Défiler le parfait amour
Chiara Glorioso
Elias était tombé amoureux pour la première fois. Il avait rencontré cette fille par hasard, dans un couloir. Un coup de foudre. Et ce soir, il avait un date avec elle. Il était un peu tendu, il ne savait pas comment s’habiller. Heureusement qu’il faisait froid, il pouvait ainsi cacher ses jambes. Il en avait honte, il ne les aimait pas, parce qu’elles le faisaient souffrir. Le docteur avait simplement parlé d’une maladie de croissance, sans mentionner tout ce que cela impliquait : plus de football, plus de sport, plus de longues balades. Et des douleurs qui apparaissaient dès qu’on effleurait ses genoux. Coraline n’était pas encore au courant, il n’avait pas envie d’aborder le sujet aujourd’hui. Elle se serait moquée de lui : « Une maladie de croissance, toi qui ne mesures même pas un mètre septante ?! ». Il avait l’habitude de ce genre de remarques, mais il n’en avait pas envie ce soir.
Coraline s’était préparée pendant des heures pour ce rendez-vous. Comme d’habitude, rien ne devait être laissé au hasard : pas de rouge à lèvres au cas où il voudrait l’embrasser, pas d’habits trop voyants pour ne pas attirer l’attention sur leur relation encore secrète, pas de chaussures à talon si jamais il voulait l’emmener se promener au bord du lac. Pour une fois, elle était en avance. Elle décida d’attendre Elias sur un banc, au milieu d’un parc sans arbre. Elle le vit arriver bien avant qu’il ne l’ait repérée. Coraline profita de ces quelques instants pour l’observer longuement, à sa guise. La démarche d’Elias avait quelque chose de particulier, d’unique. Elle ne l’avait pas encore remarqué, mais il marchait très lentement. Pas comme s’il n’avait pas envie d’aller quelque part, pas non plus comme s’il avait une blessure qui le gênait, mais plutôt comme si chaque pas était un événement. Il avançait la tête haute, le dos droit, et posait un pied devant l’autre comme l’aurait fait une mannequin sur un podium. Rien dans sa démarche n’était pourtant hautain ou présomptueux, tout avait l’air naturel. Peut-être que cette impression venait de ses mains : il les avait gardées bien au chaud dans les poches de sa veste. Allure lente, mains dans les poches, on aurait dit un promeneur qui déambulait sans but précis, qui prenait le temps de vivre. Coraline fut d’autant plus impressionnée par cette décontraction apparente qu’elle savait qu’il bouillonnait à l’intérieur, tout comme elle. Lorsqu’il ne fut plus qu’à quelques mètres d’elle, elle remarqua que les pieds d’Elias se tournaient légèrement vers l’intérieur. Contre toute attente, plus elle observait ce léger défaut, et plus elle trouvait que des airs félins émanaient de ce mouvement pourtant si simple, si banal : marcher. C’est à ce moment-là qu’elle comprit qu’elle tombait amoureuse.

Photo : © KRiemer
Écrire un geste
Choisir un geste précis (ou un ensemble de gestes), ordinaire ou décisif, quotidien ou unique, et tâcher de le restituer : voilà l’enjeu de cet exercice inspiré de Chantal Thomas, Anne Maurel, Claude Simon, Bernard-Marie Koltès ou encore Francis Ponge.
De l'art de siester
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Trancher chair et verser sang
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Se regarder
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