Conclusions.
Lâintelligence « sensori-motrice » ou « pratique » et les thĂ©ories de lâintelligence
a
Il existe une intelligence sensori-motrice ou pratique, dont le fonctionnement prolonge celui des mĂ©canismes de niveau infĂ©rieur : rĂ©actions circulaires, rĂ©flexes, et, plus profondĂ©ment encore, lâactivitĂ© morphogĂ©nĂ©tique de lâorganisme lui-mĂȘme. Telle est, nous semble-t-il, la principale conclusion de la prĂ©sente Ă©tude. Il convient maintenant de prĂ©ciser la portĂ©e dâune telle interprĂ©tation en cherchant Ă fournir une vue dâensemble de cette forme Ă©lĂ©mentaire de lâintelligence.
Rappelons tout dâabord, pour pouvoir y insĂ©rer notre description, le tableau des explications possibles des diffĂ©rents processus psycho-biologiques. Il existe, en effet, au moins cinq principales maniĂšres de concevoir le fonctionnement de lâintelligence, et elles correspondent aux conceptions que nous avons dĂ©jĂ Ă©numĂ©rĂ©es en ce qui concerne la genĂšse des associations acquises et des habitudes (chap. II § 5) et celle des structures biologiques elles-mĂȘmes (Introduction, § 3).
On peut, en premier lieu, attribuer le progrĂšs intellectuel Ă la pression du milieu extĂ©rieur, dont les caractĂšres (conçus comme tout constituĂ©s indĂ©pendamment de lâactivitĂ© du sujet) sâimprimeraient peu Ă peu sur lâesprit de lâenfant. Principe du lamarckisme lorsquâelle sâapplique aux structures hĂ©rĂ©ditaires, une telle explication aboutit Ă Ă©riger lâhabitude en fait premier et Ă considĂ©rer les associations mĂ©caniquement acquises comme le principe de lâintelligence. Il est difficile, en effet, de concevoir dâautres liens entre le milieu et lâintelligence que ceux de lâassociation atomistique lorsque, avec lâempirisme, on nĂ©glige lâactivitĂ© intellectuelle au profit de la contrainte des choses. Les thĂ©ories qui considĂšrent le milieu comme une totalitĂ© ou une collec-
tion de totalitĂ©s sont obligĂ©es dâadmettre que câest lâintelligence ou la perception qui lui confĂšrent ce caractĂšre (mĂȘme si celui-ci correspond Ă des donnĂ©es indĂ©pendantes de nous, ce qui implique alors une harmonie préétablie entre les « structures » de lâobjet et celles du sujet) : on ne voit pas, en effet, comment, dans lâhypothĂšse empiriste, le milieu, fĂ»t-il conçu comme constituant en lui-mĂȘme une totalitĂ©, sâimposerait Ă lâesprit sinon par fragments successifs, câest-Ă -dire de nouveau par association. Le primat accordĂ© au milieu entraĂźne donc lâhypothĂšse associationniste.
En second lieu, on peut expliquer lâintelligence par lâintelligence elle-mĂȘme, câest-Ă -dire supposer lâexistence dâune activitĂ© structurĂ©e dĂšs les dĂ©buts en sâappliquant sans plus Ă des contenus sans cesse plus riches et plus complexes. Câest ainsi quâil existerait dĂšs le plan physiologique une « intelligence organique », laquelle se prolongerait en intelligence sensori-motrice et, en fin de compte, en intelligence proprement rĂ©flĂ©chie. Une telle interprĂ©tation va naturellement de pair avec le vitalisme en biologie. Quant aux associations et aux habitudes, elle les considĂšre, ainsi que nous lâavons dĂ©jĂ vu, comme dĂ©rivĂ©es par rapport Ă lâintelligence Ă ses diffĂ©rents niveaux et non pas comme des faits premiers. Nous dĂ©signerons du nom dâintellectualiste cette seconde solution.
En troisiĂšme lieu, on peut, avec les conceptions aprioristes considĂ©rer les progrĂšs de lâintelligence comme Ă©tant dus, non plus Ă une facultĂ© donnĂ©e toute faite, mais Ă la manifestation dâune sĂ©rie de structures qui sâimposent du dedans Ă la perception et Ă lâintelligence au fur et Ă mesure des besoins provoquĂ©s par le contact avec le milieu. Les structures exprimeraient ainsi la contexture mĂȘme de lâorganisme et de ses caractĂšres hĂ©rĂ©ditaires, ce qui rendrait vain tout rapprochement entre lâintelligence et les associations ou habitudes acquises sous lâinfluence du milieu.
En quatriĂšme lieu, lâintelligence peut ĂȘtre conçue comme consistant en sĂ©ries dâessais ou de tĂątonnements, inspirĂ©s par les besoins et les implications qui en rĂ©sultent mais sĂ©lectionnĂ©s par le milieu extĂ©rieur (comme en biologie les mutations sont endogĂšnes mais leur adaptation est due Ă une sĂ©lection aprĂšs coup). Cette interprĂ©tation pragmatique de lâintelligence serait intermĂ©diaire entre lâempirisme de la premiĂšre et lâapriorisme de la troisiĂšme solution. Du point de vue des relations entre lâintelligence et lâassociation fondĂ©e sur lâhabitude, elle aboutit, comme cette derniĂšre, Ă opposer ces deux types de comportements, mais moins radicalement, puisque lâassociation acquise joue un rĂŽle essentiel dans le tĂątonnement.
Enfin, en cinquiĂšme lieu, on peut concevoir lâintelligence comme le dĂ©veloppement dâune activitĂ© assimilatrice dont les lois fonctionnelles sont donnĂ©es dĂšs la vie organique et dont les structures successives lui servant dâorganes sâĂ©laborent par interaction entre elle-mĂȘme et le milieu extĂ©rieur. Une telle solution diffĂšre de la premiĂšre en ce quâelle ne met pas lâaccent sur lâexpĂ©rience seule mais sur lâactivitĂ© du sujet rendant cette expĂ©rience possible. Elle sâapparente donc surtout aux trois autres solutions. Elle se distingue cependant de la seconde en ce quâelle ne considĂšre pas lâintelligence comme toute faite et donnĂ©e dĂšs les dĂ©buts : lâintelligence sâĂ©labore elle-mĂȘme et seules ses lois fonctionnelles sont impliquĂ©es dans lâorganisation et lâassimilation organiques. A lâapriorisme statique de la troisiĂšme solution, elle oppose lâidĂ©e dâune activitĂ© structurante, sans structures prĂ©formĂ©es, qui engendre les organes de lâintelligence au fur et Ă mesure du fonctionnement en contact avec lâexpĂ©rience. Enfin, elle diffĂšre de la quatriĂšme en ce quâelle limite le rĂŽle du hasard dans le tĂątonnement au profit de lâidĂ©e de recherche dirigĂ©e, cette direction sâexpliquant par la continuitĂ© de lâactivitĂ© assimilatrice, de lâorganisation rĂ©flexe et de lâĂ©laboration des habitudes les plus Ă©lĂ©mentaires jusquâĂ celle des structures les plus complexes de lâintelligence dĂ©ductive. Mais cette continuitĂ© ne revient ni Ă rĂ©duire le supĂ©rieur Ă lâinfĂ©rieur ni Ă opĂ©rer la rĂ©duction inverse : elle consiste en une construction graduelle dâorganes obĂ©issant aux mĂȘmes lois fonctionnelles.
Pour justifier cette cinquiÚme interprétation, examinons auparavant les quatre autres possibles, en nous bornant à les discuter à la lumiÚre de nos résultats.
§ 1. Lâempirisme associationniste.
Que la pression du milieu extĂ©rieur joue un rĂŽle essentiel dans le dĂ©veloppement de lâintelligence, il est impossible, nous semble-t-il, de le nier, et nous ne pourrons suivre le « Gestaltisme » dans son effort pour expliquer lâinvention indĂ©pendamment de lâexpĂ©rience acquise (§ 3). Câest pourquoi lâempirisme est destinĂ© Ă renaĂźtre sans cesse de ses cendres et Ă jouer son rĂŽle utile dâantagoniste des interprĂ©tations aprioristes. Mais tout le problĂšme est de savoir comment le milieu exerce son action et comment le sujet enregistre les donnĂ©es de lâexpĂ©rience : câest sur ce point que les faits obligent Ă se sĂ©parer de lâassociationnisme.
En faveur de lâempirisme, il est donc permis dâinvoquer tout ce qui, dans la succession de nos stades, manifeste une influence de lâhistoire des conduites sur leur Ă©tat prĂ©sent. Lâimportance du milieu nâest, en effet, sensible que dans un dĂ©roulement histo-
rique, lorsque les expĂ©riences additionnĂ©es opposent suffisamment les sĂ©ries individuelles les unes aux autres pour permettre de dĂ©terminer le rĂŽle des facteurs externes. Au contraire, la pression actuelle des choses sur lâesprit, dans un acte de comprĂ©hension ou dâinvention, par exemple, peut toujours sâinterprĂ©ter en fonction des caractĂšres internes de la perception ou de lâintellection. Or, le rĂŽle de lâhistoire vĂ©cue par le sujet, câest-Ă -dire lâaction des expĂ©riences passĂ©es sur lâexpĂ©rience actuelle, nous a paru considĂ©rable au cours des stades successifs que nous avons Ă©tudiĂ©s.
DĂšs le premier stade, on constate combien lâexercice dâun mĂ©canisme rĂ©flexe influe sur sa maturation. Quâest-ce Ă dire sinon que, dĂšs le dĂ©but, le milieu exerce son action : lâusage ou le non-usage dâun montage hĂ©rĂ©ditaire dĂ©pend, en effet, surtout des circonstances extĂ©rieures. Au cours du second stade, lâimportance de lâexpĂ©rience ne fait que sâaccroĂźtre. Dâune part, en effet, les rĂ©flexes conditionnĂ©s, associations acquises et habitudes, dont lâapparition caractĂ©rise cette pĂ©riode, consistent tous en liaisons imposĂ©es par le milieu extĂ©rieur : quelque explication que lâon adopte quant Ă la capacitĂ© mĂȘme dâĂ©tablir de telles liaisons (donc relativement Ă leur mĂ©canisme formel), il nâest pas douteux que leur contenu ne soit empirique. Dâautre part, nous avons constatĂ© que certaines maturations ordinairement considĂ©rĂ©es comme dĂ©pendant des seuls facteurs internes, sont en rĂ©alitĂ© rĂ©glĂ©es, au moins partiellement, par le milieu lui-mĂȘme : câest ainsi que la coordination entre la vision et la prĂ©hension se prĂ©sente Ă des dates qui oscillent entre 0 ; 3 et 0 ; 6 selon lâexpĂ©rience acquise par le sujet (obs. 84-93).
La conduite, dont lâapparition caractĂ©rise le troisiĂšme stade, est, on sâen souvient, la rĂ©action circulaire secondaire. Or, ici encore, quelle que soit lâinterprĂ©tation que lâon donne de la capacitĂ© mĂȘme de reproduire les rĂ©sultats intĂ©ressants obtenus par hasard, il nâest pas douteux que les liaisons acquises grĂące Ă de telles conduites ne soient dues Ă des rapprochements empiriques. Les rĂ©actions circulaires secondaires prolongent ainsi sans plus les rĂ©actions primaires (auxquelles sont dues les premiĂšres habitudes) : quâil agisse sur les choses ou sur son propre corps, le sujet ne dĂ©couvre les liaisons rĂ©elles que par un exercice continu dont le pouvoir de rĂ©pĂ©tition suppose comme matiĂšre les donnĂ©es de lâexpĂ©rience comme telles.
Avec la coordination des schĂšmes propre au quatriĂšme stade, lâactivitĂ© de lâenfant ne consiste plus seulement Ă rĂ©pĂ©ter ou Ă conserver, mais Ă combiner et Ă unir. On pourrait donc sâattendre Ă ce que le rĂŽle de lâexpĂ©rience diminue au profit de structura-
tions a priori. Il nâen est rien. Tout dâabord, les schĂšmes Ă©tant toujours des abrĂ©gĂ©s dâexpĂ©rience, leurs assimilations rĂ©ciproques ou leurs combinaisons, si raffinĂ©es soient-elles, nâexpriment jamais quâune rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale, passĂ©e ou Ă venir. Ensuite, si ces coordinations de schĂšmes supposent, comme les rĂ©actions circulaires et les rĂ©flexes eux-mĂȘmes, une activitĂ© propre au sujet, elles ne sâopĂšrent cependant quâen fonction de lâaction, de ses rĂ©ussites ou de ses Ă©checs : le rĂŽle de lâexpĂ©rience, loin de diminuer du troisiĂšme au quatriĂšme stade, ne fait donc que de croĂźtre en importance. Au cours du cinquiĂšme stade, lâutilisation de lâexpĂ©rience sâĂ©tend encore davantage, puisque cette pĂ©riode est caractĂ©risĂ©e par la « rĂ©action circulaire tertiaire » ou « expĂ©rience pour voir » et que la coordination des schĂšmes se prolonge dorĂ©navant en a dĂ©couvertes de moyens nouveaux par expĂ©rimentation active ».
Enfin, le sixiĂšme stade ajoute aux conduites prĂ©cĂ©dentes un comportement de plus : lâinvention des moyens nouveaux par dĂ©duction ou combinaison mentale. Comme Ă propos du quatriĂšme stade, on peut donc se demander si lâexpĂ©rience nâest pas dĂšs lors tenue en Ă©chec par le travail de lâesprit et si de nouvelles liaisons, de source a priori, ne vont pas dorĂ©navant doubler les relations expĂ©rimentales. Il nâen est rien, du moins en ce qui concerne le contenu des rapports Ă©laborĂ©s par le sujet. MĂȘme dans lâinvention elle-mĂȘme, qui, en apparence, devance lâexpĂ©rience, celle-ci joue son rĂŽle Ă titre dâ« expĂ©rience mentale ». Dâautre part, lâinvention, si libre soit-elle, rejoint lâexpĂ©rience et la soumet, en fin de compte, Ă son verdict. Cette soumission peut, il est vrai, prendre parfois lâallure dâun accord immĂ©diat et entier, dâoĂč lâillusion dâune structure endogĂšne en son contenu mĂȘme et rejoignant le rĂ©el par harmonie préétablie. Mais, dans la plupart des cas observĂ©s par nous (par opposition aux faits du premier type citĂ©s par W. Köhler) lâaccord nâest que progressif et nâexclut nullement une sĂ©rie de corrections indispensables.
Bref, Ă tous les niveaux, lâexpĂ©rience est nĂ©cessaire au dĂ©veloppement de lâintelligence. Tel est le fait fondamental sur lequel se fondent les hypothĂšses empiristes et quâelles ont le mĂ©rite de rappeler Ă lâattention. Sur ce point, nos analyses de la naissance de lâintelligence de lâenfant confirment cette maniĂšre de voir. Mais il y a plus dans lâempirisme quâune affirmation du rĂŽle de lâexpĂ©rience : lâempirisme est avant tout une certaine conception de lâexpĂ©rience et son action. Dâune part, il tend Ă considĂ©rer lâexpĂ©rience comme sâimposant dâelle-mĂȘme, sans que le sujet ait Ă lâorganiser, câest-Ă -dire comme sâimprimant directement sur lâorganisme sans quâune activitĂ© du sujet soit nĂ©ces-
saire Ă sa constitution. Dâautre part, et par consĂ©quent, lâempirisme regarde lâexpĂ©rience comme existant en elle-mĂȘme, soit quâelle doive sa valeur Ă un systĂšme de « choses » extĂ©rieures toutes faites et de relations donnĂ©es entre ces choses (empirisme mĂ©taphysique), soit quâelle consiste en un systĂšme dâhabitudes et dâassociations se suffisant Ă elles-mĂȘmes (phĂ©nomĂ©nisme). Cette double croyance en lâexistence dâune expĂ©rience en soi et en sa pression directe sur lâesprit du sujet explique en fin de compte pourquoi lâempirisme est nĂ©cessairement associationniste : tout autre mode dâenregistrement de lâexpĂ©rience que lâassociation sous ses diffĂ©rentes formes (rĂ©flexe conditionnĂ©, « transfert associatif », association dâimages, etc.) suppose, en effet, une activitĂ© intellectuelle participant Ă la construction de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure perçue par le sujet.
Bien entendu, lâempirisme ainsi prĂ©sentĂ© nâest plus, aujourdâhui, quâune doctrine-limite. Mais certaines thĂ©ories cĂ©lĂšbres de lâintelligence en demeurent bien proches. Par exemple, lorsque M. Spearman dĂ©crit ses trois Ă©tapes du progrĂšs intellectuel, lâ« intuition de lâexpĂ©rience » (apprĂ©hension immĂ©diate des donnĂ©es), lâ« éduction des relations » et lâ« éduction des corrĂ©lats », il emploie un langage fort diffĂ©rent de celui de lâassociationnisme et qui semble indiquer lâexistence dâune activitĂ© sui generis de lâesprit. Mais en quoi consiste-t-elle, dans le cas particulier ? Lâintuition immĂ©diate de lâexpĂ©rience ne dĂ©passe pas la conscience passive des donnĂ©es immĂ©diates. Quant Ă lâ« éduction » des relations ou des corrĂ©lats, elle nâest que simple lecture dâune rĂ©alitĂ© dĂ©jĂ toute constituĂ©e et lecture dont on ne prĂ©cise pas le dĂ©tail du mĂ©canisme. Un subtil continuateur de Spearman, M. N. Isaacs, a, il est vrai, rĂ©cemment tentĂ© dâanalyser ce processus 1. Lâimportant, dans lâexpĂ©rience, ce serait lâ« attente », câest-Ă -dire lâanticipation rĂ©sultant des observations antĂ©rieures et destinĂ©e Ă ĂȘtre confirmĂ©e ou dĂ©mentie par les Ă©vĂ©nements actuels. Lorsque la prĂ©vision est infirmĂ©e par les faits, le sujet se livrerait Ă de nouvelles anticipations (ferait de nouvelles hypothĂšses) et finalement, en cas dâĂ©chec, se retournerait sur lui-mĂȘme pour modifier sa mĂ©thode. Mais, ou bien les schĂšmes servant ainsi Ă lâ« attente » et au contrĂŽle de ses rĂ©sultats ne consistent quâen un rĂ©sidu mnĂ©monique des expĂ©riences passĂ©es, et nous retombons dans un associationnisme dont le seul progrĂšs est dâĂȘtre moteur et non plus seulement contemplatif, ou bien ils impliquent une organisation intellectuelle proprement dite (une Ă©laboration active des schĂšmes dâanticipation grĂące Ă un mĂ©canisme assimi-
1 In Suz. ISAACS. The Intellectual Growth in young Children, London (Routlege), 1930.
lateur ou constructif) et nous sortons de lâempirisme puisque, dans ce cas, lâexpĂ©rience est structurĂ©e par le sujet lui-mĂȘme.
Or, si nous admettons la nĂ©cessitĂ© de lâexpĂ©rience, Ă tous les niveaux, et si, en particulier, nous pouvons suivre M. Isaacs dans tout ce quâil affirme (sinon dans ce quâil nie), les faits analysĂ©s au cours de ce volume semblent nous interdire dâinterprĂ©ter cette expĂ©rience sur le mode empiriste, câest-Ă -dire comme un contact direct entre les choses et lâesprit.
La premiĂšre raison peut paraĂźtre paradoxale, mais, bien pesĂ©e, elle entraĂźne toutes les autres : câest que lâimportance de lâexpĂ©rience augmente au lieu de diminuer au cours des six stades que nous avons distinguĂ©s. Lâesprit de lâenfant sâavance, en effet, Ă la conquĂȘte des choses comme si les progrĂšs de lâexpĂ©rience supposaient une activitĂ© intelligente qui organise celle-ci au lieu dâen rĂ©sulter. Autrement dit, le contact avec les choses est moins direct au dĂ©but quâau terme de lâĂ©volution envisagĂ©e. Bien plus, il ne lâest jamais, mais tend seulement Ă le devenir : câest ce que nous avons constatĂ© en montrant que lâexpĂ©rience nâest quâune « accommodation », si exacte quâelle puisse devenir. Or il est de lâessence de lâempirisme de mettre au contraire la « chose » ou, Ă son dĂ©faut, la « donnĂ©e immĂ©diate », câest-Ă -dire toujours lâattitude rĂ©ceptive de lâesprit, au point de dĂ©part de toute Ă©volution intellectuelle, le progrĂšs de lâintelligence consistant simplement Ă construire des raccourcis de rĂ©actions ou des rĂ©actions de plus en plus « diffĂ©rĂ©es » destinĂ©es Ă se passer du contact direct pour ne le retrouver que de loin en loin.
Rappelons comment les choses se passent au cours de nos six stades du point de vue de cette accommodation progressive avec le milieu extĂ©rieur. Durant le premier stade, il nâexiste naturellement aucun contact direct avec lâexpĂ©rience, puisque lâactivitĂ© est simplement rĂ©flexe. Lâaccommodation aux choses se confond donc avec lâexercice du rĂ©flexe. Durant le second stade, des associations nouvelles se constituent et ainsi dĂ©bute la pression de lâexpĂ©rience. Mais ces associations se bornent, au dĂ©but, Ă relier entre eux deux ou plusieurs mouvements du corps propre, ou encore une rĂ©action du sujet Ă un signal externe. Il y a lĂ certes une conquĂȘte due Ă lâexpĂ©rience. Seulement cette « expĂ©rience » ne met pas encore lâesprit en prĂ©sence des « choses » elles-mĂȘmes : elle le place exactement Ă mi-chemin entre le milieu externe et le corps propres. Lâaccommodation demeure donc indissociĂ©e de lâactivitĂ© de rĂ©pĂ©tition, cette derniĂšre portant simplement sur des rĂ©sultats acquis fortuitement au lieu dâĂȘtre dus au dĂ©roulement de lâactivitĂ© rĂ©flexe. Avec le troisiĂšme stade, les associations acquises constituent des relations entre les choses
elles-mĂȘmes et non plus uniquement entre les divers mouvements du corps. Mais ces relations demeurent encore sous la dĂ©pendance de lâaction propre, câest-Ă -dire que le sujet nâexpĂ©rimente toujours pas : son accommodation aux choses reste un simple effort de rĂ©pĂ©tition, les rĂ©sultats reproduits Ă©tant seulement plus complexes quâau stade prĂ©cĂšdent. Avec le quatriĂšme stade, lâexpĂ©rience se rapproche encore de lâ« objet », les coordinations entre les schĂšmes permettant Ă lâenfant dâĂ©tablir des relations rĂ©elles entre les choses (par opposition aux rapports pratiques purement phĂ©nomĂ©nistes). Mais câest seulement avec le cinquiĂšme stade que lâaccommodation se libĂšre dĂ©finitivement et donne lieu Ă une expĂ©rience vraie, laquelle se dĂ©veloppe encore au cours du sixiĂšme stade.
