Chapitre VI.
Le hasard, lâirrĂ©versibilitĂ© et lâinduction
a
GrĂące aux principes de conservation, le sujet applique au rĂ©el les mĂ©canismes rĂ©versibles constituant ses propres opĂ©rations rationnelles et sâattend Ă ce que les modifications de lâobjet se plient Ă cette rĂ©versibilitĂ© qui caractĂ©rise lâintelligence elle-mĂȘme, par opposition Ă lâaction Ă©lĂ©mentaire. Du point de vue psychogĂ©nĂ©tique, câest mĂȘme en dĂ©couvrant lâinversion possible de ses actions (de rĂ©unir, dĂ©placer, etc.), que le sujet parvient simultanĂ©ment Ă les grouper en opĂ©rations et Ă concevoir la conservation des propriĂ©tĂ©s objectives, celles-ci Ă©tant Ă leur tour considĂ©rĂ©es comme dues Ă des transformations rĂ©versibles.
Et effectivement, les phĂ©nomĂšnes mĂ©caniques sont rĂ©versibles en ce sens que les Ă©quations restent vraies si lâon change tous les signes des vecteurs. Un mouvement est ainsi rĂ©versible, une composition de forces lâest aussi. Le temps mĂ©canique lui-mĂȘme est rĂ©versible, en ce sens que si lâon nâa Ă faire quâĂ des trajectoires assignables, Ă des masses et Ă des forces (Ă condition par consĂ©quent de faire abstraction des faits thermodynamiques, biologiques ou psychologiques) on peut inverser le sens des mouvements et changer de signe la succession temporelle sans altĂ©rer les lois elles-mĂȘmes.
Il est vrai que cette rĂ©versibilitĂ© mĂ©canique, dont les physiciens aiment Ă faire le prototype des processus rĂ©versibles, par opposition aux phĂ©nomĂšnes thermodynamiques, nâest pas identique Ă la rĂ©versibilitĂ© logique ou mathĂ©matique, pas plus quâune Ă©galitĂ© physique nâest identique Ă une Ă©galitĂ© gĂ©omĂ©trique ou arithmĂ©tique. La rĂ©alitĂ© matĂ©rielle, comme lâa profondĂ©ment dit Duhem 1, nâest jamais entiĂšrement rĂ©versible : elle peut ĂȘtre renversable, ce qui nâest pas la mĂȘme chose, car, pour inverser un processus mĂȘme purement mĂ©canique il faut faire intervenir des forces nouvelles qui nâĂ©taient pas contenues dans le mĂ©canisme dont on renverse le sens. Il nâen reste pas moins que, pour la pensĂ©e, le fait mĂ©canique est renversable dans le sens oĂč deux grandeurs physiques sont Ă©galisables et oĂč un ensemble dâĂ©lĂ©ments rĂ©els est dĂ©nombrable, câest-Ă -dire que, moyennant lâintervention dâactions voulues (dĂ©placements, etc.), il peut ĂȘtre inversĂ© comme les grandeurs peuvent ĂȘtre Ă©galisĂ©es et les Ă©lĂ©ments dĂ©nombrĂ©s.
Or, parmi les grands principes de conservation, il en est un dont lâhistoire a montrĂ© que, sâil correspond Ă un invariant comparable aux autres en ce sens quâil Ă©mane comme les autres des opĂ©rations rĂ©versibles de la pensĂ©e logico-mathĂ©matique, il ne correspond pas Ă une rĂ©versibilitĂ© physique ou Ă une « renversabilité » du mĂȘme type que les autres : câest la conservation de lâĂ©nergie. Leibniz dĂ©jĂ , dans un passage souvent reproduit, se faisait lâobjection que la force vive mv2, en se rĂ©pandant dans un corps Ă©lastique, ne se retrouve pas sous la mĂȘme forme quâavant, et comparaĂźt cette dispersion de la force au monnayage de gros Ă©cus en petites piĂšces. La « dĂ©gradation » de lâĂ©nergie en chaleur a montrĂ© depuis quâun tel monnayage nâest effectivement pas rĂ©versible, câest-Ă -dire que, si lâĂ©nergie se conserve, elle descend par contre une pente, avec le fractionnement, quâelle ne peut plus remonter en systĂšme clos parce que ce fractionnement sâaccompagne de brassage.
On sait, en effet, comment cette direction Ă sens unique de lâĂ©nergie thermique en sa diffusion, celle-ci Ă©tant mesurĂ©e Ă ce que Clausius a appelĂ© lâentropie, a trouvĂ© depuis Boltzmann une explication dont lâimportance est essentielle du point de vue de lâhistoire de la pensĂ©e : cette irrĂ©versibilitĂ© est due au mĂ©lange, câest-Ă -dire que, Ă lâencontre des processus mĂ©caniques dans lesquels chaque systĂšme de mouvements constitue une chaĂźne simple et isolable de sĂ©quences causales, il intervient dans les processus thermodynamiques un brouillage gĂ©nĂ©ral. Or, ce mĂ©lange, ou cette « interfĂ©rence des sĂ©ries causales », comme disait Cournot pour dĂ©finir le hasard, est irrĂ©versible pour cette raison trĂšs simple quâil nây a plus alors de « sĂ©ries », câest-Ă -dire de suites simples, et que le mĂ©lange, en tant quâeffet global ne peut plus ĂȘtre considĂ©rĂ© comme le rĂ©sultat dâune opĂ©ration : Ă dĂ©mĂȘler ce quâon a mĂȘlĂ©, on sâaperçoit que le chemin du retour et plus long et plus laborieux que le trajet de lâaller. Lâirrationnel (non pas dans le sens du « divers » meyersonien, relatif Ă la thĂšse de lâidentification, mais au sens ordinaire du terme), câest-Ă -dire le dĂ©sordre, semble donc sâinstaller Ă lâintĂ©rieur du fait physique, ce qui donne Ă penser quâil interviendrait peut-ĂȘtre ainsi du non-opĂ©ratoire dans la science elle-mĂȘme.
Le problĂšme Ă©pistĂ©mologique soulevĂ© par ces constatations est dâautant plus gĂ©nĂ©ral que, comme lâa dĂ©veloppĂ© Max Planck en des pages lumineuses, la classification essentielle des faits physiques nâest pas Ă fonder sur les oppositions classiques (mĂ©canique et Ă©lectrodynamique, etc.) qui se sont peu Ă peu rĂ©duites, mais bien sur la diffĂ©rence beaucoup plus importante qui sĂ©pare les phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles et les phĂ©nomĂšnes rĂ©versibles : « à lâavenir, je dis quâĂ mon avis les phĂ©nomĂšnes physiques se partageront en deux grandes classes, les phĂ©nomĂšnes rĂ©versibles et les phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles ». « Dans les Ă©quations diffĂ©rentielles des phĂ©nomĂšnes rĂ©versibles⊠on peut Ă volontĂ© changer le signe algĂ©brique du temps ». De plus « ils obĂ©issent intĂ©gralement, comme Helmholtz lâa montrĂ©, au principe de moindre action », ce qui « permet de donner des solutions quantitatives exactes aux problĂšmes les concernant ». Quant aux phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles, le principe de moindre action ne suffit plus car leur « propriĂ©tĂ© la plus gĂ©nĂ©rale » est « celle de tendre vers un Ă©tat final dĂ©finitif » 2. Tels sont les processus de diffusion, la thĂ©orie cinĂ©tique des gaz, les phĂ©nomĂšnes de frottement, etc.
DâoĂč le problĂšme, ou plutĂŽt les deux problĂšmes solidaires quâune telle situation pose Ă lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique : comment est nĂ©e lâidĂ©e de hasard, si le mĂ©lange constitue lâopposĂ© de lâopĂ©ratoire, et comment les opĂ©rations de lâintelligence sont-elles parvenues Ă surmonter cet obstacle et Ă assimiler le hasard lui-mĂȘme ? Sur le premier point, on soutiendra dâemblĂ©e que le hasard, Ă©tant rĂ©fractaire Ă lâopĂ©ratoire, ne peut donc provenir que de lâexpĂ©rience elle-mĂȘme. Mais les choses sont loin dâĂȘtre aussi simples. Chacun sait combien tardive a Ă©tĂ© lâapparition de lâidĂ©e de hasard, quâignorent les « primitifs » et Ă laquelle la science a rĂ©pugnĂ© bien longtemps. On rĂ©pondra que le hasard Ă©tant irrationnel, la pensĂ©e scientifique a naturellement commencĂ© par vouloir le nier, ne cherchant dâabord dans la nature que ce qui correspond aux opĂ©rations les plus simples de lâintelligence. Il y a en cela du vrai, mais nous sommes encore bien loin de compte, puisque la mentalitĂ© primitive et le sens commun lui-mĂȘme, qui sont peu rationnels, nâen acceptent pas pour autant lâidĂ©e du hasard et que câest en fonction seulement des progrĂšs de la dĂ©duction, quâune telle notion a fini par devenir Ă la fois claire et distincte.
Le statut gĂ©nĂ©tique, si lâon peut dire, de lâidĂ©e de hasard est donc plein de paradoxes. Nous avons, en effet, Ă©tĂ© conduits Ă admettre, en Ă©tudiant le fonctionnement de lâintelligence et de la perception, que les faits mentaux comme les faits physiques se classent eux-mĂȘmes en rĂ©versibles et en irrĂ©versibles, câest-Ă -dire quâil y a des actions exactement renversables et dâautres qui ne le sont pas : ainsi lâintelligence et ses opĂ©rations une fois formĂ©es sont rĂ©versibles, tandis que la motricitĂ© Ă©lĂ©mentaire (habitudes), la perception, lâintelligence enfantine Ă son niveau intuitif, etc., sont irrĂ©versibles. Or, il se trouve que ce sont prĂ©cisĂ©ment les formes de pensĂ©e rĂ©versibles qui sont seules aptes Ă former les notions du hasard et de lâirrĂ©versible, tandis que les formes dâaction et de pensĂ©e irrĂ©versibles sont impuissantes Ă apprĂ©hender pratiquement ou Ă se reprĂ©senter les formes de rĂ©alitĂ© irrĂ©versibles comme elles ! Câest donc une fois de plus de la genĂšse psychologique exacte des notions ou des intuitions, quâil nous faut partir, pour comprendre la destinĂ©e et le rĂŽle des idĂ©es de hasard et de probabilitĂ© dans lâhistoire de la pensĂ©e scientifique.
§ 1. La genĂšse de lâidĂ©e de hasard
Les notions du hasard et du mĂ©lange irrĂ©versible lui-mĂȘme ne se construisent quâen Ă©troite corrĂ©lation avec leur contraire, câest-Ă -dire avec les opĂ©rations ordonnĂ©es et rĂ©versibles. Ces idĂ©es constituent donc des modĂšles de concepts intelligibles ou rationnels, mais portant sur des rĂ©alitĂ©s irrationnelles que la raison assimile sans les dĂ©truire et comprend en tant quâirrationnelles sans leur enlever dâautres caractĂšres que ceux dont elles Ă©taient indĂ»ment revĂȘtues par le moi (en particulier par lâaffectivitĂ©) avant cette assimilation.
Câest, en effet une chose remarquable que lâenfant demeure insensible au concept de hasard tant que son intelligence demeure incapable de composition opĂ©ratoire. Certes, il est comprĂ©hensible que, sur le plan verbal, lâidĂ©e de hasard demeure absente dâune reprĂ©sentation prĂ©opĂ©ratoire de lâunivers, qui se contentera de recourir aux notions de croissance et de force vivante, de fabrication intentionnelle et de finalisme en gĂ©nĂ©ral, pour expliquer les phĂ©nomĂšnes dont seule une composition des Ă©lĂ©ments statiques ou des mouvements rendrait compte rationnellement : tout a sa raison dâĂȘtre en un univers formĂ© de corps Ă la fois vivants et fabriquĂ©s, et câest Ă cause de cette exclusion en quelque sorte a priori de tout hasard que les « pourquoi » de lâenfant sont si souvent posĂ©s comme si les rĂ©alitĂ©s les plus fortuites, pour nous, comportaient une explication Ă la fois causale et finaliste 3. Mais de telles reprĂ©sentations verbales, câest-Ă -dire portant sur les domaines qui Ă©chappent Ă lâaction directe du sujet, nâentraĂźnent pas ipso facto la nĂ©gation du hasard dans la sphĂšre de lâaction elle-mĂȘme, et effectivement la reconnaissance des rapports « alĂ©atoires » est beaucoup plus prĂ©coce en ce domaine de lâaction quâen celui de la reprĂ©sentation du monde en gĂ©nĂ©ral. Seulement, mĂȘme, en ce qui concerne lâaction comme telle, la notion du hasard nâapparaĂźt pas avant les constructions opĂ©ratoires rĂ©versibles, bien que constituant en un sens leur contraire. Câest lĂ le paradoxe sur lequel il convient dâinsister.
Prenons comme exemple lâintuition du mĂ©lange dâun ensemble dâĂ©lĂ©ments matĂ©riels, laquelle constitue assurĂ©ment le prototype du fortuit et de lâirrĂ©versible. PrĂ©sentons Ă lâenfant une boĂźte rectangulaire, ouverte et inclinĂ©e, dont la partie infĂ©rieure est occupĂ©e par une rangĂ©e de quelques perles rouges suivies de quelques perles blanches. Faisons basculer la boĂźte et prĂ©voir dans quel ordre se replaceront les perles : les blanches resteront-elles ensemble dâun mĂȘme cĂŽtĂ©, et les rouges Ă©galement de lâautre cĂŽtĂ©, ou y aura-t-il mĂ©lange ? Les jeux de bascule successifs augmenteront-ils le mĂ©lange ou au contraire ? Et un nombre toujours croissant de mouvements de bascules conduira-t-il Ă un dĂ©sordre maximum ou Ă un retour fatal Ă lâarrangement initial ? Or, chose curieuse, câest prĂ©cisĂ©ment au niveau oĂč la pensĂ©e de lâenfant demeure irrĂ©versible (faute de composition opĂ©ratoire) quâil croit Ă un retour nĂ©cessaire au point de dĂ©part (rĂ©sultat dâun premier chassĂ©-croisĂ© gĂ©nĂ©ral entre les perles rouges et blanches, puis dâun deuxiĂšme chassĂ©-croisĂ© en sens inverse), tandis que, lorsque sa pensĂ©e devient rĂ©versible (vers 7-8 ans, câest-Ă -dire Ă lâĂąge de la construction des premiers « groupements » logiques, du groupe des nombres entiers, de la conservation des quantitĂ©s de matiĂšre, etc.), il croit Ă un mĂ©lange croissant, comme cas le plus probable, et Ă la simple possibilitĂ© dâun retour, mais Ă titre de cas particulier fortuit et trĂšs peu probable. Ce nâest mĂȘme que vers 11-12 ans quâil devient capable dâanalyser le mĂ©canisme rĂ©el du mĂ©lange, en concevant lâensemble des trajectoires simultanĂ©es de toutes les perles comme un systĂšme dâentrecroisements dus aux chocs, câest-Ă -dire comme un jeu plus ou moins complexe dâinterfĂ©rences rĂ©ductibles Ă une suite de permutations.
DĂšs ce premier exemple, le paradoxe apparaĂźt en pleine lumiĂšre. Au niveau oĂč le sujet est encore incapable dâopĂ©rations rĂ©versibles, telles que de juger Ă©gales les distances AB et BA ou dâinverser un ordre ABC⊠en un ordre âŠCBA, etc., il juge tout naturel le retour Ă lâordre initial dâun certain nombre de perles mĂ©langĂ©es, comme si le mĂ©lange constituait une opĂ©ration directe, dont lâinverse serait ce que lâenfant lui-mĂȘme appelle le « dĂ©mĂ©lange ». Câest au contraire aux niveaux oĂč le sujet devient capable dâopĂ©rations rĂ©versibles concrĂštes, puis formelles, quâil comprend lâirrĂ©versibilitĂ© du mĂ©lange, puis sa nature combinatoire. En rĂ©alitĂ©, la contradiction nâest quâapparente, car le retour au point de dĂ©part aprĂšs mĂ©lange nâa nullement, pour la pensĂ©e intuitive des petits, la valeur que prendra une opĂ©ration inverse chez les grands : lorsque les petits nâarrivent pas, p. ex., Ă inverser un ordre ABC⊠en lâordre âŠCBA, câest que le second ordre constitue Ă leurs yeux un Ă©tat dâimportance Ă©quivalente Ă lâĂ©tat ABC⊠et qui annule ce dernier, dâoĂč la difficultĂ© de lâinversion de lâun des Ă©tats dans lâautre ; au contraire, le mĂ©lange, empiriquement constatĂ©, des perles initialement bien rangĂ©es, nâest nullement pour eux un « état » ou un ordre comparable au premier et susceptible de lâannuler ; câest simplement un dĂ©sordre momentanĂ© ou un accident, nâexcluant pas lâexistence, chez les perles dâune sorte de tendance Ă rentrer dans lâordre. Il y a donc retour au point de dĂ©part parce quâil y a incomprĂ©hension de la nature du mĂ©lange et que lâordre initial nâa pas cessĂ© dâexercer son action : le sujet demeure pour ainsi dire intuitivement attachĂ© Ă cet ordre initial comme Ă un Ă©tat privilĂ©giĂ©. Câest par contre seulement lorsque les opĂ©rations rĂ©versibles sont construites en dâautres domaines que le sujet parvient Ă distinguer ce qui, dans le rĂ©el, est rĂ©versible et irrĂ©versible.
Les expĂ©riences, portant sur le tirage au sort confirment cette mĂȘme absence de la notion de hasard au niveau prĂ©opĂ©ratoire et son apparition lors de la formation des opĂ©rations rĂ©versibles. Câest ainsi que mettant dans un sac, p. ex. 1 perle blanche, 5 rouges, 10 vertes et 15 bleues, nous prions le sujet de secouer lui-mĂȘme le sac pour assurer le mĂ©lange, puis de prĂ©voir le rĂ©sultat le plus probable des tirages successifs dâune perle ou dâun couple de perles. Or les petits raisonnent comme sâil nâintervenait aucun brassage et comme si les quantitĂ©s en jeu ne jouaient pas de rĂŽle nĂ©cessaire : ils prĂ©voient p. ex. la sortie des perles dans lâordre mĂȘme du tableau de distribution indiquĂ© (et laissĂ© Ă cĂŽtĂ© dâeux Ă titre dâaide-mĂ©moire) : la premiĂšre perle tirĂ©e sera une blanche, puis une rouge, etc. Ou bien encore nous jouons Ă pile ou face en prĂ©sentant au sujet une vingtaine de jetons pourvus dâune croix dâun cĂŽtĂ© et dâun petit cercle de lâautre : aprĂšs avoir fait prĂ©voir puis constater le rĂ©sultat obtenu en lançant les jetons, isolĂ©ment ou tous ensemble, nous vidons sur la table le contenu bien brassĂ© dâun sac, ne contenant (Ă lâinsu du sujet) que des jetons portant une croix sur chaque face. Or, les petits ne voient lĂ aucun miracle : « ils se sont tous tournĂ©s du mĂȘme cĂŽté », etc. ; au niveau des opĂ©rations concrĂštes, dĂ©jĂ , le sujet soupçonne par contre dâemblĂ©e lâintervention dâune cause Ă©trangĂšre aux donnĂ©es initiales, et retourne lâun des jetons pour voir ce qui sâest passé ! LâĂ©tude des distributions uniformes (gouttes de pluie tombant en petit nombre sur une surface carrelĂ©e) ou centrĂ©e (courbe de Gauss rĂ©sultant de lâĂ©coulement de grains Ă partir dâun entonnoir), donne lieu aux mĂȘmes constatations : ce nâest que vers 7-8 ans quâune certaine intuition des probabilitĂ©s atteste lâĂ©laboration de la notion de hasard.
Lâanalyse de ces rĂ©actions montre surtout le pourquoi de ce caractĂšre tardif de la formation de lâidĂ©e de hasard. La construction dâune telle notion suppose, en effet, la diffĂ©renciation systĂ©matique entre divers plans de modalitĂ©, tels que le possible et le nĂ©cessaire, le plus ou moins probable, etc. Or, seule la composition opĂ©ratoire des actions est susceptible de conduire Ă la reconnaissance des sĂ©quences nĂ©cessaires (p. ex. : « si x est A il est nĂ©cessairement B ») ou logiquement possibles (p. ex : « si x est B, alors il est A ou Aâ ») et par consĂ©quent Ă leur diffĂ©renciation dâavec les simples constatations de fait. Ă lâĂ©tat isolĂ©, une action ne conduit au contraire quâĂ des anticipations plus ou moins sĂ»res mais relativement indiffĂ©renciĂ©es du point de vue objectif : elle se caractĂ©risera donc par des nuances subjectives allant de la certitude Ă lâincertitude, celle-ci Ă©tant due Ă lâignorance des causes et non pas Ă la reprĂ©sentation de leurs interfĂ©rences possibles, ainsi quâĂ lâimagination de caprices ou dâintentions arbitraires et non pas Ă la comprĂ©hension du hasard. Pleuvra-t-il, p. ex., dans la journĂ©e ? Lâanticipation est incertaine, soit parce que le sujet croit Ă des causes cachĂ©es, soit parce que les Ă©lĂ©ments sont sentis comme douĂ©s dâune certaine liberté : « la pluie devrait bien venir, mais elle ne le veut pas cet Ă©té », dira ainsi un paysan peu cultivĂ©. Lâaction isolĂ©e ne suffit donc pas Ă lâĂ©laboration des modalitĂ©s indispensables Ă lâidĂ©e de hasard : dâune part, lâimprĂ©vu quâelle est obligĂ©e dâadmettre ne coĂŻncide pas avec lâimprĂ©visible, qui suppose une analyse opĂ©ratoire portant sur lâenchevĂȘtrement, soit des sĂ©quences causales, soit des connexions logiques ; dâautre part, elle demeure, Ă©trangĂšre Ă lâidĂ©e de distribution dâensemble, parce que cette idĂ©e, corrĂ©lative de lâimprĂ©visibilitĂ© des tirages particuliers, suppose une composition de toutes ces compensations possibles et non pas seulement le sentiment de la nĂ©cessitĂ© en quelque sorte morale que lâon observe dans les premiĂšres formes subjectives de prĂ©vision de la compensation. Câest pourquoi, aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires de la pensĂ©e, le sujet ne comprend ni le mĂ©lange (sous lequel un ordre fictif est supposĂ© se conserver), ni lâirrĂ©versibilitĂ© (le retour Ă lâordre initial Ă©tant dĂ» Ă la permanence de son action), ni lâimpossibilitĂ© de « miracles » tels que lâunanimitĂ© rĂ©pĂ©tĂ©e des piles ou des faces au cours de tirages successifs.
