Trancher chair et verser sang
Yann Coutaz
Véritable gladiateur des temps modernes, notre homme – sourcils froncés, mâchoires serrées – fait bravement face à la mort. Il porte comme seule armure un t-shirt blanc cintré, laissant transparaître des pectoraux saillants, herculéens ; nul glaive dans sa ferme poigne, mais un couteau recourbé, impatient de trancher chair et verser sang. Tout autour s’immisce le silence. Le public est comme transi par le spectacle grandiose qui s’annonce.
Nusret Gökçe – que l’Histoire connaîtra sous le nom légendaire de Salt Bae – surplombe son steak. Il esquisse d’abord quelques mouvements rappelant les plus grands magiciens : ses mains sont deux vautours avides se mouvant lentement au-dessus de l’assiette. Il faut reconnaître à cet artiste une certaine sensualité, une sensualité particulière, funeste. Puis c’est la volupté du découpage : les tranches s’abattent en douceur les unes sur les autres. L’assemblée s’excite, glousse, gloutonne, filmote la scène par des flashs transversaux. Sous ses rondes lunettes noires, il se peut que le boucher turc méprise ces admirateurs de néant. Il se peut. Toutefois, il reste concentré : sa gloire repose sur le geste final.
Acclamé de toute part, cerné de lumière antéchristique, un cygne veineux et hâlé s’élève majestueusement au-dessus du carnage. Son bec s’ouvre sardonique, déverse une pluie de cristaux blancs qui ricochent sur sa gorge bombée avant de s’esclaffer dans le sang.
Salt Bae a salé la viande.
Chaque époque tient ses dignes héros : quand l’homme trépasse, reste le geste.

Photo : © monicore
Écrire un geste
Choisir un geste précis (ou un ensemble de gestes), ordinaire ou décisif, quotidien ou unique, et tâcher de le restituer : voilà l’enjeu de cet exercice inspiré de Chantal Thomas, Anne Maurel, Claude Simon, Bernard-Marie Koltès ou encore Francis Ponge.
De l'art de siester
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