Lever la main

 

Margaux Gloor

 

À l’école, les enseignants ont repris et établi une règle universelle de communication : pour parler, il faut lever la main. Un jour – je devais avoir neuf ans – une remplaçante nous a demandé de « lever le doigt ». Ça m’a profusément fait réfléchir. En effet, quand un adulte nous demandait de lever la main, c’était toujours le doigt que nous levions.

Dans une foule, il existe deux manières de se faire remarquer : à grand bruit ou à grand geste. Par souci de bienséance, nous écartons la possibilité de vociférer à travers l’auditoire pour demander à ce pauvre professeur de psychologie ce qu’il pense des crèches Montessori – professeur qui, de plus, est bien trop éloigné́ de nous pour saisir l’ensemble de la question en une seule fois s’il n’était pas préalablement attentif (« Mrhgmmh pensez ngrmpff ...tessori ? – Pardon ? »). Il est ainsi bienvenu de lever la main. Cette option présente également la délicatesse de laisser l’orateur décider du moment le plus opportun pour l’intervention (ou de l’ignorer, s’il s’agit d’une énième intervention de ce collègue un peu trop angoissé, « excusez-moi j’aurais une p’tite question », qui aurait besoin de savoir, pour une question « un peu plus pratico-pratique », s’il est prévu d’avoir lors du prochain « meeting » un « lunch » en commun, type restaurant ou buffet canadien, ou s’il doit prévoir un menu en conséquence à emporter dans un « tupperware »... Bon, c’était beaucoup trop long, je savais que j’aurais dû ignorer la question). Bien entendu, si la communication relève d’une importance élevée (« Y’a le feu ! », « Je m’oppose à ce mariage ! » ou « excusez-moi j’aurais une p’tite question pratico-pratique concernant le lunch... »), il vaut mieux se manifester de manière sonore, par exemple par un timide « madame ? » ou avec un léger toussotement. Effectivement, lever la main n’est d’aucune utilité́ en cas d’urgence, ce qui, d’un autre côté, confère à l’intervenant une allure à la fois sérieuse et nonchalante. En effet, la personne qui lève la main a quelque chose de pertinent à dire, mais elle n’est pas pressée de le faire. Elle attend patiemment que le moment lui soit octroyé pour partager avec ses confrères le fruit de sa réflexion. Une réponse convaincante, une question perspicace, un exemple éclairant, peu importe le contenu du message, la personne qui lève la main sait qu’elle fait mouche et s’offre le luxe de laisser patienter ses congénères, le temps qu’on lui donne toute notre attention. Si nous tendons l’oreille, nous pouvons même entendre un petit soupir avant l’élévation de la main, soupir qui pourrait être traduit par « bon, puisque vous êtes tous bêtes ici, je vais donner moi-même la réponse au formateur ». Ceci explique probablement pourquoi tout adulte qui lève la main affiche cet air blasé ou faussement investi dans ce que le déclamateur précise. Lever la main s’est donc imposé comme la manière la plus cool de se manifester pour prendre la parole en public. Nous aurions pu choisir collectivement que le geste universel pour demander l’attention soit de sautiller sur place car il est évident que des petits mouvements saccadés attirent plus l’œil qu’une élévation atonique du bras. Cependant, il y a fort à parier que nous nous en lasserions assez vite. L’humain évite l’effort dès qu’il le peut.

Ce n’est pas le cas chez les enfants. Lorsqu’ils ont atteint l’âge du savoir-vivre qui préfère le grand geste au grand bruit (« maman, maman, MAMAAAAN »), les enfants se comportent bien différemment des grandes personnes flegmatiques. Il leur faut s’assurer que l’adulte les a bien vus et qu’il daignera leur céder le crachoir pour quelques instants. Et quelle meilleure manière de se faire remarquer que de lever, non seulement la main, mais aussi l’entièreté́ du bras, la tête, le torse et, pour les plus enthousiastes, également les fesses (« reste assis, je te vois ! »). Chez l’enfant entre cinq et dix ans, le geste de lever la main implique l’activation du reste de son corps. C’est peut-être par crainte que ce subit entrain ne dérive en baffe involontaire chez le camarade d’à côté que les adultes ont transformé le lever de main en un lever de doigt, légèrement plus sobre et maîtrisé. Certains enfants sont très inventifs pour se signaler au regard de l’enseignant, notamment en émettant des petits gémissements d’impatience ou en prolongeant leur doigt avec une règle de trente centimètres (l’attention de l’adulte est directement corrélée à la hauteur et à l’amplitude du geste, paraîtrait-il). Ce n’est qu’à partir du Cycle d’Orientation que les jeunes se refusent à lever le doigt. Cet isolement de l’index porte en lui une symbolique associée aux premiers de classe lunetteux et boutonneux dont l’adolescent moyen tente à tout prix de s’éloigner. Il serait inconvenant de présenter trop d’entrain car toute volonté d’apprendre, de participer – ou seulement de vivre – est malvenue à cet âge ingrat. Lorsqu’il daigne répondre à une sollicitation de l’enseignant, le jeune joint à l’index une flopée de doigts mollement levés. En effet, plus le geste s’approche du mollusque malade, plus son auteur est tendance (à lui le respect absolu de ses congénères). Si ce dernier parvient à utiliser son second bras comme tuteur pour soutenir le premier (quel poids que celui de la popularité́), il atteint alors le paroxysme de cette nonchalance idéalisée.

Qui aurait pu penser que lever la main était un si bon indicateur générationnel ? Lève la main et je te dirai qui tu es.

 

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Photo : © Wokandapix

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