De l’art de siester
Angela Allemand
C’est une saillie de terre recouverte de grands pins qui s’avance dans le lac, entourée d’une plage caillouteuse d’où s’élancent des véliplanchistes ; où le vent guidé par les montagnes surgit en vagues régulières et puissantes. Bien à l’abri de la bise, au milieu de la pinède, un hamac turquoise est suspendu entre deux troncs d’arbre. Son ventre de tissus est rebondi, rempli d’un corps qu’il a gobé d’un seul tenant. Tel un boa digérant sa proie, il pend tranquillement attendant que l’heure passe.
Isolé du monde extérieur grâce à la matrice de textile, réchauffé par la lumière qui ondule entre les branches, un vacancier dort. La tête est penchée sur le côté, un bras comme oreiller. Les plantes des pieds serrées l’une contre l’autre font faire un losange aux jambes, dans une posture enfantine. La bouche ouverte laisse voir des dents bien alignées qui s’entrouvrent sur un bout de langue rose. Alors que les deux petits « o » des narines semblent frémir à chaque inspiration, la mâchoire s’écarte, la pomme d’Adam monte et descend, les clavicules se creusent puis s’arrondissent. C’est le rythme de la respiration marquant la cadence de la symphonie de ronflements. De temps à autre, dans un mouvement hors tempo, un bras s’agite, peut-être troublé par un songe.
Le dormeur s’est abandonné tranquillement au sommeil et ne remarque pas les brins d’herbes qui s’agitent furieusement juste au-dessous de lui. Dans sa paisible candeur, il ignore le monde végétal arrosé de lumière qui bruisse, comme grisé par le vent. Le « toc-toc » boisé des branches se croisant dans un combat fratricide forme la voûte sonore abritant ses rêves. Sous les paupières détendues, les yeux s’agitent parfois en de petits mouvements syncopés.
J’approche ma main et effleure le bras-oreiller. Aussitôt, les ronflements cessent et le regard encore flou tente de cibler l’insolente intruse qui a osé ce geste blasphématoire. Apaisé par mon sourire, la moue légèrement boudeuse, il se tourne et tente de regagner cet état intérieur de profond silence avant que les bruits du monde ne le rattrapent.

Photo : © haengematteORG
Écrire un geste
Choisir un geste précis (ou un ensemble de gestes), ordinaire ou décisif, quotidien ou unique, et tâcher de le restituer : voilà l’enjeu de cet exercice inspiré de Chantal Thomas, Anne Maurel, Claude Simon, Bernard-Marie Koltès ou encore Francis Ponge.
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