Introduction : la deuxième année d'activité et le deuxième symposium du Centre international d'épistémologie génétique. La Lecture de l’expérience (1958) a

Le but général du Centre fondé à Genève en 1955 est de chercher à résoudre un certain nombre de problèmes d’épistémologie de la pensée scientifique, soit par des méthodes expérimentales portant sur la psychogenèse des structures intellectuelles, soit par un ajustement réciproque entre les méthodes expérimentales et les méthodes logico-mathématiques.

Le premier problème que nous nous sommes posé à cet égard a été d’analyser en quoi consistent les structures logiques du sujet et dans quelle mesure elles correspondent aux structures logiques formalisées par les logiciens. Prévue pour un minimum de trois ans, cette recherche a donné lieu, durant la première année, à un certain nombre de résultats publiés dans les fascicules I à IV de ces Études et dont nous ne rappellerons que les deux suivants. Tout d’abord nous sommes parvenus, malgré la diversité d’opinions des membres de notre équipe (logiciens, psychologues, spécialistes de la théorie de l’information ou de la linguistique statistique), à nous mettre d’accord sur le fait que la logique du sujet ne tient pas à son langage seul, mais débute dès les niveaux sensori-moteurs et procède des coordinations générales de l’action. En second lieu, cherchant à transposer la question des liaisons synthétiques et analytiques en termes d’action 1, nous nous sommes trouvés en présence d’une difficulté systématique à établir une coupure entre les inférences et les constatations : tout en admettant qu’il existe des inférences « pures », nous avons donc été conduits à nous demander si l’on rencontre jamais de constatations pures, c’est-à-dire indépendantes de toute interprétation ou de tout mécanisme inférentiel intervenant à des degrés divers.

Deux problèmes restaient donc en suspens qu’il importait de reprendre au cours de notre seconde année d’activité. Premièrement, si c’est de l’action que les structures logiques tirent leurs sources, il s’agit naturellement d’établir jusqu’à quel palier il faut remonter pour atteindre ces dernières : il ne suffit point à cet égard de parler des niveaux sensori-moteurs en général, mais il convient d’établir avec quelque précision s’il existe ou non certaines catégories d’actions échappant à toute structuration logique ou quasi-logique ; et, s’il en existe, à partir de quel niveau on peut et doit parler de telles structurations. Deuxièmement, si l’on est ainsi conduit à remonter de plus en plus haut à la recherche des variétés les plus « primitives » de structures logiques, comment distinguer et comment caractériser les formes d’inférences les plus élémentaires ?

Les questions ainsi mises à notre programme de 1956-57 peuvent s’énoncer sous la forme générale suivante : les structures logiques constituent-elles des formes ou des coordinations conférées après coup à divers ensembles de connaissances déjà acquises ou élaborées au moyen d’instruments étrangers ou antérieurs à cette logique, ou bien au contraire tous les instruments ou procédés formateurs de connaissances présentent-ils à tous les niveaux (c’est-à-dire dès la perception et l’association) des structures plus ou moins isomorphes à ces structures logiques ?

À un tel problème, l’empirisme logique a fourni une réponse claire dans le sens de la première branche de l’alternative : il existerait, d’une part, des connaissances expérimentales dont l’acquisition, étant due à la perception, serait par cela même étrangère à la logique ; la logique interviendrait, d’autre part, après coup en tant que langage exprimant et coordonnant les connaissances acquises indépendamment de lui. Nous savons certes que l’empirisme logique a notablement évolué depuis l’époque où il réduisait la lecture de l’expérience à un enregistrement de « Protokollsätze » et la logique à une pure syntaxe. Mais il a naturellement conservé la tradition du dualisme entre l’expérience et la logique, sans quoi il eût cessé de constituer un empirisme !

Le propre de la tradition rationaliste est au contraire d’adopter la deuxième branche de l’alternative, mais peu de doctrines contemporaines nous semblent défendre cette seconde tradition sous une forme suffisamment systématique et précise pour être « testable » à l’expérience génétique comme le sont les thèses de l’empirisme logique, à l’exception sans doute de certaines formes de rationalisme dialectique.

En dehors de toute considération d’école nous nous sommes efforcés de situer les questions sur le terrain exclusivement expérimental et génétique. D’un tel point de vue, il serait naturellement très équivoque de soutenir qu’il existe des structures « logiques » à tous les stades du développement ou de la hiérarchie des conduites, puisque, dans nos sociétés, les structures proprement opératoires ne sont acquises par l’enfant qu’au niveau de 7 à 8 ans (opérations dites « concrètes » de classifications, sériations, correspondances, etc., portant sur des objets manipulables, mais conduisant à des compositions et à des inférences considérées comme nécessaires par le sujet). Par contre, il est possible que l’on trouve à tous les niveaux : (a) des activités du sujet, ajoutant certaines propriétés nouvelles aux données fournies par les objets ; (b) des schèmes et une schématisation de complexité variable, comportant des liaisons comparables à celles d’une logique implicite élémentaire (classification, relations, etc.) ; (c) des « décisions », impliquant certaines formes d’inférence inductive ou probabiliste élémentaire, mais pouvant conduire par étapes successives aux inférences déductives à partir d’un certain palier ; etc. Si de telles activités et de telles structurations se manifestaient effectivement à tous les stades du développement, il est alors clair que l’on ne pourrait plus opposer les unes aux autres des connaissances acquises indépendamment de toute logique et une logique intervenant seulement après coup pour les coordonner, car partout où il y aurait acquisition de connaissances, les instruments mêmes d’information comporteraient une structuration plus ou moins isomorphe à la logique et s’élaborant au fur et à mesure des enregistrements : en d’autres termes l’acquisition des connaissances serait indissociable de leur structuration, ce qui vérifierait la seconde branche de notre alternative.

On voit donc comment l’analyse régressive de la logique du sujet nous a conduits à étudier plus tôt que nous ne nous le proposions, mais en nous restreignant à cet aspect particulier des questions, le problème de la lecture même de l’expérience. Cette lecture ne consiste-t-elle qu’en enregistrements ou implique-t-elle toujours une part de décision ? Comporte-t-elle deux moments successifs, l’un de perception et l’autre d’interprétation ou intervient-il une part d’interprétation en chaque perception ? Admet-elle une phase de constatation préalable à toute inférence, ou toute constatation enveloppe-t-elle une schématisation englobant elle-même certaines inférences ou « préinférences » ? Il est donc impossible de mettre à l’étude la question des formes inférieures ou primitives d’inférences sans la lier à ce problème général de la lecture de l’expérience, car se demander à partir de quel point et sous quelles formes on peut et doit parler d’inférences dans une lecture perceptive ou au cours d’un apprentissage, c’est par là même s’interroger sur le mécanisme des contacts les plus élémentaires entre le sujet et les objets, c’est-à-dire sur le processus de la lecture comme telle de l’expérience.

