La Naissance de l’intelligence chez l’enfant ()

Conclusions.
L’intelligence « sensori-motrice » ou « pratique » et les théories de l’intelligence a

Il existe une intelligence sensori-motrice ou pratique, dont le fonctionnement prolonge celui des mécanismes de niveau inférieur : réactions circulaires, réflexes, et, plus profondément encore, l’activité morphogénétique de l’organisme lui-même. Telle est, nous semble-t-il, la principale conclusion de la présente étude. Il convient maintenant de préciser la portée d’une telle interprétation en cherchant à fournir une vue d’ensemble de cette forme élémentaire de l’intelligence.

Rappelons tout d’abord, pour pouvoir y insérer notre description, le tableau des explications possibles des différents processus psycho-biologiques. Il existe, en effet, au moins cinq principales manières de concevoir le fonctionnement de l’intelligence, et elles correspondent aux conceptions que nous avons déjà énumérées en ce qui concerne la genèse des associations acquises et des habitudes (chap. II § 5) et celle des structures biologiques elles-mêmes (Introduction, § 3).

On peut, en premier lieu, attribuer le progrès intellectuel à la pression du milieu extérieur, dont les caractères (conçus comme tout constitués indépendamment de l’activité du sujet) s’imprimeraient peu à peu sur l’esprit de l’enfant. Principe du lamarckisme lorsqu’elle s’applique aux structures héréditaires, une telle explication aboutit à ériger l’habitude en fait premier et à considérer les associations mécaniquement acquises comme le principe de l’intelligence. Il est difficile, en effet, de concevoir d’autres liens entre le milieu et l’intelligence que ceux de l’association atomistique lorsque, avec l’empirisme, on néglige l’activité intellectuelle au profit de la contrainte des choses. Les théories qui considèrent le milieu comme une totalité ou une collec-

tion de totalités sont obligées d’admettre que c’est l’intelligence ou la perception qui lui confèrent ce caractère (même si celui-ci correspond à des données indépendantes de nous, ce qui implique alors une harmonie préétablie entre les « structures » de l’objet et celles du sujet) : on ne voit pas, en effet, comment, dans l’hypothèse empiriste, le milieu, fût-il conçu comme constituant en lui-même une totalité, s’imposerait à l’esprit sinon par fragments successifs, c’est-à-dire de nouveau par association. Le primat accordé au milieu entraîne donc l’hypothèse associationniste.

En second lieu, on peut expliquer l’intelligence par l’intelligence elle-même, c’est-à-dire supposer l’existence d’une activité structurée dès les débuts en s’appliquant sans plus à des contenus sans cesse plus riches et plus complexes. C’est ainsi qu’il existerait dès le plan physiologique une « intelligence organique », laquelle se prolongerait en intelligence sensori-motrice et, en fin de compte, en intelligence proprement réfléchie. Une telle interprétation va naturellement de pair avec le vitalisme en biologie. Quant aux associations et aux habitudes, elle les considère, ainsi que nous l’avons déjà vu, comme dérivées par rapport à l’intelligence à ses différents niveaux et non pas comme des faits premiers. Nous désignerons du nom d’intellectualiste cette seconde solution.

En troisième lieu, on peut, avec les conceptions aprioristes considérer les progrès de l’intelligence comme étant dus, non plus à une faculté donnée toute faite, mais à la manifestation d’une série de structures qui s’imposent du dedans à la perception et à l’intelligence au fur et à mesure des besoins provoqués par le contact avec le milieu. Les structures exprimeraient ainsi la contexture même de l’organisme et de ses caractères héréditaires, ce qui rendrait vain tout rapprochement entre l’intelligence et les associations ou habitudes acquises sous l’influence du milieu.

En quatrième lieu, l’intelligence peut être conçue comme consistant en séries d’essais ou de tâtonnements, inspirés par les besoins et les implications qui en résultent mais sélectionnés par le milieu extérieur (comme en biologie les mutations sont endogènes mais leur adaptation est due à une sélection après coup). Cette interprétation pragmatique de l’intelligence serait intermédiaire entre l’empirisme de la première et l’apriorisme de la troisième solution. Du point de vue des relations entre l’intelligence et l’association fondée sur l’habitude, elle aboutit, comme cette dernière, à opposer ces deux types de comportements, mais moins radicalement, puisque l’association acquise joue un rôle essentiel dans le tâtonnement.

Enfin, en cinquième lieu, on peut concevoir l’intelligence comme le développement d’une activité assimilatrice dont les lois fonctionnelles sont données dès la vie organique et dont les structures successives lui servant d’organes s’élaborent par interaction entre elle-même et le milieu extérieur. Une telle solution diffère de la première en ce qu’elle ne met pas l’accent sur l’expérience seule mais sur l’activité du sujet rendant cette expérience possible. Elle s’apparente donc surtout aux trois autres solutions. Elle se distingue cependant de la seconde en ce qu’elle ne considère pas l’intelligence comme toute faite et donnée dès les débuts : l’intelligence s’élabore elle-même et seules ses lois fonctionnelles sont impliquées dans l’organisation et l’assimilation organiques. A l’apriorisme statique de la troisième solution, elle oppose l’idée d’une activité structurante, sans structures préformées, qui engendre les organes de l’intelligence au fur et à mesure du fonctionnement en contact avec l’expérience. Enfin, elle diffère de la quatrième en ce qu’elle limite le rôle du hasard dans le tâtonnement au profit de l’idée de recherche dirigée, cette direction s’expliquant par la continuité de l’activité assimilatrice, de l’organisation réflexe et de l’élaboration des habitudes les plus élémentaires jusqu’à celle des structures les plus complexes de l’intelligence déductive. Mais cette continuité ne revient ni à réduire le supérieur à l’inférieur ni à opérer la réduction inverse : elle consiste en une construction graduelle d’organes obéissant aux mêmes lois fonctionnelles.

Pour justifier cette cinquième interprétation, examinons auparavant les quatre autres possibles, en nous bornant à les discuter à la lumière de nos résultats.

§ 1. L’empirisme associationniste.

Que la pression du milieu extérieur joue un rôle essentiel dans le développement de l’intelligence, il est impossible, nous semble-t-il, de le nier, et nous ne pourrons suivre le « Gestaltisme » dans son effort pour expliquer l’invention indépendamment de l’expérience acquise (§ 3). C’est pourquoi l’empirisme est destiné à renaître sans cesse de ses cendres et à jouer son rôle utile d’antagoniste des interprétations aprioristes. Mais tout le problème est de savoir comment le milieu exerce son action et comment le sujet enregistre les données de l’expérience : c’est sur ce point que les faits obligent à se séparer de l’associationnisme.

En faveur de l’empirisme, il est donc permis d’invoquer tout ce qui, dans la succession de nos stades, manifeste une influence de l’histoire des conduites sur leur état présent. L’importance du milieu n’est, en effet, sensible que dans un déroulement histo-

rique, lorsque les expériences additionnées opposent suffisamment les séries individuelles les unes aux autres pour permettre de déterminer le rôle des facteurs externes. Au contraire, la pression actuelle des choses sur l’esprit, dans un acte de compréhension ou d’invention, par exemple, peut toujours s’interpréter en fonction des caractères internes de la perception ou de l’intellection. Or, le rôle de l’histoire vécue par le sujet, c’est-à-dire l’action des expériences passées sur l’expérience actuelle, nous a paru considérable au cours des stades successifs que nous avons étudiés.

Dès le premier stade, on constate combien l’exercice d’un mécanisme réflexe influe sur sa maturation. Qu’est-ce à dire sinon que, dès le début, le milieu exerce son action : l’usage ou le non-usage d’un montage héréditaire dépend, en effet, surtout des circonstances extérieures. Au cours du second stade, l’importance de l’expérience ne fait que s’accroître. D’une part, en effet, les réflexes conditionnés, associations acquises et habitudes, dont l’apparition caractérise cette période, consistent tous en liaisons imposées par le milieu extérieur : quelque explication que l’on adopte quant à la capacité même d’établir de telles liaisons (donc relativement à leur mécanisme formel), il n’est pas douteux que leur contenu ne soit empirique. D’autre part, nous avons constaté que certaines maturations ordinairement considérées comme dépendant des seuls facteurs internes, sont en réalité réglées, au moins partiellement, par le milieu lui-même : c’est ainsi que la coordination entre la vision et la préhension se présente à des dates qui oscillent entre 0 ; 3 et 0 ; 6 selon l’expérience acquise par le sujet (obs. 84-93).

La conduite, dont l’apparition caractérise le troisième stade, est, on s’en souvient, la réaction circulaire secondaire. Or, ici encore, quelle que soit l’interprétation que l’on donne de la capacité même de reproduire les résultats intéressants obtenus par hasard, il n’est pas douteux que les liaisons acquises grâce à de telles conduites ne soient dues à des rapprochements empiriques. Les réactions circulaires secondaires prolongent ainsi sans plus les réactions primaires (auxquelles sont dues les premières habitudes) : qu’il agisse sur les choses ou sur son propre corps, le sujet ne découvre les liaisons réelles que par un exercice continu dont le pouvoir de répétition suppose comme matière les données de l’expérience comme telles.

Avec la coordination des schèmes propre au quatrième stade, l’activité de l’enfant ne consiste plus seulement à répéter ou à conserver, mais à combiner et à unir. On pourrait donc s’attendre à ce que le rôle de l’expérience diminue au profit de structura-

tions a priori. Il n’en est rien. Tout d’abord, les schèmes étant toujours des abrégés d’expérience, leurs assimilations réciproques ou leurs combinaisons, si raffinées soient-elles, n’expriment jamais qu’une réalité expérimentale, passée ou à venir. Ensuite, si ces coordinations de schèmes supposent, comme les réactions circulaires et les réflexes eux-mêmes, une activité propre au sujet, elles ne s’opèrent cependant qu’en fonction de l’action, de ses réussites ou de ses échecs : le rôle de l’expérience, loin de diminuer du troisième au quatrième stade, ne fait donc que de croître en importance. Au cours du cinquième stade, l’utilisation de l’expérience s’étend encore davantage, puisque cette période est caractérisée par la « réaction circulaire tertiaire » ou « expérience pour voir » et que la coordination des schèmes se prolonge dorénavant en a découvertes de moyens nouveaux par expérimentation active ».

Enfin, le sixième stade ajoute aux conduites précédentes un comportement de plus : l’invention des moyens nouveaux par déduction ou combinaison mentale. Comme à propos du quatrième stade, on peut donc se demander si l’expérience n’est pas dès lors tenue en échec par le travail de l’esprit et si de nouvelles liaisons, de source a priori, ne vont pas dorénavant doubler les relations expérimentales. Il n’en est rien, du moins en ce qui concerne le contenu des rapports élaborés par le sujet. Même dans l’invention elle-même, qui, en apparence, devance l’expérience, celle-ci joue son rôle à titre d’« expérience mentale ». D’autre part, l’invention, si libre soit-elle, rejoint l’expérience et la soumet, en fin de compte, à son verdict. Cette soumission peut, il est vrai, prendre parfois l’allure d’un accord immédiat et entier, d’où l’illusion d’une structure endogène en son contenu même et rejoignant le réel par harmonie préétablie. Mais, dans la plupart des cas observés par nous (par opposition aux faits du premier type cités par W. Köhler) l’accord n’est que progressif et n’exclut nullement une série de corrections indispensables.

Bref, à tous les niveaux, l’expérience est nécessaire au développement de l’intelligence. Tel est le fait fondamental sur lequel se fondent les hypothèses empiristes et qu’elles ont le mérite de rappeler à l’attention. Sur ce point, nos analyses de la naissance de l’intelligence de l’enfant confirment cette manière de voir. Mais il y a plus dans l’empirisme qu’une affirmation du rôle de l’expérience : l’empirisme est avant tout une certaine conception de l’expérience et son action. D’une part, il tend à considérer l’expérience comme s’imposant d’elle-même, sans que le sujet ait à l’organiser, c’est-à-dire comme s’imprimant directement sur l’organisme sans qu’une activité du sujet soit néces-

saire à sa constitution. D’autre part, et par conséquent, l’empirisme regarde l’expérience comme existant en elle-même, soit qu’elle doive sa valeur à un système de « choses » extérieures toutes faites et de relations données entre ces choses (empirisme métaphysique), soit qu’elle consiste en un système d’habitudes et d’associations se suffisant à elles-mêmes (phénoménisme). Cette double croyance en l’existence d’une expérience en soi et en sa pression directe sur l’esprit du sujet explique en fin de compte pourquoi l’empirisme est nécessairement associationniste : tout autre mode d’enregistrement de l’expérience que l’association sous ses différentes formes (réflexe conditionné, « transfert associatif », association d’images, etc.) suppose, en effet, une activité intellectuelle participant à la construction de la réalité extérieure perçue par le sujet.

Bien entendu, l’empirisme ainsi présenté n’est plus, aujourd’hui, qu’une doctrine-limite. Mais certaines théories célèbres de l’intelligence en demeurent bien proches. Par exemple, lorsque M. Spearman décrit ses trois étapes du progrès intellectuel, l’« intuition de l’expérience » (appréhension immédiate des données), l’« éduction des relations » et l’« éduction des corrélats », il emploie un langage fort différent de celui de l’associationnisme et qui semble indiquer l’existence d’une activité sui generis de l’esprit. Mais en quoi consiste-t-elle, dans le cas particulier ? L’intuition immédiate de l’expérience ne dépasse pas la conscience passive des données immédiates. Quant à l’« éduction » des relations ou des corrélats, elle n’est que simple lecture d’une réalité déjà toute constituée et lecture dont on ne précise pas le détail du mécanisme. Un subtil continuateur de Spearman, M. N. Isaacs, a, il est vrai, récemment tenté d’analyser ce processus 1. L’important, dans l’expérience, ce serait l’« attente », c’est-à-dire l’anticipation résultant des observations antérieures et destinée à être confirmée ou démentie par les événements actuels. Lorsque la prévision est infirmée par les faits, le sujet se livrerait à de nouvelles anticipations (ferait de nouvelles hypothèses) et finalement, en cas d’échec, se retournerait sur lui-même pour modifier sa méthode. Mais, ou bien les schèmes servant ainsi à l’« attente » et au contrôle de ses résultats ne consistent qu’en un résidu mnémonique des expériences passées, et nous retombons dans un associationnisme dont le seul progrès est d’être moteur et non plus seulement contemplatif, ou bien ils impliquent une organisation intellectuelle proprement dite (une élaboration active des schèmes d’anticipation grâce à un mécanisme assimi-

1 In Suz. ISAACS. The Intellectual Growth in young Children, London (Routlege), 1930.

lateur ou constructif) et nous sortons de l’empirisme puisque, dans ce cas, l’expérience est structurée par le sujet lui-même.

Or, si nous admettons la nécessité de l’expérience, à tous les niveaux, et si, en particulier, nous pouvons suivre M. Isaacs dans tout ce qu’il affirme (sinon dans ce qu’il nie), les faits analysés au cours de ce volume semblent nous interdire d’interpréter cette expérience sur le mode empiriste, c’est-à-dire comme un contact direct entre les choses et l’esprit.

La première raison peut paraître paradoxale, mais, bien pesée, elle entraîne toutes les autres : c’est que l’importance de l’expérience augmente au lieu de diminuer au cours des six stades que nous avons distingués. L’esprit de l’enfant s’avance, en effet, à la conquête des choses comme si les progrès de l’expérience supposaient une activité intelligente qui organise celle-ci au lieu d’en résulter. Autrement dit, le contact avec les choses est moins direct au début qu’au terme de l’évolution envisagée. Bien plus, il ne l’est jamais, mais tend seulement à le devenir : c’est ce que nous avons constaté en montrant que l’expérience n’est qu’une « accommodation », si exacte qu’elle puisse devenir. Or il est de l’essence de l’empirisme de mettre au contraire la « chose » ou, à son défaut, la « donnée immédiate », c’est-à-dire toujours l’attitude réceptive de l’esprit, au point de départ de toute évolution intellectuelle, le progrès de l’intelligence consistant simplement à construire des raccourcis de réactions ou des réactions de plus en plus « différées » destinées à se passer du contact direct pour ne le retrouver que de loin en loin.

Rappelons comment les choses se passent au cours de nos six stades du point de vue de cette accommodation progressive avec le milieu extérieur. Durant le premier stade, il n’existe naturellement aucun contact direct avec l’expérience, puisque l’activité est simplement réflexe. L’accommodation aux choses se confond donc avec l’exercice du réflexe. Durant le second stade, des associations nouvelles se constituent et ainsi débute la pression de l’expérience. Mais ces associations se bornent, au début, à relier entre eux deux ou plusieurs mouvements du corps propre, ou encore une réaction du sujet à un signal externe. Il y a là certes une conquête due à l’expérience. Seulement cette « expérience » ne met pas encore l’esprit en présence des « choses » elles-mêmes : elle le place exactement à mi-chemin entre le milieu externe et le corps propres. L’accommodation demeure donc indissociée de l’activité de répétition, cette dernière portant simplement sur des résultats acquis fortuitement au lieu d’être dus au déroulement de l’activité réflexe. Avec le troisième stade, les associations acquises constituent des relations entre les choses

elles-mêmes et non plus uniquement entre les divers mouvements du corps. Mais ces relations demeurent encore sous la dépendance de l’action propre, c’est-à-dire que le sujet n’expérimente toujours pas : son accommodation aux choses reste un simple effort de répétition, les résultats reproduits étant seulement plus complexes qu’au stade précèdent. Avec le quatrième stade, l’expérience se rapproche encore de l’« objet », les coordinations entre les schèmes permettant à l’enfant d’établir des relations réelles entre les choses (par opposition aux rapports pratiques purement phénoménistes). Mais c’est seulement avec le cinquième stade que l’accommodation se libère définitivement et donne lieu à une expérience vraie, laquelle se développe encore au cours du sixième stade.

