Conclusions.
L’intelligence « sensori-motrice » ou « pratique » et les thĂ©ories de l’intelligence a

Il existe une intelligence sensori-motrice ou pratique, dont le fonctionnement prolonge celui des mĂ©canismes de niveau infĂ©rieur : rĂ©actions circulaires, rĂ©flexes, et, plus profondĂ©ment encore, l’activitĂ© morphogĂ©nĂ©tique de l’organisme lui-mĂȘme. Telle est, nous semble-t-il, la principale conclusion de la prĂ©sente Ă©tude. Il convient maintenant de prĂ©ciser la portĂ©e d’une telle interprĂ©tation en cherchant Ă  fournir une vue d’ensemble de cette forme Ă©lĂ©mentaire de l’intelligence.

Rappelons tout d’abord, pour pouvoir y insĂ©rer notre description, le tableau des explications possibles des diffĂ©rents processus psycho-biologiques. Il existe, en effet, au moins cinq principales maniĂšres de concevoir le fonctionnement de l’intelligence, et elles correspondent aux conceptions que nous avons dĂ©jĂ  Ă©numĂ©rĂ©es en ce qui concerne la genĂšse des associations acquises et des habitudes (chap. II § 5) et celle des structures biologiques elles-mĂȘmes (Introduction, § 3).

On peut, en premier lieu, attribuer le progrĂšs intellectuel Ă  la pression du milieu extĂ©rieur, dont les caractĂšres (conçus comme tout constituĂ©s indĂ©pendamment de l’activitĂ© du sujet) s’imprimeraient peu Ă  peu sur l’esprit de l’enfant. Principe du lamarckisme lorsqu’elle s’applique aux structures hĂ©rĂ©ditaires, une telle explication aboutit Ă  Ă©riger l’habitude en fait premier et Ă  considĂ©rer les associations mĂ©caniquement acquises comme le principe de l’intelligence. Il est difficile, en effet, de concevoir d’autres liens entre le milieu et l’intelligence que ceux de l’association atomistique lorsque, avec l’empirisme, on nĂ©glige l’activitĂ© intellectuelle au profit de la contrainte des choses. Les thĂ©ories qui considĂšrent le milieu comme une totalitĂ© ou une collec-

tion de totalitĂ©s sont obligĂ©es d’admettre que c’est l’intelligence ou la perception qui lui confĂšrent ce caractĂšre (mĂȘme si celui-ci correspond Ă  des donnĂ©es indĂ©pendantes de nous, ce qui implique alors une harmonie préétablie entre les « structures » de l’objet et celles du sujet) : on ne voit pas, en effet, comment, dans l’hypothĂšse empiriste, le milieu, fĂ»t-il conçu comme constituant en lui-mĂȘme une totalitĂ©, s’imposerait Ă  l’esprit sinon par fragments successifs, c’est-Ă -dire de nouveau par association. Le primat accordĂ© au milieu entraĂźne donc l’hypothĂšse associationniste.

En second lieu, on peut expliquer l’intelligence par l’intelligence elle-mĂȘme, c’est-Ă -dire supposer l’existence d’une activitĂ© structurĂ©e dĂšs les dĂ©buts en s’appliquant sans plus Ă  des contenus sans cesse plus riches et plus complexes. C’est ainsi qu’il existerait dĂšs le plan physiologique une « intelligence organique », laquelle se prolongerait en intelligence sensori-motrice et, en fin de compte, en intelligence proprement rĂ©flĂ©chie. Une telle interprĂ©tation va naturellement de pair avec le vitalisme en biologie. Quant aux associations et aux habitudes, elle les considĂšre, ainsi que nous l’avons dĂ©jĂ  vu, comme dĂ©rivĂ©es par rapport Ă  l’intelligence Ă  ses diffĂ©rents niveaux et non pas comme des faits premiers. Nous dĂ©signerons du nom d’intellectualiste cette seconde solution.

En troisiĂšme lieu, on peut, avec les conceptions aprioristes considĂ©rer les progrĂšs de l’intelligence comme Ă©tant dus, non plus Ă  une facultĂ© donnĂ©e toute faite, mais Ă  la manifestation d’une sĂ©rie de structures qui s’imposent du dedans Ă  la perception et Ă  l’intelligence au fur et Ă  mesure des besoins provoquĂ©s par le contact avec le milieu. Les structures exprimeraient ainsi la contexture mĂȘme de l’organisme et de ses caractĂšres hĂ©rĂ©ditaires, ce qui rendrait vain tout rapprochement entre l’intelligence et les associations ou habitudes acquises sous l’influence du milieu.

En quatriĂšme lieu, l’intelligence peut ĂȘtre conçue comme consistant en sĂ©ries d’essais ou de tĂątonnements, inspirĂ©s par les besoins et les implications qui en rĂ©sultent mais sĂ©lectionnĂ©s par le milieu extĂ©rieur (comme en biologie les mutations sont endogĂšnes mais leur adaptation est due Ă  une sĂ©lection aprĂšs coup). Cette interprĂ©tation pragmatique de l’intelligence serait intermĂ©diaire entre l’empirisme de la premiĂšre et l’apriorisme de la troisiĂšme solution. Du point de vue des relations entre l’intelligence et l’association fondĂ©e sur l’habitude, elle aboutit, comme cette derniĂšre, Ă  opposer ces deux types de comportements, mais moins radicalement, puisque l’association acquise joue un rĂŽle essentiel dans le tĂątonnement.

Enfin, en cinquiĂšme lieu, on peut concevoir l’intelligence comme le dĂ©veloppement d’une activitĂ© assimilatrice dont les lois fonctionnelles sont donnĂ©es dĂšs la vie organique et dont les structures successives lui servant d’organes s’élaborent par interaction entre elle-mĂȘme et le milieu extĂ©rieur. Une telle solution diffĂšre de la premiĂšre en ce qu’elle ne met pas l’accent sur l’expĂ©rience seule mais sur l’activitĂ© du sujet rendant cette expĂ©rience possible. Elle s’apparente donc surtout aux trois autres solutions. Elle se distingue cependant de la seconde en ce qu’elle ne considĂšre pas l’intelligence comme toute faite et donnĂ©e dĂšs les dĂ©buts : l’intelligence s’élabore elle-mĂȘme et seules ses lois fonctionnelles sont impliquĂ©es dans l’organisation et l’assimilation organiques. A l’apriorisme statique de la troisiĂšme solution, elle oppose l’idĂ©e d’une activitĂ© structurante, sans structures prĂ©formĂ©es, qui engendre les organes de l’intelligence au fur et Ă  mesure du fonctionnement en contact avec l’expĂ©rience. Enfin, elle diffĂšre de la quatriĂšme en ce qu’elle limite le rĂŽle du hasard dans le tĂątonnement au profit de l’idĂ©e de recherche dirigĂ©e, cette direction s’expliquant par la continuitĂ© de l’activitĂ© assimilatrice, de l’organisation rĂ©flexe et de l’élaboration des habitudes les plus Ă©lĂ©mentaires jusqu’à celle des structures les plus complexes de l’intelligence dĂ©ductive. Mais cette continuitĂ© ne revient ni Ă  rĂ©duire le supĂ©rieur Ă  l’infĂ©rieur ni Ă  opĂ©rer la rĂ©duction inverse : elle consiste en une construction graduelle d’organes obĂ©issant aux mĂȘmes lois fonctionnelles.

Pour justifier cette cinquiÚme interprétation, examinons auparavant les quatre autres possibles, en nous bornant à les discuter à la lumiÚre de nos résultats.

§ 1. L’empirisme associationniste.

Que la pression du milieu extĂ©rieur joue un rĂŽle essentiel dans le dĂ©veloppement de l’intelligence, il est impossible, nous semble-t-il, de le nier, et nous ne pourrons suivre le « Gestaltisme » dans son effort pour expliquer l’invention indĂ©pendamment de l’expĂ©rience acquise (§ 3). C’est pourquoi l’empirisme est destinĂ© Ă  renaĂźtre sans cesse de ses cendres et Ă  jouer son rĂŽle utile d’antagoniste des interprĂ©tations aprioristes. Mais tout le problĂšme est de savoir comment le milieu exerce son action et comment le sujet enregistre les donnĂ©es de l’expĂ©rience : c’est sur ce point que les faits obligent Ă  se sĂ©parer de l’associationnisme.

En faveur de l’empirisme, il est donc permis d’invoquer tout ce qui, dans la succession de nos stades, manifeste une influence de l’histoire des conduites sur leur Ă©tat prĂ©sent. L’importance du milieu n’est, en effet, sensible que dans un dĂ©roulement histo-

rique, lorsque les expĂ©riences additionnĂ©es opposent suffisamment les sĂ©ries individuelles les unes aux autres pour permettre de dĂ©terminer le rĂŽle des facteurs externes. Au contraire, la pression actuelle des choses sur l’esprit, dans un acte de comprĂ©hension ou d’invention, par exemple, peut toujours s’interprĂ©ter en fonction des caractĂšres internes de la perception ou de l’intellection. Or, le rĂŽle de l’histoire vĂ©cue par le sujet, c’est-Ă -dire l’action des expĂ©riences passĂ©es sur l’expĂ©rience actuelle, nous a paru considĂ©rable au cours des stades successifs que nous avons Ă©tudiĂ©s.

DĂšs le premier stade, on constate combien l’exercice d’un mĂ©canisme rĂ©flexe influe sur sa maturation. Qu’est-ce Ă  dire sinon que, dĂšs le dĂ©but, le milieu exerce son action : l’usage ou le non-usage d’un montage hĂ©rĂ©ditaire dĂ©pend, en effet, surtout des circonstances extĂ©rieures. Au cours du second stade, l’importance de l’expĂ©rience ne fait que s’accroĂźtre. D’une part, en effet, les rĂ©flexes conditionnĂ©s, associations acquises et habitudes, dont l’apparition caractĂ©rise cette pĂ©riode, consistent tous en liaisons imposĂ©es par le milieu extĂ©rieur : quelque explication que l’on adopte quant Ă  la capacitĂ© mĂȘme d’établir de telles liaisons (donc relativement Ă  leur mĂ©canisme formel), il n’est pas douteux que leur contenu ne soit empirique. D’autre part, nous avons constatĂ© que certaines maturations ordinairement considĂ©rĂ©es comme dĂ©pendant des seuls facteurs internes, sont en rĂ©alitĂ© rĂ©glĂ©es, au moins partiellement, par le milieu lui-mĂȘme : c’est ainsi que la coordination entre la vision et la prĂ©hension se prĂ©sente Ă  des dates qui oscillent entre 0 ; 3 et 0 ; 6 selon l’expĂ©rience acquise par le sujet (obs. 84-93).

La conduite, dont l’apparition caractĂ©rise le troisiĂšme stade, est, on s’en souvient, la rĂ©action circulaire secondaire. Or, ici encore, quelle que soit l’interprĂ©tation que l’on donne de la capacitĂ© mĂȘme de reproduire les rĂ©sultats intĂ©ressants obtenus par hasard, il n’est pas douteux que les liaisons acquises grĂące Ă  de telles conduites ne soient dues Ă  des rapprochements empiriques. Les rĂ©actions circulaires secondaires prolongent ainsi sans plus les rĂ©actions primaires (auxquelles sont dues les premiĂšres habitudes) : qu’il agisse sur les choses ou sur son propre corps, le sujet ne dĂ©couvre les liaisons rĂ©elles que par un exercice continu dont le pouvoir de rĂ©pĂ©tition suppose comme matiĂšre les donnĂ©es de l’expĂ©rience comme telles.

Avec la coordination des schĂšmes propre au quatriĂšme stade, l’activitĂ© de l’enfant ne consiste plus seulement Ă  rĂ©pĂ©ter ou Ă  conserver, mais Ă  combiner et Ă  unir. On pourrait donc s’attendre Ă  ce que le rĂŽle de l’expĂ©rience diminue au profit de structura-

tions a priori. Il n’en est rien. Tout d’abord, les schĂšmes Ă©tant toujours des abrĂ©gĂ©s d’expĂ©rience, leurs assimilations rĂ©ciproques ou leurs combinaisons, si raffinĂ©es soient-elles, n’expriment jamais qu’une rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale, passĂ©e ou Ă  venir. Ensuite, si ces coordinations de schĂšmes supposent, comme les rĂ©actions circulaires et les rĂ©flexes eux-mĂȘmes, une activitĂ© propre au sujet, elles ne s’opĂšrent cependant qu’en fonction de l’action, de ses rĂ©ussites ou de ses Ă©checs : le rĂŽle de l’expĂ©rience, loin de diminuer du troisiĂšme au quatriĂšme stade, ne fait donc que de croĂźtre en importance. Au cours du cinquiĂšme stade, l’utilisation de l’expĂ©rience s’étend encore davantage, puisque cette pĂ©riode est caractĂ©risĂ©e par la « rĂ©action circulaire tertiaire » ou « expĂ©rience pour voir » et que la coordination des schĂšmes se prolonge dorĂ©navant en a dĂ©couvertes de moyens nouveaux par expĂ©rimentation active ».

Enfin, le sixiĂšme stade ajoute aux conduites prĂ©cĂ©dentes un comportement de plus : l’invention des moyens nouveaux par dĂ©duction ou combinaison mentale. Comme Ă  propos du quatriĂšme stade, on peut donc se demander si l’expĂ©rience n’est pas dĂšs lors tenue en Ă©chec par le travail de l’esprit et si de nouvelles liaisons, de source a priori, ne vont pas dorĂ©navant doubler les relations expĂ©rimentales. Il n’en est rien, du moins en ce qui concerne le contenu des rapports Ă©laborĂ©s par le sujet. MĂȘme dans l’invention elle-mĂȘme, qui, en apparence, devance l’expĂ©rience, celle-ci joue son rĂŽle Ă  titre d’« expĂ©rience mentale ». D’autre part, l’invention, si libre soit-elle, rejoint l’expĂ©rience et la soumet, en fin de compte, Ă  son verdict. Cette soumission peut, il est vrai, prendre parfois l’allure d’un accord immĂ©diat et entier, d’oĂč l’illusion d’une structure endogĂšne en son contenu mĂȘme et rejoignant le rĂ©el par harmonie préétablie. Mais, dans la plupart des cas observĂ©s par nous (par opposition aux faits du premier type citĂ©s par W. Köhler) l’accord n’est que progressif et n’exclut nullement une sĂ©rie de corrections indispensables.

Bref, Ă  tous les niveaux, l’expĂ©rience est nĂ©cessaire au dĂ©veloppement de l’intelligence. Tel est le fait fondamental sur lequel se fondent les hypothĂšses empiristes et qu’elles ont le mĂ©rite de rappeler Ă  l’attention. Sur ce point, nos analyses de la naissance de l’intelligence de l’enfant confirment cette maniĂšre de voir. Mais il y a plus dans l’empirisme qu’une affirmation du rĂŽle de l’expĂ©rience : l’empirisme est avant tout une certaine conception de l’expĂ©rience et son action. D’une part, il tend Ă  considĂ©rer l’expĂ©rience comme s’imposant d’elle-mĂȘme, sans que le sujet ait Ă  l’organiser, c’est-Ă -dire comme s’imprimant directement sur l’organisme sans qu’une activitĂ© du sujet soit nĂ©ces-

saire Ă  sa constitution. D’autre part, et par consĂ©quent, l’empirisme regarde l’expĂ©rience comme existant en elle-mĂȘme, soit qu’elle doive sa valeur Ă  un systĂšme de « choses » extĂ©rieures toutes faites et de relations donnĂ©es entre ces choses (empirisme mĂ©taphysique), soit qu’elle consiste en un systĂšme d’habitudes et d’associations se suffisant Ă  elles-mĂȘmes (phĂ©nomĂ©nisme). Cette double croyance en l’existence d’une expĂ©rience en soi et en sa pression directe sur l’esprit du sujet explique en fin de compte pourquoi l’empirisme est nĂ©cessairement associationniste : tout autre mode d’enregistrement de l’expĂ©rience que l’association sous ses diffĂ©rentes formes (rĂ©flexe conditionnĂ©, « transfert associatif », association d’images, etc.) suppose, en effet, une activitĂ© intellectuelle participant Ă  la construction de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure perçue par le sujet.

Bien entendu, l’empirisme ainsi prĂ©sentĂ© n’est plus, aujourd’hui, qu’une doctrine-limite. Mais certaines thĂ©ories cĂ©lĂšbres de l’intelligence en demeurent bien proches. Par exemple, lorsque M. Spearman dĂ©crit ses trois Ă©tapes du progrĂšs intellectuel, l’« intuition de l’expĂ©rience » (apprĂ©hension immĂ©diate des donnĂ©es), l’« éduction des relations » et l’« éduction des corrĂ©lats », il emploie un langage fort diffĂ©rent de celui de l’associationnisme et qui semble indiquer l’existence d’une activitĂ© sui generis de l’esprit. Mais en quoi consiste-t-elle, dans le cas particulier ? L’intuition immĂ©diate de l’expĂ©rience ne dĂ©passe pas la conscience passive des donnĂ©es immĂ©diates. Quant Ă  l’« éduction » des relations ou des corrĂ©lats, elle n’est que simple lecture d’une rĂ©alitĂ© dĂ©jĂ  toute constituĂ©e et lecture dont on ne prĂ©cise pas le dĂ©tail du mĂ©canisme. Un subtil continuateur de Spearman, M. N. Isaacs, a, il est vrai, rĂ©cemment tentĂ© d’analyser ce processus 1. L’important, dans l’expĂ©rience, ce serait l’« attente », c’est-Ă -dire l’anticipation rĂ©sultant des observations antĂ©rieures et destinĂ©e Ă  ĂȘtre confirmĂ©e ou dĂ©mentie par les Ă©vĂ©nements actuels. Lorsque la prĂ©vision est infirmĂ©e par les faits, le sujet se livrerait Ă  de nouvelles anticipations (ferait de nouvelles hypothĂšses) et finalement, en cas d’échec, se retournerait sur lui-mĂȘme pour modifier sa mĂ©thode. Mais, ou bien les schĂšmes servant ainsi Ă  l’« attente » et au contrĂŽle de ses rĂ©sultats ne consistent qu’en un rĂ©sidu mnĂ©monique des expĂ©riences passĂ©es, et nous retombons dans un associationnisme dont le seul progrĂšs est d’ĂȘtre moteur et non plus seulement contemplatif, ou bien ils impliquent une organisation intellectuelle proprement dite (une Ă©laboration active des schĂšmes d’anticipation grĂące Ă  un mĂ©canisme assimi-

1 In Suz. ISAACS. The Intellectual Growth in young Children, London (Routlege), 1930.

lateur ou constructif) et nous sortons de l’empirisme puisque, dans ce cas, l’expĂ©rience est structurĂ©e par le sujet lui-mĂȘme.

Or, si nous admettons la nĂ©cessitĂ© de l’expĂ©rience, Ă  tous les niveaux, et si, en particulier, nous pouvons suivre M. Isaacs dans tout ce qu’il affirme (sinon dans ce qu’il nie), les faits analysĂ©s au cours de ce volume semblent nous interdire d’interprĂ©ter cette expĂ©rience sur le mode empiriste, c’est-Ă -dire comme un contact direct entre les choses et l’esprit.

La premiĂšre raison peut paraĂźtre paradoxale, mais, bien pesĂ©e, elle entraĂźne toutes les autres : c’est que l’importance de l’expĂ©rience augmente au lieu de diminuer au cours des six stades que nous avons distinguĂ©s. L’esprit de l’enfant s’avance, en effet, Ă  la conquĂȘte des choses comme si les progrĂšs de l’expĂ©rience supposaient une activitĂ© intelligente qui organise celle-ci au lieu d’en rĂ©sulter. Autrement dit, le contact avec les choses est moins direct au dĂ©but qu’au terme de l’évolution envisagĂ©e. Bien plus, il ne l’est jamais, mais tend seulement Ă  le devenir : c’est ce que nous avons constatĂ© en montrant que l’expĂ©rience n’est qu’une « accommodation », si exacte qu’elle puisse devenir. Or il est de l’essence de l’empirisme de mettre au contraire la « chose » ou, Ă  son dĂ©faut, la « donnĂ©e immĂ©diate », c’est-Ă -dire toujours l’attitude rĂ©ceptive de l’esprit, au point de dĂ©part de toute Ă©volution intellectuelle, le progrĂšs de l’intelligence consistant simplement Ă  construire des raccourcis de rĂ©actions ou des rĂ©actions de plus en plus « diffĂ©rĂ©es » destinĂ©es Ă  se passer du contact direct pour ne le retrouver que de loin en loin.

Rappelons comment les choses se passent au cours de nos six stades du point de vue de cette accommodation progressive avec le milieu extĂ©rieur. Durant le premier stade, il n’existe naturellement aucun contact direct avec l’expĂ©rience, puisque l’activitĂ© est simplement rĂ©flexe. L’accommodation aux choses se confond donc avec l’exercice du rĂ©flexe. Durant le second stade, des associations nouvelles se constituent et ainsi dĂ©bute la pression de l’expĂ©rience. Mais ces associations se bornent, au dĂ©but, Ă  relier entre eux deux ou plusieurs mouvements du corps propre, ou encore une rĂ©action du sujet Ă  un signal externe. Il y a lĂ  certes une conquĂȘte due Ă  l’expĂ©rience. Seulement cette « expĂ©rience » ne met pas encore l’esprit en prĂ©sence des « choses » elles-mĂȘmes : elle le place exactement Ă  mi-chemin entre le milieu externe et le corps propres. L’accommodation demeure donc indissociĂ©e de l’activitĂ© de rĂ©pĂ©tition, cette derniĂšre portant simplement sur des rĂ©sultats acquis fortuitement au lieu d’ĂȘtre dus au dĂ©roulement de l’activitĂ© rĂ©flexe. Avec le troisiĂšme stade, les associations acquises constituent des relations entre les choses

elles-mĂȘmes et non plus uniquement entre les divers mouvements du corps. Mais ces relations demeurent encore sous la dĂ©pendance de l’action propre, c’est-Ă -dire que le sujet n’expĂ©rimente toujours pas : son accommodation aux choses reste un simple effort de rĂ©pĂ©tition, les rĂ©sultats reproduits Ă©tant seulement plus complexes qu’au stade prĂ©cĂšdent. Avec le quatriĂšme stade, l’expĂ©rience se rapproche encore de l’« objet », les coordinations entre les schĂšmes permettant Ă  l’enfant d’établir des relations rĂ©elles entre les choses (par opposition aux rapports pratiques purement phĂ©nomĂ©nistes). Mais c’est seulement avec le cinquiĂšme stade que l’accommodation se libĂšre dĂ©finitivement et donne lieu Ă  une expĂ©rience vraie, laquelle se dĂ©veloppe encore au cours du sixiĂšme stade.