Lâesprit procĂšde donc du phĂ©nomĂ©nisme pur, dont les prĂ©sentations demeurent Ă mi-chemin entre le corps propre et le milieu externe, Ă lâexpĂ©rimentation active, qui seule pĂ©nĂštre Ă lâintĂ©rieur des choses. Quâest-ce Ă dire, sinon que lâenfant ne subit pas, de la part du milieu, une simple pression extĂ©rieure, mais quâil cherche au contraire Ă sâadapter Ă lui ? LâexpĂ©rience nâest donc pas rĂ©ception, mais action et construction progressives, telle est le fait fondamental.
Or cette premiĂšre raison de corriger lâinterprĂ©tation empiriste en entraĂźne une seconde : si lâ« objet » ne sâimpose pas au dĂ©but de lâĂ©volution mentale, mais se propose Ă titre de fin suprĂȘme, ne serait-ce pas quâil ne peut ĂȘtre conçu indĂ©pendamment dâune activitĂ© du sujet ? Sur ce point, lâexamen des faits nous paraĂźt comporter une rĂ©ponse dĂ©cisive : lâ« accommodation », par quoi nous avons dĂ©fini le contact avec lâexpĂ©rience, est toujours indissociable dâune « assimilation » des donnĂ©es Ă lâactivitĂ© du sujet lui-mĂȘme. Choisissons une chose quelconque, que nous considĂ©rerons, Ă titre dâobservateurs, comme un « objet » indĂ©pendant de nous â ce qui signifie sans doute que nous lâassimilons aux structures mentales de notre esprit adulte â et cherchons comment lâenfant sâadapte progressivement Ă elle.
Durant les deux premiers stades, la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure ne peut avoir quâune seule signification : les choses ne sont que des aliments pour lâexercice des rĂ©flexes (sucer, etc.) ou des mĂ©canismes en voie dâacquisition (suivre des yeux, etc.). Si donc le sujet sâadapte empiriquement aux caractĂšres de lâobjectif, il ne sâagit que dâaccommoder Ă celui-ci les schĂšmes innĂ©s ou acquis auxquels il est dâemblĂ©e assimilĂ©. Quant Ă lâacquisition des schĂšmes du second type, elle nĂ©cessite prĂ©cisĂ©ment lâassimilation : câest en cherchant Ă assimiler lâobjectif Ă un schĂšme antĂ©rieur que lâenfant accommode celui-ci Ă celui-lĂ (en remontant
ainsi jusquâaux schĂšmes rĂ©flexes), et câest en rĂ©pĂ©tant (par « assimilation reproductrice ») le mouvement qui rĂ©ussit que le sujet exĂ©cute cette opĂ©ration et constitue le nouveau schĂšme. LâexpĂ©rience ne peut donc pas ĂȘtre, mĂȘme au dĂ©but, un simple contact entre le sujet et une rĂ©alitĂ© indĂ©pendante de lui, puisque lâaccommodation est insĂ©parable dâun acte dâassimilation qui assigne Ă lâobjectif une signification relative Ă lâactivitĂ© propre.
Durant le troisiĂšme stade, il peut paraĂźtre que lâexpĂ©rience se libĂšre de lâassimilation. Lorsque, par exemple, lâenfant dĂ©couvre que les mouvements de sa main, saisissant un cordon, dĂ©clenchent ceux du toit du berceau, il semble quâun tel phĂ©nomĂšne, dont lâirruption soudaine est irrĂ©ductible Ă toute anticipation, constitue le type de lâexpĂ©rience pure. NĂ©anmoins, ce spectacle donne lieu, chez lâenfant, Ă un essai immĂ©diat de reproduction, câest-Ă -dire Ă une rĂ©action dâassimilation, lâaccommodation intervenant simplement pour retrouver les gestes qui ont conduit au rĂ©sultat dĂ©sirĂ©. Or cette rĂ©pĂ©tition serait inexplicable si, dĂšs sa production, le phĂ©nomĂšne fortuit nâavait pas Ă©tĂ© assimilĂ©, sous lâun ou lâautre de ses aspects, Ă un schĂšme antĂ©rieur, dont il apparaĂźt comme une diffĂ©renciation. Câest ainsi que, dĂšs leurs premiĂšres manifestations, les mouvements du toit du berceau sont perçus, non seulement comme des choses Ă voir, Ă entendre, etc. (schĂšmes primaires), mais comme des prolongements de lâaction de la main (tirer le cordon, etc.) ou du corps entier (se secouer, etc.). Dâautre part, dĂšs que ces premiĂšres rĂ©actions secondaires aboutissent ainsi, par leur rĂ©pĂ©tition assimilatrice elle-mĂȘme, Ă la constitution de nouveaux schĂšmes, ceux-ci assimilent Ă leur tour tous les Ă©vĂ©nements empiriques nouveaux qui viendront les diffĂ©rencier. Les premiers schĂšmes secondaires dĂ©rivent donc des schĂšmes primaires par un processus assimilatif continu et engendrent par diffĂ©renciation tous les schĂšmes secondaires ultĂ©rieurs. A aucun moment, lâaccommodation nâest donc pure de toute assimilation.
Au cours du quatriĂšme stade, la coordination des schĂšmes aboutit Ă des essais qui sont confirmĂ©s ou infirmĂ©s par lâexpĂ©rience seule. Mais cette coordination Ă©tant elle-mĂȘme le rĂ©sultat dâune assimilation rĂ©ciproque, lâaccommodation des schĂšmes est donc Ă nouveau insĂ©parable de leur assimilation. Au cours du cinquiĂšme stade, par contre, lâaccommodation tend Ă se libĂ©rer pour donner naissance Ă des conduites essentiellement expĂ©rimentales. Mais, en ce qui concerne ces rĂ©actions « tertiaires », deux circonstances suffisent Ă dĂ©montrer quâelles supposent toujours lâassimilation. Dâune part, les schĂšmes tertiaires dĂ©rivent par diffĂ©renciation des schĂšmes secondaires : câest au cours de lâexercice de ces derniers
que surgit le fait nouveau provoquant lâexpĂ©rimentation. Quant Ă celle-ci, elle consiste, elle aussi, en une rĂ©action circulaire, câest-Ă -dire en une recherche active, et non pas en une rĂ©ception pure : si poussĂ©es que soient les accommodations auxquelles elle donne lieu, elle a donc toujours pour moteur lâassimilation elle-mĂȘme et se borne Ă diffĂ©rencier les rĂ©actions circulaires dans le sens de la conquĂȘte du nouveau. Dâautre part, les conduites de « dĂ©couverte des moyens nouveaux par expĂ©rimentation active » consistent en coordinations analogues Ă celles du quatriĂšme stade, mais avec en plus un ajustement aux donnĂ©es de lâexpĂ©rience prĂ©cisĂ©ment dĂ» Ă la mĂ©thode des rĂ©actions tertiaires : câest donc dire que de tels comportements sont doublement dĂ©pendants de lâassimilation. Au cours du sixiĂšme stade, enfin, il en est a fortiori de mĂȘme, puisque les « expĂ©riences mentales » qui apparaissent alors attestent le pouvoir assimilateur des schĂšmes qui se combinent ainsi entre eux intĂ©rieurement.
En conclusion, non seulement lâexpĂ©rience est dâautant plus active et plus comprĂ©hensive que mĂ»rit lâintelligence, mais encore les « choses » sur lesquelles elle procĂšde ne peuvent jamais ĂȘtre conçues indĂ©pendamment de lâactivitĂ© du sujet. Cette seconde constatation vient donc renforcer la premiĂšre et indiquer que, si lâexpĂ©rience est nĂ©cessaire au dĂ©veloppement intellectuel, elle ne saurait sâinterprĂ©ter, avec les thĂ©ories empiristes, comme se suffisant Ă elle-mĂȘme. Il est vrai que plus lâexpĂ©rience est active et plus la rĂ©alitĂ© sur laquelle elle porte devient indĂ©pendante du moi et par consĂ©quent « objective ». Câest ce que nous dĂ©montrerons au cours du volume II, en Ă©tudiant comment lâobjet se dissocie du sujet au fur et Ă mesure du progrĂšs intellectuel. Mais, loin de parler en faveur de lâempirisme, ce phĂ©nomĂšne nous paraĂźt au contraire le mieux Ă mĂȘme de caractĂ©riser la vraie nature de lâexpĂ©rience. Câest, en effet, dans la mesure oĂč le sujet est actif que lâexpĂ©rience sâobjective : lâobjectivitĂ© ne signifie donc pas lâindĂ©pendance par rapport Ă lâactivitĂ© assimilatrice de lâintelligence, mais simplement la dissociation dâavec le moi en sa subjectivitĂ© Ă©gocentrique. LâobjectivitĂ© de lâexpĂ©rience est une conquĂȘte de lâaccommodation et de lâassimilation combinĂ©es, câest-Ă -dire de lâactivitĂ© intellectuelle du sujet, et non pas une donnĂ©e premiĂšre sâimposant Ă lui du dehors. Le rĂŽle de lâassimilation est par consĂ©quent loin de diminuer dâimportance au cours de lâĂ©volution de lâintelligence sensori-motrice, du fait que lâaccommodation se diffĂ©rencie progressivement : bien au contraire, dans la mesure oĂč lâaccommodation sâaffirme, en tant quâactivitĂ© centrifuge des schĂšmes, lâassimilation remplit avec une vigueur croissante son rĂŽle de coordination et dâunification. Le
caractĂšre toujours plus complĂ©mentaire de ces deux fonctions nous permet ainsi de conclure que lâexpĂ©rience, loin de se libĂ©rer de lâactivitĂ© intellectuelle, ne progresse que dans la mesure oĂč elle est organisĂ©e et animĂ©e par lâintelligence elle-mĂȘme.
Une troisiĂšme raison vient sâajouter aux deux premiĂšres pour nous empĂȘcher dâaccepter telle quelle lâexplication « empiriste » de lâintelligence : câest que le contact entre lâesprit et les choses ne consiste, Ă aucun niveau, en perceptions de donnĂ©es simples ou en associations de telles unitĂ©s, mais toujours en apprĂ©hensions de complexes plus ou moins « structurĂ©s ». Durant le premier stade, cela est clair, puisque les perceptions Ă©lĂ©mentaires qui peuvent accompagner lâexercice rĂ©flexe prolongent nĂ©cessairement son mĂ©canisme : elles sont donc dâemblĂ©e organisĂ©es. Quant au second stade, nous avons cherchĂ© Ă Ă©tablir que les premiĂšres associations et les habitudes Ă©lĂ©mentaires ne se prĂ©sentent jamais comme des liaisons constituĂ©es aprĂšs coup entre des termes isolĂ©s, mais bien quâelles rĂ©sultent de conduites complexes et structurĂ©es dĂšs leur point de dĂ©part : une association habituelle ne se forme que dans la mesure oĂč le sujet poursuit une fin dĂ©terminĂ©e et attribue par consĂ©quent aux donnĂ©es en prĂ©sence une signification relative Ă ce but prĂ©cis. Cela rĂ©sulte dâailleurs du fait dĂ©jĂ mentionnĂ© que lâaccommodation aux choses sâappuie toujours sur une assimilation de ces choses Ă des schĂšmes dĂ©jĂ structurĂ©s (la constitution dâun nouveau schĂšme consiste, en effet, toujours en une diffĂ©renciation des schĂšmes prĂ©cĂ©dents). Il va de soi que les liaisons qui sâĂ©tablissent durant les stades ultĂ©rieurs (du troisiĂšme au sixiĂšme), sont moins simples encore, puisquâelles dĂ©rivent des rĂ©actions secondaires et tertiaires et des diverses assimilations rĂ©ciproques des schĂšmes entre eux. DĂšs lors, elles peuvent encore moins prĂ©tendre Ă la qualitĂ© de pures associations : câest toujours au sein de totalitĂ©s dĂ©jĂ organisĂ©es ou en voie de rĂ©organisations quâelles se constituent.
Or, nous lâavons dĂ©jĂ dit, on voit mal comment lâempirisme cesserait dâĂȘtre associationniste. Dire avec Hume que les perceptions spatiales et temporelles sont dâemblĂ©e des « impressions composĂ©es » et dire que lâordre de succession des sons, dans une phrase musicale, constitue une « forme » directement perçue, câest renoncer, sur ces points, Ă lâexplication empiriste. En effet, dans la mesure oĂč lâexpĂ©rience apparaĂźt dâemblĂ©e organisĂ©e Ă la perception, câest que, ou bien celle-ci est elle-mĂȘme structurĂ©e de maniĂšre correspondante, ou bien la perception impose sa propre structure Ă la matiĂšre perçue. Dans les deux cas, le contact avec lâexpĂ©rience suppose une activitĂ© organisatrice ou structurante,
lâexpĂ©rience ne sâimprimant pas telle quelle dans lâesprit du sujet. Câest seulement, en effet, dans lâhypothĂšse des traces mnĂ©moniques isolĂ©es et des associations dues Ă la rĂ©pĂ©tition mĂ©canique (Ă la rĂ©pĂ©tition des circonstances extĂ©rieures) que lâon comprend comment il peut y avoir rĂ©ception pure. Toute hypothĂšse dĂ©passe lâempirisme et attribue au sujet un pouvoir dâadaptation avec tout ce que comporte une telle notion.
Bref, si lâexpĂ©rience apparaĂźt comme lâune des conditions nĂ©cessaires du dĂ©veloppement de lâintelligence, lâĂ©tude des premiers stades de ce dĂ©veloppement infirme la conception empiriste de lâexpĂ©rience.
§ 2. Lâintellectualisme vitaliste.
Si tant est que lâintelligence nâest pas une sommation de traces dĂ©posĂ©es par le milieu ni dâassociations imposĂ©es par la pression des choses, la solution la plus simple consiste dĂšs lors Ă en faire une force dâorganisation ou une facultĂ© inhĂ©rente Ă lâesprit humain et mĂȘme Ă toute vie animale quelle quâelle soit.
Il est inutile de rappeler ici comment une telle hypothĂšse, abandonnĂ©e durant les premiĂšres phases de la psychologie expĂ©rimentale, rĂ©apparaĂźt aujourdâhui sous lâinfluence de prĂ©occupations Ă la fois biologiques le nĂ©ovitalisme) et philosophiques (le renouveau de lâaristotĂ©lisme et du thomisme). Ce nâest pas, en effet, telle ou telle forme historique ou contemporaine dâintellectualisme qui nous intĂ©resse ici, mais seulement le bien-fondĂ© dâune telle interprĂ©tation, dans la mesure oĂč elle est applicable Ă nos rĂ©sultats. Or, il est indĂ©niable que lâhypothĂšse a ses mĂ©rites et que les raisons mĂȘmes, qui militent en faveur du vitalisme en biologie, sont de nature Ă favoriser lâintellectualisme en psychologie de lâintelligence.
Ces raisons sont au nombre de deux au moins. La premiĂšre tient Ă la difficultĂ© de rendre compte de lâintelligence, une fois achevĂ©e, par autre chose que par sa propre organisation, considĂ©rĂ©e comme une totalitĂ© se suffisant Ă elle-mĂȘme. Lâintelligence en action est, en effet, irrĂ©ductible Ă tout ce qui nâest pas elle et, dâautre part, elle apparaĂźt comme un systĂšme total dont on ne saurait concevoir une partie sans faire intervenir lâensemble. De lĂ Ă faire de lâintelligence un pouvoir sui generis (comme le vitalisme fait de lâorganisme lâexpression dâune force spĂ©ciale) il nây a quâun pas. Or, en parlant, comme nous lâavons fait, dâune « organisation » des schĂšmes et de leur « adaptation » spontanĂ©e au milieu, nous avons cĂŽtoyĂ© sans cesse ce genre dâexplication des totalitĂ©s par elles-mĂȘmes en quoi consiste lâinterprĂ©tation vitaliste et spiritualiste. Nous y rĂ©sisterons dans la mesure oĂč
nous ne ferons ni de lâorganisation ni de lâassimilation des forces, mais seulement des fonctions ; nous y cĂ©derons, par contre, dĂšs que nous substantifierons ces fonctions, câest-Ă -dire dĂšs que nous les concevrons comme des mĂ©canismes Ă structure toute donnĂ©e et permanente.
DâoĂč les arguments du second groupe, qui sont dâordre gĂ©nĂ©tique. Etant admis que lâintelligence constitue un mĂ©canisme sâexpliquant par lui-mĂȘme, lâorganisation qui la caractĂ©rise est donc immanente aux stades les plus primitifs. Lâintelligence est ainsi en germe dans la vie elle-mĂȘme, soit que lâ« intelligence organique » qui est Ă lâĆuvre sur le plan physiologique contienne en puissance les rĂ©alisations les plus hautes de lâintelligence abstraite, soit quâelle les suscite progressivement en tendant vers elles comme Ă une fin nĂ©cessaire. â Or, ne cherchons pas Ă dissimuler que, sous la diversitĂ© des vocabulaires, câest bien aussi Ă Ă©tablir une continuitĂ©[*] entre le vital et lâintellectuel que tendent nos interprĂ©tations et que, dans cette mesure, elles peuvent se rĂ©clamer de lâinspiration vitaliste. Nous avons insistĂ© sans cesse, en effet, sur lâunitĂ© profonde des phĂ©nomĂšnes dâorganisation et dâadaptation, du plan morphologico-rĂ©flexe Ă lâintelligence systĂ©matique elle-mĂȘme. Lâadaptation intellectuelle au milieu extĂ©rieur et lâorganisation interne quâelle implique prolongent ainsi les mĂ©canismes que lâon peut suivre dĂšs les rĂ©actions vitales Ă©lĂ©mentaires. La crĂ©ation des structures intelligentes est parente de lâĂ©laboration des formes qui caractĂ©rise la vie tout entiĂšre. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il est difficile de ne pas faire des relations entre la connaissance et la rĂ©alitĂ© lâĂ©quilibre idĂ©al vers lequel tend lâĂ©volution biologique entiĂšre parce que seules elles harmonisent pleinement lâassimilation et lâaccommodation jusque-lĂ toujours plus ou moins antagonistes entre elles. Rien ne serait donc plus facile que de traduire nos conclusions en un langage vitaliste, de faire appel Ă la hiĂ©rarchie des Ăąmes vĂ©gĂ©tative, sensible et raisonnable pour exprimer la continuitĂ© fonctionnelle du dĂ©veloppement et dâopposer en principe la vie et la matiĂšre inorganisĂ©e pour justifier mĂ©taphysiquement lâactivitĂ© du sujet intelligent.
Mais si le vitalisme a le mĂ©rite, sans cesse renouvelĂ©, de souligner les difficultĂ©s et surtout les lacunes des solutions positives, il est trop clair que ses propres explications prĂ©sentent lâinconvĂ©nient de leur simplicitĂ© et de leur rĂ©alisme, câest-Ă -dire quâelles sont sans cesse menacĂ©es par les progrĂšs de lâanalyse biologique autant que par ceux de la rĂ©flexion de lâintelligence sur elle-mĂȘme. Or notre ambition Ă©tant prĂ©cisĂ©ment de faire converger sur lâinterprĂ©tation du dĂ©veloppement de la raison la double
*[Note FJP : nous avons substitué "continuité" à "conduite".]
lumiĂšre de lâexplication biologique et de la critique de la connaissance, il serait paradoxal que cette union aboutit Ă un renforcement de la thĂšse vitaliste. En rĂ©alitĂ©, trois divergences essentielles sĂ©parent la description que nous avons adoptĂ©e du systĂšme que nous examinons maintenant : la premiĂšre tient au rĂ©alisme de lâintelligence-facultĂ©, la seconde Ă celui ce lâorganisation-force-vitale et la troisiĂšme au rĂ©alisme de la connaissance-adaptation.
En premier lieu, il est de lâessence de lâintellectualisme vitaliste de considĂ©rer lâintelligence comme une facultĂ©, câest-Ă -dire comme un mĂ©canisme tout montĂ© en sa structure et en son fonctionnement. Or, une distinction essentielle sâimpose Ă cet Ă©gard. Si lâanalyse Ă©pistĂ©mologique, quâelle soit simplement rĂ©flexive ou quâelle porte sur la connaissance scientifique, aboutit Ă©galement Ă considĂ©rer lâintellection comme un acte irrĂ©ductible, il sâagit uniquement, dans ce dernier cas, de la connaissance elle-mĂȘme, en tant quâobĂ©issant Ă des normes idĂ©ales de vĂ©ritĂ© et que se traduisant dans la pensĂ©e sous forme dâĂ©tats de conscience sui generis. Mais de cette expĂ©rience intime de lâintellection on ne peut rien tirer en ce qui concerne les conditions de fait, câest-Ă -dire psychologiques et biologiques, du mĂ©canisme intellectuel : preuve en soit que, sans parler des thĂ©ories mĂ©taphysiques de la connaissance, lâaccord est loin dâĂȘtre rĂ©alisĂ©, sur le terrain scientifique lui-mĂȘme, entre les diverses analyses logico-mathĂ©matiques de la vĂ©ritĂ© rationnelle, entre les thĂ©ories multiples de la psychologie de lâintelligence, ni a fortiori entre ces deux groupes de recherches. Or lâintellectualisme prĂ©tend prĂ©cisĂ©ment tirer du fait de lâintellection la conclusion quâil existe une facultĂ© psychique simple de connaĂźtre, laquelle serait lâintelligence elle-mĂȘme. Ce nâest donc pas lâintellection comme telle que cette doctrine pose comme irrĂ©ductible, câest une certaine rĂ©ification de cet acte, sous forme dâun mĂ©canisme donnĂ© Ă lâĂ©tat tout constituĂ©.
Or, câest Ă partir de ce point que nous ne pouvons plus suivre. Du fait que lâĂȘtre vivant parvient Ă la connaissance et que lâenfant est destinĂ© Ă conquĂ©rir un jour la science, nous croyons certes quâil faut conclure Ă une continuitĂ© entre la vie et lâintelligence. Bien plus, du fait que les opĂ©rations les plus complexes de la pensĂ©e logique semblent prĂ©parĂ©es dĂšs les rĂ©actions sensori-motrices Ă©lĂ©mentaires, nous infĂ©rons que cette continuitĂ© peut sâobserver dĂ©jĂ dans le passage du rĂ©flexe aux premiĂšres adaptations acquises et de celles-ci aux manifestations les plus simples de lâintelligence pratique. Mais la question subsiste entiĂšre de savoir ce qui est permanent au cours de cette
évolution et ce qui demeure caractéristique de chaque niveau considéré.
