Essai sur la nĂ©cessitĂ© (1977) a đ
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En parallĂšle avec le possible, le nĂ©cessaire est relatif aux activitĂ©s du sujet. Si lâon dĂ©finit la nĂ©cessitĂ© de p par lâimpossibilitĂ© de non p, il reste, en effet, que lâimpossible Ă un certain niveau de la psychogenĂšse ou de lâhistoire des sciences peut devenir possible Ă un niveau ultĂ©rieur, les connexions antĂ©rieures relevant alors rĂ©trospectivement de « pseudo-nĂ©cessitĂ©s » ou « pseudo-impossibilitĂ©s ». MĂȘme si lâon dĂ©finit la nĂ©cessitĂ© de p par le fait que non p entraĂźne des contradictions, il se peut que dans la suite ces contradictions soient levĂ©es, ou quâau contraire p, qui est nĂ©cessaire en un systĂšme, conduise Ă des contradictions en un autre. Dâautre part, si le « possible » caractĂ©rise les dĂ©buts dâune genĂšse, en tant que diffĂ©renciation dâun Ă©tat de dĂ©part, le « nĂ©cessaire » nâest pas davantage a priori que les possibles ne sont prĂ©dĂ©terminĂ©s : il sâĂ©labore au cours de la construction et ne sâachĂšve quâĂ son terme, en tant quâexpression de lâintĂ©gration propre Ă un systĂšme plus ou moins fermĂ©, si Ă©lĂ©mentaire soit-il. Mais, de mĂȘme quâil nâexiste jamais de commencement absolu, toute genĂšse sâappuyant sur des dĂ©veloppements prĂ©cĂ©dents, on ne saurait non plus jamais parler de terminaison en un sens (final) absolu, toute nĂ©cessitĂ© reposant sur des « raisons » qui, si valables soient-elles, en appellent dâautres plus profondes. MĂȘme en ces axiomatiques pures sur lesquelles repose aujourdâhui la logique formelle, « on ne se trouve jamais en prĂ©sence dâune forme dĂ©finitivement Ă©tablie que lâon pourrait contempler ; on se trouve Ă tout instant engagĂ© dans un mouvement de montĂ©e vers la forme » dit ainsi J. LadriĂšre « et cette montĂ©e vers la forme est donc sans terme assignable » 1.
En un mot, la nĂ©cessitĂ© nâest pas un observable se prĂȘtant Ă une lecture sur des objets, mais elle rĂ©sulte toujours de constructions inhĂ©rentes Ă un sujet, et, si lâon peut parler dâ« états » pour dĂ©signer des connexions nĂ©cessaires, il ne sâagit jamais que de phases dâun processus sans fin quâil importe de considĂ©rer comme tel en son dynamisme intrinsĂšque : dâoĂč lâintĂ©rĂȘt dâĂ©tudier sa formation au cours de la psycho-genĂšse. Pour lâindiquer dâemblĂ©e, cet intĂ©rĂȘt se double du fait que les stades observĂ©s Ă cet Ă©gard se trouvent ĂȘtre parallĂšles Ă ceux qui caractĂ©risent le dĂ©veloppement du « possible » : il sâensuit alors une interaction progressive entre ces deux modalitĂ©s, cette synthĂšse donnant elle-mĂȘme naissance aux structures opĂ©ratoires.
En effet, de mĂȘme que nous avons pu distinguer, dans le domaine du possible 2 les trois grands stades de successions analogiques, de co-possibles limitĂ©s et de co-possibles illimitĂ©s, de mĂȘme nous trouvons dans lâĂ©volution du nĂ©cessaire les trois pĂ©riodes suivantes. Au niveau prĂ©-opĂ©ratoire, alors que des possibles sâengendrent de proche en proche, se constituent dĂ©jĂ des Ăźlots de nĂ©cessitĂ©s, mais locaux et non reliĂ©s en systĂšmes stables (sinon sur certains points au plan des actions sensori-motrices par opposition aux conceptualisations). Au niveau des opĂ©rations concrĂštes et notamment au sein des structures de « groupements », on assiste Ă la formation de « co-nĂ©cessitĂ©s limitĂ©es », le prĂ©fixe « co- » indiquant lâexistence de liaisons (comme entre les opĂ©rations inverses et les conservations) et le caractĂšre de limitation correspondant Ă la pauvretĂ© de structures encore subordonnĂ©es Ă leurs contenus. Avec le niveau des opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives, les co-nĂ©cessitĂ©s acquiĂšrent par contre un caractĂšre illimitĂ©, du double fait que le sujet peut tirer les consĂ©quences nĂ©cessaires dâhypothĂšses considĂ©rĂ©es comme fausses aussi bien que vraies, et quâil devient capable de construire des opĂ©rations sur des opĂ©rations de dĂ©part et dâatteindre ainsi des nĂ©cessitĂ©s de plus en plus fortes. Il sây ajoute le fait que le caractĂšre illimitĂ© des possibles de ce troisiĂšme stade tient Ă la notion de variations continues reliant un Ă©tat A Ă un autre B. Or ces variations sont lâexpression de lois de formation systĂ©matiques et sont subordonnĂ©es donc Ă des intĂ©grations nĂ©cessaires. En un tel cas, le co-possible illimitĂ© est donc engendrĂ© par le nĂ©cessaire de mĂȘme que celui-ci sous sa forme illimitĂ©e a Ă©tĂ© rendu possible par les progrĂšs du co-possible devenant illimitĂ©.
De façon gĂ©nĂ©rale, une nouvelle nĂ©cessitĂ© ne sâimpose quâaprĂšs avoir Ă©tĂ© rendue possible par les Ă©tats antĂ©rieurs et elle engendre Ă son tour de nouvelles possibilitĂ©s. RĂ©ciproquement lâouverture sur de nouveaux possibles sâeffectue en un cadre de nĂ©cessitĂ©s antĂ©rieures (puisque toute accommodation est celle dâun schĂšme dâassimilation) et elle conduit Ă la constitution de nĂ©cessitĂ©s ultĂ©rieures. Ces alternances, qui sont en fait celles de continuelles successions entre ouvertures et fermetures, rĂ©sultent de la loi gĂ©nĂ©rale de lâĂ©quilibration entre les diffĂ©renciations et les intĂ©grations et expriment lâun des aspects du caractĂšre essentiellement temporel des constructions cognitives, bien quâen leurs rĂ©sultats elles aboutissent Ă des systĂšmes dont la nĂ©cessitĂ© devient intemporelle (les possibles constituant au contraire les phases de la formation temporelle). On sait que lâun des tournants qui ont marquĂ© les dĂ©buts de la physique moderne a consistĂ© Ă considĂ©rer avec GalilĂ©e le temps comme une variable indĂ©pendante. On peut espĂ©rer quâen introduisant la dimension gĂ©nĂ©tique en Ă©pistĂ©mologie on lui rendra, toutes proportions gardĂ©es, des services analogues, mĂȘme si lâaboutissement des formations temporelles consiste en structures intemporelles. Lâintemporel rĂ©sulte en ce cas de lâintĂ©gration du dĂ©passĂ© dans le dĂ©passant, ce qui est spĂ©cial Ă lâĂ©quilibration cognitive.
