Remarques psychologiques sur les relations entre la classe logique et le nombre et sur les rapports d’inclusion. Recueil de travaux publiĂ©s Ă  l'occasion du quatriĂšme centenaire de la Fondation de UniversitĂ© (1937) 1 a

Une Ă©cole cĂ©lĂšbre de logistique a cherchĂ© Ă  rĂ©duire le nombre au concept, ou du moins Ă  la classe logique, c’est-Ă -dire au concept considĂ©rĂ© en son extension. On sait assez que cette thĂšse n’a pas ralliĂ© tous les suffrages, ses adversaires estimant que l’on introduit toujours au prĂ©alable le nombre dans un systĂšme de classes lorsqu’on veut l’en tirer. C’est ainsi que dans la mesure oĂč la classe des Vaudois est incluse dans celle des Suisses sans ĂȘtre identique Ă  elle, on peut ĂȘtre assurĂ© qu’il existe des Suisses non Vaudois et que la classe des Suisses comporte davantage d’individus que celle des Vaudois : sans avoir comptĂ© ou mĂȘme Ă©numĂ©rĂ© ni les Suisses ni les Vaudois, on peut dĂ©duire, du seul fait de l’inclusion, que la premiĂšre de ces classes est plus « nombreuse » que la seconde, ce qui montre d’emblĂ©e en quoi la notion de classe en extension sous-tend celle du nombre. À plus forte raison, lorsque l’on dĂ©finit le nombre comme une « classe de classes » (le nombre 12 Ă©tant, par exemple, la classe de celles des mois de l’annĂ©e, des apĂŽtres du Christ, etc.) on se rĂ©fĂšre nĂ©cessairement Ă  une numĂ©ration prĂ©alable des termes de ces classes. Il est impossible, d’autre part, de concevoir la rĂ©duction du concept au nombre (deuxiĂšme solution), puisque les Ă©lĂ©ments qualitatifs constituant la « comprĂ©hension » du concept sont indispensables Ă  la dĂ©finition des classes, mĂȘme lorsqu’on les envisage en leur extension, et qu’ainsi le concept dĂ©borde nĂ©cessairement le nombre. On pourrait conclure (ce serait la troisiĂšme solution), que le concept et le nombre, Ă©tant irrĂ©ductibles l’un Ă  l’autre, ne prĂ©sentent aucun rapport entre eux, sinon d’assurer tous deux des fonctions Ă©galement essentielles de l’esprit humain, la classification et la numĂ©ration demeurant ainsi hĂ©tĂ©rogĂšnes l’une par rapport Ă  l’autre. Mais il reste une quatriĂšme solution : c’est d’admettre que le nombre et le concept s’impliquent l’un l’autre, et que, s’ils se diffĂ©rencient progressivement, Ă©tant donnĂ©e l’orientation inverse des fonctions qu’ils remplissent, leurs dĂ©veloppements respectifs demeurent complĂ©mentaires Ă  cause mĂȘme de ces implications mutuelles et du fonds commun qu’elles constituent.

En effet, si l’on considĂšre l’extension des concepts comme insĂ©parable de leur comprĂ©hension, les notions pouvant ainsi toujours ĂȘtre traduites sous la forme de classes logiques et les propositions sous la forme de relations entre classes, il devient Ă©vident qu’un important fond commun unit le concept et le nombre. Cet Ă©lĂ©ment d’implication mutuelle est constituĂ© par des notions dont nous chercherons ailleurs Ă  retracer la genĂšse du point de vue de la psychologie du nombre : celles de totalitĂ© et de parties, y compris les relations dont la coordination assure l’invariance des totalitĂ©s. Comme le disait dĂ©jĂ  Leibniz, la logique des classes ou des propositions consiste en un algorithme du tout et de la partie. Les relations d’inhĂ©rence qui dĂ©finissent cette logique supposent nĂ©cessairement une quantification, portant sur les termes « tous », « quelques-uns », « un » et « aucun ». Toute proposition, envisagĂ©e du point de vue de l’extension relie ainsi un sujet, qui peut ĂȘtre gĂ©nĂ©ral (tous ou aucun), spĂ©cial (quelques-uns) ou singulier (un) Ă  un attribut universel (tous) ou particulier (quelque). DĂšs lors, de mĂȘme que le nombre, pour se constituer, suppose un acte de colligation rĂ©unissant les Ă©lĂ©ments nombrĂ©s en une totalitĂ© permanente, de mĂȘme la classe logique implique elle aussi une sorte de colligation qui attribue une existence au tout par rapport Ă  ses parties. Sans doute, les Ă©lĂ©ments d’un nombre sont-ils ordonnĂ©s grĂące Ă  des opĂ©rations spĂ©ciales (correspondance, sĂ©riation, addition, etc.), d’oĂč le caractĂšre particulier de fraction qu’acquiĂšrent les parties par rapport au tout, tandis que les Ă©lĂ©ments d’une classe ne lui sont reliĂ©s que par « appartenance », les parties qu’ils sont susceptibles de former entre eux grĂące aux diverses classifications possibles Ă©tant simplement « incluses » dans le tout sans constituer de fractions numĂ©riques. Mais, dans les deux cas, il y a totalitĂ© et parties, et totalitĂ© se conservant indĂ©pendamment de l’ordre ou de la distribution des parties. Le problĂšme que nous devons par consĂ©quent nous poser en termes de psychologie de l’enfant est de savoir si vraiment ces deux formes de colligation ou de totalisation sont parentes et si leurs dĂ©veloppements gĂ©nĂ©tiques sont corrĂ©latifs. À cet Ă©gard, nous allons Ă©tudier dans ce qui suit certains aspects des relations de tout et partie, ou d’inclusion, sur un terrain commun aux classes et aux nombres. S’il y a relation entre les deux Ă©volutions, il faut nous attendre Ă  trouver dans le domaine des inclusions logiques elles-mĂȘmes les difficultĂ©s de totalisation et de conservation de la totalitĂ© que nous avons rencontrĂ©es Ă  propos des ensembles numĂ©riques 2. Plus prĂ©cisĂ©ment, il faut nous attendre Ă  ce que, dans la mesure oĂč manque la notion de l’invariance ou de la conservation des totalitĂ©s, l’enfant ne parvienne ni Ă  concevoir comme permanentes les relations de partie Ă  tout ni Ă  construire les propositions gĂ©nĂ©rales nĂ©cessaires au raisonnement logique.

I. Les faits

Pour Ă©tudier l’inclusion, c’est-Ă -dire le rapport de « quelques » Ă  « tous » sous la forme sous laquelle cette question de logique se rapproche le plus du problĂšme de la conservation des quantitĂ©s ou de la nature des totalitĂ©s envisagĂ©es du point de vue mathĂ©matique, nous avons Ă©laborĂ© une sĂ©rie d’épreuves du type suivant. Soit E un ensemble d’élĂ©ments constituant une classe logique dĂ©finissable en termes purement qualitatifs et A une partie de cet ensemble dĂ©finissable elle aussi en termes qualitatifs, c’est-Ă -dire constituant une classe incluse dans la classe E : le problĂšme est simplement de savoir s’il y a plus d’élĂ©ments dans E que dans A, autrement dit si l’ensemble E est plus grand ou plus nombreux que l’ensemble A.

Nous avons commencĂ© par nous servir du matĂ©riel prĂ©cĂ©demment utilisĂ© pour les questions de correspondance et de conservation des quantitĂ©s. Soit, par exemple, une boĂźte ne contenant que des perles en bois (= ensemble E), dont la plupart sont brunes (= ensemble A), mais deux ou trois sont blanches : la question est uniquement de savoir si, dans cette boĂźte, il y a davantage de perles en bois (E) ou de perles brunes (A). Or, comme le problĂšme, malgrĂ© toutes les tentatives faites pour le concrĂ©tiser (par exemple : « Le collier construit avec les perles brunes serait-il plus ou moins long que le collier construit avec les perles en bois ? », etc.) demeure d’une grande difficultĂ© pour les petits enfants, nous l’avons parfois posĂ© en termes plus familiers. Nous avons ainsi dessinĂ© une collection de fleurs comprenant une vingtaine de coquelicots et deux bluets, d’oĂč la question : « Quel bouquet serait le plus gros, celui fait avec toutes les fleurs ou avec les coquelicots ? » Ou encore nous avons dessinĂ© une vingtaine de garçons et deux filles, en disant au sujet : « Ça c’est une classe d’école. Est-ce qu’il y a dans cette classe davantage de garçons ou davantage d’enfants ? »

Analysons les rĂ©ponses donnĂ©es Ă  ces quelques questions. Voici d’abord la rĂ©action des petits au problĂšme des perles brunes et des perles en bois. Nous avons commencĂ© par poser la question simplement comme suit :

Stro (6 ans), F. : « Est-ce qu’il y a dans cette boĂźte plus de perles en bois ou plus de perles brunes ? — Plus de perles brunes. — Pourquoi ? — Parce que celles en bois, il y en a que deux. — Mais les brunes ne sont pas en bois ? — Ah ! Oui. — Alors il y a plus de perles brunes ou de perles en bois ? — Il y a plus de perles brunes ».

