dont le cĂŽtĂ© infĂ©rieur c est tantĂŽt Ă©gal Ă a tantĂŽt plus long que lui, ce qui permet de mesurer un demi-seuil fournissant lâexpression de ce que nous avons appelĂ© lâĂ©lasticitĂ© du carrĂ© (effet E.C). En comparant les cĂŽtĂ©s a et c de cette figure (voir fig. 7), le sujet centre donc alternativement du regard ces deux Ă©lĂ©ments, dâoĂč les dĂ©formations possibles P (Ct a) et P (Ct c).
Admettons, par exemple, que pour un certain rapport a < c (la forme objective du quadrilatĂšre Ă©tant donc un trapĂ©zoĂŻde), le sujet perçoive subjectivement a = c : cela signifie alors, ou bien que a est surestimĂ©, ou bien que c est sous-estimĂ©, ou bien tous les deux. Cette derniĂšre Ă©ventualitĂ© est la plus probable, en premier lieu, parce que lâĂ©lasticitĂ© du carrĂ© (E.C) intĂ©resse sans doute chacun de ses cĂŽtĂ©s et pas seulement un seul, et en second lieu parce quâune surestimation de a et une sous-estimation de c sont conformes Ă lâillusion classique des trapĂ©zoĂŻdes. Or, comme le sujet voit encore un carrĂ©, la prop. 2 reste donc valable. On aura donc (si P Cl sont les dĂ©formations dues aux centrations) :
(5) [Prd (a Ă c) â 0] = [+ PCt (a) â PCt (c)]
câest-Ă -dire que la compensation Prd â 0 rĂ©sultera de la moyenne des surestimations [a + P Ct (a)] et des sous-estimations [c â P Ct (c)]. Mais cette compensation nâexclut pas pour autant lâexistence dâun seuil, qui rĂ©sultera en principe de la composition arithmĂ©tique (et non plus algĂ©brique) :
(6) S (a Ă c) = PCt (a) + PCt (c)
Les mĂȘmes considĂ©rations sâappliqueront maintenant aux prop. 3 et 3 bis ainsi que 4. En effet, si le sujet voit encore un carrĂ© dans le trapĂ©zoĂŻde de la fig. 7, câest donc quâil voit les angles comme droits (prop. 3) alors quâils ne le sont pas, quâil les voit Ă©gaux (prop. 3 bis) alors quâils ne le sont pas non plus et quâil perçoit les quatre cĂŽtĂ©s du quadrilatĂšre comme Ă©quidistants (prop. 4) alors que deux dâentre eux ne sont pas parallĂšles : Ă cĂŽtĂ© des compensations (3, 3 bis et 4) subsistant malgrĂ© ces dĂ©formations perceptives P Ct (ABC), etc., il convient donc ici aussi de rĂ©server la prĂ©sence de seuils rĂ©sultant de lâaddition arithmĂ©tique, et non plus algĂ©brique, de ces divers P Ct respectivement.
On peut alors dĂ©finir lâĂ©lasticitĂ© du carrĂ© E.C soit par la moyenne des seuils (mesurĂ©s Ă leur Ă©tendue) se rapportant aux cĂŽtĂ©s, aux angles et aux distances, soit simplement (et câest Ă cette dĂ©termination plus restreinte que nous nous sommes bornĂ©s) par le demi-seuil (a Ă c) au cas oĂč lâon a objectivement a < c :
(7) EC = Sâ (a Ă c) si a â€Â c
III. Venons-en maintenant Ă la bonne forme secondaire du carrĂ©, câest-Ă -dire Ă celle qui rĂ©sulte des relations engendrĂ©es par comparaison active et non pas seulement des rapports imposĂ©s par les effets de champ. Deux nouveautĂ©s distinguent Ă cet Ă©gard les bonnes formes secondaires des bonnes formes primaires : le fait que les compensations 1 Ă Â 4 ne sont plus simplement dues Ă un Ă©quilibre entre les actions de centrations, mais quâelles sont renforcĂ©es par les transports, transpositions, etc. ; et le fait que les relations perçues sont plus nombreuses que les relations Ă©lĂ©mentaires 1 Ă Â 4.
