Assimilation et connaissance. La Lecture de l’expérience (1958) a

I. Introduction

Pour faire comprendre la manière dont nous poserons le problème de l’assimilation du point de vue de la connaissance, il faut d’abord rappeler pour quelles raisons nous en sommes venus à étudier les questions de la lecture de l’expérience et des formes élémentaires d’inférences 1.

Lorsque l’on cherche à déterminer le rôle des structures logiques dans les activités du sujet (ce qui constitue le thème général d’études de notre Centre pour ses deux ou trois premières années d’activité) on peut hésiter entre deux types distincts d’interprétations : celles qui considèrent ces structures comme des formes conférées après coup à divers ensembles de connaissances déjà élaborées au moyen de procédés, ou d’instruments, étrangers ou antérieurs à la logique, et celles qui attribuent à tous ou à presque tous les instruments formateurs de connaissance une structure plus ou moins isomorphe aux structures logiques 2.

Comme exemple extrême des solutions du premier type, on peut citer la position initiale de l’équipe du Cercle de Vienne, position aujourd’hui bien dépassée mais dont il est aisé de retrouver des traces au cours de toute l’histoire de l’empirisme logique : la logique constituerait un langage dont le rôle reviendrait à exprimer, selon des règles ne tenant qu’au formalisme de ce seul langage, un contenu tiré de l’expérience par le moyen de la seule perception. Du point de vue d’un dualisme aussi radical, les structures logiques se borneraient effectivement à attribuer après coup une forme à des connaissances acquises sans leur intermédiaire.

Or, le propre d’une telle synthèse du phénoménisme sensoriel de Mach et de la logistique tautologique de v. Wittgenstein, comme de toute synthèse entre un ensemble de connaissances conçues comme fournies indépendamment de la logique et une logique considérée comme indépendante du sujet connaissant, est de réduire au minimum les activités de ce sujet : se bornant à percevoir et à « énoncer », celui-ci ne peut que subir les lois d’une réalité physique toute donnée, ainsi que celles de la forme de communication ou du « langage » dans lequel il s’exprime.

Il est inutile de rappeler ici comment l’empirisme logique, en complétant la syntaxe logique par une sémantique et plus récemment par une pragmatique, et en renonçant concurremment à la doctrine trop étroite des « Protokollsätze » en faveur d’une théorie un peu plus souple de la lecture de l’expérience, s’est orienté lui-même dans la direction des interprétations du second des deux types distingués plus haut. Notre propos n’est pas, en effet, de faire de l’histoire, mais de la psychologie.

Dans cette perspective, la question est alors celle-ci. Si l’on écarte la dichotomie trop simple d’une connaissance expérimentale issue de la seule perception et du formalisme logico-mathématique interprété comme un pur langage, comment situer les réalités mentales intermédiaires du double point de vue de l’expérience et de la logique ? Va-t-il subsister un domaine de connaissances acquises indépendamment de toute logique, et où tracer les frontières de ce domaine ? Trouvera-t-on réciproquement, de l’autre côté de ces frontières, une zone de structuration logique pré- ou infra-linguistique suffisamment caractérisée, ou n’existe-t-il pas de frontières définies ?

Exprimés en termes d’activités du sujet, ces problèmes se précisent sous la forme suivante. En premier lieu, si la logique ne se réduit pas exclusivement à des activités d’énonciation et de communication (y compris la précorrection des erreurs liées à cette communication) 3, les structures logiques du sujet doivent se manifester également sous les espèces de structures opératoires, en liaison avec les coordinations générales de l’action. Mais, dès qu’on admet l’existence d’une logique de l’action, la question se pose naturellement de faire la part respective de ce qui, en chaque action composée, relève de l’inférence et de la seule constatation : or, comme nous y avons déjà insisté ailleurs 4 il n’y a sans doute pas dichotomie simple entre l’inférence et la constatation, car, s’il est facile, à partir d’un certain niveau de développement, de mettre en évidence certaines variétés d’inférences pures, il n’existe peut-être pas de constatations sans aucune intervention de mécanismes inférentiels. On voit donc qu’en reliant les structures logiques à l’action on risque d’en étendre indéfiniment le domaine.

En second lieu, et réciproquement, si nous cherchons parmi les mécanismes psycho-physiologiques ceux qui semblent susceptibles de fournir au sujet certaines connaissances antérieurement à toute structuration logique, nous ne trouvons que la perception et le conditionnement. Deux questions complémentaires se posent alors :

(1) À supposer que l’on puisse tracer une ligne de démarcation nette entre la perception et l’intelligence, existe-t-il un domaine d’informations perceptives tel que ces informations consistent en de simples enregistrements ou en simples « lectures » des propriétés de l’objet, ou bien s’y ajoute-t-il toujours quelque apport émanant des activités du sujet ? Et si la perception est toujours « active », les activités dont elles témoignent demeurent-elles étrangères à toute structuration logique ou manifestent-elles déjà quelque isomorphisme partiel avec certaines structures logiques ?

(2) À supposer que dans le conditionnement ou les formes inférieures d’apprentissage on puisse isoler quelque mécanisme qui soit fonction du nombre des répétitions extérieures de telle ou telle liaison (n répétitions de la liaison « x en même temps que y » ou « y succédant à x »), faut-il concevoir ce mécanisme comme un pur enregistrement de cette liaison, autrement dit comme ce que l’on appelle communément une « association », ou bien intervient-il dès le départ une activité assimilatrice qui ajouterait à l’association quelque élément d’intégration ou de schématisation, qui comporterait par conséquent déjà quelque aspect de nature inférentielle ?

On aperçoit d’emblée que ces deux questions sont en partie solidaires, car, s’il n’existe pas de perceptions consistant en de simples enregistrements, il y a peu de chances pour qu’il existe de pures associations, et réciproquement, si l’on ne parvient pas à isoler ces dernières, il est douteux que la perception elle-même se réduise à une stricte « lecture ».

On comprend, d’autre part, pourquoi la question de savoir à quoi correspondent les structures logiques dans les activités du sujet nous a conduits simultanément à chercher à dégager les formes les plus élémentaires d’inférences et à discuter le problème de la lecture et l’expérience sous son double aspect perceptif et associatif. Il est, en effet, clair que dans la mesure où la logique est liée aux actions mêmes du sujet, c’est jusque sur le terrain des interactions les plus primitives entre le sujet et l’objet que se posera la question de cette liaison. L’intérêt d’une telle extension du problème est qu’alors celui-ci rejoindra le débat épistémologique central des relations entre la connaissance expérimentale et la connaissance formelle, ou entre les variétés physique et logico-mathématique du savoir ; et qu’il le rejoindra pour ainsi dire à sa source, c’est-à-dire au point de contact que, classiquement, l’empirisme a toujours considéré comme exclusivement expérimental ou physique, mais dont il importe de se demander si, dès le départ, il n’y intervient pas quelque coordination témoignant déjà d’une structuration préparant les structures logiques…

C’est dans cet esprit que nous aimerions traiter dans cet article du problème de l’assimilation. Nous l’examinerons en psychologue, mais en tant que les données psychologiques peuvent servir à élucider les problèmes épistémologiques fondamentaux de la genèse des structures logiques et de leurs relations avec la lecture de l’expérience dans les situations où s’effectuent les prises de contact les plus élémentaires entre le sujet et les objets.

II. Assimilation et association

§ 1. Les acquisitions actives

Nous commencerons par la question des rapports de l’assimilation avec l’association plutôt qu’avec la perception, simplement parce que le premier de ces deux problèmes est plus facile que l’autre, ne serait-ce qu’à cause des nombreux étages distincts réunis sous la dénomination commune de perception.

À examiner la manière dont se font les premiers apprentissages chez le nourrisson 5, on peut distinguer deux pôles extrêmes entre lesquels se distribuent un grand nombre de conduites intermédiaires. À l’un des pôles le sujet découvre une liaison au cours de ses propres activités et semble la reproduire activement : par exemple la succion du pouce (qui peut devenir systématique dès le second mois), née de rencontres fortuites au cours des mouvements impulsifs des bras mais donnant naissance à une coordination proprement dite. À l’autre extrême (second pôle) le sujet devient sensible à une liaison qu’il n’a pas produite et paraît la subir en fonction du nombre des répétitions extérieures sans activité de sa part en ce qui concerne ces répétitions : par exemple le conditionnement de la succion par un signal acoustique (Kantrow) ou l’anticipation de la tétée (arrêt des pleurs, etc.) sous l’influence d’un signal tel que l’entrée de la mère dans la chambre, etc. (en ces cas la liaison entre le signal et la succion n’a été ni produite ni reproduite par le sujet). Nous appellerons pour abréger « acquisitions actives » les conduites caractéristiques du premier de ces deux pôles et « acquisitions passives » celles qui caractérisent le second.

À commencer par les acquisitions actives, il est clair, tout d’abord, qu’il serait facile de les décrire en termes d’association ou de conditionnement et de les réduire par conséquent aux conduites du second type. Il est parfaitement légitime, pour reprendre notre exemple, de parler d’associations entre la succion et les mouvements du bras et de détailler ces conditionnements en faisant intervenir des signaux proprioceptifs aussi bien qu’extéroceptifs. Mais, à employer un tel langage, si correct soit-il, et qui, au surplus, est le seul langage actuellement possible pour interpréter cette situation en termes psycho-physiologiques, on aperçoit d’emblée qu’il manque un élément dans la compréhension de ce comportement : c’est la raison pour laquelle le sujet a en quelque sorte provoqué ces conditionnements, alors qu’il a négligé bien d’autres liaisons entre les mouvements du bras (y compris les contacts fortuits des doigts) et telle ou telle activité corporelle distincte de la succion. Les psychanalystes, qui pèchent souvent par excès de générosité dans leur attribution au nourrisson de fonctions mentales beaucoup plus tardives en leur apparition (fonction symbolique, mémoire d’évocation, etc.) ont du moins le mérite de rechercher cette raison de la conduite lorsqu’ils supposent un peu rapidement qu’en l’occurrence le pouce est un symbole du sein maternel. Tout en se refusant à parler ici de symbole, car le symbole implique la représentation ou y conduit assez directement, on doit cependant reconnaître que les raisons non seulement de l’apparition de cette conduite, mais encore de sa persistance et surtout de sa généralité tiennent bien, non pas sans doute à une assimilation immédiate du pouce au sein lui-même, mais en tout cas à une assimilation du pouce à un certain schème de tétée antérieurement constitué 6.

Seulement une question se pose alors, qu’il importe de discuter dès maintenant pour éviter les équivoques possibles liées au terme d’assimilation : ce que nous appelions à l’instant la raison de la conduite ne se réduit-il pas simplement à sa « motivation » (au sens d’un mobile affectif) ? En ce cas ne suffirait-il pas de distinguer sans plus, d’une part les conditionnements ou associations, et d’autre part leur utilisation déterminée par la motivation, pour rendre compte du choix et de la persistance de telle ou telle liaison ? Dire que le nourrisson assimile son pouce au schème de la succion reviendrait alors uniquement à substituer une notion globale, par conséquent confuse ou tout au moins indifférenciée, à deux notions claires et à leur connexion ?

C’est ici qu’il convient de s’élever de la succion du pouce à des considérations épistémologiques plus générales, de manière à faire apercevoir que la notion d’assimilation intéresse directement la psychologie des fonctions cognitives et non pas simplement les relations entre l’association et la motivation. Les considérations épistémologiques dont il s’agit reviendront d’ailleurs simplement — comme toujours — à déterminer dans la mesure du possible les relations entre le sujet connaissant et les objets connus ou à connaître, mais en cherchant à les reconstituer dans la perspective du sujet au lieu de se contenter des découpages propres aux analyses de l’observateur, lequel demeure extérieur à ces relations entre le sujet et les objets et par conséquent porté au réalisme. D’un tel point de vue, il est en effet clair que, si l’hypothèse de l’assimilation est vraie, elle doit l’être à tous les niveaux du développement : entre le bébé qui assimile son pouce au schème de la succion (ce qui revient à dire qu’il le perçoit dorénavant comme une « chose à sucer »), et un physicien qui assimile un phénomène nouveau à un corps de doctrines antérieures (ce qui revient à dire qu’il réussit à l’intégrer en un système préalable de schèmes conceptuels), il doit donc exister quelque élément commun. Notre but est ici de rechercher ces éléments communs, à commencer par les cas les plus humbles et les plus élémentaires.

Or, le point de vue associationniste, qui est celui du réalisme inhérent à l’observateur par opposition au relativisme nécessaire à l’analyse des rapports entre le sujet et les objets, nous paraît caractérisé par les deux aspects suivants : (1) Il consiste d’abord, pour les besoins de l’analyse, à morceler la conduite en un certain nombre d’éléments : la perception des signaux (conditionnels ou absolus), les associations (entre signaux ou entre un signal et une réaction motrice) et les facteurs de motivation ou d’utilisation. Ce morcelage n’implique d’ailleurs pas, dans la perspective associationniste, une négation de l’unité fonctionnelle de la conduite, ce qui revient à dire que, introduit par l’observateur à titre d’instrument d’analyse, il ne préjuge pas du mode des relations établies par le sujet. (2) Mais le point de vue associationniste revient surtout (ce en quoi il constitue alors une interprétation particulière des liaisons observées) à supposer que les qualités prêtées par le sujet à l’élément signalisateur sont ses qualités objectives (la part faite des erreurs ou des omissions) et que les associations établies constituent la réplique des connexions extérieures en leur répétition (sauf à nouveau erreur ou omission) : seules la motivation et l’utilisation constitueraient ainsi des relations sui generis entre le sujet et l’objet, par opposition aux aspects cognitifs de la conduite qui se réduisent à une sorte de copie de l’objet par le sujet (copie par la perception et par l’association).

Le point de vue de l’assimilation consiste au contraire à partir de cette constatation banale que les significations attribuées aux signaux comme les associations elles-mêmes se constituent toujours en fonction des actions du sujet sur les objets, et à décrire les phénomènes relativement à l’organisation de ces actions, donc relativement au sujet. Le fait fondamental à cet égard est que, si certaines réactions peuvent se répéter sans donner lieu à une équivalence du point de vue du sujet (telle une suite discontinue de manifestations du réflexe palpébral, laquelle par conséquent ne constitue pas une « histoire »), la plupart des actions ne se reproduisent qu’en fonction de telles équivalences du point de vue du sujet (il en est précisément ainsi de la succion, qui comporte une « histoire » caractérisée par le triple critère de l’exercice fonctionnel avec coordination, des récognitions et des généralisations). En ce second cas, l’organisation des actions, qui devient alors comparable du point de vue fonctionnel à une sorte de conceptualisation pratique ou sensori-motrice, comporte la présence de « schèmes », ou structures communes aux actions équivalentes du point de vue du sujet (selon des classes d’équivalences plus ou moins larges ou étroites) 7. L’assimilation n’est alors pas autre chose que l’incorporation des objets à des schèmes (schèmes antérieurs ou en voie d’élaboration), tandis que les schèmes constituent le produit des assimilations (antérieures ou actuelles) en tant que constitutives des relations d’équivalences. Il y a là un cercle génétique, mais qui n’a rien de vicieux et qui est comparable à celui dont témoignent encore, à un niveau supérieur, le concept et le jugement : le concept, ou schème représentatif, est un produit des jugements, tandis que le jugement, ou assimilation représentative, est une incorporation du donné aux concepts ou une mise en relation de concepts entre eux.

