Introduction : la deuxiĂšme annĂ©e d'activitĂ© et le deuxiĂšme symposium du Centre international d'Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. La Lecture de l’expĂ©rience (1958) a

Le but gĂ©nĂ©ral du Centre fondĂ© Ă  GenĂšve en 1955 est de chercher Ă  rĂ©soudre un certain nombre de problĂšmes d’épistĂ©mologie de la pensĂ©e scientifique, soit par des mĂ©thodes expĂ©rimentales portant sur la psychogenĂšse des structures intellectuelles, soit par un ajustement rĂ©ciproque entre les mĂ©thodes expĂ©rimentales et les mĂ©thodes logico-mathĂ©matiques.

Le premier problĂšme que nous nous sommes posĂ© Ă  cet Ă©gard a Ă©tĂ© d’analyser en quoi consistent les structures logiques du sujet et dans quelle mesure elles correspondent aux structures logiques formalisĂ©es par les logiciens. PrĂ©vue pour un minimum de trois ans, cette recherche a donnĂ© lieu, durant la premiĂšre annĂ©e, Ă  un certain nombre de rĂ©sultats publiĂ©s dans les fascicules I à IV de ces Études et dont nous ne rappellerons que les deux suivants. Tout d’abord nous sommes parvenus, malgrĂ© la diversitĂ© d’opinions des membres de notre Ă©quipe (logiciens, psychologues, spĂ©cialistes de la thĂ©orie de l’information ou de la linguistique statistique), Ă  nous mettre d’accord sur le fait que la logique du sujet ne tient pas Ă  son langage seul, mais dĂ©bute dĂšs les niveaux sensori-moteurs et procĂšde des coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action. En second lieu, cherchant Ă  transposer la question des liaisons synthĂ©tiques et analytiques en termes d’action 1, nous nous sommes trouvĂ©s en prĂ©sence d’une difficultĂ© systĂ©matique Ă  Ă©tablir une coupure entre les infĂ©rences et les constatations : tout en admettant qu’il existe des infĂ©rences « pures », nous avons donc Ă©tĂ© conduits Ă  nous demander si l’on rencontre jamais de constatations pures, c’est-Ă -dire indĂ©pendantes de toute interprĂ©tation ou de tout mĂ©canisme infĂ©rentiel intervenant Ă  des degrĂ©s divers.

Deux problĂšmes restaient donc en suspens qu’il importait de reprendre au cours de notre seconde annĂ©e d’activitĂ©. PremiĂšrement, si c’est de l’action que les structures logiques tirent leurs sources, il s’agit naturellement d’établir jusqu’à quel palier il faut remonter pour atteindre ces derniĂšres : il ne suffit point Ă  cet Ă©gard de parler des niveaux sensori-moteurs en gĂ©nĂ©ral, mais il convient d’établir avec quelque prĂ©cision s’il existe ou non certaines catĂ©gories d’actions Ă©chappant Ă  toute structuration logique ou quasi-logique ; et, s’il en existe, Ă  partir de quel niveau on peut et doit parler de telles structurations. DeuxiĂšmement, si l’on est ainsi conduit Ă  remonter de plus en plus haut Ă  la recherche des variĂ©tĂ©s les plus « primitives » de structures logiques, comment distinguer et comment caractĂ©riser les formes d’infĂ©rences les plus Ă©lĂ©mentaires ?

Les questions ainsi mises Ă  notre programme de 1956-57 peuvent s’énoncer sous la forme gĂ©nĂ©rale suivante : les structures logiques constituent-elles des formes ou des coordinations confĂ©rĂ©es aprĂšs coup Ă  divers ensembles de connaissances dĂ©jĂ  acquises ou Ă©laborĂ©es au moyen d’instruments Ă©trangers ou antĂ©rieurs Ă  cette logique, ou bien au contraire tous les instruments ou procĂ©dĂ©s formateurs de connaissances prĂ©sentent-ils Ă  tous les niveaux (c’est-Ă -dire dĂšs la perception et l’association) des structures plus ou moins isomorphes Ă  ces structures logiques ?

À un tel problĂšme, l’empirisme logique a fourni une rĂ©ponse claire dans le sens de la premiĂšre branche de l’alternative : il existerait, d’une part, des connaissances expĂ©rimentales dont l’acquisition, Ă©tant due Ă  la perception, serait par cela mĂȘme Ă©trangĂšre Ă  la logique ; la logique interviendrait, d’autre part, aprĂšs coup en tant que langage exprimant et coordonnant les connaissances acquises indĂ©pendamment de lui. Nous savons certes que l’empirisme logique a notablement Ă©voluĂ© depuis l’époque oĂč il rĂ©duisait la lecture de l’expĂ©rience Ă  un enregistrement de « ProtokollsĂ€tze » et la logique Ă  une pure syntaxe. Mais il a naturellement conservĂ© la tradition du dualisme entre l’expĂ©rience et la logique, sans quoi il eĂ»t cessĂ© de constituer un empirisme !

Le propre de la tradition rationaliste est au contraire d’adopter la deuxiĂšme branche de l’alternative, mais peu de doctrines contemporaines nous semblent dĂ©fendre cette seconde tradition sous une forme suffisamment systĂ©matique et prĂ©cise pour ĂȘtre « testable » Ă  l’expĂ©rience gĂ©nĂ©tique comme le sont les thĂšses de l’empirisme logique, Ă  l’exception sans doute de certaines formes de rationalisme dialectique.

En dehors de toute considĂ©ration d’école nous nous sommes efforcĂ©s de situer les questions sur le terrain exclusivement expĂ©rimental et gĂ©nĂ©tique. D’un tel point de vue, il serait naturellement trĂšs Ă©quivoque de soutenir qu’il existe des structures « logiques » Ă  tous les stades du dĂ©veloppement ou de la hiĂ©rarchie des conduites, puisque, dans nos sociĂ©tĂ©s, les structures proprement opĂ©ratoires ne sont acquises par l’enfant qu’au niveau de 7 Ă  8 ans (opĂ©rations dites « concrĂštes » de classifications, sĂ©riations, correspondances, etc., portant sur des objets manipulables, mais conduisant Ă  des compositions et Ă  des infĂ©rences considĂ©rĂ©es comme nĂ©cessaires par le sujet). Par contre, il est possible que l’on trouve Ă  tous les niveaux : (a) des activitĂ©s du sujet, ajoutant certaines propriĂ©tĂ©s nouvelles aux donnĂ©es fournies par les objets ; (b) des schĂšmes et une schĂ©matisation de complexitĂ© variable, comportant des liaisons comparables Ă  celles d’une logique implicite Ă©lĂ©mentaire (classification, relations, etc.) ; (c) des « dĂ©cisions », impliquant certaines formes d’infĂ©rence inductive ou probabiliste Ă©lĂ©mentaire, mais pouvant conduire par Ă©tapes successives aux infĂ©rences dĂ©ductives Ă  partir d’un certain palier ; etc. Si de telles activitĂ©s et de telles structurations se manifestaient effectivement Ă  tous les stades du dĂ©veloppement, il est alors clair que l’on ne pourrait plus opposer les unes aux autres des connaissances acquises indĂ©pendamment de toute logique et une logique intervenant seulement aprĂšs coup pour les coordonner, car partout oĂč il y aurait acquisition de connaissances, les instruments mĂȘmes d’information comporteraient une structuration plus ou moins isomorphe Ă  la logique et s’élaborant au fur et Ă  mesure des enregistrements : en d’autres termes l’acquisition des connaissances serait indissociable de leur structuration, ce qui vĂ©rifierait la seconde branche de notre alternative.

On voit donc comment l’analyse rĂ©gressive de la logique du sujet nous a conduits Ă  Ă©tudier plus tĂŽt que nous ne nous le proposions, mais en nous restreignant Ă  cet aspect particulier des questions, le problĂšme de la lecture mĂȘme de l’expĂ©rience. Cette lecture ne consiste-t-elle qu’en enregistrements ou implique-t-elle toujours une part de dĂ©cision ? Comporte-t-elle deux moments successifs, l’un de perception et l’autre d’interprĂ©tation ou intervient-il une part d’interprĂ©tation en chaque perception ? Admet-elle une phase de constatation prĂ©alable Ă  toute infĂ©rence, ou toute constatation enveloppe-t-elle une schĂ©matisation englobant elle-mĂȘme certaines infĂ©rences ou « prĂ©infĂ©rences » ? Il est donc impossible de mettre Ă  l’étude la question des formes infĂ©rieures ou primitives d’infĂ©rences sans la lier Ă  ce problĂšme gĂ©nĂ©ral de la lecture de l’expĂ©rience, car se demander Ă  partir de quel point et sous quelles formes on peut et doit parler d’infĂ©rences dans une lecture perceptive ou au cours d’un apprentissage, c’est par lĂ  mĂȘme s’interroger sur le mĂ©canisme des contacts les plus Ă©lĂ©mentaires entre le sujet et les objets, c’est-Ă -dire sur le processus de la lecture comme telle de l’expĂ©rience.