En ce qui concerne le premier point, les prop. 1 Ă Â 4 restent donc inchangĂ©es, puisquâelles expriment seulement les compensations maximums qui caractĂ©risent la bonne forme carrĂ©e et non pas le mĂ©canisme de cette compensation. Quant Ă ce mĂ©canisme, il ne consiste plus alors en un Ă©quilibre des effets de centration, comme le formule la prop. 5 pour la bonne forme primaire, mais en une balance des actions de transports, de comparaisons ou doubles transports, des transpositions ou transports de relations, des symĂ©tries ou transpositions avec renversements, etc. On aura donc en lieu et place de la prop. 5 :
(8) Prd (a = c) â 0 si [± P (Tp ac) ± P (Tp ca)] â 0
(8 bis) Prd (ABC = BCD = etc.) â 0 si [± P (Tp ABC Ă BCD) ± P (Tp BCD Ă ABC)] â 0 etc.
oĂč ces transports Tp sont eux-mĂȘmes susceptibles de se composer entre eux sous forme Cp (comparaison), Tpr (transposition), etc.
Il résulte que la prop. 6 prendra aussi la forme :
(9) S (a, c)Â =Â P (Tp ac)Â +Â P (Tp ca)
oĂč la rĂ©union (+) signifie lâaddition arithmĂ©tique et non plus algĂ©brique.
Quant aux relations nouvelles que lâactivitĂ© perceptive peut dĂ©couvrir dans le carrĂ© et qui ne sâimposent pas dĂšs les effets de champ, elles peuvent varier selon les sujets. Certains dâentre eux, pour sâassurer quâun quadrilatĂšre est bien un carrĂ© et non pas un trapĂ©zoĂŻde, comparent les diagonales entre elles ainsi que la distance entre leur point de croisement et les quatre cĂŽtĂ©s :
(10) Prd (Tp diag.â)Â ĂÂ (Tp diag.â) â 0
(11) Prd (Tp α = ÎČ =γ = Ύ â 0
oĂč diag dĂ©signe les diagonales et oĂč α, ÎČ, Îł et Ύ reprĂ©sentent les distances entre leur point de croisement et les cĂŽtĂ©s selon des droites perpendiculaires ou parallĂšles aux cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur.
La prop. 10 est alors vraie dans le cas du trapĂšze comme dans celui du carrĂ©, tandis que la prop. 11 nâest vĂ©rifiĂ©e que par le carrĂ©.
Dâautres sujets font passer une droite par le centre, parallĂšle Ă la base, et vĂ©rifient la symĂ©trie des deux parties supĂ©rieure et infĂ©rieure du quadrilatĂšre :
(12) Prd (Tprs sup = inf) â 0
oĂč Tprs est transposition avec renversement (symĂ©trie) et sup et inf reprĂ©sentent les deux parties du quadrilatĂšre sĂ©parĂ©es par une droite parallĂšle au cĂŽtĂ© infĂ©rieur et traversant le centre de la figure 22.
En bref, la bonne forme carrĂ©e secondaire prĂ©sente les mĂȘmes compensations 1 Ă Â 4 que la bonne forme carrĂ©e primaire. Mais par le fait que les compensations rĂ©sultent de mises en relation actives, dues aux divers transports, comparaisons ou transpositions dont le sujet est de plus en plus capable avec le dĂ©veloppement de ses fonctions sensori-motrices et mentales, ainsi que de relations nouvelles sâajoutant aux Ă©galitĂ©s Ă©lĂ©mentaires (1) Ă (4), lâĂ©quilibre des bonnes formes secondaires est plus stable que celui des bonnes formes primaires. Aussi la prop. 7, tout en restant identique dans sa forme, se rĂ©fĂšre-t-elle, dans le cas des bonnes formes secondaires, Ă des seuils dâindĂ©termination moins Ă©tendus, parce que les seuils relatifs Ă des transports internes au sein de la figure (prop. 9) correspondent Ă de moins grandes dĂ©formations que les seuils relatifs aux simples effets de centration (prop. 6) : sans quâil soit besoin de formuler Ă part ce processus, nous sommes donc en prĂ©sence, avec lâaugmentation de lâactivitĂ© perceptive, dâactions croissantes de dĂ©centration dues Ă la multiplicitĂ© des relations en jeu.
IV. Il sâagit enfin de passer de ces compensations variĂ©es, caractĂ©risant la bonne forme carrĂ©e, Ă lâanalyse des effets Ru A, Ru R, de la rĂ©sistance du carrĂ© R.F et Ă la dĂ©monstration des deux propositions de dĂ©part (Îł) et (ÎŽ) qui nous ont servi de fil conducteur dans notre Ă©tude et que lâexpĂ©rience a permis de confirmer.
