Les donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques de lâĂ©pistĂ©mologie physique. Logique et connaissance scientifique (1967) a
Les mathĂ©matiques sous leur forme scientifique ne recourent point Ă lâexpĂ©rience. Ătant purement dĂ©ductives, elles peuvent procĂ©der axiomatiquement, et mĂȘme si les axiomatiques correspondent en leur dĂ©part aux mĂ©canismes opĂ©ratoires de la pensĂ©e, elles doivent, par mĂ©thode, rompre les attaches avec cette pensĂ©e et ne considĂ©rer que les axiomes posĂ©s ainsi que leurs consĂ©quences. Câest pourquoi, dans leur travail technique, les mathĂ©maticiens nâont pas Ă recourir Ă la psychologie mĂȘme si, en leur Ă©pistĂ©mologie, plusieurs dâentre eux lâont fait comme PoincarĂ©, Enriques, Gonseth (et, dans ce volume, Papert). La physique, au contraire, repose sur lâexpĂ©rience et vise Ă atteindre les relations, objets et Ă©vĂ©nements tels quâils sont en « rĂ©alité ». Mais lâexpĂ©rience est une action exercĂ©e sur lâobjet et dĂšs lâexpĂ©rience immĂ©diate il y a interaction entre celui-ci et le sujet (voir plus bas lâintroduction au chapitre de J. Ullmo) : le double problĂšme que doit donc constamment rĂ©soudre le physicien consiste Ă utiliser des actions du sujet, mais en mĂȘme temps Ă dĂ©gager les relations indĂ©pendantes de lui et les atteindre avec le maximum possible dâ« objectivité ». Or, quâon se propose dâutiliser le sujet ou de se libĂ©rer de lui, il y a dans les deux cas problĂšme psychologique et câest pourquoi les physiciens ont constamment fait appel, autrefois implicitement mais aujourdâhui de plus en plus explicitement, Ă des considĂ©rations relatives au sujet. Quâil sâagisse de recours Ă lâintuition, comme celui que Newton accepta avec trop de confiance dans le cas du temps et de lâespace absolus, de recours Ă la sensation, comme ceux de Mach ou dâEnriques, dâune mĂ©fiance Ă lâĂ©gard de la sensation, comme dans les rĂ©flexions mĂ©thodologiques de Planck, ou dâun effort pour dissocier les parts respectives de lâintervention expĂ©rimentale et des sĂ©quences objectives, comme dans la microphysique moderne, le physicien prend sans cesse parti en des questions qui le regardent seul mais qui comportent des aspects psychologiques. Le problĂšme est alors pour lui de choisir sâil vaut mieux sâen tenir aux opinions du sens commun ou aux donnĂ©es fragiles de lâintrospection, ou sâil y a intĂ©rĂȘt Ă recourir Ă des rĂ©sultats Ă©tablis par des mĂ©thodes qui sont trĂšs loin de valoir celles de la physique, mais qui sâinspirent du mĂȘme esprit de contrĂŽle expĂ©rimental et dâinterprĂ©tation rationnelle. Or, seules les donnĂ©es psychogĂ©nĂ©tiques sont instructives Ă cet Ă©gard, parce que seules elles nous montrent comment se constituent les concepts et les comportements dont le physicien est conduit soit Ă faire usage soit Ă proscrire cet usage pour des raisons qui le contraignent a posteriori, mais quâil serait peut-ĂȘtre intĂ©ressĂ© Ă voir justifiĂ©es dĂšs lâanalyse des mĂ©canismes formateurs.
Les deux significations des activités du sujet
Il va de soi que sans activitĂ© du sujet il nây aurait point dâexpĂ©rimentation permettant de dissocier les facteurs et de contrĂŽler leurs effets, point de conceptualisation permettant lâinterprĂ©tation, point de reprĂ©sentation nĂ©cessaire Ă la construction des modĂšles et surtout point de calcul ni de dĂ©duction mathĂ©matique. Et cependant il est tout aussi Ă©vident que le propre de la connaissance physique est non seulement de dĂ©passer mais, dans un grand nombre de cas, de contredire les donnĂ©es « subjectives » et de rĂ©cuser les apparences sensorielles ou les certitudes intuitives pour mieux libĂ©rer lâobjet du sujet. Les termes de « sujet » ou de « subjectif » recouvrent donc deux sortes de rĂ©alitĂ©s, quâil sâagit de dissocier dĂšs le dĂ©part, selon que le sujet est source dâactivitĂ©s nĂ©cessaires pour atteindre lâobjet ou source de dĂ©formations sâopposant Ă cette marche vers lâobjectivitĂ©.
La premiĂšre solution consisterait Ă attribuer la subjectivitĂ© dĂ©formante au sujet « psychologique » et lâactivitĂ© subjective efficace au sujet « transcendantal » (au sens kantien, ou phĂ©nomĂ©nologique, etc.). Mais si on lâappuie simplement sur la rĂ©ussite a posteriori, cette distinction ne revient quâĂ baptiser la dualitĂ© quâil sâagirait dâexpliquer. Quant aux critĂšres invoquĂ©s (nĂ©cessitĂ© a priori, « essences » Ă©trangĂšres au monde spatio-temporel, etc.), ils sont intelligibles tant que lâon se place Ă un point de vue statique ou synchronique, mais deviennent incomprĂ©hensibles dans une perspective dâhistoire ou de genĂšse : comment expliquer que la pensĂ©e commence par ĂȘtre victime dâune subjectivitĂ© dĂ©formante et nâen arrive que peu Ă peu, en passant par de multiples dĂ©tours et tĂątonnements, Ă une connaissance objective que les structures transcendantales, sâil en existait de telles, devraient imposer dĂšs lâabord ? Ă supposer que ces structures interviennent progressivement, on devrait donc pouvoir en suivre psychologiquement lâemprise sur le sujet, et lâon pourrait ĂȘtre tentĂ© dâinterprĂ©ter de cette maniĂšre le dĂ©veloppement des opĂ©rations intellectuelles qui se dĂ©roulent entre lâenfance et lâĂąge adulte. Seulement, le dĂ©veloppement se suffit Ă lui-mĂȘme et sâexplique par lui-mĂȘme de telle sorte que lâhypothĂšse du sujet transcendantal devient inutile. Il nâen est pas moins vrai que la dualitĂ© quâelle implique entre les deux formes dâactivitĂ© du sujet subsiste entiĂšrement et quâil reste Ă la justifier en sâappuyant sur le dĂ©veloppement opĂ©ratoire.
Une seconde solution, proposĂ©e par Planck, consiste Ă attribuer la subjectivitĂ© dĂ©formante à « ce qui est propre Ă lâindividualité » ou au moi, et par consĂ©quent Ă lier lâobjectivitĂ© aux mĂ©canismes cognitifs communs Ă tous les sujets. Mais le critĂšre ne suffit pas entiĂšrement car, si les opĂ©rations rationnelles ou les caractĂšres gĂ©nĂ©raux des conduites expĂ©rimentales sont effectivement communs Ă tous les sujets, il en est de mĂȘme des illusions ou « erreurs » perceptives dites « systĂ©matiques » prĂ©cisĂ©ment pour cette raison, et surtout des innombrables « intuitions » dont la fausse Ă©vidence peut dominer tous les esprits Ă un moment donnĂ© de lâhistoire. Il faut ainsi affiner ce critĂšre.