Mais, Ă©tant donnĂ©e la constance des rĂ©ponses du type de celle de Stro, nous avons progressivement concrĂ©tisĂ© la question, en commençant par amener l’enfant Ă  se reprĂ©senter les colliers susceptibles d’ĂȘtre construits au moyen des perles brunes et des perles en bois :

Bis (6 ; 8) : « Y a-t-il plus de perles en bois ou de perles brunes ? — Plus de brunes, parce qu’il y a que deux blanches. — Les blanches sont en bois ? — Oui. — Et les brunes ? — Aussi. — Alors il y a plus de brunes ou plus de perles en bois ? — Plus de brunes. — Un collier avec les perles en bois aurait quelle couleur ? — Brun et blanc (on voit donc que Bis comprend fort bien les donnĂ©es du problĂšme !) — Et un collier fait avec les perles brunes ? — Brun. — Alors quel collier serait le plus long, celui qu’on pourrait faire avec les perles en bois ou avec les perles brunes ? — Avec les perles brunes. — Dessine-moi les colliers. (Bis dessine une sĂ©rie de ronds noirs pour le collier des perles brunes, et une sĂ©rie de ronds noirs plus deux blancs pour le collier des perles en bois.) — TrĂšs bien. Alors quel collier sera le plus long, celui des perles brunes ou celui des perles en bois ? — Avec les perles brunes ». On voit combien, malgrĂ© une comprĂ©hension exacte et une reprĂ©sentation graphique correcte des donnĂ©es du problĂšme, Bis ne parvient pas Ă  le rĂ©soudre par une inclusion vĂ©ritable de la classe des perles brunes dans la classe des perles en bois !

Fat (7 ; 3) : « Est-ce qu’il y a plus de perles en bois ou plus de brunes ? — Plus de brunes ». Nous dessinons alors sur une grande feuille blanche les perles brunes et deux perles blanches. « Mets dans un rond toutes les brunes. — (L’enfant entoure les brunes d’un cercle tracĂ© au crayon.) — Fais maintenant un rond autour des perles en bois. — (Fat trace un cercle autour des deux perles blanches seulement.) — Et les brunes ne sont pas en bois ? — Ah ! Oui (il efface le cercle entourant les deux blanches et fait un rond autour de l’ensemble des perles.) — Alors si on faisait un collier avec les perles en bois et un collier avec les perles brunes, lequel serait le plus long ? — Avec les brunes. »

La difficultĂ© restant la mĂȘme pour l’enfant, nous avons essayĂ© de simplifier encore le problĂšme en plaçant, Ă  cĂŽtĂ© de la boĂźte contenant les perles, deux boĂźtes vides destinĂ©es Ă  recevoir symboliquement l’une les perles brunes et l’autre les perles en bois. Mais le problĂšme demeure nĂ©anmoins insoluble pour les petits :

Bes (6 ; 2) : « Est-ce que toutes ces perles sont en bois, ou pas ? — Elles sont toutes en bois. — Y a-t-il plus de perles en bois ou plus de perles brunes ? — Il y a plus de perles brunes. — Si je mets les perles brunes dans cette boĂźte est-ce qu’il restera des perles dans celle-là ? — Oui, les blanches. — Et si je mets les perles en bois dans cette autre boĂźte vide, il en restera ici ? — Non. — Alors si on faisait un collier avec toutes les perles en bois qui seraient dans cette boĂźte (la premiĂšre boĂźte vide) et si on faisait un autre collier avec les perles brunes qui seraient dans cette autre boĂźte (la seconde boĂźte vide), lequel serait le plus long ? — Celui des brunes. »

Eug (5 ; 6) : « En quoi elles sont ces perles ? — En bois. — Quelle couleur ? — Brunes. — Et celles-là ? — Blanches. — Et en quoi elles sont ? — Aussi en bois. — Et si je mets toutes les perles en bois dans cette boĂźte vide, il en restera ? — Non. — Et si je mets toutes les brunes dans cette autre boĂźte vide, il en restera ? — Oui, les blanches. — Alors quel collier serait le plus long, celui qu’on ferait avec les perles en bois dans cette boĂźte (vide) ou celui qu’on ferait avec les perles brunes dans cette autre boĂźte (vide) ? — Avec les brunes ».

Oli (5 ; 2) : « Elles sont toutes brunes, ces perles ? — Non, il y a deux blanches. — Elles sont toutes en bois ? — Oui. — Si on versait toutes les perles en bois ici, il en resterait — Non. — Si on versait lĂ  toutes les perles brunes, il en resterait ? — Oui, les deux blanches. — Alors quel collier serait le plus long, celui qu’on pourrait faire avec les brunes de cette boĂźte ou celui qu’on pourrait faire avec les perles en bois de cette autre boĂźte ? — Avec les brunes ».

Voici un dernier essai pour simplifier le problĂšme, essai qui l’a au contraire compliquĂ© encore pour l’enfant, mais qui met peut-ĂȘtre en Ă©vidence une des difficultĂ©s centrales de la solution :

Laur (5 ; 5) : « Si je mets les perles brunes dans cette boĂźte, il en restera ? — Oui, les deux blanches. — Et si je mets les perles en bois dans cette autre boĂźte, il en restera ? — Non. — Pourquoi ? — Parce qu’elles sont toutes en bois. — Alors, dis donc, il y a deux petites filles qui voudraient faire des colliers avec ces perles : une voudrait faire son collier avec les perles brunes, et l’autre avec les perles en bois. Tu comprends ? — Oui, mais celle qui fait le collier en bois, elle prend seulement les blanches ? — Non. — Aussi les brunes ? (À noter le caractĂšre spontanĂ© de ces deux questions.) — Qu’est-ce que tu penses ? — Oui. — Pourquoi ? — Elles sont aussi en bois. — Alors quel collier serait le plus long, avec les perles brunes ou avec les perles en bois ? — Avec les brunes. — Pourquoi ? — Parce qu’il y en a plus. — Montre-moi les perles que prendrait celle qui veut faire le collier avec les brunes ? — (Montre juste.) — Et montre-moi les perles que prendrait la fille qui veut faire son collier avec les perles en bois. — Celles-lĂ  (montre les deux blanches). — Seulement celles-là ? — Il n’y en a pas d’autres ! »

Sout (6 ; 10) : « Si je mets les perles brunes dans cette boĂźte, il en reste ? — Oui, les blanches. — Et si je mets les perles en bois dans cette autre boĂźte, il en reste ? — Non. — Alors, Ă©coute, il y a deux petites filles qui voudraient faire des colliers avec ces perles : une voudrait faire le sien avec les perles brunes et l’autre avec les perles en bois. Quel collier serait le plus long ? — Le collier avec les perles brunes serait le plus long, parce qu’il y en a plus. — La petite fille qui prendrait les perles brunes, lesquelles prendrait-elle ? — Celles-lĂ  (les brunes). — Et celle qui veut faire son collier avec les perles en bois, lesquelles prendrait-elle ? — Elle prend les blanches. — Pourquoi ? — Parce que l’autre fille a pris les brunes ».

Nous reviendrons sur ces deux cas dans nos conclusions. Voici enfin trois exemples d’enfants qui se sont rĂ©vĂ©lĂ©s capables (ou presque), de parvenir Ă  la rĂ©ponse correcte, au cours d’interrogatoires dont les moments successifs sont intĂ©ressants pour l’analyse des difficultĂ©s du problĂšme :

Gail (6 ; 0) F : « Si tu fais un collier avec les perles brunes qui sont dans cette boĂźte ou avec les perles en bois qui sont lĂ , lequel serait le plus long ? — C’est le collier des perles brunes qui sera le plus grand. — Pourquoi ? — Parce qu’il y a plus de perles brunes. — Y a-t-il plus de perles en bois ou plus de perles brunes ? — Plus de perles brunes. Non, plus de perles en bois. Non, c’est la mĂȘme chose ! » On voit que Gail parvient presque Ă  inclure l’une des classes dans l’autre : ce qui lui manque seulement, c’est de comprendre que la classe en bois a deux termes de plus que la classe brune.

Gon (7 ; 2) : « Si on fait un collier avec toutes les perles en bois ou un collier avec les perles brunes, lequel sera le plus long ? — La mĂȘme chose. — Dessine-moi le collier avec les perles en bois. — (Gon dessine une sĂ©rie linĂ©aire de perles brunes accolĂ©es). — Elles sont toutes brunes, les perles en bois ? — Ah ! Non, il y a deux blanches (il les rajoute). — Et dessine le collier de perles brunes. — (Il les dessine serrĂ©es le long d’une ligne). — Lequel est le plus long ? — Les deux la mĂȘme chose. — Pourquoi ? — C’est les mĂȘmes. — Les colliers sont pareils ? — Il y en a un qui n’a que des brunes, et l’autre a aussi des blanches. — Alors lequel est le plus long ? — La mĂȘme chose. — Combien y a-t-il de perles brunes ? — À peu prĂšs quarante. — Et de blanches ? — Deux. — Alors lequel est le plus long ? — Ah ! Celui en bois. — Pourquoi n’as-tu pas trouvĂ© avant ? — Je croyais que c’était la mĂȘme chose ».

Tail (7 ; 2) : « Est-ce qu’il y a plus de perles brunes ou de perles en bois dans cette boĂźte ? — Plus de brunes. — Les blanches sont en bois ? — Oui. — Et les brunes ? — Aussi. — Alors il y a plus de perles en bois ou de perles brunes ? — Plus de perles en bois, parce qu’il y en a deux blanches de plus. — Quel collier serait le plus long, celui qu’on pourrait faire avec les perles brunes ou celui qu’on pourrait faire avec les perles en bois ? — Les deux Ă©gaux. — Mais les blanches sont en bois ? — Oui. — Alors quel collier serait plus long, celui
 en
 ? — Ah ! Le plus long sera en bois parce qu’il y a les deux blanches ».

On voit ainsi combien est systĂ©matique la difficultĂ© du petit enfant, avant 7-8 ans, pour inclure une classe dans une autre et comprendre que la classe totale est plus grande ou plus nombreuse que la classe incluse. Mais deux sortes d’objections au moins peuvent ĂȘtre faites aux expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes, la premiĂšre relative au rĂŽle du langage et la seconde Ă  celui de la perception.

