La rĂ©sistance des bonnes formes Ă  l’illusion de MĂŒller-Lyer (1954) 1 a

Dans une belle Ă©tude sur la perception des formes apparemment incompatibles avec la gĂ©omĂ©trie, le regrettĂ© Edg. Rubin 2 a eu l’ingĂ©nieuse idĂ©e de combiner certaines bonnes formes avec des illusions gĂ©omĂ©triques. Il a, par exemple, ajoutĂ© des pennures externes et internes aux extrĂ©mitĂ©s de droites coupant des cercles selon leur diamĂštre, ou aux extrĂ©mitĂ©s de la base de triangles, qui se sont trouvĂ©s de ce fait dĂ©formĂ©s par l’illusion de MĂŒller-Lyer. Il est alors facile de tirer de ces constatations une mĂ©thode pour l’étude de la rĂ©sistance des bonnes formes, et c’est Ă  ce point de vue que nous utiliserons les figures de Rubin pour analyser l’évolution des bonnes formes avec l’ñge. Nous nous limiterons d’ailleurs Ă  l’exemple du carrĂ©, plus facile Ă  soumettre aux mesures perceptives que le cercle.

§ 1. Position du problÚme

Abstraction faite des explications purement empiristes, fondĂ©es sur la seule expĂ©rience acquise, on peut nous semble-t-il rendre compte de trois maniĂšres de la perception des bonnes formes dans l’état actuel des connaissances psychologiques :

1. En interprĂ©tant selon un mode maturationniste la thĂ©orie de la Gestalt, on peut les concevoir comme des structures d’ensemble imposĂ©es par des lois d’organisation innĂ©es. Les bonnes formes appartiendraient ainsi Ă  une catĂ©gorie de faits perceptifs dĂ©terminĂ©s de façon coercitive par des facteurs soumis Ă  des conditions Ă  la fois restrictives et rĂ©guliĂšres, ce double caractĂšre coercitif et rĂ©gulier constituant le critĂšre des comportements innĂ©s (c’est-Ă -dire dus Ă  une maturation plus ou moins prĂ©coce ou tardive).

2. On peut les expliquer, en interprĂ©tant la thĂ©orie de la forme d’une seconde maniĂšre (plus proche de ses origines, mais non incompatible avec la premiĂšre), comme le rĂ©sultat d’un processus d’équilibration, unissant en une mĂȘme totalitĂ© les donnĂ©es extĂ©rieures et les rĂ©actions du sujet et aboutissant Ă  l’élaboration des structures les plus simples, les plus rĂ©guliĂšres, les plus symĂ©triques, etc., parce que ce sont lĂ  les formes d’équilibre (physiques, physiologiques et psychologiques) les plus gĂ©nĂ©rales possibles (en vertu des principes de moindre action, etc.) Selon cette seconde conception comme selon la premiĂšre, les facteurs de l’équilibre sont tenus pour coercitifs et la perception de la forme pour immĂ©diate. En outre, les lois d’organisation sont Ă©galement considĂ©rĂ©es comme indĂ©pendantes du dĂ©veloppement. Mais au lieu d’ĂȘtre attribuĂ©es Ă  des mĂ©canismes innĂ©s, les bonnes formes sont simplement envisagĂ©es, ce qui Ă©vite de poser le problĂšme de leur transmission, comme ne relevant que de principes d’équilibre et comme se reconstituant automatiquement en toute situation favorable, de la mĂȘme maniĂšre que, dans un rĂ©cipient, la surface de l’eau reprend une forme horizontale aprĂšs chaque perturbation sans que les Ă©tats antĂ©rieurs d’équilibre exercent une action sur ceux qui rĂ©apparaissent aprĂšs la perturbation.

3. On peut en troisiĂšme lieu concevoir les bonnes formes comme le produit d’un Ă©quilibre Ă©galement, mais progressif et s’établissant entre des rĂ©actions de plus en plus actives du sujet 3. En son point de dĂ©part, la bonne forme serait une forme comme les autres, c’est-Ă -dire subissant des actions instantanĂ©es de champ, y compris les effets dĂ©formants dus aux centrations, etc. ; mais le propre des formes les plus prĂ©gnantes, en opposition avec les mauvaises formes ou les formes quelconques, serait de prĂ©senter, grĂące Ă  leurs propriĂ©tĂ©s objectives d’égalitĂ©, de symĂ©trie, etc., un nombre Ă©levĂ© de compensations entre ces dĂ©formations. C’est ainsi que le carrĂ© constituerait dĂšs le dĂ©part une bonne forme rĂ©sistante parce que, grĂące Ă  l’égalitĂ© de ses cĂŽtĂ©s et de ses angles, il donne lieu d’emblĂ©e Ă  des compensations tendant Ă  annuler certaines des dĂ©formations qui rĂ©sultent des actions de centrations et autres interactions de champ (tandis que le rectangle, par exemple, ne s’oppose pas aux dĂ©formations qui aboutissent Ă  la surestimation de son grand cĂŽtĂ©). Seulement, Ă  ces effets primaires s’ajoutent, dĂšs le dĂ©part Ă©galement mais en des proportions croissant plus ou moins rapidement avec le dĂ©veloppement, des effets dus Ă  l’activitĂ© perceptive : au lieu de se borner Ă  une vision globale de l’ensemble, le sujet peut, grĂące Ă  des transports visuels, etc., comparer entre eux les cĂŽtĂ©s ou les angles de la figure, et aboutir de ce fait Ă  augmenter les compensations initiales, donc la rĂ©sistance gĂ©nĂ©rale de la forme. L’équilibre qui caractĂ©rise cette derniĂšre ne se limiterait pas ainsi aux effets primaires, d’ailleurs eux-mĂȘmes variables selon le niveau de dĂ©veloppement du sujet, mais engloberait progressivement les facteurs secondaires d’activitĂ© perceptive selon un processus dynamique se poursuivant jusqu’à l’état adulte. Notons enfin que, selon cette troisiĂšme conception, le processus d’équilibration progressive qui caractĂ©rise les bonnes formes constituerait un tout continu, car, si les interactions primaires de champ sont donnĂ©es dĂšs les premiĂšres centrations du regard sur la figure considĂ©rĂ©e, les effets secondaires d’activitĂ© perceptive dĂ©butent avec la dĂ©centration (ou coordination des centrations), pour se prolonger jusqu’aux formes d’analyse et de comparaison les plus Ă©voluĂ©es : entre les formes Ă©lĂ©mentaires de compensation, dues Ă  la dĂ©centration, et les formes supĂ©rieures, il y aurait ainsi continuitĂ© complĂšte.

Or, pour dĂ©cider entre ces trois hypothĂšses, la question prĂ©alable est celle de l’évolution de la perception des bonnes formes avec l’ñge. Si l’une ou l’autre des deux premiĂšres interprĂ©tations sont vraies, la perception des bonnes formes doit ou ĂȘtre trĂšs prĂ©coce ou apparaĂźtre d’une maniĂšre assez soudaine Ă  un moment dĂ©terminĂ© de l’évolution, ce moment pouvant d’ailleurs varier selon les formes considĂ©rĂ©es. Au contraire, dans le cas oĂč se vĂ©rifierait la troisiĂšme hypothĂšse, on assisterait Ă  une structuration beaucoup plus progressive des bonnes formes.

Mais en tout ce qui concerne les perceptions de la petite enfance, les questions de technique sont encore plus dĂ©cisives que chez les grands. Pour dĂ©terminer le mode d’évolution des bonnes formes chez l’enfant, on peut certes recourir aux mĂ©thodes classiques des formes continues mais entrecroisĂ©es, des formes Ă©chancrĂ©es Ă  complĂ©ter, des formes prĂ©sentĂ©es en traits discontinus, etc. : c’est l’étude de ces diverses situations que fournira la Recherche suivante (XIX). Seulement, pour interprĂ©ter avec quelque sĂ©curitĂ© des donnĂ©es de ce genre, Ă  propos desquelles interfĂšrent toujours un nombre trop considĂ©rable de facteurs, il est nĂ©cessaire de pouvoir se rĂ©fĂ©rer Ă  une mesure plus directe de la rĂ©sistance elle-mĂȘme des bonnes formes selon l’ñge. Il ne nous suffit pas, en effet, de savoir que l’enfant est capable de percevoir un carrĂ© dĂšs tel Ăąge, ni mĂȘme qu’il parvient Ă  le reconnaĂźtre en des figures de moins en moins complĂštes : ce qui importe avant tout est de dĂ©terminer les qualitĂ©s intrinsĂšques de cette perception du carrĂ© aux diffĂ©rents niveaux d’évolution et, en premier lieu sa rĂ©sistance aux effets dĂ©formants.

C’est prĂ©cisĂ©ment pour effectuer cette analyse que nous nous sommes servis de la technique imaginĂ©e par Rubin Ă  d’autres fins. Le grand mĂ©rite de la technique de Rubin est, en effet, d’ajouter aux facteurs dĂ©formants ordinaires relevant des interactions de champ (facteurs dont on constate les rĂ©sultats mais qu’il est bien difficile de mesurer intĂ©gralement 4) une cause supplĂ©mentaire de dĂ©formation, qui se rĂ©duit en l’espĂšce Ă  une « illusion » bien connue aisĂ©ment mesurable dĂšs 4-5 ans. L’adjonction de ce facteur systĂ©matique de dĂ©formation rend alors possibles une mesure relativement exacte de la rĂ©sistance de la bonne forme et une mesure assez fine pour permettre de dĂ©celer des diffĂ©rences relativement considĂ©rables avec l’ñge.

En effet, du moment que la perception d’une bonne forme est modifiĂ©e par l’intervention d’élĂ©ments dĂ©formants tels que les pennures propres Ă  l’illusion de MĂŒller-Lyer, et du moment que l’effet ainsi observĂ© est intermĂ©diaire entre ce que donne la perception de la bonne forme sans les pennures et la perception de la figure pennĂ©e sans le cadre constituĂ© par la bonne forme, on est en droit de conclure que cet effet rĂ©sulte d’un compromis entre deux actions antagonistes : l’action dĂ©formante des pennures, d’une part, et la rĂ©sistance de la bonne forme, d’autre part. Mais il importe naturellement de procĂ©der Ă  la mesure de cette derniĂšre de façon relative et non pas absolue. L’effet Rubin absolu sera celui que fournit la mesure directe de la dĂ©formation, sur la bonne forme pennĂ©e. Mais il est clair que, Ă  rĂ©sistance Ă©gale de la bonne forme, la modification observĂ©e sous l’effet des pennures sera d’autant plus grande que l’illusion de MĂŒller-Lyer sera elle-mĂȘme plus forte chez le sujet considĂ©rĂ©. Il conviendra donc de dĂ©terminer la valeur de l’effet Rubin sous une forme relative, c’est-Ă -dire en le mettant en rapport avec la grandeur (variable) de l’illusion de MĂŒller-Lyer. Il faudra donc dissocier de l’effet Rubin absolu l’une de ses deux composantes et mesurer Ă  part, chez tous les sujets, la force de l’illusion de MĂŒller-Lyer, de maniĂšre Ă  comparer selon l’ñge l’ensemble de ces derniĂšres mesures avec celles de l’effet Rubin lui-mĂȘme.

DĂ©signons par les lettres Ru A l’effet Rubin absolu, c’est-Ă -dire la perception telle que, dans la fig. 1, le cĂŽtĂ© infĂ©rieur du quadrilatĂšre (cĂŽtĂ© infĂ©rieur variable) soit vu Ă©gal au cĂŽtĂ© supĂ©rieur. DĂ©signons, d’autre part, sous le symbole Mu C l’effet MĂŒller-Lyer en disposition carrĂ©e, c’est-Ă -dire la perception telle que, dans la fig. 2, la droite pennĂ©e intĂ©rieurement soit jugĂ©e Ă©gale Ă  la droite pennĂ©e extĂ©rieurement (toutes deux Ă©tant disposĂ©es de la mĂȘme maniĂšre que dans le carrĂ© de la fig. 1 mais avec suppression des cĂŽtĂ©s latĂ©raux). Nous pouvons alors introduire la notion de l’effet Rubin relatif, que nous dĂ©signerons par les lettres Ru R et qui correspondra au rapport :

(α) (Ru A) / (Mu C) = Ru R

C’est le rapport inverse de Ru R qui constitue alors la mesure de la rĂ©sistance de la bonne forme, que nous nommerons R.F, soit :

(ÎČ) (Mu C) / (Ru A) = R.F

Mais, si l’on est conduit Ă  dissocier ainsi dans la fig. 1 (effet Rubin absolu) ce qui relĂšve de l’illusion de MĂŒller-Lyer et ce qui traduit la rĂ©sistance de la bonne forme carrĂ©e, rien n’empĂȘche d’analyser Ă©galement, de façon directe, la plasticitĂ© du carrĂ© lui-mĂȘme, indĂ©pendamment des pennures, cette plasticitĂ© constituant alors l’inverse de la rĂ©sistance elle-mĂȘme. De mĂȘme, en effet, que l’on peut Ă©liminer de la fig. 1 les deux cĂŽtĂ©s latĂ©raux du carrĂ© pour ne retenir que les cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur avec leurs pennures (fig. 2), de mĂȘme on peut Ă©carter de la fig. 1 les pennures de MĂŒller-Lyer, en maintenant constant le cĂŽtĂ© supĂ©rieur et en donnant au cĂŽtĂ© infĂ©rieur les diverses valeurs qu’il peut prendre dans la mesure de l’effet Rubin absolu : on cherchera alors Ă  dĂ©terminer Ă  partir de quelle valeur le sujet ne perçoit plus un carrĂ© correct ce qui fournira une mesure directe de la perception de la bonne forme.

Fig. 1
Fig. 2
Fig. 3

Seulement, notons d’emblĂ©e que cette derniĂšre mesure fournit un rĂ©sultat qui, envisagĂ© isolĂ©ment, pourrait prĂȘter Ă  Ă©quivoque. En effet, lorsqu’un sujet voit encore un carrĂ© pour une dĂ©formation objective telle qu’un second sujet perçoit dĂ©jĂ  un trapĂ©zoĂŻde non carrĂ©, on peut assurĂ©ment soutenir que le premier de ces sujets prĂ©sente une plasticitĂ© plus grande dans la perception de la bonne forme carrĂ©e, mais faut-il en conclure alors que chez lui la bonne forme est plus rĂ©sistante — puisqu’elle est encore appliquĂ©e Ă  une forme rĂ©elle non carrĂ©e — ou moins rĂ©sistante — puisque son Ă©lasticitĂ© s’oppose Ă  des distinctions exactes, jusqu’à une certaine limite ? C’est cette Ă©quivoque qui empĂȘche de se contenter de mesures de ce genre et qui rend nĂ©cessaire la mesure des actions Ru A et Mu C, ainsi que le calcul de Ru R. Lorsque, dans la mesure de Ru A, un groupe de sujets voit en moyenne un cĂŽtĂ© infĂ©rieur Ă©gal au cĂŽtĂ© supĂ©rieur, alors qu’il est objectivement plus grand, on ne peut plus dire, en effet, que le carrĂ© ainsi perçu dĂ©note une rĂ©sistance plus forte de la bonne forme qu’en cas de distinction perceptive exacte de la diffĂ©rence : ici l’élasticitĂ© du carrĂ© est l’indice d’une faible rĂ©sistance. Si le mĂȘme groupe de sujets, dans les mesures se rapportant Ă  la fig. 3, tĂ©moigne Ă©galement d’une Ă©lasticitĂ© plus grande, comme on l’observe en fait, on sera alors autorisĂ© Ă  interprĂ©ter cette plasticitĂ© comme constituant l’indice, non pas d’une meilleure rĂ©sistance, mais au contraire d’une rĂ©sistance plus faible : l’élasticitĂ© sera donc Ă  concevoir comme l’inverse de la rĂ©sistance.

Nous appellerons E.C cette Ă©lasticitĂ© de la bonne forme carrĂ©e, mesurĂ©e au moyen des variations de la fig. 3. La valeur E.C se mesurera en fait Ă  l’étendue du seuil (le seuil Ă©tant d’autant moins Ă©tendu que le sujet distingue mieux un vrai carrĂ© d’un quadrilatĂšre dont la forme est voisine de celle du carrĂ©), tandis que les valeurs Ru A, Mu C et Ru R se rapportent elles-mĂȘmes aux mĂ©dians des seuils observĂ©s 5. NĂ©anmoins, si les dĂ©ductions prĂ©cĂ©dentes sont exactes, et si les renseignements fournis par les mesures de Ru A, de Mu C et de E.C sont dignes de confiance, on devra trouver une certaine relation quantitative entre ces diverses sortes de rĂ©sultats. En d’autres termes, et bien que les mesures de Ru R soient relatives aux mĂ©dians des seuils tandis que la mesure de E.C porte sur l’étendue du seuil, on doit aboutir dans les grandes lignes Ă  la proportion :

(γ) (Ru R (enfants)) / (Ru R (adultes)) = (E.C (enfants)) / (E.C (adultes))

ou

(R.F (adultes)) / (R.F (enfants)) = (E.C (adultes)) / (E.C (enfants))

D’autre part, s’il existe rĂ©ellement une Ă©volution de la rĂ©sistance des bonnes formes avec l’ñge et une Ă©volution assez marquĂ©e pour sortir des limites habituelles de l’évolution des illusions primaires ou des effets de champ (illusion de MĂŒller-Lyer, etc.), nous devons aboutir Ă  l’inĂ©galité :

(Ύ) (Ru R (enfants)) / (Ru R (adultes)) > (Mu C (enfants)) / (Mu C (adultes))

ou

(R.F (adultes)) / (R.F (enfants)) > (Mu C (enfants)) / (Mu C (adultes))

En ce cas, mais en ce cas seulement, on sera alors autorisĂ© Ă  faire l’hypothĂšse qu’il intervient d’autres causes, dans la rĂ©sistance des bonnes formes et son augmentation en fonction de l’ñge, que les actions primaires de champ, et l’on devra recourir aux diverses manifestations de l’activitĂ© perceptive.

Telles sont les hypothĂšses directrices dont nous allons nous inspirer dans notre Ă©tude : les dĂ©terminations essentielles seront donc celles des valeurs Ru R ou R.F et E.C, mais elles n’acquerront de signification qu’en fonction du dĂ©veloppement et en fonction des variations avec l’ñge de la valeur Mu C.

§ 2. Techniques et résultats généraux

L’expĂ©rience se dĂ©roule selon cinq phases distinctes : (I : Mu C) la mesure de l’illusion de MĂŒller-Lyer au moyen de deux figures pennĂ©es disposĂ©es de façon semblable aux carrĂ©s et quadrilatĂšres dont il sera question sous (III), mais sans cĂŽtĂ©s latĂ©raux ; (II : Mu G) la mesure de la mĂȘme illusion en prĂ©sentations Ă©galement superposĂ©es mais au moyen d’une glissiĂšre verticale permettant de varier la distance entre les deux figures Ă  comparer ; (III : C) la mesure de l’effet Rubin sur un carrĂ©, c’est-Ă -dire de l’illusion de MĂŒller-Lyer selon deux figures constituant les cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur d’un carrĂ© ou d’un quadrilatĂšre entiĂšrement dessinĂ©s (cĂŽtĂ©s latĂ©raux compris); (IV : E.C) la mesure de l’élasticitĂ© d’un carrĂ© sans pennures, de mĂȘmes dimensions qu’en (III) mais dont on fait varier le cĂŽtĂ© infĂ©rieur selon des augmentations de 1-8 mm ; (V : Mu C’) reprise de la mesure I Ă  titre de contrĂŽle final.

Phases I (Mu C) et V (Mu C’). — On prĂ©sente aux sujets une sĂ©rie de cartons sur chacun desquels sont dessinĂ©es deux figures de MĂŒller-Lyer. L’une, Ă  pennures externes (de 15 mm de long et inclinĂ©es Ă  45°), est invariante : la droite horizontale situĂ©e entre les pennures Ă  50 mm de longueur. L’autre, Ă  pennures internes (de mĂȘmes longueurs et inclinaisons) varie de 44 Ă  80 mm (par Ă©chelons de 2 mm) plus une figure de 100 mm (en tout 20 variables). La figure Ă  pennures externes est disposĂ©e au-dessus de l’autre Ă  50 mm exactement, de telle sorte que quand toutes deux ont 50 mm (pennures Ă  part), elles constituent un carrĂ© virtuel auquel manquent simplement les cĂŽtĂ©s latĂ©raux (fig. 2). En cas d’inĂ©galitĂ©, elles sont superposĂ©es en fonction de leurs points mĂ©dians de maniĂšre Ă  constituer des trapĂšzes rĂ©guliers virtuels.