La troisiĂšme solution consistera donc Ă rendre dynamique la seconde en considĂ©rant lâobjectivitĂ© comme liĂ©e, non pas Ă un Ă©tat (consensus, etc.), mais Ă un processus, qui se caractĂ©riserait alors par une dĂ©centration graduelle rĂ©sultant des coordinations opĂ©ratoires en leur dĂ©veloppement, tandis que la subjectivitĂ© dĂ©formante serait liĂ©e aux centrations, sur lâactivitĂ© propre ou individuelle. LâhypothĂšse reviendrait dâabord Ă supposer que toute connaissance physique est liĂ©e Ă des actions du sujet sur les objets. Mais en ces actions, il faut distinguer les coordinations gĂ©nĂ©rales (ordre, emboĂźtements, etc.) dont nous avons dĂ©jĂ vu quâelles constituaient la source des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, et les actions particuliĂšres (soupeser, pousser, etc.) qui fournissent les informations physiques. En ce cas, lâactivitĂ© du sujet conduirait Ă des informations dâautant plus objectives que les actions physiques seraient dĂ©centrĂ©es par leur insertion dans un cadre de coordinations logico-mathĂ©matiques, et dâautant plus « subjectives » au sens de la dĂ©formation, que les actions particuliĂšres demeureraient centrĂ©es sur la conscience immĂ©diate (« sensation », perception, etc.) quâen prend le « moi » par opposition Ă la coordination opĂ©ratoire.
Un bon exemple de ce processus gĂ©nĂ©tique est lâĂ©volution de la notion de cause (nous y reviendrons plus loin). En ses formes initiales, la causalitĂ© est essentiellement assimilation des sĂ©quences extĂ©rieures Ă des modĂšles tirĂ©s de lâaction propre en ses caractĂšres immĂ©diats : ainsi lâenfant, comme jadis Aristote, se reprĂ©sente tout mouvement comme orientĂ© vers un but et comme dĂ», en plus des contraintes extĂ©rieures, Ă une force liĂ©e au mobile (rĂ©sidu dâun animisme, dâailleurs souvent explicite sous la forme dâune intention consciente attribuĂ©e Ă ce mobile). Il en rĂ©sulte des explications qui vont jusquâĂ rappeler la thĂ©orie pĂ©ripatĂ©ticienne des deux moteurs et mĂȘme le schĂ©ma de lâáŒÎœÏÎčÏΔÏÎŻÏÏαÏÎčÏ : les nuages sont poussĂ©s par le vent, mais par un vent quâils produisent eux-mĂȘmes en se dĂ©plaçant, etc. Ă lâautre extrĂȘme, la causalitĂ© est essentiellement assimilation des sĂ©quences Ă un jeu dâ« opĂ©rations » servant Ă la fois Ă la dĂ©duction du phĂ©nomĂšne et Ă la construction de modĂšles dans lesquels ces opĂ©rations sont pour ainsi dire attribuĂ©es aux objets en leurs interactions. Par exemple, en un Ă©quilibre hydrostatique oĂč lâon fait varier les poids du piston dans lâune des branches dâun tube en U et le poids spĂ©cifique du liquide en faisant prĂ©voir les niveaux, les enfants de onze Ă douze ans distingueront (1) une opĂ©ration (directe) consistant Ă ajouter des poids ; (2) son inverse consistant Ă les enlever ; (3) une opĂ©ration (rĂ©ciproque et non plus inverse) consistant Ă augmenter la rĂ©sistance du liquide (tandis que les sujets plus jeunes pensent quâun liquide plus lourd agira dans le mĂȘme sens que 1 et non pas dans le sens dâune « rĂ©action » opposĂ©e Ă lâaction 1) ; (4) lâinverse de 3, qui est en mĂȘme temps la corrĂ©lative ou duale de 1 et qui consiste Ă diminuer la rĂ©sistance. Ainsi le processus causal est en fait assimilĂ© (sans que le sujet ait le moins du monde conscience de lâexistence abstraite de telles structures) Ă ce groupe de quatre transformations INRC qui apparaĂźt au niveau des opĂ©rations intellectuelles du prĂ©adolescent et que J. B. Grize a rappelĂ© au premier chapitre de la partie consacrĂ©e Ă la Logique.
Il y a donc intervention des activitĂ©s du sujet dans la constitution de toutes les formes initiales et Ă©voluĂ©es de causalitĂ©, mais selon deux modes bien diffĂ©rents. Dans le premier cas (oĂč lâactivitĂ© du sujet est en fait bien moindre), il y a subjectivitĂ© dĂ©formante, parce que lâaction physique reste centrĂ©e sur le moi, câest-Ă -dire sur les caractĂšres immĂ©diats de lâaction propre. Dans le second cas, lâactivitĂ© du sujet aboutit Ă une objectivitĂ© croissante, parce que lâaction physique est dĂ©centrĂ©e en tant que sâinsĂ©rant dans un systĂšme de coordinations : coordinations entre les actions particuliĂšres, mais sources, en tant que coordinations, dâopĂ©rations logico-mathĂ©matiques servant alors de cadre Ă ces actions physiques et permettant, de ce fait, une lecture objective en mĂȘme temps quâun dĂ©bat de dĂ©duction de leurs rĂ©sultats.
Les notions cinématiques
Au niveau des notions intervenant pour structurer les mesures, il existe un cercle bien connu entre la vitesse et le temps, puisque la mesure des vitesses suppose la durĂ©e et que la mesure des durĂ©es suppose une vitesse. Dâautre part, dans la mĂ©canique classique, la vitesse est un rapport, tandis que le temps et lâespace en constituent les termes Ă titre dâintuitions simples ; dans la mĂ©canique relativiste, au contraire, tous deux sont relatifs Ă la vitesse. Il est donc dâun certain intĂ©rĂȘt de se demander quelles sont les relations entre les notions de temps et de vitesse au cours de leur formation et si, en particulier, lâexamen de cette formation permet de lever le cercle rappelĂ© Ă lâinstant.
La vitesse
Il faut tout dâabord distinguer la perception de la vitesse et sa notion, car si celle-ci peut intervenir en prĂ©sence de donnĂ©es perceptives (mais dans leur interprĂ©tation par opposition Ă leur simple lecture) elle comporte en plus des caractĂšres de gĂ©nĂ©ralisation, dâabstraction rĂ©flĂ©chissante, et tĂŽt ou tard de structuration opĂ©ratoire (qui rendent les notions plus riches et non pas, comme on le croit souvent, plus pauvres que les perceptions correspondantes).
Ă commencer par la notion, lâintĂ©rĂȘt des Stades Ă©lĂ©mentaires observables chez lâenfant est de nous mettre en prĂ©sence dâun concept initial de la vitesse de caractĂšre ordinal et non pas mĂ©trique, et qui ne doit rien Ă la durĂ©e mais repose simplement sur lâordre de succession spatial et temporel. Telle est la notion du « dĂ©passement » qui implique, pour deux mobiles A et B, une inversion de lâordre spatial AB en BA, entre un moment antĂ©rieur T1 correspondant Ă AB et un moment ultĂ©rieur T, correspondant Ă BA. LâinconvĂ©nient de lâintuition du dĂ©passement est quâelle fournit seulement une comparaison des vitesses relatives de deux mobiles et ne permet pas la mesure dâune vitesse isolable. Mais sa valeur Ă©pistĂ©mologique est de ne comporter aucun cercle avec la durĂ©e, puisquâen ce concept ordinal nâinterviennent ni les espaces parcourus depuis lâorigine, ni les temps employĂ©s : ce fait prouve, tout au moins, le caractĂšre indĂ©pendant et primitif de la notion de vitesse. Aussi bien, lorsquâils ont voulu restructurer les notions de dĂ©part de la thĂ©orie de la relativitĂ© pour Ă©viter le cercle de la vitesse et de la durĂ©e, AbelĂ© et Malvaux ont-ils recouru Ă ces donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques et, en doublant la notion ordinale du dĂ©passement par une loi logarithmique et par un groupe abĂ©lien, ils ont alors obtenu un thĂ©orĂšme dâaddition des vitesses qui leur a permis la reconstruction souhaitĂ©e (dans Vitesse et univers relativiste).
La notion ordinale du dépassement se prolonge ensuite en une notion hyperordinale (au sens des échelles de Suppes) consistant à comparer entre eux les intervalles spatiaux, successifs dans le temps, entre les deux mobiles : intervalles décroissant tant que A rattrape B puis croissant aprÚs le dépassement. Enfin se constitue la notion métrique v = e : t.