Les problèmes ainsi posés, cherchons à résumer brièvement les travaux effectués durant cette année 1956-57 de notre Centre (travaux que contiendront ce fasc. V et les suivants de nos Études), ainsi que les discussions du deuxième « Symposium d’épistémologie génétique » (1er au 6 juillet 1957) où ils ont été présentés et soumis à la critique de nos éminents conseillers.

Les membres résidents du Centre ont été en 1956-57 :

Vinh-Bang (Genève), perception et psychologie de l’enfant ;

F. Bresson (Paris), perception et apprentissage ;

B. Inhelder (Genève), psychologie de l’enfant ;

A. Jonckheere (Londres), mathématiques et psychologie ;

B. Mandelbrot (Paris), physique mathématique et théorie de l’information ;

A. Morf (Genève), perception et intelligence ;

J. Piaget (Genève), fonctions cognitives.

Ont en outre collaboré aux travaux du Centre : B. Matalon (Genève), perception ; G. Noelting (Genève), psychologie de l’enfant et S. Taponier (Genève), perception. Le symposium final a compris en plus les invités suivants :

L. Apostel (Bruxelles), logique et épistémologie ;

R. B. Braithwaite (Cambridge) épistémologie ;

R. Chauvin (Paris), psychologie animale ;

Ward Edwards (San Antonio, Texas), probabilités subjectives ;

P. Fraisse (Paris), perception ;

F. Gonseth (Zurich), épistémologie ;

H. E. Gruber (Colorado), perception et intelligence ;

I. Kohler (Innsbruck), perception ;

F. G. Langdon (Londres), perception ;

A. Naess (Oslo), épistémologie ;

I 1. À commencer par les questions de lecture de l’expérience, il s’agissait en premier lieu d’établir un cadre épistémologique général permettant de comparer la lecture de l’expérience en physique, c’est-à-dire dans la science expérimentale la plus poussée, et la lecture de l’expérience par un sujet quelconque, caractérisé par ses fonctions et mécanismes psychologiques, que le sujet soit le physicien en tant qu’observateur, l’adulte moyen ou l’enfant qui fait des lectures d’observations ou d’expériences. B. Mandelbrot a répondu à cette question par le travail qu’on va lire dans ce fasc. V : comparant le circuit du sujet et de l’objet tel qu’il existe en physique (avec introduction nécessaire d’une étape « classique » dans la description quantique, mais d’une étape dont le choix reste indéterminé) au circuit du sujet et de l’objet dans l’observation usuelle (avec déduction correspondant à l’étape « classique », mais aussi avec inférences inductives et « décisions » correspondant aux étapes non classiques), Mandelbrot en vient à suggérer aux psychologues de l’enfance un modèle séduisant pour expliquer le passage des inférences inductives imparfaites à résultats aléatoires et en général contradictoires aux inférences proprement déductives ; ce passage s’opérerait grâce à un jeu de compensations analogues à ce que l’on trouve dans les mécanismes de précorrection des erreurs de communication ou dans le fonctionnement de très grands réseaux (machines à calculer).

I 2. Regroupant ses réflexions sur l’assimilation, Piaget a cherché à montrer que toute lecture perceptive ou associative d’un donné comporte une incorporation de celui-ci à des schèmes antérieurs, déjà élaborés ou se différenciant au cours de l’enregistrement : d’où cette conclusion que la « lecture » de l’expérience consiste en fait toujours en une interaction entre le sujet et l’objet, telle que les propriétés de l’objet soient atteintes exclusivement grâce à l’adjonction de relations ou de structurations introduites en liaison avec les activités du sujet (voir ce même fasc. V).

I 3. Un cas spécialement intéressant de lecture de l’expérience dans le domaine de la perception, en relation avec l’épistémologie logico-mathématique sous ses aspects les plus généraux, est celui de la lecture perceptive euclidienne ou non-euclidienne de l’espace. On sait que R. Luneburg a cru pouvoir établir qu’en certaines situations de vision binoculaire avec convergence ou disparation nous percevons selon une structure lobatschevskienne des dispositifs qui « physiquement » (ce qui signifie en fonction de nos mesures et de notre organisation opératoire de l’espace) sont euclidiens. Jonckheere, qui a dirigé à Londres des travaux sur cette question et confirmé les résultats de Luneburg, a repris le problème à notre Centre en élargissant sur la base d’expériences nouvelles. Soit un cube dont les arêtes sont constituées par des fils de fer rigides et animé d’un mouvement de rotation pendant que la réflexion de son image est renvoyée par un miroir sous la forme d’un cube plus petit tournant à l’intérieur du premier en un sens « objectivement » inverse. En une telle situation, les données peuvent être perçues de façon aussi bien non-euclidienne qu’euclidienne, mais la question ne peut plus être résolue, comme dans les expériences de Luneburg, par un simple examen du mode de cohérence entre les jugements perceptifs du sujet : c’est tout le problème des relations entre les « données sensorielles » et l’élaboration perceptive qui est alors posé, et même si, faute de renseignements sur ces « données sensorielles », la question ne peut être actuellement résolue, les obstacles mêmes qui empêchent sa solution mettent en évidence la complexité du processus d’assimilation qui relie le donné « physique » à la perception finale. Or, c’est ce qu’il importait précisément de souligner, du point de vue de l’épistémologie de la « lecture » de l’expérience.

I 4. Une autre source d’information sur la lecture de l’expérience est l’analyse des « illusions » perceptives (ou des estimations sans illusion systématique) aux très courtes durées de présentation : rien ne fait mieux saisir, en effet, la relativité des enregistrements perceptifs par rapport aux activités du sujet que de constater combien leurs résultats varient selon ce qu’a pu ou n’a pas pu faire le sujet au cours des temps qui lui sont accordés pour ses explorations. Une suite d’études de V. Bang et B. Matalon, en collaboration avec Piaget, montrent que, contrairement à l’opinion répandue, suivant laquelle les illusions optico-géométriques planes augmentent simplement en présentation tachistoscopique, ces illusions commencent par être faibles aux temps très courts de présentation, puis passent par un maximum, en général entre 0,1 et 0,3 secondes pour diminuer aux temps plus longs. Les illusions étudiées ont été celle d’Oppel-Kundt (espaces divisés), les effets de verticale (T renversé et L) et l’effet de rectangle (surestimation du grand côté). Les recherches ont été faites sur des adultes et des enfants de 5-7 ans. La grandeur de l’illusion dépend fortement du point de fixation imposé au sujet (dans les T renversés et les L on n’a pas constaté de maximum en cas de fixation sur le segment horizontal). Les enfants et les adultes présentent la même allure de courbe, le maximum étant simplement déplacé 2.