En premier lieu, en effet, une classe logique ne trouve sa dĂ©finition et sa dĂ©limitation que lorsqu’elle est dĂ©signĂ©e par un mot ou par une combinaison de mots. GrĂące au langage tout fait transmis par l’adulte, l’enfant se trouve mĂȘme, et relativement tĂŽt, en possession d’un systĂšme de classes dĂ©jĂ  hiĂ©rarchisĂ©es et incluses les unes dans les autres grĂące Ă  leur emploi bien dĂ©fini et rĂ©glĂ© collectivement. C’est ainsi que l’enfant, en apprenant Ă  se servir des mots « moineau », « canard », « poule », etc., ainsi que du mot « oiseau », se trouve contraint d’inclure les classes correspondant aux premiers de ces vocables dans la classe gĂ©nĂ©rale des « oiseaux ». Qu’il n’y parvienne pas d’emblĂ©e, c’est ce que l’observation et l’expĂ©rience montrent clairement et ce qui prouve d’ailleurs la constance des difficultĂ©s relatives Ă  l’inclusion 3. Mais, il y parvient tĂŽt ou tard grĂące au systĂšme des mots eux-mĂȘmes. DĂšs lors, dans le cas de nos perles, la difficultĂ© semble accrue du fait qu’aucun mot particulier ne dĂ©signe la classe gĂ©nĂ©rale et les classes spĂ©ciales mais seulement des combinaisons de mots (« perles en bois », « perles brunes » et « perles blanches »), dont chacune contient le mĂȘme terme initial « perle ». Que se passera-t-il donc lorsqu’on fera l’expĂ©rience avec des classes comportant chacune un nom spĂ©cifique (par exemple des coquelicots et des bluets, rentrant dans la classe « fleurs ») ?

En second lieu, on peut se demander si le fait d’opposer une quarantaine de perles brunes Ă  deux perles blanches seulement ne crĂ©e pas une illusion systĂ©matique dans l’esprit de l’enfant. Il est clair qu’une telle prĂ©sentation semble indispensable pour nĂ©cessiter le raisonnement, autrement dit pour que la rĂ©flexion l’emporte sur une simple lecture des donnĂ©es de la perception. Mais ces donnĂ©es n’empĂȘchent-elles pas peut-ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment la rĂ©flexion, tant elles sont polarisĂ©es du point de vue purement perceptif ? Que se passera-t-il donc lorsque l’on variera les proportions ou les qualitĂ©s perçues ?

Pour rĂ©pondre Ă  la premiĂšre objection, nous avons posĂ© les mĂȘmes questions Ă  l’enfant, mais en recourant Ă  des classes logiques dĂ©signĂ©es chacune par un mot particulier : « coquelicots » + « bluets » = « fleurs », et « garçons » + « filles » = « enfants ». Voici quelques exemples de rĂ©ponses relatives aux fleurs :

Arl (5 ans) F. : « Tu vois, dans ce prĂ© (dessin reprĂ©sentant 20 coquelicots et 3 bluets), il y a beaucoup ou peu de fleurs ? — Beaucoup. — Comment elles sont ? — Rouges et bleues. — Les rouges sont des coquelicots et les bleues des bluets ? — Oui. — Je veux faire un trĂšs gros bouquet. Alors faut-il cueillir les fleurs ou les coquelicots ? — Les coquelicots. — Montre les coquelicots ? — (Montre juste). — Montre les fleurs. — (Elle dĂ©signe d’un geste circulaire l’ensemble du dessin). — Alors quel bouquet sera le plus gros, si je prends les fleurs ou les coquelicots ? — Les coquelicots. — Si je cueille les coquelicots, qu’est-ce qui restera ? — Les bleues. — Et si je cueille les bluets, qu’est-ce qui restera ? — Les coquelicots. — Et si je cueille les fleurs, qu’est-ce qui restera ? — (RĂ©flexion) Rien du tout. — Alors quel bouquet sera le plus gros, celui des fleurs ou des coquelicots ? — Mais je t’ai dĂ©jĂ  dit. — RĂ©flĂ©chis (on rĂ©pĂšte la question). — Le bouquet de coquelicots sera plus gros. — Et celui des fleurs ? — Il sera pas la mĂȘme chose. — Plus gros ou plus petit ? — Plus petit. — Pourquoi ? — Parce qu’on a fait un gros tas de coquelicots ».

Ric (5 ; 11) F. : « Tu vois ces coquelicots et ces deux bluets. Si je prends toutes ces fleurs ou si je prends les coquelicots, quel sera le bouquet le plus grand ? — Le bouquet de coquelicots, parce qu’il y en a plus. — Montre les coquelicots. — (Juste). — Montre les fleurs. — (Montre l’ensemble). — Alors quel sera le bouquet le plus grand, avec toutes les fleurs ou avec les coquelicots ? — Avec les coquelicots ».

Stro (6 ans) nous regarde dessiner quinze boutons d’or et deux bluets : « Qu’est-ce que c’est ? — Des boutons d’or. — Et là ? — Des bluets. — C’est tout des fleurs ? — Oui. — Il y a plus de fleurs ou plus de boutons d’or ? — Plus de boutons d’or. — Pourquoi ? — Il n’y a que deux bluets. — Mais les boutons d’or sont des fleurs ? — Oui. — Alors il y a plus de boutons d’or ou plus de fleurs ? — Plus de boutons d’or ».

Et voici deux exemples de réponses obtenues au moyen de la question des filles et des enfants :

Juil (5 ; 6) nous regarde dessiner douze filles et deux garçons : « Dans cette classe il y a plus de filles ou plus d’enfants. — Plus de filles. — Mais les filles sont des enfants ? — Oui. — Alors plus d’enfants ou plus de filles ? — Plus de filles ».

Bes (6 ; 2) : « Il y a lĂ  plus de filles ou plus d’enfants ? — Plus de filles. — Pourquoi ? — Il y a seulement deux garçons. — Mais les filles sont des enfants ? — Oui. — Alors il y a plus de filles ou d’enfants ? — Plus de filles ».

On voit donc qu’en principe ces deux questions donnent lieu Ă  des rĂ©ponses identiques Ă  celles que provoque le problĂšme des perles. NĂ©anmoins la question des filles et des enfants est nettement plus facile que celle des perles. C’est ainsi que la moitiĂ© des enfants de 6 ans que nous avons vus et mĂȘme une partie de ceux de 5 ans arrivent Ă  la rĂ©soudre. Quant au problĂšme des fleurs, il est de difficultĂ© intermĂ©diaire entre les deux autres. Ces rĂ©sultats sont intĂ©ressants et montrent assurĂ©ment que le fait de dĂ©signer les classes totales et partielles par des noms spĂ©ciaux aident Ă  les diffĂ©rencier et Ă  les hiĂ©rarchiser. Mais, par le fait mĂȘme que, dans le cas des perles, l’enfant doit construire ces classes sans que le langage l’y contraigne, on peut considĂ©rer cette question comme mettant davantage en Ă©vidence les difficultĂ©s propres Ă  la pensĂ©e du sujet interrogĂ©.

Quant Ă  la seconde objection, relative aux facteurs de la perception, nous avons fait trois sĂ©ries de contre-Ă©preuves pour obvier aux inconvĂ©nients de la technique adoptĂ©e primitivement. 1. En premier lieu, nous avons prĂ©sentĂ© aux enfants un jeu de perles dont la classe totale soit dĂ©finie par la couleur et non plus par la matiĂšre, de maniĂšre Ă  ce que cette qualitĂ© du tout soit plus frappante. Dans ce cas, les classes partielles ont Ă©tĂ© choisies d’aprĂšs leur forme (rondes ou carrĂ©es). 2. En second lieu, nous avons repris l’expĂ©rience des perles brunes et des perles en bois, mais en ne donnant qu’une vingtaine de brunes contre 15 Ă  17 perles blanches (ou vertes, pour mieux attirer l’attention du sujet). 3. Enfin, lorsqu’il s’est agi de construire fictivement deux colliers, l’un avec la classe totale (les perles bleues ou les perles en bois des sĂ©ries que nous venons de dĂ©signer par 1. et 2.), l’autre avec la classe partielle (les perles carrĂ©es de 1. et les perles brunes de 2.), nous avons prĂ©sentĂ© deux jeux de perles, dans deux boĂźtes distinctes pour faciliter la dissociation du tout et des parties.

Or, ces nouvelles techniques, tout en facilitant lĂ©gĂšrement l’arrivĂ©e Ă  la rĂ©ponse juste (du moins les deux derniĂšres), ont nĂ©anmoins donnĂ© lieu Ă  des rĂ©actions identiques aux prĂ©cĂ©dentes, ce qui montre bien que la difficultĂ© de l’inclusion est en bonne partie indĂ©pendante des facteurs de perception.

1. Voici d’abord des exemples de rĂ©ponses relatives Ă  la classe totale dĂ©finie par la couleur :

Arl (5 ans) est mis en prĂ©sence d’une dizaine de petits cĂŽnes bleus (des « toits ») et de trois perles rondes Ă©galement bleues : « Regarde : il y a plus de bleus ou plus de toits ? — Plus de toits. — Les ronds sont comment ? — Bleus. — Et les toits ? — Aussi bleus. — Alors il y a plus de toits ou de bleus ? — De toits. — Pourquoi ? — Parce qu’il y en a beaucoup. — Et de bleus ? — Tout est bleu (!) — Alors il y a plus de bleus ou plus de toits ? — De toits ».

