Les travaux de lâannĂ©e 1959-1960 et le cinquiĂšme symposium (27 juin - 2 juillet 1960) du Centre international dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. La Formation des raisonnements rĂ©currentiels (1963) a đ
Durant lâannĂ©e 1959-1960 les travaux du Centre se sont groupĂ©s sous trois chefs principaux. Nous ne dĂ©crirons dâabord que les questions Ă©tudiĂ©es, pour rĂ©sumer ensuite seulement les rĂ©sultats Ă propos des discussions du Symposium. Voici en premier lieu la liste des membres rĂ©sidents du Centre durant cette cinquiĂšme annĂ©e de recherches :
Ash Ghobar (en visite, USA), logique et psychologie ;
Pierre Greco (Paris), psychologie et épistémologie ;
Jean-Blaise Grize (Neuchùtel), logique et mathématiques ;
BÀrbel Inhelder (GenÚve), psychologie ;
Benjamin Matalon (GenÚve), psychologie et mathématiques ;
Albert Morf (GenÚve), psychologie ;
Seymour Papert (Londres), logique, psychologie et mathématiques ;
Jean Piaget (GenÚve), psychologie et épistémologie ;
Gavin Seagrim (Camberra), psychologie ;
Vinh-Bang (GenĂšve), psychologie.
La premiĂšre question Ă©tudiĂ©e a Ă©tĂ© celle des infĂ©rences numĂ©riques, dĂ©jĂ abordĂ©e au cours de lâannĂ©e prĂ©cĂ©dente. Durant cette annĂ©e 1958-59 nous avions, il est vrai, surtout analysĂ© comment se construisent les nombres naturels, en tant que synthĂšse des groupements de classes et de relations, et nous avions constatĂ© combien cette synthĂšse demeure graduelle et lente Ă se poursuivre, selon une sorte dâarithmĂ©tisation progressive de la sĂ©rie des nombres. Câest Ă ce propos que nous avions abordĂ© le problĂšme des infĂ©rences proprement dites, mais pour aboutir essentiellement Ă ce rĂ©sultat que, malgrĂ© la prĂ©sence de divers paliers Ă©lĂ©mentaires de rĂ©cursion, le raisonnement par rĂ©currence proprement dit semblait de formation tardive. Nous nous promettions donc de suivre en 1959-60 ce dĂ©veloppement des infĂ©rences, de 9-10 ans Ă lâadolescence, et dâassister aux dĂ©buts de la rĂ©currence en relation avec ceux du nombre quelconque et de la comprĂ©hension de lâinfini. Câest bien ce que GrĂ©co, Matalon et Morf ont cherchĂ© Ă faire en liaison avec les autres membres du Centre, et lâon verra tantĂŽt Ă quels rĂ©sultats ils sont parvenus.
Ătant donnĂ© ce caractĂšre tardif des processus rĂ©currentiels, et plus proche du niveau des opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives que de celui des opĂ©rations concrĂštes, il sâagissait dâinterprĂ©ter en fonction de ce fait lui-mĂȘme la formation de telles infĂ©rences. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, raisonner par rĂ©currence, câest, comme nous lâavions dĂ©jĂ bien vu au cours de lâannĂ©e prĂ©cĂ©dente, raisonner sur la sĂ©rie des nombres et non pas seulement infĂ©rer de proche en proche Ă lâintĂ©rieur, pour ainsi dire, des liaisons Ă©tablies entre un nombre et le suivant. Et raisonner « sur » la sĂ©rie, avec une mobilitĂ© complĂšte de dĂ©placement, câest en outre, il va de soi, non seulement comprendre le passage de n Ă n + 1, mais encore et surtout saisir le caractĂšre quelconque de n ainsi que la possibilitĂ© de poursuivre n + 1 Ă lâinfini. Le problĂšme gĂ©nĂ©tique de la rĂ©currence Ă©tait donc Ă poser dĂšs lâabord en liaison avec ceux du « nombre quelconque » et de la comprĂ©hension de lâinfini. Mais il restait Ă choisir entre deux hypothĂšses possibles.
La premiĂšre de ces hypothĂšses Ă©tait que, une fois suffisamment arithmĂ©tisĂ©e la sĂ©rie des nombres (donc une fois menĂ©e assez loin la synthĂšse des inclusions de classes et des relations dâordre, ou des aspects cardinaux et ordinaux de la sĂ©rie), il suffit, pour raisonner sur la sĂ©rie ainsi construite au lieu de se borner Ă la construire, dâutiliser le caractĂšre hypothĂ©tico-dĂ©ductif des opĂ©rations nouvelles (logique des propositions) qui, dĂšs 11-12 ans, se superposent aux opĂ©rations de classes et de relations constituant lâessentiel des opĂ©rations concrĂštes (7 Ă 11 ans). En dâautres termes le propre de cette premiĂšre hypothĂšse serait dâadmettre 1°) que les structures dâensemble se construisant au niveau des opĂ©rations propositionnelles (et qui sont, dâune part, la structure de rĂ©seau avec son caractĂšre combinatoire et, dâautre part, le groupe des quatre transformations INRC avec sa double rĂ©versibilitĂ© dâinversion N et de rĂ©ciprocité R 1 nâinterviennent pas comme telles dans la formation de la rĂ©currence ou du nombre quelconque et 2°) que les propriĂ©tĂ©s hypothĂ©tico-dĂ©ductives des opĂ©rations propositionnelles suffisent Ă expliquer comment les rĂ©cursions intĂ©rieures Ă la sĂ©rie des nombres se prolongent en raisonnements rĂ©currentiels portant sur la sĂ©rie entiĂšre : la rĂ©currence ne constituerait ainsi que lâaspect infĂ©rentiel propre Ă la sĂ©rie comme telle.
La seconde hypothĂšse, au contraire, consistait Ă supposer que, pour devenir capable de raisonner sur la sĂ©rie des nombres et non pas seulement de proche en proche entre un nombre connu et le suivant, lâenfant aurait besoin de recourir Ă de nouvelles structures, par exemple Ă la combinatoire pour dominer lâidĂ©e dâun « nombre quelconque », ou encore au groupe INRC, sans que lâon entrevoie dâavance quel rĂŽle il pourrait jouer.
Pour dĂ©cider entre ces deux hypothĂšses, P. GrĂ©co sâest livrĂ© Ă une sĂ©rie de recherches sur des infĂ©rences numĂ©riques prolongeant celles quâil avait Ă©tudiĂ©es lâannĂ©e prĂ©cĂ©dente, mais plus complexes et pouvant sâappliquer Ă des sujets de 8-9 Ă 15-16 ans. B. Matalon a analysĂ© les dĂ©monstrations proposĂ©es par des sujets de 7 Ă 11-12 ans pour Ă©tablir si lâexpression (2n + 1) est toujours impaire quel que soit n, ainsi que la possibilitĂ© de rĂ©partir en couples quelconques un ensemble formĂ© de deux sous-ensembles dont on a vĂ©rifiĂ© lâĂ©quivalence par correspondance bi-univoque. Morf a complĂ©tĂ© ces deux recherches en Ă©tudiant la comprĂ©hension de lâinfini dans le cas des passages Ă la limite. Dâautre part, revenant Ă ce sujet sur les rĂ©actions prĂ©opĂ©ratoires, il sâest demandĂ© ce que devient, chez des sujets de 5-7 ans, lâutilisation de la correspondance bi-univoque dans le cas de nombres « trĂšs grands ».
On verra plus loin que les rĂ©sultats obtenus aboutissent Ă une solution en quelque sorte intermĂ©diaire entre les deux hypothĂšses de dĂ©part. Dâune part, le sujet a besoin, pour raisonner sur le nombre quelconque et sur la sĂ©rie entiĂšre, dâune vicariance qui, en se gĂ©nĂ©ralisant, tend Ă la combinatoire, ainsi que du groupe INRC lui permettant de coordonner les transformations ordinales (R) et cardinales (N). Mais, dâautre part, ces opĂ©rations nouvelles nâaboutissent pas alors Ă la crĂ©ation de nouveaux ĂȘtres mathĂ©matiques, comme câest le cas pour les autres schĂšmes opĂ©ratoires spĂ©cifiques du niveau hypothĂ©tico-dĂ©ductif : elles servent simplement dâinstruments pour rendre possible une « abstraction rĂ©flĂ©chissante » coordonnant, sous la forme de raisonnements sur la sĂ©rie, les diverses liaisons et les infĂ©rences rĂ©cursives qui, aux niveaux antĂ©rieurs, servaient Ă construire cette sĂ©rie de proche en proche. En un sens la rĂ©currence se rĂ©duit bien ainsi Ă lâaspect infĂ©rentiel de la sĂ©rie comme telle.
Un second groupe de recherches a porté, dans le prolongement des travaux des quatre premiÚres années, sur la formation des structures logiques et les relations entre la pensée formalisée et la pensée « naturelle ».
Un problĂšme gĂ©nĂ©ral, qui nous a souvent prĂ©occupĂ©s et qui sâest naturellement posĂ© Ă nouveau Ă propos du nombre, est celui de la filiation des structures logiques. Du point de vue gĂ©nĂ©tique, on observe une telle filiation lorsque les « groupements », caractĂ©ristiques du niveau des opĂ©rations concrĂštes et Ă structure essentiellement limitĂ©e, donnent naissance simultanĂ©ment, dĂšs le niveau des opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives, aux structures de rĂ©seau (par gĂ©nĂ©ralisation de la vicariance en combinatoire) et de groupe INRC (par coordination des inversions et des rĂ©ciprocitĂ©s). Mais de telles filiations gĂ©nĂ©tiques peuvent-elles se traduire, sur un plan thĂ©orique, par une filiation abstraite des structures ? Un tel problĂšme nâest pas dĂ©nuĂ© de signification, puisque toute la conception bourbakiste de lâ« architecture des mathĂ©matiques » met en Ćuvre de telles filiations abstraites : les « structures-mĂšres » de caractĂšre algĂ©brique, ordinal ou topologique, sont, en effet, censĂ©es engendrer toutes les autres, soit par diffĂ©renciation progressive de lâune de ces structures-mĂšres (en limitant sa gĂ©nĂ©ralitĂ© par lâintroduction dâaxiomes supplĂ©mentaires), soit par combinaison de deux ou de trois structures-mĂšres ou de certains de leurs aspects. Seulement, la filiation abstraite utilisĂ©e par Bourbaki, tout en prĂ©sentant dâĂ©videntes parentĂ©s avec le dĂ©veloppement des structures naturelles 2, comporte cependant ce caractĂšre non « naturel » (ce qui nâest nullement un dĂ©faut) de partir des structures les plus gĂ©nĂ©rales possibles et non pas de structures Ă©lĂ©mentaires au sens gĂ©nĂ©tique, câest-Ă -dire limitĂ©es. La question qui se pose est donc dâĂ©tablir sâil est possible de concevoir une filiation abstraite qui corresponde plus Ă©troitement avec la formation proprement gĂ©nĂ©tique des structures. Câest le problĂšme que nous avions abordĂ© dans notre Essai sur les transformations des opĂ©rations logiques (Paris, 1952) mais dâun point de vue purement opĂ©ratoire et non pas axiomatique. Cette tentative avait intĂ©ressĂ© Apostel, qui a publiĂ© entre temps dans le volume XV des Ătudes un article oĂč il a traitĂ© du problĂšme gĂ©nĂ©ral de lâouverture dâune structure sur les suivantes. Mais surtout, le problĂšme a rebondi aprĂšs que Grize a rĂ©ussi Ă formaliser la construction du nombre Ă partir des « groupements » (vol. XI des Ătudes) ; en effet, une fois acceptĂ©e la possibilitĂ© de procĂ©der par « synthĂšses », câest-Ă -dire par une sorte de dialectique des postulats adoptĂ©s, les questions gĂ©nĂ©rales de filiation abstraite se posaient nĂ©cessairement et Grize les a Ă©tudiĂ©es cette annĂ©e, tant Ă propos du passage des groupements aux rĂ©seaux et aux groupes que du point de vue des relations globales entre la pensĂ©e formalisĂ©e et la pensĂ©e « naturelle ».
Un autre rebondissement de travaux antĂ©rieurs est nĂ© de lâintĂ©rĂȘt assez soudain de Papert pour le schĂ©ma de lâĂ©quilibration progressive dans lâexplication de la genĂšse des structures logiques. Trouvant avec raison la notion de « synthĂšse » psychologiquement obscure, dans le cas notamment de la formation du nombre en tant que synthĂšse des groupements de classes et de relations, Papert a estimĂ© le processus plus acceptable si on le traduisait en termes dâĂ©quilibration. Il sâest alors livrĂ© Ă deux sortes de recherches complĂ©mentaires, lâune du point de vue des opĂ©rations logiques et lâautre du point de vue cybernĂ©tique. Du premier de ces points de vue il a cherchĂ© comment les influences rĂ©ciproques de deux structures en formation entraĂźnent lâapparition de nouvelles opĂ©rations et accroissent la rĂ©versibilitĂ© gĂ©nĂ©rale du systĂšme. Du second de ces points de vue, il a rĂ©pondu Ă une prĂ©occupation que nous avions depuis longtemps. Si la formation des structures et mĂȘme la solution des problĂšmes obĂ©issent Ă des processus dâĂ©quilibration, on doit pouvoir comparer ceux-ci Ă la marche dâun homĂ©ostat qui, tel celui dâAshby, trouve les solutions par Ă©quilibrations successives. Seulement, dans lâappareil dâAshby, celles-ci demeurent globales (sans Ă©quilibrations partielles) et surtout ne comportent pas de direction quant Ă la succession des phases globales. En son laboratoire londonien, dont lâĂ©quipe tient compte des recherches gĂ©nĂ©tiques, Papert a au contraire trouvĂ© que si lâon perfectionne et renouvelle le « perceptron » de Rosenblatt, on peut parvenir Ă un modĂšle procĂ©dant par Ă©quilibrations partielles aussi bien que globales et comportant des paliers successifs qui sâordonnent selon une direction : en ce cas les nouvelles combinaisons se produisant sur un palier supĂ©rieur supposent, comme condition prĂ©alable, lâĂ©quilibration des paliers antĂ©rieurs. On voit lâintĂ©rĂȘt de ces vues pour lâĂ©tude des liaisons entre les processus mentaux et les structures logiques.
Un troisiĂšme groupe de recherches ont portĂ© sur la formation des notions spatiales. Nous avons, en effet, lâintention dâaborder en 1960-61 lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique de lâespace, et il Ă©tait prudent de jeter dĂšs cette annĂ©e quelques coups de sonde Ă cet Ă©gard, tant pour nous faire la main que pour bĂ©nĂ©ficier des discussions Ă©ventuelles du Symposium final sur ces premiĂšres tentatives. Celles-ci sâimposaient dâautant plus que Seagrim sâintĂ©ressait Ă lâespace plus quâau nombre, GrĂ©co aux deux et que Papert sâoccupe des fondements de la topologie (il a soutenu une thĂšse Ă Cambridge sur la possibilitĂ© de procĂ©der axiomatiquement Ă partir de la seule notion dâouverture et non pas de point, ou de fermeture et de points).
Partons des remarques de lâun de nous pendant lâannĂ©e (inutile de le nommer, car nous sommes maintenant Ă peu prĂšs dâaccord) sur la nĂ©cessitĂ© de distinguer psychologiquement lâespace lui-mĂȘme et les opĂ©rations sur lâespace. Câest lĂ le point de vue du sens commun et aussi celui de lâempirisme. CâĂ©tait, en outre, celui de la gĂ©omĂ©trie classique qui se considĂ©rait comme une sorte de mathĂ©matique appliquĂ©e (aux donnĂ©es physiques ou perceptives), par opposition Ă la thĂ©orie des nombres et Ă lâanalyse, envisagĂ©es comme « pures ». Mais ce nâest plus le point de vue de la gĂ©omĂ©trie moderne qui, notamment depuis le « Programme dâErlangen », considĂšre les diverses gĂ©omĂ©tries comme hiĂ©rarchisĂ©es en fonction de groupes fondamentaux de transformations, ce qui supprime toute diffĂ©rence de nature entre lâespace et les opĂ©rations sur lâespace.
