DeuxiĂšme partie. La crise a

I

À l’Ɠuvre ! s’était Ă©criĂ© SĂ©bastien, mais le malheureux ne se doutait pas qu’alors la crise qu’il entendait depuis quelques mois gronder sourdement allait l’abattre au moment mĂȘme oĂč il se ruait dans la mĂȘlĂ©e. Il la connaissait bien, pourtant, cette menace. VoilĂ  longtemps qu’un obscur malaise gĂȘnait sa pensĂ©e, comme un remords, comme une voix mystĂ©rieuse murmurant tout bas : « Ce n’est pas cela, tu n’es pas arrivĂ©, tu n’arriveras pas de longtemps. Pauvre petit, tu ne sais pas ce qui t’attend, tu ne connais pas le combat qui doit forger ta pensĂ©e, le feu dĂ©vorant et purificateur par oĂč tu n’as pas encore passĂ©, mais par oĂč tu passeras, par oĂč tout constructeur d’idĂ©es doit passer, s’il veut crĂ©er vraiment. Mais je suis lĂ  pour te le rappeler. Songe Ă  demain. »

Il y avait songĂ© Ă  ce demain mystĂ©rieux, mais il s’était Ă©tourdi Ă  agir, Ă  discuter et Ă  construire. Il apportait Ă  d’autres le peu qu’il avait pour se persuader Ă  lui-mĂȘme que ce peu valait quelque chose. C’était pour oublier qu’il se donnait ce rĂŽle, pour ne pas voir oĂč il allait, oĂč le ballottait son doute. Mais ce doute restait lĂ , un doute rongeur et obsĂ©dant qu’il nourrissait tout au fond de lui-mĂȘme et qu’il tĂąchait d’étouffer Ă  tout prix, tout au moins d’ignorer.

Alors la voix reprenait : « Ce que tu fais lĂ  est faux. Tu n’es pas sincĂšre, tu Ă©vites les pensĂ©es qui menacent ta tranquillitĂ©. » Et SĂ©bastien Ă©tait terrassĂ©. Le jour tout allait bien, mais vers le soir, quand le subconscient envahit l’esprit, la nuit surtout, l’angoisse le prenait. Il aspirait, haletant, Ă  la vĂ©ritĂ©, mais il voulait que la vĂ©ritĂ© coĂŻncidĂąt avec le bien, avec sa foi. Il priait, il suppliait Dieu de le dĂ©livrer. Au fond, il Ă©tait malgrĂ© lui persuadĂ© que tout est faux et triste, que sa religion Ă©tait pure chimĂšre, que sa science Ă©tait tendancieuse. Qui dira l’enfer de ces luttes ?

Mais jusqu’ici SĂ©bastien avait toujours eu le dessus. Il saisissait Ă  la gorge son dĂ©mon dĂšs que celui-ci faisait irruption, et dans le corps Ă  corps silencieux qui s’ensuivait, le dĂ©mon Ă©tait contraint de disparaĂźtre sans bruit, de se replonger dans l’inconscient sans laisser mĂȘme de souvenir bien net.

Il n’en pouvait pas ĂȘtre toujours ainsi. Le dĂ©mon Ă©tait obstinĂ© et c’est Ă  l’improviste qu’il surgissait, sicut leo quaerens quem devoret. Et alors prĂ©cisĂ©ment que SĂ©bastien se croyait le plus fort, alors qu’il venait de rĂ©sumer son idĂ©al et qu’il venait de dĂ©noncer passionnĂ©ment les fautes de l’adversaire, l’adversaire lui-mĂȘme, non plus extĂ©rieur cette fois, mais l’adversaire intime, le doute Ă©ternel, rĂ©apparut soudain plus violent que jamais. Et alors eut lieu le combat dĂ©cisif, celui qui allait orienter toute la vie de SĂ©bastien, qui allait lui indiquer le sens de sa mission.

« À l’Ɠuvre ! » s’était-il Ă©criĂ©, mais quand ses compagnons le cherchĂšrent il n’était plus là : comme une bĂȘte malade, il s’était retirĂ© de la lumiĂšre et du bruit. Il s’était cloĂźtrĂ© pour lutter sans trĂȘve.

Il vivait des jours atroces. Les siens le voyaient taciturne et distrait, puis il disparaissait pour errer dans la nature. Il s’y pĂ©nĂ©trait du souffle des forĂȘts, sans savoir s’il allait lui cĂ©der ou le vaincre. Le triomphe de son esprit pouvait le porter sur le sommet lointain, comme la dĂ©faite de sa volontĂ© le maintenir dans le grand tout de la nature, grouillante et mauvaise.

La nuit le sommeil le fuyait, oĂč quand il Ă©tait lĂ , ce n’était plus le sommeil des poĂštes, qui libĂšre les forces mystĂ©rieuses du trĂ©fonds et dĂ©gage les dĂ©sirs et les envolĂ©es, prĂ©curseurs enthousiastes du travail du lendemain. C’était le sommeil tourmentĂ© et brumeux, mĂȘlant dans les rĂȘves chaotiques les dĂ©mences de la raison et les angoisses de la foi au hurlement d’animaux lubriques et dĂ©chaĂźnĂ©s.

Cette fiĂšvre avait saisi SĂ©bastien au cours de son travail. Il voulut la guĂ©rir en travaillant Ă  nouveau. AprĂšs les premiers jours d’abattement il se remit Ă  Ă©crire, sans frein ni raison, avec passion, avec ivresse. Il remplissait quarante, cinquante et jusqu’à soixante pages par jour. Il construisait hardiment, accumulait les dĂ©monstrations, enchaĂźnait ses thĂ©ories avec une logique forte dans l’ensemble sinon serrĂ©e dans le dĂ©tail. Mais toujours il se heurtait, acculĂ©, Ă  l’impasse finale, au doute, Ă  l’athĂ©isme.

Mais il se rĂ©voltait contre cette dĂ©faite. Il laissait lĂ  ses feuilles, il s’en allait, courait la montagne, tendait avec passion Ă  la foi, au calme. Et alors, comme un vieil anachorĂšte, il Ă©puisait ses forces physiques pour terrasser son dĂ©mon.

II

La nuit, SĂ©bastien sortait d’un rĂȘve, ployĂ© sous la douleur, inerte, dĂ©sormais rĂ©signĂ©. Son rĂȘve avait rĂ©sumĂ© toute sa lutte, et il Ă©tait vaincu. Il avait vu peu Ă  peu le monde habituel se dĂ©composer devant ses yeux, et les illusions s’étaient envolĂ©es, au loin, par groupes. La vĂ©ritĂ© seule Ă©tait demeurĂ©e, et quelle vĂ©rité ! Un chaos oĂč se dĂ©menaient des forces, d’énormes forces aveugles et fatales, conduisant Ă  son insu toute la rĂ©alitĂ©. Et, aprĂšs s’ĂȘtre plongĂ© voluptueusement dans ce gouffre, SĂ©bastien en sortit, affolĂ© et ricanant, et les illusions accouraient toutes, mais percĂ©es Ă  jour, effroyables de faussetĂ©. C’étaient des hommes venant dĂ©fendre Ă  ses oreilles des thĂ©ories cent fois rabĂąchĂ©es, des philosophies, des religions. Mais il retrouvait en eux les mĂȘmes forces qu’il venait d’apercevoir. Elles s’agitaient sourdement au dedans de ces pantins et les malheureux passaient leur vie Ă  s’efforcer de les oublier ou du moins de les masquer. C’était ce qui les faisait tant bavarder et tant construire de systĂšmes. Mais c’était plus fort qu’eux. Ils savaient qu’ils mentaient, ceux qui les Ă©coutaient savaient aussi qu’ils mentaient et se mentaient Ă  eux-mĂȘmes en tĂąchant de les croire. Tous mentaient et leur folie Ă©tait de se berner nĂ©anmoins mutuellement.

Et l’un d’eux haranguait la foule : « Amis, disait-il, votre responsabilitĂ© est grande, mais vous en vivez d’autant mieux  » SĂ©bastien frĂ©missait, se soulevait en un effort dernier, mais la Force le tenait enlacĂ©, le rendait muet et le condamnait Ă  voir l’autre partie de lui-mĂȘme discourir et mentir.

C’est alors qu’il se rĂ©veilla. Et son tourment fit place Ă  une paix exquise, d’une douceur inconnue. Il sentait les forces de son ĂȘtre s’amollir, cesser de se combattre l’une l’autre. Elles coulaient, voluptueusement, se distendaient de plus en plus
 et brusquement SĂ©bastien vit qu’il n’était plus. C’était la paix du tombeau. Sa personne s’était rĂ©pandue dans le tout. Pourtant, il restait une petite lueur, un foyer de conscience qui regardait le reste de soi-mĂȘme se dĂ©sagrĂ©ger et qui ne perdait pas un des dĂ©tails de cet Ă©parpillement. Et, quand tout fut consommĂ©, le foyer continua de luire, vivant du souvenir. Il projetait encore une phosphorescence laiteuse et froide et revoyait avec nettetĂ© sa vie passĂ©e, ses efforts, ses dĂ©sirs, tout, jusqu’à sa mort.

SĂ©bastien se retrouvait, au travers de cette clartĂ©, quatre annĂ©es auparavant, ĂągĂ© de quinze ans. La philosophie s’emparait alors de son ĂȘtre. Il revoyait sa joie et son effroi, en Ă©prouvant pour la premiĂšre fois le dĂ©sir de l’absolu, tandis qu’il contemplait, dĂ©sormais de trĂšs loin, les mirages qu’auparavant il avait cru la vĂ©ritĂ© derniĂšre, tandis que les petits cadres rapides dont il avait entourĂ© ses recherches d’histoire naturelle s’effondraient un Ă  un, entraĂźnĂ©s par les bouillonnements de l’élan de la vie, par les pĂ©ripĂ©ties d’un devenir sans fin. Quelle soif il avait alors d’un point fixe, dans cette dĂ©bandade ! áŒˆÎœÎŹÎłÎșη ÏƒÏ„áż†ÎœÎ±Îč.

Il souffrait de ces rĂ©vĂ©lations, tout en goĂ»tant leur amĂšre saveur. Il Ă©tait dĂ©sespĂ©rĂ© de la relativitĂ© d’une science Ă  laquelle il s’était consacrĂ©, mais, au fond, il Ă©tait sĂ»r que, dĂ©sormais initiĂ©, il saurait Ă  lui seul Ă©difier une mĂ©taphysique qui lui rendrait son centre de gravitĂ©. Et cet espoir se traduisait dĂ©jĂ  par une mystique aiguĂ«.

SĂ©bastien se revoyait alors dans la petite chambre au lit de fer et aux murs blancs de chaux, quelques feuilles noircies sur la table, une bougie faisant vaciller quelques ombres sur les parois nues. Et il Ă©tait Ă  genoux devant sa couche, tendant de tout son ĂȘtre vers ce Dieu inconnu qu’il commençait Ă  comprendre. Et, plein d’une Ă©motion sacrĂ©e, il recevait avec bonheur mais avec effroi la mission divine de concilier par sa vie la science et la religion. Il sentait Dieu, il le laissait s’emparer de lui sans le voir, mais en entendant une musique auguste qui remuait le fond de son ĂȘtre, qui faisait sortir des profondeurs des forces inconnues, un enthousiasme surnaturel.

Et, les yeux pleins de larmes, il interrompait sa priĂšre pour se mettre Ă  sa table, oĂč, dans sa candeur, il notait les premiĂšres certitudes de sa philosophie


Puis SĂ©bastien revoyait les quatre annĂ©es qui suivirent cette vision, annĂ©es de labeur intense dont pas une journĂ©e ne se passait sans mĂ©ditation intellectuelle, sans qu’une nouvelle pierre ne fĂ»t posĂ©e dans la construction du systĂšme entrevu. Tout se rapportait Ă  ce travail.