En corrĂ©lation avec la formation des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, au contraire, la notion de hasard commence Ă se dessiner en tant que caractĂ©risant les systĂšmes incomposables et irrĂ©versibles, par opposition aux premiĂšres coordinations opĂ©ratoires rĂ©versibles. Câest ainsi que, dans la mesure oĂč les dĂ©placements deviennent susceptibles dâĂȘtre groupĂ©s selon des opĂ©rations dĂ©finies, lâinterfĂ©rence de ces mouvements est conçue comme aboutissant Ă un mĂ©lange, câest-Ă -dire Ă un systĂšme de compositions mal dĂ©terminĂ©es dĂ» Ă des rencontres fortuites. De mĂȘme, sachant dorĂ©navant pratiquer lâaddition et la soustraction logiques (A + Aâ = B ou B â Aâ = A), le sujet saura que si lâon tire un individu B quelconque, il peut ĂȘtre A ou Aâ, cette spĂ©cification demeurant indĂ©terminĂ©e par rapport Ă la dĂ©termination des opĂ©rations binaires (A + Aâ ou B â A ou B â Aâ). Lâenfant distinguera alors les rapports nĂ©cessaires (tels que « si x est un A il est un B ») des rapports de simples possibilitĂ© (« si x est un B, il peut ĂȘtre un A, mais il peut ĂȘtre aussi un Aâ »).
Seulement, si la constitution des premiĂšres opĂ©rations concrĂštes entraĂźne ainsi la dĂ©couverte de ce rĂ©sidu, incomposable de façon complĂšte et irrĂ©versible, que constitue le fortuit, celui-ci commence par prĂ©senter des caractĂšres surtout nĂ©gatifs : il est dâabord ce qui rĂ©siste aux opĂ©rations, et ce qui demeure imprĂ©visible dans le dĂ©tail. Quant Ă lâaspect positif du hasard, câest-Ă -dire aux rapports des distributions dâensemble, il sâesquisse en partie dĂšs le mĂȘme niveau, car lâintuition du mĂ©lange sâaccompagne vite de celle des dispositions et de leurs configurations globales. Mais le propre de ces distributions dâensemble et des mĂ©langes de diverses natures qui caractĂ©risent le hasard est prĂ©cisĂ©ment de constituer des compositions non additives, inassimilables par le moyen des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques ou spatio-temporelles Ă©lĂ©mentaires, et de relever, en tant que systĂšmes totaux, dâopĂ©rations combinatoires de permutations, combinaisons, arrangements, etc., mais non ordonnĂ©es et dont seules certaines se rĂ©alisent ordinairement parmi lâensemble des cas possibles. Or, de telles opĂ©rations se trouvent ĂȘtre de nature plus complexe que les prĂ©cĂ©dentes, et nĂ©cessitent lâintervention de la pensĂ©e formelle, parce que constituant psychologiquement des opĂ©rations au deuxiĂšme degrĂ© ou opĂ©rations portant sur plusieurs systĂšmes opĂ©ratoires Ă la fois : câest ainsi que les permutations de plusieurs objets A, B, C, D, etc., supposent non seulement des sĂ©riations simples ABCDâŠÂ ; ACBD⊠etc., qui sont dĂ©jĂ des opĂ©rations, mais encore la sĂ©riation de toutes les sĂ©riations possibles construites au moyen de ces objets. Et, effectivement, lâĂ©tude de lâacquisition par lâenfant de ces opĂ©rations combinatoires nous a montrĂ© que celles-ci ne sont effectuĂ©es par lui de façon systĂ©matique (mĂȘme lorsquâelles portent sur des objets matĂ©riels et indĂ©pendamment de toute formule) quâaprĂšs 11-12 ans, câest-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment au niveau des opĂ©rations formelles.
Il sâensuit deux consĂ©quences importantes en ce qui concerne les dĂ©buts de la notion de probabilitĂ©. En premier lieu, faute de ces opĂ©rations combinatoires le sujet parvenu au niveau des opĂ©rations concrĂštes ne rĂ©ussit Ă former certains jugements de probabilitĂ© que dans les cas Ă©lĂ©mentaires oĂč nâinterviennent p. ex. que des inĂ©galitĂ©s simples entre parties emboĂźtĂ©es dans un mĂȘme tout, et non pas un ensemble de combinaisons variĂ©es. PrĂ©sentons ainsi au sujet un sac contenant deux perles blanches (= A) et une rouge (= Aâ), en demandant quelle couleur sortira avec le plus de probabilitĂ© si lâon extrait un seul Ă©lĂ©ment de cet ensemble (soit A + Aâ = B). Au niveau prĂ©opĂ©ratoire (câest-Ă -dire avant 7 ans), il admettrait que la couleur rouge sortirait de prĂ©fĂ©rence, puisque lâon ne tire quâune perle et quâil nây a prĂ©cisĂ©ment dans le sac quâune perle rouge (Aâ) : aux idĂ©es de mĂ©lange et dâextraction fortuite sâopposait donc lâidĂ©e dâune affinitĂ© entre lâunicitĂ© de lâĂ©lĂ©ment choisi et celle de la couleur rouge. Au niveau des opĂ©rations concrĂštes, au contraire, lâenfant parie en faveur de la couleur blanche (puisque A > Aâ) : lâinclusion opĂ©ratoire des parties A et Aâ dans le tout B le pousse, en effet, Ă une mise en relation des parties entre elles au sein du mĂȘme tout, et lui permet alors une estimation de la probabilitĂ© fondĂ©e sur cette relation quantitative Ă laquelle ne pensaient pas les petits faute de raisonner en fonction de lâensemble. Mais ce probabilisme naissant demeure insuffisant dans le cas des systĂšmes Ă caractĂšre combinatoire. DâoĂč un second fait important Ă noter au niveau des opĂ©rations concrĂštes : lâabsence de toute comprĂ©hension de la loi des grands nombres.
Soit, p. ex., un disque divisĂ© en secteurs Ă©gaux et une aiguille pivotant sur le centre du dispositif de maniĂšre Ă sâarrĂȘter sur lâun quelconque des secteurs. Les sujets de 7 Ă 11 ans, contrairement aux petits, parviennent aisĂ©ment Ă saisir que lâaiguille a autant de chances de se fixer sur lâun des secteurs que sur les autres, et que, par consĂ©quent, il y aura dispersion uniforme des points dâarrĂȘts sur les diffĂ©rents secteurs. De plus, ces sujets prĂ©voient que, lorsque lâun des secteurs lâemporte sur les autres, un mĂȘme nombre dâessais ne ramĂšnera pas la mĂȘme distribution et que, dans les grandes lignes, il y aura compensation. Mais, chose curieuse, lorsquâil sâagit de dĂ©cider si la rĂ©partition sera plus homogĂšne pour 20-30 coups ou pour 100, ou 1000, etc. ces mĂȘmes sujets se refusent Ă gĂ©nĂ©raliser lâidĂ©e de compensation pour les grands nombres eux-mĂȘmes. Il en est Ă©galement ainsi pour le jeu de pile ou face : lâĂ©galitĂ© des piles et ces faces est probable pour une trentaine dâessais, mais on ne saurait rien prĂ©voir quant Ă Â 100 ou 1000 jets ! Tout se passe comme si le sujet nâappliquait la loi des grands nombres quâĂ de « petits grands nombres », allant jusquâĂ Â 20 ou 30, mais dĂ©clinait toute responsabilitĂ© pour la rĂ©gularitĂ© dâessais en nombre croissant indĂ©finiment. Or, la chose sâexplique aisĂ©ment par le dĂ©faut de gĂ©nĂ©ralisation formelle : faute dâopĂ©rations combinatoires, et Ă©galement de la notion mĂ©trique des proportions nĂ©cessaires pour lâĂ©valuation des rapports de probabilitĂ©, le sentiment naissant des compensations probables ne peut encore ĂȘtre Ă©tendu au-delĂ des petits ensembles manipulables.
Avec la comprĂ©hension des opĂ©rations formelles combinatoires, par contre, câest-Ă -dire dĂšs le niveau des opĂ©rations formelles dĂ©butant vers 12 ans, le hasard est lui-mĂȘme assimilĂ© ou rĂ©duit, si lâon peut dire, par les opĂ©rations : si chaque coup isolĂ©, dans un tirage au sort, ou chaque choc isolĂ©, dans un mĂ©lange, est toujours conçu comme indĂ©terminĂ©, il est cependant considĂ©rĂ© dĂ©sormais comme lâune des combinaisons rĂ©alisables parmi lâensemble, chaque combinaison rĂ©elle Ă©tant donc interprĂ©tĂ©e dorĂ©navant comme une partie dĂ©finie de la totalitĂ© des combinaisons possibles. Le jugement de probabilitĂ© ainsi dĂ©terminĂ© et fondĂ© sur la comprĂ©hension de lâensemble comme tel du systĂšme (avec le jeu des compensations croissantes en fonction des grands nombres) constitue alors comme une revanche de lâopĂ©ration sur le hasard, puisque la dĂ©termination opĂ©ratoire du tout se concilie avec lâindĂ©termination des processus Ă©lĂ©mentaires isolĂ©s. Le hasard cesse par cela mĂȘme dâĂȘtre revĂȘtu de pouvoirs issus de lâaffectivitĂ© Ă©gocentrique (« veine » ou « dĂ©veine », intentions cachĂ©es sous les apparences fortuites, etc.), pour devenir transparent Ă la raison. Son irrationalitĂ© se rĂ©duit au caractĂšre incomposable des rencontres Ă©lĂ©mentaires comme telles, parce que la probabilitĂ© dâune combinaison particuliĂšre est relative Ă lâensemble des combinaisons possibles, et ne constitue ainsi quâune fraction de certitude, câest-Ă -dire une dĂ©termination partielle : mais la certitude ou la dĂ©termination entiĂšres se retrouvent en ce qui concerne la totalitĂ© du systĂšme des possibilitĂ©s en jeu.
On voit ainsi, en conclusion, combien la genĂšse de lâidĂ©e de hasard, en tant que comprĂ©hension graduelle de lâirrĂ©versibilitĂ©, est liĂ©e au dĂ©veloppement des opĂ©rations rĂ©versibles, dâabord simplement concrĂštes, puis combinatoires et formelles parce quâembrassant la totalitĂ© du possible. Si lâirrĂ©versibilitĂ© est, en dĂ©finitive, attribuĂ©e aux cas les plus probables de lâensemble des combinaisons possibles, câest donc que ces combinaisons constituent en tant que telles des opĂ©rations rĂ©versibles.
§ 2. La notion du hasard dans lâhistoire de la pensĂ©e prĂ©scientifique et scientifique
Si vraiment, du point de vue gĂ©nĂ©tique, lâidĂ©e de hasard ne saurait apparaĂźtre avant la constitution des opĂ©rations rĂ©versibles Ă©lĂ©mentaires, et si, dâautre part, les opĂ©rations combinatoires, nĂ©es indĂ©pendamment de la notion du fortuit, rejaillissent peu Ă peu sur elle en lâassimilant Ă de nouveaux schĂšmes de composition, cette double connexion est de nature Ă Ă©clairer plusieurs aspects de lâhistoire du probabilisme dans la pensĂ©e prĂ©scientifique et scientifique : elle explique dâabord le caractĂšre tardif de la reconnaissance du hasard lui-mĂȘme, et en second lieu, le caractĂšre bien plus tardif encore de la constitution dâune thĂ©orie des probabilitĂ©s physiques.
Les beaux travaux de L. LĂ©vy-Bruhl ont montrĂ© combien la « mentalitĂ© primitive » demeure Ă©trangĂšre Ă lâidĂ©e de hasard. Sans doute ne sommes-nous pas encore renseignĂ©s suffisamment sur lâintelligence technique du primitif et sur la maniĂšre dont il se comporte Ă lâĂ©gard du fortuit dans la pratique des actes quotidiens (dispersion des coups dans un tir Ă la flĂšche, etc.). Mais, dans la reprĂ©sentation de lâunivers, rien ne se produit, fortuitement pour le primitif, parce que tout est manifestation directe ou symbolique des puissances occultes. Lâaccident, le malheur, la maladie, ne sont pas le produit de lâinterfĂ©rence de sĂ©quences causales indĂ©pendantes, câest-Ă -dire dâun mĂ©lange des objets ou de leurs actions, mais expriment sans plus une intention cachĂ©e et lâintervention de forces invisibles, tendues dâautant plus sĂ»rement vers leurs fins. Or, il nâest pas besoin de longues analyses pour comprendre que, chez le primitif comme chez lâenfant, lâincomprĂ©hension du hasard tient Ă lâabsence dâopĂ©rations rĂ©versibles. Pour admettre lâinterfĂ©rence de sĂ©ries causales indĂ©pendantes, il faut, en effet, ĂȘtre capable dâĂ©laborer de telles sĂ©ries, et de les construire assez longues et complexes pour quâelles puissent se dĂ©rouler indĂ©pendamment les unes des autres, jusquâau point oĂč elles se croisent sans raison intrinsĂšque. Or, la construction de sĂ©ries satisfaisant Ă ces conditions suppose assurĂ©ment la mise en Ćuvre dâopĂ©rations rĂ©versibles telles que la sĂ©riation temporelle, lâemboĂźtement des parties dans des totalitĂ©s hiĂ©rarchisĂ©es, etc. Mais on sait prĂ©cisĂ©ment la rĂ©sistance de la mentalitĂ© primitive Ă de telles opĂ©rations dĂ©ductives : tant la logique de la participation que lâarithmĂ©tique des nombres « qualifiĂ©s », etc. sont des indices, suffisants dâun niveau purement intuitif et prĂ©opĂ©ratoire de la pensĂ©e et lâon comprend alors que lâirrĂ©versibilitĂ© dâune telle structure intellectuelle exclue la construction des notions de hasard.
Dans la physique des prĂ©socratiques, qui tĂ©moigne, dĂšs le dĂ©part, de compositions opĂ©ratoires concrĂštes (les schĂšmes de la condensation et de la rarĂ©faction, la conservation de la substance et lâatomisme qui en rĂ©sulte, les compositions numĂ©riques et spatiales, etc.), les notions de lâirrĂ©versibilitĂ© et du mĂ©lange apparaissent corrĂ©lativement, et en fonction de ce progrĂšs opĂ©ratoire, comme le montrent les fragments dâHĂ©raclite (« Tu ne peux pas descendre deux fois les mĂȘmes fleuves, car de nouvelles eaux coulent toujours sur toi » et « lâun est composĂ© de toutes choses ») ; mais chez lui comme chez tous les prĂ©socratiques cette reconnaissance de lâirrĂ©versible et du hasard est contrebalancĂ©e par les idĂ©es de compensations (les opposĂ©s en guerre sont complĂ©mentaires) et surtout de retour Ă©ternel (la grande annĂ©e), câest-Ă -dire par un ordre sous-jacent au sens dâun rĂ©sidu des niveaux prĂ©opĂ©ratoires plus que dâune composition combinatoire.
Chez Aristote, le hasard est nettement consacrĂ© Ă titre de rĂ©alitĂ© objective (ÏÏ Ïη), mais câest son indĂ©termination qui en constitue le caractĂšre principal, sans rĂ©fĂ©rence Ă une composition probabiliste. Le hasard est le type de lâeffet sans cause finale, câest-Ă -dire de lâaccident, et, comme tel, il prend rang avec les mouvements « violents » et les rĂ©sistances de la matiĂšre Ă la forme, dans les phĂ©nomĂšnes « contre-nature » quâAristote plaçait en marge de la physique au sens strict, alors quâils constituent lâessentiel de la physique contemporaine.
Quant Ă la physique moderne, il est fort intĂ©ressant de constater combien tardive a Ă©tĂ© lâintroduction du probabilisme dans les domaines propres Ă la physique expĂ©rimentale et Ă la physique mathĂ©matique, par opposition aux mathĂ©matiques comme telles (calculs des probabilitĂ©s). Dans un passage curieux, Cournot, dont le sens historique est pourtant rarement en dĂ©faut, attribue ce retard au hasard lui-mĂȘme : « Il est seulement regrettable que le dĂ©veloppement [de la thĂ©orie des jeux de hasard] soit venu si tard, dans des temps tout Ă fait modernes, et lorsque, en tant dâautres choses, lâesprit humain avait dĂ©jĂ son pli ou son parti pris. Ce retard mĂȘme est un pur effet du hasard, puisque rien ne sâopposait Ă ce quâun Grec de Cos ou dâAlexandrie eĂ»t, pour les spĂ©culations sur les chances, le mĂȘme goĂ»t que pour les spĂ©culations sur les sections du cĂŽne » 4. En rĂ©alitĂ©, il fallait dâabord, pour que la notion du hasard pĂ»t ĂȘtre simplement reconnue, que les compositions opĂ©ratoires fussent suffisamment assurĂ©es dans la pensĂ©e collective spontanĂ©e pour permettre la prise de conscience de ce qui constitue leur antithĂšse : câest ce qui sâest produit avec les prĂ©socratiques et Aristote. Mais ensuite, pour que la notion du hasard pĂ©nĂ©trĂąt dans le domaine physique sous son aspect positif ou probabiliste, il fallait que lâinstrument mathĂ©matique constituĂ© par les compositions combinatoires fĂ»t dĂ©jĂ forgĂ©. Or les Grecs ne considĂ©raient pas lâAlgĂšbre comme une science et concevaient la mathĂ©matique comme une contemplation dâĂȘtres arithmĂ©tiques ou gĂ©omĂ©triques tout faits et nullement combinĂ©s. Il nâest donc pas fortuit que le probabilisme physique ait dĂ» attendre les temps « trĂšs modernes » pour prendre corps et surtout quâil ait Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ© par un probabilisme simplement algĂ©brique, condition nĂ©cessaire de la comprĂ©hension du rĂŽle du hasard dans les lois physiques.
Cela dit, nous constatons sans Ă©tonnement que la mĂ©canique classique ne se prolonge encore en rien en une mĂ©canique statistique. Et pourtant un GalilĂ©e, un Descartes, un Leibniz ou un Newton connaissent le hasard assurĂ©ment mieux quâAristote. Mais ils le nĂ©gligent comme lui, quoique pour dâautres raisons. Pour Aristote le hasard est en dehors du champ de la physique « naturelle », parce quâil ne relĂšve pas directement de la finalitĂ© de la nature. Pour les fondateurs de la mĂ©canique classique, le hasard nâa simplement pas dâintĂ©rĂȘt ; pour cette seule raison quâils cherchent Ă rĂ©duire la nature Ă des mouvements Ă©lĂ©mentaires et rĂ©guliers, alors quâun processus fortuit est essentiellement complexe et dĂ©sordonnĂ©. On dit que Newton a dĂ©couvert lâidĂ©e de gravitation en voyant tomber une pomme, mais il a dâemblĂ©e Ă©cartĂ© du mouvement de cette pomme ses aspects alĂ©atoires pour ne retenir que le rapport principal constituĂ© par la pesanteur. Si la chute dâune pomme, dâune branche ou dâune feuille ne lâa pas conduit Ă mĂ©diter sur la complication indĂ©finie de tous les mouvements rĂ©els, et sur lâinterfĂ©rence des sĂ©ries causales, câest donc quâil concevait le hasard comme un enchevĂȘtrement sans intĂ©rĂȘt en lui-mĂȘme (ce qui est vrai Ă lâĂ©chelle considĂ©rĂ©e par la mĂ©canique classique) de mouvements idĂ©alement simples, seuls objets dignes de la rĂ©flexion scientifique. En fait, il a fallu attendre que, au xixe siĂšcle, les rĂ©sistances offertes Ă lâexplication mĂ©canique par la thĂ©orie cinĂ©tique des gaz et par lâĂ©tude de la chaleur imposassent les idĂ©es dâirrĂ©versibilitĂ© et de hasard pour que celles-ci acquiĂšrent droit de citĂ© dans la physique proprement dite.
Entretemps, comme bien souvent, les mathĂ©maticiens forgeaient sans sâen douter lâinstrument indispensable Ă lâanalyse des faits physiques de cette catĂ©gorie : en Ă©laborant le calcul des combinaisons et des probabilitĂ©s Ă lâoccasion des jeux de hasard, Pascal en 1654, reprenant les travaux de Lucas Pacioli (1494), Fermat, Leibniz, Huyghens, puis Jean de Witt en 1671 (Ă propos des rentes viagĂšres), Jacques Bernouilli (Ars conjectandi, 1713), Moivre (Doctrine of Chances, 1718) et bien dâautres ont habituĂ© lâesprit Ă raisonner sous une forme combinatoire et probabiliste sur un terrain trĂšs restreint, il est vrai, du point de vue de lâapplication 5, mais trĂšs large du point de vue thĂ©orique.
Or, cet instrument mathĂ©matique une fois Ă©laborĂ©, il sâest trouvĂ© des esprits pour comprendre â mais chose intĂ©ressante sur le plan de la physique thĂ©orique ou mathĂ©matique bien avant les applications Ă la physique expĂ©rimentale elle-mĂȘme, â que la notion des combinaisons probables pouvait sâappliquer aux mĂ©langes de particules et aux interfĂ©rences de mouvements dont abonde la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle. Alors que de tels brassages Ă©taient considĂ©rĂ©s comme demeurant sans intĂ©rĂȘt par la mĂ©canique classique, tournĂ©e tout entiĂšre vers lâanalyse du simple et de lâĂ©lĂ©mentaire, ils sont ainsi devenus, sous lâinfluence du calcul des combinaisons, objets de rĂ©flexion et dâanalyse en eux-mĂȘmes. Câest ainsi que, en 1738 dĂ©jĂ , sâinspirant Ă la fois du calcul des probabilitĂ©s de Fermat et de la mĂ©canique cartĂ©sienne, Daniel Bernouilli a montrĂ© dans son Hydrodynamica « quel instrument une thĂ©orie mĂ©canique de la chaleur pourrait trouver dans la considĂ©ration mathĂ©matique dâune multitude de chocs entre les molĂ©cules dâun gaz » 6. Mais ce nâĂ©taient encore lĂ que les spĂ©culations dâun prĂ©curseur.
Câest par la thĂ©orie cinĂ©tique des gaz et surtout par lâanalyse des rapports entre le mouvement et la chaleur que ces considĂ©rations thĂ©oriques ont pris pied dans la rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale. Lâanalyse probabiliste de la rĂ©alitĂ© physique elle-mĂȘme sâest, en effet, imposĂ©e parce que, avec le principe de Carnot-Clausius, la notion de mĂ©lange est apparue, non plus seulement comme impliquant une interfĂ©rence de mouvements digne dâintĂ©rĂȘt en tant que telle, mais comme aboutissant Ă un rĂ©sultat qualitativement diffĂ©rent de celui des compositions mĂ©caniques de mouvements simples : la propagation de la chaleur est en effet irrĂ©versible. Câest cette irrĂ©versibilitĂ© du mĂ©lange qui a consacrĂ© sa spĂ©cificitĂ© et son droit Ă une Ă©tude distincte et particuliĂšre, et dont la dĂ©couverte a constituĂ© ainsi le tournant dĂ©cisif dans lâapplication du probabilisme Ă la physique.