Ă examiner maintenant la perception des vitesses, on retrouve de mĂȘme une structure ordinale et hyperordinale lorsque deux mobiles traversent simultanĂ©ment le champ perceptif (on note, par exemple, un effet dâaccĂ©lĂ©ration apparente au moment oĂč lâun des deux dĂ©passe lâautre par le fait que les intervalles dĂ©croissants sont perceptivement dĂ©valorisĂ©s par lâaction dĂ©formante des plus grands sur les plus petits). Dans le cas oĂč un seul mobile traverse le champ visuel, mais avec regard libre du sujet, sa vitesse est Ă©valuĂ©e par rapport Ă celle des mouvements du regard (lequel constitue ainsi le deuxiĂšme mobile) : par exemple, au moment oĂč le mobile apparaĂźt dans le champ visuel, il paraĂźt (subjectivement) plus rapide que tĂŽt aprĂšs, parce que le regard a du retard sur lui, Ă©tant restĂ© un court instant fixĂ© au point dâapparition (ce quâon vĂ©rifie par la prĂ©sence dâun bref effet de sillage ou persistance rĂ©tinienne). Enfin dans le cas oĂč un seul mobile traverse un champ visuel immobile, il y a encore estimation de la vitesse malgrĂ© lâabsence de tout mouvement du regard : par exemple le mobile paraĂźt (subjectivement) plus rapide en traversant la fovĂ©a quâen pĂ©riphĂ©rie. Mais, en fait, il intervient lĂ encore deux vitesses, comparĂ©es ordinalement : celle du passage sur la rĂ©tine du dĂ©but du train dâexcitation et celle du passage de sa terminaison (extinction) ; or, comme les cellules sont plus denses dans la fovĂ©a quâen pĂ©riphĂ©rie, avec davantage de connexions les reliant aux fibres nerveuses et que la persistance rĂ©tinienne y est plus grande, le train des excitations (cellules excitĂ©es de façon successivement simultanĂ©e : 1234⊠2345⊠3456⊠etc.), sâallonge en fovĂ©a, et donne lâimpression dâune accĂ©lĂ©ration.
En bref, les perceptions de la vitesse sâexpliquent comme les notions cinĂ©tiques initiales par des considĂ©rations purement ordinales et hyperordinales, supposant lâordre temporel et spatial, mais non pas les durĂ©es. Mais si, gĂ©nĂ©tiquement, les perceptions prĂ©sentent une avance sur la notion correspondante (en tant que prĂ©cocement hyperordinales), celle-ci finit par les dĂ©passer, en devenant mĂ©trique.
Le temps
Les perceptions comme les notions du temps prĂ©sentent deux aspects : lâun relatif Ă lâordre des Ă©vĂ©nements (succession ou simultanĂ©itĂ©), lâautre Ă la durĂ©e ou intervalles entre les Ă©vĂ©nements. Or lâun et lâautre de ces deux aspects se rĂ©vĂšlent, du point de vue psychogĂ©nĂ©tique, ĂȘtre en relation avec les vitesses, tant en ce qui concerne les notions que les perceptions. Il en rĂ©sulte que le temps apparaĂźt comme une coordination des vitesses, dans le mĂȘme sens que lâespace physique est une coordination des dĂ©placements (câest-Ă -dire des positions et de leurs changements, indĂ©pendamment des vitesses).
Ă commencer par les notions, on constate, par exemple, que pour deux mouvements de mĂȘme vitesse partant du mĂȘme point et aboutissant au mĂȘme point, il nây a pas de difficultĂ© Ă considĂ©rer les moments dâarrĂȘt comme simultanĂ©s. Par contre, si les points dâarrivĂ©e sont diffĂ©rents (vitesses inĂ©gales) le jeune enfant, tout en percevant bien que lâun des deux mobiles ne se dĂ©place plus dĂšs que lâautre sâest immobilisĂ©, refusera dâadmettre quâils se sont arrĂȘtĂ©s « en mĂȘme temps » parce quâil nây a pas encore de « mĂȘme temps » pour des mouvements dissemblables. Puis, lorsquâil acceptera cette simultanĂ©itĂ© des arrĂȘts comme celle des dĂ©parts, il refusera encore durant une pĂ©riode assez longue de reconnaĂźtre lâĂ©galitĂ© de ces durĂ©es de trajets, pourtant synchrones, et pensera que le mouvement le plus rapide, donc le plus long, correspond Ă la durĂ©e la plus grande. Lorsquâon lui fera comparer deux mouvements de vitesses inĂ©gales parcourant les mĂȘmes trajets, il commencera de mĂȘme par croire que le plus rapide prend le plus de temps, parce quâil accomplit un travail supĂ©rieur.
Ă considĂ©rer les vitesses-frĂ©quences, on trouve les mĂȘmes rĂ©sultats que pour les vitesses-mouvements. En prĂ©sentant n ou 2n images, pendant le mĂȘme temps, on observe chez les jeunes sujets une surestimation de la durĂ©e de prĂ©sentation des 2n images (ce qui correspond Ă une proportion directe entre le temps et la vitesse), puis, vers huit ans, une sous-estimation de cette mĂȘme durĂ©e « parce que les (2n) images vont plus vite ». Enfin lâon trouve des rĂ©actions dâĂ©galisation par compensation entre les durĂ©es correspondant Ă n et Ă 2n.
Quant aux perceptions du temps (portant sur des prĂ©sentations trĂšs brĂšves, sans intervalles suffisants pour les interprĂ©tations notionnelles), on retrouve les mĂȘmes relations : de deux mouvements synchrones dâinĂ©gales vitesses, le plus rapide paraĂźt sâarrĂȘter le premier et durer le moins de temps. Par contre, de deux mouvements successifs de mĂȘmes durĂ©es mais dâinĂ©gales vitesses, le plus rapide paraĂźt prendre plus de temps. De mĂȘme de deux rythmes successifs, Ă durĂ©es objectives Ă©gales, celui qui prĂ©sente la plus grande frĂ©quence donne lieu Ă une surestimation de la durĂ©e. Par contre, si lâon compare deux accĂ©lĂ©rations diffĂ©rentes de frĂ©quence, la plus forte accĂ©lĂ©ration donne lieu Ă une impression de moindre durĂ©e. En bref, tant pour la vitesse-frĂ©quence que pour la vitesse-mouvement, la durĂ©e paraĂźt inversement proportionnelle Ă la vitesse, sitĂŽt lâattention attirĂ©e sur celle-ci et directement proportionnelle si (comme en cas de mouvements successifs, etc.), le trajet parcouru ou le travail accompli sont considĂ©rĂ©s indĂ©pendamment de la vitesse.
Du point de vue psychogĂ©nĂ©tique, si la vitesse semble indĂ©pendante de la durĂ©e, celle-ci apparaĂźt au contraire comme une relation complexe englobant la vitesse. Sous sa forme gĂ©nĂ©rale, il sâagit dâune relation entre le travail accompli (comprenant soit lâespace parcouru, soit un facteur de frĂ©quence), et la puissance (comprenant la vitesse). Aux niveaux perceptifs ou prĂ©opĂ©ratoires, lâattention peut se centrer sur lâun ou lâautre des termes du rapport de prĂ©fĂ©rence Ă lâautre, dâoĂč les variations dans lâestimation subjective de la durĂ©e. Lorsque les opĂ©rations temporelles se constituent (mise en ordre de succession des Ă©vĂ©nements, emboĂźtements des intervalles coordonnĂ©s avec cet ordre, et surtout mĂ©trique temporelle par constitution dâune unitĂ© dâintervalle reportable au sein des emboĂźtements), la relation entre la durĂ©e et la vitesse devient gĂ©nĂ©rale et nĂ©cessaire ; la notion du temps apparaĂźt alors comme ce que font dĂ©jĂ entrevoir les Ă©tapes de sa formation : une coordination des vitesses, par opposition Ă la coordination spatiale des seuls dĂ©placements (et cela est vrai du temps psychologique, relatif aux vitesses et puissances de lâactivitĂ© propre, aussi bien que du temps physique). On comprend ainsi pourquoi les formes spatiales peuvent ĂȘtre dissociĂ©es de leurs contenus jusquâĂ permettre lâĂ©laboration de gĂ©omĂ©tries « pures », tandis que les vitesses restant dĂ©pendantes de leur contexte physique, le temps nâest jamais dissociable de son contenu et demeure par consĂ©quent une notion proprement cinĂ©matique et physique et nâappartient pas au domaine des mathĂ©matiques pures.