Les problĂšmes ainsi posĂ©s, cherchons Ă  rĂ©sumer briĂšvement les travaux effectuĂ©s durant cette annĂ©e 1956-57 de notre Centre (travaux que contiendront ce fasc. V et les suivants de nos Études), ainsi que les discussions du deuxiĂšme « Symposium d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique » (1er au 6 juillet 1957) oĂč ils ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©s et soumis Ă  la critique de nos Ă©minents conseillers.

Les membres résidents du Centre ont été en 1956-57 :

Vinh-Bang (Genùve), perception et psychologie de l’enfant ;

F. Bresson (Paris), perception et apprentissage ;

B. Inhelder (Genùve), psychologie de l’enfant ;

A. Jonckheere (Londres), mathématiques et psychologie ;

B. Mandelbrot (Paris), physique mathĂ©matique et thĂ©orie de l’information ;

A. Morf (GenÚve), perception et intelligence ;

J. Piaget (GenĂšve), fonctions cognitives.

Ont en outre collaborĂ© aux travaux du Centre : B. Matalon (GenĂšve), perception ; G. Noelting (GenĂšve), psychologie de l’enfant et S. Taponier (GenĂšve), perception. Le symposium final a compris en plus les invitĂ©s suivants :

L. Apostel (Bruxelles), logique et épistémologie ;

R. B. Braithwaite (Cambridge) épistémologie ;

R. Chauvin (Paris), psychologie animale ;

Ward Edwards (San Antonio, Texas), probabilités subjectives ;

P. Fraisse (Paris), perception ;

F. Gonseth (Zurich), épistémologie ;

H. E. Gruber (Colorado), perception et intelligence ;

I. Kohler (Innsbruck), perception ;

F. G. Langdon (Londres), perception ;

A. Naess (Oslo), épistémologie ;

I 1. À commencer par les questions de lecture de l’expĂ©rience, il s’agissait en premier lieu d’établir un cadre Ă©pistĂ©mologique gĂ©nĂ©ral permettant de comparer la lecture de l’expĂ©rience en physique, c’est-Ă -dire dans la science expĂ©rimentale la plus poussĂ©e, et la lecture de l’expĂ©rience par un sujet quelconque, caractĂ©risĂ© par ses fonctions et mĂ©canismes psychologiques, que le sujet soit le physicien en tant qu’observateur, l’adulte moyen ou l’enfant qui fait des lectures d’observations ou d’expĂ©riences. B. Mandelbrot a rĂ©pondu Ă  cette question par le travail qu’on va lire dans ce fasc. V : comparant le circuit du sujet et de l’objet tel qu’il existe en physique (avec introduction nĂ©cessaire d’une Ă©tape « classique » dans la description quantique, mais d’une Ă©tape dont le choix reste indĂ©terminĂ©) au circuit du sujet et de l’objet dans l’observation usuelle (avec dĂ©duction correspondant Ă  l’étape « classique », mais aussi avec infĂ©rences inductives et « dĂ©cisions » correspondant aux Ă©tapes non classiques), Mandelbrot en vient Ă  suggĂ©rer aux psychologues de l’enfance un modĂšle sĂ©duisant pour expliquer le passage des infĂ©rences inductives imparfaites Ă  rĂ©sultats alĂ©atoires et en gĂ©nĂ©ral contradictoires aux infĂ©rences proprement dĂ©ductives ; ce passage s’opĂ©rerait grĂące Ă  un jeu de compensations analogues Ă  ce que l’on trouve dans les mĂ©canismes de prĂ©correction des erreurs de communication ou dans le fonctionnement de trĂšs grands rĂ©seaux (machines Ă  calculer).

I 2. Regroupant ses rĂ©flexions sur l’assimilation, Piaget a cherchĂ© Ă  montrer que toute lecture perceptive ou associative d’un donnĂ© comporte une incorporation de celui-ci Ă  des schĂšmes antĂ©rieurs, dĂ©jĂ  Ă©laborĂ©s ou se diffĂ©renciant au cours de l’enregistrement : d’oĂč cette conclusion que la « lecture » de l’expĂ©rience consiste en fait toujours en une interaction entre le sujet et l’objet, telle que les propriĂ©tĂ©s de l’objet soient atteintes exclusivement grĂące Ă  l’adjonction de relations ou de structurations introduites en liaison avec les activitĂ©s du sujet (voir ce mĂȘme fasc. V).

I 3. Un cas spĂ©cialement intĂ©ressant de lecture de l’expĂ©rience dans le domaine de la perception, en relation avec l’épistĂ©mologie logico-mathĂ©matique sous ses aspects les plus gĂ©nĂ©raux, est celui de la lecture perceptive euclidienne ou non-euclidienne de l’espace. On sait que R. Luneburg a cru pouvoir Ă©tablir qu’en certaines situations de vision binoculaire avec convergence ou disparation nous percevons selon une structure lobatschevskienne des dispositifs qui « physiquement » (ce qui signifie en fonction de nos mesures et de notre organisation opĂ©ratoire de l’espace) sont euclidiens. Jonckheere, qui a dirigĂ© Ă  Londres des travaux sur cette question et confirmĂ© les rĂ©sultats de Luneburg, a repris le problĂšme Ă  notre Centre en Ă©largissant sur la base d’expĂ©riences nouvelles. Soit un cube dont les arĂȘtes sont constituĂ©es par des fils de fer rigides et animĂ© d’un mouvement de rotation pendant que la rĂ©flexion de son image est renvoyĂ©e par un miroir sous la forme d’un cube plus petit tournant Ă  l’intĂ©rieur du premier en un sens « objectivement » inverse. En une telle situation, les donnĂ©es peuvent ĂȘtre perçues de façon aussi bien non-euclidienne qu’euclidienne, mais la question ne peut plus ĂȘtre rĂ©solue, comme dans les expĂ©riences de Luneburg, par un simple examen du mode de cohĂ©rence entre les jugements perceptifs du sujet : c’est tout le problĂšme des relations entre les « donnĂ©es sensorielles » et l’élaboration perceptive qui est alors posĂ©, et mĂȘme si, faute de renseignements sur ces « donnĂ©es sensorielles », la question ne peut ĂȘtre actuellement rĂ©solue, les obstacles mĂȘmes qui empĂȘchent sa solution mettent en Ă©vidence la complexitĂ© du processus d’assimilation qui relie le donnĂ© « physique » Ă  la perception finale. Or, c’est ce qu’il importait prĂ©cisĂ©ment de souligner, du point de vue de l’épistĂ©mologie de la « lecture » de l’expĂ©rience.

I 4. Une autre source d’information sur la lecture de l’expĂ©rience est l’analyse des « illusions » perceptives (ou des estimations sans illusion systĂ©matique) aux trĂšs courtes durĂ©es de prĂ©sentation : rien ne fait mieux saisir, en effet, la relativitĂ© des enregistrements perceptifs par rapport aux activitĂ©s du sujet que de constater combien leurs rĂ©sultats varient selon ce qu’a pu ou n’a pas pu faire le sujet au cours des temps qui lui sont accordĂ©s pour ses explorations. Une suite d’études de V. Bang et B. Matalon, en collaboration avec Piaget, montrent que, contrairement Ă  l’opinion rĂ©pandue, suivant laquelle les illusions optico-gĂ©omĂ©triques planes augmentent simplement en prĂ©sentation tachistoscopique, ces illusions commencent par ĂȘtre faibles aux temps trĂšs courts de prĂ©sentation, puis passent par un maximum, en gĂ©nĂ©ral entre 0,1 et 0,3 secondes pour diminuer aux temps plus longs. Les illusions Ă©tudiĂ©es ont Ă©tĂ© celle d’Oppel-Kundt (espaces divisĂ©s), les effets de verticale (T renversĂ© et L) et l’effet de rectangle (surestimation du grand cĂŽtĂ©). Les recherches ont Ă©tĂ© faites sur des adultes et des enfants de 5-7 ans. La grandeur de l’illusion dĂ©pend fortement du point de fixation imposĂ© au sujet (dans les T renversĂ©s et les L on n’a pas constatĂ© de maximum en cas de fixation sur le segment horizontal). Les enfants et les adultes prĂ©sentent la mĂȘme allure de courbe, le maximum Ă©tant simplement dĂ©placé 2.

