Préface a 🔗
Sous la double influence du dynamisme des Éditions Droz, en leurs publications sociologiques, et de la fidélité de mon collègue et ami R. Girod 1 j’ai fini par accepter (comme il arrive généralement en de tels cas) de réunir en un volume trois articles épars de sociologie, parus dans les « Publications de la Faculté des sciences économiques et sociales de l’Université de Genève » ainsi que le chapitre « L’explication en sociologie » de mon Introduction à l’épistémologie génétique (tous mes remerciements aux Presses universitaires de France d’avoir autorisé la reproduction de ce chapitre du tome III, actuellement épuisé).
Ces écrits datent de 1941 à 1950. C’est assez dire que, dans le détail des discussions, bien d’autres faits et travaux auraient dû être cités. Les indications très sommaires sur les « régulations » dans le domaine économique pourraient être largement complétées. Le passage des régulations aux « opérations » en leurs « groupements » pourrait être justifié aujourd’hui par des considérations cybernétiques qui emporteraient mieux la conviction. L’identité profonde des opérations propres au travail intellectuel des individus et celles qui interviennent en un échange interindividuel (ou « coopération ») se fonde dans ma perspective actuelle sur les lois de la coordination générale des actions (qui est aussi bien collective que liée aux coordinations nerveuses). Les passages concernant Lévy-Bruhl devraient être rediscutés à la lumière de l’œuvre importante de Lévi-Strauss, mais qui, sur le problème en jeu, ne remplace pas les expériences restant à faire et pouvant seules nous renseigner sur le niveau opératoire exact des enfants et adultes en différentes sociétés de civilisation tribale. Etc.
Mais, telles qu’elles sont, les pages qui suivent nous semblent conserver quelque utilité du point de vue des relations entre la sociologie et la psychologie et surtout quant aux mécanismes communs aux divers domaines couverts par les multiples sciences de l’homme. Les règles, les valeurs et les signes qui nous paraissent caractériser les faits sociaux sont par ailleurs l’objet de nombreuses sciences particulières et la réflexion sur les problèmes épistémologiques qu’ils soulèvent demeure aussi nécessaire aujourd’hui qu’il y a quinze ou vingt ans.
Parmi les réactions qu’ont suscitées ces essais, il en est d’abord une à laquelle nous aimerions répondre, parce que son inspiration phénoménologique nous paraît conduire aux mêmes difficultés en sociologie qu’en psychologie. La phénoménologie a eu bien raison de souligner l’importance des significations et des intentions, ainsi que les différences entre l’« explication » causale et la « compréhension » des liaisons implicatrices. Mais il n’est nullement besoin d’adhérer à une telle doctrine philosophique pour reconnaître le bien-fondé de ces notions et, avec tout notre « naturalisme », nous n’avons cessé, en psychologie comme en sociologie, de mettre en évidence leur rôle dans l’analyse des phénomènes. On le verra précisément en cet ouvrage.
Par contre, la phénoménologie nous invite souvent en plus, et c’est là que nous cessons de la suivre, à substituer l’« expérience vécue » à la structuration du réel, comme si un déroulement génétique ou historique ne conditionnait les consciences que dans la mesure où celles-ci en possédaient l’« Erlebnis ». Or, ce qui nous paraît déjà impossible à accepter au point de vue épistémologique semble constituer une méthode encore plus inadmissible en des disciplines qui comme la psychologie et la sociologie portent sur l’homme réel, en son ontogenèse et en ses filiations historiques. En psychologie, on nous invitait à ne parler du corps que dans la mesure où il y a conscience de « mon corps » : j’aimerais bien savoir si mon cerveau ne collabore à ces lignes que dans la mesure où je connais son mécanisme et encore par intuition directe, condition si peu remplie qu’il serait prudent de m’arrêter ici. En sociologie, la tentation est certes plus grande, puisque tout ce qui dépasse l’individu paraît constituer un « Erlebnis » digne de considération. Mais, à tout mettre sur le même plan, comme on y est alors fatalement conduit, et à tout « comprendre » sans plus rien « expliquer », on renonce simplement à la mission essentielle de la science qui est tout à la fois de comprendre et d’expliquer. Qu’un courant philosophique, dont le but initial était avec Husserl de restaurer le normatif contre la psychologie empiriste d’alors, en soit arrivé par dégénérescences successives, au culte subjectif de l’ambiguïté ou de l’irrationnel que Merleau-Ponty ou Sartre voulaient avec une certaine candeur substituer à la psychologie scientifique, c’est là un problème épistémologique qui ne nous concerne pas ici : sa solution tient, comme nous cherchons à le montrer ailleurs 2, au caractère contradictoire de l’« intuition » phénoménologique dont l’ambition est de fondre en un seul tout le fait et la norme, ce qui constitue un étonnant et suprême exemple de ce « psychologisme » (ou passage du fait à la norme) qu’il s’agissait de combattre 3 ! Mais qu’on veuille généraliser la méthode à la sociologie elle-même et ce sera le triomphe de tous les sociocentrismes, idéalistes ou même politiques.
