Les deux problĂšmes principaux de l’épistĂ©mologie des sciences de l’homme. Logique et connaissance scientifique (1967) a

Les disciplines biologiques nous ont paru soulever deux problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques bien distincts. D’une part, la biologie est une science comme une autre et ses mĂ©thodes ou ses procĂ©dĂ©s de connaissance peuvent donner lieu Ă  une analyse Ă©pistĂ©mologique au mĂȘme titre que la physique ou les mathĂ©matiques. Mais, d’autre part, l’organisation de l’ĂȘtre vivant est au point de dĂ©part de celle du sujet connaissant, la connaissance en tant que relation entre le sujet et les objets constitue un cas particulier des Ă©changes entre l’organisme et son milieu, etc., de telle sorte que toute analyse biologique des structures fondamentales de la vie est de nature Ă  conditionner les analyses Ă©pistĂ©mologiques en gĂ©nĂ©ral : l’épistĂ©mologie du biologiste et celle de l’ĂȘtre vivant en tant que sujet ou que source de « sujet » correspondent donc Ă  deux problĂšmes diffĂ©rents et tous deux essentiels.

Lorsque l’on passe de l’ĂȘtre vivant en gĂ©nĂ©ral Ă  l’homme en particulier, cette dualitĂ© se retrouve selon des parts respectives bien mieux Ă©quilibrĂ©es. Les sciences de l’homme sont des sciences que l’épistĂ©mologie se doit d’analyser comme toutes les autres formes de connaissance. Mais par ailleurs tout ce qu’elles nous apprennent sur l’homme peut ĂȘtre de nature Ă  nous renseigner sur les mĂ©canismes de la connaissance. ÉpistĂ©mologie du psychologue, du sociologue, du linguiste, de l’économiste, etc., et Ă©pistĂ©mologie du sujet analysĂ© par la psychologie, du sujet social, du sujet possesseur d’un langage, du sujet Ă©conomique, etc., tels sont donc les deux groupes de problĂšmes en prĂ©sence desquels nous nous trouvons de façon gĂ©nĂ©rale dans ce chapitre servant de conclusion Ă  la prĂ©sente partie de cet ouvrage.

L’épistĂ©mologie des sciences de l’homme

Les principaux problĂšmes du premier des deux ensembles que l’on vient de distinguer sont ceux de la classification des sciences de l’homme, de leurs relations avec les sciences logico-mathĂ©matiques et avec les sciences de la nature, et enfin des structures de connaissance communes ou diffĂ©renciĂ©es que leurs analyses respectives ou l’examen de leurs relations interdisciplinaires permettent de dĂ©gager.

Classification des sciences de l’homme

Les chapitres qui prĂ©cĂšdent ne fournissent qu’un Ă©chantillon parmi tous ceux que l’on aurait pu Ă©crire au sujet de ce que l’on appelle communĂ©ment les sciences humaines et sociales. Certains problĂšmes fondamentaux n’y sont mĂȘme pas effleurĂ©s. Par exemple, quel est le mode de connaissance et quels sont les procĂ©dĂ©s logiques qui caractĂ©risent le droit ? Existe-t-il une connaissance philosophique distincte de la connaissance scientifique et comporte-t-elle des rĂšgles universelles de validitĂ© formelle et de vĂ©rification directe ? En quoi consistent les mĂ©thodes d’interprĂ©tation et d’induction rĂ©troactive qui caractĂ©risent l’argumentation de l’historien ? Etc. D’admirables travaux de Ch. Perelman, de H. Marrou et bien d’autres auraient pu ĂȘtre appelĂ©s Ă  intervenir sur ces points, mais la difficultĂ© eĂ»t Ă©tĂ© de savoir oĂč s’arrĂȘter, car on pourrait discuter aussi de la possibilitĂ© d’une Ă©pistĂ©mologie de la critique littĂ©raire et du romancier lui-mĂȘme sur lesquelles (et elles sont bien distinctes) un crĂ©ateur aussi polyvalent que R. Queneau se penchera peut-ĂȘtre un jour.

I. — Nous nous sommes limitĂ©s aux « sciences » humaines au sens Ă©troit du mot et c’est lĂ  un premier principe de classification. Il existe, en effet, un groupe de disciplines ayant pour objet les activitĂ©s de l’homme et se donnant pour but la recherche de « lois » en tant que relations fonctionnelles susceptibles de vĂ©ritĂ© ou de faussetĂ© quant Ă  leur adĂ©quation au rĂ©el. Leurs mĂ©thodes consistent soit en observations systĂ©matiques ou en expĂ©rimentations exprimables toutes deux en termes statistiques, soit en dĂ©ductions mais rĂ©glĂ©es ou rĂ©glables par des algorithmes rigoureux (mathĂ©matiques ou logiques), soit en combinaisons de la dĂ©duction et de l’expĂ©rience. Telles sont, ou tendent Ă  devenir, la sociologie, l’anthropologie culturelle, la psychologie, l’esthĂ©tique expĂ©rimentale, la linguistique, l’économie politique et l’économĂ©trie, la dĂ©mographie, la cybernĂ©tique et il faut y ajouter la logique symbolique et l’épistĂ©mologie scientifique (y compris l’histoire des sciences lorsqu’elle se prolonge en analyse historico-critique avec recherche d’explication des successions historiques). On a parfois parlĂ©, au sujet de ce premier ensemble, de sciences « nomothĂ©tiques » de l’homme.

II. — Un second ensemble de disciplines prĂ©sente une importance tout aussi grande pour la connaissance de l’homme et de la sociĂ©tĂ© mais ne comporte ni la recherche de lois ni les mĂȘmes mĂ©thodes d’expĂ©rimentation ou de dĂ©duction : ce sont les disciplines historiques au sens large, dont l’objet est la reconstitution et l’interprĂ©tation du passĂ© (histoire, philologie, critique littĂ©raire, etc.). Il est vrai que l’on parle souvent des « lois de l’histoire », mais ou bien il s’agit d’une expression imagĂ©e signifiant que le prĂ©sent est incomprĂ©hensible sans connaissance historique, ou bien il s’agit effectivement de relations fonctionnelles (comme dans le cas de la succession relativement rĂ©guliĂšre des phases communes aux diffĂ©rentes rĂ©volutions politiques) et elles entrent alors dans le domaine de la sociologie diachronique Ă  laquelle l’histoire fournit une substructure indispensable.

Une telle situation n’est d’ailleurs pas spĂ©ciale aux sciences de l’homme. Les reconstitutions phylogĂ©nĂ©tiques en biologie (souvent bien plus aventureuses que l’histoire humaine), la palĂ©ontologie, l’histoire de la Terre, etc., sont aussi des disciplines n’ayant pour objet que la reconstitution des faits rĂ©volus et de leurs filiations causales particuliĂšres ; et, lorsqu’elles atteignent certaines relations fonctionnelles plus gĂ©nĂ©rales, celles-ci sont intĂ©grĂ©es ipso facto dans la biologie ou la gĂ©ologie systĂ©matiques.

III. — Les disciplines juridiques constituent un monde Ă  part, dominĂ© par les problĂšmes de normes et non pas par ceux de faits ou d’explication causale, de telle sorte qu’une « loi » au sens juridique du terme est un systĂšme d’obligations et d’attributions et non pas une relation fonctionnelle relevant de la catĂ©gorie de « vĂ©rité ». Il n’empĂȘche que le droit prĂ©sente deux sortes de connexions importantes avec les sciences du groupe I et toutes deux intĂ©ressantes Ă  analyser Ă©pistĂ©mologiquement du point de vue des normes et des faits.

Du point de vue normatif, l’interprĂ©tation et l’application du droit comportent naturellement un ensemble de procĂ©dĂ©s logiques, qu’étudient actuellement Ch. Perelman et ses co-Ă©quipiers (voir la revue Logique et analyse). Mais le droit constitue par lui-mĂȘme un systĂšme de normes dont les emboĂźtements et la constructivitĂ© ont Ă©tĂ© mis en lumiĂšre avec une grande profondeur par H. Kelsen. Or ce systĂšme est trĂšs voisin du constructivisme logique, d’un point de vue formel, mais sans nĂ©cessitĂ© interne quant aux contenus (par exemple une loi votĂ©e par un parlement est valable en fonction de la constitution qui donne ce droit au parlement, mais son contenu peut ĂȘtre quelconque pourvu qu’il ne soit contradictoire avec aucun des articles de cette constitution). Cependant un tel systĂšme formel ne constitue pas une science au sens des disciplines du groupe I parce que les normes en jeu ne sont pas celles du vrai et du faux mais relĂšvent de valeurs quelconques (Ă©conomiques, morales, etc.) codifiĂ©es sous la forme d’obligations et d’attributions.

Du point de vue des faits, les relations entre les normes juridiques « reconnues » dans un groupe social et le fonctionnement de cette sociĂ©tĂ© sont naturellement fondamentales pour l’étude de celle-ci. Mais c’est Ă  la sociologie juridique qu’il faut alors recourir pour les comprendre et non pas Ă  ce qu’on appelle la science du droit, laquelle est apte Ă  connaĂźtre du droit comme tel mais non pas de la sociĂ©tĂ© en sa totalitĂ© complexe. Or, la sociologie juridique qui est une branche essentielle de la sociologie, ne s’occupe pas elle-mĂȘme de la « validité » des normes, qui regardent le seul juriste : elle considĂšre les normes en tant seulement qu’elles sont « reconnues » par la sociĂ©tĂ© et les transforme ainsi en « faits normatifs » dont la nature n’est pas mixte Ă©pistĂ©mologiquement parlant, mais revient simplement Ă  distinguer le point de vue du sujet, qui reconnaĂźt les normes et est donc dĂ©terminĂ© par cette reconnaissance, et le point de vue de l’observateur, qui constate et cherche Ă  expliquer ces faits de reconnaissance et les consĂ©quences causales qu’ils entraĂźnent.