L’esprit procède donc du phénoménisme pur, dont les présentations demeurent à mi-chemin entre le corps propre et le milieu externe, à l’expérimentation active, qui seule pénètre à l’intérieur des choses. Qu’est-ce à dire, sinon que l’enfant ne subit pas, de la part du milieu, une simple pression extérieure, mais qu’il cherche au contraire à s’adapter à lui ? L’expérience n’est donc pas réception, mais action et construction progressives, telle est le fait fondamental.

Or cette première raison de corriger l’interprétation empiriste en entraîne une seconde : si l’« objet » ne s’impose pas au début de l’évolution mentale, mais se propose à titre de fin suprême, ne serait-ce pas qu’il ne peut être conçu indépendamment d’une activité du sujet ? Sur ce point, l’examen des faits nous paraît comporter une réponse décisive : l’« accommodation », par quoi nous avons défini le contact avec l’expérience, est toujours indissociable d’une « assimilation » des données à l’activité du sujet lui-même. Choisissons une chose quelconque, que nous considérerons, à titre d’observateurs, comme un « objet » indépendant de nous — ce qui signifie sans doute que nous l’assimilons aux structures mentales de notre esprit adulte — et cherchons comment l’enfant s’adapte progressivement à elle.

Durant les deux premiers stades, la réalité extérieure ne peut avoir qu’une seule signification : les choses ne sont que des aliments pour l’exercice des réflexes (sucer, etc.) ou des mécanismes en voie d’acquisition (suivre des yeux, etc.). Si donc le sujet s’adapte empiriquement aux caractères de l’objectif, il ne s’agit que d’accommoder à celui-ci les schèmes innés ou acquis auxquels il est d’emblée assimilé. Quant à l’acquisition des schèmes du second type, elle nécessite précisément l’assimilation : c’est en cherchant à assimiler l’objectif à un schème antérieur que l’enfant accommode celui-ci à celui-là (en remontant

ainsi jusqu’aux schèmes réflexes), et c’est en répétant (par « assimilation reproductrice ») le mouvement qui réussit que le sujet exécute cette opération et constitue le nouveau schème. L’expérience ne peut donc pas être, même au début, un simple contact entre le sujet et une réalité indépendante de lui, puisque l’accommodation est inséparable d’un acte d’assimilation qui assigne à l’objectif une signification relative à l’activité propre.

Durant le troisième stade, il peut paraître que l’expérience se libère de l’assimilation. Lorsque, par exemple, l’enfant découvre que les mouvements de sa main, saisissant un cordon, déclenchent ceux du toit du berceau, il semble qu’un tel phénomène, dont l’irruption soudaine est irréductible à toute anticipation, constitue le type de l’expérience pure. Néanmoins, ce spectacle donne lieu, chez l’enfant, à un essai immédiat de reproduction, c’est-à-dire à une réaction d’assimilation, l’accommodation intervenant simplement pour retrouver les gestes qui ont conduit au résultat désiré. Or cette répétition serait inexplicable si, dès sa production, le phénomène fortuit n’avait pas été assimilé, sous l’un ou l’autre de ses aspects, à un schème antérieur, dont il apparaît comme une différenciation. C’est ainsi que, dès leurs premières manifestations, les mouvements du toit du berceau sont perçus, non seulement comme des choses à voir, à entendre, etc. (schèmes primaires), mais comme des prolongements de l’action de la main (tirer le cordon, etc.) ou du corps entier (se secouer, etc.). D’autre part, dès que ces premières réactions secondaires aboutissent ainsi, par leur répétition assimilatrice elle-même, à la constitution de nouveaux schèmes, ceux-ci assimilent à leur tour tous les événements empiriques nouveaux qui viendront les différencier. Les premiers schèmes secondaires dérivent donc des schèmes primaires par un processus assimilatif continu et engendrent par différenciation tous les schèmes secondaires ultérieurs. A aucun moment, l’accommodation n’est donc pure de toute assimilation.

Au cours du quatrième stade, la coordination des schèmes aboutit à des essais qui sont confirmés ou infirmés par l’expérience seule. Mais cette coordination étant elle-même le résultat d’une assimilation réciproque, l’accommodation des schèmes est donc à nouveau inséparable de leur assimilation. Au cours du cinquième stade, par contre, l’accommodation tend à se libérer pour donner naissance à des conduites essentiellement expérimentales. Mais, en ce qui concerne ces réactions « tertiaires », deux circonstances suffisent à démontrer qu’elles supposent toujours l’assimilation. D’une part, les schèmes tertiaires dérivent par différenciation des schèmes secondaires : c’est au cours de l’exercice de ces derniers

que surgit le fait nouveau provoquant l’expérimentation. Quant à celle-ci, elle consiste, elle aussi, en une réaction circulaire, c’est-à-dire en une recherche active, et non pas en une réception pure : si poussées que soient les accommodations auxquelles elle donne lieu, elle a donc toujours pour moteur l’assimilation elle-même et se borne à différencier les réactions circulaires dans le sens de la conquête du nouveau. D’autre part, les conduites de « découverte des moyens nouveaux par expérimentation active » consistent en coordinations analogues à celles du quatrième stade, mais avec en plus un ajustement aux données de l’expérience précisément dû à la méthode des réactions tertiaires : c’est donc dire que de tels comportements sont doublement dépendants de l’assimilation. Au cours du sixième stade, enfin, il en est a fortiori de même, puisque les « expériences mentales » qui apparaissent alors attestent le pouvoir assimilateur des schèmes qui se combinent ainsi entre eux intérieurement.

En conclusion, non seulement l’expérience est d’autant plus active et plus compréhensive que mûrit l’intelligence, mais encore les « choses » sur lesquelles elle procède ne peuvent jamais être conçues indépendamment de l’activité du sujet. Cette seconde constatation vient donc renforcer la première et indiquer que, si l’expérience est nécessaire au développement intellectuel, elle ne saurait s’interpréter, avec les théories empiristes, comme se suffisant à elle-même. Il est vrai que plus l’expérience est active et plus la réalité sur laquelle elle porte devient indépendante du moi et par conséquent « objective ». C’est ce que nous démontrerons au cours du volume II, en étudiant comment l’objet se dissocie du sujet au fur et à mesure du progrès intellectuel. Mais, loin de parler en faveur de l’empirisme, ce phénomène nous paraît au contraire le mieux à même de caractériser la vraie nature de l’expérience. C’est, en effet, dans la mesure où le sujet est actif que l’expérience s’objective : l’objectivité ne signifie donc pas l’indépendance par rapport à l’activité assimilatrice de l’intelligence, mais simplement la dissociation d’avec le moi en sa subjectivité égocentrique. L’objectivité de l’expérience est une conquête de l’accommodation et de l’assimilation combinées, c’est-à-dire de l’activité intellectuelle du sujet, et non pas une donnée première s’imposant à lui du dehors. Le rôle de l’assimilation est par conséquent loin de diminuer d’importance au cours de l’évolution de l’intelligence sensori-motrice, du fait que l’accommodation se différencie progressivement : bien au contraire, dans la mesure où l’accommodation s’affirme, en tant qu’activité centrifuge des schèmes, l’assimilation remplit avec une vigueur croissante son rôle de coordination et d’unification. Le

caractère toujours plus complémentaire de ces deux fonctions nous permet ainsi de conclure que l’expérience, loin de se libérer de l’activité intellectuelle, ne progresse que dans la mesure où elle est organisée et animée par l’intelligence elle-même.

Une troisième raison vient s’ajouter aux deux premières pour nous empêcher d’accepter telle quelle l’explication « empiriste » de l’intelligence : c’est que le contact entre l’esprit et les choses ne consiste, à aucun niveau, en perceptions de données simples ou en associations de telles unités, mais toujours en appréhensions de complexes plus ou moins « structurés ». Durant le premier stade, cela est clair, puisque les perceptions élémentaires qui peuvent accompagner l’exercice réflexe prolongent nécessairement son mécanisme : elles sont donc d’emblée organisées. Quant au second stade, nous avons cherché à établir que les premières associations et les habitudes élémentaires ne se présentent jamais comme des liaisons constituées après coup entre des termes isolés, mais bien qu’elles résultent de conduites complexes et structurées dès leur point de départ : une association habituelle ne se forme que dans la mesure où le sujet poursuit une fin déterminée et attribue par conséquent aux données en présence une signification relative à ce but précis. Cela résulte d’ailleurs du fait déjà mentionné que l’accommodation aux choses s’appuie toujours sur une assimilation de ces choses à des schèmes déjà structurés (la constitution d’un nouveau schème consiste, en effet, toujours en une différenciation des schèmes précédents). Il va de soi que les liaisons qui s’établissent durant les stades ultérieurs (du troisième au sixième), sont moins simples encore, puisqu’elles dérivent des réactions secondaires et tertiaires et des diverses assimilations réciproques des schèmes entre eux. Dès lors, elles peuvent encore moins prétendre à la qualité de pures associations : c’est toujours au sein de totalités déjà organisées ou en voie de réorganisations qu’elles se constituent.

Or, nous l’avons déjà dit, on voit mal comment l’empirisme cesserait d’être associationniste. Dire avec Hume que les perceptions spatiales et temporelles sont d’emblée des « impressions composées » et dire que l’ordre de succession des sons, dans une phrase musicale, constitue une « forme » directement perçue, c’est renoncer, sur ces points, à l’explication empiriste. En effet, dans la mesure où l’expérience apparaît d’emblée organisée à la perception, c’est que, ou bien celle-ci est elle-même structurée de manière correspondante, ou bien la perception impose sa propre structure à la matière perçue. Dans les deux cas, le contact avec l’expérience suppose une activité organisatrice ou structurante,

l’expérience ne s’imprimant pas telle quelle dans l’esprit du sujet. C’est seulement, en effet, dans l’hypothèse des traces mnémoniques isolées et des associations dues à la répétition mécanique (à la répétition des circonstances extérieures) que l’on comprend comment il peut y avoir réception pure. Toute hypothèse dépasse l’empirisme et attribue au sujet un pouvoir d’adaptation avec tout ce que comporte une telle notion.

Bref, si l’expérience apparaît comme l’une des conditions nécessaires du développement de l’intelligence, l’étude des premiers stades de ce développement infirme la conception empiriste de l’expérience.

§ 2. L’intellectualisme vitaliste.

Si tant est que l’intelligence n’est pas une sommation de traces déposées par le milieu ni d’associations imposées par la pression des choses, la solution la plus simple consiste dès lors à en faire une force d’organisation ou une faculté inhérente à l’esprit humain et même à toute vie animale quelle qu’elle soit.

Il est inutile de rappeler ici comment une telle hypothèse, abandonnée durant les premières phases de la psychologie expérimentale, réapparaît aujourd’hui sous l’influence de préoccupations à la fois biologiques le néovitalisme) et philosophiques (le renouveau de l’aristotélisme et du thomisme). Ce n’est pas, en effet, telle ou telle forme historique ou contemporaine d’intellectualisme qui nous intéresse ici, mais seulement le bien-fondé d’une telle interprétation, dans la mesure où elle est applicable à nos résultats. Or, il est indéniable que l’hypothèse a ses mérites et que les raisons mêmes, qui militent en faveur du vitalisme en biologie, sont de nature à favoriser l’intellectualisme en psychologie de l’intelligence.

Ces raisons sont au nombre de deux au moins. La première tient à la difficulté de rendre compte de l’intelligence, une fois achevée, par autre chose que par sa propre organisation, considérée comme une totalité se suffisant à elle-même. L’intelligence en action est, en effet, irréductible à tout ce qui n’est pas elle et, d’autre part, elle apparaît comme un système total dont on ne saurait concevoir une partie sans faire intervenir l’ensemble. De là à faire de l’intelligence un pouvoir sui generis (comme le vitalisme fait de l’organisme l’expression d’une force spéciale) il n’y a qu’un pas. Or, en parlant, comme nous l’avons fait, d’une « organisation » des schèmes et de leur « adaptation » spontanée au milieu, nous avons côtoyé sans cesse ce genre d’explication des totalités par elles-mêmes en quoi consiste l’interprétation vitaliste et spiritualiste. Nous y résisterons dans la mesure où

nous ne ferons ni de l’organisation ni de l’assimilation des forces, mais seulement des fonctions ; nous y céderons, par contre, dès que nous substantifierons ces fonctions, c’est-à-dire dès que nous les concevrons comme des mécanismes à structure toute donnée et permanente.

D’où les arguments du second groupe, qui sont d’ordre génétique. Etant admis que l’intelligence constitue un mécanisme s’expliquant par lui-même, l’organisation qui la caractérise est donc immanente aux stades les plus primitifs. L’intelligence est ainsi en germe dans la vie elle-même, soit que l’« intelligence organique » qui est à l’œuvre sur le plan physiologique contienne en puissance les réalisations les plus hautes de l’intelligence abstraite, soit qu’elle les suscite progressivement en tendant vers elles comme à une fin nécessaire. — Or, ne cherchons pas à dissimuler que, sous la diversité des vocabulaires, c’est bien aussi à établir une continuité[*] entre le vital et l’intellectuel que tendent nos interprétations et que, dans cette mesure, elles peuvent se réclamer de l’inspiration vitaliste. Nous avons insisté sans cesse, en effet, sur l’unité profonde des phénomènes d’organisation et d’adaptation, du plan morphologico-réflexe à l’intelligence systématique elle-même. L’adaptation intellectuelle au milieu extérieur et l’organisation interne qu’elle implique prolongent ainsi les mécanismes que l’on peut suivre dès les réactions vitales élémentaires. La création des structures intelligentes est parente de l’élaboration des formes qui caractérise la vie tout entière. D’une manière générale, il est difficile de ne pas faire des relations entre la connaissance et la réalité l’équilibre idéal vers lequel tend l’évolution biologique entière parce que seules elles harmonisent pleinement l’assimilation et l’accommodation jusque-là toujours plus ou moins antagonistes entre elles. Rien ne serait donc plus facile que de traduire nos conclusions en un langage vitaliste, de faire appel à la hiérarchie des âmes végétative, sensible et raisonnable pour exprimer la continuité fonctionnelle du développement et d’opposer en principe la vie et la matière inorganisée pour justifier métaphysiquement l’activité du sujet intelligent.

Mais si le vitalisme a le mérite, sans cesse renouvelé, de souligner les difficultés et surtout les lacunes des solutions positives, il est trop clair que ses propres explications présentent l’inconvénient de leur simplicité et de leur réalisme, c’est-à-dire qu’elles sont sans cesse menacées par les progrès de l’analyse biologique autant que par ceux de la réflexion de l’intelligence sur elle-même. Or notre ambition étant précisément de faire converger sur l’interprétation du développement de la raison la double

*[Note FJP : nous avons substitué "continuité" à "conduite".]

lumière de l’explication biologique et de la critique de la connaissance, il serait paradoxal que cette union aboutit à un renforcement de la thèse vitaliste. En réalité, trois divergences essentielles séparent la description que nous avons adoptée du système que nous examinons maintenant : la première tient au réalisme de l’intelligence-faculté, la seconde à celui ce l’organisation-force-vitale et la troisième au réalisme de la connaissance-adaptation.

En premier lieu, il est de l’essence de l’intellectualisme vitaliste de considérer l’intelligence comme une faculté, c’est-à-dire comme un mécanisme tout monté en sa structure et en son fonctionnement. Or, une distinction essentielle s’impose à cet égard. Si l’analyse épistémologique, qu’elle soit simplement réflexive ou qu’elle porte sur la connaissance scientifique, aboutit également à considérer l’intellection comme un acte irréductible, il s’agit uniquement, dans ce dernier cas, de la connaissance elle-même, en tant qu’obéissant à des normes idéales de vérité et que se traduisant dans la pensée sous forme d’états de conscience sui generis. Mais de cette expérience intime de l’intellection on ne peut rien tirer en ce qui concerne les conditions de fait, c’est-à-dire psychologiques et biologiques, du mécanisme intellectuel : preuve en soit que, sans parler des théories métaphysiques de la connaissance, l’accord est loin d’être réalisé, sur le terrain scientifique lui-même, entre les diverses analyses logico-mathématiques de la vérité rationnelle, entre les théories multiples de la psychologie de l’intelligence, ni a fortiori entre ces deux groupes de recherches. Or l’intellectualisme prétend précisément tirer du fait de l’intellection la conclusion qu’il existe une faculté psychique simple de connaître, laquelle serait l’intelligence elle-même. Ce n’est donc pas l’intellection comme telle que cette doctrine pose comme irréductible, c’est une certaine réification de cet acte, sous forme d’un mécanisme donné à l’état tout constitué.

Or, c’est à partir de ce point que nous ne pouvons plus suivre. Du fait que l’être vivant parvient à la connaissance et que l’enfant est destiné à conquérir un jour la science, nous croyons certes qu’il faut conclure à une continuité entre la vie et l’intelligence. Bien plus, du fait que les opérations les plus complexes de la pensée logique semblent préparées dès les réactions sensori-motrices élémentaires, nous inférons que cette continuité peut s’observer déjà dans le passage du réflexe aux premières adaptations acquises et de celles-ci aux manifestations les plus simples de l’intelligence pratique. Mais la question subsiste entière de savoir ce qui est permanent au cours de cette

évolution et ce qui demeure caractéristique de chaque niveau considéré.