Les notions de conservation
La meilleure preuve que les notions physiques, mĂȘme sous leurs formes les plus Ă©lĂ©mentaires, supposent un cadre logico-mathĂ©matique pour se constituer, est que les notions les plus courantes et les plus intuitives de conservation ne rĂ©sultent ni dâun montage innĂ© ni dâune simple lecture de lâexpĂ©rience mais dâune Ă©laboration opĂ©ratoire ou quasi opĂ©ratoire.
I. â Le schĂ©ma de lâobjet permanent est un premier exemple de ces notions spontanĂ©es de conservation, et qui intĂ©resse la physique, car, Ă voir comment un grand nombre de bons esprits ont renoncĂ© Ă la permanence des corpuscules Ă lâĂ©chelle microphysique, il est utile de se demander si la conservation de lâobjet en tant que substance est une notion a priori, comme on pourrait le croire Ă constater la contrainte quâelle exerce sur le sens commun, ou sâil sâagit dâune construction progressive par collaboration entre les donnĂ©es dâexpĂ©rience et les structurations du sujet.
La solution aprioriste a Ă©tĂ© soutenue par Ă. Meyerson, qui voyait dans la permanence de la substance le produit dâune identification intervenant dĂšs la perception et imposant au sujet lâidĂ©e que, derriĂšre le donnĂ© sensible fourni par cette perception, il devait intervenir une substance extĂ©rieure et indĂ©pendante en tant que cause de cette perception. Aussi Meyerson concluait-il Ă lâuniversalitĂ© de la croyance en la permanence de lâobjet, jusque chez lâanimal puisque le chien cherche le liĂšvre mĂȘme sans le voir. Mais Ă. Meyerson oubliait lâodorat, et lâexemple du chien ne prouve donc rien, puisquâil reste dominĂ© par sa perception et quâon ne peut parler de permanence de lâobjet quâĂ partir du moment oĂč lâobjet est recherchĂ© en dehors de tout champ perceptif, olfactif ou auditif comme visuel.
Câest donc chez le nourrisson que lâexpĂ©rience est la plus fructueuse et nous avons pu Ă©tablir sur nos trois enfants (en des expĂ©riences vĂ©rifiĂ©es depuis par Th. Gouin DĂ©carie sur quatre-vingt-dix sujets) quâil nây a au dĂ©but aucune permanence de lâobjet et que cette permanence se construit entre six ou sept et douze Ă dix-huit mois en relation avec lâorganisation du groupe des dĂ©placements. Ă quatre ou cinq mois encore les rĂ©actions sont entiĂšrement nĂ©gatives : sur le point de saisir un objet, lâenfant retirera sa main si on recouvre cet objet dâun linge. Dans la suite, il cherchera lâobjet sous lâĂ©cran, mais sâil lâa trouvĂ© en A (par exemple Ă sa gauche) et quâon le dĂ©place en B (sous un linge Ă droite du sujet et naturellement avec un mouvement entiĂšrement visible), le sujet retourne le chercher en A câest-Ă -dire lĂ oĂč lâaction a rĂ©ussi une premiĂšre fois : lâobjet nâest donc encore Ă ce niveau que semi-indĂ©pendant, donc toujours relatif Ă lâaction du sujet. Enfin, lâobjet est promu au rang de mobile indĂ©pendant et recherchĂ© en fonction de ses dĂ©placements successifs.
En cette construction intervient naturellement lâexpĂ©rience dont les succĂšs ou les Ă©checs sont utilisĂ©s par les actions du sujet. Mais il sây ajoute lâorganisation propre Ă ces actions. Dâabord irrĂ©versibles, câest-Ă -dire sans parvenir Ă remonter le flux des Ă©vĂ©nements, ces actions sâefforcent ensuite de compenser les perturbations extĂ©rieures (disparitions) par des rĂ©actions en sens inverse (retrouver et ramener) et cette rĂ©versibilitĂ© naissante conduit Ă organiser les mouvements en un « groupe » : composition des dĂ©placements, inversion (retour), associativitĂ© (conduite du dĂ©tour) et identitĂ©. Câest cette organisation de lâespace par coordination des mouvements du sujet qui permet alors de localiser lâobjet en ses dĂ©placements et de lui confĂ©rer une permanence indĂ©pendante de lâaction propre, dans la mesure oĂč celle-ci sâest ainsi dĂ©centrĂ©e.
Le groupe des dĂ©placements nâa donc rien dâa priori, comme le croyait H. PoincarĂ©. La distinction, que le cĂ©lĂšbre gĂ©omĂštre croyait immĂ©diate, entre les changements de position (susceptibles dâĂȘtre annulĂ©s par un dĂ©placement corrĂ©latif du corps propre) et les changements dâĂ©tat (non annulables), nâest pas donnĂ©e au dĂ©part, mais se construit, puisque, au dĂ©but tout est changement dâĂ©tats pour le nourrisson, faute prĂ©cisĂ©ment dâobjets permanents. La construction du groupe et celui de lâobjet sont donc solidaires, lâorganisation de lâobjet, celui de lâespace, celui des successions temporelles (par exemple dans le cas des mouvements successifs) et celui de la causalitĂ© elle-mĂȘme (voir plus loin) Ă©tant indissociables.
Il est dâun certain intĂ©rĂȘt de noter ainsi que la conservation de lâobjet ne constitue donc nullement une notion a priori mais est relative Ă la possibilitĂ© de localisation donc Ă la structuration spatio-temporelle et causale de lâunivers. On sait, en effet, quâen microphysique, lâexistence dâun corpuscule nâest assurĂ©e quâen fonction de sa localisation et que si L. de Broglie tend Ă lui reconnaĂźtre une conservation supĂ©rieure Ă ce quâadmettent la plupart des auteurs (voir le chapitre « Les reprĂ©sentations concrĂštes en microphysique »), câest en raison dâun retour Ă des cadres spatiaux et temporels plus gĂ©nĂ©raux.
II. â Si la conservation de lâobjet individuel est acquise dĂšs le niveau de lâintelligence sensori-motrice, câest-Ă -dire avant le langage, il faut attendre des annĂ©es jusquâau dĂ©but des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques concrĂštes (vers sept ou huit ans) pour que se constituent les conservations physiques Ă©lĂ©mentaires portant sur les quantitĂ©s caractĂ©ristiques de ces objets (quantitĂ© de « substance » ou matiĂšre, de poids ou de volume physique) ou sur les objets collectifs. Ici Ă nouveau on va donc constater que, dĂšs les dĂ©buts les plus humbles de la connaissance physique, celle-ci ne sâacquiert quâencadrĂ©e et soutenue par une structuration logico-mathĂ©matique due aux activitĂ©s du sujet.