IV. — Restent enfin les disciplines philosophiques : morale, mĂ©taphysique, thĂ©orie de la connaissance en gĂ©nĂ©ral, etc. Il importe d’abord d’en dĂ©tacher les sciences particuliĂšres qui se sont dissociĂ©es de la philosophie pour se constituer en disciplines autonomes grĂące Ă  un double processus de dĂ©limitation des problĂšmes et d’élaboration de mĂ©thodes objectives (c’est-Ă -dire susceptibles d’un emploi commun et d’un contrĂŽle interindividuel) : la psychologie, la sociologie, la logique et l’épistĂ©mologie des sciences elles-mĂȘmes (on a vu pourquoi aux deux premiers chapitres). La philosophie comme telle consiste alors en une recherche de l’absolu ou en une analyse de la totalitĂ© de l’expĂ©rience humaine, y compris les problĂšmes de valeurs. Il rĂ©sulte de cette exigence l’impossibilitĂ© de constituer un accord gĂ©nĂ©ral des esprits, puisqu’il existe des valeurs contradictoires ou irrĂ©ductibles, d’oĂč la difficultĂ© de parler de « la » philosophie, alors qu’il ne se constitue en fait qu’une multiplicitĂ© de philosophies. Il y a ainsi hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© entre les disciplines philosophiques et celles du groupe I.

Mais le problĂšme central qui subsiste en ce cas et pourrait faire l’objet d’une thĂ©orie de la connaissance en gĂ©nĂ©ral, par opposition Ă  l’épistĂ©mologie des sciences particuliĂšres considĂ©rĂ©e en cet ouvrage, est celui de la nature de la « connaissance » philosophique. Existe-t-il une telle connaissance, ou le rĂ©sultat de la rĂ©flexion philosophique consiste-t-il au contraire en une sagesse, sagesse de nature et d’intention universelles, c’est-Ă -dire devant coordonner toutes les valeurs y compris celles de connaissance, mais sagesse en tant qu’attitude de vie et non pas en tant que savoir ? Et si l’on est conduit Ă  soutenir que la philosophie comporte plus qu’une telle sagesse et parvient Ă  un mode de connaissance sui generis, distinct de la connaissance scientifique, quels sont alors ses procĂ©dĂ©s de contrĂŽle ou de vĂ©rification ? Le problĂšme est Ă  la fois fondamental et grave du point de vue de la morale ou de l’honnĂȘtetĂ© intellectuelle, car en tous les domaines oĂč l’on a pu susciter des conflits entre les connaissances philosophique et scientifique (finalitĂ©, etc.), on se trouve en prĂ©sence de l’alternative suivante : ou bien les interprĂ©tations ou les hypothĂšses proposĂ©es sont susceptibles de vĂ©rification, au sens plein d’une vĂ©rification accessible Ă  chacun, et l’hypothĂšse vĂ©rifiĂ©e sera par cela mĂȘme incorporĂ©e en une science (car, contrairement aux illusions positivistes, une science est toujours ouverte et se modifie sans cesse), ou bien elles ne sont pas prouvĂ©es et a-t-on le droit de parler de connaissance, alors qu’il s’agit d’une position parfaitement lĂ©gitime du point de vue d’une sagesse, mais qu’il serait prĂ©cisĂ©ment « sage » et mĂȘme simplement honnĂȘte de ne pas taxer de « savoir » ?

Examen des relations interdisciplinaires

Un biologiste sait bien qu’il a besoin de connaĂźtre la chimie, la physique et certains secteurs des mathĂ©matiques, et sa prĂ©paration universitaire tient compte de cet ordre hiĂ©rarchique. Un chimiste sait bien que sa discipline est incomprĂ©hensible sans la physique et un physicien utilise sans discontinuer les mathĂ©matiques. Dans les sciences humaines du groupe I par contre (nous ne parlerons dorĂ©navant que de celles-lĂ ), qui toutes sont cependant adonnĂ©es Ă  la recherche de lois ou de structures relationnelles, un psychologue peut tout ignorer (au sens non pas qu’il en a le droit, mais que cela se produit en fait frĂ©quemment) de la linguistique, de l’économĂ©trie, de la logique symbolique, etc., un Ă©conomiste peut ne rien connaĂźtre de la psychologie expĂ©rimentale et de la linguistique, un linguiste peut de mĂȘme s’isoler plus ou moins hermĂ©tiquement, etc. Les raisons en tiennent sans doute d’abord au cloisonnement des facultĂ©s universitaires, dont le conservatisme est Ă  la hauteur de celui de toute institution sociale revĂȘtue d’un prestige incontesté : il suffit que l’économie politique soit rattachĂ©e au droit, la linguistique aux sciences historiques et philosophiques, la psychologie aux sciences ou Ă  la philosophie pour que les programmes d’études entretiennent les ignorances rĂ©ciproques. Mais les raisons plus profondes tiennent, d’une part, Ă  l’absence de hiĂ©rarchie entre les diverses disciplines et, d’autre part ou surtout, Ă  une sorte de prudence mĂ©thodologique, Ă  la fois rassurante et discutable qui freine la recherche des structures communes et retarde ainsi les travaux interdisciplinaires.

Il est donc utile d’examiner la situation actuelle de ces relations interdisciplinaires, effectives ou mĂȘme se dessinant Ă  l’état de tendances, de maniĂšre Ă  nous renseigner tout Ă  la fois sur les structures communes pouvant se dĂ©gager des diffĂ©rentes sciences de l’homme et sur leurs liaisons avec les disciplines logico-mathĂ©matiques ou naturelles.

I. — Partons de la sociologie, qui n’est pas (comme certains l’ont pensĂ©) une simple synthĂšse de toutes les sciences humaines et sociales, mais dont l’objet, plus prĂ©cis, est l’étude des structures des sociĂ©tĂ©s considĂ©rĂ©es Ă  l’échelle de leur totalitĂ© (par opposition aux relations interindividuelles) : d’oĂč une perspective soit diachronique (formation et dĂ©veloppement de ces structures) soit synchronique (structures et fonctionnements Ă  un moment considĂ©rĂ© de l’histoire). Nous ne distinguerons pas, pour abrĂ©ger, entre la sociologie proprement dite et l’anthropologie culturelle dont la spĂ©cialisation tient avant tout Ă  sa mĂ©thode comparative.

Il est alors facile d’apercevoir que (mise Ă  part la dĂ©mographie dont la spĂ©cialitĂ© porte sur les aspects physiques ou matĂ©riels de la sociĂ©tĂ©) la sociologie, en poursuivant son analyse des structures gĂ©nĂ©rales, rencontre finalement toujours trois sortes de rĂ©alitĂ©s, irrĂ©ductibles entre elles mais pouvant se combiner de diverses maniĂšres : des rĂšgles, des valeurs et des signes. Toute structure sociale comporte en effet des systĂšmes de rĂšgles (grammaires, logiques, systĂšmes juridiques, morales, etc.), des valeurs (Ă©changes de pensĂ©e, de services ou biens Ă©conomiques, etc.) et des signes ou symboles de tous genres (du langage aux symboles religieux) et elle ne comporte que de telles rĂ©alitĂ©s, composantes nĂ©cessaires de toute contrainte, de toute organisation ou de tout Ă©change collectifs et de leurs modes d’expression. Il en rĂ©sulte que, si chaque classe prise Ă  part de normes, valeurs ou signes donne lieu Ă  une discipline particuliĂšre, c’est la combinaison, non pas de ces disciplines, mais de l’ensemble de ces rĂšgles, valeurs et signes collectifs (et tous sont collectifs Ă  part quelques valeurs et symboles pouvant relever de mĂ©canismes individuels) qui constitue l’objet structural propre de la sociologie.

Il pourrait ainsi sembler que la sociologie, tout en conservant son objet propre, qui est donc l’analyse des structures totales en termes de rĂšgles, valeurs et signes, doive reprĂ©senter le modĂšle d’une science fĂ©condĂ©e par les recherches interdisciplinaires. Or, si c’est le cas en partie, de telles recherches ne font encore que s’ébaucher en de nombreux secteurs.

Il existe, par exemple, des analogies Ă©troites entre certains courants sociologiques comme ceux d’inspiration durkheimienne et la linguistique saussurienne, mais ces isomorphismes n’ont Ă©tĂ© exploitĂ©s Ă  plein rendement que dans l’Ɠuvre de LĂ©vi-Strauss par la comparaison entre les signes linguistiques et les signes sociaux dĂ©couverts grĂące Ă  l’analyse ethnographique. Or cette convergence est d’une grande importance pour la constitution d’une sĂ©miologie gĂ©nĂ©rale, discipline entrevue par F. de Saussure et vers laquelle s’orientent les travaux rĂ©cents du structuralisme linguistique contemporain.

Entre la sociologie et l’économie politique, les rapports sont plus Ă©troits depuis le marxisme, Pareto, Max Weber, Simiand et tant d’autres. Mais il s’agit davantage de rapports globaux visant Ă  mettre en Ă©vidence l’action de l’économie sur l’ensemble de la sociĂ©tĂ© ou, rĂ©ciproquement (Simiand), l’action de cet ensemble sur les formes d’économie. Pour ce qui est, par contre, du dĂ©tail des interactions, ce n’est guĂšre que dans le cas des analyses marxistes les plus concrĂštes ou Ă  nouveau, sur le terrain ethnographique, lĂ  oĂč l’absence de classes sociales va de pair avec une Ă©conomie bien plus Ă©lĂ©mentaire, que la solidaritĂ© des Ă©changes Ă©conomiques, des systĂšmes de signes et des structures de rĂšgles (comme dans l’exemple si fouillĂ© des relations de parentĂ©) commence Ă  revĂȘtir des formes fonctionnelles suffisamment prĂ©cises.

Or, dans les cas exceptionnels oĂč cette prĂ©cision est atteinte, le grand intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique des structures dĂ©gagĂ©es, mĂȘme Ă  l’occasion de sociĂ©tĂ©s ou de relations sociales trĂšs particuliĂšres, est la gĂ©nĂ©ralitĂ© qu’elles sont susceptibles de prĂ©senter une fois formulĂ©es en langage abstrait (car la gĂ©nĂ©ralitĂ© abstraite, ici comme partout, est fonction des succĂšs de l’analyse concrĂšte, lorsqu’est obtenu un certain degrĂ© d’exactitude). C’est ainsi que LĂ©vi-Strauss Ă  propos des relations de parentĂ©, P. Naville Ă  propos des classes sociales et logiques, etc., ont utilisĂ© des schĂ©mas tirĂ©s de l’algĂšbre gĂ©nĂ©rale (rĂ©seaux ou treillis) ou de l’algĂšbre logique pour caractĂ©riser les structures dĂ©crites ; et G. T. Guilbaud s’est fait une spĂ©cialitĂ©, avec une grande hauteur de vues jointe Ă  une ingĂ©niositĂ© remarquable, de cette mathĂ©matisation qualitative autant et plus que quantitative des structures sociales. Or, il y a lĂ  une perspective d’une portĂ©e Ă©vidente bien qu’elle rencontre l’hostilitĂ© de certains sociologues, faute d’avoir compris qu’une formulation abstraite peut Ă©pouser, sans les appauvrir en rien, les sinuositĂ©s qualitatives du rĂ©el (nous avons essayĂ© nous-mĂȘme d’exprimer en termes de logique Ă©lĂ©mentaire les Ă©changes de valeurs qualitatives, par opposition Ă  Ă©conomiques, en sociologie synchronique : Public. Fac. Sciences Ă©conomiques et sociales, UniversitĂ© de GenĂšve, vol. III, 1941 et Études sociologiques, GenĂšve, 1966).