La solution à laquelle conduisent nos observations est que seules les fonctions de l’intellect (par opposition aux structures) sont communes aux différents stades, et par conséquent servent de trait d’union entre la vie de l’organisme et celle de l’intelligence. C’est ainsi qu’à chaque niveau le sujet assimile le milieu, c’est-à-dire l’incorpore à des schèmes tout en entretenant ceux-ci par cet exercice et par une généralisation constante. A chaque niveau, l’adaptation est donc à la fois accommodation de l’organisme aux objets et assimilation des objets à l’activité de l’organisme. A chaque niveau cette adaptation s’accompagne d’une recherche de la cohérence qui unifie la diversité de l’expérience en coordonnant les schèmes entre eux. Bref, il existe un fonctionnement commun à tous les stades du développement sensori-moteur et dont le fonctionnement de l’intelligence logique paraît le prolongement (le mécanisme formel des concepts et des relations prolongeant l’organisation des schèmes et l’adaptation à l’expérience faisant suite à l’accommodation au milieu). D’autre part, ce fonctionnement sensori-moteur prolonge à son tour celui de l’organisme, le jeu des schèmes étant fonctionnellement comparable à celui des organes, dont la « forme » résulte d’une interaction entre le milieu et l’organisme.

Mais il est évident que l’on ne saurait tirer de cette permanence du fonctionnement la preuve de l’existence d’une identité des structures. Que le jeu des réflexes, celui des réactions circulaires, des schèmes mobiles, etc., soit identique à celui des opérations logiques, cela ne prouve en rien que les concepts soient des schèmes sensori-moteurs ni ceux-ci des schèmes réflexes. Il faut donc, à côté des fonctions, faire la part des structures et admettre qu’à une même fonction peuvent correspondre les organes les plus divers. Le problème psychologique de l’intelligence est justement celui de la formation de ces organes ou structures et la solution de ce problème n’est en rien préjugée du fait que l’on admet une permanence du fonctionnement. Cette permanence ne suppose donc nullement l’existence d’une « faculté » toute faite, transcendant toute causalité génétique.

Ne pourrait-on cependant pas objecter qu’une permanence des fonctions implique nécessairement l’idée d’un mécanisme constant, d’un « fonctionnement » se conservant de lui-même, bref, qu’on le veuille ou non, d’une « faculté » à structure invariante ? C’est ainsi que, dans le langage psychologique courant, le mot « fonction » est parfois devenu synonyme de « faculté » et que, à l’abri de cette terminologie, on dissimule une véritable

collection d’entités : la mémoire, l’attention, l’intelligence, la volonté, etc., sont ainsi trop souvent traitées de « fonctions » dans un sens qui n’a presque plus rien de « fonctionnel » et qui tend à devenir structural ou pseudo-anatomique (comme si l’on disait « la circulation » en ne pensant plus à la fonction mais seulement aux appareils qui la remplissent). Cela étant, avons-nous le droit d’admettre l’existence d’un fonctionnement intellectuel permanent sans reconnaître l’existence d’une intelligence-faculté ? C’est ici que les comparaisons avec la biologie paraissent décisives. Il existe des fonctions dont l’invariance absolue s’accompagne de variations structurales considérables d’un groupe à l’autre (la nutrition, par exemple). On peut même dire que les fonctions les plus importantes et les plus générales au moyen desquelles on peut essayer de définir la vie (organisation, assimilation au sens large du terme, etc.) ne correspondent à aucun organe spécial, mais qu’elles ont pour instrument structural l’ensemble de l’organisme : la permanence de ces fonctions va donc de pair avec une variabilité encore plus grande de l’organe. Par conséquent, admettre qu’il existe un fonctionnement intellectuel permanent ce n’est en aucune manière préjuger de l’existence d’un mécanisme structural invariant. Peut-être existe-t-il, de même qu’un système circulatoire est nécessaire à la circulation. Mais peut-être aussi l’intelligence se confond-elle avec l’ensemble de la conduite 1 ou avec l’un de ses aspects généraux sans qu’il soit besoin de l’isoler sous la forme d’un organe particulier doué de pouvoirs et de conservation. D’autre part, si elle caractérise la conduite dans son ensemble, il n’est pas nécessaire pour autant d’en faire une faculté ou l’émanation d’une âme substantielle, et cela pour les mêmes raisons.

Le réalisme biologique auquel se réfère l’interprétation vitaliste est exactement parallèle au réalisme intellectualiste que nous venons de rejeter : de même que la permanence des fonctions intellectuelles peut paraître impliquer l’existence d’une intelligence-faculté, de même le fait de l’organisation vitale conduit abusivement à l’hypothèse d’une « force » d’organisation. La solution vitaliste est la même dans les deux cas : du fonctionnement on passe sans plus à l’interprétation structurale, et l’on « réalise » ainsi la totalité fonctionnelle sous la forme d’une cause unique et simple. Or, sur ce second point également, nous ne saurions suivre le vitalisme. De ce que l’organisation de l’être vivant implique un pouvoir d’adaptation qui aboutit à l’intel-ligence elle-même, il ne s’ensuit nullement que ces fonctions

1 Henri PIÉRON. Psychologie expérimentale (Paris 1927), pp 204-208.

diverses soient inexplicables et irréductibles. Seulement les problèmes de l’organisation et de l’adaptation (y compris celui de l’assimilation) dépassent la psychologie et supposent une interprétation biologique d’ensemble.

Ces deux premières expressions du réalisme vitaliste conduisent à un réalisme de l’adaptation elle-même, à propos duquel l’opposition nous semble plus nette encore entre les résultats de nos recherches et le système d’interprétation que nous examinons maintenant. En tant que considérant la vie comme irréductible à la matière et l’intelligence comme une faculté inhérente à la vie, le vitalisme conçoit la connaissance comme une adaptation sui generis de cette faculté à un objet donné indépendamment du sujet. En d’autres termes, cette adaptation, tout en demeurant mystérieuse à cause de ces oppositions mêmes, se réduit en fait à ce que le sens commun a toujours envisagé comme étant l’essence du connaître : une simple copie des choses. L’intelligence, nous dit-on, tend à se conformer à l’objet et à le posséder grâce à une sorte d’identification mentale : elle « devient l’objet » en pensée. Le vitalisme rejoint ainsi toujours l’empirisme, sur le terrain de la connaissance comme telle, à cette seule nuance près que l’intelligence, du point de vue auquel nous nous plaçons maintenant, se soumet d’elle-même à la chose au lieu de lui être soumise de l’extérieur : il y a imitation voulue et non pas simple réception.

Mais ce réalisme épistémique se heurte, nous semble-t-il, au fait fondamental sur lequel nous avons insisté sans cesse au cours de nos analyses : c’est que l’adaptation — intellectuelle et biologique, donc aussi bien celle de l’intelligence aux « choses » que celle de l’organisme à son « milieu »  — consiste toujours en un équilibre entre l’accommodation et l’assimilation. Autrement dit, la connaissance ne saurait être une copie, puisqu’elle est toujours une mise en relation entre l’objet et le sujet, une incorporation de l’objet à des schèmes, dus à l’activité propre et qui s’accommodent simplement à lui tout en le rendant compréhensible au sujet. En d’autres termes encore, l’objet n’existe, pour la connaissance, que dans ses relations avec le sujet, et, si l’esprit s’avance toujours davantage à la conquête des choses, c’est qu’il organise toujours plus activement l’expérience, au lieu de mimer du dehors une réalité toute faite : l’objet n’est pas une « donnée », mais le résultat d’une construction.

Or cette interaction de l’activité intelligente et de l’expérience trouve son pendant, sur le plan biologique, dans une interac-tion nécessaire entre l’organisme et le milieu. Dans la mesure, en

effet, où l’on se refuse à définir, avec le vitalisme, la vie par une force sui generis d’organisation, on est bien obligé de considérer les êtres vivants à la fois comme conditionnés par l’univers physico-chimique et comme lui résistant en se l’assimilant. Il y a donc interdépendance entre l’organisme et l’univers entier, d’une part objectivement parce que celui-là résulte de celui-ci tout en le complétant et en le transformant, d’autre part subjectivement parce que l’adaptation de l’esprit à l’expérience suppose une activité qui entre à titre de composante dans le jeu des relations objectives.

En bref, l’interprétation biologique des processus intellectuels fondée sur l’analyse de l’assimilation n’aboutit nullement au réalisme épistémique propre à l’intellectualisme vitaliste. Même à faire de la connaissance un cas singulier de l’adaptation organique, on aboutit au contraire à cette conclusion que la vraie réalité n’est ni un organisme isolé en son entéléchie, ni un milieu externe capable de subsister tel quel si l’on en abstrait la vie et la pensée : la réalité concrète n’est autre que l’ensemble des relations mutuelles du milieu et de l’organisme, c’est-à-dire le système des interactions qui les rendent solidaires l’un de l’autre. Ces relations une fois posées, on peut tenter de les élucider soit par la méthode biologique en partant d’un milieu tout fait pour chercher à expliquer l’organisme et ses propriétés, soit par la méthode psychologique, en partant du développement mental pour chercher comment le milieu se constitue pour l’intelligence. Or, si l’adaptation consiste bien, ainsi que nous l’avons admis, en un équilibre entre l’accommodation des schèmes aux choses et l’assimilation des choses aux schèmes, il va de soi que ces deux méthodes sont complémentaires : mais c’est à condition de ne plus croire à une intelligence toute faite ou une force vitale indépendante du milieu.

§ 3. L’apriorisme et la psychologie de la forme.

Si le développement intellectuel ne résulte ni des seules contraintes exercées par le milieu externe, ni de l’affirmation progressive d’une faculté toute préparée pour connaître ce milieu, peut-être faut-il le concevoir comme l’expression [Note FJP : = "explication" dans le texte original] graduelle d’une série de structures préformées dans la constitution psycho-physiologique du sujet lui-même.

Une telle solution s’est imposée dans l’histoire des théories philosophiques de la connaissance lorsque, déçu tout à la fois par l’empirisme anglais et par l’intellectualisme classique (et surtout par la théorie wolffienne de la faculté rationnelle), le

kantisme recourut à l’hypothèse aprioriste pour expliquer la possibilité de la science. En biologie, d’autre part, l’apriorisme a surgi lorsque les difficultés relatives au problème de l’hérédité de l’acquis ont conduit à rejeter l’empirisme lamarckien : les uns ont alors tenté d’un retour au vitalisme, tandis que d’autres ont cherché à rendre compte de l’évolution et de l’adaptation par l’hypothèse de la préformation des gènes. Enfin, sur le terrain psychologique, une solution du même genre a succédé à l’empirisme associationniste et au vitalisme intellectualiste : elle consiste à expliquer chaque invention de l’intelligence par une structuration renouvelée et endogène du champ de la perception ou du système des concepts et des relations. Les structures qui se succèdent ainsi constituent toujours des totalités, c’est-à-dire qu’elles ne peuvent se réduire à associations ou combinaisons d’origine empirique. D’autre part, la « Gestaltthéorie », à laquelle nous faisons allusion maintenant, ne fait appel à aucune faculté ou force vitale d’organisation. Ces « formes » ne provenant ainsi ni des choses elles-mêmes ni d’une faculté formatrice, elles sont conçues comme plongeant leur racine jusque dans le système nerveux ou, d’une manière générale, dans la structure préformée de l’organisme. C’est en quoi nous pouvons considérer une telle solution comme « aprioriste ». Sans doute, dans la plupart des cas, les « Gestaltistes » ne précisent-ils pas l’origine des structures et se bornent-ils à dire qu’elles s’imposent nécessairement au sujet dans une situation donnée : c’est à une sorte de platonisme de la perception que fait alors penser cette doctrine. Mais, comme c’est toujours à la constitution psycho-physiologique du sujet lui-même que le Gestaltisme revient lorsqu’il s’agit d’expliquer cette nécessité des formes, c’est bien en un apriorisme biologique ou en une variété de préformisme que consiste une telle interprétation.

Or, la théorie de la forme, loin de se borner à énoncer des principes généraux, a fourni une série de travaux fondamentaux pour la compréhension du mécanisme de l’intelligence : ceux de Wertheimer sur la nature psychologique du syllogisme, de Köhler sur l’intelligence et l’invention, de K. Lewin sur la théorie du « champ », etc. Ces recherches aboutissent toutes à expliquer par une structuration du champ de la conception ou de la perception ce que nous attribuons à l’assimilation. Il est donc indispensable de confronter de près ce système d’explication avec celui que nous avons employé et même de tenter, pour mieux conduire cette comparaison, d’interpréter nos résultats en termes de « Gestalt ». Sur deux points essentiels, au moins, nous pouvons en effet nous rencontrer avec la « théorie de la forme ».

En premier lieu, il est fort vrai que toute solution intelligente et même toute conduite dans laquelle intervient la compréhension d’une situation donnée (si étendu que soit le sens attribué au mot « compréhension ») apparaissent comme des totalités et non pas comme des associations ou synthèses d’éléments isolés. A cet égard le « schème », dont nous avons sans cesse admis l’existence peut être comparé à une « forme » ou « Gestalt ». Système défini et clos de mouvements et de perceptions, le schème présente, en effet, ce double caractère d’être structuré (donc de structurer lui-même le champ de la perception ou de la compréhension) et de se constituer d’emblée en tant que totalité sans résulter d’une association ou d’une synthèse entre des éléments antérieurement isolés. Sans parler des schèmes réflexes, qui sont d’autant plus totalitaires et mieux structurés qu’ils sont déjà montés à la naissance, on peut observer ces caractères dès les premiers schèmes non héréditaires, dus aux réactions circulaires primaires. Les habitudes les plus simples, de même que les prétendues « associations » acquises ne résultent pas, en effet, d’associations vraies, c’est-à-dire unissant entre eux des termes donnés comme tels, mais bien de liaisons impliquant d’emblée une totalité structurée : seule la signification globale de l’acte (le lien [Note FJP : = "lieu" dans le texte original] d’assimilation qui relie le résultat au besoin à satisfaire) assure, en effet, l’existence des relations qui, de l’extérieur, peuvent apparaître comme des « associations ». — Les « schèmes secondaires », d’autre part, constituent eux aussi toujours des systèmes d’ensemble analogues à des « Gestalten ». C’est, en effet, seulement dans la mesure où l’enfant s’essaie à reconstituer un spectacle dont il vient d’être le témoin, ou l’auteur involontaire, qu’il rapproche tel geste de tel autre : les perceptions et les mouvements ne sont donc associés que si leurs significations sont déjà relatives les unes aux autres et que si ce système de relations mutuelles implique lui-même une signification d’ensemble donnée dans la perception initiale. — Quant aux coordinations entre « schèmes » caractéristiques du quatrième stade, on ne saurait non plus les considérer comme des associations : non seulement des coordinations s’opèrent par assimilation réciproque, c’est-à-dire grâce à un processus qui tient davantage de la réorganisation globale que de l’association simple, mais encore cette réorganisation aboutit d’emblée à la formation d’un nouveau schème présentant tous les caractères d’une totalité nouvelle et originale. — Avec les « expériences pour voir » et les actes d’intelligence qui en découlent (cinquième stade), nous sommes assurément en dehors du domaine de la « Gestalt » pure. Mais la théorie de la forme

n’a jamais prétendu supprimer l’existence de la recherche tâtonnante : elle a seulement tenté de l’écarter du domaine des conduites proprement intelligentes pour la considérer comme un substitut de la structuration et la situer dans les périodes intermédiaires entre deux structurations. — Avec le sixième stade, nous retrouvons, par contre, d’authentiques « structures » : l’invention des moyens nouveaux par combinaison mentale présente, en effet, tous les caractères de ces regroupements rapides ou même instantanés au moyen desquels Köhler a caractérisé l’acte vrai d’intelligence.

Au total, sauf en ce qui concerne le tâtonnement — dont le rôle est à vrai dire constant, mais se révèle surtout à l’occasion des premières conduites expérimentales (5me stade) — les schèmes dont nous avons reconnu l’existence présentent l’essentiel des caractères de totalité structurée au moyen desquels la théorie de la forme a opposé les « Gestalt » aux associations classiques.

Un second point de convergence entre les deux systèmes d’interprétations est le rejet de toute faculté ou de toute force spéciale d’organisation. W. Köhler insiste sur ce fait que sa critique de l’associationnisme rejoint fréquemment les objections analogues déjà formulées par le vitalisme. Mais, ajoute-t-il avec raison, on ne saurait nullement déduire de cet accord que les « formes » soient à interpréter comme le produit d’une énergie spéciale d’organisation : le vitalisme conclut trop tôt de l’existence des totalités à l’hypothèse d’un principe vital d’unification. Nous sympathisons donc entièrement avec l’effort de la « Gestaltpsychologie » pour trouver les racines des structures intellectuelles dans les processus biologiques conçus comme des systèmes de relations et non pas comme l’expression de forces substantielles .

Ces traits communs ainsi définis, nous nous trouvons plus libres pour montrer maintenant en quoi l’hypothèse de l’assimilation cherche à dépasser la théorie des formes et non pas à la contredire, et comment le « schème » est une « Gestalt » rendue dynamique et non pas une notion destinée à réagir contre les progrès du mouvement gestaltiste. Pour reprendre, en effet, notre comparaison entre la théorie de la forme et l’apriorisme épistémologique, la « Gestalt » présente les mêmes avantages sur l’association que jadis l’apriorisme kantien sur l’empirisme classique, mais pour aboutir à des difficultés parallèles : ayant vaincu le réalisme statique à l’extérieur, l’apriorisme le retrouve à l’intérieur de l’esprit et risque, au bout du compte, de finir en un empirisme retourné. En effet, la théorie de la forme, comme jadis

l’apriorisme épistémologique, a voulu défendre l’activité interne de la perception et de l’intelligence contre le mécanisme des associations extérieures. Elle a donc situé le principe de l’organisation en nous et non pas hors de nous, et, pour le mieux mettre à l’abri de l’expérience empirique, elle l’a enraciné jusqu’en la structure préformée de notre système nerveux et de notre organisme psycho-physiologique. Seulement, en cherchant à garantir ainsi l’activité interne d’organisation contre les immixtions du milieu externe, elle l’a finalement soustraite à notre pouvoir personnel. Elle l’a donc enfermée en un formalisme statique conçu comme préexistant ou comme s’élaborant en dehors de notre intentionnalité. Ce formalisme constitue certes un grand progrès sur l’associationnisme, parce qu’il affirme l’existence de synthèses ou de totalités au lieu de demeurer atomistique, mais c’est un progrès précaire : dans la mesure, en effet, où les « formes », comme jadis les catégories, sont antérieures à notre activité intentionnelle, elles retombent au rang de mécanismes inertes. C’est pourquoi, dans la théorie de la forme, l’intelligence finit par s’évanouir au profit de la perception, et celle-ci, conçue comme déterminée par des structures internes toutes faites, c’est-à-dire par conséquent comme préformée de l’intérieur, finit par se confondre de plus en plus avec la perception « empirique », c’est-à-dire conçue comme préformée de l’extérieur : dans l’un et l’autre cas, en effet, l’activité disparaît au profit du tout élaboré.