S’il en est ainsi, on peut soutenir ce qui suit en ce qui concerne le morcelage et la « copie » de l’objet par le sujet :

(1) L’unité du schème exclut tout morcelage, c’est-à-dire toute composition du tout à partir d’éléments préalables (préalablement disjoints), mais admet la différenciation, ce qui est autre chose. D’une part, en effet, les signaux n’ont de signification que relativement aux schèmes et les associations ne se constituent, en fonction des signalisations, que comme liaisons inhérentes aux schèmes. D’autre part, la tendance à l’expansion des schèmes (donc leur aspect dynamique par opposition à leur structure cognitive) rend compte du besoin (motivation) et de l’utilisation, l’aspect affectif et l’aspect cognitif des schèmes étant donc indissociables, quoique irréductibles l’un à l’autre.

On constate d’emblée, sur ces premiers points, que l’hypothèse de l’assimilation n’a rien de contradictoire avec les schémas actuels de l’apprentissage associatif, car il n’existe sans doute plus de purs associationnistes : elle se borne à dégager les facteurs d’unité que chacun admet de façon plus ou moins implicite. Par contre la signification épistémologique en est sans doute distincte :

(2) Si toute action est assimilatrice et si assimiler signifie intégrer les objets (ou les liaisons extérieures) à des schèmes d’actions, toute action portant sur un objet transformera celui-ci en ses propriétés ou en ses relations 8. Il en résulte que toute connaissance constituera un mélange d’éléments fournis par l’objet et d’éléments fournis par l’action, indissociablement unis les uns aux autres, cette union pouvant aboutir, soit à une déformation des qualités de l’objet sous l’influence des éléments subjectifs (assimilation déformante), soit à une lecture adéquate des qualités de l’objet par l’intermédiaire des éléments dus à l’action du sujet (assimilation conservante). Cette seconde possibilité se réalise lorsqu’une propriété physique est constatée objectivement grâce à l’emploi d’un cadre logico-mathématique servant alors de schème d’assimilation (une telle assimilation peut d’ailleurs être précoce, dans la mesure où il existe une logique de l’action). La signification épistémologique essentielle de l’hypothèse de l’assimilation revient donc à supposer que l’objectivité se construit grâce à la coordination des actions ou opérations au lieu de résulter sans plus du jeu des perceptions et des associations.

Cela dit, il est alors évident que les conduites appelées plus haut des « acquisitions actives » constituent des assimilations, non pas simplement parce que l’on fusionnerait en une seule notion leur aspect associatif et leur aspect d’utilisation (fondée sur la motivation), mais parce que la seule explication valable de la persistance et de la généralité de ces conduites est que, parmi l’ensemble indéfini des associations possibles, elles se sont formées en raison du fonctionnement d’un schème antérieur déjà constitué. Si nous reprenons le commentaire des deux points examinés à l’instant en les appliquant à l’exemple de la succion du pouce (ou, pour généraliser un peu, de la succion de tout objet saisi fortuitement par le nourrisson en dehors du champ visuel et qu’il conduira immédiatement, vers 2-3 mois, non pas devant ses yeux, mais dans sa bouche), nous pouvons, en effet, soutenir : (1) que le pouce ou les objets ne sont pas amenés à la bouche en raison d’associations qui seraient fonction du seul nombre de leurs répétitions, mais parce que l’existence du schème antérieur de la succion a d’emblée conféré une certaine solidité aux coordinations nouvelles entre cette succion et les mouvements des bras, et cela dans la mesure où ces coordinations revenaient à élargir le schème initial en un schème différencié issu du précédent ; (2) que le pouce ou les objets sucés sont transformés en leurs propriétés du fait qu’ils reçoivent une nouvelle signification en fonction du schème antérieur auquel ils sont assimilés : ce pouce ou les solides ne sont, en effet, pas autre chose, pour les conduites du stade considéré, que des « objets à sucer » avant de devenir des objets à regarder, à déplacer dans l’espace visuel, à insérer dans des relations causales, etc., etc., autant de relations dépendant également en partie de l’activité du sujet mais qui finiront par constituer un système de connaissances « objectives » sous l’effet de l’organisation progressive de ces assimilations multiples.

Avant de rechercher si un tel mode d’interprétation reste valable dans le cas des « acquisitions passives », c’est-à-dire du conditionnement sous sa forme classique, il nous reste à montrer que la différence essentielle entre l’assimilation et l’association pure est que la première comporte, en plus de la seconde, un élément d’inférence. En effet, il est clair que, dans la mesure où un objet est assimilé à un schème et reçoit de ce fait un ensemble de propriétés nouvelles, il s’établira entre les différentes propriétés, anciennes et nouvelles, un système de connexions qui ne donnent pas prise à une simple lecture ou à un pur enregistrement mais qui comportent, sous une forme ou sous une autre, certaines inférences à des degrés variés de complexité (à partir des inférences simplement probabilistes jusqu’aux implications proprement déductibles). Par exemple, lorsqu’un nourrisson de 2-3 mois, saisissant par hasard un objet loin de sa bouche, lui reconnaît d’emblée la signification 9 d’une chose à sucer, la liaison entre l’indice perceptif tactilo-kinesthésique et la signification d’être « à sucer » comporte déjà un élément inférentiel. D’un tel point de vue, assimiler un objet à un schème revient donc à conférer à cet objet une ou plusieurs significations et c’est cette attribution de significations qui comporte alors, même lorsqu’elle a lieu par constatation 10, un système plus ou moins complexe d’inférences. En bref, l’on pourrait donc dire qu’une assimilation est une association accompagnée d’inférence.

§ 2. Le conditionnement

Le problème est maintenant d’établir si l’ensemble de ces considérations valent encore dans le cas des conditionnements proprement dits, avec association acceptée en apparence passivement sous l’action de n répétitions d’une liaison imposée extérieurement : exemples les chiens de Pavlov salivant au son de la cloche ou les bébés de Kantrow dont la succion est déclenchée par un coup de sifflet. Sur ce point nous nous sommes déjà exprimé ailleurs 11 et pourrons par conséquent nous borner à résumer les arguments déjà développés à cette occasion contre une interprétation purement associationniste du conditionnement.

Le fait fondamental dont il convient de partir est que, à elle seule, une réaction conditionnée n’est jamais que temporaire et que, pour se stabiliser, elle a besoin d’être « confirmée » : le nourrisson conditionné à déclencher ses réflexes de succion au coup de sifflet ne sucera pas indéfiniment à vide en entendant un tel signal si celui-ci n’est pas réassocié de temps en temps à la tétée elle-même. Il va donc de soi que, ici à nouveau, la motivation ou l’utilisation jouent un rôle essentiel 12 : le conditionnement ne s’amorce qu’en fonction d’un besoin ou d’un intérêt quelconques et il ne dure qu’en fonction de la satisfaction de ce besoin ou de cet intérêt. Autrement dit, le conditionnement est subordonné à un processus d’équilibration : le déséquilibre, auquel correspond le besoin, permet l’amorçage de la réaction conditionnée, mais celle-ci n’atteint la stabilité que si les conditions de l’équilibre sont remplies, à savoir la satisfaction ou l’utilisation effective.

Mais il pourrait sembler, comme dans le cas des « acquisitions actives », et cela a fortiori puisqu’ici le sujet accepte les liaisons du dehors sans les produire lui-même, que cette intervention des facteurs de motivation n’exclut en rien une description strictement associationniste des phénomènes : d’une part, le signal s’associe à une réaction sous l’influence de n répétitions préalables, mais pour autant que le sujet soit en état de réceptivité en fonction des besoins qu’il peut éprouver (cf. la réduction des besoins chez Hull), et, d’autre part, cette association se consolide sous l’influence des « effets » produits, en vertu d’une « loi de l’effet » que son inventeur lui-même considérait comme entièrement compatible avec le schéma associationniste.

Seulement ce problème d’équilibration nécessairement soulevé par le conditionnement ne constitue pas une simple question de motivation, mais intéresse les processus cognitifs comme tels (car ici comme partout la structure cognitive et le dynamisme affectif sont à la fois indissociables mais irréductibles l’un à l’autre, comme les deux faces d’une même médaille). En effet, le signal qui déclenche la réaction conditionnée acquiert, en vertu même de l’association qui lui confère de nouvelles propriétés, la valeur d’un indice significatif, mais dont toute la signification repose sur une anticipation qui peut être déçue ou confirmée : dans le premier cas le signal finit par perdre cette signification, tandis que dans le second il la conserve parce que le processus est alors équilibré. L’équilibre du conditionnement intéresse ainsi le jeu des régulations cognitives, rétroactives et anticipatrices, et non pas seulement celui des utilisations, qui le double du point de vue affectif mais sans s’y substituer.

Or, s’il en est ainsi, il est alors évident que le signal n’est pas simplement « associé » aux mouvements (de salivation ou de succion, etc.), car une réaction anticipatrice constitue davantage qu’une pure association : en vertu des caractéristiques de l’assimilation que nous avons soulignées au § 1, nous nous trouvons ici en présence d’une assimilation puisque, si le signal anticipe quelque chose, il s’agit évidemment (dans les exemples choisis plus haut) d’une anticipation de la nourriture ou de la tétée et qu’il y a ainsi préinférence entre le signal anticipateur et la réalité anticipée. En d’autres termes, s’il y a conditionnement, c’est que l’événement perçu comme signal est « assimilé » à l’action anticipée ou plus précisément au schème de cette action.

De façon générale il faut donc soutenir (et nous croyons ne pas être à cet égard en contradiction avec les schémas actuels de l’apprentissage dit associatif), que, si les associations constituent bien les réponses du sujet à des stimuli donnés, le stimulus ne renvoie pas directement à ces réponses, mais d’abord à l’évaluation et à l’interprétation de la stimulation : la réponse n’est alors que médiate et comporte un choix qui constitue l’expression de l’assimilation 13.

Rappelons à ce propos l’intéressante interprétation que Claparède avait proposée de l’association en général, et, à cette occasion, du conditionnement lui-même 14, interprétation que nous avons déjà discutée ailleurs 15. Parti d’une théorie de l’intelligence fondée sur le seul tâtonnement, Claparède en est venu à l’idée que le tâtonnement ne constitue en fait qu’une réaction secondaire intervenant lorsqu’échoue la réaction primaire de tout sujet en présence d’une situation. Cette réaction primaire consisterait, d’après les derniers travaux de cet auteur, en une attitude de mise en liaison générale entre les divers éléments de cette situation (ce que, disait-il, W. James voulait déjà exprimer par sa « loi de coalescence », conçue comme la source des associations). Or, cette liaison générale, selon Claparède, ne prend pas la forme d’une simple association : il s’agirait au contraire d’une « implication » (souvent accompagnée d’une sorte de sentiment de nécessité élémentaire ou de « cela doit être ainsi »), et c’est seulement lorsque l’expérience contredit de telles implications primaires qu’apparaîtraient la recherche et le tâtonnement. D’un tel point de vue, le conditionnement (comme d’ailleurs toute association) était interprété par Claparède en termes d’implication : pour le chien de Pavlov, disait-il, le son de la cloche « implique » la nourriture !

Mais, s’il y a convergence entre cette implication et la préinférence dont nous parlions à l’instant, il nous paraît difficile de poser ainsi l’implication à titre de fait premier, même en l’appuyant sur la « coalescence » de W. James. Tout en reconnaissant le caractère très précoce de telles liaisons nous voyons mal d’où proviendrait cette mise en implications si ce n’est d’une activité assimilatrice du sujet. Pour qu’il y ait implication, il faut en effet, qu’il y ait schème, car c’est seulement à l’intérieur d’un schème que a implique b : ce n’est pas la première fois qu’il verra et entendra un chien qu’un enfant admettra (dans le langage qu’on voudra) « ceci implique aboyer » ; c’est quand, le voyant pour la seconde fois et le reconnaissant en tant qu’individu ou que membre de la classe « chien », il anticipera l’aboiement. Autrement dit, le premier contact, s’il n’est que perceptif, fournira un ensemble de qualités réunies a, b, c, etc., qui sont bien perçues en tant que réunies, mais dont on ne voit pas pourquoi elles s’impliqueraient les unes les autres : lors du second contact par contre, la perception de a peut provoquer l’implication « a implique b et c », mais seulement dans la supposition qu’il s’agit du même faisceau a, b, c, etc., c’est-à-dire dans la mesure où il intervient déjà un schème 16. En bref, ou bien on parlera d’implication dès la perception primaire, ce qui rend alors la notion d’implication synonyme de coalescence, de Gestalt, etc., et lui fait perdre son intérêt spécifique 17, ou l’implication sera conçue comme le résultat d’une assimilation, c’est-à-dire d’une activité formatrice de schèmes, et l’implication constituera alors la liaison spécifique qui réunit les unes aux autres les différentes parties ou propriétés d’un même schème (mais d’un schème par opposition à un objet).

§ 3. Associations et accommodation

Cela dit, il convient d’examiner encore la possibilité d’admettre simultanément l’existence d’assimilations et d’associations. On pourrait invoquer, en effet, en faveur de l’hypothèse des associations pures, un certain nombre de réactions que l’on peut grouper sous le terme d’« apprentissage incidentiel » : tels sont les faits d’apprentissage inconscient, de « subception », d’« ecmnésie », etc., dans lesquels le sujet semble enregistrer certaines liaisons sans aucune motivation ni aucune activité de sa part. Il est donc prudent, même en admettant que l’immense majorité des soi-disant associations constituent en fait des assimilations, de réserver l’éventualité d’associations proprement dites en marge de ces assimilations. Mais s’il en était ainsi, la question se poserait naturellement d’établir quelles sortes de rapports unissent ces associations périphériques au foyer central d’assimilation qui domine la conduite et de l’établir du double point de vue de leur rôle fonctionnel dans la connaissance et de leur utilisation (affective).

Or, à examiner l’enfant dans les périodes où il manifeste le plus d’activité exploratrice et le plus grand besoin d’apprendre (par exemple entre 8 et 18 mois), on constate effectivement que, en plus des domaines où sa recherche est particulièrement active, il enregistre en passant toutes sortes de liaisons qu’il n’utilise pas immédiatement mais qu’il lui arrivera d’utiliser dans la suite. Il est donc permis de supposer que c’est parce qu’il assimile déjà un certain nombre de réalités et parce qu’il en tire une utilisation réelle qu’il étend ses intérêts à des domaines variés (en fonction de rencontres aléatoires et non pas d’un plan systématique) d’assimilation possible et d’utilisation virtuelle. En d’autres termes les associations en apparence pures que l’on pourrait rencontrer en marge des foyers d’assimilation se formeraient en réalité en fonction de tels foyers et seraient provoquées par une sorte d’anticipation globale d’utilisations éventuelles.