II. — Les relations entre la psychologie expĂ©rimentale et les autres sciences de l’homme vont de soi, mais ne sont, elles aussi, exploitĂ©es qu’à un faible degrĂ© par rapport aux possibilitĂ©s actuellement ouvertes.

Ses rapports avec la sociologie sont Ă©vidents, puisque l’homme est un ĂȘtre social dĂšs les acquisitions de l’imitation et du langage, sinon dĂšs la naissance. Et il n’est plus question aujourd’hui de luttes d’influences entre les deux disciplines comme au temps des disputes entre Durkheim et Tarde, qui ignoraient l’un et l’autre les possibilitĂ©s d’une psychologie gĂ©nĂ©tique alors Ă  peine naissante. Il n’en demeure pas moins que cette derniĂšre n’est encore nullement utilisĂ©e Ă  plein rendement par les sociologues et les ethnographes : et pourtant une contradiction en apparence fondamentale comme celle qui oppose LĂ©vi-Strauss Ă  LĂ©vy-Bruhl quant Ă  la logique des sociĂ©tĂ©s Ă©lĂ©mentaires ne saurait ĂȘtre levĂ©e sans une Ă©tude psychologique prĂ©cise (c’est-Ă -dire conduite par des professionnels de telles mĂ©thodes d’examen) des rĂ©actions d’individus de tous Ăąges aux Ă©preuves portant sur un certain nombre de structures opĂ©ratoires essentielles.

Mais les rapports entre la psychologie et la neurologie ainsi qu’avec la biologie entiĂšre (entre autres par l’intermĂ©diaire de l’éthologie ou psychologie animale) sont tout aussi essentiels, car si les fondions mentales sont presque toutes socialisĂ©es Ă  des degrĂ©s divers, leur fonctionnement est toujours liĂ© Ă  celui du systĂšme nerveux et de l’organisme en son ensemble. Aussi bien, mĂȘme des Ă©pistĂ©mologies qui opposent le « monde » spatio-temporel Ă  l’univers transcendantal, comme celle de Husserl, reconnaissent explicitement les attaches de la psychologie expĂ©rimentale avec les sciences naturelles. Mais cela n’exclut en rien, comme nous y reviendrons Ă  l’instant et comme tout cet ouvrage le prouve Ă  lui seul, les relations qu’elle est obligĂ©e d’entretenir par ailleurs avec la logique et l’épistĂ©mologie mathĂ©matique.

Les interactions entre la psychologie et la linguistique n’ont nullement atteint l’ampleur des Ă©changes prĂ©cĂ©dents, mais la question est de savoir si cette pauvretĂ© relative tient Ă  la nature des choses ou Ă  de simples circonstances historiques. Or, la seconde interprĂ©tation est la plus probable, d’une part Ă  cause du manque de prĂ©paration linguistique des psychologues (leur formation Ă©tant poussĂ©e dans les directions physiologique ou philosophique sans occasion, en gĂ©nĂ©ral, de s’initier aux travaux des linguistes), d’autre part Ă  cause des tendances sociologiques qui prĂ©dominent chez la plupart des linguistes et leur font croire souvent Ă  l’inutilitĂ© de la psychologie. Cependant un certain nombre de tendances nouvelles se sont dessinĂ©es depuis quelque temps qui laissent entrevoir des interactions prometteuses. Du cĂŽtĂ© de la psychologie on cherche Ă  analyser les fondions du langage et surtout le fonctionnement de la « parole » distinguĂ©e de la « langue » : d’oĂč une « psycholinguistique » Ă  laquelle, par exemple, les psychologues de langue française ont consacrĂ© tout un congrĂšs (ProblĂšmes de psycholinguistique, 1963). Du cĂŽtĂ© des linguistes, les progrĂšs de la linguistique dite « structuraliste » (Hjelmslev, Togeby, Harris, etc.) ont conduit Ă  dĂ©gager des structures gĂ©nĂ©rales et abstraites dont la gĂ©nĂ©ralitĂ© mĂȘme les rendent indĂ©pendantes de tel ou tel groupe social particulier : le problĂšme se pose naturellement alors d’établir Ă  quoi ces structures correspondent dans la vie mentale du sujet et ce sont de telles questions qu’étudient actuellement les spĂ©cialistes des rapports entre le langage et la pensĂ©e (N. Chomsky, G. Miller, etc.)

Les relations entre la psychologie et l’économie politique sont beaucoup plus pauvres, mais sans doute pour des raisons historiques analogues Ă  celles qui ont ralenti les Ă©changes entre la premiĂšre et la linguistique (sĂ©paration en facultĂ©s universitaires sans contacts, etc.) mais il semble Ă©vident que l’avenir des recherches comporte la nĂ©cessitĂ© d’un jeu d’échanges analogues Ă  ceux dont nous venons de parler. D’une part, en effet, un certain nombre de thĂ©ories de la valeur (ou de l’« ophĂ©limité », etc.) se rĂ©fĂšrent depuis longtemps (Pareto, Böhm-Bawerk, etc.) Ă  des mĂ©canismes psychologiques trĂšs gĂ©nĂ©raux dont l’étude n’est nullement Ă©puisĂ©e. D’autre part, et sans doute pour les mĂȘmes raisons, il existe des processus de nature Ă©conomique dans des domaines plus larges que ceux dont s’occupe l’économie interindividuelle ou sociale (dite « politique »). C’est d’abord le cas sur le terrain de l’affectivitĂ© intra-individuelle, oĂč P. Janet a fourni une thĂ©orie trĂšs profonde des sentiments Ă©lĂ©mentaires Ă  base de rĂ©gulations de type Ă©conomique (Ă©conomie interne de l’activitĂ©). C’est ensuite le cas sur le terrain cognitif oĂč, aprĂšs toute une pĂ©riode durant laquelle on se contentait de formules assez vagues et plutĂŽt mĂ©taphoriques, comme l’« économie de pensĂ©e » de Mach, on en est venu sous la double influence de la thĂ©orie des jeux ou de la dĂ©cision (qui est d’origine Ă©conomique stricte, comme on le rappellera plus loin) et de la thĂ©orie de l’information, Ă  des notions telles que celles des coĂ»ts et des gains d’information, de stratĂ©gies (avec tables d’imputation relatives aux coĂ»ts et aux gains prĂ©vus subjectivement ou calculĂ©s de façon probabiliste), etc. Il est donc impossible que l’on ne soulĂšve pas tĂŽt ou tard la question des relations entre ces Ă©conomies internes ou spontanĂ©es et les formes interindividuelles ou sociales Ă©tudiĂ©es par l’économie politique.

Les relations entre la psychologie et la logique ou l’épistĂ©mologie en gĂ©nĂ©ral ont Ă©tĂ© suffisamment discutĂ©es dans cet ouvrage pour qu’il soit inutile d’y revenir. Rappelons donc simplement, en ce qui concerne la logique, les deux raisons qui ont modifiĂ© les attitudes, gĂ©nĂ©rales au dĂ©but de ce siĂšcle, qui inspiraient aux logiciens l’idĂ©al d’une logique sans sujet parce que strictement formelle et aux psychologues un empirisme pur Ă©tranger Ă  toute prĂ©occupation logique. Du cĂŽtĂ© des logiciens la dĂ©couverte des limites de la formalisation a conduit Ă  un constructivisme qui soulĂšve nĂ©cessairement le problĂšme du sujet (voir les travaux de LadriĂšre), tandis que la psychologie dĂ©couvrait de son cĂŽtĂ© les Ă©tapes de la formation de structures logico-mathĂ©matiques inhĂ©rentes aux activitĂ©s du sujet et dont la logique apparaĂźt comme une axiomatisation. Par le fait mĂȘme de ces interactions, qui conduisent aujourd’hui un certain nombre de jeunes logiciens (Apostel, Grize, Papert, etc.) Ă  s’occuper des rĂ©gions frontiĂšres entre la logique et la psychologie, tous les problĂšmes classiques de l’épistĂ©mologie peuvent ĂȘtre restructurĂ©s et repensĂ©s en termes de psychologie de la connaissance, Ă  tel point qu’il existe aujourd’hui une continuitĂ© complĂšte entre l’étude psychologique du dĂ©veloppement de l’intelligence et l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.

III. — Avec la linguistique nous nous trouvons en prĂ©sence d’un systĂšme d’échanges interdisciplinaires tout aussi riches mais dont le dĂ©roulement Ă©tait plus imprĂ©vu puisqu’il semble plus facile de dĂ©tacher la langue de ses liens avec le sujet individuel ou social que de dissocier les fondions mentales de leur substrat organique ou les structures sociales de leurs contenus multiples. Or, l’étude des courants actuels de cette discipline fournit un tableau entiĂšrement diffĂ©rent de ce que l’on aurait pu prĂ©voir il y a quelques dĂ©cades.

À vouloir dĂ©gager les modĂšles les plus gĂ©nĂ©raux dont relĂšve la forme d’échange qu’assure le langage, on est naturellement conduit Ă  recourir aux thĂ©ories de la communication et de l’information. Or, chacun connaĂźt la liaison Ă©troite qui s’est Ă©tablie entre les notions d’information, de nĂ©guentropie et d’entropie proprement dite, de telle sorte que les considĂ©rations thermodynamiques, biologiques et psycholinguistiques ou strictement linguistiques sont aujourd’hui interdĂ©pendantes.

La linguistique statistique aboutit Ă  certaines lois, comme celle de Zipf qui se retrouvent sur le terrain de la taxonomie biologique, et, que cette rencontre soit due Ă  l’analogie des « formes » zoologiques, botaniques et linguistiques ou Ă  la convergence entre les attitudes du classificateur et celles du sujet linguistique, la parentĂ© subsiste au point de vue Ă©pistĂ©mologique.