Les figures sont dessinĂ©es au crayon (trait de 0,3 Ă  0,5 mm y compris les pennures) sur du papier bristol fort et sont disposĂ©es dans la rĂ©gion centrale d’un cercle de 20 cm de diamĂštre. Le cercle est sectionnĂ© Ă  sa base (sur une corde de 6 cm de longueur, parallĂšle aux lignes horizontales des figures), de maniĂšre Ă  permettre d’appuyer le carton contre un support inclinĂ©.

L’enfant est assis Ă  table, Ă  30-50 cm du support. Sur celui-ci est placĂ© l’une des cartes de la sĂ©rie (en gĂ©nĂ©ral celles dont la figure infĂ©rieure est de 100 mm). Devant l’enfant l’expĂ©rimentateur reproduit la figure sur une feuille de papier en traçant les lignes horizontales plus fortement que les pennures : « Tu vois ces lignes ? », dira-t-il en suivant les deux lignes successivement avec une pointe ; « y en a-t-il une plus grande que l’autre ou sont-elles de mĂȘme grandeur ? » L’enfant dĂ©signe en gĂ©nĂ©ral la figure infĂ©rieure pour ce premier carton. On recommence le tout avec une seconde carte, par exemple −2 et l’enfant dĂ©signe habituellement la figure supĂ©rieure. On recommence enfin avec un carton Ă  figures jugĂ©es ordinairement Ă©gales (et en dessinant toujours les pennures trĂšs lĂ©gĂšrement afin de diminuer l’illusion).

On passe alors aux mesures sur les cartons eux-mĂȘmes. Au cours des essais prĂ©liminaires, l’enfant prend l’habitude de dĂ©signer toujours la plus grande des deux lignes : il dira « celle d’en haut », « celle d’en bas », « ces deux les mĂȘmes », ce qui diminue l’erreur de l’étalon. Il est indispensable, au cours de ces questions, de faire suivre Ă  l’enfant lui-mĂȘme, au moyen d’une pointe les lignes qu’il a Ă  comparer, pour Ă©viter qu’il n’englobe dans la longueur estimĂ©e celle des pennures elles-mĂȘmes. On rĂ©pĂ©tera cette manƓuvre lors de chaque nouvelle sĂ©rie et on aura soin de redonner la consigne de temps en temps au cours de chaque expĂ©rience.

Tout Ă  la fin, la sĂ©rie Mu C’ reproduit exactement ces dispositions. La mĂ©thode de prĂ©sentation des variables et concentriques comme dans tous les cas suivants.

Phase II (Mu G). — L’illusion exceptionnellement grande des petits de 4-6 ans en Mu C nous a poussĂ©s Ă  Ă©tudier Ă©galement l’illusion de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation superposĂ©e, mais en Ă©loignant l’une de l’autre les deux figures au moyen d’une glissiĂšre verticale, selon des distances de 50 mm (Mu G5), de 100 mm (Mu G10) et de 200 mm (Mu G20).

Les dessins sont les mĂȘmes qu’en Mu C. Mais ici les figures supĂ©rieures (pennures externes) et infĂ©rieures (pennures internes) sont dessinĂ©es sĂ©parĂ©ment sur des cartons rectangulaires de 5 sur 19 cm. La figure supĂ©rieure est fixĂ©e une fois pour toutes au haut d’une feuille de Bristol de 22 cm de large et de 40 cm de hauteur, pourvue sur ses bords verticaux de deux bandes de carton blanc de 2 cm de largeur et formant glissiĂšre. Ce dispositif permet de prĂ©senter au sujet les figures supĂ©rieure et infĂ©rieure aux distances variables choisies.

On attire l’attention de l’enfant sur l’identitĂ© de ces figures et de celles qu’il a examinĂ©es auparavant. On rĂ©pĂšte nĂ©anmoins la consigne et toujours dans les mĂȘmes termes.

Phase III (C). — On passe ensuite aux carrĂ©s et quadrilatĂšres complets, pourvus de pennures et destinĂ©s Ă  la mesure de l’effet Rubin. Le carrĂ© de base, seul exact (fig. 1), mesure 50 mm de cĂŽtĂ©s : son cĂŽtĂ© supĂ©rieur est pourvu de pennures externes et son cĂŽtĂ© infĂ©rieur de pennures internes (les unes et les autres de mĂȘmes dimensions et inclinaisons qu’en Mu C et Mu G). Sur les autres cartons de cette sĂ©rie (ce sont Ă  nouveau des cartons circulaires sectionnĂ©s au bas comme dans la sĂ©rie I), le cĂŽtĂ© infĂ©rieur du quadrilatĂšre prĂ©sente des longueurs de 44, 46, 48, 49, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 58, 60, 62, 64, 66, 68, 70, 72, 74 et 76 cm, en tout 21 figures.

L’expĂ©rience comporte alors trois parties, sans changement de matĂ©riel (mĂȘmes figures, chaque fois prĂ©sentĂ©es en ordre concentrique), mais avec changement de consigne. Dans la premiĂšre partie (que nous appellerons C₁), on dit au sujet : « Cette figure est pareille aux autres, mais on a ajoutĂ© des lignes (on montre les cĂŽtĂ©s verticaux du carrĂ©). Tu vas faire comme avant : regarde la ligne d’en haut puis celle d’en bas et tu me diras laquelle est la plus longue ou si elles sont Ă©gales. »

Dans la seconde partie de l’expĂ©rience (que nous appellerons C₂) on reprend les mĂȘmes figures, mais en demandant : « Regarde cette forme : Ă  quoi te fait-elle penser ? » L’enfant rĂ©pond : un chapeau, un abat-jour, une jupe, un vase, etc., pour les trapĂ©zoĂŻdes ou un carreau de fenĂȘtre, etc., pour le carrĂ©. S’il ne rĂ©pond rien on lui suggĂšre ces formes Ă  choix. AprĂšs chaque rĂ©ponse l’expĂ©rimentateur dessine la forme indiquĂ©e, en insistant bien sur les traits du quadrilatĂšre lui-mĂȘme, et il rĂ©pĂšte ses questions pour ĂȘtre assurĂ© de la forme gĂ©omĂ©trique choisie par le sujet mais sans dĂ©nomination exacte. L’essentiel est de faire distinguer les carrĂ©s vrais des trapĂ©zoĂŻdes sur base ou renversĂ©s.

La troisiùme partie (que nous nommerons C’₁) constitue la reprise exacte de la premiùre (C₁).

Phase IV (E.C). — On prĂ©sente une sĂ©rie de quadrilatĂšres semblables Ă  ceux de la sĂ©rie C mais sans pennures et en se bornant Ă  9 figures. Le cĂŽtĂ© supĂ©rieur est constant, de 50 mm. Quant au cĂŽtĂ© infĂ©rieur il est Ă©gal ou plus long : 50, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 57 et 58 mm. La consigne est, comme en C₂, de distinguer les vrais carrĂ©s des faux. L’effort E.C se mesure Ă  l’étendue du seuil.

Les rĂ©sultats numĂ©riques obtenus au moyen de ces techniques sur 94 enfants de 4-10 ans et 25 adultes sont consignĂ©s sur les tableaux 1 (par annĂ©es) et 2 (par groupes d’ñge). Les erreurs systĂ©matiques et les seuils sont calculĂ©s en % (donc sur 100 mm et non pas 50).

Tableau 1. Erreurs systématiques (en %) par années (entre parenthÚses les variations moyennes des erreurs)

Âges Mu C Mu C’ Mu G5 Mu G10 Mu G20 C₁ C₂ C’₁
4 [4] 6

43,0

(2,6)

42,0

(1,0)

39,4

(3,5)

36,4

(4,4)

36,4

(4,6)

26,4

(2,4)

—

21,6

(3,6)

5 [17]

40,4

(4,0)

40,6

(3,4)

39,6

(5,6)

35,8

(4,6)

34,2

(7,6)

18,0

(6,6)

5,8

(4,0)

14,2

(7,0)

6 [15]

40,6

(5,4)

36,2

(5,4)

37,0

(6,4)

35,8

(5,6)

33,4

(5,4)

12,2

(7,2)

5 4

(2,6)

10,4 (6,0)
7 [17]

35,8

(6,8)

32,2

(8,8)

31,0

(8,0)

26,6

(9,4)

28,4

(8,6)

8,4

(2,6)

5,4

(3,2)

7,2

(2,2)

8 [13]

24,4

(7,8)

17,8

(12,4)

20.4

(8,8)

20,2

(9,0)

20,6

(8,4)

4,6

(2,2)

3,6

(1,6)

5,2

(1,8)

9 [12]

28,6

(4,6)

23,2

(8,8)

25,0

(8,4)

25,8

(5,6)

25,4

(5,6)

7,2

(2,8)

4,0

(1,4)

6,8

(3,6)

10 [16]

18,2

(7,8)

6,8

(8,8)

19,6

(9,4)

18,2

(6,6)

22,2

(8,8)

4,0

(1,8)

3,0

(1,4)

4,4

(1,8)

Ad. [25]

21,8

(7,0)

17,2

(8,2)

17,8

(5,8)

22,2

(6,2)

23,2

(7,2)

3,2

(1,2)

2,0

(0,8)

2,6

(1,2)

Tableau 2. Erreurs systĂ©matiques (en %) par groupes d’ñges (entre parenthĂšses les v. m.)

Niveaux Mu C Mu C’ Mu G 5 Mu G10 Mu G20 C₁ C₂ C’₁
4-6 [36 ou 40,8 39,2 38,4 36,0 34,2 16,6 5,6 13,4
32] 7 (5,0) (4,0) (5,0) (5,0) (5,4) (6,4) (3,4) (5,2)
7-8 [30] 30,8 25,8 26,4 25,6 25,6 7,4 4,3 6,4
(7,0) (10,0) (8,4) (9,0) (8,4) (3,6) (2,4) (2,8)
9-10 [29] 22,6 19,4 20,4 21,4 23,6 6,2 3,8 5,4
(6,6) (8,8) (9,0) (7,8) (7,4) (3,2) (1,4) (2,6)
Ad. [25] 21,8 17,2 17,8 22,2 23,2 3,2 2,0 2,6
(7,0) (8,2) (5.8) (6,2) (7,2) (1,2) (0,8) (1,2)

Tableau 3. Étendue des seuils (en %) par annĂ©es (entre parenthĂšses les variations moyennes des seuils)

Âges Mu C Mu C’ Mu G5 Mu G10 Mu G 20 C₁ C₂ C’₁ EC
4 [4] 8

5,4

(5,2)

2,4

(2,6)

1,6 (3,0)

1,0

(1,0)

0,6

(0,8)

4,6 (11,0) — 7,4 (11,0) —
5 [17]

3,8

(4,2)

3,6

(5,6)

4,8 (6,0)

4,2

(4,2)

3,8

(4,2)

4,8

(4,8)

9,4

(5,8)

3,0

(3,2)

13,2

(15,6)

6 [15] 4,4 (5,0)

4,6

(4,2)

7,6

(6,8)

8,6

(8,6)

6,0 (6,0)

4,6

(5,4)

9,4

(5,4)

4,8

(4,4)

10,8 (3,2)
7 [17]

3,8

(4,2)

2,8

(2,8)

4,8

(4,2)

7,0

(6,2)

6,2

(4,2)

5,8

(3,6)

7,8 (3,0)

3,4

(2,6)

8,4

(4,4)

8 [13]

3,8

(3,8)

4,2

(2,8)

4,0

(3,6)

4,0

(4,2)

4,2

(4,8)

3,4

(1,8)

6,8

(2,6)

2,4 (L0)

3,0

(2,8)

9 [12]

6,8

(6,2)

4,4

(3,6)

4,8

(2,2)

4,8

(2,8)

8,8

(4,8)

4,0

(2,6)

6,6

(3,8)

2,6

(2,2)

8,0

(2,0)

10 [16]

5,0

(4,2)

4,6

(3,6)

3,2 (2,0)

7,4

(5,2)

5,8

(4,6)

3,0 (0,8)

3,4

(1,8)

2,8

(1,8)

4,4

(2,6)

Ad. [25]

6,4

(4,2)

5,0

(2,8)

7,6 (3,0)

6,4

(3,9)

6,6 (3,0)

3,0

(1,4)

3,2

(1,2)

3,0

(1,4)

3,6

(2,4)

Tableau 4. Étendue des seuils (en %) par groupes d’ñges (entre parenthùses les v. m. des seuils)

Niveaux Mu C Mu C’ Mu G5 Mu G10 Mu G 20 C₁ C₂ C’₁ EC
4-6 [36 ou 32] 4,2 4,0 5,6 5,6 5,2 4,6 9,4 4,2 12,0
(4,6) (4,0) (6,0) (5,6) (4,6) (5,8) (5,6) (4,8) (4,4)
7-8 [30] 2,4 3,4 4,4 5,6 5,2 4,2 6,2 3,0 7,2
(4,0) (2,8) (4,0) (5,4) (4,4) (2,8) (2,8) (2,0) (3,8)
9-10 [29] 4,6 4,4 4,0 6,2 7,2 3,4 5,4 2,8 6,0
(4,6) (3,6) (4,4) (4,2) (4,6) (2,0) (2,6) (1,8) (3,0)
Ad. [25] 6,4 5,0 7,6 6,4 6,6 3,0 3,2 3,0 3,6
(4,2) (2,8) (3,0) (3,6) (3,0) (1,4) (1,2) (1,4) (2,4)

Il s’agit maintenant d’analyser ces valeurs par catĂ©gories d’expĂ©riences.

§ 3. L’illusion de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentations superposĂ©es (Mu C et Mu G)

Le premier facteur Ă  isoler, pour pouvoir analyser la rĂ©sistance de la bonne forme carrĂ©e Ă  l’illusion de MĂŒller-Lyer, est la valeur de cette derniĂšre lorsqu’elle est prĂ©sentĂ©e selon une configuration analogue Ă  celle du carrĂ© mais sans les cĂŽtĂ©s latĂ©raux reliant entre elles, dans le carrĂ© fermĂ©, les deux tiges pennĂ©es (fig. 2 correspondant Ă  l’effet Mu C).

On constate d’abord que les figures Mu C (fig. 2 et ses variations) donnent lieu Ă  une illusion relativement grande chez les petits de 4-6 ans : 40,8 % alors qu’elle est de 21,1 Ă  26,4 % Ă  5 et 6 ans pour des figures analogues en prĂ©sentations juxtaposĂ©es 9. Mais il est Ă  noter que chez l’adulte aussi l’illusion est sensiblement plus forte : 21,8 % alors qu’elle est de 12,5 Ă  18,7 en prĂ©sentations juxtaposĂ©es. D’autre part, il faut remarquer que si le rapport entre l’illusion enfantine de 4-6 ans et l’illusion adulte est de 1,87 pour les figures 2, il oscille entre 1,52 et 1,95 pour les figures pennĂ©es en prĂ©sentations juxtaposĂ©es 10. On ne saurait donc considĂ©rer cette illusion de 40,8 % comme proprement anormale. NĂ©anmoins, il va de soi qu’il faut se demander si la prĂ©sentation superposĂ©e en disposition carrĂ©e (Mu C) n’entraĂźne pas la production de certains effets adventices qui renforceraient l’illusion des petits davantage que celle des grands.

Or, bien que toutes les prĂ©cautions aient Ă©tĂ© prises au moment de l’examen des enfants (on leur a fait suivre avec une pointe les deux lignes Ă  comparer, pour mieux les dissocier des pennures), tout se passe comme si les petits, au lieu de comparer l’une Ă  l’autre les deux droites sans les pennures englobaient la plus grande partie de ces derniĂšres dans la comparaison : en effet, si l’on relie deux Ă  deux les extrĂ©mitĂ©s des pennures (de la figure Ă  pennures extĂ©rieures) par des droites verticales, perpendiculaires Ă  la ligne principale de la figure, et si l’on prolonge cette ligne jusqu’à ces perpendiculaires, on allonge sa longueur totale de 21,2 cm (10,6 cm de chaque cĂŽtĂ©) ; or, c’est de 20,4 cm en moyenne que la droite principale est surestimĂ©e, comme si pour comparer la figure pennĂ©e intĂ©rieurement Ă  la figure pourvue de pennures extĂ©rieures, le sujet tenait compte de la longueur de ces derniĂšres. Plus simplement dit, tout se passe comme si, pour comparer ces deux figures superposĂ©es, les petits jugeaient de l’égalitĂ© par une sorte de construction involontaire, en utilisant la superposition pour tirer les lignes de rĂ©fĂ©rence de haut en bas, la longueur des pennures comprises. Il subsiste sans doute un peu de cette tendance Ă  tout Ăąge, puisque l’illusion par superposition semble plus forte en gĂ©nĂ©ral que par juxtaposition, mais il semble que le phĂ©nomĂšne soit bien plus marquĂ© Ă  4-6 ans.

Ce phĂ©nomĂšne est, au surplus, intĂ©ressant en lui-mĂȘme et montre une fois de plus la difficultĂ© des petits Ă  pratiquer l’analyse et Ă  dissocier les Ă©lĂ©ments d’un tout bien liĂ© (syncrĂ©tisme). Il ne faut pas, du reste, interprĂ©ter cette rĂ©action d’une maniĂšre trop matĂ©rielle, comme si l’enfant de 4-6 ans ne parvenait pas Ă  abstraire de l’ensemble de la figure le trait horizontal dont il s’agit d’évaluer la longueur : le fait qu’il parvient Ă  le montrer, en le suivant avec une pointe, suffit Ă  permettre d’écarter cette premiĂšre hypothĂšse. En rĂ©alitĂ© le sujet de 4-6 ans distingue bien la ligne Ă  Ă©valuer, mais la longueur qu’il lui attribue demeure influencĂ©e par celle des pennures, lorsque celles-ci sont externes. Telle est sans doute l’attitude du sujet, et, rĂ©pĂ©tons-le, il est probable qu’il s’en conserve longtemps quelque chose. Mais il va de soi qu’elle soulĂšve nĂ©anmoins la question de savoir si l’illusion propre au niveau de 4-6 ans est homogĂšne Ă  celle des niveaux ultĂ©rieurs ou s’il intervient un facteur spĂ©cial chez les petits qui renforcerait l’illusion de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation verticale et compliquerait ainsi le problĂšme de la rĂ©sistance de la bonne forme carrĂ©e Ă  cette illusion.

PrĂ©cisons d’ailleurs que cette forte illusion de MĂŒller-Lyer Ă  4-6 ans s’inscrit au dĂ©savantage de la thĂšse que nous allons soutenir sur l’opposition entre les petits et les adultes quant Ă  la rĂ©sistance des bonnes formes, au lieu de renforcer cette opposition : en effet, plus est grande entre 4 et 6 ans l’illusion de MĂŒller (Mu G) et plus la valeur de l’effet Rubin relatif (Ru R) sera affaiblie par rapport Ă  l’effet absolu (Ru A) puisque ce dernier sera Ă  diviser par l’illusion moyenne de MĂŒller-Lyer (prop. α). Il s’ensuivra que, plus est forte l’illusion Mu C, plus sera forte aussi l’expression de la rĂ©sistance de la bonne forme chez les petits (R.F : prop. ÎČ) et que l’inĂ©galitĂ© entre le rapport des Mu C et le rapport des R.F (prop. Ύ) sera attĂ©nuĂ©e d’autant. La difficultĂ© que nous discutons maintenant n’est donc pas de nature Ă  introduire le doute sur la dĂ©monstration que nous allons tenter au sujet des rĂ©sistances de la bonne forme : cette dĂ©monstration sera au contraire d’autant plus valable que l’on pourra soupçonner les valeurs Mu C d’ĂȘtre trop fortes chez les petits relativement aux grands et aux adultes.