La solution Ă laquelle conduisent nos observations est que seules les fonctions de lâintellect (par opposition aux structures) sont communes aux diffĂ©rents stades, et par consĂ©quent servent de trait dâunion entre la vie de lâorganisme et celle de lâintelligence. Câest ainsi quâĂ chaque niveau le sujet assimile le milieu, câest-Ă -dire lâincorpore Ă des schĂšmes tout en entretenant ceux-ci par cet exercice et par une gĂ©nĂ©ralisation constante. A chaque niveau, lâadaptation est donc Ă la fois accommodation de lâorganisme aux objets et assimilation des objets Ă lâactivitĂ© de lâorganisme. A chaque niveau cette adaptation sâaccompagne dâune recherche de la cohĂ©rence qui unifie la diversitĂ© de lâexpĂ©rience en coordonnant les schĂšmes entre eux. Bref, il existe un fonctionnement commun Ă tous les stades du dĂ©veloppement sensori-moteur et dont le fonctionnement de lâintelligence logique paraĂźt le prolongement (le mĂ©canisme formel des concepts et des relations prolongeant lâorganisation des schĂšmes et lâadaptation Ă lâexpĂ©rience faisant suite Ă lâaccommodation au milieu). Dâautre part, ce fonctionnement sensori-moteur prolonge Ă son tour celui de lâorganisme, le jeu des schĂšmes Ă©tant fonctionnellement comparable Ă celui des organes, dont la « forme » rĂ©sulte dâune interaction entre le milieu et lâorganisme.
Mais il est Ă©vident que lâon ne saurait tirer de cette permanence du fonctionnement la preuve de lâexistence dâune identitĂ© des structures. Que le jeu des rĂ©flexes, celui des rĂ©actions circulaires, des schĂšmes mobiles, etc., soit identique Ă celui des opĂ©rations logiques, cela ne prouve en rien que les concepts soient des schĂšmes sensori-moteurs ni ceux-ci des schĂšmes rĂ©flexes. Il faut donc, Ă cĂŽtĂ© des fonctions, faire la part des structures et admettre quâĂ une mĂȘme fonction peuvent correspondre les organes les plus divers. Le problĂšme psychologique de lâintelligence est justement celui de la formation de ces organes ou structures et la solution de ce problĂšme nâest en rien prĂ©jugĂ©e du fait que lâon admet une permanence du fonctionnement. Cette permanence ne suppose donc nullement lâexistence dâune « faculté » toute faite, transcendant toute causalitĂ© gĂ©nĂ©tique.
Ne pourrait-on cependant pas objecter quâune permanence des fonctions implique nĂ©cessairement lâidĂ©e dâun mĂ©canisme constant, dâun « fonctionnement » se conservant de lui-mĂȘme, bref, quâon le veuille ou non, dâune « faculté » Ă structure invariante ? Câest ainsi que, dans le langage psychologique courant, le mot « fonction » est parfois devenu synonyme de « faculté » et que, Ă lâabri de cette terminologie, on dissimule une vĂ©ritable
collection dâentitĂ©s : la mĂ©moire, lâattention, lâintelligence, la volontĂ©, etc., sont ainsi trop souvent traitĂ©es de « fonctions » dans un sens qui nâa presque plus rien de « fonctionnel » et qui tend Ă devenir structural ou pseudo-anatomique (comme si lâon disait « la circulation » en ne pensant plus Ă la fonction mais seulement aux appareils qui la remplissent). Cela Ă©tant, avons-nous le droit dâadmettre lâexistence dâun fonctionnement intellectuel permanent sans reconnaĂźtre lâexistence dâune intelligence-faculté ? Câest ici que les comparaisons avec la biologie paraissent dĂ©cisives. Il existe des fonctions dont lâinvariance absolue sâaccompagne de variations structurales considĂ©rables dâun groupe Ă lâautre (la nutrition, par exemple). On peut mĂȘme dire que les fonctions les plus importantes et les plus gĂ©nĂ©rales au moyen desquelles on peut essayer de dĂ©finir la vie (organisation, assimilation au sens large du terme, etc.) ne correspondent Ă aucun organe spĂ©cial, mais quâelles ont pour instrument structural lâensemble de lâorganisme : la permanence de ces fonctions va donc de pair avec une variabilitĂ© encore plus grande de lâorgane. Par consĂ©quent, admettre quâil existe un fonctionnement intellectuel permanent ce nâest en aucune maniĂšre prĂ©juger de lâexistence dâun mĂ©canisme structural invariant. Peut-ĂȘtre existe-t-il, de mĂȘme quâun systĂšme circulatoire est nĂ©cessaire Ă la circulation. Mais peut-ĂȘtre aussi lâintelligence se confond-elle avec lâensemble de la conduite 1 ou avec lâun de ses aspects gĂ©nĂ©raux sans quâil soit besoin de lâisoler sous la forme dâun organe particulier douĂ© de pouvoirs et de conservation. Dâautre part, si elle caractĂ©rise la conduite dans son ensemble, il nâest pas nĂ©cessaire pour autant dâen faire une facultĂ© ou lâĂ©manation dâune Ăąme substantielle, et cela pour les mĂȘmes raisons.
Le rĂ©alisme biologique auquel se rĂ©fĂšre lâinterprĂ©tation vitaliste est exactement parallĂšle au rĂ©alisme intellectualiste que nous venons de rejeter : de mĂȘme que la permanence des fonctions intellectuelles peut paraĂźtre impliquer lâexistence dâune intelligence-facultĂ©, de mĂȘme le fait de lâorganisation vitale conduit abusivement Ă lâhypothĂšse dâune « force » dâorganisation. La solution vitaliste est la mĂȘme dans les deux cas : du fonctionnement on passe sans plus Ă lâinterprĂ©tation structurale, et lâon « rĂ©alise » ainsi la totalitĂ© fonctionnelle sous la forme dâune cause unique et simple. Or, sur ce second point Ă©galement, nous ne saurions suivre le vitalisme. De ce que lâorganisation de lâĂȘtre vivant implique un pouvoir dâadaptation qui aboutit Ă lâintel-ligence elle-mĂȘme, il ne sâensuit nullement que ces fonctions
1 Henri PIĂRON. Psychologie expĂ©rimentale (Paris 1927), pp 204-208.
diverses soient inexplicables et irrĂ©ductibles. Seulement les problĂšmes de lâorganisation et de lâadaptation (y compris celui de lâassimilation) dĂ©passent la psychologie et supposent une interprĂ©tation biologique dâensemble.
Ces deux premiĂšres expressions du rĂ©alisme vitaliste conduisent Ă un rĂ©alisme de lâadaptation elle-mĂȘme, Ă propos duquel lâopposition nous semble plus nette encore entre les rĂ©sultats de nos recherches et le systĂšme dâinterprĂ©tation que nous examinons maintenant. En tant que considĂ©rant la vie comme irrĂ©ductible Ă la matiĂšre et lâintelligence comme une facultĂ© inhĂ©rente Ă la vie, le vitalisme conçoit la connaissance comme une adaptation sui generis de cette facultĂ© Ă un objet donnĂ© indĂ©pendamment du sujet. En dâautres termes, cette adaptation, tout en demeurant mystĂ©rieuse Ă cause de ces oppositions mĂȘmes, se rĂ©duit en fait Ă ce que le sens commun a toujours envisagĂ© comme Ă©tant lâessence du connaĂźtre : une simple copie des choses. Lâintelligence, nous dit-on, tend Ă se conformer Ă lâobjet et Ă le possĂ©der grĂące Ă une sorte dâidentification mentale : elle « devient lâobjet » en pensĂ©e. Le vitalisme rejoint ainsi toujours lâempirisme, sur le terrain de la connaissance comme telle, Ă cette seule nuance prĂšs que lâintelligence, du point de vue auquel nous nous plaçons maintenant, se soumet dâelle-mĂȘme Ă la chose au lieu de lui ĂȘtre soumise de lâextĂ©rieur : il y a imitation voulue et non pas simple rĂ©ception.
Mais ce rĂ©alisme Ă©pistĂ©mique se heurte, nous semble-t-il, au fait fondamental sur lequel nous avons insistĂ© sans cesse au cours de nos analyses : câest que lâadaptation â intellectuelle et biologique, donc aussi bien celle de lâintelligence aux « choses » que celle de lâorganisme Ă son « milieu »  â consiste toujours en un Ă©quilibre entre lâaccommodation et lâassimilation. Autrement dit, la connaissance ne saurait ĂȘtre une copie, puisquâelle est toujours une mise en relation entre lâobjet et le sujet, une incorporation de lâobjet Ă des schĂšmes, dus Ă lâactivitĂ© propre et qui sâaccommodent simplement Ă lui tout en le rendant comprĂ©hensible au sujet. En dâautres termes encore, lâobjet nâexiste, pour la connaissance, que dans ses relations avec le sujet, et, si lâesprit sâavance toujours davantage Ă la conquĂȘte des choses, câest quâil organise toujours plus activement lâexpĂ©rience, au lieu de mimer du dehors une rĂ©alitĂ© toute faite : lâobjet nâest pas une « donnĂ©e », mais le rĂ©sultat dâune construction.
Or cette interaction de lâactivitĂ© intelligente et de lâexpĂ©rience trouve son pendant, sur le plan biologique, dans une interac-tion nĂ©cessaire entre lâorganisme et le milieu. Dans la mesure, en
effet, oĂč lâon se refuse Ă dĂ©finir, avec le vitalisme, la vie par une force sui generis dâorganisation, on est bien obligĂ© de considĂ©rer les ĂȘtres vivants Ă la fois comme conditionnĂ©s par lâunivers physico-chimique et comme lui rĂ©sistant en se lâassimilant. Il y a donc interdĂ©pendance entre lâorganisme et lâunivers entier, dâune part objectivement parce que celui-lĂ rĂ©sulte de celui-ci tout en le complĂ©tant et en le transformant, dâautre part subjectivement parce que lâadaptation de lâesprit Ă lâexpĂ©rience suppose une activitĂ© qui entre Ă titre de composante dans le jeu des relations objectives.
En bref, lâinterprĂ©tation biologique des processus intellectuels fondĂ©e sur lâanalyse de lâassimilation nâaboutit nullement au rĂ©alisme Ă©pistĂ©mique propre Ă lâintellectualisme vitaliste. MĂȘme Ă faire de la connaissance un cas singulier de lâadaptation organique, on aboutit au contraire Ă cette conclusion que la vraie rĂ©alitĂ© nâest ni un organisme isolĂ© en son entĂ©lĂ©chie, ni un milieu externe capable de subsister tel quel si lâon en abstrait la vie et la pensĂ©e : la rĂ©alitĂ© concrĂšte nâest autre que lâensemble des relations mutuelles du milieu et de lâorganisme, câest-Ă -dire le systĂšme des interactions qui les rendent solidaires lâun de lâautre. Ces relations une fois posĂ©es, on peut tenter de les Ă©lucider soit par la mĂ©thode biologique en partant dâun milieu tout fait pour chercher Ă expliquer lâorganisme et ses propriĂ©tĂ©s, soit par la mĂ©thode psychologique, en partant du dĂ©veloppement mental pour chercher comment le milieu se constitue pour lâintelligence. Or, si lâadaptation consiste bien, ainsi que nous lâavons admis, en un Ă©quilibre entre lâaccommodation des schĂšmes aux choses et lâassimilation des choses aux schĂšmes, il va de soi que ces deux mĂ©thodes sont complĂ©mentaires : mais câest Ă condition de ne plus croire Ă une intelligence toute faite ou une force vitale indĂ©pendante du milieu.
§ 3. Lâapriorisme et la psychologie de la forme.
Si le dĂ©veloppement intellectuel ne rĂ©sulte ni des seules contraintes exercĂ©es par le milieu externe, ni de lâaffirmation progressive dâune facultĂ© toute prĂ©parĂ©e pour connaĂźtre ce milieu, peut-ĂȘtre faut-il le concevoir comme lâexpression [Note FJP : = "explication" dans le texte original] graduelle dâune sĂ©rie de structures prĂ©formĂ©es dans la constitution psycho-physiologique du sujet lui-mĂȘme.
Une telle solution sâest imposĂ©e dans lâhistoire des thĂ©ories philosophiques de la connaissance lorsque, déçu tout Ă la fois par lâempirisme anglais et par lâintellectualisme classique (et surtout par la thĂ©orie wolffienne de la facultĂ© rationnelle), le
kantisme recourut Ă lâhypothĂšse aprioriste pour expliquer la possibilitĂ© de la science. En biologie, dâautre part, lâapriorisme a surgi lorsque les difficultĂ©s relatives au problĂšme de lâhĂ©rĂ©ditĂ© de lâacquis ont conduit Ă rejeter lâempirisme lamarckien : les uns ont alors tentĂ© dâun retour au vitalisme, tandis que dâautres ont cherchĂ© Ă rendre compte de lâĂ©volution et de lâadaptation par lâhypothĂšse de la prĂ©formation des gĂšnes. Enfin, sur le terrain psychologique, une solution du mĂȘme genre a succĂ©dĂ© Ă lâempirisme associationniste et au vitalisme intellectualiste : elle consiste Ă expliquer chaque invention de lâintelligence par une structuration renouvelĂ©e et endogĂšne du champ de la perception ou du systĂšme des concepts et des relations. Les structures qui se succĂšdent ainsi constituent toujours des totalitĂ©s, câest-Ă -dire quâelles ne peuvent se rĂ©duire Ă associations ou combinaisons dâorigine empirique. Dâautre part, la « GestaltthĂ©orie », Ă laquelle nous faisons allusion maintenant, ne fait appel Ă aucune facultĂ© ou force vitale dâorganisation. Ces « formes » ne provenant ainsi ni des choses elles-mĂȘmes ni dâune facultĂ© formatrice, elles sont conçues comme plongeant leur racine jusque dans le systĂšme nerveux ou, dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, dans la structure prĂ©formĂ©e de lâorganisme. Câest en quoi nous pouvons considĂ©rer une telle solution comme « aprioriste ». Sans doute, dans la plupart des cas, les « Gestaltistes » ne prĂ©cisent-ils pas lâorigine des structures et se bornent-ils Ă dire quâelles sâimposent nĂ©cessairement au sujet dans une situation donnĂ©e : câest Ă une sorte de platonisme de la perception que fait alors penser cette doctrine. Mais, comme câest toujours Ă la constitution psycho-physiologique du sujet lui-mĂȘme que le Gestaltisme revient lorsquâil sâagit dâexpliquer cette nĂ©cessitĂ© des formes, câest bien en un apriorisme biologique ou en une variĂ©tĂ© de prĂ©formisme que consiste une telle interprĂ©tation.
Or, la thĂ©orie de la forme, loin de se borner Ă Ă©noncer des principes gĂ©nĂ©raux, a fourni une sĂ©rie de travaux fondamentaux pour la comprĂ©hension du mĂ©canisme de lâintelligence : ceux de Wertheimer sur la nature psychologique du syllogisme, de Köhler sur lâintelligence et lâinvention, de K. Lewin sur la thĂ©orie du « champ », etc. Ces recherches aboutissent toutes Ă expliquer par une structuration du champ de la conception ou de la perception ce que nous attribuons Ă lâassimilation. Il est donc indispensable de confronter de prĂšs ce systĂšme dâexplication avec celui que nous avons employĂ© et mĂȘme de tenter, pour mieux conduire cette comparaison, dâinterprĂ©ter nos rĂ©sultats en termes de « Gestalt ». Sur deux points essentiels, au moins, nous pouvons en effet nous rencontrer avec la « thĂ©orie de la forme ».
En premier lieu, il est fort vrai que toute solution intelligente et mĂȘme toute conduite dans laquelle intervient la comprĂ©hension dâune situation donnĂ©e (si Ă©tendu que soit le sens attribuĂ© au mot « comprĂ©hension ») apparaissent comme des totalitĂ©s et non pas comme des associations ou synthĂšses dâĂ©lĂ©ments isolĂ©s. A cet Ă©gard le « schĂšme », dont nous avons sans cesse admis lâexistence peut ĂȘtre comparĂ© Ă une « forme » ou « Gestalt ». SystĂšme dĂ©fini et clos de mouvements et de perceptions, le schĂšme prĂ©sente, en effet, ce double caractĂšre dâĂȘtre structurĂ© (donc de structurer lui-mĂȘme le champ de la perception ou de la comprĂ©hension) et de se constituer dâemblĂ©e en tant que totalitĂ© sans rĂ©sulter dâune association ou dâune synthĂšse entre des Ă©lĂ©ments antĂ©rieurement isolĂ©s. Sans parler des schĂšmes rĂ©flexes, qui sont dâautant plus totalitaires et mieux structurĂ©s quâils sont dĂ©jĂ montĂ©s Ă la naissance, on peut observer ces caractĂšres dĂšs les premiers schĂšmes non hĂ©rĂ©ditaires, dus aux rĂ©actions circulaires primaires. Les habitudes les plus simples, de mĂȘme que les prĂ©tendues « associations » acquises ne rĂ©sultent pas, en effet, dâassociations vraies, câest-Ă -dire unissant entre eux des termes donnĂ©s comme tels, mais bien de liaisons impliquant dâemblĂ©e une totalitĂ© structurĂ©e : seule la signification globale de lâacte (le lien [Note FJP : = "lieu" dans le texte original] dâassimilation qui relie le rĂ©sultat au besoin Ă satisfaire) assure, en effet, lâexistence des relations qui, de lâextĂ©rieur, peuvent apparaĂźtre comme des « associations ». â Les « schĂšmes secondaires », dâautre part, constituent eux aussi toujours des systĂšmes dâensemble analogues Ă des « Gestalten ». Câest, en effet, seulement dans la mesure oĂč lâenfant sâessaie Ă reconstituer un spectacle dont il vient dâĂȘtre le tĂ©moin, ou lâauteur involontaire, quâil rapproche tel geste de tel autre : les perceptions et les mouvements ne sont donc associĂ©s que si leurs significations sont dĂ©jĂ relatives les unes aux autres et que si ce systĂšme de relations mutuelles implique lui-mĂȘme une signification dâensemble donnĂ©e dans la perception initiale. â Quant aux coordinations entre « schĂšmes » caractĂ©ristiques du quatriĂšme stade, on ne saurait non plus les considĂ©rer comme des associations : non seulement des coordinations sâopĂšrent par assimilation rĂ©ciproque, câest-Ă -dire grĂące Ă un processus qui tient davantage de la rĂ©organisation globale que de lâassociation simple, mais encore cette rĂ©organisation aboutit dâemblĂ©e Ă la formation dâun nouveau schĂšme prĂ©sentant tous les caractĂšres dâune totalitĂ© nouvelle et originale. â Avec les « expĂ©riences pour voir » et les actes dâintelligence qui en dĂ©coulent (cinquiĂšme stade), nous sommes assurĂ©ment en dehors du domaine de la « Gestalt » pure. Mais la thĂ©orie de la forme
nâa jamais prĂ©tendu supprimer lâexistence de la recherche tĂątonnante : elle a seulement tentĂ© de lâĂ©carter du domaine des conduites proprement intelligentes pour la considĂ©rer comme un substitut de la structuration et la situer dans les pĂ©riodes intermĂ©diaires entre deux structurations. â Avec le sixiĂšme stade, nous retrouvons, par contre, dâauthentiques « structures » : lâinvention des moyens nouveaux par combinaison mentale prĂ©sente, en effet, tous les caractĂšres de ces regroupements rapides ou mĂȘme instantanĂ©s au moyen desquels Köhler a caractĂ©risĂ© lâacte vrai dâintelligence.
Au total, sauf en ce qui concerne le tĂątonnement â dont le rĂŽle est Ă vrai dire constant, mais se rĂ©vĂšle surtout Ă lâoccasion des premiĂšres conduites expĂ©rimentales (5me stade) â les schĂšmes dont nous avons reconnu lâexistence prĂ©sentent lâessentiel des caractĂšres de totalitĂ© structurĂ©e au moyen desquels la thĂ©orie de la forme a opposĂ© les « Gestalt » aux associations classiques.
Un second point de convergence entre les deux systĂšmes dâinterprĂ©tations est le rejet de toute facultĂ© ou de toute force spĂ©ciale dâorganisation. W. Köhler insiste sur ce fait que sa critique de lâassociationnisme rejoint frĂ©quemment les objections analogues dĂ©jĂ formulĂ©es par le vitalisme. Mais, ajoute-t-il avec raison, on ne saurait nullement dĂ©duire de cet accord que les « formes » soient Ă interprĂ©ter comme le produit dâune Ă©nergie spĂ©ciale dâorganisation : le vitalisme conclut trop tĂŽt de lâexistence des totalitĂ©s Ă lâhypothĂšse dâun principe vital dâunification. Nous sympathisons donc entiĂšrement avec lâeffort de la « Gestaltpsychologie » pour trouver les racines des structures intellectuelles dans les processus biologiques conçus comme des systĂšmes de relations et non pas comme lâexpression de forces substantielles .
Ces traits communs ainsi dĂ©finis, nous nous trouvons plus libres pour montrer maintenant en quoi lâhypothĂšse de lâassimilation cherche Ă dĂ©passer la thĂ©orie des formes et non pas Ă la contredire, et comment le « schĂšme » est une « Gestalt » rendue dynamique et non pas une notion destinĂ©e Ă rĂ©agir contre les progrĂšs du mouvement gestaltiste. Pour reprendre, en effet, notre comparaison entre la thĂ©orie de la forme et lâapriorisme Ă©pistĂ©mologique, la « Gestalt » prĂ©sente les mĂȘmes avantages sur lâassociation que jadis lâapriorisme kantien sur lâempirisme classique, mais pour aboutir Ă des difficultĂ©s parallĂšles : ayant vaincu le rĂ©alisme statique Ă lâextĂ©rieur, lâapriorisme le retrouve Ă lâintĂ©rieur de lâesprit et risque, au bout du compte, de finir en un empirisme retournĂ©. En effet, la thĂ©orie de la forme, comme jadis
lâapriorisme Ă©pistĂ©mologique, a voulu dĂ©fendre lâactivitĂ© interne de la perception et de lâintelligence contre le mĂ©canisme des associations extĂ©rieures. Elle a donc situĂ© le principe de lâorganisation en nous et non pas hors de nous, et, pour le mieux mettre Ă lâabri de lâexpĂ©rience empirique, elle lâa enracinĂ© jusquâen la structure prĂ©formĂ©e de notre systĂšme nerveux et de notre organisme psycho-physiologique. Seulement, en cherchant Ă garantir ainsi lâactivitĂ© interne dâorganisation contre les immixtions du milieu externe, elle lâa finalement soustraite Ă notre pouvoir personnel. Elle lâa donc enfermĂ©e en un formalisme statique conçu comme prĂ©existant ou comme sâĂ©laborant en dehors de notre intentionnalitĂ©. Ce formalisme constitue certes un grand progrĂšs sur lâassociationnisme, parce quâil affirme lâexistence de synthĂšses ou de totalitĂ©s au lieu de demeurer atomistique, mais câest un progrĂšs prĂ©caire : dans la mesure, en effet, oĂč les « formes », comme jadis les catĂ©gories, sont antĂ©rieures Ă notre activitĂ© intentionnelle, elles retombent au rang de mĂ©canismes inertes. Câest pourquoi, dans la thĂ©orie de la forme, lâintelligence finit par sâĂ©vanouir au profit de la perception, et celle-ci, conçue comme dĂ©terminĂ©e par des structures internes toutes faites, câest-Ă -dire par consĂ©quent comme prĂ©formĂ©e de lâintĂ©rieur, finit par se confondre de plus en plus avec la perception « empirique », câest-Ă -dire conçue comme prĂ©formĂ©e de lâextĂ©rieur : dans lâun et lâautre cas, en effet, lâactivitĂ© disparaĂźt au profit du tout Ă©laborĂ©.