Cette interprétation est d’autant plus plausible que nous retrouverons une situation analogue sur le terrain de la perception, où les « rencontres » semblent également dépasser la zone d’assimilation effective. Mais, pour dominer ce problème dans sa généralité, il importe de se rappeler qu’en toute situation d’acquisition en fonction de l’expérience, l’assimilation du réel aux schèmes de l’action ne représente que l’un des deux pôles de la conduite, l’autre pôle étant constitué par la modification de ces schèmes en fonction des objets ou événements nouveaux assimilés par le sujet. Cette modification des schèmes du sujet sous l’action des objets peut être appelée accommodation, par analogie avec ce que les biologistes désignent parfois du nom d’« accommodats », c’est-à-dire les variations phénotypiques ou imposées par l’action du milieu. À l’âge où le nourrisson commence à saisir tout ce qu’il voit (vers 4-6 mois) et où il assimile ainsi au schème de la préhension tous les objets de l’espace visuel proche, nous dirons qu’il « accommode » ce schème en le faisant varier sous la contrainte de diverses situations : par exemple selon que l’objet à saisir est gros ou tout petit, selon qu’il est plus ou moins distant, etc.

Or, ce terme d’accommodation peut sembler mal choisi, puisqu’il évoque à nouveau une activité du sujet, alors qu’il s’agit en fait (du moins aux débuts) de modifications imposées du dehors par les objets et qui contraignent le sujet à différencier ou même à transformer ses schèmes plus ou moins profondément. Mais c’est précisément dans le but de souligner le fait qu’il y a là encore une certaine activité, que nous avons choisi ce vocable d’accommodation. En effet, pour une situation donnée il existe toujours divers degrés ou moments de liberté. Lorsqu’un bébé veut saisir un objet trop gros pour ses mouvements habituels, il peut ou renoncer, ou accommoder son schème, ou encore (comme il arrive parfois dès 18 mois) faire semblant de saisir en ramenant sa main fermée comme s’il s’agissait d’un petit objet : dans le premier cas, il n’y a ni assimilation ni accommodation, dans le second il y a équilibre entre les deux et dans le troisième il y a assimilation sans accommodation ce qui (nous l’avons montré ailleurs 18) constitue le progrès du jeu symbolique. L’accommodation suppose donc psychologiquement un choix et un effort (un « coût » du point de vue de la théorie des jeux), donc une activité. Mais surtout, et c’est pourquoi nous insistons sur ce caractère d’activité et parfois presque d’initiative, l’accommodation est toujours relative à une assimilation, car si le sujet ne tendait pas à assimiler une réalité donnée, il n’accommoderait pas ses schèmes à cette réalité.

Qu’on nous permette, puisque nous parlons ici à des épistémologistes autant qu’à des psychologues, d’indiquer en une petite parenthèse, que ces notions solidaires d’assimilation et d’accommodation comme d’ailleurs toute notre psychologie des fonctions cognitives sont issues d’une « intuition » ou d’un « modèle » antérieurs à notre formation psychologique. Qu’on le veuille ou non, presque tous les psychologues s’inspirent au départ de tels modèles qui jouent pour eux un rôle fondamental, à la fois heuristique et interprétatif. Du fait que l’introspection ne fournit par elle-même aucun modèle, et ne procède que par analogie avec ceux du monde extérieur, les psychologues entreprenant l’étude de la conduite s’inspirent en général de quelque intuition fondamentale tirée de la discipline qui les a le plus stimulés ou cours de leur formation. Par exemple l’associationnisme doit sans doute beaucoup à un mélange de modèles atomistiques et anatomiques (les cellules et leurs connexions), Koehler (qui était physicien avant de se faire psychologue) est dominé par l’intuition des « champs », Lewin aussi en y ajoutant les modèles topologiques, certains cherchent leurs modèles dans la thermodynamique et dans la statistique, d’autres dans les intuitions économiques (Janet) et sociologiques, etc. Pour notre part, c’est le problème des relations entre les génotypes et les phénotypes (ou accommodats), dans l’adaptation des espèces animales à leur milieu, qui nous a conduit à réfléchir à la question des relations épistémologiques entre le sujet et l’objet et de là à nous occuper de psychologie génétique.

Or, ce problème des relations entre les génotypes et les phénotypes domine en fait (et pas seulement à titre de modèle heuristique) toute la question de l’assimilation et de l’accommodation psychologiques, car si les schèmes d’assimilation se construisent en partie sous l’influence du milieu ils comportent toujours quelque racine organique. Le fait fondamental est alors qu’il n’existe pas de génotype se manifestant autrement qu’à travers un certain nombre de phénotypes (le génotype n’étant que la structure commune à ces divers phénotypes) et qu’il n’existe pas de phénotype qui ne soit relatif à un génotype (ou à plusieurs à l’état de mélange), car le même milieu produit des accommodats bien différents suivant les génotypes sur lesquels il agit. Il en résulte que, biologiquement, toute adaptation d’un organisme donné à un milieu donné constitue une interaction strictement indissociable entre l’assimilation (au sens large) de ce milieu à la structure antérieure de cet organisme et l’accommodation de cette structure à ce milieu. En d’autres termes, l’adaptation est un équilibre entre l’assimilation et l’accommodation et c’est pourquoi ces trois notions nous paraissent d’une importance fondamentale en psychologie de la connaissance et en épistémologie génétique. En un mot, l’associationnisme et l’empirisme sont des doctrines de l’accommodation pure, qui ont oublié l’existence de l’assimilation ; les hypothèses maturationnistes, innéistes ou aprioristes sont des doctrines de l’assimilation pure qui oublient ses relations avec l’accommodation ; tandis que l’interaction entre ces deux fonctions nous paraît dominer tous les problèmes de l’acquisition des connaissances.

Si nous en revenons à la question des relations entre les associations marginales et les noyaux ou foyers d’assimilation dont nous sommes partis tout à l’heure pour rappeler l’existence de l’accommodation, il est alors aisé de comprendre que, s’il y a toujours à la fois assimilation et accommodation dans la réaction d’un sujet à une réalité donnée, il peut exister une multitude de dosages selon que l’équilibre entre ces deux tendances est stable ou instable, porte sur des champs larges ou étroits, est plus ou moins mobile, etc. Il est donc concevable que, en marge des domaines où de nombreux schèmes d’assimilation, déjà organisés, sont en équilibre relativement stable avec les actions du milieu et permettent ainsi une accommodation permanente, il puisse exister une zone d’accommodations restreintes ou momentanées, c’est-à-dire non stabilisées parce qu’elles ne correspondent pas encore à une assimilation achevée. Telle serait la situation de ces associations presque pures, dont nous parlions plus haut, et qui ne répondraient qu’à une assimilation virtuelle anticipée.

Au total, il semble ainsi que, sans contredire les faits mis en évidence par les schémas associationnistes, l’hypothèse de l’assimilation les complète en dégageant d’une part, ce que chacun sans doute admet de façon implicite (sauf peut-être Guthrie qui est le plus « pur » des associationnistes) et en substituant, d’autre part, un modèle de connaissance par interaction du sujet et de l’objet au modèle de la « connaissance-copie » qu’on a généralement conçu comme solidaire de l’intervention des associations. Sur ce second point, il semble difficile de concevoir des expériences cruciales qui trancheraient l’alternative de l’assimilation ou des associations reproduisant sans plus les liaisons extérieures, autrement dit de la part ajoutée par le sujet en vue de cette reproduction ou d’une reproduction sans adjonction due aux activités du sujet. Mais à défaut d’expériences décisives au niveau des premiers apprentissages, on peut considérer comme de fortes présomptions en faveur de l’assimilation ces deux faits réunis qu’il existe une continuité fonctionnelle entre ces apprentissages élémentaires et les formes supérieures d’acquisition des connaissances et que dans ce dernier domaine aucune acquisition ne s’explique par association pure, sans une activité coordinatrice du sujet comportant une continuelle assimilation à des schèmes logico-mathématiques. C’est ce que nous verrons sous IV après avoir examiné la question des relations entre l’assimilation et la perception.

III. Assimilation et perception

§ 4. Remarques préalables et définitions

La discussion qui précède (II) nous a montré que les critères de l’assimilation mentale sont principalement les trois suivants : l’existence de schèmes, le fait qu’un apport du sujet se surajoute aux données fournies par l’objet et le fait qu’un élément inférentiel se surajoute à la constatation. Le troisième de ces critères qui nous intéresse le plus du point de vue des racines des structures logiques est malheureusement le plus difficile à appliquer, tant il est malaisé de trouver une ligne de démarcation entre la constatation pure (si elle existe) et la constatation accompagnée d’inférence : on en est donc souvent réduit, ce qui ne suffit certes pas, à inférer l’existence d’une inférence, si l’on peut dire, à partir des deux premiers et surtout du premier de ces critères ; mais cela n’est pas une raison pour ne pas chercher à affiner le troisième critère 19.

Cela dit, il convient maintenant que nous abordions de front le problème qui est central pour notre propos : la perception nous fournit-elle un exemple authentique de constatation pure, ou retrouverons-nous, dans ce domaine également, des mécanismes assimilateurs ainsi que l’interaction indissoluble entre l’assimilation et l’accommodation dont nous avons constaté l’existence à propos du problème de l’association ?

Commençons par simplifier notre tâche. Il existe une très grande variété de perceptions selon les champs sensoriels envisagés. Nous négligerons donc, pour ne pas allonger, tous les problèmes relatifs au goût, à l’odorat, aux sensations algiques, etc., qui n’intéressent que de loin les formes supérieures de la connaissance. Restent les domaines visuels, auditifs et tactilo-kinesthésiques, que notre analyse sera censée couvrir. Mais là encore, il nous faut simplifier et prendre pour prototype la perception visuelle, car le problème principal que nous allons poser — qui est celui des relations entre les effets de champ instantanés et les activités perceptives à plus grandes distances spatio-temporelles — est à la fois commun à ces trois domaines et beaucoup plus intéressant à traiter sur le terrain visuel à cause des dimensions plus larges du champ de la vision. Nous nous en tiendrons donc surtout à la perception visuelle.

Cela dit, il s’agit maintenant réciproquement de compliquer notre tâche, ou plutôt d’en souligner les complications : si nous l’avons limitée sur le plan pour ainsi dire horizontal des variétés de contenus perceptifs, il reste que verticalement (c’est-à-dire selon la dimension de la hiérarchie des conduites, en fonction de leur complexité croissante) il existe une pluralité de niveaux perceptifs, dont il s’agira au contraire que nous tenions soigneusement compte. Plus précisément, parler de « la perception » en général ne signifie aujourd’hui plus rien parce qu’il existe une multitude de paliers intermédiaires entre la perception et l’intelligence et qu’on est encore très loin d’en avoir fait le repérage exact. Certains psychologues américains parlent même de perception pour désigner toute forme de connaissance ne reposant pas sur une déduction formelle et englobant par exemple ces sortes d’intuitions représentatives que l’on rencontre dans la pensée préopératoire de l’enfant (l’animisme ou le finalisme enfantins, etc.) 20. D’autres psychologues, comme Michotte, cherchent par contre à maintenir une délimitation nette entre la perception et l’« interprétation » (dans les effets de causalité perceptive, par exemple), ce qui dans les grandes lignes est acceptable si l’on oppose simplement la perception à la notion, mais ce qui n’exclut l’existence ni de différents niveaux perceptifs ni de différents niveaux notionnels avec éventuellement continuité entre deux en certaines situations et discontinuité en d’autres.

Ce qui nous importe naturellement le plus, étant donné notre but général, est l’analyse des formes élémentaires de perceptions, et, à cet égard, nous nous contenterons d’une distinction massive, mais étant entendu que ce qui peut être dit à son sujet est susceptible de se retrouver mutatis mutandis à propos de bien d’autres distinctions : nous nous bornerons à séparer les effets de champ, d’une part, et une vaste catégorie de réactions que nous ne dissocierons pas les unes des autres et que nous appellerons globalement les « activités perceptives ». L’avantage de cette distinction unique est que son critère est relativement clair.

Dans le domaine visuel, on appellera effet de champ l’interaction instantanée de tous les éléments perçus simultanément en fonction d’une seule centration du regard, en vision monoculaire ou binoculaire, mais sans déplacement du point de fixation. Le critère sera par conséquent la possibilité de percevoir l’effet en vision tachistoscopique, avec un temps de présentation de 0,02 à 0,2 seconde excluant tout mouvement du regard.

Nous parlerons par contre d’« activités perceptives » pour désigner une catégorie de réactions consistant à coordonner une pluralité d’effets de champ. La frontière inférieure de ces réactions est aisée à tracer : elles débutent dès que plusieurs centrations successives ont lieu sur la même figure (— activité exploratrice). La frontière supérieure est beaucoup plus difficile à établir, mais nous croyons qu’on dit encore quelque chose de clair en parlant d’une « pluralité d’effets de champ » car cela exclut la représentation. Par exemple, comparer les hauteurs de deux tiges situées à 3 m de distance (le sujet étant à 50 cm du point médian) est une activité perceptive parce que chacune des deux tiges peut être perçue en une seule centration et parce que, en passant de l’une à l’autre le sujet n’a besoin que de coordonner ces deux centrations sans évoquer d’image mentale ni faire de mesures, etc. Par contre, si l’on impose au sujet dix minutes d’arrêt entre la perception de la première tige et celle de la seconde il ne coordonne plus simplement deux centrations, mais un souvenir et une centration. On dira peut-être que dans le cas du passage immédiat, il y a eu aussi « trace », donc souvenir, etc. : mais, d’une part, si le sujet ne signale aucune image mentale, la réaction demeure pré-représentative (et la « trace » postulée n’est qu’une hypothèse) ; d’autre part, et surtout, les lois de ce transport perceptif sont bien différentes de celles de la conservation par l’image. De même nous parlerons d’activité perceptive dans le cas où une perception agit sur la suivante au cours d’une série de présentations successives (par exemple des variables présentées en ordre croissant avec une surestimation subjective progressive, ou en ordre décroissant avec sous-estimation progressive) : ici encore l’effet temporel d’ordre perceptif peut être facilement distingué des effets représentatifs. Nous reconnaissons volontiers qu’en bien des cas ce critère relatif à la frontière supérieure est plus difficile à appliquer. Mais nous nous en tiendrons aux cas francs.

Cela dit, il y a tout avantage à commencer notre analyse de l’assimilation perceptive par l’étude de ces « activités » pour remonter ensuite seulement aux effets de champ, car tout ce que nous dirons des activités perceptives restera indépendant de ce que l’on peut affirmer ou nier au sujet des effets de champ, tandis que la question de la présence d’une assimilation, de schèmes, etc., dès les effets de champ demeure essentiellement subordonnée au problème de savoir si de tels effets peuvent exister indépendamment des activités perceptives comme telles.