La vie de SĂ©bastien n’était qu’intellectuelle. Ses amitiĂ©s, ses Ă©motions et jusqu’au peu d’amour qu’il s’était permis, tout gravitait autour de sa philosophie.

Le problĂšme qui lui servit de point de dĂ©part fut celui de l’espĂšce, car c’est la question qu’il pouvait traiter avec le plus de facilitĂ©, ayant pratiquĂ© toute son enfance les collections d’histoire naturelle. Toutes les disciplines se laissaient ramener Ă  ce seul point de vue. L’évolution, d’abord, tenait tout entiĂšre dans l’étude de l’espĂšce et autour de l’évolution toutes les sciences physiologiques. Toute la morale, ensuite, puisque l’obligation au devoir prend sa source dans les relations entre l’espĂšce et les individus. C’étaient donc enfin la sociologie, l’esthĂ©tique et jusqu’à la religion. Tout se ramenait Ă  ce centre commun. Joie de systĂ©matiser, joie de construire sur un plan unique, d’oĂč les spĂ©culations s’organisent en une harmonie supĂ©rieure. Joie divine de crĂ©er, que connaissent le savant et le philosophe autant que le poĂšte et le musicien. Partout la mĂȘme symphonie, partout la Vie, la variĂ©tĂ© dans l’unitĂ©, le changement dans la mesure.

SĂ©bastien revoyait toutes ces joies, il vivait Ă  nouveau les moments de dĂ©couverte, les Ă©lans, les intuitions qui se dĂ©veloppaient ensuite en coordinations logiques. Et voilĂ , tout aboutissait Ă  cette impasse d’aujourd’hui, oĂč il perdait sa foi


Sa foi, SĂ©bastien en revoyait aussi toutes les Ă©tapes. L’orthodoxie oĂč il avait dĂ©butĂ©, puis le contact avec la vie, avec le mal, la rĂ©volte contre toute rĂ©vĂ©lation. Il revoyait son effroi en sentant lui Ă©chapper, d’abord cette rĂ©vĂ©lation, puis l’omnipotence divine, Dieu lui-mĂȘme pour ainsi dire, et il se revoyait essayant de bĂątir sur ces ruines, pour conserver en JĂ©sus un sauveur. Puis il se voyait sombrer dans le symbolisme absolu, le symbolisme des protestants libĂ©raux


Pourtant l’élĂ©ment actif de sa vie religieuse s’était dĂ©veloppĂ© Ă  mesure que s’effondraient les dogmes. Alors il doutait par le cerveau, plus son ĂȘtre vivait, communiait, Ă©tait religieux dans le sens chrĂ©tien. Plus l’écorce intellectuelle se fendillait, plus l’arbre croissait
 MystĂšre ! Pourquoi donc la perdait-il maintenant, cette foi ?

Car elle Ă©tait morte. L’Ɠuvre qu’il terminait l’entraĂźnait malgrĂ© lui Ă  cette consĂ©quence ultime. Et cette Ɠuvre Ă©tait la conclusion de son labeur de quatre annĂ©es, des deux annĂ©es de paix oĂč il travaillait pour lui seul, et des deux annĂ©es de guerre oĂč la souffrance sociale l’avait chaque jour poursuivi de son aiguillon. Cette Ɠuvre se terminait d’elle-mĂȘme, mĂ©caniquement, et lui interdisait toute religion.

De la conception de l’espĂšce d’oĂč il Ă©tait parti, il Ă©tait en effet arrivĂ© Ă  voir dans toute unitĂ© vivante, puis dans tout individu, une organisation, c’est-Ă -dire un Ă©quilibre entre des qualitĂ©s d’ensemble et des qualitĂ©s partielles. Toute organisation rĂ©elle est en Ă©quilibre instable, mais par le fait mĂȘme qu’elle est posĂ©e, elle tend Ă  un Ă©quilibre total qui est l’organisation idĂ©ale, comme un cristal malmenĂ© par la roche qui l’enrobe tend vers une forme parfaite ou encore comme la trajectoire irrĂ©guliĂšre d’un astre a pour loi une figure rĂ©guliĂšre. Il n’y a point de mĂ©taphysique ni de finalitĂ© dans cette conception, car il s’agit simplement de lois, appelĂ©es idĂ©ales parce que leur rĂ©alisation est ajournĂ©e Ă  cause de l’obstacle créé par d’autres lois. Et, autour de ce rapport si simple entre les organisations rĂ©elles de la vie et leur organisation idĂ©ale Ă©taient venues se cristalliser toutes les disciplines humaines. L’organisation idĂ©ale, c’était le bien, c’était le beau, c’était l’équilibre religieux, et c’est vers cette organisation que tendaient de trois maniĂšres diffĂ©rentes, la morale, l’art et la mystique. Plus besoin de philosophie. La science, en tant que science des genres, donne Ă  elle seule le fondement positif de ces trois manifestations de l’esprit. La science, d’autre part, montre que ces organisations rĂ©elles ou idĂ©ales sont aussi la loi de la psychologie et de la sociologie et le cercle des connaissances de la vie se clĂŽt ainsi, aboutissant en fin de compte Ă  une thĂ©orie positive de la connaissance, qui conclut Ă  l’incapacitĂ© pour la raison de rompre ce cercle et de descendre au fond des choses.

Jusque lĂ , SĂ©bastien s’était senti Ă  l’aise. Les lois s’enchaĂźnaient les unes aux autres, la construction montait, les charpentes disparaissaient sous les revĂȘtements de l’art et il ne manquait plus que le toit, quand il trouva la fissure immense qui compromettait tout.

La science lui donnait le bien, le beau et lui expliquait le mal et la laideur. Affaires d’équilibres. L’un Ă©tait complet, virtuellement normal dĂšs qu’on posait la vie, mais il Ă©tait idĂ©al — c’était le bien — l’autre Ă©tait rĂ©el et rĂ©sultait des circonstances extĂ©rieures, du mĂ©lange des lois contradictoires — c’était le mal. Mais ce que ne lui disait pas la science, ce que ne lui dirait jamais la science, c’était lequel des deux avait de la valeur, ou si les deux en avaient, ou si aucune n’en avait, ou, encore pourquoi ils valaient
 La science montrait bien qu’au point de vue de la vie le bien avait toute valeur et le mal aucune, mais la science ne disait pas si la vie valait. Elle disait : « Voici le bien, et si vous voulez vivre, telle est la marche Ă  suivre, et tel est le mal Ă  Ă©viter. » Mais elle ne disait pas : « Vivez ! » Jamais elle ne dirait : « La vie a une valeur, il y a une valeur absolue. » « D’une majeure Ă  l’indicatif, avait dit PoincarĂ©, vous ne tirerez pas une conclusion Ă  l’impĂ©ratif, mais si majeure et conclusion sont Ă  l’impĂ©ratif, la science vous donnera toutes les mineures que vous voudrez. » SĂ©bastien possĂ©dait ses mineures, il manquait de majeure !

Tout le problĂšme de valeurs restait en dehors de la science, restait partant insoluble. La science constatait des jugements de valeur et les expliquait. Elle expliquait mĂȘme leur constance en donnant Ă  toutes les valeurs humaines un critĂ©rium en l’organisation idĂ©ale. Mais de la valeur elle-mĂȘme, la science ne savait rien, ne pouvait ni ne voulait rien savoir. Car la valeur ne procĂšde pas de l’expĂ©rience. Elle est irrĂ©ductible Ă  l’ĂȘtre tel que nous le connaissons. Elle est une qualitĂ© pure et est mĂȘme la seule qualitĂ© que nous entrevoyons ; elle tient au fond des choses. La science l’ignorait donc et de plus prouvait la vanitĂ© de toute affirmation portĂ©e sur cette valeur absolue. Comment croire, dĂšs lors, comment vivre ? MystĂšre effrayant !

Le problĂšme n’était pas nouveau pour SĂ©bastien, mais il avait espĂ©rĂ© que la science lui donnerait non une solution, mais les moyens de circonscrire le problĂšme, les moyens d’en appeler Ă  la foi. Il avait cru possible une philosophie de la valeur pure, un peu Ă  la maniĂšre de celle de la Raison pratique, et il l’avait rĂ©servĂ©e pour couronner son Ă©difice. Mais la science condamnait tout cela. Il fallait se taire et conclure au doute, au doute inĂ©luctable.

III

Le doute. Le doute, dont SĂ©bastien n’avait jusqu’ici connu que les accĂšs et qui empoisonnait dorĂ©navant sa vie tout entiĂšre.

Atroce sensation que cette mort progressive et entiĂšrement lucide. Plus de joie, plus de tressaillement, plus de douleur mĂȘme, de cette belle douleur qui vous remplit de l’ivresse de vivre. C’était fini, il ne restait que l’atonie, la dĂ©sespĂ©rance.

À quoi bon se retourner sur soi-mĂȘme, se dĂ©penser en soubresauts passionnĂ©s ? Quelque nouveau support croulait, et le rĂ©sultat Ă©tait le mĂȘme, l’insensible enlisement.

Plus de valeur, plus de Dieu, plus d’idĂ©al quel qu’il soit. Effroi pascalien. Sentiment que tout devient uniforme ; que les diffĂ©rences entre ce que l’on adorait et que ce que l’on haĂŻssait s’effacent elles aussi, jusqu’à se fondre en une grisaille totale, en un immense brouillard. Fantastique fusion des forces et des couleurs aboutissant non pas au chaos, qui a sa grandeur, non pas au nĂ©ant, qui a sa beautĂ©, mais Ă  un Être universel et brut, informe, incolore, Ă©norme.

Et tandis que l’Ɠil Ă©pouvantĂ© voyait cette nappe homogĂšne s’étendre et submerger tout, le bien avec le mal, le beau avec le laid, la dĂ©composition intĂ©rieure restait la plus repoussante. Plus de sentiments, plus d’amour, plus mĂȘme de haine. À quoi bon ! On ne s’indigne pas contre un univers qui ne donne pas de valeur Ă  votre propre raison, Ă  votre propre personne, on s’indigne contre ce qui compromet une valeur, on s’indigne en faveur de quelqu’un ou de quelque chose. Mais non ! Nos larmes elles-mĂȘmes n’ont pas de valeur. Le bien est Ă©tranger Ă  l’univers, la beautĂ© n’a jamais Ă©tĂ© en lui. C’est nous qui rĂȘvions ces nobles chimĂšres, mais elles ne correspondent Ă  rien dans l’ordre mĂȘme des choses. À quoi bon ! Pour que j’aime, il faut que je croie Ă©ternel ce que j’aime. PĂ©risse mĂȘme l’objet de mon amour, c’est la beautĂ©, c’est la vertu de cet objet qui doit ĂȘtre immortelle et pour cela il faut qu’une rĂ©alitĂ© intangible lui donne toute sa valeur ! Pour que j’agisse, il faut que mon action ait une portĂ©e quelconque, si minime soit-elle, sur l’ordre universel, sinon plus de norme, plus de sens Ă  l’action, plus de devoir. Pour que je cherche la vĂ©ritĂ©, il faut que je croie Ă  la valeur du vrai, il faut qu’en possĂ©dant le vrai j’aie plus de valeur aux yeux d’une rĂ©alitĂ© qui me voit, que si je ne le possĂ©dais pas. Ce sentiment d’intime dĂ©saccord qui met en moi le holà ! quand je biaise avec les faits, qui me force Ă  la sincĂ©ritĂ©, il a sa racine dans l’ordre moral, il suppose une valeur extĂ©rieure. Sinon plus mĂȘme de vĂ©ritĂ©, s’il n’y a pas de valeur, plus d’accord possible entre les consciences, plus mĂȘme de problĂšmes


C’est jusqu’à son moi que SĂ©bastien sentait s’échapper peu Ă  peu, se dĂ©sagrĂ©ger, se fondre insensiblement dans l’univers gris, et en lui aussi disparaissait toute nuance entre ce qui est et ce qui doit ĂȘtre. Tourbillon gĂ©nĂ©ral, oĂč luisaient encore quelques instants de vagues phosphorescences, pour s’éteindre ensuite


Nuit sans borne, nuit éternelle et silencieuse. Horreur de la nuit. Indifférence de la nuit.