Il n’en reste pas moins qu’il est indispensable, pour se rapprocher de l’illusion rĂ©elle de MĂŒller-Lyer (Mu C) au niveau de 4-6 ans, de chercher Ă  Ă©liminer le facteur de la longueur des pennures. C’est dans ce but qu’a Ă©tĂ© imaginĂ©e la technique de la glissiĂšre 11 introduisant entre les deux figures superposĂ©es de MĂŒller-Lyer des distances de 5 cm (nous dĂ©signerons cette situation, pareille Ă  Mu C par le symbole Mu G5), de 10 cm (Mu G10) et de 20 cm (Mu G20).

Or, deux rĂ©sultats intĂ©ressants obtenus avec cette technique permettent de lever en partie l’obstacle dont nous parlions Ă  l’instant. En premier lieu, on constate que, Ă  tout Ăąge, l’illusion mesurĂ©e sur Mu G5 est plus faible qu’avec le dispositif Mu C (fig. 2), bien qu’il s’agisse en fait de la mĂȘme figure. Quelle que soit l’explication d’un tel fait, qui peut tenir Ă  la configuration d’ensemble des dispositifs prĂ©sentĂ©s ou Ă  une action de l’entraĂźnement ou Ă  tous les deux, il confirme dĂ©jĂ  ce que nous disions de la parentĂ© partielle de nature entre les illusions de 4-6 ans et les illusions ultĂ©rieures, puisqu’elles obĂ©issent aux mĂȘmes lois (et cela bien que la diminution de Mu C Ă  Mu G5 soit plus faible Ă  4-6 ans qu’aux niveaux suivants). Mais, en second lieu, on constate aussi une diffĂ©rence qualitative entre les rĂ©actions de 4-6 ans et les autres : tandis qu’à 7-8 ans, l’illusion se transforme Ă  peine avec la distance (Mu G5 Ă  20) et que, Ă  9-10 ans et chez l’adulte elle augmente nettement, elle diminue au contraire dans les mĂȘmes conditions au niveau de 4-6 ans.

Tout se passe donc comme si, dĂšs 9-10 ans, l’illusion augmentait avec la distance, de 5 Ă  20 cm, Ă  cause des difficultĂ©s du transport visuel : l’illusion proche (Mu C ou Mu G5) fournirait en ce cas la mesure rĂ©elle de l’effet MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation superposĂ©e, tandis que l’illusion Mu G10 ou Mu G20 fournirait la mesure du mĂȘme effet mais combinĂ© avec l’action du transport (lequel revient en gĂ©nĂ©ral Ă  une exagĂ©ration des effets de centration). Chez l’enfant de 4-6 ans, au contraire, tout se passe comme si l’illusion proche Ă©tait influencĂ©e par la longueur totale de la figure (pennures externes comprises), et comme si avec l’augmentation de la distance de 5 Ă  20 cm la comparaison portait de plus en plus sur les droites principales des deux figures, pennures non comprises : en effet, les pennures Ă©tant ouvertes et obliques, leur intervention dans les comparaisons Ă  distance devient de plus en plus malaisĂ©e, donc de moins en moins probable. On peut donc admettre que, malgrĂ© les difficultĂ©s du transport, en gĂ©nĂ©ral plus grandes chez l’enfant que chez l’adulte, la valeur de l’illusion Mu G20 est plus proche, chez l’enfant de 4-6 ans, de l’illusion normale de MĂŒller-Lyer (dissociĂ©e des effets spĂ©ciaux de syncrĂ©tisme), telle qu’on la trouve chez les grands.

Mais, d’une part, nous ne savons pas si ces effets spĂ©ciaux du syncrĂ©tisme (action de la longueur mĂȘme des pennures externes) ont entiĂšrement disparu dans l’illusion Mu G20 de 4-6 ans et pouvons admettre que cette illusion est encore quelque peu renforcĂ©e par ce facteur. D’autre part, il va de soi que, tout en diminuant cette action du syncrĂ©tisme, les effets dus au transport renforcent Ă©galement l’illusion (mĂȘme Ă  4-6 ans oĂč elle paraĂźt faiblir Ă  20 cm Ă  cause de l’affaiblissement du syncrĂ©tisme). Le rĂ©sultat obtenu pour les mesures Mu G20 est donc vraisemblablement encore trop fort pour exprimer correctement l’illusion de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation superposĂ©e Ă  4-6 ans indĂ©pendamment des actions spĂ©ciales du syncrĂ©tisme (Ă  supposer que cette dissociation soit possible, ce qui n’est sans doute pas le cas avec les figures pennĂ©es, contrairement aux figures formĂ©es de droites parallĂšles

et

). Mais rĂ©pĂ©tons-le, cette difficultĂ© ne constitue nullement un obstacle pour nous, puisque, plus l’illusion de MĂŒller-Lyer sera tenue pour forte chez les petits et plus l’effet Rubin relatif (Ru R par opposition Ă  Ru A) en sera diminuĂ©, c’est-Ă -dire plus la rĂ©sistance de la bonne forme (R.F) sera considĂ©rĂ©e comme forte, ce qui rendra d’autant plus significative la diffĂ©rence entre les rĂ©sultats de 4-6 ans et ceux des niveaux supĂ©rieurs (prop. Ύ).

Cela dit, il s’agit maintenant de calculer, en vue de la vĂ©rification de la prop. Ύ, le rapport entre l’illusion de MĂŒller-Lyer (en prĂ©sentations superposĂ©es) chez l’enfant des diffĂ©rents niveaux et la mĂȘme illusion chez l’adulte, soit Mu C (enfants) / Mu C (adultes). Nous nous servirons, pour ce faire, des diffĂ©rentes valeurs du tableau 2, en considĂ©rant Ă  part les valeurs Mu C, Mu G5, Mu G10 et Mu G20, mais sans considĂ©rer les valeurs finales Mu C’ qui sont relatives aux actions de l’entraĂźnement dans le temps et ne nous concernent donc pas ici. D’autre part, Ă©tant donnĂ©es les difficultĂ©s discutĂ©es jusqu’ici et Ă©tant admis le fait que lĂ  oĂč la mesure Ă  4-6 ans semble la plus exacte (Mu G20 : illusion la plus faible) la mesure adulte paraĂźt la moins exacte (Mu G20 : illusion la plus forte) et rĂ©ciproquement (Mu C), nous choisirons comme valeurs dĂ©finitives les moyennes des quatre mesures considĂ©rĂ©es et non pas telle ou telle d’entre elles (voir tabl. 5).

Tableau 5. Rapports entre les illusions de MĂŒller-Lyer de l’enfant et celles de l’adulte

[Âges] Mu C Mu G 5 Mu G 10 Mu G 20 Moyennes
4- 6 ans / adultes 1,87 2,16 1,62 1,47 1,78
7- 8 ans / adultes 1,41 1,48 1,15 1,10 1,28
9-10 ans / adultes 1,03 1,14 0,96 1,01 1,04
Enfants (4-10) / adultes 1,43 1,59 1,24 1,19 1,36

Ainsi le rapport dont nous nous servirons pour opposer l’illusion de MĂŒller-Lyer chez les petits de 4-6 ans Ă  celle des adultes est la valeur 1,78. Or, divers indices montrent qu’elle n’est pas calculĂ©e trop bas. D’abord si l’on cherche le rapport entre les illusions les plus faibles de 4-6 ans (soit Mu G20 = 34,2) et de l’adulte (soit Mu G5 = 17,8), ainsi qu’entre les plus fortes de 4-6 ans (soit Mu C = 40,8) et de l’adulte (soit Mu G20 = 23,2), on trouve les rapports extrĂȘmes de 1,92 et 1,75 avec une moyenne de 1,83 dont 1,78 ne s’écarte donc que de peu. D’autre part, les illusions de MĂŒller-Lyer avec pennures en prĂ©sentations juxtaposĂ©es nous ont donnĂ© un rapport entre les moyennes de 5-6 ans et les moyennes adultes qui est de 1,66 seulement 12. Nous pouvons donc considĂ©rer que le rapport moyen de 1,78 prĂ©sente les garanties suffisantes et c’est donc lui que nous utiliserons dans la suite.

Mais il est encore un point Ă  noter Ă  propos des diffĂ©rences entre l’enfant et l’adulte. Lorsque l’on reprend, en fin d’expĂ©rience, la prĂ©sentation initiale Mu C sous une forme identique Mu C’, on obtient Ă  tout Ăąge une diminution de l’illusion moyenne Mu C’ par rapport Ă  Mu C. Un tel phĂ©nomĂšne ne saurait s’expliquer que par l’entraĂźnement, les diverses mesures prises entre Mu C et Mu C’ ayant pour effet d’exercer le sujet et d’affiner ses comparaisons. En outre cette diminution des erreurs moyennes entre Mu C et Mu C’ est assez analogue Ă  celle que l’on observe entre Mu C et Mu G5, ce qui confirme l’intervention probable d’un effet d’entraĂźnement dans ce dernier cas. Or, tant dans l’une que dans l’autre de ces diminutions des erreurs systĂ©matiques, on peut se demander si l’effet est le mĂȘme Ă  tous les Ăąges. La question prĂ©sente un certain intĂ©rĂȘt du point de vue de l’activitĂ© perceptive, car il paraĂźt probable que la correction progressive des erreurs avec l’entraĂźnement constitue l’une des formes de cette activité : on conçoit mal, en effet, une amĂ©lioration purement passive des rĂ©sultats obtenus, puisque raffinement des comparaisons avec l’exercice constitue une mise en relation des perceptions antĂ©rieures avec les suivantes.

Pour comparer entre elles ces diminutions d’erreur selon les groupes d’ñges, nous les rĂ©duirons Ă  des expressions relatives (la diminution absolue n’ayant de signification que relativement Ă  la grandeur des erreurs moyennes de dĂ©part), c’est-Ă -dire aux rapports :

(Mu C — Mu C’) / Mu C

et

(Mu − G5) /Mu C

Nous obtenons ainsi le tableau suivant (tabl. 6) en % :

Tableau 6. Diminution des erreurs avec l’ñge de Mu C à Mu C’ et à Mu G5

4-7 ans 7-8 ans 9-10 ans 7-10 ans Adultes
(Mu C − Mu C’) / Mu C 3,9 16,2 14,1 15,1 21,8
(Mu C − Mu G5) / Mu C 5,8 14,3 9,7 12,0 18,3

On constate que, comme Ă  l’ordinaire, l’effet de l’entraĂźnement s’accroĂźt avec l’ñge, ce qui semble bien confirmer le rĂŽle de l’activitĂ© perceptive dans ce processus. Il y a, il est vrai, lĂ©ger recul du groupe de 9-10 ans par rapport Ă  celui de 7-8 ans, mais si l’on prend la moyenne de 7 Ă  10 ans on trouve pour Mu C — Mu G5 une progression rĂ©guliĂšre de 4-6 Ă  7-10 ans Ă  l’ñge adulte, et, pour Mu C — Mu C’ une bien plus grande diffĂ©rence entre le groupe de 4-6 ans et celui de 7-10 ans qu’entre celui-ci et le groupe adulte : or c’est justement dans le passage de Mu C Ă  Mu C’ que le rĂŽle de l’entraĂźnement est le plus significatif puisque, entre deux, sont intercalĂ©es les expĂ©riences Mu G5, Mu G10, Mu G20, C₂, et C’₁ qui, toutes les six, jointes Ă  Mu C sont de nature Ă  affiner les comparaisons effectuĂ©es sur Mu C’.

§ 4. La mesure de l’élasticitĂ© du carrĂ© sans pennures (effets E.C)

AprĂšs la dĂ©termination des illusions de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentations superposĂ©es, l’autre donnĂ©e prĂ©alable qui nous est nĂ©cessaire pour vĂ©rifier les prop. (α) Ă  (ÎŽ) est la comparaison des enfants et des adultes du point de vue de leur capacitĂ© Ă  discriminer les carrĂ©s des trapĂ©zoĂŻdes trĂšs voisins du carrĂ©, autrement dit de la plus ou moins grande Ă©lasticitĂ© dont tĂ©moigne leur perception de la « bonne forme » carrĂ©e.

Pour mesurer cet effet E.C, nous modifions donc de 50 Ă  58 mm le cĂŽtĂ© infĂ©rieur d’un quadrilatĂšre dont le cĂŽtĂ© supĂ©rieur est constamment de 50 mm et nous demandons simplement aux sujets (en prĂ©sentations concentriques) de distinguer les « vrais carrĂ©s » des carrĂ©s dĂ©formĂ©s, ce qui nous permet de dĂ©terminer l’étendue des seuils d’égalitĂ© (= seuils des perceptions qualifiĂ©es « vrais carrĂ©s »).

Or, nous constatons l’existence d’un seuil de 12 % Ă  4-6 ans, qui va se rĂ©trĂ©cissant jusqu’à 3,6 % chez l’adulte. Il est Ă  noter qu’il ne s’agit lĂ  que d’un demi-seuil, puisque les cĂŽtĂ©s infĂ©rieurs sont de longueur Ă©gale ou plus grande que les cĂŽtĂ©s supĂ©rieurs des quadrilatĂšres prĂ©sentĂ©s, et jamais de longueur plus petite (cette limitation de l’expĂ©rience nous Ă©tait imposĂ©e par les exigences de la comparaison avec les illusions propres au carrĂ© Ă  pennures, fig. 1, dans lequel le cĂŽtĂ© infĂ©rieur est toujours sous-estimĂ© par le sujet et doit donc ĂȘtre agrandi pour ĂȘtre vu Ă©gal au cĂŽtĂ© supĂ©rieur). NĂ©anmoins les rĂ©sultats se sont trouvĂ©s trĂšs nets et montrent dĂ©jĂ  Ă  eux seuls l’existence d’une diffĂ©rence sensible entre la perception de la bonne forme carrĂ©e chez les petits et chez l’adulte.

Pour mettre en Ă©vidence cette diffĂ©rence, le tableau 7 prĂ©sente les rapports entre les effets E.C aux diffĂ©rents niveaux de 5 Ă  100 mm (l’expĂ©rience est trop peu significative Ă  4 ans) et l’effet E.C adulte ; il rappelle en outre, pour comparaison, les rapports obtenus avec l’illusion de MĂŒller-Lyer. Il est vrai que la mesure de cette derniĂšre est relative au mĂ©dian des seuils, tandis que l’effet E.C se mesure Ă  l’étendue du demi-seuil. Mais comme il ne s’agit que de rapports, la comparaison reste lĂ©gitime.

Tableau 7. Rapport entre les effets E.C de l’enfant et ceux de l’adulte

5-6/adultes (ou 4-6/ad.) 7-8/adultes 9-10/adultes 5-10/adultes
EC (enfants) / EC (adultes) 3,33 2,00 1,66 2,33
Mu CG (enfants) / Mu CG (adultes) 1,78 1,28 1,07 1,36

Le rapport entre les seuils de 5-6 ans et ceux de l’adulte est ainsi de 12/3,2 = 3,33 ce qui revient donc Ă  dire que, Ă  5-6 ans, la perception du carrĂ© est Ă  peu prĂšs trois fois moins exacte que chez l’adulte (tandis que l’illusion de MĂŒller-Lyer n’est que 1,78 fois plus forte). Le seuil moyen de 12 % trouvĂ© entre 5 et 6 ans signifie, en effet, que pour un carrĂ© de 5 cm de cĂŽtĂ© le seuil est de 6 mm et son mĂ©dian de 3 mm : en allongeant le cĂŽtĂ© infĂ©rieur de 3 mm le sujet ne s’aperçoit pas encore de la dĂ©formation. Au contraire, le seuil adulte de 3,6 % signifie une Ă©tendue de 1,8 mm et un mĂ©dian de 0,9 mm : en allongeant de 1 mm le cĂŽtĂ© infĂ©rieur du mĂȘme carrĂ© de 5 × 5 cm, l’adulte s’aperçoit dĂ©jĂ  qu’il n’a plus affaire Ă  un carrĂ©.

La conclusion Ă  tirer de ces faits est donc que, Ă  5-6 ans, la bonne forme carrĂ©e est environ trois fois plus « élastique » que chez l’adulte, cette plasticitĂ© exprimant la marge d’indĂ©termination inhĂ©rente Ă  la perception de la bonne forme. À 7-8 ans, le rapport avec l’élasticitĂ© subsistant chez l’adulte n’est plus que de deux Ă  un et Ă  9-10 ans il tombe Ă  1,66.

Il est vrai que, en l’absence des expĂ©riences portant sur l’effet Rubin, on pourrait ĂȘtre tentĂ© par l’interprĂ©tation contraire, comme nous l’avons dĂ©jĂ  signalĂ© au § 1 : on pourrait soutenir, en effet, que si les petits ne distinguent pas un bon carrĂ© de 5 cm de cĂŽtĂ© d’un quadrilatĂšre dont les cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur sont respectivement de 5 et de 5,3 cm, c’est prĂ©cisĂ©ment parce que, davantage soumis que l’adulte aux exigences de la bonne forme, il corrige la perception du quadrilatĂšre irrĂ©gulier comme il le ferait dans le cas d’une prĂ©sentation tachistoscopique ou d’une prĂ©sentation par segments successifs. Michotte a par exemple montrĂ© que des points prĂ©sentĂ©s successivement selon une courbe irrĂ©guliĂšre, ou mĂȘme en Ă©toile, sont en gĂ©nĂ©ral perçus comme s’ils Ă©taient disposĂ©s en cercle 13. On pourrait rattacher Ă  un phĂ©nomĂšne de ce genre l’attribution de la forme carrĂ©e Ă  des quadrilatĂšres irrĂ©guliers, ce qui reviendrait Ă  prĂȘter aux petits un sens supĂ©rieur de la prĂ©gnance des bonnes formes : cette prĂ©gnance serait mĂȘme d’autant plus forte, si on l’interprĂ©tait ainsi, qu’elle ne serait alors contrecarrĂ©e par aucun pouvoir dĂ©veloppĂ© d’analyse ou de mise en relations (comparaison des cĂŽtĂ©s Ă©gaux ou inĂ©gaux, des angles droits ou obtus, etc.).

Mais il va de soi que l’étroite relation existant entre les rĂ©actions au carrĂ© sans pennures et celles que provoque la perception d’un carrĂ© exact, mais pourvu de pennures (effet Rubin), exclut cette interprĂ©tation et conduit mĂȘme Ă  la retourner : c’est parce que la bonne forme carrĂ©e est moins rĂ©sistante chez les petits qu’ils continuent, d’une part, de subir une assez forte illusion de MĂŒller-Lyer lorsqu’elle est combinĂ©e avec la structure du carrĂ© (= effet Rubin par moindre rĂ©sistance du carrĂ©) et qu’ils continuent, d’autre part, Ă  percevoir un carrĂ© dans le cas oĂč celui-ci est modifiĂ© par allongement de son cĂŽtĂ© infĂ©rieur (= effet E.C par moindre rĂ©sistance Ă©galement). En d’autres termes, la « bonne forme » demeure chez eux relativement floue ou Ă©lastique, et d’une Ă©lasticitĂ© qui est l’opposĂ© de la mobilitĂ© propre aux comparaisons analytiques de l’adulte. C’est alors Ă  cause de cette Ă©lasticitĂ© que le carrĂ© exact se dĂ©formera plus facilement que chez l’adulte, comme nous le constaterons au § 5. Mais c’est aussi Ă  cause de cette Ă©lasticitĂ© que le carrĂ© objectivement transformĂ© en trapĂ©zoĂŻde est encore perçu comme carrĂ©, faute d’une comparaison prĂ©cise des cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur, donc faute de rĂ©fĂ©rence Ă  un schĂšme suffisamment rĂ©sistant de la bonne forme carrĂ©e. Dira-t-on que, dans le cas de l’effet Rubin, la comparaison de l’enfant de 4-6 ans est plus nuancĂ©e que celle de l’adulte, donc en un sens plus prĂ©cise, puisqu’il est plus facilement sensible Ă  l’effet des pennures ? Mais il n’en est justement rien puisque alors les cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur sont en fait Ă©gaux ou le demeurent presque, au cours des manipulations : c’est alors Ă  cause de cette forme carrĂ©e, ou presque carrĂ©e, que l’adulte rĂ©siste Ă  l’action des pennures, tandis que dans le mĂȘme cas les petits cĂšdent Ă  cette action faute prĂ©cisĂ©ment de rester sensibles Ă  la forme carrĂ©e ou aux formes voisines du carrĂ©. Au total les petits voient encore un carrĂ© lĂ  oĂč l’adulte ne le voit plus parce que, objectivement, il n’existe plus (trapĂ©zoĂŻde de cĂŽtĂ© infĂ©rieur de 51 mm et plus, pour un cĂŽtĂ© supĂ©rieur de 50 mm), tandis qu’ils ne voient plus le carrĂ© lĂ  oĂč l’adulte le voit encore malgrĂ© la prĂ©sence des pennures, parce qu’alors il existe objectivement ou ne s’en Ă©loigne que de peu. La vision globale ou syncrĂ©tique est donc bien, dans les deux situations, caractĂ©risĂ©e par une Ă©lasticitĂ© qui est le contraire de la mobilitĂ© analytique, parce que l’élasticitĂ© est fonction de l’indissociation des parties constituant une totalitĂ©, tandis que la mobilitĂ© est fonction de leur dissociation selon des relations multiples.