On sait assez comment Sadi Carnot, dans ses RĂ©flexions sur la puissance motrice du feu (1824) sâest posĂ© le problĂšme gĂ©nĂ©ral de la production du mouvement par la chaleur et comment il a dĂ©couvert, en sâappuyant sur lâimpossibilitĂ© du mouvement perpĂ©tuel, que cette production nâest pas aussi simple que son inverse, mais quâelle suppose lâintervention de deux sources au moins et dâune diffĂ©rence de chaleur entre elles (comparable Ă une diffĂ©rence de niveau). DâoĂč la fameuse formule de Clausius, qui met en Ă©vidence lâirrĂ©versibilitĂ© propre Ă un tel processus : la chaleur ne passe pas dâun corps froid Ă un corps chaud. Or, le grand intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique de lâanalyse de Clausius a consistĂ© en ceci que, non seulement il a dĂ©montrĂ© la compatibilitĂ© du principe de Carnot avec celui de la conservation de lâĂ©nergie, mais encore il a dĂ©montrĂ© lâirrĂ©versibilitĂ© du processus de dĂ©gradation de lâĂ©nergie, câest-Ă -dire dâaugmentation de lâ« entropie », au moyen de raisonnements fondĂ©s sur la rĂ©versibilitĂ© elle-mĂȘme. Nous retrouvons donc ici un cas particulier de la loi qui semble gĂ©nĂ©rale dans lâĂ©volution des notions probabilistes : de mĂȘme que lâidĂ©e de hasard est nĂ©e par antithĂšse Ă partir des notions opĂ©ratoires (donc rĂ©versibles) et ne peut ĂȘtre pensĂ©e que par lâintermĂ©diaire des opĂ©rations combinatoires (Ă©galement rĂ©versibles), de mĂȘme lâidĂ©e dâirrĂ©versibilitĂ© physique est nĂ©e par antithĂšse Ă partir des notions mĂ©caniques rĂ©versibles (impossibilitĂ© du mouvement perpĂ©tuel de deuxiĂšme espĂšce) et ne peut ĂȘtre pensĂ©e quâau moyen dâopĂ©rations rĂ©versibles.
Clausius part, en effet, dâun cycle fermĂ© pouvant ĂȘtre regardĂ© comme la succession dâune infinitĂ© de modifications infiniment petites, et câest au moyen dâun tel systĂšme rĂ©versible quâil met en Ă©vidence, dans le cas des modifications thermiques, lâintervention nĂ©cessaire de « transformations non compensĂ©es » lorsque lâon fait passer le systĂšme dâun Ă©tat Ă un autre. Les diffĂ©rences ainsi calculĂ©es caractĂ©risent alors lâ« entropie » du systĂšme, notion dont la connaissance ne dĂ©pend que de lâĂ©tat initial et de lâĂ©tat final. Mais, comme le dit trĂšs justement Duhem 7 : « Ainsi la modification rĂ©versible est une suite dâĂ©tats dâĂ©quilibre ; elle est essentiellement irrĂ©alisable. Ce nâest jamais que par la pensĂ©e que lâon peut faire subir Ă un systĂšme une semblable modification ». Or, si cette notion de modification rĂ©versible est « assurĂ©ment fort abstraite » ⊠« il est impossible de traiter la thermodynamique sans en faire un usage constant », Planck sâexprime dans un langage tout aussi catĂ©gorique : « ConformĂ©ment Ă la dĂ©finition primitive de Clausius, lâentropie se mesure par lâintermĂ©diaire dâun certain cycle rĂ©versible. La faiblesse de cette dĂ©finition consiste prĂ©cisĂ©ment dans le fait quâil est absolument impossible de rĂ©aliser un phĂ©nomĂšne rigoureusement rĂ©versible » : « il ne sâagit pas de processus rĂ©els exĂ©cutĂ©s par un physicien rĂ©el, mais seulement dâexpĂ©riences idĂ©ales, purement imaginaires pour ainsi dire, que seul pourrait exĂ©cuter un physicien idĂ©al ». Et Planck constate ensuite quâen chimie physique les expĂ©riences « idĂ©ales » que lâon se permet sont encore bien plus aventureuses. Et pourtant « lâĂ©tonnant, dans ces conditions, câest de voir les rĂ©sultats expĂ©rimentaux confirmer, malgrĂ© tout, de telles audaces thĂ©oriques » 8. Bref, lâaccroissement dâ« entropie » ou modĂšle du processus physique irrĂ©versible a commencĂ© par ĂȘtre calculĂ© au moyen de systĂšmes idĂ©aux rĂ©versibles.
Câest pour Ă©chapper Ă cette rĂ©versibilitĂ© physique « idĂ©ale », condition nĂ©cessaire de la comprĂ©hension de lâirrĂ©versibilitĂ© de fait, et pour dĂ©gager la raison effective de cette irrĂ©versibilitĂ© elle-mĂȘme, que les successeurs de Clausius ont eu recours au probabilisme. AprĂšs que Maxwell et J. W. Gibbs eurent fondĂ© la mĂ©canique statistique en rĂ©duisant la thermodynamique Ă des questions de probabilitĂ© de chocs et de vitesses, Boltzmann conçoit lâaugmentation de lâentropie comme un simple rĂ©sultat des combinaisons et du mĂ©lange croissant des Ă©lĂ©ments : lâentropie devient ainsi proportionnelle au logarithme de la probabilitĂ© dâun systĂšme. Mais on voit immĂ©diatement que, de cette maniĂšre, lâirrĂ©versibilitĂ© thermodynamique, tout en acquĂ©rant une entiĂšre intelligibilitĂ© Ă titre de marche orientĂ©e dans la direction des Ă©tats les plus probables, nâest donc Ă nouveau assimilĂ©e par la raison que grĂące, non plus Ă des cycles rĂ©versibles idĂ©aux, mais Ă des opĂ©rations Ă©galement rĂ©versibles et idĂ©ales, puisquâil sâagit de combinaisons et de permutations.
Examinons Ă cet Ă©gard lâintĂ©ressante « explication de lâirrĂ©versibilitĂ© par les probabilitĂ©s » que nous donne Ch. Eug. Guye 9. Une poudre composĂ©e de 10 grains blancs et de 10 grains noirs, dâabord alignĂ©s de maniĂšre Ă ce que les deux ensembles soient sĂ©parĂ©s, est secouĂ©e puis replacĂ©e de telle façon que les grains soient Ă nouveau alignĂ©s : la probabilitĂ© pour que lâon retrouve 10 grains noirs et 10 grains blancs en deux ensembles distincts est de 1/184 756 seulement, câest-Ă -dire que le mĂ©lange sous la forme dâune poudre grise est dâune probabilitĂ© trĂšs fortement supĂ©rieure au retour Ă un Ă©tat semblable Ă lâĂ©tat initial. « On comprend dĂšs lors pourquoi le phĂ©nomĂšne nâĂ©volue que dans un sens, et la raison de son irrĂ©versibilité » 10, nous dit Ch. Eug. Guye. Sans doute, mais cette irrĂ©versibilitĂ© fondĂ©e sur la probabilitĂ© nâest ainsi expliquĂ©e quâĂ titre de cas particulier, ou de sous-classe particuliĂšre, dâun ensemble de permutations, donc de transformations ou dâopĂ©rations rĂ©versibles : en droit, donc en pensĂ©e, le systĂšme est rĂ©versible, câest-Ă -dire quâil suffira de 184 756 brassages, en moyenne, pour ramener une fois lâĂ©tat initial ; mais, en fait, le mĂ©lange est irrĂ©versible puisque dans la rĂ©alitĂ© les Ă©tats les plus probables lâemportent et les moins probables demeurent nĂ©gligeables. Autrement dit, le systĂšme est Ă nouveau « idĂ©alement rĂ©versible », bien quâeffectivement irrĂ©versible.
Notons enfin que, si la dĂ©gradation de lâĂ©nergie constitue un processus irrĂ©versible, il tend cependant vers un Ă©tat rĂ©versible, puisque cet Ă©tat final est un Ă©tat dâĂ©quilibre, et quâun Ă©quilibre se dĂ©finit par sa rĂ©versibilitĂ© (les petites modifications demeurant possibles, une fois atteinte lâentropie maximum dâun systĂšme, sont, en effet, rĂ©versibles). En outre, le deuxiĂšme principe de la thermodynamique explique les Ă©quilibres chimiques : p. ex., la loi de lâaction des masses repose Ă la fois sur ce principe et sur les lois des gaz ; de mĂȘme les « dĂ©placements dâĂ©quilibre », obĂ©issant au principe de Le ChĂątelier, dĂ©pendent du principe de Carnot-Clausius. Or, il sâagit Ă nouveau de processus partiellement rĂ©versibles ou de rĂ©actions orientĂ©es dans le sens de la rĂ©versibilitĂ©.
Au total, les rĂ©alitĂ©s physiques irrĂ©versibles se rĂ©duisent ainsi Ă des phĂ©nomĂšnes de mĂ©lange, donc de hasard, mais le mĂ©lange lui-mĂȘme nâest comprĂ©hensible quâau moyen dâopĂ©rations rĂ©versibles, et lâirrĂ©versibilitĂ©, en tant quâassimilĂ©e Ă une marche du moins au plus probable, sâaccompagne toujours de rĂ©versibilitĂ© partielle.
§ 3. OpĂ©rations rĂ©versibles et rĂ©alitĂ© irrĂ©versible : le mĂ©lange et les notions de totalitĂ© non additive et dâhistoire
Il convient de chercher dĂšs maintenant Ă dĂ©gager la leçon Ă©pistĂ©mologique que fournissent ces explications du mĂ©lange, ainsi que des Ă©tats dâĂ©quilibre, fondĂ©es sur la marche vers le plus probable, car câest de cette leçon que dĂ©pend la signification du probabilisme en gĂ©nĂ©ral (y compris, comme nous le verrons tout Ă lâheure, la question de lâinduction elle-mĂȘme).
Comme nous venons de le constater, en effet, le processus du mĂ©lange progressif prĂ©sente cette situation paradoxale de constituer le modĂšle des dĂ©roulements irrĂ©versibles et de sâexpliquer par le moyen dâopĂ©rations qui, comme telles, sont rigoureusement rĂ©versibles. Dans lâexemple de lâalignement des dix grains noirs et des dix grains blancs, nous voyons ainsi le phĂ©nomĂšne rĂ©el sâorienter de la façon la plus probable vers le mĂ©lange donnant lâimpression dâune poudre grise, et cependant la dĂ©monstration de cette irrĂ©versibilitĂ© probable est fondĂ©e par Ch. Eug. Guye sur un systĂšme de permutations, câest-Ă -dire dâopĂ©rations rĂ©versibles formant entre elles un « groupe » opĂ©ratoire bien connu. Comment expliquer cette union, et surtout cet accord de lâopĂ©ration rĂ©versible et du rĂ©el irrĂ©versible ?
Chaque secousse communiquĂ©e au dispositif provoque dâabord, il va de soi, un mouvement gĂ©nĂ©ral des vingt grains, tel que chacune des trajectoires envisagĂ©e isolĂ©ment est compliquĂ©e par une sĂ©rie de chocs et de dĂ©viations que lâopĂ©ration nâexprime pas en eux-mĂȘmes ; mais le rĂ©sultat de ces dĂ©placements peut ĂȘtre dissociĂ© de ceux-ci et câest lui que traduisent de façon parfaitement adĂ©quate les opĂ©rations de permutation, lesquelles dĂ©crivent les changements de positions des grains de lâune des couleurs par rapport Ă ceux de lâautre. Ce nâest donc pas sur lâune quelconque des opĂ©rations envisagĂ©es isolĂ©ment, que porte la diffĂ©rence entre le mĂ©canisme opĂ©ratoire rĂ©versible et le mĂ©lange irrĂ©versible. Par contre, la suite des modifications rĂ©elles, exprimables cependant chacune par une opĂ©ration adĂ©quate, met en Ă©vidence une opposition essentielle par rapport aux transformations opĂ©ratoires. Dira-t-on que cette opposition tient au fait que les opĂ©rations de permutation sont effectuĂ©es systĂ©matiquement par le mathĂ©maticien qui les dĂ©duit tandis que les changements de position rĂ©els correspondant Ă ces opĂ©rations, dans le mĂ©lange lui-mĂȘme, se dĂ©roulent sans ordre, au hasard et Ă la maniĂšre de tirages au sort ? Cette diffĂ©rence ne suffit pas Ă elle seule, puisque deux permutations quelconques donnent encore une permutation de lâensemble : lâordre suivi nâimporte donc pas, dâautant plus que, les permutations Ă©tant associatives, elles peuvent toujours aboutir au mĂȘme rĂ©sultat par des voies diffĂ©rentes. Par contre, une seconde diffĂ©rence constitue, jointe Ă la premiĂšre, une opposition fondamentale. Le calcul des permutations nâest rĂ©versible et ne constitue un « groupe » quâĂ la condition dâĂȘtre complet, câest-Ă -dire de porter sur lâensemble de toutes les permutations possibles pour un systĂšme considĂ©ré ; au contraire, les modifications effectives de lâordre des grains ne constituent que quelques rĂ©alisations particuliĂšres parmi lâensemble de ces possibilitĂ©s (et câest prĂ©cisĂ©ment ce rapport entre les rĂ©alisations envisagĂ©es et lâensemble des transformations possibles qui dĂ©finit la probabilitĂ©). Câest donc le caractĂšre incomplet de permutations rĂ©elles tirĂ©es au sort parmi lâensemble des permutations possibles qui constitue la diffĂ©rence principale entre le mĂ©lange irrĂ©versible et la suite des permutations ordonnĂ©es formant le « groupe » des opĂ©rations rĂ©versibles correspondantes.
Reprenons de ce point de vue la comparaison souvent faite entre le mouvement des liquides tendant vers un mĂȘme niveau dans un systĂšme de vases communiquants et lâĂ©galisation des tempĂ©ratures entre un corps chaud et un corps froid. On sait quâ« une Ă©nergĂ©tique portĂ©e aux gĂ©nĂ©ralisations trop hĂątives », comme dit Planck 11 a voulu confondre ces deux phĂ©nomĂšnes et les expliquer par un seul « principe de devenir ». Or, en fait, ils sont bien diffĂ©rents, car le niveau de lâeau oscille autour de son point dâĂ©quilibre avec une vitesse maximum, tandis que les tempĂ©ratures tendent vers lâĂ©galitĂ© avec une vitesse toujours plus faible ; et surtout le premier de ces deux phĂ©nomĂšnes est rĂ©versible (en supprimant toute perte dâĂ©nergie sous forme de rĂ©sistance de lâair et de frottements, le liquide oscillerait indĂ©finiment, autour de sa position dâĂ©quilibre), tandis que le second est irrĂ©versible, câest-Ă -dire, en dĂ©finitive, que « si le liquide coule dâun niveau supĂ©rieur Ă un niveau infĂ©rieur, câest lĂ une nĂ©cessitĂ©, tandis que si la chaleur passe dâune tempĂ©rature Ă©levĂ©e Ă une autre plus basse, ce nâest quâune probabilité » 12. Quelle est donc la diffĂ©rence, en cet exemple, entre la rĂ©versibilitĂ© nĂ©cessaire et lâirrĂ©versibilitĂ© probable ?
Les oscillations du niveau du liquide sont rĂ©versibles parce que les rapports en jeu (dĂ©placements du liquide dĂ©terminĂ©s par les formes rĂ©guliĂšres des rĂ©cipients et composition des forces de pesanteur), sont simples et peu nombreux et peuvent ainsi ĂȘtre groupĂ©s en Ă©quations auxquelles ils correspondent complĂštement : or, celles-ci se rĂ©duisent elles-mĂȘmes Ă des opĂ©rations rĂ©versibles. Sâil sâagissait de dĂ©terminer les mouvements de chaque molĂ©cule dâeau, il en serait, cela va de soi, tout autrement et lâon retomberait dans un systĂšme de combinaisons probables, mais comme lâeau est envisagĂ©e globalement, Ă titre dâobjet unique, et que les mouvements dâensemble de cet objet total sont dĂ©terminĂ©s du dehors par la pesanteur et la forme des rĂ©cipients, et non pas par les divers mouvements internes et interfĂ©rents des molĂ©cules elles-mĂȘmes, ce sont ces rapports dâensemble qui donnent prise, comme tels, aux mises en relations et aux opĂ©rations rĂ©versibles. Par contre, dans le cas de la chaleur, oĂč lâĂ©quilibre est fonction du mĂ©lange interne progressif, caractĂ©risĂ© par sa probabilitĂ©, le systĂšme des mouvements et permutations Ă©lĂ©mentaires en jeu, qui commande cette fois le processus global au lieu dâen demeurer indĂ©pendant, reprĂ©sente un nombre immense dâopĂ©rations possibles : et ces opĂ©rations supposeraient, pour ĂȘtre effectuĂ©es de maniĂšre complĂšte, un temps se chiffrant par annĂ©es-lumiĂšre (songeons aux 184 756 permutations nĂ©cessaires pour dĂ©partager 10 grains noirs et 10 grains blancs) : les transformations effectives ne constituent alors quâune trĂšs petite fraction des opĂ©rations possibles, et, si celles-ci sont Ă coup sĂ»r rĂ©versibles en y mettant le nombre et le temps voulus, celles-lĂ demeurent irrĂ©versibles par leur caractĂšre incomplet lui-mĂȘme. Ătant peu nombreuses, par rapport aux transformations possibles, les modifications rĂ©elles se produiront en effet, Ă lâintĂ©rieur des classes les plus probables, et câest cette limitation seule qui explique leur rĂ©versibilitĂ©.
Bref, les opĂ©rations sont rĂ©versibles parce quâelles embrassent tout le possible, tandis que le rĂ©el est irrĂ©versible dans la mesure oĂč il nâest quâun tirage au sort parmi ces possibilitĂ©s. LĂ oĂč le rĂ©el est constituĂ©, Ă lâĂ©chelle macroscopique, par des objets globaux soutenant entre eux un nombre de rapports voisin de celui qui est prĂ©vu par le systĂšme des opĂ©rations (autrement dit oĂč la structure de ces objets correspond aux lignes idĂ©ales de lâaction que nous pouvons exercer sur eux), la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme se prĂ©sente sous une forme approximativement rĂ©versible. Mais lĂ oĂč le rĂ©el se complique en un dĂ©tail qui Ă©chappe Ă toute action isolable de notre part, le mĂ©lange quâil constitue par rapport aux opĂ©rations combinatoires ne reprĂ©sente quâune fraction minime de ces combinaisons possibles et ce genre de rĂ©alitĂ© demeure irrĂ©versible.
On pourrait ajouter, mais cette seconde maniĂšre dâexprimer les choses Ă©quivaut Ă la premiĂšre, que les opĂ©rations expriment tout le possible sous forme de rapports simultanĂ©s ou plutĂŽt extemporanĂ©s (lorsquâelles ne sont pas exĂ©cutĂ©es matĂ©riellement une Ă une comme nous le supposions tout Ă lâheure, mais quâelles sont condensĂ©es en formules logiques ou mathĂ©matiques), tandis que les tirages au sort constituant le rĂ©el sont nĂ©cessairement partiels parce que successifs, et excluent par consĂ©quent la possibilitĂ© de rencontrer qui ne se produiront plus jamais. Câest ainsi que, dans un mĂ©lange, chaque choc entre Ă©lĂ©ments donne lieu Ă des dĂ©viations de trajectoires : or ces trajectoires, mĂȘme dĂ©viĂ©es, sont en principe rĂ©versibles, en ce sens que lâon pourrait faire rebrousser chemin Ă une molĂ©cule et inverser son choc avec une autre, etc. Seulement, si lâon parvenait Ă faire revenir sur elle-mĂȘme, par un dispositif appropriĂ©, lâune de ces molĂ©cules, lâautre serait dĂ©jĂ chassĂ©e depuis longtemps par de nouvelles rencontres excluant le retour des anciennes. Ici Ă nouveau, les tirages au sort propres au rĂ©el nâĂ©puisent donc pas le possible, parce que celui-ci est extemporanĂ© tandis que ceux-lĂ sont successifs et constituant une durĂ©e Ă cause de leur fragmentation mĂȘme (la durĂ©e thermodynamique se dĂ©finissant dâailleurs prĂ©cisĂ©ment par ces caractĂšres dâirrĂ©versibilitĂ©s dus aux brassages successifs).
De cette explication de lâirrĂ©versibilitĂ©, propre au mĂ©lange, par les limitations du rĂ©el eu Ă©gard aux opĂ©rations combinatoires possibles, on peut en outre tirer une interprĂ©tation de ce qui constitue lâune des diffĂ©rences les plus importantes, au point de vue de certaines Ă©pistĂ©mologies contemporaines, entre les divers systĂšmes naturels. Il existe, en effet, des systĂšmes Ă composition dite additive, tels que la somme des parties ou des opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires, soit identiquement Ă©gale Ă la totalitĂ© du systĂšme 13. Ces systĂšmes expriment alors de prĂšs ou de loin la structure dâun groupe dâopĂ©rations rĂ©versibles. Mais il existe aussi des systĂšmes Ă composition dite non additive, tels que la totalitĂ© contienne plus que la somme des Ă©lĂ©ments, ce qui les rend irrĂ©ductibles Ă une structure de groupe. P. ex., en microphysique, lâĂ©nergie totale E dâun systĂšme dont les deux parties constituantes ont une Ă©nergie E1 et E2 sera E = E1 + E2 + Δ oĂč Δ est lâĂ©nergie dâĂ©change qui se surajoute, aux Ă©nergies constituantes. Dans la rĂ©partition dâune charge Ă©lectrique en un conducteur homogĂšne et isolĂ©, de mĂȘme, la distribution des charges est telle que chaque charge particuliĂšre est modifiĂ©e par lâensemble : la soustraction dâune partie conduira donc Ă un remaniement gĂ©nĂ©ral du tout. Or, il est clair que si la composition additive traduit le caractĂšre rĂ©versible dâun systĂšme de transformations bien groupĂ©es, lâexistence de totalitĂ©s distinctes de la somme des parties, qui caractĂ©rise les compositions non additives, exprime au contraire le caractĂšre simplement probable et irrĂ©versible de ces systĂšmes. En effet, câest dans la mesure oĂč les modifications dâun systĂšme constituent des transformations probables que la composition du tout est non additive, parce que le tout rĂ©sulte en ce cas de la multiplication des probabilitĂ©s : la totalitĂ© du systĂšme ne peut pas alors consister en une simple addition des parties, puisque la dĂ©termination de celles-ci est fournie elle-mĂȘme par un rapport entre chacune dâelles et non pas le tout observĂ© rĂ©ellement, mais la totalitĂ© des cas possibles. Câest pourquoi partout oĂč il y a mĂ©lange, diffusion, frottement, etc. la configuration du tout est Ă la fois incomposable Ă partir des Ă©lĂ©ments et caractĂ©risĂ©e par des qualitĂ©s dâensemble irrĂ©ductibles puisquâessentiellement statistiques. Cela nâest pas seulement vrai du monde physique, mais le fait se retrouve en biologie, en psychologie et en sociologie, et a donnĂ© lieu aux interprĂ©tations les plus variĂ©es (et non toujours probabilistes), jusquâĂ la moderne « thĂ©orie de la Gestalt » 14.