Du point de vue de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, il y a donc lĂ trois problĂšmes.
Le premier est celui des relations, dans le domaine spatial, entre les aspects figuratif et opĂ©ratif de la pensĂ©e, ce qui conduit Ă Ă©tudier la nature de lâ« intuition gĂ©omĂ©trique ». De façon gĂ©nĂ©rale, lâimage mentale nâest quâun symbole, et, dans le domaine des classes et des nombres, ce symbole est spatial, tandis que le symbolisĂ© est une notion qui nâa rien de spatial. Dans le domaine de lâespace, au contraire, lâimage est une figure spatiale et la notion correspondante est encore spatiale ce qui rend plus homogĂšnes le symbolisant et le symbolisĂ©. De plus lâimage dâune transformation est encore une figure de lâespace, ce qui rend plus homogĂšnes lâĂ©tat figuratif et la transformation opĂ©rative. NĂ©anmoins, nous savons dĂ©jĂ que les premiĂšres images spatiales de lâenfant demeurent Ă©tonnamment statiques et inadĂ©quates. Il y a donc lĂ un premier beau problĂšme qui est celui de la constitution de lâintuition gĂ©omĂ©trique.
Mais il sây ajoute aussitĂŽt un second problĂšme spĂ©cifique de lâespace. Nous avons jusquâici distinguĂ© entre lâexpĂ©rience physique, qui porte sur les objets avec abstraction Ă partir de lâobjet (lâexpĂ©rience du poids, par exemple) et lâexpĂ©rience logico-mathĂ©matique qui porte sur les actions appliquĂ©es Ă lâobjet, avec abstraction Ă partir de lâaction ou des propriĂ©tĂ©s introduites par lâaction dans les objets (lâexpĂ©rience de la commutativitĂ©, par exemple). Or, tandis quâil nâexiste pas de classes ou de nombres « physiques », il existe un espace physique et une expĂ©rience physique de lâespace. Mais il existe aussi une expĂ©rience logico-mathĂ©matique de lâespace, Ă partir de laquelle la dĂ©duction gĂ©omĂ©trique devient possible sous une forme aussi pure que la dĂ©duction logico-arithmĂ©tique. De plus lâexpĂ©rience physique de lâespace nâest sans doute possible, comme toute autre expĂ©rience physique, que moyennant lâutilisation de cadres logico-mathĂ©matiques en dehors desquels aucune classification, relation ni mesure ne sont accessibles. Quelle est donc, en ce domaine privilĂ©giĂ© quâest ainsi lâespace, la relation entre lâexpĂ©rience physique et lâexpĂ©rience logico-mathĂ©matique ? Il y a lĂ un second problĂšme central.
De lĂ dĂ©coule un troisiĂšme problĂšme : que sont les opĂ©rations sur lâespace et en quoi se confondent-elles avec ou se distinguent-elles dâavec les opĂ©rations logiques et arithmĂ©tiques ? Elles impliquent les voisinages et le continu, bien sĂ»r, mais, Ă part ces caractĂšres, sont-elles rĂ©ellement distinctes ou se rĂ©duisent-elles, en leurs formes initiales ou finales, Ă lâensemble des autres opĂ©rations dont nous cherchons, annĂ©e aprĂšs annĂ©e, Ă brosser le tableau gĂ©nĂ©tique.
Une premiĂšre recherche, commencĂ©e par B. Inhelder et S. Papert avec la collaboration dâE. Duckworth, nous place dâemblĂ©e en prĂ©sence de ces trois problĂšmes. Ătant donnĂ© un lac Ă contours trĂšs irrĂ©guliers et un vĂ©hicule qui en longe le bord sans pouvoir se retourner, en ayant par exemple le lac Ă sa gauche (ce cĂŽtĂ© gauche du vĂ©hicule Ă©tant marquĂ© par une couleur rouge), est-on certain quâil aura toujours le lac Ă sa gauche (= cĂŽtĂ© rouge), ou bien, aprĂšs quelques mĂ©andres, se trouvera-t-il placĂ© de façon Ă lâavoir Ă sa droite (cĂŽtĂ© bleu) ? Il y a dâabord lĂ , comme on le voit, un problĂšme dâimagination et de relation entre lâimage et le raisonnement. Mais il y a, en second lieu, une question dâexpĂ©rience physique ou logico-mathĂ©matique. Il y a surtout, enfin, une question dâopĂ©rations : le raisonnement quasi-rĂ©currentiel qui permet au sujet (dâun certain niveau) de gĂ©nĂ©raliser Ă toutes les positions le rĂ©sultat des dĂ©placements de proche en proche comporte Ă©videmment certaines opĂ©rations topologiques Ă©lĂ©mentaires, mais en quoi les opĂ©rations sont-elles spĂ©cifiques ?
Un ensemble de recherches ont Ă©tĂ© conduites, en second lieu, par G. Seagrim sur la relativitĂ© des points de rĂ©fĂ©rence dans un contexte spatial avec inversions (miroir ou figure Ă tracer sur la main en face de lâexpĂ©rimentateur) et lâinvariance de lâordre Ă travers des rotations en sens diffĂ©rents (deux carrĂ©s concentriques dâinĂ©gales grandeurs pouvant tourner en sens contraires). Seagrim interprĂšte ses rĂ©sultats en fonction des activitĂ©s du sujet et des asymĂ©tries des rĂ©ceptions par le corps propre.
Une troisiĂšme recherche prĂ©liminaire a Ă©tĂ© poursuivie par P. GrĂ©co dans le double but dâaborder les questions relatives Ă lâintuition gĂ©omĂ©trique (rĂŽles respectifs de lâimage et de lâopĂ©ration) et dâexaminer la nature des opĂ©rations spatiales. En faisant porter les interrogations sur les rotations (dans le plan ou hors du plan) dâĂ©lĂ©ments figuraux plus ou moins simples (lettres prĂ©sentant une signification distincte en diffĂ©rentes positions) ou complexes (Ă©toiles) il a obtenu plusieurs rĂ©sultats intĂ©ressants sur les relations entre les images et les transformations.
Une quatriĂšme recherche a Ă©tĂ© entreprise par Vinh-Bang. On sait que lâespace reprĂ©sentatif de lâenfant dĂ©bute par des intuitions topologiques avant que ne se construisent simultanĂ©ment les liaisons projectives et euclidiennes. Par contre la perception est dominĂ©e trĂšs tĂŽt par des lois euclidiennes de bonne forme. Nous nous sommes donc demandĂ©, Ă dĂ©faut de la possibilitĂ© dâune Ă©tude directe des perceptions durant les premiers mois de lâexistence, si, dans une situation de « genĂšse actuelle » aux courtes durĂ©es de prĂ©sentation (tachistoscope), des figures complexes permettraient de retrouver, sur le terrain perceptif, un primat des relations topologiques. Vinh-Bang a donc Ă©tudiĂ© en prĂ©sentation tachistoscopique, un certain nombre de figures Ă Ă©lĂ©ments multiples, chez lâadulte et Ă 5-6 ans, et a dĂ©jĂ obtenu un certain nombre de rĂ©sultats encourageants.
Ce sont ces divers travaux qui ont été discutés au Symposium réuni du 27 juin au 2 juillet 1960. En plus des membres résidents du Centre, ont participé au Symposium :
G. Bouligand (Paris), mathématiques ;
E. W. Beth (Amsterdam), logique et épistémologie ;
F. Bresson (Paris), psychologie ;
E. Cassirer (Berlin), épistémologie ;
F. Gonseth (Zurich), mathématiques et épistémologie ;
A. R. Jonckheere (Londres), mathématiques et psychologie ;
R. Martin (Paris), logique ;
C. Nowinski (Varsovie), logique ;
W. V. Quine (Harvard), logique et épistémologie.
J. Rutschmann (New-York), psychologie ;
J. Smedslund (Oslo), psychologie ;
J. Thompson (Oxford), logique et épistémologie ;
Dans son introduction, le signataire de ces lignes, aprĂšs avoir parlĂ© des travaux de lâannĂ©e dans un sens analogue Ă celui des pages prĂ©cĂ©dentes, Ă©mit la crainte que ce Symposium ne rĂ©ussĂźt pas aussi bien que les quatre premiers, Ă©tant donnĂ©e lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des sujets Ă traiter sans que les discussions puissent ĂȘtre centrĂ©es durant toute la semaine sur les mĂȘmes problĂšmes. En fait, la diversitĂ© surprenante dâintĂ©rĂȘts des logiciens et mathĂ©maticiens invitĂ©s et leur attitude immĂ©diatement sympathique Ă lâĂ©gard des problĂšmes posĂ©s a permis de remĂ©dier Ă ce dĂ©faut dâunitĂ©.
§ 1. Le nombre quelconqueđ
Nous pouvons aborder le rĂ©sumĂ© des discussions sur les infĂ©rences numĂ©riques en partant de lâexposĂ© de Matalon sur le « nombre quelconque ». Ce problĂšme est liĂ© Ă celui de la rĂ©currence pour deux raisons complĂ©mentaires : dâune part, il semble bien que le raisonnement par rĂ©currence exige, pour dĂ©montrer la loi de passage de n Ă n + 1, la comprĂ©hension du nombre quelconque ; rĂ©ciproquement, la gĂ©nĂ©ralisation Ă partir dâun nombre quelconque fait intervenir le caractĂšre itĂ©ratif de la sĂ©rie des nombres et prĂ©sente sans doute par lĂ un aspect rĂ©cursif. Toute information sur le dĂ©veloppement de la notion du nombre quelconque est donc instructive quant Ă notre problĂšme central. LâhypothĂšse Ă©tant que le caractĂšre tardif de la comprĂ©hension du « quelconque » est dĂ» au fait quâelle suppose une combinatoire, câest-Ă -dire lâune des structures caractĂ©ristiques des opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives, Matalon a donc Ă©tudiĂ© deux questions en apparence bien diffĂ©rentes mais se complĂ©tant lâune lâautre. La premiĂšre porte sur une gĂ©nĂ©ralisation proprement dite : si lâon double un nombre (inconnu) et que lâon ajoute 1 au rĂ©sultat, le nombre ainsi obtenu est-il pair ou impair ? Sous cette forme, le problĂšme nâest rĂ©solu quâĂ partir de 10 ans environ, câest-Ă -dire durant la phase prĂ©paratoire des opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives. Jusque-lĂ on trouve les solutions suivantes : rĂ©ponse au hasard, non justifiĂ©e ; essai dâun exemple choisi arbitrairement, avec gĂ©nĂ©ralisation mais simplement inductive au sens de probable ; essai de deux exemples, lâun pair et lâautre impair, avec gĂ©nĂ©ralisation Ă©galement inductive ; constitution dâun Ă©chantillon dâexemples, avec gĂ©nĂ©ralisation du mĂȘme type ; essai sur un ou plusieurs exemples, avec mĂȘme gĂ©nĂ©ralisation, mais ensuite avec dĂ©monstration du rĂ©sultat. Enfin vient la dĂ©monstration immĂ©diate, qui se prĂ©sente alors, mĂȘme chez lâadolescent, sous deux formes distinctes : dĂ©monstration sĂ©parĂ©e sur un nombre pair et sur un impair quelconques, et dĂ©monstration sur un seul nombre quelconque. Il est dâailleurs probable que la premiĂšre de ces deux dĂ©monstrations est simplement destinĂ©e Ă insister sur le fait que, mĂȘme si n est pair, alors 2n + 1 est nĂ©cessairement impair. Notons, en outre, que, si les gĂ©nĂ©ralisations antĂ©rieures Ă celles de 10-11 ans restent dâun type qui peut sembler sâapparenter Ă une induction physique ou plus prĂ©cisĂ©ment expĂ©rimentale 3, il sây ajoute, quant Ă la probabilitĂ© subjectivement estimĂ©e du rĂ©sultat, une confiance, frĂ©quemment affirmĂ©e par les sujets, dans la rĂ©gularitĂ© de la sĂ©rie des nombres.
Mais, prĂ©cisĂ©ment puisquâelle est prĂ©parĂ©e par cette intuition de la sĂ©rie des nombres, le problĂšme subsiste de comprendre pourquoi la comprĂ©hension du « quelconque » est si tardive. Sans doute parce que, comme il a Ă©tĂ© dit plus haut, pour travailler sur la sĂ©rie et non pas simplement pour lâengendrer de lâintĂ©rieur, il faut pouvoir diriger sa pensĂ©e avec toute la mobilitĂ© dâune structure combinatoire. Or, comme lâun de nous a cherchĂ© Ă le montrer jadis 4, la combinatoire apparaĂźt gĂ©nĂ©tiquement comme une classification de toutes les classifications possibles et la dĂ©couverte de toutes les classifications possibles est elle-mĂȘme assurĂ©e par une gĂ©nĂ©ralisation de lâopĂ©ration concrĂšte de la « vicariance », dont le type Ă©lĂ©mentaire (compris dĂšs 7-8 ans) est A1 + Aâ1 = A2+Aâ2 = âŠÂ = B. Matalon a donc choisi comme seconde question sur le nombre quelconque, un problĂšme de partition vicariante : on place devant lâenfant deux rangĂ©es de jetons en correspondance terme Ă terme, chacun des jetons rouges de la premiĂšre rangĂ©e Ă©tant en regard de lâun des jetons blancs de la seconde ; puis lâon mĂ©lange les deux collections et lâon demande sâil est assurĂ© que lâon puisse Ă©puiser le total ainsi formĂ© en sortant les jetons par couples au hasard. En cas dâĂ©chec, cette question (1) est suivie dâune question (2), qui est la mĂȘme mais en prĂ©cisant que lâon prendra dorĂ©navant chaque fois un jeton rouge et un jeton blanc (sans naturellement rĂ©tablir la correspondance optique, les couples rouge-blanc Ă©tant donc sortis au hasard) ; (3) enfin si la question (2) est rĂ©ussie, on pose Ă nouveau le problĂšme de la sortie par couple quelconque. La question gĂ©nĂ©rale (1) nâest rĂ©solue que vers 9-10 ans, câest-Ă -dire un peu plus tĂŽt que le problĂšme 2n + 1. Jusque vers 6-7 ans il y a Ă©chec complet aux trois questions. Ă 7 ans en moyenne le sujet rĂ©ussit la question (2) mais Ă©choue Ă Â (1) et Ă Â (3) ; dĂšs 7 % ans en moyenne, par contre, la solution correcte de la question (2) entraĂźne celle de la question (3), mais avec encore Ă©chec initial Ă Â (1). Il est Ă noter enfin que cette Ă©preuve prĂ©sente une corrĂ©lation trĂšs forte avec une Ă©preuve de conservation du nombre, ce qui est intĂ©ressant et montre une fois de plus la solidaritĂ© de lâapparition des conservations avec les structures opĂ©ratoires, y compris la vicariance. Aussi bien, Matalon parle-t-il, dâ« opĂ©ration quelconque », comme condition prĂ©alable de la comprĂ©hension du nombre quelconque, mais Ă©tant entendu que, dans ce cas particulier, lâopĂ©ration en jeu est une vicariance, ce qui semble confirmer et la liaison de la combinatoire avec la vicariante et le fait que la dĂ©couverte de la notion du quelconque est liĂ©e Ă cette combinatoire en formation dĂšs le dĂ©veloppement de la vicariance.