L’esprit procĂšde donc du phĂ©nomĂ©nisme pur, dont les prĂ©sentations demeurent Ă  mi-chemin entre le corps propre et le milieu externe, Ă  l’expĂ©rimentation active, qui seule pĂ©nĂštre Ă  l’intĂ©rieur des choses. Qu’est-ce Ă  dire, sinon que l’enfant ne subit pas, de la part du milieu, une simple pression extĂ©rieure, mais qu’il cherche au contraire Ă  s’adapter Ă  lui ? L’expĂ©rience n’est donc pas rĂ©ception, mais action et construction progressives, telle est le fait fondamental.

Or cette premiĂšre raison de corriger l’interprĂ©tation empiriste en entraĂźne une seconde : si l’« objet » ne s’impose pas au dĂ©but de l’évolution mentale, mais se propose Ă  titre de fin suprĂȘme, ne serait-ce pas qu’il ne peut ĂȘtre conçu indĂ©pendamment d’une activitĂ© du sujet ? Sur ce point, l’examen des faits nous paraĂźt comporter une rĂ©ponse dĂ©cisive : l’« accommodation », par quoi nous avons dĂ©fini le contact avec l’expĂ©rience, est toujours indissociable d’une « assimilation » des donnĂ©es Ă  l’activitĂ© du sujet lui-mĂȘme. Choisissons une chose quelconque, que nous considĂ©rerons, Ă  titre d’observateurs, comme un « objet » indĂ©pendant de nous — ce qui signifie sans doute que nous l’assimilons aux structures mentales de notre esprit adulte — et cherchons comment l’enfant s’adapte progressivement Ă  elle.

Durant les deux premiers stades, la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure ne peut avoir qu’une seule signification : les choses ne sont que des aliments pour l’exercice des rĂ©flexes (sucer, etc.) ou des mĂ©canismes en voie d’acquisition (suivre des yeux, etc.). Si donc le sujet s’adapte empiriquement aux caractĂšres de l’objectif, il ne s’agit que d’accommoder Ă  celui-ci les schĂšmes innĂ©s ou acquis auxquels il est d’emblĂ©e assimilĂ©. Quant Ă  l’acquisition des schĂšmes du second type, elle nĂ©cessite prĂ©cisĂ©ment l’assimilation : c’est en cherchant Ă  assimiler l’objectif Ă  un schĂšme antĂ©rieur que l’enfant accommode celui-ci Ă  celui-lĂ  (en remontant

ainsi jusqu’aux schĂšmes rĂ©flexes), et c’est en rĂ©pĂ©tant (par « assimilation reproductrice ») le mouvement qui rĂ©ussit que le sujet exĂ©cute cette opĂ©ration et constitue le nouveau schĂšme. L’expĂ©rience ne peut donc pas ĂȘtre, mĂȘme au dĂ©but, un simple contact entre le sujet et une rĂ©alitĂ© indĂ©pendante de lui, puisque l’accommodation est insĂ©parable d’un acte d’assimilation qui assigne Ă  l’objectif une signification relative Ă  l’activitĂ© propre.

Durant le troisiĂšme stade, il peut paraĂźtre que l’expĂ©rience se libĂšre de l’assimilation. Lorsque, par exemple, l’enfant dĂ©couvre que les mouvements de sa main, saisissant un cordon, dĂ©clenchent ceux du toit du berceau, il semble qu’un tel phĂ©nomĂšne, dont l’irruption soudaine est irrĂ©ductible Ă  toute anticipation, constitue le type de l’expĂ©rience pure. NĂ©anmoins, ce spectacle donne lieu, chez l’enfant, Ă  un essai immĂ©diat de reproduction, c’est-Ă -dire Ă  une rĂ©action d’assimilation, l’accommodation intervenant simplement pour retrouver les gestes qui ont conduit au rĂ©sultat dĂ©sirĂ©. Or cette rĂ©pĂ©tition serait inexplicable si, dĂšs sa production, le phĂ©nomĂšne fortuit n’avait pas Ă©tĂ© assimilĂ©, sous l’un ou l’autre de ses aspects, Ă  un schĂšme antĂ©rieur, dont il apparaĂźt comme une diffĂ©renciation. C’est ainsi que, dĂšs leurs premiĂšres manifestations, les mouvements du toit du berceau sont perçus, non seulement comme des choses Ă  voir, Ă  entendre, etc. (schĂšmes primaires), mais comme des prolongements de l’action de la main (tirer le cordon, etc.) ou du corps entier (se secouer, etc.). D’autre part, dĂšs que ces premiĂšres rĂ©actions secondaires aboutissent ainsi, par leur rĂ©pĂ©tition assimilatrice elle-mĂȘme, Ă  la constitution de nouveaux schĂšmes, ceux-ci assimilent Ă  leur tour tous les Ă©vĂ©nements empiriques nouveaux qui viendront les diffĂ©rencier. Les premiers schĂšmes secondaires dĂ©rivent donc des schĂšmes primaires par un processus assimilatif continu et engendrent par diffĂ©renciation tous les schĂšmes secondaires ultĂ©rieurs. A aucun moment, l’accommodation n’est donc pure de toute assimilation.

Au cours du quatriĂšme stade, la coordination des schĂšmes aboutit Ă  des essais qui sont confirmĂ©s ou infirmĂ©s par l’expĂ©rience seule. Mais cette coordination Ă©tant elle-mĂȘme le rĂ©sultat d’une assimilation rĂ©ciproque, l’accommodation des schĂšmes est donc Ă  nouveau insĂ©parable de leur assimilation. Au cours du cinquiĂšme stade, par contre, l’accommodation tend Ă  se libĂ©rer pour donner naissance Ă  des conduites essentiellement expĂ©rimentales. Mais, en ce qui concerne ces rĂ©actions « tertiaires », deux circonstances suffisent Ă  dĂ©montrer qu’elles supposent toujours l’assimilation. D’une part, les schĂšmes tertiaires dĂ©rivent par diffĂ©renciation des schĂšmes secondaires : c’est au cours de l’exercice de ces derniers

que surgit le fait nouveau provoquant l’expĂ©rimentation. Quant Ă  celle-ci, elle consiste, elle aussi, en une rĂ©action circulaire, c’est-Ă -dire en une recherche active, et non pas en une rĂ©ception pure : si poussĂ©es que soient les accommodations auxquelles elle donne lieu, elle a donc toujours pour moteur l’assimilation elle-mĂȘme et se borne Ă  diffĂ©rencier les rĂ©actions circulaires dans le sens de la conquĂȘte du nouveau. D’autre part, les conduites de « dĂ©couverte des moyens nouveaux par expĂ©rimentation active » consistent en coordinations analogues Ă  celles du quatriĂšme stade, mais avec en plus un ajustement aux donnĂ©es de l’expĂ©rience prĂ©cisĂ©ment dĂ» Ă  la mĂ©thode des rĂ©actions tertiaires : c’est donc dire que de tels comportements sont doublement dĂ©pendants de l’assimilation. Au cours du sixiĂšme stade, enfin, il en est a fortiori de mĂȘme, puisque les « expĂ©riences mentales » qui apparaissent alors attestent le pouvoir assimilateur des schĂšmes qui se combinent ainsi entre eux intĂ©rieurement.

En conclusion, non seulement l’expĂ©rience est d’autant plus active et plus comprĂ©hensive que mĂ»rit l’intelligence, mais encore les « choses » sur lesquelles elle procĂšde ne peuvent jamais ĂȘtre conçues indĂ©pendamment de l’activitĂ© du sujet. Cette seconde constatation vient donc renforcer la premiĂšre et indiquer que, si l’expĂ©rience est nĂ©cessaire au dĂ©veloppement intellectuel, elle ne saurait s’interprĂ©ter, avec les thĂ©ories empiristes, comme se suffisant Ă  elle-mĂȘme. Il est vrai que plus l’expĂ©rience est active et plus la rĂ©alitĂ© sur laquelle elle porte devient indĂ©pendante du moi et par consĂ©quent « objective ». C’est ce que nous dĂ©montrerons au cours du volume II, en Ă©tudiant comment l’objet se dissocie du sujet au fur et Ă  mesure du progrĂšs intellectuel. Mais, loin de parler en faveur de l’empirisme, ce phĂ©nomĂšne nous paraĂźt au contraire le mieux Ă  mĂȘme de caractĂ©riser la vraie nature de l’expĂ©rience. C’est, en effet, dans la mesure oĂč le sujet est actif que l’expĂ©rience s’objective : l’objectivitĂ© ne signifie donc pas l’indĂ©pendance par rapport Ă  l’activitĂ© assimilatrice de l’intelligence, mais simplement la dissociation d’avec le moi en sa subjectivitĂ© Ă©gocentrique. L’objectivitĂ© de l’expĂ©rience est une conquĂȘte de l’accommodation et de l’assimilation combinĂ©es, c’est-Ă -dire de l’activitĂ© intellectuelle du sujet, et non pas une donnĂ©e premiĂšre s’imposant Ă  lui du dehors. Le rĂŽle de l’assimilation est par consĂ©quent loin de diminuer d’importance au cours de l’évolution de l’intelligence sensori-motrice, du fait que l’accommodation se diffĂ©rencie progressivement : bien au contraire, dans la mesure oĂč l’accommodation s’affirme, en tant qu’activitĂ© centrifuge des schĂšmes, l’assimilation remplit avec une vigueur croissante son rĂŽle de coordination et d’unification. Le

caractĂšre toujours plus complĂ©mentaire de ces deux fonctions nous permet ainsi de conclure que l’expĂ©rience, loin de se libĂ©rer de l’activitĂ© intellectuelle, ne progresse que dans la mesure oĂč elle est organisĂ©e et animĂ©e par l’intelligence elle-mĂȘme.

Une troisiĂšme raison vient s’ajouter aux deux premiĂšres pour nous empĂȘcher d’accepter telle quelle l’explication « empiriste » de l’intelligence : c’est que le contact entre l’esprit et les choses ne consiste, Ă  aucun niveau, en perceptions de donnĂ©es simples ou en associations de telles unitĂ©s, mais toujours en apprĂ©hensions de complexes plus ou moins « structurĂ©s ». Durant le premier stade, cela est clair, puisque les perceptions Ă©lĂ©mentaires qui peuvent accompagner l’exercice rĂ©flexe prolongent nĂ©cessairement son mĂ©canisme : elles sont donc d’emblĂ©e organisĂ©es. Quant au second stade, nous avons cherchĂ© Ă  Ă©tablir que les premiĂšres associations et les habitudes Ă©lĂ©mentaires ne se prĂ©sentent jamais comme des liaisons constituĂ©es aprĂšs coup entre des termes isolĂ©s, mais bien qu’elles rĂ©sultent de conduites complexes et structurĂ©es dĂšs leur point de dĂ©part : une association habituelle ne se forme que dans la mesure oĂč le sujet poursuit une fin dĂ©terminĂ©e et attribue par consĂ©quent aux donnĂ©es en prĂ©sence une signification relative Ă  ce but prĂ©cis. Cela rĂ©sulte d’ailleurs du fait dĂ©jĂ  mentionnĂ© que l’accommodation aux choses s’appuie toujours sur une assimilation de ces choses Ă  des schĂšmes dĂ©jĂ  structurĂ©s (la constitution d’un nouveau schĂšme consiste, en effet, toujours en une diffĂ©renciation des schĂšmes prĂ©cĂ©dents). Il va de soi que les liaisons qui s’établissent durant les stades ultĂ©rieurs (du troisiĂšme au sixiĂšme), sont moins simples encore, puisqu’elles dĂ©rivent des rĂ©actions secondaires et tertiaires et des diverses assimilations rĂ©ciproques des schĂšmes entre eux. DĂšs lors, elles peuvent encore moins prĂ©tendre Ă  la qualitĂ© de pures associations : c’est toujours au sein de totalitĂ©s dĂ©jĂ  organisĂ©es ou en voie de rĂ©organisations qu’elles se constituent.

Or, nous l’avons dĂ©jĂ  dit, on voit mal comment l’empirisme cesserait d’ĂȘtre associationniste. Dire avec Hume que les perceptions spatiales et temporelles sont d’emblĂ©e des « impressions composĂ©es » et dire que l’ordre de succession des sons, dans une phrase musicale, constitue une « forme » directement perçue, c’est renoncer, sur ces points, Ă  l’explication empiriste. En effet, dans la mesure oĂč l’expĂ©rience apparaĂźt d’emblĂ©e organisĂ©e Ă  la perception, c’est que, ou bien celle-ci est elle-mĂȘme structurĂ©e de maniĂšre correspondante, ou bien la perception impose sa propre structure Ă  la matiĂšre perçue. Dans les deux cas, le contact avec l’expĂ©rience suppose une activitĂ© organisatrice ou structurante,

l’expĂ©rience ne s’imprimant pas telle quelle dans l’esprit du sujet. C’est seulement, en effet, dans l’hypothĂšse des traces mnĂ©moniques isolĂ©es et des associations dues Ă  la rĂ©pĂ©tition mĂ©canique (Ă  la rĂ©pĂ©tition des circonstances extĂ©rieures) que l’on comprend comment il peut y avoir rĂ©ception pure. Toute hypothĂšse dĂ©passe l’empirisme et attribue au sujet un pouvoir d’adaptation avec tout ce que comporte une telle notion.

Bref, si l’expĂ©rience apparaĂźt comme l’une des conditions nĂ©cessaires du dĂ©veloppement de l’intelligence, l’étude des premiers stades de ce dĂ©veloppement infirme la conception empiriste de l’expĂ©rience.

§ 2. L’intellectualisme vitaliste.

Si tant est que l’intelligence n’est pas une sommation de traces dĂ©posĂ©es par le milieu ni d’associations imposĂ©es par la pression des choses, la solution la plus simple consiste dĂšs lors Ă  en faire une force d’organisation ou une facultĂ© inhĂ©rente Ă  l’esprit humain et mĂȘme Ă  toute vie animale quelle qu’elle soit.

Il est inutile de rappeler ici comment une telle hypothĂšse, abandonnĂ©e durant les premiĂšres phases de la psychologie expĂ©rimentale, rĂ©apparaĂźt aujourd’hui sous l’influence de prĂ©occupations Ă  la fois biologiques le nĂ©ovitalisme) et philosophiques (le renouveau de l’aristotĂ©lisme et du thomisme). Ce n’est pas, en effet, telle ou telle forme historique ou contemporaine d’intellectualisme qui nous intĂ©resse ici, mais seulement le bien-fondĂ© d’une telle interprĂ©tation, dans la mesure oĂč elle est applicable Ă  nos rĂ©sultats. Or, il est indĂ©niable que l’hypothĂšse a ses mĂ©rites et que les raisons mĂȘmes, qui militent en faveur du vitalisme en biologie, sont de nature Ă  favoriser l’intellectualisme en psychologie de l’intelligence.

Ces raisons sont au nombre de deux au moins. La premiĂšre tient Ă  la difficultĂ© de rendre compte de l’intelligence, une fois achevĂ©e, par autre chose que par sa propre organisation, considĂ©rĂ©e comme une totalitĂ© se suffisant Ă  elle-mĂȘme. L’intelligence en action est, en effet, irrĂ©ductible Ă  tout ce qui n’est pas elle et, d’autre part, elle apparaĂźt comme un systĂšme total dont on ne saurait concevoir une partie sans faire intervenir l’ensemble. De lĂ  Ă  faire de l’intelligence un pouvoir sui generis (comme le vitalisme fait de l’organisme l’expression d’une force spĂ©ciale) il n’y a qu’un pas. Or, en parlant, comme nous l’avons fait, d’une « organisation » des schĂšmes et de leur « adaptation » spontanĂ©e au milieu, nous avons cĂŽtoyĂ© sans cesse ce genre d’explication des totalitĂ©s par elles-mĂȘmes en quoi consiste l’interprĂ©tation vitaliste et spiritualiste. Nous y rĂ©sisterons dans la mesure oĂč

nous ne ferons ni de l’organisation ni de l’assimilation des forces, mais seulement des fonctions ; nous y cĂ©derons, par contre, dĂšs que nous substantifierons ces fonctions, c’est-Ă -dire dĂšs que nous les concevrons comme des mĂ©canismes Ă  structure toute donnĂ©e et permanente.

D’oĂč les arguments du second groupe, qui sont d’ordre gĂ©nĂ©tique. Etant admis que l’intelligence constitue un mĂ©canisme s’expliquant par lui-mĂȘme, l’organisation qui la caractĂ©rise est donc immanente aux stades les plus primitifs. L’intelligence est ainsi en germe dans la vie elle-mĂȘme, soit que l’« intelligence organique » qui est Ă  l’Ɠuvre sur le plan physiologique contienne en puissance les rĂ©alisations les plus hautes de l’intelligence abstraite, soit qu’elle les suscite progressivement en tendant vers elles comme Ă  une fin nĂ©cessaire. — Or, ne cherchons pas Ă  dissimuler que, sous la diversitĂ© des vocabulaires, c’est bien aussi Ă  Ă©tablir une continuitĂ©[*] entre le vital et l’intellectuel que tendent nos interprĂ©tations et que, dans cette mesure, elles peuvent se rĂ©clamer de l’inspiration vitaliste. Nous avons insistĂ© sans cesse, en effet, sur l’unitĂ© profonde des phĂ©nomĂšnes d’organisation et d’adaptation, du plan morphologico-rĂ©flexe Ă  l’intelligence systĂ©matique elle-mĂȘme. L’adaptation intellectuelle au milieu extĂ©rieur et l’organisation interne qu’elle implique prolongent ainsi les mĂ©canismes que l’on peut suivre dĂšs les rĂ©actions vitales Ă©lĂ©mentaires. La crĂ©ation des structures intelligentes est parente de l’élaboration des formes qui caractĂ©rise la vie tout entiĂšre. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il est difficile de ne pas faire des relations entre la connaissance et la rĂ©alitĂ© l’équilibre idĂ©al vers lequel tend l’évolution biologique entiĂšre parce que seules elles harmonisent pleinement l’assimilation et l’accommodation jusque-lĂ  toujours plus ou moins antagonistes entre elles. Rien ne serait donc plus facile que de traduire nos conclusions en un langage vitaliste, de faire appel Ă  la hiĂ©rarchie des Ăąmes vĂ©gĂ©tative, sensible et raisonnable pour exprimer la continuitĂ© fonctionnelle du dĂ©veloppement et d’opposer en principe la vie et la matiĂšre inorganisĂ©e pour justifier mĂ©taphysiquement l’activitĂ© du sujet intelligent.

Mais si le vitalisme a le mĂ©rite, sans cesse renouvelĂ©, de souligner les difficultĂ©s et surtout les lacunes des solutions positives, il est trop clair que ses propres explications prĂ©sentent l’inconvĂ©nient de leur simplicitĂ© et de leur rĂ©alisme, c’est-Ă -dire qu’elles sont sans cesse menacĂ©es par les progrĂšs de l’analyse biologique autant que par ceux de la rĂ©flexion de l’intelligence sur elle-mĂȘme. Or notre ambition Ă©tant prĂ©cisĂ©ment de faire converger sur l’interprĂ©tation du dĂ©veloppement de la raison la double

*[Note FJP : nous avons substitué "continuité" à "conduite".]

lumiĂšre de l’explication biologique et de la critique de la connaissance, il serait paradoxal que cette union aboutit Ă  un renforcement de la thĂšse vitaliste. En rĂ©alitĂ©, trois divergences essentielles sĂ©parent la description que nous avons adoptĂ©e du systĂšme que nous examinons maintenant : la premiĂšre tient au rĂ©alisme de l’intelligence-facultĂ©, la seconde Ă  celui ce l’organisation-force-vitale et la troisiĂšme au rĂ©alisme de la connaissance-adaptation.

En premier lieu, il est de l’essence de l’intellectualisme vitaliste de considĂ©rer l’intelligence comme une facultĂ©, c’est-Ă -dire comme un mĂ©canisme tout montĂ© en sa structure et en son fonctionnement. Or, une distinction essentielle s’impose Ă  cet Ă©gard. Si l’analyse Ă©pistĂ©mologique, qu’elle soit simplement rĂ©flexive ou qu’elle porte sur la connaissance scientifique, aboutit Ă©galement Ă  considĂ©rer l’intellection comme un acte irrĂ©ductible, il s’agit uniquement, dans ce dernier cas, de la connaissance elle-mĂȘme, en tant qu’obĂ©issant Ă  des normes idĂ©ales de vĂ©ritĂ© et que se traduisant dans la pensĂ©e sous forme d’états de conscience sui generis. Mais de cette expĂ©rience intime de l’intellection on ne peut rien tirer en ce qui concerne les conditions de fait, c’est-Ă -dire psychologiques et biologiques, du mĂ©canisme intellectuel : preuve en soit que, sans parler des thĂ©ories mĂ©taphysiques de la connaissance, l’accord est loin d’ĂȘtre rĂ©alisĂ©, sur le terrain scientifique lui-mĂȘme, entre les diverses analyses logico-mathĂ©matiques de la vĂ©ritĂ© rationnelle, entre les thĂ©ories multiples de la psychologie de l’intelligence, ni a fortiori entre ces deux groupes de recherches. Or l’intellectualisme prĂ©tend prĂ©cisĂ©ment tirer du fait de l’intellection la conclusion qu’il existe une facultĂ© psychique simple de connaĂźtre, laquelle serait l’intelligence elle-mĂȘme. Ce n’est donc pas l’intellection comme telle que cette doctrine pose comme irrĂ©ductible, c’est une certaine rĂ©ification de cet acte, sous forme d’un mĂ©canisme donnĂ© Ă  l’état tout constituĂ©.

Or, c’est Ă  partir de ce point que nous ne pouvons plus suivre. Du fait que l’ĂȘtre vivant parvient Ă  la connaissance et que l’enfant est destinĂ© Ă  conquĂ©rir un jour la science, nous croyons certes qu’il faut conclure Ă  une continuitĂ© entre la vie et l’intelligence. Bien plus, du fait que les opĂ©rations les plus complexes de la pensĂ©e logique semblent prĂ©parĂ©es dĂšs les rĂ©actions sensori-motrices Ă©lĂ©mentaires, nous infĂ©rons que cette continuitĂ© peut s’observer dĂ©jĂ  dans le passage du rĂ©flexe aux premiĂšres adaptations acquises et de celles-ci aux manifestations les plus simples de l’intelligence pratique. Mais la question subsiste entiĂšre de savoir ce qui est permanent au cours de cette

évolution et ce qui demeure caractéristique de chaque niveau considéré.