Mais il y a plus. Dans la mesure oĂč lâĂ©quilibre dâun systĂšme rĂ©sulte dâune composition additive et exprime par consĂ©quent la structure rĂ©versible dâun groupe dâopĂ©rations, les conditions de cet Ă©quilibre sont permanentes. Au contraire, dans la mesure oĂč lâĂ©quilibre dâun systĂšme rĂ©sulte dâune composition non additive, câest-Ă -dire donc simplement probable (ce qui revient Ă dire incomplĂšte, si lâon admet ce qui prĂ©cĂšde), la forme de cet Ă©quilibre, tout en constituant un Ă©tat partiellement ou provisoirement rĂ©versible, nâest jamais que momentanĂ©e et lâintervention de facteurs nouveaux entraĂźne ce quâon appelle des « dĂ©placements dâĂ©quilibre », câest-Ă -dire que le nouvel Ă©quilibre est rĂ©gi par des conditions diffĂ©rentes de celles du prĂ©cĂ©dent. Or, de tels dĂ©placements dâĂ©quilibre sont rĂ©gis par un principe cĂ©lĂšbre, appelĂ© principe de Le ChĂątelier, que lâon peut Ă©noncer comme suit : « lorsque varie lâun des facteurs dont dĂ©pend lâĂ©quilibre stable dâun systĂšme, la variation de ce facteur a pour effet dâengendrer une modification qui tend prĂ©cisĂ©ment Ă annuler lâeffet de ce changement » 15. En dâautres termes, sâil nây a pas alors rĂ©versibilitĂ© complĂšte, il y a nĂ©anmoins rĂ©versibilitĂ© partielle, ce que signifie prĂ©cisĂ©ment le fait que le systĂšme tend vers un nouvel Ă©quilibre ; mais cette tendance ne suffit pas Ă maintenir un Ă©quilibre permanent (Ă assurer le retour Ă la forme initiale de lâĂ©quilibre) parce que la rĂ©versibilitĂ© nâest pas complĂšte, et elle ne lâest pas Ă cause prĂ©cisĂ©ment de la nature simplement probable des processus en jeu, par opposition Ă un mĂ©canisme opĂ©ratoire entiĂšrement dĂ©terminĂ©.
Ceci nous conduit Ă lâexamen dâune notion qui est fondamentale dans les domaines rĂ©gis par la probabilitĂ©, et qui, tout en jouant dĂ©jĂ un rĂŽle apprĂ©ciable au sein des sciences physiques, prendra une ampleur toujours plus grande sur les terrains biologiques et psycho-sociologiques : la notion dâhistoire. Cournot, qui en a fait lâun des pivots de son systĂšme, a bien vu quâune « histoire » est Ă situer Ă mi-chemin du hasard et de la dĂ©termination. Un mĂ©canisme entiĂšrement dĂ©terminĂ©, tel que les mouvements des planĂštes autour du soleil, ne constitue pas une histoire, mais un dĂ©roulement causal simple. Une succession purement fortuite, comme une suite de tirages au sort effectuĂ©s en une collection de boules noires et blanches ne constitue pas non plus une histoire, puisque chaque Ă©vĂ©nement y est indĂ©pendant des prĂ©cĂ©dents et des suivants. Il y a histoire, par contre, lorsque les Ă©vĂ©nements, tout en dĂ©pendant en partie les uns des autres comme dans le premier de ces systĂšmes, sont en partie fortuits Ă cause de lâentrecroisement des sĂ©ries causales.
Dans le langage que nous avons adoptĂ©, cela revient donc Ă dire quâune histoire est un compromis entre certaines transformations rĂ©versibles et un certain mĂ©lange irrĂ©versible. Un des meilleurs exemples que lâon peut fournir dâune vraie histoire, dans le domaine physico-chimique, est la succession dâĂ©vĂ©nements gĂ©ologiques, telle que lâhistoire dâune chaĂźne alpine ou dâune cordillĂšre, dĂ©roulement dont le modĂšle a Ă©tĂ© magistralement donnĂ© par E. Argand sous le nom dâ« embryologie alpine ». Au point de dĂ©part de la formation des Alpes se trouve, en effet, le rapprochement de lâAfrique et de lâEurope, selon la thĂ©orie de la « dĂ©rive des continents » de Wegener, laquelle sâappuie elle-mĂȘme sur lâexistence de phĂ©nomĂšnes mĂ©caniques tels que les mouvements de solides sur des masses fluides en rotation 16, câest-Ă -dire sur des processus idĂ©alement rĂ©versibles. Mais les sĂ©diments de la ThĂ©tys (ou ancienne MĂ©diterranĂ©e) ainsi comprimĂ©e, rejetĂ©s en une nappe continue dĂ©ferlant sur les rives europĂ©ennes, y ont pris une configuration dĂ©terminĂ©e, du fait de la rencontre fortuite de ces vagues avec des socles antĂ©rieurs datant des formations hercyniennes (massifs du Pelvoux, du Mont-Blanc, de lâAar, etc.). Dâautre part, lâenchevĂȘtrement croissant des nappes de charriage, quoique le mouvement de celles-ci obĂ©isse Ă©galement Ă des lois mĂ©caniques bien dĂ©terminĂ©es, fait une nouvelle part au hasard. Puis le mĂ©tamorphisme des roches, selon les contacts fortuits (digestion des calcaires par lâacide silicique, etc.) et enfin lâĂ©rosion introduisent de nouvelles combinaisons entre des processus bien rĂ©glĂ©s et des mĂ©langes imprĂ©visibles. Au total une histoire comme celle des Alpes est donc caractĂ©risĂ©e Ă la fois par une ligne dâensemble clairement dessinĂ©e, et en partie dĂ©ductible, et par un inextricable entrecroisement de dĂ©tail, dont on ne peut que fournir la narration en reconstituant un Ă un les Ă©vĂ©nements, avec cependant certaines gĂ©nĂ©ralisations fondĂ©es sur leur probabilitĂ© plus ou moins grande.
Selon que prĂ©dominent ainsi en une histoire certains Ă©lĂ©ments dĂ©terminĂ©s et rĂ©versibles ou le mĂ©lange fortuit, on peut distinguer diffĂ©rents types de dĂ©roulements historiques. Mais, il est Ă remarquer que ces dĂ©roulements se rapprochent dâautant plus du modĂšle des « évolutions dirigĂ©es » que prĂ©domine soit le mĂ©lange pur envisagĂ© globalement (comme dans le cas de la dĂ©gradation de lâĂ©nergie ou accroissement de lâentropie), soit le facteur rĂ©versible ou opĂ©ratoire (comme dans lâhistoire des nĂ©buleuses, dominĂ©e par les lois gravitationnelles ou dans certains dĂ©veloppements biologiques ou psycho-sociologiques, comme celui de lâintelligence caractĂ©risĂ© par une rĂ©versibilitĂ© progressive des conduites). Une « histoire » au sens strict du mot (comme lâhistoire de la terre ou des Alpes), est donc Ă situer encore entre ces deux extrĂȘmes.
Or, on aperçoit dâemblĂ©e lâimportance considĂ©rable de ces diverses notions de mĂ©lange irrĂ©versible, de totalitĂ© Ă composition non additive, de dĂ©placement dâĂ©quilibre et dâhistoire, quant au mĂ©canisme de la connaissance et notamment Ă celui du raisonnement lui-mĂȘme. On peut, en effet, dĂ©duire un systĂšme Ă composition additive et rĂ©versible, tandis quâune histoire ne se dĂ©duit pas, puisquâelle est composĂ©e dâĂ©vĂ©nements qui ne se rĂ©pĂštent pas. On peut dĂ©duire en partie un phĂ©nomĂšne statistique, lorsque lâanalyse de tous les cas possibles et lâintervention des grands nombres assurent une dĂ©termination suffisamment prĂ©cise de probabilitĂ©s Ă©levĂ©es, mais on le peut de moins en moins Ă mesure que lâon se rapproche du dĂ©tail. Les diverses notions que nous venons de rappeler sont donc solidaires les unes des autres, du point de vue de la connaissance comme de celui de la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme, par le fait que leur caractĂšre commun est de recouvrir des modes de composition incomplĂštes. Un mĂ©lange progressif implique, en effet, une composition non additive faute de rĂ©alisation entiĂšre de lâensemble des combinaisons possibles, cette irrĂ©versibilitĂ© entraĂźne lâintervention de dĂ©placements dâĂ©quilibre et dâun dĂ©roulement historique, faute Ă nouveau de cette composition complĂšte que seules assurent les transformations rĂ©versibles. Il sâensuit quâen tous les domaines la dĂ©duction demeure partiellement en Ă©chec. Il est, en effet, Ă©vident que la dĂ©duction sera dâautant plus lĂ©gitime que les mĂ©canismes sur lesquels elle porte se rapprocheront davantage dâun systĂšme complet de transformations compossibles, et quâelle le sera dâautant moins quâils consisteront en mĂ©langes ou en dĂ©roulements historiques, câest-Ă -dire, en tirages au sort incomplets par rapport Ă tout le possible. Quel est alors le mode de pensĂ©e cherchant Ă atteindre le rĂ©el en cette frange si importante, situĂ©e entre le fait contingent et les transformations composables sur le modĂšle des opĂ©rations rĂ©versibles ? Câest le problĂšme de lâinduction que le probabilisme soulĂšve ainsi nĂ©cessairement et quâil met au centre de toute lâĂ©pistĂ©mologie physique.
§ 4. Les problĂšmes de lâinduction expĂ©rimentale
Plusieurs thĂ©oriciens de la pensĂ©e scientifique ne prononcent plus le mot dâinduction, et un physicien dĂ©clarait rĂ©cemment que, sâil avait appris sur les bancs du lycĂ©e lâexistence dâune telle induction, il ne sâen Ă©tait plus jamais servi depuis : la dĂ©duction mathĂ©matique et lâexpĂ©rience fournissant les mesures, tels seraient les deux seuls instruments de la pensĂ©e physique. Le problĂšme du hasard complique cependant les choses, car, sâil est Ă©vident quâil existe une thĂ©orie mathĂ©matique des probabilitĂ©s et quâelle est entiĂšrement dĂ©ductive, son application au rĂ©el prĂ©sente cependant une signification diffĂ©rente de celle dâautres structures formelles : la dĂ©duction ordinaire fournit aux faits leur forme (p. ex. lâaccĂ©lĂ©ration uniforme pour la chute des corps), tandis que lâanalyse probabiliste dĂ©termine leur degrĂ© de constance (elle permettra p. ex. de considĂ©rer comme fortuits des mouvements de chute non uniformĂ©ment accĂ©lĂ©rĂ©s et dâĂ©tablir que la courbe des dispersions est prĂ©cisĂ©ment centrĂ©e sur cette accĂ©lĂ©ration uniforme). Sans doute cette dĂ©termination des probabilitĂ©s aboutit-elle aussi Ă des formes (la forme des courbes de dispersion ou celles des fonctions alĂ©atoires, etc.), mais le problĂšme est cependant autre, puisquâil sâagit alors de dissocier, au sein dâun mĂ©lange de sĂ©quences multiples, lâinvariant du fortuit. Du fait mĂȘme que la rĂ©alitĂ© physique constitue un agrĂ©gat complexe, oĂč les lois ne sont jamais donnĂ©es Ă lâĂ©tat simple, mais interfĂšrent Ă des degrĂ©s divers, et oĂč des domaines entiers sont dominĂ©s par le hasard sans mĂȘme que lâon sache dâavance si de telles lois simples existent sous le fortuit, la recherche expĂ©rimentale suppose nĂ©cessairement deux temps : dâabord un passage des faits Ă la loi, au cours duquel le problĂšme essentiel est alors prĂ©cisĂ©ment dâisoler certains rapports (constants ou probables) parmi lâensemble enchevĂȘtrĂ© des donnĂ©es, et ensuite seulement une structuration ou mise en forme des lois les unes par rapport aux autres. Si chacun sâaccorde Ă appeler dĂ©duction cette seconde Ă©tape, ou Ă©tape supĂ©rieure du travail dâinterprĂ©tation propre au physicien, on peut conserver le terme dâinduction pour dĂ©signer lâĂ©tape prĂ©liminaire : lâinduction serait donc, le passage des faits aux lois, ou, si lâon prĂ©fĂšre (car il nâexiste aucune diffĂ©rence de nature entre les faits et les lois), lâĂ©tablissement des faits eux-mĂȘmes, en leurs gĂ©nĂ©ralitĂ©s respectives.
Mais alors, si lâinduction nâest ainsi que ce qui prĂ©cĂšde et prĂ©pare la dĂ©duction elle-mĂȘme, la question prĂ©alable est de savoir si lâinduction est un raisonnement ou simplement une mĂ©thode ; et, en ce second cas, si tout ne serait pas, en dĂ©finitive, dĂ©duction, sauf Ă distinguer une dĂ©duction portant sur les faits et une dĂ©duction thĂ©orique ou abstraite. Câest en quoi lâon peut douter lĂ©gitimement aujourdâhui de lâutilitĂ© de parler dâinduction : le premier des problĂšmes de lâinduction est tout au moins de savoir si lâinduction existe.
On sait quâil nâen a pas toujours Ă©tĂ© ainsi et que la logique classique distinguait deux classes complĂ©mentaires de raisonnements, les uns procĂ©dant du gĂ©nĂ©ral au particulier, ou, comme on dit actuellement, au singulier (dĂ©duction) et les autres du singulier au gĂ©nĂ©ral (induction). Mais cette fausse symĂ©trie a dĂ» ĂȘtre abandonnĂ©e. La premiĂšre difficultĂ© est que tous les raisonnements gĂ©nĂ©ralisateurs sont loin dâĂȘtre inductifs, puisque le raisonnement mathĂ©matique, qui est le modĂšle de la dĂ©duction, procĂšde Ă lâordinaire du singulier au gĂ©nĂ©ral, ou du plus spĂ©cial au plus gĂ©nĂ©ral. PoincarĂ©, il est vrai, est restĂ© fidĂšle Ă la terminologie traditionnelle, mais, pour distinguer lâinduction mathĂ©matique de lâinduction expĂ©rimentale, il a qualifiĂ©, selon lâusage, la premiĂšre de « complĂšte » : or, cette distinction est hautement significative et fait entrevoir que, si lâinduction complĂšte est en rĂ©alitĂ© une dĂ©duction, lâinduction proprement dite pourrait bien nâĂȘtre quâune dĂ©duction incomplĂšte. Câest ainsi que Whewell, Couturat, Goblot, etc., se refusent Ă appeler induction quelque raisonnement rigoureux que ce soit, ce qui revient Ă rĂ©server ce terme pour les raisonnements dont la conclusion nâest que probable. Mais, indĂ©pendamment des questions dâusage sur lesquelles insiste A. Lalande 17 le caractĂšre simplement probable des conclusions dâun raisonnement ne suffit pas Ă exclure sa nature dĂ©ductive, et la logistique contemporaine a construit, avec Reichenbach et dâautres, des modĂšles « polyvalents » pour situer le raisonnement probabiliste sur un plan dĂ©ductif comparable Ă celui de la dĂ©duction « bivalente » (ne connaissant que le vrai et le faux). Ainsi lâanalyse de lâinduction, Ă titre de raisonnement proprement dit, complĂ©mentaire de la dĂ©duction, a fini par abolir la dualitĂ© au profit de cette derniĂšre.
Renonçant alors Ă parler de lâinduction comme dâun raisonnement spĂ©cifique, on en a fait une mĂ©thode : mĂ©thode qui consiste Ă sâappuyer sur les donnĂ©es expĂ©rimentales pour remĂ©dier aux insuffisances de la dĂ©duction. Mais une mĂ©thode englobe elle-mĂȘme des raisonnements et ceux-ci, en derniĂšre analyse, se rĂ©duisent toujours Ă de la dĂ©duction. En effet, lorsque la dĂ©duction pure est impossible, et que le recours Ă lâexpĂ©rience sert de support au raisonnement dâensemble, ce recours lui-mĂȘme implique des raisonnements spĂ©cialisĂ©s qui sont encore des dĂ©ductions.
Faut-il donc donner raison Ă ceux qui suppriment le terme dâinduction du vocabulaire logique et Ă©pistĂ©mologique ? Deux motifs corrĂ©latifs lâempĂȘchent, semble-t-il, et conduisent Ă laisser le problĂšme que recouvre ce terme au centre de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique de la physique. Le premier de ces motifs tient au dĂ©veloppement mĂȘme de la pensĂ©e en prĂ©sence de chaque rĂ©alitĂ© nouvelle Ă dominer : sâil est clair que tout raisonnement achevĂ© est toujours nĂ©cessairement dĂ©ductif, il nâen subsiste pas moins que la dĂ©duction est rarement possible de façon immĂ©diate et sans un travail dâĂ©laboration prĂ©alable ou de prĂ©paration mĂȘme. En effet, pour pouvoir dĂ©duire, il faut ĂȘtre en possession de notions ou de schĂšmes opĂ©ratoires dĂ©jĂ construits, et leur construction comme telle ne consiste pas en un processus dĂ©ductif puisquâil sâagit au contraire de les organiser par approximations et tĂątonnements successifs jusquâĂ rendre possible leur libre composition, câest-Ă -dire la dĂ©duction finale. Or, câest prĂ©cisĂ©ment ce travail dâorganisation ou de construction des concepts et des relations qui caractĂ©rise lâinduction, et câest ce quâa bien montrĂ© Dorolle dans son petit et substantiel ouvrage sur Les ProblĂšmes de lâinduction. De ce point de vue, la dĂ©duction commence lorsque lâon peut poser que A implique B, ou que si A implique B, il implique aussi C, tandis que lâinduction consiste Ă chercher quelles donnĂ©es peuvent ĂȘtre mises en rapport avec dâautres pour que de telles implications soient susceptibles dâĂȘtre Ă©tablies entre les concepts ainsi construits.
En second lieu â et ce second motif ne fait quâun, gĂ©nĂ©tiquement parlant, avec le premier â le problĂšme de lâinduction prend un sens dĂšs que lâon se place sur le terrain des totalitĂ©s opĂ©ratoires. La vĂ©ritable raison des ambiguĂŻtĂ©s qui ont obscurci la thĂ©orie de lâinduction tient sans doute au fait que la logique classique est atomistique et quâelle a dĂ©crit les concepts, jugements et raisonnements comme des unitĂ©s isolĂ©es au lieu de faire porter lâanalyse sur les systĂšmes opĂ©ratoires dâensemble. Or, câest Ă partir seulement du moment oĂč ces systĂšmes sont entiĂšrement articulĂ©s, sous une forme cohĂ©rente achevĂ©e, que lâon peut en extraire certaines articulations pour en faire des prototypes de raisonnements dĂ©ductifs, telles les figures du syllogisme ou celles des relations gĂ©nĂ©alogiques, etc. Si lâinduction ne constitue pas un mode de raisonnement parmi les autres, mais une mĂ©thode, il faut donc chercher Ă la comparer, non pas Ă ces raisonnements dĂ©ductifs isolables, mais aux systĂšmes opĂ©ratoires dâensemble dont ils sont extraits. Le problĂšme de lâinduction se posera alors comme suit : existe-t-il des systĂšmes dâensemble, fermĂ©s sur eux-mĂȘmes, indĂ©finiment composables et rĂ©versibles, caractĂ©risant lâinduction comme la dĂ©duction ? Ou bien, au contraire, la mĂ©thode inductive ne se traduit-elle que sous forme de systĂšmes incomplets et ouverts, prĂ©parant la dĂ©duction ou lui supplĂ©ant en cas dâimpossibilitĂ© de construire des systĂšmes du premier type ?
PosĂ© en ces termes, le problĂšme de lâinduction est susceptible de recevoir une solution claire, du double point de vue de lâanalyse gĂ©nĂ©tique ou historico-critique et de celle des mĂ©thodes des sciences expĂ©rimentales dans les phases dâorganisation des recherches et de dĂ©couverte. Dâune part, lâinduction ne comporte pas de systĂšmes opĂ©ratoires dâensemble achevĂ©s et fermĂ©s, comparables Ă ceux qui permettent lâexercice de la dĂ©duction. Mais dâautre part, lâinduction nâest possible que lorsque de tels modĂšles dĂ©ductifs existent dĂ©jĂ et peuvent servir de guides Ă la recherche. Lâinduction est donc lâensemble des procĂ©dĂ©s de pensĂ©e qui tendent Ă organiser les donnĂ©es dâobservation ou dâexpĂ©rience, câest-Ă -dire Ă les classer sous forme de concepts susceptibles dâemboĂźtements hiĂ©rarchiques et Ă les mettre en relations logiques ou mathĂ©matiques susceptibles de constituer des systĂšmes entiĂšrement composables. Ou bien alors lâinduction rĂ©ussit dans ces tentatives et elle cĂšde en ce cas progressivement le pas Ă la dĂ©duction, ou bien elle Ă©choue, faute de pouvoir dissocier lâinvariant du fortuit, et elle en demeure Ă des systĂšmes quasi dĂ©ductifs, mais inachevĂ©s faute de composition complĂšte. Dans les deux cas lâinduction consiste donc en un groupement incomplet, soit quâil prĂ©pare un systĂšme dĂ©ductif soit quâil y supplĂ©e ; mais il nâexiste pas de diffĂ©rence entre les Ă©lĂ©ments logiques de la coordination inductive et ceux des systĂšmes dĂ©ductifs, la seule opposition tenant au caractĂšre incomplet ou complet de la totalitĂ© opĂ©ratoire.
Du point de vue psychogĂ©nĂ©tique, il faut distinguer soigneusement deux pĂ©riodes intĂ©ressant la formation de lâinduction et ses rapports avec les groupements ou les groupes dĂ©ductifs : 1° la pĂ©riode antĂ©rieure Ă la construction de ces systĂšmes opĂ©ratoires, donc antĂ©rieure Ă toute dĂ©duction, mĂȘme fondĂ©e sur les opĂ©rations concrĂštes : on ne saurait alors distinguer lâinduction de la dĂ©duction, puisquâil nâexiste pas encore de dĂ©duction achevĂ©e et que tout travail constructif de la pensĂ©e prĂ©sente un caractĂšre indiffĂ©renciĂ©, Ă la fois empirique et semi-opĂ©ratoire ; 2° la pĂ©riode, (dĂ©butant Ă 7-8 ans), Ă partir de laquelle les structures opĂ©ratoires de caractĂšre dĂ©ductif sont formĂ©es (structures dâabord concrĂštes, puis dĂšs 11-12 ans formelles) : de tels systĂšmes achevĂ©s servant alors de modĂšles, lâesprit cherche Ă structurer plus activement les donnĂ©es expĂ©rimentales nouvelles qui sâoffrent Ă lui, et lâinduction se diffĂ©rencie ainsi de la dĂ©duction en se dĂ©veloppant sous forme de procĂ©dĂ©s inspirĂ©s par cette derniĂšre, mais spĂ©cialisĂ©s en fonction des rĂ©sistances imprĂ©vues du rĂ©el.