Mais un second terrain d’interfĂ©rences avec la biologie est d’importance tout aussi actuelle. La fonction du langage est un cas particulier de cette grande fonction que les neurologistes ont appelĂ© la fonction symbolique et qu’il vaut mieux baptiser dans une terminologie saussurienne la fonction « sĂ©miotique » (puisqu’elle englobe les symboles et les signes). Or, cette fonction, que l’on croyait rĂ©servĂ©e Ă  l’homme existe chez les primates (voir les expĂ©riences de Wolfe, etc., sur les conduites sociales du chimpanzĂ© Ă  propos de jetons utilisĂ©s pour obtenir des fruits dans des distributeurs automatiques) et la question se pose de savoir s’il en est de mĂȘme ou s’il ne s’agit que d’indices et de signaux dans le cas du « langage » des abeilles dĂ©couvert par von Frisch et dans celui des dauphins, Ă©tudiĂ© actuellement. Il est donc impossible de constituer actuellement une sĂ©miologie Ă  la fois gĂ©nĂ©rale et comparĂ©e sans recourir Ă  la biologie.

Cette sĂ©miologie gĂ©nĂ©rale comporte, mĂȘme sur le terrain humain, bien d’autres domaines que le langage a fait intervenir comme on l’a dĂ©jĂ  vu : des systĂšmes de signes et de symboles gestuels et coutumiers mis en Ă©vidence par la sociologie ethnographique. Or, sitĂŽt engagĂ©e dans cette voie, la sĂ©miologie gĂ©nĂ©rale (qui est donc une gĂ©nĂ©ralisation nĂ©cessaire des Ă©tudes linguistiques) rencontre inĂ©vitablement le problĂšme de dissocier, dans les diverses formes de la pensĂ©e humaine, ce qui relĂšve des structures rationnelles (comme les mathĂ©matiques, dont les « signifiĂ©s » consistent en concepts logiquement formalisables et dont les « signifiants » constituent un langage conventionnel exactement moulĂ© sur ces concepts) et ce qui tĂ©moigne d’un symbolisme Ă  la seconde puissance : en une mythologie, par exemple, les mythes, tout en Ă©tant vĂ©hiculĂ©s par le systĂšme des signes linguistiques, constituent eux-mĂȘmes des symboles Ă  contenus sociaux et affectifs. Il existe donc, en marge de la pensĂ©e rationnelle, une pensĂ©e que l’on peut appeler symbolique parce qu’elle est Ă  la fois signifiĂ©e et signifiante, mais signifiante par symboles ou images Ă  contenus idĂ©ologiques ou affectifs, etc. Sous ses aspects sociaux il s’agit d’une large gamme s’étendant des mythologies jusque peut-ĂȘtre aux mĂ©taphysiques et, sous ses aspects individuels, d’une gamme non moins Ă©tendue allant du jeu symbolique au symbolisme inconscient. Si disparates que soient ces divers domaines, leur analyse objective aboutit finalement toujours Ă  des relations indissociables de signifiants Ă  signifiĂ©s et non pas Ă  des structures indĂ©pendantes de leur formulation sĂ©miotique.

On rĂ©pondra que dans la perspective de l’empirisme logique, les mathĂ©matiques elles-mĂȘmes ne constituent prĂ©cisĂ©ment qu’un vaste systĂšme de signes et sont insĂ©parables de ce langage comme tel. Mais, et c’est lĂ  encore un problĂšme considĂ©rable que soulĂšvent les Ă©changes interdisciplinaires de la linguistique avec les autres sciences, la question des relations entre le langage et la logique ne se rĂ©duisant nullement Ă  ce qu’a rĂȘvĂ© le positivisme logique, si les structures logico-mathĂ©matiques procĂšdent, comme nous avons cherchĂ© Ă  le montrer, de la coordination gĂ©nĂ©rale des actions. Or, en plus des donnĂ©es neurologiques, psychologiques et sociologiques (ces derniĂšres surtout dans l’analyse des techniques) nĂ©cessaires Ă  la discussion de ce problĂšme, il reste que la linguistique contemporaine l’aborde plus ou moins directement Ă  propos des connexions entre les modĂšles structuralistes de la langue et les structures logiques, et cela d’une maniĂšre bien plus positive et prudente que ne le laisseraient supposer les exagĂ©rations de Bloomfield. C’est ainsi que Hjelmslev entrevoit l’existence d’un niveau « sublogique » oĂč ces connexions se noueraient, mais sans rĂ©duction de la logique au langage ni l’inverse. Dans son chapitre sur l’épistĂ©mologie de la linguistique Apostel pose le problĂšme de la communication par le langage en termes de « stratĂ©gies d’apprentissage de classification » (classification des « codes », et il soulĂšve mĂȘme la question des « voies optimales »), ce qui est de nature Ă  orienter en une direction positive les recherches sur cette « sublogique ».

IV. — L’économie politique paraĂźt au premier abord, plus encore que n’était la linguistique il y a quelques lustres, le modĂšle d’une science isolable sans relations directes avec les autres principales sciences de l’homme. Or trois circonstances ont profondĂ©ment modifiĂ© cette situation.

La thĂ©orie des jeux ou de la dĂ©cision, construite pour les besoins propres de l’analyse des Ă©changes et des compĂ©titions par l’économiste Morgenstern et le mathĂ©maticien von Neumann constitue aujourd’hui, c’est-Ă -dire peu d’annĂ©es aprĂšs son lancement, un instrument de comprĂ©hension dans tous les domaines oĂč les concepts de dĂ©cision et de stratĂ©gie sont appelĂ©s Ă  remplacer utilement ceux de constatation simple ou de lecture en quelque sorte passive ou automatique de l’expĂ©rience : il devient ainsi lĂ©gitime de considĂ©rer comme l’un des partenaires le sujet connaissant et comme son adversaire la rĂ©alitĂ© Ă  connaĂźtre, de telle sorte que toute expĂ©rimentation ou mĂȘme toute recherche de solution d’un problĂšme peuvent apparaĂźtre comme un ensemble de stratĂ©gies visant Ă  maximaliser les gains et Ă  minimaliser les pertes d’information (selon le critĂšre direct de Bayes ou le critĂšre minimax). C’est pourquoi la thĂ©orie des jeux a pu ĂȘtre employĂ©e jusqu’en psychologie de la pensĂ©e (par J. Bruner, et par nous-mĂȘme, sous une forme affaiblie, pour la thĂ©orie des rĂ©gulations ou de l’équilibration cognitives) et jusque dans l’explication des seuils de la perception (par Tanner et l’école de Michigan). Apostel l’utilise (parmi d’autres) en son Ă©pistĂ©mologie linguistique.

D’autre part, une doctrine Ă©conomique comme celle de Marx a pu inspirer toute une sociologie dont l’utilisation concrĂšte a conduit aux applications les plus imprĂ©vues jusqu’en sociologie de la pensĂ©e : c’est ainsi qu’en s’inspirant de considĂ©rations Ă©conomico-sociologiques sur les sous-classes sociales du xviie siĂšcle, L. Goldmann a pu dĂ©couvrir un jansĂ©niste oubliĂ© des historiens, l’abbé Barcos, qu’il a pour ainsi dire dĂ©duit et calculĂ© (un peu comme la planĂšte Neptune par Le Verrier) avant de le retrouver dans les documents historiques.

En troisiĂšme lieu, G. G. Granger montre dans son chapitre sur l’épistĂ©mologie Ă©conomique que les progrĂšs rĂ©cents de l’économĂ©trie et des Ă©tudes de la conjoncture comme des thĂ©ories Ă©conomiques gĂ©nĂ©rales (Keynes) conduisent Ă  une combinaison entre l’esprit mathĂ©matique et l’esprit expĂ©rimental qui oriente l’économie dans des directions voisines de celles des sciences physiques, et en un sens dynamique alors que les axiomatiques anciennes de Walras et de Pareto s’en tenaient Ă  une mathĂ©matisation des Ă©tats d’équilibre.

Ces trois indications suffisent Ă  montrer combien l’économie est aujourd’hui Ă©pistĂ©mologiquement solidaire des courants de pensĂ©e les plus variĂ©s, physicomathĂ©matiques aussi bien que relatifs Ă  l’homme et le chapitre dans lequel B. Mandelbrot dĂ©veloppe de la maniĂšre la plus large les incidences de la loi de Pareto dispense d’y insister davantage.

V. — Il est inutile de chercher Ă  montrer en quoi la logique et l’épistĂ©mologie scientifique constituent des sciences de l’homme et sont en relation avec toutes les autres, puisque cet ouvrage entier dĂ©veloppe une telle thĂšse. Mais il peut ĂȘtre important, aussi bien pour insister Ă  nouveau sur les attaches entre la logique ou la connaissance en gĂ©nĂ©ral et le sujet connaissant que pour terminer cet aperçu sommaire des relations interdisciplinaires, de rappeler la position clef occupĂ©e aujourd’hui par les recherches cybernĂ©tiques. La cybernĂ©tique est dĂ©jĂ  par elle-mĂȘme de nature interdisciplinaire, puisqu’elle vise entre autres Ă  fournir la thĂ©orie et la rĂ©alisation pratique de mĂ©canismes Ă  la fois programmĂ©s et autorĂ©gulateurs comme le sont les ĂȘtres vivants et qu’elle y parvient en utilisant des modĂšles pouvant relever de toutes les parties des mathĂ©matiques mais surtout de l’algĂšbre gĂ©nĂ©rale et de la logique elle-mĂȘme. La cybernĂ©tique est donc actuellement, comme cela ressort du chapitre de S. Papert, le lieu de rencontre le plus polyvalent entre les sciences physico-mathĂ©matiques, les sciences biologiques et les sciences de l’homme. En ce qui concerne ces derniĂšres, le fait le plus remarquable est le passage des machines dont le programme est prĂ©dĂ©terminĂ© dans le dĂ©tail, et qui ne sont ainsi que de simples calculatrices, Ă  celles qui, pour rĂ©soudre des problĂšmes, modifient leur programme et deviennent ainsi susceptibles d’apprentissage. Tandis que les machines « à penser » et l’homĂ©ostat d’Ashby sont dĂ©jĂ  fort instructives du point de vue de l’incarnation possible de la logique en un mĂ©canisme matĂ©riel (d’oĂč un isomorphisme entre l’implication et la causalitĂ©) ou de la solution des problĂšmes par un processus d’équilibration, d’autres modĂšles mĂ©caniques fournissent une image d’apprentissages par conditionnement ou par perception des formes (les « tortues » de Grey Walter et le « perceptron » de Rosenblatt) jusqu’au point oĂč est imitĂ© le dĂ©veloppement mental lui-mĂȘme par paliers successifs et chacun nĂ©cessaire, d’équilibrations (le « gĂ©nĂ©tron » de Papert dans Études d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, vol. XV). Inutile de rappeler les applications sociales et Ă©conomiques et le rĂŽle possible de la cybernĂ©tique dans l’automation.