Par exemple si lâon prĂ©sente deux verres Ă©gaux A1 et A2, pleins jusquâau mĂȘme niveau, et quâon verse le liquide de A2 en B plus Ă©troit, les sujets de quatre Ă six ans ne croient pas en gĂ©nĂ©ral que la quantitĂ© sâest conservĂ©e, du moment que le niveau a changĂ© (Ă©valuation ordinale par le point dâarrivĂ©e, comme pour les vitesses, p. 604-606). Ce nâest que vers sept ou huit ans que la conservation est affirmĂ©e, et mĂȘme rapidement reconnue comme nĂ©cessaire au nom de trois arguments : (1) on peut remettre lâeau en A2 et constater que le niveau redevient le mĂȘme quâen A1 (rĂ©versibilitĂ©, distincte de la renversabilitĂ© selon laquelle lâeau se dilate en B et se contracte en A) ; (2) lâeau en B perd en diamĂštre ce quâelle gagne en hauteur (compensation ou rĂ©versibilitĂ© des relations rĂ©ciproques, mais affirmĂ©e Ă titre qualitatif ou logique avant toute mesure) ; (3) câest « la mĂȘme eau » (identitĂ©). Mais cette identitĂ© prĂ©sente le caractĂšre remarquable de ne constituer un argument quâĂ partir du moment oĂč les deux autres arguments sont possibles : les petits savaient bien, eux aussi, quâon nâa rien enlevĂ© ni ajoutĂ©, mais nâen tiraient aucune consĂ©quence de conservation, tandis quâau niveau de la rĂ©versibilitĂ© lâidentitĂ© devient un argument en tant quâenglobĂ©e dans une structure de groupe.
En dâautres termes, la pensĂ©e commence par ne sâattacher quâaux configurations (plus haut, etc.) mais sans tenir compte des transformations, et par ne concevoir celles-ci que comme relatives Ă lâaction propre (verser en tant que geste global et non pas que mouvement du liquide) : dâoĂč le caractĂšre subjectif, au sens dâillusoire, des non-conservations. Puis la connaissance considĂšre les transformations comme telles et conçoit les Ă©tats ou configurations comme relatifs Ă ces transformations : elle devient alors objective, mais en tant quâencadrĂ©e par des activitĂ©s du sujet, qui attribuent au rĂ©el une structure algĂ©brique, telle que la rĂ©versibilitĂ©, devenue nĂ©cessaire, confĂšre un sens Ă lâidentitĂ© et engendre alors les notions de conservation.
Une autre expĂ©rience conduit aux mĂȘmes interprĂ©tations. Deux boulettes dâargile de mĂȘme forme, poids et dimensions A1 et A2 sont offertes au sujet qui modifie la seconde en un boudin B, ou en une galette ou la coupe en morceaux, etc. Les problĂšmes sont dâĂ©tablir si la quantitĂ© de matiĂšre se conserve ou le poids ou le volume physique (celui-ci se mesurant au niveau de lâeau dans un verre aprĂšs immersion de la boulette ou de sa transformĂ©e). Les rĂ©sultats (qui ont Ă©tĂ© vĂ©rifiĂ©s en de nombreux pays) sont dâabord la nĂ©gation de toute conservation. Vers huit ans apparaĂźt la conservation de la substance, au nom des trois arguments dĂ©jĂ indiquĂ©s pour les liquides, mais sans que le sujet les applique au poids ni au volume (« le poids, ce nâest pas la mĂȘme chose, ça change », etc.) Vers neuf ou dix ans ils sont par contre retenus pour justifier la conservation naissante du poids, et enfin vers onze ou douze ans pour celle du volume. Il est frappant, au point de vue Ă©pistĂ©mologique, de constater que le premier en date de ces invariants est celui de la substance, alors quâune quantitĂ© de matiĂšre indĂ©pendante de son poids et de son volume nâest ni perceptible ni mesurable pour lâenfant : il sâagit donc dâune simple forme logique, due Ă la constitution naissante de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire, donc aux activitĂ©s dĂ©ductives du sujet et indĂ©pendamment du contrĂŽle empirique.
Les essais dâapprentissage par contrĂŽle Ă la balance pour la conservation du poids (comme lâa pratiquĂ© le psychologue norvĂ©gien J. Smedslund) ont montrĂ© quâil Ă©tait aisĂ© dâobtenir une prĂ©vision sur le terrain de la simple lĂ©galitĂ© (« ce sera toujours la mĂȘme chose puisque cela nâa pas changé ») mais sans comprĂ©hension causale : par exemple, la transitivitĂ© des Ă©galitĂ©s de poids (A = C si A = B et B = C) ne sâacquiert que peu ou pas du tout par le mĂȘme procĂ©dĂ©.
Notons encore que ces mĂȘmes Stades de formation de la conservation se retrouvent inchangĂ©s si les questions sont posĂ©es Ă propos de la dissolution du sucre dans lâeau (la substance, le poids et le volume Ă©tant alors attribuĂ©s, mais en ordre successif de constitution, aux corpuscules invisibles de sucre fondu) ou Ă propos de la dilatation dâun grain de maĂŻs amĂ©ricain (mĂȘmes raisonnements portant alors sur les corpuscules dont est faite sa farine).
La causalité
La notion de cause, dont nous avons dĂ©jĂ dit quelques mots, a Ă©tĂ© classiquement interprĂ©tĂ©e de trois maniĂšres distinctes. Selon Hume elle nâimplique aucun passage objectif entre la cause et lâeffet, mais simplement une succession rĂ©guliĂšre et si nous Ă©prouvons une impression subjective de connexion nĂ©cessaire ou mĂȘme de production, câest en vertu de la force de lâhabitude ou de lâassociation que provoque cette succession constante. Selon Maine de Biran, il y a au contraire passage objectif entre la cause et lâeffet, et mĂȘme en certains cas un passage sensible, comme dans lâexemple privilĂ©giĂ© de lâaction propre ou volontaire, oĂč nous sentirions passer lâimpulsion conduisant de la cause (volontĂ©) Ă lâeffet musculaire. Pour le rationalisme, enfin (de Descartes Ă Kant, Ă Meyerson et Ă Brunschvicg), il y a passage objectif mais non sensible, car le lien causal est reconstituĂ© dĂ©ductivement par lâintelligence (causa seu ratio). Quant Ă la causalitĂ© perceptive dĂ©couverte par Michotte, elle Ă©tend le domaine de la causalitĂ© Ă la perception elle-mĂȘme mais elle ne peut sâinterprĂ©ter, elle aussi, que selon les trois modes prĂ©cĂ©dents, et en particulier selon le troisiĂšme (comme nous lâavons montrĂ© ailleurs), car on ne voit rien passer entre lâagent et le patient, et lâon perçoit seulement une rĂ©sultante par compensations, dues alors Ă une composition de rĂ©gulations perceptives et non pas naturellement Ă une dĂ©duction opĂ©ratoire.
Ces trois modes dâinterprĂ©tation de la causalitĂ© Ă©tant ainsi distinguĂ©s, il est Ă©vident que câest Ă la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique Ă nous renseigner sur celui qui correspond aux faits psychologiques (car lâassociation humienne, le passage sensible biranien et la reconstitution dĂ©ductive ou perceptive, sont des hypothĂšses relevant des faits psychologiques).
I. â Au niveau sensori-moteur, on observe chez le nourrisson une Ă©volution de la causalitĂ© qui est dĂ©jĂ trĂšs significative. Au point de dĂ©part, la seule causalitĂ© reconnue est celle de lâaction propre, ce qui semble biranien, mais sans souci des contacts physiques et dans un contexte purement phĂ©nomĂ©niste qui rappelle les analyses de Hume ; par exemple les mĂȘmes procĂ©dĂ©s sont utilisĂ©s Ă quatre ou six mois pour secouer les objets suspendus au toit du berceau et pour faire durer un balancement constatĂ© Ă deux mĂštres de celui-ci. Dans la suite, la causalitĂ© se spatialise (nĂ©cessitĂ© des contacts) et sâobjective simultanĂ©ment (dĂ©lĂ©gation de la cause aux objets devenus permanents), se constituant ainsi sous une forme quasi physique en fonction de la structuration gĂ©nĂ©rale de lâespace, de lâobjet et du temps, ce qui parle en faveur de la causalitĂ© par reconstitution intelligente.