Au cours de la premiĂšre pĂ©riode, un certain nombre de constatations intĂ©ressantes peuvent ĂȘtre faites quant Ă la lecture mĂȘme des donnĂ©es de lâexpĂ©rience, et aux conditions de la soumission de lâesprit Ă leur Ă©gard. Faute dâopĂ©rations dĂ©ductives, toute construction intellectuelle consiste, Ă ce niveau, Ă structurer les faits dâexpĂ©rience, donc Ă sâappuyer sur les donnĂ©es pour en tirer des formes. Mais, comme nous lâavons vu sans cesse au cours des chap. I Ă Â V, il existe deux sortes dâexpĂ©riences, bien que toujours mĂȘlĂ©es Ă des degrĂ©s divers : il y a lâexpĂ©rience que le sujet fait sur ses propres actions, et qui lui permet de dĂ©couvrir les coordinations logico-mathĂ©matiques de celles-ci, et il y a lâexpĂ©rience faite sur les choses elles-mĂȘmes, laquelle conduit Ă abstraire leurs propriĂ©tĂ©s physiques. Or, durant la pĂ©riode que nous examinons maintenant, ce sont les premiĂšres de ces deux catĂ©gories dâexpĂ©rience qui sont conduites activement et systĂ©matiquement, les secondes demeurant occasionnelles et beaucoup plus passives. De plus, comme les expĂ©riences de ce premier type portent prĂ©cisĂ©ment sur les formes dâaction les plus gĂ©nĂ©rales qui prĂ©parent les futures coordinations dĂ©ductives, il va de soi que les conduites intermĂ©diaires entre lâinduction et la dĂ©duction caractĂ©risant de telles expĂ©riences aboutiront beaucoup plus directement et plus rapidement Ă la dĂ©duction elle-mĂȘme que ce nâest le cas pour les expĂ©riences du second type. Nous en avons vu un exemple au chap. III § 7, Ă propos de trois objets ordonnĂ©s ABC, traversĂ©s par une tige de mĂ©tal que lâon fait tourner de 180° : câest par lâexpĂ©rience que lâenfant dĂ©couvre lâinversion de ABC en CBA, et surtout quâil dĂ©couvre que lâĂ©lĂ©ment B ne sortira jamais en tĂȘte malgrĂ© un nombre croissant de rotations. Mais, sâil nây a donc pas encore dĂ©duction, on ne saurait parler non plus dâinduction en ce cas : il y a simplement indiffĂ©renciation entre les deux, faute prĂ©cisĂ©ment de tout modĂšle dĂ©ductif dâune part, susceptible de servir de guide Ă une recherche inductive, et faute de possĂ©der, dâautre part, une notion suffisante du hasard pour pouvoir distinguer lâinvariant du fortuit. Câest ainsi que lâenfant rĂ©agit aux divers types dâordres successivement constatĂ©s, lors de la rotation de la tige, de la mĂȘme maniĂšre quâil rĂ©agit aux tirages au sort, en prĂ©sence des dispositifs dĂ©crits au § 1 de ce chapitre : il cherche Ă deviner au moyen de jugements dont la modalitĂ© demeure Ă mi-chemin du possible et du nĂ©cessaire, mais sans critĂšre logique ou objectif (il sâattend p. ex. Ă ce que lâĂ©lĂ©ment B sorte en tĂȘte « parce que câest son tour », etc.). Par contre, dĂšs 7-8 ans, la prise de contact avec ces mĂȘmes donnĂ©es expĂ©rimentales, relatives Ă lâordre, donne lieu Ă une dĂ©duction immĂ©diate, et cela avec le sentiment dâune opposition entiĂšre par rapport aux permutations fortuites dâun jeu de hasard.
Si nous passons maintenant de ce type dâexpĂ©rience portant sur la coordination des actions propres du sujet (et prĂ©parant par consĂ©quent directement la dĂ©duction) aux premiĂšres expĂ©riences proprement physiques, câest-Ă -dire aux prises de contact entre lâintelligence de lâenfant et le fait objectif dont il sâagit dâabstraire certains caractĂšres, nous constatons que la maniĂšre dont le sujet enregistre des donnĂ©es de lâexpĂ©rience et les interprĂšte par approximations successives et tĂątonnantes fournit une tout autre image, nous rapprochant davantage de lâinduction. Deux faits frappants sâobservent, en effet, durant toute la pĂ©riode prĂ©opĂ©ratoire du dĂ©veloppement : la passivitĂ© du sujet Ă lâĂ©gard de lâexpĂ©rience, et surtout la difficultĂ© systĂ©matique Ă effectuer une simple lecture objective des donnĂ©es expĂ©rimentales (dâoĂč il dĂ©coule naturellement que la nĂ©cessitĂ© de procĂ©dĂ©s inductifs appropriĂ©s sera dâautant plus grande par la suite, et mĂȘme bien plus grande quâon ne le croit gĂ©nĂ©ralement, pour arriver Ă sortir de cet Ă©tat initial). La passivitĂ© Ă lâĂ©gard de lâexpĂ©rience, tout dâabord, sâexplique par un mĂ©canisme qui est fondamental non seulement pour lâĂ©tude de la pensĂ©e inductive mais pour la comprĂ©hension du rapport Ă©pistĂ©mologique gĂ©nĂ©ral du sujet et de lâobjet : câest que, la tendance dominante de lâesprit Ă©tant dâassimiler toute rĂ©alitĂ© nouvelle Ă des schĂšmes antĂ©rieurs, lâaccommodation Ă la nouveautĂ© se rĂ©duit au dĂ©but Ă une modification minimum de ces schĂšmes. Il sâensuit alors, lorsque, les schĂšmes antĂ©rieurs sont insuffisants pour permettre une accommodation prĂ©cise aux donnĂ©es nouvelles, une sorte dâincapacitĂ© Ă la lecture mĂȘme et a fortiori Ă lâinterprĂ©tation de lâexpĂ©rience, faute dâinstruments adĂ©quats dâenregistrement mental. Or cette absence dâinstruments permettant une assimilation adaptĂ©e tient prĂ©cisĂ©ment au dĂ©faut de toute dĂ©duction possible, soit logique, soit mathĂ©matique. Du point de vue logique la chose se marque, en particulier, au fait que le sujet nâarrive pas Ă admettre quâune donnĂ©e nouvelle exclue une hypothĂšse antĂ©rieure, ou quâune exception suffise Ă tenir en Ă©chec la gĂ©nĂ©ralitĂ© attribuĂ©e Ă une rĂšgle ; câest donc faute dâinstrument dĂ©ductif, mĂȘme qualitatif, que lâinduction est alors impossible : dĂ©jĂ la lecture comme telle des faits puis lâinterprĂ©tation sont faussĂ©es, parce que le sujet ne parvient pas Ă distinguer, mĂȘme au cours, de cette lecture, le « tous » et le « quelques », et quâil demeure donc ensuite incapable de gĂ©nĂ©ralisation cohĂ©rente. Du point de vue mathĂ©matique, dâautre part, la lecture des donnĂ©es supposerait un ensemble de mises en relations spatiales ou numĂ©riques qui sont Ă©galement inaccessibles, faute de construction dĂ©ductive.
Nous avons, par exemple, analysĂ© lâinduction progressive de cette loi Ă©lĂ©mentaire selon laquelle le niveau de lâeau contenue dans un bocal demeure horizontal, quelle que soit la position, verticale ou inclinĂ©e, de ce rĂ©cipient. On observe en ce cas les rĂ©actions suivantes 18. 1° Les sujets les plus jeunes ne parviennent pas Ă la constatation du fait lui-mĂȘme, ni par le moyen de points de repĂšre marquĂ©s sur les bocaux, ou de rĂšgles permettant de contrĂŽler la constance dâorientation du niveau, ni par le moyen de dessins appropriĂ©s : ils sâimaginent que lâeau sâinclinera avec le bocal et croient effectivement voir des inclinaisons variĂ©es. 2° Au cours dâune seconde Ă©tape ils font la mĂȘme prĂ©vision, mais reconnaissent ensuite le dĂ©saccord avec la donnĂ©e observĂ©e. Seulement ils se refusent Ă en induire quoi que ce soit en ce qui concerne les expĂ©riences suivantes et ne considĂšrent pas quâun Ă©chec suffise Ă infirmer leur schĂšme dâinterprĂ©tation (inclinaisons parallĂšles Ă la base du bocal, etc.). 3° On observe dans la suite une sorte de transfert pratique, encore distinct de la gĂ©nĂ©ralisation logique et consistant simplement Ă prĂ©voir, pour des raisons dâĂ©conomie, la rĂ©pĂ©tition des mĂȘmes faits et lâapplication partielle des mĂȘmes rapports Ă des inclinaisons lĂ©gĂšrement diffĂ©rentes. 4° Enfin, mais seulement vers 7-8 ans, câest-Ă -dire Ă la fin de la pĂ©riode que nous examinons maintenant, lâenfant, sans prĂ©voir lâhorizontalitĂ© du liquide lors de la premiĂšre expĂ©rience, gĂ©nĂ©ralise immĂ©diatement son observation aux essais suivants.
Ces rĂ©actions instructives nous enseignent dâabord que, pour parvenir Ă la lecture mĂȘme des faits, le sujet doit ĂȘtre en possession de schĂšmes permettant de les assimiler, non pas encore dans le sens dâune assimilation explicative, mais dâune simple reconnaissance du fait Ă titre de donnĂ©e. Câest ainsi que les petits, nâĂ©tant pas encore en possession dâun espace structurĂ© selon un systĂšme de coordonnĂ©es stables, ni perceptif ni intellectuel (voir chap. II § 7), la constatation mĂȘme de lâhorizontalitĂ© reste impossible, puisque perceptivement la diffĂ©rence demeure grossiĂšre, pour eux, entre une horizontale et une oblique, et que, intellectuellement, ils ne comprennent pas le rĂŽle de lâhorizontale et de la verticale dans la coordination des positions (comme en tĂ©moignent clairement leurs dessins). Le second enseignement Ă tirer de ces observations est que, pour relier une donnĂ©e perçue aux suivantes (et câest en cette mise en relations mĂȘme que consiste essentiellement la gĂ©nĂ©ralisation inductive), il faut ĂȘtre en possession de modĂšles dĂ©ductifs : tant que les groupements opĂ©ratoires ne sont pas construits sur le terrain de la coordination mĂȘme (logico-mathĂ©matique) des actions, les faits physiques successivement enregistrĂ©s ne sauraient a fortiori ĂȘtre reliĂ©s les uns aux autres. Nous tournons ainsi dans un cercle : le premier travail de lâesprit, pour effectuer le passage de la donnĂ©e Ă la loi (donc pour parvenir Ă une induction), consiste donc Ă construire de nouveaux schĂšmes reprĂ©sentatifs (parfois mĂȘme dâabord perceptifs), susceptibles de permettre lâenregistrement mĂȘme des donnĂ©es, lequel, demeure impossible sans eux ; mais, pour construire de nouveaux schĂšmes, il sâagit de relier les donnĂ©es successives entre elles, et par consĂ©quent, en premier lieu, de les enregistrer de façon adĂ©quate. Lâesprit, enfermĂ© dans lâassimilation aux schĂšmes antĂ©rieurs, inadĂ©quats Ă la nouveautĂ©, ne sortirait pas dâun tel cercle sans un appui intĂ©rieur, prĂ©cisĂ©ment fourni par lâorganisation de la dĂ©duction naissante dans le domaine des expĂ©riences portant sur lâaction propre elle-mĂȘme et sur ses coordinations logico-mathĂ©matiques. Câest donc soit par application directe de ces dĂ©buts de dĂ©duction, soit par analogie avec eux, que se constituent les premiĂšres constructions de schĂšmes physiques et les premiĂšres gĂ©nĂ©ralisations, jusquâau niveau proprement opĂ©ratoire oĂč lâinduction proprement dite devient alors possible en marge de la dĂ©duction.
Mais est-ce Ă dire que lâinduction reste entiĂšrement subordonnĂ©e Ă la dĂ©duction elle-mĂȘme ? Lâexamen de la seconde pĂ©riode du dĂ©veloppement des processus inductifs va nous montrer maintenant quâil nâen est rien et que lâinduction conserve son originalitĂ© Ă cĂŽtĂ© de la dĂ©duction stricte. Cette deuxiĂšme pĂ©riode dĂ©bute donc au moment oĂč les groupements opĂ©ratoires logiques, ainsi que les groupes arithmĂ©tiques et gĂ©omĂ©triques Ă©lĂ©mentaires, sont construits sur le terrain des coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction (celui qui donnait lieu aux expĂ©riences du premier des deux types que nous avons distinguĂ©s Ă propos de la pĂ©riode antĂ©rieure). Or, du fait mĂȘme de cette construction opĂ©ratoire, qui rend dorĂ©navant la dĂ©duction possible sur le plan logico-mathĂ©matique, le contact avec les donnĂ©es physiques conduit dorĂ©navant Ă une distinction fondamentale, qui est prĂ©cisĂ©ment au point de dĂ©part de lâinduction elle-mĂȘme. Dâune part, le sujet dĂ©couvre dans le rĂ©el des rapports donnant prise immĂ©diatement Ă une construction opĂ©ratoire et Ă une dĂ©duction analogues aux structures logico-mathĂ©matiques : câest ainsi (voir chap. V § 2), quâil parvient Ă la conservation de la quantitĂ© de matiĂšre, puis du poids et du volume physique, par analogie avec la conservation des ensembles logiques, numĂ©riques ou spatiaux (au sens gĂ©omĂ©trique). Dâautre part, et en opposition avec ces rapports composables selon des liens rĂ©versibles et nĂ©cessaires, il dĂ©couvre le hasard, en tant que mĂ©lange irrĂ©versible et rĂ©sistant Ă la composition dĂ©ductive Ă©lĂ©mentaire. Le problĂšme de la structuration de la grande majoritĂ© des schĂšmes physiques va alors se situer Ă mi-chemin entre ces deux extrĂȘmes et comportera notamment cette question essentielle de la dissociation, en toute expĂ©rience nouvelle, de ce qui est invariant et de ce qui est fortuit. Câest alors en toute cette rĂ©gion intermĂ©diaire de ce qui nâest ni dĂ©ductible avec Ă©vidence, ni Ă©videmment alĂ©atoire, que va se constituer lâinduction Ă titre de structuration graduelle du monde physique en fonction de lâexpĂ©rience portant sur les objets eux-mĂȘmes (et non plus sur les actions comme telles). Or, sur ce point lâanalyse gĂ©nĂ©tique fournit des rĂ©sultats particuliĂšrement nets : si lâon dĂ©finit la dĂ©duction concrĂšte ou formelle, par les groupements logiques et les groupes mathĂ©matiques qui coordonnent les opĂ©rations en systĂšmes cohĂ©rents, fermĂ©s et rĂ©versibles, on peut dire, de façon gĂ©nĂ©rale, que lâinduction est le systĂšme des raisonnements qui aboutissent seulement Ă des groupements incomplets, câest-Ă -dire qui prĂ©parent la dĂ©duction sans y parvenir entiĂšrement. Câest ce qui se produit dans deux cas principaux :
1° Il y a tout dâabord induction lorsquâil sâagit pour le sujet, en prĂ©sence dâun complexe de donnĂ©es physiques non immĂ©diatement assimilable, de dissocier les divers facteurs intervenant dans ces donnĂ©es, et notamment ce qui relĂšve du hasard et ce qui peut donner prise Ă des dĂ©ductions ultĂ©rieures. Lorsque p. ex. des boules de poids diffĂ©rents roulent de points de dĂ©part variables sur des plans diversement inclinĂ©s pour remonter ensuite le long dâun plan Ă inclinaison constante 19, le sujet se trouve aux prises avec quatre sortes au moins de donnĂ©es : la dispersion des points dâarrĂȘt de la boule Ă la montĂ©e, le poids des boules, lâinclinaison du plan de descente et la hauteur du point de dĂ©part ; il lui faudra donc, dâune part, dissocier ce qui est fortuit dans ces points dâarrĂȘt de ce qui constitue le point le plus frĂ©quent atteint pour une inclinaison et un point de dĂ©part donnĂ©s, et, dâautre part, exclure lâinfluence du poids (masse), qui ne varie pas, pour ne retenir que celle des inclinaisons et surtout la hauteur des points de dĂ©part ; alors seulement il pourra mettre en relation les points dâarrivĂ©e avec ceux de dĂ©part. En quoi consiste donc en un tel cas lâinduction ? Il est clair que, au terme de lâanalyse, le phĂ©nomĂšne pourra donner lieu Ă une simple dĂ©duction : une fois simplifiĂ©es par la sĂ©grĂ©gation des facteurs, les donnĂ©es mĂ©triques, ne portant plus que sur les inclinaisons et les distances, seront susceptibles dâĂȘtre mises en Ă©quation et retrouveront les relations dâaccĂ©lĂ©ration constante qui caractĂ©risent la chute des graves. Et il est non moins clair quâen chacune des Ă©tapes de la recherche, il intervient dĂ©jĂ des processus dĂ©ductifs : câest par une composition dĂ©ductive de relations (mises en correspondances diverses) que le sujet Ă©liminera le facteur poids et retiendra lâinfluence des inclinaisons et des distances, etc. Mais si tout est dĂ©ductif dans le dĂ©tail des relations Ă©tablies, et si le point dâarrivĂ©e est une dĂ©duction dâensemble du phĂ©nomĂšne, il nâen reste pas moins quâil sâagit de prĂ©parer cette dĂ©duction : le problĂšme essentiel est dâabord de dissocier et de choisir, câest-Ă -dire dâessayer les diffĂ©rentes compositions opĂ©ratoires possibles. Or, si chacune de ces compositions est dĂ©ductive en tant que composition, la mise en place de ces dispositifs opĂ©ratoires suppose deux conditions essentielles qui ne sont pas elles-mĂȘmes de caractĂšre dĂ©ductif : une sĂ©rie dâessais consistant Ă chercher si telle donnĂ©e est composable, câest-Ă -dire dĂ©ductible, ou non (et selon quelle forme de composition ou quelle autre) et des anticipations continuelles selon lesquelles tel phĂ©nomĂšne est assurĂ© de rĂ©pĂ©tition si les mĂȘmes conditions se reproduisent (principe de lâinduction) tandis que tel autre ne se reproduira probablement pas (parce que fortuit). En effet, ces deux conditions ne donnent pas lieu en elles-mĂȘmes Ă une dĂ©duction, mais reviennent, ce qui est bien diffĂ©rent, lâune Ă consulter le rĂ©el sur sa dĂ©ductibilitĂ© de dĂ©tail et lâautre Ă postuler sa dĂ©ductibilitĂ© future 20. Telle est donc, en ce premier cas, lâinduction : elle est bien une prĂ©paration Ă la dĂ©duction, mais une prĂ©paration par consultation et organisation de lâexpĂ©rience : elle organise les groupements dĂ©ductifs ultĂ©rieurs, mais ne les achĂšve pas, parce quâelle cĂšde la place Ă la dĂ©duction au fur et Ă mesure de la rĂ©ussite de ses essais, en se bornant alors Ă certifier que cette dĂ©ductibilitĂ© continuera dâĂȘtre agréée par lâexpĂ©rience future.
2° Il est par contre un second cas oĂč lâinduction est plus durable : câest celui oĂč le mĂ©lange est trop grand, oĂč les phĂ©nomĂšnes demeurent alĂ©atoires et oĂč la dĂ©duction est donc impossible, sauf en ce qui concerne les distributions dâensemble Ă frĂ©quences suffisamment Ă©levĂ©es. En ces conditions les deux caractĂšres essentiels de lâinduction, câest-Ă -dire lâorganisation de la dĂ©ductibilitĂ© et lâaffirmation de sa valeur future, se modifient de la maniĂšre suivante. Il y a dâune part reconstitution des Ă©vĂ©nements isolĂ©s (faits historiques, etc.) au moyen de raisonnements dont le dĂ©tail est toujours dĂ©ductif, mais dont la totalitĂ© ne constitue quâun systĂšme incomplet ou inachevĂ©. Il y a, dâautre part, prĂ©vision simplement probable, sans garantie quant Ă la rĂ©pĂ©tition des combinaisons particuliĂšres, puisque les combinaisons rĂ©elles ne sont jamais quâune fraction des combinaisons possibles.
Or, il est clair que ces deux variĂ©tĂ©s dâinduction, dont lâune prĂ©pare la dĂ©duction finale et dont lâautre lui supplĂ©e faute de dĂ©ductibilitĂ© de dĂ©tail, sont celles-lĂ mĂȘmes que lâon retrouve dans les sciences. En tout domaine nouveau ouvert Ă lâexpĂ©rience physique, on retrouve la phase dâorganisation prĂ©alable oĂč il nâest pas encore question de dĂ©duire, mais de chercher inductivement ce qui peut ĂȘtre dĂ©duit. Ce triage des invariants dĂ©ductibles au sein du fortuit demeure Ă tous les niveaux de lâhistoire de la pensĂ©e scientifique lâessentiel de la mĂ©thode expĂ©rimentale, et lâon voit mal comment on pourrait lui refuser une qualification spĂ©ciale, car il sâagit ici dâinterroger le rĂ©el en choisissant parmi lâensemble des opĂ©rations possibles. Dâautre part, en tout le domaine immense du hasard lui-mĂȘme, le rĂŽle de lâinduction par opposition Ă celui de la dĂ©duction mathĂ©matique, est aujourdâhui particuliĂšrement clair. Un raisonnement probabiliste peut ĂȘtre entiĂšrement dĂ©ductif, lorsquâil porte sur lâensemble des combinaisons possibles et sur le calcul de la probabilitĂ© de chaque Ă©vĂ©nement conçu comme une fraction de ce tout. Au contraire, dans les raisonnements appliquĂ©s Ă la rĂ©alitĂ©, les cas affectĂ©s dâune probabilitĂ© minime sont Ă©cartĂ©s, et, comme lâa bien montrĂ© E. Borel 21, toute thĂ©orie physique de phĂ©nomĂšnes alĂ©atoires choisit une certaine Ă©chelle dâapproximation par Ă©limination de ces cas nĂ©gligeables. Il convient donc, du point de vue de la structure de la pensĂ©e, dâintroduire une distinction nette entre la thĂ©orie mathĂ©matique des probabilitĂ©s, qui est rigoureusement dĂ©ductive, et le domaine des probabilitĂ©s appliquĂ©es, oĂč lâinduction garde une valeur durable Ă cause des limites mĂȘmes de la dĂ©ductibilité : nĂ©gliger les cas trĂšs peu probables, câest, en effet, affirmer quâils ne se produiront jamais dans lâexpĂ©rience, par opposition aux combinaisons dĂ©duites en thĂ©orie.