La solution Ă  laquelle conduisent nos observations est que seules les fonctions de l’intellect (par opposition aux structures) sont communes aux diffĂ©rents stades, et par consĂ©quent servent de trait d’union entre la vie de l’organisme et celle de l’intelligence. C’est ainsi qu’à chaque niveau le sujet assimile le milieu, c’est-Ă -dire l’incorpore Ă  des schĂšmes tout en entretenant ceux-ci par cet exercice et par une gĂ©nĂ©ralisation constante. A chaque niveau, l’adaptation est donc Ă  la fois accommodation de l’organisme aux objets et assimilation des objets Ă  l’activitĂ© de l’organisme. A chaque niveau cette adaptation s’accompagne d’une recherche de la cohĂ©rence qui unifie la diversitĂ© de l’expĂ©rience en coordonnant les schĂšmes entre eux. Bref, il existe un fonctionnement commun Ă  tous les stades du dĂ©veloppement sensori-moteur et dont le fonctionnement de l’intelligence logique paraĂźt le prolongement (le mĂ©canisme formel des concepts et des relations prolongeant l’organisation des schĂšmes et l’adaptation Ă  l’expĂ©rience faisant suite Ă  l’accommodation au milieu). D’autre part, ce fonctionnement sensori-moteur prolonge Ă  son tour celui de l’organisme, le jeu des schĂšmes Ă©tant fonctionnellement comparable Ă  celui des organes, dont la « forme » rĂ©sulte d’une interaction entre le milieu et l’organisme.

Mais il est Ă©vident que l’on ne saurait tirer de cette permanence du fonctionnement la preuve de l’existence d’une identitĂ© des structures. Que le jeu des rĂ©flexes, celui des rĂ©actions circulaires, des schĂšmes mobiles, etc., soit identique Ă  celui des opĂ©rations logiques, cela ne prouve en rien que les concepts soient des schĂšmes sensori-moteurs ni ceux-ci des schĂšmes rĂ©flexes. Il faut donc, Ă  cĂŽtĂ© des fonctions, faire la part des structures et admettre qu’à une mĂȘme fonction peuvent correspondre les organes les plus divers. Le problĂšme psychologique de l’intelligence est justement celui de la formation de ces organes ou structures et la solution de ce problĂšme n’est en rien prĂ©jugĂ©e du fait que l’on admet une permanence du fonctionnement. Cette permanence ne suppose donc nullement l’existence d’une « faculté » toute faite, transcendant toute causalitĂ© gĂ©nĂ©tique.

Ne pourrait-on cependant pas objecter qu’une permanence des fonctions implique nĂ©cessairement l’idĂ©e d’un mĂ©canisme constant, d’un « fonctionnement » se conservant de lui-mĂȘme, bref, qu’on le veuille ou non, d’une « faculté » Ă  structure invariante ? C’est ainsi que, dans le langage psychologique courant, le mot « fonction » est parfois devenu synonyme de « faculté » et que, Ă  l’abri de cette terminologie, on dissimule une vĂ©ritable

collection d’entitĂ©s : la mĂ©moire, l’attention, l’intelligence, la volontĂ©, etc., sont ainsi trop souvent traitĂ©es de « fonctions » dans un sens qui n’a presque plus rien de « fonctionnel » et qui tend Ă  devenir structural ou pseudo-anatomique (comme si l’on disait « la circulation » en ne pensant plus Ă  la fonction mais seulement aux appareils qui la remplissent). Cela Ă©tant, avons-nous le droit d’admettre l’existence d’un fonctionnement intellectuel permanent sans reconnaĂźtre l’existence d’une intelligence-faculté ? C’est ici que les comparaisons avec la biologie paraissent dĂ©cisives. Il existe des fonctions dont l’invariance absolue s’accompagne de variations structurales considĂ©rables d’un groupe Ă  l’autre (la nutrition, par exemple). On peut mĂȘme dire que les fonctions les plus importantes et les plus gĂ©nĂ©rales au moyen desquelles on peut essayer de dĂ©finir la vie (organisation, assimilation au sens large du terme, etc.) ne correspondent Ă  aucun organe spĂ©cial, mais qu’elles ont pour instrument structural l’ensemble de l’organisme : la permanence de ces fonctions va donc de pair avec une variabilitĂ© encore plus grande de l’organe. Par consĂ©quent, admettre qu’il existe un fonctionnement intellectuel permanent ce n’est en aucune maniĂšre prĂ©juger de l’existence d’un mĂ©canisme structural invariant. Peut-ĂȘtre existe-t-il, de mĂȘme qu’un systĂšme circulatoire est nĂ©cessaire Ă  la circulation. Mais peut-ĂȘtre aussi l’intelligence se confond-elle avec l’ensemble de la conduite 1 ou avec l’un de ses aspects gĂ©nĂ©raux sans qu’il soit besoin de l’isoler sous la forme d’un organe particulier douĂ© de pouvoirs et de conservation. D’autre part, si elle caractĂ©rise la conduite dans son ensemble, il n’est pas nĂ©cessaire pour autant d’en faire une facultĂ© ou l’émanation d’une Ăąme substantielle, et cela pour les mĂȘmes raisons.

Le rĂ©alisme biologique auquel se rĂ©fĂšre l’interprĂ©tation vitaliste est exactement parallĂšle au rĂ©alisme intellectualiste que nous venons de rejeter : de mĂȘme que la permanence des fonctions intellectuelles peut paraĂźtre impliquer l’existence d’une intelligence-facultĂ©, de mĂȘme le fait de l’organisation vitale conduit abusivement Ă  l’hypothĂšse d’une « force » d’organisation. La solution vitaliste est la mĂȘme dans les deux cas : du fonctionnement on passe sans plus Ă  l’interprĂ©tation structurale, et l’on « rĂ©alise » ainsi la totalitĂ© fonctionnelle sous la forme d’une cause unique et simple. Or, sur ce second point Ă©galement, nous ne saurions suivre le vitalisme. De ce que l’organisation de l’ĂȘtre vivant implique un pouvoir d’adaptation qui aboutit Ă  l’intel-ligence elle-mĂȘme, il ne s’ensuit nullement que ces fonctions

1 Henri PIÉRON. Psychologie expĂ©rimentale (Paris 1927), pp 204-208.

diverses soient inexplicables et irrĂ©ductibles. Seulement les problĂšmes de l’organisation et de l’adaptation (y compris celui de l’assimilation) dĂ©passent la psychologie et supposent une interprĂ©tation biologique d’ensemble.

Ces deux premiĂšres expressions du rĂ©alisme vitaliste conduisent Ă  un rĂ©alisme de l’adaptation elle-mĂȘme, Ă  propos duquel l’opposition nous semble plus nette encore entre les rĂ©sultats de nos recherches et le systĂšme d’interprĂ©tation que nous examinons maintenant. En tant que considĂ©rant la vie comme irrĂ©ductible Ă  la matiĂšre et l’intelligence comme une facultĂ© inhĂ©rente Ă  la vie, le vitalisme conçoit la connaissance comme une adaptation sui generis de cette facultĂ© Ă  un objet donnĂ© indĂ©pendamment du sujet. En d’autres termes, cette adaptation, tout en demeurant mystĂ©rieuse Ă  cause de ces oppositions mĂȘmes, se rĂ©duit en fait Ă  ce que le sens commun a toujours envisagĂ© comme Ă©tant l’essence du connaĂźtre : une simple copie des choses. L’intelligence, nous dit-on, tend Ă  se conformer Ă  l’objet et Ă  le possĂ©der grĂące Ă  une sorte d’identification mentale : elle « devient l’objet » en pensĂ©e. Le vitalisme rejoint ainsi toujours l’empirisme, sur le terrain de la connaissance comme telle, Ă  cette seule nuance prĂšs que l’intelligence, du point de vue auquel nous nous plaçons maintenant, se soumet d’elle-mĂȘme Ă  la chose au lieu de lui ĂȘtre soumise de l’extĂ©rieur : il y a imitation voulue et non pas simple rĂ©ception.

Mais ce rĂ©alisme Ă©pistĂ©mique se heurte, nous semble-t-il, au fait fondamental sur lequel nous avons insistĂ© sans cesse au cours de nos analyses : c’est que l’adaptation — intellectuelle et biologique, donc aussi bien celle de l’intelligence aux « choses » que celle de l’organisme Ă  son « milieu »  — consiste toujours en un Ă©quilibre entre l’accommodation et l’assimilation. Autrement dit, la connaissance ne saurait ĂȘtre une copie, puisqu’elle est toujours une mise en relation entre l’objet et le sujet, une incorporation de l’objet Ă  des schĂšmes, dus Ă  l’activitĂ© propre et qui s’accommodent simplement Ă  lui tout en le rendant comprĂ©hensible au sujet. En d’autres termes encore, l’objet n’existe, pour la connaissance, que dans ses relations avec le sujet, et, si l’esprit s’avance toujours davantage Ă  la conquĂȘte des choses, c’est qu’il organise toujours plus activement l’expĂ©rience, au lieu de mimer du dehors une rĂ©alitĂ© toute faite : l’objet n’est pas une « donnĂ©e », mais le rĂ©sultat d’une construction.

Or cette interaction de l’activitĂ© intelligente et de l’expĂ©rience trouve son pendant, sur le plan biologique, dans une interac-tion nĂ©cessaire entre l’organisme et le milieu. Dans la mesure, en

effet, oĂč l’on se refuse Ă  dĂ©finir, avec le vitalisme, la vie par une force sui generis d’organisation, on est bien obligĂ© de considĂ©rer les ĂȘtres vivants Ă  la fois comme conditionnĂ©s par l’univers physico-chimique et comme lui rĂ©sistant en se l’assimilant. Il y a donc interdĂ©pendance entre l’organisme et l’univers entier, d’une part objectivement parce que celui-lĂ  rĂ©sulte de celui-ci tout en le complĂ©tant et en le transformant, d’autre part subjectivement parce que l’adaptation de l’esprit Ă  l’expĂ©rience suppose une activitĂ© qui entre Ă  titre de composante dans le jeu des relations objectives.

En bref, l’interprĂ©tation biologique des processus intellectuels fondĂ©e sur l’analyse de l’assimilation n’aboutit nullement au rĂ©alisme Ă©pistĂ©mique propre Ă  l’intellectualisme vitaliste. MĂȘme Ă  faire de la connaissance un cas singulier de l’adaptation organique, on aboutit au contraire Ă  cette conclusion que la vraie rĂ©alitĂ© n’est ni un organisme isolĂ© en son entĂ©lĂ©chie, ni un milieu externe capable de subsister tel quel si l’on en abstrait la vie et la pensĂ©e : la rĂ©alitĂ© concrĂšte n’est autre que l’ensemble des relations mutuelles du milieu et de l’organisme, c’est-Ă -dire le systĂšme des interactions qui les rendent solidaires l’un de l’autre. Ces relations une fois posĂ©es, on peut tenter de les Ă©lucider soit par la mĂ©thode biologique en partant d’un milieu tout fait pour chercher Ă  expliquer l’organisme et ses propriĂ©tĂ©s, soit par la mĂ©thode psychologique, en partant du dĂ©veloppement mental pour chercher comment le milieu se constitue pour l’intelligence. Or, si l’adaptation consiste bien, ainsi que nous l’avons admis, en un Ă©quilibre entre l’accommodation des schĂšmes aux choses et l’assimilation des choses aux schĂšmes, il va de soi que ces deux mĂ©thodes sont complĂ©mentaires : mais c’est Ă  condition de ne plus croire Ă  une intelligence toute faite ou une force vitale indĂ©pendante du milieu.

§ 3. L’apriorisme et la psychologie de la forme.

Si le dĂ©veloppement intellectuel ne rĂ©sulte ni des seules contraintes exercĂ©es par le milieu externe, ni de l’affirmation progressive d’une facultĂ© toute prĂ©parĂ©e pour connaĂźtre ce milieu, peut-ĂȘtre faut-il le concevoir comme l’expression [Note FJP : = "explication" dans le texte original] graduelle d’une sĂ©rie de structures prĂ©formĂ©es dans la constitution psycho-physiologique du sujet lui-mĂȘme.

Une telle solution s’est imposĂ©e dans l’histoire des thĂ©ories philosophiques de la connaissance lorsque, déçu tout Ă  la fois par l’empirisme anglais et par l’intellectualisme classique (et surtout par la thĂ©orie wolffienne de la facultĂ© rationnelle), le

kantisme recourut Ă  l’hypothĂšse aprioriste pour expliquer la possibilitĂ© de la science. En biologie, d’autre part, l’apriorisme a surgi lorsque les difficultĂ©s relatives au problĂšme de l’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis ont conduit Ă  rejeter l’empirisme lamarckien : les uns ont alors tentĂ© d’un retour au vitalisme, tandis que d’autres ont cherchĂ© Ă  rendre compte de l’évolution et de l’adaptation par l’hypothĂšse de la prĂ©formation des gĂšnes. Enfin, sur le terrain psychologique, une solution du mĂȘme genre a succĂ©dĂ© Ă  l’empirisme associationniste et au vitalisme intellectualiste : elle consiste Ă  expliquer chaque invention de l’intelligence par une structuration renouvelĂ©e et endogĂšne du champ de la perception ou du systĂšme des concepts et des relations. Les structures qui se succĂšdent ainsi constituent toujours des totalitĂ©s, c’est-Ă -dire qu’elles ne peuvent se rĂ©duire Ă  associations ou combinaisons d’origine empirique. D’autre part, la « GestaltthĂ©orie », Ă  laquelle nous faisons allusion maintenant, ne fait appel Ă  aucune facultĂ© ou force vitale d’organisation. Ces « formes » ne provenant ainsi ni des choses elles-mĂȘmes ni d’une facultĂ© formatrice, elles sont conçues comme plongeant leur racine jusque dans le systĂšme nerveux ou, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, dans la structure prĂ©formĂ©e de l’organisme. C’est en quoi nous pouvons considĂ©rer une telle solution comme « aprioriste ». Sans doute, dans la plupart des cas, les « Gestaltistes » ne prĂ©cisent-ils pas l’origine des structures et se bornent-ils Ă  dire qu’elles s’imposent nĂ©cessairement au sujet dans une situation donnĂ©e : c’est Ă  une sorte de platonisme de la perception que fait alors penser cette doctrine. Mais, comme c’est toujours Ă  la constitution psycho-physiologique du sujet lui-mĂȘme que le Gestaltisme revient lorsqu’il s’agit d’expliquer cette nĂ©cessitĂ© des formes, c’est bien en un apriorisme biologique ou en une variĂ©tĂ© de prĂ©formisme que consiste une telle interprĂ©tation.

Or, la thĂ©orie de la forme, loin de se borner Ă  Ă©noncer des principes gĂ©nĂ©raux, a fourni une sĂ©rie de travaux fondamentaux pour la comprĂ©hension du mĂ©canisme de l’intelligence : ceux de Wertheimer sur la nature psychologique du syllogisme, de Köhler sur l’intelligence et l’invention, de K. Lewin sur la thĂ©orie du « champ », etc. Ces recherches aboutissent toutes Ă  expliquer par une structuration du champ de la conception ou de la perception ce que nous attribuons Ă  l’assimilation. Il est donc indispensable de confronter de prĂšs ce systĂšme d’explication avec celui que nous avons employĂ© et mĂȘme de tenter, pour mieux conduire cette comparaison, d’interprĂ©ter nos rĂ©sultats en termes de « Gestalt ». Sur deux points essentiels, au moins, nous pouvons en effet nous rencontrer avec la « thĂ©orie de la forme ».

En premier lieu, il est fort vrai que toute solution intelligente et mĂȘme toute conduite dans laquelle intervient la comprĂ©hension d’une situation donnĂ©e (si Ă©tendu que soit le sens attribuĂ© au mot « comprĂ©hension ») apparaissent comme des totalitĂ©s et non pas comme des associations ou synthĂšses d’élĂ©ments isolĂ©s. A cet Ă©gard le « schĂšme », dont nous avons sans cesse admis l’existence peut ĂȘtre comparĂ© Ă  une « forme » ou « Gestalt ». SystĂšme dĂ©fini et clos de mouvements et de perceptions, le schĂšme prĂ©sente, en effet, ce double caractĂšre d’ĂȘtre structurĂ© (donc de structurer lui-mĂȘme le champ de la perception ou de la comprĂ©hension) et de se constituer d’emblĂ©e en tant que totalitĂ© sans rĂ©sulter d’une association ou d’une synthĂšse entre des Ă©lĂ©ments antĂ©rieurement isolĂ©s. Sans parler des schĂšmes rĂ©flexes, qui sont d’autant plus totalitaires et mieux structurĂ©s qu’ils sont dĂ©jĂ  montĂ©s Ă  la naissance, on peut observer ces caractĂšres dĂšs les premiers schĂšmes non hĂ©rĂ©ditaires, dus aux rĂ©actions circulaires primaires. Les habitudes les plus simples, de mĂȘme que les prĂ©tendues « associations » acquises ne rĂ©sultent pas, en effet, d’associations vraies, c’est-Ă -dire unissant entre eux des termes donnĂ©s comme tels, mais bien de liaisons impliquant d’emblĂ©e une totalitĂ© structurĂ©e : seule la signification globale de l’acte (le lien [Note FJP : = "lieu" dans le texte original] d’assimilation qui relie le rĂ©sultat au besoin Ă  satisfaire) assure, en effet, l’existence des relations qui, de l’extĂ©rieur, peuvent apparaĂźtre comme des « associations ». — Les « schĂšmes secondaires », d’autre part, constituent eux aussi toujours des systĂšmes d’ensemble analogues Ă  des « Gestalten ». C’est, en effet, seulement dans la mesure oĂč l’enfant s’essaie Ă  reconstituer un spectacle dont il vient d’ĂȘtre le tĂ©moin, ou l’auteur involontaire, qu’il rapproche tel geste de tel autre : les perceptions et les mouvements ne sont donc associĂ©s que si leurs significations sont dĂ©jĂ  relatives les unes aux autres et que si ce systĂšme de relations mutuelles implique lui-mĂȘme une signification d’ensemble donnĂ©e dans la perception initiale. — Quant aux coordinations entre « schĂšmes » caractĂ©ristiques du quatriĂšme stade, on ne saurait non plus les considĂ©rer comme des associations : non seulement des coordinations s’opĂšrent par assimilation rĂ©ciproque, c’est-Ă -dire grĂące Ă  un processus qui tient davantage de la rĂ©organisation globale que de l’association simple, mais encore cette rĂ©organisation aboutit d’emblĂ©e Ă  la formation d’un nouveau schĂšme prĂ©sentant tous les caractĂšres d’une totalitĂ© nouvelle et originale. — Avec les « expĂ©riences pour voir » et les actes d’intelligence qui en dĂ©coulent (cinquiĂšme stade), nous sommes assurĂ©ment en dehors du domaine de la « Gestalt » pure. Mais la thĂ©orie de la forme

n’a jamais prĂ©tendu supprimer l’existence de la recherche tĂątonnante : elle a seulement tentĂ© de l’écarter du domaine des conduites proprement intelligentes pour la considĂ©rer comme un substitut de la structuration et la situer dans les pĂ©riodes intermĂ©diaires entre deux structurations. — Avec le sixiĂšme stade, nous retrouvons, par contre, d’authentiques « structures » : l’invention des moyens nouveaux par combinaison mentale prĂ©sente, en effet, tous les caractĂšres de ces regroupements rapides ou mĂȘme instantanĂ©s au moyen desquels Köhler a caractĂ©risĂ© l’acte vrai d’intelligence.

Au total, sauf en ce qui concerne le tĂątonnement — dont le rĂŽle est Ă  vrai dire constant, mais se rĂ©vĂšle surtout Ă  l’occasion des premiĂšres conduites expĂ©rimentales (5me stade) — les schĂšmes dont nous avons reconnu l’existence prĂ©sentent l’essentiel des caractĂšres de totalitĂ© structurĂ©e au moyen desquels la thĂ©orie de la forme a opposĂ© les « Gestalt » aux associations classiques.

Un second point de convergence entre les deux systĂšmes d’interprĂ©tations est le rejet de toute facultĂ© ou de toute force spĂ©ciale d’organisation. W. Köhler insiste sur ce fait que sa critique de l’associationnisme rejoint frĂ©quemment les objections analogues dĂ©jĂ  formulĂ©es par le vitalisme. Mais, ajoute-t-il avec raison, on ne saurait nullement dĂ©duire de cet accord que les « formes » soient Ă  interprĂ©ter comme le produit d’une Ă©nergie spĂ©ciale d’organisation : le vitalisme conclut trop tĂŽt de l’existence des totalitĂ©s Ă  l’hypothĂšse d’un principe vital d’unification. Nous sympathisons donc entiĂšrement avec l’effort de la « Gestaltpsychologie » pour trouver les racines des structures intellectuelles dans les processus biologiques conçus comme des systĂšmes de relations et non pas comme l’expression de forces substantielles .

Ces traits communs ainsi dĂ©finis, nous nous trouvons plus libres pour montrer maintenant en quoi l’hypothĂšse de l’assimilation cherche Ă  dĂ©passer la thĂ©orie des formes et non pas Ă  la contredire, et comment le « schĂšme » est une « Gestalt » rendue dynamique et non pas une notion destinĂ©e Ă  rĂ©agir contre les progrĂšs du mouvement gestaltiste. Pour reprendre, en effet, notre comparaison entre la thĂ©orie de la forme et l’apriorisme Ă©pistĂ©mologique, la « Gestalt » prĂ©sente les mĂȘmes avantages sur l’association que jadis l’apriorisme kantien sur l’empirisme classique, mais pour aboutir Ă  des difficultĂ©s parallĂšles : ayant vaincu le rĂ©alisme statique Ă  l’extĂ©rieur, l’apriorisme le retrouve Ă  l’intĂ©rieur de l’esprit et risque, au bout du compte, de finir en un empirisme retournĂ©. En effet, la thĂ©orie de la forme, comme jadis

l’apriorisme Ă©pistĂ©mologique, a voulu dĂ©fendre l’activitĂ© interne de la perception et de l’intelligence contre le mĂ©canisme des associations extĂ©rieures. Elle a donc situĂ© le principe de l’organisation en nous et non pas hors de nous, et, pour le mieux mettre Ă  l’abri de l’expĂ©rience empirique, elle l’a enracinĂ© jusqu’en la structure prĂ©formĂ©e de notre systĂšme nerveux et de notre organisme psycho-physiologique. Seulement, en cherchant Ă  garantir ainsi l’activitĂ© interne d’organisation contre les immixtions du milieu externe, elle l’a finalement soustraite Ă  notre pouvoir personnel. Elle l’a donc enfermĂ©e en un formalisme statique conçu comme prĂ©existant ou comme s’élaborant en dehors de notre intentionnalitĂ©. Ce formalisme constitue certes un grand progrĂšs sur l’associationnisme, parce qu’il affirme l’existence de synthĂšses ou de totalitĂ©s au lieu de demeurer atomistique, mais c’est un progrĂšs prĂ©caire : dans la mesure, en effet, oĂč les « formes », comme jadis les catĂ©gories, sont antĂ©rieures Ă  notre activitĂ© intentionnelle, elles retombent au rang de mĂ©canismes inertes. C’est pourquoi, dans la thĂ©orie de la forme, l’intelligence finit par s’évanouir au profit de la perception, et celle-ci, conçue comme dĂ©terminĂ©e par des structures internes toutes faites, c’est-Ă -dire par consĂ©quent comme prĂ©formĂ©e de l’intĂ©rieur, finit par se confondre de plus en plus avec la perception « empirique », c’est-Ă -dire conçue comme prĂ©formĂ©e de l’extĂ©rieur : dans l’un et l’autre cas, en effet, l’activitĂ© disparaĂźt au profit du tout Ă©laborĂ©.

