Chapitre VI.
Le hasard, l’irrĂ©versibilitĂ© et l’induction a

GrĂące aux principes de conservation, le sujet applique au rĂ©el les mĂ©canismes rĂ©versibles constituant ses propres opĂ©rations rationnelles et s’attend Ă  ce que les modifications de l’objet se plient Ă  cette rĂ©versibilitĂ© qui caractĂ©rise l’intelligence elle-mĂȘme, par opposition Ă  l’action Ă©lĂ©mentaire. Du point de vue psychogĂ©nĂ©tique, c’est mĂȘme en dĂ©couvrant l’inversion possible de ses actions (de rĂ©unir, dĂ©placer, etc.), que le sujet parvient simultanĂ©ment Ă  les grouper en opĂ©rations et Ă  concevoir la conservation des propriĂ©tĂ©s objectives, celles-ci Ă©tant Ă  leur tour considĂ©rĂ©es comme dues Ă  des transformations rĂ©versibles.

Et effectivement, les phĂ©nomĂšnes mĂ©caniques sont rĂ©versibles en ce sens que les Ă©quations restent vraies si l’on change tous les signes des vecteurs. Un mouvement est ainsi rĂ©versible, une composition de forces l’est aussi. Le temps mĂ©canique lui-mĂȘme est rĂ©versible, en ce sens que si l’on n’a Ă  faire qu’à des trajectoires assignables, Ă  des masses et Ă  des forces (Ă  condition par consĂ©quent de faire abstraction des faits thermodynamiques, biologiques ou psychologiques) on peut inverser le sens des mouvements et changer de signe la succession temporelle sans altĂ©rer les lois elles-mĂȘmes.

Il est vrai que cette rĂ©versibilitĂ© mĂ©canique, dont les physiciens aiment Ă  faire le prototype des processus rĂ©versibles, par opposition aux phĂ©nomĂšnes thermodynamiques, n’est pas identique Ă  la rĂ©versibilitĂ© logique ou mathĂ©matique, pas plus qu’une Ă©galitĂ© physique n’est identique Ă  une Ă©galitĂ© gĂ©omĂ©trique ou arithmĂ©tique. La rĂ©alitĂ© matĂ©rielle, comme l’a profondĂ©ment dit Duhem 1, n’est jamais entiĂšrement rĂ©versible : elle peut ĂȘtre renversable, ce qui n’est pas la mĂȘme chose, car, pour inverser un processus mĂȘme purement mĂ©canique il faut faire intervenir des forces nouvelles qui n’étaient pas contenues dans le mĂ©canisme dont on renverse le sens. Il n’en reste pas moins que, pour la pensĂ©e, le fait mĂ©canique est renversable dans le sens oĂč deux grandeurs physiques sont Ă©galisables et oĂč un ensemble d’élĂ©ments rĂ©els est dĂ©nombrable, c’est-Ă -dire que, moyennant l’intervention d’actions voulues (dĂ©placements, etc.), il peut ĂȘtre inversĂ© comme les grandeurs peuvent ĂȘtre Ă©galisĂ©es et les Ă©lĂ©ments dĂ©nombrĂ©s.

Or, parmi les grands principes de conservation, il en est un dont l’histoire a montrĂ© que, s’il correspond Ă  un invariant comparable aux autres en ce sens qu’il Ă©mane comme les autres des opĂ©rations rĂ©versibles de la pensĂ©e logico-mathĂ©matique, il ne correspond pas Ă  une rĂ©versibilitĂ© physique ou Ă  une « renversabilité » du mĂȘme type que les autres : c’est la conservation de l’énergie. Leibniz dĂ©jĂ , dans un passage souvent reproduit, se faisait l’objection que la force vive mv2, en se rĂ©pandant dans un corps Ă©lastique, ne se retrouve pas sous la mĂȘme forme qu’avant, et comparaĂźt cette dispersion de la force au monnayage de gros Ă©cus en petites piĂšces. La « dĂ©gradation » de l’énergie en chaleur a montrĂ© depuis qu’un tel monnayage n’est effectivement pas rĂ©versible, c’est-Ă -dire que, si l’énergie se conserve, elle descend par contre une pente, avec le fractionnement, qu’elle ne peut plus remonter en systĂšme clos parce que ce fractionnement s’accompagne de brassage.

On sait, en effet, comment cette direction Ă  sens unique de l’énergie thermique en sa diffusion, celle-ci Ă©tant mesurĂ©e Ă  ce que Clausius a appelĂ© l’entropie, a trouvĂ© depuis Boltzmann une explication dont l’importance est essentielle du point de vue de l’histoire de la pensĂ©e : cette irrĂ©versibilitĂ© est due au mĂ©lange, c’est-Ă -dire que, Ă  l’encontre des processus mĂ©caniques dans lesquels chaque systĂšme de mouvements constitue une chaĂźne simple et isolable de sĂ©quences causales, il intervient dans les processus thermodynamiques un brouillage gĂ©nĂ©ral. Or, ce mĂ©lange, ou cette « interfĂ©rence des sĂ©ries causales », comme disait Cournot pour dĂ©finir le hasard, est irrĂ©versible pour cette raison trĂšs simple qu’il n’y a plus alors de « sĂ©ries », c’est-Ă -dire de suites simples, et que le mĂ©lange, en tant qu’effet global ne peut plus ĂȘtre considĂ©rĂ© comme le rĂ©sultat d’une opĂ©ration : Ă  dĂ©mĂȘler ce qu’on a mĂȘlĂ©, on s’aperçoit que le chemin du retour et plus long et plus laborieux que le trajet de l’aller. L’irrationnel (non pas dans le sens du « divers » meyersonien, relatif Ă  la thĂšse de l’identification, mais au sens ordinaire du terme), c’est-Ă -dire le dĂ©sordre, semble donc s’installer Ă  l’intĂ©rieur du fait physique, ce qui donne Ă  penser qu’il interviendrait peut-ĂȘtre ainsi du non-opĂ©ratoire dans la science elle-mĂȘme.

Le problĂšme Ă©pistĂ©mologique soulevĂ© par ces constatations est d’autant plus gĂ©nĂ©ral que, comme l’a dĂ©veloppĂ© Max Planck en des pages lumineuses, la classification essentielle des faits physiques n’est pas Ă  fonder sur les oppositions classiques (mĂ©canique et Ă©lectrodynamique, etc.) qui se sont peu Ă  peu rĂ©duites, mais bien sur la diffĂ©rence beaucoup plus importante qui sĂ©pare les phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles et les phĂ©nomĂšnes rĂ©versibles : « à l’avenir, je dis qu’à mon avis les phĂ©nomĂšnes physiques se partageront en deux grandes classes, les phĂ©nomĂšnes rĂ©versibles et les phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles ». « Dans les Ă©quations diffĂ©rentielles des phĂ©nomĂšnes rĂ©versibles
 on peut Ă  volontĂ© changer le signe algĂ©brique du temps ». De plus « ils obĂ©issent intĂ©gralement, comme Helmholtz l’a montrĂ©, au principe de moindre action », ce qui « permet de donner des solutions quantitatives exactes aux problĂšmes les concernant ». Quant aux phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles, le principe de moindre action ne suffit plus car leur « propriĂ©tĂ© la plus gĂ©nĂ©rale » est « celle de tendre vers un Ă©tat final dĂ©finitif » 2. Tels sont les processus de diffusion, la thĂ©orie cinĂ©tique des gaz, les phĂ©nomĂšnes de frottement, etc.

D’oĂč le problĂšme, ou plutĂŽt les deux problĂšmes solidaires qu’une telle situation pose Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique : comment est nĂ©e l’idĂ©e de hasard, si le mĂ©lange constitue l’opposĂ© de l’opĂ©ratoire, et comment les opĂ©rations de l’intelligence sont-elles parvenues Ă  surmonter cet obstacle et Ă  assimiler le hasard lui-mĂȘme ? Sur le premier point, on soutiendra d’emblĂ©e que le hasard, Ă©tant rĂ©fractaire Ă  l’opĂ©ratoire, ne peut donc provenir que de l’expĂ©rience elle-mĂȘme. Mais les choses sont loin d’ĂȘtre aussi simples. Chacun sait combien tardive a Ă©tĂ© l’apparition de l’idĂ©e de hasard, qu’ignorent les « primitifs » et Ă  laquelle la science a rĂ©pugnĂ© bien longtemps. On rĂ©pondra que le hasard Ă©tant irrationnel, la pensĂ©e scientifique a naturellement commencĂ© par vouloir le nier, ne cherchant d’abord dans la nature que ce qui correspond aux opĂ©rations les plus simples de l’intelligence. Il y a en cela du vrai, mais nous sommes encore bien loin de compte, puisque la mentalitĂ© primitive et le sens commun lui-mĂȘme, qui sont peu rationnels, n’en acceptent pas pour autant l’idĂ©e du hasard et que c’est en fonction seulement des progrĂšs de la dĂ©duction, qu’une telle notion a fini par devenir Ă  la fois claire et distincte.

Le statut gĂ©nĂ©tique, si l’on peut dire, de l’idĂ©e de hasard est donc plein de paradoxes. Nous avons, en effet, Ă©tĂ© conduits Ă  admettre, en Ă©tudiant le fonctionnement de l’intelligence et de la perception, que les faits mentaux comme les faits physiques se classent eux-mĂȘmes en rĂ©versibles et en irrĂ©versibles, c’est-Ă -dire qu’il y a des actions exactement renversables et d’autres qui ne le sont pas : ainsi l’intelligence et ses opĂ©rations une fois formĂ©es sont rĂ©versibles, tandis que la motricitĂ© Ă©lĂ©mentaire (habitudes), la perception, l’intelligence enfantine Ă  son niveau intuitif, etc., sont irrĂ©versibles. Or, il se trouve que ce sont prĂ©cisĂ©ment les formes de pensĂ©e rĂ©versibles qui sont seules aptes Ă  former les notions du hasard et de l’irrĂ©versible, tandis que les formes d’action et de pensĂ©e irrĂ©versibles sont impuissantes Ă  apprĂ©hender pratiquement ou Ă  se reprĂ©senter les formes de rĂ©alitĂ© irrĂ©versibles comme elles ! C’est donc une fois de plus de la genĂšse psychologique exacte des notions ou des intuitions, qu’il nous faut partir, pour comprendre la destinĂ©e et le rĂŽle des idĂ©es de hasard et de probabilitĂ© dans l’histoire de la pensĂ©e scientifique.

§ 1. La genĂšse de l’idĂ©e de hasard

Les notions du hasard et du mĂ©lange irrĂ©versible lui-mĂȘme ne se construisent qu’en Ă©troite corrĂ©lation avec leur contraire, c’est-Ă -dire avec les opĂ©rations ordonnĂ©es et rĂ©versibles. Ces idĂ©es constituent donc des modĂšles de concepts intelligibles ou rationnels, mais portant sur des rĂ©alitĂ©s irrationnelles que la raison assimile sans les dĂ©truire et comprend en tant qu’irrationnelles sans leur enlever d’autres caractĂšres que ceux dont elles Ă©taient indĂ»ment revĂȘtues par le moi (en particulier par l’affectivitĂ©) avant cette assimilation.

C’est, en effet une chose remarquable que l’enfant demeure insensible au concept de hasard tant que son intelligence demeure incapable de composition opĂ©ratoire. Certes, il est comprĂ©hensible que, sur le plan verbal, l’idĂ©e de hasard demeure absente d’une reprĂ©sentation prĂ©opĂ©ratoire de l’univers, qui se contentera de recourir aux notions de croissance et de force vivante, de fabrication intentionnelle et de finalisme en gĂ©nĂ©ral, pour expliquer les phĂ©nomĂšnes dont seule une composition des Ă©lĂ©ments statiques ou des mouvements rendrait compte rationnellement : tout a sa raison d’ĂȘtre en un univers formĂ© de corps Ă  la fois vivants et fabriquĂ©s, et c’est Ă  cause de cette exclusion en quelque sorte a priori de tout hasard que les « pourquoi » de l’enfant sont si souvent posĂ©s comme si les rĂ©alitĂ©s les plus fortuites, pour nous, comportaient une explication Ă  la fois causale et finaliste 3. Mais de telles reprĂ©sentations verbales, c’est-Ă -dire portant sur les domaines qui Ă©chappent Ă  l’action directe du sujet, n’entraĂźnent pas ipso facto la nĂ©gation du hasard dans la sphĂšre de l’action elle-mĂȘme, et effectivement la reconnaissance des rapports « alĂ©atoires » est beaucoup plus prĂ©coce en ce domaine de l’action qu’en celui de la reprĂ©sentation du monde en gĂ©nĂ©ral. Seulement, mĂȘme, en ce qui concerne l’action comme telle, la notion du hasard n’apparaĂźt pas avant les constructions opĂ©ratoires rĂ©versibles, bien que constituant en un sens leur contraire. C’est lĂ  le paradoxe sur lequel il convient d’insister.

Prenons comme exemple l’intuition du mĂ©lange d’un ensemble d’élĂ©ments matĂ©riels, laquelle constitue assurĂ©ment le prototype du fortuit et de l’irrĂ©versible. PrĂ©sentons Ă  l’enfant une boĂźte rectangulaire, ouverte et inclinĂ©e, dont la partie infĂ©rieure est occupĂ©e par une rangĂ©e de quelques perles rouges suivies de quelques perles blanches. Faisons basculer la boĂźte et prĂ©voir dans quel ordre se replaceront les perles : les blanches resteront-elles ensemble d’un mĂȘme cĂŽtĂ©, et les rouges Ă©galement de l’autre cĂŽtĂ©, ou y aura-t-il mĂ©lange ? Les jeux de bascule successifs augmenteront-ils le mĂ©lange ou au contraire ? Et un nombre toujours croissant de mouvements de bascules conduira-t-il Ă  un dĂ©sordre maximum ou Ă  un retour fatal Ă  l’arrangement initial ? Or, chose curieuse, c’est prĂ©cisĂ©ment au niveau oĂč la pensĂ©e de l’enfant demeure irrĂ©versible (faute de composition opĂ©ratoire) qu’il croit Ă  un retour nĂ©cessaire au point de dĂ©part (rĂ©sultat d’un premier chassĂ©-croisĂ© gĂ©nĂ©ral entre les perles rouges et blanches, puis d’un deuxiĂšme chassĂ©-croisĂ© en sens inverse), tandis que, lorsque sa pensĂ©e devient rĂ©versible (vers 7-8 ans, c’est-Ă -dire Ă  l’ñge de la construction des premiers « groupements » logiques, du groupe des nombres entiers, de la conservation des quantitĂ©s de matiĂšre, etc.), il croit Ă  un mĂ©lange croissant, comme cas le plus probable, et Ă  la simple possibilitĂ© d’un retour, mais Ă  titre de cas particulier fortuit et trĂšs peu probable. Ce n’est mĂȘme que vers 11-12 ans qu’il devient capable d’analyser le mĂ©canisme rĂ©el du mĂ©lange, en concevant l’ensemble des trajectoires simultanĂ©es de toutes les perles comme un systĂšme d’entrecroisements dus aux chocs, c’est-Ă -dire comme un jeu plus ou moins complexe d’interfĂ©rences rĂ©ductibles Ă  une suite de permutations.

DĂšs ce premier exemple, le paradoxe apparaĂźt en pleine lumiĂšre. Au niveau oĂč le sujet est encore incapable d’opĂ©rations rĂ©versibles, telles que de juger Ă©gales les distances AB et BA ou d’inverser un ordre ABC
 en un ordre 
CBA, etc., il juge tout naturel le retour Ă  l’ordre initial d’un certain nombre de perles mĂ©langĂ©es, comme si le mĂ©lange constituait une opĂ©ration directe, dont l’inverse serait ce que l’enfant lui-mĂȘme appelle le « dĂ©mĂ©lange ». C’est au contraire aux niveaux oĂč le sujet devient capable d’opĂ©rations rĂ©versibles concrĂštes, puis formelles, qu’il comprend l’irrĂ©versibilitĂ© du mĂ©lange, puis sa nature combinatoire. En rĂ©alitĂ©, la contradiction n’est qu’apparente, car le retour au point de dĂ©part aprĂšs mĂ©lange n’a nullement, pour la pensĂ©e intuitive des petits, la valeur que prendra une opĂ©ration inverse chez les grands : lorsque les petits n’arrivent pas, p. ex., Ă  inverser un ordre ABC
 en l’ordre 
CBA, c’est que le second ordre constitue Ă  leurs yeux un Ă©tat d’importance Ă©quivalente Ă  l’état ABC
 et qui annule ce dernier, d’oĂč la difficultĂ© de l’inversion de l’un des Ă©tats dans l’autre ; au contraire, le mĂ©lange, empiriquement constatĂ©, des perles initialement bien rangĂ©es, n’est nullement pour eux un « état » ou un ordre comparable au premier et susceptible de l’annuler ; c’est simplement un dĂ©sordre momentanĂ© ou un accident, n’excluant pas l’existence, chez les perles d’une sorte de tendance Ă  rentrer dans l’ordre. Il y a donc retour au point de dĂ©part parce qu’il y a incomprĂ©hension de la nature du mĂ©lange et que l’ordre initial n’a pas cessĂ© d’exercer son action : le sujet demeure pour ainsi dire intuitivement attachĂ© Ă  cet ordre initial comme Ă  un Ă©tat privilĂ©giĂ©. C’est par contre seulement lorsque les opĂ©rations rĂ©versibles sont construites en d’autres domaines que le sujet parvient Ă  distinguer ce qui, dans le rĂ©el, est rĂ©versible et irrĂ©versible.

Les expĂ©riences, portant sur le tirage au sort confirment cette mĂȘme absence de la notion de hasard au niveau prĂ©opĂ©ratoire et son apparition lors de la formation des opĂ©rations rĂ©versibles. C’est ainsi que mettant dans un sac, p. ex. 1 perle blanche, 5 rouges, 10 vertes et 15 bleues, nous prions le sujet de secouer lui-mĂȘme le sac pour assurer le mĂ©lange, puis de prĂ©voir le rĂ©sultat le plus probable des tirages successifs d’une perle ou d’un couple de perles. Or les petits raisonnent comme s’il n’intervenait aucun brassage et comme si les quantitĂ©s en jeu ne jouaient pas de rĂŽle nĂ©cessaire : ils prĂ©voient p. ex. la sortie des perles dans l’ordre mĂȘme du tableau de distribution indiquĂ© (et laissĂ© Ă  cĂŽtĂ© d’eux Ă  titre d’aide-mĂ©moire) : la premiĂšre perle tirĂ©e sera une blanche, puis une rouge, etc. Ou bien encore nous jouons Ă  pile ou face en prĂ©sentant au sujet une vingtaine de jetons pourvus d’une croix d’un cĂŽtĂ© et d’un petit cercle de l’autre : aprĂšs avoir fait prĂ©voir puis constater le rĂ©sultat obtenu en lançant les jetons, isolĂ©ment ou tous ensemble, nous vidons sur la table le contenu bien brassĂ© d’un sac, ne contenant (Ă  l’insu du sujet) que des jetons portant une croix sur chaque face. Or, les petits ne voient lĂ  aucun miracle : « ils se sont tous tournĂ©s du mĂȘme cĂŽté », etc. ; au niveau des opĂ©rations concrĂštes, dĂ©jĂ , le sujet soupçonne par contre d’emblĂ©e l’intervention d’une cause Ă©trangĂšre aux donnĂ©es initiales, et retourne l’un des jetons pour voir ce qui s’est passé ! L’étude des distributions uniformes (gouttes de pluie tombant en petit nombre sur une surface carrelĂ©e) ou centrĂ©e (courbe de Gauss rĂ©sultant de l’écoulement de grains Ă  partir d’un entonnoir), donne lieu aux mĂȘmes constatations : ce n’est que vers 7-8 ans qu’une certaine intuition des probabilitĂ©s atteste l’élaboration de la notion de hasard.

L’analyse de ces rĂ©actions montre surtout le pourquoi de ce caractĂšre tardif de la formation de l’idĂ©e de hasard. La construction d’une telle notion suppose, en effet, la diffĂ©renciation systĂ©matique entre divers plans de modalitĂ©, tels que le possible et le nĂ©cessaire, le plus ou moins probable, etc. Or, seule la composition opĂ©ratoire des actions est susceptible de conduire Ă  la reconnaissance des sĂ©quences nĂ©cessaires (p. ex. : « si x est A il est nĂ©cessairement B ») ou logiquement possibles (p. ex : « si x est B, alors il est A ou A’ ») et par consĂ©quent Ă  leur diffĂ©renciation d’avec les simples constatations de fait. À l’état isolĂ©, une action ne conduit au contraire qu’à des anticipations plus ou moins sĂ»res mais relativement indiffĂ©renciĂ©es du point de vue objectif : elle se caractĂ©risera donc par des nuances subjectives allant de la certitude Ă  l’incertitude, celle-ci Ă©tant due Ă  l’ignorance des causes et non pas Ă  la reprĂ©sentation de leurs interfĂ©rences possibles, ainsi qu’à l’imagination de caprices ou d’intentions arbitraires et non pas Ă  la comprĂ©hension du hasard. Pleuvra-t-il, p. ex., dans la journĂ©e ? L’anticipation est incertaine, soit parce que le sujet croit Ă  des causes cachĂ©es, soit parce que les Ă©lĂ©ments sont sentis comme douĂ©s d’une certaine liberté : « la pluie devrait bien venir, mais elle ne le veut pas cet Ă©té », dira ainsi un paysan peu cultivĂ©. L’action isolĂ©e ne suffit donc pas Ă  l’élaboration des modalitĂ©s indispensables Ă  l’idĂ©e de hasard : d’une part, l’imprĂ©vu qu’elle est obligĂ©e d’admettre ne coĂŻncide pas avec l’imprĂ©visible, qui suppose une analyse opĂ©ratoire portant sur l’enchevĂȘtrement, soit des sĂ©quences causales, soit des connexions logiques ; d’autre part, elle demeure, Ă©trangĂšre Ă  l’idĂ©e de distribution d’ensemble, parce que cette idĂ©e, corrĂ©lative de l’imprĂ©visibilitĂ© des tirages particuliers, suppose une composition de toutes ces compensations possibles et non pas seulement le sentiment de la nĂ©cessitĂ© en quelque sorte morale que l’on observe dans les premiĂšres formes subjectives de prĂ©vision de la compensation. C’est pourquoi, aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires de la pensĂ©e, le sujet ne comprend ni le mĂ©lange (sous lequel un ordre fictif est supposĂ© se conserver), ni l’irrĂ©versibilitĂ© (le retour Ă  l’ordre initial Ă©tant dĂ» Ă  la permanence de son action), ni l’impossibilitĂ© de « miracles » tels que l’unanimitĂ© rĂ©pĂ©tĂ©e des piles ou des faces au cours de tirages successifs.