Piaget explique cette « loi du maximum temporel » par le jeu des centrations, c’est-Ă -dire des rencontres et des couplages (voir plus loin au chap. III de ce fascicule, « Assimilation et connaissance » : le dĂ©but du § 6 de ce chap. III donne l’essentiel de ce schĂ©ma). Du point de vue Ă©pistĂ©mologique, la question prĂ©sente alors l’intĂ©rĂȘt suivant : si les « rencontres » marquent le point de contact entre les organes rĂ©cepteurs et le donnĂ© objectif, tandis que les « couplages » (dĂ©jĂ  sous la forme simple de l’homogĂ©nĂ©itĂ© ou de l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des rencontres sur les diverses parties de la figure et a fortiori lorsqu’ils sont fonction des mouvements oculaires d’exploration) expriment les mises en relations dues aux activitĂ©s du sujet, la loi du maximum temporel dĂ©montrerait alors la dualitĂ© mais aussi le caractĂšre indissociable des rencontres et des couplages, c’est-Ă -dire donc des contacts et des activitĂ©s de mise en relations. En d’autres termes il y aurait lĂ  une nouvelle confirmation du caractĂšre perceptivement primitif de l’union entre l’enregistrement du donnĂ© objectif (rencontres) et les relations dĂ©pendant des activitĂ©s du sujet (couplages).

I 5. À propos encore de la lecture de l’expĂ©rience perceptive, un problĂšme essentiel, qui conduit d’ailleurs Ă  la question des infĂ©rences probabilistes sous forme de « dĂ©cisions », est celui de l’activitĂ© exploratrice du sujet mis en prĂ©sence de la configuration Ă  percevoir. Ce problĂšme est essentiel d’abord parce que, si l’hypothĂšse des dĂ©formations par centrations est vraie, ce n’est qu’en dĂ©plaçant ses regards de maniĂšre Ă  coordonner ses centrations dans la direction du point de compensation maximale possible entre les effets dĂ©formants que le sujet parviendra Ă  une perception adĂ©quate de la configuration donnĂ©e. Il est essentiel ensuite dans la mesure oĂč le choix de centrations successives est affaire de « dĂ©cisions » au cours desquelles le sujet compare implicitement ce qu’il gagne et ce qu’il perd d’information lors de chaque centration (ces gains et ces pertes Ă©tant prĂ©cisĂ©ment fonction de la compensation progressive dont il vient d’ĂȘtre question). C’est pourquoi Vinh-Bang s’est attachĂ©, durant cette annĂ©e, Ă  analyser la motricitĂ© oculaire lors de l’exploration visuelle, en perfectionnant un dispositif dĂ©jĂ  imaginĂ© l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente par J. Rutschmann. Mais il faut bien comprendre que, du point de vue oĂč nous nous plaçons, ce ne sont pas simplement les mouvements d’exploration du regard qui nous intĂ©ressent (on sait le peu de rĂ©sultats obtenus jusqu’ici dans l’étude de la corrĂ©lation entre les dĂ©placements du regard et les effets perceptifs tels que les illusions optico-gĂ©omĂ©triques, etc.) : c’est la relation entre ces mouvements et les centrations elles-mĂȘmes, le concept opĂ©rationnel central de notre recherche Ă©tant donc celui des dĂ©formations par centrations.

Or, les premiers rĂ©sultats obtenus par V. Bang semblent encourageants en ce sens que l’on observe dĂ©jĂ  certaines relations entre la frĂ©quence des centrations et des mouvements qui s’y rapportent, d’une part, et les erreurs systĂ©matiques d’estimation subjective, d’autre part.

I 6. Une discussion d’ensemble sur la lecture de l’expĂ©rience ne pouvait se limiter au domaine exclusivement perceptif car, sur le plan notionnel ou reprĂ©sentatif lui-mĂȘme, il existe un problĂšme gĂ©nĂ©ral intĂ©ressant Ă  la fois cette « lecture » et le rĂ©glage des opĂ©rations de la pensĂ©e : c’est le problĂšme de savoir comment rĂ©agit le sujet, en prĂ©sence de collections ou classes A, B, etc., pour dĂ©cider si « tous » les A sont des B, si « quelques » B seulement sont des A, et si les A sont moins, plus ou Ă©galement nombreux que les B. B. Inhelder, qui a conduit ces derniĂšres annĂ©es plusieurs recherches sur ce sujet a fourni un exposĂ© prĂ©liminaire de ses rĂ©sultats. Quoique les Ă©lĂ©ments en soient tous simultanĂ©ment perceptibles, il se trouve que les enfants des niveaux prĂ©opĂ©ratoires (jusqu’à 7-8 ans) ne parviennent ni Ă  une quantification exacte du « tous » et du « quelques », ni surtout Ă  la lecture de l’inĂ©galitĂ© A < B. Sur le premier point ils diront souvent, par exemple, que tous les jetons ronds d’une sĂ©rie prĂ©sentĂ©e ne sont pas bleus (bien qu’ils le soient en fait), parce qu’ils sont accompagnĂ©s de carrĂ©s bleus : ils se bornent donc en ce cas, pour juger du « tous », Ă  vĂ©rifier si la collection des ronds et celle des bleus coĂŻncident, comme si l’on avait dit « tous les ronds sont tous les bleus ». Sur le second point, lorsqu’ils veulent comparer les collections A (partie) et B (tout), ils ne conservent plus le tout B, du seul fait qu’ils en extraient mentalement les A, et ne comparent plus alors la collection A qu’à sa complĂ©mentaire A’ : d’oĂč des jugements tels que « il y a plus ou autant de primevĂšres (A) que de fleurs (B) » parce qu’il y a sur la table quatre primevĂšres et trois ou quatre autres fleurs.

Ces expĂ©riences mettent donc en Ă©vidence le fait essentiel que, mĂȘme au niveau de la confrontation entre les cadres notionnels et les donnĂ©es perceptives (celles-ci n’étant en ce cas nullement dĂ©formĂ©es en tant que perceptives), la lecture de l’expĂ©rience ne consiste pas en un simple enregistrement mais suppose l’intervention d’un processus d’assimilation : dans la situation Ă©tudiĂ©e le schĂšme d’assimilation indispensable Ă  la lecture correcte des donnĂ©es consiste en un schĂšme d’inclusion, solidaire des opĂ©rations A + A’− B et B − A’ − A.

II. Mais ces diverses recherches sur les processus de la lecture de l’expĂ©rience ont Ă©tĂ©, comme on l’a dĂ©jĂ  dit, essentiellement centrĂ©es sur la question cruciale de savoir s’il existe ou non une frontiĂšre franche entre la constatation et l’infĂ©rence, et si, par consĂ©quent, il convient ou non de rechercher les premiĂšres infĂ©rences dĂšs les contacts les plus « immĂ©diats » (en apparence) entre le sujet et l’objet, autrement, dit dĂšs ce que l’on dĂ©nomme habituellement le « donné ». Ceci nous conduit aux recherches que nous avons poursuivies sur les infĂ©rences Ă©lĂ©mentaires ou les « prĂ©-infĂ©rences ».

Il convient ici de distinguer soigneusement trois problÚmes ou trois groupes de problÚmes, qui correspondront aux rubriques II 1 à II 3 :

II 1. La perception, dit J. Bruner, est un acte de catĂ©gorisation procĂ©dant par infĂ©rence Ă  partir de signaux. Mais, dans le processus conduisant Ă  une identification telle que « Ceci est une orange », tout n’est pas perceptif : on ne perçoit pas la classe (ou catĂ©gorie) des oranges, mais seulement l’appartenance de « ceci » Ă  cette classe. Quels sont donc les intermĂ©diaires entre le contact perceptif et l’identification finale ? Intervient-il entre deux des schĂšmes Ă  titre de moyen terme nĂ©cessaire et quelles sortes de schĂšmes ? Comment s’organisent les signaux et selon quelles sortes d’infĂ©rences conduisent-ils Ă  l’identification ?

À ces questions rĂ©pond d’abord une Ă©tude d’ensemble de J. Bruner lui-mĂȘme qui a Ă©tĂ© empĂȘchĂ© d’assister Ă  nos sĂ©ances de juillet 1957 mais a envoyĂ© une contribution intitulĂ©e « Les processus de prĂ©paration Ă  la perception », rĂ©sumant ses vues qui sont fondamentales pour notre propos. Cette contribution paraĂźtra dans le fasc. VI de ces Études.