Notre critique de la thĂ©orie de la forme doit donc consister Ă retenir tout ce quâelle oppose de positif Ă lâassociationnisme â câest-Ă -dire tout ce quâelle dĂ©couvre dâactivitĂ© dans lâesprit â mais Ă rejeter tout ce en quoi elle nâest quâun empirisme retourné â câest-Ă -dire son apriorisme statique. En bref, critiquer le Gestaltisme, câest, non pas le rejeter, mais le rendre plus mobile et par consĂ©quent remplacer son apriorisme par un relativisme gĂ©nĂ©tique.
Lâanalyse dâune premiĂšre divergence nous permettra de dĂ©finir dâemblĂ©e ces positions : une « Gestalt » nâa pas dâhistoire parce quâelle ne tient pas compte de lâexpĂ©rience antĂ©rieure, tandis quâun schĂšme rĂ©sume en lui le passĂ© et consiste ainsi toujours en une organisation active de lâexpĂ©rience vĂ©cue. Or le point est fondamental : lâanalyse suivie de trois enfants, dont presque toutes les rĂ©actions ont Ă©tĂ© observĂ©es, de la naissance Ă la conquĂȘte du langage, nous a, en effet, convaincu de lâimpossibilitĂ© de dĂ©tacher nâimporte quelle conduite du contexte historique dont elle fait partie, tandis que lâhypothĂšse de la « forme » rend lâhistoire inutile et que les Gestaltistes nient lâinfluence de
lâexpĂ©rience acquise sur la solution des problĂšmes nouveaux 1.
Câest ainsi, pour commencer par la fin, que nous nâavons jamais observĂ©, mĂȘme au cours du sixiĂšme stade, de rĂ©organisations « intelligentes », mĂȘme imprĂ©vues et soudaines, sans que lâinvention ou la combinaison mentale qui les dĂ©finit ait Ă©tĂ© prĂ©parĂ©e, si peu que ce soit, par lâexpĂ©rience antĂ©rieure. Pour la thĂ©orie de la forme, au contraire, une invention (comme celle de lâĂ©chelle de caisses, par exemple, chez les chimpanzĂ©s de Köhler) consiste en une structuration nouvelle du champ perceptif, que rien nâexplique dans le passĂ© du sujet : dâoĂč lâhypothĂšse suivant laquelle cette structure proviendrait uniquement dâun certain degrĂ© de maturation du systĂšme nerveux ou des appareils de perception, telle que rien dâextĂ©rieur, câest-Ă -dire aucune expĂ©rience actuelle ou passĂ©e ne soit cause de sa formation (lâexpĂ©rience actuelle se borne Ă dĂ©clencher ou Ă nĂ©cessiter la structuration, mais sans lâexpliquer). Il est vrai que certaines de nos observations du sixiĂšme stade semblent au premier abord confirmer cette maniĂšre de voir : câest ainsi que, si Jacqueline et Lucienne ont dĂ©couvert peu Ă peu lâusage du bĂąton grĂące au tĂątonnement empirique, Laurent, que nous avons laissĂ© beaucoup plus longtemps sans le mettre dans la mĂȘme situation, a compris du premier coup la signification de cet instrument. Tout se passe donc comme si une structure non encore mĂ»re dans le cas des deux premiĂšres sâĂ©tait imposĂ©e toute faite Ă la perception de Laurent. De mĂȘme Lucienne a trouvĂ© dâemblĂ©e la solution du problĂšme de la chaĂźne de montre, alors que Jacqueline a tĂątonnĂ© laborieusement. Seulement, avant de conclure Ă la nouveautĂ© radicale de telles combinaisons mentales, et par consĂ©quent avant de recourir, pour les expliquer, Ă lâĂ©mergence de structures endogĂšnes ne plongeant aucune racine dans lâexpĂ©rience passĂ©e de lâindividu, il est nĂ©cessaire de faire deux remarques. La premiĂšre est que, Ă dĂ©faut de tĂątonnement extĂ©rieur, on ne peut exclure la possibilitĂ© dâune « expĂ©rience mentale » qui occuperait les instants de rĂ©flexion prĂ©cĂ©dant immĂ©diatement lâacte lui-mĂȘme. Les inventions les plus soudaines dont nous pouvons faire lâintrospection nous montrent, en effet, toujours au moins un dĂ©but de recherche et de tĂątonnement intĂ©rieur en dehors desquels les idĂ©es ni les perceptions ne se regroupent toutes seules. Que cette « expĂ©rience mentale » ne soit pas le simple prolongement passif des Ă©tats antĂ©rieurement vĂ©cus et quâelle consiste, comme lâexpĂ©rience effective, en une action rĂ©elle,
l Voir chez CLAPARĂDE, La GenĂšse de lâhypothĂšse, Archive de Psychol., vol. XXIV, le rĂ©sumĂ© (pp 53-58) des travaux de K. DUNCKER et de N. R. F. MAIER, destinĂ©s Ă dĂ©montrer cette inutilitĂ© de lâexpĂ©rience acquise
cela va de soi et nous y avons insistĂ©. Mais il demeure que, mĂȘme sans tĂątonnement visible du dehors, la pensĂ©e du sujet peut toujours se livrer intĂ©rieurement Ă des combinaisons expĂ©rimentales, si rapides soient-elles : la rĂ©organisation brusque peut donc ĂȘtre conçue comme un cas extrĂȘme de combinaison mentale. Or, et cette seconde remarque est essentielle, ces expĂ©riences mentales peuvent toujours, mĂȘme si les donnĂ©es du problĂšme sont entiĂšrement nouvelles, appliquer Ă la situation prĂ©sente des schĂšmes antĂ©rieurement utilisĂ©s en des cas plus ou moins analogues, soit que ces schĂšmes sâappliquent sans plus Ă quelque aspect de cette situation, soit quâils inspirent simplement la mĂ©thode Ă suivre pour rĂ©soudre le problĂšme. Câest ainsi que, si Lucienne nâa jamais mis en boule une chaĂźne de montre pour lâintroduire dans une petite ouverture, elle a pu se livrer Ă des gestes similaires en roulant des Ă©toffes, des cordons, etc. De mĂȘme, sans avoir jamais utilisĂ© de bĂąton, Laurent peut fort bien appliquer Ă la situation nouvelle les schĂšmes tirĂ©s de lâusage dâautres intermĂ©diaires (« supports », ficelles, etc.) : entre la prĂ©hension simple et lâidĂ©e quâun solide peut ĂȘtre cause du dĂ©placement dâun autre, on trouve, en effet, une sĂ©rie de transitions insensibles.
On conçoit donc que les inventions soudaines caractĂ©ristiques du sixiĂšme stade soient en rĂ©alitĂ© le produit dâune longue Ă©volution des schĂšmes et non pas seulement dâune maturation interne des structures perceptives (lâexistence de ce dernier facteur devant naturellement ĂȘtre rĂ©servĂ©e). Câest ce que [FJP : texte original = "qui"] montre dâemblĂ©e lâexistence dâun cinquiĂšme stade, caractĂ©risĂ© par le tĂątonnement expĂ©rimental et situĂ© entre le quatriĂšme (coordination des schĂšmes) et le sixiĂšme (combinaisons mentales). Si, pour la thĂ©orie de la forme, la recherche tĂątonnante constitue une activitĂ© en marge de la maturation des structures et sans influence sur cette maturation, au contraire nous croyons avoir constatĂ© que lâinvention brusque de nouvelles structures, qui caractĂ©rise le sixiĂšme stade, nâapparaĂźt quâaprĂšs une phase dâexpĂ©rimentation ou de « rĂ©action circulaire tertiaire » : quâest-ce Ă dire sinon que la pratique de lâexpĂ©rience effective est nĂ©cessaire pour acquĂ©rir celle de lâexpĂ©rience mentale et que lâinvention ne surgit pas toute prĂ©formĂ©e malgrĂ© les apparences ?
Bien plus, la succession entiĂšre des stades, du premier Ă ces deux derniers, est lĂ pour attester la rĂ©alitĂ© de lâĂ©volution des schĂšmes, et par consĂ©quent le rĂŽle de lâexpĂ©rience et de lâhistoire. Il existe, en effet, une continuitĂ© complĂšte entre les conduites caractĂ©ristiques des diffĂ©rents stades. Les rĂ©actions circulaires primaires prolongent ainsi lâactivitĂ© des schĂšmes rĂ©flexes en Ă©tendant systĂ©matiquement leur sphĂšre dâapplication. Les rĂ©actions
circulaires secondaires, dâautre part, dĂ©rivent sans heurt des rĂ©actions primaires dans la mesure oĂč chaque dĂ©couverte en entraine historiquement une sĂ©rie dâautres. Câest ainsi que la coordination entre la vision et la prĂ©hension pousse lâenfant Ă saisir les objets qui pendent du toit de son berceau et que la manipulation de ces objets le conduit Ă agir sur la toiture elle-mĂȘme, etc. AprĂšs quoi, les schĂšmes secondaires une fois constituĂ©s en fonction du dĂ©roulement historique des rĂ©actions circulaires, une coordination des schĂšmes sâĂ©tablit durant le quatriĂšme stade, laquelle rĂ©sulte elle-mĂȘme des activitĂ©s antĂ©rieures : lâacte de repousser lâobstacle, par exemple, coordonne les cycles de la prĂ©hension avec des schĂšmes tels que frapper, etc., et il nous a paru impossible dâexpliquer lâapparition de telles coordinations sans connaĂźtre dans chaque cas particulier le passĂ© du sujet. Quant Ă la dĂ©couverte des moyens nouveaux par expĂ©rimentation active (cinquiĂšme stade), elle constitue une coordination de schĂšmes prolongeant celle du stade prĂ©cĂšdent, Ă cette seule diffĂ©rence prĂšs que la coordination ne se fait plus de façon immĂ©diate, mais quâelle nĂ©cessite un rĂ©ajustement plus ou moins laborieux, câest-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment un tĂątonnement expĂ©rimental. Or ce tĂątonnement est lui-mĂȘme prĂ©parĂ© par les conduites dâexploration inhĂ©rentes Ă lâassimilation par schĂšmes mobiles.
Bref, les comportements nouveaux dont lâapparition dĂ©finit chaque stade, se prĂ©sentent toujours comme dĂ©veloppant ceux des stades prĂ©cĂ©dents. Mais deux interprĂ©tations peuvent ĂȘtre donnĂ©es de ce mĂȘme fait. On pourrait y voir, tout dâabord, lâexpression dâune maturation purement interne, telle que la structure formelle des perceptions et des actes dâintelligence se dĂ©veloppe dâelle-mĂȘme sans exercice en fonction de lâexpĂ©rience ni transmission des contenus dâun stade Ă lâautre. On peut concevoir, au contraire, cette transformation comme due Ă une Ă©volution historique telle que lâexercice des schĂšmes soit nĂ©cessaire Ă leur structuration et telle que le rĂ©sultat de leur activitĂ© se transmette ainsi dâune pĂ©riode Ă lâautre. Or cette seconde interprĂ©tation paraĂźt seule conciliable avec le dĂ©tail des faits individuels : Ă comparer le progrĂšs de lâintelligence chez trois enfants, jour aprĂšs jour, on voit comment chaque conduite nouvelle se constitue par diffĂ©renciation et adaptation des prĂ©cĂ©dentes. On peut suivre lâhistoire particuliĂšre de chaque schĂšme au travers des stades successifs du dĂ©veloppement, la constitution des structures ne pouvant ĂȘtre dissociĂ©e du dĂ©roulement historique de lâexpĂ©rience.
Le schĂšme est donc une « Gestalt » qui a une histoire. Mais dâoĂč vient que la thĂ©orie de la forme en soit venue Ă contester
ce rĂŽle de lâexpĂ©rience passĂ©e ? Du fait que lâon se refuse Ă considĂ©rer les schĂšmes de la conduite comme le produit simple des pressions extĂ©rieures (comme une somme dâassociations passives), il ne sâensuit pas nĂ©cessairement, cela est clair, que leur structure sâimpose en vertu de lois préétablies, indĂ©pendantes de leur histoire : il suffit dâadmettre une interaction de la forme et du contenu, les structures se transformant ainsi au fur et Ă mesure quâelles sâadaptent Ă des donnĂ©es toujours plus variĂ©es. Pour quelles raisons subtiles, des auteurs aussi avertis que les Gestaltistes rejettent-ils une interaction qui semble aussi Ă©vidente ?
Une deuxiĂšme divergence est Ă noter ici : un « schĂšme » sâapplique Ă la diversitĂ© du milieu extĂ©rieur et se gĂ©nĂ©ralise donc en fonction des contenus quâil subsume, tandis quâune « Gestalt » ne se gĂ©nĂ©ralise pas et mĂȘme « sâapplique » moins quâelle ne sâimpose de façon immĂ©diate et intĂ©rieurement Ă la situation perçue. Le schĂšme, tel quâil nous est apparu, constitue une sorte de concept sensori-moteur, ou, plus largement, comme lâĂ©quivalent moteur dâun systĂšme de relations et de classes. Lâhistoire et le dĂ©veloppement dâun schĂšme consistent donc surtout en sa gĂ©nĂ©ralisation, par application Ă des circonstances de plus en plus variĂ©es. Or une « Gestalt » se prĂ©sente tout autrement. Soient deux objets, par exemple un objectif et son « support », dâabord perçus sans relation entre eux, puis brusquement « structurĂ©s » ; et admettons que le sujet, aprĂšs avoir ainsi « compris » le rapport qui les relie, comprenne dans la suite une sĂ©rie de relations analogues. Pour expliquer un tel fait, la thĂ©orie de la forme ne soutient ni que la « Gestalt » qui intervient ici se gĂ©nĂ©ralise, ni mĂȘme quâelle « sâapplique » successivement Ă des objets variĂ©s. Si la perception, dâabord non structurĂ©e, acquiert brusquement une « forme », câest quâĂ un degrĂ© quelconque de maturation il est impossible au sujet de voir les choses diffĂ©remment, Ă©tant donnĂ© lâensemble de la situation. La « forme » constitue ainsi une sorte de nĂ©cessitĂ© idĂ©ale ou de loi immanente qui sâimpose Ă la perception, et lorsque les Gestaltistes dĂ©crivent la chose dâun point de vue phĂ©nomĂ©nologique, ils parlent de cette forme comme les platoniciens dâune « idĂ©e » ou les logisticiens dâun ĂȘtre « subsistant » : la Gestalt sâaffirme simplement en vertu de sa « prĂ©gnance ». Lorsque les mĂȘmes auteurs parlent en physiologistes, ils ajoutent que cette valeur interne tient Ă la constitution nerveuse du sujet. Dans lâun et lâautre cas, il sâagit toujours dâune nĂ©cessitĂ© immĂ©diate, qui peut se renouveler lors de chaque perception, mais qui ne nĂ©cessite pas lâexistence dâun schĂ©matisme gĂ©nĂ©ralisateur. Câest ce que les Gestaltistes expri-
ment encore en invoquant lâ« Einsicht », ou la comprĂ©hension totale qui surgit en fonction du but poursuivi, et en prĂ©cisant avec Duncker 1 que « le raisonnement est un combat qui crĂ©e ses propres armes ». Si nous disons que la thĂ©orie de la forme constitue une sorte dâapriorisme, câest donc simplement parce que la structuration rĂ©sulte, selon cette doctrine, dâune nĂ©cessitĂ© intrinsĂšque et nullement de lâexpĂ©rience, et quâelle tient ainsi aux conditions du sujet lui-mĂȘme : le critĂšre de lâ« apriori » a toujours Ă©tĂ©, en effet, la nĂ©cessitĂ© comme telle. Les « Gestalt » ne consistent donc pas en des cadres mobiles sâappliquant successivement Ă des contenus divers : la structuration est simplement un processus prĂ©dĂ©terminĂ©, câest-Ă -dire sâimposant nĂ©cessairement tĂŽt ou tard, et, dĂšs lors, ce processus peut se rĂ©pĂ©ter toutes les fois que la situation lâexige, sans impliquer lâactivitĂ© de schĂšmes pourvus dâune histoire et capables de gĂ©nĂ©ralisation.
PrĂ©formation nĂ©cessaire, ou activitĂ© gĂ©nĂ©ralisatrice, comment lâobservation gĂ©nĂ©tique tranche-t-elle cette alternative ? Il est Ă©vident que, dans la mesure oĂč lâon attribue une histoire aux structurations, on est obligĂ© dâadmettre un Ă©lĂ©ment de gĂ©nĂ©ralisation, câest-Ă -dire que lâon est conduit Ă dĂ©tacher les structures des situations structurĂ©es pour en faire des schĂšmes actifs dus Ă une assimilation structurante. DĂšs lâexercice des rĂ©flexes hĂ©rĂ©ditaires, on a lâimpression que le sujet cherche des aliments pour son activitĂ© et quâainsi cette derniĂšre est gĂ©nĂ©ralisatrice : câest ainsi que le bĂ©bĂ© suce, regarde, Ă©coute dans un nombre croissant de situations donnĂ©es. Mais si, durant cette premiĂšre pĂ©riode, de mĂȘme que durant celle des rĂ©actions circulaires primaires, il est difficile de dissocier la gĂ©nĂ©ralisation active de la simple structuration, le contraste devient saisissant dĂšs le troisiĂšme stade, câest-Ă -dire dĂšs lâapparition des rĂ©actions circulaires secondaires. En effet, Ă partir du moment oĂč lâenfant agit vraiment sur le monde extĂ©rieur, chacune de ses conquĂȘtes donne lieu, non seulement Ă une rĂ©pĂ©tition immĂ©diate, mais Ă une gĂ©nĂ©ralisation dĂ©sormais bien visible. Câest ainsi quâaprĂšs avoir saisi un cordon pendant du toit de son berceau et aprĂšs avoir dĂ©couvert par hasard les rĂ©sultats de cette traction, lâenfant applique cette conduite Ă tous les objets suspendus. Or il est bien malaisĂ© de ne pas interprĂ©ter la chose comme une gĂ©nĂ©ralisation, puisque lâenfant ne se contente pas dâĂ©branler la toiture de diffĂ©rentes maniĂšres, mais quâil va ensuite jusquâĂ employer les mĂȘmes moyens pour faire durer les spectacles intĂ©ressants, quelle que soit la distance qui le sĂ©pare de ces derniers. Cette perpĂ©tuelle
1 CitĂ© par CLAPARĂDE (article dĂ©jĂ mentionnĂ©), p 53
extension, que nous avons notĂ©e, des schĂšmes secondaires en « procĂ©dĂ©s pour faire durer les spectacles intĂ©ressants » est la meilleure preuve de leur pouvoir gĂ©nĂ©ralisateur. Quant au quatriĂšme stade, il est caractĂ©risĂ© par une mobilitĂ© des schĂšmes plus grande que prĂ©cĂ©demment, câest-Ă -dire par un nouveau progrĂšs de la gĂ©nĂ©ralisation. En effet, non seulement la coordination de certains schĂšmes est due Ă leur assimilation rĂ©ciproque, câest-Ă -dire Ă un processus gĂ©nĂ©ralisateur, mais encore le pouvoir de gĂ©nĂ©ralisation propre aux schĂšmes mobiles sâaffirme en certaines conduites spĂ©ciales, que nous avons appelĂ©es « exploration des objets nouveaux ». Ces conduites, qui prolongent dâailleurs les assimilations gĂ©nĂ©ralisatrices du troisiĂšme stade, consistent Ă appliquer aux objets nouveaux tous les schĂšmes familiers successivement, de maniĂšre à « comprendre » ces objets. Il semble Ă©vident, en un tel cas, que lâeffort de gĂ©nĂ©ralisation lâemporte sur toute structuration prĂ©formĂ©e, puisquâil y a ajustement laborieux du connu Ă lâinconnu et surtout puisque cette recherche suppose une sĂ©rie de choix. De mĂȘme, durant le cinquiĂšme stade, la suite des tĂątonnements qui conduisent lâenfant Ă dĂ©couvrir lâusage des supports, des ficelles et des bĂątons est dirigĂ©e par lâensemble des schĂšmes antĂ©rieurs qui donnent une signification Ă la recherche actuelle : cette application du connu Ă lâinconnu suppose elle aussi une gĂ©nĂ©ralisation constante. Enfin, nous avons considĂ©rĂ© la gĂ©nĂ©ralisation comme indispensable aux combinaisons mentales du sixiĂšme stade.
Si donc lâon suit, stade aprĂšs stade, le dĂ©veloppement des schĂšmes, soit en gĂ©nĂ©ral soit chacun pris individuellement, on constate que cette histoire est celle dâune gĂ©nĂ©ralisation continue. Non seulement toute structuration est capable de se reproduire en prĂ©sence des Ă©vĂ©nements qui en ont dĂ©clenchĂ© lâapparition, mais encore elle sâapplique Ă des objets nouveaux qui la diffĂ©rencient au besoin. Cette gĂ©nĂ©ralisation et cette diffĂ©renciation corrĂ©latives dĂ©montrent, nous semble-t-il, quâune « forme » nâest pas une entitĂ© rigide, vers laquelle tend nĂ©cessairement la perception comme sous lâeffet dâune prĂ©dĂ©termination, mais une organisation plastique, telle que les cadres sâadaptent Ă leur contenu et en dĂ©pendent donc partiellement. Câest donc dire que les « formes », loin de prĂ©exister Ă leur activitĂ©, sont plutĂŽt comparables Ă des concepts ou Ă des systĂšmes de relations dont lâĂ©laboration graduelle sâopĂšre Ă lâoccasion de leurs gĂ©nĂ©ralisations. Lâobservation nous contraint donc de les dĂ©tacher de la pure perception pour les Ă©lever au rang de schĂšmes intellectuels : seul un schĂšme, en effet, est capable dâactivitĂ© rĂ©elle, câest-Ă -dire de gĂ©nĂ©ralisation et de diffĂ©renciation combinĂ©es.