En corrĂ©lation avec la formation des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, au contraire, la notion de hasard commence Ă  se dessiner en tant que caractĂ©risant les systĂšmes incomposables et irrĂ©versibles, par opposition aux premiĂšres coordinations opĂ©ratoires rĂ©versibles. C’est ainsi que, dans la mesure oĂč les dĂ©placements deviennent susceptibles d’ĂȘtre groupĂ©s selon des opĂ©rations dĂ©finies, l’interfĂ©rence de ces mouvements est conçue comme aboutissant Ă  un mĂ©lange, c’est-Ă -dire Ă  un systĂšme de compositions mal dĂ©terminĂ©es dĂ» Ă  des rencontres fortuites. De mĂȘme, sachant dorĂ©navant pratiquer l’addition et la soustraction logiques (A + A’ = B ou B − A’ = A), le sujet saura que si l’on tire un individu B quelconque, il peut ĂȘtre A ou A’, cette spĂ©cification demeurant indĂ©terminĂ©e par rapport Ă  la dĂ©termination des opĂ©rations binaires (A + A’ ou B − A ou B − A’). L’enfant distinguera alors les rapports nĂ©cessaires (tels que « si x est un A il est un B ») des rapports de simples possibilitĂ© (« si x est un B, il peut ĂȘtre un A, mais il peut ĂȘtre aussi un A’ »).

Seulement, si la constitution des premiĂšres opĂ©rations concrĂštes entraĂźne ainsi la dĂ©couverte de ce rĂ©sidu, incomposable de façon complĂšte et irrĂ©versible, que constitue le fortuit, celui-ci commence par prĂ©senter des caractĂšres surtout nĂ©gatifs : il est d’abord ce qui rĂ©siste aux opĂ©rations, et ce qui demeure imprĂ©visible dans le dĂ©tail. Quant Ă  l’aspect positif du hasard, c’est-Ă -dire aux rapports des distributions d’ensemble, il s’esquisse en partie dĂšs le mĂȘme niveau, car l’intuition du mĂ©lange s’accompagne vite de celle des dispositions et de leurs configurations globales. Mais le propre de ces distributions d’ensemble et des mĂ©langes de diverses natures qui caractĂ©risent le hasard est prĂ©cisĂ©ment de constituer des compositions non additives, inassimilables par le moyen des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques ou spatio-temporelles Ă©lĂ©mentaires, et de relever, en tant que systĂšmes totaux, d’opĂ©rations combinatoires de permutations, combinaisons, arrangements, etc., mais non ordonnĂ©es et dont seules certaines se rĂ©alisent ordinairement parmi l’ensemble des cas possibles. Or, de telles opĂ©rations se trouvent ĂȘtre de nature plus complexe que les prĂ©cĂ©dentes, et nĂ©cessitent l’intervention de la pensĂ©e formelle, parce que constituant psychologiquement des opĂ©rations au deuxiĂšme degrĂ© ou opĂ©rations portant sur plusieurs systĂšmes opĂ©ratoires Ă  la fois : c’est ainsi que les permutations de plusieurs objets A, B, C, D, etc., supposent non seulement des sĂ©riations simples ABCD
 ; ACBD
 etc., qui sont dĂ©jĂ  des opĂ©rations, mais encore la sĂ©riation de toutes les sĂ©riations possibles construites au moyen de ces objets. Et, effectivement, l’étude de l’acquisition par l’enfant de ces opĂ©rations combinatoires nous a montrĂ© que celles-ci ne sont effectuĂ©es par lui de façon systĂ©matique (mĂȘme lorsqu’elles portent sur des objets matĂ©riels et indĂ©pendamment de toute formule) qu’aprĂšs 11-12 ans, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment au niveau des opĂ©rations formelles.

Il s’ensuit deux consĂ©quences importantes en ce qui concerne les dĂ©buts de la notion de probabilitĂ©. En premier lieu, faute de ces opĂ©rations combinatoires le sujet parvenu au niveau des opĂ©rations concrĂštes ne rĂ©ussit Ă  former certains jugements de probabilitĂ© que dans les cas Ă©lĂ©mentaires oĂč n’interviennent p. ex. que des inĂ©galitĂ©s simples entre parties emboĂźtĂ©es dans un mĂȘme tout, et non pas un ensemble de combinaisons variĂ©es. PrĂ©sentons ainsi au sujet un sac contenant deux perles blanches (= A) et une rouge (= A’), en demandant quelle couleur sortira avec le plus de probabilitĂ© si l’on extrait un seul Ă©lĂ©ment de cet ensemble (soit A + A’ = B). Au niveau prĂ©opĂ©ratoire (c’est-Ă -dire avant 7 ans), il admettrait que la couleur rouge sortirait de prĂ©fĂ©rence, puisque l’on ne tire qu’une perle et qu’il n’y a prĂ©cisĂ©ment dans le sac qu’une perle rouge (A’) : aux idĂ©es de mĂ©lange et d’extraction fortuite s’opposait donc l’idĂ©e d’une affinitĂ© entre l’unicitĂ© de l’élĂ©ment choisi et celle de la couleur rouge. Au niveau des opĂ©rations concrĂštes, au contraire, l’enfant parie en faveur de la couleur blanche (puisque A > A’) : l’inclusion opĂ©ratoire des parties A et A’ dans le tout B le pousse, en effet, Ă  une mise en relation des parties entre elles au sein du mĂȘme tout, et lui permet alors une estimation de la probabilitĂ© fondĂ©e sur cette relation quantitative Ă  laquelle ne pensaient pas les petits faute de raisonner en fonction de l’ensemble. Mais ce probabilisme naissant demeure insuffisant dans le cas des systĂšmes Ă  caractĂšre combinatoire. D’oĂč un second fait important Ă  noter au niveau des opĂ©rations concrĂštes : l’absence de toute comprĂ©hension de la loi des grands nombres.

Soit, p. ex., un disque divisĂ© en secteurs Ă©gaux et une aiguille pivotant sur le centre du dispositif de maniĂšre Ă  s’arrĂȘter sur l’un quelconque des secteurs. Les sujets de 7 Ă  11 ans, contrairement aux petits, parviennent aisĂ©ment Ă  saisir que l’aiguille a autant de chances de se fixer sur l’un des secteurs que sur les autres, et que, par consĂ©quent, il y aura dispersion uniforme des points d’arrĂȘts sur les diffĂ©rents secteurs. De plus, ces sujets prĂ©voient que, lorsque l’un des secteurs l’emporte sur les autres, un mĂȘme nombre d’essais ne ramĂšnera pas la mĂȘme distribution et que, dans les grandes lignes, il y aura compensation. Mais, chose curieuse, lorsqu’il s’agit de dĂ©cider si la rĂ©partition sera plus homogĂšne pour 20-30 coups ou pour 100, ou 1000, etc. ces mĂȘmes sujets se refusent Ă  gĂ©nĂ©raliser l’idĂ©e de compensation pour les grands nombres eux-mĂȘmes. Il en est Ă©galement ainsi pour le jeu de pile ou face : l’égalitĂ© des piles et ces faces est probable pour une trentaine d’essais, mais on ne saurait rien prĂ©voir quant à 100 ou 1000 jets ! Tout se passe comme si le sujet n’appliquait la loi des grands nombres qu’à de « petits grands nombres », allant jusqu’à 20 ou 30, mais dĂ©clinait toute responsabilitĂ© pour la rĂ©gularitĂ© d’essais en nombre croissant indĂ©finiment. Or, la chose s’explique aisĂ©ment par le dĂ©faut de gĂ©nĂ©ralisation formelle : faute d’opĂ©rations combinatoires, et Ă©galement de la notion mĂ©trique des proportions nĂ©cessaires pour l’évaluation des rapports de probabilitĂ©, le sentiment naissant des compensations probables ne peut encore ĂȘtre Ă©tendu au-delĂ  des petits ensembles manipulables.

Avec la comprĂ©hension des opĂ©rations formelles combinatoires, par contre, c’est-Ă -dire dĂšs le niveau des opĂ©rations formelles dĂ©butant vers 12 ans, le hasard est lui-mĂȘme assimilĂ© ou rĂ©duit, si l’on peut dire, par les opĂ©rations : si chaque coup isolĂ©, dans un tirage au sort, ou chaque choc isolĂ©, dans un mĂ©lange, est toujours conçu comme indĂ©terminĂ©, il est cependant considĂ©rĂ© dĂ©sormais comme l’une des combinaisons rĂ©alisables parmi l’ensemble, chaque combinaison rĂ©elle Ă©tant donc interprĂ©tĂ©e dorĂ©navant comme une partie dĂ©finie de la totalitĂ© des combinaisons possibles. Le jugement de probabilitĂ© ainsi dĂ©terminĂ© et fondĂ© sur la comprĂ©hension de l’ensemble comme tel du systĂšme (avec le jeu des compensations croissantes en fonction des grands nombres) constitue alors comme une revanche de l’opĂ©ration sur le hasard, puisque la dĂ©termination opĂ©ratoire du tout se concilie avec l’indĂ©termination des processus Ă©lĂ©mentaires isolĂ©s. Le hasard cesse par cela mĂȘme d’ĂȘtre revĂȘtu de pouvoirs issus de l’affectivitĂ© Ă©gocentrique (« veine » ou « dĂ©veine », intentions cachĂ©es sous les apparences fortuites, etc.), pour devenir transparent Ă  la raison. Son irrationalitĂ© se rĂ©duit au caractĂšre incomposable des rencontres Ă©lĂ©mentaires comme telles, parce que la probabilitĂ© d’une combinaison particuliĂšre est relative Ă  l’ensemble des combinaisons possibles, et ne constitue ainsi qu’une fraction de certitude, c’est-Ă -dire une dĂ©termination partielle : mais la certitude ou la dĂ©termination entiĂšres se retrouvent en ce qui concerne la totalitĂ© du systĂšme des possibilitĂ©s en jeu.

On voit ainsi, en conclusion, combien la genĂšse de l’idĂ©e de hasard, en tant que comprĂ©hension graduelle de l’irrĂ©versibilitĂ©, est liĂ©e au dĂ©veloppement des opĂ©rations rĂ©versibles, d’abord simplement concrĂštes, puis combinatoires et formelles parce qu’embrassant la totalitĂ© du possible. Si l’irrĂ©versibilitĂ© est, en dĂ©finitive, attribuĂ©e aux cas les plus probables de l’ensemble des combinaisons possibles, c’est donc que ces combinaisons constituent en tant que telles des opĂ©rations rĂ©versibles.

§ 2. La notion du hasard dans l’histoire de la pensĂ©e prĂ©scientifique et scientifique

Si vraiment, du point de vue gĂ©nĂ©tique, l’idĂ©e de hasard ne saurait apparaĂźtre avant la constitution des opĂ©rations rĂ©versibles Ă©lĂ©mentaires, et si, d’autre part, les opĂ©rations combinatoires, nĂ©es indĂ©pendamment de la notion du fortuit, rejaillissent peu Ă  peu sur elle en l’assimilant Ă  de nouveaux schĂšmes de composition, cette double connexion est de nature Ă  Ă©clairer plusieurs aspects de l’histoire du probabilisme dans la pensĂ©e prĂ©scientifique et scientifique : elle explique d’abord le caractĂšre tardif de la reconnaissance du hasard lui-mĂȘme, et en second lieu, le caractĂšre bien plus tardif encore de la constitution d’une thĂ©orie des probabilitĂ©s physiques.

Les beaux travaux de L. LĂ©vy-Bruhl ont montrĂ© combien la « mentalitĂ© primitive » demeure Ă©trangĂšre Ă  l’idĂ©e de hasard. Sans doute ne sommes-nous pas encore renseignĂ©s suffisamment sur l’intelligence technique du primitif et sur la maniĂšre dont il se comporte Ă  l’égard du fortuit dans la pratique des actes quotidiens (dispersion des coups dans un tir Ă  la flĂšche, etc.). Mais, dans la reprĂ©sentation de l’univers, rien ne se produit, fortuitement pour le primitif, parce que tout est manifestation directe ou symbolique des puissances occultes. L’accident, le malheur, la maladie, ne sont pas le produit de l’interfĂ©rence de sĂ©quences causales indĂ©pendantes, c’est-Ă -dire d’un mĂ©lange des objets ou de leurs actions, mais expriment sans plus une intention cachĂ©e et l’intervention de forces invisibles, tendues d’autant plus sĂ»rement vers leurs fins. Or, il n’est pas besoin de longues analyses pour comprendre que, chez le primitif comme chez l’enfant, l’incomprĂ©hension du hasard tient Ă  l’absence d’opĂ©rations rĂ©versibles. Pour admettre l’interfĂ©rence de sĂ©ries causales indĂ©pendantes, il faut, en effet, ĂȘtre capable d’élaborer de telles sĂ©ries, et de les construire assez longues et complexes pour qu’elles puissent se dĂ©rouler indĂ©pendamment les unes des autres, jusqu’au point oĂč elles se croisent sans raison intrinsĂšque. Or, la construction de sĂ©ries satisfaisant Ă  ces conditions suppose assurĂ©ment la mise en Ɠuvre d’opĂ©rations rĂ©versibles telles que la sĂ©riation temporelle, l’emboĂźtement des parties dans des totalitĂ©s hiĂ©rarchisĂ©es, etc. Mais on sait prĂ©cisĂ©ment la rĂ©sistance de la mentalitĂ© primitive Ă  de telles opĂ©rations dĂ©ductives : tant la logique de la participation que l’arithmĂ©tique des nombres « qualifiĂ©s », etc. sont des indices, suffisants d’un niveau purement intuitif et prĂ©opĂ©ratoire de la pensĂ©e et l’on comprend alors que l’irrĂ©versibilitĂ© d’une telle structure intellectuelle exclue la construction des notions de hasard.

Dans la physique des prĂ©socratiques, qui tĂ©moigne, dĂšs le dĂ©part, de compositions opĂ©ratoires concrĂštes (les schĂšmes de la condensation et de la rarĂ©faction, la conservation de la substance et l’atomisme qui en rĂ©sulte, les compositions numĂ©riques et spatiales, etc.), les notions de l’irrĂ©versibilitĂ© et du mĂ©lange apparaissent corrĂ©lativement, et en fonction de ce progrĂšs opĂ©ratoire, comme le montrent les fragments d’HĂ©raclite (« Tu ne peux pas descendre deux fois les mĂȘmes fleuves, car de nouvelles eaux coulent toujours sur toi » et « l’un est composĂ© de toutes choses ») ; mais chez lui comme chez tous les prĂ©socratiques cette reconnaissance de l’irrĂ©versible et du hasard est contrebalancĂ©e par les idĂ©es de compensations (les opposĂ©s en guerre sont complĂ©mentaires) et surtout de retour Ă©ternel (la grande annĂ©e), c’est-Ă -dire par un ordre sous-jacent au sens d’un rĂ©sidu des niveaux prĂ©opĂ©ratoires plus que d’une composition combinatoire.

Chez Aristote, le hasard est nettement consacrĂ© Ă  titre de rĂ©alitĂ© objective (τυχη), mais c’est son indĂ©termination qui en constitue le caractĂšre principal, sans rĂ©fĂ©rence Ă  une composition probabiliste. Le hasard est le type de l’effet sans cause finale, c’est-Ă -dire de l’accident, et, comme tel, il prend rang avec les mouvements « violents » et les rĂ©sistances de la matiĂšre Ă  la forme, dans les phĂ©nomĂšnes « contre-nature » qu’Aristote plaçait en marge de la physique au sens strict, alors qu’ils constituent l’essentiel de la physique contemporaine.

Quant Ă  la physique moderne, il est fort intĂ©ressant de constater combien tardive a Ă©tĂ© l’introduction du probabilisme dans les domaines propres Ă  la physique expĂ©rimentale et Ă  la physique mathĂ©matique, par opposition aux mathĂ©matiques comme telles (calculs des probabilitĂ©s). Dans un passage curieux, Cournot, dont le sens historique est pourtant rarement en dĂ©faut, attribue ce retard au hasard lui-mĂȘme : « Il est seulement regrettable que le dĂ©veloppement [de la thĂ©orie des jeux de hasard] soit venu si tard, dans des temps tout Ă  fait modernes, et lorsque, en tant d’autres choses, l’esprit humain avait dĂ©jĂ  son pli ou son parti pris. Ce retard mĂȘme est un pur effet du hasard, puisque rien ne s’opposait Ă  ce qu’un Grec de Cos ou d’Alexandrie eĂ»t, pour les spĂ©culations sur les chances, le mĂȘme goĂ»t que pour les spĂ©culations sur les sections du cĂŽne » 4. En rĂ©alitĂ©, il fallait d’abord, pour que la notion du hasard pĂ»t ĂȘtre simplement reconnue, que les compositions opĂ©ratoires fussent suffisamment assurĂ©es dans la pensĂ©e collective spontanĂ©e pour permettre la prise de conscience de ce qui constitue leur antithĂšse : c’est ce qui s’est produit avec les prĂ©socratiques et Aristote. Mais ensuite, pour que la notion du hasard pĂ©nĂ©trĂąt dans le domaine physique sous son aspect positif ou probabiliste, il fallait que l’instrument mathĂ©matique constituĂ© par les compositions combinatoires fĂ»t dĂ©jĂ  forgĂ©. Or les Grecs ne considĂ©raient pas l’AlgĂšbre comme une science et concevaient la mathĂ©matique comme une contemplation d’ĂȘtres arithmĂ©tiques ou gĂ©omĂ©triques tout faits et nullement combinĂ©s. Il n’est donc pas fortuit que le probabilisme physique ait dĂ» attendre les temps « trĂšs modernes » pour prendre corps et surtout qu’il ait Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ© par un probabilisme simplement algĂ©brique, condition nĂ©cessaire de la comprĂ©hension du rĂŽle du hasard dans les lois physiques.

Cela dit, nous constatons sans Ă©tonnement que la mĂ©canique classique ne se prolonge encore en rien en une mĂ©canique statistique. Et pourtant un GalilĂ©e, un Descartes, un Leibniz ou un Newton connaissent le hasard assurĂ©ment mieux qu’Aristote. Mais ils le nĂ©gligent comme lui, quoique pour d’autres raisons. Pour Aristote le hasard est en dehors du champ de la physique « naturelle », parce qu’il ne relĂšve pas directement de la finalitĂ© de la nature. Pour les fondateurs de la mĂ©canique classique, le hasard n’a simplement pas d’intĂ©rĂȘt ; pour cette seule raison qu’ils cherchent Ă  rĂ©duire la nature Ă  des mouvements Ă©lĂ©mentaires et rĂ©guliers, alors qu’un processus fortuit est essentiellement complexe et dĂ©sordonnĂ©. On dit que Newton a dĂ©couvert l’idĂ©e de gravitation en voyant tomber une pomme, mais il a d’emblĂ©e Ă©cartĂ© du mouvement de cette pomme ses aspects alĂ©atoires pour ne retenir que le rapport principal constituĂ© par la pesanteur. Si la chute d’une pomme, d’une branche ou d’une feuille ne l’a pas conduit Ă  mĂ©diter sur la complication indĂ©finie de tous les mouvements rĂ©els, et sur l’interfĂ©rence des sĂ©ries causales, c’est donc qu’il concevait le hasard comme un enchevĂȘtrement sans intĂ©rĂȘt en lui-mĂȘme (ce qui est vrai Ă  l’échelle considĂ©rĂ©e par la mĂ©canique classique) de mouvements idĂ©alement simples, seuls objets dignes de la rĂ©flexion scientifique. En fait, il a fallu attendre que, au xixe siĂšcle, les rĂ©sistances offertes Ă  l’explication mĂ©canique par la thĂ©orie cinĂ©tique des gaz et par l’étude de la chaleur imposassent les idĂ©es d’irrĂ©versibilitĂ© et de hasard pour que celles-ci acquiĂšrent droit de citĂ© dans la physique proprement dite.

Entretemps, comme bien souvent, les mathĂ©maticiens forgeaient sans s’en douter l’instrument indispensable Ă  l’analyse des faits physiques de cette catĂ©gorie : en Ă©laborant le calcul des combinaisons et des probabilitĂ©s Ă  l’occasion des jeux de hasard, Pascal en 1654, reprenant les travaux de Lucas Pacioli (1494), Fermat, Leibniz, Huyghens, puis Jean de Witt en 1671 (Ă  propos des rentes viagĂšres), Jacques Bernouilli (Ars conjectandi, 1713), Moivre (Doctrine of Chances, 1718) et bien d’autres ont habituĂ© l’esprit Ă  raisonner sous une forme combinatoire et probabiliste sur un terrain trĂšs restreint, il est vrai, du point de vue de l’application 5, mais trĂšs large du point de vue thĂ©orique.

Or, cet instrument mathĂ©matique une fois Ă©laborĂ©, il s’est trouvĂ© des esprits pour comprendre — mais chose intĂ©ressante sur le plan de la physique thĂ©orique ou mathĂ©matique bien avant les applications Ă  la physique expĂ©rimentale elle-mĂȘme, — que la notion des combinaisons probables pouvait s’appliquer aux mĂ©langes de particules et aux interfĂ©rences de mouvements dont abonde la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle. Alors que de tels brassages Ă©taient considĂ©rĂ©s comme demeurant sans intĂ©rĂȘt par la mĂ©canique classique, tournĂ©e tout entiĂšre vers l’analyse du simple et de l’élĂ©mentaire, ils sont ainsi devenus, sous l’influence du calcul des combinaisons, objets de rĂ©flexion et d’analyse en eux-mĂȘmes. C’est ainsi que, en 1738 dĂ©jĂ , s’inspirant Ă  la fois du calcul des probabilitĂ©s de Fermat et de la mĂ©canique cartĂ©sienne, Daniel Bernouilli a montrĂ© dans son Hydrodynamica « quel instrument une thĂ©orie mĂ©canique de la chaleur pourrait trouver dans la considĂ©ration mathĂ©matique d’une multitude de chocs entre les molĂ©cules d’un gaz » 6. Mais ce n’étaient encore lĂ  que les spĂ©culations d’un prĂ©curseur.

C’est par la thĂ©orie cinĂ©tique des gaz et surtout par l’analyse des rapports entre le mouvement et la chaleur que ces considĂ©rations thĂ©oriques ont pris pied dans la rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale. L’analyse probabiliste de la rĂ©alitĂ© physique elle-mĂȘme s’est, en effet, imposĂ©e parce que, avec le principe de Carnot-Clausius, la notion de mĂ©lange est apparue, non plus seulement comme impliquant une interfĂ©rence de mouvements digne d’intĂ©rĂȘt en tant que telle, mais comme aboutissant Ă  un rĂ©sultat qualitativement diffĂ©rent de celui des compositions mĂ©caniques de mouvements simples : la propagation de la chaleur est en effet irrĂ©versible. C’est cette irrĂ©versibilitĂ© du mĂ©lange qui a consacrĂ© sa spĂ©cificitĂ© et son droit Ă  une Ă©tude distincte et particuliĂšre, et dont la dĂ©couverte a constituĂ© ainsi le tournant dĂ©cisif dans l’application du probabilisme Ă  la physique.