§ 5. Assimilation et activités perceptives

Les activités perceptives commencent donc lorsque, percevant une même figure immobile, le sujet change de point de centration du regard et leur forme la plus simple est l’activité exploratrice consistant à multiplier ces points de fixation de manière à obtenir une perception plus fidèle de l’objet. Nous allons donc nous poser, à propos de cette activité exploratrice et déjà à propos de la coordination de deux centrations (coordination que nous appellerons « décentration »), la question de l’existence d’une assimilation, et cela du point de vue des trois critères rappelés au § 4 : (1) Intervient-il un schème en de telles situations ? (2) Y a-t-il adjonction de propriétés introduites par le sujet ? (3) Y a-t-il inférence ?

La signification épistémologique de tels problèmes est bien claire. L’activité exploratrice aboutit à une perception plus « objective » qu’une seule centration et la première décentration déjà aboutit à corriger les erreurs inhérentes à la seule centration (surestimation dans la région centrale et sous-estimation à la périphérie). Il s’agit donc d’établir si ce progrès dans l’objectivité perceptive est produit par les actions de l’objet seul (accommodation au sens du § 3) ou s’il résulte aussi des activités assimilatrices du sujet.

N’insistons pas, pour le moment, sur le fait que le sujet perçoit les traits de la figure sous la forme de lignes continues alors qu’ils sont sans doute discontinus du point de vue physique ; ni sur le fait de l’organisation des frontières, intériorités et extériorités, etc. En effet ces divers caractères topologiques intéressent déjà les effets de champ et nous y reviendrons (§ 6). N’insistons pas non plus sur le fait que la figure peut être perçue sous une forme euclidienne ou lobatschevskienne (comme c’est d’après Luneburg le cas dans l’espace binoculaire de la convergence et de la disparation), car cela regarde à la fois les effets de champ et les activités de mise en référence dont nous parlerons à l’instant.

Bornons-nous donc à discuter les deux problèmes suivants : pourquoi, en explorant une figure ou un objet avec changement des points de fixation, voyons-nous une seule figure perceptivement permanente 21 (nous disons bien perceptivement, car cette permanence perceptive est distincte de la permanence substantielle qui subsiste en dehors du champ perceptif et qui se manifeste, vers 8-10 mois seulement, par la recherche de l’objet disparu) ; et pourquoi cette figure permanente donne-t-elle alors lieu à une lecture plus exacte de ses propriétés (en particulier de la longueur de ses traits et de leurs proportions) que ce n’est le cas lors d’une seule centration ?

À chacune de ces deux questions, la réponse du réalisme semble naturellement la plus simple : la figure est perçue immobile et permanente parce qu’elle l’est en réalité, et nous en percevons plus exactement les propriétés parce que nous la regardons mieux ! Mais « en réalité » signifie physiquement, c’est-à-dire qu’un certain nombre d’opérations intellectuelles nous permettent, en effet, d’admettre que la figure ne s’est ni déplacée ni modifiée en ses propriétés métriques. Seulement nous savons bien, du point de vue génétique, que cette invariance de la position de la figure est solidaire du « groupe des déplacements », c’est-à-dire d’une structure qui, soit sous sa forme préopératoire ou sensori-motrice (achevée au cours de la seconde année) soit a fortiori sous sa forme opératoire (débutant vers 7-8 ans seulement), est de niveau supérieur à celui de la perception. Quant à l’invariance des propriétés métriques (longueurs, etc.) elle repose également sur des mécanismes opératoires (mesure, etc.) bien plus complexes que les processus perceptifs. Faire appel à ce qui est la figure « en réalité », c’est donc se référer à un niveau de connaissances notionnelles qui peuvent sans doute influencer indirectement la perception par choc en retour à partir d’un certain palier de développement, mais qui ne suffisent nullement à rendre compte des processus perceptifs élémentaires au moyen desquels nous attribuons une permanence perceptive à la figure que nous explorons, tout en affinant nos estimations dimensionnelles au cours de cette exploration ; sinon il faudrait d’emblée subordonner la perception à l’intelligence, ce que nous ne saurions admettre.

Il ne reste donc qu’à expliquer la permanence de position, de forme et de dimensions de la figure perçue sans sortir du domaine des relations proprement perceptives. Or, nous savons aujourd’hui qu’il existe de telles relations et que la perception comme telle est susceptible d’appréhender, par exemple, des relations de symétrie, de similitude ou équivalence et par conséquent aussi d’identité au sens strict, sans recourir à l’intelligence. Seulement, si l’intervention de telles relations n’est plus mise en doute par personne lorsqu’il s’agit de la perception d’une pluralité d’objets, il importe de souligner le fait qu’en présence d’une seule et même figure mais avec une pluralité de points de centration successifs (dus à l’activité exploratrice), une série complexe de mises en relations est déjà nécessaire pour aboutir à un résultat perceptif cohérent.

Supposons par exemple un long rectangle dans lequel est inscrit un losange tel que les quatre sommets des angles de celui-ci coïncident respectivement avec les points médians des quatre côtés du rectangle. Il est alors facile de montrer (par des contrôles tachistoscopiques) que, selon les centrations sur les petits ou les grands côtés du rectangle, au milieu de la figure, etc., les estimations seront plus ou moins différentes : le grand côté du rectangle sera plus ou moins surestimé selon qu’il est fixé ou non, les angles aigus ou obtus du losange seront plus ou moins valorisés ou dévalués, le parallélisme par couples des côtés du losange sera plus ou moins perceptible, etc. Bref, d’une centration à une autre on assistera à trois sortes de transformations :

(1) Modification des dimensions des éléments de la figure.

(2) Modification de la perspective en fonction du point de fixation.

(3) Déplacement apparent (« apparent » signifiant indépendant d’une délimitation entre les déplacements du regard et ceux des éléments objectifs) des éléments de la figure ou de la figure entière.

Or, malgré ces trois ensembles de transformations, le sujet perçoit la figure comme invariante en ses dimensions, en sa forme et en sa position. On est donc bien obligé d’admettre que, passant d’une centration à une autre, il relie les données successivement perçues d’une manière telle qu’il puisse reconnaître les mêmes éléments, corriger les modifications de points de vue par leurs réciproques et dissocier le déplacement du regard des déplacements de l’objet lui-même considérés comme nuis. En d’autres termes, on est nécessairement conduit à supposer que les données perçues ne se succèdent pas simplement les unes aux autres, mais s’intègrent en un système unique et sont par conséquent assimilées à un schème. Un schème étant, comme on l’a vu au § 1, la structure commune à la classe des actions jugées équivalentes par le sujet, on se trouve, dans le cas particulier, en présence de la forme la plus élémentaire du schème d’assimilation : celle qui résulte des équivalences introduites par le sujet au cours de ses contacts perceptifs successifs avec un seul et même objet.

En un mot, la permanence de la figure perçue ne saurait résulter d’une simple accumulation d’enregistrements, puisque ceux-ci se modifient sans cesse aux trois points de vue que l’on a soulignés : chacun de ces enregistrements, passé le premier contact avec l’objet (premier contact qui peut être lui-même dépendant d’expériences antérieures), est au contraire solidaire d’un ensemble de relations, élaborées au fur et à mesure par les activités du sujet. En quoi consistent alors ces relations ? Ce ne sont nullement des associations, au sens usuel de ce mot, mais des relations proprement dites consistant par exemple à reconnaître le même côté ou le même angle (relations d’identité) ou à retrouver tel côté situé par rapport à tel autre (transposition de relations de position) ou encore à percevoir tel côté plus grand que tel autre comme lors de la centration précédente (transposition d’une relation dimensionnelle) ou contrairement à l’estimation précédente (transposition avec correction). Bref, il ne s’agit que d’identités ou d’équivalences entre éléments ou relations donnés lors de chaque centration, identités ou équivalences engendrées par des sortes de transpositions immédiates (avec ou sans corrections) et qui sont donc dues à cette activité même de mise en relations en laquelle consistent la décentration et l’activité exploratrice.

Il est par conséquent impossible de ne pas parler de schèmes si l’on admet la définition précédente. La classe d’actions équivalentes est alors constituée par l’ensemble des actions de transposition interne (nous appellerons ainsi les transpositions à l’intérieur d’une même figure par opposition aux transpositions externes, ou proprement dites, qui sont les transpositions de relations multiples d’une figure à une autre). La structure des schèmes (ou structure commune aux actions équivalentes) est constituée par l’ensemble des relations élaborées grâce à ces transpositions. Le produit du schème, enfin, c’est-à-dire l’ensemble des objets rendus équivalents grâce à lui, se réduit dans le cas particulier à l’identité de la figure unique considérée comme immobile et permanente du point de vue de la perception elle-même.

Si cette analyse est exacte, il est donc clair que les transpositions internes au moyen desquelles le sujet met en relation les effets des centrations successives sont déjà des assimilations, puisqu’elles introduisent des équivalences et engendrent ainsi la formation d’un schème.

Mais une assimilation, avons-nous admis, introduit dans l’objet des propriétés ou relations qui sont fonctions des activités du sujet et qui transforment les propriétés physiques antérieures de l’objet, soit en les modifiant (ou même en les déformant) soit en s’y ajoutant simplement tout en les conservant. Or, dans le cas particulier il ne s’agit que d’identités ou de transpositions de relations de position ou de dimensions : le sujet semble donc se borner à enregistrer et à « reconnaître », sans ajouter quoi que ce soit qui provienne de ses actions. Or, si paradoxal que ceci soit du point de vue de l’empirisme, un tel réalisme semble encore plus indéfendable sur le terrain de la perception que sur celui des opérations intellectuelles. En quoi consiste, en effet, l’objet (admettons que notre figure rectangulaire ait 20 × 30 cm et soit posée dans le sens de la longueur, à 40 cm des yeux du sujet, lesquels sont eux-mêmes à 35 cm au-dessus du niveau de la table) ? Même si le sujet possède pleinement la constance de la forme (phénomène distinct de la permanence de la figure dont nous parlions jusqu’ici et phénomène qui consiste dans le cas particulier à reconnaître la forme rectangulaire alors que la forme apparente est à peu près carrée), il perçoit simultanément la forme apparente, sous l’influence de la perspective, et la forme « réelle » : l’objet est donc indissociable de la position et de la distance du sujet par rapport à lui (ce qu’on exprime classiquement en disant que la perception est égocentrique), et c’est par l’intermédiaire de ces relations, constamment présentes et opérantes, entre le sujet et l’objet, que le premier atteint cette forme suprême d’objectivité perceptive qu’est la constance de la forme. Il en est de même pour la constance de la grandeur qui dépend de la distance et de la grandeur apparente. Quant au phénomène plus général que nous discutons ici, de la permanence et de l’immobilité perceptives de la figure explorée, il suffit de rappeler ces circonstances (1) que, lors de chaque centration nouvelle, la perspective change également quelque peu et les grandeurs en jeu sont estimées un peu différemment : c’est donc de nouveau à travers ces relations entre le sujet et l’objet que le premier confère au second son identité et ses dimensions ; et (2) que lors de chaque mouvement du regard ou de la tête il y a déplacement de l’objet par rapport au sujet : or, c’est alors une fois de plus à travers ce système cinématique dû aux actions du sujet que celui-ci confère à l’objet son immobilité (ce qu’il ne parvient déjà plus à faire dès que l’on sort des conditions habituelles de l’action, par exemple en déplaçant le globe oculaire par une pression du doigt : en ce cas l’objet regardé par l’œil en mouvement semble se déplacer lui-même).

Bref, si la perception est bien une « lecture » ou un enregistrement, elle englobe dans cette lecture un ensemble de relations entre le sujet et l’objet, et qui toutes augmentent en nombre avec les activités perceptives du sujet. Mais, parmi ces relations, il faut distinguer deux catégories, dont la signification est bien différente du point de vue de leur valeur de connaissance. Il y a d’abord les relations qu’on peut appeler déformantes, mais dont les déformations qu’elles entraînent se compensent en partie ou même se corrigent partiellement avec leur multiplication : telles sont les surestimations ou sous-estimations momentanées dues à une seule centration et qui résultent pour une part de la position de l’objet ou de ses éléments par rapport à la région centrale nette ou à la zone périphérique peu nette du champ visuel. Mais il y a d’autre part les relations qui ne sont pas en elles-mêmes déformantes et qui n’entraînent des erreurs que si elles sont isolées, tandis que leur multiplication engendre une composition conduisant à l’objectivité (et non plus simplement à des compensations) : telles sont les relations de points de vue ou de perspective, dont une ou deux seules peuvent être sources d’illusion mais dont la coordination tend à les rendre objectives. Soit dit en gros, les relations de la première catégorie ne peuvent donner lieu qu’à une composition probabiliste, tandis que celles de la seconde peuvent constituer une géométrie.

Il est alors immédiatement visible que le schème perceptif dont nous faisions la supposition tout à l’heure, au sujet de l’identité et de l’immobilité de la figure explorée par un regard se déplaçant de centrations en centrations, consiste en une ébauche de composition des relations sujet × objet de la seconde de ces deux catégories, en même temps qu’en un système de neutralisation partielle des relations de la première catégorie. Une telle constatation renforce, bien entendu, l’hypothèse d’une assimilation perceptive, puisque nous pouvons apercevoir en un tel schème l’esquisse d’une assimilation de type logico-mathématique, c’est-à-dire telle qu’elle incorpore le donné physique en un cadre de relations propres à en rendre possible une lecture « objective ».

Reste maintenant le troisième problème, qui est le plus difficile : l’existence de schèmes et celle de relations sujet × objet indissociables des propriétés de l’objet signifient-elles qu’il existe aussi, au niveau des activités d’exploration, certaines inférences perceptives ? Cette question est la plus délicate de celles que soulèvent les trois critères de l’assimilation, parce que les progrès accomplis dans la théorie des perceptions ont d’abord conduit à se distancer de la manière dont Helmholtz, croyait-on, faisait intervenir un peu directement des jugements ou raisonnements inconscients au sein des mécanismes perceptifs. On connaît par contre le retour à Helmholtz que représente la « transaction theory » de H. Cantrill et W. H. Ittelson. En fait, les inférences helmholtziennes soulèvent encore un problème historique d’interprétation : il est probable que Helmholtz n’introduisait pas dans la perception d’inférences de niveau supérieur (que nous appellerions opératoires, ou tout au moins, qui relèvent de l’intelligence), et qu’il se bornait à faire intervenir des inférences ou des « préinférences » proprement perceptives, ne dépassant pas, par conséquent, le niveau des activités que nous définissions plus haut comme des coordinations entre effets de champ. C’est naturellement sur ce second terrain que nous nous placerons exclusivement dans ce qui suit 22.

Or, l’activité exploratrice, dont nous traitons pour l’instant, ne consiste pas à laisser le regard se poser au hasard dans le champ de la figure perçue (ce champ comprenant une partie du « fond »). Sans exclure une certaine marge de coups aléatoires, le propre de l’activité exploratrice est au contraire de tendre à percevoir au mieux, ce qui signifie de choisir les points de centration de manière à gagner le plus d’information possible et à en perdre le moins, dans la situation considérée.

Le problème de la « préinférence » perceptive, dans le cas particulier de l’exploration, se réduira donc à ces simples questions : de quelle manière le sujet effectue-t-il ce choix, qu’en attend-il s’il en anticipe quelque résultat, et quel est le mécanisme de cette anticipation ?