D’autre part F. Bresson a Ă©laborĂ©, durant son annĂ©e passĂ©e au Centre, un modĂšle de l’une des deux formes possibles d’apprentissage perceptif, intĂ©ressant la lecture de l’expĂ©rience, le rĂŽle des prĂ©-infĂ©rences (voir plus bas sous II 3) dans la perception et la dĂ©finition des indices perceptifs. On peut distinguer un apprentissage consistant Ă  attacher des rĂ©ponses nouvelles Ă  un mĂȘme ensemble stimulus et un apprentissage consistant Ă  distinguer un ensemble stimulus des ensembles voisins en utilisant un nombre croissant d’indices discriminatifs. C’est le second type dont Bresson fournit un schĂ©ma. On considĂšre tous les messages composĂ©s de N signaux Ă  M états. On peut, en s’inspirant du travail de Hamming sur les codes, dĂ©finir sur cet ensemble une distance D en envisageant le nombre des Ă©lĂ©ments deux Ă  deux diffĂ©rents (ce qui implique la dĂ©finition d’un ordre si M > 2). On considĂšre alors le nombre r des signaux que le sujet peut apprĂ©hender en un seul acte perceptif et on peut calculer l’espĂ©rance mathĂ©matique d’obtenir des tirages diffĂ©rents pour tous les couples, espĂ©rance qui dĂ©pend de r et de D. On peut ensuite dĂ©finir un processus stochastique qui fournit l’équivalent de r tendant vers N. Les ensembles stimuli sont progressivement rĂ©partis dans des classes de plus en plus petites au fur et Ă  mesure de la rĂ©pĂ©tition des expĂ©riences. L’apprentissage ne dĂ©pend pas ici de la probabilitĂ©, pour un ensemble dĂ©terminĂ©, d’évoquer une rĂ©ponse spĂ©cifique mais consiste en l’augmentation de la probabilitĂ© d’inhiber cette rĂ©ponse aux stimuli voisins.

Si l’on considĂšre deux messages juste distinguĂ©s Ă  un moment donnĂ©, on peut dĂ©finir l’indice perceptif comme la discrimination entre les messages et, par un systĂšme de comparaisons par paires, obtenir un inventaire des indices Ă  un moment donnĂ©. Ceux-ci ne correspondent donc ni Ă  un donnĂ© physique constant, ni Ă  des sensations.

D’autre part, un message donnĂ© peut ĂȘtre redondant par rapport Ă  toute une sĂ©rie de rĂ©ponses qui lui sont attachĂ©es. Cette redondance est d’autant plus importante que la perception correspond Ă  la vĂ©rification d’une hypothĂšse (expectation) selon un processus que l’on peut assimiler Ă  un Ă©chantillonnage sĂ©quentiel. Dans la mesure oĂč la physique, dĂ©termination indirecte des stimuli, est possible, il y a une redondance du monde qui montre qu’à partir d’une situation donnĂ©e les hypothĂšses trĂšs probables sont en trĂšs petit nombre. De lĂ , reposant sur l’apprentissage (montrĂ© expĂ©rimentalement) d’une ordination des probabilitĂ©s de liaisons entre indices, des prĂ©-infĂ©rences ou quasi-infĂ©rences qui reprĂ©sentent, sur le plan perceptif, l’analogue des dĂ©cisions dans un processus statistique d’échantillonnage sĂ©quentiel. Des expĂ©riences de type masquage d’une structure par modification des probabilitĂ©s d’apparition montrent qu’il peut en ĂȘtre effectivement ainsi.

II 2. Étant donnĂ©e une sĂ©rie infĂ©rentielle de nature reprĂ©sentative (par exemple une loi de succession de nombres), peut-elle influencer la perception elle-mĂȘme ? AbordĂ©e indirectement par J. Bruner lui aussi, Ă  propos de l’influence des anticipations sur la perception, cette question a Ă©tĂ© reprise de front par F. Bresson. Pour atteindre cette modification du percept, Bresson a eu recours Ă  une rĂ©ponse d’ajustement d’une copie jusqu’à identitĂ© avec le modĂšle, rĂ©ponse qui en principe devait tenir compte des indices, surabondants pour la rĂ©ponse verbale.

L’expĂ©rience, disposĂ©e selon un plan factoriel, consistait Ă  induire la lecture d’un 1 ou d’un 7 devant la prĂ©sentation de la seule barre | de ces chiffres, le sommet Ă©tant cachĂ© par une bande de papier noir. On prĂ©sentait aux sujets (enfants de 13 ans) une sĂ©rie de cartes portant des couples de nombres, consĂ©cutifs dans un cas, alĂ©atoires dans l’autre. Ensuite on prĂ©sentait soit le couple 60-61 soit le couple 66-67. En rĂ©alitĂ© le 1 et le 7 Ă©taient reprĂ©sentĂ©s ici par la mĂȘme barre, Ă  inclinaison intermĂ©diaire entre les deux chiffres. Les sujets ou bien regardaient les cartes en silence, la rĂ©ponse verbale n’étant fournie qu’aprĂšs l’ajustement, ou bien exprimaient Ă  haute voix leur lecture Ă  chaque prĂ©sentation. Enfin les sujets devaient ajuster une barre mobile Ă  l’inclinaison de la barre reprĂ©sentĂ©e sur le modĂšle. L’analyse de la variance effectuĂ©e sur les rĂ©sultats montre qu’il y a un effet trĂšs significatif de modification du percept : les sujets qui voient un 1 dĂ©placent nettement la barre mobile sur la verticale, et cela mĂȘme dans le cas oĂč le dispositif d’ajustement est identique au modĂšle Ă  lire : il y a ainsi de nettes distorsions perceptives dans la lecture de l’expĂ©rience.

II 3. Enfin, troisiĂšme problĂšme distinct des deux prĂ©cĂ©dents : sur les terrains perceptifs Ă©lĂ©mentaires, tels que les effets de champ ou les activitĂ©s perceptives s’exerçant Ă  propos de figures d’ensemble (configurations sĂ©riales, par exemple) peut-on mettre en Ă©vidence l’existence d’infĂ©rences spĂ©cifiquement perceptives, que nous appellerons des « prĂ©infĂ©rences » pour les diffĂ©rencier des infĂ©rences proprement dites ?

Il importe ici d’introduire quelques dĂ©finitions de maniĂšre Ă  bien circonscrire le problĂšme. Nous ne dĂ©finirons pas l’infĂ©rence logique en gĂ©nĂ©ral, sous son aspect formel, mais seulement les infĂ©rences s’élaborant Ă  propos d’objets physiquement donnĂ©s (ce qui recouvre donc l’ensemble des niveaux s’étendant de la perception aux opĂ©rations logico-mathĂ©matiques que nous appelons « concrĂštes », c’est-Ă -dire qui s’effectuent dans un contexte de manipulation d’objets Ă  partir de 7-8 ans). Nous dirons donc que de telles infĂ©rences comportent nĂ©cessairement quatre sortes d’élĂ©ments :

a : les Ă©lĂ©ments physiquement donnĂ©s de façon actuelle (par exemple les propriĂ©tĂ©s des objets prĂ©sents, perçues par l’intermĂ©diaire d’un champ sensoriel).

b : les Ă©lĂ©ments non physiquement donnĂ©s de façon actuelle mais auxquels recourt le sujet par gĂ©nĂ©ralisation d’acquisitions antĂ©rieures.

c : la rĂ©sultante de la composition de a et de b (= la conclusion de l’infĂ©rence dont a et b sont les prĂ©misses).

d : le mode de composition conduisant de a et b à c.

Nous dirons alors qu’il y a infĂ©rence proprement dite (= reprĂ©sentative ou opĂ©ratoire) lorsque les trois conditions suivantes sont remplies : (1) une conscience distincte des Ă©lĂ©ments a, b et c ; (2) la possibilitĂ© d’abstraire les Ă©lĂ©ments a et b d’un contexte contenant d’autres Ă©lĂ©ments qu’eux ; (3) un mode de composition d comportant des rĂšgles considĂ©rĂ©es comme nĂ©cessaires par le sujet (conscience de la nĂ©cessitĂ© logique, par exemple dans le cas de la transitivitĂ©, qui est sans doute le plus simple au point de vue gĂ©nĂ©tique).

Nous dirons au contraire qu’il y a prĂ©infĂ©rence, au sein par exemple de processus perceptifs ou d’une sĂ©quence d’apprentissage, quand les trois conditions suivantes sont remplies (avec possibilitĂ© de cas intermĂ©diaires quand l’une ou deux seulement d’entre elles le sont : (1) pas de conscience distincte des Ă©lĂ©ments a et b, mais seulement de la rĂ©sultante c, qui englobe alors (inconsciemment) les composantes a et b ; (2) pas d’abstraction portant sur les Ă©lĂ©ments a et b ; (3) pas de composition s’accompagnant de nĂ©cessitĂ© logique. Le mode de composition propre aux prĂ©infĂ©rences consiste donc simplement Ă  recourir Ă  un schĂšme dont font partie les Ă©lĂ©ments b et qui, appliquĂ© aux Ă©lĂ©ments a, donne la rĂ©sultante c sans conscience du dĂ©roulement successif de cette composition (le rĂ©sultat c Ă©tant perçu de façon en apparence immĂ©diate).