On sait assez comment Sadi Carnot, dans ses RĂ©flexions sur la puissance motrice du feu (1824) s’est posĂ© le problĂšme gĂ©nĂ©ral de la production du mouvement par la chaleur et comment il a dĂ©couvert, en s’appuyant sur l’impossibilitĂ© du mouvement perpĂ©tuel, que cette production n’est pas aussi simple que son inverse, mais qu’elle suppose l’intervention de deux sources au moins et d’une diffĂ©rence de chaleur entre elles (comparable Ă  une diffĂ©rence de niveau). D’oĂč la fameuse formule de Clausius, qui met en Ă©vidence l’irrĂ©versibilitĂ© propre Ă  un tel processus : la chaleur ne passe pas d’un corps froid Ă  un corps chaud. Or, le grand intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique de l’analyse de Clausius a consistĂ© en ceci que, non seulement il a dĂ©montrĂ© la compatibilitĂ© du principe de Carnot avec celui de la conservation de l’énergie, mais encore il a dĂ©montrĂ© l’irrĂ©versibilitĂ© du processus de dĂ©gradation de l’énergie, c’est-Ă -dire d’augmentation de l’« entropie », au moyen de raisonnements fondĂ©s sur la rĂ©versibilitĂ© elle-mĂȘme. Nous retrouvons donc ici un cas particulier de la loi qui semble gĂ©nĂ©rale dans l’évolution des notions probabilistes : de mĂȘme que l’idĂ©e de hasard est nĂ©e par antithĂšse Ă  partir des notions opĂ©ratoires (donc rĂ©versibles) et ne peut ĂȘtre pensĂ©e que par l’intermĂ©diaire des opĂ©rations combinatoires (Ă©galement rĂ©versibles), de mĂȘme l’idĂ©e d’irrĂ©versibilitĂ© physique est nĂ©e par antithĂšse Ă  partir des notions mĂ©caniques rĂ©versibles (impossibilitĂ© du mouvement perpĂ©tuel de deuxiĂšme espĂšce) et ne peut ĂȘtre pensĂ©e qu’au moyen d’opĂ©rations rĂ©versibles.

Clausius part, en effet, d’un cycle fermĂ© pouvant ĂȘtre regardĂ© comme la succession d’une infinitĂ© de modifications infiniment petites, et c’est au moyen d’un tel systĂšme rĂ©versible qu’il met en Ă©vidence, dans le cas des modifications thermiques, l’intervention nĂ©cessaire de « transformations non compensĂ©es » lorsque l’on fait passer le systĂšme d’un Ă©tat Ă  un autre. Les diffĂ©rences ainsi calculĂ©es caractĂ©risent alors l’« entropie » du systĂšme, notion dont la connaissance ne dĂ©pend que de l’état initial et de l’état final. Mais, comme le dit trĂšs justement Duhem 7 : « Ainsi la modification rĂ©versible est une suite d’états d’équilibre ; elle est essentiellement irrĂ©alisable. Ce n’est jamais que par la pensĂ©e que l’on peut faire subir Ă  un systĂšme une semblable modification ». Or, si cette notion de modification rĂ©versible est « assurĂ©ment fort abstraite » 
 « il est impossible de traiter la thermodynamique sans en faire un usage constant », Planck s’exprime dans un langage tout aussi catĂ©gorique : « ConformĂ©ment Ă  la dĂ©finition primitive de Clausius, l’entropie se mesure par l’intermĂ©diaire d’un certain cycle rĂ©versible. La faiblesse de cette dĂ©finition consiste prĂ©cisĂ©ment dans le fait qu’il est absolument impossible de rĂ©aliser un phĂ©nomĂšne rigoureusement rĂ©versible » : « il ne s’agit pas de processus rĂ©els exĂ©cutĂ©s par un physicien rĂ©el, mais seulement d’expĂ©riences idĂ©ales, purement imaginaires pour ainsi dire, que seul pourrait exĂ©cuter un physicien idĂ©al ». Et Planck constate ensuite qu’en chimie physique les expĂ©riences « idĂ©ales » que l’on se permet sont encore bien plus aventureuses. Et pourtant « l’étonnant, dans ces conditions, c’est de voir les rĂ©sultats expĂ©rimentaux confirmer, malgrĂ© tout, de telles audaces thĂ©oriques » 8. Bref, l’accroissement d’« entropie » ou modĂšle du processus physique irrĂ©versible a commencĂ© par ĂȘtre calculĂ© au moyen de systĂšmes idĂ©aux rĂ©versibles.

C’est pour Ă©chapper Ă  cette rĂ©versibilitĂ© physique « idĂ©ale », condition nĂ©cessaire de la comprĂ©hension de l’irrĂ©versibilitĂ© de fait, et pour dĂ©gager la raison effective de cette irrĂ©versibilitĂ© elle-mĂȘme, que les successeurs de Clausius ont eu recours au probabilisme. AprĂšs que Maxwell et J. W. Gibbs eurent fondĂ© la mĂ©canique statistique en rĂ©duisant la thermodynamique Ă  des questions de probabilitĂ© de chocs et de vitesses, Boltzmann conçoit l’augmentation de l’entropie comme un simple rĂ©sultat des combinaisons et du mĂ©lange croissant des Ă©lĂ©ments : l’entropie devient ainsi proportionnelle au logarithme de la probabilitĂ© d’un systĂšme. Mais on voit immĂ©diatement que, de cette maniĂšre, l’irrĂ©versibilitĂ© thermodynamique, tout en acquĂ©rant une entiĂšre intelligibilitĂ© Ă  titre de marche orientĂ©e dans la direction des Ă©tats les plus probables, n’est donc Ă  nouveau assimilĂ©e par la raison que grĂące, non plus Ă  des cycles rĂ©versibles idĂ©aux, mais Ă  des opĂ©rations Ă©galement rĂ©versibles et idĂ©ales, puisqu’il s’agit de combinaisons et de permutations.

Examinons Ă  cet Ă©gard l’intĂ©ressante « explication de l’irrĂ©versibilitĂ© par les probabilitĂ©s » que nous donne Ch. Eug. Guye 9. Une poudre composĂ©e de 10 grains blancs et de 10 grains noirs, d’abord alignĂ©s de maniĂšre Ă  ce que les deux ensembles soient sĂ©parĂ©s, est secouĂ©e puis replacĂ©e de telle façon que les grains soient Ă  nouveau alignĂ©s : la probabilitĂ© pour que l’on retrouve 10 grains noirs et 10 grains blancs en deux ensembles distincts est de 1/184 756 seulement, c’est-Ă -dire que le mĂ©lange sous la forme d’une poudre grise est d’une probabilitĂ© trĂšs fortement supĂ©rieure au retour Ă  un Ă©tat semblable Ă  l’état initial. « On comprend dĂšs lors pourquoi le phĂ©nomĂšne n’évolue que dans un sens, et la raison de son irrĂ©versibilité » 10, nous dit Ch. Eug. Guye. Sans doute, mais cette irrĂ©versibilitĂ© fondĂ©e sur la probabilitĂ© n’est ainsi expliquĂ©e qu’à titre de cas particulier, ou de sous-classe particuliĂšre, d’un ensemble de permutations, donc de transformations ou d’opĂ©rations rĂ©versibles : en droit, donc en pensĂ©e, le systĂšme est rĂ©versible, c’est-Ă -dire qu’il suffira de 184 756 brassages, en moyenne, pour ramener une fois l’état initial ; mais, en fait, le mĂ©lange est irrĂ©versible puisque dans la rĂ©alitĂ© les Ă©tats les plus probables l’emportent et les moins probables demeurent nĂ©gligeables. Autrement dit, le systĂšme est Ă  nouveau « idĂ©alement rĂ©versible », bien qu’effectivement irrĂ©versible.

Notons enfin que, si la dĂ©gradation de l’énergie constitue un processus irrĂ©versible, il tend cependant vers un Ă©tat rĂ©versible, puisque cet Ă©tat final est un Ă©tat d’équilibre, et qu’un Ă©quilibre se dĂ©finit par sa rĂ©versibilitĂ© (les petites modifications demeurant possibles, une fois atteinte l’entropie maximum d’un systĂšme, sont, en effet, rĂ©versibles). En outre, le deuxiĂšme principe de la thermodynamique explique les Ă©quilibres chimiques : p. ex., la loi de l’action des masses repose Ă  la fois sur ce principe et sur les lois des gaz ; de mĂȘme les « dĂ©placements d’équilibre », obĂ©issant au principe de Le ChĂątelier, dĂ©pendent du principe de Carnot-Clausius. Or, il s’agit Ă  nouveau de processus partiellement rĂ©versibles ou de rĂ©actions orientĂ©es dans le sens de la rĂ©versibilitĂ©.

Au total, les rĂ©alitĂ©s physiques irrĂ©versibles se rĂ©duisent ainsi Ă  des phĂ©nomĂšnes de mĂ©lange, donc de hasard, mais le mĂ©lange lui-mĂȘme n’est comprĂ©hensible qu’au moyen d’opĂ©rations rĂ©versibles, et l’irrĂ©versibilitĂ©, en tant qu’assimilĂ©e Ă  une marche du moins au plus probable, s’accompagne toujours de rĂ©versibilitĂ© partielle.

§ 3. OpĂ©rations rĂ©versibles et rĂ©alitĂ© irrĂ©versible : le mĂ©lange et les notions de totalitĂ© non additive et d’histoire

Il convient de chercher dĂšs maintenant Ă  dĂ©gager la leçon Ă©pistĂ©mologique que fournissent ces explications du mĂ©lange, ainsi que des Ă©tats d’équilibre, fondĂ©es sur la marche vers le plus probable, car c’est de cette leçon que dĂ©pend la signification du probabilisme en gĂ©nĂ©ral (y compris, comme nous le verrons tout Ă  l’heure, la question de l’induction elle-mĂȘme).

Comme nous venons de le constater, en effet, le processus du mĂ©lange progressif prĂ©sente cette situation paradoxale de constituer le modĂšle des dĂ©roulements irrĂ©versibles et de s’expliquer par le moyen d’opĂ©rations qui, comme telles, sont rigoureusement rĂ©versibles. Dans l’exemple de l’alignement des dix grains noirs et des dix grains blancs, nous voyons ainsi le phĂ©nomĂšne rĂ©el s’orienter de la façon la plus probable vers le mĂ©lange donnant l’impression d’une poudre grise, et cependant la dĂ©monstration de cette irrĂ©versibilitĂ© probable est fondĂ©e par Ch. Eug. Guye sur un systĂšme de permutations, c’est-Ă -dire d’opĂ©rations rĂ©versibles formant entre elles un « groupe » opĂ©ratoire bien connu. Comment expliquer cette union, et surtout cet accord de l’opĂ©ration rĂ©versible et du rĂ©el irrĂ©versible ?

Chaque secousse communiquĂ©e au dispositif provoque d’abord, il va de soi, un mouvement gĂ©nĂ©ral des vingt grains, tel que chacune des trajectoires envisagĂ©e isolĂ©ment est compliquĂ©e par une sĂ©rie de chocs et de dĂ©viations que l’opĂ©ration n’exprime pas en eux-mĂȘmes ; mais le rĂ©sultat de ces dĂ©placements peut ĂȘtre dissociĂ© de ceux-ci et c’est lui que traduisent de façon parfaitement adĂ©quate les opĂ©rations de permutation, lesquelles dĂ©crivent les changements de positions des grains de l’une des couleurs par rapport Ă  ceux de l’autre. Ce n’est donc pas sur l’une quelconque des opĂ©rations envisagĂ©es isolĂ©ment, que porte la diffĂ©rence entre le mĂ©canisme opĂ©ratoire rĂ©versible et le mĂ©lange irrĂ©versible. Par contre, la suite des modifications rĂ©elles, exprimables cependant chacune par une opĂ©ration adĂ©quate, met en Ă©vidence une opposition essentielle par rapport aux transformations opĂ©ratoires. Dira-t-on que cette opposition tient au fait que les opĂ©rations de permutation sont effectuĂ©es systĂ©matiquement par le mathĂ©maticien qui les dĂ©duit tandis que les changements de position rĂ©els correspondant Ă  ces opĂ©rations, dans le mĂ©lange lui-mĂȘme, se dĂ©roulent sans ordre, au hasard et Ă  la maniĂšre de tirages au sort ? Cette diffĂ©rence ne suffit pas Ă  elle seule, puisque deux permutations quelconques donnent encore une permutation de l’ensemble : l’ordre suivi n’importe donc pas, d’autant plus que, les permutations Ă©tant associatives, elles peuvent toujours aboutir au mĂȘme rĂ©sultat par des voies diffĂ©rentes. Par contre, une seconde diffĂ©rence constitue, jointe Ă  la premiĂšre, une opposition fondamentale. Le calcul des permutations n’est rĂ©versible et ne constitue un « groupe » qu’à la condition d’ĂȘtre complet, c’est-Ă -dire de porter sur l’ensemble de toutes les permutations possibles pour un systĂšme considĂ©ré ; au contraire, les modifications effectives de l’ordre des grains ne constituent que quelques rĂ©alisations particuliĂšres parmi l’ensemble de ces possibilitĂ©s (et c’est prĂ©cisĂ©ment ce rapport entre les rĂ©alisations envisagĂ©es et l’ensemble des transformations possibles qui dĂ©finit la probabilitĂ©). C’est donc le caractĂšre incomplet de permutations rĂ©elles tirĂ©es au sort parmi l’ensemble des permutations possibles qui constitue la diffĂ©rence principale entre le mĂ©lange irrĂ©versible et la suite des permutations ordonnĂ©es formant le « groupe » des opĂ©rations rĂ©versibles correspondantes.

Reprenons de ce point de vue la comparaison souvent faite entre le mouvement des liquides tendant vers un mĂȘme niveau dans un systĂšme de vases communiquants et l’égalisation des tempĂ©ratures entre un corps chaud et un corps froid. On sait qu’« une Ă©nergĂ©tique portĂ©e aux gĂ©nĂ©ralisations trop hĂątives », comme dit Planck 11 a voulu confondre ces deux phĂ©nomĂšnes et les expliquer par un seul « principe de devenir ». Or, en fait, ils sont bien diffĂ©rents, car le niveau de l’eau oscille autour de son point d’équilibre avec une vitesse maximum, tandis que les tempĂ©ratures tendent vers l’égalitĂ© avec une vitesse toujours plus faible ; et surtout le premier de ces deux phĂ©nomĂšnes est rĂ©versible (en supprimant toute perte d’énergie sous forme de rĂ©sistance de l’air et de frottements, le liquide oscillerait indĂ©finiment, autour de sa position d’équilibre), tandis que le second est irrĂ©versible, c’est-Ă -dire, en dĂ©finitive, que « si le liquide coule d’un niveau supĂ©rieur Ă  un niveau infĂ©rieur, c’est lĂ  une nĂ©cessitĂ©, tandis que si la chaleur passe d’une tempĂ©rature Ă©levĂ©e Ă  une autre plus basse, ce n’est qu’une probabilité » 12. Quelle est donc la diffĂ©rence, en cet exemple, entre la rĂ©versibilitĂ© nĂ©cessaire et l’irrĂ©versibilitĂ© probable ?

Les oscillations du niveau du liquide sont rĂ©versibles parce que les rapports en jeu (dĂ©placements du liquide dĂ©terminĂ©s par les formes rĂ©guliĂšres des rĂ©cipients et composition des forces de pesanteur), sont simples et peu nombreux et peuvent ainsi ĂȘtre groupĂ©s en Ă©quations auxquelles ils correspondent complĂštement : or, celles-ci se rĂ©duisent elles-mĂȘmes Ă  des opĂ©rations rĂ©versibles. S’il s’agissait de dĂ©terminer les mouvements de chaque molĂ©cule d’eau, il en serait, cela va de soi, tout autrement et l’on retomberait dans un systĂšme de combinaisons probables, mais comme l’eau est envisagĂ©e globalement, Ă  titre d’objet unique, et que les mouvements d’ensemble de cet objet total sont dĂ©terminĂ©s du dehors par la pesanteur et la forme des rĂ©cipients, et non pas par les divers mouvements internes et interfĂ©rents des molĂ©cules elles-mĂȘmes, ce sont ces rapports d’ensemble qui donnent prise, comme tels, aux mises en relations et aux opĂ©rations rĂ©versibles. Par contre, dans le cas de la chaleur, oĂč l’équilibre est fonction du mĂ©lange interne progressif, caractĂ©risĂ© par sa probabilitĂ©, le systĂšme des mouvements et permutations Ă©lĂ©mentaires en jeu, qui commande cette fois le processus global au lieu d’en demeurer indĂ©pendant, reprĂ©sente un nombre immense d’opĂ©rations possibles : et ces opĂ©rations supposeraient, pour ĂȘtre effectuĂ©es de maniĂšre complĂšte, un temps se chiffrant par annĂ©es-lumiĂšre (songeons aux 184 756 permutations nĂ©cessaires pour dĂ©partager 10 grains noirs et 10 grains blancs) : les transformations effectives ne constituent alors qu’une trĂšs petite fraction des opĂ©rations possibles, et, si celles-ci sont Ă  coup sĂ»r rĂ©versibles en y mettant le nombre et le temps voulus, celles-lĂ  demeurent irrĂ©versibles par leur caractĂšre incomplet lui-mĂȘme. Étant peu nombreuses, par rapport aux transformations possibles, les modifications rĂ©elles se produiront en effet, Ă  l’intĂ©rieur des classes les plus probables, et c’est cette limitation seule qui explique leur rĂ©versibilitĂ©.

Bref, les opĂ©rations sont rĂ©versibles parce qu’elles embrassent tout le possible, tandis que le rĂ©el est irrĂ©versible dans la mesure oĂč il n’est qu’un tirage au sort parmi ces possibilitĂ©s. LĂ  oĂč le rĂ©el est constituĂ©, Ă  l’échelle macroscopique, par des objets globaux soutenant entre eux un nombre de rapports voisin de celui qui est prĂ©vu par le systĂšme des opĂ©rations (autrement dit oĂč la structure de ces objets correspond aux lignes idĂ©ales de l’action que nous pouvons exercer sur eux), la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme se prĂ©sente sous une forme approximativement rĂ©versible. Mais lĂ  oĂč le rĂ©el se complique en un dĂ©tail qui Ă©chappe Ă  toute action isolable de notre part, le mĂ©lange qu’il constitue par rapport aux opĂ©rations combinatoires ne reprĂ©sente qu’une fraction minime de ces combinaisons possibles et ce genre de rĂ©alitĂ© demeure irrĂ©versible.

On pourrait ajouter, mais cette seconde maniĂšre d’exprimer les choses Ă©quivaut Ă  la premiĂšre, que les opĂ©rations expriment tout le possible sous forme de rapports simultanĂ©s ou plutĂŽt extemporanĂ©s (lorsqu’elles ne sont pas exĂ©cutĂ©es matĂ©riellement une Ă  une comme nous le supposions tout Ă  l’heure, mais qu’elles sont condensĂ©es en formules logiques ou mathĂ©matiques), tandis que les tirages au sort constituant le rĂ©el sont nĂ©cessairement partiels parce que successifs, et excluent par consĂ©quent la possibilitĂ© de rencontrer qui ne se produiront plus jamais. C’est ainsi que, dans un mĂ©lange, chaque choc entre Ă©lĂ©ments donne lieu Ă  des dĂ©viations de trajectoires : or ces trajectoires, mĂȘme dĂ©viĂ©es, sont en principe rĂ©versibles, en ce sens que l’on pourrait faire rebrousser chemin Ă  une molĂ©cule et inverser son choc avec une autre, etc. Seulement, si l’on parvenait Ă  faire revenir sur elle-mĂȘme, par un dispositif appropriĂ©, l’une de ces molĂ©cules, l’autre serait dĂ©jĂ  chassĂ©e depuis longtemps par de nouvelles rencontres excluant le retour des anciennes. Ici Ă  nouveau, les tirages au sort propres au rĂ©el n’épuisent donc pas le possible, parce que celui-ci est extemporanĂ© tandis que ceux-lĂ  sont successifs et constituant une durĂ©e Ă  cause de leur fragmentation mĂȘme (la durĂ©e thermodynamique se dĂ©finissant d’ailleurs prĂ©cisĂ©ment par ces caractĂšres d’irrĂ©versibilitĂ©s dus aux brassages successifs).

De cette explication de l’irrĂ©versibilitĂ©, propre au mĂ©lange, par les limitations du rĂ©el eu Ă©gard aux opĂ©rations combinatoires possibles, on peut en outre tirer une interprĂ©tation de ce qui constitue l’une des diffĂ©rences les plus importantes, au point de vue de certaines Ă©pistĂ©mologies contemporaines, entre les divers systĂšmes naturels. Il existe, en effet, des systĂšmes Ă  composition dite additive, tels que la somme des parties ou des opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires, soit identiquement Ă©gale Ă  la totalitĂ© du systĂšme 13. Ces systĂšmes expriment alors de prĂšs ou de loin la structure d’un groupe d’opĂ©rations rĂ©versibles. Mais il existe aussi des systĂšmes Ă  composition dite non additive, tels que la totalitĂ© contienne plus que la somme des Ă©lĂ©ments, ce qui les rend irrĂ©ductibles Ă  une structure de groupe. P. ex., en microphysique, l’énergie totale E d’un systĂšme dont les deux parties constituantes ont une Ă©nergie E1 et E2 sera E = E1 + E2 + Δ oĂč Δ est l’énergie d’échange qui se surajoute, aux Ă©nergies constituantes. Dans la rĂ©partition d’une charge Ă©lectrique en un conducteur homogĂšne et isolĂ©, de mĂȘme, la distribution des charges est telle que chaque charge particuliĂšre est modifiĂ©e par l’ensemble : la soustraction d’une partie conduira donc Ă  un remaniement gĂ©nĂ©ral du tout. Or, il est clair que si la composition additive traduit le caractĂšre rĂ©versible d’un systĂšme de transformations bien groupĂ©es, l’existence de totalitĂ©s distinctes de la somme des parties, qui caractĂ©rise les compositions non additives, exprime au contraire le caractĂšre simplement probable et irrĂ©versible de ces systĂšmes. En effet, c’est dans la mesure oĂč les modifications d’un systĂšme constituent des transformations probables que la composition du tout est non additive, parce que le tout rĂ©sulte en ce cas de la multiplication des probabilitĂ©s : la totalitĂ© du systĂšme ne peut pas alors consister en une simple addition des parties, puisque la dĂ©termination de celles-ci est fournie elle-mĂȘme par un rapport entre chacune d’elles et non pas le tout observĂ© rĂ©ellement, mais la totalitĂ© des cas possibles. C’est pourquoi partout oĂč il y a mĂ©lange, diffusion, frottement, etc. la configuration du tout est Ă  la fois incomposable Ă  partir des Ă©lĂ©ments et caractĂ©risĂ©e par des qualitĂ©s d’ensemble irrĂ©ductibles puisqu’essentiellement statistiques. Cela n’est pas seulement vrai du monde physique, mais le fait se retrouve en biologie, en psychologie et en sociologie, et a donnĂ© lieu aux interprĂ©tations les plus variĂ©es (et non toujours probabilistes), jusqu’à la moderne « thĂ©orie de la Gestalt » 14.