Or, cette constatation est d’un certain intĂ©rĂȘt en ce qui concerne la thĂ©orie de la bonne forme. Il existe sans doute, dans les cas oĂč les figures reprĂ©sentant les bonnes formes sont donnĂ©es de maniĂšre complĂšte (sans Ă©chancrures, discontinuitĂ©s ou superpositions avec effets d’écran), des perceptions immĂ©diates de la bonne forme dues Ă  une Ă©quilibration instantanĂ©e des effets de champ. Mais on ne saurait juger, en de tels cas, du degrĂ© d’élasticitĂ© et par consĂ©quent de rĂ©sistance (l’une Ă©tant l’inverse de l’autre) de ces bonnes formes primaires. Dans les cas, au contraire, oĂč la bonne forme prĂ©sentĂ©e se trouve soumise Ă  des facteurs de dĂ©formations (faible allongement d’un cĂŽtĂ©, pennures, etc.) ou en conflit avec une complication quelconque (Ă©chancrures, etc.) ou bien elle donne Ă©galement lieu Ă  un Ă©quilibre immĂ©diat, comparable Ă  celui qui caractĂ©rise une vision globale, mais elle tĂ©moigne alors d’une Ă©lasticitĂ© et d’une faible rĂ©sistance qui est cause d’erreurs et d’imprĂ©cisions, ou bien elle acquiert peu Ă  peu ces qualitĂ©s de soliditĂ© et de rĂ©sistance que l’on a coutume de prĂȘter aux « bonnes formes » en gĂ©nĂ©ral, mais c’est au cours d’un long dĂ©veloppement et d’un dĂ©veloppement qui semble avant tout marquĂ© par le rĂŽle progressivement prĂ©pondĂ©rant d’une activitĂ© perceptive de mise en relations (comparaison des longueurs des cĂŽtĂ©s, des grandeurs d’angles, etc.). Ces considĂ©rations, suggĂ©rĂ©es par l’analyse de l’effet E.C fourni par les transformations du carrĂ© sans pennures, sont maintenant Ă  soumettre Ă  l’épreuve des faits relatifs aux carrĂ©s pourvus de pennures.

§ 5. L’effet Rubin et la mesure de la rĂ©sistance des bonnes formes carrĂ©es Ă  l’illusion de MĂŒller-Lyer

On se rappelle que le carrĂ© pourvu de pennures (fig. 1) inspirĂ© par les figures de Rubin, a donnĂ© lieu Ă  deux sortes de mesures : les unes (C₁ et C’₁) portant sur l’égalitĂ© ou l’inĂ©galitĂ© des cĂŽtĂ©s supĂ©rieurs et infĂ©rieurs, et les autres (C₂) portant sur la forme d’ensemble en tant que paraissant exactement carrĂ©e ou non carrĂ©e. Les rĂ©sultats de ces deux catĂ©gories de mesures ont Ă©tĂ© quelque peu diffĂ©rents parce que, comme c’est le cas de toutes les figures analogues de Rubin, lorsqu’on examine les lignes pennĂ©es on perd quelque peu de vue la forme d’ensemble et lorsque l’on regarde la forme d’ensemble, on perd en partie de vue les lignes pennĂ©es et leur inĂ©galitĂ© apparente. Aussi considĂ©rerons-nous ces deux sortes de faits Ă  part.

I. La mesure des cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur (C₁ et C’₁). — Ce premier type de mesures est, d’une part, celui qui est le plus homogĂšne aux mesures prĂ©cĂ©dentes de l’illusion de MĂŒller-Lyer (Mu C) : seuls les cĂŽtĂ©s latĂ©raux (verticaux) du carrĂ© sont ajoutĂ©s Ă  la fig. 2 et attĂ©nuent ainsi l’illusion de MĂŒller-Lyer en fonction de la rĂ©sistance plus ou moins grande de la bonne forme carrĂ©e. D’autre part, c’est en demandant aux sujets de comparer les longueurs des cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur de la fig. 1 qu’on obtient la mesure la plus significative de cette rĂ©sistance de la bonne forme. En effet, en C₁ et C’₁ l’attention du sujet est centrĂ©e sur les cĂŽtĂ©s pennĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur, donc sur l’effet MĂŒller-Lyer et non pas sur le carrĂ© comme tel, qu’il perçoit nĂ©anmoins : dans la proportion oĂč ce carrĂ©, qu’il perçoit Ă  titre de cadre, est pourvu d’une qualitĂ© suffisante de rĂ©sistance, ce cadre freine l’effet MĂŒller-Lyer et l’on obtient alors, par la mesure des cĂŽtĂ©s pennĂ©s, une dĂ©termination de cette rĂ©sistance elle-mĂȘme. Au contraire, en C₂ l’attention du sujet est centrĂ©e sur le carrĂ© comme tel et non plus sur les cĂŽtĂ©s pennĂ©s, qu’il perçoit nĂ©anmoins mais Ă  titre de parties seulement du cadre lui-mĂȘme : en faisant porter la mesure sur celui-ci, on obtient ainsi davantage une dĂ©termination de l’influence de l’effet MĂŒller-Lyer qu’une dĂ©termination directe de la rĂ©sistance du carrĂ©. Nous constatons, d’autre part, ce qui prouve bien que l’on a affaire dans ces deux situations C₁ et C₂, Ă  deux sortes de mesures hĂ©tĂ©rogĂšnes, qu’en reprenant la mesure sous la forme C’₁ aprĂšs que l’on a procĂ©dĂ© Ă  la mesure C₂ on retrouve en C’₁ Ă  peu prĂšs les mĂȘmes valeurs qu’en C₁ mais avec une lĂ©gĂšre amĂ©lioration relative assez constante avec l’ñge.

Les mesures de C₁ et C’₁ qui fournissent la valeur de l’effet Rubin absolu (Ru A) permettent alors d’établir un premier fait important : la dĂ©formation du carrĂ© sous l’action des pennures de MĂŒller-Lyer et mesurĂ©e Ă  la comparaison des cĂŽtĂ©s pennĂ©s (supĂ©rieur et infĂ©rieur) est beaucoup plus forte chez les enfants que chez les adultes. Les valeurs obtenues chez les uns et les autres ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© consignĂ©es aux tableaux 1-2. Si nous calculons maintenant aux principaux niveaux d’ñge le rapport Ru A (enfants) / Ru A (adultes) nous trouvons (tabl. 8) :

Tableau 8. Rapports entre les effets Rubin absolus de l’enfant et ceux de l’adulte

C₁ C’₁ Moyenne
C₁ C’₁
Moyenne Mu C Mu G
(4- 6 ans) / (adultes) 5,10 5,10 5,10 1,78
(7- 8 ans) / (adultes) 2,31 2,46 2,38 1,28
(9-10 ans) / (adultes) 1,93 2,07 2,00 1,03
(4-10 ans) / (adultes) 3,11 3,21 3,16 1,36

Autrement dit, l’effet Rubin absolu (Ru A) est environ cinq fois plus fort Ă  4-6 ans que chez l’adulte, plus de deux fois plus fort Ă  7-8 ans et encore deux fois plus fort Ă  9-10 ans, tandis que les rapports entre les illusions de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation superposĂ©e obtenues aux mĂȘmes Ăąges et les illusions adultes oscillent entre 1,78 et 1,03 seulement.

Mais si cette comparaison des effets Rubin absolus des enfants et de l’adulte montre immĂ©diatement l’existence de diffĂ©rences notables avec l’ñge dans la perception de la bonne forme carrĂ©e, il s’agit naturellement de rapporter ces diffĂ©rences aux valeurs des illusions de MĂŒller-Lyer elles-mĂȘmes, autrement dit d’examiner la valeur des effets Rubin relatifs (Ru R : prop. ÎČ) soit Ru A / Mu C. Mais, comme nous sommes en prĂ©sence de quatre mesures diffĂ©rentes de l’illusion de MĂŒller-Lyer (Mu C, Mu G5, Mu G10 et Mu G20) il importe de calculer les valeurs de Ru R par rapport Ă  chacune, puis d’en tirer les moyennes (tabl. 9).

Tableau 9. Effets Rubin relatifs en fonction de l’ñge en C₁ et C’₁

C₁/MuC C₁/MuG5 C₁/MuG 10 C₁/MuG20 Moyennes C₁ C’₁/MuC C’₁/MuG 5 C’₁/MuG 10 C’₁/MuG20 Moyennes Moyennes gĂ©nĂ©rales
4-6 ans 0,40 0,43 0,46 0,48 0,44 0,32 0,34 0,37 0,39 0,35 0,39
7-8 ans 0,24 0,28 0,28 0,28 0,27 0,20 0,24 0,25 0,25 0,23 0,25
9-10 ans 0,27 0,30 0,28 0,26 0,27 0,23 0,26 0,25 0,22 0,24 0,25
Adultes 0,14 0,18 0,14 0,13 0,14 0,11 0,14 0,11 0,11 0,12 0,13

On constate donc que l’effet Rubin relatif demeure environ trois fois plus grand Ă  4-6 ans que chez l’adulte, tandis qu’à ce mĂȘme niveau l’illusion de MĂŒller-Lyer n’est que de 1,78 fois plus forte. Or, Ă  5-6 ans (c’est-Ă -dire sans les quelques sujets de 4 ans qui sont compris dans le tableau ci-dessus) l’effet E.C (Ă©lasticitĂ© du carrĂ© sans pennures) est 3,33 fois plus fort que chez l’adulte. Cette convergence des coefficients 3 et 3,3 est donc trĂšs suffisante pour que nous puissions considĂ©rer la prop. γ comme vĂ©rifiĂ©e par les deux groupes extrĂȘmes de sujets (4-6 ans et adultes), tandis que l’écart subsistant entre les coefficients 3 et 1,78 (Ru R et Mu C) est de son cĂŽtĂ© assez grand pour considĂ©rer la prop. Ύ comme vĂ©rifiĂ©e de son cĂŽtĂ©.

De l’effet Rubin relatif il est alors aisĂ© de passer aux valeurs exprimant la rĂ©sistance du carrĂ©, qui sont fournies par le rapport inverse Mu C / Ru A. En effet, si nous comparons le carrĂ© dĂ©formĂ© par les pennures au volume d’un gaz comprimĂ© par un piston dans un rĂ©cipient, nous constatons que la rĂ©sistance est d’abord inversement proportionnelle Ă  la dĂ©formation spatiale observĂ©e : moins le carrĂ© sera dĂ©formĂ©, ou moins diminuera le volume du gaz sous la pression du piston et plus la rĂ©sistance pourra ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme grande. Mais, Ă  Ă©gale dĂ©formation spatiale, la rĂ©sistance sera Ă  considĂ©rer comme directement proportionnelle Ă  l’intensitĂ© du facteur dĂ©formant, c’est-Ă -dire Ă  la pression exercĂ©e, dans le cas du gaz, et Ă  la force de l’illusion de MĂŒller-Lyer dans celui du carrĂ©.

Nous pouvons donc Ă©crire R.F = Mu C / Ru A (prop. P), c’est-Ă -dire que pour obtenir la valeur de la rĂ©sistance du carrĂ©, il suffira de diviser l’illusion de MĂŒller-Lyer propre Ă  un niveau d’ñge considĂ©rĂ© (et Ă  l’une des figures utilisĂ©es) par l’effet Rubin absolu observĂ© au mĂȘme Ăąge. On obtient ainsi le tableau suivant (tabl. 10) dont les valeurs sont les inverses de celles du tableau 9, puisque l’on dĂ©duit des prop. α et ÎČ, le rapport Ru R = 1/R.F.

Tableau 10. Valeurs des rĂ©sistances du carrĂ© en jonction de l’ñge en et C₁ et C’₁

MuC/C₁ MuG5/C₁ MuG10/C₁ MuG20/C₁ Moyennes C₁ MuC/C’₁ MuG5/ C’₁ MuG10/C’₁ MuG20/C’₁ Moyennes C’₁ Moyennes gĂ©nĂ©rales
4-6 ans 2,4 2,4 2,1 2,0 2,25 3,0 2,8 2,6 2,5 2,72 2,47
7-8 ans 4,1 3,5 3,4 3,4 3,60 4,8 4,1 4,0 4,0 4,25 3,92
9-10 ans 3,6 3,2 3,4 3,8 3.5 4,1 3,7 3,9 4,3 4,00 3,75
Adultes 6,8 5,5 6,9 7,2 6,60 8,4 6,8 8,5 8,9 8,15 7,37

La rĂ©sistance de la bonne forme carrĂ©e augmente ainsi notablement avec l’ñge malgrĂ© un lĂ©ger flĂ©chissement des valeurs Ă  9-10 ans. Elle croĂźt Ă©galement de l’expĂ©rience C₁ Ă  l’expĂ©rience C’₁ sous l’influence de l’expĂ©rience C₂ intercalĂ©e entre deux et cela pour des raisons qu’il nous faudra chercher.

Mais on constate surtout que cet accroissement de la rĂ©sistance de la bonne forme avec l’ñge Ă©volue tout autrement que la diminution des illusions de MĂŒller-Lyer et d’une maniĂšre qui rappelle au contraire la distribution avec l’ñge de l’épreuve des carrĂ©s sans pennures (effet E.C) discutĂ©e au § 4. Comparons pour le montrer les trois rapports R.F (adultes) / R.F (enfants) 14, E.C (enfants) / E.C (adultes) et Mu CG (enfants) / Mu CG (adultes). C’est ce que montre le tableau suivant (tabl. 11) :

Tableau 11. Rapport entre les rĂ©sistances (R.F), les effets E.C et Mu CG de l’enfant et ceux de l’adulte

RĂ©sistance C RĂ©sistance C’ RĂ©sistances C et C’ Effet EC Illusions Mu CG
Adultes / 4-6 ans 2,93 3,00 2,98 3,33 1,78
Adultes / 7-8 ans 1,83 1,91 1,88 2,00 1,28
Adultes / 9-10 ans 1,88 2,07 1,96 1,66 1,07
Adultes / 4-10 ans 2,21 2,32 2,27 2,33 1,36

Tout en Ă©voluant un peu plus irrĂ©guliĂšrement que les rapports E.C (enfants) / E.C (adultes) les rapports R.F (adultes) / R.F (enfants) n’en diffĂšrent ainsi que de 0,35/3,33 Ă  4-6 ans 15 ; de 0,12/2 Ă  7-8 ans ; de 0,30/ 1,66 Ă  9-10 ans et enfin de 0,06/2,33 en moyenne gĂ©nĂ©rale. Au contraire, les Ă©carts entre les rapports R.F (adultes) / R.F (enfants) et les rapports Mu CG (enfants) / Mu CG (adultes) sont de 1,20/1,78 Ă  4-6 ans ; de 0,60/ 1,28 Ă  7-8 ans ; de 0,89/1,07 Ă  9-10 ans et de 0,91/1,36 en moyenne gĂ©nĂ©rale. Il existe donc une parentĂ© beaucoup plus grande entre l’évolution progressive des rĂ©sistances du carrĂ© R.F et l’évolution rĂ©gressive de son Ă©lasticitĂ© E.C qu’entre toutes deux et l’évolution des illusions de MĂŒller-Lyer.

Autrement dit, comme nous l’avons dĂ©jĂ  constatĂ© Ă  propos des rĂ©actions de 4-6 ans et des rĂ©actions adultes consignĂ©es au tabl. 9, ces rĂ©sultats vĂ©rifient de façon satisfaisante les prop. γ et Ύ : d’une part (prop. γ) il existe une proportionnalitĂ© approchĂ©e entre les rapports enfants / adultes concernant la rĂ©sistance du carrĂ© dans les expĂ©riences C₁ C’₁ et les mĂȘmes rapports dans l’expĂ©rience E.C’, et d’autre part (prop. Ύ) l’écart entre les enfants et les adultes est beaucoup plus grand dans le domaine de la rĂ©sistance des bonnes formes (ou de l’effet Ru R) que dans celui des illusions de MĂŒller-Lyer employĂ©es pour mesurer cette rĂ©sistance.

Comme nous l’avons dĂ©jĂ  suggĂ©rĂ© Ă  propos de l’effet E.C (fin du § 4), il paraĂźt donc nĂ©cessaire de faire appel Ă  deux sortes de facteurs diffĂ©rents pour expliquer cette disproportion entre les rĂ©actions des petits et celles des grands quant aux effets MĂŒller-Lyer et quant aux effets de bonne forme, puisque cette disproportion se trouve ĂȘtre, de la maniĂšre la plus inattendue, nettement en dĂ©faveur des perceptions de la bonne forme, autrement dit, puisqu’elle est beaucoup plus forte sur ce dernier terrain que sur celui de l’illusion de MĂŒller-Lyer : si la constitution de la bonne forme, et par consĂ©quent sa rĂ©sistance Ă  l’action de l’effet MĂŒller-Lyer, Ă©tait de la mĂȘme nature que celui-ci, on devrait trouver Ă  tous les Ăąges un mĂȘme rapport moyen (effet Ru R) avec de simples oscillations non significatives. Le fait qu’une action de champ, comme l’illusion de MĂŒller-Lyer, et encore une action qui est plus forte Ă  4-6 ans de 1,78 fois seulement que chez l’adulte, parvienne Ă  altĂ©rer chez les petits les propriĂ©tĂ©s d’une bonne forme qui lui rĂ©siste alors environ trois fois mieux chez l’adulte, semble au contraire montrer que cette rĂ©sistance du carrĂ© n’est pas uniquement due Ă  des effets de champ, c’est-Ă -dire Ă  un simple effet de configuration analogue Ă  ceux qui produisent l’illusion de MĂŒller-Lyer, mais qu’elle suppose en outre une activitĂ© de mise en relations augmentant notablement d’importance avec le dĂ©veloppement mental.

II. La mesure de l’estimation globale. — Cette opposition relative entre une activitĂ© perceptive de mise en relations et un simple effet de configuration se retrouve Ă©galement dans la diffĂ©rence entre les rĂ©sultats obtenus par les techniques C₁ et C’₁ et ceux qui ont Ă©tĂ© rĂ©unis au moyen de la technique C₂. L’expĂ©rience C₂ consiste, en effet, comme on s’en souvient, Ă  demander, lors de chaque variation objective de la figure, non plus si les cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur sont Ă©gaux, mais si la figure d’ensemble constitue un vrai carrĂ© ou un quadrilatĂšre quelconque (trapĂ©zoĂŻde). Or, comme le montre le tableau 2, les rĂ©sultats sont tous meilleurs en C₂ qu’en C₁ ou C’₁ chez l’adulte et les grands, mais encore davantage chez les petits de 4 Ă  6 ans. Il est naturellement tentant de supposer alors que la vraie rĂ©sistance de la bonne forme se manifeste dans l’expĂ©rience C₂ et non pas dans les expĂ©riences C₁ et C’₁.