La discussion de ces rĂ©sultats a donnĂ© lieu Ă diverses remarques, les unes de technique, les autres de fond. Sur le premier point, Quine note que pour lâadulte la distinction des pairs et des impairs est donnĂ©e par lâexamen du dernier chiffre : si certains enfants lâapprennent ainsi, ils nâont pas besoin de combinatoire pour rĂ©soudre ces problĂšmes, tandis que cet obstacle nâinterviendrait pas dans un problĂšme de division par 3, car on nâapprend pas par la mĂ©thode digitale. Matalon rĂ©pond que les seuls sujets ayant fait allusion Ă la distinction des nombres pairs et impairs (notions nâintervenant pas dans lâĂ©noncĂ© des problĂšmes) sont prĂ©cisĂ©ment du niveau supĂ©rieur quant Ă leurs procĂ©dĂ©s de dĂ©monstration. Jonckheere se demande si les rĂ©sultats ne sont pas fonction de la maniĂšre dont les jetons ont Ă©tĂ© placĂ©s devant lâenfant (perception plus ou moins claire des couples) : Matalon rĂ©pond que tous les sujets ont disposĂ© dâeux-mĂȘmes les jetons par couples, sauf un seul qui sâest bornĂ© Ă compter.
Quant aux questions dâinterprĂ©tation, Bouligand se demande si lâexpĂ©rience ne pourrait pas conduire lâenfant Ă des niveaux encore supĂ©rieurs et si le fait de partir de nombres figuraux ne constitue pas un « escalier » menant nĂ©cessairement Ă lâinvariance du nombre. GrĂ©co rĂ©pond que ces nombres figuraux ne vĂ©hiculent pas Ă eux seuls lâinvariance. Gonseth note que les enfants vus par Matalon savent dĂ©jĂ Ă©crire les nombres et que cette Ă©criture comporte dĂ©jĂ une gĂ©nĂ©ralisation. Papert rĂ©pond que si lâĂ©criture et mĂȘme la numĂ©ration parlĂ©e comportent effectivement une suggestion de rĂ©currence, en fait ce nâest pas de telles pratiques que lâenfant tire la rĂ©currence. « La rĂ©currence est rĂ©duite, dans le cas particulier, Ă lâextension indĂ©terminĂ©e qui vĂ©hiculerait une idĂ©e de quelconque », continue Gonseth. « Oui, dit Papert, on peut bien parvenir Ă une notion verbale du quelconque. Mais pour quâelle soit effective, il faut lâinsĂ©rer dans une structure. » Et GrĂ©co rappelle que prĂ©cisĂ©ment jusquâassez tard la suite des nombres est diffĂ©remment structurĂ©e de 1 Ă Â 7, de 8 Ă Â 15, etc. Pour Piaget, lâenfant citĂ© par Matalon et invoquĂ© par Gonseth, parvient bien Ă la notion du « quelconque » lorsquâil dit « Je prends celui-lĂ , mais je pourrais en prendre un autre », Ă cette condition prĂšs toutefois quâil sâagisse effectivement dâune manipulation opĂ©ratoire : lâ« opĂ©ration quelconque » pour parler comme Matalon, prĂ©cĂšde le nombre quelconque, ce qui parle en faveur de la nĂ©cessitĂ© prĂ©alable dâune mobilitĂ© combinatoire, prĂ©parĂ©e elle-mĂȘme par la vicariance. Grize, enfin, rappelle lâhistoire de la notion du quelconque, notamment les prĂ©cautions de FermĂąt pour obtenir des exemples « bien quelconques » et trouve plausible lâhypothĂšse du rĂŽle de la combinatoire.
§ 2. InfĂ©rences arithmĂ©tiquesđ
GrĂ©co a fait deux exposĂ©s, pour prĂ©senter trois ensembles dâexpĂ©riences sur des infĂ©rences arithmĂ©tiques exigeant la coordination des aspects cardinal et ordinal, et sâappuyant donc sur la structure itĂ©rative de la suite des nombres naturels. Le dispositif commun Ă ces trois recherches est constituĂ© par des tas de jetons A, B, C, ⊠disposĂ©s en ordre sur la table par lâenfant lui-mĂȘme, et figurant les nombres successifs 1, 2, 3 ⊠jusquâĂ Â 25 ou 30.
Dans la premiĂšre expĂ©rience (« divisibilitĂ©s ») qui prolonge une recherche antĂ©rieure sur lâalternance des pairs et des impairs 5, on montre par exemple Ă lâenfant que les jetons du tas F peuvent ĂȘtre rangĂ©s en trois colonnes Ă©gales, et on lui demande de trouver tous les autres tas qui possĂšdent cette propriĂ©tĂ©. De mĂȘme, Ă partir du tas J, il doit trouver les collections divisibles par 5, puis Ă partir du tas L les collections divisibles par 4. On sâarrange pour que le sujet nâutilise pas de connaissances scolaires (liste des nombre divisibles par 3, 4 ou 5), et mĂȘme pour quâil fasse ses prĂ©visions en ignorant quel nombre reprĂ©sente effectivement chaque collection. Des questions subsidiaires consistent Ă demander, sachant par exemple que J peut ĂȘtre mis sur 5 colonnes, combien il manquera ou combien il y aura de jetons en trop Ă Â L, Ă Â H, etc., si on effectuait ce rangement.
La seconde expérience porte sur des opérations ordinales et cardinales à la fois : on ajoute 3 éléments à F, par exemple, et on doit trouver un tas égal au nouveau tas ainsi formé ; ou bien, sachant que E + k = M, (k étant un nombre inconnu, mais fixe, de jetons), trouver le tas égal à F + k, à G + k, etc.
Dans la troisiĂšme expĂ©rience, lâexpĂ©rimentateur dĂ©signe deux tas Ă©loignĂ©s lâun de lâautre, soit F et N, et attribue Ă lâenfant le successeur G de F et le prĂ©dĂ©cesseur M de N, ou bien G et O, ou N et E, etc., et le sujet doit dĂ©cider quelle est la somme la plus forte. Ou encore, lâexpĂ©rimentateur choisit pour lui F + N, et attribue G Ă lâenfant qui doit chercher un second tas lui permettant dâavoir autant de jetons que lâexpĂ©rimentateur, etc.
Les rĂ©sultats dĂ©taillĂ©s de ces expĂ©riences paraissant dans ce volume, nous nous bornerons Ă souligner quâelles montrent lâextrĂȘme difficultĂ© que lâenfant rencontre, avant 12 ans, pour raisonner sur la sĂ©rie comme telle. Jusque-lĂ , il recourt Ă des Ă©valuations cardinales plus ou moins arbitraires, ou Ă des infĂ©rences de type sĂ©rial mais non itĂ©ratif, et il ne parvient guĂšre Ă traiter une collection dĂ©signĂ©e comme une collection : « quelconque » n, dont la suivante vaudrait n + 1 quel que soit n. LâĂ©volution des conduites montre, si lâon ose Ă©crire ainsi, une quelconquification » progressive des nombres et câest Ă 14-16 ans seulement que lâadolescent, sâil dĂ©sire opĂ©rer mentalement sur des cardinaux, substitue la suite 1, 2, 3 ⊠à nâimporte quelle succession de tas, en justifiant cette succession arbitraire. Enfin, dans la deuxiĂšme et la troisiĂšme recherche notamment, si lâenfant comprend assez tĂŽt quâavancer dâun rang dans la sĂ©rie Ă©quivaut Ă ajouter 1, reculer dâun rang Ă retrancher 1, il faut attendre le niveau formel pour que le sujet sache coordonner ces deux sortes dâopĂ©rations cardinale et ordinale (p. ex. : combien il faut ajouter Ă Â M pour avoir la mĂȘme chose que K + 5). La combinaison de deux opĂ©rations inverses telles que « retrancher » et « reculer » nâest possible quâĂ lâĂąge oĂč lâadolescent possĂšde le groupe des 4 transformations INRC (quoiquâici, bien entendu, la combinaison NR ne donne pas une opĂ©ration nouvelle C).
Ces exposĂ©s ont dâabord donnĂ© lieu Ă des questions concernant la signification technique des expĂ©riences faites (interventions de Beth, Jonckheere, Piaget et GrĂ©co), ainsi que les parts respectives de la culture ambiante ou de la scolarisation et du dĂ©veloppement spontanĂ© de lâenfant dans les rĂ©sultats obtenus (Gonseth, Bouligand et GrĂ©co) jusquâau moment oĂč Gonseth a suggĂ©rĂ© plus dâaudace et demandĂ© ce que ces faits nous apprennent sur lâHomo mathematicus. On peut classer comme suit les thĂšmes alors abordĂ©s :
Papert se demande si les faits exposĂ©s nous font assister Ă une Ă©volution spĂ©cifique du nombre ou au dĂ©veloppement dâune logique gĂ©nĂ©rale. Il est frappĂ© par les analogies, Ă peu prĂšs aux mĂȘmes Ăąges, entre les rĂ©actions observĂ©es par GrĂ©co et les gĂ©nĂ©ralisations observĂ©es dans le problĂšme topologique du lac (voir § 13). GrĂ©co se mĂ©fie des comparaisons entre expĂ©riences trop diffĂ©rentes et croit discerner dans les rĂ©actions quâil a Ă©tudiĂ©es une sorte de confiance dans la bonne conduite des nombres, quâon ne trouve pas (ou moins) en dâautres domaines.
Gonseth, Beth, Martin et Bouligand rouvrent une discussion sur la notion du nombre quelconque en relation avec la rĂ©currence : il en ressort quâau niveau oĂč lâenfant choisit comme quelconque un nombre particulier, mais auquel il fait jouer le rĂŽle de « nâimporte lequel » dâun point de vue opĂ©ratoire, un tel choix en une sĂ©rie indĂ©terminĂ©e attesterait la possibilitĂ© dâun raisonnement par rĂ©currence.
Quant Ă cette rĂ©currence mĂȘme, il y a accord gĂ©nĂ©ral sur la notion de paliers de rĂ©currence. Bouligand souligne le fait que la construction des suites rĂ©currentes a prĂ©cĂ©dĂ© historiquement la prise de conscience du raisonnement par rĂ©currence. Quine reprenant les sĂ©ries gĂ©nĂ©tiques de GrĂ©co voit un dĂ©but de rĂ©currence dans la conduite consistant Ă rĂ©citer les nombres (1, 2, 3⊠11, 12, 13⊠21, 22, 23âŠ) mais considĂšre quâune telle conduite prĂ©cĂšde de loin les infĂ©rences rĂ©currentielles : ce qui les prĂ©cĂšde de prĂšs est bien plus intĂ©ressant. GrĂ©co reconnaĂźt que les sĂ©ries Ă©lĂ©mentaires peuvent prendre une forme rĂ©cursive, mais leur acquisition risque de demeurer le fait dâun simple apprentissage. Quine sâaccorde alors Ă penser que la distinction essentielle est Ă chercher entre construire de proche en proche par un procĂ©dĂ© rĂ©current et rĂ©flĂ©chir aprĂšs coup sur ce procĂ©dĂ© ou sur les suites construites.
Piaget se fĂ©licite des rĂ©sultats obtenus par GrĂ©co et notamment de la maniĂšre ingĂ©nieuse et imprĂ©vue dont il a retrouvĂ© le groupe des quatre transformations INRC en tant quâinstrument permettant aux prĂ©adolescents et aux adolescents de raisonner sur la sĂ©rie (au sens de la distinction rappelĂ©e par Quine Ă lâinstant), en coordonnant les transformations cardinales et les transformations ordinales. La solution de GrĂ©co fait assez exactement la synthĂšse de deux hypothĂšses dâoĂč nous Ă©tions partis et qui paraissaient exclusives. En premier lieu, on retrouve jusque fort tard la continuation (par dĂ©calages successifs) des procĂ©dĂ©s de construction utilisĂ©s dĂšs les dĂ©buts de la constitution du nombre entier : la synthĂšse de lâaspect inclusif ou cardinal et de lâaspect sĂ©rial ou ordinal est si progressive quâon redĂ©couvre jusquâau niveau des opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives (aprĂšs 12 ans) des erreurs comparables Ă celles des petits. En second lieu, pour raisonner sur la sĂ©rie, il faut donc, Ă©tant donnĂ©es ces difficultĂ©s de construction, davantage quâune simple capacitĂ© hypothĂ©tico-dĂ©ductive : il faut un instrument permettant de reconstruire cette coordination de lâordinal et du cardinal par « abstraction rĂ©flĂ©chissante ». Cet instrument sera donc le groupe INRC, dont lâun des couples (IN) permettra dâexprimer les transformations cardinales et lâautre (RC) les transformations ordinales. Seulement, en troisiĂšme lieu, cette utilisation nouvelle du groupe des quatre transformations demeure assez diffĂ©rente de ses applications habituelles : dâune part, les deux couples de transformations sont ici insĂ©parables quoique logiquement distincts, puisque tout dĂ©placement ordinal dans la sĂ©rie entraĂźne une modification cardinale et rĂ©ciproquement ; dâautre part, et en consĂ©quence, le groupe INRC ne conduit point alors Ă la constitution de nouveaux ĂȘtres mais permet simplement de retrouver par abstraction rĂ©flĂ©chissante, dans les raisonnements sur la sĂ©rie, ce qui intervenait dans la construction interne de cette sĂ©rie.
§ 3. Infini et limitesđ
A. Morf sâest demandĂ© si lâaccĂšs aux notions de lâinfini est fourni par simple prolongement des opĂ©rations dont est issue la construction des premiers nombres ou sâil y a intervention de mĂ©canismes opĂ©ratoires nouveaux, et il a fait partir son analyse sur la comprĂ©hension de la limite dâune sĂ©rie convergente 1 + œ + Œ⊠(au moyen de deux techniques, soit avec les Ă©lĂ©ments donnĂ©s au dĂ©part sous forme de tiges que lâon sectionne matĂ©riellement, soit par divisions successives du reste). Il a observĂ© dĂšs 10-12 ans de nombreuses oscillations suivies de compromis : « On arrive jusquâĂ Â 2, mais il reste quelque chose », « on dĂ©passe 2 mais dâun tout petit peu », « on peut toujours couper en deux mais au bout dâun moment les moitiĂ©s sont zĂ©ro », « un tout petit morceau peut ĂȘtre coupĂ© en deux, mais les deux moitiĂ©s ne font pas le tout », etc. Ce nâest que vers 14-15 ans que la sĂ©rie donnĂ©e est diffĂ©renciĂ©e de la sĂ©rie harmonique divergente 1 + œ + â  + Œ
La discussion a dâabord soulignĂ© quelques analogies historiques. Grize trouve que ces rĂ©actions dâenfants Ă©clairent certaines objections prĂ©sentĂ©es Ă Newton et Gonseth rappelle que vers le xive siĂšcle la sĂ©rie 1 + œ + Œ⊠a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e comme une dĂ©monstration de lâinfini actuel. Le problĂšme relatif Ă un nombre infini de partages (comment loger dans un espace fini un espace infini ?) se retrouve dans les rĂ©ponses obtenues par Morf qui Ă©clairent plusieurs opinions dâĂ©coles historiques jusque vers 1820. Il y a peut-ĂȘtre lĂ selon Gonseth un exemple de parallĂ©lisme onto-phylogĂ©nĂ©tique, Ă quoi Piaget rĂ©pond que lâenfant est en un sens antĂ©rieur Ă lâhistoire car les auteurs du xive siĂšcle eux aussi ont commencĂ© par ĂȘtre des enfants ; mais en un autre sens lâenfant, comme y insiste Gonseth est naturellement influencĂ© (quoique non entiĂšrement façonnĂ©) par la culture ambiante qui, elle, dĂ©pend de lâhistoire.