Au total on voit donc que les relations interdisciplinaires dĂ©jĂ  rĂ©elles ou virtuelles entre les sciences de l’homme sont de nature Ă  Ă©clairer les trois problĂšmes de leurs relations avec les sciences naturelles, de leur Ă©pistĂ©mologie interne et leurs apports quant Ă  l’épistĂ©mologie du sujet en gĂ©nĂ©ral.

« Sciences de l’esprit » et sciences naturelles

AprĂšs avoir Ă©tĂ© au xixe siĂšcle et au dĂ©but du xxe, l’une des sources principales de la psychologie expĂ©rimentale, la pensĂ©e allemande, sous l’influence d’un dĂ©mon mĂ©taphysique qui n’a d’ailleurs pas Ă©tĂ© sans interactions avec les maladies sociales et politiques dont a souffert le pays, a Ă©tĂ© conduite Ă  une rĂ©action gĂ©nĂ©rale qui s’est, entre autres, traduite par l’opposition entre les Geisteswissenschaften et les sciences de la nature. Sur le terrain propre de la psychologie, les manifestations du Geist ont abouti Ă  la doctrine d’une opposition de nature entre la « comprĂ©hension », surtout relative aux « intentions » immanentes Ă  toute dĂ©marche de l’esprit et l’« explication » causale seule en jeu sur les terrains de la physiologie et de la physico-chimie. Il convient donc d’examiner briĂšvement la portĂ©e rĂ©elle de telles distinctions et de chercher en particulier si l’existence des mĂ©canismes autorĂ©gulateurs, d’une part, qui sont communs Ă  la biologie et aux rĂ©actions humaines, et si l’existence de la logique, d’autre part, sont de nature Ă  renforcer ou Ă  attĂ©nuer les antithĂšses.

I. — Pour ce qui est, tout d’abord, des mĂ©thodes, il semble impossible d’introduire une opposition entre les sciences de l’homme et les sciences naturelles, ni du point de vue de l’expĂ©rimentation ni de celui du calcul ou de la dĂ©duction.

L’expĂ©rimentation est gĂ©nĂ©rale dans le cas des sciences naturelles, sauf deux sortes d’exceptions notables : celle des mathĂ©matiques ou des sciences dĂ©rivĂ©es (mĂ©canique rationnelle et physique mathĂ©matique par opposition Ă  thĂ©orique), parce qu’il s’agit de disciplines dĂ©ductives ; et celle de l’astronomie ou de la gĂ©ologie parce que l’échelle des phĂ©nomĂšnes par rapport Ă  l’observateur interdit Ă  celui-ci de modifier ceux-lĂ . Or, dans le cas des sciences de l’homme, l’expĂ©rimentation est plus limitĂ©e qu’en sciences naturelles, mais pour les mĂȘmes raisons. LĂ  oĂč elle est possible, comme en psychologie et en phonĂ©tique expĂ©rimentales ou en cybernĂ©tique (oĂč un modĂšle matĂ©riel peut Ă©chouer ou rĂ©ussir), elle obĂ©it aux mĂȘmes rĂšgles qu’en biologie par exemple, (et les mesures Ă©conomiques prises par un gouvernement peuvent constituer de vĂ©ritables expĂ©riences, lorsqu’elles se conforment Ă  un plan mĂ©thodique Ă©laborĂ© par des techniciens). Dans les cas oĂč l’expĂ©rimentation n’intervient pas, c’est qu’il s’agit de disciplines dĂ©ductives comme la logique, ou que l’échelle des phĂ©nomĂšnes empĂȘche leur manipulation (sociologie, linguistique sauf, entre autres, la phonĂ©tique), une bonne partie de l’économie, la dĂ©mographie, etc.

En ce qui concerne la mesure et le calcul, qui n’interviennent pas seulement en cas d’expĂ©rimentation mais partout oĂč l’observation est susceptible de devenir systĂ©matique, il n’existe pas la moindre diffĂ©rence de principe, du point de vue du traitement statistique, entre les sciences de l’homme et celles de la nature. Bien entendu, les premiĂšres sont bien moins avancĂ©es pour toutes sortes de raisons, dont la plus grande complexitĂ© des phĂ©nomĂšnes. Seulement si on les compare, non pas Ă  la physico-chimie mais Ă  la biologie, et non pas Ă  la biologie contemporaine mais Ă  celle d’il y a un demi-siĂšcle aux dĂ©buts de la biomĂ©trie, on n’aperçoit plus la mĂȘme diffĂ©rence. Dans son chapitre oĂč il choisit comme cas particulier de distribution statistique celle qui obĂ©it Ă  la loi de Pareto, B. Mandelbrot donne pour exemples un jeu de pile ou face qui relĂšve de probabilitĂ©s physiques et l’action d’un remĂšde mĂ©dical, qui relĂšve de la biologie, aussi bien que le comportement du Rat, qui excipe bien de la psychologie mais
 animale, et la population des villes ou les Ă©chantillons d’un discours (linguistique). Sans doute les exigences de Mandelbrot sont-elles trĂšs sĂ©vĂšres (on n’attend pas moins d’un mathĂ©maticien) et sa comparaison finale avec les lois statistiques de nature physique mais Ă  grandes Ă©chelles reste-t-elle trĂšs prudente (ce que l’on attendait aussi), mais il reste clair que si l’on veut Ă©tablir des liaisons prĂ©cises, ce n’est pas parce qu’il s’agit de phĂ©nomĂšnes humains, biologiques ou physiques que les lois du hasard ou les procĂ©dĂ©s statistiques de mise en relations seront Ă  modifier.

Quant au rĂŽle de la dĂ©duction dans ses relations avec l’expĂ©rimentation et avec la mathĂ©matisation des donnĂ©es, il est Ă  nouveau Ă©vident qu’il existe des diffĂ©rences considĂ©rables entre les sciences de l’homme et celles de la nature du point de vue du niveau des dĂ©veloppements atteints. Mais ici encore il ne s’agit que d’une diffĂ©rence de degrĂ©s et lorsque l’on considĂšre le rĂŽle toujours plus grand des modĂšles abstraits en psychologie, en sociologie (voir l’algĂ©brisation des relations de parentĂ© chez LĂ©vi-Strauss), en linguistique (le structuralisme actuel), en Ă©conomie et surtout en cette discipline polyvalente qu’est la cybernĂ©tique (et qui, rĂ©pĂ©tons-le, parvient Ă  rĂ©unir si intimement les considĂ©rations logiques psychologiques, biologiques et physiques), il est impossible d’introduire une opposition de nature entre les deux sortes de disciplines, humaines et naturelles. La raison, cela va de soi, en est que la source et le garant de toute dĂ©duction ne sont autres que la logique elle-mĂȘme, dont il est impensable de ne pas la rattacher Ă  l’homme sans pour autant la dĂ©tacher des mathĂ©matiques ni de la mathĂ©matisation du rĂ©el en son ensemble.

II. — Pour ce qui est, maintenant, des domaines que couvrent les sciences de l’homme, le fait remarquable qui s’oppose Ă  toute sĂ©paration radicale avec les sciences naturelles est qu’il n’est pas une des premiĂšres qui ne finisse par s’étaler jusque sur le terrain des secondes, pendant que les gĂ©nĂ©ralisations des secondes intĂ©ressent de plus en plus les premiĂšres.

La psychologie, en cessant d’ĂȘtre introspective pour devenir la science du comportement englobe de ce fait nĂ©cessairement la psychologie animale ou Ă©thologie, dont les progrĂšs continus rejaillissent les uns aprĂšs les autres sur la connaissance de l’homme. La sociologie Ă  un moindre degrĂ©, mais de façon indiscutable Ă©galement, comporte un chapitre consacrĂ© aux sociĂ©tĂ©s animales, et, si le mode fondamental de transmission d’une gĂ©nĂ©ration Ă  la suivante est, chez l’homme, de nature « extĂ©rieure » et non pas hĂ©rĂ©ditaire (donc fondĂ©e sur le langage et l’éducation en gĂ©nĂ©ral), les transmissions Ă©ducatives, l’imitation, les contraintes de groupe, etc., ne sont nullement Ă©trangĂšres Ă  l’animal. K. Lorenz vient mĂȘme de consacrer une Ă©tude au Moralanaloges Verhalten des vertĂ©brĂ©s supĂ©rieurs. (Le terme de sociologie vĂ©gĂ©tale est par contre pris dans un sens tout diffĂ©rent qui se rĂ©fĂšre non pas Ă  une vie sociale mais aux associations phytogĂ©ographiques). Nous avons vu que la fonction symbolique n’est pas inconnue des Primates et peut-ĂȘtre d’autres groupes possĂ©dant un « langage », de telle sorte qu’une sĂ©miologie gĂ©nĂ©rale issue de la linguistique devra fournir la thĂ©orie de l’ensemble des moyens de communication sĂ©miotique chez l’animal comme chez l’homme. S’il n’existe sans doute pas d’économie interindividuelle chez l’animal, l’économie interne propre Ă  tout comportement intĂ©resse la biologie et la thĂ©orie des coĂ»ts et gains d’information peut jouer un rĂŽle en toute expĂ©rimentation physique et a mĂȘme Ă©tĂ© anticipĂ©e en thermodynamique avec l’interprĂ©tation dĂ©ductive et non plus seulement intuitive que Szilard a fournie des comportements du « dĂ©mon » de Maxwell. Enfin la cybernĂ©tique couvre tous les domaines.

III. — Par contre, si ni les mĂ©thodes ni les domaines ne conduisent Ă  des coupures nettes entre les sciences de l’homme et celles de la nature, les concepts utilisĂ©s pourraient conduire Ă  des oppositions plus marquĂ©es. Nous avons vu que les trois notions fondamentales auxquelles se rĂ©duisent les structures sociales sont celles de rĂšgles (ou normes, du point de vue du sujet), de valeurs et de signes et elles paraissent au premier abord irrĂ©ductibles aux concepts utilisĂ©s en sciences naturelles. À chercher ce qu’elles comportent de commun, on constate, en effet, qu’une norme entraĂźne une autre norme selon un lien d’implication (l’« imputation » de Kelsen, dans le domaine juridique) et non pas de causalitĂ© et qu’il en est de mĂȘme entre valeurs (la valeur d’un but confĂšre par voie implicative une valeur aux intermĂ©diaires servant de moyens et ne la dĂ©termine pas causalement). Quant aux signes exprimant ces implications, ils y ajoutent ce qu’on peut appeler un rapport de dĂ©signation. Si l’on passe de la sociĂ©tĂ© Ă  la conscience individuelle (nous ne parlons que d’elle, pour l’instant par opposition au comportement entier) nous retrouvons ces trois notions et pouvons dire de façon gĂ©nĂ©rale qu’une science est toujours conscience de significations : d’oĂč les implications, au sens le plus large, entre significations (car une signification n’est pas « cause » d’une autre mais l’entraĂźne par implication et les dĂ©signations qui les expriment). Quant Ă  la notion essentielle d’« intention », elle se rĂ©duit, du point de vue de la conscience, Ă  celle d’une valeur orientant l’action ou la pensĂ©e et aux anticipations dĂ©ductives fournissant les moyens de la rĂ©aliser, c’est-Ă -dire Ă  nouveau Ă  un jeu d’implications.

