À propos des trois épistémologies : Jean Piaget répond à François Châtelet (1973) a

À la suite de l’article de François Châtelet : « Les trois épistémologies », paru dans le n° 3 de Savoir et Action, nous avons reçu une longue lettre de Jean Piaget. Nous sommes heureux et fiers de publier cette réponse du psychologue — lui-même ex-philosophe — au philosophe. Nous avons précisé certains points de la lettre de Jean Piaget à l’aide de quelques mots. Ces notes de notre cru sont précédées de la mention NDLR (notes de la rédaction) pour les distinguer de celles que notre correspondant avait lui-même rédigées.

Dans un article par ailleurs objectif et qui fait à l’épistémologie génétique l’honneur de figurer parmi « les trois épistémologies », entre l’« épistémologie logicienne » (n° 1) et l’« épistémologie structuraliste » (n° 3), François Châtelet conclut néanmoins que cet effort ne sert absolument à rien, sinon à la psychopédagogie : il « n’éclaire en aucune manière le fonctionnement de la science — ou de la non-science actuelle » (p. 55), etc. C’est là, effectivement, une opinion fréquente chez les philosophes et qui, comme telle, ne m’affecte que relativement (je m’en excuse), étant donné le divorce momentané entre les philosophes à la mode et l’épistémologie scientifique. Par contre, il me semble utile de signaler aux lecteurs de Savoir et Action un certain ensemble de faits montrant que telle n’est pas la position de nombreux hommes de science dont les travaux font autorité en épistémologie.

D’abord une remarque préalable : il n’y a nullement dichotomie mais bien intersection entre les épistémologies génétique et structuraliste, car la première a été structuraliste dès le départ et l’est de plus en plus depuis 1950. Aux réserves que j’avais cru devoir faire 1 au structuralisme peu génétique de Lévi-Strauss, celui-ci a répondu, en son dernier ouvrage 2, d’une manière essentiellement conciliatrice.

Seconde remarque préalable : François Châtelet raisonne comme si l’enfant d’« aujourd’hui » ne nous renseignait guère sur l’enfant en général, tandis qu’en fait son étude peut nous renseigner sur plusieurs points d’histoire, car, selon le mot profond de J. M. Baldwin, l’enfant est antérieur à l’homme préhistorique lui-même. Pour ne citer qu’un exemple, on trouve fréquemment chez nos sujets de 6-8 ans des explications de mouvements par la « réaction environnante » 3 d’Aristote (l’« antiperistasis ») et surtout par la notion péripatéticienne 4 des « deux moteurs » (interne et externe). Comme il n’y a évidemment pas eu transmission héréditaire d’Aristote à nous et que ces notions ne sont plus celles de notre sens commun adapté à la mécanique, on peut voir, dans ces faits, la preuve que la théorie du mouvement des projectiles devait être en partie inspirée par les idées courantes de l’époque, donc par des notions dont le mode de formation est analogue à ce que nous trouvons encore chez l’enfant contemporain.

La question de fond

Pour aborder maintenant les questions de fond, commençons par le domaine logico-mathématique. L’étude psychogénétique nous a permis, sur ce terrain, de découvrir dès 1945-1946 (publication en 1949) une forme du groupe de quaternalité 5 de Klein régissant les opérations de la logique des propositions, et cela, avant que les logiciens ne s’en occupent. Nous avons, d’autre part, mis en évidence l’existence de structures élémentaires, les « groupements 6 », sans aucune utilité mathématique, mais dont l’intérêt, du point de vue de la filiation des structures, est de constituer une source commune des treillis et des groupes. Après trois essais infructueux de formalisation, dus à des logiciens connus (mais partant de structures trop fortes, puis simplifiées arbitrairement), cette structure limitée (mais dont se contentent certaines disciplines, comme la systématique zoologique ou botanique) a pu être axiomatisée de façon élégante par H. Wermus en partant de la notion de « successeur immédiat ».

Dans le domaine des structures, rappelons également que la psychogenèse montre le caractère naturel, et non pas seulement formel, des « structures mères 7 » de Bourbaki (« C’est la première fois que je prends la psychologie au sérieux », a déclaré, en souriant, Dieudonné lorsque j’ai cherché à le montrer dans un colloque sur « Structures mathématiques et structures mentales »). Le grand logicien E. W. Beth, qui ne voulait, pendant longtemps, rien savoir de la psychogenèse, est devenu un participant très actif à nos colloques annuels et a consenti à écrire avec moi un ouvrage sur Épistémologie mathématique et psychologie. Un autre grand logicien, W. V. Quine, qui avait d’abord refusé sa collaboration à notre Centre d’épistémologie génétique, a reconnu la pertinence des données psychogénétiques réunies pour la discussion du problème central des liaisons analytiques et synthétiques, et s’est joint à nous à cette occasion.