Morf et Piaget ont fait Ă  cet Ă©gard diverses expĂ©riences (l’une proposĂ©e dĂ©jĂ  lors du premier symposium, une autre imaginĂ©e par Jonckheere et toutes mises au point par Morf lui-mĂȘme). Il s’agit par exemple de faire comparer aux sujets deux couples de tiges successives, l’un dans la partie initiale, l’autre dans la partie terminale de configurations sĂ©riales (Ă  diffĂ©rences constantes, croissantes ou dĂ©croissantes) : selon que le sujet ne tient pas compte ou tient compte de la ligne des sommets, la comparaison sera toute diffĂ©rente, procĂ©dant par transport direct des diffĂ©rences dans le premier cas, ou par prĂ©infĂ©rence Ă  partir du schĂšme d’ensemble dans le second cas. De mĂȘme on demande aux sujets de comparer deux ensembles de quatre Ă  six points disposĂ©s en rangĂ©es de longueurs Ă©gales ou inĂ©gales, mais en procĂ©dant soit par comparaison directe soit avec adjonction de traits reliant bi-univoquement un point de l’une des rangĂ©es Ă  un point de l’autre (traits tracĂ©s entiĂšrement d’un point Ă  un autre ou traits raccourcis ou encore interrompus, selon diverses combinaisons). Le rĂ©sultat de ces diverses expĂ©riences est alors que, de 4-5 Ă  11-12 ans on assiste Ă  une Ă©volution trĂšs significative, selon que le sujet ne recourt pas encore ou recourt de plus en plus Ă  des schĂšmes rendant possibles les prĂ©infĂ©rences (et Ă  des schĂšmes de nature sensori-motrice, et non pas sans doute exclusivement perceptive, jusqu’au niveau oĂč les schĂšmes opĂ©ratoires eux-mĂȘmes exercent probablement une influence indirecte sur la schĂ©matisation proprement perceptive).

II 4. Cherchant Ă  systĂ©matiser ces analogies et ces diffĂ©rences entre la perception et la pensĂ©e logiques, Piaget a prĂ©sentĂ© avec la collaboration de Morf un essai sur « les isomorphismes partiels entre les structures logiques et les structures perceptives ». ConsidĂ©rant tour Ă  tour les structures de classes, de relations, d’infĂ©rence et les opĂ©rations comme telles, il a montrĂ© sous quelles formes affaiblies on les retrouve dans la perception, une fois la part faite de l’irrĂ©versibilitĂ© relative de cette derniĂšre et des dĂ©formations que cette irrĂ©versibilitĂ© entraĂźne. Les conclusions Ă  tirer de cette analyse sont alors : (1) non pas qu’il y a prĂ©formation de la logique dans la perception, mais que les structures logiques tirent leur source des coordinations sensori-motrices dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre dans la perception ; (2) que la perception ne se rĂ©duit donc pas Ă  un enregistrement simplement constatif mais introduit dĂšs le dĂ©part une schĂ©matisation prĂ©logique sous l’influence des activitĂ©s sensori-motrices nĂ©cessaires Ă  son fonctionnement.

III. Tels sont les divers travaux qui ont Ă©tĂ© soumis Ă  la discussion du Symposium de juillet 1957. Comme nous le notions dans le fasc. I de ces Études Ă  propos de notre premier Symposium (juillet 1956), on ne saurait rendre, sans une transcription intĂ©grale, la spontanĂ©itĂ© ni la richesse de dĂ©bats se dĂ©roulant de la façon la plus « informelle » Ă  propos d’une sĂ©rie de prĂ©sentations destinĂ©es avant tout Ă  provoquer l’examen critique et Ă  faire surgir de nouvelles questions. NĂ©anmoins, avant de dĂ©gager les conclusions Ă©pistĂ©mologiques gĂ©nĂ©rales que nous avons tirĂ©es et des dix travaux prĂ©sentĂ©s et des interventions de nos Ă©minents invitĂ©s, nous voudrions rappeler quelques-unes des remarques qui ont Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©es Ă  propos de presque chacun des points prĂ©cĂ©dents (la reprise des numĂ©ros, mis cette fois entre parenthĂšse, permettra de faire correspondre les discussions rapportĂ©es dans ce qui suit aux thĂšses dĂ©veloppĂ©es sous I et II) :

(I 1). L’exposĂ© de Mandelbrot, aprĂšs avoir donnĂ© lieu Ă  des remarques convergentes de Gonseth et de Braitwaithe, a conduit Apostel Ă  cette dĂ©claration intĂ©ressante : d’une part, la nĂ©cessitĂ© d’un recours Ă  une rĂ©fĂ©rence « classique » est favorable Ă  la thĂšse empiriste, mais, d’autre part, le fait que le choix d’un tel recours, donc la dĂ©limitation du domaine dans lequel il a lieu, demeurent arbitraires est dĂ©favorable Ă  la mĂȘme thĂšse empiriste. Pour Piaget, la conjonction de cette nĂ©cessitĂ© et de cet arbitraire prouve simplement que l’objet existe, mais sans que nous soyons en Ă©tat de l’atteindre de façon directe, c’est-Ă -dire par une autre voie que de façon mĂ©diate. Le circuit reliant de façon continue le sujet et l’objet est par consĂ©quent tel que le sujet ne saurait connaĂźtre intĂ©gralement ce dernier, faute de pouvoir se libĂ©rer de sa propre activité : un tel circuit ne donne alors prise Ă  une connaissance objective qu’interrompu par mĂ©thode. Nous nous trouvons ainsi une fois de plus en prĂ©sence du « cercle » qui caractĂ©rise toute connaissance (y compris le systĂšme des sciences elles-mĂȘmes) : le sujet ne connaĂźt l’objet qu’à travers les actions exercĂ©es sur lui, tandis qu’il ne connaĂźt de soi-mĂȘme que les mĂȘmes actions appliquĂ©es Ă  l’objet. Le recours Ă  la rĂ©fĂ©rence « classique » ne constitue qu’un moyen de rendre un tel cercle non vicieux.

(I 2). L’exposĂ© de Piaget sur l’assimilation a fourni l’occasion Ă  Apostel et Ă  Fraisse d’un Ă©change serrĂ© sur la nature du donnĂ© perceptif. Existe-t-il, demande Apostel, un « donné » pur ou une perception « pure » ? Une telle question comporte deux interprĂ©tations : (a) phĂ©nomĂ©nologiquement, ou pour l’introspection, il existe un tel donnĂ©, mais rien n’exclut qu’il constitue une rĂ©sultante dont le mode de composition Ă©chappe Ă  la conscience du sujet ; (b) du point de vue psychologique il existe un percept p, mais qui est fonction des deux variables « sujet » s et « objet » o, soit p = f(s, o). Les problĂšmes sont alors : (1) pouvons-nous dissocier, dans les variations de p, les parts respectives de s et de o ; et (2) existe-t-il des cas dans lesquels, o Ă©tant donnĂ©, p est entiĂšrement dĂ©terminé ? Ces deux problĂšmes paraissent Ă  Apostel susceptibles de solution en certains cas, et la thĂšse empiriste reposerait notamment sur la possibilitĂ© de rĂ©pondre affirmativement au problĂšme (2). Il va donc de soi que si nous posons p = f(s, o) et que nous dĂ©finissons la « perception pure » comme une perception qui ne dĂ©pendrait pas de s, il est tautologique qu’il n’y a pas de perception « pure » ! Pour que la discussion ait un sens il faut donc qu’empiristes et non empiristes se mettent d’accord sur le degrĂ© et le mode de dĂ©pendance de p par rapport à o et à s de maniĂšre Ă  dĂ©finir ce qu’ils entendront par « perception pure » : c’est alors sur l’existence ou la non-existence de tels degrĂ©s et modes de dĂ©pendance que pourra porter la discussion.

À ces questions, Fraisse rĂ©pond que dans cette donnĂ©e immĂ©diate paraissant constituer le percept sur le plan phĂ©nomĂ©nal, tout le monde s’accorde Ă  distinguer deux variables : ce qui provient des stimuli (dire « de l’objet » prĂ©juge dĂ©jĂ  de la nature des stimuli) et ce qui provient du sujet. Mais toutes les recherches contemporaines ont montrĂ© que le rĂŽle respectif de ces deux variables n’était pas toujours le mĂȘme. Il existe des cas oĂč le percept semble presque entiĂšrement dĂ©terminĂ© par la nature des stimuli, d’autres au contraire oĂč les apports du sujet, liĂ©s Ă  sa propre histoire, sont dĂ©terminants. Il est cependant important de remarquer que ce continuum ne peut pas ĂȘtre dĂ©crit comme allant d’un percept pur, qui serait seulement le donnĂ© sensible, Ă  une production purement imaginative. Tant qu’il y a perception, il y a rĂ©ponse active du sujet Ă  une stimulation. Mais, suivant la nature de cette stimulation, l’activitĂ© prospectrice du sujet est plus ou moins dĂ©terminĂ©e : de mĂȘme qu’il existe des instruments ou des objets qui ne peuvent ĂȘtre utilisĂ©s que d’une seule maniĂšre, de mĂȘme il existe des stimuli qui commandent en quelque sorte une rĂ©ponse univoque, tandis que d’autres laissent plus de marge Ă  l’activitĂ© constructrice et interprĂ©tative du sujet.