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Les deux problĂšmes principaux qui se posent alors sont dâĂ©tablir si les stades de formation de la nĂ©cessitĂ© marquent des progrĂšs dans la force de celle-ci (et pas seulement dans le nombre croissant des relations nĂ©cessaires) et si les progrĂšs sont dus Ă la construction des opĂ©rations ou si, comme Ă propos des possibles, lâĂ©volution du nĂ©cessaire constitue un cadre gĂ©nĂ©ral indispensable Ă tous les niveaux et dĂ©terminant, en jonction avec les possibles, la formation des structures opĂ©ratoires.
Quelle que soit la solution donnĂ©e au second de ces problĂšmes, celle du premier est liĂ©e Ă la question suivante : Ă©tant admis quâil existe des structures plus ou moins fortes, quâelles soient donc la source ou le rĂ©sultat de nouvelles nĂ©cessitĂ©s, celles-ci peuvent sâinterprĂ©ter de deux maniĂšres, dâailleurs non exclusives. La premiĂšre consisterait Ă admettre que toute nĂ©cessitĂ© prĂ©sente la mĂȘme force contraignante (par exemple le jugement analytique n = n comparĂ© au synthĂ©tique n â n + 1 mĂȘme si ce second est plus riche) et quâune structure est plus forte du simple fait quâelle comporte davantage de relations nĂ©cessaires entre les mĂȘmes termes ou entre Ă©lĂ©ments plus nombreux. La seconde interprĂ©tation reviendrait par contre Ă admettre quâen une structure forte les relations de nĂ©cessitĂ© sont elles-mĂȘmes plus fortes, parce que plus riches en comprĂ©hension : cela signifierait que, ayant Ă connecter des propriĂ©tĂ©s plus diffĂ©rentes entre elles, les nĂ©cessitĂ©s exigeraient un pouvoir supĂ©rieur dâintĂ©gration, donc des implications signifiantes plus complexes.
Notre hypothĂšse serait que les deux interprĂ©tations se complĂštent en un mĂȘme tout si lâon considĂšre le nĂ©cessaire comme un processus et non pas seulement comme un Ă©tat. Ă titre dâĂ©tats, les nĂ©cessitĂ©s n = n et n â (n + 1) prĂ©sentent le mĂȘme degrĂ© de contrainte, mais, en tant que phase dâun processus, une nĂ©cessitĂ© plus riche est plus forte en ce sens quâelle prĂ©sente un pouvoir supĂ©rieur dâen engendrer dâautres. On ne saurait, en effet, tirer grand-chose de lâidentitĂ© n = n tandis que le fait pour un nombre quelconque n de comporter nĂ©cessairement un successeur et un seul, par addition dâune unité + 1, entraĂźne une sĂ©rie de consĂ©quences nĂ©cessaires relatives Ă lâordre, Ă la distinction des unitĂ©s, Ă leur Ă©quivalence (+ 1 = + 1), aux connexions entre les ordinaux et les cardinaux dans le fini, etc.
Un autre exemple montrant que lâadjonction de nouvelles relations nĂ©cessaires augmente en richesse et en force la « comprĂ©hension » du systĂšme considĂ©rĂ© est le cas des correspondances : introduites par Cantor dans lâarithmĂ©tique Ă©lĂ©mentaire, elles ont conduit Ă la dĂ©couverte du transfini « aleph zĂ©ro » ; or, celui-ci a permis dans la suite Ă Gentzen dâamĂ©liorer la saturation de lâarithmĂ©tique Ă©lĂ©mentaire, dont Gödel avait dĂ©montrĂ© lâinsuffisance. En de tels cas, lâaugmentation de richesse en comprĂ©hension Ă©quivaut, sans quâil y ait lĂ une simple mĂ©taphore, Ă un accroissement de la force dâintĂ©gration.
Ă en rester aux structures les plus simples, comparons les nĂ©cessitĂ©s inhĂ©rentes au semi-rĂ©seau que constitue un « groupement » (en choisissant le plus complexe dâentre eux, qui est celui dâun arbre gĂ©nĂ©alogique) au rĂ©seau complexe formĂ© par un ensemble de parties (telles les opĂ©rations propositionnelles). Du point de vue de lâextension, donc du nombre des relations nĂ©cessaires, il y en a naturellement davantage dans le second :
- Relations directes entre nâimporte quel Ă©lĂ©ment et nâimporte quel autre, en opposition avec les relations de proche en proche du groupement (par exemple cousin = fils du frĂšre du pĂšre).
- Combinatoire opposée aux seules relations de filiations et aux collatérales.
- Bornes supérieures et inférieures au lieu des seules premiÚres.
Or, du point de vue de la comprĂ©hension, les nĂ©cessitĂ©s sont en de nombreux cas plus « fortes » dans le cas du « simplexe » (ensemble des parties) que dans celui du groupement : en celui de lâarbre gĂ©nĂ©alogique les seules involutions se rĂ©duisent aux converses (et encore entre individus dĂ©terminĂ©s, sinon il y a « aliotransitivité » puisque « le frĂšre de mon frĂšre » peut ĂȘtre un autre frĂšre ou moi-mĂȘme) tandis que dans lâensemble des parties sont involutives la nĂ©gation N, la rĂ©ciproque R et la corrĂ©lative C, chaque Ă©lĂ©ment possĂ©dant Ă la fois les trois propriĂ©tĂ©s de comporter une N, une R et une C (et une seule de chaque). En un mot, les Ă©lĂ©ments dâun simplexe sont reliĂ©s les uns aux autres et chacun au systĂšme total par davantage de relations nĂ©cessaires (extension) et elles sont plus riches en significations (comprĂ©hension) quâen une structure plus faible comme le groupement : câest cette plus grande cohĂ©sion que lâon peut qualifier de nĂ©cessitĂ© plus « forte ».