Mais, avant de passer au calcul des rapports et Ă  leur discussion, il faut rappeler deux circonstances essentielles, tenant Ă  la nature mĂȘme de la question posĂ©e aux sujets. La premiĂšre est que, comme nous le disions au dĂ©but de ce § 5, on regarde en fait autre chose dans l’expĂ©rience C₁ C’₁ que dans l’expĂ©rience C₂ : dans la premiĂšre, on regarde les cĂŽtĂ©s pennĂ©s et c’est la forme carrĂ©e qui rĂ©siste plus ou moins Ă  l’effet de ces premiĂšres ; dans la seconde expĂ©rience au contraire, on regarde le carrĂ© et ce sont les cĂŽtĂ©s pennĂ©s qui rĂ©sistent plus ou moins et font obstacle Ă  sa perception correcte. Or, cette opposition n’est pas dans la formulation : elle tient Ă  la perception elle-mĂȘme, qui est bien diffĂ©rente dans les deux cas. Dans le cas C₁ C’₁ on peut nĂ©gliger en partie le carrĂ©, et c’est pourquoi il rĂ©siste Ă  des degrĂ©s variables, et d’autant plus mal qu’on le nĂ©glige davantage 16 ; dans le cas C₂ on peut nĂ©gliger en partie les pennures et c’est pourquoi elles agissent plus ou moins, mais, plus on les nĂ©glige, mieux le carrĂ© est perçu. Il est donc normal que les rĂ©sultats soient meilleurs puisqu’en ce cas, la question porte prĂ©cisĂ©ment sur la forme du carrĂ©. La seconde circonstance prĂ©liminaire Ă  noter est que l’élasticitĂ© de la forme, que nous avons discutĂ©e au § 4 et qui est d’autant plus grande que l’enfant est plus jeune, joue son rĂŽle en C₂ comme en C₁ ou C’₁ ou dans le carrĂ© non pennĂ©. Seulement, tandis que dans toutes les expĂ©riences discutĂ©es jusqu’ici elle constitue un obstacle Ă  l’évaluation exacte, dans l’expĂ©rience C₂ au contraire, elle donne lieu Ă  certaines rĂ©actions qui seront comptĂ©es pour justes ! En effet, on constate (tabl. 4) que les seuils des petits de 4-6 ans, qui sont partout ailleurs de 4,0 Ă  6,0 %, se trouvent ĂȘtre, dans l’expĂ©rience C₂, de 9,4 %, c’est-Ă -dire d’une valeur voisine des 12 % qu’il atteint dans l’expĂ©rience des carrĂ©s sans pennures (E.C), tandis que le seuil adulte est de 3,2 en C₂ et de 3,6 en E.C. Un tel fait signifie donc que les petits, discernant mal les formes carrĂ©es des formes trapĂ©zoĂŻdes, verront un carrĂ© vrai lĂ  oĂč l’adulte, sous l’influence des pennures, percevra un trapĂ©zoĂŻde. Sans doute le phĂ©nomĂšne se rĂ©pĂšte-t-il des deux cĂŽtĂ©s du mĂ©dian du seuil, mĂ©dian sur lequel est fondĂ© la mesure de l’erreur systĂ©matique. Mais comme, en C₂, la question posĂ©e porte sur la forme du quadrilatĂšre prĂ©sentĂ©, et non pas sur l’illusion de MĂŒller-Lyer liĂ©e aux cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur, l’estimation « carrĂ© vrai » Ă©tant plus Ă©lastique, dĂ©bute avec les valeurs trĂšs proches de 5 × 5 cm en dĂ©pit de la prĂ©sence des pennures ; et alors malgrĂ© l’étendue du seuil, l’erreur systĂ©matique est moins grande qu’en C₁ ou C’₁. En bref, une mĂȘme « élasticité » de la forme carrĂ©e (effet EC) favorise les rĂ©ponses justes en C₂ et les dĂ©favorise en C₁ ou C’₁, ce qui explique la forte amĂ©lioration des relations des petits en C₂.

Il s’agit maintenant de traduire les valeurs du tableau 2 en valeurs relatives, c’est-Ă -dire de dĂ©terminer pour C₂ les valeurs de l’effet Rubin relatif (Ru R) et de la rĂ©sistance de la forme (R.F) :

Tableau 12. Effets Rubin relatifs en fonction de l’ñge 17 en C₂

[Âges] C₂/Mu C C₂Mu G5 C₂Mu G10 C₂Mu G20 Moyennes
5-6 ans 0,19 0,20 0,21 0,23 0,20
7-8 ans 0,14 0,17 0,16 0,16 0,15
9-10 ans 0,16 0,18 0,17 0,15 0,16
Adultes 0,09 0,11 0,09 0,08 0,09

Tableau 13. Valeurs des rĂ©sistances du carrĂ© en C₂ (R.F C₂)

[Âges] Mu C/C₂ Mu G/5C₂ Mu G10/C₂ Mu G20/C₂ Moyennes
5- 6 ans 5,1 4,9 4,5 4,3 4,70
7- 8 ans 6,6 5,7 5,5 5,5 5,82
9-10 ans 5,9 5,3 5,6 6,2 5,75
Adultes 10,9 8,9 11,1 11,6 10,62

Tableau 14. Rapports entre les moyennes des R.F de l’enfant en C₂ et celles de l’adulte

[Âges] C₂ Mu C G
Adultes / 5-6 ans 2,25 1,78
Adultes / 7-8 ans 1,82 1,28
Adultes / 9-10 ans 1,84 1,07
Adultes / 5-10 ans 1,97 1,36

À comparer ces valeurs Ă  celles des tableaux 9-11, on vĂ©rifie donc qu’à tout Ăąge les effets Rubin relatifs sont moins Ă©levĂ©s, donc les rĂ©sistances du carrĂ© bien meilleures quand on fait simplement appel Ă  la forme d’ensemble. Cependant mĂȘme ainsi, et indĂ©pendamment des remarques faites Ă  l’instant sur la portĂ©e de ces valeurs, les rapports entre les rĂ©sistances de l’enfant et celles de l’adulte sont encore notablement plus Ă©levĂ©s que les rapports entre les illusions de MĂŒller-Lyer : 2,25 contre 1,78, etc.

Mais la question essentielle est de dĂ©terminer Ă  quels facteurs est due cette amĂ©lioration. Si c’est Ă  un mĂȘme facteur gĂ©nĂ©ral, tel que le constituerait le fait de regarder la forme carrĂ©e dans son ensemble par opposition aux cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur, et indĂ©pendamment des variations de l’effet E.C, alors on devrait trouver un gain relatif Ă  peu prĂšs uniforme en passant de l’expĂ©rience C₁ Ă  l’expĂ©rience C₂. Si ce sont au contraire des facteurs dĂ©pendant du niveau des sujets, tels que l’élasticitĂ© de la forme, bien supĂ©rieure Ă  5-6 ans qu’à 7-10 ans ou chez l’adulte, alors le gain relatif devrait ĂȘtre lui aussi variable avec l’ñge. Calculons donc ce gain relatif tant entre C₁ et C₂ que (Ă  titre de comparaison) entre C₁ et C’₁, et calculons ces gains tant sur les effets absolus (tabl. 2) que sur les rĂ©sistances (tabl. 13). Les formules de calcul seront donc (C₁ — C₂) ; C₁ (R.F C₂ − R.F C₁) / (R.F C₁) ; (C₁ — C’₁) / C₁ et (R.F C’₁ − R.F C₁) / (R.F C₁) et les rĂ©sultats exprimĂ©s en % :

Tableau 15. Gains relatifs de C₁ à C₂ et de C₁ à C’₁ (en %)

4-6 ans 7-8 ans 9-10 ans Adultes
(C₁ — C₂)/C₁ 53 37 38 37
(RF C₂ — RF C₁) / (RF C₁) 108 61 64 60
(C₁ — C’₁)/C₁ 19 13 13 18
(RF C₁ — RF C₁) / (RF C₁) 20 18 14 23

On voit donc que les amĂ©liorations se produisant entre C₁ et C₂ ou entre C₁ et C’₁ Ă©voluent tout diffĂ©remment avec l’ñge. Dans le cas des gains relatifs de C₁ Ă  C’₁, on trouve de petites fluctuations mais sans Ă©volution avec l’ñge, les rĂ©sultats de 4-6 ans et des adultes se tenant de prĂšs. La raison en est que, l’expĂ©rience C₂ ayant attirĂ© davantage qu’auparavant l’attention du sujet sur la forme d’ensemble du carrĂ©, les mesures reprises en C’₁ aprĂšs avoir Ă©tĂ© prises en C₂ marquent alors une amĂ©lioration Ă  peu prĂšs proportionnelle aux rĂ©sultats obtenus sur C₁ quels que soient le niveau ou la valeur de ces rĂ©sultats initiaux. Par contre, dans le cas des gains relatifs de C₂ Ă  C₂, on constate l’existence de deux catĂ©gories de sujets : ceux de 4-6 ans d’une part dont l’amĂ©lioration dĂ©passe le 100 % (le gain ayant une valeur de plus du double de la rĂ©sistance en C₁) et ceux de 7 ans Ă  l’ñge adulte dont les rĂ©sultats sont Ă  peu prĂšs constants, tant pour Ru A que pour les rĂ©sistances R.F avec une amĂ©lioration prĂšs de deux fois moindre Ă  ce dernier point de vue.

Or, cette opposition entre les petits de 4-6 ans et tous les autres groupes d’ñge est trĂšs significative et montre d’emblĂ©e qu’il intervient deux sortes de facteurs distincts. De 7 ans Ă  l’ñge adulte le facteur unique d’amĂ©lioration (unique puisque les gains relatifs sont constants) est le changement de point de vue rĂ©sultant du fait que la question porte sur la forme d’ensemble et non plus sur la longueur des cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur du carrĂ©. Mais Ă  4-6 ans il s’y ajoute un facteur spĂ©cial Ă  ce niveau, et ce facteur semble ne pouvoir ĂȘtre que cette Ă©lasticitĂ© de la bonne forme, dont nous montrions plus haut qu’elle favorise en C₂ les rĂ©ponses justes au lieu de les contrecarrer comme en C₁ et en C’₁. C’est entre autres pourquoi l’on ne saurait considĂ©rer les valeurs de la rĂ©sistance de la forme (R.F) en C₂ comme ayant la mĂȘme signification qu’en C₁ et comme traduisant de façon plus adĂ©quate les qualitĂ©s propres Ă  la bonne forme chez les petits.

Il ne faut donc pas s’étonner qu’il existe ainsi une analogie Ă©troite entre cette expĂ©rience C₂ et celle du carrĂ© sans pennures (effet E.C). Si l’on examine le dĂ©tail des valeurs annĂ©e par annĂ©e (tabl. 1-4), en construisant des graphiques qu’il est inutile de donner ici, on constate, en effet, une remarquable similitude entre les deux courbes. Mais alors pourquoi la diffĂ©rence entre les enfants et les adultes est celle plus faible dans le cas C₂ que dans celui du carrĂ© sans pennures (E.C) : 2,25 contre 3,33, etc. ? C’est que la figure C₂ est objectivement un carrĂ© vrai mais est subjectivement dĂ©formĂ© par les pennures, tandis que le carrĂ© sans pennures est un carrĂ© que l’on dĂ©forme objectivement. En de telles conditions, la vision analytique de l’adulte, due aux relations construites par l’activitĂ© perceptive, conduit dans le cas du carrĂ© sans pennures Ă  des Ă©valuations approximativement correctes, puisque aucun obstacle ne les contrecarre, tandis que dans le cas C₂ cette mĂȘme vision analytique reste influencĂ©e par les effets de champ dus aux pennures. Au contraire, la vision globale des petits comporte une Ă©lasticitĂ© qui est source d’erreurs dans le cas du carrĂ© sans pennures mais qui favorise en partie les rĂ©ponses justes dans le cas C₂. Il est donc naturel que jusqu’à 7 ans, c’est-Ă -dire tant que prĂ©domine la vision globale, les rĂ©sultats trouvĂ©s en C₂ soient meilleurs relativement Ă  ceux de l’adulte et mĂȘme de 9-10 ans, que ceux du carrĂ© sans pennures (2,23 contre 3,33), et que cette diffĂ©rence relative s’attĂ©nue et se renverse mĂȘme par la suite (1,84 contre 1,66 Ă  9-10 ans).

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, l’examen des rĂ©actions Ă  la figure C₂ confirme donc celle des rĂ©actions Ă  C₁ et C’₁, puisque l’on retrouve dans ce cas aussi une diffĂ©rence notable entre les sujets de 4-6 ans et ceux des niveaux ultĂ©rieurs et une diffĂ©rence entre autres bien supĂ©rieure Ă  celle des illusions d’ñge correspondantes de MĂŒller-Lyer (moyenne Mu CG). En apparence la diffĂ©rence est beaucoup moindre dans le cas C₂ que dans le cas C₁ C’₁ mais l’analyse des gains relatifs de C₁ Ă  C₂ et celle des diffĂ©rences entre les deux rĂ©actions C₂ et E.C (carrĂ© sans pennures), qui relĂšvent toutes deux de la perception de la forme d’ensemble, montrent que les rĂ©ponses en apparence meilleures fournies en C₂ sont de mĂȘme nature que les rĂ©ponses beaucoup moins bonnes fournies Ă  propos de l’effet E.C. Il ne saurait donc ĂȘtre question de considĂ©rer les valeurs C₂ comme fournissant une meilleure mesure de la rĂ©sistance des bonnes formes que les valeurs C₁ et C’₁.

Dans la situation C₂ comme dans les situations C₁ C’₁ il faut donc distinguer les effets de champ ou effets globaux dus Ă  l’interaction immĂ©diate des donnĂ©es simultanĂ©ment prĂ©sentĂ©es, et les effets de l’activitĂ© perceptive qui dissocie et met en relations les Ă©lĂ©ments dissociĂ©s au sein du champ : seule cette distinction est sans doute de nature Ă  rendre compte de la diffĂ©rence des comportements entre les petits et les grands telle qu’elle se manifeste dans les gains relatifs du tableau 15. Tout le problĂšme de la bonne forme est alors de dĂ©terminer si celle-ci s’impose en fonction des seuls effets de champ, selon les mĂȘmes processus que les dĂ©formations elles-mĂȘmes (« illusions ») ou si elle relĂšve en outre de l’activitĂ© perceptive et dans quelle mesure.

§ 6. Les seuils et les variations moyennes

Mais, avant de procĂ©der Ă  cette discussion, il convient encore d’examiner la distribution des seuils et des variations moyennes qui est trĂšs significative elle aussi quant Ă  l’opposition des groupes d’ñge et Ă  la distinction des effets de champ et des mises en relation actives.

À comparer, en effet, les groupes extrĂȘmes de sujets, on dĂ©couvre une situation doublement paradoxale : tous les seuils des petits de 4-6 ans sont d’étendue infĂ©rieure Ă  ceux des adultes en ce qui concerne les figures de MĂŒller-Lyer non fermĂ©es (Mu C, Mu G5, Mu G10, Mu G20 et Mu C’), tandis qu’ils sont tous supĂ©rieurs dĂšs qu’il s’agit des expĂ©riences portant sur les carrĂ©s fermĂ©s Ă  pennures (C₁, C’₁ et surtout C₂) et sans pennures (E.C). D’autre part, la comparaison des variations moyennes des erreurs systĂ©matiques donne exactement le mĂȘme rĂ©sultat (Ă  cette seule exception que la v.m. de C₂ est plus faible Ă  4-6 ans que celle de C₁ et de C’₁, quoique quatre fois plus forte que celle de l’adulte).

Ce n’est pas la premiĂšre fois, notons-le d’abord, que nous rencontrons chez le petit enfant des seuils d’étendue tantĂŽt supĂ©rieure tantĂŽt infĂ©rieure Ă  ceux de l’adulte. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale ils sont bien plus Ă©tendus, ce qui peut s’interprĂ©ter comme suit dans le systĂšme de notions dont nous nous servons habituellement : pour un nombre Ă©gal et une distribution semblable des centrations, le seuil du petit enfant est plus Ă©tendu parce que les dĂ©formations dues Ă  la centration sont un peu plus Ă©levĂ©es que chez l’adulte. C’est ainsi que dans les comparaisons projectives (Rech. XII) l’enfant de 7 ans, qui parvient Ă  des rĂ©sultats bien meilleurs que l’adulte (erreur systĂ©matique beaucoup plus faible), prĂ©sente nĂ©anmoins un seuil bien plus large ; or, ce fait paraĂźt difficile Ă  expliquer si l’on ne recourt pas aux effets de centration, car il serait contradictoire d’attribuer ce grand seuil Ă  l’imprĂ©cision des estimations (selon l’interprĂ©tation habituelle du seuil), quand ces estimations sont justement bien plus exactes que chez l’adulte ! Mais, si les seuils enfantins sont en gĂ©nĂ©ral plus Ă©tendus, il existe cependant de notables exceptions et ce sont Ă  elles que l’on peut comparer les situations prĂ©sentes dans les cas Mu C et Mu G.

La plus remarquable de ces exceptions (remarquable car il s’agit aussi, comme dans le cas de l’erreur projective, d’une situation oĂč l’erreur adulte est sensiblement plus forte que l’erreur enfantine) est celle de la comparaison de longueurs de traits diversement orientĂ©s dans le plan (Rech. IX).

Wursten a, en effet, montrĂ© qu’en ce cas le seuil des petits (5-7 ans) est moins Ă©tendu que celui des adultes. Or, ce phĂ©nomĂšne d’une erreur systĂ©matique et d’une Ă©tendue du seuil simultanĂ©ment plus faibles que chez l’adulte cesse d’ĂȘtre paradoxal lorsque l’on s’aperçoit que l’estimation perceptive des petits est beaucoup plus rapide que celle des grands, parce que plus sĂ»re d’elle (ce qui est moins le cas dans les comparaisons projectives, quoique les petits, supĂ©rieurs en leur rendement, hĂ©sitent moins que les grands). Or, s’ils sont plus rapides et jugent au premier coup d’Ɠil, c’est donc qu’il leur suffit de moins de centrations distinctes ou de centrations plus courtes (ou tous les deux). Il n’est alors pas contradictoire d’admettre que, Ă  centrations Ă©gales, le seuil enfantin est plus grand, mais que, Ă  des centrations moins nombreuses ou plus rapides correspond un seuil plus Ă©troit.

Or, sans qu’on se trouve ici en prĂ©sence de cas oĂč l’estimation perceptive de l’enfant soit supĂ©rieure Ă  celle de l’adulte (puisque l’erreur systĂ©matique est bien plus forte chez les petits), les deux situations prĂ©cĂ©dentes Ă©clairent les deux situations Mu C Mu G (seuil enfantin plus petit) et C₁ C₂ (seuil enfantin plus grand comme en E.C) : dans les cas Mu C et Mu G, en effet, les jugements des petits sont plus catĂ©goriques et plus rapides que ceux de l’adulte, tandis qu’en C₁ et C₂, au contraire, l’enfant n’est pas aidĂ© par la bonne forme carrĂ©e dans la mesure oĂč l’est l’adulte et ses jugements sont plus hĂ©sitants (ce que montre par ailleurs l’examen des variations moyennes de l’erreur elle-mĂȘme).