Piaget fait remarquer que l’accent mis par Fraisse sur ces cas oĂč la rĂ©ponse du sujet est univoque rĂ©sonne diffĂ©remment de l’accent de l’empirisme : lĂ  oĂč Apostel dit que, l’objet o Ă©tant donnĂ©, le percept p est entiĂšrement dĂ©terminĂ©, Fraisse soutient simplement que pour un stimulus donnĂ© les moments de libertĂ© du sujet se rĂ©duisent au minimum, mais le « mode de dĂ©pendance » n’est pas le mĂȘme puisqu’il s’agit encore d’activitĂ©s du sujet.

Fraisse dĂ©clare enfin que l’on peut cependant se demander s’il n’existe pas des effets rĂ©ciproques des stimuli les uns sur les autres qui seraient contraignants pour le sujet parce qu’ils rĂ©sulteraient de l’interaction mĂȘme des stimuli sans que cette interaction Ă©mane directement d’une activitĂ© du sujet.

À cela, Piaget rĂ©pond en reconnaissant que cette interprĂ©tation demeure effectivement possible en ce qui concerne les « effets de champ » Ă©lĂ©mentaires dont l’analyse gĂ©nĂ©tique est impraticable dans l’état actuel de nos connaissances, parce qu’elle exigerait une analyse portant sur les premiĂšres semaines de l’existence. En ce qui concerne ces effets de champ provisoirement irrĂ©ductibles deux solutions sont alors concevables : ou bien il s’agirait d’un donnĂ© indĂ©pendant, ce qui justifierait dans ce domaine circonscrit l’hypothĂšse empiriste, ou bien il s’agit comme dans tous les cas oĂč l’analyse est possible de dĂ©pĂŽts ou stratifications dus Ă  des activitĂ©s perceptives antĂ©rieures (cf. l’apprentissage primaire de Hebb), ce qui supprimerait l’exception apparente.

Notons enfin sur ces points que, dans sa communication, Gruber a mis en Ă©vidence la possibilitĂ© pour le sujet de modifier en certains cas ses propres stimuli par des systĂšmes de choix et de filtrage. Gruber soutient, d’autre part, en convergence avec Piaget, la notion d’un dĂ©veloppement des fonctions cognitives par paliers successifs avec isomorphisme partiel entre les structures des paliers contigus.

(I 3). L’exposĂ© de Jonckheere sur les structures euclidiennes et non euclidiennes de l’espace visuel a d’abord donnĂ© lieu Ă  une convergence avec les remarques de Gonseth sur les critĂšres Ă  adopter pour considĂ©rer comme lobatschevskiennes les rĂ©actions perceptives au parallĂ©lisme et aux Ă©quidistances dans le cas des « allĂ©es » de Hillebrand et Blumenfeld. Il a ensuite provoquĂ© les remarques suivantes de Piaget, d’I. Kohler et d’Apostel.

Pour Piaget ces faits sont d’un grand intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique et mettent simultanĂ©ment en difficultĂ© l’empirisme et l’apriorisme. Les rĂ©sultats de Luneburg, tout d’abord, soulĂšvent de ce point de vue deux problĂšmes complĂ©mentaires. Le premier est d’expliquer pourquoi l’espace perceptif, qui serait lobatschevskien en vision binoculaire avec mouvements libres du regard (et en fonction de la convergence et de la disparation), ne correspond pas Ă  l’espace « physique » dans les situations donnĂ©es : rĂ©pondre que cette correspondance est restreinte Ă  des Ă©lĂ©ments infinitĂ©simaux montre que la « lecture » sensorielle se rĂ©duit Ă  fort peu de choses et que le rĂŽle de la construction est considĂ©rable, ce qui est gĂȘnant du point de vue de l’empirisme. Il s’y ajoute, et ceci Ă  -l’adresse de l’apriorisme, un second problĂšme soulevĂ© par la pluralitĂ© des structures spatiales du sujet : comment d’une perception lobatschevskienne, expliquer que l’on passe Ă  une reprĂ©sentation euclidienne ? Ce n’est sans doute pas seulement, en effet, au niveau des opĂ©rations de mesure (7-8 ans chez l’enfant de nos milieux) que s’effectue cette transformation, car la correspondance entre l’équidistance et le parallĂ©lisme apparaĂźt vraisemblablement bien avant. Ce serait alors dĂšs la schĂ©matisation perceptive qu’il y aurait pluralitĂ© des structures gĂ©omĂ©triques, ce qui serait ruineux pour l’apriorisme 3.

Il faut noter, en effet, que, selon Ogle et Fry, lorsque la vision binoculaire ne s’accompagne plus de mouvements libres du regard, mais est subordonnĂ©e Ă  un point de fixation obligĂ©e, les rĂ©sultats de Luneburg ne se vĂ©rifieraient plus, ainsi d’ailleurs qu’en vision monoculaire. D’autre part, dans les chambres d’Ames, plusieurs configurations physiques diffĂ©rentes peuvent donner lieu Ă  la mĂȘme perception visuelle.

Quant Ă  la contribution personnelle de Jonckheere, elle prĂ©sente ce grand intĂ©rĂȘt de gĂ©nĂ©raliser le problĂšme, en dĂ©passant le domaine de la seule cohĂ©rence des estimations perceptives entre elles et en cherchant Ă  atteindre les relations entre les « donnĂ©es sensorielles » et ces estimations perceptives. En ce cas, de deux choses l’une. Ou bien on reconstitue hypothĂ©tiquement ces « donnĂ©es sensorielles » sous la forme d’une projection du donnĂ© physique sur le plan du « tableau » visuel, et l’on est conduit Ă  attribuer Ă  la perception un systĂšme de transformations euclidiennes, ce qui, comparĂ© aux rĂ©sultats de Luneburg, confirmerait la multiplicitĂ© des « traductions » gĂ©omĂ©triques possibles au niveau perceptif ; ou bien l’on adopte d’autres interprĂ©tations du donnĂ© sensoriel, ce qui n’exclut pas alors la traduction non-euclidienne et l’on retombe dans les problĂšmes prĂ©cĂ©dents.

Mais, dans les deux cas, le fait essentiel est la complexitĂ© du passage entre le donnĂ© et la perception et le rĂŽle nĂ©cessaire d’une assimilation constructive. Si l’on appelle, en effet, empiriste l’hypothĂšse selon laquelle la perception, abstraction faite des dĂ©formations dues aux mobiles affectifs, serait dĂ©terminĂ©e par les propriĂ©tĂ©s de l’objet 4 et consisterait ainsi en une « lecture » au sens d’un simple enregistrement, (ce qui signifierait, dans le cas particulier, que la structure gĂ©omĂ©trique de la perception proviendrait d’une action directe de l’espace physique sur l’espace perceptif), il est clair que la nĂ©cessitĂ© des « traductions » relevĂ©e par Jonckheere exclut une telle interprĂ©tation. Quant Ă  expliquer la structure de notre espace perceptif par une « forme a priori de la sensibilité », on se trouve maintenant dans cette situation paradoxale que le sujet dispose de deux structures gĂ©omĂ©triques distinctes et non pas d’une seule : il ne se borne pas Ă  tout percevoir euclidiennement (ce qui permettrait de conserver l’hypothĂšse d’une forme a priori de la « sensibilité ») ; il ne se borne sans doute pas non plus Ă  tout ramener, sur le terrain perceptif, Ă  une structure lobatschevskienne (quitte Ă  la corriger, la dĂ©passer et Ă  l’oublier sur le terrain de l’action manuelle puis des opĂ©rations de l’intelligence). Il est bien en possession de deux structures diffĂ©rentes : une telle situation semble alors exclure l’interprĂ©tation aprioriste, car une structure a priori ne saurait ĂȘtre que nĂ©cessaire, donc unique, ce que contredit la dualitĂ© observĂ©e.

Il ne reste par consĂ©quent Ă  attribuer ces structurations spatiales qu’à des interactions entre le sujet et l’objet. Mais ici se prĂ©sente une alternative : cette interaction rĂ©sulte-t-elle d’une structuration immĂ©diate sur le modĂšle gestaltiste (auquel cas il faudrait admettre qu’en certaines situations la forme euclidienne est la plus simple ou la meilleure et qu’en d’autres c’est l’inverse
) ou exige-t-elle au contraire une construction progressive liĂ©e aux actions mĂȘmes du sujet ?

L’intervention d’Ivo Kohler fut Ă  cet Ă©gard dĂ©cisive, lorsqu’il nous rĂ©suma (en prĂ©sentant ses lunettes dĂ©formantes et son film) ses expĂ©riences bien connues sur le redressement progressif et rapide de la position des objets chez des sujets portant plusieurs jours de suite les lunettes Ă  miroir qui impriment Ă  ces objets un renversement complet selon l’axe vertical. De telles expĂ©riences dĂ©montrent, en effet, de la maniĂšre la plus spectaculaire combien la structuration perceptive de l’espace est subordonnĂ©e Ă  l’action entiĂšre et notamment Ă  une coordination entre les domaines visuels, tactilo-kinesthĂ©siques et proprioceptifs en liaison constante avec les actions habituelles 5.