1. Il nâest pas nĂ©cessaire de revenir sur lâexplication et la formulation de lâillusion de MĂŒller-Lyer, auxquelles nous avons dĂ©jĂ consacrĂ© un article 23 : cette illusion provient de la dĂ©valorisation de la diffĂ©rence entre la longueur de la droite considĂ©rĂ©e et la longueur comprise entre les extrĂ©mitĂ©s des pennures opposĂ©es (diffĂ©rences aâ et câ dans le prĂ©sent cas). Nous pouvons donc exprimer comme suit lâeffet Mu C :
(13) Mu CÂ =Â Prd [a (Â >Â aâ)Â >Â c (Â >Â câ)]Â >Â 0
ce qui revient Ă dire que la droite a comparĂ©e Ă la longueur aâ paraĂźt plus longue que la droite c comparĂ©e Ă Â câ Ă cause de la dĂ©valorisation de aâ et de câ, et puisque câ fait partie de c tandis que aâ est ajoutĂ© Ă Â a.
2. Cherchons par contre Ă formuler lâeffet Ru A, autrement dit la dĂ©formation du carrĂ© sous lâinfluence des pennures (fig. 8). Un tel effet rĂ©sulte donc de la composition de la dĂ©formation positive Mu C (prop. 13) avec les dĂ©formations compensĂ©es (2) Ă (4) :
(14) Ru A = [Prd {a (> aâ) > c ( > câ)} > 0] + [Prd (a = b = c = d) â 0] + [Prd (ABC = BCD = CDA = DAB) â 0] + [Prd (dist ac = dist bd) â 0]
oĂč (+) est une addition algĂ©brique.
Mais comme lâeffet MĂŒller-Lyer (Mu C), dâune part, et les trois actions de compensations (2) Ă (4), dâautre part, agissent en sens contraire, on peut exprimer lâeffet Ru A sous la forme dâun Ă©quilibre (â) entre les deux sortes dâactions, chacune Ă©tant reprĂ©sentĂ©e par la somme (ÎŁ) algĂ©brique des effets de centrations (Ct) et de transports (Tp) respectifs (avec en plus les relations nouvelles Ă©ventuelles dues Ă la bonne forme secondaire).
(15) Ru A = [P Σ Ct + Tp {a ( > aâ) > c ( > câ)} > 0] â [P Σ Ct + Tp {(a = b = âŠ) + (ABC = BCD = âŠ) + (dist ac = dist bc) + âŠÂ â 0]
3. Quant Ă lâeffet Rubin relatif (Ru R) et Ă la rĂ©sistance du carrĂ© (R.F), qui sont dĂ©terminĂ©s quantitativement par les rapports Ru A / Mu C et Mu C / Ru A (prop. α et ÎČ), ils rĂ©sultent de la diffĂ©rence :
(16) Mu C > Ru A dâoĂč Ru R = (Ru A) / (Mu C) et R.F = (Mu C) / Ru A
Cette diffĂ©rence dĂ©coule, en effet, directement des prop. (14) et (15) puisque Mu C correspond Ă une dĂ©formation Prd > 0 tandis quâen Ru A cette dĂ©formation est en partie compensĂ©e par les dĂ©formations (2) Ă (4) qui tendent vers zĂ©ro (Prd â 0).
4. Cela dit, il devient alors possible de dĂ©duire des propositions prĂ©cĂ©dentes les prop. γ et ÎŽ qui condensent lâessentiel de nos rĂ©sultats expĂ©rimentaux. Les deux faits fondamentaux Ă cet Ă©gard sont, dâune part, le caractĂšre plus combinatoire des actions de transport comparĂ© au caractĂšre plus additif des actions de centration ou de dĂ©centration, et, dâautre part, la relation inverse qui en dĂ©coule pour les bonnes formes entre le degrĂ© plus ou moins haut des compensations et lâĂ©tendue du seuil dâĂ©galitĂ©.