Mais, avant de dĂ©velopper cette double opposition, prĂ©cisons encore la portĂ©e des faits et les obstacles qui compliquent leur Ă©tablissement. Ces obstacles sont au nombre d’au moins trois. En premier lieu, il faut que la consigne consiste toujours Ă  demander si les lignes sont Ă©gales ou si l’une est plus longue que l’autre et laquelle : ne poser qu’une partie de la question peut provoquer des jugements d’égalitĂ© ou d’inĂ©galitĂ© que l’enfant n’aurait pas portĂ©s spontanĂ©ment. En second lieu l’étendue du seuil dĂ©pend en partie du nombre des comparaisons demandĂ©es : il s’agit donc de maintenir celui-ci approximativement constant. En troisiĂšme lieu, cette Ă©tendue dĂ©pend surtout des dĂ©placements de l’erreur en cours d’expĂ©rience : Ă  cet Ă©gard la mĂ©thode concentrique, qui favorise la prĂ©cision des dĂ©terminations de l’erreur, est moins favorable Ă  la mesure du seuil puisqu’elle ne comporte pas un mode d’interrogation ne varietur. Il est Ă  noter Ă  cet Ă©gard que les seuils diminuent d’étendue au cours de l’ensemble des expĂ©riences, chez presque tous les sujets, comme le montre la comparaison des seuils en Mu C et Mu C’ ; mais l’ordre de succession des expĂ©riences est restĂ© constant. MalgrĂ© toutes ces difficultĂ©s, les moyennes obtenues sur une trentaine de sujets par groupes d’ñge ne laissent pas de doutes sur les rapports des seuils et sur leurs diffĂ©rences dans les cas Mu C Mu G et C₁ C₂. À comparer les rĂ©sultats des enfants de 4-6 ans Ă  ceux de l’adulte, on trouve, en effet, pour les seuils et les variations moyennes de l’erreur, les rapports suivants (tabl. 16) :

Tableau 16. Rapports des seuils et variations moyennes de l’erreur des sujets de 4-6 ans aux seuils et variations moyennes de l’adulte

MuC MuC’ MuG5 MuG10 MuG20 C₁ C’₁ C₂
Seuils 4-6 / Seuils adultes 0,65 0,80 0,73 0,87 0,78 1,60 1,40 2,93
V. m. 4-6 / V. m. adultes 0,71 0,48 0,86 0,80 0,75 5,33 5,16 4,25

La comparaison de ces deux sortes de donnĂ©es relatives Ă  Mu C Mu G et Ă  C₁ C₂ est fort instructive : on s’aperçoit que partout oĂč la perception adulte est relativement coercitive, c’est-Ă -dire pour C₁, C’₁ et C₂, oĂč la v.m. de l’erreur adulte est de 4 Ă  5 fois plus petite que la v.m. de 4-6 ans, le seuil de 4-6 ans est alors plus Ă©tendu (de 1,40 Ă  2,93 fois) que celui de l’adulte. Au contraire, partout oĂč la figure perçue laisse Ă  l’adulte une marge plus grande d’indĂ©cision et de variations, c’est-Ă -dire pour Mu C et Mu C’ et pour Mu G5-20, oĂč la v.m. adulte est de 1,1 Ă  2 fois plus grande qu’à 4-6 ans (puisque la v.m. des petits vaut seulement les 0,48 Ă  0,86 de celle de l’adulte), le seuil adulte est alors lui aussi plus grand de 1,1 Ă  1,8 fois que celui de l’enfant (rapports 0,65 Ă  0,87).

Ce rĂ©sultat est d’autant plus digne de remarque que notre Recherche antĂ©rieure sur l’illusion de MĂŒller-Lyer (XI) nous a fourni en de toutes autres conditions un rĂ©sultat assez analogue : dans les comparaisons entre figures non pennĂ©es

et

les moyennes des seuils diminuent avec l’ñge sans exception et souvent du double au simple ; au contraire, dans le cas des figures pennĂ©es avec prĂ©sentation non superposĂ©e (l’étalon situĂ© Ă  droite consistant en une simple ligne sans pennures), les moyennes des seuils ont presque toutes Ă©tĂ© (sauf parfois pour quelques grandes figures de 10-12 cm) plus Ă©tendues chez l’adulte. Ce rĂ©sultat nous ayant paru paradoxal, nous n’avions pas voulu, en 1950, nous prononcer sur sa gĂ©nĂ©ralité : nous constatons maintenant qu’il est bien la rĂšgle pour les figures pennĂ©es.

L’interprĂ©tation de ces faits est alors aisĂ©e. Dans le cas des figures pennĂ©es ouvertes et donc mal structurĂ©es (Mu CG) l’adulte perçoit une multiplicitĂ© de relations et se livre Ă  une plus grande activitĂ© perceptive que l’enfant : d’oĂč une variation moyenne plus grande et une multiplicitĂ© de centrations diffĂ©rentes entraĂźnant un seuil Ă©galement plus Ă©tendu. Les petits de 4-6 ans au contraire portent un jugement plus rapide et catĂ©gorique : 43 % d’entre eux ont mĂȘme un seuil de 0, ce qui montre assez le caractĂšre immĂ©diat de leur jugement. Pour les figures Mu G on trouve encore 37 % de seuils nuis Ă  7-8 ans ; 15 % Ă  9-10 ans et plus un seul chez l’adulte. On trouve d’ailleurs chez quelques petits des seuils de tous genres, allant jusqu’à 20 ou 24 %, d’oĂč une variation moyenne des seuils supĂ©rieure Ă  celle de l’adulte. Mais la dĂ©croissance rĂ©guliĂšre des seuils nuls avec l’ñge est trĂšs significative Ă  elle seule. La faible Ă©tendue moyenne des seuils de 4-6 ans est donc l’indice d’un jugement ordinairement quasi immĂ©diat, sans multiplicitĂ© de centrations diffĂ©rentes.

Quant aux figures C₁, C’₁ et C₂, l’estimation adulte est au contraire d’emblĂ©e dirigĂ©e par la bonne forme carrĂ©e, d’oĂč le renversement des rapports : presque coercitive Ă  cause de cette bonne forme, l’estimation adulte ne prĂ©sente plus qu’une faible variation moyenne (0,4 Ă  0,6). D’autre part, la figure Ă©tant bien structurĂ©e Ă  ses yeux, le seuil tombe Ă  3 ou 3,2 %, c’est-Ă -dire devient de 1,40 Ă  2,93 infĂ©rieur Ă  celui des petits. Par contre, moins sensibles Ă  la bonne forme, ceux-ci hĂ©sitent davantage que l’adulte en prĂ©sence des figures C₁ C₂, d’oĂč une variation moyenne 4 Ă  5 fois plus grande que celle de l’adulte. Pour les mĂȘmes raisons, leur seuil s’élĂšve par rapport Ă  celui des figures Mu C ou Mu G et, chose intĂ©ressante, s’élĂšve encore bien plus fortement dans la technique C₂ qu’en C₁ et C’₁ parce qu’en C₂ la question porte sur la forme d’ensemble du carrĂ©, sans Ă©valuation de la grandeur des cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur et qu’alors l’élasticitĂ© de la bonne forme Ă  4-6 ans aboutit Ă  une Ă©lĂ©vation du seuil presque aussi forte qu’en E.C. Au total le seuil des petits est donc supĂ©rieur en C₁ C₂ Ă  celui de l’adulte, selon la rĂšgle des perceptions enfantines dans le cas des effets de champ 18.

On voit ainsi combien l’analyse des seuils et des variations moyennes nous ramĂšne Ă  la distinction des effets de champ et des rĂ©sultats de l’activitĂ© perceptive, c’est-Ă -dire au problĂšme qui domine en rĂ©alitĂ© la thĂ©orie des bonnes formes et sur lequel il s’agit donc de revenir dans notre conclusion.

§ 7. Conclusion : Le rĂŽle des effets de champ et celui de l’activitĂ© perceptive dans la rĂ©sistance des bonnes formes

Nous appellerons effets de champ le rĂ©sultat des interactions immĂ©diates se produisant entre les Ă©lĂ©ments perçus simultanĂ©ment dans un mĂȘme champ. Ce sont Ă  eux que sont dues les illusions primaires (c’est-Ă -dire celles qui diminuent de grandeur avec l’ñge), notamment celle de MĂŒller-Lyer qui intervient dans nos mesures. Nous appellerons par contre activitĂ© perceptive la mise en relations, plus ou moins intentionnelle selon les cas, entre perceptions successives. Cette mise en relations dĂ©bute, au sein d’un mĂȘme champ, lorsque le sujet centre successivement plusieurs Ă©lĂ©ments distincts pour les comparer entre eux, la dissociation de ces Ă©lĂ©ments et leur comparaison Ă©tant alors solidaires. En ce cas, on peut donc dire que les effets de champ se produisent lors de chaque centration diffĂ©rente, tandis que l’activitĂ© perceptive commence avec la dĂ©centration et consiste Ă  mettre en relation les Ă©lĂ©ments centrĂ©s successivement ou alternativement. Dans le cas particulier de nos figures, l’activitĂ© perceptive se prĂ©sente notamment sous la forme de transports internes, permettant de comparer un cĂŽtĂ© du quadrilatĂšre Ă  un autre, ou un angle Ă  un autre, et de transpositions ou transports de relations (symĂ©tries, etc.).

Cela dit, il va de soi que la perception d’une bonne forme est d’abord dĂ©terminĂ©e par des effets de champ. En percevant un carrĂ©, comme il perçoit une figure quelconque (une mauvaise forme, ou encore les figures de MĂŒller-Lyer qui nous ont servi de rĂ©fĂ©rence), le sujet voit un tout dont les Ă©lĂ©ments dĂ©pendent les uns des autres, ce qui revient Ă  dire qu’ils agissent immĂ©diatement les uns sur les autres ; or, ces interactions sont simultanĂ©ment sources de rapports divers (dimensions, positions, relatives etc.) et de dĂ©formations systĂ©matiques qui altĂšrent quelque peu l’exactitude de ces rapports. Seulement, la diffĂ©rence entre les bonnes formes et les mauvaises consiste en ceci que les dĂ©formations se compensent les unes les autres au maximum dans le premier cas. Plus prĂ©cisĂ©ment une forme est d’autant meilleure que les relations dont elle est composĂ©e (Ă©galitĂ©s, symĂ©tries, etc.) entraĂźnent une compensation plus grande des dĂ©formations perceptives possibles. Par exemple un rectangle est une forme moins bonne qu’un carrĂ© parce que sa perception provoque une surestimation du grand cĂŽtĂ©, tandis que, dans le carrĂ©, les centrations possibles sur l’un des quatre cĂŽtĂ©s ne produisent que des dĂ©formations s’annulant les unes les autres 19. Nous appellerons « bonnes formes primaires » ces bonnes formes dont la perception s’accompagne d’une compensation automatique maximum des dĂ©formations.

Il est clair que, par le fait mĂȘme des compensations automatiques qui les caractĂ©risent, les bonnes formes primaires prĂ©sentent une rĂ©sistance supĂ©rieure Ă  celle des figures quelconques : la chute de l’illusion entre les expĂ©riences Mu G et l’expĂ©rience C chez l’enfant de 4-6 ans, chez lequel l’activitĂ© perceptive est la plus faible, en est la meilleure preuve. Seulement, si cette rĂ©sistance (qui est Ă  4-6 ans de 2,25 et de 2,72 selon les prĂ©sentations C₁ et C’₁) est d’environ trois fois plus faible Ă  4-6 ans que chez l’adulte, c’est Ă©videmment qu’une telle rĂ©sistance, due principalement Ă  la bonne forme primaire avant 7-8 ans, s’accompagne avec l’ñge d’une autre forme de rĂ©sistance appelĂ©e Ă  renforcer la premiĂšre. Or, puisque cette nouvelle forme de rĂ©sistance est fonction du dĂ©veloppement mental (comme le prouve le fait qu’elle atteint 6,60 et 8,15 en C₁ et C’₁ chez l’adulte), il est difficile de ne pas l’attribuer Ă  une manifestation de l’activitĂ© perceptive. En effet, les actions de champ ne varient que peu au cours du dĂ©veloppement mental et ne se transforment pas qualitativement comme les activitĂ©s perceptives. Il est vrai que, quantitativement, les effets de champ diminuent d’importance, ce qui revient Ă  dire que les compensations l’emportent davantage sur les dĂ©formations. Mais, d’une part, cette diffĂ©rence quantitative, qui se constate par exemple dans la diminution de la grandeur de toutes les illusions primaires avec l’ñge, est relativement peu importante par rapport Ă  l’augmentation notable de la rĂ©sistance du carrĂ© que nous cherchons Ă  expliquer : le rapport des illusions de MĂŒller-Lyer enfantines et adultes (Mu C et Mu G) n’est, en effet, que de 1,78 pour 4-6 ans tandis que le rapport des rĂ©sistances adultes et enfantines est de 2,98 pour le mĂȘme Ăąge (tabl. 11), donc de presque 3. D’autre part, dire que les compensations l’emportent progressivement sur les dĂ©formations, c’est affirmer que, dĂšs les interactions de champ qui durent ou sont immĂ©diatement successives, les actions de dĂ©centration commencent Ă  contre-balancer les actions de centration : or, la dĂ©centration, c’est-Ă -dire la mise en relation des centrations qui se succĂšdent instantanĂ©ment, constitue prĂ©cisĂ©ment le dĂ©but de l’activitĂ© perceptive, c’est-Ă -dire le terme de passage entre les effets simultanĂ©s de champ et les mises en relations par transports et transpositions successifs. La compensation maximum des dĂ©formations, par laquelle nous dĂ©finissions tout Ă  l’heure les bonnes formes primaires, consiste donc en un processus qui, tout en Ă©manant directement des interactions de champ, se prolonge gĂ©nĂ©ralement et presque nĂ©cessairement en activitĂ© perceptive dans la mesure mĂȘme oĂč la dĂ©centration entre en jeu : c’est pourquoi cette compensation, qui dĂ©bute dĂšs les niveaux infĂ©rieurs et demeure longtemps assez approximative (puisque l’élasticitĂ© de la bonne forme, ou effet E.C est encore de 3,33 supĂ©rieure Ă  celle de l’adulte Ă  5-6 ans), augmente de façon continue avec le dĂ©veloppement en fonction non seulement de l’accroissement des dĂ©centrations mais de l’activitĂ© perceptive sous ses formes plus complexes.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale on ne saurait donc rendre compte par les seuls effets de champ ni de l’accroissement considĂ©rable de la rĂ©sistance des bonnes formes, tel que nous l’avons constatĂ© en fonction de l’ñge, ni de la prĂ©gnance que les bonnes formes prĂ©sentent chez l’adulte. C’est une sorte de gageure qu’a voulu soutenir la thĂ©orie de la Gestalt que d’expliquer la prĂ©gnance des bonnes formes par les mĂȘmes effets de champ immĂ©diats que les dĂ©formations perceptives elles-mĂȘmes (« illusions »), comme si la subordination de la partie au tout (Gestalt) pouvait ĂȘtre simultanĂ©ment le principe de toutes les transformations non compensĂ©es de la perception (dĂ©formations ou erreurs systĂ©matiques) et de cette compensation maximum qui caractĂ©rise les bonnes formes. En rĂ©alitĂ©, la compensation dĂ©bute bien au sein des interactions de champ, mais avec la grande marge d’élasticitĂ© que nous venons de rappeler ; en outre, puisqu’elle augmente graduellement et continuellement jusqu’à l’ñge adulte, c’est que cette rĂ©sistance progressive de la bonne forme suppose l’intervention d’autres facteurs que les effets de champs. En percevant un carrĂ©, l’adulte normal ne voit pas simplement une figure dont les parties solidaires assurent automatiquement une compensation maximum de toutes les dĂ©formations : il ne se borne pas Ă  subir inconsciemment les effets de l’égalitĂ© des cĂŽtĂ©s ou des angles, mais il perçoit les quatre cĂŽtĂ©s comme Ă©gaux entre eux, les quatre angles comme tous droits, il voit les distances Ă©gales entre les cĂŽtĂ©s (parallĂ©lisme), il voit un centre Ă  mi-chemin des quatre angles, etc. C’est pourquoi, lorsqu’on lui prĂ©sente de trĂšs petites inĂ©galitĂ©s objectives, comme celles de l’expĂ©rience E.C, il remarque d’autant mieux l’altĂ©ration de la bonne forme qu’il procĂšde sans cesse Ă  de telles mises en relations (perceptives et pas seulement notionnelles); au contraire les petits de 5-6 ans ne voient pas une dĂ©formation de 6 % du cĂŽtĂ© infĂ©rieur du quadrilatĂšre, faute de regarder la longueur des cĂŽtĂ©s, leur parallĂ©lisme ou leur non-parallĂ©lisme, l’égalitĂ© ou la non-Ă©galitĂ© des angles, etc. Bref, en plus des effets de champ, il intervient dans la perception d’une bonne forme en ensemble de mises en relation actives, qui se limitent au dĂ©but Ă  peu de chose mais qui augmentent spontanĂ©ment avec le dĂ©veloppement mental et que l’on peut provoquer par des questions telles que celles posĂ©es en C₁ ou C₁ (Ă©galitĂ© des cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur du carrĂ©).

Les rĂ©sultats contenus dans cette Recherche aboutissent Ă  cet Ă©gard Ă  deux conclusions principales, qui l’une et l’autre nous contraignent Ă  faire cet appel Ă  l’activitĂ© perceptive et Ă  concevoir, en plus des bonnes formes primaires rĂ©sultant des compensations instantanĂ©es au sein des interactions de champ, ce que nous pouvons appeler des « bonnes formes secondaires », qui correspondent aux mĂȘmes formes (cercles, carrĂ©s, etc.), mais avec compensations renforcĂ©es grĂące aux mises en relation inhĂ©rentes Ă  l’activitĂ© perceptive.

La premiĂšre de ces conclusions, qui vĂ©rifie la prop. γ du § 1, est que les bonnes formes primaires sont encore « élastiques » et que cette Ă©lasticitĂ© diminue avec l’ñge (ce que nous avons vĂ©rifiĂ© par la mesure directe de l’effet E.C : § 4), dans la mĂȘme mesure oĂč la rĂ©sistance des bonnes formes augmente (effet Ru R et mesure de R.F : § 5). C’est cette proportionnalitĂ© inverse entre E.C et R.F (prop. α) au cours d’une Ă©volution s’étendant de 4-6 ans Ă  l’ñge adulte (tabl. 11), qui constitue la premiĂšre raison de ne pas s’en tenir aux bonnes formes primaires.

La seconde, qui vĂ©rifie la prop. Ύ du § 1, est que les transformations grossiĂšrement proportionnelles de E.C et de R.F sont d’un autre ordre de grandeur que l’affaiblissement de l’illusion de MĂŒller-Lyer ayant servi Ă  la mesure de R.F : tandis que les valeurs de E.C et de R.F passent environ de 3 à 1 (exactement de 3,33 et de 2,98 Ă  1), celles de l’illusion de MĂŒller-Lyer (Mu C et Mu G) ne passent, comme on vient de le rappeler, que de 1,78 Ă  1. Le surplus, non proportionnel Ă  cette diminution de l’illusion utilisĂ©e comme rĂ©actif, est donc d’une autre nature que les effets primaires.

En plus des bonnes formes primaires, les formes gĂ©omĂ©triques simples et rĂ©guliĂšres donnent donc lieu Ă  la constitution de bonnes formes secondaires caractĂ©risĂ©es par les relations activement Ă©tablies grĂące aux comparaisons successives (transports, transpositions, etc.). La bonne forme secondaire est Ă  nouveau une forme Ă  compensations maximums mais ces compensations ont alors lieu entre effets de transports, de comparaison, de transpositions, etc. : la compensation amorcĂ©e dĂšs la bonne forme primaire est ainsi renforcĂ©e en fonction de la mobilitĂ© croissante de l’activitĂ© perceptive et c’est ce processus secondaire prolongeant les processus primaires que met en Ă©vidence l’évolution constatĂ©e (R.F).

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, nos rĂ©sultats nous permettent de conclure Ă  l’existence de trois stades dans le dĂ©veloppement des bonnes formes. Au cours du premier stade qui est antĂ©rieur Ă  7 ans, l’activitĂ© perceptive est encore rĂ©duite Ă  son expression la plus simple. On le constate d’abord au rĂŽle prĂ©pondĂ©rant du syncrĂ©tisme qui rend difficile aux petits la dissociation de la droite centrale et des pennures dans les figures de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation superposĂ©e (§ 3). On le voit ensuite Ă  la difficultĂ© de distinguer les trapĂ©zoĂŻdes des carrĂ©s dans l’expĂ©rience E.C et Ă  l’élasticitĂ© de la bonne forme carrĂ©e (de 3,33 supĂ©rieure Ă  celle de l’adulte). On le voit Ă©galement au peu d’influence de l’entraĂźnement ou de l’exercice puisque le gain relatif constatĂ© entre les expĂ©riences initiales et finales (Mu C et Mu C’) n’est que de 4 % environ. L’effet Rubin absolu (Ru A) et relatif (Ru R) prĂ©sentent les plus grandes valeurs (8,3 et 0,40 en C₁), tandis que la rĂ©sistance du carrĂ©, inverse de son Ă©lasticitĂ©, est la plus faible (2,25). Le gain relatif en passant de C₁ à C₂ est d’une tout autre grandeur qu’aux niveaux ultĂ©rieurs (108 % dans l’augmentation des rĂ©sistances, contre environ 60 % aux deux stades suivants), ce qui montre Ă  nouveau le rĂŽle de la forme globale. Les grandeurs des seuils et les variations moyennes sont toutes infĂ©rieures Ă  celles de l’adulte dans les estimations des figures non structurĂ©es (ouvertes), par dĂ©faut de comparaisons et d’analyse, tandis qu’elles sont bien supĂ©rieures dans les figures fermĂ©es Ă  cause de l’élasticitĂ© des bonnes formes carrĂ©es. Bref, en tous les domaines explorĂ©s, ce premier stade est caractĂ©risĂ© par les effets globaux de champ primant l’activitĂ© perceptive.