Piaget explique cette « loi du maximum temporel » par le jeu des centrations, c’est-à-dire des rencontres et des couplages (voir plus loin au chap. III de ce fascicule, « Assimilation et connaissance » : le début du § 6 de ce chap. III donne l’essentiel de ce schéma). Du point de vue épistémologique, la question présente alors l’intérêt suivant : si les « rencontres » marquent le point de contact entre les organes récepteurs et le donné objectif, tandis que les « couplages » (déjà sous la forme simple de l’homogénéité ou de l’hétérogénéité des rencontres sur les diverses parties de la figure et a fortiori lorsqu’ils sont fonction des mouvements oculaires d’exploration) expriment les mises en relations dues aux activités du sujet, la loi du maximum temporel démontrerait alors la dualité mais aussi le caractère indissociable des rencontres et des couplages, c’est-à-dire donc des contacts et des activités de mise en relations. En d’autres termes il y aurait là une nouvelle confirmation du caractère perceptivement primitif de l’union entre l’enregistrement du donné objectif (rencontres) et les relations dépendant des activités du sujet (couplages).

I 5. À propos encore de la lecture de l’expérience perceptive, un problème essentiel, qui conduit d’ailleurs à la question des inférences probabilistes sous forme de « décisions », est celui de l’activité exploratrice du sujet mis en présence de la configuration à percevoir. Ce problème est essentiel d’abord parce que, si l’hypothèse des déformations par centrations est vraie, ce n’est qu’en déplaçant ses regards de manière à coordonner ses centrations dans la direction du point de compensation maximale possible entre les effets déformants que le sujet parviendra à une perception adéquate de la configuration donnée. Il est essentiel ensuite dans la mesure où le choix de centrations successives est affaire de « décisions » au cours desquelles le sujet compare implicitement ce qu’il gagne et ce qu’il perd d’information lors de chaque centration (ces gains et ces pertes étant précisément fonction de la compensation progressive dont il vient d’être question). C’est pourquoi Vinh-Bang s’est attaché, durant cette année, à analyser la motricité oculaire lors de l’exploration visuelle, en perfectionnant un dispositif déjà imaginé l’année précédente par J. Rutschmann. Mais il faut bien comprendre que, du point de vue où nous nous plaçons, ce ne sont pas simplement les mouvements d’exploration du regard qui nous intéressent (on sait le peu de résultats obtenus jusqu’ici dans l’étude de la corrélation entre les déplacements du regard et les effets perceptifs tels que les illusions optico-géométriques, etc.) : c’est la relation entre ces mouvements et les centrations elles-mêmes, le concept opérationnel central de notre recherche étant donc celui des déformations par centrations.

Or, les premiers résultats obtenus par V. Bang semblent encourageants en ce sens que l’on observe déjà certaines relations entre la fréquence des centrations et des mouvements qui s’y rapportent, d’une part, et les erreurs systématiques d’estimation subjective, d’autre part.

I 6. Une discussion d’ensemble sur la lecture de l’expérience ne pouvait se limiter au domaine exclusivement perceptif car, sur le plan notionnel ou représentatif lui-même, il existe un problème général intéressant à la fois cette « lecture » et le réglage des opérations de la pensée : c’est le problème de savoir comment réagit le sujet, en présence de collections ou classes A, B, etc., pour décider si « tous » les A sont des B, si « quelques » B seulement sont des A, et si les A sont moins, plus ou également nombreux que les B. B. Inhelder, qui a conduit ces dernières années plusieurs recherches sur ce sujet a fourni un exposé préliminaire de ses résultats. Quoique les éléments en soient tous simultanément perceptibles, il se trouve que les enfants des niveaux préopératoires (jusqu’à 7-8 ans) ne parviennent ni à une quantification exacte du « tous » et du « quelques », ni surtout à la lecture de l’inégalité A < B. Sur le premier point ils diront souvent, par exemple, que tous les jetons ronds d’une série présentée ne sont pas bleus (bien qu’ils le soient en fait), parce qu’ils sont accompagnés de carrés bleus : ils se bornent donc en ce cas, pour juger du « tous », à vérifier si la collection des ronds et celle des bleus coïncident, comme si l’on avait dit « tous les ronds sont tous les bleus ». Sur le second point, lorsqu’ils veulent comparer les collections A (partie) et B (tout), ils ne conservent plus le tout B, du seul fait qu’ils en extraient mentalement les A, et ne comparent plus alors la collection A qu’à sa complémentaire A’ : d’où des jugements tels que « il y a plus ou autant de primevères (A) que de fleurs (B) » parce qu’il y a sur la table quatre primevères et trois ou quatre autres fleurs.

Ces expériences mettent donc en évidence le fait essentiel que, même au niveau de la confrontation entre les cadres notionnels et les données perceptives (celles-ci n’étant en ce cas nullement déformées en tant que perceptives), la lecture de l’expérience ne consiste pas en un simple enregistrement mais suppose l’intervention d’un processus d’assimilation : dans la situation étudiée le schème d’assimilation indispensable à la lecture correcte des données consiste en un schème d’inclusion, solidaire des opérations A + A’− B et B − A’ − A.

II. Mais ces diverses recherches sur les processus de la lecture de l’expérience ont été, comme on l’a déjà dit, essentiellement centrées sur la question cruciale de savoir s’il existe ou non une frontière franche entre la constatation et l’inférence, et si, par conséquent, il convient ou non de rechercher les premières inférences dès les contacts les plus « immédiats » (en apparence) entre le sujet et l’objet, autrement, dit dès ce que l’on dénomme habituellement le « donné ». Ceci nous conduit aux recherches que nous avons poursuivies sur les inférences élémentaires ou les « pré-inférences ».

Il convient ici de distinguer soigneusement trois problèmes ou trois groupes de problèmes, qui correspondront aux rubriques II 1 à II 3 :

II 1. La perception, dit J. Bruner, est un acte de catégorisation procédant par inférence à partir de signaux. Mais, dans le processus conduisant à une identification telle que « Ceci est une orange », tout n’est pas perceptif : on ne perçoit pas la classe (ou catégorie) des oranges, mais seulement l’appartenance de « ceci » à cette classe. Quels sont donc les intermédiaires entre le contact perceptif et l’identification finale ? Intervient-il entre deux des schèmes à titre de moyen terme nécessaire et quelles sortes de schèmes ? Comment s’organisent les signaux et selon quelles sortes d’inférences conduisent-ils à l’identification ?

À ces questions répond d’abord une étude d’ensemble de J. Bruner lui-même qui a été empêché d’assister à nos séances de juillet 1957 mais a envoyé une contribution intitulée « Les processus de préparation à la perception », résumant ses vues qui sont fondamentales pour notre propos. Cette contribution paraîtra dans le fasc. VI de ces Études.