À propos encore de la prĂ©sentation de Jonckheere, Apostel a rappelĂ© que les gĂ©omĂštres (Hjelmslev, Pasch) qui ont essayĂ© de construire une gĂ©omĂ©trie proche de celle de notre expĂ©rience ont dĂ» abandonner de nombreux postulats de la gĂ©omĂ©trie euclidienne :

(1) Le postulat d’Euclide n’est ni vrai ni faux dans notre expĂ©rience puisqu’il fait intervenir l’infini.

(2) Le postulat selon lequel deux points dĂ©terminent une et une seule droite est dĂ©nuĂ© de signification expĂ©rimentale : comme ni les points ni les droites ne se trouvent rĂ©alisĂ©s dans le monde sensible sinon par approximation trĂšs grossiĂšre, deux points approximatifs peuvent dĂ©terminer plus d’une droite approximative.

(3) Le postulat de continuitĂ© est lui aussi en dĂ©faut : il n’est pas vrai qu’entre deux points sensibles il existe toujours un autre point sensible.

À la lumiĂšre de ces abandons, il est extrĂȘmement dĂ©routant d’entendre affirmer par des psychologues que l’espace sensible a une structure euclidienne ou lobatschevskienne, alors que les gĂ©omĂštres Ă©cartent la possibilitĂ© de trancher ce dĂ©bat. Luneburg a imposĂ© des postulats trĂšs forts sur la distance (diffĂ©rentiabilitĂ©, etc.) et, en s’appuyant sur eux, il a infĂ©rĂ© une fonction de distance dont l’expĂ©rience est censĂ©e permettre d’estimer les paramĂštres. Peut-ĂȘtre faudrait-il partir, selon Apostel, d’hypothĂšses moins fortes qui nous fournissent cependant une distance.

Jonckheere ayant dĂ©clarĂ© qu’il ne comprend pas pourquoi on ne ferait pas les mĂȘmes rĂ©serves Ă  l’égard du physicien, Apostel lui rĂ©pond qu’autre chose est de construire le monde physique au moyen d’une gĂ©omĂ©trie et autre chose est de dĂ©crire le sensible en tant que sensible. Jonckheere n’admettant par cette distinction, Apostel conclut pour sa part en Ă©nonçant ce qui lui paraĂźt constituer le problĂšme central de ce symposium : au nom de quel critĂšre — s’il en existe de tel — sait-on que l’on atteint le donnĂ© en tant que donné ?

Piaget tient Ă  souligner que le rĂ©sultat le plus significatif de ce symposium est sans doute l’impossibilitĂ© de rĂ©pondre Ă  une telle question. D’oĂč il conclut, pour reprendre l’objection d’Apostel Ă  Jonckheere, qu’il faut distinguer, non pas simplement la gĂ©omĂ©trie du monde physique reconstituĂ© par le physicien et le « sensible » (entre guillemets !), mais les gĂ©omĂ©tries du monde physique telles qu’elles sont structurĂ©es par le sujet aux diffĂ©rents niveaux de la hiĂ©rarchie des conduites : Ă  cet Ă©gard, l’enfant du niveau des opĂ©rations concrĂštes gĂ©omĂ©trise son milieu comme le physicien (mais au moyen de structures beaucoup plus « faibles », ne prĂ©sentant qu’un isomorphisme partiel avec celles du gĂ©omĂštre, de mĂȘme que sa logique ne comporte qu’un isomorphisme trĂšs partiel avec celle du logicien, etc.) ; mais la perception elle aussi gĂ©omĂ©trise les situations donnĂ©es, selon des schĂšmes encore moins structurĂ©s, quoique tĂ©moignant de leur cĂŽtĂ© Ă©galement d’un isomorphisme partiel avec les schĂšmes opĂ©ratoires. Il est donc parfaitement lĂ©gitime que le psychologue cherche Ă  dĂ©terminer la gĂ©omĂ©trie propre aux diverses rĂ©actions du sujet ; et, lorsqu’il rĂ©ussit Ă  diffĂ©rencier les rĂ©actions avec les prĂ©cisions de la mĂ©thode expĂ©rimentale utilisĂ©e par Luneburg ou par Jonckheere, il parvient mĂȘme Ă  des rĂ©sultats beaucoup plus valables que ceux des gĂ©omĂštres s’occupant de l’« expĂ©rience », pour autant que ceux-ci abandonnent leur terrain propre, qui est celui de la gĂ©omĂ©trie dĂ©ductive et formalisĂ©e, et qu’ils lĂ©gifĂšrent dans le domaine de l’« intuition » ou du « donnĂ© sensible », c’est-Ă -dire de rĂ©alitĂ©s psychologiques et non pas mathĂ©matiques, et de rĂ©alitĂ©s que l’on ne saurait atteindre sans une procĂ©dure d’expĂ©rimentation psychologique adĂ©quate.

(I 4 et I 5). Les expĂ©riences en cours sur la loi du maximum temporel en fonction des courtes durĂ©es de prĂ©sentation et sur le jeu des mouvements oculaires et des durĂ©es de centration au cours de l’exploration d’une figure, ont donnĂ© lieu Ă  des remarques techniques de mĂ©thodes.

(I 6). La prĂ©sentation de B. Inhelder a dĂ©clenchĂ© une discussion soulevĂ©e par A. Naess, puis par Apostel, sur la nature sĂ©mantique ou proprement opĂ©ratoire des difficultĂ©s rencontrĂ©es par l’enfant dans le maniement des notions du « tous » et du « quelques » ainsi que du schĂšme de l’inclusion. L’accord s’est fait sur la double affirmation suivante : (a) l’enfant n’attribue pas toujours la mĂȘme signification que nous aux mots utilisĂ©s (« tous » et surtout « quelques ») ; mais (b) ces divergences sĂ©mantiques tiennent elles-mĂȘmes au niveau de structuration des schĂšmes opĂ©ratoires 6, notamment en ce qui concerne la quantification du prĂ©dicat et l’élaboration des liaisons d’inclusions, bien plus complexes qu’il ne semble parce qu’elles requiĂšrent en fait un recours Ă  l’opĂ©ration inverse (A < B si A = B − A’). L’accord a Ă©tĂ© unanime, en outre, sur le fait que le caractĂšre tardif de telles structurations montre combien la lecture reprĂ©sentative de l’expĂ©rience est subordonnĂ©e Ă  l’emploi d’instruments d’assimilation, qui sont en fait, dans le cas particulier, les instruments de la logique des classes.

À propos de ces problĂšmes d’assimilation reprĂ©sentative, Ward Edwards a exposĂ© certaines de ses recherches de psychologie de la pensĂ©e, en se plaçant Ă  un point de vue diffĂ©rent de celui des analyses habituelles sur le « problem-solving ». Pour lui la situation Ă  Ă©tudier est comparable Ă  ce que serait une machine dont les piĂšces sont en dĂ©sordre : ce n’est pas tant l’ordre retrouvĂ© qui est intĂ©ressant que les causes mĂȘmes du dĂ©sordre initial. Il distingue Ă  cet Ă©gard trois phases successives dans les rĂ©actions du sujet : une phase d’assimilation et d’organisation des donnĂ©es, une phase de transformation et finalement une phase caractĂ©risĂ©e par le choix de l’action exĂ©cutĂ©e en rĂ©ponse. La notion de probabilitĂ© subjective dont W. Edwards est, comme on le sait, un des principaux spĂ©cialistes lui paraĂźt actuellement nĂ©cessiter une refonte.

Piaget fait remarquer qu’il utilise le terme d’assimilation dans un sens distinct de celui de W. Edwards : on ne saurait, pense-t-il, dissocier l’« assimilation » et l’« organisation » des donnĂ©es de leur « transformation », car l’assimilation constitue dĂšs le dĂ©part une transformation ou est orientĂ©e d’emblĂ©e vers cette transformation.

(II 1 et 2). Ce schĂ©ma gĂ©nĂ©ral de Bresson a frappĂ© par sa subtilitĂ© et son expĂ©rience sur la perception des chiffres a donnĂ© lieu Ă  diverses remarques d’ordre surtout technique.

(II 3). À propos des prĂ©infĂ©rences, Fraisse a insistĂ© sur la nĂ©cessitĂ© de dĂ©finir les caractĂšres d’ordre b d’une maniĂšre qui mette en Ă©vidence l’action des schĂšmes antĂ©rieurs, sinon le risque serait de classer sous b tout facteur d’organisation relevant d’un simple effet actuel de champ.