Papert, dâautre part, souligne que nâimporte qui dâentre nous peut retrouver dans sa propre pensĂ©e, les difficultĂ©s et mĂȘme les contradictions observĂ©es chez lâenfant.
Beth Ă©largit le dĂ©bat en prĂ©cisant que la solution du problĂšme a Ă©tĂ© fixĂ©e arbitrairement, car il existe des systĂšmes gĂ©omĂ©triques non archimĂ©diens et lâon en trouve certains aspects chez lâenfant. Pour Martin câest la notion mĂȘme de continuitĂ© qui est en cause et il faudrait remonter non pas Ă 200 mais Ă plus de 2000 ans en arriĂšre pour reconstituer cette genĂšse des notions, sauf que lâon ne dispose pas de textes⊠Beth rĂ©pond quâEuclide fournit dĂ©jĂ une dĂ©monstration correcte, mais la discussion a repris jusquâĂ Berkeley, avec toujours les mĂȘmes objections. Gonseth souligne lâexistence dâĂ©tapes dĂ©cisives : par exemple quand Newton renonce Ă la notion dâindivisibles pour proposer celle de fluxion, câest-Ă -dire dâun processus Ă lâĂ©tat naissant. On a dĂ» alors fixer arbitrairement la notion de limite. Martin rĂ©pond que cette notion de limite remonte Ă ArchimĂšde (problĂšme de la quadrature de la parabole), mais Gonseth soutient que malgrĂ© la mĂ©thode dâexhaustion dâArchimĂšde les Grecs ont cherchĂ© Ă Ă©viter le problĂšme de lâinfini. Bouligand dĂ©crit comment lâopĂ©ration a souvent pris le pas.
Ash Ghobar conclut en soulignant la diffĂ©rence entre une Ă©pistĂ©mologie normative dont les solutions sont nĂ©cessairement conventionnelles et une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique qui recherche le pourquoi de tels choix. Ă quoi Grize ajoute que toutes les conventions ne sont pas Ă©galement bonnes et quâon peut concevoir une influence possible et utile de lâĂ©tude gĂ©nĂ©tique sur le choix des conventions par les mathĂ©maticiens.
§ 4. Formalisation du nombre et critique du rĂ©ductionnismeđ
En relation avec ces travaux expĂ©rimentaux, Papert sâest livrĂ© Ă de nouvelles rĂ©flexions sur la formalisation du nombre et en fait part au Symposium sous cette forme spontanĂ©e, directe et incisive quâon lui connaĂźt et qui suscite toujours les plus vivantes discussions.
Papert part des Fondements de lâarithmĂ©tique oĂč Frege ironise contre le psychologisme. Papert y dĂ©nonce deux « scandales » : (1) On ne peut encore dire ce quâest un nombre et (2) les arithmĂ©tiques formelles ne sont pas consistantes (Ă lâĂ©poque considĂ©rĂ©e). Sur ce dernier point, Frege croit rĂ©soudre le problĂšme en se donnant (a) une dĂ©finition du nombre et (b) un systĂšme formel nâutilisant que des principes logiques dont lâĂ©vidence sâimpose. En termes modernes, cela revient Ă dire que Frege construit un modĂšle des axiomes de Peano au sein dâune thĂ©orie des classes plus ou moins formalisĂ©e.
Quant au problĂšme central de ce quâest le nombre, Frege pense, non seulement quâon doit pouvoir Ă©crire, par exemple 2 = dfâŠ, mais encore que cette dĂ©finition doit ĂȘtre vraie. Au contraire, Quine, par exemple, construit une suite {É }, {(É ,(É )},⊠qui jouit de certaines propriĂ©tĂ©s essentielles dans le but considĂ©rĂ©, mais sans sâoccuper de savoir si elle prĂ©sente dâautres propriĂ©tĂ©s analogues Ă celles des nombres. Le rĂ©ductionnisme est ainsi dĂ©passé : on ne peut plus dire que tel ou tel a tort qui part dâune certaine notion du nombre diffĂ©rente de celle qui repose sur la propriĂ©tĂ© considĂ©rĂ©e.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale le rĂ©ductionnisme est une illusion due en bonne partie Ă un processus de rĂ©ification aussi bien sur le terrain de lâarithmĂ©tique intuitive que sur celui de lâarithmĂ©tique formalisĂ©e : lâillusion consiste Ă croire que deux types diffĂ©rents dâobjets peuvent ĂȘtre assimilĂ©s comme une seule et « mĂȘme chose ».
Ce nâest que rĂ©cemment que lâon a Ă©tĂ© conduit Ă ne pas partir dâobjets pour en former des classes. Par exemple on peut substituer des « catĂ©gories » aux fonctions dĂ©finies sur des classes de valeurs. Ou encore on peut construire une topologie sans points (comme Papert lâa tentĂ© lui-mĂȘme dans sa thĂšse de Cambridge sur les fondements de la topologie).
Quant Ă la distinction entre lâarithmĂ©tique intuitive et lâarithmĂ©tique formelle, ni Frege ni ses adversaires ne parviennent encore Ă la reconnaĂźtre nettement. Il reste aujourdâhui Ă savoir sur quel terrain il vaut mieux discuter la nature de lâarithmĂ©tique intuitive. Ce nâest certainement pas Ă lâintĂ©rieur dâune formalisation quâil faut se placer en ce but : il ne reste donc quâĂ sâadresser Ă lâĂ©tude psychologique, ce qui est possible sans tomber dans le psychologisme.
AprĂšs que Piaget eut rappelĂ© quelques usages de terminologie (la psychologie sâoccupe des faits, la logique porte sur les questions de validitĂ©, le psychologisme est la tendance illĂ©gitime Ă trancher ces derniĂšres questions au nom des faits et le logicisme la tendance inverse), GrĂ©co appuyĂ© ensuite par Ash Ghobar, soutient que les critiques maintes fois dĂ©veloppĂ©es contre le psychologisme de Mill visent toujours essentiellement son empirisme, notamment chez Husserl. Papert pense quâon attaque trop souvent Mill superficiellement et nâest pas si certain quâon le dit de son psychologisme. Nowinski soutient quâil faut distinguer deux plans. Une Ă©tude historique du psychologisme en logique et du logicisme en psychologie conduit Ă mieux prĂ©ciser les relations entre les deux domaines, psychologique et logique. Mais ces relations changent lorsquâon aborde lâanalyse des fondements, qui supposent au contraire une collaboration.
Quine, Bouligand et Papert entrent ensuite en discussion sur le sens précis à donner aux remarques de ce dernier concernant les catégories.
Papert ayant soutenu que la mise en correspondance entre un systĂšme formel et la rĂ©alitĂ© (une arithmĂ©tique naĂŻve) nâest pas affaire de sĂ©mantique, Martin se refuse Ă le suivre et Ă condamner la sĂ©mantique : du fait que, dans certains cas, on ne trouve pas dâinterprĂ©tation sĂ©mantique naĂŻve Ă un formalisme, on ne saurait conclure que la mĂ©thode soit Ă rejeter ni que la sĂ©mantique ne puisse en aucun cas assurer cette correspondance. Quâest-ce que le rĂ©ductionnisme ? Russell et Quine nous lâont montrĂ©. Ces auteurs construisent par exemple des classes et en tirent ensuite les nombres. On leur rĂ©pond que les choses ne se passent pas ainsi chez lâenfant. Et alors ? Ce nâest pas encore un flagrant dĂ©lit de circularité : le logicien se sert dâune arithmĂ©tique minimum (et celle de lâenfant nâest guĂšre plus forte que celle du mĂ©tasystĂšme). Certains philosophes ou psychologues voudraient que le logicien fabrique lâarithmĂ©tique sans avoir de nombres dans sa manche mĂ©ta-linguistique ! Le logicien nâest cependant pas Dieu le PĂšreâŠ
Quine, mis en cause par Piaget et par Martin se dĂ©clare dâaccord avec Papert dans son interprĂ©tation de Frege. Frege, en un sens, a Ă©tĂ© lui aussi « psychologiste », en cherchant « ce qui est fondamental ». La question de « ce qui est fondamental » nâa pas de sens logique, mais seulement psychologique. Si Quine le pouvait, il prĂ©fĂ©rerait rĂ©duire la classe au nombre ! Mais il existe des « rĂ©ductions » qui ne visent pas la poursuite de ce qui est « fondamental » : rĂ©duire le nombre, câest alors montrer que, si lâon dispose de certaines notations utilisĂ©es dans une thĂ©orie, les problĂšmes particuliers au nombre peuvent ĂȘtre Ă©vitĂ©s. Dâun tel point de vue aucune dĂ©finition « rĂ©ductionniste » ne prĂ©tend dire en quoi consiste le nombre ; et il nâexiste aucune concurrence entre les diffĂ©rentes rĂ©ductions possibles, puisquâaucune ne prĂ©tend nous dire ce qui est le nombre. Mais ce point de vue purement technique nâest pas celui que soutinrent Frege et Russell, et, si le rĂ©ductionnisme signifie lâadhĂ©sion aux Ă©pistĂ©mologies de Frege ou de Russell, Quine nâest en effet pas rĂ©ductionniste.
Selon Beth, Frege cherchait des axiomes simples et « naturels » â des axiomes « triviaux ». Câest son tort et de lĂ provient son Ă©chec (sâil avait rĂ©ussi personne ne contesterait le rĂ©ductionnisme). On sait aujourdâhui quâil faut pour cela des axiomes compliquĂ©s et nullement triviaux. Ă quoi Papert rĂ©pond que mĂȘme si le systĂšme des classes comportait une axiomatique simple, cela ne justifierait ni le rĂ©ductionnisme ni la position de Russell contre PoincarĂ©.
Pour Gonseth, le problĂšme, lorsque lâon tente une rĂ©duction, est de savoir comment faire le dĂ©part entre ce que lâon retient et ce quâon laisse. Ă cet Ă©gard le formalisme est fatal : il explicite ce quâon est obligĂ© de retenir ou dâaccepter pour rĂ©duire quelque chose Ă autre chose. Câest une solution limitĂ©e mais sincĂšre lorsquâil ne prĂ©tend pas Ă une rĂ©duction totale.
§ 5. Les limites de la formalisationđ
En liaison avec ces problĂšmes fondamentaux, Grize a exposĂ© ses idĂ©es sur la limitation des formalismes. Les thĂ©orĂšmes de limitation (Gödel) ayant fait reconnaĂźtre lâimpossibilitĂ© dâassimiler « rationnel » et « formel » il sâagit de rĂ©examiner le problĂšme du point de vue de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. Or, dâun tel point de vue, il nây a pas hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© complĂšte entre la pensĂ©e naturelle et les structures formalisĂ©es, dâune part en raison du fait que les structures les plus Ă©lĂ©mentaires sont dĂ©jĂ partiellement isomorphes aux structures formelles (cet isomorphisme partiel ou correspondance structurale augmentant de stade en stade), dâautre part en raison du fait que le caractĂšre le plus gĂ©nĂ©ral de la formalisation est de constituer « lâensemble des procĂ©dures qui permettent de placer une connaissance Ă lâabri de la contradiction ». « Il sâensuit, dĂ©clare Grize, quâune thĂ©orie naĂŻve TN peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme actuellement plus ou moins formalisĂ©e, et comme tendant vers une forme-limite, celle dâun systĂšme formel SF. Mais les considĂ©rations de limitation montrent, par ailleurs, quâil est illĂ©gitime de passer Ă la limite. »
Cherchant alors à dégager les principales différences entre les SF et les TN, Grize en trouve six :
(1) Les objets dâun SF sont construits Ă partir dâatomes sans que rien ne corresponde Ă cet atomisme dans la TN (mĂȘme au niveau de la perception).
(2) Les objets dâune TN sont en relations circulaires avec leurs propriĂ©tĂ©s. Il est constitutif dâun SF de suivre au contraire un ordre linĂ©aire (indĂ©pendance des objets construits au niveau n par rapport Ă ceux des niveaux suivants).
(3) Les SF forment des totalitĂ©s fermĂ©es (clauses finales des dĂ©finitions inductives). Les TN forment aussi des totalitĂ©s, mais non fermĂ©es parce que rĂ©flexives, câest-Ă -dire quâun nouvel objet construit en partant dâelles leur appartient encore (Ă noter en particulier ce caractĂšre rĂ©flexif des propositions indĂ©cidables).
(4) En vertu de ce qui précÚde les SF sont situés hors du devenir, sont libérés de leur genÚse et englobent en droit de façon actuelle toutes les conséquences des définitions et axiomes.
(5) Le traitement des prĂ©dicats en extension dans un SF ne correspond pas Ă leur maniement dans les TN, oĂč extension et comprĂ©hension reposent lâune sur lâautre 6.
(6) Au total, un SF est conçu comme un objet pur, les activitĂ©s du sujet Ă©tant rejetĂ©es dans la mĂ©talangue. En revanche, dans une TN, sujet et objets sont toujours liĂ©s puisquâune TN ne comporte pas de mĂ©talangue. En outre, si lâactivitĂ© du sujet fait corps avec la TN, elle peut Ă©galement faire sortir du domaine du SF correspondant (procĂ©dĂ© de la diagonale de Cantor).
DâoĂč cette conclusion fondamentale de Grize : « Le dĂ©veloppement de la connaissance rĂ©sulte dâun double mouvement : lâun qui rĂ©sulte du besoin dâexpliciter lâimplicite toujours prĂ©sent dans une TN en tant quâapport du sujet, ce qui conduit dans la direction des SF ; lâautre qui rĂ©sulte du caractĂšre toujours incomplet des SF et renvoie Ă la connaissance implicite et naĂŻve. »
La discussion qui a suivi sâest ouverte par une remarque de Bouligand : la zone floue de Grize sâobserve sans cesse dans lâactivitĂ© du mathĂ©maticien qui cherche Ă Ă©tablir un concept. Puis le dĂ©bat sâinstitue autour dâune opposition de Beth qui semble ne pas contester la plupart des distinctions introduites par Grize mais se refuse Ă admettre que les SF et les TN diffĂšrent par un atomisme qui caractĂ©riserait les premiers et resterait Ă©tranger aux secondes. Dans la formalisation des groupes, par exemple, oĂč sont les atomes ? Grize rĂ©pond quâil pensait alors aux nombres. « Mais, poursuit Beth, dans une TN les phrases sont formĂ©es de mots et les mots de lettres. â Oui, mais le mot nâa de sens que par la phrase et la phrase par les mots. â Il en est de mĂȘme dans le SF : voir les dĂ©finitions implicites. â Mais les dĂ©finitions implicites nâont de sens que sĂ©mantique et non pas syntactique. Quant aux TN il faut distinguer des degrĂ©s dans le naĂŻf et il y a dâautant moins dâatomisme que ces degrĂ©s sont plus Ă©lĂ©mentaires. » Gonseth intervient alors en notant que le langage naĂŻf reste ouvert Ă des initiatives que sâinterdit le langage formel et qui ne sont pas liĂ©es Ă des conventions explicites : dâoĂč la porte ouverte Ă des circularitĂ©s et lâexclusion de lâatomisme. Beth conclut en disant quâil ne conteste pas la circularitĂ© mais lâatomisme en tant que critĂšre de distinction entre SF et TN, et Quine propose de considĂ©rer la sĂ©mantique de Tarski plutĂŽt que celle de Carnap parce que la premiĂšre donne des rĂšgles de traduction en nombre fini, mais non pas forcĂ©ment des traductions pour termes isolĂ©s.