Notre critique de la théorie de la forme doit donc consister à retenir tout ce qu’elle oppose de positif à l’associationnisme — c’est-à-dire tout ce qu’elle découvre d’activité dans l’esprit — mais à rejeter tout ce en quoi elle n’est qu’un empirisme retourné — c’est-à-dire son apriorisme statique. En bref, critiquer le Gestaltisme, c’est, non pas le rejeter, mais le rendre plus mobile et par conséquent remplacer son apriorisme par un relativisme génétique.

L’analyse d’une première divergence nous permettra de définir d’emblée ces positions : une « Gestalt » n’a pas d’histoire parce qu’elle ne tient pas compte de l’expérience antérieure, tandis qu’un schème résume en lui le passé et consiste ainsi toujours en une organisation active de l’expérience vécue. Or le point est fondamental : l’analyse suivie de trois enfants, dont presque toutes les réactions ont été observées, de la naissance à la conquête du langage, nous a, en effet, convaincu de l’impossibilité de détacher n’importe quelle conduite du contexte historique dont elle fait partie, tandis que l’hypothèse de la « forme » rend l’histoire inutile et que les Gestaltistes nient l’influence de

l’expérience acquise sur la solution des problèmes nouveaux 1.

C’est ainsi, pour commencer par la fin, que nous n’avons jamais observé, même au cours du sixième stade, de réorganisations « intelligentes », même imprévues et soudaines, sans que l’invention ou la combinaison mentale qui les définit ait été préparée, si peu que ce soit, par l’expérience antérieure. Pour la théorie de la forme, au contraire, une invention (comme celle de l’échelle de caisses, par exemple, chez les chimpanzés de Köhler) consiste en une structuration nouvelle du champ perceptif, que rien n’explique dans le passé du sujet : d’où l’hypothèse suivant laquelle cette structure proviendrait uniquement d’un certain degré de maturation du système nerveux ou des appareils de perception, telle que rien d’extérieur, c’est-à-dire aucune expérience actuelle ou passée ne soit cause de sa formation (l’expérience actuelle se borne à déclencher ou à nécessiter la structuration, mais sans l’expliquer). Il est vrai que certaines de nos observations du sixième stade semblent au premier abord confirmer cette manière de voir : c’est ainsi que, si Jacqueline et Lucienne ont découvert peu à peu l’usage du bâton grâce au tâtonnement empirique, Laurent, que nous avons laissé beaucoup plus longtemps sans le mettre dans la même situation, a compris du premier coup la signification de cet instrument. Tout se passe donc comme si une structure non encore mûre dans le cas des deux premières s’était imposée toute faite à la perception de Laurent. De même Lucienne a trouvé d’emblée la solution du problème de la chaîne de montre, alors que Jacqueline a tâtonné laborieusement. Seulement, avant de conclure à la nouveauté radicale de telles combinaisons mentales, et par conséquent avant de recourir, pour les expliquer, à l’émergence de structures endogènes ne plongeant aucune racine dans l’expérience passée de l’individu, il est nécessaire de faire deux remarques. La première est que, à défaut de tâtonnement extérieur, on ne peut exclure la possibilité d’une « expérience mentale » qui occuperait les instants de réflexion précédant immédiatement l’acte lui-même. Les inventions les plus soudaines dont nous pouvons faire l’introspection nous montrent, en effet, toujours au moins un début de recherche et de tâtonnement intérieur en dehors desquels les idées ni les perceptions ne se regroupent toutes seules. Que cette « expérience mentale » ne soit pas le simple prolongement passif des états antérieurement vécus et qu’elle consiste, comme l’expérience effective, en une action réelle,

l Voir chez CLAPARÈDE, La Genèse de l’hypothèse, Archive de Psychol., vol. XXIV, le résumé (pp 53-58) des travaux de K. DUNCKER et de N. R. F. MAIER, destinés à démontrer cette inutilité de l’expérience acquise

cela va de soi et nous y avons insisté. Mais il demeure que, même sans tâtonnement visible du dehors, la pensée du sujet peut toujours se livrer intérieurement à des combinaisons expérimentales, si rapides soient-elles : la réorganisation brusque peut donc être conçue comme un cas extrême de combinaison mentale. Or, et cette seconde remarque est essentielle, ces expériences mentales peuvent toujours, même si les données du problème sont entièrement nouvelles, appliquer à la situation présente des schèmes antérieurement utilisés en des cas plus ou moins analogues, soit que ces schèmes s’appliquent sans plus à quelque aspect de cette situation, soit qu’ils inspirent simplement la méthode à suivre pour résoudre le problème. C’est ainsi que, si Lucienne n’a jamais mis en boule une chaîne de montre pour l’introduire dans une petite ouverture, elle a pu se livrer à des gestes similaires en roulant des étoffes, des cordons, etc. De même, sans avoir jamais utilisé de bâton, Laurent peut fort bien appliquer à la situation nouvelle les schèmes tirés de l’usage d’autres intermédiaires (« supports », ficelles, etc.) : entre la préhension simple et l’idée qu’un solide peut être cause du déplacement d’un autre, on trouve, en effet, une série de transitions insensibles.

On conçoit donc que les inventions soudaines caractéristiques du sixième stade soient en réalité le produit d’une longue évolution des schèmes et non pas seulement d’une maturation interne des structures perceptives (l’existence de ce dernier facteur devant naturellement être réservée). C’est ce que [FJP : texte original = "qui"] montre d’emblée l’existence d’un cinquième stade, caractérisé par le tâtonnement expérimental et situé entre le quatrième (coordination des schèmes) et le sixième (combinaisons mentales). Si, pour la théorie de la forme, la recherche tâtonnante constitue une activité en marge de la maturation des structures et sans influence sur cette maturation, au contraire nous croyons avoir constaté que l’invention brusque de nouvelles structures, qui caractérise le sixième stade, n’apparaît qu’après une phase d’expérimentation ou de « réaction circulaire tertiaire » : qu’est-ce à dire sinon que la pratique de l’expérience effective est nécessaire pour acquérir celle de l’expérience mentale et que l’invention ne surgit pas toute préformée malgré les apparences ?

Bien plus, la succession entière des stades, du premier à ces deux derniers, est là pour attester la réalité de l’évolution des schèmes, et par conséquent le rôle de l’expérience et de l’histoire. Il existe, en effet, une continuité complète entre les conduites caractéristiques des différents stades. Les réactions circulaires primaires prolongent ainsi l’activité des schèmes réflexes en étendant systématiquement leur sphère d’application. Les réactions

circulaires secondaires, d’autre part, dérivent sans heurt des réactions primaires dans la mesure où chaque découverte en entraine historiquement une série d’autres. C’est ainsi que la coordination entre la vision et la préhension pousse l’enfant à saisir les objets qui pendent du toit de son berceau et que la manipulation de ces objets le conduit à agir sur la toiture elle-même, etc. Après quoi, les schèmes secondaires une fois constitués en fonction du déroulement historique des réactions circulaires, une coordination des schèmes s’établit durant le quatrième stade, laquelle résulte elle-même des activités antérieures : l’acte de repousser l’obstacle, par exemple, coordonne les cycles de la préhension avec des schèmes tels que frapper, etc., et il nous a paru impossible d’expliquer l’apparition de telles coordinations sans connaître dans chaque cas particulier le passé du sujet. Quant à la découverte des moyens nouveaux par expérimentation active (cinquième stade), elle constitue une coordination de schèmes prolongeant celle du stade précèdent, à cette seule différence près que la coordination ne se fait plus de façon immédiate, mais qu’elle nécessite un réajustement plus ou moins laborieux, c’est-à-dire précisément un tâtonnement expérimental. Or ce tâtonnement est lui-même préparé par les conduites d’exploration inhérentes à l’assimilation par schèmes mobiles.

Bref, les comportements nouveaux dont l’apparition définit chaque stade, se présentent toujours comme développant ceux des stades précédents. Mais deux interprétations peuvent être données de ce même fait. On pourrait y voir, tout d’abord, l’expression d’une maturation purement interne, telle que la structure formelle des perceptions et des actes d’intelligence se développe d’elle-même sans exercice en fonction de l’expérience ni transmission des contenus d’un stade à l’autre. On peut concevoir, au contraire, cette transformation comme due à une évolution historique telle que l’exercice des schèmes soit nécessaire à leur structuration et telle que le résultat de leur activité se transmette ainsi d’une période à l’autre. Or cette seconde interprétation paraît seule conciliable avec le détail des faits individuels : à comparer le progrès de l’intelligence chez trois enfants, jour après jour, on voit comment chaque conduite nouvelle se constitue par différenciation et adaptation des précédentes. On peut suivre l’histoire particulière de chaque schème au travers des stades successifs du développement, la constitution des structures ne pouvant être dissociée du déroulement historique de l’expérience.

Le schème est donc une « Gestalt » qui a une histoire. Mais d’où vient que la théorie de la forme en soit venue à contester

ce rôle de l’expérience passée ? Du fait que l’on se refuse à considérer les schèmes de la conduite comme le produit simple des pressions extérieures (comme une somme d’associations passives), il ne s’ensuit pas nécessairement, cela est clair, que leur structure s’impose en vertu de lois préétablies, indépendantes de leur histoire : il suffit d’admettre une interaction de la forme et du contenu, les structures se transformant ainsi au fur et à mesure qu’elles s’adaptent à des données toujours plus variées. Pour quelles raisons subtiles, des auteurs aussi avertis que les Gestaltistes rejettent-ils une interaction qui semble aussi évidente ?

Une deuxième divergence est à noter ici : un « schème » s’applique à la diversité du milieu extérieur et se généralise donc en fonction des contenus qu’il subsume, tandis qu’une « Gestalt » ne se généralise pas et même « s’applique » moins qu’elle ne s’impose de façon immédiate et intérieurement à la situation perçue. Le schème, tel qu’il nous est apparu, constitue une sorte de concept sensori-moteur, ou, plus largement, comme l’équivalent moteur d’un système de relations et de classes. L’histoire et le développement d’un schème consistent donc surtout en sa généralisation, par application à des circonstances de plus en plus variées. Or une « Gestalt » se présente tout autrement. Soient deux objets, par exemple un objectif et son « support », d’abord perçus sans relation entre eux, puis brusquement « structurés » ; et admettons que le sujet, après avoir ainsi « compris » le rapport qui les relie, comprenne dans la suite une série de relations analogues. Pour expliquer un tel fait, la théorie de la forme ne soutient ni que la « Gestalt » qui intervient ici se généralise, ni même qu’elle « s’applique » successivement à des objets variés. Si la perception, d’abord non structurée, acquiert brusquement une « forme », c’est qu’à un degré quelconque de maturation il est impossible au sujet de voir les choses différemment, étant donné l’ensemble de la situation. La « forme » constitue ainsi une sorte de nécessité idéale ou de loi immanente qui s’impose à la perception, et lorsque les Gestaltistes décrivent la chose d’un point de vue phénoménologique, ils parlent de cette forme comme les platoniciens d’une « idée » ou les logisticiens d’un être « subsistant » : la Gestalt s’affirme simplement en vertu de sa « prégnance ». Lorsque les mêmes auteurs parlent en physiologistes, ils ajoutent que cette valeur interne tient à la constitution nerveuse du sujet. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit toujours d’une nécessité immédiate, qui peut se renouveler lors de chaque perception, mais qui ne nécessite pas l’existence d’un schématisme généralisateur. C’est ce que les Gestaltistes expri-

ment encore en invoquant l’« Einsicht », ou la compréhension totale qui surgit en fonction du but poursuivi, et en précisant avec Duncker 1 que « le raisonnement est un combat qui crée ses propres armes ». Si nous disons que la théorie de la forme constitue une sorte d’apriorisme, c’est donc simplement parce que la structuration résulte, selon cette doctrine, d’une nécessité intrinsèque et nullement de l’expérience, et qu’elle tient ainsi aux conditions du sujet lui-même : le critère de l’« apriori » a toujours été, en effet, la nécessité comme telle. Les « Gestalt » ne consistent donc pas en des cadres mobiles s’appliquant successivement à des contenus divers : la structuration est simplement un processus prédéterminé, c’est-à-dire s’imposant nécessairement tôt ou tard, et, dès lors, ce processus peut se répéter toutes les fois que la situation l’exige, sans impliquer l’activité de schèmes pourvus d’une histoire et capables de généralisation.

Préformation nécessaire, ou activité généralisatrice, comment l’observation génétique tranche-t-elle cette alternative ? Il est évident que, dans la mesure où l’on attribue une histoire aux structurations, on est obligé d’admettre un élément de généralisation, c’est-à-dire que l’on est conduit à détacher les structures des situations structurées pour en faire des schèmes actifs dus à une assimilation structurante. Dès l’exercice des réflexes héréditaires, on a l’impression que le sujet cherche des aliments pour son activité et qu’ainsi cette dernière est généralisatrice : c’est ainsi que le bébé suce, regarde, écoute dans un nombre croissant de situations données. Mais si, durant cette première période, de même que durant celle des réactions circulaires primaires, il est difficile de dissocier la généralisation active de la simple structuration, le contraste devient saisissant dès le troisième stade, c’est-à-dire dès l’apparition des réactions circulaires secondaires. En effet, à partir du moment où l’enfant agit vraiment sur le monde extérieur, chacune de ses conquêtes donne lieu, non seulement à une répétition immédiate, mais à une généralisation désormais bien visible. C’est ainsi qu’après avoir saisi un cordon pendant du toit de son berceau et après avoir découvert par hasard les résultats de cette traction, l’enfant applique cette conduite à tous les objets suspendus. Or il est bien malaisé de ne pas interpréter la chose comme une généralisation, puisque l’enfant ne se contente pas d’ébranler la toiture de différentes manières, mais qu’il va ensuite jusqu’à employer les mêmes moyens pour faire durer les spectacles intéressants, quelle que soit la distance qui le sépare de ces derniers. Cette perpétuelle

1 Cité par CLAPARÈDE (article déjà mentionné), p 53

extension, que nous avons notée, des schèmes secondaires en « procédés pour faire durer les spectacles intéressants » est la meilleure preuve de leur pouvoir généralisateur. Quant au quatrième stade, il est caractérisé par une mobilité des schèmes plus grande que précédemment, c’est-à-dire par un nouveau progrès de la généralisation. En effet, non seulement la coordination de certains schèmes est due à leur assimilation réciproque, c’est-à-dire à un processus généralisateur, mais encore le pouvoir de généralisation propre aux schèmes mobiles s’affirme en certaines conduites spéciales, que nous avons appelées « exploration des objets nouveaux ». Ces conduites, qui prolongent d’ailleurs les assimilations généralisatrices du troisième stade, consistent à appliquer aux objets nouveaux tous les schèmes familiers successivement, de manière à « comprendre » ces objets. Il semble évident, en un tel cas, que l’effort de généralisation l’emporte sur toute structuration préformée, puisqu’il y a ajustement laborieux du connu à l’inconnu et surtout puisque cette recherche suppose une série de choix. De même, durant le cinquième stade, la suite des tâtonnements qui conduisent l’enfant à découvrir l’usage des supports, des ficelles et des bâtons est dirigée par l’ensemble des schèmes antérieurs qui donnent une signification à la recherche actuelle : cette application du connu à l’inconnu suppose elle aussi une généralisation constante. Enfin, nous avons considéré la généralisation comme indispensable aux combinaisons mentales du sixième stade.

Si donc l’on suit, stade après stade, le développement des schèmes, soit en général soit chacun pris individuellement, on constate que cette histoire est celle d’une généralisation continue. Non seulement toute structuration est capable de se reproduire en présence des événements qui en ont déclenché l’apparition, mais encore elle s’applique à des objets nouveaux qui la différencient au besoin. Cette généralisation et cette différenciation corrélatives démontrent, nous semble-t-il, qu’une « forme » n’est pas une entité rigide, vers laquelle tend nécessairement la perception comme sous l’effet d’une prédétermination, mais une organisation plastique, telle que les cadres s’adaptent à leur contenu et en dépendent donc partiellement. C’est donc dire que les « formes », loin de préexister à leur activité, sont plutôt comparables à des concepts ou à des systèmes de relations dont l’élaboration graduelle s’opère à l’occasion de leurs généralisations. L’observation nous contraint donc de les détacher de la pure perception pour les élever au rang de schèmes intellectuels : seul un schème, en effet, est capable d’activité réelle, c’est-à-dire de généralisation et de différenciation combinées.