(II 4). La discussion sur les isomorphismes partiels entre les structures logiques et perceptives a surtout abouti Ă  une leçon de prudence. Étant entendu que la notion d’isomorphisme partiel ne prĂ©sente d’intĂ©rĂȘt qu’au point de vue gĂ©nĂ©tique, Piaget a rĂ©pondu Ă  Gonseth, qui craignait l’hypothĂšse d’une sorte de prĂ©formation de la logique dĂšs la perception, que la recherche des isomorphismes partiels lui permettait tout autant de mettre en Ă©vidence les diffĂ©rences (ou anisomorphismes) que les ressemblances : il ne s’est mĂȘme servi jusqu’ici de ses formulations 7 que pour marquer les diffĂ©rences entre la perception et l’opĂ©ration ; mais ces diffĂ©rences n’étant que partielles, on peut utiliser les mĂȘmes formulations pour souligner en retour les analogies partielles, ce qui revient, au point de vue psychologique, Ă  dire les analogies fonctionnelles, attestant l’intervention des activitĂ©s du sujet.

Le problĂšme des schĂšmes a donnĂ© lieu enfin Ă  un bel exposĂ© de R. Chauvin sur les complexes d’indices qui dĂ©terminent les rĂ©actions animales, telles qu’elles ont Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©es par Tinbergen et Lorenz. Il a Ă©tĂ© insistĂ© sur la plasticitĂ© de tels complexes, qui donnent lieu Ă  des gĂ©nĂ©ralisations et des rĂ©cognitions variĂ©es et constituent ainsi une sorte d’intermĂ©diaires entre la perception et le concept pratique. En partie innĂ©s, mais en partie Ă©galement acquis en fonction de l’expĂ©rience, sans qu’il soit possible (en ce domaine pas plus qu’en psychologie de l’enfant !) de faire de dĂ©marcation nette entre ces deux facteurs, ces complexes d’indices sont donc trĂšs comparables aux schĂšmes dont il a Ă©tĂ© constamment question au cours du symposium et montrent que tous nos problĂšmes seraient Ă  reprendre sur le terrain de la psychologie animale.

IV. Cherchons enfin Ă  rĂ©sumer les quelques conclusions Ă©pistĂ©mologiques gĂ©nĂ©rales qui ont Ă©tĂ© dĂ©gagĂ©es du Symposium lors de sa clĂŽture et qui sont par cela mĂȘme celles de notre deuxiĂšme annĂ©e d’activité : (1) En ce qui concerne la lecture de l’expĂ©rience sous ses formes les plus Ă©lĂ©mentaires, il est d’abord instructif que les psychologues ayant acceptĂ© le dialogue avec les Ă©pistĂ©mologistes se soient constamment refusĂ©s Ă  fournir les critĂšres demandĂ©s par Apostel au sujet de ce que sont, du point de vue psychologique, « la perception », le « sensible » ou le « donné ». À quoi il a Ă©tĂ© proposĂ© de substituer Ă  ces questions sans rĂ©ponses celle d’une « plus ou moins grande perceptivité », mais comme l’a soulignĂ© Fraisse, un tel continuum ne saurait lui-mĂȘme ĂȘtre interprĂ©tĂ© comme ayant pour limite un « percept pur » qui serait le donnĂ© sensible.

En d’autres termes il y a eu accord remarquable entre les psychologues, malgrĂ© leurs divergences de dĂ©tail, pour souligner l’aspect d’activitĂ© que comporte tout contact perceptif entre le sujet et l’objet.

« Discussion vieille d’un siĂšcle » disait l’un des participants, Ă  propos du donnĂ© pur. Mais il convient d’insister d’autant plus sur l’utilitĂ© de tels Ă©changes entre les psychologues de mĂ©tier, qui ne se prĂ©occupent habituellement pas de discuter les problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques ou de faire connaĂźtre leurs propres positions Ă  cet Ă©gard, et les Ă©pistĂ©mologistes qui, lorsqu’ils recourent aux notions psychologiques courantes (Ă  commencer par « la perception »), risquent prĂ©cisĂ©ment d’utiliser des notions pĂ©rimĂ©es. La remarque s’applique mĂȘme aux mathĂ©maticiens lorsque, sortant de leur domaine strictement formel, ils le comparent au soi-disant « donnĂ© intuitif » qui est une rĂ©alitĂ© proprement psychologique.

Le rĂ©sultat des travaux prĂ©sentĂ©s, en ce qui concerne la lecture de l’expĂ©rience est donc que tout ce qui semble « donné » comporte en rĂ©alitĂ© un caractĂšre de construction, en tant que la part de donnĂ© Ă©manant de l’objet est toujours incorporĂ©e dans des schĂšmes plus ou moins organisĂ©s (c’est-Ă -dire dĂ©jĂ  organisĂ©s ou en voie d’organisation) tĂ©moignant de l’activitĂ© du sujet. Contraire Ă  l’empirisme autant qu’à l’apriorisme, une telle conclusion conduirait ainsi Ă  nier qu’il existe d’abord des connaissances antĂ©rieures Ă  toute logique et dont la structuration logique se ferait aprĂšs coup, et Ă  affirmer que l’acquisition de toute connaissance, mĂȘme au niveau perceptif, comporte une part d’organisation et de schĂ©matisation dĂ©jĂ  partiellement isomorphe Ă  la logique.

(2) Pour ce qui est du problĂšme des formes Ă©lĂ©mentaires de l’infĂ©rence et des frontiĂšres Ă  tracer entre la constatation et l’infĂ©rence, l’accord a Ă©tĂ© unanime sur le fait que la dualitĂ© de la constatation et de l’infĂ©rence ne peut plus se traduire psychologiquement en des termes tels que perception et conceptualisation ou perception et raisonnement, etc. : c’est Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme de la perception que se retrouve la dualitĂ©, dans la mesure oĂč l’on accepte l’hypothĂšse des prĂ©infĂ©rences perceptives et dans la mesure oĂč l’on reconnaĂźt la part de « dĂ©cision » (ou infĂ©rence probabiliste) qui intervient sans doute en toute estimation perceptive.

Ce dĂ©placement du problĂšme qui, jadis relatif aux frontiĂšres supĂ©rieures de la perception, se pose dorĂ©navant Ă  propos du mĂ©canisme intime de toute perception, montre assez que la dualitĂ© de l’infĂ©rence et de la constatation ne constitue pas un dualisme radical mais bien une bipolaritĂ©, aucun des deux pĂŽles ne pouvant, lors des stades initiaux, exister sans l’autre. Nous disons « lors des stades initiaux » car, Ă  partir d’un certain niveau, il peut se constituer, par diffĂ©renciation progressive de la forme et du contenu, des systĂšmes d’infĂ©rences pures (la constatation Ă©tant alors relĂ©guĂ©e au rang de « contenu » de l’une ou de l’autre des prĂ©misses du processus infĂ©rentiel).

Il n’existe sans doute par contre jamais de « constatation pure ». Au fur et Ă  mesure qu’on en poursuit les traces, la constatation se dĂ©robe sous la forme isolable que lui confĂ©rait l’empirisme. Pour l’un de nous, la constatation Ă©lĂ©mentaire ne se retrouve qu’au niveau des « rencontres » alĂ©atoires et infraperceptives sur l’ensemble desquelles se fonde une estimation perceptive. Mais il ne s’agit pas lĂ  de constatation pure, puisque, d’une part les rencontres n’existent pas Ă  l’état isolĂ©, mais sont intĂ©grĂ©es en un tout par l’acte prĂ©schĂ©matique de toute perception en sa rĂ©sultante, et que, d’autre part, ces rencontres elles-mĂȘmes sont plus ou moins actives ou passives et dĂ©pendent donc indirectement au moins de l’activitĂ© du sujet.

(3) Mais soyons honnĂȘtes. Ces conclusions (1) et (2) ne sont que des gĂ©nĂ©ralisations des expĂ©riences faites, aux Ăąges des sujets oĂč l’expĂ©rimentation est possible. Il demeure par contre ceux des « effets de champ » que nous n’avons pas encore Ă©tudiĂ©s jusqu’ici et surtout les perceptions propres aux premiers mois de l’existence, dont l’analyse est singuliĂšrement difficile. Nous n’avons donc pas dĂ©montrĂ© l’impossibilitĂ© du « sense datum » : nous nous sommes bornĂ©s Ă  montrer l’opposition de plus en plus grande entre cette hypothĂšse et les directions de la psychologie moderne, ainsi que son inconsistance dans le cas des perceptions effectivement analysĂ©es. Il subsiste par consĂ©quent de nombreuses perspectives Ă©pistĂ©mologiques possibles, Ă  s’en tenir de façon stricte aux faits recueillis. Nous chercherons Ă  faire la part, en toute objectivitĂ©, de ces possibilitĂ©s dans les fasc. V-VI qui contiendront la plupart des travaux de notre seconde annĂ©e d’études, comme nous l’avons dĂ©jĂ  faite dans la rĂ©daction du fasc. IV.