Dur (5 œ) est mis en prĂ©sence de dix perles carrĂ©es bleues et de trois rondes Ă©galement bleues : « Comment sont ces perles ? — Bleues. — Est-ce qu’elles sont toutes carrĂ©es ? — Il y a des rondes et des carrĂ©es. — Si je sors les carrĂ©es, il en reste ? — Les rondes. — Si je sors les bleues il en reste ? — Il n’en reste plus. — (Montre du doigt l’ensemble total.) — Une petite fille voudrait faire un collier avec les carrĂ©es, une autre pense qu’il faudrait faire le collier avec les bleues. Quel collier serait le plus long, celui qu’on ferait avec les carrĂ©es ou celui qu’on ferait avec les bleues ? — Celui des carrĂ©es ».

Jea (6 ans) mĂȘme dĂ©but d’interrogatoire. « Alors quel collier serait le plus long, celui qu’on ferait avec les carrĂ©es ou celui qu’on ferait avec les bleues ? — Avec les carrĂ©es. — Pourquoi ? — Parce qu’il y en a plus. — Pourquoi ? — Parce qu’il y a plus de carrĂ©es ». Puis Jea dessine les deux colliers, l’un formĂ© de perles carrĂ©es seules, l’autre de perles rondes et carrĂ©es (une dizaine de carrĂ©es pour le premier et huit carrĂ©es plus deux rondes pour le second). — « TrĂšs bien, alors lequel sera le plus long ? — Le collier des carrĂ©es. — Pourquoi ? — Parce qu’il y en a plus ».

Hub (5 œ). MĂȘme dĂ©but d’interrogatoire : « Une petite fille veut faire un collier avec les perles carrĂ©es. Une autre voudrait le faire avec les bleues. — (Hub rit et dit spontanĂ©ment :) Elles sont toutes bleues ! — Oui. — Alors quel collier serait le plus long ? — Celui des carrĂ©es parce qu’il y en a plus ».

On voit ainsi que les rĂ©ponses sont exactement du mĂȘme ordre que celles donnĂ©es Ă  propos des perles en bois et des perles brunes.

2. Voici maintenant quelques exemples de réactions aux questions de perles en bois et des brunes, mais en donnant deux parties sensiblement égales :

Tap (5 œ ans). MĂȘme dĂ©but d’interrogatoire (transvasements, etc.) : « Alors quel collier serait le plus long, celui qu’on ferait avec les perles brunes (20 perles) ou celui avec les perles en bois (20 brunes plus 18 vertes) ? — Celui avec les brunes. — Pourquoi ? — Parce qu’il y en a plus ». Nous donnons alors Ă  Tap deux jeux de perles (voir 3.) en deux boĂźtes sĂ©parĂ©es contenant chacune 20 brunes et 18 vertes, toutes en bois. « Tu vois la petite fille qui a cette boĂźte fait son collier avec les perles brunes, celle qui a cette boĂźte fait son collier avec les perles en bois qui sont dedans. Quel collier serait le plus long ? — Les brunes, parce qu’il y en a plus. — Et le collier des perles en bois aurait quelle couleur ? — Seulement vert ».

Jea (6 ans), etc. : mĂȘmes rĂ©ponses.

Ros (5 œ ans), qui n’a pas passĂ© par les autres questions, est mis en prĂ©sence d’une collection de 20 perles brunes et de 18 perles vertes, Ă  propos de laquelle nous posons nos questions selon le mĂȘme schĂ©ma, mais en appelant le tout « les perles rondes » : « Quelle couleur, celles-ci ? — Brunes. — Et celles-là ? — Vertes. — Et quelle forme ? — Elles sont toutes rondes. — Et si je mets les perles brunes dans ce couvercle, en restera-t-il dans la boĂźte ? — Oui, les vertes. — Et si je mets les rondes dans le couvercle-lĂ , en restera-t-il dans la boĂźte ? — Non, elles sont toutes rondes. — Alors si tu fais un collier avec les brunes, et qu’aprĂšs, quand il est dĂ©fait, tu fais un autre collier avec les rondes, quel collier sera le plus long ? — Celui avec les brunes. — Pourquoi ? — Parce qu’il y en a plus ». Je donne alors Ă  Ros deux jeux identiques de vertes et de brunes, en deux boĂźtes sĂ©parĂ©es, et je lui dis : « Tu as deux amis Ă  l’école ? — Oui, AndrĂ© et Olivier. — Alors je donne une de ces boĂźtes Ă  AndrĂ© (je la mets Ă  droite) et l’autre Ă  Olivier (Ă  sa gauche). Elles sont pareilles ? — Oui. — Alors AndrĂ© va prendre dans sa boĂźte les brunes et faire un collier avec et Olivier, pour faire son collier, va prendre les rondes qui sont dans sa boĂźte Ă  lui. Lequel de ces deux colliers sera le plus long ? — Celui d’AndrĂ©, parce qu’il prend plus de perles : il y a plus de brunes ».

Enfin nous avons combiné ces proportions avec une question caractérisant le tout par la couleur :

Be (5 œ ans) reçoit une boĂźte contenant 10 perles jaunes de grande taille et une quinzaine de perles jaunes de petite taille. AprĂšs un dĂ©but d’interrogatoire identique aux prĂ©cĂ©dents, je demande : « Quel collier sera le plus long, celui qu’on pourrait faire avec les petites ou le collier avec toutes (!) les jaunes ? — Le collier des petites. — Pourquoi ? — Il y en a plus. — Mais elles sont aussi jaunes ? — Oui. — Alors quel collier serait le plus long ? etc. — Celui des petites ».

On voit ainsi qu’une proportion Ă  peu prĂšs Ă©gale de la partie considĂ©rĂ©e et de l’autre ne change rien aux rĂ©ponses obtenues, mĂȘme lorsque l’on combine cette condition avec une dĂ©finition du tout par la couleur ou la forme.

3. Enfin, le fait de donner deux jeux identiques de perles aux enfants facilite lĂ©gĂšrement l’arrivĂ©e Ă  la rĂ©ponse juste, puisque le sujet peut simultanĂ©ment regarder l’un des jeux en se disant qu’il n’en retire que les brunes et l’autre en se disant qu’il l’utilise en entier. Mais cette facilitĂ© ne supprime pas toutes les difficultĂ©s du problĂšme. On vient dĂ©jĂ  de le voir avec Tap et Ros mais voici encore d’autres exemples :

Er (5 œ ans). Deux jeux de perles bleues contenant chacun 10 carrĂ©es et 3 rondes. « Quel collier sera le plus long ? — Celui des carrĂ©es. — Pourquoi ? — Parce qu’il y en a plus. — Elles sont bleues ou pas ? — Oui. — Alors quel collier serait le plus long, celui que A. fera avec les carrĂ©es qui sont dans cette boĂźte, ou celui que M. fera avec les bleues qui sont dans celle-ci ? — Celui avec les carrĂ©es ».

Suz (6 ans). MĂȘmes questions : « C’est le collier des carrĂ©es qui sera le plus long. — Il y en a combien ? — Dix. — Et de bleues ? — Trois. — Les carrĂ©es sont comment ? — Aussi bleues. — Alors ? — C’est celui des bleues. Elles sont aussi bleues, les carrĂ©es. — Alors si J. prend les carrĂ©es de cette boĂźte pour faire son collier et si L. prend les bleues de sa boĂźte pour faire le sien, quel collier sera le plus long ? — Celui des bleues. — Pourquoi ? — Parce qu’il y a plus de carrĂ©es ».

Il est inutile de multiplier les exemples, qui reviennent tous Ă  ce mĂȘme type et qui confirment ainsi les rĂ©ponses obtenues avant ces modifications de la technique interrogatoire.

II. Essai d’explication

Les enfants dont nous avons transcrit les rĂ©ponses ont tous compris la nature des totalitĂ©s envisagĂ©es dans nos problĂšmes d’inclusion. Ils ont saisi que toutes les perles prĂ©sentĂ©es Ă©taient en bois (ou bleues, etc.) et l’ont montrĂ© soit verbalement, soit graphiquement, soit par une opĂ©ration fictive de transvasement. Verbalement, Bio, Bes, Eug, etc., affirment d’emblĂ©e que les perles perçues « sont toutes en bois » ; Stro, qui commence par croire que les perles en bois ne sont qu’au nombre de deux (les deux blanches), reconnaĂźt ensuite que toutes les brunes plus les deux blanches sont en bois, etc. Ces enfants semblent donc bien en possession de la proposition gĂ©nĂ©rale qui dĂ©finit le tout considĂ©rĂ©. Graphiquement, d’autre part, ils savent fort bien dessiner les deux colliers formĂ©s soit avec l’ensemble des perles, soit avec les deux brunes seules, le premier comportant en plus les deux perles blanches. En troisiĂšme lieu, tous les enfants parviennent, sans aucune difficultĂ©, Ă  comprendre que si l’on enlevait de leur boĂźte toutes les perles en bois pour les mettre dans une boĂźte vide, il ne resterait aucune perle, tandis que si l’on enlevait les brunes seules il resterait les blanches ! Il est donc impossible de contester que ces sujets ont bien la notion du tout ou de la classe totale dont il s’agit dans nos questions et parviennent bien Ă  la proposition gĂ©nĂ©rale dĂ©finissant cette classe : « Toutes ces perles sont en bois ».

D’autre part, et par cela mĂȘme, ces enfants savent bien que les perles brunes constituent une partie de ce tout et qu’elles sont Ă  la fois brunes et en bois.