Rappelons d’abord qu’une inférence peut être déductive (= à conclusions considérées comme nécessaires) ou inductive au sens de probabiliste (= à conclusion considérée comme de probabilité p < 1). Rappelons, d’autre part, que, parmi les théories mathématiques de l’inférence probabiliste, la seule qui semble émerger des crises récentes est celle que définit la théorie des jeux 23 : or, elle fait précisément intervenir l’imputation des gains et des pertes (entre autres d’information), ce qui s’accorde donc bien avec les questions posées à l’instant.

Cela dit, il est très plausible que le choix des centrations successives relève d’une inférence au sens de la théorie des jeux. Le sujet n’ira par exemple jamais fixer son regard très en dehors des frontières de la figure pour explorer celle-ci : c’est évidemment qu’en ce cas il y aurait peu d’information perceptive à gagner et beaucoup à en perdre, tandis qu’en posant le regard aux environs du centre de la figure il gagne au maximum et perd au minimum. De plus, si le sujet ne se contente pas d’une seule fixation il ne va pas choisir ses centrations successives toujours dans la même région de la figure, mais il l’explorera plus ou moins « systématiquement », le système choisi revenant à nouveau à maximaliser les gains et à minimiser soit les pertes soit les « manque à gagner » (ce qui se produit quand la même région de la figure est reprise trop souvent au détriment des régions moins explorées).

Mais ces hypothèses sont-elles contrôlables et, si elles le sont, comment interpréter la succession des choix du sujet ? En ce qui concerne le contrôle, on connaît les grandes difficultés techniques auxquelles se heurte un enregistrement des mouvements des yeux, mais l’importance de cette question, pour l’étude des formes élémentaires d’inférence, nous a poussé à y consacrer les travaux d’une section de notre Centre, avec la collaboration d’abord de J. Rutschmann, qui a élaboré une technique en partie nouvelle à base de cinématographie, et actuellement avec V. Bang qui en achève la mise au point et se livre aux premières comparaisons entre enfants et adultes. S’il est donc trop tôt pour parler de contrôle systématique, nous le croyons cependant possible et les premiers sondages montrent dès maintenant certaines différences d’attitudes des sujets en fonction de l’âge.

Or, c’est précisément de cette analyse génétique que nous attendons l’interprétation du choix des sujets. Deux faits sont d’ores et déjà acquis à cet égard. Le premier est que dans le domaine des explorations tactilo-kinesthésiques, beaucoup plus facile à étudier (par exemple dans les expériences de stéréognosie) et dont il n’y a pas de raison pour qu’elles ne soient pas parallèles aux explorations visuelles, on assiste à une évolution très nette des réactions : partant d’une attitude globalisatrice et relativement passive, l’enfant s’oriente en se développant vers une activité exploratrice de plus en plus grande et surtout de plus en plus systématique 24. Le second fait est que, dans le domaine visuel, on constate dans presque toutes les expériences combien les petits réagissent plus rapidement que les grands et se contentent d’un coup d’œil là où les grands ont besoin d’un examen plus attentif. Or ce changement d’attitude se traduit dans les courbes d’apprentissage que G. Noelting a obtenues en faisant répéter sans interruption, de 30 à 60 fois et davantage, la mesure de l’illusion de Müller-Lyer : ce n’est qu’à partir de 7-8 ans que cette répétition conduit à une diminution nette de l’illusion 25.

De tels faits, en leur réunion, semblent indiquer d’abord qu’il existe bien une activité exploratrice distincte des réactions primaires et se développant pour elle-même. Cette activité, dont les formes supérieures semblent assez tardives (7-8 ans pour les expériences de Noelting) débute sans doute assez tôt en certaines situations déterminées. C’est ainsi que Leibowitz a montré que la constance des formes est sensiblement moins bonne en vision tachistoscopique qu’en vision libre et qu’elle corrélate avec l’accroissement des mouvements oculaires d’exploration, enregistrés au moyen d’un ophtalmographe (à partir de 0,5 s environ) 26. Or la constance des formes s’élabore génétiquement dès la seconde partie de la première année, ce qui attesterait donc l’existence d’explorations visuelles précoces. De toute manière, il semble clair qu’une telle activité perceptive ne relève en sa source que des activités sensori-motrices en général, indépendamment de toute représentation.

Il n’en reste pas moins que, à partir d’un certain niveau, l’exploration perceptive semble se développer en relation avec l’évolution des fonctions intellectuelles : il est frappant à cet égard de constater la signification assez générale du tournant de 7-8 ans, qui marque à la fois le début des opérations concrètes de l’intelligence et l’essor de multiples activités perceptives.

Mais, si une telle relation se confirme, il reste qu’on comprend mal comment les opérations représentatives interviendraient dans le détail des mécanismes perceptifs, sinon de la manière indirecte (et non pas directe) suivante 27.

Si le sujet oriente son exploration grâce à des inférences probabilistes déterminant le choix des centrations successives du regard ou de l’attention perceptive, on peut se demander ce qu’il en attend et quel est le mécanisme de cette anticipation éventuelle (questions posées plus haut). C’est ici que l’aspect inférentiel de l’assimilation s’avère étroitement solidaire de son aspect de schématisation. Déjà dans l’exploration d’une seule figure nous avons vu que l’identité et l’immobilité conférée à cette figure, malgré la multiplicité des perceptions successives et les mouvements de va-et-vient du regard, semblent solidaires d’un schème se construisant progressivement au moyen des relations sujet × objet inhérente à toute perception. Or ce genre de schèmes comporte deux fonctions complémentaires. D’une part, il sert à retrouver sans cesse ce qui vient d’être perçu et à coordonner davantage ce qui est retrouvé : il consiste ainsi en un système de rétroactions avec l’anticipation progressive qui résulte ordinairement des rétroactions répétées. Mais, d’autre part, lorsqu’il ne s’agit pas d’une figure quelconque mais d’une figure dite « significative » (et elles le deviennent toutes avec le développement non pas dans le sens où un triangle sera perçu comme un « toit », comme chez le petit enfant, mais dans le sens où sa forme devient familière perceptivement), le schème devient de plus en plus anticipateur en fonction d’un passé perceptif toujours plus riche : d’où le phénomène de la « Gestalt empirique » mis en évidence par E. Brunswik. Or, dans cette même mesure, il va de soi que le schème perceptif peut être encadré et renforcé par des schèmes représentatifs, à des degrés divers, et que le jeu des schèmes représentatifs constituera même un canevas général pouvant faciliter le fonctionnement des schèmes perceptifs. C’est alors, mais alors seulement, que les inférences inhérentes au schématisme perceptif pourront être orientées, sans être remplacées, par les inférences représentatives.

Tel est le tableau de l’assimilation perceptive à laquelle nous conduit l’analyse de l’activité exploratrice. Il serait facile de montrer maintenant que les formes plus complexes d’activités perceptives comportent a fortiori des variétés analogues d’assimilation. Lorsqu’il y a, par exemple, « transport » spatio-temporel d’une figure ou d’un objet à un autre, et surtout double transport, c’est-à-dire comparaison active 28 entre ces deux objets (à des distances croissantes), il va de soi que tout ce qui vient d’être dit de l’exploration se retrouve, mais avec en plus une assimilation entre les deux objets (ce qui ne signifie pas une identification, ni même une égalisation, sauf aux environs du seuil, mais une assimilation du point de vue des ressemblances, dimensionnelles ou autres, avec accommodation aux différences). Dans le cas des transports temporels il en va de même, avec les anticipations qui en peuvent résulter. Mais l’exemple le plus riche serait sans doute celui des activités de mise en référence, source des coordonnées perceptives, des différences d’estimation entre les verticales et les horizontales, de l’évaluation des inclinaisons (par opposition aux illusions des angles comme tels): en un tel cas les assimilations progressives qui aboutissent à la structuration de l’espace perceptif selon des axes, sont d’autant plus évidentes que le schème général auquel elles aboutissent n’est autre que ce système lui-même des coordonnées perceptives spatiales. Mais en tout cela nous risquerions de nous répéter d’autant plus que les mêmes faits nous serviront d’occasion à une autre étude sur les isomorphismes partiels entre les structures logiques et les structures perceptives 29.

§ 6. Assimilation et effets de champ intérieurs à une seule centration

Le problème qui nous reste à traiter et qu’il est par contre indispensable que nous examinions est de savoir si les mécanismes schématisateurs et inférentiels de l’assimilation s’appliquent encore aux effets perceptifs intérieurs à une même centration, et, sinon, si nous retrouverons là une situation analogue à celle que nous avons considérée comme probable dans le cas des associations en apparence « pures » (voir § 3).

Rappelons, en effet, que les actions les plus élémentaires de champ sont les surestimations et sous-estimations corrélatives des grandeurs perçues en fonction de la centration du regard, et que, pour expliquer ces phénomènes, nous avons proposé un schéma probabiliste d’interprétation accordant une part essentielle à des « rencontres » de caractère aléatoire. En tant qu’aléatoires ces rencontres semblent par conséquent échapper à toute assimilation et il s’agit donc de coordonner ce schéma avec ce que nous venons de supposer du caractère assimilateur des activités perceptives.

Soit deux segments de droite dont l’un est centré par le regard tandis que le second demeure périphérique : nous constatons alors que la longueur du premier est surestimée par rapport à celle du second, en vision libre (du point de vue de la durée) comme au tachistoscope. Nous constatons, d’autre part, que de tels effets, faibles à 0,02 ou 0,04 s de présentation croissent avec la durée d’exposition pour s’atténuer aux temps trop longs. Nous avons alors, pour interpréter ces faits, le choix entre un modèle de champ de forces ou un modèle probabiliste (qui sont d’ailleurs sans doute conciliables) et nous optons pour le second pour un certain nombre de raisons : le rôle des petits mouvements oculaires dans le contact perceptif, (démontré par les belles expériences de R. Ditchburn) 30, la multiplicité des cellules de la rétine, le rôle du hasard dans presque toutes les réactions perceptives, etc., etc.

Nous supposons alors la possibilité d’un certain nombre de « rencontres » entre les éléments des appareils enregistreurs et ceux de la ligne perçue, soit qu’il s’agisse des points d’intersection entre cette ligne et les mouvements de balayage, soit qu’il s’agisse de petits segments de la droite projetés sur la rétine et correspondant chacun à une cellule, etc. La surestimation de la longueur du segment fixé serait alors fonction du nombre de ces points de rencontre et la probabilité des rencontres avec la durée de centration s’exprimerait par une loi logarithmique qui correspondrait bien au fait global observé.

D’autre part, lorsque deux droites sont comparées entre elles sans déplacement du regard et en un seul champ de centration, la comparaison sera fonction des relations entre les rencontres, relations que nous appellerons « couplages » et qui se définiront par la correspondance 1 à n entre les rencontres sur l’une de ces droites et les rencontres sur l’autre (le couplage est donc le produit des rencontres). Si les rencontres sont homogènes sur les deux objets (= même nombre par unité de longueur), il n’y aura pas alors de surestimation relative, tandis que si les rencontres sont plus nombreuses relativement sur l’une que sur l’autre (comme dans le cas où l’une est centrée et l’autre périphérique), il y aura surestimation de la première.

Tant qu’il n’y a pas d’activité exploratrice (vision tachistoscopique), les couplages ne sont que l’expression de la relation entre les rencontres, relation qui existe dès le départ, puisque le sujet peut faire la comparaison entre les objets présentés à l’intérieur d’un seul champ de centration : mais cette comparaison et ces couplages ne sont alors que peu « actifs ». Par contre dès qu’il y a décentration, et a fortiori activité exploratrice, les couplages deviennent fonction des transports (= applications de l’un des éléments comparés sur l’autre grâce au mouvement du regard) et sont par conséquent rendus de plus en plus actifs.

Si nous appelons « couplages complets » les couplages homogènes effectifs, la probabilité des couplages complets dépend alors de l’accroissement respectif des rencontres sur les différents éléments de la figure. Supposons, par exemple, que la figure se compose de deux traits (┴ ou ┌) : il y a en ce cas peu de chances pour que les rencontres et leur accroissement soient de même valeur sur les deux pour toutes les durées de présentation. Il y a, d’une part, beaucoup de chances pour qu’aux temps très courts, c’est-à-dire pour peu de rencontres, celles-ci soient de nombre égal sur les deux éléments, ce qui signifie alors un couplage complet. Il en est de même, d’autre part, pour les temps assez longs, où l’exploration en vision libre produira un grand nombre de rencontres, tendant à s’égaliser sur les deux lignes. Entre deux, par contre, l’accroissement des rencontres sera plus lent sur une ligne que sur l’autre, pour ne s’égaliser ensuite que progressivement. L’image du processus sera ainsi celle de deux logarithmiques partant du même point, croissant d’abord à des vitesses égales pour tendre à se rejoindre enfin : c’est alors l’écart entre les deux logarithmiques qui mesurera l’hétérogénéité des rencontres ou les couplages incomplets, donc la grandeur de l’illusion, et cet écart passe effectivement par un maximum (si l’on attribue une probabilité de rencontres de 0,5 par unité de temps à l’un de ces accroissements, et une probabilité de 0,6 à l’autre, le maximum se trouverait à 0,3 s, ce qui correspond à l’une des valeurs les plus fréquemment observées). Ce modèle est donc bien apte à expliquer qu’au tachistoscope les illusions optico-géométriques, qui sont fonction des couplages incomplets et non pas du nombre absolu des rencontres, soient faibles pour un temps très court, puis croissent avec l’augmentation de la durée de présentation jusqu’à un maximum à partir duquel elles décroissent d’abord légèrement et enfin de plus en plus dans la mesure où débute l’exploration active.

Cela rappelé, on peut faire les remarques suivantes quant aux relations entre ces effets primaires et l’assimilation :

(1) Il convient d’abord de se libérer de la confusion du « simple » et de l’« élémentaire » et de toutes les séductions atomistiques qui renaissent sans cesse même dans les interprétations les plus opposées en apparence (y compris la théorie de la forme). Il faut donc se rappeler que les activités perceptives supérieures aux effets de champ ne constituent pas une mosaïque ou un composé de tels effets, mais que, au contraire, une centration n’est qu’un épisode ou un instantané dans le contexte d’ensemble des activités perceptives. Celles-ci ne représentant, d’autre part, qu’un cas particulier des activités sensori-motrices, la perception primaire ne saurait être considérée comme la source de nos connaissances 31, puisque connaître consiste à assimiler les objets à des schèmes sensori-moteurs, qui ajoutent toujours au donné perceptif quelque élément de coordination dû aux actions du sujet. Il est vrai qu’un schème d’action comporte toujours un aspect perceptif, mais c’est à titre de signalisation, les signaux n’ayant eux-mêmes de signification que relativement aux schèmes dont ils dépendent.