Piaget ayant insistĂ© sur lâidĂ©e qui lui est chĂšre de lâopposition entre le caractĂšre linĂ©aire des SF et le caractĂšre circulaire des TN (cf. entre autres, les dĂ©finitions circulaires dont foisonnent les dictionnaires courants), Beth pense que la raison profonde de cette opposition tient Ă ce quâune TN suppose toujours un certain modĂšle particulier (par exemple les nombres naturels, dans le cas de lâarithmĂ©tique naĂŻve), tandis que les SF sont obligĂ©s dâaccepter tous les modĂšles, mĂȘme ceux que nous ne connaissons pas (Skolem) et mĂȘme les modĂšles pathologiques⊠Grize rĂ©pond que câest prĂ©cisĂ©ment le fait que la pensĂ©e naĂŻve porte sur un seul modĂšle qui entraĂźna sa circularitĂ©. Gonseth prĂ©cisant que la formalisation nâest jamais recherchĂ©e sans but, Beth revient sur lâidĂ©e que les SF doivent formaliser tous les modĂšles Ă la fois : la formalisation du langage est prĂ©cisĂ©ment corrĂ©lative Ă lâexigence de discuter plusieurs modĂšles simultanĂ©ment. Dans lâarithmĂ©tique naĂŻve la zone floue est dans le langage et non pas dans le modĂšle ; dans lâarithmĂ©tique formalisĂ©e le flou nâest plus dans le langage mais dans les modĂšles (possibilitĂ© des modĂšles pathologiques, etc.). Mais, rĂ©pond Gonseth, des expressions comme « lâensemble des modĂšles » ou « tous les modĂšles possibles » sont dĂ©jĂ floues. La difficultĂ© (ou la vraie raison), conclut Beth, tient Ă ce quâil sâagit de systĂšmes infinis.
§ 6. Filiation des structuresđ
Une autre prĂ©sentation de Grize au Symposium a portĂ© sur un essai de filiation ou de gĂ©nĂ©alogie des structures logiques, dans le but de fournir un modĂšle abstrait correspondant (pour autant que cette correspondance est possible) Ă la sĂ©rie gĂ©nĂ©tique qui conduit, en fait, dans le dĂ©veloppement de lâenfant et de lâadolescent, des « groupements » Ă©lĂ©mentaires aux structures de groupe et de rĂ©seau.
Grize part de la structure de groupement pour en dĂ©gager un aspect Ă©quationnel, qui le conduit Ă des groupes et Ă des anneaux, et un aspect sĂ©rial qui le mĂšne Ă des lattices de plus en plus complexes, la fusion des deux aspects fournissant une algĂšbre de Boole. Il cherche Ă justifier les modifications quâil apporte successivement en sâappuyant sur des interprĂ©tations, qui correspondent en gros aux « contenus » sur lesquels travaille lâenfant : extensions de classes, comprĂ©hensions de prĂ©dicats, propositions traduisant des jugements sur les extensions et les comprĂ©hensions. Il fait lâhypothĂšse que chaque Ă©largissement dâune structure rĂ©pond au souci dâĂ©tendre lâune ou lâautre des interprĂ©tations jusquâau moment oĂč elles seront toutes Ă©galement possibles et complĂštes.
Martin se demande si ce que Grize appelle « interprĂ©tations » prĂ©sente un statut cohĂ©rent. Il ne peut en tout cas pas sâagir de modĂšles au sens prĂ©cis de la logique, un modĂšle ne pouvant pas ĂȘtre tantĂŽt dâune espĂšce, tantĂŽt dâune autre, selon les besoins de la cause. Grize rĂ©pond quâil ne cherche pas Ă passer dâune interprĂ©tation Ă une autre Ă lâintĂ©rieur de la structure finale achevĂ©e, mais que celle-ci rĂ©sulte dâun certain nombre de structures plus pauvres. Il est possible de faire correspondre une interprĂ©tation stricte Ă chacune de ces structures, Ă la condition de les isoler. Mais comme, en fait, elles ne le sont jamais dans la pensĂ©e concrĂšte, il lui a paru intĂ©ressant dâexaminer quelles relations elles pouvaient avoir entre elles.
De son cĂŽtĂ©, Quine remarque que de telles relations se manifestent dans certaines ambiguĂŻtĂ©s du langage quotidien. Il cite la conjonction « et » qui renvoie tantĂŽt Ă une disjonction, tantĂŽt Ă une conjonction et se demande si cela ne rĂ©sulterait pas de ce que lâaddition des comprĂ©hensions Ă©quivaut Ă la multiplication des extensions.
Martin ne conteste pas quâon puisse donner des interprĂ©tations duales de lâalgĂšbre de Boole, mais il craint que Grize ne se soit contentĂ© dâinterprĂ©ter des sous-systĂšmes de son systĂšme final, sans parvenir, avant la fin, Ă des interprĂ©tations duales valables.
Smedslund demande des explications sur le sens du mot « rĂ©versible » dans cette filiation et Piaget lui rĂ©pond quâil y a, en effet, lieu de distinguer la mobilitĂ© psychologique et la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire dont les symboles de Grize veulent rendre compte, la premiĂšre Ă©tant une condition nĂ©cessaire de la seconde.
Enfin Nowinski suggĂšre quâil y aurait intĂ©rĂȘt Ă considĂ©rer un systĂšme qui ressortirait Ă la logique trivalente. Mais Beth estime quâon a un peu tendance Ă exagĂ©rer lâimportance de la logique trivalente dans la pensĂ©e naturelle et quâil semble que nos convictions sâexpriment dans des systĂšmes bivalents incomplets plutĂŽt que dans des systĂšmes trivalents Ă proprement parler.
§ 7. Logique et Ă©quilibrationđ
Dans ce mĂȘme ensemble dâexposĂ©s revenant sur de nouveaux aspects de problĂšmes gĂ©nĂ©raux dĂ©jĂ traitĂ©s antĂ©rieurement, Papert prĂ©senta un ensemble de rĂ©flexions sur les questions dâĂ©quilibre en relation avec le dĂ©veloppement des structures logiques. On ne rĂ©sume pas un exposĂ© de Papert, tant ses idĂ©es jaillissent dâabondance. On peut par contre le lire et ses rĂ©sultats sur ce sujet ont paru dans le fascicule XV des Ătudes. Mais, pour rendre intelligible la discussion qui a suivi, il convient de rendre le sens gĂ©nĂ©ral de ses prĂ©occupations, en insistant sur deux de leurs aspects.
Le problĂšme psychologique nous est bien connu. Sâagissant par exemple dâune collection de perles contenant exclusivement des perles en bois dont quelques-unes sont bleues, la question est dâĂ©tablir par quel mĂ©canisme lâenfant parvient Ă comprendre quâil y aura là « plus de perles en bois (B) que de perles bleues (A, donc B > A). Or, aucun apport extĂ©rieur (lecture perceptive, etc.) ne suffit Ă expliquer cette acquisition, car pendant longtemps lâenfant se borne, soit Ă considĂ©rer le tout B, soit Ă considĂ©rer les parties (A = bleues et Aâ = non-bleues), mais en ne parvenant alors Ă comparer la partie A quâĂ lâautre partie Aâ, puisque le tout B est en ce cas divisĂ©, donc rompu, et quâil cesse dâexister en tant que tout. Le problĂšme Ă©tant ainsi dâexpliquer lâapprentissage de lâinclusion A < B par un mĂ©canisme interne (« le sujet ne parvenant Ă se hisser quâen tirant sur les lacets de ses propres bottes »), il sâagit alors de songer Ă un processus dâĂ©quilibration progressive (cf. Logique et Ă©quilibre, Partie II) en concevant chacune de ses Ă©tapes comme rendue la plus probable en fonction des dĂ©sĂ©quilibres ou Ă©quilibres partiels propres aux Ă©tapes prĂ©cĂ©dentes. Le premier apport de Papert consiste alors Ă essayer de traduire ce processus en termes dâopĂ©rations partielles (dans un modĂšle analogue Ă une machine de Turing, par exemple), qui, Ă elles seules, ne suffiraient pas Ă conserver ce qui importe (en lâoccurrence le tout B et conduiraient Ă des contradictions ; puis Ă montrer comment les dĂ©sĂ©quilibres (contradictions) entraĂźneraient de nouvelles liaisons (rendues probables en fonction de lâĂ©tat immĂ©diatement antĂ©rieur) qui transformeraient alors ces opĂ©rations initialement partielles en opĂ©rations plus comprĂ©hensives, et ainsi de suite jusquâĂ solution du problĂšme. En outre, lâidĂ©e propre de Papert est de toujours faire intervenir au moins deux systĂšmes, S1 et S2 de prĂ©opĂ©rations, dont les interactions seraient dâabord sources de contradictions ou dĂ©sĂ©quilibres puis dâopĂ©rations nouvelles et Ă©quilibrantes. Dans le cas particulier du problĂšme de lâinclusion les opĂ©rations partielles initiales seraient, par exemple, empruntĂ©es aux dĂ©buts de la construction des classes et aux dĂ©buts de la quantification numĂ©rique et lâinclusion rĂ©sulterait dâun Ă©quilibre assurant Ă la fois leur stabilisation aux classes et aux nombres et se manifestant par la crĂ©ation de nouvelles opĂ©rations.
Mais derriĂšre ce projet audacieux (et qui Ă lui seul pourrait paraĂźtre un peu gratuit), se profilent des idĂ©es cybernĂ©tiques prĂ©cises. Il y a longtemps dĂ©jĂ que lâauteur de ces lignes songeait Ă comparer les processus dâĂ©quilibration psychologique Ă ce qui se passe dans un homĂ©ostat parvenant Ă rĂ©soudre les problĂšmes par Ă©quilibration rapide (et non plus lente comme dans la genĂšse rĂ©elle). Seulement lâhomĂ©ostat dâAshby, qui constitue Ă cet Ă©gard le modĂšle le plus tentant, prĂ©sente cet inconvĂ©nient majeur que les Ă©quilibrations successives sâeffectuent sans liaison entre elles, donc sans paliers progressifs, câest-Ă -dire sans « flĂšches » ou lois de direction. Papert et ses collaborateurs londoniens ont donc essayĂ©, comme il a dĂ©jĂ Ă©tĂ© dit plus haut, de construire thĂ©oriquement un modĂšle dâĂ©quilibrations progressives ou « dirigĂ©es » (au sens de paliers tels que les modifications nouvelles se produisant au palier n supposent comme condition prĂ©alable la stabilisation du palier n â 1) et ils y sont parvenus en modifiant assez profondĂ©ment le perceptron de Rosenblatt et en lâadaptant Ă ces nouveaux problĂšmes.
Les logiciens ont ouvert la discussion qui a suivi en faisant de la bonne psychologie. Quine a remarquĂ© que le passage dâun palier Ă un autre suppose que lâenfant, tout en dĂ©butant par des contradictions, ne sây complaise pas et cherche Ă en sortir, ce qui paraĂźt conforme aux faits. Beth a comparĂ© ingĂ©nieusement la situation oĂč la classe totale B se dĂ©truit, lorsque le sujet considĂšre les sous-classes partielles, Ă cette autre situation (dĂ©crite par Matalon : voir sous § 1) oĂč, pour dĂ©montrer que 2n + 1 est toujours impair, lâenfant considĂšre Ă part les n pairs et les n impairs, en disloquant ainsi la classe totale des nombres pour ne considĂ©rer que les sous-classes, paires et impaires, qui sont disjointes et exhaustives. Beth a rappelĂ© en outre la dĂ©monstration subtile du philosophe chinois selon laquelle un cheval blanc nâest plus un cheval !
Piaget souligne le fait quâil intervient deux sortes de rĂ©versibilitĂ©s dans les schĂ©mas logiques de Papert : la rĂ©versibilitĂ© dâune opĂ©ration considĂ©rĂ©e en elle-mĂȘme, par exemple dans la situation S1 ou dans la situation S2 et la rĂ©versibilitĂ© possible du sujet conduisant de S1 Ă Â S2, ou lâinverse : cette seconde forme de rĂ©versibilitĂ© joue un rĂŽle dans lâĂ©quilibration et peut donner naissance Ă de nouvelles opĂ©rations. Papert se dĂ©clare dâaccord, de mĂȘme quâavec Grize lorsque celui-ci rĂ©clame la possibilitĂ© dâun passage par petites Ă©tapes dâune structure Ă une autre.
Gonseth souligne le fait que la structure finale nâest pas visĂ©e dâavance. Mais ce qui est visĂ© est, dans le langage de Gonseth, une situation dâ« efficacité ». Papert accepte la formule Ă la condition de ne pas se rĂ©fĂ©rer seulement Ă un pragmatisme extĂ©rieur. Gonseth prĂ©cise quâil pense surtout Ă la cohĂ©rence. Les conflits surgissent quâil sâagit de surmonter en les dĂ©passant. Nowinski voudrait une loi dâĂ©volution adaptative Ă quoi Piaget rĂ©pond que lâintĂ©rĂȘt de la notion dâĂ©quilibre est quâune telle loi nâest prĂ©cisĂ©ment pas prĂ©supposĂ©e dans ce cadre explicatif. Papert conclut que le but de sa recherche est de construire une dynamique orientĂ©e par des exigences internes mais sans finalitĂ©.
Ash Ghobar demande pourquoi une structure Ă©quilibrĂ©e nâest pas dĂ©finitive et Ă©ternelle, Ă quoi Piaget rĂ©pond que lâĂ©quilibre nâest pas un repos final mais une ouverture sur de nouveaux systĂšmes, le systĂšme antĂ©rieur Ă©tant Ă©quilibrĂ© lorsquâil peut ĂȘtre intĂ©grĂ© en ces systĂšmes nouveaux sans ĂȘtre pour autant modifiĂ© en sa structure mĂȘme. Rutschmann constate que telle rĂ©ponse (« plus de perles bleues ») est considĂ©rĂ©e Ă un moment donnĂ© comme la plus probable. Est-ce une condition nĂ©cessaire ? Non, rĂ©pond Papert. â LâĂ©quilibre auquel on aboutit, poursuit Rutschmann, est-il le seul possible Ă©tant donnĂ© les conditions ? â Non. Il suffit quâun Ă©quilibre soit plus probable que les autres. Les interventions extĂ©rieures (nouvelles donnĂ©es) peuvent inflĂ©chir lâĂ©quilibre dans une nouvelle direction.
§ 8. Apprentissage et Ă©quilibrationđ
Smedslund, qui participa aux travaux du Centre en 1957-58, a continuĂ© et dĂ©veloppĂ© Ă Oslo, oĂč il enseigne actuellement, les recherches quâil avait organisĂ©es pour dĂ©terminer le rĂŽle respectif des renforcements externes et de lâĂ©quilibration (conflits entre schĂšmes des sujets et renforcements internes) dans lâapprentissage de structures logiques de conservation et de transitivitĂ©. Il a commencĂ© par y refaire, pour contrĂŽle, ses expĂ©riences de GenĂšve puis a imaginĂ© les jolies expĂ©riences suivantes. VĂ©rifiant dâabord quâun sujet peut fort bien, sans dominer encore la conservation, accepter quâune quantitĂ© diminue, dans le cas des boulettes dâargile, si lâon enlĂšve de la glaise et augmente si lâon en rajoute, il a alors créé des conflits cognitifs en combinant des dĂ©formations avec des additions ou soustractions. Par exemple une boulette est dĂ©formĂ©e en un boudin mais auquel on enlĂšvera un morceau, de telle sorte que les augmentations supposĂ©es de quantitĂ©, dues Ă lâallongement, entrent en conflit avec la diminution effective due Ă la soustraction. Le problĂšme est alors dâĂ©tablir si de tels conflits, dont la solution nâest naturellement pas fournie du dehors (par constatations spontanĂ©es ou provoquĂ©es et encore moins par indications verbales), vont provoquer un apprentissage par rĂ©organisation des schĂšmes (Ă©quilibration) ainsi Ă©ventuellement que des transferts dâun domaine dâexpĂ©rience Ă un autre (conservation des quantitĂ©s dans le cas des boules dâargile et dans celui du transvasement des liquides).