II. â AprĂšs la constitution du langage, au niveau de la pensĂ©e ou de la reprĂ©sentation notionnelles, la causalitĂ© Ă©volue selon un processus dâensemble, qui rappelle les lignes gĂ©nĂ©rales de lâĂ©volution prĂ©cĂ©dente, mais avec tous les pouvoirs que la pensĂ©e et la formulation verbale ajoutent Ă lâorganisation sensori-motrice. De trois ou quatre ans (Ăąge du « pourquoi ») Ă six ou sept ans la causalitĂ© est, comme nous en avons dĂ©jĂ donnĂ© un exemple au premier paragraphe, essentiellement assimilation Ă lâaction propre, dâoĂč un mĂ©lange initialement indissociable de finalisme et de causalitĂ© efficiente, dâanimisme et de phĂ©nomĂ©nisme, etc. Puis, par une dĂ©centration progressive, analogue Ă celle qui sâĂ©bauche dĂ©jĂ au niveau sensori-moteur, mais avec cette diffĂ©rence que les opĂ©rations dĂ©ductives complĂštent dĂ©sormais lâorganisation pratique, la causalitĂ© devient assimilation aux structures infĂ©rentielles : la liaison fondamentale selon laquelle lâeffet gagne ce que perd la cause, en un systĂšme de transformations conservantes ou compensatoires, est ainsi comprise en analogie avec la construction dĂ©ductive. On en a vu prĂ©cĂ©demment un exemple Ă propos de lâĂ©quilibre hydrostatique. Câest assez dire que, si, aux Stades initiaux, aussi bien reprĂ©sentatifs que sensori-moteurs, Hume et Maine de Biran semblent tous deux avoir partiellement raison (mais en se rĂ©futant alors lâun par lâautre, comme le remarquait finement Brunschvicg), lâĂ©volution de la causalitĂ©, dĂšs ses Stades prĂ©scientifiques, sâoriente dans la direction de la reconstitution dĂ©ductive, justifiant ainsi lâinterprĂ©tation rationaliste qui semble sâimposer lorsque lâon situe lâĂ©laboration gĂ©nĂ©tique de la causalitĂ© dans le contexte des structurations opĂ©ratoires spontanĂ©es (conservation, etc.). Quant Ă ce que devient la causalitĂ©, sur le terrain physique, nous verrons dans la conclusion de cette partie du volume en quoi lâhistoire des idĂ©es sâaccorde et se coordonne avec ce quâen apprend lâexamen de leur genĂšse.
Un cas remarquable de cette causalitĂ© par dĂ©duction du rĂ©el, câest-Ă -dire par structuration de la lĂ©galitĂ© au moyen de compositions opĂ©ratoires dues aux systĂšmes logico-mathĂ©matiques du sujet, est celui des formes qualitatives et purement spĂ©culatives dâatomisme, telles quâelles sont apparues chez les prĂ©socratiques un grand nombre de siĂšcles avant toute expĂ©rimentation (et selon un schĂ©ma qui sâest conservĂ© jusquâau xixe siĂšcle et qui paraissait Ă A. Comte le modĂšle de ces reprĂ©sentations explicatives quâil sâefforçait de combattre). AprĂšs que lâĂ©cole de Milet eut substituĂ© la conservation de la substance aux notions tirĂ©es des cosmogonies mythologiques, les schĂšmes de condensation et de rarĂ©faction destinĂ©s Ă rendre compte de la variabilitĂ© des objets Ă partir de la substance unique ont conduit Ă lâidĂ©e, renforcĂ©e par la maniĂšre dont Pythagore concevait le nombre comme un atome spatial, que toute matiĂšre Ă©tait composĂ©e dâĂ©lĂ©ments insĂ©cables, dont les compositions additives et gĂ©omĂ©triques expliquaient les propriĂ©tĂ©s visibles des corps. Or, ce sont ces mĂȘmes compositions opĂ©ratoires que lâon retrouve Ă lâĂ©tat spontanĂ© et non pas rĂ©flexif chez lâenfant lorsquâil parvient Ă constituer ses notions de conservation et Ă les appliquer Ă des transformations physiques telles que la dissolution du sucre ou le gonflement dâun grain de maĂŻs avec la chaleur. Le sucre (aprĂšs une phase de nĂ©gation de toute conservation) Ă©tant alors considĂ©rĂ© comme se conservant sous la forme de petits grains invisibles et la farine sous forme de grains de poudre, les opĂ©rations mĂȘmes qui ont engendrĂ© lâidĂ©e de conservation conduisent Ă subordonner aussitĂŽt Ă un systĂšme de compositions additives ces grains Ă©lĂ©mentaires, dont lâexistence seule est dĂ©jĂ imposĂ©e par cette exigence opĂ©ratoire de conservation. La somme des grains invisibles du sucre dissous Ă©quivaut Ă la substance totale du morceau avant sa dissolution, et de mĂȘme pour le maĂŻs avant et aprĂšs sa dilatation. Mais ces grains, lorsque les conservations du poids et du volume ne sont point encore constituĂ©es, sont censĂ©s perdre de leur poids et abandonner tout volume dans le cas du sucre, ou augmenter des deux dans le cas du maĂŻs (par dĂ©lĂ©gation des propriĂ©tĂ©s globales apparentes aux propriĂ©tĂ©s de lâatome, comme dans le cas historique des atomes crochus ou lancĂ©olĂ©s, etc.). Lorsque ces conservations sâĂ©laborent Ă leur tour, les grains invisibles de sucre sont alors considĂ©rĂ©s comme fournissant, par composition additive, un poids total ou un volume total Ă©gaux Ă la somme initiale des parties. Dans le cas du maĂŻs il sây ajoute un schĂšme de condensation digne des prĂ©socratiques : les granules Ă©lĂ©mentaires de farine conservent leurs poids et leurs volumes respectifs, mais, en sâĂ©cartant les uns des autres, aboutissent Ă une dilatation globale du grain de maĂŻs ! Tous ces faits tĂ©moignent aussi dâune solidaritĂ© Ă©troite entre les formes de la causalitĂ©, ici atomistique, et les modes de composition opĂ©ratoire (conservation, composition additive et organisation spatiale).
Le hasard
DĂšs les premiĂšres annĂ©es de son existence, lâĂȘtre humain doit faire face Ă des situations alĂ©atoires et il sây adapte par des comportements que lâon a souvent dĂ©crits en termes de « probabilitĂ©s subjectives ». Mais autre chose est de tenir compte du hasard dans lâaction proprement dite (par exemple ne pas dĂ©sobĂ©ir trop complĂštement Ă un ordre, pour si jamais on est attrapĂ©, mais le tourner quand mĂȘme suffisamment au cas oĂč ce que lâon fait demeure inaperçu), et autre chose est de comprendre sa nature et de sâen donner une notion adĂ©quate. Câest de cette notion quâil sâagira ici, et non pas du comportement comme tel, car il est spĂ©cialement intĂ©ressant pour lâĂ©pistĂ©mologie physique de constater que lâidĂ©e de hasard, elle aussi, ne se construit spontanĂ©ment quâen rĂ©fĂ©rence avec des cadres logico-mathĂ©matiques, alors quâun examen superficiel de comportement pourrait faire croire quâelle sâimpose par simple effet cumulatif de lâexpĂ©rience.
Le hasard, câest le mĂ©lange ou, comme disait Cournot, lâinterfĂ©rence de sĂ©ries causales indĂ©pendantes. LâalĂ©atoire est donc essentiellement caractĂ©risĂ© par son aspect irrĂ©versible, donc non dĂ©ductible dans le dĂ©tail des Ă©vĂ©nements, en opposition avec les sĂ©ries bien ordonnĂ©es que la pensĂ©e peut dĂ©rouler ou reconstituer dĂ©ductivement dans les deux sens. Or, lâintĂ©rĂȘt de la genĂšse de lâidĂ©e de hasard est que, au niveau oĂč lâenfant nâa pas encore atteint la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire (absence de conservations, etc.), il nâest point apte Ă construire la notion du fortuit, faute prĂ©cisĂ©ment de rĂ©fĂ©rence Ă lâopĂ©ration rĂ©versible, qui permet de dissocier dans le rĂ©el ce qui est dĂ©ductible et ce qui rĂ©siste Ă la dĂ©duction en raison de mĂ©langes ou dâinterfĂ©rences diverses.