On pourrait donc supposer que les sciences de l’homme comportent l’emploi des concepts spĂ©cifiques d’implication et de dĂ©signation, tandis que celles de la nature reposent sur la causalitĂ©. Seulement, d’une part, les mathĂ©matiques reposent exclusivement sur l’implication et ignorent la causalitĂ© (sinon par mĂ©taphore au sens implicatif de la « raison » d’un thĂ©orĂšme). D’autre part, la conscience individuelle et les reprĂ©sentations collectives sont incarnĂ©es en des organismes qui relĂšvent de la causalitĂ© de telle sorte que l’explication de tout « comportement », ou bien est globale et causale, ou bien fait intervenir deux sĂ©ries parallĂšles : l’une d’implication et l’autre de causalitĂ©. Toute « intention », en particulier, est causalement une autorĂ©gulation et, du point de vue de la conscience, implications entre valeurs et connaissances. Toute science de l’homme est donc Ă  la fois implicatrice et causale dans ses analyses du sujet humain, tandis que toute science naturelle est causale du point de vue de ses objets matĂ©riels et implicatrice du point de vue du sujet qui organise mathĂ©matiquement le savoir.

IV. — C’est assez dire que la distinction entre l’« explication » (causale) et la « comprĂ©hension » (des significations et intentions, donc des implications et dĂ©signations), si fondĂ©e soit-elle, n’est nullement de nature Ă  opposer les sciences de l’homme et celles de la matiĂšre : elle met en Ă©vidence deux aspects irrĂ©ductibles mais indissociables de la connaissance, et toute science tend Ă  les concilier de diverses maniĂšres, les unes dans le sujet humain qui est l’objet mĂȘme de leur analyse, les autres dans la coordination entre les donnĂ©es expĂ©rimentales provenant de l’objet et les instruments dĂ©ductifs fournis par le sujet. Quant Ă  la cybernĂ©tique, qui cherche Ă  imiter matĂ©riellement les processus de la connaissance du sujet, elle conduit cet isomorphisme entre les implications logico-mathĂ©matiques ou autres et la causalitĂ© mĂ©canique ou physique jusqu’en ses extrĂȘmes consĂ©quences.

L’épistĂ©mologie du sujet humain

Si l’épistĂ©mologie interne des sciences de l’homme (mise Ă  part la logique et rĂ©serve faite quant aux problĂšmes particuliers Ă  chacune des autres, sur lesquels ont insistĂ© les chapitres prĂ©cĂ©dents) ne diffĂšre donc pas en ses traits principaux de celles des sciences qui sont Ă  la fois expĂ©rimentales et dĂ©ductives, le second grand problĂšme Ă  examiner est celui des apports de ces disciplines Ă  l’étude de la connaissance spontanĂ©e ou naturelle du sujet humain en gĂ©nĂ©ral. Nous opposons donc maintenant aux modes de connaissance propres aux sujets-observateurs ou spĂ©cialistes de la sociologie, de l’économie, etc., les modes de connaissance propres aux sujets humains qu’étudient ces observateurs. Or, comme le sujet humain est l’objet mĂȘme des recherches des sciences dont nous traitons, celles-ci contribuent donc aux progrĂšs de l’épistĂ©mologie Ă  ce second point de vue Ă©galement, c’est-Ă -dire en nous renseignant directement ou indirectement sur la connaissance naturelle ou prĂ©scientifique de l’homme et sur la maniĂšre dont il a constituĂ© les sciences. Renseignements directs lorsqu’il s’agit de psychologie ou de sociologie de la connaissance, d’histoire des sciences et des techniques, etc., mais renseignements indirects, tout aussi indispensables, lorsqu’il s’agit de l’analyse des comportements linguistiques ou Ă©conomiques du sujet connaissant.

Position du problĂšme

La leçon des connexions interdisciplinaires examinĂ©es aux pp. 1119-1135 et de tout ce qui a Ă©tĂ© dit aux pp. 384, 403, etc., sur les relations entre les donnĂ©es psychogĂ©nĂ©tiques et la logique, les mathĂ©matiques et la physique est Ă©videmment que la maniĂšre dont l’homme a rĂ©ussi Ă  constituer des connaissances exactes relĂšve d’un nombre bien plus grand de facteurs qu’on n’imagine d’habitude. Il y a Ă  considĂ©rer d’abord la structure du systĂšme nerveux et la question de sa formation, c’est-Ă -dire tout le problĂšme biologique des variations adaptatives. Il y a ensuite les mĂ©canismes de la psychogenĂšse puisque toute connaissance constitue l’aboutissement direct ou indirect d’une trĂšs longue Ă©laboration « naturelle ». Il y a tout le problĂšme de la sociogenĂšse puisque les opĂ©rations individuelles sont toujours solidaires de coopĂ©rations de tous genres. Il y a la question de l’encodage et du dĂ©codage des informations et par consĂ©quent de toutes les liaisons entre la connaissance et son expression sĂ©miotique. Il y a en plus, et ceci s’est rĂ©vĂ©lĂ© bien plus fondamental qu’on aurait pu l’imaginer, l’ensemble des problĂšmes de dĂ©cisions et de stratĂ©gies, Ă  tous les niveaux de la perception, de l’organisation de l’expĂ©rience et de la dĂ©duction. On se trouve donc au total en prĂ©sence d’une multiplicitĂ© de facteurs dont le problĂšme d’ensemble est d’atteindre leurs synergies du double point de vue des formations et des dĂ©passements de connaissances. Trois sortes de rĂ©alitĂ©s se trouvent alors aux prises, que l’on retrouve en des proportions variĂ©es en chacun des facteurs prĂ©cĂ©dents : les prĂ©dĂ©terminations, le hasard et les constructions dirigĂ©es.

Tout dĂ©veloppement cognitif, quel qu’il soit, suppose des structures de dĂ©part, car il n’existe en de tels domaines aucun commencement absolu. On peut faire remonter les structures logiques aux formes gĂ©nĂ©rales de la coordination des actions, mais celles-ci sont elles-mĂȘmes prĂ©cĂ©dĂ©es par la structure des coordinations neuroniques qui sont dĂ©jĂ  isomorphes aux principaux facteurs de la logique des propositions. On peut chercher les Ă©lĂ©ments de certaines structures spatiales dans les donnĂ©es Ă©lĂ©mentaires de la perception, mais celles-ci supposent Ă  leur tour un monde d’organisation neurologique encore fort mal connu d’ailleurs, etc. Ces structures de dĂ©part jouent il va de soi un rĂŽle au moins partiel de prĂ©dĂ©termination dans les constructions ultĂ©rieures et la question est alors d’établir jusqu’oĂč il s’étend.

Mais en tout dĂ©veloppement humain il intervient, d’autre part, un ensemble plus ou moins considĂ©rable de processus alĂ©atoires. En certains domaines de connaissance, comme celui de perception, ces processus dominent mĂȘme toute structuration Ă  tous les niveaux de formation : toute perception rĂ©sulte, en effet, d’une sorte d’échantillonnage prĂ©levĂ© sur l’objet perçu, ce qui entraĂźne une sĂ©rie d’erreurs systĂ©matiques dont les structures perceptives qui en paraissent exemptes (comme les « bonnes formes » ou Gestalts gĂ©omĂ©triques) n’y Ă©chappent que partiellement et par un jeu de compensations momentanĂ©es. D’autre part, sur les terrains d’oĂč le hasard semble exclu, comme celui des structures logiques, on trouve toujours des niveaux prĂ©opĂ©ratoires tels que des infĂ©rences aussi nĂ©cessaires qu’une transitivitĂ© Ă©lĂ©mentaire d’égalitĂ©s paraissent seulement probables, ou affaires de simple dĂ©cision avec possibilitĂ© de perte comme de gain. Il se pourrait donc que le niveau des dĂ©ductions nĂ©cessaires soit toujours prĂ©cĂ©dĂ© par un niveau de raisonnements exclusivement inductif dont la dĂ©duction constituerait le cas limite avec probabilitĂ© de → 1.

Il n’est pas besoin de rappeler, par ailleurs, que toute une Ă©cole biologique explique les variations adaptatives (qui englobent les adaptations cognitives Ă  titre de cas particuliers) par le seul jeu de mutations alĂ©atoires avec sĂ©lection aprĂšs coup. Un tel schĂ©ma se retrouve en toutes sortes de conduites humaines lorsqu’il y a tĂątonnement avec sĂ©lection en fonction des rĂ©ussites et des Ă©checs. MĂȘme s’il n’est pas seul Ă  l’Ɠuvre le hasard joue donc un rĂŽle considĂ©rable dans les adaptations cognitives individuelles et mĂȘme hĂ©rĂ©ditaires (par exemple dans l’impossibilitĂ© de « percevoir » plus de trois dimensions).

Mais il est un troisiĂšme ensemble de processus qui, quoique compatibles avec les prĂ©cĂ©dents selon des combinaisons diverses, ne relĂšvent ni d’une prĂ©dĂ©termination ni du hasard : ce sont les constructions dirigĂ©es par des exigences soit externes soit internes. Pour le premier cas, on peut citer les approximations successives qui caractĂ©riseront les conduites d’un expĂ©rimentateur face Ă  une rĂ©alitĂ© Ă  explorer, encore qu’en un tel cas la construction dirigĂ©e s’accompagne toujours d’une marge plus ou moins large de tĂątonnements fortuits. Le second cas est illustrĂ© par les constructions opĂ©ratoires de nature dĂ©ductive, telles que nous les avons dĂ©crites dans le dĂ©veloppement intellectuel de l’enfant et de l’adolescent, oĂč tout n’est pas prĂ©dĂ©terminĂ© et oĂč la part de l’alĂ©atoire diminue progressivement avec l’ñge.