Mais il y a plus. Dans la mesure oĂč l’équilibre d’un systĂšme rĂ©sulte d’une composition additive et exprime par consĂ©quent la structure rĂ©versible d’un groupe d’opĂ©rations, les conditions de cet Ă©quilibre sont permanentes. Au contraire, dans la mesure oĂč l’équilibre d’un systĂšme rĂ©sulte d’une composition non additive, c’est-Ă -dire donc simplement probable (ce qui revient Ă  dire incomplĂšte, si l’on admet ce qui prĂ©cĂšde), la forme de cet Ă©quilibre, tout en constituant un Ă©tat partiellement ou provisoirement rĂ©versible, n’est jamais que momentanĂ©e et l’intervention de facteurs nouveaux entraĂźne ce qu’on appelle des « dĂ©placements d’équilibre », c’est-Ă -dire que le nouvel Ă©quilibre est rĂ©gi par des conditions diffĂ©rentes de celles du prĂ©cĂ©dent. Or, de tels dĂ©placements d’équilibre sont rĂ©gis par un principe cĂ©lĂšbre, appelĂ© principe de Le ChĂątelier, que l’on peut Ă©noncer comme suit : « lorsque varie l’un des facteurs dont dĂ©pend l’équilibre stable d’un systĂšme, la variation de ce facteur a pour effet d’engendrer une modification qui tend prĂ©cisĂ©ment Ă  annuler l’effet de ce changement » 15. En d’autres termes, s’il n’y a pas alors rĂ©versibilitĂ© complĂšte, il y a nĂ©anmoins rĂ©versibilitĂ© partielle, ce que signifie prĂ©cisĂ©ment le fait que le systĂšme tend vers un nouvel Ă©quilibre ; mais cette tendance ne suffit pas Ă  maintenir un Ă©quilibre permanent (Ă  assurer le retour Ă  la forme initiale de l’équilibre) parce que la rĂ©versibilitĂ© n’est pas complĂšte, et elle ne l’est pas Ă  cause prĂ©cisĂ©ment de la nature simplement probable des processus en jeu, par opposition Ă  un mĂ©canisme opĂ©ratoire entiĂšrement dĂ©terminĂ©.

Ceci nous conduit Ă  l’examen d’une notion qui est fondamentale dans les domaines rĂ©gis par la probabilitĂ©, et qui, tout en jouant dĂ©jĂ  un rĂŽle apprĂ©ciable au sein des sciences physiques, prendra une ampleur toujours plus grande sur les terrains biologiques et psycho-sociologiques : la notion d’histoire. Cournot, qui en a fait l’un des pivots de son systĂšme, a bien vu qu’une « histoire » est Ă  situer Ă  mi-chemin du hasard et de la dĂ©termination. Un mĂ©canisme entiĂšrement dĂ©terminĂ©, tel que les mouvements des planĂštes autour du soleil, ne constitue pas une histoire, mais un dĂ©roulement causal simple. Une succession purement fortuite, comme une suite de tirages au sort effectuĂ©s en une collection de boules noires et blanches ne constitue pas non plus une histoire, puisque chaque Ă©vĂ©nement y est indĂ©pendant des prĂ©cĂ©dents et des suivants. Il y a histoire, par contre, lorsque les Ă©vĂ©nements, tout en dĂ©pendant en partie les uns des autres comme dans le premier de ces systĂšmes, sont en partie fortuits Ă  cause de l’entrecroisement des sĂ©ries causales.

Dans le langage que nous avons adoptĂ©, cela revient donc Ă  dire qu’une histoire est un compromis entre certaines transformations rĂ©versibles et un certain mĂ©lange irrĂ©versible. Un des meilleurs exemples que l’on peut fournir d’une vraie histoire, dans le domaine physico-chimique, est la succession d’évĂ©nements gĂ©ologiques, telle que l’histoire d’une chaĂźne alpine ou d’une cordillĂšre, dĂ©roulement dont le modĂšle a Ă©tĂ© magistralement donnĂ© par E. Argand sous le nom d’« embryologie alpine ». Au point de dĂ©part de la formation des Alpes se trouve, en effet, le rapprochement de l’Afrique et de l’Europe, selon la thĂ©orie de la « dĂ©rive des continents » de Wegener, laquelle s’appuie elle-mĂȘme sur l’existence de phĂ©nomĂšnes mĂ©caniques tels que les mouvements de solides sur des masses fluides en rotation 16, c’est-Ă -dire sur des processus idĂ©alement rĂ©versibles. Mais les sĂ©diments de la ThĂ©tys (ou ancienne MĂ©diterranĂ©e) ainsi comprimĂ©e, rejetĂ©s en une nappe continue dĂ©ferlant sur les rives europĂ©ennes, y ont pris une configuration dĂ©terminĂ©e, du fait de la rencontre fortuite de ces vagues avec des socles antĂ©rieurs datant des formations hercyniennes (massifs du Pelvoux, du Mont-Blanc, de l’Aar, etc.). D’autre part, l’enchevĂȘtrement croissant des nappes de charriage, quoique le mouvement de celles-ci obĂ©isse Ă©galement Ă  des lois mĂ©caniques bien dĂ©terminĂ©es, fait une nouvelle part au hasard. Puis le mĂ©tamorphisme des roches, selon les contacts fortuits (digestion des calcaires par l’acide silicique, etc.) et enfin l’érosion introduisent de nouvelles combinaisons entre des processus bien rĂ©glĂ©s et des mĂ©langes imprĂ©visibles. Au total une histoire comme celle des Alpes est donc caractĂ©risĂ©e Ă  la fois par une ligne d’ensemble clairement dessinĂ©e, et en partie dĂ©ductible, et par un inextricable entrecroisement de dĂ©tail, dont on ne peut que fournir la narration en reconstituant un Ă  un les Ă©vĂ©nements, avec cependant certaines gĂ©nĂ©ralisations fondĂ©es sur leur probabilitĂ© plus ou moins grande.

Selon que prĂ©dominent ainsi en une histoire certains Ă©lĂ©ments dĂ©terminĂ©s et rĂ©versibles ou le mĂ©lange fortuit, on peut distinguer diffĂ©rents types de dĂ©roulements historiques. Mais, il est Ă  remarquer que ces dĂ©roulements se rapprochent d’autant plus du modĂšle des « évolutions dirigĂ©es » que prĂ©domine soit le mĂ©lange pur envisagĂ© globalement (comme dans le cas de la dĂ©gradation de l’énergie ou accroissement de l’entropie), soit le facteur rĂ©versible ou opĂ©ratoire (comme dans l’histoire des nĂ©buleuses, dominĂ©e par les lois gravitationnelles ou dans certains dĂ©veloppements biologiques ou psycho-sociologiques, comme celui de l’intelligence caractĂ©risĂ© par une rĂ©versibilitĂ© progressive des conduites). Une « histoire » au sens strict du mot (comme l’histoire de la terre ou des Alpes), est donc Ă  situer encore entre ces deux extrĂȘmes.

Or, on aperçoit d’emblĂ©e l’importance considĂ©rable de ces diverses notions de mĂ©lange irrĂ©versible, de totalitĂ© Ă  composition non additive, de dĂ©placement d’équilibre et d’histoire, quant au mĂ©canisme de la connaissance et notamment Ă  celui du raisonnement lui-mĂȘme. On peut, en effet, dĂ©duire un systĂšme Ă  composition additive et rĂ©versible, tandis qu’une histoire ne se dĂ©duit pas, puisqu’elle est composĂ©e d’évĂ©nements qui ne se rĂ©pĂštent pas. On peut dĂ©duire en partie un phĂ©nomĂšne statistique, lorsque l’analyse de tous les cas possibles et l’intervention des grands nombres assurent une dĂ©termination suffisamment prĂ©cise de probabilitĂ©s Ă©levĂ©es, mais on le peut de moins en moins Ă  mesure que l’on se rapproche du dĂ©tail. Les diverses notions que nous venons de rappeler sont donc solidaires les unes des autres, du point de vue de la connaissance comme de celui de la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme, par le fait que leur caractĂšre commun est de recouvrir des modes de composition incomplĂštes. Un mĂ©lange progressif implique, en effet, une composition non additive faute de rĂ©alisation entiĂšre de l’ensemble des combinaisons possibles, cette irrĂ©versibilitĂ© entraĂźne l’intervention de dĂ©placements d’équilibre et d’un dĂ©roulement historique, faute Ă  nouveau de cette composition complĂšte que seules assurent les transformations rĂ©versibles. Il s’ensuit qu’en tous les domaines la dĂ©duction demeure partiellement en Ă©chec. Il est, en effet, Ă©vident que la dĂ©duction sera d’autant plus lĂ©gitime que les mĂ©canismes sur lesquels elle porte se rapprocheront davantage d’un systĂšme complet de transformations compossibles, et qu’elle le sera d’autant moins qu’ils consisteront en mĂ©langes ou en dĂ©roulements historiques, c’est-Ă -dire, en tirages au sort incomplets par rapport Ă  tout le possible. Quel est alors le mode de pensĂ©e cherchant Ă  atteindre le rĂ©el en cette frange si importante, situĂ©e entre le fait contingent et les transformations composables sur le modĂšle des opĂ©rations rĂ©versibles ? C’est le problĂšme de l’induction que le probabilisme soulĂšve ainsi nĂ©cessairement et qu’il met au centre de toute l’épistĂ©mologie physique.

§ 4. Les problĂšmes de l’induction expĂ©rimentale

Plusieurs thĂ©oriciens de la pensĂ©e scientifique ne prononcent plus le mot d’induction, et un physicien dĂ©clarait rĂ©cemment que, s’il avait appris sur les bancs du lycĂ©e l’existence d’une telle induction, il ne s’en Ă©tait plus jamais servi depuis : la dĂ©duction mathĂ©matique et l’expĂ©rience fournissant les mesures, tels seraient les deux seuls instruments de la pensĂ©e physique. Le problĂšme du hasard complique cependant les choses, car, s’il est Ă©vident qu’il existe une thĂ©orie mathĂ©matique des probabilitĂ©s et qu’elle est entiĂšrement dĂ©ductive, son application au rĂ©el prĂ©sente cependant une signification diffĂ©rente de celle d’autres structures formelles : la dĂ©duction ordinaire fournit aux faits leur forme (p. ex. l’accĂ©lĂ©ration uniforme pour la chute des corps), tandis que l’analyse probabiliste dĂ©termine leur degrĂ© de constance (elle permettra p. ex. de considĂ©rer comme fortuits des mouvements de chute non uniformĂ©ment accĂ©lĂ©rĂ©s et d’établir que la courbe des dispersions est prĂ©cisĂ©ment centrĂ©e sur cette accĂ©lĂ©ration uniforme). Sans doute cette dĂ©termination des probabilitĂ©s aboutit-elle aussi Ă  des formes (la forme des courbes de dispersion ou celles des fonctions alĂ©atoires, etc.), mais le problĂšme est cependant autre, puisqu’il s’agit alors de dissocier, au sein d’un mĂ©lange de sĂ©quences multiples, l’invariant du fortuit. Du fait mĂȘme que la rĂ©alitĂ© physique constitue un agrĂ©gat complexe, oĂč les lois ne sont jamais donnĂ©es Ă  l’état simple, mais interfĂšrent Ă  des degrĂ©s divers, et oĂč des domaines entiers sont dominĂ©s par le hasard sans mĂȘme que l’on sache d’avance si de telles lois simples existent sous le fortuit, la recherche expĂ©rimentale suppose nĂ©cessairement deux temps : d’abord un passage des faits Ă  la loi, au cours duquel le problĂšme essentiel est alors prĂ©cisĂ©ment d’isoler certains rapports (constants ou probables) parmi l’ensemble enchevĂȘtrĂ© des donnĂ©es, et ensuite seulement une structuration ou mise en forme des lois les unes par rapport aux autres. Si chacun s’accorde Ă  appeler dĂ©duction cette seconde Ă©tape, ou Ă©tape supĂ©rieure du travail d’interprĂ©tation propre au physicien, on peut conserver le terme d’induction pour dĂ©signer l’étape prĂ©liminaire : l’induction serait donc, le passage des faits aux lois, ou, si l’on prĂ©fĂšre (car il n’existe aucune diffĂ©rence de nature entre les faits et les lois), l’établissement des faits eux-mĂȘmes, en leurs gĂ©nĂ©ralitĂ©s respectives.

Mais alors, si l’induction n’est ainsi que ce qui prĂ©cĂšde et prĂ©pare la dĂ©duction elle-mĂȘme, la question prĂ©alable est de savoir si l’induction est un raisonnement ou simplement une mĂ©thode ; et, en ce second cas, si tout ne serait pas, en dĂ©finitive, dĂ©duction, sauf Ă  distinguer une dĂ©duction portant sur les faits et une dĂ©duction thĂ©orique ou abstraite. C’est en quoi l’on peut douter lĂ©gitimement aujourd’hui de l’utilitĂ© de parler d’induction : le premier des problĂšmes de l’induction est tout au moins de savoir si l’induction existe.

On sait qu’il n’en a pas toujours Ă©tĂ© ainsi et que la logique classique distinguait deux classes complĂ©mentaires de raisonnements, les uns procĂ©dant du gĂ©nĂ©ral au particulier, ou, comme on dit actuellement, au singulier (dĂ©duction) et les autres du singulier au gĂ©nĂ©ral (induction). Mais cette fausse symĂ©trie a dĂ» ĂȘtre abandonnĂ©e. La premiĂšre difficultĂ© est que tous les raisonnements gĂ©nĂ©ralisateurs sont loin d’ĂȘtre inductifs, puisque le raisonnement mathĂ©matique, qui est le modĂšle de la dĂ©duction, procĂšde Ă  l’ordinaire du singulier au gĂ©nĂ©ral, ou du plus spĂ©cial au plus gĂ©nĂ©ral. PoincarĂ©, il est vrai, est restĂ© fidĂšle Ă  la terminologie traditionnelle, mais, pour distinguer l’induction mathĂ©matique de l’induction expĂ©rimentale, il a qualifiĂ©, selon l’usage, la premiĂšre de « complĂšte » : or, cette distinction est hautement significative et fait entrevoir que, si l’induction complĂšte est en rĂ©alitĂ© une dĂ©duction, l’induction proprement dite pourrait bien n’ĂȘtre qu’une dĂ©duction incomplĂšte. C’est ainsi que Whewell, Couturat, Goblot, etc., se refusent Ă  appeler induction quelque raisonnement rigoureux que ce soit, ce qui revient Ă  rĂ©server ce terme pour les raisonnements dont la conclusion n’est que probable. Mais, indĂ©pendamment des questions d’usage sur lesquelles insiste A. Lalande 17 le caractĂšre simplement probable des conclusions d’un raisonnement ne suffit pas Ă  exclure sa nature dĂ©ductive, et la logistique contemporaine a construit, avec Reichenbach et d’autres, des modĂšles « polyvalents » pour situer le raisonnement probabiliste sur un plan dĂ©ductif comparable Ă  celui de la dĂ©duction « bivalente » (ne connaissant que le vrai et le faux). Ainsi l’analyse de l’induction, Ă  titre de raisonnement proprement dit, complĂ©mentaire de la dĂ©duction, a fini par abolir la dualitĂ© au profit de cette derniĂšre.

Renonçant alors Ă  parler de l’induction comme d’un raisonnement spĂ©cifique, on en a fait une mĂ©thode : mĂ©thode qui consiste Ă  s’appuyer sur les donnĂ©es expĂ©rimentales pour remĂ©dier aux insuffisances de la dĂ©duction. Mais une mĂ©thode englobe elle-mĂȘme des raisonnements et ceux-ci, en derniĂšre analyse, se rĂ©duisent toujours Ă  de la dĂ©duction. En effet, lorsque la dĂ©duction pure est impossible, et que le recours Ă  l’expĂ©rience sert de support au raisonnement d’ensemble, ce recours lui-mĂȘme implique des raisonnements spĂ©cialisĂ©s qui sont encore des dĂ©ductions.

Faut-il donc donner raison Ă  ceux qui suppriment le terme d’induction du vocabulaire logique et Ă©pistĂ©mologique ? Deux motifs corrĂ©latifs l’empĂȘchent, semble-t-il, et conduisent Ă  laisser le problĂšme que recouvre ce terme au centre de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique de la physique. Le premier de ces motifs tient au dĂ©veloppement mĂȘme de la pensĂ©e en prĂ©sence de chaque rĂ©alitĂ© nouvelle Ă  dominer : s’il est clair que tout raisonnement achevĂ© est toujours nĂ©cessairement dĂ©ductif, il n’en subsiste pas moins que la dĂ©duction est rarement possible de façon immĂ©diate et sans un travail d’élaboration prĂ©alable ou de prĂ©paration mĂȘme. En effet, pour pouvoir dĂ©duire, il faut ĂȘtre en possession de notions ou de schĂšmes opĂ©ratoires dĂ©jĂ  construits, et leur construction comme telle ne consiste pas en un processus dĂ©ductif puisqu’il s’agit au contraire de les organiser par approximations et tĂątonnements successifs jusqu’à rendre possible leur libre composition, c’est-Ă -dire la dĂ©duction finale. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment ce travail d’organisation ou de construction des concepts et des relations qui caractĂ©rise l’induction, et c’est ce qu’a bien montrĂ© Dorolle dans son petit et substantiel ouvrage sur Les ProblĂšmes de l’induction. De ce point de vue, la dĂ©duction commence lorsque l’on peut poser que A implique B, ou que si A implique B, il implique aussi C, tandis que l’induction consiste Ă  chercher quelles donnĂ©es peuvent ĂȘtre mises en rapport avec d’autres pour que de telles implications soient susceptibles d’ĂȘtre Ă©tablies entre les concepts ainsi construits.

En second lieu — et ce second motif ne fait qu’un, gĂ©nĂ©tiquement parlant, avec le premier — le problĂšme de l’induction prend un sens dĂšs que l’on se place sur le terrain des totalitĂ©s opĂ©ratoires. La vĂ©ritable raison des ambiguĂŻtĂ©s qui ont obscurci la thĂ©orie de l’induction tient sans doute au fait que la logique classique est atomistique et qu’elle a dĂ©crit les concepts, jugements et raisonnements comme des unitĂ©s isolĂ©es au lieu de faire porter l’analyse sur les systĂšmes opĂ©ratoires d’ensemble. Or, c’est Ă  partir seulement du moment oĂč ces systĂšmes sont entiĂšrement articulĂ©s, sous une forme cohĂ©rente achevĂ©e, que l’on peut en extraire certaines articulations pour en faire des prototypes de raisonnements dĂ©ductifs, telles les figures du syllogisme ou celles des relations gĂ©nĂ©alogiques, etc. Si l’induction ne constitue pas un mode de raisonnement parmi les autres, mais une mĂ©thode, il faut donc chercher Ă  la comparer, non pas Ă  ces raisonnements dĂ©ductifs isolables, mais aux systĂšmes opĂ©ratoires d’ensemble dont ils sont extraits. Le problĂšme de l’induction se posera alors comme suit : existe-t-il des systĂšmes d’ensemble, fermĂ©s sur eux-mĂȘmes, indĂ©finiment composables et rĂ©versibles, caractĂ©risant l’induction comme la dĂ©duction ? Ou bien, au contraire, la mĂ©thode inductive ne se traduit-elle que sous forme de systĂšmes incomplets et ouverts, prĂ©parant la dĂ©duction ou lui supplĂ©ant en cas d’impossibilitĂ© de construire des systĂšmes du premier type ?

PosĂ© en ces termes, le problĂšme de l’induction est susceptible de recevoir une solution claire, du double point de vue de l’analyse gĂ©nĂ©tique ou historico-critique et de celle des mĂ©thodes des sciences expĂ©rimentales dans les phases d’organisation des recherches et de dĂ©couverte. D’une part, l’induction ne comporte pas de systĂšmes opĂ©ratoires d’ensemble achevĂ©s et fermĂ©s, comparables Ă  ceux qui permettent l’exercice de la dĂ©duction. Mais d’autre part, l’induction n’est possible que lorsque de tels modĂšles dĂ©ductifs existent dĂ©jĂ  et peuvent servir de guides Ă  la recherche. L’induction est donc l’ensemble des procĂ©dĂ©s de pensĂ©e qui tendent Ă  organiser les donnĂ©es d’observation ou d’expĂ©rience, c’est-Ă -dire Ă  les classer sous forme de concepts susceptibles d’emboĂźtements hiĂ©rarchiques et Ă  les mettre en relations logiques ou mathĂ©matiques susceptibles de constituer des systĂšmes entiĂšrement composables. Ou bien alors l’induction rĂ©ussit dans ces tentatives et elle cĂšde en ce cas progressivement le pas Ă  la dĂ©duction, ou bien elle Ă©choue, faute de pouvoir dissocier l’invariant du fortuit, et elle en demeure Ă  des systĂšmes quasi dĂ©ductifs, mais inachevĂ©s faute de composition complĂšte. Dans les deux cas l’induction consiste donc en un groupement incomplet, soit qu’il prĂ©pare un systĂšme dĂ©ductif soit qu’il y supplĂ©e ; mais il n’existe pas de diffĂ©rence entre les Ă©lĂ©ments logiques de la coordination inductive et ceux des systĂšmes dĂ©ductifs, la seule opposition tenant au caractĂšre incomplet ou complet de la totalitĂ© opĂ©ratoire.

Du point de vue psychogĂ©nĂ©tique, il faut distinguer soigneusement deux pĂ©riodes intĂ©ressant la formation de l’induction et ses rapports avec les groupements ou les groupes dĂ©ductifs : 1° la pĂ©riode antĂ©rieure Ă  la construction de ces systĂšmes opĂ©ratoires, donc antĂ©rieure Ă  toute dĂ©duction, mĂȘme fondĂ©e sur les opĂ©rations concrĂštes : on ne saurait alors distinguer l’induction de la dĂ©duction, puisqu’il n’existe pas encore de dĂ©duction achevĂ©e et que tout travail constructif de la pensĂ©e prĂ©sente un caractĂšre indiffĂ©renciĂ©, Ă  la fois empirique et semi-opĂ©ratoire ; 2° la pĂ©riode, (dĂ©butant Ă  7-8 ans), Ă  partir de laquelle les structures opĂ©ratoires de caractĂšre dĂ©ductif sont formĂ©es (structures d’abord concrĂštes, puis dĂšs 11-12 ans formelles) : de tels systĂšmes achevĂ©s servant alors de modĂšles, l’esprit cherche Ă  structurer plus activement les donnĂ©es expĂ©rimentales nouvelles qui s’offrent Ă  lui, et l’induction se diffĂ©rencie ainsi de la dĂ©duction en se dĂ©veloppant sous forme de procĂ©dĂ©s inspirĂ©s par cette derniĂšre, mais spĂ©cialisĂ©s en fonction des rĂ©sistances imprĂ©vues du rĂ©el.