Une expĂ©rience permet dâen juger dâemblĂ©e. On prĂ©sente aux sujets une boĂźte rectangulaire lĂ©gĂšrement inclinĂ©e vers un de ses petits cĂŽtĂ©s, oĂč une dizaine de casiers (avec petites rainures les sĂ©parant) sont meublĂ©s de cinq perles blanches alignĂ©es, suivies de cinq noires successives. On annonce au sujet quâon va faire basculer la boĂźte et que les perles sortiront ainsi de leurs casiers et se promĂšneront librement. La question est de savoir si en rendant Ă la boĂźte son inclinaison initiale les perles se retrouveront rangĂ©es comme au dĂ©part ou si elles se mĂ©langeront. On peut demander en outre Ă lâenfant de dessiner les trajets des perles tels quâil les prĂ©voit. Or, aux niveaux antĂ©rieurs Ă toute opĂ©ration rĂ©versible, les jeunes sujets demeurent rĂ©fractaires Ă toute idĂ©e de mĂ©lange irrĂ©versible : les perles reviendront chacune Ă sa place, ou si ce nâest pas le cas, les noires iront chez les blanches et vice versa, en un chassĂ©-croisĂ© rĂ©gulier qui sâannulera ensuite par retour aux positions initiales ; ou encore si le mĂ©lange est constatĂ© Ă lâexpĂ©rience, il y aura ensuite « dĂ©mĂ©lange » ! On pourrait voir en de telles affirmations une rĂ©versibilitĂ© proprement dite, qui contredirait ce que nous venons de dire du niveau prĂ©opĂ©ratoire de ces sujets : mais la rĂ©versibilitĂ© consiste en un passage dâun Ă©tat A Ă un Ă©tat B aussi significatif que A avec retour de B en A, tandis quâici A est conçu comme un ordre permanent et B comme un dĂ©sordre momentanĂ©, comparable Ă ce quâAristote appelait un « accident » par opposition Ă lâessence. Au niveau des opĂ©rations rĂ©versibles, le mĂ©lange est, au contraire, admis en tant quâirrĂ©versible, en tant quâĂ©tat positif rĂ©sistant Ă la dĂ©ductibilitĂ© de dĂ©tail.
Un jeu de pile ou face (jetons pourvus dâune croix dâun cĂŽtĂ© et dâun rond de lâautre) donne lieu aux mĂȘmes constatations : pour les petits, tout devrait pouvoir ĂȘtre prĂ©vu, et lorsquâon substitue Ă la collection initiale un sac de jetons pipĂ©s ne portant plus que des croix, ces sujets ne sont pas Ă©tonnĂ©s du rĂ©sultat, tandis quâaprĂšs sept ou huit ans lâenfant se refuse Ă toute prĂ©vision et, lorsquâil ne tombe plus que des croix, il rĂ©pond aussitĂŽt : « Ce nâest pas normal » ou « il y a un truc ». Dans le cas dâune boĂźte contenant un jeton blanc et deux rouges, si lâon demande aux jeunes sujets la couleur qui a le plus de chance de sortir en ne prenant quâun seul jeton, ils rĂ©pondent en gĂ©nĂ©ral : « le blanc puisquâil nây en a justement quâun ». DĂšs sept ou huit ans au contraire, il y a dĂ©but de quantification de la probabilitĂ©.
En bref, lâidĂ©e de hasard nâest pas comprise tant quâil nây a pas dâopĂ©rations rĂ©versibles, par opposition auxquelles pourrait ĂȘtre construite la notion de sĂ©quences Ă interfĂ©rences imprĂ©visibles. Par contre, une fois Ă©laborĂ©e une telle notion, sous une forme initialement nĂ©gative, lâopĂ©ration assimile en retour le hasard, sous la forme dâun calcul des cas possibles considĂ©rĂ©s en leur ensemble. Ce calcul, dâabord simplement additif puis (dĂšs onze Ă douze ans) combinatoire, conduit alors aux notions de probabilité : distributions, mise en relation des cas favorables et des cas possibles, etc. Il sâensuit toute une structuration du rĂ©el, complĂ©tant les structurations causales Ă©lĂ©mentaires dĂ©crites prĂ©cĂ©demment et fournissant le point de dĂ©part dâexplications probabilistes dans les domaines oĂč les sĂ©ries causales interfĂšrent sans dĂ©duction possible des mĂ©langes en leur dĂ©tail. Câest ainsi quâon obtient dĂšs onze Ă douze ans une explication spontanĂ©e des effets de grands nombres, des fluctuations et mĂȘme de certaines corrĂ©lations au sens statistique du terme (sous la forme de tables des contingences : AB et non A + non B plus frĂ©quents que A sans B ou lâinverse).
Déduction et expérimentation
Le progrĂšs des structures opĂ©ratoires dans la direction des opĂ©rations propositionnelles et dâune combinatoire (voir p. 388-390) ne conduit pas simplement, du point de vue de lâĂ©laboration des notions physiques, Ă ce dĂ©but dâattitude probabiliste Ă laquelle nous venons de faire allusion : il aboutit Ă toute une refonte des comportements expĂ©rimentaux du sujet et Ă la construction de nouveaux schĂšmes opĂ©ratoires pouvant servir Ă lâinterprĂ©tation des phĂ©nomĂšnes.
Câest une chose remarquable, dans lâhistoire des sciences, que le caractĂšre trĂšs tardif de la constitution des mĂ©thodes expĂ©rimentales, par opposition aux conquĂȘtes beaucoup plus rapides dues Ă la dĂ©duction et mĂȘme Ă lâaxiomatisation. Ce phĂ©nomĂšne gĂ©nĂ©ral, qui comporte Ă lui seul toute une Ă©pistĂ©mologie et clairement dĂ©favorable aux interprĂ©tations empiristes, se retrouve avec une clartĂ© particuliĂšre dans le cas du dĂ©veloppement des structures logico-mathĂ©matiques et des notions physiques chez lâenfant. Il est vrai que lâĂ©cole (mais ce nâest pas pour rien, car les programmes officiels suivent toujours la pente de la plus grande facilitĂ© du point de vue de lâadulte) enseigne en gĂ©nĂ©ral tout, sauf prĂ©cisĂ©ment lâexpĂ©rimentation active et authentique. Il est dâautant plus intĂ©ressant dâĂ©tudier comment sây prend lâenfant lui-mĂȘme, aux diffĂ©rents niveaux de son Ă©volution.
Or, cette expĂ©rimentation spontanĂ©e, quâil est facile dâanalyser en des situations organisĂ©es Ă cet effet, Ă©volue dâune façon Ă©troitement solidaire des structures opĂ©ratoires dont dispose le sujet. La rĂšgle essentielle de toute expĂ©rimentation consiste Ă dissocier les facteurs en jeu et Ă les faire varier Ă tour de rĂŽle en neutralisant les autres. Pour examiner le comportement dâun enfant, Ă cet Ă©gard, on lui fournira, par exemple, un dispositif permettant dâobserver la flexibilitĂ© de tiges variant selon les longueurs, les Ă©paisseurs, les formes de section, etc., et lâon demandera (1) de dĂ©gager les divers facteurs possibles, mais surtout (2) de prouver que les facteurs invoquĂ©s jouent bien un rĂŽle. On sâaperçoit alors de ce fait fondamental que la dissociation des facteurs et la rĂšgle « toutes choses Ă©gales dâailleurs » sont bien atteintes spontanĂ©ment par le sujet, mais seulement au niveau des opĂ©rations propositionnelles ou hypothĂ©tico-dĂ©ductives et en fonction exclusivement de lâemploi de la combinatoire inhĂ©rente Ă une telle logique.