De 7 Ă  10 ans, on peut parler d’un stade intermĂ©diaire, conservant certains des caractĂšres du prĂ©cĂ©dent mais marquant dĂšs 7-8 ans les dĂ©buts d’une activitĂ© perceptive apte Ă  transformer les bonnes formes primaires en formes secondaires. Du point de vue de l’illusion de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation superposĂ©e, le syncrĂ©tisme des petits est en forte baisse (Mu C donne dĂšs 7-8 ans une illusion de 25 % infĂ©rieure Ă  celle de 4-6 ans et elle tombe encore Ă  9-10 ans), et se trouve contre-balancĂ© Ă  distance par les effets du transport (Mu G donne un rĂ©sultat relativement constant aux trois distances Ă  7-8 ans et commence Ă  augmenter avec la distance Ă  9-10 ans). L’effet de l’entraĂźnement, mesurĂ© au passage de Mu C Ă  Mu C’ devient sensible. L’effet E.C diminue de 40 % Ă  7-8 ans et de 50 % Ă  9-10 ans par rapport Ă  4-6 ans, et l’effet Ru A de 55 et 62 %, ce qui signifie que la rĂ©sistance du carrĂ© en C₁ C’₁ augmente considĂ©rablement (58 % Ă  7-8 ans par rapport Ă  4-6 ans). Mais l’indice le plus reprĂ©sentatif est constituĂ© par le gain relatif de C₂ par rapport Ă  C₁ : de 108 % chez les petits, ce gain tombe Ă  61 % (du point de vue R.F) dĂšs 7-8 ans, c’est-Ă -dire qu’il rejoint dĂ©jĂ  ce qu’il est chez l’adulte. Les autres valeurs sont intermĂ©diaires, mais les prĂ©cĂ©dentes suffisent Ă  montrer que le tournant important, du point de vue du dĂ©veloppement de l’activitĂ© perceptive et de la maniĂšre dont il parvient Ă  dominer certains des effets initiaux de champ, est Ă  situer vers 7 Ă  8 ans 20.

Enfin le stade adulte qui dĂ©bute vers 11-12 ans est caractĂ©risĂ© par une sĂ©rie d’inversions de sens eu Ă©gard aux qualitĂ©s distinctives du stade de 4-6 ans. L’illusion de MĂŒller-Lyer Mu C est ramenĂ©e Ă  sa valeur la plus basse, tandis qu’elle augmente avec la distance en Mu G et que l’entraĂźnement acquis entre Mu C et Mu C’ est de 21,8 %. Ces faits prĂ©liminaires indiquent d’emblĂ©e un renversement de la situation initiale en dĂ©faveur des effets de champ et en faveur de l’activitĂ© perceptive. L’effet E.C est 3,33 fois plus faible que chez les petits et l’effet Ru A 5 fois plus faible, tandis que la rĂ©sistance R.F augmente dans la proportion de 3 à 1 environ. Le gain relatif en passant de C₁ Ă  C₂ n’est toujours que de 60 % comme entre 7 et 10 ans. Les grandeurs des seuils et les variations moyennes sont toutes supĂ©rieures Ă  celles des petits de 4-6 ans, dans le cas des figures non structurĂ©es (ouvertes), tandis que le rapport est retournĂ© dans celui des figures fermĂ©es. Au total, la bonne forme secondaire l’a emportĂ© sur tous les points grĂące Ă  une activitĂ© perceptive qui renforce la rĂ©sistance des bonnes formes primaires et complĂšte ces sortes d’organisations automatiques immĂ©diates par des schĂšmes secondaires de relations dus aux transports, comparaisons et rĂ©cognitions spontanĂ©s du sujet.

§ 8. Essai de formulation

Il est intĂ©ressant de se demander si les mĂ©canismes dĂ©crits prĂ©cĂ©demment comme constitutifs de la bonne forme, ou comme exprimant la rĂ©sistance plus ou moins grande de celle-ci Ă  des facteurs de dĂ©formation, peuvent ĂȘtre formulĂ©s selon le mĂȘme systĂšme de relations qui nous a permis jusqu’ici de traduire les diverses sortes de processus perceptifs que nous avons Ă©tudiĂ©s.

I. La premiĂšre question est d’exprimer les rapports intervenant dans la « bonne forme primaire » du carrĂ©, c’est-Ă -dire la forme dĂ©terminĂ©e par les seuls effets de champ.

D’un tel point de vue, un carrĂ© consiste perceptivement en un systĂšme de droites de longueurs Ă©gales, dont les extrĂ©mitĂ©s se rejoignent deux Ă  deux Ă  angles droits, et telles que la distance entre deux cĂŽtĂ©s opposĂ©s soit Ă©gale Ă  celle qui sĂ©pare les autres 21. Mais qu’est-ce qu’une droite, ou que sont deux paires Ă©quidistantes de droites, ou encore deux droites se coupant Ă  90°, si l’on ne veut recourir, pour dĂ©finir de telles qualitĂ©s, qu’à des relations purement perceptives ?

Du point de vue des simples effets de champ et sans faire intervenir de transports ni de dĂ©placements du regard, une droite est une ligne telle qu’elle partage le plan (sur lequel elle se dĂ©tache) en deux parties symĂ©triques. Supposons, par exemple, une ligne prĂ©sentĂ©e horizontalement, c’est-Ă -dire dont les deux extrĂ©mitĂ©s soient situĂ©es Ă  la mĂȘme hauteur et Ă  la mĂȘme profondeur que le point de fixation choisi entre elles sur la ligne elle-mĂȘme (l’une des extrĂ©mitĂ©s Ă©tant donc Ă  droite de ce point et l’autre Ă  sa gauche) : cette ligne sera perçue comme courbe ou comme brisĂ©e si les espaces plans esp₁ et esp₂ situĂ©s respectivement au-dessus et au-dessous d’elle ne sont pas symĂ©triques, tandis qu’elle sera perçue comme droite sitĂŽt esp₁ et esp₂ reconnus symĂ©triques (fig. 4). La symĂ©trie elle-mĂȘme suppose en gĂ©nĂ©ral, pour ĂȘtre Ă©valuĂ©e avec quelque exactitude, une sorte de transposition active consistant en un rabattement avec superposition : mais, dĂšs les effets de champ, elle est reconnaissable Ă  l’égalitĂ© de forme et de dimensions des Ă©lĂ©ments orientĂ©s en sens contraires, et dans le cas des deux parties du plan sĂ©parĂ©es par la droite, elle est fournie sans plus par l’égalitĂ© esp₁ = esp₂.

Mais, pour formuler l’égalitĂ© perceptive entre deux termes tels que esp₁ et esp₂, on ne peut s’en tenir ni Ă  l’égalitĂ© objective elle-mĂȘme, ni Ă  l’égalitĂ© estimĂ©e telle par le sujet : il faut ajouter Ă  cette derniĂšre le fait que les dĂ©formations P se produisant Ă  l’occasion des relations de ressemblances r et de diffĂ©rence d (Ă©tablies entre esp₁ et esp₂) tendent vers 0. En effet, dans le cas oĂč esp₂ > esp₁ (fig. 4, sous a), il se produira en rĂšgle gĂ©nĂ©rale quelque surestimation ou sous-estimation de l’un des deux termes comparĂ©s, et l’on aura ainsi Prd ≄ 0. Au contraire, lorsqu’il y a Ă©galitĂ© objective entre esp₁ et esp₂ il y a, Ă  cause mĂȘme de cette Ă©galitĂ© objective, compensation entre les dĂ©formations Prd pouvant se produire Ă  l’occasion des centrations sur l’un des termes puis sur l’autre. L’expression Prd = 0 ou plutĂŽt Prd ⇉ 0 (oĂč ⇉ signifie « tend vers ») traduit donc Ă  la fois l’égalitĂ© objective et l’égalitĂ© subjective.

Fig. 4

On aura ainsi, en désignant par L une ligne quelconque :

(1) L = droite si Prd (esp₁ = esp₂) ⇉ 0

oĂč esp₁ et esp₂ sont deux parties du plan dĂ©coupĂ©es selon des surfaces quelconques mais en respectant les conditions objectives AB = EF = BC = DE et AF = CD (ces conditions excluent l’égalitĂ© esp₁ = esp₂ dans le cas oĂč la ligne L serait une ligne brisĂ©e Ă  angles droits, car on pourrait toujours alors dĂ©couper d’autres esp₁ et esp₂ tels que ceux de la figure 4 sous c, oĂč des dĂ©formations locales se produiraient, et ne seraient compensĂ©es qu’en moyenne seulement).

Notons encore que la prop. 1 n’exclut pas la possibilitĂ© de zones d’indĂ©termination plus ou moins Ă©tendues, qui seraient fonction de P Ct (esp₁) ou P Ct (esp₂), donc des centrations (Ct) sur l’un ou l’autre des termes, avec compensation quant Ă  Prd.

Quant Ă  l’égalitĂ© des cĂŽtĂ©s du carrĂ©, formĂ©s de droites en vertu de la prop. 1, elle sera donnĂ©e de mĂȘme (si a et b sont deux cĂŽtĂ©s quelconques du carrĂ©) par la proposition :

(2) a = b si Pr<i (a = b) ⇉ 0

Mais, ici Ă  nouveau, l’annulation de Prd n’exclut pas l’étendue plus ou moins grande de seuils dĂ©pendant des dĂ©formations par centration P Ct. En effet, l’annulation de Prd rĂ©sulte de la composition algĂ©brique des P Ct, tandis que leur moyenne arithmĂ©tique peut dĂ©terminer la formation d’un seuil d’indĂ©termination dont nous verrons l’influence Ă  propos de l’élasticitĂ© possible du carrĂ©.

En troisiĂšme lieu, les cĂŽtĂ©s du carrĂ© se rejoignent deux Ă  deux Ă  angles droits. Ce fait implique d’abord que la figure soit fermĂ©e puisque chaque extrĂ©mitĂ© de l’une des droites dont elle est constituĂ©e touche l’extrĂ©mitĂ© d’une autre droite ; il est donc inutile de formuler ici Ă  part la condition de fermeture. Par contre il importe de prĂ©ciser en quoi consiste perceptivement un angle droit, car la perpendicularitĂ© est une relation perceptive dont on constate souvent l’importance au sein des effets de champ et qui est ainsi bien antĂ©rieure Ă  la structuration de l’espace perceptif selon des systĂšmes de rĂ©fĂ©rences ou axes de coordonnĂ©es naturelles (horizontales et verticales) ; ces derniers supposent une mise en relation d’ordre plus complexe.

En effet, l’angle droit repose sur une relation presque aussi simple que la ligne droite elle-mĂȘme : deux segments rectilignes AB et BC forment un angle droit si cet angle est Ă©gal Ă  son complĂ©mentaire perceptif, c’est-Ă -dire Ă  l’angle formĂ© par le segment BC et le segment BA’, ce dernier constituant le prolongement symĂ©trique de AB. En termes de surfaces, l’angle ABC est donc perçu comme droit si la surface esp₁ limitĂ©e par BC, AB et AC est symĂ©trique Ă  la surface esp₂ limitĂ©e par BC et BA’ et A’C. On a donc, en termes d’angles (fig. 5) :

(3) ABC = 90° si Prd (ABC = A’BC) ⇉ 0

oĂč A’BC est l’angle complĂ©mentaire de ABC.

Dans le cas du carrĂ©, le complĂ©mentaire de l’angle ABC est directement fourni, sans construction supplĂ©mentaire, par l’angle symĂ©trique BAD formĂ© par le mĂȘme segment AB et le cĂŽté AD parallĂšle Ă  BC (fig. 6). De ce fait rĂ©sulte naturellement la perception de l’égalitĂ© des quatre angles :

(3 bis) Prd (ABC = BCD = CDA = DAB) ⇉ 0

oĂč ABC, etc., sont les angles du carrĂ©.

Fig. 5
Fig. 6

Enfin, la distance entre les cĂŽtĂ©s opposĂ©s est Ă©gale Ă  celle qui est donnĂ©e entre les autres cĂŽtĂ©s opposĂ©s (ce qui distingue le carrĂ© d’une figure telle que la croix fĂ©dĂ©rale ou la croix rouge, dont tous les Ă©lĂ©ments rectilignes sont Ă©gaux et forment des angles droits par jonction de leurs extrĂ©mitĂ©s deux Ă  deux, mais sans que la distance entre deux Ă©lĂ©ments opposĂ©s soit Ă©gale Ă  celle qui sĂ©pare tous les autres cĂŽtĂ©s opposĂ©s deux Ă  deux). Si a, b, c et d sont les quatre cĂŽtĂ©s du carrĂ© dans un ordre de succession respectant leur contiguĂŻtĂ©, et si les distances entre a et c ou entre b et d sont Ă©valuĂ©es selon des droites perpendiculaires Ă  ces cĂŽtĂ©s respectifs, on a donc :

(4) Prd (dist. ac = dist. bd) ⇉ 0

Ces quatre relations suffisent Ă  caractĂ©riser la perception d’un carrĂ© en tant que forme, et si le carrĂ© constitue une bonne forme primaire, c’est donc que toutes ses constituantes (droites, Ă©galitĂ© des cĂŽtĂ©s, des angles et des distances) donnent lieu Ă  des perceptions de relations dont les dĂ©formations tendent Ă  se compenser.

II. Mais, s’il en est ainsi du point de vue qualitatif, il n’en reste pas moins, du point de vue quantitatif, que chacune des relations (1) Ă  (4) comporte une zone d’indĂ©termination et un seuil d’égalitĂ©, dont l’étendue peut ĂȘtre grande mĂȘme si les dĂ©formations dont ces seuils tĂ©moignent se compensent les unes les autres. En effet, cette compensation rĂ©sulte de ce que le calcul de Prd est fondĂ© sur la moyenne algĂ©brique des dĂ©formations par centrations tandis que le seuil repose sur leur moyenne arithmĂ©tique.

Pour le montrer, cherchons Ă  formuler les dĂ©formations qui se manifestent lors de la comparaison entre le cĂŽtĂ© supĂ©rieur a invariant d’un quadrilatĂšre dont le cĂŽtĂ© infĂ©rieur c est tantĂŽt Ă©gal Ă  a tantĂŽt plus long que lui, ce qui permet de mesurer un demi-seuil fournissant l’expression de ce que nous avons appelĂ© l’élasticitĂ© du carrĂ© (effet E.C). En comparant les cĂŽtĂ©s a et c de cette figure (voir fig. 7), le sujet centre donc alternativement du regard ces deux Ă©lĂ©ments, d’oĂč les dĂ©formations possibles P (Ct a) et P (Ct c).

Fig. 7

Admettons, par exemple, que pour un certain rapport a < c (la forme objective du quadrilatĂšre Ă©tant donc un trapĂ©zoĂŻde), le sujet perçoive subjectivement a = c : cela signifie alors, ou bien que a est surestimĂ©, ou bien que c est sous-estimĂ©, ou bien tous les deux. Cette derniĂšre Ă©ventualitĂ© est la plus probable, en premier lieu, parce que l’élasticitĂ© du carrĂ© (E.C) intĂ©resse sans doute chacun de ses cĂŽtĂ©s et pas seulement un seul, et en second lieu parce qu’une surestimation de a et une sous-estimation de c sont conformes Ă  l’illusion classique des trapĂ©zoĂŻdes. Or, comme le sujet voit encore un carrĂ©, la prop. 2 reste donc valable. On aura donc (si P Cl sont les dĂ©formations dues aux centrations) :

(5) [Prd (a × c) ⇉ 0] = [+ PCt (a) − PCt (c)]

c’est-Ă -dire que la compensation Prd ⇉ 0 rĂ©sultera de la moyenne des surestimations [a + P Ct (a)] et des sous-estimations [c — P Ct (c)]. Mais cette compensation n’exclut pas pour autant l’existence d’un seuil, qui rĂ©sultera en principe de la composition arithmĂ©tique (et non plus algĂ©brique) :

(6) S (a × c) = PCt (a) + PCt (c)

Les mĂȘmes considĂ©rations s’appliqueront maintenant aux prop. 3 et 3 bis ainsi que 4. En effet, si le sujet voit encore un carrĂ© dans le trapĂ©zoĂŻde de la fig. 7, c’est donc qu’il voit les angles comme droits (prop. 3) alors qu’ils ne le sont pas, qu’il les voit Ă©gaux (prop. 3 bis) alors qu’ils ne le sont pas non plus et qu’il perçoit les quatre cĂŽtĂ©s du quadrilatĂšre comme Ă©quidistants (prop. 4) alors que deux d’entre eux ne sont pas parallĂšles : Ă  cĂŽtĂ© des compensations (3, 3 bis et 4) subsistant malgrĂ© ces dĂ©formations perceptives P Ct (ABC), etc., il convient donc ici aussi de rĂ©server la prĂ©sence de seuils rĂ©sultant de l’addition arithmĂ©tique, et non plus algĂ©brique, de ces divers P Ct respectivement.

On peut alors dĂ©finir l’élasticitĂ© du carrĂ© E.C soit par la moyenne des seuils (mesurĂ©s Ă  leur Ă©tendue) se rapportant aux cĂŽtĂ©s, aux angles et aux distances, soit simplement (et c’est Ă  cette dĂ©termination plus restreinte que nous nous sommes bornĂ©s) par le demi-seuil (a × c) au cas oĂč l’on a objectivement a < c :

(7) EC = S’ (a × c) si a ≀ c

III. Venons-en maintenant Ă  la bonne forme secondaire du carrĂ©, c’est-Ă -dire Ă  celle qui rĂ©sulte des relations engendrĂ©es par comparaison active et non pas seulement des rapports imposĂ©s par les effets de champ. Deux nouveautĂ©s distinguent Ă  cet Ă©gard les bonnes formes secondaires des bonnes formes primaires : le fait que les compensations 1 à 4 ne sont plus simplement dues Ă  un Ă©quilibre entre les actions de centrations, mais qu’elles sont renforcĂ©es par les transports, transpositions, etc. ; et le fait que les relations perçues sont plus nombreuses que les relations Ă©lĂ©mentaires 1 à 4.

En ce qui concerne le premier point, les prop. 1 à 4 restent donc inchangĂ©es, puisqu’elles expriment seulement les compensations maximums qui caractĂ©risent la bonne forme carrĂ©e et non pas le mĂ©canisme de cette compensation. Quant Ă  ce mĂ©canisme, il ne consiste plus alors en un Ă©quilibre des effets de centration, comme le formule la prop. 5 pour la bonne forme primaire, mais en une balance des actions de transports, de comparaisons ou doubles transports, des transpositions ou transports de relations, des symĂ©tries ou transpositions avec renversements, etc. On aura donc en lieu et place de la prop. 5 :

(8) Prd (a = c) ⇉ 0 si [± P (Tp ac) ± P (Tp ca)] ⇉ 0

(8 bis) Prd (ABC = BCD = etc.) ⇉ 0 si [± P (Tp ABC × BCD) ± P (Tp BCD × ABC)] ⇉ 0 etc.

oĂč ces transports Tp sont eux-mĂȘmes susceptibles de se composer entre eux sous forme Cp (comparaison), Tpr (transposition), etc.

Il résulte que la prop. 6 prendra aussi la forme :

(9) S (a, c) = P (Tp ac) + P (Tp ca)

oĂč la rĂ©union (+) signifie l’addition arithmĂ©tique et non plus algĂ©brique.