Cependant, dĂšs qu’il s’agit de penser simultanĂ©ment au tout et Ă  la partie, comme le veut notre question, les difficultĂ©s surgissent. Tout se passe comme si l’enfant, en pensant Ă  la partie, oubliait le tout et rĂ©ciproquement. Ou plutĂŽt, l’enfant, lorsqu’il pense au tout, parvient bien Ă  se reprĂ©senter les parties non encore dissociĂ©es (puisque, par exemple, il dessine correctement le collier correspondant au tout et distingue fort bien dans ce tout une vingtaine de perles brunes et les deux perles blanches), mais, lorsqu’il cherche Ă  dissocier l’une des parties, il n’arrive plus Ă  se rappeler le tout ou Ă  tenir compte de lui et il se borne Ă  comparer la partie dont il s’occupe Ă  la partie restante, c’est-Ă -dire au rĂ©sidu du tout primitif : dĂšs qu’il pense aux perles brunes, l’enfant ne les compare, en effet, qu’aux blanches et non plus Ă  l’ensemble des perles de bois. En d’autres termes, les enfants dont nous avons citĂ© les rĂ©ponses ne parviennent pas Ă  Ă©tablir une hiĂ©rarchie ou une inclusion permanente entre le tout et les parties : dĂšs que le tout est dissociĂ©, mĂȘme en pensĂ©e, les parties cessent d’ĂȘtre incluses en lui mais sont simplement juxtaposĂ©es sans synthĂšse.

C’est donc, en dĂ©finitive, la relation d’inclusion qui apparaĂźt comme incomprise de nos enfants ou non encore Ă©laborĂ©e par eux : les totalitĂ©s envisagĂ©es par eux ne constituent point des classes logiques dĂ©finies quantitativement, mais des ensembles qualitatifs ou agglomĂ©rations syncrĂ©tiques, tels qu’il suffise de penser Ă  l’une des parties et de la dissocier Ă  un point de vue particulier pour qu’elle cesse d’ĂȘtre incluse, mĂȘme aux autres points de vue, dans l’ensemble logique d’oĂč elle est tirĂ©e. Ce n’est pas Ă  dire, bien entendu, qu’il n’y ait point de relations entre la partie et le tout. Au contraire, nous avons vu que, dans certains cas, une partie extraite d’un tout reste si attachĂ©e dans l’esprit du sujet Ă  cet ensemble primitif qu’elle en hĂ©rite certaines qualitĂ©s (parce que dans ces derniers cas, le reste du tout primitif est relativement important par son volume et sa quantité 4, tandis que dans l’exemple que nous discutons actuellement, le reste est formĂ© de deux perles seulement). Ce qu’il faut admettre, c’est que la relation entre la partie et le tout n’est pas pour l’enfant une relation quantitative ni mĂȘme quantifiable, c’est-Ă -dire qu’elle n’est une relation ni de fraction ni d’inclusion, mais une relation de simple participation qualitative. L’enfant sait bien que les perles brunes sont aussi en bois et qu’elles font donc partie du mĂȘme ensemble que les blanches : c’est pourquoi il sait fort bien dessiner le collier en bois en accolant les blanches aux brunes et qu’il peut fort bien dire, d’autre part, que, si l’on enlĂšve de la boĂźte, toutes les perles en bois, il n’y restera plus rien. Mais, s’il s’agit de concevoir Ă  la fois la classe des perles en bois et la classe des perles brunes, c’est-Ă -dire de se placer au point de vue quantitatif de l’inclusion de deux classes en leur extension, les difficultĂ©s rĂ©apparaissent et l’enfant ne peut plus inclure dans la classe « en bois » les Ă©lĂ©ments qu’il vient de compter dans la classe « brune ». On peut donc dire qu’au point de vue qualitatif le sujet comprend bien qu’une perle puisse ĂȘtre Ă  la fois brune et en bois, mais qu’au point de vue de l’inclusion ou de la classification quantitative, il ne peut compter ou simplement situer ces mĂȘmes perles dans deux ensembles Ă  la fois : si l’on se borne Ă  compter les perles en bois, l’enfant y inclut les brunes, mais si l’on compte d’une part les brunes et d’autre part les perles en bois, l’enfant compte les brunes dans le premier ensemble seulement et non pas dans le second, sans comprendre que le premier rentre lui-mĂȘme dans le second, comme une partie dans un tout.

Cela dit, il est aisĂ© de voir en quoi ce phĂ©nomĂšne est apparentĂ© Ă  ceux qui caractĂ©risent la constitution du nombre. Que l’on pense, par exemple, aux enfants qui, lorsque les perles contenues dans un rĂ©cipient A sont versĂ©es en deux petits rĂ©cipients B et B’, estiment que les perles ont ainsi augmentĂ© ou diminuĂ© de nombre, ou bien que l’on pense aux enfants qui, lorsqu’ils comparent les deux ensembles (7 + 1) et (4 + 4) estiment le premier supĂ©rieur au second, quand bien mĂȘme ils viennent de voir que (7 + 1) rĂ©sultent d’un simple dĂ©placement des Ă©lĂ©ments Ă  l’intĂ©rieur du tout (4 + 4). Il est facile de voir que la difficultĂ© essentielle pour ces enfants est de comprendre la permanence du tout au travers de ses transformations. La difficultĂ©, autrement dit, est de comprendre que les perles mises en B et en B’ constituent le mĂȘme tout que lors de leur rĂ©union en A. L’enfant sait bien que les perles de B et de B’, replacĂ©es et rĂ©unies en A, peuvent redonner le mĂȘme tout ; seulement, lorsqu’elles ne sont plus en A, ce tout n’existe plus comme tel. De mĂȘme, l’enfant sait bien que (7 + 1) peuvent redonner (4 + 4), mais les Ă©lĂ©ments de (7 + 1) ne constituent plus le mĂȘme tout que lorsqu’ils Ă©taient disposĂ©s sous la forme de (4 + 4). Sur ce plan mathĂ©matique, qui est celui du fractionnement et non pas de l’inclusion, il se produit donc exactement le mĂȘme phĂ©nomĂšne que sur celui de l’inclusion conceptuelle, que nous examinons maintenant : la partie, un fois sĂ©parĂ©e du tout, n’est plus dĂ©finie ni conçue en fonction de ce tout initial, mais seulement en fonction de la situation actuelle et des autres parties qui sont juxtaposĂ©es Ă  celle envisagĂ©e par le sujet. Dans le cas des relations numĂ©riques rappelĂ©es Ă  l’instant, comme dans celui de l’inclusion conceptuelle, nous pouvons donc dire que le rapport de partie Ă  tout commence par n’ĂȘtre ni une relation de fraction ni une relation d’inclusion, mais simplement un rapport de participation qualitative : les parties mises en B et en B’ sont bien conçues comme Ă©manant du tout situĂ© primitivement en A, et comme susceptibles peut-ĂȘtre de le reconstituer, mais elles ne sont nullement considĂ©rĂ©es comme appartenant encore rĂ©ellement Ă  un tout logiquement indestructible. C’est pourquoi le tout, dans le domaine des nombres comme dans celui des concepts, n’est pas conçu d’emblĂ©e comme se conservant invariant, mais change de valeur qualitative au fur et Ă  mesure des dĂ©placements de ses parties.

Par consĂ©quent, de mĂȘme que, dans le domaine des ensembles numĂ©riques, l’enfant de moins de 7 ans n’est pas capable de l’acte de colligation assurant la permanence des totalitĂ©s et constituant les parties de ces totalitĂ©s en fractions vĂ©ritables, de mĂȘme, dans le domaine des concepts, l’enfant de moins de 7 ans n’apparaĂźt pas apte Ă  cette sorte de colligation qui constitue les classes logiques en extension et qui assure leur permanence en dĂ©finissant l’inclusion de leurs parties. En d’autres termes, dans les deux cas les totalitĂ©s ne se conservent pas, et cela faute de cette rĂ©union sui generis des parties en un tout, synthĂšse en laquelle consiste l’élĂ©ment de colligation commun aux ensembles numĂ©riques et aux classes.

Bien plus, de mĂȘme ce dĂ©faut de synthĂšse entre le tout et les parties s’accompagne toujours, dans le domaine des ensembles numĂ©riques, d’une incoordination des relations en jeu, la coordination de ces relations Ă©tant indispensable Ă  la constitution de la colligation elle-mĂȘme, de mĂȘme il n’est pas difficile d’apercevoir que, dans le cas des classes logiques que nous considĂ©rons ici, le dĂ©faut d’inclusion de la partie dans le tout s’accompagne d’une incoordination des relations comparable Ă  toutes celles dont tĂ©moigne l’évolution des notions mathĂ©matiques avant 6-7 ans. En effet, on a vu que prĂ©cisĂ©ment pour concrĂ©tiser les donnĂ©es du problĂšme, nous avons transformĂ© pour l’enfant (comme on peut toujours le faire dans la mesure oĂč sont connus les individus ou Ă©lĂ©ments d’une classe logique quelconque) les jugements d’inclusion (logique des classes) en jugements de relations proprement dits (logique des relations) : relations de « ± nombreux » (y a-t-il plus de perles en bois ou plus de perles brunes ?) de « ± long » (le collier des perles en bois sera-t-il plus ou moins long que celui des perles brunes ?), de dĂ©placement dans l’espace (restera-t-il des perles si je mets toutes les brunes dans cette boĂźte vide ?) de grosseur (grosseur du bouquet dans la question des fleurs), etc. Or, il est Ă©vident que, en exact parallĂšle avec le dĂ©faut d’inclusion, on observe une incoordination de ces relations. Il semblerait mĂȘme, Ă  lire les rĂ©ponses obtenues, que les jugements d’inclusion aient Ă©tĂ© plus corrects que les jugements de relations et que ce soient les considĂ©rations de relations qui embrouillent l’enfant. Celui-ci commence, en effet, par dĂ©clarer que les perles brunes sont aussi bien en bois que les blanches, et c’est seulement aprĂšs que l’on ait posĂ© la question du plus ou du moins, ou de la longueur des colliers, etc., que le sujet cesse d’inclure une classe dans l’autre. Mais il est Ă©vident qu’une telle interprĂ©tation serait trompeuse : l’inclusion apparente du dĂ©but est simplement liĂ©e Ă  la perception immĂ©diate de la situation lorsque le tout initial n’a pas encore Ă©tĂ© dissociĂ©, mais, dĂšs que l’on cherche Ă  abstraire la partie du tout, au moyen prĂ©cisĂ©ment des relations que nous venons d’énumĂ©rer, l’enfant ne parvient plus ni Ă  coordonner ces relations ni Ă  inclure la partie dans le tout. Les deux phĂ©nomĂšnes du dĂ©faut d’inclusion et de l’incoordination des relations sont donc parallĂšles ou complĂ©mentaires. Mais peut-ĂȘtre dira-t-on au contraire que c’est Ă  cause seulement du dĂ©faut d’inclusion que les relations Ă©tablies par l’enfant ne sont pas correctes : ce serait parce qu’il ne comprend pas que les perles brunes font partie des perles en bois qu’il croirait que les premiĂšres sont plus nombreuses que les secondes, que le collier fabriquĂ© avec les brunes serait plus long que l’autre, etc. Rien n’est plus exact, mais on peut aussi bien renverser les termes et dire que c’est dans la mesure oĂč l’on fait intervenir les relations de nombre (y a-t-il plus de brunes ou de perles en bois), de longueur et de dĂ©placement combinĂ©s, etc., que l’enfant n’inclut plus. Il y a donc lĂ  simplement les deux faces d’une mĂȘme rĂ©alitĂ©.