Il est inutile de rappeler encore les rapports étroits entre nos recherches et les modèles cybernétiques (d’ailleurs, pour la plupart, demeurés à l’état d’équations) simulant le développement ou l’intelligence (travaux de Papert, Minsky, Cellérier, etc.) 8.

Des références qui comptent

Sur le terrain de la physique, si la condamnation, par François Châtelet, de nos travaux sur la causalité pouvait m’attrister, je me consolerais en invoquant quelques noms qui valent peut-être le sien. En 1928, déjà, Einstein m’avait conseillé d’étudier la psychogenèse des idées de vitesse et de temps. Or nous avons trouvé une intuition primitive à la vitesse indépendante de toute durée fondée sur les relations purement ordinales de « dépassement », tandis que la construction de la durée comporte l’intervention des vitesses, ce qui est doublement intéressant du point de vue relativiste. Lorsque je l’ai connu de plus près à Princeton, Einstein s’est montré enchanté du caractère tardif des notions de conservation chez l’enfant (substance, poids, longueurs, surfaces, ensembles numériques, etc.) et a trouvé les résultats instructifs pour l’épistémologie.

Robert Oppenheimer, dans une conférence qui a fait quelque bruit aux États-Unis, a insisté de même sur l’utilité de telles recherches. L. Rosenfeld, le chef actuel de l’Institut Niels Bohr, à Copenhague, est un fidèle participant à nos colloques annuels et a fait appel à trois d’entre nous pour traiter de la psychogenèse de la « causalité probabiliste » lors du symposium marquant le cinquantième anniversaire de son institut. R. Garcia, en conclusion d’une étude sur l’explication en physique 9, montre que les concepts physiques comportent une dimension logico-mathématique dès le départ : ce lien « se retrouve dès l’origine, dans les profondeurs où le monde objectif se construit, et tout au long de la genèse de l’explication causale chez l’enfant. L’approche génétique en épistémologie permet ainsi au physicien de trouver une réponse à des questions de toute première importance ».

Nous pourrions allonger ces références par des citations multiples de Halbwachs, Souriau, Kuhn, Bunge, Bohm et autres physiciens ou historiens de la physique, pour montrer que, si bien des philosophes nous ignorent, les spécialistes dont nous avons besoin en épistémologie authentique nous ont, au contraire, sans cesse accordé leur secours et considèrent nos résultats comme instructifs.

Resteraient la biologie et les sciences humaines. Sur le premier point, je me suis suffisamment expliqué dans mon essai sur Biologie et connaissance 10 pour n’y point revenir ici, puisqu’il s’agit de l’œuvre d’un ancien biologiste qui a mal tourné en se spécialisant dans cette embryogenèse mentale constituée par le développement de l’enfant, on y verra cependant qu’entre les régulations organiques et l’autorégulation propre à l’intelligence il n’y a pas cet abîme qui effraie François Châtelet. Quant aux sciences humaines, une série de travaux dus à H. Sinclair ou dirigés par elle montrent assez que la psycholinguistique exige une dimension génétique. Même sur ce terrain où la transmission éducative semble la plus forte, il est donc entièrement exclu de simplifier les choses d’une façon aussi massive que le fait notre éminent critique en disant des enfants qu’« ils sont des produits sociaux ».

En bref, nous nous excusons auprès du lecteur de ce plaidoyer pro domo et auprès de François Châtelet d’avoir réagi à des assertions somme toute très compréhensibles chez les non-spécialistes. La seule chose qui nous étonne est qu’il n’ait pas vu la contradiction pourtant flagrante entre ce qu’il nous reproche et l’inspiration « profondément kantienne » qu’il reconnaît à nos travaux. Car enfin, si le sujet existe on doit le retrouver même en ces petits êtres que Châtelet appelle avec dédain « l’enfant manipulateur et bredouillant ». Certes, ce sont là des fréquentations peu recommandables pour des philosophes, mais nous continuerons à les rechercher, car l’épistémologie génétique n’est qu’au début de ses travaux, et même si, selon notre auteur, elle n’éclaire en aucune manière le fonctionnement de la science, elle nous apprend actuellement ce que sont la prise de conscience, l’abstraction « réfléchissante » (à partir des coordinations d’actions ou d’opérations et non pas à partir des objets), la contradiction, la généralisation, etc., autant de sujets qu’étudient ces temps-ci les vingt collaborateurs de notre Centre international d’épistémologie génétique, à la Faculté des sciences de Genève.