Ceci nous conduit Ă lâexamen dâune troisiĂšme difficultĂ© de la thĂ©orie de la structure : dans la mesure oĂč les « formes » ne possĂšdent pas dâhistoire ni de pouvoir gĂ©nĂ©ralisateur, lâactivitĂ© mĂȘme de lâintelligence se trouve prĂ©tĂ©ritĂ©e au profit dâun mĂ©canisme plus ou moins automatique. En effet, les « Gestalt » nâont en elles-mĂȘmes aucune activitĂ©. Elles surgissent au moment de la rĂ©organisation des champs de perception, et sâimposent comme telles sans rĂ©sulter dâaucun dynamisme antĂ©rieur Ă elles ; ou, si elles sâaccompagnent dâune maturation interne, celle-ci est elle-mĂȘme dirigĂ©e par les structures prĂ©formĂ©es, quâelle nâexplique donc pas.
Or, câest lĂ que les faits, envisagĂ©s en leur continuitĂ© historique, nous empĂȘchent le plus dâadmettre sous rĂ©serve la thĂ©orie de la forme, quelle que soit lâanalogie statique qui peut exister entre les « Gestalt » et les schĂšmes. En effet, les schĂšmes nous sont constamment apparus, non pas comme des entitĂ©s autonomes, mais comme les produits dâune activitĂ© continue qui leur est immanente et dont ils constituent les moments successifs de cristallisation. Cette activitĂ© ne leur Ă©tant pas extĂ©rieure, elle ne constitue donc pas lâexpression dâune « faculté », nous avons vu tout Ă lâheure pourquoi. Elle ne fait quâun avec les schĂšmes eux-mĂȘmes, comme lâactivitĂ© du jugement se manifeste dans la formation des concepts ; mais, de mĂȘme que les concepts se dissocient de la chaĂźne continue des jugements qui leur ont donnĂ© naissance, de mĂȘme les schĂšmes se dĂ©tachent peu Ă peu de lâactivitĂ© organisatrice qui les a engendrĂ©s et avec laquelle ils se sont confondus au moment de leur formation. Plus prĂ©cisĂ©ment, les schĂšmes, une fois constituĂ©s, servent dâinstruments Ă lâactivitĂ© qui les a engendrĂ©s, comme les concepts, une fois issus de lâacte judicatoire sont le point de dĂ©part de nouveaux jugements.
Quâest-ce donc que cette activitĂ© organisatrice, si elle nâest pas extĂ©rieure, mais immanente aux schĂšmes, sans pourtant consister en une simple maturation ? Comme nous lâavons sans cesse rĂ©pĂ©tĂ©, lâorganisation des schĂšmes nâest que lâaspect interne de leur adaptation, laquelle est Ă la fois accommodation et assimilation. Le fait premier est donc lâactivitĂ© assimilatrice elle-mĂȘme, sans laquelle aucune accommodation nâest possible, et câest lâaction combinĂ©e de lâassimilation et lâaccommodation qui rend compte de lâexistence des schĂšmes et par consĂ©quent de leur organisation.
En effet, aussi haut que lâon fasse remonter lâapparition des premiĂšres « conduites » psychologiques, elles se prĂ©sentent sous la forme de mĂ©canismes tendant Ă la satisfaction dâun besoin.
Cela signifie donc que les conduites sont dâemblĂ©e fonction de lâorganisation gĂ©nĂ©rale du corps vivant : tout ĂȘtre vivant constitue, en effet, une totalitĂ© qui tend Ă se conserver et assimile par consĂ©quent Ă lui les Ă©lĂ©ments extĂ©rieurs dont il a besoin. Du point de vue biologique, lâassimilation et lâorganisation vont donc de pair, sans que lâon puisse considĂ©rer les formes organisĂ©es comme antĂ©rieures Ă lâactivitĂ© assimilatrice ni lâinverse : le besoin, dont la satisfaction se trouve assurĂ©e par des rĂ©flexes subordonnĂ©s Ă lâensemble de lâorganisme, est ainsi Ă considĂ©rer comme lâexpression dâune tendance assimilatrice tout Ă la fois dĂ©pendante de lâorganisation et propre Ă la conserver. Mais, du point de vue subjectif, ce mĂȘme besoin, quelque complexe que soit lâorganisation rĂ©flexe dont il est lâexpression, apparaĂźt, sous sa forme primitive, comme une tendance globale et simple Ă lâassouvissement, câest-Ă -dire comme Ă peine diffĂ©renciĂ© dâĂ©tats de conscience passant du dĂ©sir Ă la satisfaction et de la satisfaction au dĂ©sir de conserver ou de recommencer. Du point de vue psychologique, lâactivitĂ© assimilatrice, qui se prolonge immĂ©diatement sous forme dâassimilation reproductrice, est donc le fait premier. Or cette activitĂ©, dans la mesure prĂ©cisĂ©ment oĂč elle tend Ă la rĂ©pĂ©tition, engendre un schĂšme Ă©lĂ©mentaire  â le schĂšme Ă©tant constituĂ© par la reproduction active  â puis, grĂące Ă cette organisation naissante, devient capable dâassimilations gĂ©nĂ©ralisatrice et rĂ©cognitive. Dâautre part les schĂšmes, ainsi constituĂ©s, sâaccommodent Ă la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure dans la mesure oĂč ils cherchent Ă lâassimiler, et se diffĂ©rencient donc progressivement. Câest ainsi que, sur le plan psychologique comme sur le plan biologique, le schĂ©matisme de lâorganisation est insĂ©parable dâune activitĂ© assimilatrice et accommodatrice, dont le fonctionnement seul explique le dĂ©veloppement des structures successives.
On comprend maintenant en quoi le fait de considĂ©rer les « formes » comme nâayant pas dâhistoire et de concevoir leurs rĂ©organisations continues comme indĂ©pendantes de toute gĂ©nĂ©ralisation active revient tĂŽt ou tard Ă nĂ©gliger lâactivitĂ© de lâintelligence elle-mĂȘme. Dans la mesure, en effet, oĂč lâon regarde les schĂšmes comme sous-tendus par une activitĂ© Ă la fois assimilatrice et accommodatrice, alors seulement ils apparaissent comme susceptibles dâexpliquer les progrĂšs ultĂ©rieurs de lâintelligence systĂ©matique, dans laquelle les structures conceptuelles et les relations logiques viennent se superposer aux simples montages sensori-moteurs. Dans la mesure, au contraire, oĂč la « forme » statique prime lâactivitĂ©, mĂȘme si cette « forme » est douĂ©e dâun pouvoir indĂ©fini de maturation et de rĂ©organisation,
on ne comprend pas pourquoi lâintelligence est nĂ©cessaire et se dissocie de la simple perception, Nous touchons ici sans doute le point essentiel de divergence : pour la thĂ©orie de la forme, lâidĂ©al est dâexpliquer lâintelligence par la perception, tandis que, pour nous, la perception mĂȘme doit sâinterprĂ©ter en termes dâintelligence.
Quâil y ait continuitĂ© de mĂ©canisme entre la perception et lâintelligence, cela ne fait pas de doute. Toute perception nous est apparue comme lâĂ©laboration ou lâapplication dâun schĂšme, câest-Ă -dire comme une organisation plus ou moins rapide des donnĂ©es sensorielles en fonction dâun ensemble dâactes et de mouvements, explicites ou simplement esquissĂ©s. Dâautre part, lâintelligence, qui sous ses formes Ă©lĂ©mentaires implique un Ă©lĂ©ment de recherche et de tĂątonnement, aboutit, au cours du sixiĂšme stade, Ă des rĂ©organisations brusques consistant, dans les cas extrĂȘmes, en des « perceptions » presque immĂ©diates de la solution juste. Il est donc exact de souligner avec la thĂ©orie de la forme, lâanalogie de la perception et de lâintelligence pratique. Mais cette identification peut avoir deux sens. Selon le premier, les perceptions se suffisent Ă elles-mĂȘmes et la recherche ne constitue quâune sorte dâaccident ou dâintermĂšde trahissant lâabsence de perception organisĂ©e. Selon le second, au contraire, toute perception est le produit dâune activitĂ© dont les formes les plus discursives ou tĂątonnantes ne sont que lâexplicitation. Or câest bien ainsi que les choses se sont sans cesse prĂ©sentĂ©es Ă nous : toute perception est une accommodation (avec ou sans regroupement) de schĂšmes qui ont exigĂ© pour leur construction un travail systĂ©matique dâassimilation et dâorganisation ; et lâintelligence nâest que la complication progressive de ce mĂȘme travail, lorsque la perception immĂ©diate de la solution nâest pas possible. Le va-et-vient qui sâobserve entre la perception directe et la recherche nâautorise donc nullement Ă les considĂ©rer comme dâessences opposĂ©es : seules les diffĂ©rences de vitesse et de complexitĂ© sĂ©parent la perception de la comprĂ©hension ou mĂȘme de lâinvention.
Ces remarques nous conduisent Ă lâexamen dâune quatriĂšme difficultĂ© de la thĂ©orie de la forme. Comment, en effet, expliquer le mĂ©canisme des rĂ©organisations, essentielles Ă lâacte dâintelligence, et plus prĂ©cisĂ©ment comment rendre compte de la dĂ©couverte des « bonnes formes », par opposition Ă celles qui le sont moins ? Lorsquâil ne sâagit que de la perception statique (par exemple percevoir une figure formĂ©e par des points Ă©pars sur une feuille blanche) et dâun niveau mental Ă©levĂ©, on constate frĂ©quemment que telle forme sâimpose comme Ă©tant plus satis-
faisante que celle Ă laquelle elle succĂšde immĂ©diatement : câest ainsi quâaprĂšs avoir perçu les points comme constituant une sĂ©rie de triangles juxtaposĂ©s on aperçoit soudain un polygone. On a, dĂšs lors, lâimpression que les formes se succĂšdent selon une « loi de prĂ©gnance », les bonnes formes, qui finissent par lâemporter, Ă©tant celles qui remplissent certaines conditions a priori de simplicitĂ©, de cohĂ©sion et dâachĂšvement (celles qui sont « fermĂ©es », etc.). De lĂ cette supposition que lâacte de comprĂ©hension consiste Ă rĂ©organiser le champ de perception en remplaçant les formes inadĂ©quates par de plus satisfaisantes et quâen gĂ©nĂ©ral le progrĂšs de lâintelligence est dĂ» Ă une maturation interne dirigĂ©e vers les formes les meilleures. Mais, dans notre hypothĂšse, les perceptions de structure achevĂ©e constituent le point dâaboutissement dâĂ©laborations complexes, dans lesquelles interviennent lâexpĂ©rience et lâactivitĂ© intellectuelle et ne sauraient donc ĂȘtre choisies comme reprĂ©sentatives dans le problĂšme de la dĂ©couverte des « bonnes » formes. DĂšs que lâon dĂ©passe, en effet, le cas particulier de ces perceptions statiques pour analyser comment les perceptions se structurent une fois situĂ©es dans lâactivitĂ© intelligente, dans laquelle elles baignent comme en leur milieu naturel, on sâaperçoit que les « bonnes formes » ne surgissent pas toutes seules, mais toujours en fonction dâune recherche prĂ©alable, et que celle-ci, loin de se confondre avec une maturation ou un exercice simples, constitue une recherche rĂ©elle, câest-Ă -dire impliquant lâexpĂ©rimentation et le contrĂŽle.
Le tĂątonnement, rĂ©pĂ©tons-le, apparaĂźt Ă la thĂ©orie de la forme comme une activitĂ© extra-intelligente, destinĂ©e Ă remplacer par lâempirisme des dĂ©couvertes fortuites les rĂ©organisations trop difficiles Ă accomplir systĂ©matiquement. Or, si nous avons souvent reconnu lâexistence de tĂątonnements dĂ©sordonnĂ©s, rĂ©pondant en partie Ă cette conception et provenant du fait que le problĂšme posĂ© dĂ©passait trop le niveau du sujet, nous avons constamment soulignĂ©, par contre, lâexistence dâun autre type de tĂątonnement, lequel est dirigĂ© et manifeste cette activitĂ© dont les structures achevĂ©es constituent prĂ©cisĂ©ment le rĂ©sultat. Ce second tĂątonnement serait donc lâexpression mĂȘme de la rĂ©organisation en cours et du dynamisme dont les schĂšmes sont le produit statique.
En effet, si Ă tous les stades, les schĂšmes nous sont apparus comme Ă©manant de lâactivitĂ© assimilatrice, celle-ci sâest sans cesse prĂ©sentĂ©e comme un exercice fonctionnel avant dâaboutir aux diverses structurations. DĂšs le premier stade, il semble bien quâun certain exercice soit nĂ©cessaire pour faire fonctionner nor-
malement les mĂ©canismes rĂ©flexes, cet exercice comportant naturellement un Ă©lĂ©ment de tĂątonnement. Au cours des deuxiĂšme et troisiĂšme stades, les rĂ©actions primaires et secondaires rĂ©sultent dâune assimilation reproductrice, dont les tĂątonnements sont donc nĂ©cessaires Ă la constitution des schĂšmes. Il en est de mĂȘme des coordinations propres au quatriĂšme stade. Quant aux conduites du cinquiĂšme stade, elles rĂ©vĂšlent mieux encore que les prĂ©cĂ©dentes le rapport qui existe entre le tĂątonnement et lâorganisation des schĂšmes : loin de se prĂ©senter comme un enregistrement passif dâĂ©vĂ©nements fortuits, la recherche propre Ă ce type de comportement est dirigĂ©e Ă la fois par les schĂšmes assignant un but Ă lâaction, par ceux qui servent tour Ă tour de moyens et par ceux qui attribuent une signification aux pĂ©ripĂ©ties de lâexpĂ©rience. En dâautres termes le tĂątonnement du second type est avant tout accommodation graduelle des schĂšmes aux donnĂ©es de la rĂ©alitĂ© et aux exigences de la coordination : quâil soit extĂ©rieur comme durant le cinquiĂšme stade ou quâil sâintĂ©riorise avec les conduites propres au sixiĂšme stade, il suppose ainsi un processus permanent de correction ou de contrĂŽle actifs.
Or cette question du contrĂŽle des schĂšmes est fondamentale. En raison mĂȘme de son hypothĂšse de la prĂ©gnance, la thĂ©orie de la forme a, en effet, Ă©tĂ© conduite Ă nĂ©gliger presque entiĂšrement le rĂŽle de la correction. Les bonnes formes sont censĂ©es, il est vrai, Ă©liminer les moins bonnes, non seulement dans la mesure oĂč celles-ci sont peu satisfaisantes en soi, mais encore dans la mesure oĂč elles sont inadĂ©quates Ă lâensemble de la situation donnĂ©e. Mais le processus de rĂ©organisation, quoique dĂ©clenchĂ© ainsi par une sorte de contrĂŽle global, demeure indĂ©pendant, en son mĂ©canisme intime, de ce contrĂŽle mĂȘme. Au contraire, toute rĂ©organisation des schĂšmes nous a toujours paru constituer une correction des schĂšmes antĂ©rieurs, par diffĂ©renciation progressive, et toute organisation en devenir sâest prĂ©sentĂ©e Ă nous comme un Ă©quilibre entre la tendance assimilatrice et les exigences et lâaccommodation, donc comme un exercice contrĂŽlĂ©.
Câest ainsi que dĂšs le premier stade, lâexercice rĂ©flexe est corrigĂ© par ses effets mĂȘmes : il est renforcĂ© ou inhibĂ© selon les circonstances. Au cours des deuxiĂšme et troisiĂšme stades, la constitution des rĂ©actions circulaires suppose un dĂ©veloppement de ce contrĂŽle : pour retrouver les rĂ©sultats intĂ©ressants obtenus par hasard, il sâagit, en effet, de corriger la recherche en fonction de sa rĂ©ussite ou de ses Ă©checs. La coordination des schĂšmes propre au quatriĂšme stade, ne sâopĂšre Ă©galement que sanctionnĂ©e par ses rĂ©sultats. A partir du cinquiĂšme stade, les opĂ©rations de
contrĂŽle se diffĂ©rencient encore davantage : lâenfant ne se borne plus Ă subir de la part des faits une sanction automatique, il cherche Ă prĂ©voir, par un dĂ©but dâexpĂ©rimentation, les rĂ©actions de lâobjet et soumet ainsi sa recherche de la nouveautĂ© Ă une sorte de contrĂŽle actif. Enfin, durant le sixiĂšme stade, le contrĂŽle sâintĂ©riorise sous forme de correction mentale des schĂšmes et de leurs combinaisons. On peut donc dire que le contrĂŽle existe dĂšs les dĂ©buts et sâaffirme de plus en plus au cours des stades du dĂ©veloppement sensori-moteur. Certes, il demeure toujours empirique, en ce sens que câest toujours la rĂ©ussite ou lâĂ©chec de lâaction qui constitue le seul critĂšre, la recherche de la vĂ©ritĂ© comme telle ne dĂ©butant quâavec lâintelligence rĂ©flĂ©chie. Mais le contrĂŽle suffit Ă assurer une correction toujours plus active des schĂšmes et Ă expliquer ainsi comment les bonnes formes succĂšdent aux moins satisfaisantes par une accommodation graduelle des structures Ă lâexpĂ©rience et les unes aux autres.
Nous avons relevĂ© jusquâici quatre divergences principales entre lâhypothĂšse des formes et celle des schĂšmes. Une cinquiĂšme diffĂ©rence rĂ©sulte, semble-t-il, des quatre prĂ©cĂ©dentes et les rĂ©sume mĂȘme dâune certaine maniĂšre. On peut dire, en effet, dâun mot, que les « formes » existent en elles-mĂȘmes tandis que les schĂšmes ne sont que des systĂšmes de relations dont les dĂ©veloppements demeurent toujours dĂ©pendants les uns des autres.
Que les « Gestalten » soient conçues comme existant en soi, câest ce que les diverses extensions de la thĂ©orie ont suffisamment montrĂ©. Pour les auteurs qui se sont bornĂ©s Ă lâanalyse du fait psychologique de la perception ou de lâintellection, les formes sont, il est vrai, simplement donnĂ©es au mĂȘme titre que des relations quelconques et la notion mĂȘme de « forme » nâimplique ainsi aucun rĂ©alisme. Mais, dans la mesure oĂč lâon se refuse Ă essayer dâexpliquer la genĂšse de ces formes, elles tendent Ă devenir des entitĂ©s dont participent (Ă la maniĂšre platonicienne) la perception ou lâintellection. Puis on est passĂ© de cette « subsistance » phĂ©nomĂ©nologique Ă lâhypothĂšse de leur caractĂšre a priori : on a ainsi tentĂ© de rendre compte de leur nĂ©cessitĂ© par la structure psycho-biologique innĂ©e de lâorganisme, ce qui les rend dĂ©finitivement antĂ©rieures Ă lâexpĂ©rience. Enfin vient une troisiĂšme Ă©tape : les « formes » deviennent condition de toute expĂ©rience possible. Câest ainsi que, sur le plan de la pensĂ©e scientifique, M. Köhler nous a dĂ©crit des « formes physiques » comme si celles-ci conditionnaient les phĂ©nomĂšnes du monde extĂ©rieur et sâimposaient aux systĂšmes Ă©lectro-magnĂ©tiques, chimiques ou physiologiques.
Or rien ne nous autorise, si lâon tient compte des rĂ©serves
prĂ©cĂ©dentes, Ă croire Ă lâexistence en soi des « structures ». Pour ce qui est de leur existence extĂ©rieure, tout dâabord, il va de soi que, dans la mesure oĂč les phĂ©nomĂšnes sont structurables conformĂ©ment aux cadres de notre esprit, la chose peut sâexpliquer par une assimilation du rĂ©el aux formes de lâintelligence aussi bien que par lâhypothĂšse rĂ©aliste. Quant Ă celles-ci, elles ne sauraient pas non plus ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme « subsistant » en soi, et cela dans la mesure oĂč elles ont une histoire et tĂ©moignent dâune activitĂ©. En tant que mobiles, les formes ne sont donc bonnes ou mauvaises que relativement les unes aux autres et relativement aux donnĂ©es quâil sâagit de systĂ©matiser. Le relativisme, ici comme toujours, doit donc tempĂ©rer un rĂ©alisme sans cesse renaissant.
Sans doute un tel relativisme suppose-t-il lâexistence de quelques invariants. Mais ceux-ci sont dâordre fonctionnel et non structural. Câest ainsi quâune « forme » est dâautant meilleure quâelle satisfait davantage Ă la double exigence dâorganisation et dâadaptation de la pensĂ©e, lâorganisation consistant en une interdĂ©pendance des Ă©lĂ©ments donnĂ©s et lâadaptation en un Ă©quilibre entre lâassimilation et lâaccommodation. Mais si ce double postulat exclut les formes chaotiques, la cohĂ©rence quâil rĂ©clame peut ĂȘtre sans doute atteinte au moyen dâune infinitĂ© de structures diverses. Câest ainsi que le principe de contradiction ne nous enseigne pas si deux concepts sont oui ou non contradictoires entre eux, et que deux propositions peuvent apparaĂźtre longtemps comme compatibles entre elles, qui se rĂ©vĂšlent ensuite contradictoires (lâinverse Ă©tant Ă©galement possible).
§ 4. La théorie du tatonnement.
Selon une hypothĂšse cĂ©lĂšbre due Ă Jennings, et reprise par Thorndike, il existerait une mĂ©thode active dâadaptation aux circonstances nouvelles, la mĂ©thode du tĂątonnement : dâune part, une succession dâ« essais », comportant en principe autant dâ« erreurs » que de succĂšs fortuit, dâautre part une sĂ©lection progressive opĂ©rant aprĂšs coup en fonction de la rĂ©ussite ou de lâĂ©chec de ces mĂȘmes essais. La thĂ©orie des « essais et des erreurs » combine ainsi lâidĂ©e aprioriste, selon laquelle les solutions Ă©manent dâune activitĂ© propre au sujet et lâidĂ©e empiriste pour laquelle lâadoption de la bonne solution est due en dĂ©finitive Ă la pression du milieu externe. Mais, au lieu dâadmettre, comme nous le ferons (§ 5), une relation indissociable entre le sujet et lâobjet, lâhypothĂšse des essais et des erreurs distingue deux temps : la production des essais, lesquels sont dus au sujet puisquâils sont fortuits par rapport Ă lâobjet, et leur sĂ©lection, due Ă lâobjet seul. Lâaprio-
risme et lâempirisme sont donc ici juxtaposĂ©s, en quelque sorte, et non pas dĂ©passĂ©s Telle est la double inspiration des systĂšmes pragmatistes en Ă©pistĂ©mologie et mutationnistes en biologie : lâactivitĂ© intellectuelle ou vitale demeure en sa source indĂ©pendante du milieu extĂ©rieur, mais la valeur de ses produits est dĂ©terminĂ©e par leur rĂ©ussite au sein du mĂȘme milieu.