Quant aux relations nouvelles que l’activitĂ© perceptive peut dĂ©couvrir dans le carrĂ© et qui ne s’imposent pas dĂšs les effets de champ, elles peuvent varier selon les sujets. Certains d’entre eux, pour s’assurer qu’un quadrilatĂšre est bien un carrĂ© et non pas un trapĂ©zoĂŻde, comparent les diagonales entre elles ainsi que la distance entre leur point de croisement et les quatre cĂŽtĂ©s :

(10) Prd (Tp diag.₁) × (Tp diag.₂) ⇉ 0

(11) Prd (Tp α = ÎČ =γ = ή ⇉ 0

oĂč diag dĂ©signe les diagonales et oĂč α, ÎČ, Îł et Ύ reprĂ©sentent les distances entre leur point de croisement et les cĂŽtĂ©s selon des droites perpendiculaires ou parallĂšles aux cĂŽtĂ©s supĂ©rieur et infĂ©rieur.

La prop. 10 est alors vraie dans le cas du trapĂšze comme dans celui du carrĂ©, tandis que la prop. 11 n’est vĂ©rifiĂ©e que par le carrĂ©.

D’autres sujets font passer une droite par le centre, parallĂšle Ă  la base, et vĂ©rifient la symĂ©trie des deux parties supĂ©rieure et infĂ©rieure du quadrilatĂšre :

(12) Prd (Tprs sup = inf) ⇉ 0

oĂč Tprs est transposition avec renversement (symĂ©trie) et sup et inf reprĂ©sentent les deux parties du quadrilatĂšre sĂ©parĂ©es par une droite parallĂšle au cĂŽtĂ© infĂ©rieur et traversant le centre de la figure 22.

En bref, la bonne forme carrĂ©e secondaire prĂ©sente les mĂȘmes compensations 1 à 4 que la bonne forme carrĂ©e primaire. Mais par le fait que les compensations rĂ©sultent de mises en relation actives, dues aux divers transports, comparaisons ou transpositions dont le sujet est de plus en plus capable avec le dĂ©veloppement de ses fonctions sensori-motrices et mentales, ainsi que de relations nouvelles s’ajoutant aux Ă©galitĂ©s Ă©lĂ©mentaires (1) Ă  (4), l’équilibre des bonnes formes secondaires est plus stable que celui des bonnes formes primaires. Aussi la prop. 7, tout en restant identique dans sa forme, se rĂ©fĂšre-t-elle, dans le cas des bonnes formes secondaires, Ă  des seuils d’indĂ©termination moins Ă©tendus, parce que les seuils relatifs Ă  des transports internes au sein de la figure (prop. 9) correspondent Ă  de moins grandes dĂ©formations que les seuils relatifs aux simples effets de centration (prop. 6) : sans qu’il soit besoin de formuler Ă  part ce processus, nous sommes donc en prĂ©sence, avec l’augmentation de l’activitĂ© perceptive, d’actions croissantes de dĂ©centration dues Ă  la multiplicitĂ© des relations en jeu.

Fig. 8

IV. Il s’agit enfin de passer de ces compensations variĂ©es, caractĂ©risant la bonne forme carrĂ©e, Ă  l’analyse des effets Ru A, Ru R, de la rĂ©sistance du carrĂ© R.F et Ă  la dĂ©monstration des deux propositions de dĂ©part (Îł) et (ÎŽ) qui nous ont servi de fil conducteur dans notre Ă©tude et que l’expĂ©rience a permis de confirmer.

1. Il n’est pas nĂ©cessaire de revenir sur l’explication et la formulation de l’illusion de MĂŒller-Lyer, auxquelles nous avons dĂ©jĂ  consacrĂ© un article 23 : cette illusion provient de la dĂ©valorisation de la diffĂ©rence entre la longueur de la droite considĂ©rĂ©e et la longueur comprise entre les extrĂ©mitĂ©s des pennures opposĂ©es (diffĂ©rences a’ et c’ dans le prĂ©sent cas). Nous pouvons donc exprimer comme suit l’effet Mu C :

(13) Mu C = Prd [a ( > a’) > c ( > c’)] > 0

ce qui revient Ă  dire que la droite a comparĂ©e Ă  la longueur a’ paraĂźt plus longue que la droite c comparĂ©e à c’ Ă  cause de la dĂ©valorisation de a’ et de c’, et puisque c’ fait partie de c tandis que a’ est ajoutĂ© à a.

2. Cherchons par contre Ă  formuler l’effet Ru A, autrement dit la dĂ©formation du carrĂ© sous l’influence des pennures (fig. 8). Un tel effet rĂ©sulte donc de la composition de la dĂ©formation positive Mu C (prop. 13) avec les dĂ©formations compensĂ©es (2) Ă  (4) :

(14) Ru A = [Prd {a (> a’) > c ( > c’)} > 0] + [Prd (a = b = c = d) ⇉ 0] + [Prd (ABC = BCD = CDA = DAB) ⇉ 0] + [Prd (dist ac = dist bd) ⇉ 0]

oĂč (+) est une addition algĂ©brique.

Mais comme l’effet MĂŒller-Lyer (Mu C), d’une part, et les trois actions de compensations (2) Ă  (4), d’autre part, agissent en sens contraire, on peut exprimer l’effet Ru A sous la forme d’un Ă©quilibre (⇄) entre les deux sortes d’actions, chacune Ă©tant reprĂ©sentĂ©e par la somme (ÎŁ) algĂ©brique des effets de centrations (Ct) et de transports (Tp) respectifs (avec en plus les relations nouvelles Ă©ventuelles dues Ă  la bonne forme secondaire).

(15) Ru A = [P Σ Ct + Tp {a ( > a’) > c ( > c’)} > 0] ⇄ [P Σ Ct + Tp {(a = b = 
) + (ABC = BCD = 
) + (dist ac = dist bc) + 
 ⇉ 0]

3. Quant Ă  l’effet Rubin relatif (Ru R) et Ă  la rĂ©sistance du carrĂ© (R.F), qui sont dĂ©terminĂ©s quantitativement par les rapports Ru A / Mu C et Mu C / Ru A (prop. α et ÎČ), ils rĂ©sultent de la diffĂ©rence :

(16) Mu C > Ru A d’oĂč Ru R = (Ru A) / (Mu C) et R.F = (Mu C) / Ru A

Cette diffĂ©rence dĂ©coule, en effet, directement des prop. (14) et (15) puisque Mu C correspond Ă  une dĂ©formation Prd > 0 tandis qu’en Ru A cette dĂ©formation est en partie compensĂ©e par les dĂ©formations (2) Ă  (4) qui tendent vers zĂ©ro (Prd ⇉ 0).

4. Cela dit, il devient alors possible de dĂ©duire des propositions prĂ©cĂ©dentes les prop. γ et ÎŽ qui condensent l’essentiel de nos rĂ©sultats expĂ©rimentaux. Les deux faits fondamentaux Ă  cet Ă©gard sont, d’une part, le caractĂšre plus combinatoire des actions de transport comparĂ© au caractĂšre plus additif des actions de centration ou de dĂ©centration, et, d’autre part, la relation inverse qui en dĂ©coule pour les bonnes formes entre le degrĂ© plus ou moins haut des compensations et l’étendue du seuil d’égalitĂ©.

5. En ce qui concerne le premier point, il est facile de montrer que les deux sortes de compensation maximum caractĂ©risant respectivement les bonnes formes primaires et secondaires ne sont pas de mĂȘme nature. Dans le cas des bonnes formes secondaires rĂ©sultant de transports ou de transpositions, etc., la compensation est rĂ©glĂ©e par une sorte de combinatoire, susceptible de transporter chacun des Ă©lĂ©ments sur chacun des autres selon n’importe quel ordre : or, ce mĂ©canisme renforce d’autant plus la compensation que le propre du transport est prĂ©cisĂ©ment de conserver plus ou moins les traces transportĂ©es de maniĂšre Ă  assurer les comparaisons. Dans le cas des simples centrations alternatives, au contraire, les passages d’une centration Ă  la suivante peuvent bien se faire selon les mĂȘmes combinaisons (sauf le cas des nouvelles relations introduites par les comparaisons actives : cf. prop. 10-12) ; mais chaque centration se compose avec la suivante en effaçant les prĂ©cĂ©dentes, selon des additions algĂ©briques successives et partielles. En effet, dans la mesure oĂč les traces antĂ©rieures sont conservĂ©es, c’est prĂ©cisĂ©ment qu’alors le transport se surajoute aux simples centrations et dĂ©centrations. Bien entendu, il y a toujours Ă  la fois effets de centration et actions de transport, sauf dans les prĂ©sentations tachistoscopiques les plus courtes. Mais, dans la mesure oĂč la bonne forme primaire rĂ©sulte des effets de champ (centrations relatives immĂ©diates) et oĂč la bonne forme secondaire se distingue de la prĂ©cĂ©dente par l’intervention croissante des transports, cette opposition entre les compensations additives et les compensations combinatoires prend assez d’importance pour rendre en partie compte des diffĂ©rences de rĂ©sistance entre les deux structures. À cela s’ajoute naturellement le fait qu’un transport actif et surtout intentionnel assure une comparaison plus prĂ©cise que de simples centrations successives et aboutit par consĂ©quent Ă  une compensation plus exacte.

Si nous dĂ©signons par P₀ les compensations (ou dĂ©formations tendant vers 0), par P₀ (Ct) celles qui rĂ©sultent des seules centrations et par P₀ (Ct + Tp) celles qui rĂ©sultent des centrations et des transports rĂ©unis, on aura donc :

(17) Σ P₀ (Ct) < Σ P₀ (Ct + Tp)

Si d’autre part, nous appelons respectivement R.F (Ct) et R.F (Ct + Tp) la rĂ©sistance des bonnes formes carrĂ©es primaires et secondaires aux illusions de MĂŒller-Lyer (Ă©tant donc admis que les compensations propres aux premiĂšres rĂ©sultent des effets de centration relatives et que les compensations propres aux secondes rĂ©sultent en plus des effets de transports), nous pouvons poser que, Ă  valeur Ă©gale de l’illusion de MĂŒller-Lyer (Mu C), on aura :

(18) R.F (Ct) < R.F (Ct + Tp) pour Mu C = constant

Par contre, si l’illusion de MĂŒller-Lyer diminuait plus rapidement, entre le niveau correspondant aux bonnes formes primaires (par exemple 5-6 ans) et le niveau correspondant aux bonnes formes secondaires (par exemple l’ñge adulte), que ne s’accroĂźt la diffĂ©rence entre Σ P₀ (Ct) et Σ P₀ (Ct + Tp), alors la relation (18) resterait indĂ©terminĂ©e. Pour pouvoir l’utiliser dans ce qui suit, il s’agit donc au prĂ©alable de montrer qu’il n’en est rien.

6. Or, cela est aisĂ©. En effet, la diffĂ©rence entre une bonne forme comme le carrĂ© et une structure qui est source de dĂ©formations systĂ©matiques comme la figure de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation verticale (Mu C) est essentiellement la suivante :

a) Dans la figure de MĂŒller-Lyer, toute centration sur l’une des droites Ă  comparer englobe plus ou moins indissociablement le segment a’ pour la droite a et le segment c’ pour la droite c : d’oĂč la dĂ©formation Prd[a ( > a’) > c ( > c’)] > 0. Le transport de a sur c ou de c sur a conduit sans doute Ă  une lĂ©gĂšre dissociation de a par rapport à a’ et de c par rapport à c’ ; mais cette dissociation n’est jamais complĂšte et c’est pourquoi l’illusion ne diminue que de peu avec l’ñge.

b) Dans une bonne forme comme le carrĂ©, toute centration sur un cĂŽtĂ© a ou b englobe de mĂȘme en partie les cĂŽtĂ©s adjacents et tout passage de la centration sur l’un Ă  la centration sur l’autre les relie encore davantage : mais alors, loin de les dĂ©former, ce lien conduit au contraire Ă  une compensation graduelle des surestimations ou sous-estimations Ă©ventuelles (prop. 2), Il en est de mĂȘme des angles droits, etc. (prop. 3, 3 bis, 4, etc.). En ce cas, les transports renforcent de beaucoup encore ces compensations (prop. 17), en multipliant combinatoirement les relations d’égalitĂ©. On aura donc :

(19) (Mu C (Ct)) / Mu C (Ct + Tp) < (Σ P₀ (Ct + Tp)) / Σ P₀ (Ct)

Cette proposition 19 permet alors de considĂ©rer la proposition 18 comme gĂ©nĂ©rale puisque R.F = Mu C / Ru A et que en vertu des propositions 15 et 19, l’effet Ru A diminuera de valeur en des proportions plus grandes que l’effet Mu C.

7. Revenons alors Ă  la justification de la proposition y et pour cela examinons les rapports entre le degrĂ© des compensations et l’étendue des seuils (puisque la proposition y fait intervenir l’élasticitĂ© du carrĂ© E.C qui dĂ©pend de l’étendue du seuil : proposition 7).

Or, dans le cas des bonnes formes, il existe une relation simple entre ces deux variables qui n’est nullement gĂ©nĂ©rale dans le cas des formes quelconques et se trouve mĂȘme renversĂ©e dans celui des figures de MĂŒller-Lyer : plus grandes sont les compensations et moins le seuil est Ă©tendu (cf. § 6 et tabl. 16 ; voir aussi tabl. 2 et 4).

En effet, dans le cas d’une figure quelconque, comme celle de MĂŒller-Lyer, la multiplication des centrations, dĂ©centrations et transports peut conduire Ă  une compensation relative des dĂ©formations, calculĂ©e selon leur moyenne algĂ©brique, pendant que le seuil, qui dĂ©pend de leur moyenne arithmĂ©tique, augmente de son cĂŽtĂ© (ce qui est justement le cas entre 5-6 ans et l’adulte). Au contraire, dans le cas des bonnes formes carrĂ©es, le transport d’un cĂŽtĂ© sur un autre ou d’un angle sur un autre, etc., diminue les moyennes arithmĂ©tiques des dĂ©formations comme leurs moyennes algĂ©briques puisque chaque transport tend Ă  Ă©tablir une relation d’égalitĂ© ou Ă  la distinguer d’une inĂ©galitĂ©. On aura donc :

(20) S (Ct) > S (Ct + Tp)

oĂč S (Ct) et S (Ct + Tp) sont les Ă©tendues des seuils correspondant respectivement aux bonnes formes primaires et aux bonnes formes secondaires.

8. Il est alors facile de tirer des propositions 17 à 20 la justification des propositions Îł et ÎŽ. En premier lieu, puisque l’effet E.C dĂ©pend directement de l’étendue des seuils (prop. 6, 7 et 20), les propositions 18 et 20 permettent d’écrire la proportion qualitative suivante (dont on a vu la vĂ©rification quantitative expĂ©rimentale au § 5) :

(21) (R.F (Ct + Tp)) / (R.F (Ct)) = (E.C (Ct)) / (E.C (Ct + Tp))

oĂč les symboles (Cl) et (Cl + Tp) dĂ©signent comme prĂ©cĂ©demment les effets de simples centrations ou de centrations et transports rĂ©unis correspondant aux bonnes formes primaires et aux bonnes formes secondaires. Comme les premiĂšres se rencontrent surtout Ă  5-6 ans et les secondes surtout chez l’adulte, cette proposition 21 Ă©quivaut ainsi Ă  la proposition γ.

En second lieu, puisque les effets TP₀ (Ct) et (Ct + Tp) sont ceux qui dĂ©terminent la diffĂ©rence entre R.F (Ct) et R.F (Ct + Tp) (prop. 17 et 18, la prop. 18 Ă©tant gĂ©nĂ©ralisable grĂące Ă  la prop. 19), on aura :

(22) (R.F (Ct + Tp)) / R.F (Ct) > (Mu C (Ct)) / (Mu C (Ct + Tp))

On reconnaĂźt, sous le mĂȘme symbolisme que celui des formules prĂ©cĂ©dentes, la proposition Ύ.

Rectification

Une distraction, dont nous nous excusons auprĂšs du lecteur, a eu pour rĂ©sultat de laisser en tĂȘte de la Recherche parue aux pages 1-38 du vol. 34 des Archives (Piaget et Osterrieth, L’évolution de l’illusion d’Oppel-Kundt en fonction de l’ñge) le n° X que cette Recherche aurait eue si elle avait Ă©tĂ© publiĂ©e selon l’ordre chronologique. Comme les n° XV et XVI ont Ă©tĂ© dĂ©jĂ  attribuĂ©s aux Recherches sur la comparaison des diffĂ©rences de hauteur et sur l’illusion des rectangles (Archives, vol. 34, p. 73-107 et 109-131) nous sommes donc obligĂ©s de confĂ©rer Ă  la Recherche de Piaget et Osterrieth sur L’illusion d’Oppel-Kundt le n° XVII, bien qu’elle ait paru avant les Recherches XV et XVI. Le lecteur voudra bien faire la correction nĂ©cessaire Ă  la p. 1 de ce volume, ainsi qu’à la note 1 de la page 125.

Liste des Recherches sur le développement des perceptions

À l’occasion de cette Rectification, nous croyons utile de dresser une liste complĂšte des Recherches sur le dĂ©veloppement des perceptions parues dans les Archives de psychologie de 1942 Ă  1954 :

I. J. Piaget, M. Lambercier, E. Boesch, B. von Albertini, Introduction Ă  l’étude des perceptions chez l’enfant et analyse d’une illusion relative Ă  la perception visuelle de cercles concentriques (DelbƓuf). 29, n° 113, 1942, 1-107.

II. J. Piaget, M. Lambercier, La comparaison visuelle des hauteurs à distances variables dans le plan fronto-parallÚle. 29, n° 115-116, 1943, 173-254.

III. J. Piaget, M. Lambercier, Le problĂšme de la comparaison visuelle en profondeur (constance des grandeurs) et l’erreur systĂ©matique de l’étalon. Ibid., 255-308.

IV. J. Piaget, Essai d’interprĂ©tation probabiliste de la loi de Weber et de celle des centrations relatives. 30, n° 118, 1945, 95-138.

V. J. Piaget, M. Lambercier, Essai sur un effet d’« Einstellung » survenant au cours de perceptions visuelles successives (effet Usnadze). Ibid., 139-196.

VI. M. Lambercier, La constance des grandeurs en comparaisons sériales. 31, n° 122-123, 1946, 79-282.

VII. M. Lambercier, La configuration en profondeur dans la constance des grandeurs. 31, n° 124, 1946, 287-324.

VIH. J. Piaget, M. Lambercier, Transpositions perceptives et transitivité opératoire dans les comparaisons en profondeur. Ibid., 325-368.

IX. H. WĂŒrsten, L’évolution des comparaisons de longueurs de l’enfant Ă  l’adulte. 32, n° 125-126, 1947, 1-144.

X. J. Piaget, Les illusions relatives aux angles et à la longueur de leurs cÎtés. 32, n° 128, 1948, 281-307.

XI. J. Piaget, B. von Albertini, L’illusion de MĂŒller-Lyer. 33, n° 129, 1950, 1-48.

XII. J. Piaget, M. Lambercier, La comparaison des grandeurs projectives chez l’enfant et chez l’adulte. 33, n° 130, 1951, 81-130.

XIII. J. Piaget, M. Lambercier, La perception d’un carrĂ© animĂ© d’un mouvement de circumduction (effet Auersperg et Burhmester). Ibid., 131-195.

XIV. Maria-M. Gantenbein, Recherche sur le dĂ©veloppement de la perception du mouvement avec l’ñge (mouvement apparent, dit stroboscopique). 33, n° 131-132, 1952, 197-294.

XVII. J. Piaget, J.-P. Osterrieth, L’évolution de l’illusion d’Oppel-Kundt en fonction de l’ñge. 34, n° 133, 1953, 1-38.

XV. J. Piaget, M. Lambercier, La comparaison des différences de hauteur dans le plan fronto-parallÚle. 34, n° 134, 1953, 73-107.

XVI. J. Piaget, Marianne Denis-Prinzhorn, L’estimation perceptive des cĂŽtĂ©s du rectangle. Ibid., 74-131.