Pourtant, çà et lĂ , quelque clapotis, quelque nouvelle Ă©pave flottait sur l’eau. Soudain un grand cri, se rĂ©percutant indĂ©finiment, une multitude de cris, puis plus rien, le silence du panthĂ©isme


Une clartĂ© se fit encore jour un instant. Et, sur une colline Ă©mergeant de l’onde, une croix, qui projetait son ombre sur l’étendue froide, s’abattit avec bruit.

Et le silence reprit.

IV

Mais SĂ©bastien avait beau se savoir battu, une trop grande force Ă©tait en lui pour le laisser ainsi se reposer dans la dĂ©faite. Il pouvait bien tout renverser, mais s’il s’attaquait Ă  lui-mĂȘme, tout son ĂȘtre protestait. Un besoin terrible de vie le dominait malgrĂ© lui et c’est ce nouvel ennemi qu’il avait Ă  vaincre, s’il voulait suivre sa pensĂ©e.

Et l’ennemi veillait. HarassĂ©, SĂ©bastien dut reprendre la lutte, sans volontĂ© ni dĂ©sir. Il sentait Ă  nouveau gronder en lui un chaos d’impulsions, dont les assauts le faisaient souffrir sans qu’il comprĂźt ce qui sourdait tout au fond de son ĂȘtre. Il revint alors Ă  la lutte d’usure, il partit Ă  travers bois, dans les montagnes, pour extĂ©nuer son corps et imposer Ă  la multitude d’ĂȘtres qu’il portait en lui la volontĂ© qui rĂ©sultait de son Ă©volution derniĂšre.

Mais alors la crise se précipita.

SĂ©bastien parcourait un sentier au flanc d’un mont noir de sapins gĂ©ants. La voĂ»te obscure qui couvrait le chemin laissait par place filtrer mystĂ©rieusement quelque rayon argentĂ©, et, dans la forĂȘt, la musique de l’air Ă©tait lente et solennelle, passionnĂ©e par places. Et alors, la vie brutale vous saisissait, puissante et fatale, vous secouait d’une poussĂ©e tumultueuse, vous unissait au tout, anĂ©antissant peu Ă  peu votre conscience pour vous fondre dans la matiĂšre. Soif du bonheur de vivre intensĂ©ment et sans lutte, mais remords de jouir en diminuant son ĂȘtre. Attirance du tout, du gouffre des passions et des sensations, exaltation qui vous sort un instant de la durĂ©e, puis, l’oubli, la mort. Superbe inutilitĂ© de cette nature vide. Soif de voluptĂ© et d’obscuritĂ©. Soif de nĂ©ant.

Cependant, le chemin sortit soudain du bois et s’ouvrit dans la vallĂ©e et les montagnes d’en face. Au-dessus des champs qui morcelaient l’étroite plaine et du fleuve qui la parcourait, de petits vallons entrecoupaient d’immenses rochers, nus et tourmentĂ©s. Puis au-dessus de tout, dans la gauche, l’Alpe immobile et blanche. Perspective de paix et d’élĂ©vation, plus de gouffre obscur et fascinant, mais l’ordre, la hiĂ©rarchie, une immense Ă©chelle des grandeurs qui rend son calme Ă  l’esprit et rĂ©tablit entre lui et la nature un rapport normal d’adoration et de sereine beautĂ©.

Quel effroi que ce brusque contraste, cette soudaine rĂ©vĂ©lation qui secouait SĂ©bastien d’un grand frĂ©missement. Deux attitudes entre lesquelles il fallait choisir, la passion ou le bien, et le sacrifice nĂ©cessaire de l’une Ă  l’autre. L’éternelle hĂ©sitation d’HĂ©raklĂšs, au carrefour des chemins.

Alors SĂ©bastien, dont la frĂ©nĂ©sie s’éteignait, vit en un instant le mensonge de la passion, et dans cette vision, c’était la volontĂ© de vivre, enfin victorieuse, qui Ă©tait seule Ă  parler, sublimement illogique.

« Mensonge que de prendre la passion pour une augmentation de vie, disait la voix, comme si le torrent dĂ©bordĂ© ne dĂ©truit pas son lit en dĂ©vastant le pays ! Aveuglement que de distinguer la vie une fois seulement qu’elle se disloque, et que dans son explosion elle brise tout Ă©quilibre. Certes il faut de la vie pour ĂȘtre capable de passion et toute grande passion est belle par cela mĂȘme qu’elle s’est emparĂ©e des plus grandes des forces, des forces d’amour et de sacrifice, mais elle les a prises et par lĂ  mĂȘme dĂ©naturĂ©es. La passion est un dĂ©tournement de vie, qui Ă©parpille les Ă©nergies d’une individualitĂ© en un instant de bouillonnement prĂ©cĂ©dant l’extinction et la mort.

« Hier encore je dĂ©sirais mourir. Aujourd’hui je ne le puis qu’au travers de la passion et cette passion mĂȘme me rappelle que je vis


» Courage ! malheureux, reprends la lutte et la bonne lutte. Tu as tout perdu mais tu peux tout reconquĂ©rir. Inspire-toi de ce calme de la nature retrouvĂ©e. Pense, cherche, et Ă©teins ta passion. « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais pas trouvĂ©. »

V

« Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais pas trouvĂ©. » Il y avait dans la recherche de SĂ©bastien la certitude de la victoire, car toute recherche est une religion. Toute recherche affirme par son existence mĂȘme qu’il y a dans la vie, dans l’univers, dans l’inconnu, une Valeur absolue, source de toutes les valeurs du vrai comme du bien. Sinon plus de recherche possible. Si tout se vaut, si le faux est de mĂȘme nature que le vrai, le mal que le bien et le laid que le beau, il n’y a plus de certitude et plus d’incertitude, plus de question et plus de solution. Le vrai est de nature morale, parce que l’esprit, dĂ©cidĂ© Ă  affirmer la vĂ©ritĂ© et la seule vĂ©ritĂ©, prend de ce fait mĂȘme une dĂ©cision morale. Or il n’y a de vĂ©ritĂ© que dans l’accord entre les esprits. L’esprit qui cherche affirme donc une valeur morale, il est croyant.

SĂ©bastien cherchait Ă  nouveau, donc SĂ©bastien croyait. Beaucoup ne savent pas qu’ils croient. L’athĂ©e qui sacrifie son bonheur Ă  la vĂ©ritĂ© est un croyant. Partout oĂč il y a de la vie, il y a de la morale, il y a de la foi. Il y a des religions qui s’ignorent et des religions partielles, mais aucune foi, si modeste soit-elle, ne prend conscience d’elle-mĂȘme sans tendre incessamment Ă  la foi pleine et sĂ»re. Il y a peu d’incroyants parmi les chercheurs. Les seuls incroyants sont les satisfaits, satisfaits de la matiĂšre, satisfaits de la vĂ©ritĂ©, ou surtout satisfaits d’eux-mĂȘmes. Il n’y a d’athĂ©es que dans les pires extrĂȘmes, dans le viveur ou dans le dogmatique. Mais il y a beaucoup d’athĂ©isme partout, chez les croyants qui se savent croyants et chez ceux qui ne se savent pas croyants.

Toute vie est faite d’athĂ©isme ou de foi, car en toute vie est quelque germe de mort. Le Christ seul a connu la foi, car seul il s’est donnĂ© jusqu’à l’absolu de lui-mĂȘme.

« Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais pas trouvĂ©. »

VI

SĂ©bastien a trouvĂ©. La vĂ©ritĂ© lui est apparue brusquement, aveuglante, inattendue et cette vĂ©ritĂ© l’a terrassĂ© d’une joie sans bornes. Et comme toujours lorsqu’on trouve une vĂ©ritĂ© vitale, une de ces vĂ©ritĂ©s qui illuminent Ă  jamais la vie d’un homme, il crut qu’il avait toujours pensĂ© ainsi, il reconnut une vieille attitude, parce qu’en effet c’était de son trĂ©fonds le plus intime que venait cette transfiguration.

La science donne la connaissance du bien et du mal.

Elle peut fonder une morale sur la seule expĂ©rience, elle peut fonder une esthĂ©tique, elle peut expliquer tous les phĂ©nomĂšnes religieux, mais elle ne se prononce pas sur le fond des choses. Le bien et la beautĂ© n’ont pas plus de valeur Ă  ses yeux que le mal et la laideur. La valeur absolue lui est inconnaissable et l’est par consĂ©quent Ă  toute raison humaine.

La foi, qui veut une valeur absolue, qui dit non pas : « si vous voulez vivre  » mais « Vivez ! Il y a dans la vie un sens qui est la suprĂȘme rĂ©alitĂ©, parce qu’il participe Ă  l’ordre dernier de l’univers, par ce qu’il vaut absolument », la foi est donc contraire Ă  la science.

Et la nĂ©gation, qui se refuse Ă  admettre cette valeur absolue, qui nie tout sens Ă  la vie, tout sens conforme ou non Ă  l’ordre de l’Univers, la nĂ©gation est tout aussi mĂ©taphysique que la foi. Comme elle, elle se prononce sur ce qui appartient au fond mĂȘme des choses, comme elle, elle est contraire Ă  la science.

Le doute ? Le doute intellectuel s’impose donc, mais il doit rester purement intellectuel, et en fait il est impossible. Chaque action, chaque sentiment, chaque soubresaut de vie, si intime soit-il, prend parti, pour ou contre. Il n’y a pas de nuances, dans l’ordre de la foi. Vouloir vivre, c’est prendre parti pour, ne pas vouloir vivre c’est prendre parti contre, et s’abstenir de prendre parti, c’est encore prendre parti contre, car s’il est une valeur absolue, elle vous impose l’action.

Toute vie est contraire Ă  la science et tout le monde prend parti. OĂč la nuance prend sa revanche, c’est que les hommes sont peu convaincus et aiment Ă  se contredire, mais, quoi qu’ils fassent, toute vie et tout fragment de vie sont imprĂ©gnĂ©s de mĂ©taphysiques implicites, toujours contraires Ă  la science, mais indiffĂ©rentes lorsqu’elles restent pure attitude pratique, pure dĂ©cision de la volontĂ©.

IndiffĂ©rentes ? MĂȘme pas. Car la science se fait toujours, et toute recherche est une foi. Tout, mĂȘme la science est donc solidaire de la foi. Rien n’existe qui ne suppose des valeurs
 SuprĂȘme affranchissement de la foi, qui n’affirme plus rien d’intellectuel, qui est d’un autre ordre que la vĂ©ritĂ©, qui vit et se sacrifie. HĂ©roĂŻque parti pris de s’affirmer dans l’existence, malgrĂ© le mystĂšre
 Le Îșαλ᜞ς ÎșÎŻÎœÎŽÏ…ÎœÎżÏ‚ de Platon, le pari de Pascal.