Autre exemple : celui du passage des « corrĂ©lats » (au sens de Spearman) aux proportions. Un corrĂ©lat est une Ă©quivalence conceptuelle consistant Ă Ă©tablir la mĂȘme relation entre les termes de deux couples, par exemple « Rome est Ă lâItalie comme Paris Ă la France ». Il y a lĂ une certaine nĂ©cessitĂ© en ce que, si 3 de ces 4 termes sont donnĂ©s, le 4e est bien dĂ©terminĂ© (on ne saurait ainsi remplacer Paris par Marseille). Or, si lâon substitue Ă ces relations conceptuelles des rapports numĂ©riques, tels que ÂČââ = ³ââ, il sây ajoute une propriĂ©tĂ© nouvelle et essentielle : lâĂ©galitĂ© des produits croisĂ©s 2 Ă 6 = 4 Ă 3, qui nâa aucun sens dans le cas du corrĂ©lat 3. Il est alors clair que la nĂ©cessitĂ© inhĂ©rente aux proportions est plus forte que celle des corrĂ©lats puisquâelle doit coordonner deux divisions et deux multiplications : dâoĂč le retard notable de la construction des premiĂšres (11-12 ans) par rapport aux seconds (7-8 ans). On constate dâailleurs aussi un certain retard dans la comprĂ©hension des multiplications par rapport aux additions, les premiĂšres consistant en additions dâadditions et comportant donc une nĂ©cessitĂ© plus complexe.
Ă propos de ces nĂ©cessitĂ©s plus complexes, rappelons encore le caractĂšre tardif de la construction des doubles systĂšmes de rĂ©fĂ©rence (par exemple lâescargot circulant sur une planchette en mouvement). Chaque position du mobile est alors subordonnĂ©e Ă une double nĂ©cessité : en rĂ©fĂ©rence Ă son support et par mise en rĂ©fĂ©rence de celui-ci au systĂšme extĂ©rieur. Câest cette composition qui fait longtemps problĂšme pour le sujet. La solution une fois acquise nous pouvons dire, dâune part, quâil intervient davantage de relations nĂ©cessaires, mais, dâautre part, que les positions du mobile sont mieux dĂ©terminĂ©es dans le sens dâune relativisation de la notion de position, ce qui constitue un progrĂšs en comprĂ©hension. Si lâon conçoit la force en termes de processus, il va alors de soi que cette relativisation engendre un pouvoir supĂ©rieur de gĂ©nĂ©ralisation.
De mĂȘme dans le passage du monoĂŻde au groupe, lâintroduction de la nouvelle relation nĂ©cessaire que comportent les opĂ©rations inverses nâentraĂźne pas seulement un accroissement en extension Z > N 4, mais un enrichissement en comprĂ©hension de la notion de nombre, la difficultĂ© Ă admettre les nombres nĂ©gatifs ayant Ă©tĂ© pendant des siĂšcles prĂ©cisĂ©ment relative Ă cette comprĂ©hension.
De façon gĂ©nĂ©rale, il semble donc que lâon puisse parler de nĂ©cessitĂ©s plus ou moins « fortes » en ce sens que les termes reliĂ©s par des connexions nĂ©cessaires plus fortes sont « mieux dĂ©terminĂ©s » Ă la fois en extension (plus de relations) et en comprĂ©hension (plus de significations). Pour ce qui est de cette relation apparemment directe entre lâextension et la comprĂ©hension, on a vu Ă propos de nos recherches sur la gĂ©nĂ©ralisation quâil nây a pas lĂ de contradiction avec la loi gĂ©nĂ©rale de relation inverse, si lâon distingue le plan des Ă©lĂ©ments et celui des structures. Quant aux degrĂ©s de nĂ©cessitĂ©, les travaux actuels sur lâimplication avec nĂ©cessitĂ© et pertinence (nous y reviendrons sous 4) semblent assez montrer quâen abandonnant le point de vue purement extensionnel des tables de vĂ©ritĂ© on introduit des degrĂ©s de dĂ©termination dans les implications elles-mĂȘmes.
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Nous pouvons alors en arriver au problĂšme central quâest dâĂ©tablir si le nĂ©cessaire rĂ©sulte toujours de compositions propres aux structures opĂ©ratoires, comme câest le cas des nĂ©cessitĂ©s les plus fortes, ou si, en conjonction avec le possible, il constitue lâun des caractĂšres du cadre gĂ©nĂ©ral Ă lâintĂ©rieur duquel se construiront les opĂ©rations.
Notre hypothĂšse est que, si le possible caractĂ©rise la phase de formation des schĂšmes, ceux-ci une fois construits comportent des significations : ces derniĂšres Ă©tant naturellement solidaires, elles forment alors entre elles de petits systĂšmes locaux au sein desquels se constituent, bien avant les structures opĂ©ratoires, les premiĂšres formes de nĂ©cessitĂ© Ă lâintĂ©rieur de ce que nous nommerons des « implications signifiantes ».
Notons dâabord quâen leur Ă©tat initial, les systĂšmes de significations prĂ©sentent des formes circulaires, du fait des interdĂ©pendances. Ce fait nâest pas spĂ©cial Ă lâenfant et il suffit de consulter un dictionnaire pour en trouver de telles. Le Larousse dĂ©finit ainsi la « quantité » : « ce qui est susceptible dâaugmentation et de diminution », et « augmenter : rendre plus grand », la « grandeur » elle-mĂȘme Ă©tant alors « ce qui peut ĂȘtre augmentĂ© ou diminué ». Par contre, lorsquâil sâagit de rĂ©soudre un problĂšme, force est de constituer des suites linĂ©aires ou des emboĂźtements de divers types (permettant, par exemple, dans le cas particulier de distinguer quantitĂ© et qualitĂ© et une « grande » beautĂ© dâune « grande » superficie). Or, bien avant que ces relations multiples puissent sâĂ©quilibrer en des structures stables, comme les premiers groupements de classifications et de sĂ©riations, certains rapports constants peuvent sâimposer au cours des actions ; les contenus de ces rapports sont fournis par lâexpĂ©rience, de mĂȘme que leur gĂ©nĂ©ralitĂ© en extension, tandis quâen comprĂ©hension, le sujet peut en saisir la raison, qui leur confĂšre alors un certain degrĂ© de nĂ©cessitĂ©. Par exemple, au niveau sensori-moteur le bĂ©bĂ© de 10-12 mois dĂ©couvrira quâen tirant un long carton sur le bout duquel est posĂ© un objet trop Ă©loignĂ© pour ĂȘtre saisi directement, il le rapproche et parvient Ă sâen emparer. Si lâon place ensuite lâobjet un peu au-delĂ du carton et que le sujet tire quand mĂȘme celui-ci, câest quâil nâa pas encore « compris » la signification de la relation « posĂ© sur ». Lorsque par contre il ne se sert du carton quâĂ bon escient, on peut dire que pour lui la situation « posĂ© sur » un support implique la possibilitĂ© dâĂȘtre entraĂźnĂ©, mais si (et seulement si) il est bien placĂ© « sur » lui et non pas Ă cĂŽtĂ©. Nous dĂ©signerons alors de tels apports sous le terme dâ« implication signifiante », du fait quâen ce cas une signification (celle de la position spatiale) en entraĂźne une autre (celle de son utilisation cinĂ©matique). Ces rapports dĂ©terminent une certaine nĂ©cessitĂ© dans la mesure oĂč le sujet en comprend les raisons.