En sa thĂ©orie bien connue de lâintelligence 1, ClaparĂšde a repris lâhypothĂšse de Jennings mais en la gĂ©nĂ©ralisant et en lâinsĂ©rant dans une conception dâensemble des actes dâadaptations. Lâintelligence constitue, selon ClaparĂšde, une adaptation mentale aux circonstances nouvelles, ou, plus prĂ©cisĂ©ment, « la capacitĂ© de rĂ©soudre par la pensĂ©e des problĂšmes nouveaux ». Tout acte complet dâintelligence suppose donc trois moments : la question (laquelle oriente la recherche), lâhypothĂšse (ou recherche proprement dite) et le contrĂŽle. Dâautre part, lâintelligence ne dĂ©riverait pas des adaptations dâordre infĂ©rieur, le rĂ©flexe oĂč adaptation hĂ©rĂ©ditaire et lâassociation habituelle ou adaptation acquise aux circonstances qui se rĂ©pĂštent, mais elle surgirait lors des insuffisances du rĂ©flexe et de lâhabitude. Que se produit-il, en effet, lorsque la nouveautĂ© de la situation dĂ©borde les cadres de lâinstinct ou des associations acquises ? Le sujet ne demeure point passif, mais prĂ©sente au contraire la conduite sur laquelle a insistĂ© Jennings : il tĂątonne et se livre Ă une sĂ©rie dâ« essais et dâerreurs », Telle est, selon ClaparĂšde, lâorigine de lâintelligence. Avant que sâĂ©labore lâ« intelligence systĂ©matique », caractĂ©risĂ©e par lâintĂ©riorisation des processus de recherches, lâintelligence se manifeste sous une forme empirique, qui prĂ©pare les formes supĂ©rieures et en constitue lâĂ©quivalent pratique ou sensori-moteur. A la « question » correspond ainsi le besoin suscitĂ© par la situation nouvelle dans laquelle se trouve le sujet. A lâ« hypothĂšse » correspond le tĂątonnement, la sĂ©rie des essais et des erreurs nâĂ©tant pas autre chose que les suppositions successives assumĂ©es par lâaction avant de lâĂȘtre par la pensĂ©e. Au « contrĂŽle », enfin, correspond la sĂ©lection des essais qui rĂ©sulte de la pression des choses, avant que la conscience des relations permette Ă la pensĂ©e de se contrĂŽler elle-mĂȘme par expĂ©rience mentale. Lâintelligence empirique sâexpliquerait donc par le tĂątonnement et ce seraient lâintĂ©riorisation et la systĂ©matisation progressives de ces processus qui rendraient compte dans la suite de lâintelligence proprement dite.
En faveur dâune telle solution, on peut invoquer la gĂ©nĂ©ralitĂ© du phĂ©nomĂšne du tĂątonnement lors de chacun des stades que
1 Ed. CLAPARĂDE. La Psychologie de lâintelligence, Scientia (1917), pp. 353-367. RĂ©imprimĂ© dans lâEducation fonctionnelle, 1931.
nous avons distinguĂ©s. Tout dâabord, la « correction » des schĂšmes par accommodations progressives, sur laquelle nous venons dâinsister Ă propos de la « Gestalt », constitue un premier exemple de ce tĂątonnement. Or, lâon constate, dâune part, que ce tĂątonnement sâintĂ©riorise durant le sixiĂšme stade sous forme dâune sorte de rĂ©flexion expĂ©rimentale ou dâexpĂ©rience mentale (comme lorsque Lucienne, dans lâobservation 180, ouvre la bouche devant lâorifice quâil sâagit dâagrandir pour atteindre le contenu de la boĂźte dâallumettes), et, dâautre part, quâavant cette intĂ©riorisation, le mĂȘme tĂątonnement se manifeste en pleine extĂ©rioritĂ© pendant tout le cinquiĂšme stade, durant lequel il constitue le principe des « rĂ©actions circulaires tertiaires » et de la « dĂ©couverte des moyens nouveaux par expĂ©rimentation active ». Ensuite, il est aisĂ© dâobserver que ce tĂątonnement si Ă©vident du cinquiĂšme stade est lui-mĂȘme prĂ©parĂ© par une sĂ©rie de processus analogues dĂ©celables dĂšs le premier stade. DĂšs lâaccommodation rĂ©flexe, nous avons notĂ© le tĂątonnement du nouveau-nĂ© Ă la recherche du mamelon. DĂšs lâacquisition des premiĂšres habitudes, dâautre part, on relĂšve lâimportance du tĂątonnement dans lâexercice des rĂ©actions circulaires primaires, cette importance augmentant progressivement avec la constitution des schĂšmes secondaires et la coordination ultĂ©rieure de ces schĂšmes. Bref, lâhistoire du tĂątonnement nâest autre que celle de lâaccommodation avec ses complications successives, et, Ă cet Ă©gard, il semble quâune grande part de vĂ©ritĂ© soit Ă accorder Ă la thĂ©orie qui identifie lâintelligence avec une recherche procĂ©dant par tĂątonnement actif.
Mais il y a deux maniĂšres dâentendre le tĂątonnement. Ou bien lâon admet que lâactivitĂ© tĂątonnante est dâemblĂ©e dirigĂ©e par une comprĂ©hension relative de la situation extĂ©rieure, et alors le tĂątonnement nâest jamais pur, le rĂŽle du hasard devient secondaire, et cette solution sâidentifie avec celle de lâassimilation (le tĂątonnement se rĂ©duisant Ă une accommodation progressive des schĂšmes assimilateurs) ; ou bien lâon admet un tĂątonnement pur, câest-Ă -dire sâeffectuant au hasard et avec sĂ©lection aprĂšs coup des dĂ©marches favorables. Or, câest dans ce second sens que lâon a dâabord interprĂ©tĂ© le jeu du tĂątonnement et câest cette seconde interprĂ©tation que nous ne saurions accepter.
Il est vrai que certains faits semblent donner raison Ă Jennings. Il arrive que le tĂątonnement se dĂ©roule rĂ©ellement au hasard, que les solutions justes soient dĂ©couvertes fortuitement et quâelles se fixent par simple rĂ©pĂ©tition, avant que le sujet ait pu comprendre leur mĂ©canisme. Câest ainsi que parfois lâenfant
dĂ©couvre prĂ©maturĂ©ment des solutions qui dĂ©passent son niveau de comprĂ©hension, cette dĂ©couverte ne pouvant ĂȘtre due quâĂ dâheureuses chances et non pas Ă une recherche dirigĂ©e (preuve en soit que ces acquisitions se perdent souvent pour donner lieu plus tard Ă une redĂ©couverte intelligente). Mais câest que, nous lâavons dĂ©jĂ dit, il existe deux types de tĂątonnements, ou plutĂŽt deux termes extrĂȘmes entre lesquels sâĂ©tend toute une sĂ©rie dâintermĂ©diaires : lâun surgit lorsque le problĂšme, tout en Ă©tant au niveau du sujet, ne donne pas lieu Ă une solution immĂ©diate, mais Ă une recherche dirigĂ©e ; lâautre apparaĂźt lorsque le pro-blĂšme dĂ©passe le niveau intellectuel ou les connaissances du sujet et quâainsi la recherche opĂšre au hasard. Câest Ă la seconde seulement de ces deux situations que sâapplique le schĂ©ma de Jennings, tandis que lâautre interprĂ©tation sâapplique au premier cas. Toute la question est donc de savoir quelle est la relation qui unit ces deux types de tĂątonnements : sont-ils indĂ©pendants ou lâun dĂ©rive-t-il de lâautre et lequel ?
Or rien ne saurait ĂȘtre plus instructif, pour rĂ©soudre cette question, que dâexaminer lâĂ©volution de la doctrine de M. ClaparĂšde, laquelle, de 1917 Ă 1933, a donnĂ© lieu Ă un approfondissement progressif et a abouti, sous lâinfluence des faits admirablement analysĂ©s Ă propos de la « genĂšse de lâhypothĂšse » 1, Ă une dĂ©limitation exacte du rĂŽle du tĂątonnement.
DĂšs le dĂ©but de ses recherches, M. ClaparĂšde a distinguĂ© les deux types de tĂątonnements que nous venons de rappeler : « Jâavais alors Ă©tabli deux sortes sortes ou degrĂ©s de tĂątonnements : le tĂątonnement non systĂ©matique, purement fortuit, dont les « essais » seraient sĂ©lectionnĂ©s, triĂ©s mĂ©caniquement, comme par un crible, par les circonstances extĂ©rieures ; et le tĂątonnement systĂ©matique, guidĂ© et contrĂŽlĂ© par la pensĂ©e, notamment par la conscience des rapports. Le tĂątonnement non systĂ©matique caractĂ©risait ce que jâappelais lâ« intelligence empirique » ; lâautre Ă©tait le propre de lâ« intelligence proprement dite » 2. Seulement, de lâĂ©tude de 1917 Ă celle de 1933, une inversion de sens se remarque quant aux rapports de ces deux types de tĂątonnements. En 1917, câest le tĂątonnement non systĂ©matique qui est considĂ©rĂ© comme le fait primitif de lâintelligence et qui est censĂ© expliquer, par le contact progressif avec lâexpĂ©rience auquel il donne lieu et la conscience des relations qui en dĂ©coule, le dĂ©veloppement du tĂątonnement systĂ©matique : « lâacte dâintelligence consiste essentiellement en un tĂątonnement, qui dĂ©rive
1 Ed. CLAPARĂDE. La GenĂšse de lâhypothĂšse, Arch. de Psychol., vol. XXIV, pp. 1-155 (1933).
2La GenĂšse de lâhypothĂšse, p. 149.
du tĂątonnement manifestĂ© par les animaux les plus infĂ©rieurs lorsquâils se trouvent dans une situation nouvelle » 1. Au contraire, dans lâĂ©tude de 1933, trois innovations aboutissent en rĂ©alitĂ© Ă renverser lâordre de cette filiation : 1° Les deux types de tĂątonnements ne sont plus conçus « comme deux genres entiĂšrement distincts, mais comme les deux extrĂȘmes dâune chaĂźne qui comprend tous les intermĂ©diaires » 2 ; 2° Le tĂąton-nement non systĂ©matique lui-mĂȘme est dĂ©jĂ relativement dirigé : « Aucun tĂątonnement nâest tout Ă fait incohĂ©rent, car il a toujours pour fonction dâatteindre quelque but, de satisfaire quelque besoin, il est toujours orientĂ© dans quelque direction⊠Dans les formes infĂ©rieures de la pensĂ©e, cette direction est encore trĂšs vague, trĂšs gĂ©nĂ©rale. Mais plus sâĂ©lĂšve le niveau mental du chercheur, plus sâaffirme chez lui la conscience des relations et plus, en consĂ©quence, se prĂ©cise la direction dans laquelle doit sâeffectuer la recherche de la solution du problĂšme⊠Ainsi chaque tĂątonnement nouveau resserre un peu le cercle au sein duquel sâeffectueront les tĂątonnements suivants⊠Le tĂątonnement, guidĂ© dâabord par la conscience des relations â relations entre certains actes Ă exĂ©cuter et certain but Ă atteindre 3 â est donc lâagent qui permet la dĂ©couverte de nouvelles relations 4 » ; 3° Enfin et surtout, non seulement le tĂątonnement non systĂ©matique suppose lui-mĂȘme, comme on vient de le voir, la conscience de certaines relations qui le dirigent dâemblĂ©e, mais encore ces relations Ă©lĂ©mentaires procĂšdent elles-mĂȘmes dâun mĂ©canisme fondamental dâajustement Ă lâexpĂ©rience, sur lequel M. ClaparĂšde insiste avec sagacitĂ© dans son article de 1933, et quâil appelle avec les logiciens lâ« implication » : « Lâimplication est un processus indispensable Ă nos besoins dâajustement. Sans elle, nous ne saurions profiter de lâexpĂ©rience 5 ». Lâimplication est donc un phĂ©nomĂšne primitif, qui ne rĂ©sulte pas de la rĂ©pĂ©tition, comme lâassociation, mais introduit au contraire dâemblĂ©e un lien de nĂ©cessitĂ© entre les termes qui sâimpliquent. Lâimplication plonge ainsi ses racines jusque dans la vie organique : « Lâorganisme nous apparaĂźt, dĂšs ses manifestations les plus rĂ©flexes, comme une machine Ă impliquer » 6. Elle est aussi le principe des rĂ©flexes conditionnĂ©s et des rĂ©actions circulaires. En outre, câest elle qui dirige dĂšs son point de dĂ©part le tĂątonnement mĂȘme non systĂ©matique. « Impli-
1 Ibid., p. 149.
2 Ibid., p. 149.
3 Câest nous qui soulignons.
4 Ibid., pp. 149-150.
5 Ibid., p. 104 (souligné dans le texte)
6 Ibid., p. 106.
quer câest attendre, et câest tendre vers ce que lâon attend » 1 : dans la mesure oĂč lâattente nâest pas déçue, le tĂątonnement est inutile, mais dans la mesure oĂč elle lâest, le tĂątonnement, orientĂ© par elle, est dirigĂ© vers le but par les implications qui relient celui-ci au besoin Ă©prouvĂ©.
Cela dit, nous aimerions montrer maintenant pourquoi lâhypothĂšse dâun tĂątonnement pur ne saurait ĂȘtre retenue et en quoi les corrections apportĂ©es par M. ClaparĂšde dans sa derniĂšre interprĂ©tation, non seulement cadrent entiĂšrement avec ce que nous avons observĂ© de la naissance de lâintelligence chez lâenfant, mais encore nous paraissent impliquer la thĂ©orie des schĂšmes et de lâassimilation en gĂ©nĂ©ral.
LâhypothĂšse dâun tĂątonnement pur conçu comme le point de dĂ©part de lâintelligence elle-mĂȘme ne saurait se justifier, parce que, ou bien ce tĂątonnement non systĂ©matique apparaĂźt en marge du tĂątonnement dirigĂ© et mĂȘme souvent aprĂšs lui, ou bien il prĂ©cĂšde le tĂątonnement dirigĂ©, mais alors il est soit sans influence sur ce dernier, soit relativement dirigĂ© lui-mĂȘme et par consĂ©quent dĂ©jĂ systĂ©matique.
Dâune façon gĂ©nĂ©rale, rappelons tout dâabord que la diffĂ©rence entre le tĂątonnement non systĂ©matique et le tĂątonnement dirigĂ© est simplement affaire de dosage et que les situations dans lesquelles se manifestent ces deux types de comportement ne diffĂšrent donc elles-mĂȘmes lâune de lâautre quâen degrĂ© et non pas en qualitĂ©. Le tĂątonnement systĂ©matique est, en effet, caractĂ©risĂ© par ceci que les essais successifs se conditionnent les uns les autres avec effet cumulatif, quâils sont Ă©clairĂ©s en second lieu par les schĂšmes antĂ©rieurs confĂ©rant une signification aux dĂ©couvertes fortuites et quâenfin ils sont dirigĂ©s par les schĂšmes assignant un but Ă lâaction et par le ou les schĂšmes servant de moyen initial et dont les essais tĂątonnants constituent les diffĂ©renciations ou les accommodations graduelles. (Voir les obs. 148-174.) Le tĂątonnement systĂ©matique est donc triplement ou quadruplement dirigĂ©, selon que le but et les moyens initiaux forment un tout ou sont distincts. Au contraire, dans le tĂątonnement non systĂ©matique, comme celui des chats de Thorndike, les essais successifs sont relativement indĂ©pendants, les uns des autres et ne sont pas dirigĂ©s par lâexpĂ©rience antĂ©rieurement acquise. Câest en ce sens que le tĂątonnement est fortuit, et que la dĂ©couverte de la solution est bien due au hasard. Seulement, du moment que, mĂȘme non systĂ©matiques, les tĂątonnements sont toujours orientĂ©s par le besoin Ă©prouvĂ©, donc par le schĂšme
1Ibid., p. 107.
assignant un but Ă lâaction (Thorndike lui-mĂȘme reconnaĂźt que les essais sont sĂ©lectionnĂ©s grĂące au dĂ©plaisir de lâinsuccĂšs), il est Ă©vident que lâexpĂ©rience antĂ©rieure joue malgrĂ© tout un rĂŽle et que le systĂšme des schĂšmes dĂ©jĂ Ă©laborĂ©s nâest pas Ă©tranger Ă la conduite la plus dĂ©sordonnĂ©e en apparence du sujet : les tĂątonnements successifs ne sont que relativement indĂ©pendants les uns des autres, et les rĂ©sultats auxquels ils aboutissent, tout en Ă©tant en grande partie fortuits, nâacquiĂšrent cependant de signification que grĂące aux schĂšmes cachĂ©s mais agissant qui les Ă©clairent. La diffĂ©rence entre les tĂątonnements non systĂ©matiques et la recherche dirigĂ©e nâest donc que de degrĂ© et non de qualitĂ©.
Cela Ă©tant, il est Ă©vident que trĂšs souvent, loin de prĂ©cĂ©der la recherche dirigĂ©e, le tĂątonnement non systĂ©matique nâapparait quâen marge de cette recherche, ou aprĂšs elle, et que, lorsquâil la prĂ©cĂšde en apparence, il est, soit dĂ©jĂ orientĂ© par elle, soit sans influence sur elle. En effet, le rapport entre les deux types extrĂȘmes de conduite est dĂ©fini par les situations dans lesquelles ils se manifestent : il y a recherche dirigĂ©e toutes les fois que le problĂšme est assez adaptĂ© au niveau intellectuel et aux connaissances du sujet pour que celui-ci cherche la solution au moyen dâun ajustement de ses schĂšmes usuels, tandis quâil y a tĂątonnement quand le problĂšme dĂ©passe trop le niveau du sujet et lorsquâun rĂ©ajustement simple des schĂšmes ne suffit point Ă sa solution. Le tĂątonnement, par consĂ©quent, est dâautant plus dirigĂ© que la situation se rapproche du premier genre, et dâautant moins systĂ©matique quâelle tend vers le second.
Deux cas sont donc possibles, quant Ă la succession des deux types de tĂątonnements. Dans le premier, le sujet nâadopte la mĂ©thode du tĂątonnement pur, par « essais et erreurs » quâaprĂšs avoir Ă©puisĂ© les ressources de la recherche dirigĂ©e. Ce mode de succession sâobserve mĂȘme chez lâadulte. Lors dâune panne dâautomobile, lâintellectuel non mĂ©canicien commence par chercher Ă utiliser les quelques connaissances relatives au carburateur, aux bougies, Ă lâallumage, etc. Ceci constitue une recherche dirigĂ©e par les schĂšmes antĂ©rieurs, donc un tĂątonnement systĂ©matique. Puis, nâarrivant Ă rien, il essaie de tout au hasard, touche Ă des piĂšces dont il ignore entiĂšrement la signification et, en de rares occasions, parvient ainsi Ă dĂ©panner son moteur par une manĆuvre purement fortuite : câest le tĂątonnement non systĂ©matique. Dans un tel cas, il est clair que le tĂątonnement pur prolonge la recherche dirigĂ©e : câest le fait dâavoir essayĂ© un nombre croissant de solutions qui pousse le sujet Ă gĂ©nĂ©raliser cette conduite et câest dans la mesure oĂč il comprend de moins en moins
les donnĂ©es du problĂšme quâil passe du tĂątonnement dirigĂ© au tĂątonnement non systĂ©matique. Dans ce premier cas, le tĂąton-nement est donc la forme la plus dĂ©tendue, peut-on dire, de la recherche intellectuelle, et non pas le point de dĂ©part de lâacte dâintelligence.
Mais il est un second cas : câest celui oĂč le problĂšme est absolument nouveau pour le sujet et oĂč le tĂątonnement non systĂ©matique semble apparaĂźtre avant la recherche dirigĂ©e. Par exemple, un animal Ă la recherche de sa nourriture peut sâengager au hasard dans une sĂ©rie de voies successives sans ĂȘtre capable de percevoir les rapports en jeu, ou un enfant, pour atteindre un objet Ă demi cachĂ© par divers obstacles, peut arriver Ă le dĂ©gager sans comprendre la relation « situĂ© dessous ou en arriĂšre ». Mais alors, de deux choses lâune : ou bien la part du hasard est considĂ©rable dans la rĂ©ussite et les tĂątonnements non systĂ©matiques ainsi couronnĂ©s de succĂšs demeurent Ă©trangers Ă lâintelligence et nâengendrent pas par eux-mĂȘmes et comme tels des recherches dirigĂ©es ultĂ©rieures, ou bien le tĂątonnement non systĂ©matique est dĂ©jĂ dirigĂ© suffisamment pour que lâon puisse attribuer la rĂ©ussite Ă cette direction et alors câest ce dĂ©but de systĂšme qui explique les recherches systĂ©matiques ultĂ©rieures. Dans lâexemple de lâenfant qui veut saisir un objet Ă demi cachĂ©, il peut se faire, cela est clair, que le sujet parvienne Ă ses fins sans savoir comment ; mais dans ce cas, le tĂątonnement non systĂ©matique qui a conduit Ă ce rĂ©sultat fortuit ne prĂ©pare nullement la recherche dirigĂ©e qui permettra ultĂ©rieurement Ă lâenfant de dĂ©couvrir les relations « posĂ© sur », « situĂ© dessous », etc. Le tĂątonnement non systĂ©matique nâest alors quâune conduite sporadique apparaissant en marge de lâintelligence et prolongeant lâattitude de recherche tĂątonnante commune Ă tous les stades (exercice rĂ©flexe, rĂ©action circulaire, etc.) : il nâest que lâextrĂȘme limite de lâaccommodation, lorsque celle-ci est plus rĂ©glĂ©e par lâassimilation. Au contraire, il peut se faire que la recherche de lâobjet Ă demi cachĂ©, tout en nâimpliquant pas encore la connaissance de la relation « situĂ© dessous » et en comportant par consĂ©quent une grande part de tĂątonnement au hasard, soit cependant dirigĂ© par certains schĂšmes gĂ©nĂ©raux, tels que ceux dâĂ©carter lâobstacle, dâutiliser un objet mobile pour attirer Ă soi un objectif Ă©loignĂ© (dans le cas des jouets suspendus au toit du berceau, etc.). Dans ce cas, le tĂątonnement non systĂ©matique prĂ©pare bien la recherche dirigĂ©e ultĂ©rieure (celle qui permettra Ă lâenfant de comprendre rĂ©ellement la relation « situĂ© dessous ») ; mais câest que ce tĂątonnement est dĂ©jĂ dirigĂ© lui-mĂȘme quoique de maniĂšre vague et gĂ©nĂ©rale. La diffĂ©rence entre ces deux possibilitĂ©s se reconnaĂźt
aisĂ©ment au fait que, dans la premiĂšre la dĂ©couverte fortuite de lâenfant nâest suivie dâaucune utilisation durable, tandis que dans la seconde, elle donne lieu Ă des exercices (Ă des rĂ©actions circulaires ou actes dâassimilation reproductrice avec accommodation graduelle) et Ă un progrĂšs plus ou moins continu.