Au cours de la premiĂšre pĂ©riode, un certain nombre de constatations intĂ©ressantes peuvent ĂȘtre faites quant Ă  la lecture mĂȘme des donnĂ©es de l’expĂ©rience, et aux conditions de la soumission de l’esprit Ă  leur Ă©gard. Faute d’opĂ©rations dĂ©ductives, toute construction intellectuelle consiste, Ă  ce niveau, Ă  structurer les faits d’expĂ©rience, donc Ă  s’appuyer sur les donnĂ©es pour en tirer des formes. Mais, comme nous l’avons vu sans cesse au cours des chap. I à V, il existe deux sortes d’expĂ©riences, bien que toujours mĂȘlĂ©es Ă  des degrĂ©s divers : il y a l’expĂ©rience que le sujet fait sur ses propres actions, et qui lui permet de dĂ©couvrir les coordinations logico-mathĂ©matiques de celles-ci, et il y a l’expĂ©rience faite sur les choses elles-mĂȘmes, laquelle conduit Ă  abstraire leurs propriĂ©tĂ©s physiques. Or, durant la pĂ©riode que nous examinons maintenant, ce sont les premiĂšres de ces deux catĂ©gories d’expĂ©rience qui sont conduites activement et systĂ©matiquement, les secondes demeurant occasionnelles et beaucoup plus passives. De plus, comme les expĂ©riences de ce premier type portent prĂ©cisĂ©ment sur les formes d’action les plus gĂ©nĂ©rales qui prĂ©parent les futures coordinations dĂ©ductives, il va de soi que les conduites intermĂ©diaires entre l’induction et la dĂ©duction caractĂ©risant de telles expĂ©riences aboutiront beaucoup plus directement et plus rapidement Ă  la dĂ©duction elle-mĂȘme que ce n’est le cas pour les expĂ©riences du second type. Nous en avons vu un exemple au chap. III § 7, Ă  propos de trois objets ordonnĂ©s ABC, traversĂ©s par une tige de mĂ©tal que l’on fait tourner de 180° : c’est par l’expĂ©rience que l’enfant dĂ©couvre l’inversion de ABC en CBA, et surtout qu’il dĂ©couvre que l’élĂ©ment B ne sortira jamais en tĂȘte malgrĂ© un nombre croissant de rotations. Mais, s’il n’y a donc pas encore dĂ©duction, on ne saurait parler non plus d’induction en ce cas : il y a simplement indiffĂ©renciation entre les deux, faute prĂ©cisĂ©ment de tout modĂšle dĂ©ductif d’une part, susceptible de servir de guide Ă  une recherche inductive, et faute de possĂ©der, d’autre part, une notion suffisante du hasard pour pouvoir distinguer l’invariant du fortuit. C’est ainsi que l’enfant rĂ©agit aux divers types d’ordres successivement constatĂ©s, lors de la rotation de la tige, de la mĂȘme maniĂšre qu’il rĂ©agit aux tirages au sort, en prĂ©sence des dispositifs dĂ©crits au § 1 de ce chapitre : il cherche Ă  deviner au moyen de jugements dont la modalitĂ© demeure Ă  mi-chemin du possible et du nĂ©cessaire, mais sans critĂšre logique ou objectif (il s’attend p. ex. Ă  ce que l’élĂ©ment B sorte en tĂȘte « parce que c’est son tour », etc.). Par contre, dĂšs 7-8 ans, la prise de contact avec ces mĂȘmes donnĂ©es expĂ©rimentales, relatives Ă  l’ordre, donne lieu Ă  une dĂ©duction immĂ©diate, et cela avec le sentiment d’une opposition entiĂšre par rapport aux permutations fortuites d’un jeu de hasard.

Si nous passons maintenant de ce type d’expĂ©rience portant sur la coordination des actions propres du sujet (et prĂ©parant par consĂ©quent directement la dĂ©duction) aux premiĂšres expĂ©riences proprement physiques, c’est-Ă -dire aux prises de contact entre l’intelligence de l’enfant et le fait objectif dont il s’agit d’abstraire certains caractĂšres, nous constatons que la maniĂšre dont le sujet enregistre des donnĂ©es de l’expĂ©rience et les interprĂšte par approximations successives et tĂątonnantes fournit une tout autre image, nous rapprochant davantage de l’induction. Deux faits frappants s’observent, en effet, durant toute la pĂ©riode prĂ©opĂ©ratoire du dĂ©veloppement : la passivitĂ© du sujet Ă  l’égard de l’expĂ©rience, et surtout la difficultĂ© systĂ©matique Ă  effectuer une simple lecture objective des donnĂ©es expĂ©rimentales (d’oĂč il dĂ©coule naturellement que la nĂ©cessitĂ© de procĂ©dĂ©s inductifs appropriĂ©s sera d’autant plus grande par la suite, et mĂȘme bien plus grande qu’on ne le croit gĂ©nĂ©ralement, pour arriver Ă  sortir de cet Ă©tat initial). La passivitĂ© Ă  l’égard de l’expĂ©rience, tout d’abord, s’explique par un mĂ©canisme qui est fondamental non seulement pour l’étude de la pensĂ©e inductive mais pour la comprĂ©hension du rapport Ă©pistĂ©mologique gĂ©nĂ©ral du sujet et de l’objet : c’est que, la tendance dominante de l’esprit Ă©tant d’assimiler toute rĂ©alitĂ© nouvelle Ă  des schĂšmes antĂ©rieurs, l’accommodation Ă  la nouveautĂ© se rĂ©duit au dĂ©but Ă  une modification minimum de ces schĂšmes. Il s’ensuit alors, lorsque, les schĂšmes antĂ©rieurs sont insuffisants pour permettre une accommodation prĂ©cise aux donnĂ©es nouvelles, une sorte d’incapacitĂ© Ă  la lecture mĂȘme et a fortiori Ă  l’interprĂ©tation de l’expĂ©rience, faute d’instruments adĂ©quats d’enregistrement mental. Or cette absence d’instruments permettant une assimilation adaptĂ©e tient prĂ©cisĂ©ment au dĂ©faut de toute dĂ©duction possible, soit logique, soit mathĂ©matique. Du point de vue logique la chose se marque, en particulier, au fait que le sujet n’arrive pas Ă  admettre qu’une donnĂ©e nouvelle exclue une hypothĂšse antĂ©rieure, ou qu’une exception suffise Ă  tenir en Ă©chec la gĂ©nĂ©ralitĂ© attribuĂ©e Ă  une rĂšgle ; c’est donc faute d’instrument dĂ©ductif, mĂȘme qualitatif, que l’induction est alors impossible : dĂ©jĂ  la lecture comme telle des faits puis l’interprĂ©tation sont faussĂ©es, parce que le sujet ne parvient pas Ă  distinguer, mĂȘme au cours, de cette lecture, le « tous » et le « quelques », et qu’il demeure donc ensuite incapable de gĂ©nĂ©ralisation cohĂ©rente. Du point de vue mathĂ©matique, d’autre part, la lecture des donnĂ©es supposerait un ensemble de mises en relations spatiales ou numĂ©riques qui sont Ă©galement inaccessibles, faute de construction dĂ©ductive.

Nous avons, par exemple, analysĂ© l’induction progressive de cette loi Ă©lĂ©mentaire selon laquelle le niveau de l’eau contenue dans un bocal demeure horizontal, quelle que soit la position, verticale ou inclinĂ©e, de ce rĂ©cipient. On observe en ce cas les rĂ©actions suivantes 18. 1° Les sujets les plus jeunes ne parviennent pas Ă  la constatation du fait lui-mĂȘme, ni par le moyen de points de repĂšre marquĂ©s sur les bocaux, ou de rĂšgles permettant de contrĂŽler la constance d’orientation du niveau, ni par le moyen de dessins appropriĂ©s : ils s’imaginent que l’eau s’inclinera avec le bocal et croient effectivement voir des inclinaisons variĂ©es. 2° Au cours d’une seconde Ă©tape ils font la mĂȘme prĂ©vision, mais reconnaissent ensuite le dĂ©saccord avec la donnĂ©e observĂ©e. Seulement ils se refusent Ă  en induire quoi que ce soit en ce qui concerne les expĂ©riences suivantes et ne considĂšrent pas qu’un Ă©chec suffise Ă  infirmer leur schĂšme d’interprĂ©tation (inclinaisons parallĂšles Ă  la base du bocal, etc.). 3° On observe dans la suite une sorte de transfert pratique, encore distinct de la gĂ©nĂ©ralisation logique et consistant simplement Ă  prĂ©voir, pour des raisons d’économie, la rĂ©pĂ©tition des mĂȘmes faits et l’application partielle des mĂȘmes rapports Ă  des inclinaisons lĂ©gĂšrement diffĂ©rentes. 4° Enfin, mais seulement vers 7-8 ans, c’est-Ă -dire Ă  la fin de la pĂ©riode que nous examinons maintenant, l’enfant, sans prĂ©voir l’horizontalitĂ© du liquide lors de la premiĂšre expĂ©rience, gĂ©nĂ©ralise immĂ©diatement son observation aux essais suivants.

Ces rĂ©actions instructives nous enseignent d’abord que, pour parvenir Ă  la lecture mĂȘme des faits, le sujet doit ĂȘtre en possession de schĂšmes permettant de les assimiler, non pas encore dans le sens d’une assimilation explicative, mais d’une simple reconnaissance du fait Ă  titre de donnĂ©e. C’est ainsi que les petits, n’étant pas encore en possession d’un espace structurĂ© selon un systĂšme de coordonnĂ©es stables, ni perceptif ni intellectuel (voir chap. II § 7), la constatation mĂȘme de l’horizontalitĂ© reste impossible, puisque perceptivement la diffĂ©rence demeure grossiĂšre, pour eux, entre une horizontale et une oblique, et que, intellectuellement, ils ne comprennent pas le rĂŽle de l’horizontale et de la verticale dans la coordination des positions (comme en tĂ©moignent clairement leurs dessins). Le second enseignement Ă  tirer de ces observations est que, pour relier une donnĂ©e perçue aux suivantes (et c’est en cette mise en relations mĂȘme que consiste essentiellement la gĂ©nĂ©ralisation inductive), il faut ĂȘtre en possession de modĂšles dĂ©ductifs : tant que les groupements opĂ©ratoires ne sont pas construits sur le terrain de la coordination mĂȘme (logico-mathĂ©matique) des actions, les faits physiques successivement enregistrĂ©s ne sauraient a fortiori ĂȘtre reliĂ©s les uns aux autres. Nous tournons ainsi dans un cercle : le premier travail de l’esprit, pour effectuer le passage de la donnĂ©e Ă  la loi (donc pour parvenir Ă  une induction), consiste donc Ă  construire de nouveaux schĂšmes reprĂ©sentatifs (parfois mĂȘme d’abord perceptifs), susceptibles de permettre l’enregistrement mĂȘme des donnĂ©es, lequel, demeure impossible sans eux ; mais, pour construire de nouveaux schĂšmes, il s’agit de relier les donnĂ©es successives entre elles, et par consĂ©quent, en premier lieu, de les enregistrer de façon adĂ©quate. L’esprit, enfermĂ© dans l’assimilation aux schĂšmes antĂ©rieurs, inadĂ©quats Ă  la nouveautĂ©, ne sortirait pas d’un tel cercle sans un appui intĂ©rieur, prĂ©cisĂ©ment fourni par l’organisation de la dĂ©duction naissante dans le domaine des expĂ©riences portant sur l’action propre elle-mĂȘme et sur ses coordinations logico-mathĂ©matiques. C’est donc soit par application directe de ces dĂ©buts de dĂ©duction, soit par analogie avec eux, que se constituent les premiĂšres constructions de schĂšmes physiques et les premiĂšres gĂ©nĂ©ralisations, jusqu’au niveau proprement opĂ©ratoire oĂč l’induction proprement dite devient alors possible en marge de la dĂ©duction.

Mais est-ce Ă  dire que l’induction reste entiĂšrement subordonnĂ©e Ă  la dĂ©duction elle-mĂȘme ? L’examen de la seconde pĂ©riode du dĂ©veloppement des processus inductifs va nous montrer maintenant qu’il n’en est rien et que l’induction conserve son originalitĂ© Ă  cĂŽtĂ© de la dĂ©duction stricte. Cette deuxiĂšme pĂ©riode dĂ©bute donc au moment oĂč les groupements opĂ©ratoires logiques, ainsi que les groupes arithmĂ©tiques et gĂ©omĂ©triques Ă©lĂ©mentaires, sont construits sur le terrain des coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action (celui qui donnait lieu aux expĂ©riences du premier des deux types que nous avons distinguĂ©s Ă  propos de la pĂ©riode antĂ©rieure). Or, du fait mĂȘme de cette construction opĂ©ratoire, qui rend dorĂ©navant la dĂ©duction possible sur le plan logico-mathĂ©matique, le contact avec les donnĂ©es physiques conduit dorĂ©navant Ă  une distinction fondamentale, qui est prĂ©cisĂ©ment au point de dĂ©part de l’induction elle-mĂȘme. D’une part, le sujet dĂ©couvre dans le rĂ©el des rapports donnant prise immĂ©diatement Ă  une construction opĂ©ratoire et Ă  une dĂ©duction analogues aux structures logico-mathĂ©matiques : c’est ainsi (voir chap. V § 2), qu’il parvient Ă  la conservation de la quantitĂ© de matiĂšre, puis du poids et du volume physique, par analogie avec la conservation des ensembles logiques, numĂ©riques ou spatiaux (au sens gĂ©omĂ©trique). D’autre part, et en opposition avec ces rapports composables selon des liens rĂ©versibles et nĂ©cessaires, il dĂ©couvre le hasard, en tant que mĂ©lange irrĂ©versible et rĂ©sistant Ă  la composition dĂ©ductive Ă©lĂ©mentaire. Le problĂšme de la structuration de la grande majoritĂ© des schĂšmes physiques va alors se situer Ă  mi-chemin entre ces deux extrĂȘmes et comportera notamment cette question essentielle de la dissociation, en toute expĂ©rience nouvelle, de ce qui est invariant et de ce qui est fortuit. C’est alors en toute cette rĂ©gion intermĂ©diaire de ce qui n’est ni dĂ©ductible avec Ă©vidence, ni Ă©videmment alĂ©atoire, que va se constituer l’induction Ă  titre de structuration graduelle du monde physique en fonction de l’expĂ©rience portant sur les objets eux-mĂȘmes (et non plus sur les actions comme telles). Or, sur ce point l’analyse gĂ©nĂ©tique fournit des rĂ©sultats particuliĂšrement nets : si l’on dĂ©finit la dĂ©duction concrĂšte ou formelle, par les groupements logiques et les groupes mathĂ©matiques qui coordonnent les opĂ©rations en systĂšmes cohĂ©rents, fermĂ©s et rĂ©versibles, on peut dire, de façon gĂ©nĂ©rale, que l’induction est le systĂšme des raisonnements qui aboutissent seulement Ă  des groupements incomplets, c’est-Ă -dire qui prĂ©parent la dĂ©duction sans y parvenir entiĂšrement. C’est ce qui se produit dans deux cas principaux :

1° Il y a tout d’abord induction lorsqu’il s’agit pour le sujet, en prĂ©sence d’un complexe de donnĂ©es physiques non immĂ©diatement assimilable, de dissocier les divers facteurs intervenant dans ces donnĂ©es, et notamment ce qui relĂšve du hasard et ce qui peut donner prise Ă  des dĂ©ductions ultĂ©rieures. Lorsque p. ex. des boules de poids diffĂ©rents roulent de points de dĂ©part variables sur des plans diversement inclinĂ©s pour remonter ensuite le long d’un plan Ă  inclinaison constante 19, le sujet se trouve aux prises avec quatre sortes au moins de donnĂ©es : la dispersion des points d’arrĂȘt de la boule Ă  la montĂ©e, le poids des boules, l’inclinaison du plan de descente et la hauteur du point de dĂ©part ; il lui faudra donc, d’une part, dissocier ce qui est fortuit dans ces points d’arrĂȘt de ce qui constitue le point le plus frĂ©quent atteint pour une inclinaison et un point de dĂ©part donnĂ©s, et, d’autre part, exclure l’influence du poids (masse), qui ne varie pas, pour ne retenir que celle des inclinaisons et surtout la hauteur des points de dĂ©part ; alors seulement il pourra mettre en relation les points d’arrivĂ©e avec ceux de dĂ©part. En quoi consiste donc en un tel cas l’induction ? Il est clair que, au terme de l’analyse, le phĂ©nomĂšne pourra donner lieu Ă  une simple dĂ©duction : une fois simplifiĂ©es par la sĂ©grĂ©gation des facteurs, les donnĂ©es mĂ©triques, ne portant plus que sur les inclinaisons et les distances, seront susceptibles d’ĂȘtre mises en Ă©quation et retrouveront les relations d’accĂ©lĂ©ration constante qui caractĂ©risent la chute des graves. Et il est non moins clair qu’en chacune des Ă©tapes de la recherche, il intervient dĂ©jĂ  des processus dĂ©ductifs : c’est par une composition dĂ©ductive de relations (mises en correspondances diverses) que le sujet Ă©liminera le facteur poids et retiendra l’influence des inclinaisons et des distances, etc. Mais si tout est dĂ©ductif dans le dĂ©tail des relations Ă©tablies, et si le point d’arrivĂ©e est une dĂ©duction d’ensemble du phĂ©nomĂšne, il n’en reste pas moins qu’il s’agit de prĂ©parer cette dĂ©duction : le problĂšme essentiel est d’abord de dissocier et de choisir, c’est-Ă -dire d’essayer les diffĂ©rentes compositions opĂ©ratoires possibles. Or, si chacune de ces compositions est dĂ©ductive en tant que composition, la mise en place de ces dispositifs opĂ©ratoires suppose deux conditions essentielles qui ne sont pas elles-mĂȘmes de caractĂšre dĂ©ductif : une sĂ©rie d’essais consistant Ă  chercher si telle donnĂ©e est composable, c’est-Ă -dire dĂ©ductible, ou non (et selon quelle forme de composition ou quelle autre) et des anticipations continuelles selon lesquelles tel phĂ©nomĂšne est assurĂ© de rĂ©pĂ©tition si les mĂȘmes conditions se reproduisent (principe de l’induction) tandis que tel autre ne se reproduira probablement pas (parce que fortuit). En effet, ces deux conditions ne donnent pas lieu en elles-mĂȘmes Ă  une dĂ©duction, mais reviennent, ce qui est bien diffĂ©rent, l’une Ă  consulter le rĂ©el sur sa dĂ©ductibilitĂ© de dĂ©tail et l’autre Ă  postuler sa dĂ©ductibilitĂ© future 20. Telle est donc, en ce premier cas, l’induction : elle est bien une prĂ©paration Ă  la dĂ©duction, mais une prĂ©paration par consultation et organisation de l’expĂ©rience : elle organise les groupements dĂ©ductifs ultĂ©rieurs, mais ne les achĂšve pas, parce qu’elle cĂšde la place Ă  la dĂ©duction au fur et Ă  mesure de la rĂ©ussite de ses essais, en se bornant alors Ă  certifier que cette dĂ©ductibilitĂ© continuera d’ĂȘtre agréée par l’expĂ©rience future.

2° Il est par contre un second cas oĂč l’induction est plus durable : c’est celui oĂč le mĂ©lange est trop grand, oĂč les phĂ©nomĂšnes demeurent alĂ©atoires et oĂč la dĂ©duction est donc impossible, sauf en ce qui concerne les distributions d’ensemble Ă  frĂ©quences suffisamment Ă©levĂ©es. En ces conditions les deux caractĂšres essentiels de l’induction, c’est-Ă -dire l’organisation de la dĂ©ductibilitĂ© et l’affirmation de sa valeur future, se modifient de la maniĂšre suivante. Il y a d’une part reconstitution des Ă©vĂ©nements isolĂ©s (faits historiques, etc.) au moyen de raisonnements dont le dĂ©tail est toujours dĂ©ductif, mais dont la totalitĂ© ne constitue qu’un systĂšme incomplet ou inachevĂ©. Il y a, d’autre part, prĂ©vision simplement probable, sans garantie quant Ă  la rĂ©pĂ©tition des combinaisons particuliĂšres, puisque les combinaisons rĂ©elles ne sont jamais qu’une fraction des combinaisons possibles.

Or, il est clair que ces deux variĂ©tĂ©s d’induction, dont l’une prĂ©pare la dĂ©duction finale et dont l’autre lui supplĂ©e faute de dĂ©ductibilitĂ© de dĂ©tail, sont celles-lĂ  mĂȘmes que l’on retrouve dans les sciences. En tout domaine nouveau ouvert Ă  l’expĂ©rience physique, on retrouve la phase d’organisation prĂ©alable oĂč il n’est pas encore question de dĂ©duire, mais de chercher inductivement ce qui peut ĂȘtre dĂ©duit. Ce triage des invariants dĂ©ductibles au sein du fortuit demeure Ă  tous les niveaux de l’histoire de la pensĂ©e scientifique l’essentiel de la mĂ©thode expĂ©rimentale, et l’on voit mal comment on pourrait lui refuser une qualification spĂ©ciale, car il s’agit ici d’interroger le rĂ©el en choisissant parmi l’ensemble des opĂ©rations possibles. D’autre part, en tout le domaine immense du hasard lui-mĂȘme, le rĂŽle de l’induction par opposition Ă  celui de la dĂ©duction mathĂ©matique, est aujourd’hui particuliĂšrement clair. Un raisonnement probabiliste peut ĂȘtre entiĂšrement dĂ©ductif, lorsqu’il porte sur l’ensemble des combinaisons possibles et sur le calcul de la probabilitĂ© de chaque Ă©vĂ©nement conçu comme une fraction de ce tout. Au contraire, dans les raisonnements appliquĂ©s Ă  la rĂ©alitĂ©, les cas affectĂ©s d’une probabilitĂ© minime sont Ă©cartĂ©s, et, comme l’a bien montrĂ© E. Borel 21, toute thĂ©orie physique de phĂ©nomĂšnes alĂ©atoires choisit une certaine Ă©chelle d’approximation par Ă©limination de ces cas nĂ©gligeables. Il convient donc, du point de vue de la structure de la pensĂ©e, d’introduire une distinction nette entre la thĂ©orie mathĂ©matique des probabilitĂ©s, qui est rigoureusement dĂ©ductive, et le domaine des probabilitĂ©s appliquĂ©es, oĂč l’induction garde une valeur durable Ă  cause des limites mĂȘmes de la dĂ©ductibilité : nĂ©gliger les cas trĂšs peu probables, c’est, en effet, affirmer qu’ils ne se produiront jamais dans l’expĂ©rience, par opposition aux combinaisons dĂ©duites en thĂ©orie.