5. En ce qui concerne le premier point, il est facile de montrer que les deux sortes de compensation maximum caractĂ©risant respectivement les bonnes formes primaires et secondaires ne sont pas de mĂȘme nature. Dans le cas des bonnes formes secondaires rĂ©sultant de transports ou de transpositions, etc., la compensation est rĂ©glĂ©e par une sorte de combinatoire, susceptible de transporter chacun des Ă©lĂ©ments sur chacun des autres selon nâimporte quel ordre : or, ce mĂ©canisme renforce dâautant plus la compensation que le propre du transport est prĂ©cisĂ©ment de conserver plus ou moins les traces transportĂ©es de maniĂšre Ă assurer les comparaisons. Dans le cas des simples centrations alternatives, au contraire, les passages dâune centration Ă la suivante peuvent bien se faire selon les mĂȘmes combinaisons (sauf le cas des nouvelles relations introduites par les comparaisons actives : cf. prop. 10-12) ; mais chaque centration se compose avec la suivante en effaçant les prĂ©cĂ©dentes, selon des additions algĂ©briques successives et partielles. En effet, dans la mesure oĂč les traces antĂ©rieures sont conservĂ©es, câest prĂ©cisĂ©ment quâalors le transport se surajoute aux simples centrations et dĂ©centrations. Bien entendu, il y a toujours Ă la fois effets de centration et actions de transport, sauf dans les prĂ©sentations tachistoscopiques les plus courtes. Mais, dans la mesure oĂč la bonne forme primaire rĂ©sulte des effets de champ (centrations relatives immĂ©diates) et oĂč la bonne forme secondaire se distingue de la prĂ©cĂ©dente par lâintervention croissante des transports, cette opposition entre les compensations additives et les compensations combinatoires prend assez dâimportance pour rendre en partie compte des diffĂ©rences de rĂ©sistance entre les deux structures. Ă cela sâajoute naturellement le fait quâun transport actif et surtout intentionnel assure une comparaison plus prĂ©cise que de simples centrations successives et aboutit par consĂ©quent Ă une compensation plus exacte.
Si nous dĂ©signons par Pâ les compensations (ou dĂ©formations tendant vers 0), par Pâ (Ct) celles qui rĂ©sultent des seules centrations et par Pâ (Ct + Tp) celles qui rĂ©sultent des centrations et des transports rĂ©unis, on aura donc :
(17) ÎŁ Pâ (Ct) < Σ Pâ (Ct + Tp)
Si dâautre part, nous appelons respectivement R.F (Ct) et R.F (Ct + Tp) la rĂ©sistance des bonnes formes carrĂ©es primaires et secondaires aux illusions de MĂŒller-Lyer (Ă©tant donc admis que les compensations propres aux premiĂšres rĂ©sultent des effets de centration relatives et que les compensations propres aux secondes rĂ©sultent en plus des effets de transports), nous pouvons poser que, Ă valeur Ă©gale de lâillusion de MĂŒller-Lyer (Mu C), on aura :
(18) R.F (Ct) < R.F (Ct + Tp) pour Mu C = constant
Par contre, si lâillusion de MĂŒller-Lyer diminuait plus rapidement, entre le niveau correspondant aux bonnes formes primaires (par exemple 5-6 ans) et le niveau correspondant aux bonnes formes secondaires (par exemple lâĂąge adulte), que ne sâaccroĂźt la diffĂ©rence entre ÎŁÂ Pâ (Ct) et ÎŁÂ Pâ (Ct + Tp), alors la relation (18) resterait indĂ©terminĂ©e. Pour pouvoir lâutiliser dans ce qui suit, il sâagit donc au prĂ©alable de montrer quâil nâen est rien.
6. Or, cela est aisĂ©. En effet, la diffĂ©rence entre une bonne forme comme le carrĂ© et une structure qui est source de dĂ©formations systĂ©matiques comme la figure de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation verticale (Mu C) est essentiellement la suivante :
a) Dans la figure de MĂŒller-Lyer, toute centration sur lâune des droites Ă comparer englobe plus ou moins indissociablement le segment aâ pour la droite a et le segment câ pour la droite c : dâoĂč la dĂ©formation Prd[a ( > aâ) > c ( > câ)] > 0. Le transport de a sur c ou de c sur a conduit sans doute Ă une lĂ©gĂšre dissociation de a par rapport Ă Â aâ et de c par rapport Ă Â câ ; mais cette dissociation nâest jamais complĂšte et câest pourquoi lâillusion ne diminue que de peu avec lâĂąge.