D’autre part F. Bresson a élaboré, durant son année passée au Centre, un modèle de l’une des deux formes possibles d’apprentissage perceptif, intéressant la lecture de l’expérience, le rôle des pré-inférences (voir plus bas sous II 3) dans la perception et la définition des indices perceptifs. On peut distinguer un apprentissage consistant à attacher des réponses nouvelles à un même ensemble stimulus et un apprentissage consistant à distinguer un ensemble stimulus des ensembles voisins en utilisant un nombre croissant d’indices discriminatifs. C’est le second type dont Bresson fournit un schéma. On considère tous les messages composés de N signaux à M états. On peut, en s’inspirant du travail de Hamming sur les codes, définir sur cet ensemble une distance D en envisageant le nombre des éléments deux à deux différents (ce qui implique la définition d’un ordre si M > 2). On considère alors le nombre r des signaux que le sujet peut appréhender en un seul acte perceptif et on peut calculer l’espérance mathématique d’obtenir des tirages différents pour tous les couples, espérance qui dépend de r et de D. On peut ensuite définir un processus stochastique qui fournit l’équivalent de r tendant vers N. Les ensembles stimuli sont progressivement répartis dans des classes de plus en plus petites au fur et à mesure de la répétition des expériences. L’apprentissage ne dépend pas ici de la probabilité, pour un ensemble déterminé, d’évoquer une réponse spécifique mais consiste en l’augmentation de la probabilité d’inhiber cette réponse aux stimuli voisins.

Si l’on considère deux messages juste distingués à un moment donné, on peut définir l’indice perceptif comme la discrimination entre les messages et, par un système de comparaisons par paires, obtenir un inventaire des indices à un moment donné. Ceux-ci ne correspondent donc ni à un donné physique constant, ni à des sensations.

D’autre part, un message donné peut être redondant par rapport à toute une série de réponses qui lui sont attachées. Cette redondance est d’autant plus importante que la perception correspond à la vérification d’une hypothèse (expectation) selon un processus que l’on peut assimiler à un échantillonnage séquentiel. Dans la mesure où la physique, détermination indirecte des stimuli, est possible, il y a une redondance du monde qui montre qu’à partir d’une situation donnée les hypothèses très probables sont en très petit nombre. De là, reposant sur l’apprentissage (montré expérimentalement) d’une ordination des probabilités de liaisons entre indices, des pré-inférences ou quasi-inférences qui représentent, sur le plan perceptif, l’analogue des décisions dans un processus statistique d’échantillonnage séquentiel. Des expériences de type masquage d’une structure par modification des probabilités d’apparition montrent qu’il peut en être effectivement ainsi.

II 2. Étant donnée une série inférentielle de nature représentative (par exemple une loi de succession de nombres), peut-elle influencer la perception elle-même ? Abordée indirectement par J. Bruner lui aussi, à propos de l’influence des anticipations sur la perception, cette question a été reprise de front par F. Bresson. Pour atteindre cette modification du percept, Bresson a eu recours à une réponse d’ajustement d’une copie jusqu’à identité avec le modèle, réponse qui en principe devait tenir compte des indices, surabondants pour la réponse verbale.

L’expérience, disposée selon un plan factoriel, consistait à induire la lecture d’un 1 ou d’un 7 devant la présentation de la seule barre | de ces chiffres, le sommet étant caché par une bande de papier noir. On présentait aux sujets (enfants de 13 ans) une série de cartes portant des couples de nombres, consécutifs dans un cas, aléatoires dans l’autre. Ensuite on présentait soit le couple 60-61 soit le couple 66-67. En réalité le 1 et le 7 étaient représentés ici par la même barre, à inclinaison intermédiaire entre les deux chiffres. Les sujets ou bien regardaient les cartes en silence, la réponse verbale n’étant fournie qu’après l’ajustement, ou bien exprimaient à haute voix leur lecture à chaque présentation. Enfin les sujets devaient ajuster une barre mobile à l’inclinaison de la barre représentée sur le modèle. L’analyse de la variance effectuée sur les résultats montre qu’il y a un effet très significatif de modification du percept : les sujets qui voient un 1 déplacent nettement la barre mobile sur la verticale, et cela même dans le cas où le dispositif d’ajustement est identique au modèle à lire : il y a ainsi de nettes distorsions perceptives dans la lecture de l’expérience.

II 3. Enfin, troisième problème distinct des deux précédents : sur les terrains perceptifs élémentaires, tels que les effets de champ ou les activités perceptives s’exerçant à propos de figures d’ensemble (configurations sériales, par exemple) peut-on mettre en évidence l’existence d’inférences spécifiquement perceptives, que nous appellerons des « préinférences » pour les différencier des inférences proprement dites ?

Il importe ici d’introduire quelques définitions de manière à bien circonscrire le problème. Nous ne définirons pas l’inférence logique en général, sous son aspect formel, mais seulement les inférences s’élaborant à propos d’objets physiquement donnés (ce qui recouvre donc l’ensemble des niveaux s’étendant de la perception aux opérations logico-mathématiques que nous appelons « concrètes », c’est-à-dire qui s’effectuent dans un contexte de manipulation d’objets à partir de 7-8 ans). Nous dirons donc que de telles inférences comportent nécessairement quatre sortes d’éléments :

a : les éléments physiquement donnés de façon actuelle (par exemple les propriétés des objets présents, perçues par l’intermédiaire d’un champ sensoriel).

b : les éléments non physiquement donnés de façon actuelle mais auxquels recourt le sujet par généralisation d’acquisitions antérieures.

c : la résultante de la composition de a et de b (= la conclusion de l’inférence dont a et b sont les prémisses).

d : le mode de composition conduisant de a et b à c.

Nous dirons alors qu’il y a inférence proprement dite (= représentative ou opératoire) lorsque les trois conditions suivantes sont remplies : (1) une conscience distincte des éléments a, b et c ; (2) la possibilité d’abstraire les éléments a et b d’un contexte contenant d’autres éléments qu’eux ; (3) un mode de composition d comportant des règles considérées comme nécessaires par le sujet (conscience de la nécessité logique, par exemple dans le cas de la transitivité, qui est sans doute le plus simple au point de vue génétique).

Nous dirons au contraire qu’il y a préinférence, au sein par exemple de processus perceptifs ou d’une séquence d’apprentissage, quand les trois conditions suivantes sont remplies (avec possibilité de cas intermédiaires quand l’une ou deux seulement d’entre elles le sont : (1) pas de conscience distincte des éléments a et b, mais seulement de la résultante c, qui englobe alors (inconsciemment) les composantes a et b ; (2) pas d’abstraction portant sur les éléments a et b ; (3) pas de composition s’accompagnant de nécessité logique. Le mode de composition propre aux préinférences consiste donc simplement à recourir à un schème dont font partie les éléments b et qui, appliqué aux éléments a, donne la résultante c sans conscience du déroulement successif de cette composition (le résultat c étant perçu de façon en apparence immédiate).