On voit ainsi que, mĂȘme lorsque le tĂątonnement non systĂ©matique semble apparaĂźtre avant la recherche dirigĂ©e, il nâexplique pas celle-ci, mais sâexplique dĂ©jĂ par elle, puisquâil comporte dĂšs le dĂ©but un minimum de direction. Sans rejeter nullement lâidĂ©e du tĂątonnement, nous ne la croyons donc pas suffisante pour expliquer Ă elle seule le mĂ©canisme de lâintel-ligence. Or, câest prĂ©cisĂ©ment ce que, dans sa derniĂšre Ă©tude, M. ClaparĂšde a montrĂ© avec une grande sagacité : conduit Ă rejeter lâhypothĂšse dâun tĂątonnement pur, il en est venu Ă admettre que, si les besoins et la conscience du but Ă atteindre orientaient mĂȘme les tĂątonnements les plus Ă©lĂ©mentaires, câest quâune impli-cation Ă©lĂ©mentaire des actes et des intĂ©rĂȘts constituait la donnĂ©e premiĂšre prĂ©supposĂ©e par le tĂątonnement lui-mĂȘme. Nous aime-rions maintenant montrer en quoi cette implication comporte nĂ©cessairement lâassimilation et le systĂšme des schĂšmes.
Pour ce qui est de lâintelligence rĂ©flĂ©chie, tout dâabord, il va de soi que lâimplication suppose un systĂšme de concepts et par consĂ©quent lâactivitĂ© assimilatrice du jugement. Dire que A implique B (par exemple que le fait dâĂȘtre « rectangle » implique, pour un triangle, quâil satisfasse au thĂ©orĂšme de Pythagore), câest affirmer que lâon est en possession dâun certain concept C (par exemple celui de « triangle rectangle »), au sein duquel A et B sont unis par nĂ©cessitĂ© logique ou par dĂ©finition : lâimplication est ainsi le rĂ©sultat des jugements qui ont engendrĂ© ces concepts C, A et B, et la nĂ©cessitĂ© de lâimplication rĂ©sulte de lâassimilation prĂ©alable opĂ©rĂ©e par ces jugements.
Il en va exactement de mĂȘme de lâintelligence sensori-motrice, y compris ses phases prĂ©paratoires constituĂ©es par lâacquisition des premiĂšres associations habituelles (deuxiĂšme stade). M. ClaparĂšde, qui considĂšre avec raison lâimplication comme la condition de lâexpĂ©rience (« sans elle, nous ne saurions profiter de lâexpĂ©rience »), montre en des pages fort suggestives que le rĂ©flexe conditionnĂ© est un phĂ©nomĂšne dâimplication. En effet, dit-il, « B est impliquĂ© dans A, lorsque, A Ă©tant donnĂ©, le sujet se conduit vis-Ă -vis de lui comme il se conduirait vis-Ă -vis de B ». Or, « la vision par le chien dâune couleur rose A prĂ©sentĂ©e dâabord avec un repas B, provoquera la rĂ©action salivaire et gastrique que dĂ©clenchait ce repas B. Le chien rĂ©agit Ă A comme si B Ă©tait contenu, Ă©tait impliquĂ© dans A ». « Sâil y avait association sim-
ple, et non implication, la couleur rose devrait simplement Ă©voquer dans la mĂ©moire du chien le souvenir du repas, mais sans que sâensuive aucune rĂ©action signifiant que la couleur rose est prise pour le repas, fonctionne comme le repas. 1 » Mais comment expliquer que, selon les termes de cette excellente description, la couleur « soit prise pour » le repas ? M. ClaparĂšde, insiste sur le fait que la nĂ©cessite de telles connexions apparait dĂšs lâorigine : « Bien loin, donc, que ce soit la rĂ©pĂ©tition dâun couple dâĂ©lĂ©ments qui crĂ©e entre eux un lien dâimplication, celle-ci, lâimplication, prend naissance dĂ©jĂ lors de la premiĂšre rencontre des deux Ă©lĂ©ments de ce couple. Et lâexpĂ©rience nâintervient que pour rompre ce rapport dâimplication lĂ oĂč il ne se montre pas lĂ©gitime. » Et encore : « La nĂ©cessitĂ© dâune connexion tend donc Ă apparaĂźtre Ă lâorigine. Si la nĂ©cessitĂ© nâĂ©tait pas Ă lâorigine, on ne voit pas quand elle apparaĂźtrait jamais, car lâhabitude nâest pas la nĂ©cessitĂ©. 2 » Mais le problĂšme nâest que reculé : comment expliquer cette nĂ©cessitĂ© qui apparaĂźt dĂšs la premiĂšre rencontre entre deux termes jusque-lĂ Ă©trangers lâun Ă lâautre au point quâils apparaissent immĂ©diatement au sujet comme sâimpliquant lâun lâautre ?
De mĂȘme, M. ClaparĂšde interprĂšte grĂące Ă lâimplication lâanalogie classique de la perception et du raisonnement : « Si lâopĂ©ration qui constitue la perception est identique Ă celle qui forme lâĂ©pine dorsale du raisonnement, câest que cette opĂ©ration est une implication. Si nous percevons la saveur sucrĂ©e dans la tache colorĂ©e que forme lâorange pour notre Ćil, ce nâest pas par la seule vertu de lâassociation, mais grĂące Ă celle de lâimplication. Câest parce que cette saveur sucrĂ©e est impliquĂ©e dans les autres caractĂšres de lâorange⊠3 » Mais, ici encore, comment expliquer que les qualitĂ©s donnĂ©es dans la sensation prennent immĂ©diatement une signification plus profonde et invoquent un ensemble dâautres qualitĂ©s liĂ©es nĂ©cessairement entre elles ?
La seule rĂ©ponse possible est quâil existe des schĂšmes, (câest-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment des totalitĂ©s organisĂ©es dont les Ă©lĂ©ments internes sâimpliquent mutuellement) ainsi quâune opĂ©ration constitutive de ces schĂšmes et de leurs implications, qui est lâassimilation. En effet, sans cette opĂ©ration formative des implications, qui est lâĂ©quivalent sensori-moteur du jugement, nâimporte quoi impliquerait nâimporte quoi, au grĂ© des rapprochements fortuits de la perception. Lâimplication serait rĂ©gie par cette « loi de coalescence » de W. James, selon laquelle les donnĂ©es perçues
1La GenĂšse de lâhypothĂšse, pp 105-106.
2Ibid., p. 105.
3Ibid., p. 107.
simultanĂ©ment forment une totalitĂ© tant quâelles nâont pas Ă©tĂ© dissociĂ©es par lâexpĂ©rience « La loi de coalescence, dit mĂȘme M. ClaparĂšde, engendre lâimplication, sur le plan de lâaction et le syncrĂ©tisme sur le plan de la reprĂ©sentation. 1 » Mais alors on peut se demander si la notion dâimplication garde encore sa valeur et si la nĂ©cessitĂ© que comportent les relations impliquantes nâest pas illusoire. Bien plus profonde est lâinterprĂ©tation de M. ClaparĂšde, lorsquâil relie lâimplication Ă sa « loi de reproduction du semblable » et quâil ajoute : « lâimplication plonge ses racines dans les couches motrices de lâĂȘtre. On pourrait dire que la vie implique lâimplication » 2. Mais alors il manque un trait dâunion entre lâorganisation motrice et lâimplication, et ce trait dâunion est prĂ©cisĂ©ment lâassimilation. Seule, en effet, lâassimilation explique comment lâorganisme tend Ă la fois Ă reproduire les actions qui lui ont Ă©tĂ© profitables (assimilation reproductrice) â ce qui suffit Ă constituer des schĂšmes, non pas grĂące Ă la rĂ©pĂ©tition des conditions extĂ©rieures, mais encore et surtout grĂące Ă une reproduction active des conduites antĂ©rieures en fonction de ces conditions â et Ă incorporer aux schĂšmes ainsi formĂ©s les donnĂ©es susceptibles de leur servir dâaliments (assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice). Seule, par consĂ©quent, lâassimilation explique comment la reproduction active engendre lâimplication. Dâune part, en effet, pour reproduire les conduites intĂ©ressantes, le sujet assimile sans cesse aux schĂšmes de ces conduites les objets connus dĂ©jĂ utilisĂ©s en des circonstances semblables, câest-Ă -dire quâil leur confĂšre une signification, en dâautres termes quâil les insĂšre dans un systĂšme dâimplications : câest ainsi que la poupĂ©e suspendue au toit du berceau implique pour le bĂ©bĂ© la qualitĂ© dâĂȘtre tirĂ©e ou frappĂ©e, secouĂ©e, etc., parce quâelle est, chaque fois quâil la perçoit, assimilĂ©e aux schĂšmes de tirer, etc. Dâautre part, les objets nouveaux sont eux aussi assimilĂ©s, grĂące Ă leurs caractĂšres apparents ou Ă leur situation, Ă des schĂšmes connus, dâoĂč de nouveaux rĂ©seaux de significations et dâimplications : câest ainsi que dans lâobservation 136 le porte-cigarette examinĂ© par Jacqueline est successivement sucĂ©, frottĂ©, secouĂ©, etc. Lâassimilation reproductrice (et rĂ©cognitive), dâune part, et lâassimilation gĂ©nĂ©ralisatrice dâautre part, sont donc source de lâimplication qui ne sâexpliquerait pas sans elles, et ces implications, loin de rĂ©sulter de simples « coalescences », sont dâemblĂ©e dirigĂ©es et organisĂ©es par le systĂšme des schĂšmes.
Dans le réflexe conditionné, pour reprendre les exemples de M. ClaparÚde, la couleur rose A est impliquée dans le repas A
1 Ibid., p. 105.
2 Ibid., p. 104-105.
parce que, selon les termes mĂȘmes de lâauteur, cette couleur « est prise pour » le repas : quâest-ce Ă dire, sinon que la couleur est assimilĂ©e au repas lui-mĂȘme, ou quâelle reçoit une signification en fonction de ce schĂšme ? Ici comme partout, lâimplication rĂ©sulte donc dâune assimilation prĂ©alable. De mĂȘme, dans la perception, la saveur sucrĂ©e de lâorange est impliquĂ©e dans la couleur perçue dĂšs lâabord, parce que cette couleur est immĂ©diatement assimilĂ©e Ă un schĂšme connu. Bref, sans lâassimilation, cette « nĂ©cessité » implicatrice, que M. ClaparĂšde situe « à lâorigine », et quâil distingue avec raison de lâhabitude due Ă la rĂ©pĂ©tition passive (laquelle est bien distincte de la reproduction active), demeure inexplicable et lâimplication sans fondement organique. Dans la mesure oĂč lâimplication plonge rĂ©ellement ses racines dans lâorganisme, ce qui nous paraĂźt Ă©galement incontestable, câest que toute activitĂ© sensori-motrice se dĂ©veloppe en fonctionnant (assimilation reproductrice) et utilise par assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice les objets susceptibles de lui servir dâaliments : dĂšs lors toute donnĂ©e extĂ©rieure est perçue en fonction des schĂšmes sensori-moteurs et câest cette assimilation incessante qui confĂšre Ă toutes choses des significations comportant les implications de tous les degrĂ©s. On comprend par lĂ mĂȘme pourquoi tout tĂątonnement est toujours dirigĂ©, si peu que ce soit : le tĂątonnement procĂšde nĂ©cessairement par accommodation des schĂšmes antĂ©rieurs et ceux-ci sâassimilent ou tendent Ă sâassimiler les objets sur lesquels procĂšde celui-lĂ .
Câest ainsi que, corrigĂ©e grĂące aux remarques de M. ClaparĂšde sur le rĂŽle directeur du besoin ou de la question et sur lâantĂ©rioritĂ© de lâimplication par rapport aux « essais et erreurs », la thĂ©orie du tĂątonnement rejoint celle de lâassimilation et des schĂšmes.
§ 5. La thĂ©orie de lâassimilation.
Deux conclusions nous paraissent dĂ©couler des discussions prĂ©cĂ©dentes. La premiĂšre est que lâintelligence constitue une activitĂ© organisatrice dont le fonctionnement prolonge celui de lâorganisation biologique, tout en le dĂ©passant grĂące Ă lâĂ©laboration de nouvelles structures. La seconde est que, si les structures successives dues Ă lâactivitĂ© intellectuelle diffĂšrent entre elles qualitativement, elles obĂ©issent toujours aux mĂȘmes lois fonctionnelles : Ă cet Ă©gard, lâintelligence sensori-motrice peut ĂȘtre comparĂ©e Ă lâintelligence rĂ©flĂ©chie ou rationnelle et cette comparaison Ă©claire lâanalyse des deux termes extrĂȘmes.
Or, quelles que soient les hypothÚses explicatives entre lesquelles oscillent les principales théories biologiques, tout le
monde admet un certain nombre de vĂ©ritĂ©s Ă©lĂ©mentaires qui sont celles-lĂ mĂȘmes dont nous parlons ici : que le corps vivant prĂ©sente une structure organisĂ©e, câest-Ă -dire constitue un systĂšme de relations interdĂ©pendantes ; quâil travaille Ă conserver sa structure dĂ©finie, et, pour ce faire, lui incorpore les aliments chimiques et Ă©nergĂ©tiques nĂ©cessaires puisĂ©s dans le milieu ambiant ; que, par consĂ©quent, il rĂ©agit toujours aux actions du milieu en fonction de cette structure particuliĂšre et tend en fin de compte Ă imposer Ă lâunivers entier une forme dâĂ©quilibre dĂ©pendant de cette organisation. En effet, contrairement aux ĂȘtres inorganisĂ©s, qui sont Ă©galement en Ă©quilibre avec lâunivers, mais qui nâassimilent pas Ă eux le milieu, on peut dire que lâĂȘtre vivant assimile Ă lui lâunivers entier, en mĂȘme temps quâil sây accommode, puisque lâensemble des mouvements de tout ordre qui caractĂ©risent ses actions et rĂ©actions Ă lâĂ©gard des choses sâordonnent en un cycle dessinĂ© par sa propre organisation autant que par la nature des objets externes. Il est donc permis de concevoir en un sens gĂ©nĂ©ral lâassimilation comme lâincorporation dâune rĂ©alitĂ© extĂ©rieure quelconque Ă lâune ou lâautre partie du cycle dâorganisation. En dâautres termes, tout ce qui rĂ©pond Ă un besoin de lâorganisme est matiĂšre Ă assimilation, le besoin Ă©tant mĂȘme lâexpression de lâactivitĂ© assimilatrice comme telle ; quant aux pressions exercĂ©es par le milieu sans quâelles rĂ©pondent Ă aucun besoin, elles ne donnent pas lieu Ă assimilation tant que lâorganisme ne sâest pas adaptĂ© Ă elles, mais, comme lâadaptation consiste prĂ©cisĂ©ment Ă transformer les contraintes en besoins, tout peut en fin de compte se prĂȘter Ă ĂȘtre assimilĂ©. Les fonctions de relation, indĂ©pendamment mĂȘme de la vie psychique qui procĂšde dâelles, sont donc doublement sources dâassimilation : elles servent, dâune part, Ă lâassimilation gĂ©nĂ©rale de lâorganisme, puisque leur exercice est indispensable Ă la vie ; mais dâautre part, chacune de leurs manifestations suppose une assimilation particuliĂšre puisque cet exercice est toujours relatif Ă une sĂ©rie de conditions extĂ©rieures qui leur sont spĂ©ciales.
Tel est le contexte dâorganisation prĂ©alable dans lequel prend naissance la vie psychologique. Or, et câest lĂ toute notre hypothĂšse, il semble que le dĂ©veloppement de lâintelligence prolonge un tel mĂ©canisme au lieu dây contredire. En premier lieu, dĂšs les conduites rĂ©flexes et les comportements acquis greffĂ©s sur elles, on voit surgir des processus dâincorporation des choses aux schĂšmes du sujet. Cette recherche de lâaliment fonctionnel nĂ©cessaire au dĂ©veloppement de la conduite et cet exercice stimulant la croissance constituent les formes les plus Ă©lĂ©mentaires de lâassimilation psychologique. En effet, cette assimilation des
choses Ă lâactivitĂ© des schĂšmes, bien que nâĂ©tant nullement encore sentie par le sujet comme une conscience dâobjets et bien que ne donnant par consĂ©quent pas lieu Ă des jugements objectifs, constitue cependant les premiĂšres opĂ©rations qui, dans la suite, aboutiront aux jugements proprement dits : opĂ©rations de reproduction, de rĂ©cognition et de gĂ©nĂ©ralisation. Ce sont ces opĂ©rations qui, impliquĂ©es dĂ©jĂ dans lâassimilation rĂ©flexe, engendrent les premiers comportements acquis, par consĂ©quent les premiers schĂšmes non hĂ©rĂ©ditaires, le schĂšme rĂ©sultant de lâacte mĂȘme dâassimilation reproductrice et gĂ©nĂ©ralisatrice. Câest ainsi que chaque domaine dâorganisation rĂ©flexe sensori-motrice est le théùtre dâassimilations particuliĂšres prolongeant, sur le plan fonctionnel, lâassimilation physico-chimique. En second lieu, ces comportements, en tant que greffĂ©s sur des tendances hĂ©rĂ©ditaires, se trouvent dâemblĂ©e insĂ©rĂ©s dans le cadre gĂ©nĂ©ral de lâorganisation individuelle, câest-Ă -dire quâavant toute prise de conscience, ils rentrent dans la totalitĂ© fonctionnelle que constitue l`organisme : ils contribuent ainsi immĂ©diatement Ă assurer et Ă maintenir cet Ă©quilibre entre lâunivers et le corps propre, Ă©quilibre qui consiste en une assimilation de lâunivers Ă lâorganisme autant quâen une accommodation de celui-ci Ă celui-lĂ . Du point de vue psychologique, cela signifie que les schĂšmes acquis constituent dâemblĂ©e, non pas seulement une somme dâĂ©lĂ©ments organisĂ©s, mais encore une organisation globale, un systĂšme dâopĂ©rations interdĂ©pendantes, dâabord virtuellement grĂące Ă leurs racines biologiques, puis effectivement grĂące au mĂ©canisme de lâassimilation rĂ©ciproque des schĂšmes en prĂ©sence.
Bref, en son point de dĂ©part, lâorganisation intellectuelle prolonge sans plus lâorganisation biologique. Elle ne consiste pas seulement, comme a pu le faire admettre une rĂ©flexologie tout imprĂ©gnĂ©e dâassociationnisme empiriste, en un ensemble de rĂ©ponses mĂ©caniquement dĂ©terminĂ©es par des stimulus externes et en un ensemble corrĂ©latif de conductions reliant les stimulus nouveaux Ă des rĂ©ponses anciennes. Elle constitue au contraire une activitĂ© rĂ©elle, fondĂ©e sur une structure propre et assimilant Ă celle-ci un nombre croissant dâobjets extĂ©rieurs.
Or, de mĂȘme que lâassimilation sensori-motrice des choses aux schĂšmes du sujet prolonge lâassimilation biologique du milieu Ă lâorganisme, de mĂȘme elle annonce lâassimilation intellectuelle des objets Ă lâesprit, telle quâon la constate dans les formes les plus Ă©voluĂ©es de la pensĂ©e rationnelle. En effet, la raison prĂ©sente Ă la fois une organisation formelle des notions quâelle utilise et une adaptation de ces notions au rĂ©el â organisation
et adaptation dâailleurs insĂ©parables. Or lâadaptation de la raison Ă lâexpĂ©rience suppose aussi bien une incorporation des objets Ă lâorganisation du sujet quâune accommodation de celle-ci aux circonstances extĂ©rieures. Traduits en termes rationnels, on peut donc dire que lâorganisation est la cohĂ©rence formelle, que lâaccommodation est lâ« expĂ©rience » et lâassimilation lâacte du jugement en tant quâunissant les contenus expĂ©rimentaux Ă la forme logique.
Or ces comparaisons, sur lesquelles nous avons souvent insistĂ©, entre le plan biologique, le plan sensori-moteur et le plan rationnel permettent de comprendre en quoi lâassimilation constitue, du point de vue fonctionnel, le fait premier dâoĂč lâanalyse doit procĂ©der quelle que soit lâinterdĂ©pendance rĂ©elle des mĂ©canismes. Sur chacun des trois plans, en effet, lâaccommodation nâest possible quâen fonction de lâassimilation, puisque la constitution mĂȘme des schĂšmes appelĂ©s Ă sâaccommoder est due au processus assimilateur. Quant aux rapports entre lâorganisation de ces schĂšmes et lâassimilation, on peut dire que celle-ci reprĂ©sente le processus dynamique dont celle-lĂ est lâexpression statique.
Sur le plan biologique on pourrait, il est vrai, objecter que toute opĂ©ration dâassimilation suppose une organisation prĂ©alable. Mais quâest-ce quâune structure organisĂ©e, sinon un cycle dâopĂ©rations telles que chacune soit nĂ©cessaire Ă lâexistence des autres ? Lâassimilation est donc le fonctionnement mĂȘme du systĂšme dont lâorganisation est lâaspect structural.
Sur le plan rationnel, ce primat de lâassimilation se traduit par le primat du jugement. Juger, ce nâest pas nĂ©cessairement identifier, comme on lâa dit parfois, mais câest assimiler, câest-Ă -dire incorporer une donnĂ©e nouvelle dans un schĂšme antĂ©rieur, dans un systĂšme dĂ©jĂ Ă©laborĂ© dâimplications. Lâassimilation rationnelle suppose donc toujours, il est vrai, une organisation prĂ©alable. Mais dâoĂč vient cette organisation ? De lâassimilation elle-mĂȘme, car tout concept et toute relation exigent un jugement pour se constituer. Si lâinterdĂ©pendance des jugements et des concepts dĂ©montre ainsi celle de lâassimilation et de lâorganisation, elle souligne en mĂȘme temps la nature de cette interdĂ©pendance : le jugement assimilateur est lâĂ©lĂ©ment actif du processus dont le concept organisateur est le rĂ©sultat.