Étant donc admis que l’incoordination des relations est parallĂšle au dĂ©faut d’inclusion, comme elle l’est aussi au dĂ©faut de colligation numĂ©rique, comment expliquer les nouveaux phĂ©nomĂšnes Ă©numĂ©rĂ©s dans cette Ă©tude ?

Une premiĂšre approximation consistera Ă©videmment Ă  dire, dans ce cas aussi bien que dans celui des rĂ©alitĂ©s numĂ©riques, que le dĂ©faut d’inclusion tient Ă  une incapacitĂ© de synthĂšse, de synthĂšse des parties en une totalitĂ© stable et de synthĂšse des relations en jeu. Il est clair que c’est dans la mesure oĂč l’enfant n’arrive pas Ă  penser simultanĂ©ment Ă  la condition « bois » et Ă  la condition « brunes » (ou aux conditions « bleues » et « carrĂ©es », etc.) qu’il n’arrive pas Ă  dire qu’il y a plus de perles en bois que de perles brunes. Tant qu’il pense Ă  la totalitĂ© des perles, il sait qu’elles sont toutes en bois, les brunes aussi bien que les blanches, mais c’est parce qu’à ce moment-lĂ , il nĂ©glige les couleurs. DĂšs qu’on lui demande par contre de penser Ă  la classe des perles brunes, il oublie qu’elles sont en bois, et ne peut dĂšs lors plus attribuer Ă  la classe des perles en bois que les deux perles blanches restantes. DĂšs que l’enfant arrive, comme Gon et Tail, Ă  penser simultanĂ©ment aux deux conditions, il rĂ©sout Ă  la fois le problĂšme d’inclusion et le problĂšme des relations de nombre et de longueur. Selon cette solution, l’inclusion de la partie dans le tout exigerait donc un acte de synthĂšse n’apparaissant qu’à un certain niveau psychologique, en dessous duquel l’enfant parviendrait bien Ă  concevoir certaines totalitĂ©s, mais dans la mesure seulement oĂč les parties ne sont pas dissociĂ©es analytiquement, et oĂč il arriverait Ă©galement Ă  concevoir les parties, mais en oubliant le tout. Ce dĂ©faut de synthĂšse expliquerait Ă©galement la difficultĂ© de l’enfant Ă  coordonner les relations en un systĂšme cohĂ©rent, celui-ci Ă©tant nĂ©cessaire Ă  la colligation d’ensemble qui assure Ă  la fois la permanence des totalitĂ©s et l’inclusion des parties.

Seulement, si Ă©vidente que soit cette explication, elle ne peut consister qu’en une premiĂšre approximation : elle ne satisfait, en effet, que peu l’esprit et cela dans la mesure oĂč elle demeure statique. Pourquoi la synthĂšse commence-t-elle par ne point se produire, pour s’opĂ©rer ensuite Ă  un niveau donnĂ© du dĂ©veloppement, et pourquoi ce niveau n’est-il pas plus prĂ©coce ou plus Ă©levé ? Ce sont lĂ  des questions qui demeurent sans rĂ©ponse si l’on se borne Ă  invoquer la notion de synthĂšse comme seul facteur explicatif. Certes, c’est un rĂ©sultat important que de pouvoir mettre en parallĂšle les prĂ©sents phĂ©nomĂšnes, relatifs aux classes logiques et Ă  la colligation conceptuelle avec les rĂ©sultats prĂ©cĂ©demment Ă©tablis relatifs aux relations quantitatives et la colligation numĂ©rique. Mais le problĂšme n’est ainsi que reculĂ©.

Une seconde approximation consisterait Ă  dĂ©passer la notion statique de synthĂšse par la notion dynamique de rĂ©versibilité : on peut dire, de ce deuxiĂšme point de vue, que la synthĂšse du tout et des parties ou la coordination des relations ne sont possibles qu’en fonction de constructions intellectuelles rĂ©versibles opĂ©rĂ©es par l’enfant et que c’est dans la mesure oĂč ses constructions mentales demeurent irrĂ©versibles que la coordination des relations, l’inclusion et la colligation lui sont impossibles.

Partons Ă  cet Ă©gard des observations particuliĂšrement claires de Laur (5 ; 5) et de Sout (6 ; 10). Laur, par exemple, commence par poser, avec toute la nettetĂ© dĂ©sirable, que si l’on enlĂšve les perles brunes de la boĂźte il restera les deux blanches et que si l’on enlĂšve les perles en bois, il ne restera rien « parce qu’elles sont toutes en bois ». Il va mĂȘme plus loin et, Ă  propos du collier des perles en bois, il demande spontanĂ©ment s’il faut « prendre seulement les blanches » puis, comme on lui rĂ©pond que non, il ajoute « aussi les brunes »  « parce qu’elles sont aussi en bois ». Rien d’obscur ne semble donc subsister dans son esprit. Cependant, lorsqu’on lui demande lequel des deux colliers sera le plus long, de celui qu’on pourrait faire avec les perles en bois, ou de celui que l’on pourrait faire avec les perles brunes, Laur rĂ©pond, Ă  notre grand Ă©tonnement « les brunes
 parce qu’il y en a plus ». Nous le prions de montrer les perles correspondant Ă  ces deux colliers possibles. C’est alors que surgit la premiĂšre difficultĂ© vĂ©ritable rencontrĂ©e par cet enfant : il montre bien les brunes pour ce qui est du premier collier, mais, pour ce qui est du collier des perles en bois, il montre seulement les blanches « parce qu’il n’y en a pas d’autres », autrement dit parce que les brunes sont dĂ©jĂ  mobilisĂ©es par la confection mentale du collier fait avec elles ! De mĂȘme Sout, qui semble comprendre comme Laur les donnĂ©es du problĂšme prĂ©tend que le collier des perles en bois ne peut ĂȘtre fabriquĂ© par l’une des petites filles de l’histoire qu’au moyen des perles blanches « parce que l’autre fille a pris les perles brunes » ! On voit en quoi consiste l’obstacle pour ces enfants : ils arrivent bien Ă  se reprĂ©senter par une expĂ©rience mentale comment on tire de l’ensemble des perles les brunes seules pour en faire un collier, mais, lorsqu’il s’agit de construire mentalement un nouveau collier avec l’ensemble des perles en bois, ils considĂšrent que les brunes, dĂ©jĂ  utilisĂ©es par hypothĂšse pour le premier collier, ne sont plus disponibles et que seules restent les deux blanches ! Or, il est Ă©vident que, pour nous, cette difficultĂ© n’existe en aucune maniĂšre et que le propre de la dĂ©duction par opposition Ă  l’expĂ©rience matĂ©rielle est prĂ©cisĂ©ment de pouvoir construire toutes les combinaisons possibles en revenant chaque fois au point de dĂ©part et en les comparant ensuite comme si elles Ă©taient prĂ©sentes simultanĂ©ment devant l’esprit. De ce que je construis par hypothĂšse un collier de perles brunes, rien ne m’empĂȘche d’employer mentalement ces mĂȘmes perles brunes dans un autre collier que je fabrique hypothĂ©tiquement avec l’ensemble des perles en bois : au contraire, tout se passe comme si l’enfant attribuait Ă  ses expĂ©riences mentales un caractĂšre rĂ©el et comme si, ayant construit l’un des colliers mentalement il ne pouvait en construire hypothĂ©tiquement un autre avec les mĂȘmes matĂ©riaux. LĂ  oĂč la mobilitĂ© et la rĂ©versibilitĂ© possible de la construction nous permettent de dĂ©composer et de recomposer Ă  volontĂ© les ensembles de maniĂšre Ă  dĂ©gager leurs diverses implications, inclusions et relations en gĂ©nĂ©ral, l’irrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e et de la reprĂ©sentation de l’enfant l’empĂȘche d’acquĂ©rir le pouvoir de dĂ©composition nĂ©cessaire Ă  l’analyse et Ă  la synthĂšse combinĂ©es, donc Ă  la comprĂ©hension des inclusions et des relations.