Notre critique de la thĂ©orie de la forme doit donc consister Ă  retenir tout ce qu’elle oppose de positif Ă  l’associationnisme — c’est-Ă -dire tout ce qu’elle dĂ©couvre d’activitĂ© dans l’esprit — mais Ă  rejeter tout ce en quoi elle n’est qu’un empirisme retourné — c’est-Ă -dire son apriorisme statique. En bref, critiquer le Gestaltisme, c’est, non pas le rejeter, mais le rendre plus mobile et par consĂ©quent remplacer son apriorisme par un relativisme gĂ©nĂ©tique.

L’analyse d’une premiĂšre divergence nous permettra de dĂ©finir d’emblĂ©e ces positions : une « Gestalt » n’a pas d’histoire parce qu’elle ne tient pas compte de l’expĂ©rience antĂ©rieure, tandis qu’un schĂšme rĂ©sume en lui le passĂ© et consiste ainsi toujours en une organisation active de l’expĂ©rience vĂ©cue. Or le point est fondamental : l’analyse suivie de trois enfants, dont presque toutes les rĂ©actions ont Ă©tĂ© observĂ©es, de la naissance Ă  la conquĂȘte du langage, nous a, en effet, convaincu de l’impossibilitĂ© de dĂ©tacher n’importe quelle conduite du contexte historique dont elle fait partie, tandis que l’hypothĂšse de la « forme » rend l’histoire inutile et que les Gestaltistes nient l’influence de

l’expĂ©rience acquise sur la solution des problĂšmes nouveaux 1.

C’est ainsi, pour commencer par la fin, que nous n’avons jamais observĂ©, mĂȘme au cours du sixiĂšme stade, de rĂ©organisations « intelligentes », mĂȘme imprĂ©vues et soudaines, sans que l’invention ou la combinaison mentale qui les dĂ©finit ait Ă©tĂ© prĂ©parĂ©e, si peu que ce soit, par l’expĂ©rience antĂ©rieure. Pour la thĂ©orie de la forme, au contraire, une invention (comme celle de l’échelle de caisses, par exemple, chez les chimpanzĂ©s de Köhler) consiste en une structuration nouvelle du champ perceptif, que rien n’explique dans le passĂ© du sujet : d’oĂč l’hypothĂšse suivant laquelle cette structure proviendrait uniquement d’un certain degrĂ© de maturation du systĂšme nerveux ou des appareils de perception, telle que rien d’extĂ©rieur, c’est-Ă -dire aucune expĂ©rience actuelle ou passĂ©e ne soit cause de sa formation (l’expĂ©rience actuelle se borne Ă  dĂ©clencher ou Ă  nĂ©cessiter la structuration, mais sans l’expliquer). Il est vrai que certaines de nos observations du sixiĂšme stade semblent au premier abord confirmer cette maniĂšre de voir : c’est ainsi que, si Jacqueline et Lucienne ont dĂ©couvert peu Ă  peu l’usage du bĂąton grĂące au tĂątonnement empirique, Laurent, que nous avons laissĂ© beaucoup plus longtemps sans le mettre dans la mĂȘme situation, a compris du premier coup la signification de cet instrument. Tout se passe donc comme si une structure non encore mĂ»re dans le cas des deux premiĂšres s’était imposĂ©e toute faite Ă  la perception de Laurent. De mĂȘme Lucienne a trouvĂ© d’emblĂ©e la solution du problĂšme de la chaĂźne de montre, alors que Jacqueline a tĂątonnĂ© laborieusement. Seulement, avant de conclure Ă  la nouveautĂ© radicale de telles combinaisons mentales, et par consĂ©quent avant de recourir, pour les expliquer, Ă  l’émergence de structures endogĂšnes ne plongeant aucune racine dans l’expĂ©rience passĂ©e de l’individu, il est nĂ©cessaire de faire deux remarques. La premiĂšre est que, Ă  dĂ©faut de tĂątonnement extĂ©rieur, on ne peut exclure la possibilitĂ© d’une « expĂ©rience mentale » qui occuperait les instants de rĂ©flexion prĂ©cĂ©dant immĂ©diatement l’acte lui-mĂȘme. Les inventions les plus soudaines dont nous pouvons faire l’introspection nous montrent, en effet, toujours au moins un dĂ©but de recherche et de tĂątonnement intĂ©rieur en dehors desquels les idĂ©es ni les perceptions ne se regroupent toutes seules. Que cette « expĂ©rience mentale » ne soit pas le simple prolongement passif des Ă©tats antĂ©rieurement vĂ©cus et qu’elle consiste, comme l’expĂ©rience effective, en une action rĂ©elle,

l Voir chez CLAPARÈDE, La GenĂšse de l’hypothĂšse, Archive de Psychol., vol. XXIV, le rĂ©sumĂ© (pp 53-58) des travaux de K. DUNCKER et de N. R. F. MAIER, destinĂ©s Ă  dĂ©montrer cette inutilitĂ© de l’expĂ©rience acquise

cela va de soi et nous y avons insistĂ©. Mais il demeure que, mĂȘme sans tĂątonnement visible du dehors, la pensĂ©e du sujet peut toujours se livrer intĂ©rieurement Ă  des combinaisons expĂ©rimentales, si rapides soient-elles : la rĂ©organisation brusque peut donc ĂȘtre conçue comme un cas extrĂȘme de combinaison mentale. Or, et cette seconde remarque est essentielle, ces expĂ©riences mentales peuvent toujours, mĂȘme si les donnĂ©es du problĂšme sont entiĂšrement nouvelles, appliquer Ă  la situation prĂ©sente des schĂšmes antĂ©rieurement utilisĂ©s en des cas plus ou moins analogues, soit que ces schĂšmes s’appliquent sans plus Ă  quelque aspect de cette situation, soit qu’ils inspirent simplement la mĂ©thode Ă  suivre pour rĂ©soudre le problĂšme. C’est ainsi que, si Lucienne n’a jamais mis en boule une chaĂźne de montre pour l’introduire dans une petite ouverture, elle a pu se livrer Ă  des gestes similaires en roulant des Ă©toffes, des cordons, etc. De mĂȘme, sans avoir jamais utilisĂ© de bĂąton, Laurent peut fort bien appliquer Ă  la situation nouvelle les schĂšmes tirĂ©s de l’usage d’autres intermĂ©diaires (« supports », ficelles, etc.) : entre la prĂ©hension simple et l’idĂ©e qu’un solide peut ĂȘtre cause du dĂ©placement d’un autre, on trouve, en effet, une sĂ©rie de transitions insensibles.

On conçoit donc que les inventions soudaines caractĂ©ristiques du sixiĂšme stade soient en rĂ©alitĂ© le produit d’une longue Ă©volution des schĂšmes et non pas seulement d’une maturation interne des structures perceptives (l’existence de ce dernier facteur devant naturellement ĂȘtre rĂ©servĂ©e). C’est ce que [FJP : texte original = "qui"] montre d’emblĂ©e l’existence d’un cinquiĂšme stade, caractĂ©risĂ© par le tĂątonnement expĂ©rimental et situĂ© entre le quatriĂšme (coordination des schĂšmes) et le sixiĂšme (combinaisons mentales). Si, pour la thĂ©orie de la forme, la recherche tĂątonnante constitue une activitĂ© en marge de la maturation des structures et sans influence sur cette maturation, au contraire nous croyons avoir constatĂ© que l’invention brusque de nouvelles structures, qui caractĂ©rise le sixiĂšme stade, n’apparaĂźt qu’aprĂšs une phase d’expĂ©rimentation ou de « rĂ©action circulaire tertiaire » : qu’est-ce Ă  dire sinon que la pratique de l’expĂ©rience effective est nĂ©cessaire pour acquĂ©rir celle de l’expĂ©rience mentale et que l’invention ne surgit pas toute prĂ©formĂ©e malgrĂ© les apparences ?

Bien plus, la succession entiĂšre des stades, du premier Ă  ces deux derniers, est lĂ  pour attester la rĂ©alitĂ© de l’évolution des schĂšmes, et par consĂ©quent le rĂŽle de l’expĂ©rience et de l’histoire. Il existe, en effet, une continuitĂ© complĂšte entre les conduites caractĂ©ristiques des diffĂ©rents stades. Les rĂ©actions circulaires primaires prolongent ainsi l’activitĂ© des schĂšmes rĂ©flexes en Ă©tendant systĂ©matiquement leur sphĂšre d’application. Les rĂ©actions

circulaires secondaires, d’autre part, dĂ©rivent sans heurt des rĂ©actions primaires dans la mesure oĂč chaque dĂ©couverte en entraine historiquement une sĂ©rie d’autres. C’est ainsi que la coordination entre la vision et la prĂ©hension pousse l’enfant Ă  saisir les objets qui pendent du toit de son berceau et que la manipulation de ces objets le conduit Ă  agir sur la toiture elle-mĂȘme, etc. AprĂšs quoi, les schĂšmes secondaires une fois constituĂ©s en fonction du dĂ©roulement historique des rĂ©actions circulaires, une coordination des schĂšmes s’établit durant le quatriĂšme stade, laquelle rĂ©sulte elle-mĂȘme des activitĂ©s antĂ©rieures : l’acte de repousser l’obstacle, par exemple, coordonne les cycles de la prĂ©hension avec des schĂšmes tels que frapper, etc., et il nous a paru impossible d’expliquer l’apparition de telles coordinations sans connaĂźtre dans chaque cas particulier le passĂ© du sujet. Quant Ă  la dĂ©couverte des moyens nouveaux par expĂ©rimentation active (cinquiĂšme stade), elle constitue une coordination de schĂšmes prolongeant celle du stade prĂ©cĂšdent, Ă  cette seule diffĂ©rence prĂšs que la coordination ne se fait plus de façon immĂ©diate, mais qu’elle nĂ©cessite un rĂ©ajustement plus ou moins laborieux, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment un tĂątonnement expĂ©rimental. Or ce tĂątonnement est lui-mĂȘme prĂ©parĂ© par les conduites d’exploration inhĂ©rentes Ă  l’assimilation par schĂšmes mobiles.

Bref, les comportements nouveaux dont l’apparition dĂ©finit chaque stade, se prĂ©sentent toujours comme dĂ©veloppant ceux des stades prĂ©cĂ©dents. Mais deux interprĂ©tations peuvent ĂȘtre donnĂ©es de ce mĂȘme fait. On pourrait y voir, tout d’abord, l’expression d’une maturation purement interne, telle que la structure formelle des perceptions et des actes d’intelligence se dĂ©veloppe d’elle-mĂȘme sans exercice en fonction de l’expĂ©rience ni transmission des contenus d’un stade Ă  l’autre. On peut concevoir, au contraire, cette transformation comme due Ă  une Ă©volution historique telle que l’exercice des schĂšmes soit nĂ©cessaire Ă  leur structuration et telle que le rĂ©sultat de leur activitĂ© se transmette ainsi d’une pĂ©riode Ă  l’autre. Or cette seconde interprĂ©tation paraĂźt seule conciliable avec le dĂ©tail des faits individuels : Ă  comparer le progrĂšs de l’intelligence chez trois enfants, jour aprĂšs jour, on voit comment chaque conduite nouvelle se constitue par diffĂ©renciation et adaptation des prĂ©cĂ©dentes. On peut suivre l’histoire particuliĂšre de chaque schĂšme au travers des stades successifs du dĂ©veloppement, la constitution des structures ne pouvant ĂȘtre dissociĂ©e du dĂ©roulement historique de l’expĂ©rience.

Le schĂšme est donc une « Gestalt » qui a une histoire. Mais d’oĂč vient que la thĂ©orie de la forme en soit venue Ă  contester

ce rĂŽle de l’expĂ©rience passĂ©e ? Du fait que l’on se refuse Ă  considĂ©rer les schĂšmes de la conduite comme le produit simple des pressions extĂ©rieures (comme une somme d’associations passives), il ne s’ensuit pas nĂ©cessairement, cela est clair, que leur structure s’impose en vertu de lois préétablies, indĂ©pendantes de leur histoire : il suffit d’admettre une interaction de la forme et du contenu, les structures se transformant ainsi au fur et Ă  mesure qu’elles s’adaptent Ă  des donnĂ©es toujours plus variĂ©es. Pour quelles raisons subtiles, des auteurs aussi avertis que les Gestaltistes rejettent-ils une interaction qui semble aussi Ă©vidente ?

Une deuxiĂšme divergence est Ă  noter ici : un « schĂšme » s’applique Ă  la diversitĂ© du milieu extĂ©rieur et se gĂ©nĂ©ralise donc en fonction des contenus qu’il subsume, tandis qu’une « Gestalt » ne se gĂ©nĂ©ralise pas et mĂȘme « s’applique » moins qu’elle ne s’impose de façon immĂ©diate et intĂ©rieurement Ă  la situation perçue. Le schĂšme, tel qu’il nous est apparu, constitue une sorte de concept sensori-moteur, ou, plus largement, comme l’équivalent moteur d’un systĂšme de relations et de classes. L’histoire et le dĂ©veloppement d’un schĂšme consistent donc surtout en sa gĂ©nĂ©ralisation, par application Ă  des circonstances de plus en plus variĂ©es. Or une « Gestalt » se prĂ©sente tout autrement. Soient deux objets, par exemple un objectif et son « support », d’abord perçus sans relation entre eux, puis brusquement « structurĂ©s » ; et admettons que le sujet, aprĂšs avoir ainsi « compris » le rapport qui les relie, comprenne dans la suite une sĂ©rie de relations analogues. Pour expliquer un tel fait, la thĂ©orie de la forme ne soutient ni que la « Gestalt » qui intervient ici se gĂ©nĂ©ralise, ni mĂȘme qu’elle « s’applique » successivement Ă  des objets variĂ©s. Si la perception, d’abord non structurĂ©e, acquiert brusquement une « forme », c’est qu’à un degrĂ© quelconque de maturation il est impossible au sujet de voir les choses diffĂ©remment, Ă©tant donnĂ© l’ensemble de la situation. La « forme » constitue ainsi une sorte de nĂ©cessitĂ© idĂ©ale ou de loi immanente qui s’impose Ă  la perception, et lorsque les Gestaltistes dĂ©crivent la chose d’un point de vue phĂ©nomĂ©nologique, ils parlent de cette forme comme les platoniciens d’une « idĂ©e » ou les logisticiens d’un ĂȘtre « subsistant » : la Gestalt s’affirme simplement en vertu de sa « prĂ©gnance ». Lorsque les mĂȘmes auteurs parlent en physiologistes, ils ajoutent que cette valeur interne tient Ă  la constitution nerveuse du sujet. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit toujours d’une nĂ©cessitĂ© immĂ©diate, qui peut se renouveler lors de chaque perception, mais qui ne nĂ©cessite pas l’existence d’un schĂ©matisme gĂ©nĂ©ralisateur. C’est ce que les Gestaltistes expri-

ment encore en invoquant l’« Einsicht », ou la comprĂ©hension totale qui surgit en fonction du but poursuivi, et en prĂ©cisant avec Duncker 1 que « le raisonnement est un combat qui crĂ©e ses propres armes ». Si nous disons que la thĂ©orie de la forme constitue une sorte d’apriorisme, c’est donc simplement parce que la structuration rĂ©sulte, selon cette doctrine, d’une nĂ©cessitĂ© intrinsĂšque et nullement de l’expĂ©rience, et qu’elle tient ainsi aux conditions du sujet lui-mĂȘme : le critĂšre de l’« apriori » a toujours Ă©tĂ©, en effet, la nĂ©cessitĂ© comme telle. Les « Gestalt » ne consistent donc pas en des cadres mobiles s’appliquant successivement Ă  des contenus divers : la structuration est simplement un processus prĂ©dĂ©terminĂ©, c’est-Ă -dire s’imposant nĂ©cessairement tĂŽt ou tard, et, dĂšs lors, ce processus peut se rĂ©pĂ©ter toutes les fois que la situation l’exige, sans impliquer l’activitĂ© de schĂšmes pourvus d’une histoire et capables de gĂ©nĂ©ralisation.

PrĂ©formation nĂ©cessaire, ou activitĂ© gĂ©nĂ©ralisatrice, comment l’observation gĂ©nĂ©tique tranche-t-elle cette alternative ? Il est Ă©vident que, dans la mesure oĂč l’on attribue une histoire aux structurations, on est obligĂ© d’admettre un Ă©lĂ©ment de gĂ©nĂ©ralisation, c’est-Ă -dire que l’on est conduit Ă  dĂ©tacher les structures des situations structurĂ©es pour en faire des schĂšmes actifs dus Ă  une assimilation structurante. DĂšs l’exercice des rĂ©flexes hĂ©rĂ©ditaires, on a l’impression que le sujet cherche des aliments pour son activitĂ© et qu’ainsi cette derniĂšre est gĂ©nĂ©ralisatrice : c’est ainsi que le bĂ©bĂ© suce, regarde, Ă©coute dans un nombre croissant de situations donnĂ©es. Mais si, durant cette premiĂšre pĂ©riode, de mĂȘme que durant celle des rĂ©actions circulaires primaires, il est difficile de dissocier la gĂ©nĂ©ralisation active de la simple structuration, le contraste devient saisissant dĂšs le troisiĂšme stade, c’est-Ă -dire dĂšs l’apparition des rĂ©actions circulaires secondaires. En effet, Ă  partir du moment oĂč l’enfant agit vraiment sur le monde extĂ©rieur, chacune de ses conquĂȘtes donne lieu, non seulement Ă  une rĂ©pĂ©tition immĂ©diate, mais Ă  une gĂ©nĂ©ralisation dĂ©sormais bien visible. C’est ainsi qu’aprĂšs avoir saisi un cordon pendant du toit de son berceau et aprĂšs avoir dĂ©couvert par hasard les rĂ©sultats de cette traction, l’enfant applique cette conduite Ă  tous les objets suspendus. Or il est bien malaisĂ© de ne pas interprĂ©ter la chose comme une gĂ©nĂ©ralisation, puisque l’enfant ne se contente pas d’ébranler la toiture de diffĂ©rentes maniĂšres, mais qu’il va ensuite jusqu’à employer les mĂȘmes moyens pour faire durer les spectacles intĂ©ressants, quelle que soit la distance qui le sĂ©pare de ces derniers. Cette perpĂ©tuelle

1 Cité par CLAPARÈDE (article déjà mentionné), p 53

extension, que nous avons notĂ©e, des schĂšmes secondaires en « procĂ©dĂ©s pour faire durer les spectacles intĂ©ressants » est la meilleure preuve de leur pouvoir gĂ©nĂ©ralisateur. Quant au quatriĂšme stade, il est caractĂ©risĂ© par une mobilitĂ© des schĂšmes plus grande que prĂ©cĂ©demment, c’est-Ă -dire par un nouveau progrĂšs de la gĂ©nĂ©ralisation. En effet, non seulement la coordination de certains schĂšmes est due Ă  leur assimilation rĂ©ciproque, c’est-Ă -dire Ă  un processus gĂ©nĂ©ralisateur, mais encore le pouvoir de gĂ©nĂ©ralisation propre aux schĂšmes mobiles s’affirme en certaines conduites spĂ©ciales, que nous avons appelĂ©es « exploration des objets nouveaux ». Ces conduites, qui prolongent d’ailleurs les assimilations gĂ©nĂ©ralisatrices du troisiĂšme stade, consistent Ă  appliquer aux objets nouveaux tous les schĂšmes familiers successivement, de maniĂšre Ă  « comprendre » ces objets. Il semble Ă©vident, en un tel cas, que l’effort de gĂ©nĂ©ralisation l’emporte sur toute structuration prĂ©formĂ©e, puisqu’il y a ajustement laborieux du connu Ă  l’inconnu et surtout puisque cette recherche suppose une sĂ©rie de choix. De mĂȘme, durant le cinquiĂšme stade, la suite des tĂątonnements qui conduisent l’enfant Ă  dĂ©couvrir l’usage des supports, des ficelles et des bĂątons est dirigĂ©e par l’ensemble des schĂšmes antĂ©rieurs qui donnent une signification Ă  la recherche actuelle : cette application du connu Ă  l’inconnu suppose elle aussi une gĂ©nĂ©ralisation constante. Enfin, nous avons considĂ©rĂ© la gĂ©nĂ©ralisation comme indispensable aux combinaisons mentales du sixiĂšme stade.

Si donc l’on suit, stade aprĂšs stade, le dĂ©veloppement des schĂšmes, soit en gĂ©nĂ©ral soit chacun pris individuellement, on constate que cette histoire est celle d’une gĂ©nĂ©ralisation continue. Non seulement toute structuration est capable de se reproduire en prĂ©sence des Ă©vĂ©nements qui en ont dĂ©clenchĂ© l’apparition, mais encore elle s’applique Ă  des objets nouveaux qui la diffĂ©rencient au besoin. Cette gĂ©nĂ©ralisation et cette diffĂ©renciation corrĂ©latives dĂ©montrent, nous semble-t-il, qu’une « forme » n’est pas une entitĂ© rigide, vers laquelle tend nĂ©cessairement la perception comme sous l’effet d’une prĂ©dĂ©termination, mais une organisation plastique, telle que les cadres s’adaptent Ă  leur contenu et en dĂ©pendent donc partiellement. C’est donc dire que les « formes », loin de prĂ©exister Ă  leur activitĂ©, sont plutĂŽt comparables Ă  des concepts ou Ă  des systĂšmes de relations dont l’élaboration graduelle s’opĂšre Ă  l’occasion de leurs gĂ©nĂ©ralisations. L’observation nous contraint donc de les dĂ©tacher de la pure perception pour les Ă©lever au rang de schĂšmes intellectuels : seul un schĂšme, en effet, est capable d’activitĂ© rĂ©elle, c’est-Ă -dire de gĂ©nĂ©ralisation et de diffĂ©renciation combinĂ©es.