Plus rien Ă  craindre de la science amie, de l’anĂ©antissement de toute mĂ©taphysique. Ils ne suppriment pas la foi. Ils ne savent rien du fond des choses, ni moi non plus, mais je veux vivre et cette volontĂ© mĂȘme donne une valeur Ă  ce fond de choses, puisque je ne suis pas libre de me dĂ©cider, que je suis dĂ©terminĂ© par la rĂ©alitĂ©, par la constitution mĂȘme de mon ĂȘtre. La foi a besoin de vĂ©ritĂ© et la science de valeur, chacun fournit Ă  l’autre ce qui manque Ă  sa vie, chacun attire l’autre par le seul fait qu’il s’est posĂ© lui-mĂȘme.

Non, la foi n’est pas un amoindrissement, quand elle a le courage de n’affirmer jamais que des valeurs et de ne les concrĂ©tiser que par la seule action. La foi est une diminution de soi, quand elle veut ĂȘtre une connaissance, quand dans sa lĂąchetĂ© elle impose Ă  l’esprit des vĂ©ritĂ©s. Mais alors elle n’est plus une foi. Elle devient une croyance, c’est-Ă -dire une ignorance, elle n’a plus rien de la πÎčÏƒÏ„ÎŻÏ‚, de cette volontĂ© d’accepter la vie, de lui donner un sens, de la dilater et de la surpasser.

SĂ©bastien sentait Ă  nouveau gronder en lui l’immense joie de la foi. Heures surnaturelles oĂč les attaches ordinaires sont rompues d’un seul coup, oĂč l’on se sent dĂ©mesurĂ©ment grandi et puissant, oĂč, transportĂ© dans la libertĂ© du sublime, on se sait capable de tout, on puise en son Dieu la certitude de sa propre mission et de l’aboutissement lointain de l’effort qu’on entreprend. Joie et douleur mĂȘlĂ©es. Joie d’ĂȘtre fort et de toucher Ă  Dieu, douleur d’ĂȘtre encore isolĂ©, de n’ĂȘtre pas en Dieu mĂȘme, d’ĂȘtre incessamment exposĂ© Ă  ĂȘtre dĂ©bordĂ© par sa propre puissance, cette puissance qu’un rien pourrait transformer en une passion immense et fatale.

Et cet Ă©quilibre un instant donnĂ© Ă  son ĂȘtre par l’attitude qu’il venait de comprendre, rendait Ă  SĂ©bastien toutes les forces de sa vie ; alors surgissaient des profondeurs une multitude de mĂ©lodies inconnues, tout un monde mystique qu’il retrouvait aux grandes heures. Des extases le prenaient soudain, au milieu de ses courses solitaires ou de son sommeil, et il Ă©tait transportĂ© en une contrĂ©e lointaine et nouvelle, trĂšs pure et trĂšs triste, oĂč l’on retrouve le meilleur de ce qu’on avait dans l’ancienne, avec, en plus, je ne sais quel dĂ©chirement terrible, quelle renonciation Ă  tout ce qui faisait notre joie. Moments d’angoisse oĂč l’on soupire aprĂšs un cƓur ami qui souffrirait avec vous, consolateur et sĂ»r.

D’autres fois, c’était au contraire un abandon trĂšs doux. Il passa une nuit de dĂ©lices Ă  prier incessamment, et sa priĂšre n’était plus une demande, n’était plus une inquiĂ©tude, Ă©tait une communion totale et exquise oĂč tout son ĂȘtre trouvait la vie et la force, oĂč il conversait avec Dieu de la science comme de la foi


VII

Avec la foi, SĂ©bastien retrouvait, plus que jamais, la foi dans sa mission. Jamais il n’avait Ă©tĂ© aussi convaincu de la valeur de la recherche thĂ©orique, puisque, par cette seule recherche, il s’était libĂ©rĂ© lui-mĂȘme des tourments de l’incertitude, puisque, par l’idĂ©e seule, il Ă©tait arrivĂ© Ă  affranchir sa vie, Ă  Ă©panouir sa foi. Son cerveau en Ă©bullition roulait des projets fantastiques, toute une somme scientifique Ă  Ă©difier, un cours de synthĂšse des sciences de la vie, Ă©quivalent Ă©largi du cours de philosophie positive de Comte et prĂ©tendant comme lui apporter le salut social.

Et cette synthĂšse Ă  venir s’imposait Ă  lui avec une force surnaturelle. Il Ă©tait Ă  la fois enthousiasmĂ© de cet essor et Ă©pouvantĂ© de sa responsabilitĂ©. C’était au moment oĂč il devenait le plus audacieux qu’il se sentait enfin modeste et petit. Mais cette humilitĂ© n’enlevait rien Ă  sa hardiesse. Ce qu’il ne pourrait taire, Dieu le ferait pour lui. Il avait Dieu avec lui. Il sentait en lui gronder l’activitĂ© crĂ©atrice qui l’emporterait, et, devant ce bouillonnement, lui, SĂ©bastien, unitĂ© misĂ©rable, se taisait, Ă©coutait et adorait.

Et en cette simple attitude Ă©tait en germe toute une rĂ©volution, une rĂ©volution morale et non plus intellectuelle. SĂ©bastien avait jusqu’ici vĂ©cu par son seul cerveau. Ses Ă©motions, ses sympathies, sa religion, sa morale, tout s’était cristallisĂ© en idĂ©es et ce terrible abstracteur n’avait jamais connu la vie en elle-mĂȘme, la vie multiple et changeante. Rien ne l’avait saisi sans intermĂ©diaires, par la seule force du contact.

Mais, de mĂȘme que l’excĂšs d’intellectualisme l’avait amenĂ© Ă  la foi pure, dĂ©pouillĂ©e de toute formule, de mĂȘme la synthĂšse scientifique qu’il entrevoyait terrassait son cƓur lui-mĂȘme et non plus son cerveau. Il s’effondrait devant ce travail. Il reconnaissait enfin sa faiblesse et s’écriait comme MoĂŻse : « Seigneur, qui suis-je pour parler Ă  Pharaon ? »

Car la vie qu’il allait entreprendre se prĂ©cisait Ă  ses yeux. Ce n’était plus la partie de plaisir du jeune homme qui aime Ă  Ă©tonner le bourgeois, ce n’était plus la brillante cavalcade philosophique parmi des jobards tout disposĂ©s Ă  applaudir le novateur, quel qu’il soit, ce n’était plus, surtout, la vie sereine de l’intellectuel reclus dans sa tour d’ivoire et croyant diriger le monde en fignolant des systĂšmes. C’était la vie tragique du penseur, une vie de luttes et d’abnĂ©gation.

C’était le sacrifice entier qui s’imposait dĂšs l’abord, le sacrifice de tout l’ĂȘtre Ă  sa pensĂ©e.

Car SĂ©bastien se souvenait de ce fait qu’il avait de tout temps aimĂ© Ă  souligner et qui prenait plus de force encore Ă  ses yeux depuis qu’il avait pris conscience de son orientation en biologie : la vĂ©ritĂ©, et avant tout la vĂ©ritĂ© morale, n’est pas la rĂ©alitĂ© et ne se trouve jamais comme telle dans la rĂ©alitĂ©. La vĂ©ritĂ© est un idĂ©al. Deux rĂ©alitĂ©s se partagent la vie, les dĂ©sĂ©quilibres rĂ©els et l’équilibre idĂ©al vers lequel ils tendent. C’est cet Ă©quilibre qui est la vĂ©ritĂ©, la vĂ©ritĂ© biologique comme la vĂ©ritĂ© morale, comme la vĂ©ritĂ© esthĂ©tique, comme la vĂ©ritĂ© religieuse. Et, si le penseur veut connaĂźtre la vĂ©ritĂ©, c’est Ă  elle qu’il doit se plier et jamais Ă  la rĂ©alitĂ©.

Le penseur doit rĂ©aliser cet Ă©quilibre idĂ©al, et seulement alors il le pourra connaĂźtre, et pourra en parler. Or, rĂ©aliser cet Ă©quilibre, c’est se sacrifier soi-mĂȘme. Plus de volontĂ© propre, mais le culte de la vĂ©ritĂ© avant tout, plus d’action, s’il le faut, mais la vĂ©ritĂ©, mĂȘme irrĂ©alisable. Illusion formidable que d’identifier le vrai avec la vie : la vie est contradictoire, elle est faite de bien et de mal et les pleutres qui prĂ©tendent vivre leur vie gĂąchent les plus belles de leurs virtualitĂ©s, faute d’en suivre aucune jusqu’au bout. Le penseur doit suivre sa pensĂ©e sans restriction, mais certes, sa volontĂ© gagnera Ă  cette discipline.

C’est jusqu’à sa santĂ© que le penseur peut ainsi sacrifier, car il doit avoir connu la maladie. La maladie est sainte, comme la solitude, comme le sommeil. Il faut avoir, jour aprĂšs jour, disputĂ© la vie Ă  la lassitude et au doute.

Car il est au fond de l’ĂȘtre humain un trĂ©sor d’émotions et de pensĂ©es accumulĂ©es par nous-mĂȘmes, par ceux qui nous aiment et qui ont agi sur nous, par nos ancĂȘtres aussi. Il y a toute une collectivitĂ© en nous et notre pauvre conscience ne couvre qu’un espace minime du champ de cette vie. Et, plus un esprit est crĂ©ateur, plus il accumule sans le savoir de cette force en lui. Tandis que sa raison et sa volontĂ© concentrent toutes les idĂ©es et tous les courants de l’ambiance, son ĂȘtre entier est un foyer oĂč affluent toutes sortes d’affections et de pressions dont il ne se rend pas compte et qui font sa richesse, qui expliquent son ascendant sur autrui.

Et, tandis que le commun ne peut descendre en ce foyer ou ne l’atteint qu’en des heures d’exception, sous la pression d’une Ă©motion collective ou d’une individualitĂ© forte, le poĂšte y puise incessamment. Sous l’empire de cet enthousiasme monte alors en lui une ivresse qui l’aveugle parfois


Or le bienfait de la maladie est de doubler ces Ă©changes entre le trĂ©fonds et la conscience. Plus on souffre en son corps et plus le trĂ©fonds est dĂ©sĂ©quilibrĂ©, plus il laisse Ă©chapper de ses Ă©manations, plus il tend Ă  surgir et Ă  dominer tout. Et la conscience alors rĂ©agit d’autant plus, concentre d’autant plus d’intelligence pour se comprendre soi-mĂȘme et plus de volontĂ© pour dompter ce bouillonnement, pour trier le bien d’avec le mal. Car rien ne vaut que par l’ordre et la mesure.

Il y a plus. C’est ensuite le sacrifice de sa pensĂ©e Ă  son Dieu et Ă  son prochain.

Car Ă  quoi servirait-il de tout subordonner Ă  sa pensĂ©e si l’on pensait pour soi ? Quelle serait la dignitĂ© du penseur, s’il ne se devait aux autres ? S’il renonce Ă  l’action, c’est pour mieux servir, pour donner Ă  ceux qui agissent une vĂ©ritĂ© plus pure.

Car l’action dĂ©forme nĂ©cessairement l’idĂ©al, elle mĂȘle le fait au droit. Ce n’est pas Ă  la pensĂ©e de lui jeter la pierre, certes, mais ce n’est pas non plus Ă  la pensĂ©e de collaborer Ă  cette dĂ©formation. Sinon, plus de progrĂšs possible. Le progrĂšs se fait par des individualitĂ©s assez fortes pour ignorer l’action et pour tendre, malgrĂ© le fait, Ă  l’idĂ©al de droit. L’action du penseur est intĂ©rieure : il se travaille lui-mĂȘme, il s’oblige Ă  suivre intĂ©gralement sa pensĂ©e, Ă  gravir pour son compte la route escarpĂ©e du paradoxe. C’est un fou.