Or, il est facile de constater que les autres observations peuvent Ă©galement s’expliquer de cette mĂȘme maniĂšre. L’enfant parvient bien Ă  dessiner correctement les colliers, parce qu’il n’a pas besoin de penser Ă  l’un quand il dessine l’autre. Mais dĂšs qu’il s’agit de les construire hypothĂ©tiquement tous deux Ă  la fois, la construction de celui des perles brunes exclut l’emploi de ces mĂȘmes perles brunes pour celui des perles en bois. Si le dessin des colliers est correct tandis que leur construction mentale ne l’est pas, c’est donc que le dessin les reprĂ©sente Ă  tour de rĂŽle et les juxtapose simplement, ce qui n’implique aucune rĂ©versibilitĂ© interne des opĂ©rations, tandis que leur fabrication simultanĂ©e suppose au contraire l’emploi des mĂȘmes Ă©lĂ©ments pour deux constructions et par consĂ©quent la rĂ©versibilitĂ© de celles-ci 5. De mĂȘme, l’enfant sait bien dissocier l’ensemble des perles pour dĂ©placer hypothĂ©tiquement les brunes dans une boĂźte vide puis, ensuite, les perles en bois dans une autre boĂźte vide : dans ce cas Ă©galement l’enfant, aprĂšs avoir pensĂ© aux brunes seules peut penser Ă  l’ensemble des perles en bois en laissant de cĂŽtĂ© la question des couleurs. Il n’y a donc pas lĂ  de rĂ©versibilitĂ© spontanĂ©e de la pensĂ©e, mais simplement juxtaposition de deux rĂ©flexions successives sans lien logique entre elles, c’est-Ă -dire sans opĂ©rations qui les relient l’une Ă  l’autre : c’est pourquoi, dĂšs qu’il s’agit Ă  nouveau de construire mentalement les deux colliers Ă  la fois, les enfants qui ont rĂ©pondu correctement aux questions prĂ©cĂ©dentes (dĂ©placement fictif dans les boĂźtes vides) retombent dans l’erreur parce que, aprĂšs avoir construit hypothĂ©tiquement le collier brun, ils ne peuvent plus se libĂ©rer de cette construction irrĂ©versible pour construire hypothĂ©tiquement le collier des perles en bois en employant les mĂȘmes matĂ©riaux ! — Au contraire, des exemples comme ceux de Gail, de Gon et de Tail, qui parviennent, ou presque, Ă  la rĂ©ponse juste, nous montrent que d’emblĂ©e ils parviennent Ă  construire simultanĂ©ment le collier de perles brunes et celui des perles en bois avec les mĂȘmes matĂ©riaux, puisqu’ils commencent par considĂ©rer ces colliers comme de longueur Ă©gale : c’est donc que l’une de ces constructions n’empĂȘche pas leur pensĂ©e de revenir en arriĂšre pour en recommencer une autre. Aussi bien cette rĂ©versibilitĂ© naissante leur permet-elle tĂŽt ou tard de dĂ©couvrir l’inclusion exacte. Gail n’y parvient pas entiĂšrement, Gon rĂ©ussit lorsqu’au calcul des classes logiques il ajoute celui des nombres et Tail par intuition directe des rapports d’inclusion.

Mais il faut, avant de poursuivre, prĂ©venir une objection possible. Il se pourrait que les difficultĂ©s Ă  construire mentalement deux colliers simultanĂ©s ne soient pas dues, comme nous venons de le supposer, Ă  l’irrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e de l’enfant, mais simplement Ă  une incomprĂ©hension verbale de la consigne : les sujets ne comprennent peut-ĂȘtre pas que les constructions des deux colliers sont des essais successifs Ă  comparer aprĂšs coup et ils croient peut-ĂȘtre qu’il va s’agir de fabriquer effectivement deux colliers avec les mĂȘmes matĂ©riaux. Mais, c’est prĂ©cisĂ©ment pour rĂ©pondre Ă  cette objection que nous avons fini par nous servir de deux jeux de perles, dĂ©posĂ©s en deux boĂźtes distinctes dont l’enfant comprend bien que l’un pourrait servir Ă  construire le collier de perles brunes et l’autre celui de perles en bois. Or nous avons vu que cette technique ne change rien aux rĂ©sultats : preuve en soit que la difficultĂ© tient bien Ă  l’irrĂ©versibilitĂ© interne des opĂ©rations (l’une des constructions mentales excluant la possibilitĂ© de l’autre) et non pas Ă  des questions verbales.

Mais on peut se demander si la notion de rĂ©versibilitĂ© ajoute quelque chose Ă  celle de synthĂšse ou de coordination. Si l’enfant qui construit mentalement un ensemble (ou un collier) de perles brunes ne parvient pas ensuite Ă  employer les Ă©lĂ©ments de cet ensemble pour construire le nouvel ensemble des perles en bois (comprenant les mĂȘmes perles brunes plus deux blanches), n’est-ce pas prĂ©cisĂ©ment parce qu’il ne peut pas penser aux conditions « brun » et « en bois » Ă  la fois, le dĂ©faut de synthĂšse expliquant ainsi Ă  lui seul l’irrĂ©versibilité ? Ou, plus simplement, ne pourrait-on pas dire que les deux phĂ©nomĂšnes vont nĂ©cessairement de pair ? Qu’ils soient corrĂ©latifs, nous n’en doutons pas, puisque le dĂ©faut de synthĂšse signifie que l’enfant ne peut penser Ă  toutes les donnĂ©es Ă  la fois et que le dĂ©faut de rĂ©versibilitĂ© exprime son incapacitĂ© Ă  exĂ©cuter toutes les opĂ©rations Ă  la fois, ce qui revient au mĂȘme. Mais le grand avantage de la notion de rĂ©versibilitĂ© sur celle de la simple synthĂšse est d’ĂȘtre dynamique et d’insister sur les opĂ©rations ou les constructions et non pas seulement sur les dimensions du champ de la conscience ou de l’attention. Il y a irrĂ©versibilitĂ© lorsqu’une opĂ©ration, une fois exĂ©cutĂ©e, empĂȘche l’opĂ©ration suivante de se faire ou s’annule lorsque la nouvelle est exĂ©cutĂ©e, tandis qu’il y a rĂ©versibilitĂ© lorsque la premiĂšre laisse le champ libre Ă  la seconde et peut ensuite ĂȘtre comparĂ©e Ă  elle : la rĂ©versibilitĂ© est donc source de synthĂšse, comme le libre jeu des mouvements est source d’équilibre, ou, si l’on prĂ©fĂšre, la synthĂšse n’est que le rĂ©sultat statique du dynamisme des opĂ©rations rĂ©versibles.

En effet, on se ferait de la pensĂ©e logique rĂ©elle et vivante une image bien fausse si l’on se bornait Ă  la traduire dans le schĂ©matisme statique des classes en extension et des inclusions syllogistiques. Tout raisonnement est construction de relations et il existe autant de raisonnements divers que de types de relations. Les relations numĂ©riques ou spatiales donnent lieu directement Ă  des raisonnements arithmĂ©tiques ou gĂ©omĂ©triques sans passer par le syllogisme des classes. Les raisonnements explicatifs combinent des relations de lĂ©galitĂ© et de causalitĂ©, etc. Sans doute, chaque domaine de relations peut-il donner lieu Ă  des classifications. Aussi bien tout raisonnement ou plutĂŽt tout systĂšme de raisonnements fondĂ©s sur n’importe quel type de relations comporte-t-il un arriĂšre-fond d’inclusions et de classifications latentes qui s’actualisent en cas de besoin. Mais ce n’est que dans le cas des raisonnements portant explicitement sur des relations de classifications et ainsi construits dans une intention classificatoire proprement dite que le jeu des classes en extension et des inclusions intervient en toute clartĂ©, comme prĂ©cisĂ©ment dans les raisonnements nĂ©cessitĂ©s par les problĂšmes considĂ©rĂ©s ici. Or, dans ces cas-lĂ , la pensĂ©e ne se prĂ©sente nullement comme un emboĂźtement statique d’élĂ©ments, mais bien comme un systĂšme d’opĂ©rations actives de groupements et de dissociations, bref comme une construction vĂ©ritable et continue. De mĂȘme qu’un raisonnement arithmĂ©tique, algĂ©brique ou gĂ©omĂ©trique consiste Ă  combiner des objets (nombres, symboles ou figures) au moyen d’opĂ©rations de calcul ou de construction spatiale, de mĂȘme un raisonnement classificatoire consiste Ă  combiner les objets au moyen des opĂ©rations du calcul des classes (addition et multiplication logiques, etc.) et Ă  grouper ainsi les objets et les classes en systĂšmes hiĂ©rarchiques ou Ă  les dissocier les unes des autres. C’est ainsi que, dans notre problĂšme, penser Ă  la fois aux perles brunes et aux perles en bois revient, pour l’enfant, Ă  grouper des objets puis Ă  les dissocier pour reconstruire un autre groupement, chaque Ă©lĂ©ment entrant Ă  la fois dans l’une et l’autre construction. De mĂȘme, coordonner les relations de grandeur, longueur, etc., consiste Ă  construire une sĂ©rie rĂ©elle (le collier brun), puis Ă  la dĂ©faire pour en reconstruire une autre avec deux Ă©lĂ©ments en plus.