On voit alors l’unitĂ© des deux variĂ©tĂ©s de l’induction prĂ©parant la dĂ©duction ou de l’induction lui supplĂ©ant partiellement : en chacune de ces deux situations, l’induction est une construction de rapports ne pouvant (pas encore ou jamais) ĂȘtre groupĂ©s en systĂšmes complets, c’est-Ă -dire en systĂšmes susceptibles de se suffire opĂ©ratoirement Ă  eux-mĂȘmes. On comprend donc que, si l’on isole Ă  l’intĂ©rieur d’un processus inductif des Ă©lĂ©ments particuliers de raisonnement, ceux-ci soient toujours semblables Ă  ceux d’un systĂšme dĂ©ductif. Mais, ce qui caractĂ©rise la dĂ©duction et ce qui manque Ă  l’induction c’est prĂ©cisĂ©ment le groupement comme tel, Ă  l’état achevĂ©, c’est-Ă -dire un systĂšme complet fermĂ©, rigoureusement composable et entiĂšrement rĂ©versible. Autrement dit, tout raisonnement intervenant au cours de l’analyse inductive est dĂ©jĂ  un fragment de dĂ©duction, car il n’existe pas d’autres raisonnements que dĂ©ductifs : c’est ainsi que les fameux canons inductifs de J. Stuart Mill font dĂ©jĂ  appel Ă  des compositions dĂ©ductives, car, pour dĂ©gager des variations concomitantes, pour atteindre des rĂ©sidus, etc., il faut composer des relations par multiplication bi-univoque ou emboĂźter des classes composĂ©es de sous-classes disjointes et complĂ©mentaires, etc. Mais ce ne sont lĂ  que les fragments d’une dĂ©duction complĂšte, puisqu’ils s’appuient toujours sur l’expĂ©rience (non pas seulement quant aux mesures servant de donnĂ©es Ă  la dĂ©duction mais quant Ă  la validitĂ© plus ou moins probable des connexions), et ne sont pas encore intĂ©grables en un corps de doctrine logiquement nĂ©cessaire. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment cette dĂ©duction incomplĂšte — ce qui ne signifie donc pas que chaque raisonnement pris en lui-mĂȘme ne soit pas rigoureux, mais bien que leur ensemble ne suffise pas Ă  constituer un systĂšme, — ou, pour mieux dire, ce groupement inachevĂ©, qui constitue l’induction : inachevĂ© provisoirement, si les lacunes de la dĂ©duction tiennent Ă  l’ignorance du sujet, ou de maniĂšre permanente si les rapports en jeu son objectivement enchevĂȘtrĂ©s par un mĂ©lange fortuit des sĂ©quences causales.

Au total, la nĂ©cessitĂ© d’un recours Ă  l’induction tient donc toujours Ă  l’intervention du hasard ou du mĂ©lange. En prĂ©sence de rĂ©alitĂ©s isolables et rĂ©versibles comme les processus mĂ©caniques Ă©lĂ©mentaires, la correspondance plus ou moins directe entre les donnĂ©es objectives et les opĂ©rations du sujet conduit Ă  une composition dĂ©ductive rigoureuse : le phĂ©nomĂšne physique est alors assimilĂ© Ă  un groupe de transformations mathĂ©matiques et l’écart ou le « jeu » pouvant subsister entre l’expĂ©rience et la dĂ©duction est rĂ©duit au minimum ; la dĂ©duction est ainsi complĂšte. ComparĂ©e Ă  cet Ă©tat privilĂ©giĂ©, l’induction se caractĂ©rise au contraire par un groupement incomplet des raisonnements ou transformations opĂ©ratoires. Chaque raisonnement Ă  l’état isolĂ© est par ailleurs comparable Ă  celui qui interviendrait en un systĂšme dĂ©ductif complet, puisque, encore une fois, l’induction n’est pas un mode particulier de raisonnement et diffĂšre des groupements dĂ©ductifs uniquement par ses caractĂšres de totalitĂ©. Mais, du point de vue prĂ©cisĂ©ment de la totalitĂ©, le processus inductif demeure inachevĂ© et sans fermeture parce que, au lieu de procĂ©der sur des rapports simples et rĂ©versibles, il se heurte au mĂ©lange : mĂ©lange des donnĂ©es expĂ©rimentales non encore dissociĂ©es ou des notions non encore diffĂ©renciĂ©es faute d’une analyse suffisante, dans le cas oĂč l’induction tient Ă  l’ignorance du sujet et n’est qu’une prĂ©paration Ă  la dĂ©duction ; ou mĂ©lange objectif, dans le cas oĂč l’induction est nĂ©cessitĂ©e par le caractĂšre alĂ©atoire du rĂ©el et supplĂ©e Ă  la dĂ©duction. L’induction participe ainsi d’une maniĂšre ou d’une autre au hasard : hasard des dĂ©marches du sujet Ă  l’égard du rĂ©el, ou hasard inhĂ©rent au rĂ©el lui-mĂȘme.

C’est cette parentĂ© intime entre l’induction et le hasard irrĂ©versible, d’une part, ainsi qu’entre la dĂ©duction et les mĂ©canismes rĂ©versibles, d’autre part, qui font Ă  la fois comprendre le paradoxe de l’induction et la nature de ce que l’on a appelĂ© le principe ou le fondement de l’induction. De mĂȘme que l’irrĂ©versible, avons-nous vu (§ 1 Ă  3), ne peut ĂȘtre compris qu’au moyen des opĂ©rations rĂ©versibles, de mĂȘme l’induction n’est composĂ©e en dĂ©finitive que de connexions dĂ©ductives : seul le systĂšme total diffĂšre, dans les deux cas, de son opposĂ©, c’est-Ă -dire des systĂšmes rĂ©versibles ou dĂ©ductifs. D’oĂč le paradoxe de l’induction, qui est une organisation et une anticipation de la dĂ©ductibilitĂ©, sans atteindre elle-mĂȘme la dĂ©duction complĂšte. Quant au principe ou fondement de l’induction, il souligne de façon plus frappante encore cette nature Ă  la fois probabiliste en sa totalitĂ©, et dĂ©ductive dans le dĂ©tail de son contenu, de l’induction comme telle : il revient, en effet, sans plus Ă  affirmer la probabilitĂ© Ă©levĂ©e d’une dĂ©duction future du rĂ©el !

Or, on sait combien les nombreux travaux qui ont portĂ© sur le fondement de l’induction ont prĂ©cisĂ©ment oscillĂ© entre l’interprĂ©tation probabiliste et ce qu’on pourrait appeler l’interprĂ©tation dĂ©ductive, alors que le propre de l’induction est prĂ©cisĂ©ment de rĂ©unir ces deux aspects. En son ouvrage fameux « Du fondement de l’induction » (dont Lalande a dit avec tant de finesse qu’« on a plus souvent l’occasion de l’admirer que de l’utiliser »), J. Lachelier se demande pourquoi les phĂ©nomĂšnes se relient toujours et partout de la mĂȘme maniĂšre, et il rĂ©pond par la causalitĂ© et la finalitĂ© rĂ©unies, ce qui est une maniĂšre de postuler la dĂ©ductibilitĂ© du rĂ©el. O. Hamelin, Ă©galement, insiste sur le rĂŽle de la nĂ©cessitĂ©, mĂȘme dans le cas de l’interprĂ©tation d’une expĂ©rience qui, par hypothĂšse, demeurerait unique. Dorolle, discutant ces mĂȘmes thĂšses, aboutit Ă  la formule que le fondement de l’induction repose sur une double croyance : affirmation du dĂ©terminisme et affirmation des uniformitĂ©s 22. J. Nicod, par contre, se place Ă  un point de vue rĂ©solument probabiliste 23. A. Lalande 24 distingue de son cĂŽtĂ© trois questions et non pas deux comme on le fait habituellement : celle de la technique de l’induction, qui se rĂ©duit aux rĂšgles de la probabilitĂ© appliquĂ©e, celle des principes de l’induction (principes de la « raison constituĂ©e » admis Ă  une Ă©poque dĂ©terminĂ©e de l’histoire des sciences : p. ex. la croyance au dĂ©terminisme, etc.) et celle du fondement lui-mĂȘme, c’est-Ă -dire de la position normative de l’esprit l’obligeant Ă  croire Ă  la permanence des choses.

Mais si l’induction consiste en un groupement dĂ©ductif incomplet, en tant que limitĂ© par l’existence du hasard, il est essentiel Ă  la recherche inductive de formuler son principe en coordonnant ces deux aspects insĂ©parables, et c’est pourquoi nous le formulerions en disant qu’il affirme le caractĂšre hautement probable de la dĂ©ductibilitĂ© du rĂ©el. C’est parce que la rĂ©alitĂ© est conçue dĂšs le dĂ©part comme dĂ©ductible, c’est-Ă -dire comme assimilable aux actions et aux opĂ©rations du sujet, que celui-ci organise les notions de maniĂšre Ă  rendre cette dĂ©duction possible : c’est en quoi l’induction est d’abord et avant tout une prĂ©paration de la dĂ©duction, par dissociation des rapports invariants et du fortuit. Mais que, postulant la composition possible et les uniformitĂ©s, conditions de cette dĂ©ductibilitĂ©, l’esprit se heurte ensuite au hasard, l’induction demeure l’expression de la confiance du sujet en une dĂ©duction partielle : c’est que, au sein du hasard, la dĂ©duction demeure lĂ©gitime sous une forme probabiliste, en tant qu’elle porte sur les ensembles et non pas sur les cas isolĂ©s, et qu’elle procĂšde par analyse combinatoire et non plus ponctuelle. Or, dans ces deux cas, la croyance elle-mĂȘme en la dĂ©ductibilitĂ© rĂ©sulte de la tendance fondamentale inhĂ©rente au sujet, qui est d’assimiler le rĂ©el aux schĂšmes de son activitĂ©. Lorsque ces schĂšmes sont accommodĂ©s de maniĂšre permanente Ă  un domaine donnĂ© de la rĂ©alitĂ©, la rĂ©versibilitĂ© qui dĂ©coule de cet Ă©quilibre entre l’assimilation et l’accommodation rend possibles les opĂ©rations et leur groupement, et la pensĂ©e est alors dĂ©ductive. Lorsque, au contraire, l’accommodation exige de nouveaux rĂ©ajustements lors de chaque expĂ©rience nouvelle, l’assimilation demeure incomplĂšte et doit ĂȘtre guidĂ©e par l’accommodation : il y a alors induction. Mais le fondement de cette induction reste le postulat d’un Ă©quilibre possible entre l’assimilation et l’accommodation, c’est-Ă -dire la croyance en la dĂ©ductibilitĂ© du rĂ©el.

A. Lalande a bien vu cette parentĂ© entre l’induction et le besoin d’assimilation, mais il rĂ©duit l’assimilation Ă  l’identification au lieu d’en faire une incorporation de l’objet Ă  l’ensemble des structures opĂ©ratoires du sujet. Nous retrouvons donc ici le problĂšme de l’identification dĂ©jĂ  discutĂ© (chap. V § 5) Ă  propos des mĂ©canismes rĂ©versibles et de la conservation : il rĂ©apparaĂźt Ă  propos de l’irrĂ©versibilitĂ©, et c’est ce que nous allons voir au § suivant.

§ 5. La mĂ©taphysique du deuxiĂšme principe de la thermodynamique, les Ă©quivoques de l’identification et les limites de la composition opĂ©ratoire

Le premier principe de la thermodynamique, principe dit de l’équivalence ou encore de la conservation de l’énergie, a donnĂ© lieu Ă  une interprĂ©tation aisĂ©e de la part des auteurs pour lesquels le principe d’identitĂ© constitue la norme suprĂȘme de la raison : pour É. Meyerson, il manifeste Ă  l’état pur l’identification aux prises avec le rĂ©el, c’est-Ă -dire qu’il constitue un principe mi-apriorique mi-apostĂ©riorique appartenant Ă  cette sorte de notions qu’il appelle « plausibles ». Nous avons admis (chap. V § 5), par contre, que si le principe d’équivalence constitue effectivement une notion Ă  la fois construite dĂ©ductivement et accommodĂ©e Ă  l’expĂ©rience, il est difficile d’attribuer sa formation, pour autant qu’il relĂšve de la raison, Ă  la seule identification, puisqu’il implique Ă  la fois l’invariance et la variation, c’est-Ă -dire une construction opĂ©ratoire revĂȘtant la structure d’un groupe et ne se rĂ©duisant pas Ă  l’identitĂ© simple. La conservation de l’énergie traduit ainsi essentiellement un systĂšme de compositions rĂ©versibles.

Mais il y a une exception : c’est prĂ©cisĂ©ment l’équivalence du mouvement et de la chaleur, car, si la transformation se fait dans l’un des deux sens, elle n’est pas entiĂšrement rĂ©alisable dans le sens inverse. Plus prĂ©cisĂ©ment, elle n’est rĂ©versible qu’idĂ©alement, tandis que, en fait, l’intervention du brassage, ou mĂ©lange de plus en plus probable, impose cette irrĂ©versibilitĂ© statistique qu’exprime le second principe de la thermodynamique. Quelle est alors la signification Ă©pistĂ©mologique de ce second principe ? Il constitue assurĂ©ment une rĂ©sistance au groupement opĂ©ratoire, mais de quelle maniĂšre faut-il interprĂ©ter la chose ? Comme on le sait assez, É. Meyerson a rĂ©pondu Ă  la question en parlant d’une rĂ©sistance du rĂ©el Ă  l’identification. Seulement, il se trouve que cet autre dĂ©fenseur de l’identitĂ© qu’est A. Lalande interprĂšte, au contraire, le principe de la dĂ©gradation de l’énergie comme une sorte d’identification graduelle incarnĂ©e dans le rĂ©el lui-mĂȘme
 Le principe de Carnot-Clausius est-il, d’autre part, apostĂ©riorique, comme le veut Meyerson selon la logique de son systĂšme, ou apriorique, comme le soutient Lalande selon la logique du sien ? Ou bien encore est-il les deux Ă  la fois ? Telles sont les questions qu’il nous faut examiner maintenant, car leur discussion est de nature Ă  Ă©clairer l’épistĂ©mologie du hasard.

Notons d’abord que l’on ne saurait tirer aucun argument dans un sens ou dans un autre des rĂ©actions d’ordre affectif ou moral qu’ont provoquĂ©es le principe de Carnot ou, de façon gĂ©nĂ©rale, le spectacle de l’irrĂ©versibilitĂ© du rĂ©el, de la fuite du temps, de l’usure et du vieillissement. É. Meyerson a citĂ© un grand nombre de thĂ©ories ou de conceptions montrant bien toutes les rĂ©sistances de l’esprit en prĂ©sence de l’irrĂ©versibilitĂ© destructrice. Du retour Ă©ternel des Hindous et des Grecs Ă  celui de Nietzsche ; de la notion, due Ă  Rankine, d’une reconcentration placĂ©e Ă  une Ă©poque « infiniment Ă©loignĂ©e » aux contractions et dilatations de l’univers de l’abbĂ© Lemaitre, en passant par Boltzmann et ArrhĂ©nius ; des nĂ©gations puĂ©riles de Haeckel aux imaginations de G. Le Bon, il est clair que toutes ces doctrines prouvent que l’irrĂ©versibilitĂ© du monde a le don de dĂ©plaire et d’inquiĂ©ter. Mais, que l’on cherche Ă  la nier par des thĂ©ories pseudo-scientifiques ou simplement aventureuses ne dĂ©montre encore en rien qu’elle soit contraire Ă  la raison : cela indique simplement que, Ă©tendu Ă  tout l’univers, le fait de l’irrĂ©versibilitĂ© heurte notre affectivitĂ©. Ce n’est donc pas la conservation rationnelle qu’il contrarie, mais la conservation des valeurs vitales, et ceci est en dehors de notre sujet. Du point de vue de la connaissance, le seul problĂšme est de savoir si l’on a le droit d’étendre Ă  tout l’univers des raisonnements valables sur un terrain limitĂ©, et les thĂ©ories rappelĂ©es par Meyerson ont ceci de commun qu’elles postulent ce droit sans discussion : elles sont « mĂ©taphysiques » au sens le plus Ă©tymologique du terme.

À cet Ă©gard, la doctrine de Spencer mĂ©rite un rappel spĂ©cial, car ce n’est pas seulement dans le domaine de la thermodynamique qu’il se livre Ă  des extrapolations illĂ©gitimes : c’est toute sa philosophie des sciences qui constitue en fait une « Naturphilosophie », faute d’une Ă©pistĂ©mologie critique parce que gĂ©nĂ©tique. On sait assez, en effet, comment Spencer a cherchĂ© Ă  enfermer la rĂ©alitĂ© entiĂšre, en une mĂȘme « loi d’évolution », caractĂ©risĂ©e par le passage de l’homogĂšne Ă  l’hĂ©tĂ©rogĂšne avec intĂ©gration complĂ©mentaire. Or, cette diffĂ©renciation progressive Ă©tant limitĂ©e par la dĂ©gradation de l’énergie, le philosophe invente simplement des demi-pĂ©riodes d’organisation et de dĂ©sorganisation pour concilier la marche vers l’homogĂšne avec la tendance Ă  l’hĂ©tĂ©rogĂšne !

Avant de se consacrer Ă  ses beaux travaux de logique, A. Lalande a entrepris, dans son ouvrage sur « Les illusions Ă©volutionnistes » (paru primitivement sous le titre « La dissolution opposĂ©e Ă  l’évolution dans les sciences physiques et morales »), non seulement la critique de Spencer, mais encore une sorte de renversement partiel du systĂšme. Bien que cet aspect de son Ɠuvre reste un peu trop solidaire, comme il arrive souvent lorsqu’on prend le contre-pied d’un prĂ©dĂ©cesseur, de certains des caractĂšres discutables de la gĂ©nĂ©ralisation spencĂ©rienne, l’effort de Lalande prĂ©sente un intĂ©rĂȘt certain par ses rapprochements imprĂ©vus. Le monde physique, selon Lalande, est dĂ©jĂ  caractĂ©risĂ© par deux courants de sens contraires : l’un dirigĂ©, selon la formule spencĂ©rienne, vers l’organisation, l’autre vers l’homogĂšne et la « dissolution ». Or, dans les mondes de la vie, de l’activitĂ© mentale et de la sociĂ©tĂ©, on retrouve les deux mĂȘmes courants. L’évolution biologique, se prolongeant chez l’individu en Ă©goĂŻsme et volontĂ© de puissance et dans la sociĂ©tĂ© en organisation politique et Ă©conomique, constitue bien encore, comme le veut Spencer, une marche vers l’hĂ©tĂ©rogĂšne. Mais Ă  cette tendance vitale, irrationnelle et amorale, s’oppose le normatif sous les espĂšces des rĂšgles morales et logiques. Or, le normatif est essentiellement « dissolution » ou « involution », c’est-Ă -dire effort dirigĂ© vers l’homogĂšne. Du point de vue logique, en particulier, toute activitĂ© de la raison consiste Ă  unifier, Ă  supprimer le divers au profit du semblable, bref Ă  tendre vers l’identique. Expliquer, c’est rĂ©duire la diversitĂ© Ă  l’unitĂ© et faire ainsi primer l’homogĂšne aux dĂ©pens de l’hĂ©tĂ©rogĂšne, dans le sens d’une « assimilation » identificatrice. À cet Ă©gard, le deuxiĂšme principe de la thermodynamique serait le modĂšle des principes rationnels : il exprime la mĂȘme tendance de l’univers Ă  l’homogĂ©nĂ©itĂ© que la raison nous impose Ă  titre de norme intĂ©rieure ; tout au moins il converge exactement avec la ligne d’involution qui caractĂ©rise Ă  la fois le renoncement moral et la soumission de la raison Ă  l’identitĂ© normative.

Il est assez piquant, en prĂ©sence d’une telle thĂšse, de comparer Ă  la fois la mĂ©taphysique d’A. Lalande Ă  celle d’É. Meyerson et la logique du premier de ces Ă©pistĂ©mologistes Ă  celle du second. C’est mĂȘme cette double comparaison qui, non seulement nous autorise, mais encore nous oblige Ă  faire la distinction entre ce qui, chez ces deux profonds auteurs, relĂšve de l’épistĂ©mologie proprement dite, et ce qui dĂ©borde le domaine strict de l’analyse gĂ©nĂ©tique de la raison scientifique pour s’orienter dans la direction d’une thĂšse dogmatique.

Sur le terrain logique et Ă©pistĂ©mologique, Lalande et Meyerson sont entiĂšrement d’accord, et cela d’autant plus que Lalande est l’initiateur d’une doctrine que Meyerson a reprise et prolongĂ©e avec l’éclat que l’on sait. Pour tous les deux, en effet, la raison cherche l’identitĂ©, cette tendance fondamentale Ă  l’identification dissolvant la rĂ©alitĂ© apparente au profit d’une rĂ©alitĂ© plus profonde, en partie construite par la dĂ©duction et en partie faite d’élĂ©ments expĂ©rimentaux digĂ©rĂ©s et retravaillĂ©s dĂšs la perception spatiale jusqu’aux concepts scientifiques les plus Ă©laborĂ©s.

Mais la meilleure preuve de l’insuffisance et mĂȘme de l’équivoque de cette notion de l’identification est que, partant exactement de la mĂȘme thĂšse Ă©pistĂ©mologique, ces deux auteurs en arrivent Ă  deux interprĂ©tations non moins exactement opposĂ©es en ce qui concerne le deuxiĂšme principe de la thermodynamique. Pour É. Meyerson, en effet, non seulement l’accroissement d’entropie n’a rien d’une notion rationnelle, mais encore le principe de Carnot met en Ă©vidence le plus grand irrationnel que rencontre la pensĂ©e scientifique, sans qu’elle entrevoie mĂȘme l’espoir de le comprendre un jour
 En d’autres termes, de deux grands philosophes pour lesquels la raison ne consiste qu’à identifier, l’un considĂšre le principe de Carnot comme un modĂšle d’identification, et l’autre comme le prototype de la rĂ©sistance du rĂ©el Ă  l’identification !

Or, Ă  examiner les raisons de cette contradiction, on discerne une premiĂšre Ă©quivoque dans la notion d’identification : celle des rapports entre l’identitĂ© et la rĂ©versibilitĂ©. Pour Lalande l’identification est un processus irrĂ©versible, procĂ©dant sans retour de la diversitĂ© Ă  l’unitĂ©, seule l’identitĂ© finale Ă©tant rĂ©versible, car si A = B on peut aussi bien identifier A à B que B à A. Par contre, Meyerson n’insiste pas sur le caractĂšre irrĂ©versible du processus mĂȘme de l’identification et souligne seulement la rĂ©versibilitĂ© finale du rapport d’identitĂ©. Tous deux, en outre, s’accordent Ă  considĂ©rer l’identification comme la source de la rĂ©versibilitĂ© et non pas l’inverse. Mais, c’est sans doute prĂ©cisĂ©ment en cela que consiste l’insuffisance de la notion d’identification, car, pour concilier l’irrĂ©versibilitĂ© du processus mĂȘme de l’identification avec la rĂ©versibilitĂ© des rapports terminaux, il faut Ă  coup sĂ»r dĂ©passer l’identique et faire appel au jeu complexe des opĂ©rations qui, psychologiquement, tendent irrĂ©versiblement vers la rĂ©versibilitĂ© comme vers leur forme d’équilibre et qui, logiquement, constituent un systĂšme mobile et rĂ©versible dont l’identitĂ© n’est qu’un cas particulier (opĂ©rations identiques).