En vertu de cette fonction de signalisation, le propre de la perception et singulièrement de la perception visuelle est alors d’explorer sans cesse les secteurs du milieu ambiant accessibles à son emprise. Les effets de champ ou de centration constituent donc d’abord, de ce point de vue, le cas limite des accommodations du sujet à un ensemble d’événements fortuits par rapport à lui, accommodations atteignant la zone de contact entre les schèmes d’assimilation et le donné perceptible. À cet égard, le jeu des rencontres et des couplages non actifs exprime bien le propre de toute accommodation, qui est la rencontre inattendue avec un donné non immédiatement assimilable ou dont l’assimilation n’est qu’en voie de s’effectuer. Les réactions dites primaires (non pas parce qu’elles sont primitives, mais parce qu’elles sont plus simples et évoluent peu avec l’âge) ne sont relativement constantes au cours du développement que parce qu’elles représentent, non pas l’armée marchante de la construction progressive des schèmes, mais l’avant-garde accommodatrice qui procède toujours de la même manière en présence de l’aléatoire et dans l’attente ou l’anticipation d’assimilations plus poussées. Il est donc légitime de comparer cette situation d’avant-garde des « rencontres » perceptives avec ce que nous disions plus haut (§ 3) des associations presque « pures » et qui, elles aussi, sont fonction d’un processus limite simplement stochastique.

(2) Mais une accommodation est toujours l’accommodation d’un schème d’assimilation. Or, le point de jonction des rencontres aléatoires et accommodatrices avec les schèmes est précisément l’action de la centration comme telle, en tant qu’acte du sujet provoquant les « rencontres » dans la prise de contact avec le donné. La centration en tant qu’acte confère, en effet, déjà une unité préschématique à l’ensemble des rencontres et des couplages automatiques qui en résultent à l’intérieur du champ de centration.

Or, cette unité est à elle seule extrêmement remarquable en ce qu’elle introduit le continu spatial dans un donné essentiellement discontinu. Si nous supposons cette discontinuité de fait dans le donné perceptible, ce n’est naturellement pas à cause de notre schéma des rencontres, qui ne vaut que ce qu’il vaut ; encore que les remarquables expériences du physicien anglais R. W. Ditchburn sur la disparition de la perception des formes (avec extinction plus tardive des régions de la figure fixées par l’attention), lors de la neutralisation des petits mouvements du globe oculaire, donne quelque vraisemblance aux schémas de balayage discontinu. Le discontinu de fait auquel nous nous référons est celui de la matière physique ou physiologique : de celle dont est constituée la figure perçue, et de celle du système nerveux.

Non seulement, dès une seule centration, nous percevons du continu mais nous le percevons à trois dimensions, organisé topologiquement et de façon métrisable. À ce propos se pose la question de savoir si l’espace de la centration, qui correspond au damier de Helmholtz avec ses géodésiques hyperboliques (que nous percevons comme des droites avec fixation au centre de la figure et à une petite distance), est un espace euclidien ou non, alors que l’espace des mouvements oculaires a pu être interprété par Luneburg comme un espace lobatschevskien 32. Il est probable que la question reste sans solution sur le terrain du seul champ de centration et que le caractère euclidien de l’espace perceptif en général ne soit dû qu’aux activités perceptives. En effet, l’espace du champ visuel correspondant à une seule centration est anisotrope et présente des dilatations et des contractions (selon que l’élément est situé dans la fovéa ou en périphérie) pouvant sans doute s’interpréter aussi bien comme des déformations de l’objet dues à des forces (intensité de l’attention, etc.) 33 au sein d’un espace euclidien que comme l’expression de structures non euclidiennes. D’autre part, dans le dispositif même de Luneburg, une vision monoculaire ne donne pas de perception stable des distances, et, avec vision binoculaire fixée (centration du regard obligée), l’effet est autre, selon Ogle et Fry, qu’avec les mouvements libres du regard, la tête seule étant immobile. De manière générale, l’espace des effets de champ ne permet pas de composition additive et ne conserve pas les distances. Il semble donc en résulter que la structuration métrique (euclidienne ou non) de l’espace perceptif ne s’effectue pas au niveau des effets de champ mais seulement à celui des activités d’exploration, de transport et surtout de mise en référence (coordonnées, etc.) liées aux mouvements du regard. Dans les cas exceptionnels où un effet de champ relève nettement d’une forme euclidienne correspondant approximativement à la même forme dans l’objet physique perçu (perception des « bonnes formes »), il faudrait donc faire intervenir l’action de schèmes dus à des activités perceptives antérieures.

Mais il n’en reste pas moins que dès les effets les plus élémentaires du champ de la centration il intervient par contre une organisation topologique de l’espace, organisation bien plus primitive que la structuration métrique (euclidienne ou non) et qui introduit entre les éléments perçus des relations, non seulement de continu, mais encore de voisinage et de séparation, de frontières et de position par rapport à elles, etc. Or, dans ce domaine topologique encore, il est bien difficile de ne voir que pur enregistrement sans une schématisation due aux interventions du sujet.

(3) Il faut donc au total distinguer, du point de vue de l’assimilation, deux sortes d’effets de champ (entendant donc par champ le champ de la centration) :

(a) Les effets (dynamiques) situés à une échelle inférieure à celle de la centration (rencontres et couplages automatiques), dont le fonctionnement assure l’accommodation du schématisme de la centration au donné extérieur.

(b) Les effets (statiques ou dynamiques) situés à l’échelle de la centration elle-même, et qui sont de nature spatiale (formes, etc.) ou qualitative en général (couleurs, etc.). Comme exemples de caractère spatial d’effets directement perçus en une seule centration rappelons les « bonnes » ou mauvaises formes, les relations de figure et de fond, les relations entre la frontière et la figure (comme l’a montré Rubin la frontière appartient perceptivement à la figure et non pas au fond), l’effet écran de Michotte (un objet à demi masqué par un écran n’apparaît pas comme rapetissé, mais comme situé pour une part « derrière » cet écran), etc.

Or, nous supposerons que tous ces effets (b) sont déjà de nature schématique et témoignent par conséquent de l’assimilation à l’œuvre dès la centration. Il y aurait donc à considérer un schématisme primaire 34 qui se confondrait avec ce qu’on appelle les « Gestalt ». Mais il va de soi que la notion psychologique de Gestalt, ou plutôt l’interprétation psychologique habituellement conférée à la notion de Gestalt, ne se confond pas avec la notion de schème telle que nous l’entendons, ceci dans la mesure où l’on considère avec Koehler la Gestalt comme le produit d’une formation et d’une reformation immédiates (à la manière dont la surface d’un liquide que l’on verse de récipient en récipient retrouve chaque fois une « forme » horizontale), tandis que nous voyons dans un schème le produit d’une activité assimilatrice en même temps que l’instrument des assimilations ultérieures, donc un instrument essentiellement généralisateur par opposition aux « reformations » immédiates et discontinues. Il s’agit donc maintenant de justifier ce caractère de schématisation que nous attribuons par hypothèse aux structurations primaires (b).

Le grand problème que soulève à cet égard le statut de ces effets de champ ou de ces réactions perceptives primaires — et un problème que seule peut résoudre la méthode génétique, laquelle est déjà parvenue d’ailleurs à réunir un certain nombre de faits à verser au débat — est d’établir si ces effets primaires relèvent d’une constitution autonome (comme c’était l’ambition de la théorie de la Gestalt de la leur octroyer en s’appuyant sur le postulat séduisant mais réaliste de l’existence de « Gestalt physiques »), ou s’ils sont en réalité plus dépendants qu’il ne semble des activités perceptives elles-mêmes. La question se pose alors génétiquement de la manière suivante : ces effets dits primaires demeurent-ils réellement les mêmes à tout âge, et diminuent-ils même éventuellement d’extension sous l’action des progrès des activités perceptives (nous ne parlons pas de la diminution des illusions primaires du point de vue de leur degré quantitatif, mais de la diminution éventuelle du nombre ou de l’étendue des effets primaires), ou au contraire s’enrichissent-ils avec l’âge aux dépens des activités perceptives, comme si un certain nombre de schèmes dus à ces activités s’étaient suffisamment automatisés ou « rodés » pour être adjoints au schématisme à l’œuvre dès les actions d’une seule centration ?

C’est ici qu’un certain nombre de faits, dans les comparaisons entre les perceptions enfantines et adultes, jettent une lumière troublante sur la prétendue invariabilité des effets primaires ou de champ. En ce qui concerne le dynamisme de l’échelle inférieure à la centration comme telle (rencontres et couplages), il est remarquable, tout d’abord, qu’en vision tachistoscopique il faille souvent au jeune enfant un temps plus long de présentation qu’à l’adulte pour parvenir à la même surestimation par centration ou à des illusions optico-géométriques de valeur quantitative égale. Alors que l’un et l’autre de ces deux sortes d’effets semblent décroître d’intensité avec l’âge (c’est certainement le cas pour les « illusions » en question), et cela précisément sous l’influence des activités d’exploration, il est à certains égards paradoxal de constater qu’ils apparaissent parfois chez l’adulte avec des temps plus courts de présentation. Dans notre schéma explicatif ce fait se traduirait de la manière suivante : la probabilité des « rencontres » croîtrait avec l’âge de plus en plus rapidement en fonction de la durée, de présentation, comme c’est le cas aussi de celle des « couplages complets ». Or, cela signifierait par cela même que le jeu accommodateur des « rencontres » est d’autant plus actif que le sujet est capable de parvenir plus activement à la décentration et à l’homogénéité qui atténuent par ailleurs les effets déformateurs de ces rencontres aléatoires. Il y aurait ainsi, en fin de compte, corrélation entre le caractère actif de l’accommodation (rencontres) et celui de l’assimilation (exploration et couplages actifs) ; mais si cela est, à certains égards, très normal, on aurait pu supposer également un primat progressif du schématisme assimilateur puisque, en l’occurrence, l’accommodation (nombre des rencontres) est source de déformation (surestimations absolues) autant que de contact utile et que ce dernier reste possible pour très peu de rencontres.

Quant aux effets (b) de champ à l’échelle de la centration (voir 3 sous b), il existe un certain nombre d’exemples d’automatisation de schèmes initialement liés à des activités d’exploration et de transport, etc. et qui finissent par être incorporés au schématisme inhérent à une seule centration. Tel est, par exemple, le cas des lignes interrompues, c’est-à-dire formées de segments discontinus (pointillés ou — — — ) : alors que les petits enfants ne voient là que des traits discontinus, et que les plus grands parviennent bien à percevoir la continuité d’une droite unique, mais avec tâtonnement et activité, la vision du continu (en comblant les intervalles par des lignes virtuelles) est devenue un effet de champ dès 11-12 ans. L’actualisation du virtuel est donc passée du schématisme en devenir, lié à des activités perceptives, au domaine des schèmes statiques attachés à un seul acte de centration 35.

Le chap. III du vol. VI de ces « Études » fournira d’autres bons exemples d’impressions perceptives incorporées aux effets de champ et qui tirent leur origine d’activités perceptives ou même sensori-motrices supérieures à ces effets élémentaires : c’est ainsi que des traits reliant terme à terme 4 à 4 jetons sont d’abord perçus indépendamment de toute correspondance, tandis qu’à un certain niveau ils donnent lieu à une impression perceptive immédiate de correspondance ; de même la ligne des sommets des éléments d’une configuration sériale commence par n’être pas ou n’être que mal perçue lors de la perception globale de la figure, tandis qu’elle finit par faire partie des effets de champ directement perçus.

En étudiant la figure en ┴ au tachistoscope, Fraisse a pu constater également des différences entre les groupes d’adultes formés soit d’étudiants en mathématiques soit de littéraires, comme si l’exercice et une certaine schématisation modifiait les impressions immédiates elles-mêmes.

Il est bien probable, de même, que presque tous les effets liés à l’opposition des verticales et des horizontales, à la surestimation des éléments situés dans la partie supérieure du champ, etc., bref au système des coordonnées de l’espace perceptif, s’inscrivent peu à peu dans les effets de champ après avoir dépendu des activités de mise en référence. Nous n’avons pas la preuve de cette généralité, mais nous savons que toutes ces variétés d’effets augmentent d’intensité avec l’âge et que chez l’adulte le plus rapide coup d’œil donne déjà lieu aux déformations de ce genre.

Il est donc permis de se demander si tout le schématisme assimilateur lié aux actes de centrations uniques, que nous avons classé sous b au n° 3, ne dérive pas d’activités antérieures. C’est bien entendu exclusivement dans cette hypothèse d’une liaison avec des activités antérieures que l’on aurait le droit de parler d’un schématisme assimilateur par opposition aux formations ou reformations immédiates propres à l’interprétation gestaltiste. Seulement la question est difficile à résoudre car c’est pendant les premiers mois de l’existence que se formeraient de tels schèmes. Il s’agirait donc de déterminer si les effets de frontière, l’effet écran, etc., se construisent à cette période ou s’imposent d’emblée, et l’on voit les difficultés d’une telle entreprise. Mais les beaux travaux de D. Hebb, et son schéma d’un apprentissage primaire fondé sur les coordinations nerveuses précocement acquises montrent assez aujourd’hui que l’hypothèse gestaltiste ne s’impose nullement avec nécessité et que rien n’empêche de considérer les Gestalt comme des schèmes d’assimilation de niveau très élémentaire, par analogie avec les schèmes élaborés plus tardivement.

En conclusion, pas plus la perception que l’association ne nous laissent atteindre ce contact direct entre un sujet et un objet extérieurs l’un à l’autre, comme si la connaissance était un enregistrement : dans le premier cas comme dans le second, c’est à partir de l’interaction indissociable des assimilations et des accommodations que s’élabore progressivement l’objectivité. Il nous reste à montrer comment, dans la dernière partie de cet article.

IV. Assimilation et connaissance

Le but de cette étude était triple. (1) Il s’agissait d’abord de montrer que la logique ne constitue pas une forme imposée après coup à un contenu préalable, mais qu’il existe à tous les niveaux certaines structurations, autrement dit des constructions de formes, même si celles-ci demeurent peu différenciées de leurs contenus ; par leur complexité croissante ces formes aboutissent alors d’étapes en étapes à ce genre particulier de structures qu’on appelle logiques, mais sans discontinuité radicale entre ces dernières et les formes élémentaires qui les préparent. (2) Pour justifier cette manière de voir, il s’agirait ensuite de vérifier qu’il n’existe pas de « contenu préalable », autrement dit que la « lecture » de l’expérience n’est pas une simple lecture, mais consiste à introduire, dans l’expérience à lire, une schématisation permettant cette lecture. C’est cette schématisation nécessaire aux lectures qui nous paraît constituer la fonction propre des structures prélogiques puis logiques, dans les activités du sujet, dans la mesure où celui-ci en vient à éprouver le besoin de lectures de plus en plus précises, jusqu’à celles qui sont organisées en fonction de la preuve. Or cette schématisation est déjà assurée à tous les niveaux (mais naturellement avec une rigueur d’autant moindre qu’on se rapproche de l’élémentaire) par l’activité assimilatrice du sujet : celle-ci consiste, en effet, à intégrer le donné, dès le moment où il est donné — donc sans aperception d’un donné préalable — à des schèmes antérieurs, ou en voie de différenciation, qui seuls permettent d’attribuer à ce donné le statut d’objet de connaissance. (3) Il s’agissait réciproquement de montrer que dès le départ, cette assimilation mentale comporte des mécanismes inférentiels, dont la fonction est d’assurer cette incorporation 36, et qui, d’abord inductifs ou probabilistes peuvent conduire aux inférences proprement déductives qui caractérisent les structures logiques.