Ceci nous conduit à l’examen d’une troisième difficulté de la théorie de la structure : dans la mesure où les « formes » ne possèdent pas d’histoire ni de pouvoir généralisateur, l’activité même de l’intelligence se trouve prétéritée au profit d’un mécanisme plus ou moins automatique. En effet, les « Gestalt » n’ont en elles-mêmes aucune activité. Elles surgissent au moment de la réorganisation des champs de perception, et s’imposent comme telles sans résulter d’aucun dynamisme antérieur à elles ; ou, si elles s’accompagnent d’une maturation interne, celle-ci est elle-même dirigée par les structures préformées, qu’elle n’explique donc pas.

Or, c’est là que les faits, envisagés en leur continuité historique, nous empêchent le plus d’admettre sous réserve la théorie de la forme, quelle que soit l’analogie statique qui peut exister entre les « Gestalt » et les schèmes. En effet, les schèmes nous sont constamment apparus, non pas comme des entités autonomes, mais comme les produits d’une activité continue qui leur est immanente et dont ils constituent les moments successifs de cristallisation. Cette activité ne leur étant pas extérieure, elle ne constitue donc pas l’expression d’une « faculté », nous avons vu tout à l’heure pourquoi. Elle ne fait qu’un avec les schèmes eux-mêmes, comme l’activité du jugement se manifeste dans la formation des concepts ; mais, de même que les concepts se dissocient de la chaîne continue des jugements qui leur ont donné naissance, de même les schèmes se détachent peu à peu de l’activité organisatrice qui les a engendrés et avec laquelle ils se sont confondus au moment de leur formation. Plus précisément, les schèmes, une fois constitués, servent d’instruments à l’activité qui les a engendrés, comme les concepts, une fois issus de l’acte judicatoire sont le point de départ de nouveaux jugements.

Qu’est-ce donc que cette activité organisatrice, si elle n’est pas extérieure, mais immanente aux schèmes, sans pourtant consister en une simple maturation ? Comme nous l’avons sans cesse répété, l’organisation des schèmes n’est que l’aspect interne de leur adaptation, laquelle est à la fois accommodation et assimilation. Le fait premier est donc l’activité assimilatrice elle-même, sans laquelle aucune accommodation n’est possible, et c’est l’action combinée de l’assimilation et l’accommodation qui rend compte de l’existence des schèmes et par conséquent de leur organisation.

En effet, aussi haut que l’on fasse remonter l’apparition des premières « conduites » psychologiques, elles se présentent sous la forme de mécanismes tendant à la satisfaction d’un besoin.

Cela signifie donc que les conduites sont d’emblée fonction de l’organisation générale du corps vivant : tout être vivant constitue, en effet, une totalité qui tend à se conserver et assimile par conséquent à lui les éléments extérieurs dont il a besoin. Du point de vue biologique, l’assimilation et l’organisation vont donc de pair, sans que l’on puisse considérer les formes organisées comme antérieures à l’activité assimilatrice ni l’inverse : le besoin, dont la satisfaction se trouve assurée par des réflexes subordonnés à l’ensemble de l’organisme, est ainsi à considérer comme l’expression d’une tendance assimilatrice tout à la fois dépendante de l’organisation et propre à la conserver. Mais, du point de vue subjectif, ce même besoin, quelque complexe que soit l’organisation réflexe dont il est l’expression, apparaît, sous sa forme primitive, comme une tendance globale et simple à l’assouvissement, c’est-à-dire comme à peine différencié d’états de conscience passant du désir à la satisfaction et de la satisfaction au désir de conserver ou de recommencer. Du point de vue psychologique, l’activité assimilatrice, qui se prolonge immédiatement sous forme d’assimilation reproductrice, est donc le fait premier. Or cette activité, dans la mesure précisément où elle tend à la répétition, engendre un schème élémentaire  — le schème étant constitué par la reproduction active  — puis, grâce à cette organisation naissante, devient capable d’assimilations généralisatrice et récognitive. D’autre part les schèmes, ainsi constitués, s’accommodent à la réalité extérieure dans la mesure où ils cherchent à l’assimiler, et se différencient donc progressivement. C’est ainsi que, sur le plan psychologique comme sur le plan biologique, le schématisme de l’organisation est inséparable d’une activité assimilatrice et accommodatrice, dont le fonctionnement seul explique le développement des structures successives.

On comprend maintenant en quoi le fait de considérer les « formes » comme n’ayant pas d’histoire et de concevoir leurs réorganisations continues comme indépendantes de toute généralisation active revient tôt ou tard à négliger l’activité de l’intelligence elle-même. Dans la mesure, en effet, où l’on regarde les schèmes comme sous-tendus par une activité à la fois assimilatrice et accommodatrice, alors seulement ils apparaissent comme susceptibles d’expliquer les progrès ultérieurs de l’intelligence systématique, dans laquelle les structures conceptuelles et les relations logiques viennent se superposer aux simples montages sensori-moteurs. Dans la mesure, au contraire, où la « forme » statique prime l’activité, même si cette « forme » est douée d’un pouvoir indéfini de maturation et de réorganisation,

on ne comprend pas pourquoi l’intelligence est nécessaire et se dissocie de la simple perception, Nous touchons ici sans doute le point essentiel de divergence : pour la théorie de la forme, l’idéal est d’expliquer l’intelligence par la perception, tandis que, pour nous, la perception même doit s’interpréter en termes d’intelligence.

Qu’il y ait continuité de mécanisme entre la perception et l’intelligence, cela ne fait pas de doute. Toute perception nous est apparue comme l’élaboration ou l’application d’un schème, c’est-à-dire comme une organisation plus ou moins rapide des données sensorielles en fonction d’un ensemble d’actes et de mouvements, explicites ou simplement esquissés. D’autre part, l’intelligence, qui sous ses formes élémentaires implique un élément de recherche et de tâtonnement, aboutit, au cours du sixième stade, à des réorganisations brusques consistant, dans les cas extrêmes, en des « perceptions » presque immédiates de la solution juste. Il est donc exact de souligner avec la théorie de la forme, l’analogie de la perception et de l’intelligence pratique. Mais cette identification peut avoir deux sens. Selon le premier, les perceptions se suffisent à elles-mêmes et la recherche ne constitue qu’une sorte d’accident ou d’intermède trahissant l’absence de perception organisée. Selon le second, au contraire, toute perception est le produit d’une activité dont les formes les plus discursives ou tâtonnantes ne sont que l’explicitation. Or c’est bien ainsi que les choses se sont sans cesse présentées à nous : toute perception est une accommodation (avec ou sans regroupement) de schèmes qui ont exigé pour leur construction un travail systématique d’assimilation et d’organisation ; et l’intelligence n’est que la complication progressive de ce même travail, lorsque la perception immédiate de la solution n’est pas possible. Le va-et-vient qui s’observe entre la perception directe et la recherche n’autorise donc nullement à les considérer comme d’essences opposées : seules les différences de vitesse et de complexité séparent la perception de la compréhension ou même de l’invention.

Ces remarques nous conduisent à l’examen d’une quatrième difficulté de la théorie de la forme. Comment, en effet, expliquer le mécanisme des réorganisations, essentielles à l’acte d’intelligence, et plus précisément comment rendre compte de la découverte des « bonnes formes », par opposition à celles qui le sont moins ? Lorsqu’il ne s’agit que de la perception statique (par exemple percevoir une figure formée par des points épars sur une feuille blanche) et d’un niveau mental élevé, on constate fréquemment que telle forme s’impose comme étant plus satis-

faisante que celle à laquelle elle succède immédiatement : c’est ainsi qu’après avoir perçu les points comme constituant une série de triangles juxtaposés on aperçoit soudain un polygone. On a, dès lors, l’impression que les formes se succèdent selon une « loi de prégnance », les bonnes formes, qui finissent par l’emporter, étant celles qui remplissent certaines conditions a priori de simplicité, de cohésion et d’achèvement (celles qui sont « fermées », etc.). De là cette supposition que l’acte de compréhension consiste à réorganiser le champ de perception en remplaçant les formes inadéquates par de plus satisfaisantes et qu’en général le progrès de l’intelligence est dû à une maturation interne dirigée vers les formes les meilleures. Mais, dans notre hypothèse, les perceptions de structure achevée constituent le point d’aboutissement d’élaborations complexes, dans lesquelles interviennent l’expérience et l’activité intellectuelle et ne sauraient donc être choisies comme représentatives dans le problème de la découverte des « bonnes » formes. Dès que l’on dépasse, en effet, le cas particulier de ces perceptions statiques pour analyser comment les perceptions se structurent une fois situées dans l’activité intelligente, dans laquelle elles baignent comme en leur milieu naturel, on s’aperçoit que les « bonnes formes » ne surgissent pas toutes seules, mais toujours en fonction d’une recherche préalable, et que celle-ci, loin de se confondre avec une maturation ou un exercice simples, constitue une recherche réelle, c’est-à-dire impliquant l’expérimentation et le contrôle.

Le tâtonnement, répétons-le, apparaît à la théorie de la forme comme une activité extra-intelligente, destinée à remplacer par l’empirisme des découvertes fortuites les réorganisations trop difficiles à accomplir systématiquement. Or, si nous avons souvent reconnu l’existence de tâtonnements désordonnés, répondant en partie à cette conception et provenant du fait que le problème posé dépassait trop le niveau du sujet, nous avons constamment souligné, par contre, l’existence d’un autre type de tâtonnement, lequel est dirigé et manifeste cette activité dont les structures achevées constituent précisément le résultat. Ce second tâtonnement serait donc l’expression même de la réorganisation en cours et du dynamisme dont les schèmes sont le produit statique.

En effet, si à tous les stades, les schèmes nous sont apparus comme émanant de l’activité assimilatrice, celle-ci s’est sans cesse présentée comme un exercice fonctionnel avant d’aboutir aux diverses structurations. Dès le premier stade, il semble bien qu’un certain exercice soit nécessaire pour faire fonctionner nor-

malement les mécanismes réflexes, cet exercice comportant naturellement un élément de tâtonnement. Au cours des deuxième et troisième stades, les réactions primaires et secondaires résultent d’une assimilation reproductrice, dont les tâtonnements sont donc nécessaires à la constitution des schèmes. Il en est de même des coordinations propres au quatrième stade. Quant aux conduites du cinquième stade, elles révèlent mieux encore que les précédentes le rapport qui existe entre le tâtonnement et l’organisation des schèmes : loin de se présenter comme un enregistrement passif d’événements fortuits, la recherche propre à ce type de comportement est dirigée à la fois par les schèmes assignant un but à l’action, par ceux qui servent tour à tour de moyens et par ceux qui attribuent une signification aux péripéties de l’expérience. En d’autres termes le tâtonnement du second type est avant tout accommodation graduelle des schèmes aux données de la réalité et aux exigences de la coordination : qu’il soit extérieur comme durant le cinquième stade ou qu’il s’intériorise avec les conduites propres au sixième stade, il suppose ainsi un processus permanent de correction ou de contrôle actifs.

Or cette question du contrôle des schèmes est fondamentale. En raison même de son hypothèse de la prégnance, la théorie de la forme a, en effet, été conduite à négliger presque entièrement le rôle de la correction. Les bonnes formes sont censées, il est vrai, éliminer les moins bonnes, non seulement dans la mesure où celles-ci sont peu satisfaisantes en soi, mais encore dans la mesure où elles sont inadéquates à l’ensemble de la situation donnée. Mais le processus de réorganisation, quoique déclenché ainsi par une sorte de contrôle global, demeure indépendant, en son mécanisme intime, de ce contrôle même. Au contraire, toute réorganisation des schèmes nous a toujours paru constituer une correction des schèmes antérieurs, par différenciation progressive, et toute organisation en devenir s’est présentée à nous comme un équilibre entre la tendance assimilatrice et les exigences et l’accommodation, donc comme un exercice contrôlé.

C’est ainsi que dès le premier stade, l’exercice réflexe est corrigé par ses effets mêmes : il est renforcé ou inhibé selon les circonstances. Au cours des deuxième et troisième stades, la constitution des réactions circulaires suppose un développement de ce contrôle : pour retrouver les résultats intéressants obtenus par hasard, il s’agit, en effet, de corriger la recherche en fonction de sa réussite ou de ses échecs. La coordination des schèmes propre au quatrième stade, ne s’opère également que sanctionnée par ses résultats. A partir du cinquième stade, les opérations de

contrôle se différencient encore davantage : l’enfant ne se borne plus à subir de la part des faits une sanction automatique, il cherche à prévoir, par un début d’expérimentation, les réactions de l’objet et soumet ainsi sa recherche de la nouveauté à une sorte de contrôle actif. Enfin, durant le sixième stade, le contrôle s’intériorise sous forme de correction mentale des schèmes et de leurs combinaisons. On peut donc dire que le contrôle existe dès les débuts et s’affirme de plus en plus au cours des stades du développement sensori-moteur. Certes, il demeure toujours empirique, en ce sens que c’est toujours la réussite ou l’échec de l’action qui constitue le seul critère, la recherche de la vérité comme telle ne débutant qu’avec l’intelligence réfléchie. Mais le contrôle suffit à assurer une correction toujours plus active des schèmes et à expliquer ainsi comment les bonnes formes succèdent aux moins satisfaisantes par une accommodation graduelle des structures à l’expérience et les unes aux autres.

Nous avons relevé jusqu’ici quatre divergences principales entre l’hypothèse des formes et celle des schèmes. Une cinquième différence résulte, semble-t-il, des quatre précédentes et les résume même d’une certaine manière. On peut dire, en effet, d’un mot, que les « formes » existent en elles-mêmes tandis que les schèmes ne sont que des systèmes de relations dont les développements demeurent toujours dépendants les uns des autres.

Que les « Gestalten » soient conçues comme existant en soi, c’est ce que les diverses extensions de la théorie ont suffisamment montré. Pour les auteurs qui se sont bornés à l’analyse du fait psychologique de la perception ou de l’intellection, les formes sont, il est vrai, simplement données au même titre que des relations quelconques et la notion même de « forme » n’implique ainsi aucun réalisme. Mais, dans la mesure où l’on se refuse à essayer d’expliquer la genèse de ces formes, elles tendent à devenir des entités dont participent (à la manière platonicienne) la perception ou l’intellection. Puis on est passé de cette « subsistance » phénoménologique à l’hypothèse de leur caractère a priori : on a ainsi tenté de rendre compte de leur nécessité par la structure psycho-biologique innée de l’organisme, ce qui les rend définitivement antérieures à l’expérience. Enfin vient une troisième étape : les « formes » deviennent condition de toute expérience possible. C’est ainsi que, sur le plan de la pensée scientifique, M. Köhler nous a décrit des « formes physiques » comme si celles-ci conditionnaient les phénomènes du monde extérieur et s’imposaient aux systèmes électro-magnétiques, chimiques ou physiologiques.

Or rien ne nous autorise, si l’on tient compte des réserves

précédentes, à croire à l’existence en soi des « structures ». Pour ce qui est de leur existence extérieure, tout d’abord, il va de soi que, dans la mesure où les phénomènes sont structurables conformément aux cadres de notre esprit, la chose peut s’expliquer par une assimilation du réel aux formes de l’intelligence aussi bien que par l’hypothèse réaliste. Quant à celles-ci, elles ne sauraient pas non plus être considérées comme « subsistant » en soi, et cela dans la mesure où elles ont une histoire et témoignent d’une activité. En tant que mobiles, les formes ne sont donc bonnes ou mauvaises que relativement les unes aux autres et relativement aux données qu’il s’agit de systématiser. Le relativisme, ici comme toujours, doit donc tempérer un réalisme sans cesse renaissant.

Sans doute un tel relativisme suppose-t-il l’existence de quelques invariants. Mais ceux-ci sont d’ordre fonctionnel et non structural. C’est ainsi qu’une « forme » est d’autant meilleure qu’elle satisfait davantage à la double exigence d’organisation et d’adaptation de la pensée, l’organisation consistant en une interdépendance des éléments donnés et l’adaptation en un équilibre entre l’assimilation et l’accommodation. Mais si ce double postulat exclut les formes chaotiques, la cohérence qu’il réclame peut être sans doute atteinte au moyen d’une infinité de structures diverses. C’est ainsi que le principe de contradiction ne nous enseigne pas si deux concepts sont oui ou non contradictoires entre eux, et que deux propositions peuvent apparaître longtemps comme compatibles entre elles, qui se révèlent ensuite contradictoires (l’inverse étant également possible).

§ 4. La théorie du tatonnement.

Selon une hypothèse célèbre due à Jennings, et reprise par Thorndike, il existerait une méthode active d’adaptation aux circonstances nouvelles, la méthode du tâtonnement : d’une part, une succession d’« essais », comportant en principe autant d’« erreurs » que de succès fortuit, d’autre part une sélection progressive opérant après coup en fonction de la réussite ou de l’échec de ces mêmes essais. La théorie des « essais et des erreurs » combine ainsi l’idée aprioriste, selon laquelle les solutions émanent d’une activité propre au sujet et l’idée empiriste pour laquelle l’adoption de la bonne solution est due en définitive à la pression du milieu externe. Mais, au lieu d’admettre, comme nous le ferons (§ 5), une relation indissociable entre le sujet et l’objet, l’hypothèse des essais et des erreurs distingue deux temps : la production des essais, lesquels sont dus au sujet puisqu’ils sont fortuits par rapport à l’objet, et leur sélection, due à l’objet seul. L’aprio-

risme et l’empirisme sont donc ici juxtaposés, en quelque sorte, et non pas dépassés Telle est la double inspiration des systèmes pragmatistes en épistémologie et mutationnistes en biologie : l’activité intellectuelle ou vitale demeure en sa source indépendante du milieu extérieur, mais la valeur de ses produits est déterminée par leur réussite au sein du même milieu.