Smedslund communique alors ses premiers rĂ©sultats, sur 154 sujets examinĂ©s un Ă un, et montre quâavec cette mĂ©thode, voisine de celle de Wohlwill (voir LâApprentissage des structures logiques, vol. IX des Ătudes, Partie IV), il obtient de nombreux apprentissages ainsi que de nombreux transferts (dans le sens liquides â boulettes comme dans le sens inverse). La conclusion du papier introductif quâil a distribuĂ© Ă cette occasion est : « Taken as a whole the data seem to fit very well into the conceptual framework of assimilation and equilibration and to weaker an empiricist (S-R) learning theory interpretation. The most promising lead opened up by the experiments seems to be the demonstration of cognitive development as a function of internal conflicts and reorganization and in the absence of external reinforcement ».
Piaget se fĂ©licite de ces rĂ©sultats, qui attĂ©nuent les quelques difficultĂ©s partielles dont tĂ©moignaient encore les donnĂ©es recueillies en 1957-1958 (voir « Apprentissage des notions de la conservation et de la transitivitĂ© du poids », in vol. IX citĂ©, partie III) et ne doute pas que Smedslund dĂ©veloppera une interprĂ©tation originale Ă lâintĂ©rieur du cadre thĂ©orique gĂ©nĂ©ral devenu commun Ă eux deux.
Bang signale des cas observĂ©s par lui oĂč les opĂ©rations dâaddition sont situĂ©es sur un autre plan que les liaisons utilisĂ©es par lâenfant pour justifier la non-conservation. Tel sujet dira par exemple « Il y a moins » si lâon enlĂšve un peu de liquide Ă lâun des deux verres Ă transvaser. « Comment faire pour avoir la mĂȘme chose ? â Remettre. » Puis, lorsque lâon transvase lâun des verres dans un autre de forme diffĂ©rente : « Il y a plus ici. â Et si on enlĂšve un peu dâeau dans ce verre, ça fera la mĂȘme chose ? â Non. » Piaget rĂ©pond quâen dâautres cas au contraire, la non-conservation initialement admise est corrigĂ©e aux yeux du sujet par une addition ou une soustraction rarement Ă des niveaux Ă©gaux entre les verres de formes diffĂ©rentes. Lâobservation de Bang suggĂšre lâexistence de deux paliers analogues Ă ceux que GrĂ©co a Ă©tablis dans le domaine des correspondances numĂ©riques (non-conservation de la quantitĂ© ni du nombre, puis conservation du nombre mais pas de la quantitĂ©) 7.
Bouligand propose de combiner le schéma expérimental de Smedslund avec un dispositif de vases communicants.
§ 9. Lâimplication naturelleđ
La paradoxe de lâ« implication matĂ©rielle » p â q est que, si deux propositions p et q sont vraies, elles sâimpliquent toujours. Cette notion formelle ne coĂŻncide alors Ă©videmment pas avec ce quâest lâimplication dans la pensĂ©e naturelle et lâon peut donc se proposer de chercher ce que rĂ©clame la pensĂ©e pour accepter que p implique q. Une expĂ©rience antĂ©rieure avait montrĂ© que la comprĂ©hension de lâimplication, sur un certain matĂ©riel concret donnait lieu Ă trois paliers gĂ©nĂ©tiquement distincts : le modus ponens (P), le modus tollens (T) et la reconnaissance de lâindĂ©termination (I) correspondant au cas oĂč lâantĂ©cĂ©dent est faux et le consĂ©quent vrai. Le problĂšme a Ă©tĂ© repris en faisant comparer deux situations, lâune dans laquelle les liaisons sont Ă©videntes et « comprĂ©hensibles », lâautre dans laquelle elles demeurent arbitraires. Dans la premiĂšre situation, un personnage habitant en dehors dâun village ne peut se rendre Ă la poste que par un seul chemin passant devant une maison dĂ©terminĂ©e : dâoĂč les infĂ©rences possibles « Sâil a Ă©tĂ© Ă la poste il a passĂ© devant cette maison », etc. Dans la seconde situation on prĂ©sente deux lampes dont lâune (verte) ne sâallume pas si lâautre (rouge) nâest pas allumĂ©e, mais non rĂ©ciproquement. Les rĂ©actions que lâon peut obtenir sont alors, en plus de P, T et I, lâĂ©numĂ©ration de cas possibles et impossibles (E) et leur reconnaissance motivĂ©e (R).
La situation du village a donnĂ© lieu entre 6 et 9 ans Ă lâordre suivant de succession gĂ©nĂ©tique dans les rĂ©ussites : P, R, T, I, E. Au contraire, la situation des lampes aboutit, et seulement entre 9 et 12 ans, Ă la succession gĂ©nĂ©tique : P, R, E, T, I. On voit ainsi que, lorsque la situation apparaĂźt comme arbitraire, non seulement le problĂšme est plus difficile, mais encore la succession gĂ©nĂ©tique est diffĂ©rente : la possibilitĂ© dâĂ©numĂ©rer les cas possibles et impossibles semble constituer la condition prĂ©alable des infĂ©rences autres que P, tandis que dans la situation « comprĂ©hensible » (village) les infĂ©rences sont comme dictĂ©es par le contenu.
Quine note que dans lâexpĂ©rience des lampes comme dans lâancienne expĂ©rience de Matalon sur les verres (voir un rĂ©sumĂ© dans le vol. X, partie I, § § A viii et B ix) les deux termes de la connexion sont symĂ©triques ; dans le cas du village, non. Thomson demande si lâemploi de la nĂ©gation explique les difficultĂ©s du modus tollens : Matalon ne le croit pas puisquâil est relativement facile dans la situation du village.
Beth voudrait quâon Ă©tudie des cas oĂč le sujet rejette lâimplication, ce que Matalon trouve facile. Piaget rappelle les expĂ©riences sur le pendule oĂč il sâagit dâexclure certains facteurs (poids, etc.) et oĂč le sujet contrĂŽle lâimplication p â q en cherchant si lâon trouve ou non la situation p . q.
Jonckheere propose que lâon donne les consignes en termes de « ou » (p â q = p âšÂ q) et Grize insiste sur la distinction entre les deux sortes de liaisons (naturelles) qui sâexpriment par « si⊠alors » et « il fautâŠÂ », cette derniĂšre englobant une relation dâordre correspondant Ă un lien causal.
Selon Papert on devrait dire, en prĂ©sence des rĂ©sultats de Matalon, que les tables de vĂ©ritĂ© schĂ©matisent une propriĂ©tĂ© de lâimplication et non pas quâelles la dĂ©finissent (comme on sâexprime classiquement en logique). Matalon rĂ©pond que, dans le problĂšme des lampes, la table de vĂ©ritĂ© est indispensable. Mais Ă 11-12 ans certains sujets imaginent dâingĂ©nieux systĂšmes de liaisons Ă©lectriques pour fournir un modĂšle causal des liaisons possibles et se passent alors de table de vĂ©ritĂ© (Ă moins, pense Piaget, que le tableau des combinaisons causales ne soit alors isomorphe Ă celui des combinaisons logiques propres Ă la table de vĂ©ritĂ©).
§ 10. Lâapprentissage par structures concrĂštes et lâapprentissage linguistique de la disjonction exclusive (w)đ
Ash Ghobar, qui avait demandĂ© Ă passer une annĂ©e au Centre Ă titre privĂ© aprĂšs avoir soutenu Ă lâUniversitĂ© de Wisconsin (USA), une thĂšse intĂ©ressante sur les concepts abstraits et sâĂ©tait proposĂ© de consacrer cette annĂ©e Ă des Ă©tudes thĂ©oriques sur certains problĂšmes de relation entre la logique et la psychologie, en prolongement de ses travaux antĂ©rieurs, a Ă©tĂ© contagionnĂ© par lâatmosphĂšre expĂ©rimentale du Centre et a dĂ©sirĂ© se livrer Ă un sondage sur le rĂŽle du langage dans lâacquisition des opĂ©rations propositionnelles. Choisissant lâopĂ©ration de disjonction exclusive, il a prĂ©sentĂ© un dispositif tel que la lumiĂšre surgissant dans une piĂšce peut ĂȘtre due Ă lâune seulement de quatre lampes C1 âŠÂ C4, sans que lâon voie laquelle : la rĂ©ponse juste est donc C1 w C2 w âŠÂ â E. En comparant alors deux groupes de sujets, les uns sâinitiant par manipulations et observations directes, les autres Ă©tant initiĂ©s par un procĂ©dĂ© purement verbal, Ash Ghobar trouve un rĂ©sultat bien meilleur de beaucoup avec la premiĂšre forme dâapprentissage.
Les participants Ă la discussion qui suivit ont surtout insistĂ© sur le fait que lâĂ©chec de lâapprentissage verbal constitue une contre-Ă©preuve peu dĂ©cisive tant que lâon nâa pas dĂ©montrĂ© la possibilitĂ© pour le sujet de comprendre le problĂšme lui-mĂȘme. Or, Ă©tant donnĂ©e lâopĂ©ration choisie, la question peut demeurer ambiguĂ« sans un certain nombre de prĂ©cautions difficiles Ă assurer. Quine a formulĂ© la difficultĂ© de saisir la liaison (p w q) au moyen dâun exemple qui a eu grand succĂšs : si lâon demande, a-t-il dit, « ce papier est-il (blanc ou noir) ? », il y a alors deux rĂ©ponses exactes, qui sont « blanc » ou « oui ».
Piaget pense que si Ash Ghobar nâa pas prouvĂ© lâinefficacitĂ© de lâapprentissage verbal, tandis quâune recherche antĂ©rieure de Morf (vol. III des Ătudes) a fourni des rĂ©sultats valables, dâailleurs rappelĂ©s par Ghobar, celui-ci a au moins montrĂ© la possibilitĂ©, pour des enfants de 7 ans, dâacquĂ©rir par manipulation une opĂ©ration qui ne leur est point naturelle. Il sâagit seulement de se rappeler quâune telle opĂ©ration, acquise Ă lâĂ©tat isolĂ©, nâĂ©quivaut point Ă ce quâelle est une fois insĂ©rĂ©e dans le systĂšme des 16 opĂ©rations binaires, avec leur combinatoire et leurs transformations INRC.
§ 11. Les relations entre le corps propre et la construction de lâespaceđ
Pour introduire maintenant aux travaux sur lâĂ©pistĂ©mologie de lâespace, destinĂ©s Ă prĂ©parer les recherches de lâannĂ©e suivante, nous pouvons commencer par les deux exposĂ©s complĂ©mentaires de Seagrim, lâun expĂ©rimental et lâautre thĂ©orique, dont la saveur particuliĂšre provient de la maniĂšre dont ce pur psychologue en est venu Ă concevoir les relations Ă©pistĂ©mologiques entre le sujet et lâobjet dans le domaine spatial. Si lâespace, pense Seagrim, se construit en fonction des activitĂ©s du sujet, il convient alors de partir dâune diffĂ©renciation progressive des diverses catĂ©gories de relations pouvant sâĂ©tablir entre le corps propre et les objets, entre les objets eux-mĂȘmes ainsi quâentre le corps propre ou les objets et lâespace englobant. Mais pour dissocier ces relations le sujet utilise son corps et la question prĂ©alable que se pose Seagrim est dâĂ©tablir si lâasymĂ©trie subjective du corps favorise ou complique ces diffĂ©renciations et influence leur ordre de succession. Et pour rĂ©soudre cette question, Seagrim ne combine pas, comme certains dâentre nous y eussent songĂ©, lâexpĂ©rimentation sur lâenfant avec une construction abstraite : il complĂšte ses expĂ©riences sur enfants et adultes par un procĂ©dĂ© Ă©quivalant prĂ©cisĂ©ment Ă une construction thĂ©orique, mais en termes concrets, câest-Ă -dire quâil imagine des bonshommes dont il modifiera la structure et les plans de symĂ©trie de maniĂšre Ă calculer leurs rĂ©actions spatiales, reprenant ainsi une tradition inaugurĂ©e par PoincarĂ© (lorsquâil imaginait des ĂȘtres entiĂšrement plats), par Nicod et par Goody.
Les expĂ©riences de Seagrim, Ă commencer par elles, portent sur la relativitĂ© des points de rĂ©fĂ©rence dans un contexte spatial avec lâinversion. Elles sont difficiles Ă rĂ©sumer dans le dĂ©tail mais paraĂźtront dans ces Ătudes. Le principe en est dâabord de faire reproduire des trajets incurvĂ©s diffĂ©remment orientĂ©s, tracĂ©s au moyen dâun doigt soit sur la main du sujet soit autour ou Ă lâintĂ©rieur de triangles ou de cercles, avec conflits entre la perception tactilo-kinesthĂ©sique et la perception visuelle du tracĂ©, ces conflits Ă©tant provoquĂ©s par un dispositif de miroirs crĂ©ant des situations dâinversion entre les deux sortes de perceptions. En outre, Seagrim, conduit ainsi Ă sâintĂ©resser Ă lâinvariance de lâordre au cours de mouvements inverses, a imaginĂ© un systĂšme de rotations de figures, dans lequel le sujet doit dĂ©cider sâil y a Ă©quivalence ou non entre les rĂ©sultats de diffĂ©rentes sortes de relations (par exemple dans le cas de deux carrĂ©s concentriques pouvant tourner en sens contraires), mettant ainsi en Ă©vidence les difficultĂ©s de lâassociativitĂ© chez les jeunes sujets.
Un des rĂ©sultats de ces expĂ©riences Ă©tant que, chez les petits, la direction des rotations nâintervient pas mais que des rotations de +90° ou de â270° donnent cependant des rĂ©sultats diffĂ©rents, Seagrim sâest alors efforcĂ© de construire thĂ©oriquement des bonshommes qui, avec une intelligence adulte, une motilitĂ© intacte et un appareil perceptif cohĂ©rent adaptĂ© Ă notre monde, commettraient cependant les mĂȘmes erreurs (par exemple dĂ©couverte dâun ordre mais sans la direction de cet ordre, ce qui sera le fait du bonhomme III), en consĂ©quence de leur structure corporelle.
Le bonhomme I de Seagrim comporte par exemple un cĂŽtĂ© gauche repliĂ© sur son cĂŽtĂ© droit : sâil est touchĂ© sur la main gauche il sait quâil est atteint sur une main et sâil est touchĂ© sur les deux mains simultanĂ©ment, il Ă©prouve deux sensations distinctes mais en « transparence ». Lâune de ses erreurs systĂ©matiques consistera alors Ă ne percevoir un cercle que sous la forme dâun croissant, sâil est Ă son intĂ©rieur, tandis quâil verra le cercle comme tel si celui-ci ne lâentoure pas. Le bonhomme II nâest pas repliĂ© mais, touchĂ© sur lâun de ses cĂŽtĂ©s il se sentira atteint sur les deux cĂŽtĂ©s, dâoĂč indĂ©termination systĂ©matique sur le plan sagittal. Le bonhomme III est dotĂ© de symĂ©trie radiale, de telle sorte que touchĂ© en un point il se rĂ©fĂšre Ă tous les autres points : il distinguera donc les points sur lâaxe vertical mais non pas en horizontal : dâoĂč entre autres la dĂ©couverte de lâordre entre trois points mais sans la direction de lâordre.