Au niveau prĂ©opĂ©ratoire (avant sept ans) il va de soi quâil nây a aucune expĂ©rimentation dirigĂ©e : lâenfant manipule avec intĂ©rĂȘt le dispositif, observe mais ne parvient Ă aucune interprĂ©tation consistante. Au niveau des opĂ©rations « concrĂštes » par contre (sept Ă onze ans), il applique aux objets les opĂ©rations dont il dispose : classifications, sĂ©riations, correspondances sĂ©rielles (plus long, plus flexible, etc.), mais de proche en proche, toujours dans le mĂȘme sens, sans analyse rĂ©troactive, et sans aucune dissociation des facteurs faute de combinatoire. Un enfant de neuf ans nous dit, par exemple, que la longueur joue un rĂŽle, mais, pour le prouver, il prĂ©sente une tige longue et mince et une autre courte et Ă©paisse parce quâainsi, dit-il, « on voit mieux la diffĂ©rence ». Un tel comportement montre bien quâil a aperçu deux facteurs distincts (ce nâest donc pas par ignorance du contenu quâil raisonne de cette maniĂšre) mais sans comprendre que leur cumul enlĂšve toute valeur Ă la preuve cherchĂ©e : câest donc, en de tels cas, le dĂ©faut de structuration formelle qui retarde lâexpĂ©rimentation systĂ©matique, au profit de lâexpĂ©rience immĂ©diate.
Au contraire, lorsque sont Ă©laborĂ©es les opĂ©rations propositionnelles (implication, disjonction, incompatibilitĂ©, etc.), avec leurs structures de combinatoire et de groupe INRC (voir premier paragraphe), deux nouveautĂ©s sâensuivent. La premiĂšre est que, au lieu dâaller sans cesse de lâavant par mise en correspondances globales, le sujet, devenu capable de raisonner sur de simples hypothĂšses, se livre Ă quelques tĂątonnements puis les arrĂȘte pour rĂ©flĂ©chir rĂ©troactivement et faire lâinventaire des hypothĂšses possibles. AprĂšs quoi, il fait varier les facteurs un Ă un en neutralisant les autres, par Ă©limination ou en les maintenant constants. Or, cette double conduite suppose la mise en Ćuvre dâune mĂȘme combinatoire mais portant soit sur les idĂ©es (opĂ©rations propositionnelles) soit sur les objets (combinaisons des facteurs) : dans les deux cas, il sâagira par exemple de comprendre que la combinaison x et y, non x et y, et x et non y mais avec exclusion de x et non y, prouve que x implique y tandis que la combinaison x et y ou x et non y prouve que x est indĂ©pendant de y ; etc. La structuration mĂȘme de lâexpĂ©rimentation suppose donc une logique, ce qui va de soi, mais une logique particuliĂšre qui est pour ainsi dire Ă la seconde puissance ; elle consiste, en effet, en opĂ©rations sur des opĂ©rations, puisquâune combinatoire est une classification de toutes les classifications (câest pourquoi dâailleurs, sa construction finit par sâimposer par extension des opĂ©rations concrĂštes du niveau prĂ©cĂ©dent) et quâun systĂšme de permutations est une sĂ©riation de toutes les sĂ©riations, etc.
Mais la logique des propositions comporte aussi un groupe INRC coordonnant les inversions N et les rĂ©ciprocitĂ©s R en un systĂšme commutatif (oĂč C = RN, etc.). Or joint Ă la combinatoire ce groupe engendre un ensemble de schĂšmes opĂ©ratoires nouveaux qui vont renforcer cette structuration de lâexpĂ©rience physique amorcĂ©e de la maniĂšre que lâon vient de dĂ©crire.
Lâun de ces schĂšmes est celui des proportions, qui dĂ©bute sous une forme logique ou qualitative (I/R = C/N avec Ă©galitĂ© des produits croisĂ©s IN = RC) avant de devenir numĂ©rique ou mĂ©trique. Il est remarquable que dans toutes les situations impliquant une proportionnalitĂ© (relations entre poids et distances sur les flĂ©aux dâune balance, entre grandeurs et distances dans la projection des ombres, entre espaces et durĂ©es pour deux vitesses Ă©gales, entre les cas favorables et possibles pour deux probabilitĂ©s Ă©gales, etc.), le sujet, indĂ©pendamment de tout enseignement scolaire des proportions, parvient par voie logique Ă un schĂšme de proportionnalitĂ© avant dâintroduire les mesures. Or, comme il intervient alors deux variables en jeu, dont la valeur de chacune peut ĂȘtre augmentĂ©e (I) ou diminuĂ©e (N) et que ces variations se compensent de lâune des variables Ă lâautre (R) ou se renforcent (C), une telle comprĂ©hension suppose la coordination de quatre transformations (INRC).
Il en est de mĂȘme partout oĂč interviennent deux systĂšmes de rĂ©fĂ©rence, comme dans les problĂšmes de mouvements relatifs ou de vitesses relatives : juger par exemple, le nombre de cyclistes (sâils dĂ©filent Ă la mĂȘme vitesse et Ă la cadence dâun par unitĂ© de temps) que verra un observateur selon quâil est immobile ou quâil se dĂ©place dans la mĂȘme direction que les cyclistes ou en sens contraire. De tels problĂšmes insolubles avant les opĂ©rations INRC sont aisĂ©ment dominĂ©s dĂšs onze ans en moyenne : « Câest comme si les vĂ©los allaient plus vite », dira par exemple le sujet dans le cas supposĂ© oĂč lâobservateur va Ă leur rencontre.
Au total, ces diverses donnĂ©es psychogĂ©nĂ©tiques conduisent Ă deux conclusions. La premiĂšre est que les vĂ©ritĂ©s physiques les plus Ă©lĂ©mentaires comme la permanence des objets, la conservation des quantitĂ©s, les notions cinĂ©matiques, la causalitĂ© ou le hasard ne sont point Ă©videntes Ă tous les niveaux de dĂ©veloppement et ne sâimposent nullement par une prise de contact immĂ©diate avec lâ« expĂ©rience ». La seconde est que lâexpĂ©rience et surtout lâexpĂ©rimentation ne se structurent de façon rationnelle quâen fonction des activitĂ©s du sujet, dans la mesure oĂč celles-ci parviennent Ă se dĂ©centrer par rapport Ă lâaction propre et Ă se coordonner en structures opĂ©ratoires de nature dĂ©jĂ logico-mathĂ©matique, la vĂ©ritĂ© physique Ă©tant toujours relative Ă un tel cadre logico-mathĂ©matique en dehors duquel non seulement aucune interprĂ©tation mais encore aucune constatation objectives ne sont possibles.
Bibliographie
J. B. Grize, K. Henry, M. Meylan, F. Orsini, J. Piaget et N. Van den Bogaert, ĂpistĂ©mologie du temps, PUF, Paris, 1966.
B. Inhelder et J. Piaget, De la logique de lâenfant Ă la logique de lâadolescent, PUF, Paris, 1955.
Ă. Meyerson, Du cheminement de la pensĂ©e, Alcan, Paris, 1931.
J. Piaget, Introduction Ă lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, vol. II, La PensĂ©e physique, PUF, Paris, 1950.
J. Piaget, Les Notions de mouvement et de vitesse chez lâenfant, PUF, Paris, 1946.
J. Piaget et B. Inhelder, Le DĂ©veloppement des quantitĂ©s physiques chez lâenfant, Delachaux et NiestlĂ©, 2e Ă©d., NeuchĂątel, 1962.
J. Piaget et B. Inhelder, La GenĂšse de lâidĂ©e de hasard chez lâenfant, PUF, Paris, 1951.