De façon gĂ©nĂ©rale nous dirons quâil y a implication signifiante entre deux schĂšmes x et y, soit x â y, si la considĂ©ration (ou lâemploi) de x entraĂźne celle de y du fait que la signification de y fait partie de celle de x ou prĂ©sente quelque chose en commun avec celle de x (disons pour abrĂ©ger « est englobĂ©e dans celle de x », soit y â x). Sous cette forme Ă©lĂ©mentaire et structurĂ©e au minimum, puisque portant essentiellement sur les significations des schĂšmes en leur comprĂ©hension et en leurs contenus, lâimplication signifiante est donc bien antĂ©rieure Ă lâinclusion (qui suppose lâextension) et Ă tous les emboĂźtements constitutifs des « groupements » ou structures des opĂ©rations concrĂštes, sans parler naturellement des implications propositionnelles, qui supposent lâ« ensemble des parties » et de la combinatoire systĂ©matique.
Or, câest lâimplication signifiante en tant quâinstrument de la coordination entre les schĂšmes (et Ă partir des plus primitifs), qui, dans la mesure oĂč le sujet en comprend les « raisons » (cf. lâexemple de « posĂ© sur ») constitue la source des relations nĂ©cessaires. Pour autant que la nĂ©cessitĂ© rĂ©sulte de compositions et dâintĂ©grations (par opposition au possible orientĂ© vers la diffĂ©renciation), les plus simples dâentre elles consistent prĂ©cisĂ©ment en de telles implications Ă©lĂ©mentaires. Il semble donc Ă©vident que le dĂ©veloppement du nĂ©cessaire prĂ©cĂšde la formation des opĂ©rations qui, en combinant les significations en comprĂ©hension avec les considĂ©rations extensionnelles et surtout les rĂ©unions de co-possible avec celles de co-nĂ©cessaires, parviennent Ă lâĂ©laboration de structures dâensemble de transformations Ă partir des compositions locales entre schĂšmes. Ces structures opĂ©ratoires sont donc de formation plus tardive du fait quâĂ ces coordinations locales et polymorphes elles substituent des formes gĂ©nĂ©rales de composition avec les emboĂźtements des « groupements » encore trĂšs proches de leur contenu, puis par la construction de formes de plus en plus abstraites en leur autonomie formelle progressive. Si les nouvelles nĂ©cessitĂ©s quâelles engendrent ainsi sont de plus en plus « fortes », il nâen reste pas moins que ces nĂ©cessitĂ©s opĂ©ratoires de rang supĂ©rieur ont Ă©tĂ© tirĂ©es, par Ă©tapes successives, de la « forme » propre aux implications signifiantes en jeu dans les stades initiaux et dont le caractĂšre dĂ©jĂ nĂ©cessaire constituait la condition prĂ©alable des compositions ultĂ©rieures. Ă tous les niveaux, lâinfĂ©rence se retrouve ainsi au centre des processus cognitifs bien avant lâĂ©laboration des structures opĂ©ratoires gĂ©nĂ©rales et stables. Celles-ci ne peuvent se dĂ©velopper quâau sein dâun cadre initial de schĂšmes, inorganisĂ© en sa totalitĂ© mais dont le magma comporte dĂšs le dĂ©part un mĂ©lange de possibles quant aux diffĂ©renciations formatrices et de relations nĂ©cessaires quant aux significations Ă©tablies ; le tout est alors amalgamĂ© en un rĂ©el Ă composantes insuffisamment diffĂ©renciĂ©es avant que les opĂ©rations ne parviennent Ă les subordonner Ă des lois de composition coordonnant les transformations comme telles en des structures gĂ©nĂ©rales et cohĂ©rentes.
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Nous sommes ainsi conduits Ă situer le point de dĂ©part du nĂ©cessaire dans la « forme » des « implications signifiantes » qui expriment les relations entre significations acquises, donc dans les coordinations les plus primitives entre schĂšmes, dĂšs les plus Ă©lĂ©mentaires ; il est dâun grand intĂ©rĂȘt de constater quâune solution analogue sâimpose aujourdâhui Ă la logique formelle dans la mesure oĂč elle retrouve le problĂšme de la nĂ©cessitĂ©, non pas seulement dans le domaine des logiques modales, oĂč cela va de soi, mais dans les efforts des logiciens pour surmonter ce que lâon peut sans exagĂ©rer appeler le scandale de la logique extensionnelle classique, Ă savoir les implications paradoxales : « si le vinaigre est acide, alors certains personnages portent la barbe », etc. En 1932 Lewis a cru rĂ©soudre le problĂšme en ajoutant Ă lâimplication x â y un opĂ©rateur monadique de « nĂ©cessité », mais on peut dĂ©montrer que cette mĂ©thode est insuffisante. Par contre, en un travail rĂ©cent, A. Ross Anderson et N. D. Belnap ont Ă©laborĂ© une thĂ©orie de lâimplication naturelle montrant que « A â B est valide si et seulement si, il existe un chemin possible qui conduit dĂ©ductivement de A Ă B ». Or ce chemin exige lâintervention de la comprĂ©hension, sous la forme dâune relation de pertinence supposant « quelque chose en commun » entre A et B. On retrouve ainsi, sous des formes supĂ©rieures et Ă©laborĂ©es, grĂące entre autres Ă la « dĂ©duction naturelle » de Gentzen, ce qui constitue la caractĂ©ristique des implications Ă©lĂ©mentaires appelĂ©es plus haut « signifiantes », en ce sens que la signification de B prĂ©sente quelque parentĂ© avec celle de A. Il est alors dâun grand intĂ©rĂȘt de constater quâĂ tous les niveaux câest lâinfĂ©rence qui rend compte des nĂ©cessitĂ©s logiques, quâil sâagisse du nĂ©cessaire local dĂ©butant bien avant la constitution des structures opĂ©ratoires et dans les relations entre deux schĂšmes, si Ă©lĂ©mentaires soient-ils, ou de la nĂ©cessitĂ© formalisĂ©e propre Ă lâaxiomatique des implications propositionnelles.
Ce recours obligĂ© Ă la « comprĂ©hension », qui marque la faillite des logiques purement extensionnelles fondĂ©es sur les seules tables de vĂ©ritĂ©, sâĂ©tend naturellement Ă une Ă©gale obligation dâintroduire des disjonctions et conjonctions non extensionnelles. Ainsi A B â A cesse dâĂȘtre valide si A nâest pas isolable de B, ce qui atteste Ă nouveau le rĂŽle fondamental des significations dans la constitution des nĂ©cessitĂ©s (Exemple A = systĂšme des artĂšres et B = systĂšme des veines).