Piaget se fĂ©licite de la maniĂšre originale dont Seagrim aborde, grĂące Ă ses modĂšles concrets, le problĂšme des relations entre le sujet et les objets dans la construction de lâespace. La comparaison entre les rĂ©actions de ces bonshommes thĂ©oriques et celles des enfants de divers niveaux est, en effet, trĂšs instructive, mais en particulier pour la raison suivante. Telle rĂ©action observĂ©e chez lâenfant par Seagrim sâexplique, par exemple, selon lui par le fait que lâenfant ne distingue pas sa gauche de sa droite. Il invente alors un bonhomme dont la structure corporelle exclut cette distinction entre la gauche et la droite et retrouve les mĂȘmes erreurs systĂ©matiques. Seulement le bonhomme de Seagrim raisonne en toute logique et câest Ă cause de son incapacitĂ© de recueillir certaines informations quâil aboutit Ă ses conclusions, tandis que, pour nous, câest faute de structurer les informations possibles selon une certaine logique des relations, et non pas faute dâinformations possibles, que lâenfant parvient aux mĂȘmes conclusions (cela dit en tenant naturellement compte du fait que certaines informations sont plus faciles et dâautres plus difficiles Ă cause des asymĂ©tries et des symĂ©tries de notre corps). Le problĂšme gĂ©nĂ©ral soulevĂ© par les modĂšles de Seagrim est donc celui des parts respectives Ă attribuer (1) aux probabilitĂ©s distinctes des divers types dâinformation cognitive de ces informations, en fonction du niveau perceptif, notamment, opĂ©ratoire (logique), etc., du sujet. Or, Seagrim, sâil nâa pas encore construit de bonshommes thĂ©oriques enregistrant les mĂȘmes informations mais les organisant au moyen de structures logiques diffĂ©rentes (groupes, etc.), a lui-mĂȘme mis en Ă©vidence, dans ses expĂ©riences, des diffĂ©rences de structuration soit logiques (dĂ©faut dâassociativitĂ© chez lâenfant Ă propos des rotations de carrĂ©s concentriques) soit quasi perceptives (en cas de conflit, les adultes ne sentent pas la trace sur la main quand ils voient une figure diffĂ©rente dans le miroir, tandis que les enfants disent sentir la trace mais assimilent ce quâils sentent Ă ce quâils voient 8).
Papert dit des choses analogues en parlant dâabord de la fameuse question de lâimage rĂ©tinienne qui dâaprĂšs lui a Ă©tĂ© dĂ©finitivement rĂ©glĂ©e par Berkeley. Dans le cas des bonshommes de Seagrim on ne sait pas exactement ce quâils voient, parce quâil faut encore savoir quel groupe de transformations T on leur donne. Le bonhomme III est construit pour que son espace sensoriel S soit une droite. Or il est impossible de reprĂ©senter un espace euclidien (x, y, z) sur une droite. Seagrim ajoute une autre dimension t avec la possibilitĂ© dâoscillations 9 et on impose dâautre part au bonhomme un groupe de transformations sous lesquelles lui-mĂȘme demeure invariant. Seulement il applique cette invariance aux objets extĂ©rieurs : si lâon veut savoir quel univers il peut construire, il suffit alors de savoir quel groupe de transformations on lui accorde, de maniĂšre Ă ce quâil structure dâune maniĂšre ou dâune autre les informations quâil enregistre en fonction de sa forme corporelle.
Gonseth, rappelant les problĂšmes que posent les yeux des abeilles, insiste sur le fait que la comprĂ©hension de lâespace ne dĂ©pendra pas du nombre des points visuels mais de lâensemble et de la structure des connexions, et Beth soutient que si plusieurs des bonshommes de Seagrim peuvent communiquer, ils parviendront malgrĂ© leurs limitations Ă construire un univers convenable.
Ghobar ayant demandĂ© que lâon formule en bref la leçon Ă©pistĂ©mologique des bonshommes de Seagrim, Papert propose la rĂ©ponse suivante : « Il est dangereux de dĂ©duire les propriĂ©tĂ©s du monde de celles de notre systĂšme nerveux » !
Quant aux expĂ©riences mĂȘmes de Seagrim, Bouligand lâa louĂ© dâavoir insistĂ© sur le facteur dâasymĂ©trie et Quine souligne le fait que, en vivant la tĂȘte en lâair et les pieds sur le sol, la distinction de la gauche et de la droite est moins immĂ©diate que celle du haut et du bas. La situation doit ĂȘtre bien diffĂ©rente par exemple chez les poissons. Papert remarque quâon ne fait pas toujours suffisamment la distinction entre le tactile et le kinesthĂ©sique, et que les rĂ©sultats de Seagrim dĂ©pendent surtout du premier de ces deux aspects. Seagrim est dâaccord et note que quand ses sujets ont Ă parcourir eux-mĂȘmes les trajets avec leur doigt (ce qui relĂšve alors du tactilo-kinesthĂ©sique et non plus du tactile seul) les erreurs sont moins nombreuses. Papert poursuit en indiquant quâavec les lunettes dĂ©formantes lâinversion gauche-droite donne les mĂȘmes rĂ©sultats que lâinversion haut-bas : le sujet change sa vision au cours de lâexpĂ©rience, parce quâil ne peut pas changer sa kinesthĂ©sie, mais, Ă chaque fois, il prend dâabord pour vrai ce quâil voit et sâen Ă©tonne. Notre espace kinesthĂ©sique est gĂ©nĂ©tiquement primitif. S. Cassirer remarque Ă ce propos quâil est cependant moins dangereux dâinverser la gauche et la droite que le haut et le bas. Elle se demande en outre pourquoi, si nous formons nos premiĂšres connaissances spatiales par voie tactilo-kinesthĂ©sique comme il le semble, la vision finit par dominer entiĂšrement. Les illusions optico-gĂ©omĂ©triques peuvent-elles ĂȘtre corrigĂ©es par voie tactile ? Les psychologues prĂ©sents en doutent unanimement mais reconnaissent que ce rĂ©sultat nĂ©gatif pose en effet un problĂšme.
§ 12. ReprĂ©sentations de rotations dans le plan et hors du planđ
Dans le but dâintroduire Ă des recherches plus systĂ©matiques sur la nature de lâintuition gĂ©omĂ©trique dans ses relations avec lâopĂ©ration, P. GrĂ©co, qui sâintĂ©resse spĂ©cialement aux problĂšmes de symĂ©trie, a entrepris certaines expĂ©riences, destinĂ©es Ă sâinsĂ©rer dans le plan gĂ©nĂ©ral suivant, qui est par ailleurs celui que nous nous sommes donnĂ© avec B. Inhelder dans les recherches actuelles de lâInstitut des Sciences de lâĂ©ducation (et qui aboutira Ă un ouvrage dâensemble) : soit F une figure, T une transformation et Fâ lâimage de F aprĂšs la transformation T, on peut soit donner F, indiquer T et faire anticiper Fâ, soit donner Fâ et T et faire reconstituer F, soit encore donner F et Fâ et faire imaginer T.
Les expĂ©riences prĂ©liminaires de GrĂ©co ont alors portĂ© sur deux sortes de figures F : des « unitĂ©s figurales » prĂ©sentant en chaque position diffĂ©rente une signification immĂ©diate, en lâoccurrence les lettres p, b, d, q en minuscules script ; et des « complexes figuraux » ou figures Ă Ă©lĂ©ments multiples quâil sâagit de dĂ©composer et de mettre en relations, en lâoccurrence une Ă©toile Ă huit branches dont chacune porte un point de couleur diffĂ©rente. Les transformations T choisies sont soit des rotations planes R de 180°, 90° et 45°, soit des rotations de 180° hors du plan, effectuĂ©es autour dâun axe vertical (V), ou dâun axe horizontal (H) ou des deux successivement (V Ă H). GrĂ©co a, dâautre part, comparĂ© les rĂ©sultats obtenus selon que les T sont indiquĂ©es directement au sujet par le geste, etc., ou impliquĂ©es dans des situations « concrĂštes », plus ou moins facilement comprĂ©hensibles et contrĂŽlables : situation de vis-Ă -vis (on demande Ă lâenfant de « se mettre (mentalement) Ă la place » de lâexpĂ©rimentateur assis en face de lui, etc.), miroir vertical, etc. Enfin, pour certaines Ă©preuves, on a comparĂ© les rĂ©sultats obtenus selon trois techniques de rĂ©ponses : « lecture » (rĂ©ponse Ă©noncĂ©e verbalement), choix (parmi des modĂšles reprĂ©sentant diffĂ©rentes solutions possibles) et dessin.
Pour les rotations planes, les erreurs diminuent rĂ©guliĂšrement avec lâĂąge, et sont toujours plus nombreuses pour une R de 180° que pour 90°, pour 90° que pour 45°. DĂšs 6-7 ans, lâĂ©preuve R. 45° est significativement mieux rĂ©ussie que les autres, et les sujets construisent F en suivant lâordre des points sur F. Mais la construction par lâordre ne sâĂ©tend Ă R. 90° quâĂ partir de 8 ans, Ă R. 180° quâĂ partir de 12-14 ans. Auparavant, les sujets procĂšdent par permutations de couples (points diamĂ©tralement opposĂ©s), et souvent ne les rĂ©alisent que partiellement : ainsi, pour R. 180°, aprĂšs avoir constatĂ© que le point situĂ© « tout en haut » du modĂšle est dĂ©placĂ© « tout en bas », les enfants en concluent que la transformation consiste Ă permuter le haut et le bas (mais non la gauche et la droite). JusquâĂ 8 ans, 50 % des erreurs sont de ce type.
Pour les rotations hors du plan, les rĂ©sultats sont, dans lâensemble, meilleurs avec les « unitĂ©s figurĂątes » quâavec les « complexes figuraux », comme on pouvait sây attendre. Mais : 1°) on retrouve, Ă un lĂ©ger dĂ©calage chronologique prĂšs, les mĂȘmes types dâerreurs et la mĂȘme Ă©volution dans les deux cas ; 2°) les procĂ©dĂ©s de rĂ©alisation sont les mĂȘmes (lâanalyse en termes de haut/bas, gauche/droite, qui seule permet de rĂ©ussir lâĂ©preuve « étoiles », sâapplique aussi bien, vers 8-9 ans aux lettres, lâenfant disant par exemple que la « boule » du p va « passer de lâautre cĂŽtĂ© de la barre », etc. ; 3°) la coordination des deux transformations V Ă H, qui nâapparaĂźt pas avant 9-10 ans, nâest pas rĂ©alisĂ©e plus facilement pour les lettres que pour les Ă©toiles.
De mĂȘme, si la situation de vis-Ă -vis paraĂźt plus simple avec les lettres et la technique du dessin (rĂ©ussites prĂ©coces par inversion des gestes grapho-moteurs), elle donne lieu Ă davantage dâerreurs dans les autres cas, notamment lorsque les sujets « gĂ©omĂ©trisent » inexactement cette situation en lâassimilant Ă une symĂ©trisation H.
GrĂ©co conclut en insistant sur la prĂ©caritĂ© (et lâinsuffisance pour les tĂąches demandĂ©es) de la reprĂ©sentation imagĂ©e proprement dite. Les transformations exercĂ©es en pensĂ©e sur les donnĂ©es figurales sâinscrivent dans un cadre opĂ©ratif qui assure leur organisation. Les erreurs systĂ©matiques, les commentaires par lesquels les enfants expliquent leurs anticipations correctes, marquent Ă©galement lâexistence dâun systĂšme « logique » de relations, structurant de lâintĂ©rieur les reprĂ©sentations spatiales.
Il avait tirĂ© des conclusions analogues Ă propos de ses expĂ©riences avec miroir (qui comprenaient diffĂ©rentes situations dâapprentissage), expĂ©riences dont il avait donnĂ© un bref aperçu Ă la suite de lâexposĂ© expĂ©rimental de G. Seagrim.
La discussion qui suivit cet exposĂ© a portĂ© essentiellement sur la signification de la symĂ©trie. Pour Bresson, qui a fait une expĂ©rience dans ce domaine, il nâest pas si certain quâon veut bien le dire que la symĂ©trie bĂ©nĂ©ficie dâun privilĂšge systĂ©matique, sauf peut-ĂȘtre pour lâaxe vertical Ă cause de la position de nos deux yeux. GrĂ©co sâen trouve dâaccord et si, dans le cas de ses Ă©toiles il y a parfois meilleure rĂ©ussite avec lâaxe horizontal quâavec le vertical, câest quâil sâagit non pas dâune symĂ©trie perceptive immĂ©diate au sens de la Gestalt mais dâune symĂ©trisation progressive et active : la permutation haut/bas serait en ce cas mieux comprise que la permutation gauche/droite. (Mais câest le contraire en dâautres situations.)
Papert dĂ©fend lâhypothĂšse que le privilĂšge relatif de la symĂ©trie selon lâaxe vertical serait dĂ» Ă la perception des deux yeux dâautrui. « Non, rĂ©pond Bresson, de ses deux yeux Ă soi, parce quâau niveau du systĂšme nerveux visuel il y a dĂ©jĂ distribution selon lâaxe vertical. » Gonseth nâaccepte lâidĂ©e quâĂ cette condition que lâaxe de symĂ©trie permette de relier entre elles des figures extĂ©rieures. Ă quoi Bresson rĂ©pond quâil ne sâagit pas de savoir si lâon peut percevoir ou non les symĂ©tries : on les perçoit aussi selon des axes horizontaux ou obliques. Il sâagit seulement dâĂ©tablir sâil existe un privilĂšge dâun axe de symĂ©trie sur un autre et câest en ce sens quâil croit Ă une prĂ©dominance de lâaxe vertical pour les raisons indiquĂ©es.
§ 13. Un cas particulier de raisonnement topologiqueđ
B. Inhelder a exposĂ© les rĂ©sultats de lâĂ©preuve du lac dĂ©crite plus haut, le raisonnement demandĂ© Ă lâenfant portant sur la conservation dâun voisinage au cours de transformations continues et connexes. Ces rĂ©sultats sont de deux sortes. En premier lieu, si nous appelons « orientation » de la voiture longeant les bords du lac la relation avant-arriĂšre par rapport au sens du parcours et « direction » ses positions par rapport au systĂšme euclidien des coordonnĂ©es, on constate que la conservation des voisinages 10 de proche en proche est trĂšs prĂ©coce sauf en cas de conflit entre lâorientation et la direction : dans les tournants, par exemple, lâorientation demeure inchangĂ©e, tandis que la direction se modifie. Il faut dâailleurs ajouter que les plus jeunes sujets demeurent parfois insensibles aux conflits eux-mĂȘmes (faute de saisir les changements de direction qui supposent un minimum de rĂ©fĂ©rences), dâoĂč lâapparence possible de gĂ©nĂ©ralisations rapides lĂ oĂč il nây a simplement pas eu problĂšme. En second lieu, les gĂ©nĂ©ralisations ne procĂ©dant pas de proche en proche supposent des anticipations reposant sur un jeu dâimages mentales, et, si celles-ci se rĂ©vĂšlent tardives, câest quâelles sont elles-mĂȘmes façonnĂ©es et informĂ©es par des opĂ©rations non Ă©lĂ©mentaires (vers 8 ans en moyenne) qui assurent le maniement des transformations continues. Ajoutons que lâadjonction de ponts reliant deux rives du lac, de tunnels, etc., ainsi que les questions sur la position des mains gauche et droite du conducteur permettent dâobserver des dĂ©calages conformes Ă la mĂȘme loi gĂ©nĂ©rale dâĂ©volution.