b) Dans une bonne forme comme le carrĂ©, toute centration sur un cĂŽtĂ© a ou b englobe de mĂȘme en partie les cĂŽtĂ©s adjacents et tout passage de la centration sur lâun Ă la centration sur lâautre les relie encore davantage : mais alors, loin de les dĂ©former, ce lien conduit au contraire Ă une compensation graduelle des surestimations ou sous-estimations Ă©ventuelles (prop. 2), Il en est de mĂȘme des angles droits, etc. (prop. 3, 3 bis, 4, etc.). En ce cas, les transports renforcent de beaucoup encore ces compensations (prop. 17), en multipliant combinatoirement les relations dâĂ©galitĂ©. On aura donc :
(19) (Mu C (Ct)) / Mu C (Ct + Tp) < (ÎŁ Pâ (Ct + Tp)) / Σ Pâ (Ct)
Cette proposition 19 permet alors de considĂ©rer la proposition 18 comme gĂ©nĂ©rale puisque R.F = Mu C / Ru A et que en vertu des propositions 15 et 19, lâeffet Ru A diminuera de valeur en des proportions plus grandes que lâeffet Mu C.
7. Revenons alors Ă la justification de la proposition y et pour cela examinons les rapports entre le degrĂ© des compensations et lâĂ©tendue des seuils (puisque la proposition y fait intervenir lâĂ©lasticitĂ© du carrĂ© E.C qui dĂ©pend de lâĂ©tendue du seuil : proposition 7).
Or, dans le cas des bonnes formes, il existe une relation simple entre ces deux variables qui nâest nullement gĂ©nĂ©rale dans le cas des formes quelconques et se trouve mĂȘme renversĂ©e dans celui des figures de MĂŒller-Lyer : plus grandes sont les compensations et moins le seuil est Ă©tendu (cf. § 6 et tabl. 16 ; voir aussi tabl. 2 et 4).
En effet, dans le cas dâune figure quelconque, comme celle de MĂŒller-Lyer, la multiplication des centrations, dĂ©centrations et transports peut conduire Ă une compensation relative des dĂ©formations, calculĂ©e selon leur moyenne algĂ©brique, pendant que le seuil, qui dĂ©pend de leur moyenne arithmĂ©tique, augmente de son cĂŽtĂ© (ce qui est justement le cas entre 5-6 ans et lâadulte). Au contraire, dans le cas des bonnes formes carrĂ©es, le transport dâun cĂŽtĂ© sur un autre ou dâun angle sur un autre, etc., diminue les moyennes arithmĂ©tiques des dĂ©formations comme leurs moyennes algĂ©briques puisque chaque transport tend Ă Ă©tablir une relation dâĂ©galitĂ© ou Ă la distinguer dâune inĂ©galitĂ©. On aura donc :
(20) S (Ct) > S (Ct + Tp)
oĂč S (Ct) et S (Ct + Tp) sont les Ă©tendues des seuils correspondant respectivement aux bonnes formes primaires et aux bonnes formes secondaires.
8. Il est alors facile de tirer des propositions 17 Ă Â 20 la justification des propositions Îł et ÎŽ. En premier lieu, puisque lâeffet E.C dĂ©pend directement de lâĂ©tendue des seuils (prop. 6, 7 et 20), les propositions 18 et 20 permettent dâĂ©crire la proportion qualitative suivante (dont on a vu la vĂ©rification quantitative expĂ©rimentale au § 5) :
(21) (R.F (Ct + Tp)) / (R.F (Ct)) = (E.C (Ct)) / (E.C (Ct + Tp))
oĂč les symboles (Cl) et (Cl + Tp) dĂ©signent comme prĂ©cĂ©demment les effets de simples centrations ou de centrations et transports rĂ©unis correspondant aux bonnes formes primaires et aux bonnes formes secondaires. Comme les premiĂšres se rencontrent surtout Ă 5-6 ans et les secondes surtout chez lâadulte, cette proposition 21 Ă©quivaut ainsi Ă la proposition γ.
En second lieu, puisque les effets TPâ (Ct) et (Ct + Tp) sont ceux qui dĂ©terminent la diffĂ©rence entre R.F (Ct) et R.F (Ct + Tp) (prop. 17 et 18, la prop. 18 Ă©tant gĂ©nĂ©ralisable grĂące Ă la prop. 19), on aura :
(22) (R.F (Ct + Tp)) / R.F (Ct) > (Mu C (Ct)) / (Mu C (Ct + Tp))
On reconnaĂźt, sous le mĂȘme symbolisme que celui des formules prĂ©cĂ©dentes, la proposition Ύ.