On voit alors lâunitĂ© des deux variĂ©tĂ©s de lâinduction prĂ©parant la dĂ©duction ou de lâinduction lui supplĂ©ant partiellement : en chacune de ces deux situations, lâinduction est une construction de rapports ne pouvant (pas encore ou jamais) ĂȘtre groupĂ©s en systĂšmes complets, câest-Ă -dire en systĂšmes susceptibles de se suffire opĂ©ratoirement Ă eux-mĂȘmes. On comprend donc que, si lâon isole Ă lâintĂ©rieur dâun processus inductif des Ă©lĂ©ments particuliers de raisonnement, ceux-ci soient toujours semblables Ă ceux dâun systĂšme dĂ©ductif. Mais, ce qui caractĂ©rise la dĂ©duction et ce qui manque Ă lâinduction câest prĂ©cisĂ©ment le groupement comme tel, Ă lâĂ©tat achevĂ©, câest-Ă -dire un systĂšme complet fermĂ©, rigoureusement composable et entiĂšrement rĂ©versible. Autrement dit, tout raisonnement intervenant au cours de lâanalyse inductive est dĂ©jĂ un fragment de dĂ©duction, car il nâexiste pas dâautres raisonnements que dĂ©ductifs : câest ainsi que les fameux canons inductifs de J. Stuart Mill font dĂ©jĂ appel Ă des compositions dĂ©ductives, car, pour dĂ©gager des variations concomitantes, pour atteindre des rĂ©sidus, etc., il faut composer des relations par multiplication bi-univoque ou emboĂźter des classes composĂ©es de sous-classes disjointes et complĂ©mentaires, etc. Mais ce ne sont lĂ que les fragments dâune dĂ©duction complĂšte, puisquâils sâappuient toujours sur lâexpĂ©rience (non pas seulement quant aux mesures servant de donnĂ©es Ă la dĂ©duction mais quant Ă la validitĂ© plus ou moins probable des connexions), et ne sont pas encore intĂ©grables en un corps de doctrine logiquement nĂ©cessaire. Or, câest prĂ©cisĂ©ment cette dĂ©duction incomplĂšte â ce qui ne signifie donc pas que chaque raisonnement pris en lui-mĂȘme ne soit pas rigoureux, mais bien que leur ensemble ne suffise pas Ă constituer un systĂšme, â ou, pour mieux dire, ce groupement inachevĂ©, qui constitue lâinduction : inachevĂ© provisoirement, si les lacunes de la dĂ©duction tiennent Ă lâignorance du sujet, ou de maniĂšre permanente si les rapports en jeu son objectivement enchevĂȘtrĂ©s par un mĂ©lange fortuit des sĂ©quences causales.
Au total, la nĂ©cessitĂ© dâun recours Ă lâinduction tient donc toujours Ă lâintervention du hasard ou du mĂ©lange. En prĂ©sence de rĂ©alitĂ©s isolables et rĂ©versibles comme les processus mĂ©caniques Ă©lĂ©mentaires, la correspondance plus ou moins directe entre les donnĂ©es objectives et les opĂ©rations du sujet conduit Ă une composition dĂ©ductive rigoureuse : le phĂ©nomĂšne physique est alors assimilĂ© Ă un groupe de transformations mathĂ©matiques et lâĂ©cart ou le « jeu » pouvant subsister entre lâexpĂ©rience et la dĂ©duction est rĂ©duit au minimum ; la dĂ©duction est ainsi complĂšte. ComparĂ©e Ă cet Ă©tat privilĂ©giĂ©, lâinduction se caractĂ©rise au contraire par un groupement incomplet des raisonnements ou transformations opĂ©ratoires. Chaque raisonnement Ă lâĂ©tat isolĂ© est par ailleurs comparable Ă celui qui interviendrait en un systĂšme dĂ©ductif complet, puisque, encore une fois, lâinduction nâest pas un mode particulier de raisonnement et diffĂšre des groupements dĂ©ductifs uniquement par ses caractĂšres de totalitĂ©. Mais, du point de vue prĂ©cisĂ©ment de la totalitĂ©, le processus inductif demeure inachevĂ© et sans fermeture parce que, au lieu de procĂ©der sur des rapports simples et rĂ©versibles, il se heurte au mĂ©lange : mĂ©lange des donnĂ©es expĂ©rimentales non encore dissociĂ©es ou des notions non encore diffĂ©renciĂ©es faute dâune analyse suffisante, dans le cas oĂč lâinduction tient Ă lâignorance du sujet et nâest quâune prĂ©paration Ă la dĂ©duction ; ou mĂ©lange objectif, dans le cas oĂč lâinduction est nĂ©cessitĂ©e par le caractĂšre alĂ©atoire du rĂ©el et supplĂ©e Ă la dĂ©duction. Lâinduction participe ainsi dâune maniĂšre ou dâune autre au hasard : hasard des dĂ©marches du sujet Ă lâĂ©gard du rĂ©el, ou hasard inhĂ©rent au rĂ©el lui-mĂȘme.
Câest cette parentĂ© intime entre lâinduction et le hasard irrĂ©versible, dâune part, ainsi quâentre la dĂ©duction et les mĂ©canismes rĂ©versibles, dâautre part, qui font Ă la fois comprendre le paradoxe de lâinduction et la nature de ce que lâon a appelĂ© le principe ou le fondement de lâinduction. De mĂȘme que lâirrĂ©versible, avons-nous vu (§ 1 Ă 3), ne peut ĂȘtre compris quâau moyen des opĂ©rations rĂ©versibles, de mĂȘme lâinduction nâest composĂ©e en dĂ©finitive que de connexions dĂ©ductives : seul le systĂšme total diffĂšre, dans les deux cas, de son opposĂ©, câest-Ă -dire des systĂšmes rĂ©versibles ou dĂ©ductifs. DâoĂč le paradoxe de lâinduction, qui est une organisation et une anticipation de la dĂ©ductibilitĂ©, sans atteindre elle-mĂȘme la dĂ©duction complĂšte. Quant au principe ou fondement de lâinduction, il souligne de façon plus frappante encore cette nature Ă la fois probabiliste en sa totalitĂ©, et dĂ©ductive dans le dĂ©tail de son contenu, de lâinduction comme telle : il revient, en effet, sans plus Ă affirmer la probabilitĂ© Ă©levĂ©e dâune dĂ©duction future du rĂ©el !
Or, on sait combien les nombreux travaux qui ont portĂ© sur le fondement de lâinduction ont prĂ©cisĂ©ment oscillĂ© entre lâinterprĂ©tation probabiliste et ce quâon pourrait appeler lâinterprĂ©tation dĂ©ductive, alors que le propre de lâinduction est prĂ©cisĂ©ment de rĂ©unir ces deux aspects. En son ouvrage fameux « Du fondement de lâinduction » (dont Lalande a dit avec tant de finesse quâ« on a plus souvent lâoccasion de lâadmirer que de lâutiliser »), J. Lachelier se demande pourquoi les phĂ©nomĂšnes se relient toujours et partout de la mĂȘme maniĂšre, et il rĂ©pond par la causalitĂ© et la finalitĂ© rĂ©unies, ce qui est une maniĂšre de postuler la dĂ©ductibilitĂ© du rĂ©el. O. Hamelin, Ă©galement, insiste sur le rĂŽle de la nĂ©cessitĂ©, mĂȘme dans le cas de lâinterprĂ©tation dâune expĂ©rience qui, par hypothĂšse, demeurerait unique. Dorolle, discutant ces mĂȘmes thĂšses, aboutit Ă la formule que le fondement de lâinduction repose sur une double croyance : affirmation du dĂ©terminisme et affirmation des uniformitĂ©s 22. J. Nicod, par contre, se place Ă un point de vue rĂ©solument probabiliste 23. A. Lalande 24 distingue de son cĂŽtĂ© trois questions et non pas deux comme on le fait habituellement : celle de la technique de lâinduction, qui se rĂ©duit aux rĂšgles de la probabilitĂ© appliquĂ©e, celle des principes de lâinduction (principes de la « raison constituĂ©e » admis Ă une Ă©poque dĂ©terminĂ©e de lâhistoire des sciences : p. ex. la croyance au dĂ©terminisme, etc.) et celle du fondement lui-mĂȘme, câest-Ă -dire de la position normative de lâesprit lâobligeant Ă croire Ă la permanence des choses.
Mais si lâinduction consiste en un groupement dĂ©ductif incomplet, en tant que limitĂ© par lâexistence du hasard, il est essentiel Ă la recherche inductive de formuler son principe en coordonnant ces deux aspects insĂ©parables, et câest pourquoi nous le formulerions en disant quâil affirme le caractĂšre hautement probable de la dĂ©ductibilitĂ© du rĂ©el. Câest parce que la rĂ©alitĂ© est conçue dĂšs le dĂ©part comme dĂ©ductible, câest-Ă -dire comme assimilable aux actions et aux opĂ©rations du sujet, que celui-ci organise les notions de maniĂšre Ă rendre cette dĂ©duction possible : câest en quoi lâinduction est dâabord et avant tout une prĂ©paration de la dĂ©duction, par dissociation des rapports invariants et du fortuit. Mais que, postulant la composition possible et les uniformitĂ©s, conditions de cette dĂ©ductibilitĂ©, lâesprit se heurte ensuite au hasard, lâinduction demeure lâexpression de la confiance du sujet en une dĂ©duction partielle : câest que, au sein du hasard, la dĂ©duction demeure lĂ©gitime sous une forme probabiliste, en tant quâelle porte sur les ensembles et non pas sur les cas isolĂ©s, et quâelle procĂšde par analyse combinatoire et non plus ponctuelle. Or, dans ces deux cas, la croyance elle-mĂȘme en la dĂ©ductibilitĂ© rĂ©sulte de la tendance fondamentale inhĂ©rente au sujet, qui est dâassimiler le rĂ©el aux schĂšmes de son activitĂ©. Lorsque ces schĂšmes sont accommodĂ©s de maniĂšre permanente Ă un domaine donnĂ© de la rĂ©alitĂ©, la rĂ©versibilitĂ© qui dĂ©coule de cet Ă©quilibre entre lâassimilation et lâaccommodation rend possibles les opĂ©rations et leur groupement, et la pensĂ©e est alors dĂ©ductive. Lorsque, au contraire, lâaccommodation exige de nouveaux rĂ©ajustements lors de chaque expĂ©rience nouvelle, lâassimilation demeure incomplĂšte et doit ĂȘtre guidĂ©e par lâaccommodation : il y a alors induction. Mais le fondement de cette induction reste le postulat dâun Ă©quilibre possible entre lâassimilation et lâaccommodation, câest-Ă -dire la croyance en la dĂ©ductibilitĂ© du rĂ©el.
A. Lalande a bien vu cette parentĂ© entre lâinduction et le besoin dâassimilation, mais il rĂ©duit lâassimilation Ă lâidentification au lieu dâen faire une incorporation de lâobjet Ă lâensemble des structures opĂ©ratoires du sujet. Nous retrouvons donc ici le problĂšme de lâidentification dĂ©jĂ discutĂ© (chap. V § 5) Ă propos des mĂ©canismes rĂ©versibles et de la conservation : il rĂ©apparaĂźt Ă propos de lâirrĂ©versibilitĂ©, et câest ce que nous allons voir au § suivant.
§ 5. La mĂ©taphysique du deuxiĂšme principe de la thermodynamique, les Ă©quivoques de lâidentification et les limites de la composition opĂ©ratoire
Le premier principe de la thermodynamique, principe dit de lâĂ©quivalence ou encore de la conservation de lâĂ©nergie, a donnĂ© lieu Ă une interprĂ©tation aisĂ©e de la part des auteurs pour lesquels le principe dâidentitĂ© constitue la norme suprĂȘme de la raison : pour Ă. Meyerson, il manifeste Ă lâĂ©tat pur lâidentification aux prises avec le rĂ©el, câest-Ă -dire quâil constitue un principe mi-apriorique mi-apostĂ©riorique appartenant Ă cette sorte de notions quâil appelle « plausibles ». Nous avons admis (chap. V § 5), par contre, que si le principe dâĂ©quivalence constitue effectivement une notion Ă la fois construite dĂ©ductivement et accommodĂ©e Ă lâexpĂ©rience, il est difficile dâattribuer sa formation, pour autant quâil relĂšve de la raison, Ă la seule identification, puisquâil implique Ă la fois lâinvariance et la variation, câest-Ă -dire une construction opĂ©ratoire revĂȘtant la structure dâun groupe et ne se rĂ©duisant pas Ă lâidentitĂ© simple. La conservation de lâĂ©nergie traduit ainsi essentiellement un systĂšme de compositions rĂ©versibles.
Mais il y a une exception : câest prĂ©cisĂ©ment lâĂ©quivalence du mouvement et de la chaleur, car, si la transformation se fait dans lâun des deux sens, elle nâest pas entiĂšrement rĂ©alisable dans le sens inverse. Plus prĂ©cisĂ©ment, elle nâest rĂ©versible quâidĂ©alement, tandis que, en fait, lâintervention du brassage, ou mĂ©lange de plus en plus probable, impose cette irrĂ©versibilitĂ© statistique quâexprime le second principe de la thermodynamique. Quelle est alors la signification Ă©pistĂ©mologique de ce second principe ? Il constitue assurĂ©ment une rĂ©sistance au groupement opĂ©ratoire, mais de quelle maniĂšre faut-il interprĂ©ter la chose ? Comme on le sait assez, Ă. Meyerson a rĂ©pondu Ă la question en parlant dâune rĂ©sistance du rĂ©el Ă lâidentification. Seulement, il se trouve que cet autre dĂ©fenseur de lâidentitĂ© quâest A. Lalande interprĂšte, au contraire, le principe de la dĂ©gradation de lâĂ©nergie comme une sorte dâidentification graduelle incarnĂ©e dans le rĂ©el lui-mĂȘme⊠Le principe de Carnot-Clausius est-il, dâautre part, apostĂ©riorique, comme le veut Meyerson selon la logique de son systĂšme, ou apriorique, comme le soutient Lalande selon la logique du sien ? Ou bien encore est-il les deux Ă la fois ? Telles sont les questions quâil nous faut examiner maintenant, car leur discussion est de nature Ă Ă©clairer lâĂ©pistĂ©mologie du hasard.
Notons dâabord que lâon ne saurait tirer aucun argument dans un sens ou dans un autre des rĂ©actions dâordre affectif ou moral quâont provoquĂ©es le principe de Carnot ou, de façon gĂ©nĂ©rale, le spectacle de lâirrĂ©versibilitĂ© du rĂ©el, de la fuite du temps, de lâusure et du vieillissement. Ă. Meyerson a citĂ© un grand nombre de thĂ©ories ou de conceptions montrant bien toutes les rĂ©sistances de lâesprit en prĂ©sence de lâirrĂ©versibilitĂ© destructrice. Du retour Ă©ternel des Hindous et des Grecs Ă celui de Nietzsche ; de la notion, due Ă Rankine, dâune reconcentration placĂ©e Ă une Ă©poque « infiniment Ă©loignĂ©e » aux contractions et dilatations de lâunivers de lâabbĂ© Lemaitre, en passant par Boltzmann et ArrhĂ©nius ; des nĂ©gations puĂ©riles de Haeckel aux imaginations de G. Le Bon, il est clair que toutes ces doctrines prouvent que lâirrĂ©versibilitĂ© du monde a le don de dĂ©plaire et dâinquiĂ©ter. Mais, que lâon cherche Ă la nier par des thĂ©ories pseudo-scientifiques ou simplement aventureuses ne dĂ©montre encore en rien quâelle soit contraire Ă la raison : cela indique simplement que, Ă©tendu Ă tout lâunivers, le fait de lâirrĂ©versibilitĂ© heurte notre affectivitĂ©. Ce nâest donc pas la conservation rationnelle quâil contrarie, mais la conservation des valeurs vitales, et ceci est en dehors de notre sujet. Du point de vue de la connaissance, le seul problĂšme est de savoir si lâon a le droit dâĂ©tendre Ă tout lâunivers des raisonnements valables sur un terrain limitĂ©, et les thĂ©ories rappelĂ©es par Meyerson ont ceci de commun quâelles postulent ce droit sans discussion : elles sont « mĂ©taphysiques » au sens le plus Ă©tymologique du terme.
Ă cet Ă©gard, la doctrine de Spencer mĂ©rite un rappel spĂ©cial, car ce nâest pas seulement dans le domaine de la thermodynamique quâil se livre Ă des extrapolations illĂ©gitimes : câest toute sa philosophie des sciences qui constitue en fait une « Naturphilosophie », faute dâune Ă©pistĂ©mologie critique parce que gĂ©nĂ©tique. On sait assez, en effet, comment Spencer a cherchĂ© Ă enfermer la rĂ©alitĂ© entiĂšre, en une mĂȘme « loi dâĂ©volution », caractĂ©risĂ©e par le passage de lâhomogĂšne Ă lâhĂ©tĂ©rogĂšne avec intĂ©gration complĂ©mentaire. Or, cette diffĂ©renciation progressive Ă©tant limitĂ©e par la dĂ©gradation de lâĂ©nergie, le philosophe invente simplement des demi-pĂ©riodes dâorganisation et de dĂ©sorganisation pour concilier la marche vers lâhomogĂšne avec la tendance Ă lâhĂ©tĂ©rogĂšne !
Avant de se consacrer Ă ses beaux travaux de logique, A. Lalande a entrepris, dans son ouvrage sur « Les illusions Ă©volutionnistes » (paru primitivement sous le titre « La dissolution opposĂ©e Ă lâĂ©volution dans les sciences physiques et morales »), non seulement la critique de Spencer, mais encore une sorte de renversement partiel du systĂšme. Bien que cet aspect de son Ćuvre reste un peu trop solidaire, comme il arrive souvent lorsquâon prend le contre-pied dâun prĂ©dĂ©cesseur, de certains des caractĂšres discutables de la gĂ©nĂ©ralisation spencĂ©rienne, lâeffort de Lalande prĂ©sente un intĂ©rĂȘt certain par ses rapprochements imprĂ©vus. Le monde physique, selon Lalande, est dĂ©jĂ caractĂ©risĂ© par deux courants de sens contraires : lâun dirigĂ©, selon la formule spencĂ©rienne, vers lâorganisation, lâautre vers lâhomogĂšne et la « dissolution ». Or, dans les mondes de la vie, de lâactivitĂ© mentale et de la sociĂ©tĂ©, on retrouve les deux mĂȘmes courants. LâĂ©volution biologique, se prolongeant chez lâindividu en Ă©goĂŻsme et volontĂ© de puissance et dans la sociĂ©tĂ© en organisation politique et Ă©conomique, constitue bien encore, comme le veut Spencer, une marche vers lâhĂ©tĂ©rogĂšne. Mais Ă cette tendance vitale, irrationnelle et amorale, sâoppose le normatif sous les espĂšces des rĂšgles morales et logiques. Or, le normatif est essentiellement « dissolution » ou « involution », câest-Ă -dire effort dirigĂ© vers lâhomogĂšne. Du point de vue logique, en particulier, toute activitĂ© de la raison consiste Ă unifier, Ă supprimer le divers au profit du semblable, bref Ă tendre vers lâidentique. Expliquer, câest rĂ©duire la diversitĂ© Ă lâunitĂ© et faire ainsi primer lâhomogĂšne aux dĂ©pens de lâhĂ©tĂ©rogĂšne, dans le sens dâune « assimilation » identificatrice. Ă cet Ă©gard, le deuxiĂšme principe de la thermodynamique serait le modĂšle des principes rationnels : il exprime la mĂȘme tendance de lâunivers Ă lâhomogĂ©nĂ©itĂ© que la raison nous impose Ă titre de norme intĂ©rieure ; tout au moins il converge exactement avec la ligne dâinvolution qui caractĂ©rise Ă la fois le renoncement moral et la soumission de la raison Ă lâidentitĂ© normative.
Il est assez piquant, en prĂ©sence dâune telle thĂšse, de comparer Ă la fois la mĂ©taphysique dâA. Lalande Ă celle dâĂ. Meyerson et la logique du premier de ces Ă©pistĂ©mologistes Ă celle du second. Câest mĂȘme cette double comparaison qui, non seulement nous autorise, mais encore nous oblige Ă faire la distinction entre ce qui, chez ces deux profonds auteurs, relĂšve de lâĂ©pistĂ©mologie proprement dite, et ce qui dĂ©borde le domaine strict de lâanalyse gĂ©nĂ©tique de la raison scientifique pour sâorienter dans la direction dâune thĂšse dogmatique.
Sur le terrain logique et Ă©pistĂ©mologique, Lalande et Meyerson sont entiĂšrement dâaccord, et cela dâautant plus que Lalande est lâinitiateur dâune doctrine que Meyerson a reprise et prolongĂ©e avec lâĂ©clat que lâon sait. Pour tous les deux, en effet, la raison cherche lâidentitĂ©, cette tendance fondamentale Ă lâidentification dissolvant la rĂ©alitĂ© apparente au profit dâune rĂ©alitĂ© plus profonde, en partie construite par la dĂ©duction et en partie faite dâĂ©lĂ©ments expĂ©rimentaux digĂ©rĂ©s et retravaillĂ©s dĂšs la perception spatiale jusquâaux concepts scientifiques les plus Ă©laborĂ©s.
Mais la meilleure preuve de lâinsuffisance et mĂȘme de lâĂ©quivoque de cette notion de lâidentification est que, partant exactement de la mĂȘme thĂšse Ă©pistĂ©mologique, ces deux auteurs en arrivent Ă deux interprĂ©tations non moins exactement opposĂ©es en ce qui concerne le deuxiĂšme principe de la thermodynamique. Pour Ă. Meyerson, en effet, non seulement lâaccroissement dâentropie nâa rien dâune notion rationnelle, mais encore le principe de Carnot met en Ă©vidence le plus grand irrationnel que rencontre la pensĂ©e scientifique, sans quâelle entrevoie mĂȘme lâespoir de le comprendre un jour⊠En dâautres termes, de deux grands philosophes pour lesquels la raison ne consiste quâĂ identifier, lâun considĂšre le principe de Carnot comme un modĂšle dâidentification, et lâautre comme le prototype de la rĂ©sistance du rĂ©el Ă lâidentification !
Or, Ă examiner les raisons de cette contradiction, on discerne une premiĂšre Ă©quivoque dans la notion dâidentification : celle des rapports entre lâidentitĂ© et la rĂ©versibilitĂ©. Pour Lalande lâidentification est un processus irrĂ©versible, procĂ©dant sans retour de la diversitĂ© Ă lâunitĂ©, seule lâidentitĂ© finale Ă©tant rĂ©versible, car si A = B on peut aussi bien identifier A Ă Â B que B Ă Â A. Par contre, Meyerson nâinsiste pas sur le caractĂšre irrĂ©versible du processus mĂȘme de lâidentification et souligne seulement la rĂ©versibilitĂ© finale du rapport dâidentitĂ©. Tous deux, en outre, sâaccordent Ă considĂ©rer lâidentification comme la source de la rĂ©versibilitĂ© et non pas lâinverse. Mais, câest sans doute prĂ©cisĂ©ment en cela que consiste lâinsuffisance de la notion dâidentification, car, pour concilier lâirrĂ©versibilitĂ© du processus mĂȘme de lâidentification avec la rĂ©versibilitĂ© des rapports terminaux, il faut Ă coup sĂ»r dĂ©passer lâidentique et faire appel au jeu complexe des opĂ©rations qui, psychologiquement, tendent irrĂ©versiblement vers la rĂ©versibilitĂ© comme vers leur forme dâĂ©quilibre et qui, logiquement, constituent un systĂšme mobile et rĂ©versible dont lâidentitĂ© nâest quâun cas particulier (opĂ©rations identiques).