Morf et Piaget ont fait à cet égard diverses expériences (l’une proposée déjà lors du premier symposium, une autre imaginée par Jonckheere et toutes mises au point par Morf lui-même). Il s’agit par exemple de faire comparer aux sujets deux couples de tiges successives, l’un dans la partie initiale, l’autre dans la partie terminale de configurations sériales (à différences constantes, croissantes ou décroissantes) : selon que le sujet ne tient pas compte ou tient compte de la ligne des sommets, la comparaison sera toute différente, procédant par transport direct des différences dans le premier cas, ou par préinférence à partir du schème d’ensemble dans le second cas. De même on demande aux sujets de comparer deux ensembles de quatre à six points disposés en rangées de longueurs égales ou inégales, mais en procédant soit par comparaison directe soit avec adjonction de traits reliant bi-univoquement un point de l’une des rangées à un point de l’autre (traits tracés entièrement d’un point à un autre ou traits raccourcis ou encore interrompus, selon diverses combinaisons). Le résultat de ces diverses expériences est alors que, de 4-5 à 11-12 ans on assiste à une évolution très significative, selon que le sujet ne recourt pas encore ou recourt de plus en plus à des schèmes rendant possibles les préinférences (et à des schèmes de nature sensori-motrice, et non pas sans doute exclusivement perceptive, jusqu’au niveau où les schèmes opératoires eux-mêmes exercent probablement une influence indirecte sur la schématisation proprement perceptive).

II 4. Cherchant à systématiser ces analogies et ces différences entre la perception et la pensée logiques, Piaget a présenté avec la collaboration de Morf un essai sur « les isomorphismes partiels entre les structures logiques et les structures perceptives ». Considérant tour à tour les structures de classes, de relations, d’inférence et les opérations comme telles, il a montré sous quelles formes affaiblies on les retrouve dans la perception, une fois la part faite de l’irréversibilité relative de cette dernière et des déformations que cette irréversibilité entraîne. Les conclusions à tirer de cette analyse sont alors : (1) non pas qu’il y a préformation de la logique dans la perception, mais que les structures logiques tirent leur source des coordinations sensori-motrices déjà à l’œuvre dans la perception ; (2) que la perception ne se réduit donc pas à un enregistrement simplement constatif mais introduit dès le départ une schématisation prélogique sous l’influence des activités sensori-motrices nécessaires à son fonctionnement.

III. Tels sont les divers travaux qui ont été soumis à la discussion du Symposium de juillet 1957. Comme nous le notions dans le fasc. I de ces Études à propos de notre premier Symposium (juillet 1956), on ne saurait rendre, sans une transcription intégrale, la spontanéité ni la richesse de débats se déroulant de la façon la plus « informelle » à propos d’une série de présentations destinées avant tout à provoquer l’examen critique et à faire surgir de nouvelles questions. Néanmoins, avant de dégager les conclusions épistémologiques générales que nous avons tirées et des dix travaux présentés et des interventions de nos éminents invités, nous voudrions rappeler quelques-unes des remarques qui ont été développées à propos de presque chacun des points précédents (la reprise des numéros, mis cette fois entre parenthèse, permettra de faire correspondre les discussions rapportées dans ce qui suit aux thèses développées sous I et II) :

(I 1). L’exposé de Mandelbrot, après avoir donné lieu à des remarques convergentes de Gonseth et de Braitwaithe, a conduit Apostel à cette déclaration intéressante : d’une part, la nécessité d’un recours à une référence « classique » est favorable à la thèse empiriste, mais, d’autre part, le fait que le choix d’un tel recours, donc la délimitation du domaine dans lequel il a lieu, demeurent arbitraires est défavorable à la même thèse empiriste. Pour Piaget, la conjonction de cette nécessité et de cet arbitraire prouve simplement que l’objet existe, mais sans que nous soyons en état de l’atteindre de façon directe, c’est-à-dire par une autre voie que de façon médiate. Le circuit reliant de façon continue le sujet et l’objet est par conséquent tel que le sujet ne saurait connaître intégralement ce dernier, faute de pouvoir se libérer de sa propre activité : un tel circuit ne donne alors prise à une connaissance objective qu’interrompu par méthode. Nous nous trouvons ainsi une fois de plus en présence du « cercle » qui caractérise toute connaissance (y compris le système des sciences elles-mêmes) : le sujet ne connaît l’objet qu’à travers les actions exercées sur lui, tandis qu’il ne connaît de soi-même que les mêmes actions appliquées à l’objet. Le recours à la référence « classique » ne constitue qu’un moyen de rendre un tel cercle non vicieux.

(I 2). L’exposé de Piaget sur l’assimilation a fourni l’occasion à Apostel et à Fraisse d’un échange serré sur la nature du donné perceptif. Existe-t-il, demande Apostel, un « donné » pur ou une perception « pure » ? Une telle question comporte deux interprétations : (a) phénoménologiquement, ou pour l’introspection, il existe un tel donné, mais rien n’exclut qu’il constitue une résultante dont le mode de composition échappe à la conscience du sujet ; (b) du point de vue psychologique il existe un percept p, mais qui est fonction des deux variables « sujet » s et « objet » o, soit p = f(s, o). Les problèmes sont alors : (1) pouvons-nous dissocier, dans les variations de p, les parts respectives de s et de o ; et (2) existe-t-il des cas dans lesquels, o étant donné, p est entièrement déterminé ? Ces deux problèmes paraissent à Apostel susceptibles de solution en certains cas, et la thèse empiriste reposerait notamment sur la possibilité de répondre affirmativement au problème (2). Il va donc de soi que si nous posons p = f(s, o) et que nous définissons la « perception pure » comme une perception qui ne dépendrait pas de s, il est tautologique qu’il n’y a pas de perception « pure » ! Pour que la discussion ait un sens il faut donc qu’empiristes et non empiristes se mettent d’accord sur le degré et le mode de dépendance de p par rapport à o et à s de manière à définir ce qu’ils entendront par « perception pure » : c’est alors sur l’existence ou la non-existence de tels degrés et modes de dépendance que pourra porter la discussion.

À ces questions, Fraisse répond que dans cette donnée immédiate paraissant constituer le percept sur le plan phénoménal, tout le monde s’accorde à distinguer deux variables : ce qui provient des stimuli (dire « de l’objet » préjuge déjà de la nature des stimuli) et ce qui provient du sujet. Mais toutes les recherches contemporaines ont montré que le rôle respectif de ces deux variables n’était pas toujours le même. Il existe des cas où le percept semble presque entièrement déterminé par la nature des stimuli, d’autres au contraire où les apports du sujet, liés à sa propre histoire, sont déterminants. Il est cependant important de remarquer que ce continuum ne peut pas être décrit comme allant d’un percept pur, qui serait seulement le donné sensible, à une production purement imaginative. Tant qu’il y a perception, il y a réponse active du sujet à une stimulation. Mais, suivant la nature de cette stimulation, l’activité prospectrice du sujet est plus ou moins déterminée : de même qu’il existe des instruments ou des objets qui ne peuvent être utilisés que d’une seule manière, de même il existe des stimuli qui commandent en quelque sorte une réponse univoque, tandis que d’autres laissent plus de marge à l’activité constructrice et interprétative du sujet.