Il est vrai que le penseur ne doit pas perdre de vue la rĂ©alitĂ©. « Ils ne sont pas du monde, dit le Christ, mais je les envoie dans le monde. » Si la vĂ©ritĂ© n’est pas la rĂ©alitĂ©, elle ne plane pas au-dessus, elle lui est intĂ©rieure, elle la conduit. Aussi l’ñme du penseur doit-elle ĂȘtre ouverte Ă  toutes les misĂšres ambiantes. Mais il les explique sans y remĂ©dier. À d’autres ce travail, quand il aura mis le doigt sur le mal.

La premiĂšre attitude que prend le penseur est donc la rĂ©volte. Il doit ĂȘtre libre, intensĂ©ment libre, il doit oser voir toutes les turpitudes et toutes les lĂąchetĂ©s. Plus de scrupules ni d’opportunismes. C’est Ă  l’action de pactiser avec l’adversaire pour les besoins de la cause : la pensĂ©e, elle, n’a que faire de ces compromissions. Elle est indĂ©pendante, elle se suffit Ă  elle seule.

Et cette indĂ©pendance ne se conquiert qu’au prix d’une lutte Ă  outrance, d’une rĂ©volte ouverte. Le penseur subit bien trop de pressions pour les pouvoir Ă©viter calmement : il doit les secouer, il doit rompre incessamment les attaches nouvelles et savoir ĂȘtre en butte Ă  la haine pour libĂ©rer sa conscience. RĂ©voltes contre les siens qui tendent Ă  l’accaparer, contre les orthodoxies qui tendent Ă  faire dĂ©vier sa pensĂ©e, contre les politiques qui tendent Ă  le nationaliser, contre ses semblables et ses ennemis, contre ceux qui lui veulent du bien et ceux qui voudraient le diminuer.

Et, aprĂšs la rĂ©volte, la solitude, car les sociĂ©tĂ©s pardonnent bien vite au turbulent pourvu qu’il s’incorpore Ă  elles, qu’il soit lĂąche et laisse un peu du sien dans la mĂȘlĂ©e. Elles le disciplinent, le polissent, et font du penseur sociable un honnĂȘte et peureux intellectuel, rĂ©volutionnaire en chambre et conservateur en public.

« La solitude est sainte », a dit le poĂšte. C’est jusqu’au cĂ©libat que doit aller la solitude du penseur. Le jour oĂč un homme s’est en effet rendu compte dans son angoisse de la dualitĂ© de la vie, faite Ă  la fois de rĂ©el et d’idĂ©al, et oĂč il a compris son propre Ă©tat, mauvais et misĂ©rable, deux voies s’offrent Ă  lui, deux seules, pour arriver Ă  une vie pure et Ă©quilibrĂ©e. La premiĂšre est de s’accepter soi-mĂȘme, tel qu’on est, avec ses tares, d’accepter les autres et d’accepter la vie dans sa rĂ©alitĂ©, afin d’agir sur cette rĂ©alitĂ©, d’y introduire un peu d’amour et de bontĂ©. AbnĂ©gation superbe de celui qui descend de son idĂ©al pour mieux le rĂ©aliser et qui embrasse le rĂ©el dans son imperfection par amour et non plus par Ă©goĂŻsme. AbnĂ©gation de l’action.

La seconde attitude est de refuser de s’accepter soi, les autres, la vie, et de lutter pour incarner — au sens propre — un idĂ©al irrĂ©el et peut-ĂȘtre irrĂ©alisable, pour le connaĂźtre d’abord et pour le faire connaĂźtre. Autre abnĂ©gation, abnĂ©gation de la pensĂ©e, nĂ©cessaire comme la premiĂšre et d’égale valeur. NĂ©cessaire parce que la vĂ©ritĂ© n’est pas la rĂ©alitĂ©, comme la premiĂšre est nĂ©cessaire parce que la rĂ©alitĂ© n’est pas la vĂ©ritĂ©.

Or de ces deux attitudes rĂ©sultent deux gestes diffĂ©rents vis-Ă -vis de l’amour. L’action doit accepter l’amour, la recherche doit s’en abstenir, car il entre en lui l’égoĂŻsme qui est le propre de toute passion. Le contact de deux ĂȘtres qui se destinent au mariage ne va pas sans un rĂ©trĂ©cissement dĂ©guisĂ©, que l’action seule peut lĂ©gitimer. D’égoĂŻsme qu’il est dans sa source, l’amour peut alors devenir le don absolu de soi en harmonie avec le sacrifice Ă  la valeur divine, tandis que pour les chercheurs le don de soi Ă  une femme est en contradiction avec ce sacrifice. Ceux qui se sont donnĂ©s Ă  l’action mettent les valeurs morales dans l’acceptation du rĂ©el, les seconds dans le rejet du rĂ©el, toute la diffĂ©rence est lĂ . Chez les premiers, dĂšs lors, l’amour peut devenir la foi dont parle Amiel, cette foi qui appelle l’autre foi
 Chez les seconds, l’amour n’est jamais que dĂ©faillance et recherche du bonheur personnel.

C’est lĂ  le sens de cette poignante Sonate Ă  Kreutzer oĂč TolstoĂŻ met le doigt sur le mal : « l’amour sexuel n’est que le signe du non accomplissement de la loi. » Car il a compris que la loi est en dehors du rĂ©el. Les uns sont faits pour accomplir cette loi — les chastes, les isolĂ©s, ceux qui se sont donnĂ©s Ă  la vĂ©ritĂ© — les autres l’introduisent dans le rĂ©el — les purs, ceux qui se sont cantonnĂ©s dans la rĂ©alitĂ©. Deux catĂ©gories, pour conclure brutalement, ceux « qui se sont faits eunuques pour le Royaume des Cieux » et ceux qui gardent le souci de l’espĂšce.

VIII

SĂ©bastien Ă©tait terrassĂ© par ces exigences de sa conscience. Il se sentait infiniment petit devant cette vĂ©ritĂ©, mais s’il doutait, c’est surtout de celle-ci plutĂŽt que de lui-mĂȘme. « C’est un Ă©goĂŻsme dĂ©guisĂ© que cette vie du penseur qui se donne pour si pure, se disait-il parfois. Paresse et peur de l’action, plaisir du rĂȘve, ce n’est que cela. Il y a de l’égoĂŻsme Ă  rester sur le Thabor quand les hommes souffrent dans la plaine. Il y a de la peur, surtout. La vie du cĂ©nobite est hĂ©roĂŻque le premier jour, puis elle est jouisseuse malgrĂ© tout. Brise ta prison, malheureux ! Et de l’air libre, de la vie, et de la joie surtout ! »

Mais le devoir restait lĂ . Il voulait un choix. Il condamnait la vie complĂšte, dont il dĂ©nonçait d’ailleurs la candide illusion. Mais SĂ©bastien n’en Ă©tait pas encore lĂ . Le jour se faisait pourtant. Il s’aperçut que s’il s’en prenait Ă  la vie du penseur, c’est que lui-mĂȘme la faisait dĂ©vier, d’avance, c’est qu’il se prĂ©parait un petit compromis, tout personnel, qui satisferait son Ă©goĂŻsme en maintenant les apparences.

Ce fut une dure rĂ©vĂ©lation. Il se rendit compte brusquement qu’il n’avait pas cet amour des hommes dont seule la prĂ©sence continue rend tolĂ©rable la poursuite exclusive d’une idĂ©e. Ou s’il l’avait, c’était abstraitement et par crises, et il se rappelait les sĂ©vĂšres paroles de TolstoĂŻ sur cette sorte d’amour abstrait, « le plus grand des pĂ©chĂ©s modernes ». Non, l’amour n’était pas le moteur de sa vie. Ce n’était pas par dĂ©vouement qu’il allait obĂ©ir Ă  sa vocation de penseur, mais par orgueil et par Ă©goĂŻsme. Un Ă©goĂŻsme aveugle et intraitable, prenant toutes les formes, mĂȘme celles de la charitĂ©. Un orgueil dĂ©mesurĂ©, surtout, mais habile Ă  feindre ; un dĂ©sir obscur d’ĂȘtre grand, de se hausser Ă  ses propres yeux, si ce n’est pas Ă  ceux de ses semblables. Et lorsqu’on se hausse Ă  ses propres yeux, c’est toujours Ă  celui qui vous a le mieux compris et le mieux admirĂ© que l’on pense malgrĂ© soi.

C’est alors que l’idĂ©e devient dangereuse et que sa puissance se prostitue en un fier dogmatisme. Pour que l’idĂ©e vive, c’est l’amour seul qui doit l’enfanter, le dĂ©sir ardent et simple de servir, d’ĂȘtre l’instrument de son Dieu en restant nul aux yeux des hommes. C’est l’amour discret, c’est l’humilitĂ© du guide qui est en vue malgrĂ© lui et qui voudrait en voir d’autres Ă  sa place.

Terreur de cet idĂ©al ! SĂ©bastien voyait rentrer en lui toutes les passions oubliĂ©es. En lui montait une rĂ©volte insensĂ©e, la rĂ©volte de la bĂȘte muselĂ©e depuis peu


C’était la cupido sciendi, la « curiosité » de Pascal, cette soif passionnĂ©e de certitude intellectuelle, qui le reprenait malgrĂ© lui. Il souffrait de ne rien savoir, il souffrait de sa foi entourĂ©e de mystĂšre, il souffrait de cet agnosticisme forcĂ© et si contraire Ă  sa nature. MalgrĂ© tout, sa mystique tendait invinciblement Ă  affirmer dans l’ordre de l’existence, elle s’obstinait Ă  vouloir des vĂ©ritĂ©s lĂ  oĂč il n’y en a pas de connaissables, et cette obstination prenait toutes les formes, le symbolisme imaginatif comme le symbolisme intellectuel.

D’autre part, il Ă©tait portĂ© malgrĂ© lui Ă  expliquer scientifiquement le fond mĂȘme des choses. Double Ă©tait donc en lui la cupido sciendi : elle tendait Ă  connaĂźtre pour Ă©tayer la foi, comme Ă  connaĂźtre aux dĂ©pens de la foi. LĂąchetĂ© d’une part, orgueil de l’autre
 Mais combien incomprĂ©hensible est le noli me tangere de la valeur absolue !

C’était ensuite la cupido sentiendi. Le rĂ©el attirait SĂ©bastien, dĂšs que son esprit se relĂąchait, aprĂšs chaque pĂ©riode de crĂ©ation et de communion mystique. Et alors un Faust inquiet et inassouvi rĂ©apparaissait au fond de lui, dĂ©sabusĂ© de la vĂ©ritĂ© et avide de bonheur. Il voulait vivre de la vie totale, cette illusion du panthĂ©isme qui ignore les valeurs supĂ©rieures au rĂ©el. Il voulait se plonger dans le gouffre des sentiments et des sensations, aimer et ĂȘtre aimĂ©, entrer dans le silence des Ăąmes qui s’étreignent, et il se refusait encore Ă  admettre que seule l’exclusion de toute passion donnait Ă  ses extases leur puretĂ©.

Comment étouffer chaque fois ce démon insatiable ?

SĂ©bastien passait parfois des journĂ©es entiĂšres Ă  lutter, cherchant sa force dans la mystique. Il savait l’étroite parentĂ© de la mystique et de la sensualitĂ©. Loin de voir en celle-ci la source de celle-lĂ , loin de faire avec tant d’autres de l’instinct religieux une sublimation trĂšs pure de la sexualitĂ©, il retournait la thĂ©orie. La mystique, c’est l’état virtuellement normal oĂč l’homme met toutes ses forces d’amour, de communion et de sacrifice dans l’union Ă©troite avec l’idĂ©al qu’il entrevoit et qui est sa loi. Si ces mĂȘmes forces se retrouvent dans l’extase amoureuse, c’est par l’abus mĂȘme de la passion, c’est parce que toute passion est justement la dĂ©viation de l’état normal ; la passion ne crĂ©e rien. Et si seuls des hommes capables de passion sensuelle sont capables de mysticisme, c’est bien parce que ils ont reçu une vie plus forte que la moyenne ; leur passion rĂ©sulte de cette vie, et non cette vie de leur passion.

Chaque fois que SĂ©bastien sentait en lui ce vide inquiĂ©tant de la passion en travail, ce dĂ©sir, immense, obscur, de quelque chose d’inconnu et de fascinant, ce tourment qui ronge l’ĂȘtre Ă  petit feu en abattant sa joie, il savait Ă  quel dĂ©sĂ©quilibre correspondait cette angoisse, Ă  quelle dĂ©viation progressive de la puissance d’aimer. C’est son Ă©goĂŻsme qui refoulait dans le bas-fond ces forces au lieu de les laisser s’épanouir au-dehors, et quand ce n’était pas le sien, c’était celui de ses aĂŻeux. Alors SĂ©bastien se raidissait, il tendait avec frĂ©nĂ©sie vers la vie religieuse. Il appelait son Dieu, mais rien ne rĂ©pondait. Il vacillait, il cherchait et rien ne s’offrait Ă  lui. La vie perdait son sens, le doute le saisissait. Il se sentait perdu, il aspirait au nĂ©ant.

Car le nĂ©ant serait doux. Mais on sait qu’il y a un Dieu, et qu’il vous abandonne. Abandon absolu que l’abandon mystique. Abandon mille fois plus dur que celui de la passion, car celui-ci est mauvais et on le combat sans amertume, tandis que l’abandon de Dieu est incomprĂ©hensible et rĂ©voltant


Mais peu Ă  peu, tandis que tout l’ĂȘtre souffre pour retrouver son Dieu, un Ă©quilibre s’établit dans le trĂ©fonds de l’ñme, la passion est dĂ©viĂ©e Ă  nouveau, les puissances d’aimer sont arrachĂ©es Ă  leur ravisseur et montent graduellement en leur hiĂ©rarchie habituelle. Et subitement, au moment prĂ©cis oĂč l’équilibre est atteint, une grande paix se fait, et c’est la joie du retour, l’élan de l’ñme vers le Dieu retrouvĂ©, la GrĂące


Une troisiĂšme passion rongeait SĂ©bastien, la cupido excellendi des mystiques, la passion de dominer. Dominer par la force, peut-ĂȘtre, en tout cas par la raison et mĂȘme par la charitĂ©. Partout et toujours, dans les plus graves dĂ©cisions comme dans les plus petites, c’était l’orgueil qui le poussait. Du jour oĂč il s’en aperçut, il essaya de traquer la bĂȘte en chacune de ses taniĂšres ; mais alors il comprit l’étendue du ravage. Plus une parole, plus une pensĂ©e, plus un sentiment qui ne trahĂźt la source commune, qui ne rĂ©pĂ©tĂąt sous une forme nouvelle et toujours mieux dĂ©guisĂ©e l’éternelle complainte : « Je suis grand, je suis bon, je suis unique. »

À la fin, il reconnut sa dĂ©faite : « Progression, se disait-il : je me crois bon — orgueil naĂŻf — puis je me vois mauvais — orgueil plus raffinĂ©, car par le fait de cette constatation, je me crois meilleur qu’avant — je souffre de ce dernier orgueil et me vois misĂ©rable — orgueil encore pire, car alors je me crois plus grand que jamais — Je souffre de nouveau et m’abuse de nouveau aussitĂŽt. IndĂ©finiment ainsi.

» Autre progression : je fais le mal en croyant faire le bien — je suis donc dans le mal — puis je souffre de cette erreur et cherche un bien plus pur — mais je suis encore plus dans le mal, car Ă  peine mon impulsion dĂ©sintĂ©ressĂ©e est-elle consciente d’elle-mĂȘme que ma soif d’ĂȘtre grand s’en accapare aussitĂŽt. — Je souffre de cette souillure et cherche Ă  m’en purifier mais je suis plus que jamais dans le mal, car Ă  peine cette impulsion nouvelle devient-elle consciente qu’à son tour elle est contaminĂ©e. IndĂ©finiment ainsi.

» Je ne puis me savoir mauvais sans me croire bon, ni rechercher le bien — je ne dis plus mĂȘme le faire puisque la seule vertu qui me soit accessible est l’impulsion inconsciente qui me pousse Ă  le chercher — sans me rechercher moi-mĂȘme et encore faire le mal.

» Oh ! mon Dieu, tu es mon seul soutien. DĂšs que je crois en toi, cette foi qui vient de toi dĂ©termine en moi la souffrance et la recherche et c’est le recommencement infini de mon effort qui seul est le bien, et il vient encore de toi. »

SĂ©bastien atteignit alors le comble de la dĂ©tresse morale. Il douta de sa mission. « Qui suis-je, dit MoĂŻse, pour aller vers Pharaon ? — Dieu dit : Je serai avec toi. »

« Mais ai-je Dieu avec moi ? Il n’y a qu’orgueil dans mon apostolat. Suis-je meilleur que les autres pour me donner cet idĂ©al de vie solitaire et chaste, pour me retirer du rĂ©el ? En aurai-je la force ? »

Mais parfois ce doute de soi Ă©tait une nouvelle forme de son vieil orgueil, c’était l’orgueil de celui qui s’estime trop pour se risquer Ă  une tĂąche oĂč il ferait voir ses dĂ©fauts, l’orgueil du mal dont parle Amiel, dont parle Dominique et tous ceux qui ont attendu d’ĂȘtre parfaits pour donner leur mesure.

Parfois aussi le doute devenait lassitude, autre orgueil déguisé :

Vous m’avez fait, Seigneur, puissant et solitaire
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.

IX

La montagne. L’air Ă©tait chaud, plein de senteurs, de mĂ©lodies mĂ©lancoliques ou enivrantes. Des brouillards s’engouffraient dans les vallĂ©es et recouvraient les forĂȘts, disparaissant soudain pour faire place Ă  d’autres en une sarabande perpĂ©tuelle : un va-et-vient, de lumiĂšres et de grisailles.

SĂ©bastien traversait une forĂȘt de sapins. Le brouillard se glissant entre les grands troncs nus et les branches des arbustes, le bruit du vent courant au milieu des arbres, les accidents du sentier, l’attente Ă©nervante de la nature, tout portait Ă  l’inquiĂ©tude.

Le sentier dĂ©bouchait, soudain, en une Ă©claircie, sur de petits rochers surplombant une gorge. SĂ©bastien Ă©tait alors enveloppĂ© de brouillards ; mais il pressentait la grandeur de cette nature voilĂ©e. Le grondement d’un torrent dominait toutes les voix confuses qui s’unissaient Ă  lui en un orchestre gĂ©ant et entraĂźnant, et seul un coup de vent lui rĂ©pondait de temps en temps. SĂ©bastien s’assit lĂ , attendant que le voile se levĂąt.

Et, brusquement, une rafale balaya ces nuĂ©es. La vallĂ©e, les forĂȘts et les pĂąturages d’en face, un grand massif de montagne surplombant cet ensemble, et, au fond de la gorge, le torrent, sautant de rocher en rocher, resplendirent en une minute Ă  la clartĂ© d’un ciel gris d’argent.

Puis le tableau se voila aussi vite qu’il Ă©tait apparu.

SĂ©bastien demeurait atterrĂ©, versant dans ce symbole toute l’angoisse de son cƓur. Il imagina Dieu lui-mĂȘme, cherchant dans la nuit le serviteur qu’il avait mis Ă  part et lui faisant entrevoir en une minute d’éblouissement le secret de la nature en travail. Mais cette rĂ©vĂ©lation Ă©tait trop saisissante pour ĂȘtre supportĂ©e, elle s’abĂźmait dans la nuit aprĂšs s’ĂȘtre dĂ©voilĂ©e et Dieu renvoyait dans le monde le nouvel initiĂ©. SĂ©bastien Ă©tait consacrĂ©, il se donnait Ă  sa pensĂ©e et l’irrĂ©vocable pesait dĂ©sormais sur son ĂȘtre.

Puis la communion cessa. La priĂšre de SĂ©bastien s’éteignit et il reprit le chemin du retour. Une douleur sourde s’abattit sur lui, la peur de l’inconnu, le regret du bonheur sacrifiĂ©. Il Ă©tait loin de la joie de sa mission, il Ă©tait seul, faible, mauvais, il avait surtout peur.

La communion de Dieu est trop intense pour notre pauvre nature. Quand on l’a goĂ»tĂ©e une fois, tout paraĂźt vide de sens, triste, fade. Et l’on est froissĂ© par ce qui vous entoure, froissĂ© de voir attribuer une valeur quelconque Ă  autre chose que ce qui est seul nĂ©cessaire. On voudrait se donner, communiquer l’ineffable. S’ouvrir et montrer la flamme invisible. Alors commence la vraie souffrance, aprĂšs le dĂ©goĂ»t, la souffrance d’ĂȘtre enfermĂ© Ă  jamais dans une individualitĂ©, d’ĂȘtre condamnĂ© Ă  n’assister que solitaire aux splendeurs des joies et des douleurs intimes, tandis qu’on voudrait aimer et communier avec ceux qu’on aime. — Mais tout cela n’est que vanitĂ©.

Souffrance du mystique, autrement plus douloureuse que la mĂ©lancolie de l’esprit analyste. Celle-ci vient de l’incapacitĂ© de choisir entre les contraires. Celui qui s’interroge Ă  l’excĂšs jouit amĂšrement de toute rĂ©alitĂ© et dans cette jouissance se dissout son moi. Sa richesse d’amour le mĂšne au panthĂ©isme, et malgrĂ© cette richesse il sent qu’il n’est rien. À cause mĂȘme de sa richesse, du reste, car c’est celle du rĂȘve
 Amiel et Obermann sont deux martyrs de cette tendance, et plus proches l’un de l’autre qu’on ne le croit. Obermann, le gĂ©nie incomplet, n’est, comme Dominique, qu’un Amiel ne croyant plus Ă  la loi morale.

La douleur de l’esprit constructif est au contraire mystique et non panthĂ©iste. Elle est la soif de l’équilibre idĂ©al et le sentiment de son Ă©loignement. D’oĂč cet abandon et cette sĂ©cheresse succĂ©dant Ă  la joie, cette prostration suivant l’exaltation. Pascal est un type de cette souffrance-lĂ . Elle est atroce. La mĂ©lancolie d’Obermann trouve sa consolation dans l’universel, car savoir qu’il n’y a rien Ă  espĂ©rer, c’est mourir, et mourir est doux quand on souffre trop. Les damnĂ©s de Dante, qui vivent l’éternitĂ© sans pouvoir espĂ©rer, souffrent une peine horrible parce qu’ils croient Ă  un bonheur. Mais celui que l’analyse a tuĂ© ne croit pas au bonheur. Sa peine en est plus douce. Le mystique, au contraire, souffre d’ĂȘtre retenu loin de son idĂ©al. Il ne souffre pas du nĂ©ant. Il sait qu’il y a une joie possible, et il ne l’a plus
 Et c’est Ă  recommencer indĂ©finiment aprĂšs chaque communion


« Quel Ă©goĂŻsme du reste que cette souffrance, se disait SĂ©bastien. Elle n’est que la douleur de souffrir seul, alors qu’on voudrait souffrir Ă  deux. Une femme, peut-ĂȘtre, remplacerait Dieu
 Quel mĂ©lange Ă©tonnant de bien et de mal dans les soupirs les plus sincĂšres ! L’équilibre Ă  deux est facile, mais l’équilibre du solitaire est impossible. Les douleurs sont doubles pour l’homme qui est seul et c’est ce qui fait sa force.

» Oh ! mon Dieu, donne-moi de me ressaisir une fois de plus, de tout te sacrifier sincĂšrement et de ne compter que sur toi. Une fois de plus je vois ma faiblesse et je crie Ă  toi. Mon cƓur est inquiet jusqu’à la mort et j’ai besoin de foi pour reprendre mon fardeau, pour affirmer, malgrĂ© tout, la valeur de mon but.

» À moi la foi ! »

X

SĂ©bastien souffrait plus que jamais du vide intime, de l’abandon. Il avait peur devant la vie, peur de cette comĂ©die et de tout ce nĂ©ant. L’envie le prenait de hurler Ă  tous sa misĂšre, de dessiller les yeux des hommes, de ces imbĂ©ciles qui ne voient pas la vĂ©ritĂ©, cet amas de boue oĂč nous nous agitons, ricanants et lubriques.

Il lui semblait que tout en lui Ă©tait faux et artificiel. Il Ă©tait anĂ©anti de ce cabotinage gĂ©nĂ©ral, de cette tendance invincible Ă  n’agir, Ă  ne se rĂ©jouir et Ă  ne pleurer que pour l’effet. En vain il cherchait en lui quelque trace de sincĂ©ritĂ©, non de sincĂ©ritĂ© voulue et malgrĂ© tout dĂ©loyale, mais de vraie sincĂ©ritĂ©, et il n’en trouvait pas


Fascination d’Hamlet. Âcre saveur du dĂ©sespoir moqueur. Épouvante et dĂ©goĂ»t. Tout n’est que jouet et que rĂȘve d’une heure. Hallucinations que ces luttes intĂ©rieures. Mensonge et pourriture.

SĂ©bastien Ă©tait fou. Les combats passĂ©s l’avaient anĂ©anti. Tout l’ĂȘtre tumultueux et trouble qui naĂźt de notre dĂ©sĂ©quilibre et qu’il avait peu Ă  peu comprimĂ©, ressortait, plus fort que jamais, plus rĂ©voltĂ© et plus cynique. Et SĂ©bastien voyait encore en lui, il devinait la crise suprĂȘme, il suppliait Dieu de l’aider.

Il Ă©prouva le besoin de la nature. C’était le soir.

Il monta sur un pĂąturage qui dominait la plaine et oĂč la nuit prenait toute sa sĂ©rĂ©nitĂ©. Il arriva lĂ -haut alors que des nuages entouraient les montagnes et que seules quelques pointes Ă©mergeaient de leur voile pour resplendir Ă  la clartĂ© de la lune. Le ciel Ă©tait tourmentĂ©. La plaine s’étendait sombre et calme jusqu’au lac lointain qui brillait, immobile et grand.

La solitude frĂ©missait. Une musique triste et infiniment douce remplissait la nature. Sentiment d’abandon. Angoisse de ne pas trouver, peur de dĂ©couvrir au fond de son cƓur une simple comĂ©die, de ne rencontrer que nĂ©gation et raillerie.

SĂ©bastien priait, mais son cƓur restait vide. Ses yeux se remplissaient de larmes. Il priait toujours.

Il se mit à lire le MystÚre de Jésus et les premiÚres lignes le secouaient de sanglots par leur abrupte et sublime incohérence.

Mais il ne put dĂ©passer le deuxiĂšme paragraphe. Il Ă©tait Ă©crasĂ© par cette vĂ©ritĂ© auguste et divine, qu’il n’avait jamais encore sentie comme en ce jour. Tout Ă©tait lĂ , l’orgueil du bien et l’orgueil du mal, l’incapacitĂ© d’ĂȘtre bon
 SĂ©bastien savourait ce nĂ©ant, il en Ă©tait pĂ©nĂ©trĂ© au point de ne plus pouvoir se convertir seul. Sa priĂšre suprĂȘme Ă©tait elle-mĂȘme inerte et impure.

Mais le Christ Ă©tait lĂ , entre Dieu et lui. « C’est mon affaire la conversion
 Qu’à moi en soit la gloire et non Ă  toi, ver et terre. »

Joie, joie dĂ©bordante et sainte. C’était la premiĂšre fois que SĂ©bastien comprenait le salut. Il l’avait toujours saisi par intelligence et admis par besoin de logique. Il ne l’avait jamais Ă©prouvĂ©. Tandis que maintenant, il Ă©tait humble comme un enfant, pour la premiĂšre fois de sa vie, il Ă©tait petit et il sanglotait.

Communion totale que cette communion avec Dieu dans la conscience du Christ, que ce sentiment d’ĂȘtre Ă  la fois anĂ©anti et sauvĂ©. Joie d’ĂȘtre guĂ©ri et guĂ©ri par celui qu’on aime, non plus par soi-mĂȘme, par ce moi qu’on hait enfin, de tout son cƓur. Joie de l’accepter et d’accepter son travail, quand on a oscillĂ© jusqu’alors entre les deux orgueils, celui de s’accepter parce qu’on se croit grand et celui de se refuser parce qu’on se sait petit et qu’on veut malgrĂ© tout ĂȘtre grand pour les autres et pour soi.

« Mon Dieu, mon Sauveur, je ne sais ce que je te dois. Je pleure de joie et de reconnaissance. Au moment oĂč je suis le plus mauvais, tu rentres en moi, tu me remplis de ton amour et de ta vie. Je t’aime, PĂšre, de toute la force de mon ĂȘtre, je vis en toi, je ne veux vivre que pour toi. Accepte-moi, mon Dieu, Ă©coute mon vƓu banal. Permets qu’aprĂšs tant d’autres qui ont senti l’émotion du sacrifice, j’apporte, Ă  mon tour le mien et que je rĂ©pĂšte Ă  mon tour des paroles usĂ©es. Donne-moi l’humilitĂ© bien que dans cette priĂšre mĂȘme perce mon orgueil. Et que, purifiĂ©, je rentre dans l’ordre et reprenne le combat  »

SĂ©bastien quittait la montagne sainte, il redescendait lentement par les sentiers obscurs, sous le grand ciel ami dont il Ă©tait pĂ©nĂ©trĂ©. Et son cƓur bouillonnait, tandis qu’il aspirait le souffle de la nature. Et de son inconscient sortait toute une foule et une foule dont chaque personnalitĂ© faisait partie de son ĂȘtre, une foule concentrĂ©e en un seul petit moi. Au fond de lui naissait cette tendance invincible, la nĂ©cessitĂ© du devoir, du sacrifice, de la vie, de sa vocation, et dans cette obligation il sentait la pression de toute cette foule, de toute une sociĂ©tĂ© consciente d’elle-mĂȘme, de l’ñme rĂ©elle de l’humanitĂ© se cristallisant en sa personne misĂ©rable pour la remplir d’une vie nouvelle. MystĂšre suprĂȘme que cette expĂ©rience, vision du buisson ardent.

Malheureux qu’il Ă©tait, de connaĂźtre cette joie !

XI

« Qui veut faire l’ange fait la bĂȘte, se disait SĂ©bastien. Toujours mon esprit absolu. Quand je me recherchais moi-mĂȘme, mon orgueil dĂ©passait toutes les bornes. Aujourd’hui je me bĂątis de toute piĂšce un idĂ©al absurde d’irrĂ©alitĂ© et je m’efforce candidement de le satisfaire


« C’est la vieille illusion des disciples du Christ, prĂȘts Ă  planter leurs tentes sur la montagne sainte, comme si l’on pouvait se loger dans l’absolu. La vision de l’absolu est affaire d’exception. On s’y hausse par le sublime ou le sacrifice, mais on en retombe. Et ce retour au rĂ©el ne manque pas de beautĂ©. C’est l’abnĂ©gation suprĂȘme que de quitter la contemplation de Dieu pour retomber aux hommes. La tentation du contemplatif est au contraire de se complaire en son recueillement, de disparaĂźtre, de s’involuer dans le monde invisible. La tentation, c’est la mort mystique, et voilĂ  oĂč je tends


« Il faut la vie et l’équilibre. Ni ange ni bĂȘte. Il faut Ă©couter le Christ tout entier, dans sa vie active comme dans la contemplation, dans l’humanitĂ© de son action comme dans l’absolu de son rĂȘve. Pascal, TolstoĂŻ n’ont compris qu’une partie de ce JĂ©sus qui est la richesse mĂȘme et c’est dans le fractionnement de l’idĂ©al le plus plein et le plus profondĂ©ment humain qu’est le principe de toute utopie. »

Mais alors le doute reprenait SĂ©bastien. C’est son bon sens qui venait de parler et le bon sens est le dernier des opportunistes. Le bon sens est un sophiste qui ignore toute vraie beautĂ©, qui ignore la beautĂ© de la vĂ©ritĂ© pure, ligne classique et nette, qui ignore la beautĂ© de l’absolu moral, sacrifice total et absurde, qui ignore la valeur du sublime, parce que le sublime Ă©crase nos petites mesures. Le bon sens n’est ni l’organe de la science dont il a toujours entravĂ© les progrĂšs, ni l’organe de la foi, dont il a toujours mĂ©connu la grandeur. Il est l’organe de l’action, et pas mĂȘme de l’action dans sa plĂ©nitude, Ă  la fois extĂ©rieure et intĂ©rieure (celle du Christ) ; il sert Ă  l’action provisoire, l’action d’opportunitĂ©, qui mĂȘle le droit au fait, qui pactise avec le mal. Le bon sens est l’instinct de conservation du troupeau des lĂąches, des paresseux, de tous ceux qui par peur ou par ennui craignent d’aller jusqu’au bout de leur pensĂ©e.

C’est un mensonge que l’équilibre du bon sens. L’équilibre ne se trouve qu’au moyen du dĂ©sĂ©quilibre, c’est lĂ  la grande loi de la vie rĂ©elle. Il n’y aurait ni Ă©volution, ni reproduction, ni mort, s’il y avait Ă©quilibre. L’équilibre est quelque chose d’idĂ©al vers qui tend tout ĂȘtre particulier, vers quoi tend la vie tout entiĂšre, la vie individuelle et la vie des espĂšces, et l’équilibre moral est semblable Ă  cet Ă©quilibre physique, il en est la traduction intĂ©rieure.

Un homme normal doit tendre vers l’équilibre, mais ne doit pas le croire acquis. C’est le bon sens qui fabrique Ă  coups de compromis et d’émasculations un Ă©quilibre factice
 et instable. La raison, elle, sait que l’équilibre est Ă©loignĂ©, qu’il se trouve seulement Ă  l’issue de combats immenses et de souffrances sans nom.

Et la soi-disant « vie pleine » des artistes de cĂ©nacle, quelle autre duperie ! La vie pleine est un sacrifice retournĂ©, qui dĂ©veloppe tel quel l’ĂȘtre immĂ©diat avec tout ce qu’il y a de mauvais, aux dĂ©pens de ses virtualitĂ©s bonnes, tandis que le sacrifice dĂ©veloppe les virtualitĂ©s de l’équilibre idĂ©al aux dĂ©pens de l’ĂȘtre immĂ©diat. Car l’immĂ©diat est par nature dĂ©sĂ©quilibrĂ© et cela seul suffit Ă  rendre stĂ©rile tout essai de vie pleine ne commençant pas par un sacrifice.

Ceux qui ont le plus vĂ©cu ont Ă©tĂ© les plus grands dĂ©sĂ©quilibrĂ©s. Certaines Ă©poques seules ont pu trouver l’équilibre, une antiquitĂ© grecque et un xviie siĂšcle, mais au prix de combien de compromis ! Qu’est-ce que la morale grecque en regard de la morale du Calvaire ? Seuls quelques penseurs ont su entrevoir cette derniĂšre, un Socrate mourant pour l’idĂ©e — quel manque de bon sens ! — ou quelques poĂštes, ceux qu’inspira la sublime histoire des Labdacides et le sacrifice d’Antigone. Qu’est-ce que la foi du xviie siĂšcle en regard de la foi du Christ : la certitude dogmatique d’un Bossuet ou du faux sceptique Descartes en face du « Lama sabachtani » ? Combien sont grands, au rebours de ces Ă©quilibrĂ©s, un TolstoĂŻ, un Pascal surtout, qui, malgrĂ© le mot dictĂ© par son dĂ©couragement, fit l’ange toute sa vie.

Et le Christ, qui fut le fils de l’homme le plus Ă©quilibrĂ© qu’on ait vu. Est-ce du bon sens que ses retraites au dĂ©sert et sur les montagnes, que sa vie errante et rĂ©voltĂ©e ? Est-ce du bon sens que sa mort ? Le voilĂ , pourtant, l’équilibre atteint au moyen du dĂ©sĂ©quilibre, le calme dans la tempĂȘte, la joie dans la souffrance. Incroyable miracle que cet absolu total de la pensĂ©e, dans la foi, dans la conscience morale alliĂ©e au sens infaillible et pĂ©nĂ©trant de la rĂ©alitĂ©. Pas le moindre compromis et pourtant l’action. Pas la moindre hĂ©sitation, et pourtant l’hĂ©roĂŻsme dans le paradoxe.

Comme le bon sens est plat devant la grandeur morale ! SĂ©bastien rougissait de son doute. Le bon sens lui-mĂȘme se contredisait du reste, car n’était-ce pas de nouveau lui qui lui soufflait encore : « Tu n’agiras en rien sur les hommes si ton idĂ©al ne surpasse ceux que tu veux renverser. Tu prĂȘches la pensĂ©e pure se gardant de l’action pour ne point s’émasculer, car seul un Christ est capable d’unir ce que le reste des hommes recherche sĂ©parĂ©ment. C’est bien, mais si tu ne veux pas agir sur toi-mĂȘme, oĂč sera ton autorité ? L’exemple est indispensable Ă  la doctrine et souvent il fait plus qu’elle. Tu vas faire une morale basĂ©e sur la science et tu vas scandaliser les hommes en montrant dans le bien un Ă©quilibre biologique, une loi mĂ©canique de l’évolution matĂ©rielle. C’est bon, mais sache qu’on t’écoutera parler Ă  la seule condition que toi, tu sois aussi moral que tes dĂ©tracteurs et mĂȘme plus. Une doctrine Ă  scandale n’a jamais eu la victoire qu’en opposant Ă  un idĂ©al Ă©tabli un idĂ©al supĂ©rieur. Tu vas donner une psychologie religieuse tout expĂ©rimentale. Tu vas montrer dans la foi un autre Ă©quilibre biologique, dans la priĂšre un dĂ©doublement du moi, dans la conversion un travail inconscient visant, de mĂȘme que le mysticisme, Ă  Ă©quilibrer la sexualitĂ©. C’est bien, mais si tu n’es pas toi-mĂȘme aussi religieux que les chrĂ©tiens officiels, personne ne t’écoutera. Tu vas surtout combattre toute mĂ©taphysique et montrer que dans les simples dĂ©cisions de la volontĂ© se trouve comprise la foi chrĂ©tienne dans toute sa beautĂ©. Comment te croira-t-on si tu ne l’as pas saisie toi-mĂȘme autant que l’on peut le faire ? — Va jusqu’à l’absolu de tes idĂ©es, et seulement alors tu les imposeras.

XII

La joie.

La grande joie, fille de la vie et mĂšre d’une nouvelle vie. La joie que seuls connaissent ceux qui l’ont conquise au travers de la lutte, de la passion et de la mort. La joie, qui annonce le calme, qui terrasse l’homme en train de chercher. Car la joie, comme la vie, est une GrĂące : elle surgit sans s’annoncer, elle sort tumultueusement du fond de l’ñme agitĂ©e par les orages.

La foi qui n’est pas une joie n’est pas une foi. Assez de ces croyants moroses, de ces ascĂštes Ă©triquĂ©s, de tous ces cabotins qui dĂ©shonorent la foi, parce qu’ils n’en ont que la caricature, parce qu’ils doutent Ă  leur insu en face de la souffrance et du mystĂšre. Assez de ces valĂ©tudinaires de la religion qui dĂ©naturent tout, qui Ă©talent sur tout l’uniforme vernis de leur mĂ©diocritĂ©.

Assez aussi de ces crises insincĂšres, de ces volontĂ©s de douter, de cet Ă©goĂŻsme de la souffrance. Assez de ces voluptueux qui exaspĂšrent leur mal, pour se repaĂźtre de sa beautĂ©, pour chercher une morne poĂ©sie dans leur dĂ©sespĂ©rance. Cette poĂ©sie n’existe pas. Il n’y a pas de poĂ©sie de la dĂ©sespĂ©rance. Les dĂ©sespĂ©rĂ©s, quand ils ont Ă©tĂ© poĂštes, ont toujours vu leur douleur s’évanouir devant leur activitĂ© crĂ©atrice, faite de vie et de joie. Quelle puissance dans le pessimisme de Vigny ! Lancer au destin des apostrophes promĂ©thĂ©ennes pour s’écrier ensuite : « J’aime la majestĂ© des souffrances humaines ! » Quelle joie malgrĂ© tout dans la douleur du Musset sincĂšre et grand, quand il avoue : « Les chants dĂ©sespĂ©rĂ©s sont souvent les plus beaux », et combien cette affirmation de vie rabaisse le mauvais Musset, le pleurnicheur indiscret, sans force ni dignitĂ©.

La joie malgrĂ© tout, voilĂ  le comble de la foi. Plus on renonce et plus on grandit. Plus on taille et plus l’arbre est fĂ©cond.

Le sacrifice est une joie quand on n’abuse pas de ce mot pour le faire entrer dans le trivial de la vie. Le sacrifice est une joie ou il n’est pas le sacrifice. Toute vie est sacrifice. Un caillou seul persĂ©vĂšre dans l’ĂȘtre sans mourir Ă  la vie. La vie, elle, s’anĂ©antit pour prospĂ©rer, se replie sur elle pour retrouver l’élan.

XIII

SĂ©bastien se replongeait en lui-mĂȘme et amalgamait avec sa propre substance les expĂ©riences nouvelles qu’il venait de faire. Et, dans ce travail, il n’était plus seul, il sentait en lui ses amis, qui se partageaient sa personnalitĂ© pour en occuper chacun une rĂ©gion spĂ©ciale. Et cette collection belle et grande existait indĂ©pendante de lui. Quelle force et quelle consolation que cette communion incessante


Il aimait surtout Ă  se retirer dans la nature, sur ces montagnes oĂč de tout temps l’ñme a cherchĂ© la sĂ©rĂ©nitĂ© et la foi.

Il Ă©tait sur un sommet, un soir, Ă  contempler le soleil qui se couchait lentement sur un lac. Moments de paix et de priĂšre. Un amas tourmentĂ© de rochers et de glaces surgissant de tous les points de l’horizon semblait un chantier d’essais informes et avortĂ©s. Et, sur cette passion d’une nature qui se meurt dans la lutte, le soleil, disparaissant derriĂšre les brumes lointaines oĂč le lac se perdait, jetait une lueur immense d’amour et de consolation. Ensemble saisissant de tumulte et de paix. L’ñme se soulevait d’abord, communiant avec le grand effort de ces montagnes et s’angoissant du silence de ces solitudes. Le lac, immobile dans son embrasement de lumiĂšre dorĂ©e, semblait un grand cadavre Ă©tendu sur le chaos et rougeoyant Ă  la lueur d’un feu abandonnĂ©. Et la passion bouillonnait au fond de tout, la passion, puis la mort. Mais bientĂŽt le calme douloureux du ciel imposait Ă  l’esprit une muette adoration et une foi renaissante. Quelle souffrance, il est vrai, dans cette lumiĂšre qui disparaĂźt dans la nuit, aprĂšs avoir versĂ© sa mĂ©lancolie dans le long regard enflammĂ© du couchant ! Et quelle froide terreur dans l’extinction des derniĂšres traces de vie, dans la phosphorescence blafarde des sommets assombris, sous l’Ɠil terne et morne de la lune ! Mais qu’importe cette lassitude qui suit la passion, cette apparente mort d’une nature qui a luttĂ© tout le jour : Dieu, le Dieu intĂ©rieur se repose, retient son souffle et demain il s’élancera plus puissant dans sa course montante.

SĂ©bastien avait pris conscience de lui, sans qu’aucune lassitude, aucune dĂ©sespĂ©rance ne lui ait Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©e. Et il Ă©tait dans la joie. La joie d’avoir vaincu sa passion, d’avoir tenu en Ă©chec sa lĂąchetĂ© et son Ă©goĂŻsme.

OĂč est la lĂąchetĂ©, dans cette paix de l’ñme ou dans les angoisses ? La paix ne se trouve que dans l’oubli, l’angoisse que dans l’exagĂ©ration passionnĂ©e de sa douleur. OĂč est la sagesse ?

C’est la joie dans la souffrance qui est le vrai. La joie dans la sincĂ©ritĂ© complĂšte, oĂč l’on fait le compte de ses fautes, oĂč l’on ne dissimule rien et oĂč l’on retrouve l’espĂ©rance et la foi. La joie dans la douleur, mot de cette Ăąme hĂ©roĂŻque qu’est Jean-Christophe.

« Mon Dieu, s’écriait SĂ©bastien, aide-moi dans ma misĂšre, soulĂšve-moi dans cet assaut ! Je te remercie de m’avoir appelĂ©, de m’avoir Ă©levĂ© d’abord, de m’avoir humiliĂ© ensuite, puis redonnĂ© ta GrĂące. Tu sais que ma mission est immense, je sais tout ce qu’il me faut pour ĂȘtre digne et j’ai confiance. Ce n’est plus l’orgueilleuse confiance du temps oĂč je me croyais grand et bon. Ce n’est plus la dĂ©fiance de la crise d’hier oĂč je perdais la foi, c’est la confiance en toi, mon PĂšre et mon Sauveur, en qui seul je trouve la raison de vivre et de grandir.

» Victoire ! J’ai retrouvĂ© mon Dieu, mon vrai Dieu. Suis-je bon, suis-je mauvais ? Je n’en sais plus rien, je vis, je souffre et je pleure de joie, c’est tout ce que je sais. Je sais que je ferai quelque chose de grand et ne me soucie plus de savoir si c’est Dieu ou moi qui agira ainsi. PĂ©rissent l’orgueil, les passions, tombent ces souillures oĂč je me tordais dans les convulsions de la douleur ! Je sors de moi-mĂȘme, je m’élance
 PĂšre, soutiens-moi
 ! »