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Le rĂ©el ne fournit que des rĂ©gularitĂ©s plus ou moins gĂ©nĂ©rales, mais sans nĂ©cessitĂ© propre aux seuls observables, indĂ©pendante des modĂšles que construit le sujet dans sa recherche des raisons. Cette restriction contredit deux opinions classiques qui lâune et lâautre confondent le normatif et le factuel : celle dâAristote qui croit Ă une nĂ©cessitĂ© « rĂ©elle », sans voir quâelle rĂ©sulte toujours des contradictions dĂ©ductives (donc normatives) du sujet et celle de Montesquieu qui, pour rendre compte de « lâesprit des lois » (juridiques donc purement normatives), part de la cĂ©lĂšbre dĂ©finition « les lois sont des rapports nĂ©cessaires qui dĂ©rivent de la nature des choses », ce qui rĂ©duit le normatif au factuel.
Deux groupes de faits expliquent cette indiffĂ©renciation initiale. Câest dâabord 1) la « pseudo-nĂ©cessité » consistant Ă admettre dâemblĂ©e que si les faits sont ce quâils sont, câest quâils doivent ĂȘtre tels. Du point de vue du possible, cela revient donc Ă considĂ©rer les propriĂ©tĂ©s dâun secteur du rĂ©el comme seules possibles, en ce secteur, sans se demander si elles ne rĂ©sultent pas dâune actualisation particuliĂšre parmi dâautres qui auraient Ă©tĂ© possibles. Du point de vue de la nĂ©cessitĂ©, cela comporte un certain aspect positif consistant Ă postuler que si ces propriĂ©tĂ©s sont ce quâelles sont (et doivent lâĂȘtre), câest en vertu de « raisons », quoique encore inconnues ; mais les dĂ©fauts ou lacunes propres Ă cette pseudo-nĂ©cessitĂ© consistent Ă ne pas voir que seule la connaissance de ces raisons permettra de dĂ©limiter la part circonscrite de la nĂ©cessitĂ©, et surtout Ă ne pas comprendre que seul un modĂšle dĂ©ductif dĂ©passant les observables peut fournir ces raisons. 2) Le second groupe de faits entretenant la pseudo-nĂ©cessitĂ© est que le sujet se croit dâemblĂ©e en possession dâun tel instrument dĂ©ductif sans dĂ©passer les observables, alors quâil se livre Ă de simples gĂ©nĂ©ralisations extensionnelles. Par exemple, pour expliquer lâhorizontalitĂ© du niveau de lâeau, les jeunes sujets, qui croient celle-ci lĂ©gĂšre, se bornent Ă invoquer la forme des rĂ©cipients, mais lorsquâils dĂ©couvrent le poids de lâeau, ils comprennent sa tendance Ă descendre et font alors de la loi de lâhorizontalitĂ© des niveaux un cas particulier de la chute des graves. Dans la suite ils apprendront le rĂŽle de lâ« attraction » de la terre et finiront scolairement par lâinsĂ©rer dans le cadre gĂ©nĂ©ral de la gravitation universelle. Or cette subordination de lois spĂ©ciales Ă de plus gĂ©nĂ©rales ne consiste quâen emboĂźtements extensionnels (mise Ă part lâhypothĂšse de lâattraction, qui, dâailleurs avant les modĂšles gĂ©omĂ©tro-dynamiques de la relativitĂ© einsteinienne ou de Misner et Wheeler, nâest quâune description des donnĂ©es Ă expliquer). Seulement, du fait mĂȘme que ces emboĂźtements se traduisent par des gĂ©nĂ©ralisations, lâassimilation du gĂ©nĂ©ral au nĂ©cessaire en est renforcĂ©e et, sauf chez les esprits critiques de la taille de Huyghens et Leibniz, la pseudo-nĂ©cessitĂ© nâen a Ă©tĂ© longtemps que consolidĂ©e.
En effet, cette succession dâemboĂźtements ne comporte de nĂ©cessitĂ© que du point de vue des opĂ©rations « appliquĂ©es » aux objets, tandis que les « raisons » des actions de ceux-ci ne sauraient se rĂ©duire Ă des passages du « quelques » au « tous » et sont Ă chercher en des modĂšles dĂ©ductifs portant sur les liaisons quâexpriment les lois, donc sur les objets en tant, non plus quâobservables, mais que sources de telles liaisons. Cela revient alors Ă rĂ©interprĂ©ter ces objets, mais dâune maniĂšre paradoxale qui est le propre de la nĂ©cessitĂ© physique : dâune part, ils sont conçus comme des opĂ©rateurs agissant donc avec nĂ©cessitĂ©, ce qui fournit le pourquoi des lois ; mais, dâautre part, ces objets opĂ©rant sont ceux du modĂšle et leurs opĂ©rations sont analogues Ă celle du sujet constructeur du modĂšle. En fait la nĂ©cessitĂ© nâest donc quâ« attribuĂ©e » aux objets rĂ©els 5, sa vraie nature Ă©tant celle des conclusions que tire le physicien dans le cadre dâun modĂšle. Cela nâempĂȘche pas que, subordonnĂ©e aux contrĂŽles de lâexpĂ©rience et au succĂšs des prĂ©visions, lâexplication causale ne peut que progresser, les « raisons » dĂ©couvertes soulevant de nouvelles questions qui conduiront Ă de nouveaux modĂšles aboutissant Ă des « raisons » plus profondes, etc. Mais, comme lâa dit le physicien Ascher dans sa communication Ă notre Centre, si le thĂ©oricien « projette » ainsi (ou « attribue ») la nĂ©cessitĂ© dans les liaisons entre objets, il a aussi tendance à « refouler » la part quâil a prise en sa construction, dâoĂč lâillusion dâune nĂ©cessitĂ© « rĂ©elle », câest-Ă -dire intĂ©rieure aux objets eux-mĂȘmes.