Piaget fait remarquer que l’accent mis par Fraisse sur ces cas où la réponse du sujet est univoque résonne différemment de l’accent de l’empirisme : là où Apostel dit que, l’objet o étant donné, le percept p est entièrement déterminé, Fraisse soutient simplement que pour un stimulus donné les moments de liberté du sujet se réduisent au minimum, mais le « mode de dépendance » n’est pas le même puisqu’il s’agit encore d’activités du sujet.

Fraisse déclare enfin que l’on peut cependant se demander s’il n’existe pas des effets réciproques des stimuli les uns sur les autres qui seraient contraignants pour le sujet parce qu’ils résulteraient de l’interaction même des stimuli sans que cette interaction émane directement d’une activité du sujet.

À cela, Piaget répond en reconnaissant que cette interprétation demeure effectivement possible en ce qui concerne les « effets de champ » élémentaires dont l’analyse génétique est impraticable dans l’état actuel de nos connaissances, parce qu’elle exigerait une analyse portant sur les premières semaines de l’existence. En ce qui concerne ces effets de champ provisoirement irréductibles deux solutions sont alors concevables : ou bien il s’agirait d’un donné indépendant, ce qui justifierait dans ce domaine circonscrit l’hypothèse empiriste, ou bien il s’agit comme dans tous les cas où l’analyse est possible de dépôts ou stratifications dus à des activités perceptives antérieures (cf. l’apprentissage primaire de Hebb), ce qui supprimerait l’exception apparente.

Notons enfin sur ces points que, dans sa communication, Gruber a mis en évidence la possibilité pour le sujet de modifier en certains cas ses propres stimuli par des systèmes de choix et de filtrage. Gruber soutient, d’autre part, en convergence avec Piaget, la notion d’un développement des fonctions cognitives par paliers successifs avec isomorphisme partiel entre les structures des paliers contigus.

(I 3). L’exposé de Jonckheere sur les structures euclidiennes et non euclidiennes de l’espace visuel a d’abord donné lieu à une convergence avec les remarques de Gonseth sur les critères à adopter pour considérer comme lobatschevskiennes les réactions perceptives au parallélisme et aux équidistances dans le cas des « allées » de Hillebrand et Blumenfeld. Il a ensuite provoqué les remarques suivantes de Piaget, d’I. Kohler et d’Apostel.

Pour Piaget ces faits sont d’un grand intérêt épistémologique et mettent simultanément en difficulté l’empirisme et l’apriorisme. Les résultats de Luneburg, tout d’abord, soulèvent de ce point de vue deux problèmes complémentaires. Le premier est d’expliquer pourquoi l’espace perceptif, qui serait lobatschevskien en vision binoculaire avec mouvements libres du regard (et en fonction de la convergence et de la disparation), ne correspond pas à l’espace « physique » dans les situations données : répondre que cette correspondance est restreinte à des éléments infinitésimaux montre que la « lecture » sensorielle se réduit à fort peu de choses et que le rôle de la construction est considérable, ce qui est gênant du point de vue de l’empirisme. Il s’y ajoute, et ceci à -l’adresse de l’apriorisme, un second problème soulevé par la pluralité des structures spatiales du sujet : comment d’une perception lobatschevskienne, expliquer que l’on passe à une représentation euclidienne ? Ce n’est sans doute pas seulement, en effet, au niveau des opérations de mesure (7-8 ans chez l’enfant de nos milieux) que s’effectue cette transformation, car la correspondance entre l’équidistance et le parallélisme apparaît vraisemblablement bien avant. Ce serait alors dès la schématisation perceptive qu’il y aurait pluralité des structures géométriques, ce qui serait ruineux pour l’apriorisme 3.

Il faut noter, en effet, que, selon Ogle et Fry, lorsque la vision binoculaire ne s’accompagne plus de mouvements libres du regard, mais est subordonnée à un point de fixation obligée, les résultats de Luneburg ne se vérifieraient plus, ainsi d’ailleurs qu’en vision monoculaire. D’autre part, dans les chambres d’Ames, plusieurs configurations physiques différentes peuvent donner lieu à la même perception visuelle.

Quant à la contribution personnelle de Jonckheere, elle présente ce grand intérêt de généraliser le problème, en dépassant le domaine de la seule cohérence des estimations perceptives entre elles et en cherchant à atteindre les relations entre les « données sensorielles » et ces estimations perceptives. En ce cas, de deux choses l’une. Ou bien on reconstitue hypothétiquement ces « données sensorielles » sous la forme d’une projection du donné physique sur le plan du « tableau » visuel, et l’on est conduit à attribuer à la perception un système de transformations euclidiennes, ce qui, comparé aux résultats de Luneburg, confirmerait la multiplicité des « traductions » géométriques possibles au niveau perceptif ; ou bien l’on adopte d’autres interprétations du donné sensoriel, ce qui n’exclut pas alors la traduction non-euclidienne et l’on retombe dans les problèmes précédents.

Mais, dans les deux cas, le fait essentiel est la complexité du passage entre le donné et la perception et le rôle nécessaire d’une assimilation constructive. Si l’on appelle, en effet, empiriste l’hypothèse selon laquelle la perception, abstraction faite des déformations dues aux mobiles affectifs, serait déterminée par les propriétés de l’objet 4 et consisterait ainsi en une « lecture » au sens d’un simple enregistrement, (ce qui signifierait, dans le cas particulier, que la structure géométrique de la perception proviendrait d’une action directe de l’espace physique sur l’espace perceptif), il est clair que la nécessité des « traductions » relevée par Jonckheere exclut une telle interprétation. Quant à expliquer la structure de notre espace perceptif par une « forme a priori de la sensibilité », on se trouve maintenant dans cette situation paradoxale que le sujet dispose de deux structures géométriques distinctes et non pas d’une seule : il ne se borne pas à tout percevoir euclidiennement (ce qui permettrait de conserver l’hypothèse d’une forme a priori de la « sensibilité ») ; il ne se borne sans doute pas non plus à tout ramener, sur le terrain perceptif, à une structure lobatschevskienne (quitte à la corriger, la dépasser et à l’oublier sur le terrain de l’action manuelle puis des opérations de l’intelligence). Il est bien en possession de deux structures différentes : une telle situation semble alors exclure l’interprétation aprioriste, car une structure a priori ne saurait être que nécessaire, donc unique, ce que contredit la dualité observée.

Il ne reste par conséquent à attribuer ces structurations spatiales qu’à des interactions entre le sujet et l’objet. Mais ici se présente une alternative : cette interaction résulte-t-elle d’une structuration immédiate sur le modèle gestaltiste (auquel cas il faudrait admettre qu’en certaines situations la forme euclidienne est la plus simple ou la meilleure et qu’en d’autres c’est l’inverse…) ou exige-t-elle au contraire une construction progressive liée aux actions mêmes du sujet ?