Il est donc Ă©vident, si tel est le caractĂšre actif et opĂ©ratoire de la pensĂ©e classificatoire, que d’attribuer les difficultĂ©s d’inclusion simplement au fait de ne pouvoir penser Ă  deux ou plusieurs donnĂ©es Ă  la fois, c’est ne dĂ©crire que la surface des choses, c’est-Ă -dire se borner Ă  noter dans le champ de la conscience les affleurements des opĂ©rations sous-jacentes : la vĂ©ritĂ© profonde, c’est le dĂ©faut de la mobilitĂ© nĂ©cessaire pour conduire les opĂ©rations, pour les combiner et les dissocier, pour construire et reconstruire simultanĂ©ment. C’est donc en termes de rĂ©versibilitĂ© qu’il convient de dĂ©crire les difficultĂ©s de synthĂšse, ce qui revient simplement, si l’on peut dire, Ă  ajouter une troisiĂšme dimension Ă  une image en plan ou Ă  mettre en mouvement les termes statiques de la description.

L’hypothĂšse, au point de vue psychologique, prĂ©sente en outre cet intĂ©rĂȘt d’ĂȘtre en liaison avec un grand nombre de particularitĂ©s de la pensĂ©e propre Ă  la petite enfance. C’est ainsi qu’avant 6-7 ans l’enfant ne parvient pas Ă  faire d’hypothĂšses proprement dites, mais leur attribue d’emblĂ©e trop de rĂ©alitĂ© pour pouvoir ensuite les Ă©carter, c’est-Ă -dire revenir au point de dĂ©part (rĂ©versibilitĂ©) et repartir Ă  nouveaux frais. Lorsque, par exemple, on prĂ©sente Ă  l’enfant des images Ă  classer en un rĂ©cit ordonnĂ© chronologiquement, son premier classement, mĂȘme reconnu ensuite faux par un acte spontanĂ© de correction, influencera les classements et rĂ©cits ultĂ©rieurs 6 : faute de rĂ©versibilitĂ© dans la pensĂ©e, le premier essai n’a pas la valeur d’une simple hypothĂšse, mais bien d’un dĂ©but de construction irrĂ©versible. De mĂȘme, faute de rĂ©versibilitĂ©, l’enfant ne parvient pas Ă  raisonner sur des assomptions, mais seulement sur des donnĂ©es rĂ©elles, d’oĂč une incapacitĂ© systĂ©matique Ă  la pensĂ©e formelle et Ă  la dĂ©duction pure 7.

Mais la notion de rĂ©versibilitĂ© n’a pas qu’une valeur de simple description : elle nous paraĂźt plonger trĂšs avant dans la nature psychologique des structures logiques elles-mĂȘmes. Nous touchons mĂȘme ici, nous semble-t-il, au problĂšme central de la conservation des totalitĂ©s et de la colligation, tant numĂ©rique que conceptuelle. Tant qu’il n’est pas capable de la synthĂšse du tout et des parties ou de la synthĂšse des relations qui, par leur coordination, dĂ©finissent les totalitĂ©s, l’enfant n’attribue de permanence ni aux ensembles quantitatifs continus ou discontinus, ni aux classes logiques en tant que totalitĂ©s, une fois les parties dissociĂ©es les unes des autres, ne fĂ»t-ce que mentalement. Or, partout oĂč la pensĂ©e scientifique a Ă©laborĂ© des principes de conservation, on peut considĂ©rer ces permanences comme le produit de « groupes » de transformation et les donnĂ©es mĂȘmes qui se conservent comme constituant des « invariants de groupes ». Comme, d’autre part, la notion de groupe apparaĂźt comme relativement primitive dans le comportant spatial de l’enfant et comme constitutive du premier des principes de conservation, celui de la conservation des objets eux-mĂȘmes 8, on peut se demander si elle ne rendrait pas compte Ă©galement de la conservation des totalitĂ©s numĂ©riques et conceptuelles. Or, la notion de groupe se distingue prĂ©cisĂ©ment des notions ordinaires de synthĂšse et de coordination en ce qu’elle constitue un faisceau d’opĂ©rations Ă  la fois interdĂ©pendantes et rĂ©versibles. Forme un groupe tout systĂšme d’opĂ©rations susceptibles de se composer entre elles en donnant comme produit une opĂ©ration de l’ensemble lui-mĂȘme, susceptibles par consĂ©quent de revenir au point de dĂ©part, et comprenant donc nĂ©cessairement l’opĂ©ration identique et les opĂ©rations inverses : le groupe est ainsi l’expression logique de la rĂ©versibilitĂ©.

Or, il suffit prĂ©cisĂ©ment de traduire les relations statiques d’inclusion en un systĂšme d’opĂ©rations d’additions et de soustractions de classes pour constituer un « groupe » qui est celui mĂȘme des transformations exigĂ©es par tout problĂšme analogue Ă  ceux que nous analysons ici 9. En effet, pour saisir le rapport qui existe entre une totalitĂ© et les classes qui y sont incluses, il ne suffit pas d’additionner les secondes pour constituer la premiĂšre, il faut encore pouvoir soustraire du tout n’importe quelle partie et comprendre que le reste est Ă©gal au tout moins la partie dissociĂ©e. Ce sont ces opĂ©rations rĂ©ciproques de synthĂšse et de dissociation, ou, si l’on veut, d’addition et de soustraction logiques qui constituent le groupe des relations d’inclusion et qui permettent d’assurer l’invariance des totalitĂ©s, aussi bien conceptuelles que numĂ©riques. Or la constitution d’un tel groupe suppose la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations et c’est pourquoi l’explication du dĂ©faut de synthĂšse par l’irrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e nous paraĂźt s’appliquer aussi bien aux difficultĂ©s d’inclusion et de conservation des totalitĂ©s conceptuelles qu’aux difficultĂ©s de conservation des quantitĂ©s.

De plus, cette irrĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations exĂ©cutĂ©es par l’enfant, dans le cas particulier des difficultĂ©s d’inclusion qu’elle explique prĂ©cisĂ©ment, projette une certaine lumiĂšre sur la nature du raisonnement propre Ă  la petite enfance, du moins sous ses espĂšces de raisonnement classificatoire. En effet, dans la mesure oĂč l’enfant ne parvient pas Ă  inclure une classe dans une autre, ni Ă  considĂ©rer comme constante la valeur des totalitĂ©s en jeu, il est Ă©vident qu’il ne saura raisonner au moyen de ce mĂ©canisme d’inclusions hiĂ©rarchiques que constitue nĂ©cessairement la dĂ©duction, mais seulement au moyen de fusions plus ou moins complĂštes de schĂšmes sans gĂ©nĂ©ralitĂ© vraie et sans nĂ©cessitĂ© formelle. Or, d’oĂč vient ce manque de nĂ©cessité ? PrĂ©cisĂ©ment du fait que les opĂ©rations reliant ces schĂšmes les uns aux autres ne sont pas rĂ©versibles mais consistent en simples expĂ©riences mentales, c’est-Ă -dire non pas en constructions hypothĂ©tico-dĂ©ductives mais en l’équivalent d’opĂ©rations matĂ©rielles se dĂ©roulant dans le temps et dont chacune bouche ou mĂȘme annule les prĂ©cĂ©dentes.

Il reste Ă  indiquer les raisons de cette irrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e du petit enfant et du fait que ce caractĂšre initial ne cĂšde le pas qu’une fois atteint un certain niveau du dĂ©veloppement. C’est Ă  propos de ces questions, en effet, que l’on saisit l’avantage de la notion de rĂ©versibilitĂ© comparĂ©e aux concepts trop simples de synthĂšse ou de coordination.

L’effort permanent de la pensĂ©e, dĂšs le plan de l’intelligence sensori-motrice sur lequel s’élaborent les premiers schĂšmes mentaux, est caractĂ©risĂ© par un processus continu d’assimilation, c’est-Ă -dire d’intĂ©gration du divers dans les schĂšmes conceptuels et de gĂ©nĂ©ralisation logique. Mais, si les schĂšmes assimilateurs sont facteurs d’unification et de totalisation, l’expĂ©rience les contraint sans cesse Ă  une accommodation aux diversitĂ©s et aux variations du rĂ©el. D’oĂč la diffĂ©renciation progressive des schĂšmes, non pas celle qui rĂ©sulte de façon interne de leur assimilation rĂ©ciproque et des combinaisons multiples qui en dĂ©coulent, mais celle qu’impose de l’extĂ©rieur la rĂ©sistance des choses. DĂšs lors, dans la mesure oĂč l’assimilation et l’accommodation ne sont point complĂ©mentaires (et il est donc Ă©vident qu’elles ne peuvent l’ĂȘtre au dĂ©but de l’évolution mentale ni avant un laborieux ajustement mutuel), l’assimilation, sur le plan de la pensĂ©e ne demeure que fusion syncrĂ©tique et l’accommodation que source de variations juxtaposĂ©es : d’oĂč une double raison d’irrĂ©versibilitĂ©, les fusions assimilatrices restant commandĂ©es par le cours de l’activitĂ© du sujet et les diffĂ©renciations dues Ă  l’accommodation Ă©tant imposĂ©es par le cours de l’expĂ©rience externe. C’est pourquoi les raisonnements primitifs de l’enfant sont Ă  la fois trop et trop peu gĂ©nĂ©ralisateurs, oscillant entre la pseudo-gĂ©nĂ©ralitĂ© du syncrĂ©tisme et une juxtaposition de propositions contradictoires. Au contraire, l’accord progressif de l’assimilation et de l’accommodation, c’est-Ă -dire donc de l’activitĂ© de la pensĂ©e et de l’expĂ©rience, aboutit Ă  l’élaboration d’un schĂ©matisme qui domine aussi bien le courant de la conscience que celui de l’expĂ©rience en structurant les jugements au moyen d’un jeu toujours plus complexe de relations et d’inclusions susceptibles Ă  la fois de gĂ©nĂ©ralisations et de dissociations rĂ©ciproques.