Enfin, sur le plan sensori-moteur, qui est celui de la vie intellectuelle Ă©lĂ©mentaire, nous avons sans cesse insistĂ© sur le mĂ©canisme assimilateur qui donne naissance aux schĂšmes et Ă leur organisation. Lâassimilation psychologique en sa forme la plus simple nâest autre chose, en effet, que la tendance de toute con-
duite ou de tout Ă©tat psychique Ă se conserver et Ă puiser, dans ce but, son alimentation fonctionnelle dans le milieu extĂ©rieur. Câest cette assimilation reproductrice qui constitue les schĂšmes, ceux-ci acquĂ©rant leur existence dĂšs quâune conduite, si peu complexe soit-elle, donne lieu Ă un effort de rĂ©pĂ©tition spontanĂ©e et se schĂ©matise ainsi. Or cette reproduction qui, par elle-mĂȘme et dans la mesure oĂč elle nâest pas encadrĂ©e dans un schĂ©matisme antĂ©rieur, nâimplique aucune organisation, conduit nĂ©cessairement Ă la constitution dâun tout organisĂ©. En effet, les rĂ©pĂ©titions successives dues Ă lâassimilation reproductrice entraĂźnent dâabord une extension de lâassimilation sous forme dâopĂ©rations rĂ©cognitives et gĂ©nĂ©ralisatrices : dans la mesure oĂč lâobjectif nouveau ressemble Ă lâancien, il y a rĂ©cognition et, dans la mesure oĂč il en diffĂšre, il y a gĂ©nĂ©ralisation du schĂšme et accommodation. La rĂ©pĂ©tition mĂȘme de lâopĂ©ration entraĂźne donc la constitution dâune totalitĂ© organisĂ©e, lâorganisation rĂ©sultant sans plus de lâapplication continue dâun schĂšme assimilateur Ă une diversitĂ© donnĂ©e.
Bref, dans tous les domaines, lâactivitĂ© assimilatrice apparaĂźt comme Ă©tant Ă la fois la rĂ©sultante et la source de lâorganisation : câest-Ă -dire que du point de vue psychologique, qui est nĂ©cessairement fonctionnel et dynamique, elle constitue un vĂ©ritable fait premier. Or, si nous avons montrĂ©, stade aprĂšs stade, comment les progrĂšs du mĂ©canisme assimilateur engendrent les diverses opĂ©rations intellectuelles, il reste Ă expliquer, plus synthĂ©tiquement, comment le fait initial de lâassimilation rend compte des caractĂšres essentiels de lâintelligence, soit du jeu combinĂ© de la construction mentale aboutissant Ă la dĂ©duction et de lâexpĂ©rience effective ou reprĂ©sentative.
Le principal problĂšme Ă rĂ©soudre, pour une interprĂ©tation fondĂ©e sur lâassimilation, comme dâailleurs pour toute thĂ©orie de lâintelligence faisant appel Ă lâactivitĂ© biologique du sujet lui-mĂȘme, est, nous semble-t-il, le suivant : comment expliquer, si câest un mĂȘme processus dâassimilation de lâunivers Ă lâorganisme qui se poursuit du plan physiologique au plan rationnel, que le sujet en vienne Ă comprendre la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure suffisamment pour ĂȘtre « objectif » et se situer lui-mĂȘme en elle ? Lâassimilation physiologique est, en effet, entiĂšrement centrĂ©e sur lâorganisme : elle est une incorporation du milieu au corps vivant et le caractĂšre centripĂšte de ce processus est si poussĂ© que les Ă©lĂ©ments incorporĂ©s perdent leur nature spĂ©cifique pour ĂȘtre transformĂ©s en substances identiques Ă celles du corps propre. Lâassimilation rationnelle, au contraire, telle quâelle se rĂ©vĂšle dans le jugement, ne dĂ©truit nullement lâobjet incorporĂ© au sujet, puisque,
en manifestant lâactivitĂ© de celui-ci, elle la soumet Ă la rĂ©alitĂ© de celui-lĂ . Lâantagonisme de ces deux termes extrĂȘmes est tel que lâon se refuserait de les attribuer au mĂȘme mĂ©canisme si lâassimilation sensori-motrice ne venait faire le pont entre les deux : en sa source, en effet, lâassimilation sensori-motrice est aussi Ă©gocentrique que lâassimilation physiologique, puisquâelle ne se sert de lâobjet que pour alimenter le fonctionnement des opĂ©rations du sujet, tandis quâen son aboutissement le mĂȘme Ă©lan dâassimilation parvient Ă insĂ©rer le rĂ©el dans des cadres exactement adaptĂ©s Ă ses caractĂšres objectifs, si bien que ces cadres sont prĂȘts Ă ĂȘtre transportĂ©s sur le plan du langage sous forme de concepts et de relations logiques. Comment donc expliquer ce passage de lâincorporation Ă©gocentrique Ă lâadaptation objective, passage sans lequel la comparaison de lâassimilation biologique et de lâassimilation intellectuelle ne serait quâun jeu de mots ?
Une solution facile consisterait Ă attribuer cette Ă©volution aux progrĂšs de lâaccommodation seule. On se rappelle, en effet, que lâaccommodation, dâabord rĂ©duite Ă un simple ajustement global, donne lieu, lors de la coordination des schĂšmes secondaires et surtout des rĂ©actions circulaires tertiaires, Ă des tĂątonnements dirigĂ©s et Ă des conduites expĂ©rimentales de plus en plus prĂ©cises. Ne suffirait-il donc pas, pour expliquer le passage de lâassimilation dĂ©formante Ă lâassimilation objective, de faire appel Ă ce facteur concomitant quâest lâaccommodation ?
Sans doute, câest bien le progrĂšs de lâaccommodation qui marque lâobjectivitĂ© croissante des schĂšmes dâassimilation. Mais se contenter dâune telle explication reviendrait ou bien Ă rĂ©pondre Ă la question par la question mĂȘme, ou bien Ă dire que lâassimilation des choses au sujet perd de plus en plus dâimportance au fur et Ă mesure du dĂ©veloppement de lâintelligence. En rĂ©alitĂ©, lâassimilation conserve Ă chaque Ă©tape le mĂȘme rĂŽle essentiel et le vrai problĂšme, qui est de savoir comment les progrĂšs de lâaccommodation sont possibles, ne peut ĂȘtre rĂ©solu quâen recourant une fois de plus Ă lâanalyse du mĂ©canisme assimilateur.
En effet, pourquoi lâaccommodation des schĂšmes au milieu extĂ©rieur, qui devient si prĂ©cise au fur et Ă mesure du dĂ©veloppement, nâest-elle pas donnĂ©e dĂšs les dĂ©buts ? Pourquoi lâĂ©volution de lâintelligence sensori-motrice apparaĂźt-elle comme une extraversion progressive au lieu que les opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires soient dâemblĂ©e tournĂ©es vers le milieu externe ? En rĂ©alitĂ© cette extĂ©riorisation graduelle, qui apparaĂźt au premier abord comme le caractĂšre essentiel de la succession de nos six stades, ne constitue que lâun des deux aspects de cette Ă©volution. Le second mouve-
ment, exactement complĂ©mentaire et nĂ©cessaire Ă lâexplication du premier, nâest autre que le processus de coordination croissante marquant les progrĂšs de lâassimilation comme telle. Tandis que les schĂšmes initiaux ne sont reliĂ©s entre eux que grĂące Ă leur substructure rĂ©flexe et organique, les schĂšmes plus Ă©voluĂ©s, dâabord primaires, puis secondaires et tertiaires, sâorganisent peu Ă peu en systĂšmes cohĂ©rents grĂące Ă un processus dâassimilation mutuelle sur lequel nous avons maintes fois insistĂ© et que nous avons comparĂ© Ă lâimplication croissante des concepts et des relations. Or, non seulement ce progrĂšs de lâassimilation est corrĂ©latif de celui de lâaccommodation, mais encore câest lui qui rend possible lâobjectivation graduelle de lâintelligence elle-mĂȘme.
En effet, le propre dâun schĂšme dâassimilation est de tendre Ă sâappliquer Ă tout et de conquĂ©rir lâunivers de la perception dans sa totalitĂ©. Mais en se gĂ©nĂ©ralisant ainsi, force lui est de se diffĂ©rencier. Cette diffĂ©renciation ne rĂ©sulte pas seulement de la diversitĂ© des objets auxquels le schĂšme doit sâaccommoder : une telle explication nous ramĂšnerait Ă la solution dĂ©jĂ rejetĂ©e, trop simple parce que rien ne contraint lâenfant Ă tenir compte de la multiplicitĂ© du rĂ©el, tant que son assimilation est dĂ©formante, câest-Ă -dire tant quâil utilise les objets comme simples aliments fonctionnels. La diffĂ©renciation des schĂšmes sâopĂšre dans la mesure oĂč les objets sont assimilĂ©s par plusieurs schĂšmes Ă la fois et que leur diversitĂ© devient ainsi suffisamment digne dâintĂ©rĂȘt pour sâimposer Ă lâaccommodation (par exemple, les tableaux visuels sont diffĂ©renciĂ©s par la prĂ©hension, la succion, lâouĂŻe, etc.). Sans doute, mĂȘme sans coordination avec dâautres schĂšmes, chacun dâeux donne lieu Ă des diffĂ©renciations spontanĂ©es, mais elles demeurent peu importantes et câest lâinfinie variĂ©tĂ© des combinaisons possibles entre schĂšmes qui est le grand facteur de diffĂ©renciation. On sait ainsi comment le progrĂšs de lâaccommodation est corrĂ©latif de celui de lâassimilation : câest dans la mesure oĂč la coordination des schĂšmes pousse le sujet Ă sâintĂ©resser Ă la diversitĂ© du rĂ©el que lâaccommodation diffĂ©rencie les schĂšmes, et non pas en vertu dâune tendance immĂ©diate Ă lâaccommodation.
Or, cette coordination et cette diffĂ©renciation des schĂšmes suffisent Ă rendre compte de lâobjectivation croissante de lâassimilation sans quâil soit besoin de rompre lâunitĂ© de ce processus pour expliquer le passage de lâincorporation Ă©gocentrique des dĂ©buts au jugement proprement dit. Que lâon compare, Ă titre dâexemple, lâattitude du bĂ©bĂ© devant un objet quâil balance ou un corps quâil lance Ă terre Ă celle que supposent les jugements « ceci est un objet suspendu » ou « les corps tombent ». Ces juge-
ments sont assurĂ©ment plus « objectifs » que les attitudes actives correspondantes, en ce sens que ces derniĂšres se bornent Ă assimiler les donnĂ©es perçues Ă une activitĂ© pratique du sujet, tandis que les propositions formulĂ©es les insĂšrent, non plus dans un schĂšme unique et Ă©lĂ©mentaire, mais dans un systĂšme complexe de schĂšmes et de relations : les dĂ©finitions de lâobjet suspendu ou de la chute des corps supposent, en effet, une Ă©laboration des caractĂšres des choses en classes hiĂ©rarchisĂ©es unies par des rapports multiples, schĂšmes et rapports englobant de prĂšs ou de loin toute lâexpĂ©rience prĂ©sente et passĂ©e du sujet. Mais, Ă part cette diffĂ©rence de complexitĂ©, donc de diffĂ©renciation et de coordination des schĂšmes (et sans parler, bien entendu, de leur traduction symbolique sur le plan du langage et du regroupement que suppose cette construction verbale et cette socialisation), ces jugements ne font pas autre chose que dâincorporer les qualitĂ©s perçues dans un systĂšme de schĂšmes reposant en dĂ©finitive sur lâaction du sujet. On nâaurait pas de peine, en effet, Ă montrer que les classes et rapports hiĂ©rarchisĂ©s impliquĂ©s par ces jugements sâappliquent en derniĂšre analyse sur les schĂšmes sensori-moteurs sous-jacents Ă toute Ă©laboration active. Ainsi les qualitĂ©s de position, de forme, de mouvement, etc. perçues chez lâobjet suspendu ou chez les corps qui tombent ne sont en elles-mĂȘmes ni plus ni moins objectives que les qualitĂ©s plus globales servant au bĂ©bĂ© Ă reconnaĂźtre lâobjet Ă balancer ou lâobjet Ă jeter : câest la coordination elle-mĂȘme, câest-Ă -dire lâassimilation multiple construisant un nombre croissant de relations entre les complexes « action Ă objet » qui explique lâobjectivation. Câest ce que nous verrons en dĂ©tail, au cours du vol. II, en Ă©tudiant la construction de lâobjet et lâobjectivation de lâespace, de la causalitĂ© et du temps durant les deux premiĂšres annĂ©es de lâenfance.
Câest donc un seul et mĂȘme processus dâassimilation qui conduit le sujet en voie de sâincorporer lâunivers Ă structurer cet univers en fonction de sa propre organisation et Ă situer fina-lement son activitĂ© parmi les choses elles-mĂȘmes. Mais, si cette inversion graduelle de sens de lâassimilation nâest pas due Ă lâexpĂ©rience seule, le rĂŽle de lâaccommodation Ă lâexpĂ©rience nâen est pas moins nĂ©cessaire, et il convient de le rappeler mainte-nant. Les thĂ©ories en cours tendent ou bien Ă surestimer le rĂŽle de lâexpĂ©rience, comme lâempirisme nĂ©o-associationniste, ou Ă le sous-estimer, comme la psychologie de la forme. En rĂ©alitĂ©, nous lâavons vu Ă lâinstant, lâaccommodation des schĂšmes Ă lâexpĂ©rience se dĂ©veloppe dans la mesure mĂȘme des progrĂšs de lâassimilation. Autrement dit, les relations entre le sujet et son milieu
consistent en une interaction radicale, telle que la conscience ne dĂ©bute ni par la connaissance des objets ni par celle de lâactivitĂ© propre, mais par un Ă©tat indiffĂ©renciĂ© et que de cet Ă©tat procĂšdent deux mouvements complĂ©mentaires, lâun dâincorporation des choses au sujet, lâautre dâaccommodation aux choses elles-mĂȘmes.
Mais en quoi consiste lâapport du sujet et comment distinguer lâinfluence de lâobjet I. Au dĂ©but la distinction demeure illusoire : lâobjet en tant quâaliment fonctionnel et lâactivitĂ© propre sont radicalement confondus. Par contre, dans la mesure oĂč lâaccommodation se diffĂ©rencie de lâassimilation, on peut dire que le rĂŽle du sujet sâaffirme essentiellement dans lâĂ©laboration des formes tandis que câest Ă lâexpĂ©rience Ă les pourvoir dâun contenu. Seulement, ainsi que nous lâavons notĂ© prĂ©cĂ©demment, la forme ne saurait ĂȘtre dissociĂ©e de la matiĂšre : les structures ne sont pas prĂ©formĂ©es Ă lâintĂ©rieur du sujet mais se construisent au fur et Ă mesure des besoins et des situations. Elles dĂ©pendent donc en partie de lâexpĂ©rience. Inversement, lâexpĂ©rience nâest pas seule Ă rendre compte de la diffĂ©renciation des schĂšmes, puisque par leurs coordinations mĂȘmes, les schĂšmes sont susceptibles de multiplications. Lâassimilation ne se rĂ©duit donc pas Ă une simple identification, mais est construction de structures en mĂȘme temps quâincorporation des choses Ă ces structures. En bref, le dualisme du sujet et de lâobjet se ramĂšne Ă une simple diffĂ©renciation progressive entre un pĂŽle centripĂšte et un pĂŽle centrifuge au sein des interactions constantes de lâorganisme et du milieu. Aussi bien, lâexpĂ©rience nâest-elle jamais rĂ©ception simplement passive : elle est accommodation active, corrĂ©lative Ă lâassimilation.
Cette interaction de lâaccommodation Ă lâexpĂ©rience et de lâassimilation organisatrice permet, semble-t-il, de fournir une rĂ©ponse Ă la question cruciale de toute thĂ©orie de lâintelligence : comment expliquer lâunion de la fĂ©conditĂ© propre Ă la construction intellectuelle avec sa rigueur progressive ? Il ne faut pas oublier, en effet, que si, dans lâordre des sciences, la psychologie procĂšde des disciplines biologiques, câest Ă elle cependant quâincombe la tĂąche redoutable dâexpliquer les principes des mathĂ©matiques â car, Ă©tant donnĂ©e lâinterdĂ©pendance du sujet et de lâobjet, les sciences elles-mĂȘmes constituent un cercle et, si les sciences physico-chimiques qui fournissent leurs principes Ă la biologie reposent sur les sciences mathĂ©matiques, celles-ci de leur cĂŽtĂ©, procĂšdent de lâactivitĂ© du sujet et reposent sur la psychologie et, partant, sur la biologie. Câest ainsi que les gĂ©omĂštres recourent Ă des donnĂ©es psychologiques pour expliquer la cons-
titution de lâespace et des objets solides et que nous verrons, au cours du vol. II, comment les lois de lâintelligence sensori-motrice rendent compte de la naissance des « groupes de dĂ©placements » et de la permanence de lâobjet. Il est donc nĂ©cessaire, pour toute thĂ©orie de lâintelligence, de songer Ă la gĂ©nĂ©ralitĂ© des problĂšmes quâelle soulĂšve, et câest ce quâa bien compris Wertheimer, par exemple, lorsquâil a tentĂ© dâappliquer la « GestaltthĂ©orie » Ă la question du syllogisme.
Pour ce qui est de la fĂ©conditĂ© du raisonnement, on peut concevoir lâacte de la construction intellectuelle dâun grand nombre de maniĂšres oscillant entre la dĂ©couverte dâune rĂ©alitĂ© extĂ©rieure toute faite (empirisme) et lâexplicitation dâune structure interne dĂ©jĂ prĂ©formĂ©e (thĂ©orie de la forme). Mais, dans le premier cas, si le travail de lâintelligence aboutit Ă des rĂ©sultats indĂ©finiment fĂ©conds, puisque lâesprit est appelĂ© Ă dĂ©couvrir peu Ă peu un univers dĂ©jĂ tout structurĂ© et entiĂšrement construit, ce travail ne comporte aucun principe interne de construction et par consĂ©quent aucun principe de rigueur dĂ©ductive. Dans le second cas, au contraire, câest du sujet comme tel que procĂšde le progrĂšs intellectuel, mais si la maturation interne des structures est susceptible dâexpliquer leur cohĂ©rence progressive, câest aux dĂ©pens de la fĂ©conditĂ©, car quelle raison avons-nous de croire que des formes, si nombreuses soient-elles, nĂ©es de la structure seule du sujet sans que son expĂ©rience intervienne suffiront Ă embrasser la rĂ©alitĂ© tout entiĂšre ? Or, dans la mesure oĂč lâon admet lâinterdĂ©pendance nĂ©cessaire de lâaccommodation Ă lâexpĂ©rience et de lâassimilation Ă lâactivitĂ© propre, la fĂ©conditĂ© devient en droit corrĂ©lative de la cohĂ©rence. En effet, tous les intermĂ©diaires se prĂ©sentent alors entre la simple dĂ©couverte empirique, celle qui rĂ©sulte de lâinsertion purement fortuite dâune donnĂ©e nouvelle dans un schĂšme, et la combinaison interne des schĂšmes aboutissant Ă une construction mentale. Dans la dĂ©couverte la plus empirique (comme celle qui rĂ©sulte des rĂ©actions circulaires tertiaires), intervient dĂ©jĂ un Ă©lĂ©ment dâassimilation, lequel, sous les espĂšces de la rĂ©pĂ©tition active et du besoin intellectuel de conservation, annonce le jugement dâidentitĂ©, de mĂȘme que dans la combinaison interne la plus raffinĂ©e (comme les constructions mathĂ©matiques) intervient encore un donnĂ© auquel la pensĂ©e doit sâaccommoder. Par consĂ©quent, il nâexiste pas dâopposition de nature entre la dĂ©couverte et lâinvention (pas plus quâentre lâinduction et la dĂ©duction), toutes deux tĂ©moignant Ă la fois dâune activitĂ© de lâesprit et dâun contact avec le rĂ©el.
Dira-t-on, dĂšs lors, que lâorganisation assimilatrice ne prĂ©-
sente par elle-mĂȘme aucune fĂ©conditĂ© et se borne Ă un travail dâidentification, la nouveautĂ© rĂ©sultant toujours de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure assimilĂ©e ? Mais prĂ©cisĂ©ment lâinteraction du sujet et de lâobjet est telle, Ă©tant donnĂ©e lâinterdĂ©pendance de lâassimilation et de lâaccommodation, quâil est impossible de concevoir lâun des termes sans lâautre. Autrement dit, lâintelligence est construction de relations et non pas seulement identification : lâĂ©laboration des schĂšmes implique autant une logique de relations quâune logique de classes. Par consĂ©quent, lâorganisation intellectuelle est en elle-mĂȘme fĂ©conde, puisque les relations sâengendrent les unes les autres, et cette fĂ©conditĂ© fait corps avec la richesse du rĂ©el, puisque les relations ne se conçoivent pas indĂ©pendamment des termes quâils relient, pas plus que lâinverse.
Quant Ă la rigueur ou Ă la cohĂ©rence ainsi obtenue, elle est en proportion directe de la fĂ©conditĂ©, et cela dans la mesure oĂč la coordination des schĂšmes Ă©gale leur diffĂ©renciation. Or, comme câest prĂ©cisĂ©ment cette coordination croissante qui permet lâaccommodation Ă la diversitĂ© du rĂ©el, et que la coordination sâobtient non seulement par fusion identificatrice, mais encore par nâimporte quel systĂšme de relations rĂ©ciproques, il y a bien corrĂ©lation entre lâunitĂ© du systĂšme des schĂšmes et sa richesse. En effet, la rigueur des opĂ©rations ne rĂ©sulte pas nĂ©cessairement de lâidentification, mais de leur rĂ©ciprocitĂ© en gĂ©nĂ©ral : lâassimilation rĂ©ciproque qui rend compte de la coordination des schĂšmes est donc le point de dĂ©part de cette rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations, laquelle, Ă tous les niveaux, apparaĂźt comme le critĂšre de la rigueur et de la cohĂ©rence.
En bref, le problĂšme de lâinvention, qui constitue Ă bien des Ă©gards le problĂšme central de lâintelligence, ne requiert, dans lâhypothĂšse des schĂšmes, aucune solution spĂ©ciale pour cette raison que lâorganisation dont tĂ©moigne lâactivitĂ© assimilatrice est essentiellement construction et quâainsi elle est, en fait, invention dĂšs le dĂ©but. Câest pourquoi le sixiĂšme stade, ou stade de lâinvention par combinaison mentale, nous est apparu comme le couronnement des cinq prĂ©cĂ©dents et non pas comme le dĂ©but dâune pĂ©riode nouvelle : dĂšs lâintelligence empirique des quatriĂšme et cinquiĂšme stades, et mĂȘme dĂšs la construction des schĂšmes primaires et secondaires ce pouvoir de construction est en germe et se rĂ©vĂšle en chaque opĂ©ration.
En conclusion, lâassimilation et lâaccommodation, dâabord antagonistes dans la mesure oĂč la premiĂšre demeure Ă©gocentrique et oĂč la seconde est simplement imposĂ©e par le milieu extĂ©rieur, se complĂštent lâune lâautre dans la mesure oĂč elles se diffĂ©ren-
cient, la coordination des schĂšmes dâassimilation favorisant les progrĂšs de lâaccommodation et rĂ©ciproquement. Câest ainsi que, dĂšs le plan sensori-moteur, lâintelligence suppose une union toujours Ă©troite de lâexpĂ©rience et de la dĂ©duction, union dont la rigueur et la fĂ©conditĂ© de la raison seront un jour le double produit.