Nous assistons ainsi Ă la formation dâun raisonnement topologique quasi-rĂ©currentiel et Papert enchaĂźne directement avec lâexposĂ© de B. Inhelder en analysant la nature de ce raisonnement. Soit f : x â y oĂč f est connexe et continue. Si f est localement constante, elle lâest aussi globalement. Comme dans le cas des rĂ©currences numĂ©riques, nous sommes donc en prĂ©sence du passage dâune propriĂ©tĂ© locale Ă une propriĂ©tĂ© gĂ©nĂ©rale. Selon Papert, il nây aurait pas, entre la gĂ©omĂ©trie et lâarithmĂ©tique une diffĂ©rence aussi forte que le pensait PoincarĂ©, qui ne connaissait pas dâarithmĂ©tique non pĂ©anienne. Du point de vue gĂ©nĂ©tique, il existe des analogies Ă©troites entre la formation des conservations en gĂ©nĂ©ral et celle de la conservation du voisinage dans cette expĂ©rience. Il sâagira donc dâanalyser de prĂšs la genĂšse des opĂ©rations gĂ©omĂ©triques en relation avec celle des opĂ©rations arithmĂ©tiques. Papert nâaperçoit entre ces deux catĂ©gories dâopĂ©rations que deux diffĂ©rences, dont lâune nâest que de degrĂ© et dont lâautre nâest quâapparente. La diffĂ©rence de degrĂ© est que la gĂ©omĂ©trie est plus complexe, en elle-mĂȘme et en tant que liĂ©e Ă la physique. La diffĂ©rence apparente est que dans le domaine gĂ©omĂ©trique les opĂ©rations semblent sâappuyer de plus prĂšs sur des images que dans le domaine arithmĂ©tique. On nous dit, par exemple (allusion Ă Piaget), que lâimage dâun triangle est un triangle tandis que lâimage dâune classe nâest pas une classe. Or, ce nâest pas vrai !
â Eh si ! interrompt Quine. Il y a des images de carrĂ©s qui sont Ă peu prĂšs carrĂ©es, mais il nây a pas dâimages de classes ! Thompson ajoute que lâimage dâune classe (cercles dâEuler ou images dâun contenu reprĂ©sentatif) suppose une convention, Ă quoi Papert rĂ©pond quâil intervient aussi des conventions dans lâimage dâune figure gĂ©omĂ©trique. Piaget essaye de rĂ©concilier Quine et Papert en rappelant quâil existe de nombreux niveaux dans la formation de la classe, entre autres un niveau oĂč lâenfant ne rĂ©ussit Ă classifier que par « collections figurales » liĂ©es Ă des configurations spatiales â des « tas », dit alors Quine â et que quand Papert parte dâimages de classes il pense assurĂ©ment Ă des images de collections ou de « tas », tandis que si lâon pense Ă la classe logique des chats comprenant tous les chats du globe terrestre et encore passĂ©s, prĂ©sents et futurs, sans tes juxtaposer dans lâespace en une collection figurale, chacun admettra quâil nây a pas dâimage de cette classe ! « Je suis toujours dâaccord avec Piaget, rĂ©pond Papert, mais pas quand Piaget dit que je suis dâaccord avec Quine. La distinction entre les « tas » et les « classes » est rĂ©cente (Frege) et fort utile en psychologie de lâenfant. Mais il faut aller plus loin et distinguer un grand nombre dâintermĂ©diairesâŠÂ »
On ne peut pas photographier une classe, soutient alors Quine, tandis quâon peut photographier un carrĂ© approximatif⊠ce qui dĂ©clenche lâopposition de Gonseth, puis de Beth, celui-ci suggĂ©rant quâon ne « voit » pas un carrĂ© si on le dĂ©finit comme un ensemble de points⊠etc.
Piaget cherche Ă clore ce dĂ©bat sur lâimage en distinguant deux questions. Il y a dâabord la question psychologique de savoir si lâimage dans le domaine de lâespace est diffĂ©rente ou non de ce quâelle est dans le domaine des classes ou des nombres, etc., et ici lâexpĂ©rience finira bien par dĂ©cider entre (1) Quine, Tompson et Piaget qui la croient diffĂ©rente en ces deux cas ; (2) Papert qui la croit analogue parce que relativement adĂ©quate dans les deux cas ; et (3) Beth et Gonseth qui semblent (du moins en cette discussion) la croire analogue parce quâinadĂ©quate dans les deux cas. Mais il y a ensuite le problĂšme Ă©pistĂ©mologique : mĂȘme si lâimage spatiale est diffĂ©rente des autres, il reste Ă savoir si cette image, relativement adĂ©quate, constitue la source des opĂ©rations gĂ©omĂ©triques ou si au contraire lâimage spatiale est sans cesse modifiĂ©e et façonnĂ©e par tes opĂ©rations elles-mĂȘmes (comme lâa montrĂ© B. Inhelder dans son exempte du raisonnement topologique). Or, ici tout le monde sera dâaccord si lâon ne tire pas de cette spĂ©cificitĂ© des images spatiales la conclusion que la connaissance gĂ©omĂ©trique consiste simplement à « lire » les propriĂ©tĂ©s dâimages toutes faites, car ces propriĂ©tĂ©s rĂ©sultent au contraire de manipulations opĂ©ratoires prĂ©alables.
Papert accorde quâen termes dâopĂ©rations une classe est invariante sous un plus grand nombre de transformations que le « tas ». « Les opĂ©rations sur le tas sont des opĂ©rations physiques, dit alors Jonckheere, et les opĂ©rations sur les classes sont des opĂ©rations logiques. Cela rĂ©sume-t-il la pensĂ©e de Papert ? â Non, ce nâest pas si simple que ça. â Dans le maniement des « tas », ajoute Piaget, il intervient bien des expĂ©riences physiques. Mais il y a alors expĂ©riences simultanĂ©ment physiques et logico-arithmĂ©tiques, car les prĂ©opĂ©rations logiques interviennent avant que ne se constituent les classes. â Dâaccord, conclut Jonckheere, si lâon parle de prĂ©opĂ©rations sur les tas et dâopĂ©rations sur les classes ».
La discussion revenant au problĂšme du lac, Grize pense que quand lâenfant de 7-8 ans en arrive Ă des gĂ©nĂ©ralisations justes, il sâagit surtout de la continuitĂ©, qui est connue par le dĂ©placement, et non pas de la connexitĂ© puisque le sujet ignore quâil est en prĂ©sence dâune courbe de Jordan ! Pour Ă©tudier la connexitĂ© on pourrait introduire des coupures.
Jonckheere suggĂšre deux lacs, en 0 et en 8 comprenant chacun deux Ăźles. Quant Ă la rĂ©currence, il nâest pas dâaccord. « Il faudrait que lâenfant admette quâen tout point le cĂŽtĂ© rouge de la voiture est placĂ© du cĂŽtĂ© du lac. â Il en va de mĂȘme pour les nombres, rĂ©pond Papert. â Non, en termes de voisinage il faut distinguer : pour tout point, dans son voisinage ; et pour un point, dans tout voisinage. Il faudrait demander Ă lâenfant sâil croit quâen tout point un petit dĂ©placement laisse le cĂŽtĂ© rouge invariant. â Câest bien ce sur quoi on lâinterroge ! »
Quine demande si lâon peut Ă©tablir quâĂ 5 ans certaines relations topologiques sont maĂźtrisĂ©es, qui se dĂ©graderaient ensuite. Il suggĂšre lâĂ©tude dâun labyrinthe comportant un grand nombre de chemins tels quâen prenant toujours celui de droite on finirait Ă coup sĂ»r par rentrer chez soi.
§ 14. Relations topologiques et euclidiennes en perception tachistoscopiqueđ
En prĂ©sentant sa recherche, dont lâintention a Ă©tĂ© indiquĂ©e plus haut (Introduction), Vinh-Bang commence par indiquer les difficultĂ©s dâĂ©tablissement des faits (dĂ©pouillement des rĂ©sultats) et dâinterprĂ©tation que comporte la mĂ©thode employĂ©e, nuis il distingue quatre sortes de relations spatiales perçues, la premiĂšre entre chaque Ă©lĂ©ment et le cadre gĂ©nĂ©ral de rĂ©fĂ©rence et les trois autres entre les Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes. Appelons « position » la relation (1) entre chaque Ă©lĂ©ment et le cadre. La relation (2) sera dite de « situation » et concerne les propriĂ©tĂ©s qualitatives dâintĂ©rioritĂ©, extĂ©rioritĂ©, etc., dâun Ă©lĂ©ment par rapport Ă un autre. La relation (3) ou de « direction » exprime non plus comme en (1) la position de lâĂ©lĂ©ment par rapport au cadre, mais sa position par rapport Ă un autre Ă©lĂ©ment : au-dessus, Ă gauche, etc. Enfin la relation (4) concerne les « distances ». Le premier rĂ©sultat de Bang est alors que lâordre des frĂ©quences est diffĂ©rent chez le jeune enfant et chez lâadulte. Chez ce dernier, lâordre est : direction, situation, position et distance ; on trouve au contraire chez les jeunes sujets lâordre suivant : situation, direction, distance et position. Lors des secondes prĂ©sentations des figures, lâadulte prĂ©cise ses rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures (cadre) et se livre Ă une sorte de quantification des distances, tandis que lâenfant cherche Ă ajuster ses rĂ©fĂ©rences intĂ©rieures avec conflit entre la position et la direction et aboutit Ă prĂ©ciser les relations de situation. En un mot, plus le sujet est jeune et plus il a la tendance Ă nĂ©gliger le cadre pour insister, souvent au mĂ©pris de la direction et surtout de la position, sur les relations qualitatives, de situation qui sont les plus proches des relations topologiques.
Dans la discussion qui suivit, Piaget a insistĂ© sur lâabsence de cadre de rĂ©fĂ©rence chez lâenfant ainsi que sur le fait que, dans les perceptions brĂšves (et cela, en partie, mĂȘme chez lâadulte) la structuration euclidienne est moins bonne quâen position libre et a fortiori que sur le plan de la reprĂ©sentation tandis que les relations qualitatives sâimposent dâemblĂ©e.
Papert se demande quelle est la confiance Ă accorder Ă lâordre observĂ©, en attendant une analyse hiĂ©rarchique. Le dĂ©calage adulte-enfant est en tous cas certain.
En plus de ces divers exposĂ©s, les membres du Symposium eurent le plaisir dâentendre une communication de G. Bouligand sur les problĂšmes de la recherche mathĂ©matique, en ses divers degrĂ©s dâabstraction, sur lâimportance de la constructivitĂ© et sur le rĂŽle de la « causalité » dans la hiĂ©rarchie des dĂ©monstrations.
Pour la sĂ©ance de clĂŽture, oĂč nous avons coutume dâĂ©changer quelques idĂ©es quant aux projets possibles dâavenir, nous avions demandĂ© Ă F. Gonseth de nous faire quelques suggestions pour lâĂ©tude de lâespace dans la perspective de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. LâĆuvre de Gonseth est, en effet, axĂ©e essentiellement sur lâĂ©pistĂ©mologie de la gĂ©omĂ©trie et ses idĂ©es maĂźtresses peuvent Ă bien des Ă©gards servir de point de dĂ©part Ă une analyse gĂ©nĂ©tique. La connaissance de lâespace suppose, en effet, dâaprĂšs Gonseth trois sources dont chacune est nĂ©cessaire et aucune suffisante : certaines expĂ©riences des objets et notamment des mobiles indĂ©formables dont avait dĂ©jĂ parlĂ© PoincarĂ©, certaines intuitions et certaines formalisations. Mais pour Gonseth aucune de ces variĂ©tĂ©s de connaissances nâest indĂ©pendante : on ne connaĂźt lâespace physique quâau travers de schĂ©mas thĂ©oriques, comme lâavait dĂ©jĂ dit Lobatchevsky, et Gonseth fait remonter trĂšs haut, du point de vue gĂ©nĂ©tique, cette « schĂ©matisation axiomatique » ; et rĂ©ciproquement aucune formalisation gĂ©omĂ©trique ne se dĂ©gagerait entiĂšrement de ses racines expĂ©rimentales ou intuitives.
Nous retrouvons ainsi, Ă titre de programme des travaux ultĂ©rieurs du Centre sur lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique de lâespace, les trois problĂšmes indiquĂ©s dans lâintroduction de cette revue gĂ©nĂ©rale de lâannĂ©e Ă©coulĂ©e.
Le premier de ces problĂšmes est celui de la nature de lâintuition gĂ©omĂ©trique. Dâun point de vue simplement historique, constitue-t-elle, comme il pourrait sembler, une « troisiĂšme force » stable, insĂ©rĂ©e entre lâexpĂ©rience et la formalisation, et dont le rĂŽle croĂźt au fur et Ă mesure des progrĂšs de ces derniĂšres, ou au contraire correspond-elle dâabord Ă une zone intermĂ©diaire entre lâexpĂ©rience et la dĂ©duction, zone qui se rĂ©trĂ©cit au fur et Ă mesure que se dissocient et progressent sĂ©parĂ©ment lâexpĂ©rience de lâespace physique et la formalisation gĂ©omĂ©trique ? Ă cet Ă©gard, lâĂ©tude gĂ©nĂ©tique des relations entre lâimage et lâopĂ©ration au sein de lâintuition spatiale peut ĂȘtre de quelque secours, car si le dĂ©veloppement des images spatiales Ă©tait autonome et progressait indĂ©pendamment des opĂ©rations, cela parlerait en faveur de la premiĂšre de ces deux thĂšses, tandis quâune subordination croissante des images aux opĂ©rations empĂȘcherait de voir dans lâ« intuition » un processus relativement indĂ©pendant et de signification aussi importante que lâexpĂ©rience et que la dĂ©duction.
Le second problĂšme est celui des relations entre lâexpĂ©rience physique de lâespace et lâexpĂ©rience logico-mathĂ©matique en gĂ©nĂ©ral ou logico-gĂ©omĂ©trique en particulier (avec donc abstraction Ă partir des actions et non plus des objets). Or, la question se pose aux niveaux gĂ©nĂ©tiques les plus Ă©lĂ©mentaires. Par exemple, lorsque PoincarĂ© invoque lâexpĂ©rience des « solides indĂ©formables », il est probable, du point de vue psychologique, quâil nây a pas lĂ une simple expĂ©rience physique, car lâensemble des travaux sur les conservations reprĂ©sentatives et sur les constances perceptives sont de nature Ă faire pressentir la complexitĂ© extrĂȘme dâune telle notion ou dâun tel schĂ©ma. Aussi Papert sâest-il dĂ©jĂ engagĂ© dans lâanalyse des conditions prĂ©alables de la reconnaissance de cette indĂ©formabilitĂ© et nous pouvons ĂȘtre assurĂ©s de trouver sur ce terrain, si primitif puisse-t-il paraĂźtre, mainte occasion de rĂ©flexions sur les relations entre lâexpĂ©rience physique de lâespace et lâexpĂ©rience logico-gĂ©omĂ©trique, puis entre la premiĂšre et la dĂ©duction gĂ©omĂ©trique elle-mĂȘme.
Quant Ă cette derniĂšre, notre troisiĂšme problĂšme Ă©tant de dĂ©terminer les relations entre les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques et les opĂ©rations spatiales ou infralogiques en gĂ©nĂ©ral, câest sans doute dans le domaine de la topologie que nous aurons le plus de chances de trouver des Ă©lĂ©ments de solutions. Aussi Grize a-t-il dĂ©jĂ annoncĂ© un rĂ©examen des hypothĂšses de Nicod (La GĂ©omĂ©trie dans le monde sensible). Mais toute la gĂ©omĂ©trie de lâenfant Ă©tant qualitative avant de devenir mĂ©trique, câest en chacune de ses divisions (euclidienne, projective, affine, etc.) que nous pouvons espĂ©rer rencontrer le mĂȘme problĂšme.