À cet Ă©gard, A. Lalande a certainement fait preuve d’une grande ingĂ©niositĂ© en comparant la marche graduelle et lente vers l’équilibre, exprimĂ©e par le principe de Carnot, Ă  la direction suivie par la raison en son Ă©volution, et cela malgrĂ© les diffĂ©rences manifestes qui sĂ©parent les deux formes finales d’équilibre : un Ă©tat de repos croissant, avec l’augmentation de l’entropie, et l’équilibre mobile d’une raison vivante et active. D’une part, en effet, si l’accroissement de l’entropie est bien une marche Ă  sens unique, l’équilibre vers lequel tend ce processus est nĂ©anmoins dĂ©fini par sa rĂ©versibilitĂ© finale. D’autre part, Lalande, qui est normativiste, voit dans l’identitĂ© un idĂ©al nĂ©cessaire, et dans l’identification une marche vers cette identitĂ© idĂ©ale, obtenue par renoncement progressif Ă  la diversitĂ© sensible, source d’erreur et de mal. De ce double point de vue, il y a bien une sorte de parallĂ©lisme entre la dissolution Ă©voquĂ©e par le principe de Carnot et le nirvana rationnel que l’identique constitue dans la mesure oĂč l’on en fait la norme suprĂȘme. Au contraire, É. Meyerson, dont la philosophie est initialement celle d’un chimiste, pense la rĂ©versibilitĂ© sous la forme des Ă©quations Ă  double sens (A + B ⇄ C + D) au moyen desquelles les spĂ©cialistes de la chimie physique expriment l’équilibre entre deux rĂ©actions rĂ©ciproques (telles que les corps A + B du premier membre se transforment en ceux du second C + D dans la mĂȘme mesure que l’inverse) : cette rĂ©versibilitĂ© lui paraĂźt alors rĂ©sulter de l’identitĂ© des composants, sans qu’il ait insistĂ© sur les rapports entre une telle rĂ©versibilitĂ© et celle de l’équilibre thermodynamique final. Mais de cette conception en quelque sorte chimique de l’identitĂ© et de la rĂ©versibilitĂ©, il rĂ©sulte surtout, pour Meyerson, que l’irrĂ©versibilitĂ© propre Ă  l’accroissement d’entropie constitue le type mĂȘme du rapport irrationnel, sans qu’il ait insistĂ©, comme Lalande, sur l’analogie formelle de ce processus avec l’irrĂ©versibilitĂ© de l’identification Ă  titre de dĂ©roulement temporel. Il s’ajoute Ă  cela que la mĂ©taphysique d’É. Meyerson impliquant une opposition absolue entre la raison qui identifie et le rĂ©el, dont la diversitĂ© rĂ©siste Ă  l’esprit, tandis que, pour Lalande, l’objet comme le sujet est un mĂ©lange de rationnel et d’irrationnel, ou de bien et de mal, le premier de ces deux auteurs se refuse Ă  retrouver dans le rĂ©el lui-mĂȘme une marche vers l’identique (un peu comme Bergson se refusait Ă  reconnaĂźtre certains aspects de la durĂ©e bergsonienne dans la notion du temps physique renouvelĂ©e par les relativistes) ; Lalande, au contraire, n’en est pas gĂȘnĂ©.

Cela dit, il convient maintenant de chercher Ă  tirer la leçon de ces contradictions, tant en ce qui concerne les rapports de la rĂ©versibilitĂ© et de l’identitĂ© qu’eu Ă©gard Ă  la nature apriorique ou apostĂ©riorique du principe de Carnot.

Soulignons d’abord, du point de vue des rapports entre l’identitĂ© et la rĂ©versibilitĂ© que cette divergence d’interprĂ©tations entre Lalande et Meyerson nous donne une preuve de plus de la thĂšse sur laquelle nous avons souvent insisté : que l’identitĂ© prise en elle-mĂȘme est une notion essentiellement Ă©quivoque, parce que rĂ©sultant de n’importe quel systĂšme d’opĂ©rations. De savoir seulement que A = B ne prĂ©sente pas de signification suffisante, ni scientifique ni Ă©pistĂ©mologique, car le sens de cette identitĂ© est entiĂšrement relatif aux opĂ©rations qui ont permis de la construire. L’identique est, Ă  cet Ă©gard, comparable au zĂ©ro mathĂ©matique, dont la signification, qui est celle d’une opĂ©ration nulle, reste toujours relative au systĂšme des opĂ©rations au sein desquelles il intervient. Il est donc erronĂ© de penser que l’on puisse expliquer la rĂ©versibilitĂ© par le moyen de l’identité : c’est au contraire la composition rĂ©versible propre Ă  un systĂšme d’opĂ©rations qui rend compte de l’identitĂ©, puisque celle-ci constitue le produit de l’opĂ©ration directe par son inverse, c’est-Ă -dire seulement l’une des opĂ©rations du systĂšme et non plus son moteur unique. C’est donc dans le groupement des opĂ©rations qu’est Ă  rechercher le ressort de la raison, et non pas dans l’un de ses aspects isolĂ©s.

Or, la rĂ©versibilitĂ© se prĂ©sente, dans l’activitĂ© effective de l’esprit, sous deux formes gĂ©nĂ©tiquement indissociables, l’une logique ou rationnelle, l’autre psychologique, et c’est la distinction de ces deux formes qui permet de comprendre comment la pensĂ©e tend, de façon irrĂ©versible, vers la rĂ©versibilitĂ©. La rĂ©versibilitĂ© logique consiste en la possibilitĂ© d’inverser toute opĂ©ration et toute composition entre opĂ©rations. La rĂ©versibilitĂ© psychologique consiste, d’autre part, en la possibilitĂ© de parcourir un mĂȘme trajet mental dans les deux sens. Ces deux sortes de rĂ©versibilitĂ© sont toujours corrĂ©latives : p. ex., au niveau oĂč l’enfant demeure incapable de rĂ©versibilitĂ© mentale (telle que de faire des hypothĂšses comme telles, puis de les Ă©carter) 25, il est Ă©galement inapte Ă  la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire ; rĂ©ciproquement, la dĂ©couverte des opĂ©rations logiques inverses rĂ©sulte d’un dĂ©veloppement de la rĂ©versibilitĂ© mentale. Cependant ces deux formes de rĂ©versibilitĂ© sont distinctes, puisque l’une intĂ©resse la structure des opĂ©rations et l’autre le fonctionnement mental. Mais il y a plus : l’opĂ©ration logique Ă©tant essentiellement une action, devenue rĂ©versible en fonction de sa mentalisation ou intĂ©riorisation progressives, toute l’évolution de l’intelligence, Ă  partir de ses formes sensori-motrices initiales et irrĂ©versibles (habitudes et perceptions rĂ©unies) et au travers de ses formes intuitives progressivement articulĂ©es, est Ă  concevoir comme une marche Ă  sens unique (donc irrĂ©versible en elle-mĂȘme) orientĂ©e dans la direction d’un Ă©quilibre mobile final constituĂ© prĂ©cisĂ©ment par la composition rĂ©versible. C’est de ce point de vue que l’évolution de la raison est, si l’on veut, en partie comparable Ă  celle que caractĂ©rise le principe de Carnot ; mais c’est Ă  cette diffĂ©rence prĂšs (qui est essentielle pour qui rejette la thĂšse de l’identitĂ© pure) que l’équilibre rĂ©versible final de la thermodynamique est immobile et rĂ©sulte d’un mĂ©lange, tandis que l’équilibre rĂ©versible progressif de la raison est d’autant plus mobile que l’intelligence est plus dĂ©veloppĂ©e et procĂšde de l’ordre par opposition au hasard.

Cela dit, il n’en reste pas moins que le principe de Carnot est loin de prĂ©senter la simplicitĂ© Ă©pistĂ©mologique d’un principe de conservation, et que les rĂ©sistances d’É. Meyerson Ă  adopter la thĂšse de Lalande au sujet de l’entropie s’expliquent aisĂ©ment, sans pour autant justifier ni l’affirmation de son irrationalitĂ© ni l’opposition fondamentale du divers rĂ©el et de l’identitĂ© logique.

La diffĂ©rence essentielle, du point de vue de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, entre le second et le premier principe de la thermodynamique est que celui-ci a Ă©tĂ© postulĂ© par la raison bien avant de pouvoir ĂȘtre accommodĂ© Ă  l’expĂ©rience (cf. son histoire, de Leibniz Ă  R. Mayer, chap. V § 5), tandis que celui-lĂ  a Ă©tĂ© imposĂ© par l’expĂ©rience (Carnot), avant de pouvoir ĂȘtre assimilĂ© par la raison (de Clausius Ă  Boltzmann). Or, l’explication de cette opposition historique est bien claire et rĂ©sulte directement de ce que nous avons vu (§ 1 et 2 de ce chap.) de la genĂšse psychologique de la notion de hasard : la reconnaissance de l’existence, et surtout de l’importance rĂ©elle, du mĂ©lange fortuit suppose l’élaboration prĂ©alable d’un mĂ©canisme opĂ©ratoire relativement auquel le mĂ©lange, incomposable par les mĂ©thodes ordinaires de ce systĂšme, apparaĂźtra comme une rĂ©sistance. C’est en ce sens, mais en ce sens relatif seulement, que le principe de Carnot, mettant en Ă©vidence le caractĂšre irrĂ©versible de l’évolution physico-chimique, a constituĂ© un irrationnel. Mais cet irrationnel s’est rĂ©vĂ©lĂ© provisoire, puisque la raison est parvenue Ă  dĂ©duire l’accroissement de l’entropie avec la sĂ©curitĂ© propre aux opĂ©rations combinatoires et au calcul des probabilitĂ©s. La seule diffĂ©rence entre la nĂ©cessitĂ© dĂ©ductive propre Ă  cet accroissement et celle qui caractĂ©rise un principe de conservation est donc que l’augmentation d’entropie n’est que trĂšs probable ; mais en cas de fluctuations, prĂ©vues par la thĂ©orie et nĂ©gligeables dans la rĂ©alitĂ©, de telles fluctuations marqueraient prĂ©cisĂ©ment un retour Ă  un Ă©tat antĂ©rieur, c’est-Ă -dire une rĂ©versibilitĂ© partielle ! Le mode de dĂ©duction propre au principe de la dĂ©gradation prolonge donc lui aussi ce que nous avons vu de la genĂšse du hasard, puisque, sitĂŽt le hasard admis Ă  titre de systĂšme incomposable dans le dĂ©tail des rencontres, il est assimilĂ© par les opĂ©rations Ă  titre de systĂšme combinatoire composable en son ensemble.

DĂšs lors, quoique nĂ© de l’expĂ©rience, le principe de Carnot a Ă©tĂ© reconstruit de maniĂšre apriorique, si l’on peut dire, tandis que le principe d’équivalence, quoique nĂ© de la raison s’est incorporĂ© des Ă©lĂ©ments apostĂ©rioriques. Tous deux sont ainsi Ă  la fois rationnels et expĂ©rimentaux Ă  des degrĂ©s divers, le premier principe de la thermodynamique traduisant les opĂ©rations nĂ©cessaires Ă  toute conservation et le second les combinaisons probables relatives au mĂ©lange, c’est-Ă -dire des combinaisons encore opĂ©ratoires.

Par contre, si le second principe comporte des Ă©lĂ©ments rationnels comme le premier, une irrationalitĂ© vĂ©ritable, mais qui ne lui est pas inhĂ©rente en propre, surgit dĂšs que, du domaine limitĂ© des systĂšmes clos correspondant Ă  sa signification scientifique, on glisse dans l’hypothĂšse mĂ©taphysique de son extension Ă  tout l’univers. Comment admettre, dĂ©clare É. Meyerson avec les mĂ©taphysiciens du xixe siĂšcle, que l’entropie s’accroisse continuellement dans le sens du moins au plus probable, sans se demander d’oĂč provient l’état improbable initial, ou sans renoncer explicitement Ă  percer le mystĂšre ? Mais, en bonne logique, il n’y a lĂ  de mystĂšre que si l’on commence par assimiler l’univers entier Ă  un systĂšme clos, c’est-Ă -dire par lui appliquer, comme Ă  un objet ou Ă  un ensemble d’objets donnĂ©s, les opĂ©rations soit de composition additive engendrant la conservation, soit de combinaisons et de composition probabiliste. Or, la question prĂ©alable est prĂ©cisĂ©ment de savoir si cette extension est lĂ©gitime. Le second principe de la thermodynamique soulĂšve donc de façon particuliĂšrement aiguĂ« la question des limites de la composition opĂ©ratoire d’ordre physique, sans d’ailleurs ĂȘtre seul Ă  poser ce problĂšme, qui est commun Ă  tous les principes physiques.

Seules les opĂ©rations logiques et mathĂ©matiques se sont rĂ©vĂ©lĂ©es jusqu’ici susceptibles d’extension indĂ©finie. L’infini mathĂ©matique tĂ©moigne, en effet, sans plus du dynamisme de la raison, c’est-Ă -dire de la fĂ©conditĂ© des coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action du sujet. Mais lorsque les mĂȘmes opĂ©rations sont appliquĂ©es au rĂ©el, c’est-Ă -dire lorsque l’on passe des coordinations gĂ©nĂ©rales aux actions particuliĂšres portant sur des ensembles spĂ©cifiques d’objets, celles-ci ne sont naturellement possibles que dans les limites du domaine au sein duquel elles sont constituĂ©es. C’est ainsi que la notion de l’objet substantiel prĂ©sente une signification prĂ©cise Ă  l’échelle de l’action macroscopique, mais qu’elle la perd Ă  l’échelle microphysique : l’univers entier, peut-il en ces conditions ĂȘtre conçu sans danger, Ă  titre physique ou rĂ©el, comme un « objet » proprement dit, c’est-Ă -dire comme un systĂšme unique d’objets Ă  la maniĂšre dont on parle d’un « espace » en gĂ©omĂ©trie ? Or, si cette confusion des Ă©chelles (ou encore des totalitĂ©s physiques et mathĂ©matiques) est illĂ©gitime, que deviennent, Ă  l’égard de cet univers irrĂ©ductible Ă  un grand objet, des principes qui, comme ceux de la dĂ©gradation ou de la conservation de l’énergie, supposent prĂ©cisĂ©ment l’objet ?

En ce qui concerne la conservation de l’énergie, de la matiĂšre, etc., si l’univers, conçu comme un objet total et unique, se trouve ĂȘtre infini, il est clair que la notion mĂȘme de conservation perd alors toute signification. Mais si l’univers est fini, les questions se posent alors de savoir quelle est la quantitĂ© totale de son Ă©nergie, de sa masse, etc., et pourquoi il en est ainsi : or, ce sont prĂ©cisĂ©ment ces questions dont on peut se demander si elles gardent le mĂȘme sens lorsqu’il s’agit du tout et lorsque l’on envisage des systĂšmes clos dont les transformations se produisent Ă  l’échelle de notre propre action. Dans le cas du second principe, qui est un principe d’évolution, l’extension, Ă  la totalitĂ© de l’univers, des opĂ©rations rendant cette Ă©volution intelligible en systĂšme clos soulĂšve en plus les problĂšmes du commencement premier et de la fin derniĂšre, questions dont on voit quelle extrapolation elles supposent par rapport aux notions et opĂ©rations temporelles et causales, valables sur le plan de l’action Ă  notre Ă©chelle.

La rĂ©ponse Ă  fournir aux pseudo-problĂšmes au nom desquels on voudrait nous faire accepter l’irrationalitĂ© fonciĂšre du rĂ©el est donc la rĂ©ponse critique ou relativiste : les opĂ©rations d’une classe donnĂ©e, nĂ©es de certaines actions particuliĂšres dans la mesure oĂč ces derniĂšres sont susceptibles de coordination rĂ©versible et rigoureuse, ont, de par leur origine mĂȘme, un champ d’application limitĂ© Ă  la nature et Ă  l’échelle de leur domaine de dĂ©part (ceci en opposition relative avec la coordination gĂ©nĂ©rale des actions, qui conduit aux opĂ©rations logico-mathĂ©matiques). L’extension de ces opĂ©rations particuliĂšres Ă  l’échelle microphysique soulĂšve les problĂšmes que nous Ă©tudierons au chapitre suivant. Leur extension Ă  l’échelle de la totalitĂ© de l’univers rencontre les difficultĂ©s symĂ©triques en sens contraire. Mais, de mĂȘme que de nombreux problĂšmes ont pu ĂȘtre rĂ©solus Ă  l’échelle infĂ©rieure, rien ne prouve que les questions resteront toujours sans solution Ă  l’échelle supĂ©rieure. Avant d’attribuer ces difficultĂ©s Ă  l’irrationalitĂ© du rĂ©el ou Ă  une impuissance congĂ©nitale de notre raison, il faudrait ĂȘtre assurĂ© de l’immutabilitĂ© des opĂ©rations rationnelles. Or, l’histoire nous enseigne que les mots « toujours » ou « jamais » sont Ă  exclure du vocabulaire de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. Aug. Comte, dont les prophĂ©ties ont connu une malchance proverbiale, avait annoncĂ© la vanitĂ© de toute spĂ©culation probabiliste portant sur le dĂ©tail des faits physiques. Gardons-nous donc de l’imiter en ce qui concerne les probabilitĂ©s portant sur l’ensemble : elles se sont jusqu’ici rĂ©vĂ©lĂ©es vaines, parce qu’employant des opĂ©rations construites Ă  une autre Ă©chelle, sans que la construction de nouveaux instruments opĂ©ratoires ait Ă©tĂ© rĂ©ussie comme en microphysique. Mais, si cette constatation permet de renvoyer aux philosophes les solutions positives et nĂ©gatives Ă©laborĂ©es Ă  ce sujet, elle ne nous autorise, Ă  parler ni de mystĂšre en soi ni de mystĂšre dĂ©finitif.

§ 6. La signification du probabilisme physique

Depuis le temps que le calcul des probabilitĂ©s est entrĂ© dans les mƓurs des physiciens et que ceux-ci ont dĂ©couvert, Ă  cĂŽtĂ© des phĂ©nomĂšnes mĂ©caniques et Ă©lectro-magnĂ©tiques de caractĂšre rĂ©versible, la grande classe des phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles relevant du mĂ©lange et du hasard, la signification du probabilisme en physique est cependant loin d’avoir Ă©tĂ© fixĂ©e de façon Ă  rallier l’unanimitĂ© des esprits informĂ©s. Et pourtant, de 1838 à 1875 paraissaient les grands ouvrages d’A. A. Cournot, qui constituent toute une philosophie du hasard et de ses relations avec l’ordre et la raison. Mais, tout en adoptant une position de juste milieu parmi celles que nous allons ĂȘtre conduits Ă  distinguer, Cournot n’est pas parvenu Ă  crĂ©er une opinion gĂ©nĂ©rale, et l’on sait mĂȘme combien son Ɠuvre a Ă©tĂ© sous-estimĂ©e jusqu’à l’époque rĂ©cente oĂč l’on a dĂ©couvert en lui l’une des plus fortes tĂȘtes de la philosophie du xixe siĂšcle 26. En rĂ©alitĂ©, le lent avĂšnement du probabilisme en Ă©pistĂ©mologie est sans doute le reflet, avec le dĂ©calage naturel de la rĂ©flexion par rapport aux opĂ©rations en Ɠuvre dans la recherche physique effective, des mĂȘmes causes que celles dont nous avons invoquĂ© l’intervention pour expliquer le caractĂšre tardif de la formation de l’idĂ©e de hasard.

On peut classer, les diverses attitudes Ă©pistĂ©mologiques : Ă  l’égard du hasard sous trois catĂ©gories principales : celle des auteurs qui refusent d’attribuer Ă  cette notion une signification positive et ne voient dans le calcul des probabilitĂ©s qu’un pis-aller dĂ» Ă  l’insuffisance des moyens d’analyse ; celle des esprits qui, comme Cournot, voient dans le rĂ©el un composĂ© de sĂ©quences simples et d’enchevĂȘtrements fortuits, et dans la connaissance un dosage (Ă  tous les degrĂ©s) de dĂ©duction pure et d’induction probabiliste ; et enfin celle des physiciens et des philosophes pour lesquels le caractĂšre statistique des lois de la nature est primordial, les lois simples et les mĂ©canismes rĂ©versibles ne constituant que la rĂ©sultante macroscopique, et par consĂ©quent relative Ă  une certaine Ă©chelle d’observation, des enchevĂȘtrements probables.

Parmi les adversaires de l’idĂ©e de hasard, il faudrait d’abord citer tous les auteurs dont les vĂ©ritables motifs tiennent Ă  des raisons thĂ©ologiques ou politiques. Que l’artificialisme historique de Bossuet lui interdise de reconnaĂźtre le rĂŽle du fortuit, c’est ce qui est bien naturel, et Cournot rappelle le texte, Ă©crit sur « ce ton solennel qui lui est habituel » oĂč le grand orateur rĂ©duit le hasard Ă  un « nom dont nous recouvrons notre ignorance » 27. Mais mĂȘme chez un auteur contemporain aussi averti des choses de la physique que R. GĂ©rard, le probabilisme est dĂ©noncĂ©, sans fard comme un danger social : « Nous sommes saisis, en rĂ©alitĂ©, d’une prĂ©occupation bien plus grave : l’avenir du raisonnement lui-mĂȘme, et de la pensĂ©e cohĂ©rente de tout un groupe humain, que les divergences de certaines branches du raisonnement physique actuel, pĂ©nĂ©trĂ© de probabilisme et d’incertitude, risquent de contaminer dangereusement (quelques fĂ©condes qu’elles puissent s’affirmer temporairement
) en rĂ©pudiant de leur langage l’intĂ©gritĂ© du principe de causalitĂ© et l’antique dĂ©terminisme ponctuel qui en forme la base et la vie » 28.

Il n’est pas besoin de rappeler que les mathĂ©maticiens et les physiciens eux-mĂȘmes, avec ou sans de telles prĂ©occupations latentes, raisonnaient Ă  peu prĂšs ainsi au dĂ©but du xixe siĂšcle : « ou puĂ©rile, ou sophistique » disait Aug. Comte de l’application du calcul des probabilitĂ©s Ă  la physique. Et Laplace, comme Bossuet, considĂ©rait le hasard comme un nom recouvrant notre ignorance, les lois immuables de la nature Ă©tant simples et « en petit nombre ». À quoi Cournot rĂ©pond avec sagacitĂ© qu’« il suffirait qu’il y en eĂ»t deux, parfaitement indĂ©pendantes l’une de l’autre, pour que l’on dĂ»t faire une part Ă  la fortuitĂ© dans le gouvernement du monde » 29.