En sa théorie bien connue de l’intelligence 1, Claparède a repris l’hypothèse de Jennings mais en la généralisant et en l’insérant dans une conception d’ensemble des actes d’adaptations. L’intelligence constitue, selon Claparède, une adaptation mentale aux circonstances nouvelles, ou, plus précisément, « la capacité de résoudre par la pensée des problèmes nouveaux ». Tout acte complet d’intelligence suppose donc trois moments : la question (laquelle oriente la recherche), l’hypothèse (ou recherche proprement dite) et le contrôle. D’autre part, l’intelligence ne dériverait pas des adaptations d’ordre inférieur, le réflexe où adaptation héréditaire et l’association habituelle ou adaptation acquise aux circonstances qui se répètent, mais elle surgirait lors des insuffisances du réflexe et de l’habitude. Que se produit-il, en effet, lorsque la nouveauté de la situation déborde les cadres de l’instinct ou des associations acquises ? Le sujet ne demeure point passif, mais présente au contraire la conduite sur laquelle a insisté Jennings : il tâtonne et se livre à une série d’« essais et d’erreurs », Telle est, selon Claparède, l’origine de l’intelligence. Avant que s’élabore l’« intelligence systématique », caractérisée par l’intériorisation des processus de recherches, l’intelligence se manifeste sous une forme empirique, qui prépare les formes supérieures et en constitue l’équivalent pratique ou sensori-moteur. A la « question » correspond ainsi le besoin suscité par la situation nouvelle dans laquelle se trouve le sujet. A l’« hypothèse » correspond le tâtonnement, la série des essais et des erreurs n’étant pas autre chose que les suppositions successives assumées par l’action avant de l’être par la pensée. Au « contrôle », enfin, correspond la sélection des essais qui résulte de la pression des choses, avant que la conscience des relations permette à la pensée de se contrôler elle-même par expérience mentale. L’intelligence empirique s’expliquerait donc par le tâtonnement et ce seraient l’intériorisation et la systématisation progressives de ces processus qui rendraient compte dans la suite de l’intelligence proprement dite.

En faveur d’une telle solution, on peut invoquer la généralité du phénomène du tâtonnement lors de chacun des stades que

1 Ed. CLAPARÈDE. La Psychologie de l’intelligence, Scientia (1917), pp. 353-367. Réimprimé dans l’Education fonctionnelle, 1931.

nous avons distingués. Tout d’abord, la « correction » des schèmes par accommodations progressives, sur laquelle nous venons d’insister à propos de la « Gestalt », constitue un premier exemple de ce tâtonnement. Or, l’on constate, d’une part, que ce tâtonnement s’intériorise durant le sixième stade sous forme d’une sorte de réflexion expérimentale ou d’expérience mentale (comme lorsque Lucienne, dans l’observation 180, ouvre la bouche devant l’orifice qu’il s’agit d’agrandir pour atteindre le contenu de la boîte d’allumettes), et, d’autre part, qu’avant cette intériorisation, le même tâtonnement se manifeste en pleine extériorité pendant tout le cinquième stade, durant lequel il constitue le principe des « réactions circulaires tertiaires » et de la « découverte des moyens nouveaux par expérimentation active ». Ensuite, il est aisé d’observer que ce tâtonnement si évident du cinquième stade est lui-même préparé par une série de processus analogues décelables dès le premier stade. Dès l’accommodation réflexe, nous avons noté le tâtonnement du nouveau-né à la recherche du mamelon. Dès l’acquisition des premières habitudes, d’autre part, on relève l’importance du tâtonnement dans l’exercice des réactions circulaires primaires, cette importance augmentant progressivement avec la constitution des schèmes secondaires et la coordination ultérieure de ces schèmes. Bref, l’histoire du tâtonnement n’est autre que celle de l’accommodation avec ses complications successives, et, à cet égard, il semble qu’une grande part de vérité soit à accorder à la théorie qui identifie l’intelligence avec une recherche procédant par tâtonnement actif.

Mais il y a deux manières d’entendre le tâtonnement. Ou bien l’on admet que l’activité tâtonnante est d’emblée dirigée par une compréhension relative de la situation extérieure, et alors le tâtonnement n’est jamais pur, le rôle du hasard devient secondaire, et cette solution s’identifie avec celle de l’assimilation (le tâtonnement se réduisant à une accommodation progressive des schèmes assimilateurs) ; ou bien l’on admet un tâtonnement pur, c’est-à-dire s’effectuant au hasard et avec sélection après coup des démarches favorables. Or, c’est dans ce second sens que l’on a d’abord interprété le jeu du tâtonnement et c’est cette seconde interprétation que nous ne saurions accepter.

Il est vrai que certains faits semblent donner raison à Jennings. Il arrive que le tâtonnement se déroule réellement au hasard, que les solutions justes soient découvertes fortuitement et qu’elles se fixent par simple répétition, avant que le sujet ait pu comprendre leur mécanisme. C’est ainsi que parfois l’enfant

découvre prématurément des solutions qui dépassent son niveau de compréhension, cette découverte ne pouvant être due qu’à d’heureuses chances et non pas à une recherche dirigée (preuve en soit que ces acquisitions se perdent souvent pour donner lieu plus tard à une redécouverte intelligente). Mais c’est que, nous l’avons déjà dit, il existe deux types de tâtonnements, ou plutôt deux termes extrêmes entre lesquels s’étend toute une série d’intermédiaires : l’un surgit lorsque le problème, tout en étant au niveau du sujet, ne donne pas lieu à une solution immédiate, mais à une recherche dirigée ; l’autre apparaît lorsque le pro-blème dépasse le niveau intellectuel ou les connaissances du sujet et qu’ainsi la recherche opère au hasard. C’est à la seconde seulement de ces deux situations que s’applique le schéma de Jennings, tandis que l’autre interprétation s’applique au premier cas. Toute la question est donc de savoir quelle est la relation qui unit ces deux types de tâtonnements : sont-ils indépendants ou l’un dérive-t-il de l’autre et lequel ?

Or rien ne saurait être plus instructif, pour résoudre cette question, que d’examiner l’évolution de la doctrine de M. Claparède, laquelle, de 1917 à 1933, a donné lieu à un approfondissement progressif et a abouti, sous l’influence des faits admirablement analysés à propos de la « genèse de l’hypothèse » 1, à une délimitation exacte du rôle du tâtonnement.

Dès le début de ses recherches, M. Claparède a distingué les deux types de tâtonnements que nous venons de rappeler : « J’avais alors établi deux sortes sortes ou degrés de tâtonnements : le tâtonnement non systématique, purement fortuit, dont les « essais » seraient sélectionnés, triés mécaniquement, comme par un crible, par les circonstances extérieures ; et le tâtonnement systématique, guidé et contrôlé par la pensée, notamment par la conscience des rapports. Le tâtonnement non systématique caractérisait ce que j’appelais l’« intelligence empirique » ; l’autre était le propre de l’« intelligence proprement dite » 2. Seulement, de l’étude de 1917 à celle de 1933, une inversion de sens se remarque quant aux rapports de ces deux types de tâtonnements. En 1917, c’est le tâtonnement non systématique qui est considéré comme le fait primitif de l’intelligence et qui est censé expliquer, par le contact progressif avec l’expérience auquel il donne lieu et la conscience des relations qui en découle, le développement du tâtonnement systématique : « l’acte d’intelligence consiste essentiellement en un tâtonnement, qui dérive

1 Ed. CLAPARÈDE. La Genèse de l’hypothèse, Arch. de Psychol., vol. XXIV, pp. 1-155 (1933).

2La Genèse de l’hypothèse, p. 149.

du tâtonnement manifesté par les animaux les plus inférieurs lorsqu’ils se trouvent dans une situation nouvelle » 1. Au contraire, dans l’étude de 1933, trois innovations aboutissent en réalité à renverser l’ordre de cette filiation : 1° Les deux types de tâtonnements ne sont plus conçus « comme deux genres entièrement distincts, mais comme les deux extrêmes d’une chaîne qui comprend tous les intermédiaires » 2 ; 2° Le tâton-nement non systématique lui-même est déjà relativement dirigé : « Aucun tâtonnement n’est tout à fait incohérent, car il a toujours pour fonction d’atteindre quelque but, de satisfaire quelque besoin, il est toujours orienté dans quelque direction… Dans les formes inférieures de la pensée, cette direction est encore très vague, très générale. Mais plus s’élève le niveau mental du chercheur, plus s’affirme chez lui la conscience des relations et plus, en conséquence, se précise la direction dans laquelle doit s’effectuer la recherche de la solution du problème… Ainsi chaque tâtonnement nouveau resserre un peu le cercle au sein duquel s’effectueront les tâtonnements suivants… Le tâtonnement, guidé d’abord par la conscience des relations — relations entre certains actes à exécuter et certain but à atteindre 3 — est donc l’agent qui permet la découverte de nouvelles relations 4 » ; 3° Enfin et surtout, non seulement le tâtonnement non systématique suppose lui-même, comme on vient de le voir, la conscience de certaines relations qui le dirigent d’emblée, mais encore ces relations élémentaires procèdent elles-mêmes d’un mécanisme fondamental d’ajustement à l’expérience, sur lequel M. Claparède insiste avec sagacité dans son article de 1933, et qu’il appelle avec les logiciens l’« implication » : « L’implication est un processus indispensable à nos besoins d’ajustement. Sans elle, nous ne saurions profiter de l’expérience 5 ». L’implication est donc un phénomène primitif, qui ne résulte pas de la répétition, comme l’association, mais introduit au contraire d’emblée un lien de nécessité entre les termes qui s’impliquent. L’implication plonge ainsi ses racines jusque dans la vie organique : « L’organisme nous apparaît, dès ses manifestations les plus réflexes, comme une machine à impliquer » 6. Elle est aussi le principe des réflexes conditionnés et des réactions circulaires. En outre, c’est elle qui dirige dès son point de départ le tâtonnement même non systématique. « Impli-

1 Ibid., p. 149.

2 Ibid., p. 149.

3 C’est nous qui soulignons.

4 Ibid., pp. 149-150.

5 Ibid., p. 104 (souligné dans le texte)

6 Ibid., p. 106.

quer c’est attendre, et c’est tendre vers ce que l’on attend » 1 : dans la mesure où l’attente n’est pas déçue, le tâtonnement est inutile, mais dans la mesure où elle l’est, le tâtonnement, orienté par elle, est dirigé vers le but par les implications qui relient celui-ci au besoin éprouvé.

Cela dit, nous aimerions montrer maintenant pourquoi l’hypothèse d’un tâtonnement pur ne saurait être retenue et en quoi les corrections apportées par M. Claparède dans sa dernière interprétation, non seulement cadrent entièrement avec ce que nous avons observé de la naissance de l’intelligence chez l’enfant, mais encore nous paraissent impliquer la théorie des schèmes et de l’assimilation en général.

L’hypothèse d’un tâtonnement pur conçu comme le point de départ de l’intelligence elle-même ne saurait se justifier, parce que, ou bien ce tâtonnement non systématique apparaît en marge du tâtonnement dirigé et même souvent après lui, ou bien il précède le tâtonnement dirigé, mais alors il est soit sans influence sur ce dernier, soit relativement dirigé lui-même et par conséquent déjà systématique.

D’une façon générale, rappelons tout d’abord que la différence entre le tâtonnement non systématique et le tâtonnement dirigé est simplement affaire de dosage et que les situations dans lesquelles se manifestent ces deux types de comportement ne diffèrent donc elles-mêmes l’une de l’autre qu’en degré et non pas en qualité. Le tâtonnement systématique est, en effet, caractérisé par ceci que les essais successifs se conditionnent les uns les autres avec effet cumulatif, qu’ils sont éclairés en second lieu par les schèmes antérieurs conférant une signification aux découvertes fortuites et qu’enfin ils sont dirigés par les schèmes assignant un but à l’action et par le ou les schèmes servant de moyen initial et dont les essais tâtonnants constituent les différenciations ou les accommodations graduelles. (Voir les obs. 148-174.) Le tâtonnement systématique est donc triplement ou quadruplement dirigé, selon que le but et les moyens initiaux forment un tout ou sont distincts. Au contraire, dans le tâtonnement non systématique, comme celui des chats de Thorndike, les essais successifs sont relativement indépendants, les uns des autres et ne sont pas dirigés par l’expérience antérieurement acquise. C’est en ce sens que le tâtonnement est fortuit, et que la découverte de la solution est bien due au hasard. Seulement, du moment que, même non systématiques, les tâtonnements sont toujours orientés par le besoin éprouvé, donc par le schème

1Ibid., p. 107.

assignant un but à l’action (Thorndike lui-même reconnaît que les essais sont sélectionnés grâce au déplaisir de l’insuccès), il est évident que l’expérience antérieure joue malgré tout un rôle et que le système des schèmes déjà élaborés n’est pas étranger à la conduite la plus désordonnée en apparence du sujet : les tâtonnements successifs ne sont que relativement indépendants les uns des autres, et les résultats auxquels ils aboutissent, tout en étant en grande partie fortuits, n’acquièrent cependant de signification que grâce aux schèmes cachés mais agissant qui les éclairent. La différence entre les tâtonnements non systématiques et la recherche dirigée n’est donc que de degré et non de qualité.

Cela étant, il est évident que très souvent, loin de précéder la recherche dirigée, le tâtonnement non systématique n’apparait qu’en marge de cette recherche, ou après elle, et que, lorsqu’il la précède en apparence, il est, soit déjà orienté par elle, soit sans influence sur elle. En effet, le rapport entre les deux types extrêmes de conduite est défini par les situations dans lesquelles ils se manifestent : il y a recherche dirigée toutes les fois que le problème est assez adapté au niveau intellectuel et aux connaissances du sujet pour que celui-ci cherche la solution au moyen d’un ajustement de ses schèmes usuels, tandis qu’il y a tâtonnement quand le problème dépasse trop le niveau du sujet et lorsqu’un réajustement simple des schèmes ne suffit point à sa solution. Le tâtonnement, par conséquent, est d’autant plus dirigé que la situation se rapproche du premier genre, et d’autant moins systématique qu’elle tend vers le second.

Deux cas sont donc possibles, quant à la succession des deux types de tâtonnements. Dans le premier, le sujet n’adopte la méthode du tâtonnement pur, par « essais et erreurs » qu’après avoir épuisé les ressources de la recherche dirigée. Ce mode de succession s’observe même chez l’adulte. Lors d’une panne d’automobile, l’intellectuel non mécanicien commence par chercher à utiliser les quelques connaissances relatives au carburateur, aux bougies, à l’allumage, etc. Ceci constitue une recherche dirigée par les schèmes antérieurs, donc un tâtonnement systématique. Puis, n’arrivant à rien, il essaie de tout au hasard, touche à des pièces dont il ignore entièrement la signification et, en de rares occasions, parvient ainsi à dépanner son moteur par une manœuvre purement fortuite : c’est le tâtonnement non systématique. Dans un tel cas, il est clair que le tâtonnement pur prolonge la recherche dirigée : c’est le fait d’avoir essayé un nombre croissant de solutions qui pousse le sujet à généraliser cette conduite et c’est dans la mesure où il comprend de moins en moins

les données du problème qu’il passe du tâtonnement dirigé au tâtonnement non systématique. Dans ce premier cas, le tâton-nement est donc la forme la plus détendue, peut-on dire, de la recherche intellectuelle, et non pas le point de départ de l’acte d’intelligence.

Mais il est un second cas : c’est celui où le problème est absolument nouveau pour le sujet et où le tâtonnement non systématique semble apparaître avant la recherche dirigée. Par exemple, un animal à la recherche de sa nourriture peut s’engager au hasard dans une série de voies successives sans être capable de percevoir les rapports en jeu, ou un enfant, pour atteindre un objet à demi caché par divers obstacles, peut arriver à le dégager sans comprendre la relation « situé dessous ou en arrière ». Mais alors, de deux choses l’une : ou bien la part du hasard est considérable dans la réussite et les tâtonnements non systématiques ainsi couronnés de succès demeurent étrangers à l’intelligence et n’engendrent pas par eux-mêmes et comme tels des recherches dirigées ultérieures, ou bien le tâtonnement non systématique est déjà dirigé suffisamment pour que l’on puisse attribuer la réussite à cette direction et alors c’est ce début de système qui explique les recherches systématiques ultérieures. Dans l’exemple de l’enfant qui veut saisir un objet à demi caché, il peut se faire, cela est clair, que le sujet parvienne à ses fins sans savoir comment ; mais dans ce cas, le tâtonnement non systématique qui a conduit à ce résultat fortuit ne prépare nullement la recherche dirigée qui permettra ultérieurement à l’enfant de découvrir les relations « posé sur », « situé dessous », etc. Le tâtonnement non systématique n’est alors qu’une conduite sporadique apparaissant en marge de l’intelligence et prolongeant l’attitude de recherche tâtonnante commune à tous les stades (exercice réflexe, réaction circulaire, etc.) : il n’est que l’extrême limite de l’accommodation, lorsque celle-ci est plus réglée par l’assimilation. Au contraire, il peut se faire que la recherche de l’objet à demi caché, tout en n’impliquant pas encore la connaissance de la relation « situé dessous » et en comportant par conséquent une grande part de tâtonnement au hasard, soit cependant dirigé par certains schèmes généraux, tels que ceux d’écarter l’obstacle, d’utiliser un objet mobile pour attirer à soi un objectif éloigné (dans le cas des jouets suspendus au toit du berceau, etc.). Dans ce cas, le tâtonnement non systématique prépare bien la recherche dirigée ultérieure (celle qui permettra à l’enfant de comprendre réellement la relation « situé dessous ») ; mais c’est que ce tâtonnement est déjà dirigé lui-même quoique de manière vague et générale. La différence entre ces deux possibilités se reconnaît

aisément au fait que, dans la première la découverte fortuite de l’enfant n’est suivie d’aucune utilisation durable, tandis que dans la seconde, elle donne lieu à des exercices (à des réactions circulaires ou actes d’assimilation reproductrice avec accommodation graduelle) et à un progrès plus ou moins continu.