Or, l’un des problèmes principaux de la sociologie est de nous expliquer comment la vie sociale peut être simultanément la source de structures rationnelles et des idéologies les plus inconsistantes (ce sera justement l’une des préoccupations majeures de l’ouvrage qu’on va lire) et ce n’est pas résoudre le problème que de commencer par mettre tous les produits sociaux sur un seul et même plan comme y conduirait une méthode ne pouvant voir en eux que des variétés d’« Erlebnis ». On répondra que le sociologue n’a pas de critère à sa disposition et que par principe il ignore le « rationnel » pour ne connaître que les expériences vécues, qu’il s’agisse de mouvements de masses ou de la communauté des hommes de science. À cela nous avons deux réponses.
La première est que, sans que l’on demande en rien au sociologue de se substituer à l’épistémologiste, il a néanmoins à sa disposition tous les moyens de contrôle dès qu’il se place à un point de vue génétique et pas seulement historique ou surtout synchronique. Il ne faut, en effet, pas oublier que la formation des nouvelles générations et leur intégration dans la société est le phénomène social capital et que le premier souci de tout mouvement révolutionnaire (qui en a pourtant bien d’autres !) est d’agir sur les générations montantes et de réorganiser l’enseignement. Cela étant, il suffit d’analyser les faits pour constater que l’initiation sociale aux mathématiques ne s’effectue pas exactement de la même manière que, par exemple, l’initiation de la jeunesse hitlérienne au dogme de la suprématie de la « race aryenne » ; et que, sans avoir à se prononcer sur la rationalité des doctrines, on peut déjà distinguer à cet égard des structures A et B. Si l’on poursuit l’application de la méthode et que l’on retrouve avec Lévi-Strauss des traces de la structure A (ou logico-mathématique) à des niveaux ethnographiques bien différents du nôtre, on finira tout de même par être obligé d’introduire une certaine hiérarchie dans les structures observées, du double point de vue de leur généralité et surtout de leur profondeur ou de leur mode de construction génétiques.
En second lieu et surtout, le sociologue n’est pas seul au monde et force lui est tôt ou tard de tenir compte des résultats des disciplines connexes. Le grand malheur des sciences de l’homme, si on les compare aux sciences exactes et naturelles, est la pauvreté des relations interdisciplinaires. Il est impossible, par exemple, de faire aujourd’hui de la biologie sérieuse sans une culture suffisante, non seulement en chimie et en physique (de la microphysique quantique à la thermodynamique), mais encore en cybernétique (information et régulation) et dans la théorie des structures algébriques générales. Rien n’empêche en fait, par contre, mais à leur grand dommage, un linguiste d’ignorer l’économie et réciproquement, ou même un sociologue d’ignorer la psychologie expérimentale et la psychologie génétique, celle-ci étant pourtant en réalité aussi sociologique que psychologique. Or, il existe des mécanismes communs que l’on retrouve en tous les domaines des sciences de l’homme. Et les règles, valeurs et signes que nous considérons en cet ouvrage comme l’essentiel des faits sociaux supposent précisément de tels mécanismes, opératoires, régulatoires et sémiotiques, selon qu’il s’agit des unes ou des autres de ces catégories ou de leurs réunions et intersections ; et il nous semble impossible de traiter sociologiquement de telles questions sans une information suffisante en psychologie et en neurologie, en linguistique et en économie, etc., mais également en logique ou en ses branches annexes contemporaines telles que la logique du droit (Perelmann et son équipe), et surtout sans connaître les interférences si essentielles entre la logique, en tant que théorie pure des règles, et la cybernétique en tant que théorie des régulations.
Or, si de telles connexions s’établissent, et elles le feront de plus en plus, entre la sociologie et l’ensemble des disciplines dont dépend la compréhension de l’homme, il est évident que les vues sommaires dues à une éducation philosophique relativement superficielle (si on la compare à la formation scientifique de ceux qui ont marqué les grandes étapes de l’histoire de la philosophie) ne nous empêcheront plus, au nom d’une subjectivité phénoménologique, de distinguer des niveaux hiérarchiques dans les structures de l’esprit, individuel ou collectif.