D’oĂč le systĂšme cĂ©lĂšbre de Cournot, qui unit de façon indissoluble le hasard et la probabilitĂ© aux idĂ©es d’ordre et de raison, mais sans accorder de privilĂšge au raisonnement probabiliste.

L’idĂ©e centrale de la pensĂ©e rationnelle est, selon Cournot, la notion d’ordre qui relie les unes aux autres raisons et consĂ©quences selon leurs connexions constructives elles-mĂȘmes, et cela objectivement comme subjectivement. Il existe, en effet, une raison objective des choses, et de telles raisons dĂ©pendent les unes des autres selon un ordre rĂ©el, ainsi qu’une raison subjective dont les notions s’ordonnent en fonction de cet objectif : « la raison objective est trouvĂ©e, dit ainsi Cournot d’une dĂ©monstration, la raison subjective est satisfaite » 30, ce qui signifie que l’ordre des notions a rencontrĂ© celui de la rĂ©alitĂ©. Or, cet ordre rationnel diffĂšre de l’ordre logique, lequel est linĂ©aire comme celui du discours 31, d’oĂč « l’inefficacitĂ© du syllogisme pour l’avancement de la connaissance scientifique » et « le rĂŽle de la construction ou synthĂšse a priori dans la dĂ©couverte des vĂ©ritĂ©s » 32. L’existence de l’ordre rationnel se reconnaĂźt, en effet, Ă  ceci que plusieurs dĂ©monstrations possibles Ă©galement logiques d’une mĂȘme vĂ©ritĂ© n’ont pas la mĂȘme valeur explicative, car seule celle qui rejoint l’ordre effectif de la « construction » rend rĂ©ellement compte de cette vĂ©ritĂ©. De mĂȘme, la raison des choses ne se confond pas avec leur cause : p. ex. si une « combinaison fortuite offre quelque singularitĂ©, cette singularitĂ© mĂȘme a une cause, mais elle n’a pas de raison et voilĂ  pourquoi elle nous frappe » 33.

Cela dit, le hasard n’est pas autre chose, selon Cournot, que l’interfĂ©rence soit des sĂ©ries causales indĂ©pendantes, soit des sĂ©ries de raisons Ă©galement indĂ©pendantes les unes des autres : « l’idĂ©e de hasard, avec toutes ses consĂ©quences, s’applique aussi bien Ă  des sĂ©ries collatĂ©rales dans l’ordre rationnel pur qu’à des sĂ©ries collatĂ©rales, dans l’ordre de la causalité » 34. Comme exemple d’interfĂ©rences entre sĂ©ries de raison, Cournot cite l’exemple devenu fameux de la dispersion fortuite des dĂ©cimales de π, rĂ©sultant de l’interfĂ©rence d’un rapport gĂ©omĂ©trique continu (entre le diamĂštre et la circonfĂ©rence) avec la succession des nombres dans la numĂ©ration dĂ©cimale, et cela bien que chacune de ces deux opĂ©rations soit rigoureusement dĂ©terminĂ©e ainsi que leur interfĂ©rence elle-mĂȘme.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il y a donc de l’ordre dans la rĂ©alitĂ© et dans notre esprit, mais la multiplicitĂ© mĂȘme des sĂ©ries ordonnĂ©es entraĂźne leur indĂ©pendance Ă  des degrĂ©s divers, puisqu’il n’y a plus de lien Ă©troit entre les sĂ©ries collatĂ©rales : or, l’interfĂ©rence des sĂ©ries indĂ©pendantes, c’est-Ă -dire dans le langage dont nous nous sommes servi jusqu’ici, le mĂ©lange des objets ou des rapports, constitue une rĂ©alitĂ© nouvelle, Ă  la fois distincte et complĂ©mentaire de l’ordre, et qui est le hasard. En soumettant alors le hasard au calcul des combinaisons, il s’ensuit, d’une part, la thĂ©orie mathĂ©matique des probabilitĂ©s, et, d’autre part, son application Ă  la rĂ©alitĂ© physique lors d’épreuves en nombre suffisant : « c’est en ce sens que la probabilitĂ© mathĂ©matique peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme la mesure de la possibilitĂ© physique de l’évĂ©nement » 35. Quant Ă  l’induction, elle n’est que le mode de raisonnement adaptĂ© Ă  ce probabilisme : Cournot la compare Ă  la mĂ©thode de l’« essayeur », qui juge de la bonne ou mauvaise fabrication d’un lot de piĂšces de monnaie en en pesant quelques Ă©chantillons choisis au hasard » 36.

Cette importante doctrine fournit assurĂ©ment la plus Ă©lĂ©gante conciliation que l’on puisse concevoir entre le dĂ©terminisme causal ou l’ordre rationnel et le hasard envisagĂ© Ă  titre de rĂ©alitĂ© positive, mais la simplicitĂ© mĂȘme de l’accord ainsi formulĂ© repose cependant sur un double postulat que l’état actuel des recherches conduit Ă  rĂ©examiner : le postulat selon lequel l’ordre rationnel « subjectif » correspond Ă  un ordre physique objectif, tel que les rapports simples et rĂ©versibles constituent le fait premier, et selon lequel seuls les entrecroisements de ces rapports simples entraĂźneraient secondairement le hasard « avec toutes ses consĂ©quences ». Or, est-il toujours certain qu’un mĂ©lange physique, sur lequel le calcul des probabilitĂ©s a seul prise, sans aucune possibilitĂ© d’analyse des sĂ©quences isolĂ©es, rĂ©sulte d’une combinaison de telles sĂ©quences, concevables simultanĂ©ment comme isolables en droit et comme interfĂ©rant en fait ? Certes, il existe une analogie impressionnante, sur laquelle Cournot a eu le grand mĂ©rite d’insister d’emblĂ©e : c’est que des opĂ©rations mathĂ©matiques, rigoureusement dĂ©terminĂ©es, donnent lieu, lorsqu’elles interfĂšrent en conservant leur indĂ©pendance, Ă  une dispersion fortuite. Le remarquable exemple de Cournot sur le nombre π a Ă©tĂ© complĂ©tĂ© depuis par bien d’autres (la dixiĂšme dĂ©cimale des logarithmes, etc.). Mais de ce que ce hasard par entrecroisement d’opĂ©rations rĂ©versibles vĂ©rifie Ă  coup sĂ»r la thĂšse de Cournot quant Ă  l’interfĂ©rence des sĂ©ries rationnelles, on ne saurait conclure, si ce n’est par une simple analogie qui risque d’ĂȘtre trompeuse, Ă  une structure parallĂšle du hasard physique lui-mĂȘme du moins Ă  une certaine Ă©chelle. Il se pourrait au contraire que, dans la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle, le fortuit et l’irrĂ©versible fussent primitifs et que seule la loi des grands nombres appliquĂ©e Ă  notre Ă©chelle d’observation permit Ă  la raison d’ordonner les phĂ©nomĂšnes selon des rapports simples et rĂ©versibles : partant alors de ceux-ci et constatant qu’effectivement leur interfĂ©rence produit dĂ©jĂ  du hasard sur le plan macroscopique, nous gĂ©nĂ©raliserions illĂ©gitimement ce mĂ©canisme Ă  toutes les Ă©chelles, sans nous douter que seule une abstraction subjective nous a conduit Ă  isoler ces rapports simples et Ă  les considĂ©rer comme premiers.

Sans anticiper sur l’examen des positions prises par les spĂ©cialistes de la microphysique contemporaine, auxquelles nous allons consacrer tout un chapitre, constatons pour le moment que cette conception du primat du hasard par rapport au dĂ©terminisme a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ© par plusieurs physiciens tels qu’A. Eddington dans ses Nouveaux sentiers de la science et Ch. Eug. Guye dans ses deux ouvrages sur L’Évolution physico-chimique et Les FrontiĂšres de la physique et de la biologie. AprĂšs avoir montrĂ© comment les lois statistiques, d’abord rĂ©servĂ©es aux sciences sociales et biologiques en vertu de leur complexitĂ© extrĂȘme, ont conquis le terrain des sciences exactes, Ch. Eug. Guye conclut : « Il semble mĂȘme que ces derniĂšres, et particuliĂšrement la physico-chimie ne doivent leur nom de sciences exactes qu’à la loi des grands nombres, qui rend gĂ©nĂ©ralement les effets de fluctuations inapprĂ©ciables » 37. « De façon gĂ©nĂ©rale, soutient-il encore, on peut dire que le dĂ©terminisme de tous les phĂ©nomĂšnes physiques et chimiques — qu’on les envisage Ă  l’échelle physico-chimique, molĂ©culaire et atomique, ou infra-atomique — tend de plus en plus Ă  ĂȘtre considĂ©rĂ© par les physiciens comme un « dĂ©terminisme statistique » 38 ;   « la notion d’un dĂ©terminisme absolu pourrait bien ĂȘtre une de ces notions que M. Langevin appelle "familiĂšres" ». Elle nous viendrait, en grande partie du moins, de l’observation macroscopique des phĂ©nomĂšnes et notamment de l’étude de la mĂ©canique Ă  notre Ă©chelle d’observation. Peut-ĂȘtre serons-nous appelĂ©s un jour Ă  nous en dĂ©barrasser tout Ă  fait au fur et Ă  mesure des progrĂšs de la science ». « Ce jour-lĂ  le dĂ©terminisme absolu ne nous apparaĂźtrait plus que comme une illusion macroscopique » 39. « En dĂ©finitive, il semble que la notion de dĂ©terminisme tende de plus en plus Ă  devenir « relative » et qu’elle dĂ©pende en grande partie de l’échelle Ă  laquelle il convient de nous placer. Dans chaque Ă©chelle, le dĂ©terminisme se trouve, en effet, modifiĂ© par des fluctuations individuelles imprĂ©visibles » 40.

Il importe, pour discuter la valeur Ă©pistĂ©mologique d’une telle conception, de distinguer avec soin la question des procĂ©dĂ©s de connaissance, qui seule nous regarde ici, de la question physique de la nature de la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme. On sait assez combien les philosophes ont cherchĂ© Ă  utiliser le dĂ©terminisme statistique (avant mĂȘme de tabler sur le principe d’indĂ©termination de la microphysique actuelle) pour justifier la notion de contingence. Selon A. Reymond, p. ex., le calcul des probabilitĂ©s supposant l’équipossibilitĂ© des cas sur lesquels porte l’analyse des combinaisons, cette Ă©galitĂ© des cas possibles impliquerait alors elle-mĂȘme une indĂ©termination de fait (et par consĂ©quent la contingence) 41. Mais, Ă  constater que le hasard intervient mĂȘme dans l’interfĂ©rence des sĂ©ries opĂ©ratoires (comme dans l’exemple du nombre π de Cournot), oĂč la dĂ©termination est cependant rigoureuse, on ne peut s’empĂȘcher de penser que l’équipossibilitĂ© ne constitue pas une indĂ©termination en soi, mais simplement une indĂ©termination par rapport Ă  la seule connexion des sĂ©ries considĂ©rĂ©es : l’indĂ©termination est, en ce cas, d’ordre subjectif, et non pas nĂ©cessairement objectif, c’est-Ă -dire que le sujet, n’étant en possession que des deux opĂ©rations envisagĂ©es, ne peut pas dĂ©terminer par leur seul moyen leurs intersections. P. ex. si l’on pose entre trois classes la relation binaire A + A’ = B, on sait que si x est A il est nĂ©cessairement B ; mais si l’on sait seulement que x est B, sans prĂ©ciser s’il est A ou A’, il peut ĂȘtre alors A ou A’ : la relation d’inclusion reste alors indĂ©terminĂ©e parce qu’uninaire, faute de faire intervenir les opĂ©rations binaires inverses B − A = A’ ou B − A’ = A. Il y a donc, en ce cas, indĂ©termination subjective par manque d’une opĂ©ration nĂ©cessaire (Ă  l’ensemble binaire), et non pas indĂ©termination objective, et il en est ainsi de toutes les interfĂ©rences entre opĂ©rations, oĂč le rĂ©sultat n’est jamais fortuit, c’est-Ă -dire indĂ©terminĂ©, que faute d’une ou plusieurs opĂ©rations de plus. La notion d’équipossibilitĂ© est donc essentiellement relative, et il n’est d’ailleurs nullement indispensable qu’elle soit absolue pour que les possibilitĂ©s contenues dans un rapport indĂ©terminĂ© donnent prise au calcul probabiliste. C’est pourquoi les mathĂ©maticiens ont actuellement Ă©cartĂ© cette notion de l’équipossibilitĂ© comme notion fondamentale du calcul des probabilitĂ©s, Ă  cause prĂ©cisĂ©ment de son imprĂ©cision et de la difficultĂ© qu’il y a Ă  la dĂ©finir : on part simplement d’« une “distribution” X dont on associe la variable (ou le groupe de variables) aux rĂ©sultats de la « classe d’expĂ©riences considĂ©rĂ©e » 42.

Bref, le succĂšs de l’application du calcul des probabilitĂ©s Ă  un domaine donnĂ© de phĂ©nomĂšnes ne prouve Ă  lui seul ni l’indĂ©termination objective de ces phĂ©nomĂšnes ou leur contingence ni leur dĂ©termination sous-jacente. Par contre, la substitution forcĂ©e du dĂ©terminisme statistique au dĂ©terminisme absolu est toujours l’indice du caractĂšre incomplet de nos opĂ©rations et la question est alors d’établir par d’autres moyens si cette indĂ©termination opĂ©ratoire tient Ă  l’insuffisance de nos instruments matĂ©riels et mentaux d’investigation ou Ă  la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme.

Or, avant d’examiner la rĂ©ponse fournie Ă  ce problĂšme par la microphysique contemporaine (voir chap. VII), il est un point essentiel Ă  souligner une fois de plus Ă  cet Ă©gard : c’est que le caractĂšre complet et bien dĂ©terminĂ© de nos opĂ©rations, ou leur caractĂšre incomplet et par consĂ©quent indĂ©terminĂ© dĂ©pend, dans la rĂ©alitĂ© physique, de l’échelle des phĂ©nomĂšnes. En effet, tant les auteurs qui admettent une indĂ©termination objective sous le dĂ©terminisme statistique (comme Eddington ou Ch. E. Guye) que ceux qui maintiennent le postulat d’un dĂ©terminisme nĂ©cessaire mĂȘme au niveau infrastatistique, si l’on peut dire (comme M. Planck), s’accordent Ă  relever le rĂŽle de l’échelle d’observation dans la nature dĂ©terminĂ©e ou statistique des lois de la physique. C’est ainsi que Ch. E. Guye, dont nous venons de citer les propos indĂ©terministes, Ă©crit : « Lâ€™â€œĂ©chelle d’observation” crĂ©e le phĂ©nomĂšne » 43 et donne comme exemple un gaz parfait qui, Ă  l’échelle molĂ©culaire prĂ©sente une « complexitĂ© quasi inextricable » mais qui Ă  notre Ă©chelle d’observation donne lieu Ă  des lois trĂšs prĂ©cises, ensuite des compensations statistiques (p. ex. la loi de Mariotte). Or, contrairement Ă  cet auteur, Planck dĂ©clare qu’en physique « la dĂ©termination exacte des probabilitĂ©s n’est possible que si les phĂ©nomĂšnes Ă©lĂ©mentaires ultimes, dits microscopiques, obĂ©issent uniquement Ă  des lois dynamiques [= nĂ©cessaires]. Bien que l’observation, en raison de la grossiĂšretĂ© de nos sens, ne puisse rien nous faire connaĂźtre de ces lois, le postulat de leur caractĂšre absolument universel et nĂ©cessaire reste cependant le fondement indispensable de toute statistique » 44. Mais malgrĂ© cette profession de foi si opposĂ©e au courant actuel, Planck poursuit en concluant que « le dualisme qui oppose lois statistiques et lois dynamiques [= nĂ©cessaires] est Ă©troitement liĂ© Ă  l’opposition du macrocosme et du microcosme » 45, donc Ă  des questions d’échelle.

Ce n’est pas, certes, aux Ă©pistĂ©mologistes Ă  trancher le dĂ©bat de savoir s’il existe, sous le dĂ©terminisme statistique, un infradĂ©terminisme absolu, mais bien aux physiciens eux-mĂȘmes ; et ils semblent avoir aujourd’hui rĂ©solu le problĂšme dans un sens nĂ©gatif, exactement contraire Ă  celui de M. Planck 46. Mais ce qui est intĂ©ressant pour l’épistĂ©mologie, c’est que Planck lui-mĂȘme considĂšre son infradĂ©terminisme comme inaccessible Ă  l’analyse, donc comme inconnaissable Ă  part son existence simplement « postulĂ©e ». Ainsi les partisans comme les adversaires de l’infradĂ©terminisme se trouvent d’accord sur deux affirmations essentielles, du point de vue de la connaissance : l’une est que notre mode de connaissance varie selon l’échelle du phĂ©nomĂšne, cette Ă©chelle comme telle, « crĂ©ant » mĂȘme le phĂ©nomĂšne selon la forte expression de Ch. E. Guye ; l’autre est que si les notions de dĂ©terminisme absolu ou de « lois dynamiques » propres Ă  l’échelle supĂ©rieure s’appliquent aux mĂ©canismes rĂ©versibles, donc susceptibles d’ĂȘtre dĂ©taillĂ©s et dĂ©roulĂ©s dans les deux sens, le dĂ©terminisme statistique exprime, par contre, le caractĂšre global et irrĂ©versible des systĂšmes dont le dĂ©tail, situĂ© Ă  l’échelle infĂ©rieure, est trop complexe pour ĂȘtre analysĂ© en lui-mĂȘme.

On voit alors la portĂ©e Ă©pistĂ©mologique de ces deux constatations rĂ©unies : c’est que la rĂ©versibilitĂ© des phĂ©nomĂšnes est en partie relative Ă  l’échelle de notre action possible sur eux, tandis que l’irrĂ©versibilitĂ©, solidaire du caractĂšre simplement probable des lois statistiques, est en partie relative aux limites de notre action.

ConsidĂ©rons de ce point de vue les phĂ©nomĂšnes mĂ©caniques, modĂšle du dĂ©terminisme absolu et de la rĂ©versibilitĂ© causale : les notions d’objet, de mouvement, de vitesse le long de trajectoires continues, d’accĂ©lĂ©ration, etc. qui les caractĂ©risent correspondent toutes Ă  des opĂ©rations simples de l’esprit, c’est-Ă -dire Ă  des actions du sujet prĂ©sentant le double caractĂšre de mordre sur la rĂ©alitĂ© considĂ©rĂ©e et de traduire les transformations possibles du corps propre autant que des corps extĂ©rieurs. De la mĂ©canique cĂ©leste aux oscillations Ă©lectriques, il y a un systĂšme de phĂ©nomĂšnes qui, bien qu’échappant aux deux extrĂȘmes Ă  notre action directe, sont assimilables aux schĂšmes de cette action, c’est-Ă -dire aux compositions opĂ©ratoires rĂ©versibles, et cela parce que l’observation et l’expĂ©rimentation sont fonction des interactions entre notre corps et ceux qui agissent sur lui Ă  son Ă©chelle.

ConsidĂ©rons au contraire les faits de conductibilitĂ©, de diffusion, de frottement, de rayonnement, de destruction des atomes dans les substances radioactives et d’autres mĂ©canismes irrĂ©versibles Ă  l’explication desquels le principe de moindre action ne suffit plus. Contrairement aux mĂ©canismes rĂ©versibles qui, comme dit Planck « prĂ©sentent l’inconvĂ©nient de n’ĂȘtre qu’idĂ©als » mais qui expriment par cela mĂȘme nos possibilitĂ©s d’agir et d’opĂ©rer sur l’univers, ils sont situĂ©s Ă  l’échelle de l’irreprĂ©sentable faute d’opĂ©rations de notre part qui soient susceptibles de traduire leurs processus intimes. Mais que se passerait-il si, au lieu d’ĂȘtre en possession de corps propres d’une certaine dimension, douĂ©s de mouvement, d’activitĂ© musculaire, de perception des objets Ă  grandeurs, rĂ©elles ou apparentes analogues Ă  la nĂŽtre, etc., nous Ă©tions en possession d’organes tout diffĂ©rents, sensibles aux changements d’états et non pas aux mouvements, et de dimensions telles que nous agirions sur les Ă©lĂ©ments microscopiques et non pas macroscopiques ? La rĂ©versibilitĂ© de nos opĂ©rations demeurerait-elle liĂ©e aux lois mĂ©caniques, ou construirions-nous, Ă  cette autre Ă©chelle, un systĂšme de rapports idĂ©aux lĂ  oĂč nous ne concevons actuellement, dans nos conditions rĂ©elles d’activitĂ©, que du global irrĂ©versible ?

Tel est le vrai problĂšme Ă©pistĂ©mologique de l’irrĂ©versibilitĂ©. Le dĂ©terminisme absolu est liĂ© Ă  des opĂ©rations rĂ©versibles, idĂ©ales mais donnant prise Ă  une action indĂ©finie et effective sur les choses Ă  l’échelle humaine. Une telle forme de dĂ©terminisme est, par le fait mĂȘme de sa relativitĂ© Ă  cette Ă©chelle humaine, un produit de l’activitĂ© du sujet au moins autant que de la nature des objets. Au contraire, le dĂ©terminisme statistique, qui remplace les compositions opĂ©ratoires complĂštes par un systĂšme d’opĂ©rations combinatoires portant sur les ensembles seuls est l’expression des limites de notre action sur les choses et ne saurait par consĂ©quent ĂȘtre compris qu’en fonction de ces limites mĂȘmes. Ainsi la vraie signification du probabilisme est de marquer les limites de l’action du sujet, action entiĂšrement dĂ©terminĂ©e par les compositions rĂ©versibles qu’elle introduit dans le rĂ©el Ă  une certaine Ă©chelle, mais indĂ©terminĂ©e dans le dĂ©tail lorsqu’elle en dĂ©passe les limites, tout en restant partiellement dĂ©terminĂ©e quant aux « grands nombres », c’est-Ă -dire aux ensembles suffisamment compacts pour permettre la continuation probable de cette action 47. Le principe de l’induction n’exprime pas autre chose que cette assimilation du rĂ©el aux opĂ©rations, dont l’esprit affirme qu’elles seront toujours efficaces lĂ  oĂč elles ont pleinement rĂ©ussi, et avec une probabilitĂ© apprĂ©ciable lĂ  oĂč leur rĂ©ussite a Ă©tĂ© partielle.

Mais, de mĂȘme que, historiquement, l’analyse thermodynamique et statistique a engendrĂ© les premiers travaux sur la microphysique, de mĂȘme Ă©pistĂ©mologiquement, le problĂšme que nous venons de rencontrer se retrouve, profondĂ©ment renouvelĂ©, dans l’évolution des notions propres Ă  ce nouvel aspect de la physique. C’est ce qui nous reste Ă  examiner maintenant.