Ă cet Ă©gard, A. Lalande a certainement fait preuve dâune grande ingĂ©niositĂ© en comparant la marche graduelle et lente vers lâĂ©quilibre, exprimĂ©e par le principe de Carnot, Ă la direction suivie par la raison en son Ă©volution, et cela malgrĂ© les diffĂ©rences manifestes qui sĂ©parent les deux formes finales dâĂ©quilibre : un Ă©tat de repos croissant, avec lâaugmentation de lâentropie, et lâĂ©quilibre mobile dâune raison vivante et active. Dâune part, en effet, si lâaccroissement de lâentropie est bien une marche Ă sens unique, lâĂ©quilibre vers lequel tend ce processus est nĂ©anmoins dĂ©fini par sa rĂ©versibilitĂ© finale. Dâautre part, Lalande, qui est normativiste, voit dans lâidentitĂ© un idĂ©al nĂ©cessaire, et dans lâidentification une marche vers cette identitĂ© idĂ©ale, obtenue par renoncement progressif Ă la diversitĂ© sensible, source dâerreur et de mal. De ce double point de vue, il y a bien une sorte de parallĂ©lisme entre la dissolution Ă©voquĂ©e par le principe de Carnot et le nirvana rationnel que lâidentique constitue dans la mesure oĂč lâon en fait la norme suprĂȘme. Au contraire, Ă. Meyerson, dont la philosophie est initialement celle dâun chimiste, pense la rĂ©versibilitĂ© sous la forme des Ă©quations Ă double sens (A + B â C + D) au moyen desquelles les spĂ©cialistes de la chimie physique expriment lâĂ©quilibre entre deux rĂ©actions rĂ©ciproques (telles que les corps A + B du premier membre se transforment en ceux du second C + D dans la mĂȘme mesure que lâinverse) : cette rĂ©versibilitĂ© lui paraĂźt alors rĂ©sulter de lâidentitĂ© des composants, sans quâil ait insistĂ© sur les rapports entre une telle rĂ©versibilitĂ© et celle de lâĂ©quilibre thermodynamique final. Mais de cette conception en quelque sorte chimique de lâidentitĂ© et de la rĂ©versibilitĂ©, il rĂ©sulte surtout, pour Meyerson, que lâirrĂ©versibilitĂ© propre Ă lâaccroissement dâentropie constitue le type mĂȘme du rapport irrationnel, sans quâil ait insistĂ©, comme Lalande, sur lâanalogie formelle de ce processus avec lâirrĂ©versibilitĂ© de lâidentification Ă titre de dĂ©roulement temporel. Il sâajoute Ă cela que la mĂ©taphysique dâĂ. Meyerson impliquant une opposition absolue entre la raison qui identifie et le rĂ©el, dont la diversitĂ© rĂ©siste Ă lâesprit, tandis que, pour Lalande, lâobjet comme le sujet est un mĂ©lange de rationnel et dâirrationnel, ou de bien et de mal, le premier de ces deux auteurs se refuse Ă retrouver dans le rĂ©el lui-mĂȘme une marche vers lâidentique (un peu comme Bergson se refusait Ă reconnaĂźtre certains aspects de la durĂ©e bergsonienne dans la notion du temps physique renouvelĂ©e par les relativistes) ; Lalande, au contraire, nâen est pas gĂȘnĂ©.
Cela dit, il convient maintenant de chercher Ă tirer la leçon de ces contradictions, tant en ce qui concerne les rapports de la rĂ©versibilitĂ© et de lâidentitĂ© quâeu Ă©gard Ă la nature apriorique ou apostĂ©riorique du principe de Carnot.
Soulignons dâabord, du point de vue des rapports entre lâidentitĂ© et la rĂ©versibilitĂ© que cette divergence dâinterprĂ©tations entre Lalande et Meyerson nous donne une preuve de plus de la thĂšse sur laquelle nous avons souvent insisté : que lâidentitĂ© prise en elle-mĂȘme est une notion essentiellement Ă©quivoque, parce que rĂ©sultant de nâimporte quel systĂšme dâopĂ©rations. De savoir seulement que A = B ne prĂ©sente pas de signification suffisante, ni scientifique ni Ă©pistĂ©mologique, car le sens de cette identitĂ© est entiĂšrement relatif aux opĂ©rations qui ont permis de la construire. Lâidentique est, Ă cet Ă©gard, comparable au zĂ©ro mathĂ©matique, dont la signification, qui est celle dâune opĂ©ration nulle, reste toujours relative au systĂšme des opĂ©rations au sein desquelles il intervient. Il est donc erronĂ© de penser que lâon puisse expliquer la rĂ©versibilitĂ© par le moyen de lâidentité : câest au contraire la composition rĂ©versible propre Ă un systĂšme dâopĂ©rations qui rend compte de lâidentitĂ©, puisque celle-ci constitue le produit de lâopĂ©ration directe par son inverse, câest-Ă -dire seulement lâune des opĂ©rations du systĂšme et non plus son moteur unique. Câest donc dans le groupement des opĂ©rations quâest Ă rechercher le ressort de la raison, et non pas dans lâun de ses aspects isolĂ©s.
Or, la rĂ©versibilitĂ© se prĂ©sente, dans lâactivitĂ© effective de lâesprit, sous deux formes gĂ©nĂ©tiquement indissociables, lâune logique ou rationnelle, lâautre psychologique, et câest la distinction de ces deux formes qui permet de comprendre comment la pensĂ©e tend, de façon irrĂ©versible, vers la rĂ©versibilitĂ©. La rĂ©versibilitĂ© logique consiste en la possibilitĂ© dâinverser toute opĂ©ration et toute composition entre opĂ©rations. La rĂ©versibilitĂ© psychologique consiste, dâautre part, en la possibilitĂ© de parcourir un mĂȘme trajet mental dans les deux sens. Ces deux sortes de rĂ©versibilitĂ© sont toujours corrĂ©latives : p. ex., au niveau oĂč lâenfant demeure incapable de rĂ©versibilitĂ© mentale (telle que de faire des hypothĂšses comme telles, puis de les Ă©carter) 25, il est Ă©galement inapte Ă la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire ; rĂ©ciproquement, la dĂ©couverte des opĂ©rations logiques inverses rĂ©sulte dâun dĂ©veloppement de la rĂ©versibilitĂ© mentale. Cependant ces deux formes de rĂ©versibilitĂ© sont distinctes, puisque lâune intĂ©resse la structure des opĂ©rations et lâautre le fonctionnement mental. Mais il y a plus : lâopĂ©ration logique Ă©tant essentiellement une action, devenue rĂ©versible en fonction de sa mentalisation ou intĂ©riorisation progressives, toute lâĂ©volution de lâintelligence, Ă partir de ses formes sensori-motrices initiales et irrĂ©versibles (habitudes et perceptions rĂ©unies) et au travers de ses formes intuitives progressivement articulĂ©es, est Ă concevoir comme une marche Ă sens unique (donc irrĂ©versible en elle-mĂȘme) orientĂ©e dans la direction dâun Ă©quilibre mobile final constituĂ© prĂ©cisĂ©ment par la composition rĂ©versible. Câest de ce point de vue que lâĂ©volution de la raison est, si lâon veut, en partie comparable Ă celle que caractĂ©rise le principe de Carnot ; mais câest Ă cette diffĂ©rence prĂšs (qui est essentielle pour qui rejette la thĂšse de lâidentitĂ© pure) que lâĂ©quilibre rĂ©versible final de la thermodynamique est immobile et rĂ©sulte dâun mĂ©lange, tandis que lâĂ©quilibre rĂ©versible progressif de la raison est dâautant plus mobile que lâintelligence est plus dĂ©veloppĂ©e et procĂšde de lâordre par opposition au hasard.
Cela dit, il nâen reste pas moins que le principe de Carnot est loin de prĂ©senter la simplicitĂ© Ă©pistĂ©mologique dâun principe de conservation, et que les rĂ©sistances dâĂ. Meyerson Ă adopter la thĂšse de Lalande au sujet de lâentropie sâexpliquent aisĂ©ment, sans pour autant justifier ni lâaffirmation de son irrationalitĂ© ni lâopposition fondamentale du divers rĂ©el et de lâidentitĂ© logique.
La diffĂ©rence essentielle, du point de vue de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, entre le second et le premier principe de la thermodynamique est que celui-ci a Ă©tĂ© postulĂ© par la raison bien avant de pouvoir ĂȘtre accommodĂ© Ă lâexpĂ©rience (cf. son histoire, de Leibniz Ă R. Mayer, chap. V § 5), tandis que celui-lĂ a Ă©tĂ© imposĂ© par lâexpĂ©rience (Carnot), avant de pouvoir ĂȘtre assimilĂ© par la raison (de Clausius Ă Boltzmann). Or, lâexplication de cette opposition historique est bien claire et rĂ©sulte directement de ce que nous avons vu (§ 1 et 2 de ce chap.) de la genĂšse psychologique de la notion de hasard : la reconnaissance de lâexistence, et surtout de lâimportance rĂ©elle, du mĂ©lange fortuit suppose lâĂ©laboration prĂ©alable dâun mĂ©canisme opĂ©ratoire relativement auquel le mĂ©lange, incomposable par les mĂ©thodes ordinaires de ce systĂšme, apparaĂźtra comme une rĂ©sistance. Câest en ce sens, mais en ce sens relatif seulement, que le principe de Carnot, mettant en Ă©vidence le caractĂšre irrĂ©versible de lâĂ©volution physico-chimique, a constituĂ© un irrationnel. Mais cet irrationnel sâest rĂ©vĂ©lĂ© provisoire, puisque la raison est parvenue Ă dĂ©duire lâaccroissement de lâentropie avec la sĂ©curitĂ© propre aux opĂ©rations combinatoires et au calcul des probabilitĂ©s. La seule diffĂ©rence entre la nĂ©cessitĂ© dĂ©ductive propre Ă cet accroissement et celle qui caractĂ©rise un principe de conservation est donc que lâaugmentation dâentropie nâest que trĂšs probable ; mais en cas de fluctuations, prĂ©vues par la thĂ©orie et nĂ©gligeables dans la rĂ©alitĂ©, de telles fluctuations marqueraient prĂ©cisĂ©ment un retour Ă un Ă©tat antĂ©rieur, câest-Ă -dire une rĂ©versibilitĂ© partielle ! Le mode de dĂ©duction propre au principe de la dĂ©gradation prolonge donc lui aussi ce que nous avons vu de la genĂšse du hasard, puisque, sitĂŽt le hasard admis Ă titre de systĂšme incomposable dans le dĂ©tail des rencontres, il est assimilĂ© par les opĂ©rations Ă titre de systĂšme combinatoire composable en son ensemble.
DĂšs lors, quoique nĂ© de lâexpĂ©rience, le principe de Carnot a Ă©tĂ© reconstruit de maniĂšre apriorique, si lâon peut dire, tandis que le principe dâĂ©quivalence, quoique nĂ© de la raison sâest incorporĂ© des Ă©lĂ©ments apostĂ©rioriques. Tous deux sont ainsi Ă la fois rationnels et expĂ©rimentaux Ă des degrĂ©s divers, le premier principe de la thermodynamique traduisant les opĂ©rations nĂ©cessaires Ă toute conservation et le second les combinaisons probables relatives au mĂ©lange, câest-Ă -dire des combinaisons encore opĂ©ratoires.
Par contre, si le second principe comporte des Ă©lĂ©ments rationnels comme le premier, une irrationalitĂ© vĂ©ritable, mais qui ne lui est pas inhĂ©rente en propre, surgit dĂšs que, du domaine limitĂ© des systĂšmes clos correspondant Ă sa signification scientifique, on glisse dans lâhypothĂšse mĂ©taphysique de son extension Ă tout lâunivers. Comment admettre, dĂ©clare Ă. Meyerson avec les mĂ©taphysiciens du xixe siĂšcle, que lâentropie sâaccroisse continuellement dans le sens du moins au plus probable, sans se demander dâoĂč provient lâĂ©tat improbable initial, ou sans renoncer explicitement Ă percer le mystĂšre ? Mais, en bonne logique, il nây a lĂ de mystĂšre que si lâon commence par assimiler lâunivers entier Ă un systĂšme clos, câest-Ă -dire par lui appliquer, comme Ă un objet ou Ă un ensemble dâobjets donnĂ©s, les opĂ©rations soit de composition additive engendrant la conservation, soit de combinaisons et de composition probabiliste. Or, la question prĂ©alable est prĂ©cisĂ©ment de savoir si cette extension est lĂ©gitime. Le second principe de la thermodynamique soulĂšve donc de façon particuliĂšrement aiguĂ« la question des limites de la composition opĂ©ratoire dâordre physique, sans dâailleurs ĂȘtre seul Ă poser ce problĂšme, qui est commun Ă tous les principes physiques.
Seules les opĂ©rations logiques et mathĂ©matiques se sont rĂ©vĂ©lĂ©es jusquâici susceptibles dâextension indĂ©finie. Lâinfini mathĂ©matique tĂ©moigne, en effet, sans plus du dynamisme de la raison, câest-Ă -dire de la fĂ©conditĂ© des coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction du sujet. Mais lorsque les mĂȘmes opĂ©rations sont appliquĂ©es au rĂ©el, câest-Ă -dire lorsque lâon passe des coordinations gĂ©nĂ©rales aux actions particuliĂšres portant sur des ensembles spĂ©cifiques dâobjets, celles-ci ne sont naturellement possibles que dans les limites du domaine au sein duquel elles sont constituĂ©es. Câest ainsi que la notion de lâobjet substantiel prĂ©sente une signification prĂ©cise Ă lâĂ©chelle de lâaction macroscopique, mais quâelle la perd Ă lâĂ©chelle microphysique : lâunivers entier, peut-il en ces conditions ĂȘtre conçu sans danger, Ă titre physique ou rĂ©el, comme un « objet » proprement dit, câest-Ă -dire comme un systĂšme unique dâobjets Ă la maniĂšre dont on parle dâun « espace » en gĂ©omĂ©trie ? Or, si cette confusion des Ă©chelles (ou encore des totalitĂ©s physiques et mathĂ©matiques) est illĂ©gitime, que deviennent, Ă lâĂ©gard de cet univers irrĂ©ductible Ă un grand objet, des principes qui, comme ceux de la dĂ©gradation ou de la conservation de lâĂ©nergie, supposent prĂ©cisĂ©ment lâobjet ?
En ce qui concerne la conservation de lâĂ©nergie, de la matiĂšre, etc., si lâunivers, conçu comme un objet total et unique, se trouve ĂȘtre infini, il est clair que la notion mĂȘme de conservation perd alors toute signification. Mais si lâunivers est fini, les questions se posent alors de savoir quelle est la quantitĂ© totale de son Ă©nergie, de sa masse, etc., et pourquoi il en est ainsi : or, ce sont prĂ©cisĂ©ment ces questions dont on peut se demander si elles gardent le mĂȘme sens lorsquâil sâagit du tout et lorsque lâon envisage des systĂšmes clos dont les transformations se produisent Ă lâĂ©chelle de notre propre action. Dans le cas du second principe, qui est un principe dâĂ©volution, lâextension, Ă la totalitĂ© de lâunivers, des opĂ©rations rendant cette Ă©volution intelligible en systĂšme clos soulĂšve en plus les problĂšmes du commencement premier et de la fin derniĂšre, questions dont on voit quelle extrapolation elles supposent par rapport aux notions et opĂ©rations temporelles et causales, valables sur le plan de lâaction Ă notre Ă©chelle.
La rĂ©ponse Ă fournir aux pseudo-problĂšmes au nom desquels on voudrait nous faire accepter lâirrationalitĂ© fonciĂšre du rĂ©el est donc la rĂ©ponse critique ou relativiste : les opĂ©rations dâune classe donnĂ©e, nĂ©es de certaines actions particuliĂšres dans la mesure oĂč ces derniĂšres sont susceptibles de coordination rĂ©versible et rigoureuse, ont, de par leur origine mĂȘme, un champ dâapplication limitĂ© Ă la nature et Ă lâĂ©chelle de leur domaine de dĂ©part (ceci en opposition relative avec la coordination gĂ©nĂ©rale des actions, qui conduit aux opĂ©rations logico-mathĂ©matiques). Lâextension de ces opĂ©rations particuliĂšres Ă lâĂ©chelle microphysique soulĂšve les problĂšmes que nous Ă©tudierons au chapitre suivant. Leur extension Ă lâĂ©chelle de la totalitĂ© de lâunivers rencontre les difficultĂ©s symĂ©triques en sens contraire. Mais, de mĂȘme que de nombreux problĂšmes ont pu ĂȘtre rĂ©solus Ă lâĂ©chelle infĂ©rieure, rien ne prouve que les questions resteront toujours sans solution Ă lâĂ©chelle supĂ©rieure. Avant dâattribuer ces difficultĂ©s Ă lâirrationalitĂ© du rĂ©el ou Ă une impuissance congĂ©nitale de notre raison, il faudrait ĂȘtre assurĂ© de lâimmutabilitĂ© des opĂ©rations rationnelles. Or, lâhistoire nous enseigne que les mots « toujours » ou « jamais » sont Ă exclure du vocabulaire de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. Aug. Comte, dont les prophĂ©ties ont connu une malchance proverbiale, avait annoncĂ© la vanitĂ© de toute spĂ©culation probabiliste portant sur le dĂ©tail des faits physiques. Gardons-nous donc de lâimiter en ce qui concerne les probabilitĂ©s portant sur lâensemble : elles se sont jusquâici rĂ©vĂ©lĂ©es vaines, parce quâemployant des opĂ©rations construites Ă une autre Ă©chelle, sans que la construction de nouveaux instruments opĂ©ratoires ait Ă©tĂ© rĂ©ussie comme en microphysique. Mais, si cette constatation permet de renvoyer aux philosophes les solutions positives et nĂ©gatives Ă©laborĂ©es Ă ce sujet, elle ne nous autorise, Ă parler ni de mystĂšre en soi ni de mystĂšre dĂ©finitif.
§ 6. La signification du probabilisme physique
Depuis le temps que le calcul des probabilitĂ©s est entrĂ© dans les mĆurs des physiciens et que ceux-ci ont dĂ©couvert, Ă cĂŽtĂ© des phĂ©nomĂšnes mĂ©caniques et Ă©lectro-magnĂ©tiques de caractĂšre rĂ©versible, la grande classe des phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles relevant du mĂ©lange et du hasard, la signification du probabilisme en physique est cependant loin dâavoir Ă©tĂ© fixĂ©e de façon Ă rallier lâunanimitĂ© des esprits informĂ©s. Et pourtant, de 1838 Ă Â 1875 paraissaient les grands ouvrages dâA. A. Cournot, qui constituent toute une philosophie du hasard et de ses relations avec lâordre et la raison. Mais, tout en adoptant une position de juste milieu parmi celles que nous allons ĂȘtre conduits Ă distinguer, Cournot nâest pas parvenu Ă crĂ©er une opinion gĂ©nĂ©rale, et lâon sait mĂȘme combien son Ćuvre a Ă©tĂ© sous-estimĂ©e jusquâĂ lâĂ©poque rĂ©cente oĂč lâon a dĂ©couvert en lui lâune des plus fortes tĂȘtes de la philosophie du xixe siĂšcle 26. En rĂ©alitĂ©, le lent avĂšnement du probabilisme en Ă©pistĂ©mologie est sans doute le reflet, avec le dĂ©calage naturel de la rĂ©flexion par rapport aux opĂ©rations en Ćuvre dans la recherche physique effective, des mĂȘmes causes que celles dont nous avons invoquĂ© lâintervention pour expliquer le caractĂšre tardif de la formation de lâidĂ©e de hasard.
On peut classer, les diverses attitudes Ă©pistĂ©mologiques : Ă lâĂ©gard du hasard sous trois catĂ©gories principales : celle des auteurs qui refusent dâattribuer Ă cette notion une signification positive et ne voient dans le calcul des probabilitĂ©s quâun pis-aller dĂ» Ă lâinsuffisance des moyens dâanalyse ; celle des esprits qui, comme Cournot, voient dans le rĂ©el un composĂ© de sĂ©quences simples et dâenchevĂȘtrements fortuits, et dans la connaissance un dosage (Ă tous les degrĂ©s) de dĂ©duction pure et dâinduction probabiliste ; et enfin celle des physiciens et des philosophes pour lesquels le caractĂšre statistique des lois de la nature est primordial, les lois simples et les mĂ©canismes rĂ©versibles ne constituant que la rĂ©sultante macroscopique, et par consĂ©quent relative Ă une certaine Ă©chelle dâobservation, des enchevĂȘtrements probables.
Parmi les adversaires de lâidĂ©e de hasard, il faudrait dâabord citer tous les auteurs dont les vĂ©ritables motifs tiennent Ă des raisons thĂ©ologiques ou politiques. Que lâartificialisme historique de Bossuet lui interdise de reconnaĂźtre le rĂŽle du fortuit, câest ce qui est bien naturel, et Cournot rappelle le texte, Ă©crit sur « ce ton solennel qui lui est habituel » oĂč le grand orateur rĂ©duit le hasard Ă un « nom dont nous recouvrons notre ignorance » 27. Mais mĂȘme chez un auteur contemporain aussi averti des choses de la physique que R. GĂ©rard, le probabilisme est dĂ©noncĂ©, sans fard comme un danger social : « Nous sommes saisis, en rĂ©alitĂ©, dâune prĂ©occupation bien plus grave : lâavenir du raisonnement lui-mĂȘme, et de la pensĂ©e cohĂ©rente de tout un groupe humain, que les divergences de certaines branches du raisonnement physique actuel, pĂ©nĂ©trĂ© de probabilisme et dâincertitude, risquent de contaminer dangereusement (quelques fĂ©condes quâelles puissent sâaffirmer temporairementâŠ) en rĂ©pudiant de leur langage lâintĂ©gritĂ© du principe de causalitĂ© et lâantique dĂ©terminisme ponctuel qui en forme la base et la vie » 28.
Il nâest pas besoin de rappeler que les mathĂ©maticiens et les physiciens eux-mĂȘmes, avec ou sans de telles prĂ©occupations latentes, raisonnaient Ă peu prĂšs ainsi au dĂ©but du xixe siĂšcle : « ou puĂ©rile, ou sophistique » disait Aug. Comte de lâapplication du calcul des probabilitĂ©s Ă la physique. Et Laplace, comme Bossuet, considĂ©rait le hasard comme un nom recouvrant notre ignorance, les lois immuables de la nature Ă©tant simples et « en petit nombre ». Ă quoi Cournot rĂ©pond avec sagacitĂ© quâ« il suffirait quâil y en eĂ»t deux, parfaitement indĂ©pendantes lâune de lâautre, pour que lâon dĂ»t faire une part Ă la fortuitĂ© dans le gouvernement du monde » 29.