Un autre genre de réflexions nous paraît utile. Nous venons de répondre à quelques remarques qui nous ont été faites du côté phénoménologique, mais des remarques de tendance inverse nous ont été présentées du côté dialectique, car ce sont là les deux grandes tendances philosophiques de la pensée contemporaine. On nous a parfois reproché à cet égard, étant données les convergences évidentes qui existent entre le constructivisme génétique dont nous nous inspirons et les courants dialectiques, de ne pas pousser plus avant les convergences dans la direction, nous a-t-on dit à l’occasion, d’une remontée à des sources plus directes par opposition aux courants dérivés. Mais, là encore, il faut s’entendre. Ou bien la dialectique est une philosophie comme une autre et qui prétend comme bien d’autres diriger la pensée scientifique et entrer dans le détail des problèmes de fait et de formalisation. Ou bien au contraire la dialectique — et c’est pour nous ce qui fait sa force — est le résultat d’une prise de conscience des méthodes effectivement utilisées par toutes les disciplines portant sur un développement génétique ou historique, et conduites par conséquent à voir en ce déroulement autre chose que le résultat d’une programmation préétablie ou qu’une suite d’événements aléatoires sans structurations ni équilibrations. Or, si la dialectique, en ce second sens du terme, veut conserver ce qui fait sa raison d’être et son succès, ce n’est précisément pas en hâtant ou en forçant les convergences qu’elle renforcera sa cause, mais au contraire en prenant acte, avec la patience des recherches scientifiques, des mécanismes communs découverts en toute indépendance sur les divers terrains de la recherche.
À cet égard, deux faits fondamentaux nous paraissent, en tous les domaines biologiques et humains d’ailleurs aussi bien qu’en sociologie, orienter la recherche dans une direction dialectique. Le premier est l’aboutissement de toute explication causale vers des formes de causalité qui cessent d’être linéaires ou le sens unique au profit d’interactions et d’interdépendances dont les « cercles » et les « spirales » sont impossibles à dominer sans faire intervenir des systèmes de régulations et d’équilibrations. Or, la vieille notion d’équilibre n’a de sens dans les sciences biologiques et humaines que dans une perspective d’autorégulation, ce qui évoque de près ou de loin des processus dialectiques, car en une suite de déséquilibres ou crises et de rééquilibrations en progrès sur les précédentes, il intervient nécessairement des conflits entre tendances d’abord antagonistes et finalement « dépassées », non pas par une balance physique de leurs forces mais par une réorganisation constituant la synthèse équilibrée. Si nous avions pu récrire aujourd’hui les pages qui suivent nous eussions insisté bien davantage sur le caractère d’autorégulation des processus d’équilibrations, en particulier dans le passage des régulations aux structures opératoires de « groupements », de « réseaux », de « groupes », etc.
Le second fait fondamental est que, partout où se présentent des relations de sujet à objet, et c’est le cas en sociologie comme ailleurs, même et surtout si le sujet est un « nous » et que l’objet est celui de plusieurs sujets à la fois, la connaissance ne part ni du sujet ni de l’objet, mais de l’interaction indissociable entre eux, pour s’avancer de là dans la double direction d’une extériorisation objectivante et d’une intériorisation réflexive. On dira que cette solidarité du sujet et de l’objet est la thèse centrale de la phénoménologie : oui, mais à titre statique de simple présentation ou intuition du « phénomène ». C’est tout aussi bien la thèse centrale de la dialectique, mais dans le sens dynamique et constructiviste des dépassements continuels. Marx déjà insistait sur le rôle fondamental de l’action du sujet sur l’objet et si, dans la suite, la théorie du « reflet » a pu faire croire à un oubli de ce rôle central de l’action, tous les partisans actuels du « reflet » s’efforcent par tous les moyens de nous faire comprendre que ce reflet n’est pas un pur reflet, et, pour parler innocemment, qu’il n’est pas un reflet ! Pour nous qui nous efforçons de n’être pas philosophe et de ne nous plier qu’aux faits et aux algorithmes démontrés, il nous est impossible de ne pas retrouver en tous les domaines étudiés de la vie biologique ou humaine, qu’il s’agisse des relations entre l’organisme et son milieu, de l’intelligence de l’enfant dans sa double conquête des objets extérieurs et des structures logico-mathématiques, ou dans le passage social des techniques aux sciences, le perpétuel rapport dialectique du sujet et de l’objet dont l’analyse nous libère simultanément de l’idéalisme et de l’empirisme au profit d’un constructivisme à la fois objectivant et réflexif. C’est pourquoi nous ne croyons pas nécessaire que le sociologue adhère à des écoles, ni pour le pousser à situer sur un même plan toutes les expériences vécues, de quelque niveau qu’elles soient, ni pour le contraindre à admettre des structurations dictées a priori. Nous croyons au contraire que l’analyse des faits spécifiques à la sociologie ou des mécanismes communs étudiés par chacun est très suffisamment enrichissante pour être à la fois libératrice et directrice, mais à la condition de ne pas oublier l’ensemble des sciences voisines. 4
J. P.
Genève, avril 1965.