Entretien

LA PAROLE À… LUCILE DAVIER

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Titulaire d’un doctorat en traductologie et en sciences de la communication, Lucile Davier est professeure assistante à l’Unité de français du Département de traduction de la FTI depuis le 1er juillet 2022. Elle a été chercheuse invitée à la KU Leuven (Belgique) en 2012-2013, puis à l’Université d’Ottawa (Canada) en 2016-2017. Ses recherches portent principalement sur les phénomènes de traduction dans les médias. Aujourd’hui, elle nous parle de son nouveau projet « South-North flows of information through translation in the global news agency AFP », qui a débuté en octobre 2024.

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Professeure Davier, pouvez-vous nous présenter votre nouveau projet de recherche ?

Le projet « South–North flows of information through translation in the global news agency AFP » est le fruit de rencontres avec des chercheurs et des chercheuses d’exception à différents moments de ma carrière académique : vers la fin de ma thèse, avec Marlie van Rooyen et Éric Lagneau, puis, alors que je venais d’être nommée professeure, avec Natalia Rodríguez-Blanco. Marlie est sud-africaine, Éric, français et Natalia, bolivienne. Nous venons d’horizons complètement différents, mais nous avons une passion commune pour la traduction qui a lieu à bas bruit dans les médias. Cette traduction façonne l’information qui nous parvient chaque jour des quatre coins du globe, mais peu de lecteurs et lectrices en ont conscience. Dans nos échanges, nous comparions les événements qui avaient lieu dans nos pays respectifs : parlait-on du soulèvement armé contre Luis Arce en Bolivie en 2024 dans les médias sud-africains, français et suisses ? Comment ? Pourquoi le réchauffement climatique ne semblait-il pas être une préoccupation médiatique en Afrique du Sud ? C’est ainsi qu’est née l’idée d’une collaboration entre pays du Sud et pays du Nord. Notre projet est cofinancé par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) et son équivalent sud-africain (NRF). Marlie et moi en sommes les deux investigatrices principales. Chacune d’entre nous est responsable d’une postdoctorante : Nadia Lahdili à l’Université de l’État libre (Afrique du Sud) et Natalia Rodríguez-Blanco à l’Université de Genève (Suisse).

Quel est le but de votre projet ?

Dans le cadre de ce projet FNS-NRF, nous nous intéressons à l’Agence France-Presse (AFP), un acteur incontournable dans le paysage médiatique, et au rôle que cette organisation joue dans la diffusion d’informations au niveau mondial. Premièrement, nous observons la manière dont la traduction est intégrée à la pratique quotidienne des journalistes texte comme multimédia et les outils qui influencent ces pratiques, comme la traduction automatique. Deuxièmement, nous suivons le parcours de dépêches ou de vidéos à partir des bureaux de l’AFP en Afrique et en Amérique jusqu’aux clients média en passant par les desks (ou centres) régionaux de tri et de traduction : quels sujets et quelles sources sont jugés pertinents pour des clients dans des pays du Nord ? Troisièmement, l’AFP vendant ses dépêches et vidéos très majoritairement à d’autres médias, nous voulons savoir quels produits sont repris par les médias dans les pays du Sud et du Nord. Y a-t-il des flux d’information Sud-Sud et Sud-Nord, contrairement à ce que laisse penser la recherche menée sur les agences de presse jusqu’à présent ?

Quelle est votre méthodologie ?

Pour la première phase, que j’évoquais dans la question précédente, nous nous inspirons d’une théorie sociologique bien connue, la théorie de l’acteur-réseau, développée entre autres par Bruno Latour et Michel Callon. Cette théorie implique principalement le recours à l’enquête de terrain comme méthode pour étudier les acteurs humains (p. ex. les journalistes) et non humains (p. ex. leurs applications d’IA). C’est la phase dans laquelle nous nous trouvons actuellement : Natalia revient de deux semaines d’observation et d’entretiens au bureau colombien de l’AFP. Même si les données sont différentes, la méthodologie est la même pour les deuxième et troisième phases. Nous sommes en train de récolter un corpus de dépêches, d’infographies et de vidéos que nous allons soumettre à une analyse computationnelle pour identifier les thématiques (p. ex. l’économie ou le sport) et les sources d’information (p. ex. la société civile ou des personnalités politiques) qui sont prépondérantes en fonction des services linguistiques, et donc des publics visés. Dans une approche qualitative, nous comparerons également un plus petit ensemble de produits traduits avec leurs originaux.

Quels défis avez-vous rencontrés ?

Dans ce projet, ce sont principalement les discussions d’accès avec l’AFP qui nous ont pris du temps. L’AFP est une immense organisation employant 2600 collaborateurs et collaboratrices répartis sur les cinq continents. Elle fonctionne avec une autre temporalité que la recherche, qui s’inscrit sur la durée. Les négociations d’accès ont été chronophages, notamment en raison du tournus régulier du personnel tant au siège que dans les bureaux locaux, mais ces efforts en ont valu la peine : les données issues du terrain sont toujours d’une richesse inouïe. Tout ce projet n’est possible que grâce à notre partenaire Éric Lagneau, chercheur affilié à l’EHESS (en France) et journaliste à l’AFP, au comité directeur de l’AFP et à la générosité des journalistes qui ont accueilli nos équipes sur place. Nous aimerions profiter de cette tribune pour les remercier vivement de leur temps, de leur confiance et de leur enthousiasme.

Y a-t-il un aspect du projet que vous souhaiteriez souligner ?

Notre collaboration étroite avec des chercheuses issues de pays du Sud invite à un nécessaire décentrement. Pour moi qui suis confortablement installée en Suisse, c’est une vraie leçon d’humilité de les voir poser deux jours de congé et faire 400 km de route pour déposer une demande de visa, s’expatrier de l’autre côté de la Terre pour travailler sur un sujet qui leur tient à cœur ou réorganiser leur temps de travail pour faire face à des coupures d’eau et d’électricité. Pour Éric et moi, la participation à une réunion de travail dans un autre hémisphère nous forcera à sortir de notre zone de confort pour affronter la canicule à une période à laquelle nous sommes habitués à nous emmitoufler pour sortir. Nos discussions d’équipe nous permettent aussi de faire évoluer notre vision du Sud.

Ce projet a-t-il une portée particulière ?

Avec ce projet, j’espère que nous pourrons rappeler l’omniprésence de la traduction dans nos sociétés. La traduction n’est pas une activité amenée à disparaître : elle fait partie intégrante de notre quotidien même si nous ne la remarquons pas quand nous écoutons les nouvelles d’une oreille distraite. La traduction est indissociable de la sélection et de la diffusion de l’information. En effet, les journalistes peuvent exclure une information parce que celle-ci n’est pas dans leur langue ou la simplifier parce qu’ils ou elles estiment que leur public n’a pas en main les outils pour la comprendre. Ce n’est pas pour rien que les agences d’information se sont réparti leurs zones d’influence au XIXe siècle. L’information comporte de nombreux enjeux de pouvoir. Quand cette information est produite en plusieurs langues, la traduction participe de ces enjeux. C’est pourquoi il est aussi important d’en comprendre les rouages.