L’intervention d’Ivo Kohler fut à cet égard décisive, lorsqu’il nous résuma (en présentant ses lunettes déformantes et son film) ses expériences bien connues sur le redressement progressif et rapide de la position des objets chez des sujets portant plusieurs jours de suite les lunettes à miroir qui impriment à ces objets un renversement complet selon l’axe vertical. De telles expériences démontrent, en effet, de la manière la plus spectaculaire combien la structuration perceptive de l’espace est subordonnée à l’action entière et notamment à une coordination entre les domaines visuels, tactilo-kinesthésiques et proprioceptifs en liaison constante avec les actions habituelles 5.

À propos encore de la présentation de Jonckheere, Apostel a rappelé que les géomètres (Hjelmslev, Pasch) qui ont essayé de construire une géométrie proche de celle de notre expérience ont dû abandonner de nombreux postulats de la géométrie euclidienne :

(1) Le postulat d’Euclide n’est ni vrai ni faux dans notre expérience puisqu’il fait intervenir l’infini.

(2) Le postulat selon lequel deux points déterminent une et une seule droite est dénué de signification expérimentale : comme ni les points ni les droites ne se trouvent réalisés dans le monde sensible sinon par approximation très grossière, deux points approximatifs peuvent déterminer plus d’une droite approximative.

(3) Le postulat de continuité est lui aussi en défaut : il n’est pas vrai qu’entre deux points sensibles il existe toujours un autre point sensible.

À la lumière de ces abandons, il est extrêmement déroutant d’entendre affirmer par des psychologues que l’espace sensible a une structure euclidienne ou lobatschevskienne, alors que les géomètres écartent la possibilité de trancher ce débat. Luneburg a imposé des postulats très forts sur la distance (différentiabilité, etc.) et, en s’appuyant sur eux, il a inféré une fonction de distance dont l’expérience est censée permettre d’estimer les paramètres. Peut-être faudrait-il partir, selon Apostel, d’hypothèses moins fortes qui nous fournissent cependant une distance.

Jonckheere ayant déclaré qu’il ne comprend pas pourquoi on ne ferait pas les mêmes réserves à l’égard du physicien, Apostel lui répond qu’autre chose est de construire le monde physique au moyen d’une géométrie et autre chose est de décrire le sensible en tant que sensible. Jonckheere n’admettant par cette distinction, Apostel conclut pour sa part en énonçant ce qui lui paraît constituer le problème central de ce symposium : au nom de quel critère — s’il en existe de tel — sait-on que l’on atteint le donné en tant que donné ?

Piaget tient à souligner que le résultat le plus significatif de ce symposium est sans doute l’impossibilité de répondre à une telle question. D’où il conclut, pour reprendre l’objection d’Apostel à Jonckheere, qu’il faut distinguer, non pas simplement la géométrie du monde physique reconstitué par le physicien et le « sensible » (entre guillemets !), mais les géométries du monde physique telles qu’elles sont structurées par le sujet aux différents niveaux de la hiérarchie des conduites : à cet égard, l’enfant du niveau des opérations concrètes géométrise son milieu comme le physicien (mais au moyen de structures beaucoup plus « faibles », ne présentant qu’un isomorphisme partiel avec celles du géomètre, de même que sa logique ne comporte qu’un isomorphisme très partiel avec celle du logicien, etc.) ; mais la perception elle aussi géométrise les situations données, selon des schèmes encore moins structurés, quoique témoignant de leur côté également d’un isomorphisme partiel avec les schèmes opératoires. Il est donc parfaitement légitime que le psychologue cherche à déterminer la géométrie propre aux diverses réactions du sujet ; et, lorsqu’il réussit à différencier les réactions avec les précisions de la méthode expérimentale utilisée par Luneburg ou par Jonckheere, il parvient même à des résultats beaucoup plus valables que ceux des géomètres s’occupant de l’« expérience », pour autant que ceux-ci abandonnent leur terrain propre, qui est celui de la géométrie déductive et formalisée, et qu’ils légifèrent dans le domaine de l’« intuition » ou du « donné sensible », c’est-à-dire de réalités psychologiques et non pas mathématiques, et de réalités que l’on ne saurait atteindre sans une procédure d’expérimentation psychologique adéquate.

(I 4 et I 5). Les expériences en cours sur la loi du maximum temporel en fonction des courtes durées de présentation et sur le jeu des mouvements oculaires et des durées de centration au cours de l’exploration d’une figure, ont donné lieu à des remarques techniques de méthodes.

(I 6). La présentation de B. Inhelder a déclenché une discussion soulevée par A. Naess, puis par Apostel, sur la nature sémantique ou proprement opératoire des difficultés rencontrées par l’enfant dans le maniement des notions du « tous » et du « quelques » ainsi que du schème de l’inclusion. L’accord s’est fait sur la double affirmation suivante : (a) l’enfant n’attribue pas toujours la même signification que nous aux mots utilisés (« tous » et surtout « quelques ») ; mais (b) ces divergences sémantiques tiennent elles-mêmes au niveau de structuration des schèmes opératoires 6, notamment en ce qui concerne la quantification du prédicat et l’élaboration des liaisons d’inclusions, bien plus complexes qu’il ne semble parce qu’elles requièrent en fait un recours à l’opération inverse (A < B si A = B − A’). L’accord a été unanime, en outre, sur le fait que le caractère tardif de telles structurations montre combien la lecture représentative de l’expérience est subordonnée à l’emploi d’instruments d’assimilation, qui sont en fait, dans le cas particulier, les instruments de la logique des classes.

À propos de ces problèmes d’assimilation représentative, Ward Edwards a exposé certaines de ses recherches de psychologie de la pensée, en se plaçant à un point de vue différent de celui des analyses habituelles sur le « problem-solving ». Pour lui la situation à étudier est comparable à ce que serait une machine dont les pièces sont en désordre : ce n’est pas tant l’ordre retrouvé qui est intéressant que les causes mêmes du désordre initial. Il distingue à cet égard trois phases successives dans les réactions du sujet : une phase d’assimilation et d’organisation des données, une phase de transformation et finalement une phase caractérisée par le choix de l’action exécutée en réponse. La notion de probabilité subjective dont W. Edwards est, comme on le sait, un des principaux spécialistes lui paraît actuellement nécessiter une refonte.

Piaget fait remarquer qu’il utilise le terme d’assimilation dans un sens distinct de celui de W. Edwards : on ne saurait, pense-t-il, dissocier l’« assimilation » et l’« organisation » des données de leur « transformation », car l’assimilation constitue dès le départ une transformation ou est orientée d’emblée vers cette transformation.

(II 1 et 2). Ce schéma général de Bresson a frappé par sa subtilité et son expérience sur la perception des chiffres a donné lieu à diverses remarques d’ordre surtout technique.

(II 3). À propos des préinférences, Fraisse a insisté sur la nécessité de définir les caractères d’ordre b d’une manière qui mette en évidence l’action des schèmes antérieurs, sinon le risque serait de classer sous b tout facteur d’organisation relevant d’un simple effet actuel de champ.