Étant donnés ces buts, on comprend que nous ayons dû réexaminer d’un tel point de vue les relations de l’assimilation avec l’association et avec la perception, puisque ce sont là les deux domaines où classiquement on interprétait la connaissance naissante comme un enregistrement pur de données préalables, que le sujet était censé appréhender indépendamment de ses propres structures. Or, si notre interprétation des faits est légitime, il faut au contraire admettre que même sur ces deux terrains il y a assimilation à des schèmes et intervention de mécanismes inférentiels.

Mais le moment est venu de nous distancer quelque peu de ces faits pour mieux apercevoir la signification de l’hypothèse de l’assimilation du point de vue des relations entre la connaissance logique, ou logico-mathématique, et la connaissance physique ou expérimentale. Les lecteurs du fascicule IV de nos « Études » (Les liaisons analytiques et synthétiques dans les comportements du sujet) auront d’ailleurs remarqué combien la présente étude constitue l’explication des définitions adoptées en cette recherche précédente pour la constatation et l’inférence (sans dichotomie stricte entre elles), pour les différents degrés d’analyticité et de synthéticité, et pour les liaisons logico-mathématiques et physiques. Ils auront sans doute ainsi constaté combien la présente analyse de l’assimilation s’accorde avec les faits psychogénétiques décrits dans ce fasc. IV relativement à l’acquisition des notions d’addition (2 + 3 = 5 ou A + A’ = B), et avec l’interprétation que certains d’entre nous en tiraient contre la dichotomie stricte de l’analytique et du synthétique, mais en faveur au contraire de la dichotomie du logico-mathématique et du physique, conçue comme ne coïncidant pas avec la précédente.

C’est sur ces relations fondamentales de la connaissance logico-mathématique et de la connaissance physique que nous aimerions revenir en ces conclusions, car c’est là, nous semble-t-il, que l’on peut trouver la pierre de touche la plus fine pour décider de la valeur ou de la non-valeur épistémologique de l’hypothèse de l’assimilation.

Si cette hypothèse est exacte, en effet, il en faut conclure : (1) qu’une connaissance logico-mathématique pure devient possible à partir du niveau où les mécanismes inférentiels propres aux schèmes d’assimilation peuvent fonctionner sans contenu, du fait que les coordinations progressivement établies ont abouti à la formation de structures opératoires fermées, comportant ainsi la possibilité de déductions intérieures indépendantes ; (2) qu’il ne saurait exister de connaissance physique ou expérimentale pure, toute connaissance « empirique » étant relative à un cadre logico-mathématique qui la rend possible, et cela à tous les niveaux (y compris la perception et le conditionnement), mais à des degrés divers de différenciation entre le cadre et son contenu 37.

Nous n’allons pas chercher à démontrer qu’il existe une connaissance logico-mathématique pure, puisque personne ne le conteste et que cette connaissance devient déjà possible, sous son aspect formel, dès l’adolescence. Les deux seuls points de discussion éventuelle sont (1) qu’il ne s’agirait peut-être pas de connaissance, mais uniquement de langage ; et (2) que cette pureté n’est peut-être pas absolue, mais constituerait un simple état limite. La première objection nous paraît insoutenable au point de vue génétique : on a vu pourquoi au fasc. IV de ces « Études ». Quant à la seconde remarque qui est pleine d’intérêt (et a été faite notamment par F. Gonseth), elle n’enlève rien à la valeur de la distinction des connaissances logico-mathématiques et physiques : il faudrait simplement dire que les premières sont susceptibles de tendre asymptotiquement vers la « pureté », en se dégageant progressivement de tout contenu et de toute « intuition », tandis que les secondes sont toujours relatives aux premières.

C’est par contre notre affirmation (2) qui soulève tous les problèmes et se heurte aux opinions les plus communément admises, notamment dans les milieux de l’empirisme logique. Cette conséquence (2) de l’hypothèse de l’assimilation comporte deux aspects qu’il nous faut examiner séparément : (a) qu’il n’existe pas de connaissance physique ou expérimentale sans un cadre logico-mathématique la rendant possible et (b) qu’il peut se présenter néanmoins des degrés divers de différenciation entre le cadre formel et le contenu matériel. Nous commencerons par l’examen de l’affirmation (b), qui fera mieux comprendre la portée de (a).

À considérer génétiquement le problème des relations entre la forme et le contenu, on est conduit à énoncer une proposition qui constitue la simple réplique de celle de l’épuration progressive de la connaissance logico-mathématique (avec pureté finalement atteinte ou demeurant à l’état de limite) : c’est que la différenciation entre la forme logico-mathématique de la connaissance physique et son contenu expérimental augmente avec le niveau de cette connaissance. Autrement dit, plus une connaissance « empirique » est génétiquement élémentaire, plus sa forme logico-mathématique et son contenu tiré de l’expérience sont indifférenciés, ce qui va de soi, si l’on admet l’hypothèse de l’assimilation), tandis qu’au niveau de la pensée scientifique (et cela en fonction du raffinement des techniques expérimentales et de celui des instruments logico-mathématiques d’analyse), le contenu expérimental et le formalisme de l’interprétation se distinguent davantage.

Or, cette proposition mérite un examen attentif, car elle contredit assez exactement, non seulement les positions de l’empirisme, mais encore celles du sens commun des savants. Pour celui-ci, il existe une connaissance vulgaire ou préscientifique, qui est indépendante de toute logique et de toute mathématique. Après quoi cette connaissance empirique est ou réinterprétée ou remplacée par une connaissance expérimentale plus précise, laquelle est alors, mais elle seule, structurée par des instruments logico-mathématiques) : en ce cas, la relation entre l’expérience et le cadre formel semble beaucoup plus étroite sur le terrain des sciences qu’au sein des formes élémentaires de la connaissance. Ce sont ces interprétations qui sont reprises par l’empirisme logique : il existerait d’une part une connaissance empirique ou synthétique, indépendante de la logique ; d’autre part, une connaissance logico-mathématique ou tautologique (analytique), et en troisième lieu une « coordination » entre les deux (coordination si étroite, selon Ph. Frank, que celui-ci n’est pas parvenu à décider si le principe de causalité était une loi de la nature ou une vérité « analytique »).

Ce n’est nullement le lieu, en cette étude consacrée aux formes les plus élémentaires de connaissance, de discuter la question de savoir jusqu’à quel point le fait expérimental, la loi mathématique qui l’énonce, et la théorie qui l’explique, sont distincts dans la physique contemporaine ou aux diverses périodes de l’histoire de la physique. Disons simplement, pour éviter les équivoques d’intention, que nous ne les croyons jamais entièrement différenciés. Ce que nous voudrions soutenir, par contre, car cela intéresse directement la psychogenèse des structures logiques, c’est que cette différenciation (encore toute relative) entre la forme logico-mathématique et le contenu expérimental est beaucoup plus poussée sur le terrain d’une science comme la physique que sur celui des formes élémentaires de connaissance, et cela pour une raison fondamentale du point de vue de l’analyse psychologique : cette raison, évidente si l’on adopte l’hypothèse de l’assimilation mais qui a échappé à cette psychologie sommaire dont se contente si souvent l’épistémologie des sciences exactes, est simplement qu’il n’existe jamais de contenu en soi. Le contenu d’une proposition physique, autrement dit le fait qu’elle exprime, comporte en effet lui-même une forme qui englobe un contenu d’échelle inférieure, lequel comporte à nouveau une forme, et ainsi de suite mais avec une indifférenciation d’autant plus poussée que l’on descend d’échelle en échelle.

L’opérationalisme de Bridgman a fort bien saisi les débuts de cette marche régressive, lorsqu’il s’est proposé de substituer à la notion du donné empirique celle du résultat significatif des opérations du physicien. Mais cette analyse demande à être poursuivie à tous les niveaux de l’échelle des conduites psychologiques (et cela du point de vue du sujet lui-même et non pas seulement du psychologue). Une relation physique telle que celle qui unit la vitesse au temps et à l’espace parcouru (v = e : t) constitue par exemple une forme dont le contenu se réduit au résultat significatif des opérations de mesures portant sur e et sur t. Mais pour mesurer physiquement la longueur d’un chemin parcouru il faudra faire intervenir au minimum les notions du déplacement d’un mesurant demeurant invariant au cours de ce déplacement, et de la partition du chemin à mesurer. Or, nous savons que pour un enfant en dessous de 7 ans (en moyenne), le déplacement d’une tige par rapport à une autre en modifie la longueur et qu’un tout indivis n’est pas équivalent à la somme des parties qu’on peut y introduire. Les « contenus » expérimentaux que semblent être la tige que l’on déplace et la longueur divisée comportent donc à leur tour des « formes » logico-mathématiques qui seules leur confèrent les caractères utilisables dans la manipulation opératoire. Cherchons alors à dégager ce que sont les contenus d’échelle inférieure à cette dernière structuration logico-mathématique : nous trouvons des représentations préopératoires d’objets sans longueur constante, mais que le sujet évalue par l’ordre des points d’arrivée (en avant, en arrière ou coïncidence), ce qui est à nouveau une forme, mais logico-topologique et d’échelle inférieure. Et si l’on descend jusqu’au niveau de l’enregistrement perceptif de ces indices d’ordre, on y trouvera encore les schématismes décrits aux § 5 et 6, qui sont à nouveau des formes. Les mesures des temps donneront lieu à des difficultés au moins aussi complexes (l’enfant ne croit pas au mouvement uniforme de la montre lorsqu’il est comparé à ceux des mobiles de vitesses différentes) et qui ne font que croître au niveau du repérage perceptif des simultanéités ou successions temporelles, même à très petites distances. Ici encore, par conséquent chaque forme englobe un contenu qui contient lui-même des formes et cela jusqu’au niveau de la perception.

En bref, la hiérarchie des fonctions cognitives se présente comme un système de schèmes emboîtés, tels que les schèmes d’un niveau quelconque constituent simultanément des contenus par rapport à ceux du niveau supérieur et des formes par rapport à ceux du niveau inférieur ; exception faite pour ceux du niveau le plus élevé dont le caractère formel est alors maximum et ceux du niveau le plus bas qui sont les moins différenciés de leur contenu.

Une preuve, parmi d’innombrables autres, de l’existence d’une telle schématisation hiérarchique est le caractère tardif chez l’enfant (7-8 ans en moyenne) de la lecture du « tous », du « quelques » et des relations d’inclusion en présence de collections perceptivement données 38. On offre, par exemple, au sujet quelques « ronds » (A) qui sont tous « bleus » (B), quelques carrés (A’1) également bleus (B) et quelques carrés (A’2) qui sont rouges (B’), soit en tout 10 à 15 objets bien visibles. Les questions sont simplement : (1) « Tous ces ronds sont-ils bleus ? » (soit « tous les A sont B ») ; (2) « Tous ces bleus sont-ils ronds ? » (« tous les B sont-ils des A ? »), (3) « Tous ces carrés sont-ils rouges ? » ; (4) « Tous ces rouges sont-ils carrés ? » et (5) Y a-t-il là plus de ronds ou plus de bleus ? » (soit A < B). Or, bien que les objets soient tous perceptibles simultanément, ces questions ne sont donc résolues dans leur ensemble qu’à 7-8 ans ou davantage : les plus faciles sont souvent les questions 2 et 3 ; les questions 1 et 4 sont plus malaisées et la question 5 est la plus difficile de toutes. Contrairement à l’opinion courante selon laquelle de telles quantifications seraient affaire de constatation directe, on voit qu’en fait elles ne sont obtenues que par assimilation du donné à un schème d’inclusion des classes, lequel schème suppose lui-même une élaboration de la structure de classes par opposition aux simples collections figurâtes. Il intervient donc en un tel cas, entre le donné perceptif et la structure attendue, toute une schématisation dont chacun des paliers présente sa structure propre, avec tes normes logiques ou prélogiques qui lui sont attachées.

Tout système de schèmes comporte alors une logique (une logique proprement dite ou une prélogique), non pas seulement parce que tout schème est à la fois un système de relations et de classification, mais parce que toute assimilation formatrice de schèmes enveloppe un mécanisme inférentiel plus ou moins différencié. Nous l’avons brièvement indiqué au § 5 pour les activités perceptives et y reviendrons plus en détail dans un article sur la logique de la perception. Rappelons seulement que les préinférences perceptives ne sont que probabilistes et pas encore déductives.

Les schèmes sensori-moteurs plus généraux (c’est-à-dire intéressant l’activité du corps entier et non pas seulement celle des mouvements oculaires, etc.) parviennent par contre déjà en certaines situations à une sorte de transitivité déductive. C’est ainsi que l’enfant de 18 mois ayant vu cacher un objet A sous un écran B, puis ayant soulevé l’écran B et y ayant trouvé un second écran C et non pas l’objet A, comprend immédiatement que A est placé sous C 39.

Après la constitution de la fonction symbolique, née d’une différenciation entre les signifiants et les signifiés et rendant possible l’acquisition du langage, les schèmes sensori-moteurs sont alors en partie intériorisés à l’aide des images et de la parole : d’où la constitution des schèmes propres à la représentation préopératoire, qui s’intègrent les schèmes sensori-moteurs en les dépassant. Il s’ensuit naturellement un renforcement considérable du pouvoir inférentiel, mais qui conserve encore un statut intermédiaire entre l’inférence probabiliste et la déduction (cf. les « stratégies » préopératoires décrites ). Ce n’est qu’avec la fusion en un seul système des schèmes relatifs aux configurations et de ceux qui portent sur les actions, donc avec la constitution de schèmes portant sur les transformations réversibles entre les états (opérations concrètes) que l’inférence déductive devient systématique (7-8 ans). Enfin les schèmes d’opérations concrètes sont intégrés dans ceux des opérations propositionnelles (11-12 ans) et l’on est alors seulement en présence d’une logique complète dans les activités du sujet.

Étant donnée cette hiérarchie des systèmes de schèmes emboîtés, et surtout étant donné le fait que ces systèmes, s’intégrant successivement et à longs intervalles au cours du développement, demeurent presque tous présents en une hiérarchie synchronique chez l’homme normal (à l’exception des schèmes sensori-moteurs inférieurs et de celles des représentations préopératoires qui ont pu s’équilibrer au terme de leur formation et se transformer en schèmes d’opérations concrètes), la proposition 2b dont nous parlions plus haut (différenciation progressive des formes et des contenus) acquiert ainsi une probabilité psychologique intrinsèque.

Venons-en alors à la proposition 2a selon laquelle il n’existe, à aucun niveau, de connaissance physique où expérimentale sans un cadre logico-mathématique la rendant possible. Une telle affirmation n’acquiert naturellement de signification valable qu’en fonction de la généralité du schématisme assimilateur dont nous venons de parler : si toute prise de contact avec l’expérience est assimilatrice, et si toute assimilation comporte une adjonction de la part des actions du sujet au donné enregistré à partir de l’objet, nous nous trouvons bien en présence des conditions nécessaires pour que se vérifie cette proposition 2a.