DâoĂč le systĂšme cĂ©lĂšbre de Cournot, qui unit de façon indissoluble le hasard et la probabilitĂ© aux idĂ©es dâordre et de raison, mais sans accorder de privilĂšge au raisonnement probabiliste.
LâidĂ©e centrale de la pensĂ©e rationnelle est, selon Cournot, la notion dâordre qui relie les unes aux autres raisons et consĂ©quences selon leurs connexions constructives elles-mĂȘmes, et cela objectivement comme subjectivement. Il existe, en effet, une raison objective des choses, et de telles raisons dĂ©pendent les unes des autres selon un ordre rĂ©el, ainsi quâune raison subjective dont les notions sâordonnent en fonction de cet objectif : « la raison objective est trouvĂ©e, dit ainsi Cournot dâune dĂ©monstration, la raison subjective est satisfaite » 30, ce qui signifie que lâordre des notions a rencontrĂ© celui de la rĂ©alitĂ©. Or, cet ordre rationnel diffĂšre de lâordre logique, lequel est linĂ©aire comme celui du discours 31, dâoĂč « lâinefficacitĂ© du syllogisme pour lâavancement de la connaissance scientifique » et « le rĂŽle de la construction ou synthĂšse a priori dans la dĂ©couverte des vĂ©ritĂ©s » 32. Lâexistence de lâordre rationnel se reconnaĂźt, en effet, Ă ceci que plusieurs dĂ©monstrations possibles Ă©galement logiques dâune mĂȘme vĂ©ritĂ© nâont pas la mĂȘme valeur explicative, car seule celle qui rejoint lâordre effectif de la « construction » rend rĂ©ellement compte de cette vĂ©ritĂ©. De mĂȘme, la raison des choses ne se confond pas avec leur cause : p. ex. si une « combinaison fortuite offre quelque singularitĂ©, cette singularitĂ© mĂȘme a une cause, mais elle nâa pas de raison et voilĂ pourquoi elle nous frappe » 33.
Cela dit, le hasard nâest pas autre chose, selon Cournot, que lâinterfĂ©rence soit des sĂ©ries causales indĂ©pendantes, soit des sĂ©ries de raisons Ă©galement indĂ©pendantes les unes des autres : « lâidĂ©e de hasard, avec toutes ses consĂ©quences, sâapplique aussi bien Ă des sĂ©ries collatĂ©rales dans lâordre rationnel pur quâĂ des sĂ©ries collatĂ©rales, dans lâordre de la causalité » 34. Comme exemple dâinterfĂ©rences entre sĂ©ries de raison, Cournot cite lâexemple devenu fameux de la dispersion fortuite des dĂ©cimales de Ï, rĂ©sultant de lâinterfĂ©rence dâun rapport gĂ©omĂ©trique continu (entre le diamĂštre et la circonfĂ©rence) avec la succession des nombres dans la numĂ©ration dĂ©cimale, et cela bien que chacune de ces deux opĂ©rations soit rigoureusement dĂ©terminĂ©e ainsi que leur interfĂ©rence elle-mĂȘme.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il y a donc de lâordre dans la rĂ©alitĂ© et dans notre esprit, mais la multiplicitĂ© mĂȘme des sĂ©ries ordonnĂ©es entraĂźne leur indĂ©pendance Ă des degrĂ©s divers, puisquâil nây a plus de lien Ă©troit entre les sĂ©ries collatĂ©rales : or, lâinterfĂ©rence des sĂ©ries indĂ©pendantes, câest-Ă -dire dans le langage dont nous nous sommes servi jusquâici, le mĂ©lange des objets ou des rapports, constitue une rĂ©alitĂ© nouvelle, Ă la fois distincte et complĂ©mentaire de lâordre, et qui est le hasard. En soumettant alors le hasard au calcul des combinaisons, il sâensuit, dâune part, la thĂ©orie mathĂ©matique des probabilitĂ©s, et, dâautre part, son application Ă la rĂ©alitĂ© physique lors dâĂ©preuves en nombre suffisant : « câest en ce sens que la probabilitĂ© mathĂ©matique peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme la mesure de la possibilitĂ© physique de lâĂ©vĂ©nement » 35. Quant Ă lâinduction, elle nâest que le mode de raisonnement adaptĂ© Ă ce probabilisme : Cournot la compare Ă la mĂ©thode de lâ« essayeur », qui juge de la bonne ou mauvaise fabrication dâun lot de piĂšces de monnaie en en pesant quelques Ă©chantillons choisis au hasard » 36.
Cette importante doctrine fournit assurĂ©ment la plus Ă©lĂ©gante conciliation que lâon puisse concevoir entre le dĂ©terminisme causal ou lâordre rationnel et le hasard envisagĂ© Ă titre de rĂ©alitĂ© positive, mais la simplicitĂ© mĂȘme de lâaccord ainsi formulĂ© repose cependant sur un double postulat que lâĂ©tat actuel des recherches conduit Ă rĂ©examiner : le postulat selon lequel lâordre rationnel « subjectif » correspond Ă un ordre physique objectif, tel que les rapports simples et rĂ©versibles constituent le fait premier, et selon lequel seuls les entrecroisements de ces rapports simples entraĂźneraient secondairement le hasard « avec toutes ses consĂ©quences ». Or, est-il toujours certain quâun mĂ©lange physique, sur lequel le calcul des probabilitĂ©s a seul prise, sans aucune possibilitĂ© dâanalyse des sĂ©quences isolĂ©es, rĂ©sulte dâune combinaison de telles sĂ©quences, concevables simultanĂ©ment comme isolables en droit et comme interfĂ©rant en fait ? Certes, il existe une analogie impressionnante, sur laquelle Cournot a eu le grand mĂ©rite dâinsister dâemblĂ©e : câest que des opĂ©rations mathĂ©matiques, rigoureusement dĂ©terminĂ©es, donnent lieu, lorsquâelles interfĂšrent en conservant leur indĂ©pendance, Ă une dispersion fortuite. Le remarquable exemple de Cournot sur le nombreÂ Ï a Ă©tĂ© complĂ©tĂ© depuis par bien dâautres (la dixiĂšme dĂ©cimale des logarithmes, etc.). Mais de ce que ce hasard par entrecroisement dâopĂ©rations rĂ©versibles vĂ©rifie Ă coup sĂ»r la thĂšse de Cournot quant Ă lâinterfĂ©rence des sĂ©ries rationnelles, on ne saurait conclure, si ce nâest par une simple analogie qui risque dâĂȘtre trompeuse, Ă une structure parallĂšle du hasard physique lui-mĂȘme du moins Ă une certaine Ă©chelle. Il se pourrait au contraire que, dans la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle, le fortuit et lâirrĂ©versible fussent primitifs et que seule la loi des grands nombres appliquĂ©e Ă notre Ă©chelle dâobservation permit Ă la raison dâordonner les phĂ©nomĂšnes selon des rapports simples et rĂ©versibles : partant alors de ceux-ci et constatant quâeffectivement leur interfĂ©rence produit dĂ©jĂ du hasard sur le plan macroscopique, nous gĂ©nĂ©raliserions illĂ©gitimement ce mĂ©canisme Ă toutes les Ă©chelles, sans nous douter que seule une abstraction subjective nous a conduit Ă isoler ces rapports simples et Ă les considĂ©rer comme premiers.
Sans anticiper sur lâexamen des positions prises par les spĂ©cialistes de la microphysique contemporaine, auxquelles nous allons consacrer tout un chapitre, constatons pour le moment que cette conception du primat du hasard par rapport au dĂ©terminisme a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ© par plusieurs physiciens tels quâA. Eddington dans ses Nouveaux sentiers de la science et Ch. Eug. Guye dans ses deux ouvrages sur LâĂvolution physico-chimique et Les FrontiĂšres de la physique et de la biologie. AprĂšs avoir montrĂ© comment les lois statistiques, dâabord rĂ©servĂ©es aux sciences sociales et biologiques en vertu de leur complexitĂ© extrĂȘme, ont conquis le terrain des sciences exactes, Ch. Eug. Guye conclut : « Il semble mĂȘme que ces derniĂšres, et particuliĂšrement la physico-chimie ne doivent leur nom de sciences exactes quâĂ la loi des grands nombres, qui rend gĂ©nĂ©ralement les effets de fluctuations inapprĂ©ciables » 37. « De façon gĂ©nĂ©rale, soutient-il encore, on peut dire que le dĂ©terminisme de tous les phĂ©nomĂšnes physiques et chimiques â quâon les envisage Ă lâĂ©chelle physico-chimique, molĂ©culaire et atomique, ou infra-atomique â tend de plus en plus Ă ĂȘtre considĂ©rĂ© par les physiciens comme un « dĂ©terminisme statistique » 38 ; âŠÂ « la notion dâun dĂ©terminisme absolu pourrait bien ĂȘtre une de ces notions que M. Langevin appelle "familiĂšres" ». Elle nous viendrait, en grande partie du moins, de lâobservation macroscopique des phĂ©nomĂšnes et notamment de lâĂ©tude de la mĂ©canique Ă notre Ă©chelle dâobservation. Peut-ĂȘtre serons-nous appelĂ©s un jour Ă nous en dĂ©barrasser tout Ă fait au fur et Ă mesure des progrĂšs de la science ». « Ce jour-lĂ le dĂ©terminisme absolu ne nous apparaĂźtrait plus que comme une illusion macroscopique » 39. « En dĂ©finitive, il semble que la notion de dĂ©terminisme tende de plus en plus Ă devenir « relative » et quâelle dĂ©pende en grande partie de lâĂ©chelle Ă laquelle il convient de nous placer. Dans chaque Ă©chelle, le dĂ©terminisme se trouve, en effet, modifiĂ© par des fluctuations individuelles imprĂ©visibles » 40.
Il importe, pour discuter la valeur Ă©pistĂ©mologique dâune telle conception, de distinguer avec soin la question des procĂ©dĂ©s de connaissance, qui seule nous regarde ici, de la question physique de la nature de la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme. On sait assez combien les philosophes ont cherchĂ© Ă utiliser le dĂ©terminisme statistique (avant mĂȘme de tabler sur le principe dâindĂ©termination de la microphysique actuelle) pour justifier la notion de contingence. Selon A. Reymond, p. ex., le calcul des probabilitĂ©s supposant lâĂ©quipossibilitĂ© des cas sur lesquels porte lâanalyse des combinaisons, cette Ă©galitĂ© des cas possibles impliquerait alors elle-mĂȘme une indĂ©termination de fait (et par consĂ©quent la contingence) 41. Mais, Ă constater que le hasard intervient mĂȘme dans lâinterfĂ©rence des sĂ©ries opĂ©ratoires (comme dans lâexemple du nombreÂ Ï de Cournot), oĂč la dĂ©termination est cependant rigoureuse, on ne peut sâempĂȘcher de penser que lâĂ©quipossibilitĂ© ne constitue pas une indĂ©termination en soi, mais simplement une indĂ©termination par rapport Ă la seule connexion des sĂ©ries considĂ©rĂ©es : lâindĂ©termination est, en ce cas, dâordre subjectif, et non pas nĂ©cessairement objectif, câest-Ă -dire que le sujet, nâĂ©tant en possession que des deux opĂ©rations envisagĂ©es, ne peut pas dĂ©terminer par leur seul moyen leurs intersections. P. ex. si lâon pose entre trois classes la relation binaire A + Aâ = B, on sait que si x est A il est nĂ©cessairement B ; mais si lâon sait seulement que x est B, sans prĂ©ciser sâil est A ou Aâ, il peut ĂȘtre alors A ou Aâ : la relation dâinclusion reste alors indĂ©terminĂ©e parce quâuninaire, faute de faire intervenir les opĂ©rations binaires inverses B â A = Aâ ou B â Aâ = A. Il y a donc, en ce cas, indĂ©termination subjective par manque dâune opĂ©ration nĂ©cessaire (Ă lâensemble binaire), et non pas indĂ©termination objective, et il en est ainsi de toutes les interfĂ©rences entre opĂ©rations, oĂč le rĂ©sultat nâest jamais fortuit, câest-Ă -dire indĂ©terminĂ©, que faute dâune ou plusieurs opĂ©rations de plus. La notion dâĂ©quipossibilitĂ© est donc essentiellement relative, et il nâest dâailleurs nullement indispensable quâelle soit absolue pour que les possibilitĂ©s contenues dans un rapport indĂ©terminĂ© donnent prise au calcul probabiliste. Câest pourquoi les mathĂ©maticiens ont actuellement Ă©cartĂ© cette notion de lâĂ©quipossibilitĂ© comme notion fondamentale du calcul des probabilitĂ©s, Ă cause prĂ©cisĂ©ment de son imprĂ©cision et de la difficultĂ© quâil y a Ă la dĂ©finir : on part simplement dâ« une âdistributionâ X dont on associe la variable (ou le groupe de variables) aux rĂ©sultats de la « classe dâexpĂ©riences considĂ©rĂ©e » 42.
Bref, le succĂšs de lâapplication du calcul des probabilitĂ©s Ă un domaine donnĂ© de phĂ©nomĂšnes ne prouve Ă lui seul ni lâindĂ©termination objective de ces phĂ©nomĂšnes ou leur contingence ni leur dĂ©termination sous-jacente. Par contre, la substitution forcĂ©e du dĂ©terminisme statistique au dĂ©terminisme absolu est toujours lâindice du caractĂšre incomplet de nos opĂ©rations et la question est alors dâĂ©tablir par dâautres moyens si cette indĂ©termination opĂ©ratoire tient Ă lâinsuffisance de nos instruments matĂ©riels et mentaux dâinvestigation ou Ă la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme.
Or, avant dâexaminer la rĂ©ponse fournie Ă ce problĂšme par la microphysique contemporaine (voir chap. VII), il est un point essentiel Ă souligner une fois de plus Ă cet Ă©gard : câest que le caractĂšre complet et bien dĂ©terminĂ© de nos opĂ©rations, ou leur caractĂšre incomplet et par consĂ©quent indĂ©terminĂ© dĂ©pend, dans la rĂ©alitĂ© physique, de lâĂ©chelle des phĂ©nomĂšnes. En effet, tant les auteurs qui admettent une indĂ©termination objective sous le dĂ©terminisme statistique (comme Eddington ou Ch. E. Guye) que ceux qui maintiennent le postulat dâun dĂ©terminisme nĂ©cessaire mĂȘme au niveau infrastatistique, si lâon peut dire (comme M. Planck), sâaccordent Ă relever le rĂŽle de lâĂ©chelle dâobservation dans la nature dĂ©terminĂ©e ou statistique des lois de la physique. Câest ainsi que Ch. E. Guye, dont nous venons de citer les propos indĂ©terministes, Ă©crit : « LââĂ©chelle dâobservationâ crĂ©e le phĂ©nomĂšne » 43 et donne comme exemple un gaz parfait qui, Ă lâĂ©chelle molĂ©culaire prĂ©sente une « complexitĂ© quasi inextricable » mais qui Ă notre Ă©chelle dâobservation donne lieu Ă des lois trĂšs prĂ©cises, ensuite des compensations statistiques (p. ex. la loi de Mariotte). Or, contrairement Ă cet auteur, Planck dĂ©clare quâen physique « la dĂ©termination exacte des probabilitĂ©s nâest possible que si les phĂ©nomĂšnes Ă©lĂ©mentaires ultimes, dits microscopiques, obĂ©issent uniquement Ă des lois dynamiques [= nĂ©cessaires]. Bien que lâobservation, en raison de la grossiĂšretĂ© de nos sens, ne puisse rien nous faire connaĂźtre de ces lois, le postulat de leur caractĂšre absolument universel et nĂ©cessaire reste cependant le fondement indispensable de toute statistique » 44. Mais malgrĂ© cette profession de foi si opposĂ©e au courant actuel, Planck poursuit en concluant que « le dualisme qui oppose lois statistiques et lois dynamiques [= nĂ©cessaires] est Ă©troitement liĂ© Ă lâopposition du macrocosme et du microcosme » 45, donc Ă des questions dâĂ©chelle.
Ce nâest pas, certes, aux Ă©pistĂ©mologistes Ă trancher le dĂ©bat de savoir sâil existe, sous le dĂ©terminisme statistique, un infradĂ©terminisme absolu, mais bien aux physiciens eux-mĂȘmes ; et ils semblent avoir aujourdâhui rĂ©solu le problĂšme dans un sens nĂ©gatif, exactement contraire Ă celui de M. Planck 46. Mais ce qui est intĂ©ressant pour lâĂ©pistĂ©mologie, câest que Planck lui-mĂȘme considĂšre son infradĂ©terminisme comme inaccessible Ă lâanalyse, donc comme inconnaissable Ă part son existence simplement « postulĂ©e ». Ainsi les partisans comme les adversaires de lâinfradĂ©terminisme se trouvent dâaccord sur deux affirmations essentielles, du point de vue de la connaissance : lâune est que notre mode de connaissance varie selon lâĂ©chelle du phĂ©nomĂšne, cette Ă©chelle comme telle, « crĂ©ant » mĂȘme le phĂ©nomĂšne selon la forte expression de Ch. E. Guye ; lâautre est que si les notions de dĂ©terminisme absolu ou de « lois dynamiques » propres Ă lâĂ©chelle supĂ©rieure sâappliquent aux mĂ©canismes rĂ©versibles, donc susceptibles dâĂȘtre dĂ©taillĂ©s et dĂ©roulĂ©s dans les deux sens, le dĂ©terminisme statistique exprime, par contre, le caractĂšre global et irrĂ©versible des systĂšmes dont le dĂ©tail, situĂ© Ă lâĂ©chelle infĂ©rieure, est trop complexe pour ĂȘtre analysĂ© en lui-mĂȘme.
On voit alors la portĂ©e Ă©pistĂ©mologique de ces deux constatations rĂ©unies : câest que la rĂ©versibilitĂ© des phĂ©nomĂšnes est en partie relative Ă lâĂ©chelle de notre action possible sur eux, tandis que lâirrĂ©versibilitĂ©, solidaire du caractĂšre simplement probable des lois statistiques, est en partie relative aux limites de notre action.
ConsidĂ©rons de ce point de vue les phĂ©nomĂšnes mĂ©caniques, modĂšle du dĂ©terminisme absolu et de la rĂ©versibilitĂ© causale : les notions dâobjet, de mouvement, de vitesse le long de trajectoires continues, dâaccĂ©lĂ©ration, etc. qui les caractĂ©risent correspondent toutes Ă des opĂ©rations simples de lâesprit, câest-Ă -dire Ă des actions du sujet prĂ©sentant le double caractĂšre de mordre sur la rĂ©alitĂ© considĂ©rĂ©e et de traduire les transformations possibles du corps propre autant que des corps extĂ©rieurs. De la mĂ©canique cĂ©leste aux oscillations Ă©lectriques, il y a un systĂšme de phĂ©nomĂšnes qui, bien quâĂ©chappant aux deux extrĂȘmes Ă notre action directe, sont assimilables aux schĂšmes de cette action, câest-Ă -dire aux compositions opĂ©ratoires rĂ©versibles, et cela parce que lâobservation et lâexpĂ©rimentation sont fonction des interactions entre notre corps et ceux qui agissent sur lui Ă son Ă©chelle.
ConsidĂ©rons au contraire les faits de conductibilitĂ©, de diffusion, de frottement, de rayonnement, de destruction des atomes dans les substances radioactives et dâautres mĂ©canismes irrĂ©versibles Ă lâexplication desquels le principe de moindre action ne suffit plus. Contrairement aux mĂ©canismes rĂ©versibles qui, comme dit Planck « prĂ©sentent lâinconvĂ©nient de nâĂȘtre quâidĂ©als » mais qui expriment par cela mĂȘme nos possibilitĂ©s dâagir et dâopĂ©rer sur lâunivers, ils sont situĂ©s Ă lâĂ©chelle de lâirreprĂ©sentable faute dâopĂ©rations de notre part qui soient susceptibles de traduire leurs processus intimes. Mais que se passerait-il si, au lieu dâĂȘtre en possession de corps propres dâune certaine dimension, douĂ©s de mouvement, dâactivitĂ© musculaire, de perception des objets Ă grandeurs, rĂ©elles ou apparentes analogues Ă la nĂŽtre, etc., nous Ă©tions en possession dâorganes tout diffĂ©rents, sensibles aux changements dâĂ©tats et non pas aux mouvements, et de dimensions telles que nous agirions sur les Ă©lĂ©ments microscopiques et non pas macroscopiques ? La rĂ©versibilitĂ© de nos opĂ©rations demeurerait-elle liĂ©e aux lois mĂ©caniques, ou construirions-nous, Ă cette autre Ă©chelle, un systĂšme de rapports idĂ©aux lĂ oĂč nous ne concevons actuellement, dans nos conditions rĂ©elles dâactivitĂ©, que du global irrĂ©versible ?
Tel est le vrai problĂšme Ă©pistĂ©mologique de lâirrĂ©versibilitĂ©. Le dĂ©terminisme absolu est liĂ© Ă des opĂ©rations rĂ©versibles, idĂ©ales mais donnant prise Ă une action indĂ©finie et effective sur les choses Ă lâĂ©chelle humaine. Une telle forme de dĂ©terminisme est, par le fait mĂȘme de sa relativitĂ© Ă cette Ă©chelle humaine, un produit de lâactivitĂ© du sujet au moins autant que de la nature des objets. Au contraire, le dĂ©terminisme statistique, qui remplace les compositions opĂ©ratoires complĂštes par un systĂšme dâopĂ©rations combinatoires portant sur les ensembles seuls est lâexpression des limites de notre action sur les choses et ne saurait par consĂ©quent ĂȘtre compris quâen fonction de ces limites mĂȘmes. Ainsi la vraie signification du probabilisme est de marquer les limites de lâaction du sujet, action entiĂšrement dĂ©terminĂ©e par les compositions rĂ©versibles quâelle introduit dans le rĂ©el Ă une certaine Ă©chelle, mais indĂ©terminĂ©e dans le dĂ©tail lorsquâelle en dĂ©passe les limites, tout en restant partiellement dĂ©terminĂ©e quant aux « grands nombres », câest-Ă -dire aux ensembles suffisamment compacts pour permettre la continuation probable de cette action 47. Le principe de lâinduction nâexprime pas autre chose que cette assimilation du rĂ©el aux opĂ©rations, dont lâesprit affirme quâelles seront toujours efficaces lĂ oĂč elles ont pleinement rĂ©ussi, et avec une probabilitĂ© apprĂ©ciable lĂ oĂč leur rĂ©ussite a Ă©tĂ© partielle.
Mais, de mĂȘme que, historiquement, lâanalyse thermodynamique et statistique a engendrĂ© les premiers travaux sur la microphysique, de mĂȘme Ă©pistĂ©mologiquement, le problĂšme que nous venons de rencontrer se retrouve, profondĂ©ment renouvelĂ©, dans lâĂ©volution des notions propres Ă ce nouvel aspect de la physique. Câest ce qui nous reste Ă examiner maintenant.