Ceci nous conduit Ă  l’examen d’une troisiĂšme difficultĂ© de la thĂ©orie de la structure : dans la mesure oĂč les « formes » ne possĂšdent pas d’histoire ni de pouvoir gĂ©nĂ©ralisateur, l’activitĂ© mĂȘme de l’intelligence se trouve prĂ©tĂ©ritĂ©e au profit d’un mĂ©canisme plus ou moins automatique. En effet, les « Gestalt » n’ont en elles-mĂȘmes aucune activitĂ©. Elles surgissent au moment de la rĂ©organisation des champs de perception, et s’imposent comme telles sans rĂ©sulter d’aucun dynamisme antĂ©rieur Ă  elles ; ou, si elles s’accompagnent d’une maturation interne, celle-ci est elle-mĂȘme dirigĂ©e par les structures prĂ©formĂ©es, qu’elle n’explique donc pas.

Or, c’est lĂ  que les faits, envisagĂ©s en leur continuitĂ© historique, nous empĂȘchent le plus d’admettre sous rĂ©serve la thĂ©orie de la forme, quelle que soit l’analogie statique qui peut exister entre les « Gestalt » et les schĂšmes. En effet, les schĂšmes nous sont constamment apparus, non pas comme des entitĂ©s autonomes, mais comme les produits d’une activitĂ© continue qui leur est immanente et dont ils constituent les moments successifs de cristallisation. Cette activitĂ© ne leur Ă©tant pas extĂ©rieure, elle ne constitue donc pas l’expression d’une « faculté », nous avons vu tout Ă  l’heure pourquoi. Elle ne fait qu’un avec les schĂšmes eux-mĂȘmes, comme l’activitĂ© du jugement se manifeste dans la formation des concepts ; mais, de mĂȘme que les concepts se dissocient de la chaĂźne continue des jugements qui leur ont donnĂ© naissance, de mĂȘme les schĂšmes se dĂ©tachent peu Ă  peu de l’activitĂ© organisatrice qui les a engendrĂ©s et avec laquelle ils se sont confondus au moment de leur formation. Plus prĂ©cisĂ©ment, les schĂšmes, une fois constituĂ©s, servent d’instruments Ă  l’activitĂ© qui les a engendrĂ©s, comme les concepts, une fois issus de l’acte judicatoire sont le point de dĂ©part de nouveaux jugements.

Qu’est-ce donc que cette activitĂ© organisatrice, si elle n’est pas extĂ©rieure, mais immanente aux schĂšmes, sans pourtant consister en une simple maturation ? Comme nous l’avons sans cesse rĂ©pĂ©tĂ©, l’organisation des schĂšmes n’est que l’aspect interne de leur adaptation, laquelle est Ă  la fois accommodation et assimilation. Le fait premier est donc l’activitĂ© assimilatrice elle-mĂȘme, sans laquelle aucune accommodation n’est possible, et c’est l’action combinĂ©e de l’assimilation et l’accommodation qui rend compte de l’existence des schĂšmes et par consĂ©quent de leur organisation.

En effet, aussi haut que l’on fasse remonter l’apparition des premiĂšres « conduites » psychologiques, elles se prĂ©sentent sous la forme de mĂ©canismes tendant Ă  la satisfaction d’un besoin.

Cela signifie donc que les conduites sont d’emblĂ©e fonction de l’organisation gĂ©nĂ©rale du corps vivant : tout ĂȘtre vivant constitue, en effet, une totalitĂ© qui tend Ă  se conserver et assimile par consĂ©quent Ă  lui les Ă©lĂ©ments extĂ©rieurs dont il a besoin. Du point de vue biologique, l’assimilation et l’organisation vont donc de pair, sans que l’on puisse considĂ©rer les formes organisĂ©es comme antĂ©rieures Ă  l’activitĂ© assimilatrice ni l’inverse : le besoin, dont la satisfaction se trouve assurĂ©e par des rĂ©flexes subordonnĂ©s Ă  l’ensemble de l’organisme, est ainsi Ă  considĂ©rer comme l’expression d’une tendance assimilatrice tout Ă  la fois dĂ©pendante de l’organisation et propre Ă  la conserver. Mais, du point de vue subjectif, ce mĂȘme besoin, quelque complexe que soit l’organisation rĂ©flexe dont il est l’expression, apparaĂźt, sous sa forme primitive, comme une tendance globale et simple Ă  l’assouvissement, c’est-Ă -dire comme Ă  peine diffĂ©renciĂ© d’états de conscience passant du dĂ©sir Ă  la satisfaction et de la satisfaction au dĂ©sir de conserver ou de recommencer. Du point de vue psychologique, l’activitĂ© assimilatrice, qui se prolonge immĂ©diatement sous forme d’assimilation reproductrice, est donc le fait premier. Or cette activitĂ©, dans la mesure prĂ©cisĂ©ment oĂč elle tend Ă  la rĂ©pĂ©tition, engendre un schĂšme Ă©lĂ©mentaire  — le schĂšme Ă©tant constituĂ© par la reproduction active  — puis, grĂące Ă  cette organisation naissante, devient capable d’assimilations gĂ©nĂ©ralisatrice et rĂ©cognitive. D’autre part les schĂšmes, ainsi constituĂ©s, s’accommodent Ă  la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure dans la mesure oĂč ils cherchent Ă  l’assimiler, et se diffĂ©rencient donc progressivement. C’est ainsi que, sur le plan psychologique comme sur le plan biologique, le schĂ©matisme de l’organisation est insĂ©parable d’une activitĂ© assimilatrice et accommodatrice, dont le fonctionnement seul explique le dĂ©veloppement des structures successives.

On comprend maintenant en quoi le fait de considĂ©rer les « formes » comme n’ayant pas d’histoire et de concevoir leurs rĂ©organisations continues comme indĂ©pendantes de toute gĂ©nĂ©ralisation active revient tĂŽt ou tard Ă  nĂ©gliger l’activitĂ© de l’intelligence elle-mĂȘme. Dans la mesure, en effet, oĂč l’on regarde les schĂšmes comme sous-tendus par une activitĂ© Ă  la fois assimilatrice et accommodatrice, alors seulement ils apparaissent comme susceptibles d’expliquer les progrĂšs ultĂ©rieurs de l’intelligence systĂ©matique, dans laquelle les structures conceptuelles et les relations logiques viennent se superposer aux simples montages sensori-moteurs. Dans la mesure, au contraire, oĂč la « forme » statique prime l’activitĂ©, mĂȘme si cette « forme » est douĂ©e d’un pouvoir indĂ©fini de maturation et de rĂ©organisation,

on ne comprend pas pourquoi l’intelligence est nĂ©cessaire et se dissocie de la simple perception, Nous touchons ici sans doute le point essentiel de divergence : pour la thĂ©orie de la forme, l’idĂ©al est d’expliquer l’intelligence par la perception, tandis que, pour nous, la perception mĂȘme doit s’interprĂ©ter en termes d’intelligence.

Qu’il y ait continuitĂ© de mĂ©canisme entre la perception et l’intelligence, cela ne fait pas de doute. Toute perception nous est apparue comme l’élaboration ou l’application d’un schĂšme, c’est-Ă -dire comme une organisation plus ou moins rapide des donnĂ©es sensorielles en fonction d’un ensemble d’actes et de mouvements, explicites ou simplement esquissĂ©s. D’autre part, l’intelligence, qui sous ses formes Ă©lĂ©mentaires implique un Ă©lĂ©ment de recherche et de tĂątonnement, aboutit, au cours du sixiĂšme stade, Ă  des rĂ©organisations brusques consistant, dans les cas extrĂȘmes, en des « perceptions » presque immĂ©diates de la solution juste. Il est donc exact de souligner avec la thĂ©orie de la forme, l’analogie de la perception et de l’intelligence pratique. Mais cette identification peut avoir deux sens. Selon le premier, les perceptions se suffisent Ă  elles-mĂȘmes et la recherche ne constitue qu’une sorte d’accident ou d’intermĂšde trahissant l’absence de perception organisĂ©e. Selon le second, au contraire, toute perception est le produit d’une activitĂ© dont les formes les plus discursives ou tĂątonnantes ne sont que l’explicitation. Or c’est bien ainsi que les choses se sont sans cesse prĂ©sentĂ©es Ă  nous : toute perception est une accommodation (avec ou sans regroupement) de schĂšmes qui ont exigĂ© pour leur construction un travail systĂ©matique d’assimilation et d’organisation ; et l’intelligence n’est que la complication progressive de ce mĂȘme travail, lorsque la perception immĂ©diate de la solution n’est pas possible. Le va-et-vient qui s’observe entre la perception directe et la recherche n’autorise donc nullement Ă  les considĂ©rer comme d’essences opposĂ©es : seules les diffĂ©rences de vitesse et de complexitĂ© sĂ©parent la perception de la comprĂ©hension ou mĂȘme de l’invention.

Ces remarques nous conduisent Ă  l’examen d’une quatriĂšme difficultĂ© de la thĂ©orie de la forme. Comment, en effet, expliquer le mĂ©canisme des rĂ©organisations, essentielles Ă  l’acte d’intelligence, et plus prĂ©cisĂ©ment comment rendre compte de la dĂ©couverte des « bonnes formes », par opposition Ă  celles qui le sont moins ? Lorsqu’il ne s’agit que de la perception statique (par exemple percevoir une figure formĂ©e par des points Ă©pars sur une feuille blanche) et d’un niveau mental Ă©levĂ©, on constate frĂ©quemment que telle forme s’impose comme Ă©tant plus satis-

faisante que celle Ă  laquelle elle succĂšde immĂ©diatement : c’est ainsi qu’aprĂšs avoir perçu les points comme constituant une sĂ©rie de triangles juxtaposĂ©s on aperçoit soudain un polygone. On a, dĂšs lors, l’impression que les formes se succĂšdent selon une « loi de prĂ©gnance », les bonnes formes, qui finissent par l’emporter, Ă©tant celles qui remplissent certaines conditions a priori de simplicitĂ©, de cohĂ©sion et d’achĂšvement (celles qui sont « fermĂ©es », etc.). De lĂ  cette supposition que l’acte de comprĂ©hension consiste Ă  rĂ©organiser le champ de perception en remplaçant les formes inadĂ©quates par de plus satisfaisantes et qu’en gĂ©nĂ©ral le progrĂšs de l’intelligence est dĂ» Ă  une maturation interne dirigĂ©e vers les formes les meilleures. Mais, dans notre hypothĂšse, les perceptions de structure achevĂ©e constituent le point d’aboutissement d’élaborations complexes, dans lesquelles interviennent l’expĂ©rience et l’activitĂ© intellectuelle et ne sauraient donc ĂȘtre choisies comme reprĂ©sentatives dans le problĂšme de la dĂ©couverte des « bonnes » formes. DĂšs que l’on dĂ©passe, en effet, le cas particulier de ces perceptions statiques pour analyser comment les perceptions se structurent une fois situĂ©es dans l’activitĂ© intelligente, dans laquelle elles baignent comme en leur milieu naturel, on s’aperçoit que les « bonnes formes » ne surgissent pas toutes seules, mais toujours en fonction d’une recherche prĂ©alable, et que celle-ci, loin de se confondre avec une maturation ou un exercice simples, constitue une recherche rĂ©elle, c’est-Ă -dire impliquant l’expĂ©rimentation et le contrĂŽle.

Le tĂątonnement, rĂ©pĂ©tons-le, apparaĂźt Ă  la thĂ©orie de la forme comme une activitĂ© extra-intelligente, destinĂ©e Ă  remplacer par l’empirisme des dĂ©couvertes fortuites les rĂ©organisations trop difficiles Ă  accomplir systĂ©matiquement. Or, si nous avons souvent reconnu l’existence de tĂątonnements dĂ©sordonnĂ©s, rĂ©pondant en partie Ă  cette conception et provenant du fait que le problĂšme posĂ© dĂ©passait trop le niveau du sujet, nous avons constamment soulignĂ©, par contre, l’existence d’un autre type de tĂątonnement, lequel est dirigĂ© et manifeste cette activitĂ© dont les structures achevĂ©es constituent prĂ©cisĂ©ment le rĂ©sultat. Ce second tĂątonnement serait donc l’expression mĂȘme de la rĂ©organisation en cours et du dynamisme dont les schĂšmes sont le produit statique.

En effet, si Ă  tous les stades, les schĂšmes nous sont apparus comme Ă©manant de l’activitĂ© assimilatrice, celle-ci s’est sans cesse prĂ©sentĂ©e comme un exercice fonctionnel avant d’aboutir aux diverses structurations. DĂšs le premier stade, il semble bien qu’un certain exercice soit nĂ©cessaire pour faire fonctionner nor-

malement les mĂ©canismes rĂ©flexes, cet exercice comportant naturellement un Ă©lĂ©ment de tĂątonnement. Au cours des deuxiĂšme et troisiĂšme stades, les rĂ©actions primaires et secondaires rĂ©sultent d’une assimilation reproductrice, dont les tĂątonnements sont donc nĂ©cessaires Ă  la constitution des schĂšmes. Il en est de mĂȘme des coordinations propres au quatriĂšme stade. Quant aux conduites du cinquiĂšme stade, elles rĂ©vĂšlent mieux encore que les prĂ©cĂ©dentes le rapport qui existe entre le tĂątonnement et l’organisation des schĂšmes : loin de se prĂ©senter comme un enregistrement passif d’évĂ©nements fortuits, la recherche propre Ă  ce type de comportement est dirigĂ©e Ă  la fois par les schĂšmes assignant un but Ă  l’action, par ceux qui servent tour Ă  tour de moyens et par ceux qui attribuent une signification aux pĂ©ripĂ©ties de l’expĂ©rience. En d’autres termes le tĂątonnement du second type est avant tout accommodation graduelle des schĂšmes aux donnĂ©es de la rĂ©alitĂ© et aux exigences de la coordination : qu’il soit extĂ©rieur comme durant le cinquiĂšme stade ou qu’il s’intĂ©riorise avec les conduites propres au sixiĂšme stade, il suppose ainsi un processus permanent de correction ou de contrĂŽle actifs.

Or cette question du contrĂŽle des schĂšmes est fondamentale. En raison mĂȘme de son hypothĂšse de la prĂ©gnance, la thĂ©orie de la forme a, en effet, Ă©tĂ© conduite Ă  nĂ©gliger presque entiĂšrement le rĂŽle de la correction. Les bonnes formes sont censĂ©es, il est vrai, Ă©liminer les moins bonnes, non seulement dans la mesure oĂč celles-ci sont peu satisfaisantes en soi, mais encore dans la mesure oĂč elles sont inadĂ©quates Ă  l’ensemble de la situation donnĂ©e. Mais le processus de rĂ©organisation, quoique dĂ©clenchĂ© ainsi par une sorte de contrĂŽle global, demeure indĂ©pendant, en son mĂ©canisme intime, de ce contrĂŽle mĂȘme. Au contraire, toute rĂ©organisation des schĂšmes nous a toujours paru constituer une correction des schĂšmes antĂ©rieurs, par diffĂ©renciation progressive, et toute organisation en devenir s’est prĂ©sentĂ©e Ă  nous comme un Ă©quilibre entre la tendance assimilatrice et les exigences et l’accommodation, donc comme un exercice contrĂŽlĂ©.

C’est ainsi que dĂšs le premier stade, l’exercice rĂ©flexe est corrigĂ© par ses effets mĂȘmes : il est renforcĂ© ou inhibĂ© selon les circonstances. Au cours des deuxiĂšme et troisiĂšme stades, la constitution des rĂ©actions circulaires suppose un dĂ©veloppement de ce contrĂŽle : pour retrouver les rĂ©sultats intĂ©ressants obtenus par hasard, il s’agit, en effet, de corriger la recherche en fonction de sa rĂ©ussite ou de ses Ă©checs. La coordination des schĂšmes propre au quatriĂšme stade, ne s’opĂšre Ă©galement que sanctionnĂ©e par ses rĂ©sultats. A partir du cinquiĂšme stade, les opĂ©rations de

contrĂŽle se diffĂ©rencient encore davantage : l’enfant ne se borne plus Ă  subir de la part des faits une sanction automatique, il cherche Ă  prĂ©voir, par un dĂ©but d’expĂ©rimentation, les rĂ©actions de l’objet et soumet ainsi sa recherche de la nouveautĂ© Ă  une sorte de contrĂŽle actif. Enfin, durant le sixiĂšme stade, le contrĂŽle s’intĂ©riorise sous forme de correction mentale des schĂšmes et de leurs combinaisons. On peut donc dire que le contrĂŽle existe dĂšs les dĂ©buts et s’affirme de plus en plus au cours des stades du dĂ©veloppement sensori-moteur. Certes, il demeure toujours empirique, en ce sens que c’est toujours la rĂ©ussite ou l’échec de l’action qui constitue le seul critĂšre, la recherche de la vĂ©ritĂ© comme telle ne dĂ©butant qu’avec l’intelligence rĂ©flĂ©chie. Mais le contrĂŽle suffit Ă  assurer une correction toujours plus active des schĂšmes et Ă  expliquer ainsi comment les bonnes formes succĂšdent aux moins satisfaisantes par une accommodation graduelle des structures Ă  l’expĂ©rience et les unes aux autres.

Nous avons relevĂ© jusqu’ici quatre divergences principales entre l’hypothĂšse des formes et celle des schĂšmes. Une cinquiĂšme diffĂ©rence rĂ©sulte, semble-t-il, des quatre prĂ©cĂ©dentes et les rĂ©sume mĂȘme d’une certaine maniĂšre. On peut dire, en effet, d’un mot, que les « formes » existent en elles-mĂȘmes tandis que les schĂšmes ne sont que des systĂšmes de relations dont les dĂ©veloppements demeurent toujours dĂ©pendants les uns des autres.

Que les « Gestalten » soient conçues comme existant en soi, c’est ce que les diverses extensions de la thĂ©orie ont suffisamment montrĂ©. Pour les auteurs qui se sont bornĂ©s Ă  l’analyse du fait psychologique de la perception ou de l’intellection, les formes sont, il est vrai, simplement donnĂ©es au mĂȘme titre que des relations quelconques et la notion mĂȘme de « forme » n’implique ainsi aucun rĂ©alisme. Mais, dans la mesure oĂč l’on se refuse Ă  essayer d’expliquer la genĂšse de ces formes, elles tendent Ă  devenir des entitĂ©s dont participent (Ă  la maniĂšre platonicienne) la perception ou l’intellection. Puis on est passĂ© de cette « subsistance » phĂ©nomĂ©nologique Ă  l’hypothĂšse de leur caractĂšre a priori : on a ainsi tentĂ© de rendre compte de leur nĂ©cessitĂ© par la structure psycho-biologique innĂ©e de l’organisme, ce qui les rend dĂ©finitivement antĂ©rieures Ă  l’expĂ©rience. Enfin vient une troisiĂšme Ă©tape : les « formes » deviennent condition de toute expĂ©rience possible. C’est ainsi que, sur le plan de la pensĂ©e scientifique, M. Köhler nous a dĂ©crit des « formes physiques » comme si celles-ci conditionnaient les phĂ©nomĂšnes du monde extĂ©rieur et s’imposaient aux systĂšmes Ă©lectro-magnĂ©tiques, chimiques ou physiologiques.

Or rien ne nous autorise, si l’on tient compte des rĂ©serves

prĂ©cĂ©dentes, Ă  croire Ă  l’existence en soi des « structures ». Pour ce qui est de leur existence extĂ©rieure, tout d’abord, il va de soi que, dans la mesure oĂč les phĂ©nomĂšnes sont structurables conformĂ©ment aux cadres de notre esprit, la chose peut s’expliquer par une assimilation du rĂ©el aux formes de l’intelligence aussi bien que par l’hypothĂšse rĂ©aliste. Quant Ă  celles-ci, elles ne sauraient pas non plus ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme « subsistant » en soi, et cela dans la mesure oĂč elles ont une histoire et tĂ©moignent d’une activitĂ©. En tant que mobiles, les formes ne sont donc bonnes ou mauvaises que relativement les unes aux autres et relativement aux donnĂ©es qu’il s’agit de systĂ©matiser. Le relativisme, ici comme toujours, doit donc tempĂ©rer un rĂ©alisme sans cesse renaissant.

Sans doute un tel relativisme suppose-t-il l’existence de quelques invariants. Mais ceux-ci sont d’ordre fonctionnel et non structural. C’est ainsi qu’une « forme » est d’autant meilleure qu’elle satisfait davantage Ă  la double exigence d’organisation et d’adaptation de la pensĂ©e, l’organisation consistant en une interdĂ©pendance des Ă©lĂ©ments donnĂ©s et l’adaptation en un Ă©quilibre entre l’assimilation et l’accommodation. Mais si ce double postulat exclut les formes chaotiques, la cohĂ©rence qu’il rĂ©clame peut ĂȘtre sans doute atteinte au moyen d’une infinitĂ© de structures diverses. C’est ainsi que le principe de contradiction ne nous enseigne pas si deux concepts sont oui ou non contradictoires entre eux, et que deux propositions peuvent apparaĂźtre longtemps comme compatibles entre elles, qui se rĂ©vĂšlent ensuite contradictoires (l’inverse Ă©tant Ă©galement possible).

§ 4. La théorie du tatonnement.

Selon une hypothĂšse cĂ©lĂšbre due Ă  Jennings, et reprise par Thorndike, il existerait une mĂ©thode active d’adaptation aux circonstances nouvelles, la mĂ©thode du tĂątonnement : d’une part, une succession d’« essais », comportant en principe autant d’« erreurs » que de succĂšs fortuit, d’autre part une sĂ©lection progressive opĂ©rant aprĂšs coup en fonction de la rĂ©ussite ou de l’échec de ces mĂȘmes essais. La thĂ©orie des « essais et des erreurs » combine ainsi l’idĂ©e aprioriste, selon laquelle les solutions Ă©manent d’une activitĂ© propre au sujet et l’idĂ©e empiriste pour laquelle l’adoption de la bonne solution est due en dĂ©finitive Ă  la pression du milieu externe. Mais, au lieu d’admettre, comme nous le ferons (§ 5), une relation indissociable entre le sujet et l’objet, l’hypothĂšse des essais et des erreurs distingue deux temps : la production des essais, lesquels sont dus au sujet puisqu’ils sont fortuits par rapport Ă  l’objet, et leur sĂ©lection, due Ă  l’objet seul. L’aprio-

risme et l’empirisme sont donc ici juxtaposĂ©s, en quelque sorte, et non pas dĂ©passĂ©s Telle est la double inspiration des systĂšmes pragmatistes en Ă©pistĂ©mologie et mutationnistes en biologie : l’activitĂ© intellectuelle ou vitale demeure en sa source indĂ©pendante du milieu extĂ©rieur, mais la valeur de ses produits est dĂ©terminĂ©e par leur rĂ©ussite au sein du mĂȘme milieu.