Il nâen reste pas moins que, si la nĂ©cessitĂ© physique est ainsi subordonnĂ©e aux instruments dĂ©ductifs du physicien, elle prĂ©sente des caractĂšres diffĂ©rents de ceux de la nĂ©cessitĂ© logico-mathĂ©matique, et cela mĂȘme dans les cas oĂč elle est spatialisĂ©e au maximum. Rappelons lâarticle de Garcia sur la dynamo-gĂ©omĂ©trie de Misner et Wheeler 6 : la gravitation sây traduit en courbures de lâespace-temps, la masse est une courbure en un point, le champ Ă©lectro-magnĂ©tique exprime les variations des courbures dans le voisinage de ce point, etc. NĂ©anmoins nous sommes ainsi trĂšs loin dâune gĂ©omĂ©trie « pure ». La premiĂšre raison est que ces « formes » existent en dehors de nous et constituent lâunivers dans lequel nous agissons. La seconde est quâelles agissent les unes sur les autres indĂ©pendamment de nous, tandis quâen une thĂ©orie mathĂ©matique câest nous qui dĂ©terminons les compositions Ă effectuer. La troisiĂšme est que leurs actions sont spatio-temporelles, tandis quâune thĂ©orie mathĂ©matique est intemporelle. Mais surtout, en cette derniĂšre nous gardons tous les droits de modifier les hypothĂšses, chacune de celles-ci restant valable en un systĂšme hypothĂ©tico-dĂ©ductif cohĂ©rent ; dans le cas des modĂšles physiques, au contraire, il y a obligation de conserver les donnĂ©es, donc les lois observĂ©es. Mais cette obligation ne porte naturellement que sur la limitation du contenu des hypothĂšses et ne confĂšre donc comme telle aucune nĂ©cessitĂ© Ă lâobjet, celle-ci ne rĂ©sultant que des consĂ©quences dĂ©ductives du modĂšle construit au moyen des hypothĂšses limitĂ©es par les contenus imposĂ©s en tant quâexpĂ©rimentaux. Autrement dit, mĂȘme dans le cas de la dynamo-gĂ©omĂ©trie, le thĂ©oricien nâa pas le pouvoir de modifier les « formes » que lui impose lâexpĂ©rience et ne peut que dĂ©duire leurs variations objectives tout en les plongeant en un systĂšme de possibles, mais dont le problĂšme est de montrer pourquoi certains sâactualisent et comment leur nĂ©cessitĂ© rĂ©sulte des compositions du systĂšme.
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Mais si le possible et le nĂ©cessaire physique sont ainsi relatifs aux constructions et modĂšles du physicien, on peut penser que la source de ces crĂ©ations cognitives est Ă faire remonter jusquâau plan biologique, bien que les rĂ©alitĂ©s organiques ne soient elles aussi naturellement connues quâĂ travers les modĂšles du biologiste. Les deux diffĂ©rences essentielles entre un organisme et un systĂšme physique sont, en effet, 1) quâun organisme se multiplie et transmet Ă des descendants un programme hĂ©rĂ©ditaire dĂ©terminant son Ă©pigenĂšse et un certain nombre de comportements innĂ©s ; 2) quâil constitue un systĂšme isolable (contrairement aux systĂšmes physiques toujours plongĂ©s en dâautres plus larges), pouvant changer de milieu et pourvu de membranes faisant partie de sa structure et Ă travers lesquelles se font les Ă©changes. En ces conditions les processus de diffĂ©renciation, sources des possibles, et dâintĂ©gration, sources du nĂ©cessaire, acquiĂšrent de nouveaux sens prĂ©parant leurs significations cognitives, comme lâatteste dâailleurs Ă elle seule la formation des « comportements ».
Le propre de lâorganisation vitale est, en effet, de comporter des sous-systĂšmes ou « organes » dont les interactions assurent leur conservation mutuelle et celle dâune totalitĂ© fermĂ©e ; les variations possibles de celle-ci conduisent soit Ă la mort, soit Ă une rééquilibration aboutissant Ă une nouvelle totalitĂ© de forme analogue. Il semble alors Ă©vident que, si chacun des processus organiques en jeu, considĂ©rĂ© en son dĂ©tail, est de nature physico-chimique, le fait que leur systĂšme total soit Ă la fois isolable et orientĂ© vers une multiplication transmettant un programme hĂ©rĂ©ditaire phylo- et ontogĂ©nĂ©tique confĂšre aux mĂ©canismes dâintĂ©gration et de diffĂ©renciation une signification tĂ©lĂ©onomique et procĂ©durale en plus de causale. En dâautres termes, la survie et la multiplication programmative sont affaires dâorganisation active et intrinsĂšque par opposition Ă une simple conservation automatique et cette organisation conservante comporte alors les aspects spĂ©cifiquement biologiques du normal et de lâanormal (ou pathologique), sans signification physique et sources du « normatif » cognitif. De façon gĂ©nĂ©rale tout ĂȘtre vivant agissant sur le milieu grĂące Ă des comportements (modĂšles des « procĂ©dures »), il est par lui-mĂȘme un sujet et non pas seulement un objet.
Dâun tel point de vue on peut donc considĂ©rer un « nĂ©cessaire » et un « possible » biologiques relatifs non pas seulement Ă lâobservateur, mais encore Ă lâorganisme lui-mĂȘme : sont nĂ©cessaires les liaisons anatomiques et physiologiques assurant la survie du systĂšme isolable et multiplicateur que conserve lâĂȘtre vivant par son mĂ©tabolisme et ses activitĂ©s. Cuvier dĂ©jĂ , dĂ©couvrant les lois de la corrĂ©lation des « caractĂšres » et des « formes », dues Ă la « dĂ©pendance mutuelle des fonctions », disait quâen ce cas « les rapports entre les organes » sont « dâune nĂ©cessitĂ© Ă©gale Ă celles des lois mĂ©taphysiques (mĂ©canique rationnelle, etc.) et mathĂ©matiques » 7.
Quant au possible biologique, il tient aux variations phĂ©notypiques ou gĂ©notypiques qui peuvent diffĂ©rencier les programmes, mais dans la mesure oĂč elles sont compatibles avec lâintĂ©gration, donc avec la survie ou conservation du systĂšme total isolable, et, en cas de variation gĂ©notypique, avec la transmission hĂ©rĂ©ditaire du programme ainsi modifiĂ©.
Le caractĂšre intrinsĂšque de ces nĂ©cessitĂ©s et possibilitĂ©s objectivement biologiques (et non pas seulement relatives aux modĂšles que sâen donne le biologiste) nous paraĂźt attestĂ© par le fait quâelles ne traduisent pas uniquement les procĂ©dures propres Ă chaque organisme en tant que systĂšme isolable, mais aussi et essentiellement la suite continue et ininterrompue des processus caractĂ©risant lâĂ©volution de la vie entiĂšre, Ă partir de ses dĂ©buts ; câest donc lâĂ©volution en sa totalitĂ© historique qui constitue le siĂšge ou la source de ces possibilitĂ©s et nĂ©cessitĂ©s, car, contrairement Ă celle des galaxies, etc., elle comporte Ă tous les niveaux des procĂ©dures tĂ©lĂ©onomiques, et, si notre thĂšse 8 est valable, une subordination Ă des « comportements » prĂ©cognitifs ou cognitifs. Quant aux comportements eux-mĂȘmes, nous avons vu ailleurs 9 que les instincts complexes comportent des liaisons assimilables Ă des implications signifiantes entre leurs actions composantes.