Rectification
Une distraction, dont nous nous excusons auprĂšs du lecteur, a eu pour rĂ©sultat de laisser en tĂȘte de la Recherche parue aux pages 1-38 du vol. 34 des Archives (Piaget et Osterrieth, LâĂ©volution de lâillusion dâOppel-Kundt en fonction de lâĂąge) le n° X que cette Recherche aurait eue si elle avait Ă©tĂ© publiĂ©e selon lâordre chronologique. Comme les n° XV et XVI ont Ă©tĂ© dĂ©jĂ attribuĂ©s aux Recherches sur la comparaison des diffĂ©rences de hauteur et sur lâillusion des rectangles (Archives, vol. 34, p. 73-107 et 109-131) nous sommes donc obligĂ©s de confĂ©rer Ă la Recherche de Piaget et Osterrieth sur Lâillusion dâOppel-Kundt le n° XVII, bien quâelle ait paru avant les Recherches XV et XVI. Le lecteur voudra bien faire la correction nĂ©cessaire Ă la p. 1 de ce volume, ainsi quâĂ la note 1 de la page 125.
Liste des Recherches sur le développement des perceptions
Ă lâoccasion de cette Rectification, nous croyons utile de dresser une liste complĂšte des Recherches sur le dĂ©veloppement des perceptions parues dans les Archives de psychologie de 1942 Ă 1954 :
I. J. Piaget, M. Lambercier, E. Boesch, B. von Albertini, Introduction Ă lâĂ©tude des perceptions chez lâenfant et analyse dâune illusion relative Ă la perception visuelle de cercles concentriques (DelbĆuf). 29, n° 113, 1942, 1-107.
II. J. Piaget, M. Lambercier, La comparaison visuelle des hauteurs à distances variables dans le plan fronto-parallÚle. 29, n° 115-116, 1943, 173-254.
III. J. Piaget, M. Lambercier, Le problĂšme de la comparaison visuelle en profondeur (constance des grandeurs) et lâerreur systĂ©matique de lâĂ©talon. Ibid., 255-308.
IV. J. Piaget, Essai dâinterprĂ©tation probabiliste de la loi de Weber et de celle des centrations relatives. 30, n° 118, 1945, 95-138.
V. J. Piaget, M. Lambercier, Essai sur un effet dâ« Einstellung » survenant au cours de perceptions visuelles successives (effet Usnadze). Ibid., 139-196.
VI. M. Lambercier, La constance des grandeurs en comparaisons sériales. 31, n° 122-123, 1946, 79-282.
VII. M. Lambercier, La configuration en profondeur dans la constance des grandeurs. 31, n° 124, 1946, 287-324.
VIH. J. Piaget, M. Lambercier, Transpositions perceptives et transitivité opératoire dans les comparaisons en profondeur. Ibid., 325-368.
IX. H. WĂŒrsten, LâĂ©volution des comparaisons de longueurs de lâenfant Ă lâadulte. 32, n° 125-126, 1947, 1-144.
X. J. Piaget, Les illusions relatives aux angles et à la longueur de leurs cÎtés. 32, n° 128, 1948, 281-307.
XI. J. Piaget, B. von Albertini, Lâillusion de MĂŒller-Lyer. 33, n° 129, 1950, 1-48.
XII. J. Piaget, M. Lambercier, La comparaison des grandeurs projectives chez lâenfant et chez lâadulte. 33, n° 130, 1951, 81-130.
XIII. J. Piaget, M. Lambercier, La perception dâun carrĂ© animĂ© dâun mouvement de circumduction (effet Auersperg et Burhmester). Ibid., 131-195.
XIV. Maria-M. Gantenbein, Recherche sur le dĂ©veloppement de la perception du mouvement avec lâĂąge (mouvement apparent, dit stroboscopique). 33, n° 131-132, 1952, 197-294.
XVII. J. Piaget, J.-P. Osterrieth, LâĂ©volution de lâillusion dâOppel-Kundt en fonction de lâĂąge. 34, n° 133, 1953, 1-38.
XV. J. Piaget, M. Lambercier, La comparaison des différences de hauteur dans le plan fronto-parallÚle. 34, n° 134, 1953, 73-107.
XVI. J. Piaget, Marianne Denis-Prinzhorn, Lâestimation perceptive des cĂŽtĂ©s du rectangle. Ibid., 74-131.