En sa thĂ©orie bien connue de l’intelligence 1, ClaparĂšde a repris l’hypothĂšse de Jennings mais en la gĂ©nĂ©ralisant et en l’insĂ©rant dans une conception d’ensemble des actes d’adaptations. L’intelligence constitue, selon ClaparĂšde, une adaptation mentale aux circonstances nouvelles, ou, plus prĂ©cisĂ©ment, « la capacitĂ© de rĂ©soudre par la pensĂ©e des problĂšmes nouveaux ». Tout acte complet d’intelligence suppose donc trois moments : la question (laquelle oriente la recherche), l’hypothĂšse (ou recherche proprement dite) et le contrĂŽle. D’autre part, l’intelligence ne dĂ©riverait pas des adaptations d’ordre infĂ©rieur, le rĂ©flexe oĂč adaptation hĂ©rĂ©ditaire et l’association habituelle ou adaptation acquise aux circonstances qui se rĂ©pĂštent, mais elle surgirait lors des insuffisances du rĂ©flexe et de l’habitude. Que se produit-il, en effet, lorsque la nouveautĂ© de la situation dĂ©borde les cadres de l’instinct ou des associations acquises ? Le sujet ne demeure point passif, mais prĂ©sente au contraire la conduite sur laquelle a insistĂ© Jennings : il tĂątonne et se livre Ă  une sĂ©rie d’« essais et d’erreurs », Telle est, selon ClaparĂšde, l’origine de l’intelligence. Avant que s’élabore l’« intelligence systĂ©matique », caractĂ©risĂ©e par l’intĂ©riorisation des processus de recherches, l’intelligence se manifeste sous une forme empirique, qui prĂ©pare les formes supĂ©rieures et en constitue l’équivalent pratique ou sensori-moteur. A la « question » correspond ainsi le besoin suscitĂ© par la situation nouvelle dans laquelle se trouve le sujet. A l’« hypothĂšse » correspond le tĂątonnement, la sĂ©rie des essais et des erreurs n’étant pas autre chose que les suppositions successives assumĂ©es par l’action avant de l’ĂȘtre par la pensĂ©e. Au « contrĂŽle », enfin, correspond la sĂ©lection des essais qui rĂ©sulte de la pression des choses, avant que la conscience des relations permette Ă  la pensĂ©e de se contrĂŽler elle-mĂȘme par expĂ©rience mentale. L’intelligence empirique s’expliquerait donc par le tĂątonnement et ce seraient l’intĂ©riorisation et la systĂ©matisation progressives de ces processus qui rendraient compte dans la suite de l’intelligence proprement dite.

En faveur d’une telle solution, on peut invoquer la gĂ©nĂ©ralitĂ© du phĂ©nomĂšne du tĂątonnement lors de chacun des stades que

1 Ed. CLAPARÈDE. La Psychologie de l’intelligence, Scientia (1917), pp. 353-367. RĂ©imprimĂ© dans l’Education fonctionnelle, 1931.

nous avons distinguĂ©s. Tout d’abord, la « correction » des schĂšmes par accommodations progressives, sur laquelle nous venons d’insister Ă  propos de la « Gestalt », constitue un premier exemple de ce tĂątonnement. Or, l’on constate, d’une part, que ce tĂątonnement s’intĂ©riorise durant le sixiĂšme stade sous forme d’une sorte de rĂ©flexion expĂ©rimentale ou d’expĂ©rience mentale (comme lorsque Lucienne, dans l’observation 180, ouvre la bouche devant l’orifice qu’il s’agit d’agrandir pour atteindre le contenu de la boĂźte d’allumettes), et, d’autre part, qu’avant cette intĂ©riorisation, le mĂȘme tĂątonnement se manifeste en pleine extĂ©rioritĂ© pendant tout le cinquiĂšme stade, durant lequel il constitue le principe des « rĂ©actions circulaires tertiaires » et de la « dĂ©couverte des moyens nouveaux par expĂ©rimentation active ». Ensuite, il est aisĂ© d’observer que ce tĂątonnement si Ă©vident du cinquiĂšme stade est lui-mĂȘme prĂ©parĂ© par une sĂ©rie de processus analogues dĂ©celables dĂšs le premier stade. DĂšs l’accommodation rĂ©flexe, nous avons notĂ© le tĂątonnement du nouveau-nĂ© Ă  la recherche du mamelon. DĂšs l’acquisition des premiĂšres habitudes, d’autre part, on relĂšve l’importance du tĂątonnement dans l’exercice des rĂ©actions circulaires primaires, cette importance augmentant progressivement avec la constitution des schĂšmes secondaires et la coordination ultĂ©rieure de ces schĂšmes. Bref, l’histoire du tĂątonnement n’est autre que celle de l’accommodation avec ses complications successives, et, Ă  cet Ă©gard, il semble qu’une grande part de vĂ©ritĂ© soit Ă  accorder Ă  la thĂ©orie qui identifie l’intelligence avec une recherche procĂ©dant par tĂątonnement actif.

Mais il y a deux maniĂšres d’entendre le tĂątonnement. Ou bien l’on admet que l’activitĂ© tĂątonnante est d’emblĂ©e dirigĂ©e par une comprĂ©hension relative de la situation extĂ©rieure, et alors le tĂątonnement n’est jamais pur, le rĂŽle du hasard devient secondaire, et cette solution s’identifie avec celle de l’assimilation (le tĂątonnement se rĂ©duisant Ă  une accommodation progressive des schĂšmes assimilateurs) ; ou bien l’on admet un tĂątonnement pur, c’est-Ă -dire s’effectuant au hasard et avec sĂ©lection aprĂšs coup des dĂ©marches favorables. Or, c’est dans ce second sens que l’on a d’abord interprĂ©tĂ© le jeu du tĂątonnement et c’est cette seconde interprĂ©tation que nous ne saurions accepter.

Il est vrai que certains faits semblent donner raison Ă  Jennings. Il arrive que le tĂątonnement se dĂ©roule rĂ©ellement au hasard, que les solutions justes soient dĂ©couvertes fortuitement et qu’elles se fixent par simple rĂ©pĂ©tition, avant que le sujet ait pu comprendre leur mĂ©canisme. C’est ainsi que parfois l’enfant

dĂ©couvre prĂ©maturĂ©ment des solutions qui dĂ©passent son niveau de comprĂ©hension, cette dĂ©couverte ne pouvant ĂȘtre due qu’à d’heureuses chances et non pas Ă  une recherche dirigĂ©e (preuve en soit que ces acquisitions se perdent souvent pour donner lieu plus tard Ă  une redĂ©couverte intelligente). Mais c’est que, nous l’avons dĂ©jĂ  dit, il existe deux types de tĂątonnements, ou plutĂŽt deux termes extrĂȘmes entre lesquels s’étend toute une sĂ©rie d’intermĂ©diaires : l’un surgit lorsque le problĂšme, tout en Ă©tant au niveau du sujet, ne donne pas lieu Ă  une solution immĂ©diate, mais Ă  une recherche dirigĂ©e ; l’autre apparaĂźt lorsque le pro-blĂšme dĂ©passe le niveau intellectuel ou les connaissances du sujet et qu’ainsi la recherche opĂšre au hasard. C’est Ă  la seconde seulement de ces deux situations que s’applique le schĂ©ma de Jennings, tandis que l’autre interprĂ©tation s’applique au premier cas. Toute la question est donc de savoir quelle est la relation qui unit ces deux types de tĂątonnements : sont-ils indĂ©pendants ou l’un dĂ©rive-t-il de l’autre et lequel ?

Or rien ne saurait ĂȘtre plus instructif, pour rĂ©soudre cette question, que d’examiner l’évolution de la doctrine de M. ClaparĂšde, laquelle, de 1917 Ă  1933, a donnĂ© lieu Ă  un approfondissement progressif et a abouti, sous l’influence des faits admirablement analysĂ©s Ă  propos de la « genĂšse de l’hypothĂšse » 1, Ă  une dĂ©limitation exacte du rĂŽle du tĂątonnement.

DĂšs le dĂ©but de ses recherches, M. ClaparĂšde a distinguĂ© les deux types de tĂątonnements que nous venons de rappeler : « J’avais alors Ă©tabli deux sortes sortes ou degrĂ©s de tĂątonnements : le tĂątonnement non systĂ©matique, purement fortuit, dont les « essais » seraient sĂ©lectionnĂ©s, triĂ©s mĂ©caniquement, comme par un crible, par les circonstances extĂ©rieures ; et le tĂątonnement systĂ©matique, guidĂ© et contrĂŽlĂ© par la pensĂ©e, notamment par la conscience des rapports. Le tĂątonnement non systĂ©matique caractĂ©risait ce que j’appelais l’« intelligence empirique » ; l’autre Ă©tait le propre de l’« intelligence proprement dite » 2. Seulement, de l’étude de 1917 Ă  celle de 1933, une inversion de sens se remarque quant aux rapports de ces deux types de tĂątonnements. En 1917, c’est le tĂątonnement non systĂ©matique qui est considĂ©rĂ© comme le fait primitif de l’intelligence et qui est censĂ© expliquer, par le contact progressif avec l’expĂ©rience auquel il donne lieu et la conscience des relations qui en dĂ©coule, le dĂ©veloppement du tĂątonnement systĂ©matique : « l’acte d’intelligence consiste essentiellement en un tĂątonnement, qui dĂ©rive

1 Ed. CLAPARÈDE. La Genùse de l’hypothùse, Arch. de Psychol., vol. XXIV, pp. 1-155 (1933).

2La Genùse de l’hypothùse, p. 149.

du tĂątonnement manifestĂ© par les animaux les plus infĂ©rieurs lorsqu’ils se trouvent dans une situation nouvelle » 1. Au contraire, dans l’étude de 1933, trois innovations aboutissent en rĂ©alitĂ© Ă  renverser l’ordre de cette filiation : 1° Les deux types de tĂątonnements ne sont plus conçus « comme deux genres entiĂšrement distincts, mais comme les deux extrĂȘmes d’une chaĂźne qui comprend tous les intermĂ©diaires » 2 ; 2° Le tĂąton-nement non systĂ©matique lui-mĂȘme est dĂ©jĂ  relativement dirigé : « Aucun tĂątonnement n’est tout Ă  fait incohĂ©rent, car il a toujours pour fonction d’atteindre quelque but, de satisfaire quelque besoin, il est toujours orientĂ© dans quelque direction
 Dans les formes infĂ©rieures de la pensĂ©e, cette direction est encore trĂšs vague, trĂšs gĂ©nĂ©rale. Mais plus s’élĂšve le niveau mental du chercheur, plus s’affirme chez lui la conscience des relations et plus, en consĂ©quence, se prĂ©cise la direction dans laquelle doit s’effectuer la recherche de la solution du problĂšme
 Ainsi chaque tĂątonnement nouveau resserre un peu le cercle au sein duquel s’effectueront les tĂątonnements suivants
 Le tĂątonnement, guidĂ© d’abord par la conscience des relations — relations entre certains actes Ă  exĂ©cuter et certain but Ă  atteindre 3 — est donc l’agent qui permet la dĂ©couverte de nouvelles relations 4 » ; 3° Enfin et surtout, non seulement le tĂątonnement non systĂ©matique suppose lui-mĂȘme, comme on vient de le voir, la conscience de certaines relations qui le dirigent d’emblĂ©e, mais encore ces relations Ă©lĂ©mentaires procĂšdent elles-mĂȘmes d’un mĂ©canisme fondamental d’ajustement Ă  l’expĂ©rience, sur lequel M. ClaparĂšde insiste avec sagacitĂ© dans son article de 1933, et qu’il appelle avec les logiciens l’« implication » : « L’implication est un processus indispensable Ă  nos besoins d’ajustement. Sans elle, nous ne saurions profiter de l’expĂ©rience 5 ». L’implication est donc un phĂ©nomĂšne primitif, qui ne rĂ©sulte pas de la rĂ©pĂ©tition, comme l’association, mais introduit au contraire d’emblĂ©e un lien de nĂ©cessitĂ© entre les termes qui s’impliquent. L’implication plonge ainsi ses racines jusque dans la vie organique : « L’organisme nous apparaĂźt, dĂšs ses manifestations les plus rĂ©flexes, comme une machine Ă  impliquer » 6. Elle est aussi le principe des rĂ©flexes conditionnĂ©s et des rĂ©actions circulaires. En outre, c’est elle qui dirige dĂšs son point de dĂ©part le tĂątonnement mĂȘme non systĂ©matique. « Impli-

1 Ibid., p. 149.

2 Ibid., p. 149.

3 C’est nous qui soulignons.

4 Ibid., pp. 149-150.

5 Ibid., p. 104 (souligné dans le texte)

6 Ibid., p. 106.

quer c’est attendre, et c’est tendre vers ce que l’on attend » 1 : dans la mesure oĂč l’attente n’est pas déçue, le tĂątonnement est inutile, mais dans la mesure oĂč elle l’est, le tĂątonnement, orientĂ© par elle, est dirigĂ© vers le but par les implications qui relient celui-ci au besoin Ă©prouvĂ©.

Cela dit, nous aimerions montrer maintenant pourquoi l’hypothĂšse d’un tĂątonnement pur ne saurait ĂȘtre retenue et en quoi les corrections apportĂ©es par M. ClaparĂšde dans sa derniĂšre interprĂ©tation, non seulement cadrent entiĂšrement avec ce que nous avons observĂ© de la naissance de l’intelligence chez l’enfant, mais encore nous paraissent impliquer la thĂ©orie des schĂšmes et de l’assimilation en gĂ©nĂ©ral.

L’hypothĂšse d’un tĂątonnement pur conçu comme le point de dĂ©part de l’intelligence elle-mĂȘme ne saurait se justifier, parce que, ou bien ce tĂątonnement non systĂ©matique apparaĂźt en marge du tĂątonnement dirigĂ© et mĂȘme souvent aprĂšs lui, ou bien il prĂ©cĂšde le tĂątonnement dirigĂ©, mais alors il est soit sans influence sur ce dernier, soit relativement dirigĂ© lui-mĂȘme et par consĂ©quent dĂ©jĂ  systĂ©matique.

D’une façon gĂ©nĂ©rale, rappelons tout d’abord que la diffĂ©rence entre le tĂątonnement non systĂ©matique et le tĂątonnement dirigĂ© est simplement affaire de dosage et que les situations dans lesquelles se manifestent ces deux types de comportement ne diffĂšrent donc elles-mĂȘmes l’une de l’autre qu’en degrĂ© et non pas en qualitĂ©. Le tĂątonnement systĂ©matique est, en effet, caractĂ©risĂ© par ceci que les essais successifs se conditionnent les uns les autres avec effet cumulatif, qu’ils sont Ă©clairĂ©s en second lieu par les schĂšmes antĂ©rieurs confĂ©rant une signification aux dĂ©couvertes fortuites et qu’enfin ils sont dirigĂ©s par les schĂšmes assignant un but Ă  l’action et par le ou les schĂšmes servant de moyen initial et dont les essais tĂątonnants constituent les diffĂ©renciations ou les accommodations graduelles. (Voir les obs. 148-174.) Le tĂątonnement systĂ©matique est donc triplement ou quadruplement dirigĂ©, selon que le but et les moyens initiaux forment un tout ou sont distincts. Au contraire, dans le tĂątonnement non systĂ©matique, comme celui des chats de Thorndike, les essais successifs sont relativement indĂ©pendants, les uns des autres et ne sont pas dirigĂ©s par l’expĂ©rience antĂ©rieurement acquise. C’est en ce sens que le tĂątonnement est fortuit, et que la dĂ©couverte de la solution est bien due au hasard. Seulement, du moment que, mĂȘme non systĂ©matiques, les tĂątonnements sont toujours orientĂ©s par le besoin Ă©prouvĂ©, donc par le schĂšme

1Ibid., p. 107.

assignant un but Ă  l’action (Thorndike lui-mĂȘme reconnaĂźt que les essais sont sĂ©lectionnĂ©s grĂące au dĂ©plaisir de l’insuccĂšs), il est Ă©vident que l’expĂ©rience antĂ©rieure joue malgrĂ© tout un rĂŽle et que le systĂšme des schĂšmes dĂ©jĂ  Ă©laborĂ©s n’est pas Ă©tranger Ă  la conduite la plus dĂ©sordonnĂ©e en apparence du sujet : les tĂątonnements successifs ne sont que relativement indĂ©pendants les uns des autres, et les rĂ©sultats auxquels ils aboutissent, tout en Ă©tant en grande partie fortuits, n’acquiĂšrent cependant de signification que grĂące aux schĂšmes cachĂ©s mais agissant qui les Ă©clairent. La diffĂ©rence entre les tĂątonnements non systĂ©matiques et la recherche dirigĂ©e n’est donc que de degrĂ© et non de qualitĂ©.

Cela Ă©tant, il est Ă©vident que trĂšs souvent, loin de prĂ©cĂ©der la recherche dirigĂ©e, le tĂątonnement non systĂ©matique n’apparait qu’en marge de cette recherche, ou aprĂšs elle, et que, lorsqu’il la prĂ©cĂšde en apparence, il est, soit dĂ©jĂ  orientĂ© par elle, soit sans influence sur elle. En effet, le rapport entre les deux types extrĂȘmes de conduite est dĂ©fini par les situations dans lesquelles ils se manifestent : il y a recherche dirigĂ©e toutes les fois que le problĂšme est assez adaptĂ© au niveau intellectuel et aux connaissances du sujet pour que celui-ci cherche la solution au moyen d’un ajustement de ses schĂšmes usuels, tandis qu’il y a tĂątonnement quand le problĂšme dĂ©passe trop le niveau du sujet et lorsqu’un rĂ©ajustement simple des schĂšmes ne suffit point Ă  sa solution. Le tĂątonnement, par consĂ©quent, est d’autant plus dirigĂ© que la situation se rapproche du premier genre, et d’autant moins systĂ©matique qu’elle tend vers le second.

Deux cas sont donc possibles, quant Ă  la succession des deux types de tĂątonnements. Dans le premier, le sujet n’adopte la mĂ©thode du tĂątonnement pur, par « essais et erreurs » qu’aprĂšs avoir Ă©puisĂ© les ressources de la recherche dirigĂ©e. Ce mode de succession s’observe mĂȘme chez l’adulte. Lors d’une panne d’automobile, l’intellectuel non mĂ©canicien commence par chercher Ă  utiliser les quelques connaissances relatives au carburateur, aux bougies, Ă  l’allumage, etc. Ceci constitue une recherche dirigĂ©e par les schĂšmes antĂ©rieurs, donc un tĂątonnement systĂ©matique. Puis, n’arrivant Ă  rien, il essaie de tout au hasard, touche Ă  des piĂšces dont il ignore entiĂšrement la signification et, en de rares occasions, parvient ainsi Ă  dĂ©panner son moteur par une manƓuvre purement fortuite : c’est le tĂątonnement non systĂ©matique. Dans un tel cas, il est clair que le tĂątonnement pur prolonge la recherche dirigĂ©e : c’est le fait d’avoir essayĂ© un nombre croissant de solutions qui pousse le sujet Ă  gĂ©nĂ©raliser cette conduite et c’est dans la mesure oĂč il comprend de moins en moins

les donnĂ©es du problĂšme qu’il passe du tĂątonnement dirigĂ© au tĂątonnement non systĂ©matique. Dans ce premier cas, le tĂąton-nement est donc la forme la plus dĂ©tendue, peut-on dire, de la recherche intellectuelle, et non pas le point de dĂ©part de l’acte d’intelligence.

Mais il est un second cas : c’est celui oĂč le problĂšme est absolument nouveau pour le sujet et oĂč le tĂątonnement non systĂ©matique semble apparaĂźtre avant la recherche dirigĂ©e. Par exemple, un animal Ă  la recherche de sa nourriture peut s’engager au hasard dans une sĂ©rie de voies successives sans ĂȘtre capable de percevoir les rapports en jeu, ou un enfant, pour atteindre un objet Ă  demi cachĂ© par divers obstacles, peut arriver Ă  le dĂ©gager sans comprendre la relation « situĂ© dessous ou en arriĂšre ». Mais alors, de deux choses l’une : ou bien la part du hasard est considĂ©rable dans la rĂ©ussite et les tĂątonnements non systĂ©matiques ainsi couronnĂ©s de succĂšs demeurent Ă©trangers Ă  l’intelligence et n’engendrent pas par eux-mĂȘmes et comme tels des recherches dirigĂ©es ultĂ©rieures, ou bien le tĂątonnement non systĂ©matique est dĂ©jĂ  dirigĂ© suffisamment pour que l’on puisse attribuer la rĂ©ussite Ă  cette direction et alors c’est ce dĂ©but de systĂšme qui explique les recherches systĂ©matiques ultĂ©rieures. Dans l’exemple de l’enfant qui veut saisir un objet Ă  demi cachĂ©, il peut se faire, cela est clair, que le sujet parvienne Ă  ses fins sans savoir comment ; mais dans ce cas, le tĂątonnement non systĂ©matique qui a conduit Ă  ce rĂ©sultat fortuit ne prĂ©pare nullement la recherche dirigĂ©e qui permettra ultĂ©rieurement Ă  l’enfant de dĂ©couvrir les relations « posĂ© sur », « situĂ© dessous », etc. Le tĂątonnement non systĂ©matique n’est alors qu’une conduite sporadique apparaissant en marge de l’intelligence et prolongeant l’attitude de recherche tĂątonnante commune Ă  tous les stades (exercice rĂ©flexe, rĂ©action circulaire, etc.) : il n’est que l’extrĂȘme limite de l’accommodation, lorsque celle-ci est plus rĂ©glĂ©e par l’assimilation. Au contraire, il peut se faire que la recherche de l’objet Ă  demi cachĂ©, tout en n’impliquant pas encore la connaissance de la relation « situĂ© dessous » et en comportant par consĂ©quent une grande part de tĂątonnement au hasard, soit cependant dirigĂ© par certains schĂšmes gĂ©nĂ©raux, tels que ceux d’écarter l’obstacle, d’utiliser un objet mobile pour attirer Ă  soi un objectif Ă©loignĂ© (dans le cas des jouets suspendus au toit du berceau, etc.). Dans ce cas, le tĂątonnement non systĂ©matique prĂ©pare bien la recherche dirigĂ©e ultĂ©rieure (celle qui permettra Ă  l’enfant de comprendre rĂ©ellement la relation « situĂ© dessous ») ; mais c’est que ce tĂątonnement est dĂ©jĂ  dirigĂ© lui-mĂȘme quoique de maniĂšre vague et gĂ©nĂ©rale. La diffĂ©rence entre ces deux possibilitĂ©s se reconnaĂźt

aisĂ©ment au fait que, dans la premiĂšre la dĂ©couverte fortuite de l’enfant n’est suivie d’aucune utilisation durable, tandis que dans la seconde, elle donne lieu Ă  des exercices (Ă  des rĂ©actions circulaires ou actes d’assimilation reproductrice avec accommodation graduelle) et Ă  un progrĂšs plus ou moins continu.