On voit ainsi que, même lorsque le tâtonnement non systématique semble apparaître avant la recherche dirigée, il n’explique pas celle-ci, mais s’explique déjà par elle, puisqu’il comporte dès le début un minimum de direction. Sans rejeter nullement l’idée du tâtonnement, nous ne la croyons donc pas suffisante pour expliquer à elle seule le mécanisme de l’intel-ligence. Or, c’est précisément ce que, dans sa dernière étude, M. Claparède a montré avec une grande sagacité : conduit à rejeter l’hypothèse d’un tâtonnement pur, il en est venu à admettre que, si les besoins et la conscience du but à atteindre orientaient même les tâtonnements les plus élémentaires, c’est qu’une impli-cation élémentaire des actes et des intérêts constituait la donnée première présupposée par le tâtonnement lui-même. Nous aime-rions maintenant montrer en quoi cette implication comporte nécessairement l’assimilation et le système des schèmes.

Pour ce qui est de l’intelligence réfléchie, tout d’abord, il va de soi que l’implication suppose un système de concepts et par conséquent l’activité assimilatrice du jugement. Dire que A implique B (par exemple que le fait d’être « rectangle » implique, pour un triangle, qu’il satisfasse au théorème de Pythagore), c’est affirmer que l’on est en possession d’un certain concept C (par exemple celui de « triangle rectangle »), au sein duquel A et B sont unis par nécessité logique ou par définition : l’implication est ainsi le résultat des jugements qui ont engendré ces concepts C, A et B, et la nécessité de l’implication résulte de l’assimilation préalable opérée par ces jugements.

Il en va exactement de même de l’intelligence sensori-motrice, y compris ses phases préparatoires constituées par l’acquisition des premières associations habituelles (deuxième stade). M. Claparède, qui considère avec raison l’implication comme la condition de l’expérience (« sans elle, nous ne saurions profiter de l’expérience »), montre en des pages fort suggestives que le réflexe conditionné est un phénomène d’implication. En effet, dit-il, « B est impliqué dans A, lorsque, A étant donné, le sujet se conduit vis-à-vis de lui comme il se conduirait vis-à-vis de B ». Or, « la vision par le chien d’une couleur rose A présentée d’abord avec un repas B, provoquera la réaction salivaire et gastrique que déclenchait ce repas B. Le chien réagit à A comme si B était contenu, était impliqué dans A ». « S’il y avait association sim-

ple, et non implication, la couleur rose devrait simplement évoquer dans la mémoire du chien le souvenir du repas, mais sans que s’ensuive aucune réaction signifiant que la couleur rose est prise pour le repas, fonctionne comme le repas. 1 » Mais comment expliquer que, selon les termes de cette excellente description, la couleur « soit prise pour » le repas ? M. Claparède, insiste sur le fait que la nécessite de telles connexions apparait dès l’origine : « Bien loin, donc, que ce soit la répétition d’un couple d’éléments qui crée entre eux un lien d’implication, celle-ci, l’implication, prend naissance déjà lors de la première rencontre des deux éléments de ce couple. Et l’expérience n’intervient que pour rompre ce rapport d’implication là où il ne se montre pas légitime. » Et encore : « La nécessité d’une connexion tend donc à apparaître à l’origine. Si la nécessité n’était pas à l’origine, on ne voit pas quand elle apparaîtrait jamais, car l’habitude n’est pas la nécessité. 2 » Mais le problème n’est que reculé : comment expliquer cette nécessité qui apparaît dès la première rencontre entre deux termes jusque-là étrangers l’un à l’autre au point qu’ils apparaissent immédiatement au sujet comme s’impliquant l’un l’autre ?

De même, M. Claparède interprète grâce à l’implication l’analogie classique de la perception et du raisonnement : « Si l’opération qui constitue la perception est identique à celle qui forme l’épine dorsale du raisonnement, c’est que cette opération est une implication. Si nous percevons la saveur sucrée dans la tache colorée que forme l’orange pour notre œil, ce n’est pas par la seule vertu de l’association, mais grâce à celle de l’implication. C’est parce que cette saveur sucrée est impliquée dans les autres caractères de l’orange… 3 » Mais, ici encore, comment expliquer que les qualités données dans la sensation prennent immédiatement une signification plus profonde et invoquent un ensemble d’autres qualités liées nécessairement entre elles ?

La seule réponse possible est qu’il existe des schèmes, (c’est-à-dire précisément des totalités organisées dont les éléments internes s’impliquent mutuellement) ainsi qu’une opération constitutive de ces schèmes et de leurs implications, qui est l’assimilation. En effet, sans cette opération formative des implications, qui est l’équivalent sensori-moteur du jugement, n’importe quoi impliquerait n’importe quoi, au gré des rapprochements fortuits de la perception. L’implication serait régie par cette « loi de coalescence » de W. James, selon laquelle les données perçues

1La Genèse de l’hypothèse, pp 105-106.

2Ibid., p. 105.

3Ibid., p. 107.

simultanément forment une totalité tant qu’elles n’ont pas été dissociées par l’expérience « La loi de coalescence, dit même M. Claparède, engendre l’implication, sur le plan de l’action et le syncrétisme sur le plan de la représentation. 1 » Mais alors on peut se demander si la notion d’implication garde encore sa valeur et si la nécessité que comportent les relations impliquantes n’est pas illusoire. Bien plus profonde est l’interprétation de M. Claparède, lorsqu’il relie l’implication à sa « loi de reproduction du semblable » et qu’il ajoute : « l’implication plonge ses racines dans les couches motrices de l’être. On pourrait dire que la vie implique l’implication » 2. Mais alors il manque un trait d’union entre l’organisation motrice et l’implication, et ce trait d’union est précisément l’assimilation. Seule, en effet, l’assimilation explique comment l’organisme tend à la fois à reproduire les actions qui lui ont été profitables (assimilation reproductrice) — ce qui suffit à constituer des schèmes, non pas grâce à la répétition des conditions extérieures, mais encore et surtout grâce à une reproduction active des conduites antérieures en fonction de ces conditions — et à incorporer aux schèmes ainsi formés les données susceptibles de leur servir d’aliments (assimilation généralisatrice). Seule, par conséquent, l’assimilation explique comment la reproduction active engendre l’implication. D’une part, en effet, pour reproduire les conduites intéressantes, le sujet assimile sans cesse aux schèmes de ces conduites les objets connus déjà utilisés en des circonstances semblables, c’est-à-dire qu’il leur confère une signification, en d’autres termes qu’il les insère dans un système d’implications : c’est ainsi que la poupée suspendue au toit du berceau implique pour le bébé la qualité d’être tirée ou frappée, secouée, etc., parce qu’elle est, chaque fois qu’il la perçoit, assimilée aux schèmes de tirer, etc. D’autre part, les objets nouveaux sont eux aussi assimilés, grâce à leurs caractères apparents ou à leur situation, à des schèmes connus, d’où de nouveaux réseaux de significations et d’implications : c’est ainsi que dans l’observation 136 le porte-cigarette examiné par Jacqueline est successivement sucé, frotté, secoué, etc. L’assimilation reproductrice (et récognitive), d’une part, et l’assimilation généralisatrice d’autre part, sont donc source de l’implication qui ne s’expliquerait pas sans elles, et ces implications, loin de résulter de simples « coalescences », sont d’emblée dirigées et organisées par le système des schèmes.

Dans le réflexe conditionné, pour reprendre les exemples de M. Claparède, la couleur rose A est impliquée dans le repas A

1 Ibid., p. 105.

2 Ibid., p. 104-105.

parce que, selon les termes mêmes de l’auteur, cette couleur « est prise pour » le repas : qu’est-ce à dire, sinon que la couleur est assimilée au repas lui-même, ou qu’elle reçoit une signification en fonction de ce schème ? Ici comme partout, l’implication résulte donc d’une assimilation préalable. De même, dans la perception, la saveur sucrée de l’orange est impliquée dans la couleur perçue dès l’abord, parce que cette couleur est immédiatement assimilée à un schème connu. Bref, sans l’assimilation, cette « nécessité » implicatrice, que M. Claparède situe « à l’origine », et qu’il distingue avec raison de l’habitude due à la répétition passive (laquelle est bien distincte de la reproduction active), demeure inexplicable et l’implication sans fondement organique. Dans la mesure où l’implication plonge réellement ses racines dans l’organisme, ce qui nous paraît également incontestable, c’est que toute activité sensori-motrice se développe en fonctionnant (assimilation reproductrice) et utilise par assimilation généralisatrice les objets susceptibles de lui servir d’aliments : dès lors toute donnée extérieure est perçue en fonction des schèmes sensori-moteurs et c’est cette assimilation incessante qui confère à toutes choses des significations comportant les implications de tous les degrés. On comprend par là même pourquoi tout tâtonnement est toujours dirigé, si peu que ce soit : le tâtonnement procède nécessairement par accommodation des schèmes antérieurs et ceux-ci s’assimilent ou tendent à s’assimiler les objets sur lesquels procède celui-là.

C’est ainsi que, corrigée grâce aux remarques de M. Claparède sur le rôle directeur du besoin ou de la question et sur l’antériorité de l’implication par rapport aux « essais et erreurs », la théorie du tâtonnement rejoint celle de l’assimilation et des schèmes.

§ 5. La théorie de l’assimilation.

Deux conclusions nous paraissent découler des discussions précédentes. La première est que l’intelligence constitue une activité organisatrice dont le fonctionnement prolonge celui de l’organisation biologique, tout en le dépassant grâce à l’élaboration de nouvelles structures. La seconde est que, si les structures successives dues à l’activité intellectuelle diffèrent entre elles qualitativement, elles obéissent toujours aux mêmes lois fonctionnelles : à cet égard, l’intelligence sensori-motrice peut être comparée à l’intelligence réfléchie ou rationnelle et cette comparaison éclaire l’analyse des deux termes extrêmes.

Or, quelles que soient les hypothèses explicatives entre lesquelles oscillent les principales théories biologiques, tout le

monde admet un certain nombre de vérités élémentaires qui sont celles-là mêmes dont nous parlons ici : que le corps vivant présente une structure organisée, c’est-à-dire constitue un système de relations interdépendantes ; qu’il travaille à conserver sa structure définie, et, pour ce faire, lui incorpore les aliments chimiques et énergétiques nécessaires puisés dans le milieu ambiant ; que, par conséquent, il réagit toujours aux actions du milieu en fonction de cette structure particulière et tend en fin de compte à imposer à l’univers entier une forme d’équilibre dépendant de cette organisation. En effet, contrairement aux êtres inorganisés, qui sont également en équilibre avec l’univers, mais qui n’assimilent pas à eux le milieu, on peut dire que l’être vivant assimile à lui l’univers entier, en même temps qu’il s’y accommode, puisque l’ensemble des mouvements de tout ordre qui caractérisent ses actions et réactions à l’égard des choses s’ordonnent en un cycle dessiné par sa propre organisation autant que par la nature des objets externes. Il est donc permis de concevoir en un sens général l’assimilation comme l’incorporation d’une réalité extérieure quelconque à l’une ou l’autre partie du cycle d’organisation. En d’autres termes, tout ce qui répond à un besoin de l’organisme est matière à assimilation, le besoin étant même l’expression de l’activité assimilatrice comme telle ; quant aux pressions exercées par le milieu sans qu’elles répondent à aucun besoin, elles ne donnent pas lieu à assimilation tant que l’organisme ne s’est pas adapté à elles, mais, comme l’adaptation consiste précisément à transformer les contraintes en besoins, tout peut en fin de compte se prêter à être assimilé. Les fonctions de relation, indépendamment même de la vie psychique qui procède d’elles, sont donc doublement sources d’assimilation : elles servent, d’une part, à l’assimilation générale de l’organisme, puisque leur exercice est indispensable à la vie ; mais d’autre part, chacune de leurs manifestations suppose une assimilation particulière puisque cet exercice est toujours relatif à une série de conditions extérieures qui leur sont spéciales.

Tel est le contexte d’organisation préalable dans lequel prend naissance la vie psychologique. Or, et c’est là toute notre hypothèse, il semble que le développement de l’intelligence prolonge un tel mécanisme au lieu d’y contredire. En premier lieu, dès les conduites réflexes et les comportements acquis greffés sur elles, on voit surgir des processus d’incorporation des choses aux schèmes du sujet. Cette recherche de l’aliment fonctionnel nécessaire au développement de la conduite et cet exercice stimulant la croissance constituent les formes les plus élémentaires de l’assimilation psychologique. En effet, cette assimilation des

choses à l’activité des schèmes, bien que n’étant nullement encore sentie par le sujet comme une conscience d’objets et bien que ne donnant par conséquent pas lieu à des jugements objectifs, constitue cependant les premières opérations qui, dans la suite, aboutiront aux jugements proprement dits : opérations de reproduction, de récognition et de généralisation. Ce sont ces opérations qui, impliquées déjà dans l’assimilation réflexe, engendrent les premiers comportements acquis, par conséquent les premiers schèmes non héréditaires, le schème résultant de l’acte même d’assimilation reproductrice et généralisatrice. C’est ainsi que chaque domaine d’organisation réflexe sensori-motrice est le théâtre d’assimilations particulières prolongeant, sur le plan fonctionnel, l’assimilation physico-chimique. En second lieu, ces comportements, en tant que greffés sur des tendances héréditaires, se trouvent d’emblée insérés dans le cadre général de l’organisation individuelle, c’est-à-dire qu’avant toute prise de conscience, ils rentrent dans la totalité fonctionnelle que constitue l`organisme : ils contribuent ainsi immédiatement à assurer et à maintenir cet équilibre entre l’univers et le corps propre, équilibre qui consiste en une assimilation de l’univers à l’organisme autant qu’en une accommodation de celui-ci à celui-là. Du point de vue psychologique, cela signifie que les schèmes acquis constituent d’emblée, non pas seulement une somme d’éléments organisés, mais encore une organisation globale, un système d’opérations interdépendantes, d’abord virtuellement grâce à leurs racines biologiques, puis effectivement grâce au mécanisme de l’assimilation réciproque des schèmes en présence.

Bref, en son point de départ, l’organisation intellectuelle prolonge sans plus l’organisation biologique. Elle ne consiste pas seulement, comme a pu le faire admettre une réflexologie tout imprégnée d’associationnisme empiriste, en un ensemble de réponses mécaniquement déterminées par des stimulus externes et en un ensemble corrélatif de conductions reliant les stimulus nouveaux à des réponses anciennes. Elle constitue au contraire une activité réelle, fondée sur une structure propre et assimilant à celle-ci un nombre croissant d’objets extérieurs.

Or, de même que l’assimilation sensori-motrice des choses aux schèmes du sujet prolonge l’assimilation biologique du milieu à l’organisme, de même elle annonce l’assimilation intellectuelle des objets à l’esprit, telle qu’on la constate dans les formes les plus évoluées de la pensée rationnelle. En effet, la raison présente à la fois une organisation formelle des notions qu’elle utilise et une adaptation de ces notions au réel — organisation

et adaptation d’ailleurs inséparables. Or l’adaptation de la raison à l’expérience suppose aussi bien une incorporation des objets à l’organisation du sujet qu’une accommodation de celle-ci aux circonstances extérieures. Traduits en termes rationnels, on peut donc dire que l’organisation est la cohérence formelle, que l’accommodation est l’« expérience » et l’assimilation l’acte du jugement en tant qu’unissant les contenus expérimentaux à la forme logique.

Or ces comparaisons, sur lesquelles nous avons souvent insisté, entre le plan biologique, le plan sensori-moteur et le plan rationnel permettent de comprendre en quoi l’assimilation constitue, du point de vue fonctionnel, le fait premier d’où l’analyse doit procéder quelle que soit l’interdépendance réelle des mécanismes. Sur chacun des trois plans, en effet, l’accommodation n’est possible qu’en fonction de l’assimilation, puisque la constitution même des schèmes appelés à s’accommoder est due au processus assimilateur. Quant aux rapports entre l’organisation de ces schèmes et l’assimilation, on peut dire que celle-ci représente le processus dynamique dont celle-là est l’expression statique.

Sur le plan biologique on pourrait, il est vrai, objecter que toute opération d’assimilation suppose une organisation préalable. Mais qu’est-ce qu’une structure organisée, sinon un cycle d’opérations telles que chacune soit nécessaire à l’existence des autres ? L’assimilation est donc le fonctionnement même du système dont l’organisation est l’aspect structural.

Sur le plan rationnel, ce primat de l’assimilation se traduit par le primat du jugement. Juger, ce n’est pas nécessairement identifier, comme on l’a dit parfois, mais c’est assimiler, c’est-à-dire incorporer une donnée nouvelle dans un schème antérieur, dans un système déjà élaboré d’implications. L’assimilation rationnelle suppose donc toujours, il est vrai, une organisation préalable. Mais d’où vient cette organisation ? De l’assimilation elle-même, car tout concept et toute relation exigent un jugement pour se constituer. Si l’interdépendance des jugements et des concepts démontre ainsi celle de l’assimilation et de l’organisation, elle souligne en même temps la nature de cette interdépendance : le jugement assimilateur est l’élément actif du processus dont le concept organisateur est le résultat.