(II 4). La discussion sur les isomorphismes partiels entre les structures logiques et perceptives a surtout abouti à une leçon de prudence. Étant entendu que la notion d’isomorphisme partiel ne présente d’intérêt qu’au point de vue génétique, Piaget a répondu à Gonseth, qui craignait l’hypothèse d’une sorte de préformation de la logique dès la perception, que la recherche des isomorphismes partiels lui permettait tout autant de mettre en évidence les différences (ou anisomorphismes) que les ressemblances : il ne s’est même servi jusqu’ici de ses formulations 7 que pour marquer les différences entre la perception et l’opération ; mais ces différences n’étant que partielles, on peut utiliser les mêmes formulations pour souligner en retour les analogies partielles, ce qui revient, au point de vue psychologique, à dire les analogies fonctionnelles, attestant l’intervention des activités du sujet.

Le problème des schèmes a donné lieu enfin à un bel exposé de R. Chauvin sur les complexes d’indices qui déterminent les réactions animales, telles qu’elles ont été étudiées par Tinbergen et Lorenz. Il a été insisté sur la plasticité de tels complexes, qui donnent lieu à des généralisations et des récognitions variées et constituent ainsi une sorte d’intermédiaires entre la perception et le concept pratique. En partie innés, mais en partie également acquis en fonction de l’expérience, sans qu’il soit possible (en ce domaine pas plus qu’en psychologie de l’enfant !) de faire de démarcation nette entre ces deux facteurs, ces complexes d’indices sont donc très comparables aux schèmes dont il a été constamment question au cours du symposium et montrent que tous nos problèmes seraient à reprendre sur le terrain de la psychologie animale.

IV. Cherchons enfin à résumer les quelques conclusions épistémologiques générales qui ont été dégagées du Symposium lors de sa clôture et qui sont par cela même celles de notre deuxième année d’activité : (1) En ce qui concerne la lecture de l’expérience sous ses formes les plus élémentaires, il est d’abord instructif que les psychologues ayant accepté le dialogue avec les épistémologistes se soient constamment refusés à fournir les critères demandés par Apostel au sujet de ce que sont, du point de vue psychologique, « la perception », le « sensible » ou le « donné ». À quoi il a été proposé de substituer à ces questions sans réponses celle d’une « plus ou moins grande perceptivité », mais comme l’a souligné Fraisse, un tel continuum ne saurait lui-même être interprété comme ayant pour limite un « percept pur » qui serait le donné sensible.

En d’autres termes il y a eu accord remarquable entre les psychologues, malgré leurs divergences de détail, pour souligner l’aspect d’activité que comporte tout contact perceptif entre le sujet et l’objet.

« Discussion vieille d’un siècle » disait l’un des participants, à propos du donné pur. Mais il convient d’insister d’autant plus sur l’utilité de tels échanges entre les psychologues de métier, qui ne se préoccupent habituellement pas de discuter les problèmes épistémologiques ou de faire connaître leurs propres positions à cet égard, et les épistémologistes qui, lorsqu’ils recourent aux notions psychologiques courantes (à commencer par « la perception »), risquent précisément d’utiliser des notions périmées. La remarque s’applique même aux mathématiciens lorsque, sortant de leur domaine strictement formel, ils le comparent au soi-disant « donné intuitif » qui est une réalité proprement psychologique.

Le résultat des travaux présentés, en ce qui concerne la lecture de l’expérience est donc que tout ce qui semble « donné » comporte en réalité un caractère de construction, en tant que la part de donné émanant de l’objet est toujours incorporée dans des schèmes plus ou moins organisés (c’est-à-dire déjà organisés ou en voie d’organisation) témoignant de l’activité du sujet. Contraire à l’empirisme autant qu’à l’apriorisme, une telle conclusion conduirait ainsi à nier qu’il existe d’abord des connaissances antérieures à toute logique et dont la structuration logique se ferait après coup, et à affirmer que l’acquisition de toute connaissance, même au niveau perceptif, comporte une part d’organisation et de schématisation déjà partiellement isomorphe à la logique.

(2) Pour ce qui est du problème des formes élémentaires de l’inférence et des frontières à tracer entre la constatation et l’inférence, l’accord a été unanime sur le fait que la dualité de la constatation et de l’inférence ne peut plus se traduire psychologiquement en des termes tels que perception et conceptualisation ou perception et raisonnement, etc. : c’est à l’intérieur même de la perception que se retrouve la dualité, dans la mesure où l’on accepte l’hypothèse des préinférences perceptives et dans la mesure où l’on reconnaît la part de « décision » (ou inférence probabiliste) qui intervient sans doute en toute estimation perceptive.

Ce déplacement du problème qui, jadis relatif aux frontières supérieures de la perception, se pose dorénavant à propos du mécanisme intime de toute perception, montre assez que la dualité de l’inférence et de la constatation ne constitue pas un dualisme radical mais bien une bipolarité, aucun des deux pôles ne pouvant, lors des stades initiaux, exister sans l’autre. Nous disons « lors des stades initiaux » car, à partir d’un certain niveau, il peut se constituer, par différenciation progressive de la forme et du contenu, des systèmes d’inférences pures (la constatation étant alors reléguée au rang de « contenu » de l’une ou de l’autre des prémisses du processus inférentiel).

Il n’existe sans doute par contre jamais de « constatation pure ». Au fur et à mesure qu’on en poursuit les traces, la constatation se dérobe sous la forme isolable que lui conférait l’empirisme. Pour l’un de nous, la constatation élémentaire ne se retrouve qu’au niveau des « rencontres » aléatoires et infraperceptives sur l’ensemble desquelles se fonde une estimation perceptive. Mais il ne s’agit pas là de constatation pure, puisque, d’une part les rencontres n’existent pas à l’état isolé, mais sont intégrées en un tout par l’acte préschématique de toute perception en sa résultante, et que, d’autre part, ces rencontres elles-mêmes sont plus ou moins actives ou passives et dépendent donc indirectement au moins de l’activité du sujet.

(3) Mais soyons honnêtes. Ces conclusions (1) et (2) ne sont que des généralisations des expériences faites, aux âges des sujets où l’expérimentation est possible. Il demeure par contre ceux des « effets de champ » que nous n’avons pas encore étudiés jusqu’ici et surtout les perceptions propres aux premiers mois de l’existence, dont l’analyse est singulièrement difficile. Nous n’avons donc pas démontré l’impossibilité du « sense datum » : nous nous sommes bornés à montrer l’opposition de plus en plus grande entre cette hypothèse et les directions de la psychologie moderne, ainsi que son inconsistance dans le cas des perceptions effectivement analysées. Il subsiste par conséquent de nombreuses perspectives épistémologiques possibles, à s’en tenir de façon stricte aux faits recueillis. Nous chercherons à faire la part, en toute objectivité, de ces possibilités dans les fasc. V-VI qui contiendront la plupart des travaux de notre seconde année d’études, comme nous l’avons déjà faite dans la rédaction du fasc. IV.