Cela dit, le problĂšme central qui se pose quant aux formes spontanĂ©es de connaissance caractĂ©risant l’épistĂ©mologie du sujet humain en gĂ©nĂ©ral, et quant aux divers systĂšmes de valeurs, rĂšgles et signes susceptibles d’influencer directement ou indirectement ses connaissances, est de coordonner ces trois sortes de processus. Pour ce qui est de la logique naturelle, par exemple (au sens oĂč nous avons pris ce terme aux pp. 382 et 396) on pourrait la concevoir comme entiĂšrement prĂ©dĂ©terminĂ©e mĂȘme s’il y a construction apparente ; on pourrait l’interprĂ©ter au contraire comme un produit d’ajustements progressifs Ă  partir d’une rĂ©alitĂ© essentiellement alĂ©atoire, dominĂ©e par des infĂ©rences simplement probables, par des dĂ©cisions fondĂ©es sur des Ă©valuations comportant Ă©galement une part de hasard, etc. ; on peut enfin chercher Ă  l’expliquer, comme nous l’avons tentĂ©, par des constructions dirigĂ©es en fonction de coordinations et d’autorĂ©gulation internes. Mais quel est alors le mĂ©canisme de cette construction ? Et comment assurer Ă  ce mĂ©canisme une autonomie suffisante tout en faisant la part des prĂ©dĂ©terminations Ă©ventuelles initiales et surtout des phases ignorant la nĂ©cessitĂ© au profit de la simple probabilité ? Et une fois justifiĂ©e l’une des positions possibles en ce qui concerne les structures purement dĂ©ductives, comment coordonner cette perspective avec ce que nous montre le dĂ©veloppement d’autres systĂšmes Ă©galement cognitifs ou influençant les connaissances ? Tels sont les problĂšmes qui restent Ă  discuter Ă  propos de l’épistĂ©mologie du sujet humain naturel et moyen (ou « naĂŻf », comme disent les logiciens), tels que l’étudient les diverses sciences de l’homme.

Les diverses formes d’équilibration

Il est une notion, et il n’en est qu’une seule, semble-t-il, qui peut faire la part des trois sortes de processus dont nous venons de constater la rĂ©alitĂ© effective, mais chacun en des domaines partiels, et qui peut les coordonner en conservant leur authenticitĂ©, c’est-Ă -dire sans rĂ©duire l’un ou l’autre Ă  une simple apparence tenant aux ignorances de l’observateur (en ce qui concerne en particulier le rĂŽle du hasard). Cette notion est celle des autorĂ©gulations, en tant que pouvant conduire Ă  des Ă©quilibrations progressives.

Une autorĂ©gulation part, en effet, nĂ©cessairement de structures initiales dont elle assure le maintien ou les transformations. Elle comporte donc un aspect plus ou moins limitĂ© ou large de prĂ©dĂ©termination sans que l’on puisse statuer pour autant du caractĂšre relatif ou absolu de ce terme d’« initial ». Une autorĂ©gulation suppose, d’autre part, l’intervention possible de deux sortes d’élĂ©ments alĂ©atoires : les Ă©lĂ©ments perturbateurs externes qui nĂ©cessitent la rĂ©gulation, et les alĂ©as ou tĂątonnements Ă©ventuels propres Ă  cette rĂ©gulation. Enfin, en cas de transformations successives se marquant (aux niveaux alĂ©atoires) par des Ă©quilibres et des rééquilibrations de formes supĂ©rieurs ou (Ă  un niveau transalĂ©atoire) par des combinaisons nouvelles internes ou entre plusieurs systĂšmes autorĂ©gulateurs, l’équilibration progressive qui rĂ©sulte de ces autorĂ©gulations peut donner lieu Ă  une suite de construirions dirigĂ©es de l’intĂ©rieur par la rĂ©gulation elle-mĂȘme.

De tels systĂšmes existent Ă  tous les niveaux. La biologie entiĂšre abonde en analyses de processus autorĂ©gulateurs, qui dominent en particulier toute la physiologie et toute l’embryologie causale. Dans le domaine de la gĂ©nĂ©tique la plus Ă©lĂ©mentaire, c’est-Ă -dire molĂ©culaire, on distingue actuellement Ă  cĂŽtĂ© des « opĂ©rons » ou gĂšnes de structures qui conduisent Ă  la construction de protĂ©ines, des gĂšnes rĂ©gulateurs modifiant le fonctionnement des autres (les « rĂ©presseurs » supposant alors l’intervention d’inducteurs, sortes d’aliments extĂ©rieurs Ă  la cellule mais en relation avec les substances des gĂ©nomes). En psychologie, on a dĂ©crit des rĂ©gulations au niveau des perceptions, de la motricitĂ©, de l’affectivitĂ©, de la pensĂ©e prĂ©opĂ©ratoire, etc., et les opĂ©rations elles-mĂȘmes, en tant que mĂ©canismes strictement rĂ©versibles, peuvent ĂȘtre conçues comme un cas limite des rĂ©gulations jusque-lĂ  semi-rĂ©versibles. Un grand nombre de processus sociaux et Ă©conomiques consistent en rĂ©gulations et il n’est donc nullement exagĂ©rĂ© de voir dans l’abondance des autorĂ©gulations une caractĂ©ristique fondamentale de la vie, humaine comme organique en gĂ©nĂ©ral : ce n’est donc pas pour rien que la cybernĂ©tique place l’étude de tels fonctionnements au centre de ses prĂ©occupations.

Cela dit, les structures d’équilibre ne sont pas nĂ©cessairement liĂ©es Ă  des autorĂ©gulations (ce n’est ainsi pas le cas d’une simple balance de forces antagonistes), mais elles le sont dans les situations intĂ©ressant directement la connaissance comme dans les cas oĂč l’« équilibre mobile » rĂ©sulte d’une activitĂ© proprement dite du sujet orientĂ©e dans la direction de la compensation de perturbations extĂ©rieures pouvant ĂȘtre anticipĂ©es par lui, et dans les cas d’autocorrection. Il importe donc d’examiner une Ă  une de ce point de vue les trois situations des signes, des valeurs et des normes, celles-ci intĂ©ressant la connaissance dĂ©ductive ou logique.

Dans le cas des signes, qui sont « arbitraires » au sens de F. de Saussure, celui-ci a montrĂ© que de ce fait le sens d’un mot ne dĂ©pend pas de son histoire mais bien du systĂšme entier de la langue considĂ©rĂ© au moment considĂ©ré : d’oĂč la distinction entre la linguistique diachronique et la linguistique synchronique. Celle-ci conduit donc Ă  la notion d’un Ă©quilibre momentanĂ© de la langue, mais non dĂ©terminĂ© par les Ă©tats antĂ©rieurs : il y a par consĂ©quent succession de dĂ©sĂ©quilibres et de rééquilibrations, mais sans une Ă©quilibration progressive et continue, donc sans construction dirigĂ©e au sens d’une vection qui dĂ©terminerait l’état Ă©quilibrĂ© actuel, et sans que celui-ci tĂ©moigne toujours d’autorĂ©gulations.

Dans le cas des valeurs non rĂ©glĂ©es normativement, comme les valeurs Ă©conomiques, il en est de mĂȘme : le prix d’une denrĂ©e ne dĂ©pend pas de l’histoire de ses prix antĂ©rieurs mais de l’équilibre actuel du marchĂ©. D’oĂč la possibilitĂ© de crises qui modifient de fond en comble les valeurs.

Dans le cas des normes ou des valeurs rĂ©glĂ©es (juridiques, morales, cognitives), l’équilibre atteint dĂ©pend au contraire de l’histoire antĂ©rieure par le fait mĂȘme qu’une norme consiste en un processus de conservation obligĂ©e de la valeur. En un tel cas, mais Ă  des degrĂ©s divers selon que l’obligation est respectĂ©e ou non, l’équilibre est liĂ© Ă  une Ă©quilibration progressive et l’on peut parler de construction dirigĂ©e par rĂ©gulation interne.

À en revenir Ă  la connaissance proprement dite, un tel mĂ©canisme trouve son application privilĂ©giĂ©e dans le cas de la logique, ou ensemble des normes rĂ©glant la pensĂ©e (nous parlons donc de la logique « naturelle » au sens dĂ©jĂ  rappelĂ© et qui comporte un aspect essentiellement normatif se traduisant par cette obligation particuliĂšre qu’est la reconnaissance d’une « nĂ©cessité » immanente Ă  la dĂ©duction rĂ©glĂ©e).

La parentĂ© entre la constitution de la logique opĂ©ratoire du sujet et les processus d’équilibration est particuliĂšrement intime, du fait que l’équilibre cognitif consiste Ă  conserver une structure par des compensations actives du sujet en rĂ©ponse aux transformations perturbatrices. Or, au terme de l’équilibration d’une structure, cette compensation possible se traduit par une rĂ©versibilitĂ© entiĂšre de l’opĂ©ration, limite atteinte par les rĂ©gulations antĂ©rieures des niveaux prĂ©opĂ©ratoires. La rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire, qui fournit la raison de la nĂ©cessitĂ© et de la cohĂ©rence des structures logiques, du point de vue du sujet, se trouve donc constituer, du point de vue causal du dĂ©veloppement, l’expression des compensations devenues complĂštes en tant que rĂ©sultant d’une Ă©quilibration rĂ©ussie. En d’autres termes, l’équilibration des coordinations d’actions tend vers la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire Ă  titre de systĂšme de compensations, en mĂȘme temps qu’elle assure une stabilitĂ© complĂšte aux structures rĂ©versibles ainsi construites, qui ne se modifieront plus, la vie durant, en s’intĂ©grant dans des structures nouvelles d’ordre supĂ©rieur.

Une structure opĂ©ratoire constitue ainsi, en mĂȘme temps qu’une forme d’équilibre mobile (au sens oĂč en physique un Ă©quilibre peut ĂȘtre Ă  la fois stable et mobile), un prototype de systĂšme autorĂ©gulateur susceptible non pas seulement de combinaisons nouvelles mais encore d’autocorrection, car la composition des Ă©lĂ©ments est rĂ©glĂ©e grĂące Ă  la rĂ©versibilitĂ© (qui assure la non-contradiction p.   non p = 0).