On voit ainsi que, mĂȘme lorsque le tĂątonnement non systĂ©matique semble apparaĂźtre avant la recherche dirigĂ©e, il n’explique pas celle-ci, mais s’explique dĂ©jĂ  par elle, puisqu’il comporte dĂšs le dĂ©but un minimum de direction. Sans rejeter nullement l’idĂ©e du tĂątonnement, nous ne la croyons donc pas suffisante pour expliquer Ă  elle seule le mĂ©canisme de l’intel-ligence. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment ce que, dans sa derniĂšre Ă©tude, M. ClaparĂšde a montrĂ© avec une grande sagacité : conduit Ă  rejeter l’hypothĂšse d’un tĂątonnement pur, il en est venu Ă  admettre que, si les besoins et la conscience du but Ă  atteindre orientaient mĂȘme les tĂątonnements les plus Ă©lĂ©mentaires, c’est qu’une impli-cation Ă©lĂ©mentaire des actes et des intĂ©rĂȘts constituait la donnĂ©e premiĂšre prĂ©supposĂ©e par le tĂątonnement lui-mĂȘme. Nous aime-rions maintenant montrer en quoi cette implication comporte nĂ©cessairement l’assimilation et le systĂšme des schĂšmes.

Pour ce qui est de l’intelligence rĂ©flĂ©chie, tout d’abord, il va de soi que l’implication suppose un systĂšme de concepts et par consĂ©quent l’activitĂ© assimilatrice du jugement. Dire que A implique B (par exemple que le fait d’ĂȘtre « rectangle » implique, pour un triangle, qu’il satisfasse au thĂ©orĂšme de Pythagore), c’est affirmer que l’on est en possession d’un certain concept C (par exemple celui de « triangle rectangle »), au sein duquel A et B sont unis par nĂ©cessitĂ© logique ou par dĂ©finition : l’implication est ainsi le rĂ©sultat des jugements qui ont engendrĂ© ces concepts C, A et B, et la nĂ©cessitĂ© de l’implication rĂ©sulte de l’assimilation prĂ©alable opĂ©rĂ©e par ces jugements.

Il en va exactement de mĂȘme de l’intelligence sensori-motrice, y compris ses phases prĂ©paratoires constituĂ©es par l’acquisition des premiĂšres associations habituelles (deuxiĂšme stade). M. ClaparĂšde, qui considĂšre avec raison l’implication comme la condition de l’expĂ©rience (« sans elle, nous ne saurions profiter de l’expĂ©rience »), montre en des pages fort suggestives que le rĂ©flexe conditionnĂ© est un phĂ©nomĂšne d’implication. En effet, dit-il, « B est impliquĂ© dans A, lorsque, A Ă©tant donnĂ©, le sujet se conduit vis-Ă -vis de lui comme il se conduirait vis-Ă -vis de B ». Or, « la vision par le chien d’une couleur rose A prĂ©sentĂ©e d’abord avec un repas B, provoquera la rĂ©action salivaire et gastrique que dĂ©clenchait ce repas B. Le chien rĂ©agit Ă  A comme si B Ă©tait contenu, Ă©tait impliquĂ© dans A ». « S’il y avait association sim-

ple, et non implication, la couleur rose devrait simplement Ă©voquer dans la mĂ©moire du chien le souvenir du repas, mais sans que s’ensuive aucune rĂ©action signifiant que la couleur rose est prise pour le repas, fonctionne comme le repas. 1 » Mais comment expliquer que, selon les termes de cette excellente description, la couleur « soit prise pour » le repas ? M. ClaparĂšde, insiste sur le fait que la nĂ©cessite de telles connexions apparait dĂšs l’origine : « Bien loin, donc, que ce soit la rĂ©pĂ©tition d’un couple d’élĂ©ments qui crĂ©e entre eux un lien d’implication, celle-ci, l’implication, prend naissance dĂ©jĂ  lors de la premiĂšre rencontre des deux Ă©lĂ©ments de ce couple. Et l’expĂ©rience n’intervient que pour rompre ce rapport d’implication lĂ  oĂč il ne se montre pas lĂ©gitime. » Et encore : « La nĂ©cessitĂ© d’une connexion tend donc Ă  apparaĂźtre Ă  l’origine. Si la nĂ©cessitĂ© n’était pas Ă  l’origine, on ne voit pas quand elle apparaĂźtrait jamais, car l’habitude n’est pas la nĂ©cessitĂ©. 2 » Mais le problĂšme n’est que reculé : comment expliquer cette nĂ©cessitĂ© qui apparaĂźt dĂšs la premiĂšre rencontre entre deux termes jusque-lĂ  Ă©trangers l’un Ă  l’autre au point qu’ils apparaissent immĂ©diatement au sujet comme s’impliquant l’un l’autre ?

De mĂȘme, M. ClaparĂšde interprĂšte grĂące Ă  l’implication l’analogie classique de la perception et du raisonnement : « Si l’opĂ©ration qui constitue la perception est identique Ă  celle qui forme l’épine dorsale du raisonnement, c’est que cette opĂ©ration est une implication. Si nous percevons la saveur sucrĂ©e dans la tache colorĂ©e que forme l’orange pour notre Ɠil, ce n’est pas par la seule vertu de l’association, mais grĂące Ă  celle de l’implication. C’est parce que cette saveur sucrĂ©e est impliquĂ©e dans les autres caractĂšres de l’orange
 3 » Mais, ici encore, comment expliquer que les qualitĂ©s donnĂ©es dans la sensation prennent immĂ©diatement une signification plus profonde et invoquent un ensemble d’autres qualitĂ©s liĂ©es nĂ©cessairement entre elles ?

La seule rĂ©ponse possible est qu’il existe des schĂšmes, (c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment des totalitĂ©s organisĂ©es dont les Ă©lĂ©ments internes s’impliquent mutuellement) ainsi qu’une opĂ©ration constitutive de ces schĂšmes et de leurs implications, qui est l’assimilation. En effet, sans cette opĂ©ration formative des implications, qui est l’équivalent sensori-moteur du jugement, n’importe quoi impliquerait n’importe quoi, au grĂ© des rapprochements fortuits de la perception. L’implication serait rĂ©gie par cette « loi de coalescence » de W. James, selon laquelle les donnĂ©es perçues

1La Genùse de l’hypothùse, pp 105-106.

2Ibid., p. 105.

3Ibid., p. 107.

simultanĂ©ment forment une totalitĂ© tant qu’elles n’ont pas Ă©tĂ© dissociĂ©es par l’expĂ©rience « La loi de coalescence, dit mĂȘme M. ClaparĂšde, engendre l’implication, sur le plan de l’action et le syncrĂ©tisme sur le plan de la reprĂ©sentation. 1 » Mais alors on peut se demander si la notion d’implication garde encore sa valeur et si la nĂ©cessitĂ© que comportent les relations impliquantes n’est pas illusoire. Bien plus profonde est l’interprĂ©tation de M. ClaparĂšde, lorsqu’il relie l’implication Ă  sa « loi de reproduction du semblable » et qu’il ajoute : « l’implication plonge ses racines dans les couches motrices de l’ĂȘtre. On pourrait dire que la vie implique l’implication » 2. Mais alors il manque un trait d’union entre l’organisation motrice et l’implication, et ce trait d’union est prĂ©cisĂ©ment l’assimilation. Seule, en effet, l’assimilation explique comment l’organisme tend Ă  la fois Ă  reproduire les actions qui lui ont Ă©tĂ© profitables (assimilation reproductrice) — ce qui suffit Ă  constituer des schĂšmes, non pas grĂące Ă  la rĂ©pĂ©tition des conditions extĂ©rieures, mais encore et surtout grĂące Ă  une reproduction active des conduites antĂ©rieures en fonction de ces conditions — et Ă  incorporer aux schĂšmes ainsi formĂ©s les donnĂ©es susceptibles de leur servir d’aliments (assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice). Seule, par consĂ©quent, l’assimilation explique comment la reproduction active engendre l’implication. D’une part, en effet, pour reproduire les conduites intĂ©ressantes, le sujet assimile sans cesse aux schĂšmes de ces conduites les objets connus dĂ©jĂ  utilisĂ©s en des circonstances semblables, c’est-Ă -dire qu’il leur confĂšre une signification, en d’autres termes qu’il les insĂšre dans un systĂšme d’implications : c’est ainsi que la poupĂ©e suspendue au toit du berceau implique pour le bĂ©bĂ© la qualitĂ© d’ĂȘtre tirĂ©e ou frappĂ©e, secouĂ©e, etc., parce qu’elle est, chaque fois qu’il la perçoit, assimilĂ©e aux schĂšmes de tirer, etc. D’autre part, les objets nouveaux sont eux aussi assimilĂ©s, grĂące Ă  leurs caractĂšres apparents ou Ă  leur situation, Ă  des schĂšmes connus, d’oĂč de nouveaux rĂ©seaux de significations et d’implications : c’est ainsi que dans l’observation 136 le porte-cigarette examinĂ© par Jacqueline est successivement sucĂ©, frottĂ©, secouĂ©, etc. L’assimilation reproductrice (et rĂ©cognitive), d’une part, et l’assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice d’autre part, sont donc source de l’implication qui ne s’expliquerait pas sans elles, et ces implications, loin de rĂ©sulter de simples « coalescences », sont d’emblĂ©e dirigĂ©es et organisĂ©es par le systĂšme des schĂšmes.

Dans le réflexe conditionné, pour reprendre les exemples de M. ClaparÚde, la couleur rose A est impliquée dans le repas A

1 Ibid., p. 105.

2 Ibid., p. 104-105.

parce que, selon les termes mĂȘmes de l’auteur, cette couleur « est prise pour » le repas : qu’est-ce Ă  dire, sinon que la couleur est assimilĂ©e au repas lui-mĂȘme, ou qu’elle reçoit une signification en fonction de ce schĂšme ? Ici comme partout, l’implication rĂ©sulte donc d’une assimilation prĂ©alable. De mĂȘme, dans la perception, la saveur sucrĂ©e de l’orange est impliquĂ©e dans la couleur perçue dĂšs l’abord, parce que cette couleur est immĂ©diatement assimilĂ©e Ă  un schĂšme connu. Bref, sans l’assimilation, cette « nĂ©cessité » implicatrice, que M. ClaparĂšde situe « à l’origine », et qu’il distingue avec raison de l’habitude due Ă  la rĂ©pĂ©tition passive (laquelle est bien distincte de la reproduction active), demeure inexplicable et l’implication sans fondement organique. Dans la mesure oĂč l’implication plonge rĂ©ellement ses racines dans l’organisme, ce qui nous paraĂźt Ă©galement incontestable, c’est que toute activitĂ© sensori-motrice se dĂ©veloppe en fonctionnant (assimilation reproductrice) et utilise par assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice les objets susceptibles de lui servir d’aliments : dĂšs lors toute donnĂ©e extĂ©rieure est perçue en fonction des schĂšmes sensori-moteurs et c’est cette assimilation incessante qui confĂšre Ă  toutes choses des significations comportant les implications de tous les degrĂ©s. On comprend par lĂ  mĂȘme pourquoi tout tĂątonnement est toujours dirigĂ©, si peu que ce soit : le tĂątonnement procĂšde nĂ©cessairement par accommodation des schĂšmes antĂ©rieurs et ceux-ci s’assimilent ou tendent Ă  s’assimiler les objets sur lesquels procĂšde celui-lĂ .

C’est ainsi que, corrigĂ©e grĂące aux remarques de M. ClaparĂšde sur le rĂŽle directeur du besoin ou de la question et sur l’antĂ©rioritĂ© de l’implication par rapport aux « essais et erreurs », la thĂ©orie du tĂątonnement rejoint celle de l’assimilation et des schĂšmes.

§ 5. La thĂ©orie de l’assimilation.

Deux conclusions nous paraissent dĂ©couler des discussions prĂ©cĂ©dentes. La premiĂšre est que l’intelligence constitue une activitĂ© organisatrice dont le fonctionnement prolonge celui de l’organisation biologique, tout en le dĂ©passant grĂące Ă  l’élaboration de nouvelles structures. La seconde est que, si les structures successives dues Ă  l’activitĂ© intellectuelle diffĂšrent entre elles qualitativement, elles obĂ©issent toujours aux mĂȘmes lois fonctionnelles : Ă  cet Ă©gard, l’intelligence sensori-motrice peut ĂȘtre comparĂ©e Ă  l’intelligence rĂ©flĂ©chie ou rationnelle et cette comparaison Ă©claire l’analyse des deux termes extrĂȘmes.

Or, quelles que soient les hypothÚses explicatives entre lesquelles oscillent les principales théories biologiques, tout le

monde admet un certain nombre de vĂ©ritĂ©s Ă©lĂ©mentaires qui sont celles-lĂ  mĂȘmes dont nous parlons ici : que le corps vivant prĂ©sente une structure organisĂ©e, c’est-Ă -dire constitue un systĂšme de relations interdĂ©pendantes ; qu’il travaille Ă  conserver sa structure dĂ©finie, et, pour ce faire, lui incorpore les aliments chimiques et Ă©nergĂ©tiques nĂ©cessaires puisĂ©s dans le milieu ambiant ; que, par consĂ©quent, il rĂ©agit toujours aux actions du milieu en fonction de cette structure particuliĂšre et tend en fin de compte Ă  imposer Ă  l’univers entier une forme d’équilibre dĂ©pendant de cette organisation. En effet, contrairement aux ĂȘtres inorganisĂ©s, qui sont Ă©galement en Ă©quilibre avec l’univers, mais qui n’assimilent pas Ă  eux le milieu, on peut dire que l’ĂȘtre vivant assimile Ă  lui l’univers entier, en mĂȘme temps qu’il s’y accommode, puisque l’ensemble des mouvements de tout ordre qui caractĂ©risent ses actions et rĂ©actions Ă  l’égard des choses s’ordonnent en un cycle dessinĂ© par sa propre organisation autant que par la nature des objets externes. Il est donc permis de concevoir en un sens gĂ©nĂ©ral l’assimilation comme l’incorporation d’une rĂ©alitĂ© extĂ©rieure quelconque Ă  l’une ou l’autre partie du cycle d’organisation. En d’autres termes, tout ce qui rĂ©pond Ă  un besoin de l’organisme est matiĂšre Ă  assimilation, le besoin Ă©tant mĂȘme l’expression de l’activitĂ© assimilatrice comme telle ; quant aux pressions exercĂ©es par le milieu sans qu’elles rĂ©pondent Ă  aucun besoin, elles ne donnent pas lieu Ă  assimilation tant que l’organisme ne s’est pas adaptĂ© Ă  elles, mais, comme l’adaptation consiste prĂ©cisĂ©ment Ă  transformer les contraintes en besoins, tout peut en fin de compte se prĂȘter Ă  ĂȘtre assimilĂ©. Les fonctions de relation, indĂ©pendamment mĂȘme de la vie psychique qui procĂšde d’elles, sont donc doublement sources d’assimilation : elles servent, d’une part, Ă  l’assimilation gĂ©nĂ©rale de l’organisme, puisque leur exercice est indispensable Ă  la vie ; mais d’autre part, chacune de leurs manifestations suppose une assimilation particuliĂšre puisque cet exercice est toujours relatif Ă  une sĂ©rie de conditions extĂ©rieures qui leur sont spĂ©ciales.

Tel est le contexte d’organisation prĂ©alable dans lequel prend naissance la vie psychologique. Or, et c’est lĂ  toute notre hypothĂšse, il semble que le dĂ©veloppement de l’intelligence prolonge un tel mĂ©canisme au lieu d’y contredire. En premier lieu, dĂšs les conduites rĂ©flexes et les comportements acquis greffĂ©s sur elles, on voit surgir des processus d’incorporation des choses aux schĂšmes du sujet. Cette recherche de l’aliment fonctionnel nĂ©cessaire au dĂ©veloppement de la conduite et cet exercice stimulant la croissance constituent les formes les plus Ă©lĂ©mentaires de l’assimilation psychologique. En effet, cette assimilation des

choses Ă  l’activitĂ© des schĂšmes, bien que n’étant nullement encore sentie par le sujet comme une conscience d’objets et bien que ne donnant par consĂ©quent pas lieu Ă  des jugements objectifs, constitue cependant les premiĂšres opĂ©rations qui, dans la suite, aboutiront aux jugements proprement dits : opĂ©rations de reproduction, de rĂ©cognition et de gĂ©nĂ©ralisation. Ce sont ces opĂ©rations qui, impliquĂ©es dĂ©jĂ  dans l’assimilation rĂ©flexe, engendrent les premiers comportements acquis, par consĂ©quent les premiers schĂšmes non hĂ©rĂ©ditaires, le schĂšme rĂ©sultant de l’acte mĂȘme d’assimilation reproductrice et gĂ©nĂ©ralisatrice. C’est ainsi que chaque domaine d’organisation rĂ©flexe sensori-motrice est le théùtre d’assimilations particuliĂšres prolongeant, sur le plan fonctionnel, l’assimilation physico-chimique. En second lieu, ces comportements, en tant que greffĂ©s sur des tendances hĂ©rĂ©ditaires, se trouvent d’emblĂ©e insĂ©rĂ©s dans le cadre gĂ©nĂ©ral de l’organisation individuelle, c’est-Ă -dire qu’avant toute prise de conscience, ils rentrent dans la totalitĂ© fonctionnelle que constitue l`organisme : ils contribuent ainsi immĂ©diatement Ă  assurer et Ă  maintenir cet Ă©quilibre entre l’univers et le corps propre, Ă©quilibre qui consiste en une assimilation de l’univers Ă  l’organisme autant qu’en une accommodation de celui-ci Ă  celui-lĂ . Du point de vue psychologique, cela signifie que les schĂšmes acquis constituent d’emblĂ©e, non pas seulement une somme d’élĂ©ments organisĂ©s, mais encore une organisation globale, un systĂšme d’opĂ©rations interdĂ©pendantes, d’abord virtuellement grĂące Ă  leurs racines biologiques, puis effectivement grĂące au mĂ©canisme de l’assimilation rĂ©ciproque des schĂšmes en prĂ©sence.

Bref, en son point de dĂ©part, l’organisation intellectuelle prolonge sans plus l’organisation biologique. Elle ne consiste pas seulement, comme a pu le faire admettre une rĂ©flexologie tout imprĂ©gnĂ©e d’associationnisme empiriste, en un ensemble de rĂ©ponses mĂ©caniquement dĂ©terminĂ©es par des stimulus externes et en un ensemble corrĂ©latif de conductions reliant les stimulus nouveaux Ă  des rĂ©ponses anciennes. Elle constitue au contraire une activitĂ© rĂ©elle, fondĂ©e sur une structure propre et assimilant Ă  celle-ci un nombre croissant d’objets extĂ©rieurs.

Or, de mĂȘme que l’assimilation sensori-motrice des choses aux schĂšmes du sujet prolonge l’assimilation biologique du milieu Ă  l’organisme, de mĂȘme elle annonce l’assimilation intellectuelle des objets Ă  l’esprit, telle qu’on la constate dans les formes les plus Ă©voluĂ©es de la pensĂ©e rationnelle. En effet, la raison prĂ©sente Ă  la fois une organisation formelle des notions qu’elle utilise et une adaptation de ces notions au rĂ©el — organisation

et adaptation d’ailleurs insĂ©parables. Or l’adaptation de la raison Ă  l’expĂ©rience suppose aussi bien une incorporation des objets Ă  l’organisation du sujet qu’une accommodation de celle-ci aux circonstances extĂ©rieures. Traduits en termes rationnels, on peut donc dire que l’organisation est la cohĂ©rence formelle, que l’accommodation est l’« expĂ©rience » et l’assimilation l’acte du jugement en tant qu’unissant les contenus expĂ©rimentaux Ă  la forme logique.

Or ces comparaisons, sur lesquelles nous avons souvent insistĂ©, entre le plan biologique, le plan sensori-moteur et le plan rationnel permettent de comprendre en quoi l’assimilation constitue, du point de vue fonctionnel, le fait premier d’oĂč l’analyse doit procĂ©der quelle que soit l’interdĂ©pendance rĂ©elle des mĂ©canismes. Sur chacun des trois plans, en effet, l’accommodation n’est possible qu’en fonction de l’assimilation, puisque la constitution mĂȘme des schĂšmes appelĂ©s Ă  s’accommoder est due au processus assimilateur. Quant aux rapports entre l’organisation de ces schĂšmes et l’assimilation, on peut dire que celle-ci reprĂ©sente le processus dynamique dont celle-lĂ  est l’expression statique.

Sur le plan biologique on pourrait, il est vrai, objecter que toute opĂ©ration d’assimilation suppose une organisation prĂ©alable. Mais qu’est-ce qu’une structure organisĂ©e, sinon un cycle d’opĂ©rations telles que chacune soit nĂ©cessaire Ă  l’existence des autres ? L’assimilation est donc le fonctionnement mĂȘme du systĂšme dont l’organisation est l’aspect structural.

Sur le plan rationnel, ce primat de l’assimilation se traduit par le primat du jugement. Juger, ce n’est pas nĂ©cessairement identifier, comme on l’a dit parfois, mais c’est assimiler, c’est-Ă -dire incorporer une donnĂ©e nouvelle dans un schĂšme antĂ©rieur, dans un systĂšme dĂ©jĂ  Ă©laborĂ© d’implications. L’assimilation rationnelle suppose donc toujours, il est vrai, une organisation prĂ©alable. Mais d’oĂč vient cette organisation ? De l’assimilation elle-mĂȘme, car tout concept et toute relation exigent un jugement pour se constituer. Si l’interdĂ©pendance des jugements et des concepts dĂ©montre ainsi celle de l’assimilation et de l’organisation, elle souligne en mĂȘme temps la nature de cette interdĂ©pendance : le jugement assimilateur est l’élĂ©ment actif du processus dont le concept organisateur est le rĂ©sultat.

Enfin, sur le plan sensori-moteur, qui est celui de la vie intellectuelle Ă©lĂ©mentaire, nous avons sans cesse insistĂ© sur le mĂ©canisme assimilateur qui donne naissance aux schĂšmes et Ă  leur organisation. L’assimilation psychologique en sa forme la plus simple n’est autre chose, en effet, que la tendance de toute con-

duite ou de tout Ă©tat psychique Ă  se conserver et Ă  puiser, dans ce but, son alimentation fonctionnelle dans le milieu extĂ©rieur. C’est cette assimilation reproductrice qui constitue les schĂšmes, ceux-ci acquĂ©rant leur existence dĂšs qu’une conduite, si peu complexe soit-elle, donne lieu Ă  un effort de rĂ©pĂ©tition spontanĂ©e et se schĂ©matise ainsi. Or cette reproduction qui, par elle-mĂȘme et dans la mesure oĂč elle n’est pas encadrĂ©e dans un schĂ©matisme antĂ©rieur, n’implique aucune organisation, conduit nĂ©cessairement Ă  la constitution d’un tout organisĂ©. En effet, les rĂ©pĂ©titions successives dues Ă  l’assimilation reproductrice entraĂźnent d’abord une extension de l’assimilation sous forme d’opĂ©rations rĂ©cognitives et gĂ©nĂ©ralisatrices : dans la mesure oĂč l’objectif nouveau ressemble Ă  l’ancien, il y a rĂ©cognition et, dans la mesure oĂč il en diffĂšre, il y a gĂ©nĂ©ralisation du schĂšme et accommodation. La rĂ©pĂ©tition mĂȘme de l’opĂ©ration entraĂźne donc la constitution d’une totalitĂ© organisĂ©e, l’organisation rĂ©sultant sans plus de l’application continue d’un schĂšme assimilateur Ă  une diversitĂ© donnĂ©e.

Bref, dans tous les domaines, l’activitĂ© assimilatrice apparaĂźt comme Ă©tant Ă  la fois la rĂ©sultante et la source de l’organisation : c’est-Ă -dire que du point de vue psychologique, qui est nĂ©cessairement fonctionnel et dynamique, elle constitue un vĂ©ritable fait premier. Or, si nous avons montrĂ©, stade aprĂšs stade, comment les progrĂšs du mĂ©canisme assimilateur engendrent les diverses opĂ©rations intellectuelles, il reste Ă  expliquer, plus synthĂ©tiquement, comment le fait initial de l’assimilation rend compte des caractĂšres essentiels de l’intelligence, soit du jeu combinĂ© de la construction mentale aboutissant Ă  la dĂ©duction et de l’expĂ©rience effective ou reprĂ©sentative.

Le principal problĂšme Ă  rĂ©soudre, pour une interprĂ©tation fondĂ©e sur l’assimilation, comme d’ailleurs pour toute thĂ©orie de l’intelligence faisant appel Ă  l’activitĂ© biologique du sujet lui-mĂȘme, est, nous semble-t-il, le suivant : comment expliquer, si c’est un mĂȘme processus d’assimilation de l’univers Ă  l’organisme qui se poursuit du plan physiologique au plan rationnel, que le sujet en vienne Ă  comprendre la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure suffisamment pour ĂȘtre « objectif » et se situer lui-mĂȘme en elle ? L’assimilation physiologique est, en effet, entiĂšrement centrĂ©e sur l’organisme : elle est une incorporation du milieu au corps vivant et le caractĂšre centripĂšte de ce processus est si poussĂ© que les Ă©lĂ©ments incorporĂ©s perdent leur nature spĂ©cifique pour ĂȘtre transformĂ©s en substances identiques Ă  celles du corps propre. L’assimilation rationnelle, au contraire, telle qu’elle se rĂ©vĂšle dans le jugement, ne dĂ©truit nullement l’objet incorporĂ© au sujet, puisque,

en manifestant l’activitĂ© de celui-ci, elle la soumet Ă  la rĂ©alitĂ© de celui-lĂ . L’antagonisme de ces deux termes extrĂȘmes est tel que l’on se refuserait de les attribuer au mĂȘme mĂ©canisme si l’assimilation sensori-motrice ne venait faire le pont entre les deux : en sa source, en effet, l’assimilation sensori-motrice est aussi Ă©gocentrique que l’assimilation physiologique, puisqu’elle ne se sert de l’objet que pour alimenter le fonctionnement des opĂ©rations du sujet, tandis qu’en son aboutissement le mĂȘme Ă©lan d’assimilation parvient Ă  insĂ©rer le rĂ©el dans des cadres exactement adaptĂ©s Ă  ses caractĂšres objectifs, si bien que ces cadres sont prĂȘts Ă  ĂȘtre transportĂ©s sur le plan du langage sous forme de concepts et de relations logiques. Comment donc expliquer ce passage de l’incorporation Ă©gocentrique Ă  l’adaptation objective, passage sans lequel la comparaison de l’assimilation biologique et de l’assimilation intellectuelle ne serait qu’un jeu de mots ?

Une solution facile consisterait Ă  attribuer cette Ă©volution aux progrĂšs de l’accommodation seule. On se rappelle, en effet, que l’accommodation, d’abord rĂ©duite Ă  un simple ajustement global, donne lieu, lors de la coordination des schĂšmes secondaires et surtout des rĂ©actions circulaires tertiaires, Ă  des tĂątonnements dirigĂ©s et Ă  des conduites expĂ©rimentales de plus en plus prĂ©cises. Ne suffirait-il donc pas, pour expliquer le passage de l’assimilation dĂ©formante Ă  l’assimilation objective, de faire appel Ă  ce facteur concomitant qu’est l’accommodation ?

Sans doute, c’est bien le progrĂšs de l’accommodation qui marque l’objectivitĂ© croissante des schĂšmes d’assimilation. Mais se contenter d’une telle explication reviendrait ou bien Ă  rĂ©pondre Ă  la question par la question mĂȘme, ou bien Ă  dire que l’assimilation des choses au sujet perd de plus en plus d’importance au fur et Ă  mesure du dĂ©veloppement de l’intelligence. En rĂ©alitĂ©, l’assimilation conserve Ă  chaque Ă©tape le mĂȘme rĂŽle essentiel et le vrai problĂšme, qui est de savoir comment les progrĂšs de l’accommodation sont possibles, ne peut ĂȘtre rĂ©solu qu’en recourant une fois de plus Ă  l’analyse du mĂ©canisme assimilateur.

En effet, pourquoi l’accommodation des schĂšmes au milieu extĂ©rieur, qui devient si prĂ©cise au fur et Ă  mesure du dĂ©veloppement, n’est-elle pas donnĂ©e dĂšs les dĂ©buts ? Pourquoi l’évolution de l’intelligence sensori-motrice apparaĂźt-elle comme une extraversion progressive au lieu que les opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires soient d’emblĂ©e tournĂ©es vers le milieu externe ? En rĂ©alitĂ© cette extĂ©riorisation graduelle, qui apparaĂźt au premier abord comme le caractĂšre essentiel de la succession de nos six stades, ne constitue que l’un des deux aspects de cette Ă©volution. Le second mouve-

ment, exactement complĂ©mentaire et nĂ©cessaire Ă  l’explication du premier, n’est autre que le processus de coordination croissante marquant les progrĂšs de l’assimilation comme telle. Tandis que les schĂšmes initiaux ne sont reliĂ©s entre eux que grĂące Ă  leur substructure rĂ©flexe et organique, les schĂšmes plus Ă©voluĂ©s, d’abord primaires, puis secondaires et tertiaires, s’organisent peu Ă  peu en systĂšmes cohĂ©rents grĂące Ă  un processus d’assimilation mutuelle sur lequel nous avons maintes fois insistĂ© et que nous avons comparĂ© Ă  l’implication croissante des concepts et des relations. Or, non seulement ce progrĂšs de l’assimilation est corrĂ©latif de celui de l’accommodation, mais encore c’est lui qui rend possible l’objectivation graduelle de l’intelligence elle-mĂȘme.

En effet, le propre d’un schĂšme d’assimilation est de tendre Ă  s’appliquer Ă  tout et de conquĂ©rir l’univers de la perception dans sa totalitĂ©. Mais en se gĂ©nĂ©ralisant ainsi, force lui est de se diffĂ©rencier. Cette diffĂ©renciation ne rĂ©sulte pas seulement de la diversitĂ© des objets auxquels le schĂšme doit s’accommoder : une telle explication nous ramĂšnerait Ă  la solution dĂ©jĂ  rejetĂ©e, trop simple parce que rien ne contraint l’enfant Ă  tenir compte de la multiplicitĂ© du rĂ©el, tant que son assimilation est dĂ©formante, c’est-Ă -dire tant qu’il utilise les objets comme simples aliments fonctionnels. La diffĂ©renciation des schĂšmes s’opĂšre dans la mesure oĂč les objets sont assimilĂ©s par plusieurs schĂšmes Ă  la fois et que leur diversitĂ© devient ainsi suffisamment digne d’intĂ©rĂȘt pour s’imposer Ă  l’accommodation (par exemple, les tableaux visuels sont diffĂ©renciĂ©s par la prĂ©hension, la succion, l’ouĂŻe, etc.). Sans doute, mĂȘme sans coordination avec d’autres schĂšmes, chacun d’eux donne lieu Ă  des diffĂ©renciations spontanĂ©es, mais elles demeurent peu importantes et c’est l’infinie variĂ©tĂ© des combinaisons possibles entre schĂšmes qui est le grand facteur de diffĂ©renciation. On sait ainsi comment le progrĂšs de l’accommodation est corrĂ©latif de celui de l’assimilation : c’est dans la mesure oĂč la coordination des schĂšmes pousse le sujet Ă  s’intĂ©resser Ă  la diversitĂ© du rĂ©el que l’accommodation diffĂ©rencie les schĂšmes, et non pas en vertu d’une tendance immĂ©diate Ă  l’accommodation.

Or, cette coordination et cette diffĂ©renciation des schĂšmes suffisent Ă  rendre compte de l’objectivation croissante de l’assimilation sans qu’il soit besoin de rompre l’unitĂ© de ce processus pour expliquer le passage de l’incorporation Ă©gocentrique des dĂ©buts au jugement proprement dit. Que l’on compare, Ă  titre d’exemple, l’attitude du bĂ©bĂ© devant un objet qu’il balance ou un corps qu’il lance Ă  terre Ă  celle que supposent les jugements « ceci est un objet suspendu » ou « les corps tombent ». Ces juge-

ments sont assurĂ©ment plus « objectifs » que les attitudes actives correspondantes, en ce sens que ces derniĂšres se bornent Ă  assimiler les donnĂ©es perçues Ă  une activitĂ© pratique du sujet, tandis que les propositions formulĂ©es les insĂšrent, non plus dans un schĂšme unique et Ă©lĂ©mentaire, mais dans un systĂšme complexe de schĂšmes et de relations : les dĂ©finitions de l’objet suspendu ou de la chute des corps supposent, en effet, une Ă©laboration des caractĂšres des choses en classes hiĂ©rarchisĂ©es unies par des rapports multiples, schĂšmes et rapports englobant de prĂšs ou de loin toute l’expĂ©rience prĂ©sente et passĂ©e du sujet. Mais, Ă  part cette diffĂ©rence de complexitĂ©, donc de diffĂ©renciation et de coordination des schĂšmes (et sans parler, bien entendu, de leur traduction symbolique sur le plan du langage et du regroupement que suppose cette construction verbale et cette socialisation), ces jugements ne font pas autre chose que d’incorporer les qualitĂ©s perçues dans un systĂšme de schĂšmes reposant en dĂ©finitive sur l’action du sujet. On n’aurait pas de peine, en effet, Ă  montrer que les classes et rapports hiĂ©rarchisĂ©s impliquĂ©s par ces jugements s’appliquent en derniĂšre analyse sur les schĂšmes sensori-moteurs sous-jacents Ă  toute Ă©laboration active. Ainsi les qualitĂ©s de position, de forme, de mouvement, etc. perçues chez l’objet suspendu ou chez les corps qui tombent ne sont en elles-mĂȘmes ni plus ni moins objectives que les qualitĂ©s plus globales servant au bĂ©bĂ© Ă  reconnaĂźtre l’objet Ă  balancer ou l’objet Ă  jeter : c’est la coordination elle-mĂȘme, c’est-Ă -dire l’assimilation multiple construisant un nombre croissant de relations entre les complexes « action × objet » qui explique l’objectivation. C’est ce que nous verrons en dĂ©tail, au cours du vol. II, en Ă©tudiant la construction de l’objet et l’objectivation de l’espace, de la causalitĂ© et du temps durant les deux premiĂšres annĂ©es de l’enfance.

C’est donc un seul et mĂȘme processus d’assimilation qui conduit le sujet en voie de s’incorporer l’univers Ă  structurer cet univers en fonction de sa propre organisation et Ă  situer fina-lement son activitĂ© parmi les choses elles-mĂȘmes. Mais, si cette inversion graduelle de sens de l’assimilation n’est pas due Ă  l’expĂ©rience seule, le rĂŽle de l’accommodation Ă  l’expĂ©rience n’en est pas moins nĂ©cessaire, et il convient de le rappeler mainte-nant. Les thĂ©ories en cours tendent ou bien Ă  surestimer le rĂŽle de l’expĂ©rience, comme l’empirisme nĂ©o-associationniste, ou Ă  le sous-estimer, comme la psychologie de la forme. En rĂ©alitĂ©, nous l’avons vu Ă  l’instant, l’accommodation des schĂšmes Ă  l’expĂ©rience se dĂ©veloppe dans la mesure mĂȘme des progrĂšs de l’assimilation. Autrement dit, les relations entre le sujet et son milieu

consistent en une interaction radicale, telle que la conscience ne dĂ©bute ni par la connaissance des objets ni par celle de l’activitĂ© propre, mais par un Ă©tat indiffĂ©renciĂ© et que de cet Ă©tat procĂšdent deux mouvements complĂ©mentaires, l’un d’incorporation des choses au sujet, l’autre d’accommodation aux choses elles-mĂȘmes.

Mais en quoi consiste l’apport du sujet et comment distinguer l’influence de l’objet I. Au dĂ©but la distinction demeure illusoire : l’objet en tant qu’aliment fonctionnel et l’activitĂ© propre sont radicalement confondus. Par contre, dans la mesure oĂč l’accommodation se diffĂ©rencie de l’assimilation, on peut dire que le rĂŽle du sujet s’affirme essentiellement dans l’élaboration des formes tandis que c’est Ă  l’expĂ©rience Ă  les pourvoir d’un contenu. Seulement, ainsi que nous l’avons notĂ© prĂ©cĂ©demment, la forme ne saurait ĂȘtre dissociĂ©e de la matiĂšre : les structures ne sont pas prĂ©formĂ©es Ă  l’intĂ©rieur du sujet mais se construisent au fur et Ă  mesure des besoins et des situations. Elles dĂ©pendent donc en partie de l’expĂ©rience. Inversement, l’expĂ©rience n’est pas seule Ă  rendre compte de la diffĂ©renciation des schĂšmes, puisque par leurs coordinations mĂȘmes, les schĂšmes sont susceptibles de multiplications. L’assimilation ne se rĂ©duit donc pas Ă  une simple identification, mais est construction de structures en mĂȘme temps qu’incorporation des choses Ă  ces structures. En bref, le dualisme du sujet et de l’objet se ramĂšne Ă  une simple diffĂ©renciation progressive entre un pĂŽle centripĂšte et un pĂŽle centrifuge au sein des interactions constantes de l’organisme et du milieu. Aussi bien, l’expĂ©rience n’est-elle jamais rĂ©ception simplement passive : elle est accommodation active, corrĂ©lative Ă  l’assimilation.

Cette interaction de l’accommodation Ă  l’expĂ©rience et de l’assimilation organisatrice permet, semble-t-il, de fournir une rĂ©ponse Ă  la question cruciale de toute thĂ©orie de l’intelligence : comment expliquer l’union de la fĂ©conditĂ© propre Ă  la construction intellectuelle avec sa rigueur progressive ? Il ne faut pas oublier, en effet, que si, dans l’ordre des sciences, la psychologie procĂšde des disciplines biologiques, c’est Ă  elle cependant qu’incombe la tĂąche redoutable d’expliquer les principes des mathĂ©matiques — car, Ă©tant donnĂ©e l’interdĂ©pendance du sujet et de l’objet, les sciences elles-mĂȘmes constituent un cercle et, si les sciences physico-chimiques qui fournissent leurs principes Ă  la biologie reposent sur les sciences mathĂ©matiques, celles-ci de leur cĂŽtĂ©, procĂšdent de l’activitĂ© du sujet et reposent sur la psychologie et, partant, sur la biologie. C’est ainsi que les gĂ©omĂštres recourent Ă  des donnĂ©es psychologiques pour expliquer la cons-

titution de l’espace et des objets solides et que nous verrons, au cours du vol. II, comment les lois de l’intelligence sensori-motrice rendent compte de la naissance des « groupes de dĂ©placements » et de la permanence de l’objet. Il est donc nĂ©cessaire, pour toute thĂ©orie de l’intelligence, de songer Ă  la gĂ©nĂ©ralitĂ© des problĂšmes qu’elle soulĂšve, et c’est ce qu’a bien compris Wertheimer, par exemple, lorsqu’il a tentĂ© d’appliquer la « GestaltthĂ©orie » Ă  la question du syllogisme.

Pour ce qui est de la fĂ©conditĂ© du raisonnement, on peut concevoir l’acte de la construction intellectuelle d’un grand nombre de maniĂšres oscillant entre la dĂ©couverte d’une rĂ©alitĂ© extĂ©rieure toute faite (empirisme) et l’explicitation d’une structure interne dĂ©jĂ  prĂ©formĂ©e (thĂ©orie de la forme). Mais, dans le premier cas, si le travail de l’intelligence aboutit Ă  des rĂ©sultats indĂ©finiment fĂ©conds, puisque l’esprit est appelĂ© Ă  dĂ©couvrir peu Ă  peu un univers dĂ©jĂ  tout structurĂ© et entiĂšrement construit, ce travail ne comporte aucun principe interne de construction et par consĂ©quent aucun principe de rigueur dĂ©ductive. Dans le second cas, au contraire, c’est du sujet comme tel que procĂšde le progrĂšs intellectuel, mais si la maturation interne des structures est susceptible d’expliquer leur cohĂ©rence progressive, c’est aux dĂ©pens de la fĂ©conditĂ©, car quelle raison avons-nous de croire que des formes, si nombreuses soient-elles, nĂ©es de la structure seule du sujet sans que son expĂ©rience intervienne suffiront Ă  embrasser la rĂ©alitĂ© tout entiĂšre ? Or, dans la mesure oĂč l’on admet l’interdĂ©pendance nĂ©cessaire de l’accommodation Ă  l’expĂ©rience et de l’assimilation Ă  l’activitĂ© propre, la fĂ©conditĂ© devient en droit corrĂ©lative de la cohĂ©rence. En effet, tous les intermĂ©diaires se prĂ©sentent alors entre la simple dĂ©couverte empirique, celle qui rĂ©sulte de l’insertion purement fortuite d’une donnĂ©e nouvelle dans un schĂšme, et la combinaison interne des schĂšmes aboutissant Ă  une construction mentale. Dans la dĂ©couverte la plus empirique (comme celle qui rĂ©sulte des rĂ©actions circulaires tertiaires), intervient dĂ©jĂ  un Ă©lĂ©ment d’assimilation, lequel, sous les espĂšces de la rĂ©pĂ©tition active et du besoin intellectuel de conservation, annonce le jugement d’identitĂ©, de mĂȘme que dans la combinaison interne la plus raffinĂ©e (comme les constructions mathĂ©matiques) intervient encore un donnĂ© auquel la pensĂ©e doit s’accommoder. Par consĂ©quent, il n’existe pas d’opposition de nature entre la dĂ©couverte et l’invention (pas plus qu’entre l’induction et la dĂ©duction), toutes deux tĂ©moignant Ă  la fois d’une activitĂ© de l’esprit et d’un contact avec le rĂ©el.

Dira-t-on, dĂšs lors, que l’organisation assimilatrice ne prĂ©-

sente par elle-mĂȘme aucune fĂ©conditĂ© et se borne Ă  un travail d’identification, la nouveautĂ© rĂ©sultant toujours de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure assimilĂ©e ? Mais prĂ©cisĂ©ment l’interaction du sujet et de l’objet est telle, Ă©tant donnĂ©e l’interdĂ©pendance de l’assimilation et de l’accommodation, qu’il est impossible de concevoir l’un des termes sans l’autre. Autrement dit, l’intelligence est construction de relations et non pas seulement identification : l’élaboration des schĂšmes implique autant une logique de relations qu’une logique de classes. Par consĂ©quent, l’organisation intellectuelle est en elle-mĂȘme fĂ©conde, puisque les relations s’engendrent les unes les autres, et cette fĂ©conditĂ© fait corps avec la richesse du rĂ©el, puisque les relations ne se conçoivent pas indĂ©pendamment des termes qu’ils relient, pas plus que l’inverse.

Quant Ă  la rigueur ou Ă  la cohĂ©rence ainsi obtenue, elle est en proportion directe de la fĂ©conditĂ©, et cela dans la mesure oĂč la coordination des schĂšmes Ă©gale leur diffĂ©renciation. Or, comme c’est prĂ©cisĂ©ment cette coordination croissante qui permet l’accommodation Ă  la diversitĂ© du rĂ©el, et que la coordination s’obtient non seulement par fusion identificatrice, mais encore par n’importe quel systĂšme de relations rĂ©ciproques, il y a bien corrĂ©lation entre l’unitĂ© du systĂšme des schĂšmes et sa richesse. En effet, la rigueur des opĂ©rations ne rĂ©sulte pas nĂ©cessairement de l’identification, mais de leur rĂ©ciprocitĂ© en gĂ©nĂ©ral : l’assimilation rĂ©ciproque qui rend compte de la coordination des schĂšmes est donc le point de dĂ©part de cette rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations, laquelle, Ă  tous les niveaux, apparaĂźt comme le critĂšre de la rigueur et de la cohĂ©rence.

En bref, le problĂšme de l’invention, qui constitue Ă  bien des Ă©gards le problĂšme central de l’intelligence, ne requiert, dans l’hypothĂšse des schĂšmes, aucune solution spĂ©ciale pour cette raison que l’organisation dont tĂ©moigne l’activitĂ© assimilatrice est essentiellement construction et qu’ainsi elle est, en fait, invention dĂšs le dĂ©but. C’est pourquoi le sixiĂšme stade, ou stade de l’invention par combinaison mentale, nous est apparu comme le couronnement des cinq prĂ©cĂ©dents et non pas comme le dĂ©but d’une pĂ©riode nouvelle : dĂšs l’intelligence empirique des quatriĂšme et cinquiĂšme stades, et mĂȘme dĂšs la construction des schĂšmes primaires et secondaires ce pouvoir de construction est en germe et se rĂ©vĂšle en chaque opĂ©ration.

En conclusion, l’assimilation et l’accommodation, d’abord antagonistes dans la mesure oĂč la premiĂšre demeure Ă©gocentrique et oĂč la seconde est simplement imposĂ©e par le milieu extĂ©rieur, se complĂštent l’une l’autre dans la mesure oĂč elles se diffĂ©ren-

cient, la coordination des schĂšmes d’assimilation favorisant les progrĂšs de l’accommodation et rĂ©ciproquement. C’est ainsi que, dĂšs le plan sensori-moteur, l’intelligence suppose une union toujours Ă©troite de l’expĂ©rience et de la dĂ©duction, union dont la rigueur et la fĂ©conditĂ© de la raison seront un jour le double produit.