Mais ces conditions ne sont pas suffisantes, et il reste à montrer que ces adjonctions introduites par le sujet comportent toujours quelque coordination logico-mathématique. Et, pour ce faire il s’agit d’abord de s’entendre sur les définitions qui, nous l’avons rappelé, ont déjà été fournies au chap. III du fasc. IV de ces « Études » 40, mais qu’il reste à adapter aux cas de la perception et du conditionnement.

Nous partons de la notion (Df. 6) qu’une action porte sur des objets si elle les transforme soit en modifiant leurs propriétés ou relations antérieures soit en ajoutant à celles-ci de nouvelles propriétés ou relations qui laissent les précédentes inchangées. Il est à cet égard à préciser (Rem. a et b) que l’on ne saurait établir de distinction tranchées ni entre les propriétés des objets et les relations qu’ils soutiennent entre eux, ni entre toutes deux et les relations entre les objets et le sujet. Cela étant, il est clair que percevoir et associer sont encore des actions portant sur les objets.

Étant admis, d’autre part, (Df. 15) qu’une propriété est dite introduite par une action dans un objet si cette action est condition nécessaire du fait que cet objet possède cette propriété, nous formulerons alors une distinction entre deux types de propriétés. Nous dirons (Df. 16) qu’une propriété de type I est introduite par une action dans un objet (singulier ou collectif) quand cette propriété ne modifie pas les propriétés antérieures de cet objet, et nous dirons (Df. 17) qu’il s’agit d’une propriété de type II si celle-ci modifie les propriétés antérieures de l’objet. Nous pouvons soutenir ainsi que classer, ordonner ou dénombrer sont des actions qui ne modifient pas les propriétés antérieures d’une collection (si l’on n’en modifie pas la disposition spatiale) et introduisent par conséquent en elle des propriétés de type I, tandis que couper du bois ou cuire une omelette introduisent des propriétés de type II.

Cela étant, nous appellerons logico-mathématique (Df. 20) toute action susceptible d’introduire des propriétés de type I dans les objets (nous disons « susceptibles » car les opérations de la mathématique pure peuvent ne plus rien introduire dans les objets tout en étant encore susceptibles de le faire) et nous appellerons physique (Df. 21) toute action dont le résultat est relatif à l’objet. La possibilité d’actions mixtes n’est donc nullement exclue (cf. Df. 17 Rem. a). Une action logico-mathématique, ainsi définie, a par conséquent un résultat relatif à un schème (Df. 7 et 18), ce qui revient à dire que la vérité du résultat de ces actions a pour condition nécessaire la signification des actions qui les composent (Df. 20 Rem. a). Mais, dans le sens large où nous prenons le terme de logico-mathématique, cette condition n’est pas toujours suffisante (par exemple le dénombrement d’une collection dépend aussi des objets dénombrés). Une sous-classe de ces actions logico-mathématiques est alors la classe des actions analytiques I (Df. 28), c’est-à-dire de celle dont la signification de leur résultat a pour condition nécessaire et suffisante la signification des actions qui la composent. Enfin, est analytique II l’action composée telle que la signification de son résultat est entièrement déterminée par inférence à partir de la signification des actions qui la composent. Il peut ainsi, selon ces définitions, y avoir des actions logico-mathématiques, et même analytiques I, dont le résultat n’est pas entièrement déterminé par inférence mais qui enveloppent encore des constatations. Il n’y a, d’autre part, pas dichotomie franche entre l’inférence (Df. 26) et la constatation (Df. 25), toute constatation pouvant éventuellement envelopper des inférences.

Cela rappelé, nous allons maintenant chercher à montrer (ce qui n’a pas été traité dans cette « Étude » IV) que toute connaissance physique ou expérimentale, donc toute constatation de fait, suppose un cadre logico-mathématique qui seul la rend possible. Or, si l’on admet les définitions qui précèdent et si l’on admet le résultat de nos analyses des relations entre l’assimilation et l’acquisition dite associative (II) ou la perception (III), il ne peut en être qu’ainsi, puisque toute action physique particulière sera toujours intégrée dans un schème et qu’un schème enveloppe nécessairement des actions logico-mathématiques en tant que comportant des mises en relations et des classements.

Par exemple, il est impossible de percevoir deux objets sans les mettre, perceptivement déjà, en relation l’un avec l’autre : or la mise en relation est une action logico-mathématique au sens de la Df. 20. Quant à la perception d’un objet unique, il donne lieu à ce qu’on désigne en psychologie de la perception du nom très équivoque d’« impression absolue » pour exprimer le fait qu’il n’est pas mis en relation avec un objet de référence actuel. Mais l’impression dite absolue signifie que l’objet est néanmoins évalué « grand » ou « petit » ou « entre deux », et cela en fonction d’un effet d’échelle qui constitue le résultat des estimations perceptives antérieures du sujet : ici comme partout l’« absolu » est donc essentiellement relatif.

Mais la difficulté que nous rencontrons en appliquant maintenant les définitions du fasc. IV à la perception elle-même (ce qui n’était pas notre objet en cette « Étude » déjà trop copieuse) est que les relations perceptives sont essentiellement « déformantes », en ce sens qu’elles donnent lieu à erreurs systématiques ou « illusions » de toutes variétés. D’une manière bien plus générale encore, il faut distinguer (dans le domaine des représentations préopératoires tout autant que dans celui de la perception), les assimilations déformantes qui attribuent à l’objet des propriétés subjectives au sens d’égocentriques (exemple le finalisme de l’enfant pensant que les nuages viennent « pour faire la nuit ») et les assimilations conservantes qui attribuent à l’objet des propriétés aidant à le mieux connaître « objectivement » (le nombre ou la mesure). Nous nous étions borné, dans l’« Étude » IV (Rem. a de la Df. 16) à indiquer comment éviter ces difficultés, mais il convient maintenant de les examiner en tant que problème spécifique de l’assimilation perceptive.

Si l’on perçoit, par exemple, un objet B plus grand que A et faisant contraste avec lui, B sera surestimé subjectivement. Si l’on perçoit maintenant B en contraste avec un C plus grand que lui, B sera sous-estimé : la relation est donc déformante en ce sens qu’elle altère les propriétés de ses termes, tandis qu’une relation conservante comme les relations opératoires B > A et B < C n’altèrent en rien les propriétés des termes reliés. Faudra-t-il alors conclure, en vertu des Df. 20 et 21 que la relation en jeu est physique et non pas logico-mathématique du fait qu’elle modifie les propriétés antérieures de l’objet ? Il est évident que non puisque les objets ne sont nullement modifiés en fait. Nous nous trouvons alors en présence, non pas d’un tertium, mais d’une nouvelle dimension, à coordonner avec la précédente selon une table à double entrée : propriétés de type II (modification de l’objet) ou de type I (non-modification) et propriétés déformantes ou non déformantes. Autrement dit, il nous faut distinguer « modification » et « déformation ».

Notons entre parenthèses que la difficulté serait exactement la même du point de vue du réaliste, qui voudrait dissocier les propriétés de l’objet et les relations entre objets des relations entre ceux-ci et le sujet : en ce cas également, il faudrait distinguer à l’intérieur de ces dernières relations celles qui sont déformantes (erreurs subjectives) et celles qui ne le sont pas (relations logiques, etc.) sans compter le fait que les relations ou propriétés des objets peuvent être elles aussi objectives ou erronées.

Nous dirons alors simplement qu’une transformation est déformante lorsqu’elle peut être compensée ou annulée de façon durable par des actions relevant de schèmes d’un niveau supérieur au niveau considéré, tandis qu’elle est conservante si elle peut être compensée par les actions relevant du même schème ou niveau considéré. Comment savons-nous, en effet, que l’objet B ne change pas « en réalité » de grandeur lorsqu’il est comparé à A et à C ? Uniquement par le fait que nous sommes capables de mesures, etc., et d’opérations d’un niveau supérieur à celui de la lecture perceptive (et ceci à tel point que, au niveau de la représentation préopératoire l’enfant n’est précisément pas capable de se libérer des configurations perceptives et des illusions qui leur sont attachées). Les « illusions » et assimilations subjectives au sens de déformantes sont donc à concevoir comme le résultat des « transformations non compensées » de systèmes n’ayant point atteint le niveau des opérations réversibles, tandis que toute transformation opératoire peut être compensée par les règles mêmes du système auquel elles appartiennent, ce qui permet la constitution des invariants ou notions de conservation qui corrigent la perception.

Il n’est donc nullement contradictoire d’admettre simultanément que la mise en relations perceptive est déjà de nature logico-mathématique, (puisque les relations qu’elle introduit ne modifient pas les propriétés antérieures des objets), et qu’elle est « déformante » au sens où elle introduit dans ces propriétés certaines « transformations non compensées » au niveau perceptif considéré. La meilleure preuve qu’il n’y a pas là de contradiction est que nous pouvons formuler une logique de la perception en tenant précisément compte de ces transformations non compensées (voir l’article consacré à ce sujet, chap. II du fascicule VI).

Nous pouvons donc considérer que, nos définitions s’appliquant aussi à la perception et au conditionnement, il n’est donc pas de constatation ni d’enregistrement de faits qui ne suppose l’intervention de schèmes présentant de leur côté quelque aspect logico-mathématique.

Seulement, la possibilité des assimilations déformantes, que nous venons de discuter et qui sont de règle aux niveaux de la perception et des représentations préopératoires, montre que les cadres initiaux de nature prélogique ou prémathématique ne suffisent pas à eux seuls à assurer l’« objectivité » des constatations. Au contraire le mécanisme même de l’assimilation, qui subordonne l’enregistrement des données aux actions du sujet, et cela à tous les niveaux de la connaissance, implique une grande probabilité de déformations aux niveaux élémentaires. En effet, seules les coordinations générales de l’action comportent nécessairement l’intervention des notions d’ordre, d’équivalence, de correspondance, etc., qui engendrent ces propriétés de type I au moyen desquelles nous définissons l’aspect logico-mathématique de l’action. Et encore faut-il que ces coordinations générales parviennent à certaines formes d’équilibre pour que les structures logiques et mathématiques (ou, si l’on préfère prélogiques et prémathématiques) du sujet atteignent un état cohérent et opératoire. Quant au contenu particulier des actions, il peut donner lieu aux adhérences subjectives les plus variées qui feront obstacle à l’objectivité.

Une conséquence fondamentale de l’hypothèse de l’assimilation, en plus de celles que nous avons discutées jusqu’ici, est donc que l’objectivité dans la constatation ne saurait constituer une donnée première, mais résulte nécessairement d’une construction progressive. C’est même là, nous semble-t-il, un des arguments les plus immédiatement convaincants en faveur de l’assimilation : on constate effectivement, dans l’histoire de tous les processus cognitifs, que l’objectivité est seulement atteinte au terme de tels développements, et non pas dès le point de départ comme ce devrait être le cas si l’empirisme était vrai. Et la raison en est, comme on vient de le rappeler, que l’objectivité suppose simultanément l’équilibration des coordinations logico-mathématiques et l’élimination des adhérences subjectives inhérentes aux aspects particuliers de l’action.

En résumé, le propre de l’hypothèse de l’assimilation, envisagée sur le terrain de la connaissance en général, est de rendre compte de ce double fait qu’il existe à partir d’un certain niveau de développement une connaissance logico-mathématique pure, tandis qu’il n’existe pas de connaissance physique indépendante des structures logico-mathématiques auxquelles les réalités expérimentales à connaître sont assimilées pour pouvoir devenir connaissables. Discernable dès les formes élémentaires de la connaissance empirique, ce statut du savoir expérimental ou physique s’affirme de plus en plus clairement au cours de l’histoire des sciences de la nature.

Cette assimilation progressive du donné physique aux cadres logico-mathématiques suggère une remarque finale. En étudiant les diverses formes de l’assimilation sur le terrain du développement mental de l’enfant, nous avons constamment soutenu que les processus cognitifs étaient dominés par une loi d’équilibre : équilibre entre l’assimilation des données aux schèmes antérieurs du sujet et l’accommodation de ces schèmes aux données nouvelles conduisant à les différencier. Dans la mesure où elle est déformante (ce qu’elle est toujours à des degrés divers aux stades élémentaires) l’assimilation ne saurait atteindre un tel équilibre, parce que constamment exposée aux perturbations provoquées par les accommodations imprévues ; dans la mesure au contraire où elle devient conservante, l’assimilation atteint par le fait même un équilibre avec l’accommodation (ce qu’il faut d’ailleurs exprimer en disant que c’est cette équilibration graduelle qui la rend conservante). Nous avons repris ce thème en conclusion de notre étude sur « Logique et équilibre dans les comportements du sujet » 41.

Or, un de nos aimables critiques (N. Isaacs) a soutenu récemment que le but de tout acte de connaissance authentique était, non pas d’atteindre cet équilibre entre l’assimilation et l’accommodation, mais d’obtenir le maximum possible d’accommodation à l’objet, fût-ce aux dépens de son assimilation aux schèmes ou structures du sujet. Mais l’exemple de la connaissance physique permet précisément de répondre que ce maximum d’accommodation (car c’est bien sur le terrain des techniques expérimentales raffinées élaborées par le physicien que l’on peut rencontrer ces cas privilégiés) ne s’obtient jamais aux dépens de l’assimilation, et exprime au contraire la forme la plus équilibrée des liaisons entre le sujet et l’objet : s’il est légitime, par exemple, de soutenir avec B. Mandelbrot que le jeu des échanges entre le sujet et l’objet se décide en thermodynamique au niveau même de la mesure 42, nous demanderons si une mesure exacte, qui tend à n’en pas douter à ce maximum d’accommodation à l’objet, n’est pas simultanément une assimilation de cet objet aux structures opératoires inhérentes à toute métrique. Or, il est évident que toute mesure adéquate constitue précisément, du point de vue psychologique, une forme d’équilibre entre l’assimilation et l’accommodation, car mesurer c’est opérer, et opérer est assimiler à une structure d’ensemble.

En bref, affirmer la nécessité de l’assimilation c’est d’abord soutenir que connaître un objet revient toujours à agir sur lui, matériellement ou opératoirement. L’analyse de telles actions et de leur schématisme conduit alors aux conséquences suivantes. D’une part, il ne saurait exister d’action adaptée sans une coordination des actions entre elles et ce sont les schèmes correspondant à ces coordinations générales qui constituent le point de départ des connaissances logico-mathématiques, susceptibles de fonctionner tôt ou tard à l’état « pur » dans la mesure où elles sont précisément abstraites des coordinations de l’action et non pas de l’objet comme tel. D’autre part et réciproquement, la connaissance des objets suppose des actions différenciées (ou « accommodées » au détail de ces objets), mais, par le fait que ces actions différenciées sont en même temps coordonnées, l’assimilation de l’objet à l’action comporte nécessairement une assimilation du donné expérimental aux schèmes logico-mathématiques inhérents à cette coordination elle-même. Telle est, au total, la signification de l’hypothèse de l’assimilation.