Mais, par le fait mĂȘme que la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire reprĂ©sente l’aboutissement des rĂ©gulations semi-rĂ©versibles ou approchĂ©es qui caractĂ©risent un trĂšs long processus d’équilibration, les structures logiques ainsi engendrĂ©es sont prĂ©cĂ©dĂ©es par des systĂšmes non encore dĂ©ductifs, et relevant d’inductions simplement probables oĂč l’alĂ©atoire joue un rĂŽle d’autant plus grand que l’on remonte dans la direction des Ă©tats de dĂ©part. L’hypothĂšse de l’équilibration comporte donc un appel nĂ©cessaire aux structure stochastiques pour ce qui est des stades initiaux tout en fournissant la raison de la dĂ©ductibilitĂ© finale qui Ă©limine le hasard une fois atteinte la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre.

Ce rĂŽle du hasard et des compositions probabilistes dans le processus d’équilibration qui conduit aux structures logiques se manifeste de deux maniĂšres, l’une relative au sujet, l’autre relative Ă  l’explication causale du processus d’équilibration lui-mĂȘme.

Du point de vue du sujet, il est aisĂ© de constater qu’aux niveaux de dĂ©veloppement prĂ©opĂ©ratoire on ne trouve aucune forme de raisonnement qui s’accompagne de nĂ©cessitĂ© interne. Celle-ci n’apparaĂźt qu’en raison de la fermeture d’une structure, c’est-Ă -dire de son achĂšvement sous une forme Ă  la fois Ă©quilibrĂ©e et rĂ©versible (ce qui revient donc au mĂȘme, sous deux aspects diffĂ©rents), et il va de soi que cette fermeture finale (qui constitue par ailleurs une ouverture sur des intĂ©grations ultĂ©rieures en des structures plus larges) peut varier d’une structure Ă  l’autre quant Ă  l’ñge de leur achĂšvement en fonction des difficultĂ©s du problĂšme. Mais, avant cet achĂšvement, donc au cours de l’équilibration et avant l’état d’équilibre final, on n’observe que des raisonnements de type inductif, s’accompagnant de sentiments exprimables par les termes de « peut-ĂȘtre », « pas sĂ»r », etc., mĂȘme dans les cas de la transitivitĂ© des Ă©galitĂ©s, des diffĂ©rences ordonnĂ©es et des inclusions, ou dans ceux de la commutativitĂ© et surtout d’invariants ou de notions de conservation (la prĂ©sence d’une notion de conservation Ă©tant le signe de la rĂ©versibilitĂ©, c’est-Ă -dire d’une transformation qui ne modifie pas tout Ă  la fois, mais laisse invariant un caractĂšre en rĂ©fĂ©rence auquel il y a transformation). Bref, au cours des premiĂšres phases de l’équilibration, il n’y a d’abord qu’inductions probables ou certitude dans l’erreur par absence de compositions rĂ©glĂ©es, ce qui ne veut pas dire que le sujet se borne Ă  employer le raisonnement inductif dans les cas oĂč il est seul Ă  pouvoir fonctionner (domaines expĂ©rimentaux), mais qu’il en demeure Ă  des formes inductives d’infĂ©rence mĂȘme sur les points prĂ©cis oĂč il y aura plus tard dĂ©duction nĂ©cessaire.

Quant au rĂŽle de l’alĂ©atoire dans l’explication mĂȘme du processus d’équilibration dont le sujet est le théùtre, ou plutĂŽt l’acteur essentiel, il se prĂ©sente sous la forme d’un dĂ©roulement probabiliste de caractĂšre sĂ©quentiel, c’est-Ă -dire tel que chacun des stades du dĂ©veloppement n’est pas le plus probable dĂšs le dĂ©part (sauf le premier considĂ©rĂ©) mais devient le plus probable une fois obtenues les acquisitions du stade prĂ©cĂ©dent (le terme de probable relevant par exemple de la thĂ©orie de la dĂ©cision, en un mĂ©canisme de « jeux » d’information). Choisissons comme exemple l’équilibration qui aboutit Ă  la constitution d’une notion de conservation, dans laquelle deux dimensions sont en Ɠuvre, les variations +a et −b selon ces deux dimensions aboutissant par compensation Ă  l’invariant c = (+a) . (−b) ; (par exemple la conservation c de la quantitĂ© de matiĂšre d’une boulette d’argile que l’on transforme en un boudin qui s’est donc allongĂ© +a mais en mĂȘme temps aminci −b’). Cette Ă©quilibration passe alors par un certain nombre d’étapes, en ordre de succession constant. La premiĂšre, qui est la plus probable au dĂ©part, est caractĂ©risĂ©e par la considĂ©ration d’une seule dimension +a (« il y a plus parce que c’est plus long »). Les rĂ©actions propres Ă  la seconde, qui deviennent les plus probables mais aprĂšs les premiĂšres et par des rĂ©gulations (par exemple, si on allonge de plus en plus « cela devient trop mince ») consistent Ă  remarquer la seconde dimension −b et, en gĂ©nĂ©ral, en renversant le jugement (« il y a moins parce que c’est plus mince »). La troisiĂšme Ă©tape est marquĂ©e par des rĂ©actions qui deviennent les plus probables, mais seulement aprĂšs les oscillations prĂ©cĂ©dentes : c’est la dĂ©couverte d’une solidaritĂ© entre +a et −b, ce qui dĂ©place la question, jusque-lĂ  centrĂ©e sur une simple comparaison des Ă©tats initiaux et finaux de la boulette, tandis que la mise en relation des deux modifications +a et −b conduit le sujet Ă  poser le problĂšme en termes de transformation. D’oĂč alors l’étape finale, qui devient la plus probable, mais seulement aprĂšs les prĂ©cĂ©dentes : +a et −b se compensent puisque c’est la mĂȘme pĂąte et qu’on n’a rien enlevĂ© ni ajoutĂ©, d’oĂč la conservation (+a) . (−b) = c. On voit ainsi que les probabilitĂ©s se modifient peu Ă  peu selon un processus sĂ©quentiel, qui dure en fait plusieurs annĂ©es, et que l’équilibration comme telle s’explique selon ce mode probabiliste.

Avant que se constituent les structures logiques par Ă©quilibration progressive (et le schĂ©ma prĂ©cĂ©dent est valable pour les structures opĂ©ratoires les plus Ă©lĂ©mentaires comme les emboĂźtements de classes, les sĂ©riations, etc.) les coordinations sont donc conditionnĂ©es par des compositions probabilistes, tant du point de vue du sujet (primat initial de l’induction) que de celui de l’interprĂ©tation causale des processus formateurs. En prĂ©sence de ce problĂšme Ă©pistĂ©mologique fondamental qu’est celui de la filiation de la logique Ă  partir du hasard ou l’inverse, l’hypothĂšse de l’équilibration fournit ainsi une solution raisonnable en montrant comment les coordinations de nature initialement probabiliste finissent, en s’équilibrant, par aboutit aux connexions dĂ©ductives nĂ©cessaires.

Par lĂ  mĂȘme se trouve levĂ© le mystĂšre principal inhĂ©rent Ă  toute genĂšse qui aboutit Ă  des structures logico-mathĂ©matiques : celui du passage, dont nous avons dĂ©jĂ  parlĂ© aux pp. 390 et 391, d’un processus temporel Ă  un systĂšme de connexions intemporelles. L’équilibration progressive, au niveau des sĂ©quences probabilistes, constitue, en effet, un processus essentiellement temporel, puisqu’il comporte un ordre de succession en des constructions dont chacune dĂ©pend de la prĂ©cĂ©dente. Mais l’équilibre atteint comporte une structure intemporelle puisqu’un Ă©quilibre consiste en une compensation gĂ©nĂ©rale (= produit algĂ©brique nul) de toutes les transformations virtuelles du systĂšme (= l’ensemble des opĂ©rations possibles).

Mais si se trouvent ainsi coordonnĂ©s ou coordonnables le hasard et la logique, il reste que la genĂšse d’une structure de rang IV part toujours d’une structure antĂ©rieure plus faible de rang N − 1, c’est-Ă -dire qu’au niveau initial il intervient un Ă©lĂ©ment de prĂ©dĂ©termination nĂ©cessaire au fonctionnement mĂȘme des rĂ©gulations et de l’équilibration. Seulement, d’une part, il ne s’agit jamais d’un commencement absolu, c’est-Ă -dire que la structure de rang N − 1 est elle-mĂȘme le produit d’une genĂšse Ă  partir d’une structure de rang N − 2, et ainsi de suite. D’autre part, la prĂ©dĂ©termination n’est que partielle, puisqu’il y a autorĂ©gulation et construction de structures nouvelles engendrĂ©es par cette Ă©quilibration.

Il en rĂ©sulte que les deux premiĂšres des trois sortes de rĂ©alitĂ©s mises en Ă©vidence prĂ©cĂ©demment, c’est-Ă -dire la prĂ©dĂ©termination et le hasard, trouvent leur synthĂšse dialectique dans la troisiĂšme, qui est le processus des constructions dirigĂ©es. Le mĂ©canisme d’équilibration progressive que l’on vient de chercher Ă  dĂ©crire, constitue, en effet, le prototype d’une construction dirigĂ©e au niveau du sujet humain : construction, puisque les formes d’équilibre atteintes sont nouvelles par rapport aux structures de dĂ©part, et dirigĂ©e non pas par un but extĂ©rieur assignĂ© a priori mais par les seules exigences internes de l’équilibration.

Le mode de connaissance inhĂ©rent aux structures logico-mathĂ©matiques « naturelles » du sujet relĂšve ainsi de la catĂ©gorie des constructions dirigĂ©es de façon interne. Quant Ă  l’acquisition des connaissances empiriques ou expĂ©rimentales, il s’agira alors de constructions semi-dirigĂ©es, ou avec direction partiellement extĂ©rieure puisque le problĂšme est d’atteindre une rĂ©alitĂ© indĂ©pendante du sujet par une suite indĂ©finie d’approximations croissantes. Mais il demeure que, toute connaissance d’un objet supposant un cadre logico-mathĂ©matique qui est la condition mĂȘme de l’objectivitĂ©, ces constructions demeurent proches des prĂ©cĂ©dentes.

Avec la construction (historique et non plus psychogĂ©nĂ©tique) d’un langage ou avec les Ă©tapes d’un secteur d’histoire Ă©conomique (rĂ©serve faite quant Ă  l’histoire des techniques, qui commande en partie l’économie mais en est partiellement indĂ©pendante et relĂšve alors des modes prĂ©cĂ©dents de construction), on se trouve par contre en prĂ©sence de construction Ă  faible direction, faute d’une Ă©quilibration progressive d’ensemble, qui est alors remplacĂ©e par une suite partiellement alĂ©atoire de dĂ©sĂ©quilibres et de rééquilibrations.

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