Chapitre VII.
Les enseignements épistémologiques de la microphysique a

L’interprĂ©tation probabiliste de la thermodynamique, conjuguĂ©e avec la thĂ©orie cinĂ©tique des gaz et avec la renaissance de l’atomisme, ont dĂ©jĂ  Ă  elles seules renouvelĂ© les maniĂšres de penser du physicien. Que l’on songe, p. ex., Ă  l’explication du mouvement brownien par Smoluchowski, fondĂ©e sur la probabilitĂ© des rencontres entre les molĂ©cules agitĂ©es par la chaleur et les particules en suspension dans les milieux colloĂŻdaux, ainsi qu’à la vĂ©rification de cette hypothĂšse statistique par les travaux expĂ©rimentaux de J. Perrin, et l’on mesurera le chemin parcouru depuis les dĂ©buts de la mĂ©canique classique et les « tourbillons » de la mĂ©canique cartĂ©sienne. Mais, avec la dĂ©couverte du caractĂšre discontinu de l’énergie par Planck en 1900 et avec le prodigieux essor de la physique intra-atomique issue de la thĂ©orie des quanta, c’est la portĂ©e de presque toutes nos notions fondamentales qui est remise en question, au point qu’on a pu croire Ă  la nĂ©cessitĂ© d’une nouvelle Ă©pistĂ©mologie pour interprĂ©ter un tel bouleversement. