Deuxième partie. La crise a 🔗
I🔗
À l’œuvre ! s’était écrié Sébastien, mais le malheureux ne se doutait pas qu’alors la crise qu’il entendait depuis quelques mois gronder sourdement allait l’abattre au moment même où il se ruait dans la mêlée. Il la connaissait bien, pourtant, cette menace. Voilà longtemps qu’un obscur malaise gênait sa pensée, comme un remords, comme une voix mystérieuse murmurant tout bas : « Ce n’est pas cela, tu n’es pas arrivé, tu n’arriveras pas de longtemps. Pauvre petit, tu ne sais pas ce qui t’attend, tu ne connais pas le combat qui doit forger ta pensée, le feu dévorant et purificateur par où tu n’as pas encore passé, mais par où tu passeras, par où tout constructeur d’idées doit passer, s’il veut créer vraiment. Mais je suis là pour te le rappeler. Songe à demain. »
Il y avait songé à ce demain mystérieux, mais il s’était étourdi à agir, à discuter et à construire. Il apportait à d’autres le peu qu’il avait pour se persuader à lui-même que ce peu valait quelque chose. C’était pour oublier qu’il se donnait ce rôle, pour ne pas voir où il allait, où le ballottait son doute. Mais ce doute restait là , un doute rongeur et obsédant qu’il nourrissait tout au fond de lui-même et qu’il tâchait d’étouffer à tout prix, tout au moins d’ignorer.
Alors la voix reprenait : « Ce que tu fais là est faux. Tu n’es pas sincère, tu évites les pensées qui menacent ta tranquillité. » Et Sébastien était terrassé. Le jour tout allait bien, mais vers le soir, quand le subconscient envahit l’esprit, la nuit surtout, l’angoisse le prenait. Il aspirait, haletant, à la vérité, mais il voulait que la vérité coïncidât avec le bien, avec sa foi. Il priait, il suppliait Dieu de le délivrer. Au fond, il était malgré lui persuadé que tout est faux et triste, que sa religion était pure chimère, que sa science était tendancieuse. Qui dira l’enfer de ces luttes ?
Mais jusqu’ici Sébastien avait toujours eu le dessus. Il saisissait à la gorge son démon dès que celui-ci faisait irruption, et dans le corps à corps silencieux qui s’ensuivait, le démon était contraint de disparaître sans bruit, de se replonger dans l’inconscient sans laisser même de souvenir bien net.
Il n’en pouvait pas être toujours ainsi. Le démon était obstiné et c’est à l’improviste qu’il surgissait, sicut leo quaerens quem devoret. Et alors précisément que Sébastien se croyait le plus fort, alors qu’il venait de résumer son idéal et qu’il venait de dénoncer passionnément les fautes de l’adversaire, l’adversaire lui-même, non plus extérieur cette fois, mais l’adversaire intime, le doute éternel, réapparut soudain plus violent que jamais. Et alors eut lieu le combat décisif, celui qui allait orienter toute la vie de Sébastien, qui allait lui indiquer le sens de sa mission.
« À l’œuvre ! » s’était-il écrié, mais quand ses compagnons le cherchèrent il n’était plus là  : comme une bête malade, il s’était retiré de la lumière et du bruit. Il s’était cloîtré pour lutter sans trêve.
Il vivait des jours atroces. Les siens le voyaient taciturne et distrait, puis il disparaissait pour errer dans la nature. Il s’y pénétrait du souffle des forêts, sans savoir s’il allait lui céder ou le vaincre. Le triomphe de son esprit pouvait le porter sur le sommet lointain, comme la défaite de sa volonté le maintenir dans le grand tout de la nature, grouillante et mauvaise.
La nuit le sommeil le fuyait, où quand il était là , ce n’était plus le sommeil des poètes, qui libère les forces mystérieuses du tréfonds et dégage les désirs et les envolées, précurseurs enthousiastes du travail du lendemain. C’était le sommeil tourmenté et brumeux, mêlant dans les rêves chaotiques les démences de la raison et les angoisses de la foi au hurlement d’animaux lubriques et déchaînés.
Cette fièvre avait saisi Sébastien au cours de son travail. Il voulut la guérir en travaillant à nouveau. Après les premiers jours d’abattement il se remit à écrire, sans frein ni raison, avec passion, avec ivresse. Il remplissait quarante, cinquante et jusqu’à soixante pages par jour. Il construisait hardiment, accumulait les démonstrations, enchaînait ses théories avec une logique forte dans l’ensemble sinon serrée dans le détail. Mais toujours il se heurtait, acculé, à l’impasse finale, au doute, à l’athéisme.
Mais il se révoltait contre cette défaite. Il laissait là ses feuilles, il s’en allait, courait la montagne, tendait avec passion à la foi, au calme. Et alors, comme un vieil anachorète, il épuisait ses forces physiques pour terrasser son démon.
II🔗
La nuit, Sébastien sortait d’un rêve, ployé sous la douleur, inerte, désormais résigné. Son rêve avait résumé toute sa lutte, et il était vaincu. Il avait vu peu à peu le monde habituel se décomposer devant ses yeux, et les illusions s’étaient envolées, au loin, par groupes. La vérité seule était demeurée, et quelle vérité ! Un chaos où se démenaient des forces, d’énormes forces aveugles et fatales, conduisant à son insu toute la réalité. Et, après s’être plongé voluptueusement dans ce gouffre, Sébastien en sortit, affolé et ricanant, et les illusions accouraient toutes, mais percées à jour, effroyables de fausseté. C’étaient des hommes venant défendre à ses oreilles des théories cent fois rabâchées, des philosophies, des religions. Mais il retrouvait en eux les mêmes forces qu’il venait d’apercevoir. Elles s’agitaient sourdement au dedans de ces pantins et les malheureux passaient leur vie à s’efforcer de les oublier ou du moins de les masquer. C’était ce qui les faisait tant bavarder et tant construire de systèmes. Mais c’était plus fort qu’eux. Ils savaient qu’ils mentaient, ceux qui les écoutaient savaient aussi qu’ils mentaient et se mentaient à eux-mêmes en tâchant de les croire. Tous mentaient et leur folie était de se berner néanmoins mutuellement.
Et l’un d’eux haranguait la foule : « Amis, disait-il, votre responsabilité est grande, mais vous en vivez d’autant mieux… » Sébastien frémissait, se soulevait en un effort dernier, mais la Force le tenait enlacé, le rendait muet et le condamnait à voir l’autre partie de lui-même discourir et mentir.
C’est alors qu’il se réveilla. Et son tourment fit place à une paix exquise, d’une douceur inconnue. Il sentait les forces de son être s’amollir, cesser de se combattre l’une l’autre. Elles coulaient, voluptueusement, se distendaient de plus en plus… et brusquement Sébastien vit qu’il n’était plus. C’était la paix du tombeau. Sa personne s’était répandue dans le tout. Pourtant, il restait une petite lueur, un foyer de conscience qui regardait le reste de soi-même se désagréger et qui ne perdait pas un des détails de cet éparpillement. Et, quand tout fut consommé, le foyer continua de luire, vivant du souvenir. Il projetait encore une phosphorescence laiteuse et froide et revoyait avec netteté sa vie passée, ses efforts, ses désirs, tout, jusqu’à sa mort.
Sébastien se retrouvait, au travers de cette clarté, quatre années auparavant, âgé de quinze ans. La philosophie s’emparait alors de son être. Il revoyait sa joie et son effroi, en éprouvant pour la première fois le désir de l’absolu, tandis qu’il contemplait, désormais de très loin, les mirages qu’auparavant il avait cru la vérité dernière, tandis que les petits cadres rapides dont il avait entouré ses recherches d’histoire naturelle s’effondraient un à un, entraînés par les bouillonnements de l’élan de la vie, par les péripéties d’un devenir sans fin. Quelle soif il avait alors d’un point fixe, dans cette débandade ! Ἀνάγκη στῆναι.
Il souffrait de ces révélations, tout en goûtant leur amère saveur. Il était désespéré de la relativité d’une science à laquelle il s’était consacré, mais, au fond, il était sûr que, désormais initié, il saurait à lui seul édifier une métaphysique qui lui rendrait son centre de gravité. Et cet espoir se traduisait déjà par une mystique aiguë.
Sébastien se revoyait alors dans la petite chambre au lit de fer et aux murs blancs de chaux, quelques feuilles noircies sur la table, une bougie faisant vaciller quelques ombres sur les parois nues. Et il était à genoux devant sa couche, tendant de tout son être vers ce Dieu inconnu qu’il commençait à comprendre. Et, plein d’une émotion sacrée, il recevait avec bonheur mais avec effroi la mission divine de concilier par sa vie la science et la religion. Il sentait Dieu, il le laissait s’emparer de lui sans le voir, mais en entendant une musique auguste qui remuait le fond de son être, qui faisait sortir des profondeurs des forces inconnues, un enthousiasme surnaturel.
Et, les yeux pleins de larmes, il interrompait sa prière pour se mettre à sa table, où, dans sa candeur, il notait les premières certitudes de sa philosophie…
Puis Sébastien revoyait les quatre années qui suivirent cette vision, années de labeur intense dont pas une journée ne se passait sans méditation intellectuelle, sans qu’une nouvelle pierre ne fût posée dans la construction du système entrevu. Tout se rapportait à ce travail.
La vie de Sébastien n’était qu’intellectuelle. Ses amitiés, ses émotions et jusqu’au peu d’amour qu’il s’était permis, tout gravitait autour de sa philosophie.
Le problème qui lui servit de point de départ fut celui de l’espèce, car c’est la question qu’il pouvait traiter avec le plus de facilité, ayant pratiqué toute son enfance les collections d’histoire naturelle. Toutes les disciplines se laissaient ramener à ce seul point de vue. L’évolution, d’abord, tenait tout entière dans l’étude de l’espèce et autour de l’évolution toutes les sciences physiologiques. Toute la morale, ensuite, puisque l’obligation au devoir prend sa source dans les relations entre l’espèce et les individus. C’étaient donc enfin la sociologie, l’esthétique et jusqu’à la religion. Tout se ramenait à ce centre commun. Joie de systématiser, joie de construire sur un plan unique, d’où les spéculations s’organisent en une harmonie supérieure. Joie divine de créer, que connaissent le savant et le philosophe autant que le poète et le musicien. Partout la même symphonie, partout la Vie, la variété dans l’unité, le changement dans la mesure.
Sébastien revoyait toutes ces joies, il vivait à nouveau les moments de découverte, les élans, les intuitions qui se développaient ensuite en coordinations logiques. Et voilà , tout aboutissait à cette impasse d’aujourd’hui, où il perdait sa foi…
Sa foi, Sébastien en revoyait aussi toutes les étapes. L’orthodoxie où il avait débuté, puis le contact avec la vie, avec le mal, la révolte contre toute révélation. Il revoyait son effroi en sentant lui échapper, d’abord cette révélation, puis l’omnipotence divine, Dieu lui-même pour ainsi dire, et il se revoyait essayant de bâtir sur ces ruines, pour conserver en Jésus un sauveur. Puis il se voyait sombrer dans le symbolisme absolu, le symbolisme des protestants libéraux…
Pourtant l’élément actif de sa vie religieuse s’était développé à mesure que s’effondraient les dogmes. Alors il doutait par le cerveau, plus son être vivait, communiait, était religieux dans le sens chrétien. Plus l’écorce intellectuelle se fendillait, plus l’arbre croissait… Mystère ! Pourquoi donc la perdait-il maintenant, cette foi ?
Car elle était morte. L’œuvre qu’il terminait l’entraînait malgré lui à cette conséquence ultime. Et cette œuvre était la conclusion de son labeur de quatre années, des deux années de paix où il travaillait pour lui seul, et des deux années de guerre où la souffrance sociale l’avait chaque jour poursuivi de son aiguillon. Cette œuvre se terminait d’elle-même, mécaniquement, et lui interdisait toute religion.
De la conception de l’espèce d’où il était parti, il était en effet arrivé à voir dans toute unité vivante, puis dans tout individu, une organisation, c’est-à -dire un équilibre entre des qualités d’ensemble et des qualités partielles. Toute organisation réelle est en équilibre instable, mais par le fait même qu’elle est posée, elle tend à un équilibre total qui est l’organisation idéale, comme un cristal malmené par la roche qui l’enrobe tend vers une forme parfaite ou encore comme la trajectoire irrégulière d’un astre a pour loi une figure régulière. Il n’y a point de métaphysique ni de finalité dans cette conception, car il s’agit simplement de lois, appelées idéales parce que leur réalisation est ajournée à cause de l’obstacle créé par d’autres lois. Et, autour de ce rapport si simple entre les organisations réelles de la vie et leur organisation idéale étaient venues se cristalliser toutes les disciplines humaines. L’organisation idéale, c’était le bien, c’était le beau, c’était l’équilibre religieux, et c’est vers cette organisation que tendaient de trois manières différentes, la morale, l’art et la mystique. Plus besoin de philosophie. La science, en tant que science des genres, donne à elle seule le fondement positif de ces trois manifestations de l’esprit. La science, d’autre part, montre que ces organisations réelles ou idéales sont aussi la loi de la psychologie et de la sociologie et le cercle des connaissances de la vie se clôt ainsi, aboutissant en fin de compte à une théorie positive de la connaissance, qui conclut à l’incapacité pour la raison de rompre ce cercle et de descendre au fond des choses.
Jusque là , Sébastien s’était senti à l’aise. Les lois s’enchaînaient les unes aux autres, la construction montait, les charpentes disparaissaient sous les revêtements de l’art et il ne manquait plus que le toit, quand il trouva la fissure immense qui compromettait tout.
La science lui donnait le bien, le beau et lui expliquait le mal et la laideur. Affaires d’équilibres. L’un était complet, virtuellement normal dès qu’on posait la vie, mais il était idéal — c’était le bien — l’autre était réel et résultait des circonstances extérieures, du mélange des lois contradictoires — c’était le mal. Mais ce que ne lui disait pas la science, ce que ne lui dirait jamais la science, c’était lequel des deux avait de la valeur, ou si les deux en avaient, ou si aucune n’en avait, ou, encore pourquoi ils valaient… La science montrait bien qu’au point de vue de la vie le bien avait toute valeur et le mal aucune, mais la science ne disait pas si la vie valait. Elle disait : « Voici le bien, et si vous voulez vivre, telle est la marche à suivre, et tel est le mal à éviter. » Mais elle ne disait pas : « Vivez ! » Jamais elle ne dirait : « La vie a une valeur, il y a une valeur absolue. » « D’une majeure à l’indicatif, avait dit Poincaré, vous ne tirerez pas une conclusion à l’impératif, mais si majeure et conclusion sont à l’impératif, la science vous donnera toutes les mineures que vous voudrez. » Sébastien possédait ses mineures, il manquait de majeure !
Tout le problème de valeurs restait en dehors de la science, restait partant insoluble. La science constatait des jugements de valeur et les expliquait. Elle expliquait même leur constance en donnant à toutes les valeurs humaines un critérium en l’organisation idéale. Mais de la valeur elle-même, la science ne savait rien, ne pouvait ni ne voulait rien savoir. Car la valeur ne procède pas de l’expérience. Elle est irréductible à l’être tel que nous le connaissons. Elle est une qualité pure et est même la seule qualité que nous entrevoyons ; elle tient au fond des choses. La science l’ignorait donc et de plus prouvait la vanité de toute affirmation portée sur cette valeur absolue. Comment croire, dès lors, comment vivre ? Mystère effrayant !
Le problème n’était pas nouveau pour Sébastien, mais il avait espéré que la science lui donnerait non une solution, mais les moyens de circonscrire le problème, les moyens d’en appeler à la foi. Il avait cru possible une philosophie de la valeur pure, un peu à la manière de celle de la Raison pratique, et il l’avait réservée pour couronner son édifice. Mais la science condamnait tout cela. Il fallait se taire et conclure au doute, au doute inéluctable.
III🔗
Le doute. Le doute, dont Sébastien n’avait jusqu’ici connu que les accès et qui empoisonnait dorénavant sa vie tout entière.
Atroce sensation que cette mort progressive et entièrement lucide. Plus de joie, plus de tressaillement, plus de douleur même, de cette belle douleur qui vous remplit de l’ivresse de vivre. C’était fini, il ne restait que l’atonie, la désespérance.
À quoi bon se retourner sur soi-même, se dépenser en soubresauts passionnés ? Quelque nouveau support croulait, et le résultat était le même, l’insensible enlisement.
Plus de valeur, plus de Dieu, plus d’idéal quel qu’il soit. Effroi pascalien. Sentiment que tout devient uniforme ; que les différences entre ce que l’on adorait et que ce que l’on haïssait s’effacent elles aussi, jusqu’à se fondre en une grisaille totale, en un immense brouillard. Fantastique fusion des forces et des couleurs aboutissant non pas au chaos, qui a sa grandeur, non pas au néant, qui a sa beauté, mais à un Être universel et brut, informe, incolore, énorme.
Et tandis que l’œil épouvanté voyait cette nappe homogène s’étendre et submerger tout, le bien avec le mal, le beau avec le laid, la décomposition intérieure restait la plus repoussante. Plus de sentiments, plus d’amour, plus même de haine. À quoi bon ! On ne s’indigne pas contre un univers qui ne donne pas de valeur à votre propre raison, à votre propre personne, on s’indigne contre ce qui compromet une valeur, on s’indigne en faveur de quelqu’un ou de quelque chose. Mais non ! Nos larmes elles-mêmes n’ont pas de valeur. Le bien est étranger à l’univers, la beauté n’a jamais été en lui. C’est nous qui rêvions ces nobles chimères, mais elles ne correspondent à rien dans l’ordre même des choses. À quoi bon ! Pour que j’aime, il faut que je croie éternel ce que j’aime. Périsse même l’objet de mon amour, c’est la beauté, c’est la vertu de cet objet qui doit être immortelle et pour cela il faut qu’une réalité intangible lui donne toute sa valeur ! Pour que j’agisse, il faut que mon action ait une portée quelconque, si minime soit-elle, sur l’ordre universel, sinon plus de norme, plus de sens à l’action, plus de devoir. Pour que je cherche la vérité, il faut que je croie à la valeur du vrai, il faut qu’en possédant le vrai j’aie plus de valeur aux yeux d’une réalité qui me voit, que si je ne le possédais pas. Ce sentiment d’intime désaccord qui met en moi le holà  ! quand je biaise avec les faits, qui me force à la sincérité, il a sa racine dans l’ordre moral, il suppose une valeur extérieure. Sinon plus même de vérité, s’il n’y a pas de valeur, plus d’accord possible entre les consciences, plus même de problèmes…
C’est jusqu’à son moi que Sébastien sentait s’échapper peu à peu, se désagréger, se fondre insensiblement dans l’univers gris, et en lui aussi disparaissait toute nuance entre ce qui est et ce qui doit être. Tourbillon général, où luisaient encore quelques instants de vagues phosphorescences, pour s’éteindre ensuite…
Nuit sans borne, nuit éternelle et silencieuse. Horreur de la nuit. Indifférence de la nuit.
Pourtant, çà et là , quelque clapotis, quelque nouvelle épave flottait sur l’eau. Soudain un grand cri, se répercutant indéfiniment, une multitude de cris, puis plus rien, le silence du panthéisme…
Une clarté se fit encore jour un instant. Et, sur une colline émergeant de l’onde, une croix, qui projetait son ombre sur l’étendue froide, s’abattit avec bruit.
Et le silence reprit.
IV🔗
Mais Sébastien avait beau se savoir battu, une trop grande force était en lui pour le laisser ainsi se reposer dans la défaite. Il pouvait bien tout renverser, mais s’il s’attaquait à lui-même, tout son être protestait. Un besoin terrible de vie le dominait malgré lui et c’est ce nouvel ennemi qu’il avait à vaincre, s’il voulait suivre sa pensée.
Et l’ennemi veillait. Harassé, Sébastien dut reprendre la lutte, sans volonté ni désir. Il sentait à nouveau gronder en lui un chaos d’impulsions, dont les assauts le faisaient souffrir sans qu’il comprît ce qui sourdait tout au fond de son être. Il revint alors à la lutte d’usure, il partit à travers bois, dans les montagnes, pour exténuer son corps et imposer à la multitude d’êtres qu’il portait en lui la volonté qui résultait de son évolution dernière.
Mais alors la crise se précipita.
Sébastien parcourait un sentier au flanc d’un mont noir de sapins géants. La voûte obscure qui couvrait le chemin laissait par place filtrer mystérieusement quelque rayon argenté, et, dans la forêt, la musique de l’air était lente et solennelle, passionnée par places. Et alors, la vie brutale vous saisissait, puissante et fatale, vous secouait d’une poussée tumultueuse, vous unissait au tout, anéantissant peu à peu votre conscience pour vous fondre dans la matière. Soif du bonheur de vivre intensément et sans lutte, mais remords de jouir en diminuant son être. Attirance du tout, du gouffre des passions et des sensations, exaltation qui vous sort un instant de la durée, puis, l’oubli, la mort. Superbe inutilité de cette nature vide. Soif de volupté et d’obscurité. Soif de néant.
Cependant, le chemin sortit soudain du bois et s’ouvrit dans la vallée et les montagnes d’en face. Au-dessus des champs qui morcelaient l’étroite plaine et du fleuve qui la parcourait, de petits vallons entrecoupaient d’immenses rochers, nus et tourmentés. Puis au-dessus de tout, dans la gauche, l’Alpe immobile et blanche. Perspective de paix et d’élévation, plus de gouffre obscur et fascinant, mais l’ordre, la hiérarchie, une immense échelle des grandeurs qui rend son calme à l’esprit et rétablit entre lui et la nature un rapport normal d’adoration et de sereine beauté.
Quel effroi que ce brusque contraste, cette soudaine révélation qui secouait Sébastien d’un grand frémissement. Deux attitudes entre lesquelles il fallait choisir, la passion ou le bien, et le sacrifice nécessaire de l’une à l’autre. L’éternelle hésitation d’Héraklès, au carrefour des chemins.
Alors Sébastien, dont la frénésie s’éteignait, vit en un instant le mensonge de la passion, et dans cette vision, c’était la volonté de vivre, enfin victorieuse, qui était seule à parler, sublimement illogique.
« Mensonge que de prendre la passion pour une augmentation de vie, disait la voix, comme si le torrent débordé ne détruit pas son lit en dévastant le pays ! Aveuglement que de distinguer la vie une fois seulement qu’elle se disloque, et que dans son explosion elle brise tout équilibre. Certes il faut de la vie pour être capable de passion et toute grande passion est belle par cela même qu’elle s’est emparée des plus grandes des forces, des forces d’amour et de sacrifice, mais elle les a prises et par là même dénaturées. La passion est un détournement de vie, qui éparpille les énergies d’une individualité en un instant de bouillonnement précédant l’extinction et la mort.
« Hier encore je désirais mourir. Aujourd’hui je ne le puis qu’au travers de la passion et cette passion même me rappelle que je vis…
» Courage ! malheureux, reprends la lutte et la bonne lutte. Tu as tout perdu mais tu peux tout reconquérir. Inspire-toi de ce calme de la nature retrouvée. Pense, cherche, et éteins ta passion. « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais pas trouvé. »
V🔗
« Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais pas trouvé. » Il y avait dans la recherche de Sébastien la certitude de la victoire, car toute recherche est une religion. Toute recherche affirme par son existence même qu’il y a dans la vie, dans l’univers, dans l’inconnu, une Valeur absolue, source de toutes les valeurs du vrai comme du bien. Sinon plus de recherche possible. Si tout se vaut, si le faux est de même nature que le vrai, le mal que le bien et le laid que le beau, il n’y a plus de certitude et plus d’incertitude, plus de question et plus de solution. Le vrai est de nature morale, parce que l’esprit, décidé à affirmer la vérité et la seule vérité, prend de ce fait même une décision morale. Or il n’y a de vérité que dans l’accord entre les esprits. L’esprit qui cherche affirme donc une valeur morale, il est croyant.
Sébastien cherchait à nouveau, donc Sébastien croyait. Beaucoup ne savent pas qu’ils croient. L’athée qui sacrifie son bonheur à la vérité est un croyant. Partout où il y a de la vie, il y a de la morale, il y a de la foi. Il y a des religions qui s’ignorent et des religions partielles, mais aucune foi, si modeste soit-elle, ne prend conscience d’elle-même sans tendre incessamment à la foi pleine et sûre. Il y a peu d’incroyants parmi les chercheurs. Les seuls incroyants sont les satisfaits, satisfaits de la matière, satisfaits de la vérité, ou surtout satisfaits d’eux-mêmes. Il n’y a d’athées que dans les pires extrêmes, dans le viveur ou dans le dogmatique. Mais il y a beaucoup d’athéisme partout, chez les croyants qui se savent croyants et chez ceux qui ne se savent pas croyants.
Toute vie est faite d’athéisme ou de foi, car en toute vie est quelque germe de mort. Le Christ seul a connu la foi, car seul il s’est donné jusqu’à l’absolu de lui-même.
« Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais pas trouvé. »
VI🔗
Sébastien a trouvé. La vérité lui est apparue brusquement, aveuglante, inattendue et cette vérité l’a terrassé d’une joie sans bornes. Et comme toujours lorsqu’on trouve une vérité vitale, une de ces vérités qui illuminent à jamais la vie d’un homme, il crut qu’il avait toujours pensé ainsi, il reconnut une vieille attitude, parce qu’en effet c’était de son tréfonds le plus intime que venait cette transfiguration.
La science donne la connaissance du bien et du mal.
Elle peut fonder une morale sur la seule expérience, elle peut fonder une esthétique, elle peut expliquer tous les phénomènes religieux, mais elle ne se prononce pas sur le fond des choses. Le bien et la beauté n’ont pas plus de valeur à ses yeux que le mal et la laideur. La valeur absolue lui est inconnaissable et l’est par conséquent à toute raison humaine.
La foi, qui veut une valeur absolue, qui dit non pas : « si vous voulez vivre… » mais « Vivez ! Il y a dans la vie un sens qui est la suprême réalité, parce qu’il participe à l’ordre dernier de l’univers, par ce qu’il vaut absolument », la foi est donc contraire à la science.
Et la négation, qui se refuse à admettre cette valeur absolue, qui nie tout sens à la vie, tout sens conforme ou non à l’ordre de l’Univers, la négation est tout aussi métaphysique que la foi. Comme elle, elle se prononce sur ce qui appartient au fond même des choses, comme elle, elle est contraire à la science.
Le doute ? Le doute intellectuel s’impose donc, mais il doit rester purement intellectuel, et en fait il est impossible. Chaque action, chaque sentiment, chaque soubresaut de vie, si intime soit-il, prend parti, pour ou contre. Il n’y a pas de nuances, dans l’ordre de la foi. Vouloir vivre, c’est prendre parti pour, ne pas vouloir vivre c’est prendre parti contre, et s’abstenir de prendre parti, c’est encore prendre parti contre, car s’il est une valeur absolue, elle vous impose l’action.
Toute vie est contraire à la science et tout le monde prend parti. Où la nuance prend sa revanche, c’est que les hommes sont peu convaincus et aiment à se contredire, mais, quoi qu’ils fassent, toute vie et tout fragment de vie sont imprégnés de métaphysiques implicites, toujours contraires à la science, mais indifférentes lorsqu’elles restent pure attitude pratique, pure décision de la volonté.
Indifférentes ? Même pas. Car la science se fait toujours, et toute recherche est une foi. Tout, même la science est donc solidaire de la foi. Rien n’existe qui ne suppose des valeurs… Suprême affranchissement de la foi, qui n’affirme plus rien d’intellectuel, qui est d’un autre ordre que la vérité, qui vit et se sacrifie. Héroïque parti pris de s’affirmer dans l’existence, malgré le mystère… Le καλὸς κίνδυνος de Platon, le pari de Pascal.
Plus rien à craindre de la science amie, de l’anéantissement de toute métaphysique. Ils ne suppriment pas la foi. Ils ne savent rien du fond des choses, ni moi non plus, mais je veux vivre et cette volonté même donne une valeur à ce fond de choses, puisque je ne suis pas libre de me décider, que je suis déterminé par la réalité, par la constitution même de mon être. La foi a besoin de vérité et la science de valeur, chacun fournit à l’autre ce qui manque à sa vie, chacun attire l’autre par le seul fait qu’il s’est posé lui-même.
Non, la foi n’est pas un amoindrissement, quand elle a le courage de n’affirmer jamais que des valeurs et de ne les concrétiser que par la seule action. La foi est une diminution de soi, quand elle veut être une connaissance, quand dans sa lâcheté elle impose à l’esprit des vérités. Mais alors elle n’est plus une foi. Elle devient une croyance, c’est-à -dire une ignorance, elle n’a plus rien de la πιστίς, de cette volonté d’accepter la vie, de lui donner un sens, de la dilater et de la surpasser.
Sébastien sentait à nouveau gronder en lui l’immense joie de la foi. Heures surnaturelles où les attaches ordinaires sont rompues d’un seul coup, où l’on se sent démesurément grandi et puissant, où, transporté dans la liberté du sublime, on se sait capable de tout, on puise en son Dieu la certitude de sa propre mission et de l’aboutissement lointain de l’effort qu’on entreprend. Joie et douleur mêlées. Joie d’être fort et de toucher à Dieu, douleur d’être encore isolé, de n’être pas en Dieu même, d’être incessamment exposé à être débordé par sa propre puissance, cette puissance qu’un rien pourrait transformer en une passion immense et fatale.
Et cet équilibre un instant donné à son être par l’attitude qu’il venait de comprendre, rendait à Sébastien toutes les forces de sa vie ; alors surgissaient des profondeurs une multitude de mélodies inconnues, tout un monde mystique qu’il retrouvait aux grandes heures. Des extases le prenaient soudain, au milieu de ses courses solitaires ou de son sommeil, et il était transporté en une contrée lointaine et nouvelle, très pure et très triste, où l’on retrouve le meilleur de ce qu’on avait dans l’ancienne, avec, en plus, je ne sais quel déchirement terrible, quelle renonciation à tout ce qui faisait notre joie. Moments d’angoisse où l’on soupire après un cœur ami qui souffrirait avec vous, consolateur et sûr.
D’autres fois, c’était au contraire un abandon très doux. Il passa une nuit de délices à prier incessamment, et sa prière n’était plus une demande, n’était plus une inquiétude, était une communion totale et exquise où tout son être trouvait la vie et la force, où il conversait avec Dieu de la science comme de la foi…
VII🔗
Avec la foi, Sébastien retrouvait, plus que jamais, la foi dans sa mission. Jamais il n’avait été aussi convaincu de la valeur de la recherche théorique, puisque, par cette seule recherche, il s’était libéré lui-même des tourments de l’incertitude, puisque, par l’idée seule, il était arrivé à affranchir sa vie, à épanouir sa foi. Son cerveau en ébullition roulait des projets fantastiques, toute une somme scientifique à édifier, un cours de synthèse des sciences de la vie, équivalent élargi du cours de philosophie positive de Comte et prétendant comme lui apporter le salut social.
Et cette synthèse à venir s’imposait à lui avec une force surnaturelle. Il était à la fois enthousiasmé de cet essor et épouvanté de sa responsabilité. C’était au moment où il devenait le plus audacieux qu’il se sentait enfin modeste et petit. Mais cette humilité n’enlevait rien à sa hardiesse. Ce qu’il ne pourrait taire, Dieu le ferait pour lui. Il avait Dieu avec lui. Il sentait en lui gronder l’activité créatrice qui l’emporterait, et, devant ce bouillonnement, lui, Sébastien, unité misérable, se taisait, écoutait et adorait.
Et en cette simple attitude était en germe toute une révolution, une révolution morale et non plus intellectuelle. Sébastien avait jusqu’ici vécu par son seul cerveau. Ses émotions, ses sympathies, sa religion, sa morale, tout s’était cristallisé en idées et ce terrible abstracteur n’avait jamais connu la vie en elle-même, la vie multiple et changeante. Rien ne l’avait saisi sans intermédiaires, par la seule force du contact.
Mais, de même que l’excès d’intellectualisme l’avait amené à la foi pure, dépouillée de toute formule, de même la synthèse scientifique qu’il entrevoyait terrassait son cœur lui-même et non plus son cerveau. Il s’effondrait devant ce travail. Il reconnaissait enfin sa faiblesse et s’écriait comme Moïse : « Seigneur, qui suis-je pour parler à Pharaon ? »
Car la vie qu’il allait entreprendre se précisait à ses yeux. Ce n’était plus la partie de plaisir du jeune homme qui aime à étonner le bourgeois, ce n’était plus la brillante cavalcade philosophique parmi des jobards tout disposés à applaudir le novateur, quel qu’il soit, ce n’était plus, surtout, la vie sereine de l’intellectuel reclus dans sa tour d’ivoire et croyant diriger le monde en fignolant des systèmes. C’était la vie tragique du penseur, une vie de luttes et d’abnégation.
C’était le sacrifice entier qui s’imposait dès l’abord, le sacrifice de tout l’être à sa pensée.
Car Sébastien se souvenait de ce fait qu’il avait de tout temps aimé à souligner et qui prenait plus de force encore à ses yeux depuis qu’il avait pris conscience de son orientation en biologie : la vérité, et avant tout la vérité morale, n’est pas la réalité et ne se trouve jamais comme telle dans la réalité. La vérité est un idéal. Deux réalités se partagent la vie, les déséquilibres réels et l’équilibre idéal vers lequel ils tendent. C’est cet équilibre qui est la vérité, la vérité biologique comme la vérité morale, comme la vérité esthétique, comme la vérité religieuse. Et, si le penseur veut connaître la vérité, c’est à elle qu’il doit se plier et jamais à la réalité.
Le penseur doit réaliser cet équilibre idéal, et seulement alors il le pourra connaître, et pourra en parler. Or, réaliser cet équilibre, c’est se sacrifier soi-même. Plus de volonté propre, mais le culte de la vérité avant tout, plus d’action, s’il le faut, mais la vérité, même irréalisable. Illusion formidable que d’identifier le vrai avec la vie : la vie est contradictoire, elle est faite de bien et de mal et les pleutres qui prétendent vivre leur vie gâchent les plus belles de leurs virtualités, faute d’en suivre aucune jusqu’au bout. Le penseur doit suivre sa pensée sans restriction, mais certes, sa volonté gagnera à cette discipline.
C’est jusqu’à sa santé que le penseur peut ainsi sacrifier, car il doit avoir connu la maladie. La maladie est sainte, comme la solitude, comme le sommeil. Il faut avoir, jour après jour, disputé la vie à la lassitude et au doute.
Car il est au fond de l’être humain un trésor d’émotions et de pensées accumulées par nous-mêmes, par ceux qui nous aiment et qui ont agi sur nous, par nos ancêtres aussi. Il y a toute une collectivité en nous et notre pauvre conscience ne couvre qu’un espace minime du champ de cette vie. Et, plus un esprit est créateur, plus il accumule sans le savoir de cette force en lui. Tandis que sa raison et sa volonté concentrent toutes les idées et tous les courants de l’ambiance, son être entier est un foyer où affluent toutes sortes d’affections et de pressions dont il ne se rend pas compte et qui font sa richesse, qui expliquent son ascendant sur autrui.
Et, tandis que le commun ne peut descendre en ce foyer ou ne l’atteint qu’en des heures d’exception, sous la pression d’une émotion collective ou d’une individualité forte, le poète y puise incessamment. Sous l’empire de cet enthousiasme monte alors en lui une ivresse qui l’aveugle parfois…
Or le bienfait de la maladie est de doubler ces échanges entre le tréfonds et la conscience. Plus on souffre en son corps et plus le tréfonds est déséquilibré, plus il laisse échapper de ses émanations, plus il tend à surgir et à dominer tout. Et la conscience alors réagit d’autant plus, concentre d’autant plus d’intelligence pour se comprendre soi-même et plus de volonté pour dompter ce bouillonnement, pour trier le bien d’avec le mal. Car rien ne vaut que par l’ordre et la mesure.
Il y a plus. C’est ensuite le sacrifice de sa pensée à son Dieu et à son prochain.
Car à quoi servirait-il de tout subordonner à sa pensée si l’on pensait pour soi ? Quelle serait la dignité du penseur, s’il ne se devait aux autres ? S’il renonce à l’action, c’est pour mieux servir, pour donner à ceux qui agissent une vérité plus pure.
Car l’action déforme nécessairement l’idéal, elle mêle le fait au droit. Ce n’est pas à la pensée de lui jeter la pierre, certes, mais ce n’est pas non plus à la pensée de collaborer à cette déformation. Sinon, plus de progrès possible. Le progrès se fait par des individualités assez fortes pour ignorer l’action et pour tendre, malgré le fait, à l’idéal de droit. L’action du penseur est intérieure : il se travaille lui-même, il s’oblige à suivre intégralement sa pensée, à gravir pour son compte la route escarpée du paradoxe. C’est un fou.
Il est vrai que le penseur ne doit pas perdre de vue la réalité. « Ils ne sont pas du monde, dit le Christ, mais je les envoie dans le monde. » Si la vérité n’est pas la réalité, elle ne plane pas au-dessus, elle lui est intérieure, elle la conduit. Aussi l’âme du penseur doit-elle être ouverte à toutes les misères ambiantes. Mais il les explique sans y remédier. À d’autres ce travail, quand il aura mis le doigt sur le mal.
La première attitude que prend le penseur est donc la révolte. Il doit être libre, intensément libre, il doit oser voir toutes les turpitudes et toutes les lâchetés. Plus de scrupules ni d’opportunismes. C’est à l’action de pactiser avec l’adversaire pour les besoins de la cause : la pensée, elle, n’a que faire de ces compromissions. Elle est indépendante, elle se suffit à elle seule.
Et cette indépendance ne se conquiert qu’au prix d’une lutte à outrance, d’une révolte ouverte. Le penseur subit bien trop de pressions pour les pouvoir éviter calmement : il doit les secouer, il doit rompre incessamment les attaches nouvelles et savoir être en butte à la haine pour libérer sa conscience. Révoltes contre les siens qui tendent à l’accaparer, contre les orthodoxies qui tendent à faire dévier sa pensée, contre les politiques qui tendent à le nationaliser, contre ses semblables et ses ennemis, contre ceux qui lui veulent du bien et ceux qui voudraient le diminuer.
Et, après la révolte, la solitude, car les sociétés pardonnent bien vite au turbulent pourvu qu’il s’incorpore à elles, qu’il soit lâche et laisse un peu du sien dans la mêlée. Elles le disciplinent, le polissent, et font du penseur sociable un honnête et peureux intellectuel, révolutionnaire en chambre et conservateur en public.
« La solitude est sainte », a dit le poète. C’est jusqu’au célibat que doit aller la solitude du penseur. Le jour où un homme s’est en effet rendu compte dans son angoisse de la dualité de la vie, faite à la fois de réel et d’idéal, et où il a compris son propre état, mauvais et misérable, deux voies s’offrent à lui, deux seules, pour arriver à une vie pure et équilibrée. La première est de s’accepter soi-même, tel qu’on est, avec ses tares, d’accepter les autres et d’accepter la vie dans sa réalité, afin d’agir sur cette réalité, d’y introduire un peu d’amour et de bonté. Abnégation superbe de celui qui descend de son idéal pour mieux le réaliser et qui embrasse le réel dans son imperfection par amour et non plus par égoïsme. Abnégation de l’action.
La seconde attitude est de refuser de s’accepter soi, les autres, la vie, et de lutter pour incarner — au sens propre — un idéal irréel et peut-être irréalisable, pour le connaître d’abord et pour le faire connaître. Autre abnégation, abnégation de la pensée, nécessaire comme la première et d’égale valeur. Nécessaire parce que la vérité n’est pas la réalité, comme la première est nécessaire parce que la réalité n’est pas la vérité.
Or de ces deux attitudes résultent deux gestes différents vis-à -vis de l’amour. L’action doit accepter l’amour, la recherche doit s’en abstenir, car il entre en lui l’égoïsme qui est le propre de toute passion. Le contact de deux êtres qui se destinent au mariage ne va pas sans un rétrécissement déguisé, que l’action seule peut légitimer. D’égoïsme qu’il est dans sa source, l’amour peut alors devenir le don absolu de soi en harmonie avec le sacrifice à la valeur divine, tandis que pour les chercheurs le don de soi à une femme est en contradiction avec ce sacrifice. Ceux qui se sont donnés à l’action mettent les valeurs morales dans l’acceptation du réel, les seconds dans le rejet du réel, toute la différence est là . Chez les premiers, dès lors, l’amour peut devenir la foi dont parle Amiel, cette foi qui appelle l’autre foi… Chez les seconds, l’amour n’est jamais que défaillance et recherche du bonheur personnel.
C’est là le sens de cette poignante Sonate à Kreutzer où Tolstoï met le doigt sur le mal : « l’amour sexuel n’est que le signe du non accomplissement de la loi. » Car il a compris que la loi est en dehors du réel. Les uns sont faits pour accomplir cette loi — les chastes, les isolés, ceux qui se sont donnés à la vérité — les autres l’introduisent dans le réel — les purs, ceux qui se sont cantonnés dans la réalité. Deux catégories, pour conclure brutalement, ceux « qui se sont faits eunuques pour le Royaume des Cieux » et ceux qui gardent le souci de l’espèce.
VIII🔗
Sébastien était terrassé par ces exigences de sa conscience. Il se sentait infiniment petit devant cette vérité, mais s’il doutait, c’est surtout de celle-ci plutôt que de lui-même. « C’est un égoïsme déguisé que cette vie du penseur qui se donne pour si pure, se disait-il parfois. Paresse et peur de l’action, plaisir du rêve, ce n’est que cela. Il y a de l’égoïsme à rester sur le Thabor quand les hommes souffrent dans la plaine. Il y a de la peur, surtout. La vie du cénobite est héroïque le premier jour, puis elle est jouisseuse malgré tout. Brise ta prison, malheureux ! Et de l’air libre, de la vie, et de la joie surtout ! »
Mais le devoir restait là . Il voulait un choix. Il condamnait la vie complète, dont il dénonçait d’ailleurs la candide illusion. Mais Sébastien n’en était pas encore là . Le jour se faisait pourtant. Il s’aperçut que s’il s’en prenait à la vie du penseur, c’est que lui-même la faisait dévier, d’avance, c’est qu’il se préparait un petit compromis, tout personnel, qui satisferait son égoïsme en maintenant les apparences.
Ce fut une dure révélation. Il se rendit compte brusquement qu’il n’avait pas cet amour des hommes dont seule la présence continue rend tolérable la poursuite exclusive d’une idée. Ou s’il l’avait, c’était abstraitement et par crises, et il se rappelait les sévères paroles de Tolstoï sur cette sorte d’amour abstrait, « le plus grand des péchés modernes ». Non, l’amour n’était pas le moteur de sa vie. Ce n’était pas par dévouement qu’il allait obéir à sa vocation de penseur, mais par orgueil et par égoïsme. Un égoïsme aveugle et intraitable, prenant toutes les formes, même celles de la charité. Un orgueil démesuré, surtout, mais habile à feindre ; un désir obscur d’être grand, de se hausser à ses propres yeux, si ce n’est pas à ceux de ses semblables. Et lorsqu’on se hausse à ses propres yeux, c’est toujours à celui qui vous a le mieux compris et le mieux admiré que l’on pense malgré soi.
C’est alors que l’idée devient dangereuse et que sa puissance se prostitue en un fier dogmatisme. Pour que l’idée vive, c’est l’amour seul qui doit l’enfanter, le désir ardent et simple de servir, d’être l’instrument de son Dieu en restant nul aux yeux des hommes. C’est l’amour discret, c’est l’humilité du guide qui est en vue malgré lui et qui voudrait en voir d’autres à sa place.
Terreur de cet idéal ! Sébastien voyait rentrer en lui toutes les passions oubliées. En lui montait une révolte insensée, la révolte de la bête muselée depuis peu…
C’était la cupido sciendi, la « curiosité » de Pascal, cette soif passionnée de certitude intellectuelle, qui le reprenait malgré lui. Il souffrait de ne rien savoir, il souffrait de sa foi entourée de mystère, il souffrait de cet agnosticisme forcé et si contraire à sa nature. Malgré tout, sa mystique tendait invinciblement à affirmer dans l’ordre de l’existence, elle s’obstinait à vouloir des vérités là où il n’y en a pas de connaissables, et cette obstination prenait toutes les formes, le symbolisme imaginatif comme le symbolisme intellectuel.
D’autre part, il était porté malgré lui à expliquer scientifiquement le fond même des choses. Double était donc en lui la cupido sciendi : elle tendait à connaître pour étayer la foi, comme à connaître aux dépens de la foi. Lâcheté d’une part, orgueil de l’autre… Mais combien incompréhensible est le noli me tangere de la valeur absolue !
C’était ensuite la cupido sentiendi. Le réel attirait Sébastien, dès que son esprit se relâchait, après chaque période de création et de communion mystique. Et alors un Faust inquiet et inassouvi réapparaissait au fond de lui, désabusé de la vérité et avide de bonheur. Il voulait vivre de la vie totale, cette illusion du panthéisme qui ignore les valeurs supérieures au réel. Il voulait se plonger dans le gouffre des sentiments et des sensations, aimer et être aimé, entrer dans le silence des âmes qui s’étreignent, et il se refusait encore à admettre que seule l’exclusion de toute passion donnait à ses extases leur pureté.
Comment étouffer chaque fois ce démon insatiable ?
Sébastien passait parfois des journées entières à lutter, cherchant sa force dans la mystique. Il savait l’étroite parenté de la mystique et de la sensualité. Loin de voir en celle-ci la source de celle-là , loin de faire avec tant d’autres de l’instinct religieux une sublimation très pure de la sexualité, il retournait la théorie. La mystique, c’est l’état virtuellement normal où l’homme met toutes ses forces d’amour, de communion et de sacrifice dans l’union étroite avec l’idéal qu’il entrevoit et qui est sa loi. Si ces mêmes forces se retrouvent dans l’extase amoureuse, c’est par l’abus même de la passion, c’est parce que toute passion est justement la déviation de l’état normal ; la passion ne crée rien. Et si seuls des hommes capables de passion sensuelle sont capables de mysticisme, c’est bien parce que ils ont reçu une vie plus forte que la moyenne ; leur passion résulte de cette vie, et non cette vie de leur passion.
Chaque fois que Sébastien sentait en lui ce vide inquiétant de la passion en travail, ce désir, immense, obscur, de quelque chose d’inconnu et de fascinant, ce tourment qui ronge l’être à petit feu en abattant sa joie, il savait à quel déséquilibre correspondait cette angoisse, à quelle déviation progressive de la puissance d’aimer. C’est son égoïsme qui refoulait dans le bas-fond ces forces au lieu de les laisser s’épanouir au-dehors, et quand ce n’était pas le sien, c’était celui de ses aïeux. Alors Sébastien se raidissait, il tendait avec frénésie vers la vie religieuse. Il appelait son Dieu, mais rien ne répondait. Il vacillait, il cherchait et rien ne s’offrait à lui. La vie perdait son sens, le doute le saisissait. Il se sentait perdu, il aspirait au néant.
Car le néant serait doux. Mais on sait qu’il y a un Dieu, et qu’il vous abandonne. Abandon absolu que l’abandon mystique. Abandon mille fois plus dur que celui de la passion, car celui-ci est mauvais et on le combat sans amertume, tandis que l’abandon de Dieu est incompréhensible et révoltant…
Mais peu à peu, tandis que tout l’être souffre pour retrouver son Dieu, un équilibre s’établit dans le tréfonds de l’âme, la passion est déviée à nouveau, les puissances d’aimer sont arrachées à leur ravisseur et montent graduellement en leur hiérarchie habituelle. Et subitement, au moment précis où l’équilibre est atteint, une grande paix se fait, et c’est la joie du retour, l’élan de l’âme vers le Dieu retrouvé, la Grâce…
Une troisième passion rongeait Sébastien, la cupido excellendi des mystiques, la passion de dominer. Dominer par la force, peut-être, en tout cas par la raison et même par la charité. Partout et toujours, dans les plus graves décisions comme dans les plus petites, c’était l’orgueil qui le poussait. Du jour où il s’en aperçut, il essaya de traquer la bête en chacune de ses tanières ; mais alors il comprit l’étendue du ravage. Plus une parole, plus une pensée, plus un sentiment qui ne trahît la source commune, qui ne répétât sous une forme nouvelle et toujours mieux déguisée l’éternelle complainte : « Je suis grand, je suis bon, je suis unique. »
À la fin, il reconnut sa défaite : « Progression, se disait-il : je me crois bon — orgueil naïf — puis je me vois mauvais — orgueil plus raffiné, car par le fait de cette constatation, je me crois meilleur qu’avant — je souffre de ce dernier orgueil et me vois misérable — orgueil encore pire, car alors je me crois plus grand que jamais — Je souffre de nouveau et m’abuse de nouveau aussitôt. Indéfiniment ainsi.
» Autre progression : je fais le mal en croyant faire le bien — je suis donc dans le mal — puis je souffre de cette erreur et cherche un bien plus pur — mais je suis encore plus dans le mal, car à peine mon impulsion désintéressée est-elle consciente d’elle-même que ma soif d’être grand s’en accapare aussitôt. — Je souffre de cette souillure et cherche à m’en purifier mais je suis plus que jamais dans le mal, car à peine cette impulsion nouvelle devient-elle consciente qu’à son tour elle est contaminée. Indéfiniment ainsi.
» Je ne puis me savoir mauvais sans me croire bon, ni rechercher le bien — je ne dis plus même le faire puisque la seule vertu qui me soit accessible est l’impulsion inconsciente qui me pousse à le chercher — sans me rechercher moi-même et encore faire le mal.
» Oh ! mon Dieu, tu es mon seul soutien. Dès que je crois en toi, cette foi qui vient de toi détermine en moi la souffrance et la recherche et c’est le recommencement infini de mon effort qui seul est le bien, et il vient encore de toi. »
Sébastien atteignit alors le comble de la détresse morale. Il douta de sa mission. « Qui suis-je, dit Moïse, pour aller vers Pharaon ? — Dieu dit : Je serai avec toi. »
« Mais ai-je Dieu avec moi ? Il n’y a qu’orgueil dans mon apostolat. Suis-je meilleur que les autres pour me donner cet idéal de vie solitaire et chaste, pour me retirer du réel ? En aurai-je la force ? »
Mais parfois ce doute de soi était une nouvelle forme de son vieil orgueil, c’était l’orgueil de celui qui s’estime trop pour se risquer à une tâche où il ferait voir ses défauts, l’orgueil du mal dont parle Amiel, dont parle Dominique et tous ceux qui ont attendu d’être parfaits pour donner leur mesure.
Parfois aussi le doute devenait lassitude, autre orgueil déguisé :
Vous m’avez fait, Seigneur, puissant et solitaire
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.
IX🔗
La montagne. L’air était chaud, plein de senteurs, de mélodies mélancoliques ou enivrantes. Des brouillards s’engouffraient dans les vallées et recouvraient les forêts, disparaissant soudain pour faire place à d’autres en une sarabande perpétuelle : un va-et-vient, de lumières et de grisailles.
Sébastien traversait une forêt de sapins. Le brouillard se glissant entre les grands troncs nus et les branches des arbustes, le bruit du vent courant au milieu des arbres, les accidents du sentier, l’attente énervante de la nature, tout portait à l’inquiétude.
Le sentier débouchait, soudain, en une éclaircie, sur de petits rochers surplombant une gorge. Sébastien était alors enveloppé de brouillards ; mais il pressentait la grandeur de cette nature voilée. Le grondement d’un torrent dominait toutes les voix confuses qui s’unissaient à lui en un orchestre géant et entraînant, et seul un coup de vent lui répondait de temps en temps. Sébastien s’assit là , attendant que le voile se levât.
Et, brusquement, une rafale balaya ces nuées. La vallée, les forêts et les pâturages d’en face, un grand massif de montagne surplombant cet ensemble, et, au fond de la gorge, le torrent, sautant de rocher en rocher, resplendirent en une minute à la clarté d’un ciel gris d’argent.
Puis le tableau se voila aussi vite qu’il était apparu.
Sébastien demeurait atterré, versant dans ce symbole toute l’angoisse de son cœur. Il imagina Dieu lui-même, cherchant dans la nuit le serviteur qu’il avait mis à part et lui faisant entrevoir en une minute d’éblouissement le secret de la nature en travail. Mais cette révélation était trop saisissante pour être supportée, elle s’abîmait dans la nuit après s’être dévoilée et Dieu renvoyait dans le monde le nouvel initié. Sébastien était consacré, il se donnait à sa pensée et l’irrévocable pesait désormais sur son être.
Puis la communion cessa. La prière de Sébastien s’éteignit et il reprit le chemin du retour. Une douleur sourde s’abattit sur lui, la peur de l’inconnu, le regret du bonheur sacrifié. Il était loin de la joie de sa mission, il était seul, faible, mauvais, il avait surtout peur.
La communion de Dieu est trop intense pour notre pauvre nature. Quand on l’a goûtée une fois, tout paraît vide de sens, triste, fade. Et l’on est froissé par ce qui vous entoure, froissé de voir attribuer une valeur quelconque à autre chose que ce qui est seul nécessaire. On voudrait se donner, communiquer l’ineffable. S’ouvrir et montrer la flamme invisible. Alors commence la vraie souffrance, après le dégoût, la souffrance d’être enfermé à jamais dans une individualité, d’être condamné à n’assister que solitaire aux splendeurs des joies et des douleurs intimes, tandis qu’on voudrait aimer et communier avec ceux qu’on aime. — Mais tout cela n’est que vanité.
Souffrance du mystique, autrement plus douloureuse que la mélancolie de l’esprit analyste. Celle-ci vient de l’incapacité de choisir entre les contraires. Celui qui s’interroge à l’excès jouit amèrement de toute réalité et dans cette jouissance se dissout son moi. Sa richesse d’amour le mène au panthéisme, et malgré cette richesse il sent qu’il n’est rien. À cause même de sa richesse, du reste, car c’est celle du rêve… Amiel et Obermann sont deux martyrs de cette tendance, et plus proches l’un de l’autre qu’on ne le croit. Obermann, le génie incomplet, n’est, comme Dominique, qu’un Amiel ne croyant plus à la loi morale.
La douleur de l’esprit constructif est au contraire mystique et non panthéiste. Elle est la soif de l’équilibre idéal et le sentiment de son éloignement. D’où cet abandon et cette sécheresse succédant à la joie, cette prostration suivant l’exaltation. Pascal est un type de cette souffrance-là . Elle est atroce. La mélancolie d’Obermann trouve sa consolation dans l’universel, car savoir qu’il n’y a rien à espérer, c’est mourir, et mourir est doux quand on souffre trop. Les damnés de Dante, qui vivent l’éternité sans pouvoir espérer, souffrent une peine horrible parce qu’ils croient à un bonheur. Mais celui que l’analyse a tué ne croit pas au bonheur. Sa peine en est plus douce. Le mystique, au contraire, souffre d’être retenu loin de son idéal. Il ne souffre pas du néant. Il sait qu’il y a une joie possible, et il ne l’a plus… Et c’est à recommencer indéfiniment après chaque communion…
« Quel égoïsme du reste que cette souffrance, se disait Sébastien. Elle n’est que la douleur de souffrir seul, alors qu’on voudrait souffrir à deux. Une femme, peut-être, remplacerait Dieu… Quel mélange étonnant de bien et de mal dans les soupirs les plus sincères ! L’équilibre à deux est facile, mais l’équilibre du solitaire est impossible. Les douleurs sont doubles pour l’homme qui est seul et c’est ce qui fait sa force.
» Oh ! mon Dieu, donne-moi de me ressaisir une fois de plus, de tout te sacrifier sincèrement et de ne compter que sur toi. Une fois de plus je vois ma faiblesse et je crie à toi. Mon cœur est inquiet jusqu’à la mort et j’ai besoin de foi pour reprendre mon fardeau, pour affirmer, malgré tout, la valeur de mon but.
» À moi la foi ! »
X🔗
Sébastien souffrait plus que jamais du vide intime, de l’abandon. Il avait peur devant la vie, peur de cette comédie et de tout ce néant. L’envie le prenait de hurler à tous sa misère, de dessiller les yeux des hommes, de ces imbéciles qui ne voient pas la vérité, cet amas de boue où nous nous agitons, ricanants et lubriques.
Il lui semblait que tout en lui était faux et artificiel. Il était anéanti de ce cabotinage général, de cette tendance invincible à n’agir, à ne se réjouir et à ne pleurer que pour l’effet. En vain il cherchait en lui quelque trace de sincérité, non de sincérité voulue et malgré tout déloyale, mais de vraie sincérité, et il n’en trouvait pas…
Fascination d’Hamlet. Âcre saveur du désespoir moqueur. Épouvante et dégoût. Tout n’est que jouet et que rêve d’une heure. Hallucinations que ces luttes intérieures. Mensonge et pourriture.
Sébastien était fou. Les combats passés l’avaient anéanti. Tout l’être tumultueux et trouble qui naît de notre déséquilibre et qu’il avait peu à peu comprimé, ressortait, plus fort que jamais, plus révolté et plus cynique. Et Sébastien voyait encore en lui, il devinait la crise suprême, il suppliait Dieu de l’aider.
Il éprouva le besoin de la nature. C’était le soir.
Il monta sur un pâturage qui dominait la plaine et où la nuit prenait toute sa sérénité. Il arriva là -haut alors que des nuages entouraient les montagnes et que seules quelques pointes émergeaient de leur voile pour resplendir à la clarté de la lune. Le ciel était tourmenté. La plaine s’étendait sombre et calme jusqu’au lac lointain qui brillait, immobile et grand.
La solitude frémissait. Une musique triste et infiniment douce remplissait la nature. Sentiment d’abandon. Angoisse de ne pas trouver, peur de découvrir au fond de son cœur une simple comédie, de ne rencontrer que négation et raillerie.
Sébastien priait, mais son cœur restait vide. Ses yeux se remplissaient de larmes. Il priait toujours.
Il se mit à lire le Mystère de Jésus et les premières lignes le secouaient de sanglots par leur abrupte et sublime incohérence.
Mais il ne put dépasser le deuxième paragraphe. Il était écrasé par cette vérité auguste et divine, qu’il n’avait jamais encore sentie comme en ce jour. Tout était là , l’orgueil du bien et l’orgueil du mal, l’incapacité d’être bon… Sébastien savourait ce néant, il en était pénétré au point de ne plus pouvoir se convertir seul. Sa prière suprême était elle-même inerte et impure.
Mais le Christ était là , entre Dieu et lui. « C’est mon affaire la conversion… Qu’à moi en soit la gloire et non à toi, ver et terre. »
Joie, joie débordante et sainte. C’était la première fois que Sébastien comprenait le salut. Il l’avait toujours saisi par intelligence et admis par besoin de logique. Il ne l’avait jamais éprouvé. Tandis que maintenant, il était humble comme un enfant, pour la première fois de sa vie, il était petit et il sanglotait.
Communion totale que cette communion avec Dieu dans la conscience du Christ, que ce sentiment d’être à la fois anéanti et sauvé. Joie d’être guéri et guéri par celui qu’on aime, non plus par soi-même, par ce moi qu’on hait enfin, de tout son cœur. Joie de l’accepter et d’accepter son travail, quand on a oscillé jusqu’alors entre les deux orgueils, celui de s’accepter parce qu’on se croit grand et celui de se refuser parce qu’on se sait petit et qu’on veut malgré tout être grand pour les autres et pour soi.
« Mon Dieu, mon Sauveur, je ne sais ce que je te dois. Je pleure de joie et de reconnaissance. Au moment où je suis le plus mauvais, tu rentres en moi, tu me remplis de ton amour et de ta vie. Je t’aime, Père, de toute la force de mon être, je vis en toi, je ne veux vivre que pour toi. Accepte-moi, mon Dieu, écoute mon vœu banal. Permets qu’après tant d’autres qui ont senti l’émotion du sacrifice, j’apporte, à mon tour le mien et que je répète à mon tour des paroles usées. Donne-moi l’humilité bien que dans cette prière même perce mon orgueil. Et que, purifié, je rentre dans l’ordre et reprenne le combat… »
Sébastien quittait la montagne sainte, il redescendait lentement par les sentiers obscurs, sous le grand ciel ami dont il était pénétré. Et son cœur bouillonnait, tandis qu’il aspirait le souffle de la nature. Et de son inconscient sortait toute une foule et une foule dont chaque personnalité faisait partie de son être, une foule concentrée en un seul petit moi. Au fond de lui naissait cette tendance invincible, la nécessité du devoir, du sacrifice, de la vie, de sa vocation, et dans cette obligation il sentait la pression de toute cette foule, de toute une société consciente d’elle-même, de l’âme réelle de l’humanité se cristallisant en sa personne misérable pour la remplir d’une vie nouvelle. Mystère suprême que cette expérience, vision du buisson ardent.
Malheureux qu’il était, de connaître cette joie !
XI🔗
« Qui veut faire l’ange fait la bête, se disait Sébastien. Toujours mon esprit absolu. Quand je me recherchais moi-même, mon orgueil dépassait toutes les bornes. Aujourd’hui je me bâtis de toute pièce un idéal absurde d’irréalité et je m’efforce candidement de le satisfaire…
« C’est la vieille illusion des disciples du Christ, prêts à planter leurs tentes sur la montagne sainte, comme si l’on pouvait se loger dans l’absolu. La vision de l’absolu est affaire d’exception. On s’y hausse par le sublime ou le sacrifice, mais on en retombe. Et ce retour au réel ne manque pas de beauté. C’est l’abnégation suprême que de quitter la contemplation de Dieu pour retomber aux hommes. La tentation du contemplatif est au contraire de se complaire en son recueillement, de disparaître, de s’involuer dans le monde invisible. La tentation, c’est la mort mystique, et voilà où je tends…
« Il faut la vie et l’équilibre. Ni ange ni bête. Il faut écouter le Christ tout entier, dans sa vie active comme dans la contemplation, dans l’humanité de son action comme dans l’absolu de son rêve. Pascal, Tolstoï n’ont compris qu’une partie de ce Jésus qui est la richesse même et c’est dans le fractionnement de l’idéal le plus plein et le plus profondément humain qu’est le principe de toute utopie. »
Mais alors le doute reprenait Sébastien. C’est son bon sens qui venait de parler et le bon sens est le dernier des opportunistes. Le bon sens est un sophiste qui ignore toute vraie beauté, qui ignore la beauté de la vérité pure, ligne classique et nette, qui ignore la beauté de l’absolu moral, sacrifice total et absurde, qui ignore la valeur du sublime, parce que le sublime écrase nos petites mesures. Le bon sens n’est ni l’organe de la science dont il a toujours entravé les progrès, ni l’organe de la foi, dont il a toujours méconnu la grandeur. Il est l’organe de l’action, et pas même de l’action dans sa plénitude, à la fois extérieure et intérieure (celle du Christ) ; il sert à l’action provisoire, l’action d’opportunité, qui mêle le droit au fait, qui pactise avec le mal. Le bon sens est l’instinct de conservation du troupeau des lâches, des paresseux, de tous ceux qui par peur ou par ennui craignent d’aller jusqu’au bout de leur pensée.
C’est un mensonge que l’équilibre du bon sens. L’équilibre ne se trouve qu’au moyen du déséquilibre, c’est là la grande loi de la vie réelle. Il n’y aurait ni évolution, ni reproduction, ni mort, s’il y avait équilibre. L’équilibre est quelque chose d’idéal vers qui tend tout être particulier, vers quoi tend la vie tout entière, la vie individuelle et la vie des espèces, et l’équilibre moral est semblable à cet équilibre physique, il en est la traduction intérieure.
Un homme normal doit tendre vers l’équilibre, mais ne doit pas le croire acquis. C’est le bon sens qui fabrique à coups de compromis et d’émasculations un équilibre factice… et instable. La raison, elle, sait que l’équilibre est éloigné, qu’il se trouve seulement à l’issue de combats immenses et de souffrances sans nom.
Et la soi-disant « vie pleine » des artistes de cénacle, quelle autre duperie ! La vie pleine est un sacrifice retourné, qui développe tel quel l’être immédiat avec tout ce qu’il y a de mauvais, aux dépens de ses virtualités bonnes, tandis que le sacrifice développe les virtualités de l’équilibre idéal aux dépens de l’être immédiat. Car l’immédiat est par nature déséquilibré et cela seul suffit à rendre stérile tout essai de vie pleine ne commençant pas par un sacrifice.
Ceux qui ont le plus vécu ont été les plus grands déséquilibrés. Certaines époques seules ont pu trouver l’équilibre, une antiquité grecque et un xviie siècle, mais au prix de combien de compromis ! Qu’est-ce que la morale grecque en regard de la morale du Calvaire ? Seuls quelques penseurs ont su entrevoir cette dernière, un Socrate mourant pour l’idée — quel manque de bon sens ! — ou quelques poètes, ceux qu’inspira la sublime histoire des Labdacides et le sacrifice d’Antigone. Qu’est-ce que la foi du xviie siècle en regard de la foi du Christ : la certitude dogmatique d’un Bossuet ou du faux sceptique Descartes en face du « Lama sabachtani » ? Combien sont grands, au rebours de ces équilibrés, un Tolstoï, un Pascal surtout, qui, malgré le mot dicté par son découragement, fit l’ange toute sa vie.
Et le Christ, qui fut le fils de l’homme le plus équilibré qu’on ait vu. Est-ce du bon sens que ses retraites au désert et sur les montagnes, que sa vie errante et révoltée ? Est-ce du bon sens que sa mort ? Le voilà , pourtant, l’équilibre atteint au moyen du déséquilibre, le calme dans la tempête, la joie dans la souffrance. Incroyable miracle que cet absolu total de la pensée, dans la foi, dans la conscience morale alliée au sens infaillible et pénétrant de la réalité. Pas le moindre compromis et pourtant l’action. Pas la moindre hésitation, et pourtant l’héroïsme dans le paradoxe.
Comme le bon sens est plat devant la grandeur morale ! Sébastien rougissait de son doute. Le bon sens lui-même se contredisait du reste, car n’était-ce pas de nouveau lui qui lui soufflait encore : « Tu n’agiras en rien sur les hommes si ton idéal ne surpasse ceux que tu veux renverser. Tu prêches la pensée pure se gardant de l’action pour ne point s’émasculer, car seul un Christ est capable d’unir ce que le reste des hommes recherche séparément. C’est bien, mais si tu ne veux pas agir sur toi-même, où sera ton autorité ? L’exemple est indispensable à la doctrine et souvent il fait plus qu’elle. Tu vas faire une morale basée sur la science et tu vas scandaliser les hommes en montrant dans le bien un équilibre biologique, une loi mécanique de l’évolution matérielle. C’est bon, mais sache qu’on t’écoutera parler à la seule condition que toi, tu sois aussi moral que tes détracteurs et même plus. Une doctrine à scandale n’a jamais eu la victoire qu’en opposant à un idéal établi un idéal supérieur. Tu vas donner une psychologie religieuse tout expérimentale. Tu vas montrer dans la foi un autre équilibre biologique, dans la prière un dédoublement du moi, dans la conversion un travail inconscient visant, de même que le mysticisme, à équilibrer la sexualité. C’est bien, mais si tu n’es pas toi-même aussi religieux que les chrétiens officiels, personne ne t’écoutera. Tu vas surtout combattre toute métaphysique et montrer que dans les simples décisions de la volonté se trouve comprise la foi chrétienne dans toute sa beauté. Comment te croira-t-on si tu ne l’as pas saisie toi-même autant que l’on peut le faire ? — Va jusqu’à l’absolu de tes idées, et seulement alors tu les imposeras.
XII🔗
La joie.
La grande joie, fille de la vie et mère d’une nouvelle vie. La joie que seuls connaissent ceux qui l’ont conquise au travers de la lutte, de la passion et de la mort. La joie, qui annonce le calme, qui terrasse l’homme en train de chercher. Car la joie, comme la vie, est une Grâce : elle surgit sans s’annoncer, elle sort tumultueusement du fond de l’âme agitée par les orages.
La foi qui n’est pas une joie n’est pas une foi. Assez de ces croyants moroses, de ces ascètes étriqués, de tous ces cabotins qui déshonorent la foi, parce qu’ils n’en ont que la caricature, parce qu’ils doutent à leur insu en face de la souffrance et du mystère. Assez de ces valétudinaires de la religion qui dénaturent tout, qui étalent sur tout l’uniforme vernis de leur médiocrité.
Assez aussi de ces crises insincères, de ces volontés de douter, de cet égoïsme de la souffrance. Assez de ces voluptueux qui exaspèrent leur mal, pour se repaître de sa beauté, pour chercher une morne poésie dans leur désespérance. Cette poésie n’existe pas. Il n’y a pas de poésie de la désespérance. Les désespérés, quand ils ont été poètes, ont toujours vu leur douleur s’évanouir devant leur activité créatrice, faite de vie et de joie. Quelle puissance dans le pessimisme de Vigny ! Lancer au destin des apostrophes prométhéennes pour s’écrier ensuite : « J’aime la majesté des souffrances humaines ! » Quelle joie malgré tout dans la douleur du Musset sincère et grand, quand il avoue : « Les chants désespérés sont souvent les plus beaux », et combien cette affirmation de vie rabaisse le mauvais Musset, le pleurnicheur indiscret, sans force ni dignité.
La joie malgré tout, voilà le comble de la foi. Plus on renonce et plus on grandit. Plus on taille et plus l’arbre est fécond.
Le sacrifice est une joie quand on n’abuse pas de ce mot pour le faire entrer dans le trivial de la vie. Le sacrifice est une joie ou il n’est pas le sacrifice. Toute vie est sacrifice. Un caillou seul persévère dans l’être sans mourir à la vie. La vie, elle, s’anéantit pour prospérer, se replie sur elle pour retrouver l’élan.
XIII🔗
Sébastien se replongeait en lui-même et amalgamait avec sa propre substance les expériences nouvelles qu’il venait de faire. Et, dans ce travail, il n’était plus seul, il sentait en lui ses amis, qui se partageaient sa personnalité pour en occuper chacun une région spéciale. Et cette collection belle et grande existait indépendante de lui. Quelle force et quelle consolation que cette communion incessante…
Il aimait surtout à se retirer dans la nature, sur ces montagnes où de tout temps l’âme a cherché la sérénité et la foi.
Il était sur un sommet, un soir, à contempler le soleil qui se couchait lentement sur un lac. Moments de paix et de prière. Un amas tourmenté de rochers et de glaces surgissant de tous les points de l’horizon semblait un chantier d’essais informes et avortés. Et, sur cette passion d’une nature qui se meurt dans la lutte, le soleil, disparaissant derrière les brumes lointaines où le lac se perdait, jetait une lueur immense d’amour et de consolation. Ensemble saisissant de tumulte et de paix. L’âme se soulevait d’abord, communiant avec le grand effort de ces montagnes et s’angoissant du silence de ces solitudes. Le lac, immobile dans son embrasement de lumière dorée, semblait un grand cadavre étendu sur le chaos et rougeoyant à la lueur d’un feu abandonné. Et la passion bouillonnait au fond de tout, la passion, puis la mort. Mais bientôt le calme douloureux du ciel imposait à l’esprit une muette adoration et une foi renaissante. Quelle souffrance, il est vrai, dans cette lumière qui disparaît dans la nuit, après avoir versé sa mélancolie dans le long regard enflammé du couchant ! Et quelle froide terreur dans l’extinction des dernières traces de vie, dans la phosphorescence blafarde des sommets assombris, sous l’œil terne et morne de la lune ! Mais qu’importe cette lassitude qui suit la passion, cette apparente mort d’une nature qui a lutté tout le jour : Dieu, le Dieu intérieur se repose, retient son souffle et demain il s’élancera plus puissant dans sa course montante.
Sébastien avait pris conscience de lui, sans qu’aucune lassitude, aucune désespérance ne lui ait été épargnée. Et il était dans la joie. La joie d’avoir vaincu sa passion, d’avoir tenu en échec sa lâcheté et son égoïsme.
Où est la lâcheté, dans cette paix de l’âme ou dans les angoisses ? La paix ne se trouve que dans l’oubli, l’angoisse que dans l’exagération passionnée de sa douleur. Où est la sagesse ?
C’est la joie dans la souffrance qui est le vrai. La joie dans la sincérité complète, où l’on fait le compte de ses fautes, où l’on ne dissimule rien et où l’on retrouve l’espérance et la foi. La joie dans la douleur, mot de cette âme héroïque qu’est Jean-Christophe.
« Mon Dieu, s’écriait Sébastien, aide-moi dans ma misère, soulève-moi dans cet assaut ! Je te remercie de m’avoir appelé, de m’avoir élevé d’abord, de m’avoir humilié ensuite, puis redonné ta Grâce. Tu sais que ma mission est immense, je sais tout ce qu’il me faut pour être digne et j’ai confiance. Ce n’est plus l’orgueilleuse confiance du temps où je me croyais grand et bon. Ce n’est plus la défiance de la crise d’hier où je perdais la foi, c’est la confiance en toi, mon Père et mon Sauveur, en qui seul je trouve la raison de vivre et de grandir.
» Victoire ! J’ai retrouvé mon Dieu, mon vrai Dieu. Suis-je bon, suis-je mauvais ? Je n’en sais plus rien, je vis, je souffre et je pleure de joie, c’est tout ce que je sais. Je sais que je ferai quelque chose de grand et ne me soucie plus de savoir si c’est Dieu ou moi qui agira ainsi. Périssent l’orgueil, les passions, tombent ces souillures où je me tordais dans les convulsions de la douleur ! Je sors de moi-même, je m’élance… Père, soutiens-moi… ! »