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On peut admettre quâĂ tous les niveaux la nĂ©cessitĂ©, rĂ©sultant de compositions effectuĂ©es par le sujet, repose par cela mĂȘme sur des abstractions rĂ©flĂ©chissantes, du fait que les actions ou opĂ©rations composĂ©es sont tirĂ©es de constructions antĂ©rieures et que la composition nouvelle prolonge comme telle dâautres qui lâont rendue possible. Or nous avons (sous 3) fait remonter les formes Ă©lĂ©mentaires de nĂ©cessitĂ© jusquâaux premiĂšres « implications signifiantes » alors quâen lâouvrage sur lâabstraction 10 (chap. V, p. 105) nous avons considĂ©rĂ© cette sorte de liaison comme semblant « en majeure partie dominĂ©e par lâabstraction empirique », tout en rappelant que celle-ci « sans exception aucune suppose un cadre instrumental nĂ©cessaire Ă son effectuation ». Il importe donc maintenant de prĂ©ciser la part dâabstraction rĂ©flĂ©chissante intervenant lorsquâun rapport de nĂ©cessitĂ© se constitue au sein dâune implication signifiante au moment oĂč un sujet en cherche ou dĂ©couvre les raisons.
Lâimplication signifiante exprimant le fait que la signification dâun schĂšme en suppose dâautres, il est clair que ces significations sont dâabord relatives Ă des contenus fournis par lâexpĂ©rience, dâoĂč le rĂŽle de lâabstraction empirique. Mais il est non moins clair que les liaisons entre contenus peuvent conduire Ă des erreurs quant Ă leur gĂ©nĂ©ralitĂ©. Lâexemple classique est celui des cygnes dont le concept paraissait devoir impliquer la blancheur jusquâĂ la dĂ©couverte des cygnes noirs dâAustralie. De mĂȘme tout triangle paraĂźt aux jeunes sujets devoir impliquer lâĂ©galitĂ© entre deux cĂŽtĂ©s ou mĂȘme entre les trois en considĂ©rant les scalĂšnes comme de mauvais triangles. Ă sâen tenir aux contenus et Ă leur abstraction empirique, on voit quâils peuvent conduire Ă des pseudo-nĂ©cessitĂ©s autant quâĂ des nĂ©cessitĂ©s valables.
Mais, nous lâavons dit plus haut (sous 5), il y a dĂ©jĂ dans la pseudo-nĂ©cessitĂ© un dĂ©but de nĂ©cessitĂ© vraie 11 en ce sens que le sujet, en reliant y à  x dans x â y, admet en gĂ©nĂ©ral quâil doit y avoir Ă cette liaison une « raison », mĂȘme sâil ne la connaĂźt pas, et câest lâĂ©tablissement des raisons qui, au sein des implications signifiantes, conduira Ă la nĂ©cessitĂ© authentique. Or cet Ă©tablissement suppose lâintervention dâabstractions rĂ©flĂ©chissantes tirĂ©es dâactivitĂ©s du sujet, et cela en vertu des considĂ©rations suivantes.
En premier lieu, trouver la raison pour laquelle x implique y, câest faire de y une condition de lâexistence de x. Mais se borner Ă invoquer cette condition, appelĂ©e ajuste titre « condition nĂ©cessaire » (câest-Ă -dire « si et seulement si »), ne reviendrait quâĂ expliquer la nĂ©cessitĂ© par elle-mĂȘme. Il faut donc la distinguer des conditions non nĂ©cessaires et son caractĂšre propre revient Ă dire que y constitue une variation intrinsĂšque du systĂšme qui engendre ou rend possible x. Or les variations intrinsĂšques diffĂšrent des extrinsĂšques par le fait que celles-ci ne sont connues que par constatations, tandis que les premiĂšres se dĂ©duisent. En dâautres termes, la nĂ©cessitĂ© apparaĂźt en une implication signifiante x â y lorsque y peut se dĂ©duire de x de façon non simplement extensionnelle.
En quoi consiste alors cette dĂ©duction ? Si x est un objet logico-mathĂ©matique, il sâagit naturellement dâune construction, donc dâune composition de transformations. Dans le cas dâun objet physique intervient par contre un modĂšle causal, mais en ce cas Ă©galement, câest le sujet qui le construit tout en respectant naturellement les donnĂ©es dâexpĂ©rience. Dans les deux cas il y a donc activitĂ© du sujet, et ce qui en est tirĂ© relĂšve alors dâune abstraction rĂ©flĂ©chissante.
En un mot, lâimplication signifiante x â y devient nĂ©cessaire dans la mesure oĂč le sujet peut en dĂ©terminer la raison par une construction dĂ©ductive de x au sein de laquelle y joue un rĂŽle de condition sine qua non en tant que variation intrinsĂšque de ce systĂšme de compositions considĂ©rĂ© en sa « totalité », câest-Ă -dire avec ses caractĂšres de « structure ». Or ce sine qua non dĂ©ductif comporte une tout autre signification que son homonyme empirique : en ce dernier cas il se rĂ©duit Ă la constatation que lâon nâa jamais rencontrĂ© x sans y, ce qui est le propre dâune simple gĂ©nĂ©ralitĂ© pouvant ĂȘtre dĂ©mentie par de nouveaux faits, tandis quâau plan dâun systĂšme dĂ©ductif correct une condition est nĂ©cessaire ou ne lâest pas, quitte Ă pouvoir changer de statut en un systĂšme diffĂ©rent constituant une autre « structure ».