Enfin, sur le plan sensori-moteur, qui est celui de la vie intellectuelle élémentaire, nous avons sans cesse insisté sur le mécanisme assimilateur qui donne naissance aux schèmes et à leur organisation. L’assimilation psychologique en sa forme la plus simple n’est autre chose, en effet, que la tendance de toute con-

duite ou de tout état psychique à se conserver et à puiser, dans ce but, son alimentation fonctionnelle dans le milieu extérieur. C’est cette assimilation reproductrice qui constitue les schèmes, ceux-ci acquérant leur existence dès qu’une conduite, si peu complexe soit-elle, donne lieu à un effort de répétition spontanée et se schématise ainsi. Or cette reproduction qui, par elle-même et dans la mesure où elle n’est pas encadrée dans un schématisme antérieur, n’implique aucune organisation, conduit nécessairement à la constitution d’un tout organisé. En effet, les répétitions successives dues à l’assimilation reproductrice entraînent d’abord une extension de l’assimilation sous forme d’opérations récognitives et généralisatrices : dans la mesure où l’objectif nouveau ressemble à l’ancien, il y a récognition et, dans la mesure où il en diffère, il y a généralisation du schème et accommodation. La répétition même de l’opération entraîne donc la constitution d’une totalité organisée, l’organisation résultant sans plus de l’application continue d’un schème assimilateur à une diversité donnée.

Bref, dans tous les domaines, l’activité assimilatrice apparaît comme étant à la fois la résultante et la source de l’organisation : c’est-à-dire que du point de vue psychologique, qui est nécessairement fonctionnel et dynamique, elle constitue un véritable fait premier. Or, si nous avons montré, stade après stade, comment les progrès du mécanisme assimilateur engendrent les diverses opérations intellectuelles, il reste à expliquer, plus synthétiquement, comment le fait initial de l’assimilation rend compte des caractères essentiels de l’intelligence, soit du jeu combiné de la construction mentale aboutissant à la déduction et de l’expérience effective ou représentative.

Le principal problème à résoudre, pour une interprétation fondée sur l’assimilation, comme d’ailleurs pour toute théorie de l’intelligence faisant appel à l’activité biologique du sujet lui-même, est, nous semble-t-il, le suivant : comment expliquer, si c’est un même processus d’assimilation de l’univers à l’organisme qui se poursuit du plan physiologique au plan rationnel, que le sujet en vienne à comprendre la réalité extérieure suffisamment pour être « objectif » et se situer lui-même en elle ? L’assimilation physiologique est, en effet, entièrement centrée sur l’organisme : elle est une incorporation du milieu au corps vivant et le caractère centripète de ce processus est si poussé que les éléments incorporés perdent leur nature spécifique pour être transformés en substances identiques à celles du corps propre. L’assimilation rationnelle, au contraire, telle qu’elle se révèle dans le jugement, ne détruit nullement l’objet incorporé au sujet, puisque,

en manifestant l’activité de celui-ci, elle la soumet à la réalité de celui-là. L’antagonisme de ces deux termes extrêmes est tel que l’on se refuserait de les attribuer au même mécanisme si l’assimilation sensori-motrice ne venait faire le pont entre les deux : en sa source, en effet, l’assimilation sensori-motrice est aussi égocentrique que l’assimilation physiologique, puisqu’elle ne se sert de l’objet que pour alimenter le fonctionnement des opérations du sujet, tandis qu’en son aboutissement le même élan d’assimilation parvient à insérer le réel dans des cadres exactement adaptés à ses caractères objectifs, si bien que ces cadres sont prêts à être transportés sur le plan du langage sous forme de concepts et de relations logiques. Comment donc expliquer ce passage de l’incorporation égocentrique à l’adaptation objective, passage sans lequel la comparaison de l’assimilation biologique et de l’assimilation intellectuelle ne serait qu’un jeu de mots ?

Une solution facile consisterait à attribuer cette évolution aux progrès de l’accommodation seule. On se rappelle, en effet, que l’accommodation, d’abord réduite à un simple ajustement global, donne lieu, lors de la coordination des schèmes secondaires et surtout des réactions circulaires tertiaires, à des tâtonnements dirigés et à des conduites expérimentales de plus en plus précises. Ne suffirait-il donc pas, pour expliquer le passage de l’assimilation déformante à l’assimilation objective, de faire appel à ce facteur concomitant qu’est l’accommodation ?

Sans doute, c’est bien le progrès de l’accommodation qui marque l’objectivité croissante des schèmes d’assimilation. Mais se contenter d’une telle explication reviendrait ou bien à répondre à la question par la question même, ou bien à dire que l’assimilation des choses au sujet perd de plus en plus d’importance au fur et à mesure du développement de l’intelligence. En réalité, l’assimilation conserve à chaque étape le même rôle essentiel et le vrai problème, qui est de savoir comment les progrès de l’accommodation sont possibles, ne peut être résolu qu’en recourant une fois de plus à l’analyse du mécanisme assimilateur.

En effet, pourquoi l’accommodation des schèmes au milieu extérieur, qui devient si précise au fur et à mesure du développement, n’est-elle pas donnée dès les débuts ? Pourquoi l’évolution de l’intelligence sensori-motrice apparaît-elle comme une extraversion progressive au lieu que les opérations élémentaires soient d’emblée tournées vers le milieu externe ? En réalité cette extériorisation graduelle, qui apparaît au premier abord comme le caractère essentiel de la succession de nos six stades, ne constitue que l’un des deux aspects de cette évolution. Le second mouve-

ment, exactement complémentaire et nécessaire à l’explication du premier, n’est autre que le processus de coordination croissante marquant les progrès de l’assimilation comme telle. Tandis que les schèmes initiaux ne sont reliés entre eux que grâce à leur substructure réflexe et organique, les schèmes plus évolués, d’abord primaires, puis secondaires et tertiaires, s’organisent peu à peu en systèmes cohérents grâce à un processus d’assimilation mutuelle sur lequel nous avons maintes fois insisté et que nous avons comparé à l’implication croissante des concepts et des relations. Or, non seulement ce progrès de l’assimilation est corrélatif de celui de l’accommodation, mais encore c’est lui qui rend possible l’objectivation graduelle de l’intelligence elle-même.

En effet, le propre d’un schème d’assimilation est de tendre à s’appliquer à tout et de conquérir l’univers de la perception dans sa totalité. Mais en se généralisant ainsi, force lui est de se différencier. Cette différenciation ne résulte pas seulement de la diversité des objets auxquels le schème doit s’accommoder : une telle explication nous ramènerait à la solution déjà rejetée, trop simple parce que rien ne contraint l’enfant à tenir compte de la multiplicité du réel, tant que son assimilation est déformante, c’est-à-dire tant qu’il utilise les objets comme simples aliments fonctionnels. La différenciation des schèmes s’opère dans la mesure où les objets sont assimilés par plusieurs schèmes à la fois et que leur diversité devient ainsi suffisamment digne d’intérêt pour s’imposer à l’accommodation (par exemple, les tableaux visuels sont différenciés par la préhension, la succion, l’ouïe, etc.). Sans doute, même sans coordination avec d’autres schèmes, chacun d’eux donne lieu à des différenciations spontanées, mais elles demeurent peu importantes et c’est l’infinie variété des combinaisons possibles entre schèmes qui est le grand facteur de différenciation. On sait ainsi comment le progrès de l’accommodation est corrélatif de celui de l’assimilation : c’est dans la mesure où la coordination des schèmes pousse le sujet à s’intéresser à la diversité du réel que l’accommodation différencie les schèmes, et non pas en vertu d’une tendance immédiate à l’accommodation.

Or, cette coordination et cette différenciation des schèmes suffisent à rendre compte de l’objectivation croissante de l’assimilation sans qu’il soit besoin de rompre l’unité de ce processus pour expliquer le passage de l’incorporation égocentrique des débuts au jugement proprement dit. Que l’on compare, à titre d’exemple, l’attitude du bébé devant un objet qu’il balance ou un corps qu’il lance à terre à celle que supposent les jugements « ceci est un objet suspendu » ou « les corps tombent ». Ces juge-

ments sont assurément plus « objectifs » que les attitudes actives correspondantes, en ce sens que ces dernières se bornent à assimiler les données perçues à une activité pratique du sujet, tandis que les propositions formulées les insèrent, non plus dans un schème unique et élémentaire, mais dans un système complexe de schèmes et de relations : les définitions de l’objet suspendu ou de la chute des corps supposent, en effet, une élaboration des caractères des choses en classes hiérarchisées unies par des rapports multiples, schèmes et rapports englobant de près ou de loin toute l’expérience présente et passée du sujet. Mais, à part cette différence de complexité, donc de différenciation et de coordination des schèmes (et sans parler, bien entendu, de leur traduction symbolique sur le plan du langage et du regroupement que suppose cette construction verbale et cette socialisation), ces jugements ne font pas autre chose que d’incorporer les qualités perçues dans un système de schèmes reposant en définitive sur l’action du sujet. On n’aurait pas de peine, en effet, à montrer que les classes et rapports hiérarchisés impliqués par ces jugements s’appliquent en dernière analyse sur les schèmes sensori-moteurs sous-jacents à toute élaboration active. Ainsi les qualités de position, de forme, de mouvement, etc. perçues chez l’objet suspendu ou chez les corps qui tombent ne sont en elles-mêmes ni plus ni moins objectives que les qualités plus globales servant au bébé à reconnaître l’objet à balancer ou l’objet à jeter : c’est la coordination elle-même, c’est-à-dire l’assimilation multiple construisant un nombre croissant de relations entre les complexes « action × objet » qui explique l’objectivation. C’est ce que nous verrons en détail, au cours du vol. II, en étudiant la construction de l’objet et l’objectivation de l’espace, de la causalité et du temps durant les deux premières années de l’enfance.

C’est donc un seul et même processus d’assimilation qui conduit le sujet en voie de s’incorporer l’univers à structurer cet univers en fonction de sa propre organisation et à situer fina-lement son activité parmi les choses elles-mêmes. Mais, si cette inversion graduelle de sens de l’assimilation n’est pas due à l’expérience seule, le rôle de l’accommodation à l’expérience n’en est pas moins nécessaire, et il convient de le rappeler mainte-nant. Les théories en cours tendent ou bien à surestimer le rôle de l’expérience, comme l’empirisme néo-associationniste, ou à le sous-estimer, comme la psychologie de la forme. En réalité, nous l’avons vu à l’instant, l’accommodation des schèmes à l’expérience se développe dans la mesure même des progrès de l’assimilation. Autrement dit, les relations entre le sujet et son milieu

consistent en une interaction radicale, telle que la conscience ne débute ni par la connaissance des objets ni par celle de l’activité propre, mais par un état indifférencié et que de cet état procèdent deux mouvements complémentaires, l’un d’incorporation des choses au sujet, l’autre d’accommodation aux choses elles-mêmes.

Mais en quoi consiste l’apport du sujet et comment distinguer l’influence de l’objet I. Au début la distinction demeure illusoire : l’objet en tant qu’aliment fonctionnel et l’activité propre sont radicalement confondus. Par contre, dans la mesure où l’accommodation se différencie de l’assimilation, on peut dire que le rôle du sujet s’affirme essentiellement dans l’élaboration des formes tandis que c’est à l’expérience à les pourvoir d’un contenu. Seulement, ainsi que nous l’avons noté précédemment, la forme ne saurait être dissociée de la matière : les structures ne sont pas préformées à l’intérieur du sujet mais se construisent au fur et à mesure des besoins et des situations. Elles dépendent donc en partie de l’expérience. Inversement, l’expérience n’est pas seule à rendre compte de la différenciation des schèmes, puisque par leurs coordinations mêmes, les schèmes sont susceptibles de multiplications. L’assimilation ne se réduit donc pas à une simple identification, mais est construction de structures en même temps qu’incorporation des choses à ces structures. En bref, le dualisme du sujet et de l’objet se ramène à une simple différenciation progressive entre un pôle centripète et un pôle centrifuge au sein des interactions constantes de l’organisme et du milieu. Aussi bien, l’expérience n’est-elle jamais réception simplement passive : elle est accommodation active, corrélative à l’assimilation.

Cette interaction de l’accommodation à l’expérience et de l’assimilation organisatrice permet, semble-t-il, de fournir une réponse à la question cruciale de toute théorie de l’intelligence : comment expliquer l’union de la fécondité propre à la construction intellectuelle avec sa rigueur progressive ? Il ne faut pas oublier, en effet, que si, dans l’ordre des sciences, la psychologie procède des disciplines biologiques, c’est à elle cependant qu’incombe la tâche redoutable d’expliquer les principes des mathématiques — car, étant donnée l’interdépendance du sujet et de l’objet, les sciences elles-mêmes constituent un cercle et, si les sciences physico-chimiques qui fournissent leurs principes à la biologie reposent sur les sciences mathématiques, celles-ci de leur côté, procèdent de l’activité du sujet et reposent sur la psychologie et, partant, sur la biologie. C’est ainsi que les géomètres recourent à des données psychologiques pour expliquer la cons-

titution de l’espace et des objets solides et que nous verrons, au cours du vol. II, comment les lois de l’intelligence sensori-motrice rendent compte de la naissance des « groupes de déplacements » et de la permanence de l’objet. Il est donc nécessaire, pour toute théorie de l’intelligence, de songer à la généralité des problèmes qu’elle soulève, et c’est ce qu’a bien compris Wertheimer, par exemple, lorsqu’il a tenté d’appliquer la « Gestaltthéorie » à la question du syllogisme.

Pour ce qui est de la fécondité du raisonnement, on peut concevoir l’acte de la construction intellectuelle d’un grand nombre de manières oscillant entre la découverte d’une réalité extérieure toute faite (empirisme) et l’explicitation d’une structure interne déjà préformée (théorie de la forme). Mais, dans le premier cas, si le travail de l’intelligence aboutit à des résultats indéfiniment féconds, puisque l’esprit est appelé à découvrir peu à peu un univers déjà tout structuré et entièrement construit, ce travail ne comporte aucun principe interne de construction et par conséquent aucun principe de rigueur déductive. Dans le second cas, au contraire, c’est du sujet comme tel que procède le progrès intellectuel, mais si la maturation interne des structures est susceptible d’expliquer leur cohérence progressive, c’est aux dépens de la fécondité, car quelle raison avons-nous de croire que des formes, si nombreuses soient-elles, nées de la structure seule du sujet sans que son expérience intervienne suffiront à embrasser la réalité tout entière ? Or, dans la mesure où l’on admet l’interdépendance nécessaire de l’accommodation à l’expérience et de l’assimilation à l’activité propre, la fécondité devient en droit corrélative de la cohérence. En effet, tous les intermédiaires se présentent alors entre la simple découverte empirique, celle qui résulte de l’insertion purement fortuite d’une donnée nouvelle dans un schème, et la combinaison interne des schèmes aboutissant à une construction mentale. Dans la découverte la plus empirique (comme celle qui résulte des réactions circulaires tertiaires), intervient déjà un élément d’assimilation, lequel, sous les espèces de la répétition active et du besoin intellectuel de conservation, annonce le jugement d’identité, de même que dans la combinaison interne la plus raffinée (comme les constructions mathématiques) intervient encore un donné auquel la pensée doit s’accommoder. Par conséquent, il n’existe pas d’opposition de nature entre la découverte et l’invention (pas plus qu’entre l’induction et la déduction), toutes deux témoignant à la fois d’une activité de l’esprit et d’un contact avec le réel.

Dira-t-on, dès lors, que l’organisation assimilatrice ne pré-

sente par elle-même aucune fécondité et se borne à un travail d’identification, la nouveauté résultant toujours de la réalité extérieure assimilée ? Mais précisément l’interaction du sujet et de l’objet est telle, étant donnée l’interdépendance de l’assimilation et de l’accommodation, qu’il est impossible de concevoir l’un des termes sans l’autre. Autrement dit, l’intelligence est construction de relations et non pas seulement identification : l’élaboration des schèmes implique autant une logique de relations qu’une logique de classes. Par conséquent, l’organisation intellectuelle est en elle-même féconde, puisque les relations s’engendrent les unes les autres, et cette fécondité fait corps avec la richesse du réel, puisque les relations ne se conçoivent pas indépendamment des termes qu’ils relient, pas plus que l’inverse.

Quant à la rigueur ou à la cohérence ainsi obtenue, elle est en proportion directe de la fécondité, et cela dans la mesure où la coordination des schèmes égale leur différenciation. Or, comme c’est précisément cette coordination croissante qui permet l’accommodation à la diversité du réel, et que la coordination s’obtient non seulement par fusion identificatrice, mais encore par n’importe quel système de relations réciproques, il y a bien corrélation entre l’unité du système des schèmes et sa richesse. En effet, la rigueur des opérations ne résulte pas nécessairement de l’identification, mais de leur réciprocité en général : l’assimilation réciproque qui rend compte de la coordination des schèmes est donc le point de départ de cette réversibilité des opérations, laquelle, à tous les niveaux, apparaît comme le critère de la rigueur et de la cohérence.

En bref, le problème de l’invention, qui constitue à bien des égards le problème central de l’intelligence, ne requiert, dans l’hypothèse des schèmes, aucune solution spéciale pour cette raison que l’organisation dont témoigne l’activité assimilatrice est essentiellement construction et qu’ainsi elle est, en fait, invention dès le début. C’est pourquoi le sixième stade, ou stade de l’invention par combinaison mentale, nous est apparu comme le couronnement des cinq précédents et non pas comme le début d’une période nouvelle : dès l’intelligence empirique des quatrième et cinquième stades, et même dès la construction des schèmes primaires et secondaires ce pouvoir de construction est en germe et se révèle en chaque opération.

En conclusion, l’assimilation et l’accommodation, d’abord antagonistes dans la mesure où la première demeure égocentrique et où la seconde est simplement imposée par le milieu extérieur, se complètent l’une l’autre dans la mesure où elles se différen-

cient, la coordination des schèmes d’assimilation favorisant les progrès de l’accommodation et réciproquement. C’est ainsi que, dès le plan sensori-moteur, l’intelligence suppose une union toujours étroite de l’expérience et de la déduction, union dont la rigueur et la fécondité de la raison seront un jour le double produit.