Mais en caractĂ©risant le nĂ©cessaire par lâĂ©tablissement des « raisons » et en appuyant celles-ci sur les constructions du sujet Ă base dâabstractions rĂ©flĂ©chissantes donc sur les compositions endogĂšnes propres Ă une totalitĂ© structurale, nous nous heurtons Ă une objection fondamentale dâApostel selon laquelle on montre simplement par là « quâune partie du rĂ©el ressemble Ă une autre partie rĂ©elle », dâoĂč la question : « Pourquoi le monde serait-il plus intelligible parce que nous arrivons Ă voir quâil nous ressemble ? » 12. Ă cela il y a une rĂ©ponse : la nĂ©cessitĂ© propre au sujet diffĂšre de la gĂ©nĂ©ralitĂ© seule atteinte par les objets (distinction que semble dĂšs lâabord oublier Apostel), parce quâelle est de caractĂšre normatif, câest-Ă -dire tenant Ă un impĂ©ratif qui, indĂ©pendamment du caractĂšre conditionnel des nĂ©cessitĂ©s particuliĂšres, impose de maniĂšre absolue la nĂ©cessitĂ© dâĂ©tablir des nĂ©cessitĂ©s, sans quoi lâactivitĂ© dĂ©ductive devient impossible. Cette norme est, en effet, bien distincte du principe du dĂ©terminisme physique, lequel nâexprime quâune attribution au rĂ©el des nĂ©cessitĂ©s causales tirĂ©es des modĂšles opĂ©ratoires du sujet. Par contre, de mĂȘme que le principe de contradiction nous interdit de nous contredire, mais sans nous indiquer ce qui est contradictoire ou pas (car sâil nous empĂȘche dâaffirmer simultanĂ©ment p et non p) il ne nous dit pas si q â p ou q â non p) et de mĂȘme que le principe de raison suffisante ne nous renseigne pas sur son application, de mĂȘme le principe normatif de la nĂ©cessitĂ© des nĂ©cessitĂ©s nâest que rĂ©gulateur et ne prĂ©cise en rien ce qui est nĂ©cessaire. Mais il nâen exprime pas moins lâune des exigences fondamentales de la pensĂ©e, pour autant quâil ne se rĂ©duise ni Ă une collection de constats sans liaisons, ni Ă un pĂĄnta reáżÂ : câest le besoin dâune intĂ©gration en systĂšmes dont il sâagit dâassurer la fermeture et la stabilitĂ© maximales, tout en augmentant par ailleurs (grĂące Ă la multiplication des possibles) leur richesse dans la mesure oĂč elle est compatible avec les compositions de ces systĂšmes. Or ce caractĂšre normatif des intĂ©grations nĂ©cessaires montre que le sujet possĂšde dâautres pouvoirs que le rĂ©el et que le rapport entre eux est loin de se rĂ©duire Ă une simple « ressemblance » comme le dit Apostel, mais comporte un enrichissement de formes attribuĂ©es par le premier au second (tandis que le second nâenrichit le premier que par un accroissement de contenus). Le propre dâune norme est, en effet, de conduire Ă un pouvoir supĂ©rieur lorsquâelle est appliquĂ©e : intĂ©gration par implications ou conservations mutuelles dans le cas dâune thĂ©orie bien intĂ©grĂ©e, ou dĂ©jĂ (voir 6) dâun organisme vivant en ses Ă©tats « normaux », cohĂ©rence pour la non-contradiction, intelligibilitĂ© pour la raison suffisante. Mais son second caractĂšre spĂ©cifique (et complĂ©mentaire) est lâĂ©chec en cas de non-application : rejet dâune thĂ©orie mal intĂ©grĂ©e (ou mort de lâorganisme), contradiction, etc., tandis que le rĂ©el physique ne connaĂźt ni Ă©chec, ni morts, ni contradictions (malgrĂ© Engels !), etc. Ceci est le signe, non pas dâun Ă©tat de rang supĂ©rieur, mais au contraire dâun palier infĂ©rieur de crĂ©ativitĂ© oĂč le donnĂ© ne demeure que donnĂ© malgrĂ© la richesse de ses transformations observables ou non encore constatĂ©es ; le sujet, au contraire, grĂące Ă ses activitĂ©s « normĂ©es », devient capable dâengendrer bien plus de « formes » que celles auxquelles le rĂ©el fournit un contenu (tout en pouvant en construire Ă lâoccasion de contenus non prĂ©vus) : preuve en soit que si le rĂ©el physique est toujours mathĂ©matisable, tout ĂȘtre mathĂ©matique ne correspond pas toujours Ă un objet ou Ă©vĂ©nement rĂ©el, et mĂȘme loin de lĂ .
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Mais si le propre de la nĂ©cessitĂ© est de conduire Ă lâintĂ©gration et dâĂȘtre donc synthĂ©tique en tant que produit de compositions, que faire des nĂ©cessitĂ©s analytiques comme A = A ou de façon gĂ©nĂ©rale des jugements « apodictiques » ?
En premier lieu, on peut en sâappuyant sur Frege et sa syntaxe formalisĂ©e considĂ©rer lâanalytique comme un cas particulier (le plus simple) du synthĂ©tique, dans la mesure oĂč la raison du premier Ă©mane des dĂ©finitions, et oĂč les dĂ©finitions comportent une synthĂšse de prĂ©dicats et relations. Dâabord le jugement A = A nâest pas tirĂ© du rĂ©el puisquâen un temps t2 lâobjet a est dĂ©jĂ diffĂ©rent de ce quâil Ă©tait en t1. Sâil sâappuie sur la dĂ©finition de A, il est alors clair que celle-ci comporte un certain nombre de mises en relation, les prĂ©dicats eux-mĂȘmes comportant des Ă©quivalences (« rouge » = mĂȘme couleur que dâautres rouges, donc « co-rouge ») : il en rĂ©sulte que lâidentitĂ© A = A signifie la conservation du systĂšme intĂ©grĂ© des propriĂ©tĂ©s qui caractĂ©risent A et que, Ă nâen considĂ©rer que certaines dâentre elles en une situation donnĂ©e, elles impliquent la prĂ©sence des autres, dâoĂč le fait que (en particulier dans la logique des implications nĂ©cessaires) lâidentitĂ© A = A est tirĂ©e de lâimplication A â A et non pas lâinverse. Il semble ainsi que le nĂ©cessaire dit « analytique » constitue dĂ©jĂ une forme Ă©lĂ©mentaire dâintĂ©gration.
Quant aux jugements apodictiques, câest-Ă -dire « nĂ©cessaires en soi », leur existence serait contradictoire avec notre supposition du caractĂšre conditionnel de toute nĂ©cessité : or un jugement nĂ©cessaire en un contexte ou modĂšle explicatif peut ne pas lâĂȘtre en un autre.
Au total, les diffĂ©rentes formes de nĂ©cessitĂ© sont toujours relatives Ă des « constructions nĂ©cessitantes » qui peuvent ĂȘtre de trois formes : 1) passage dâune nĂ©cessitĂ© locale Ă un « systĂšme » (plus riche) de transformations ; 2) progrĂšs dans la fermeture de celui-ci ; et 3) son intĂ©gration ultĂ©rieure en des systĂšmes plus larges. Mais dans toutes ces situations, la nĂ©cessitĂ© tient Ă sa « raison » (nil est sine ratione, Leibniz) et dans les formes supĂ©rieures, celle-ci est explicitĂ©e en une « thĂ©orie explicative » qui vise Ă expliciter thĂ©matiquement les articulations de la construction nĂ©cessitante ; « les progrĂšs de la construction explicative font quâelle devient Ă son tour nĂ©cessitante sur son propre plan, engendrant ainsi une nĂ©cessitĂ© diffĂ©rente de celle quâelle explicite » 13. Il y a donc une dynamique interne des nĂ©cessitĂ©s comme des possibles et lâun de nos problĂšmes est dâen Ă©tablir les compositions.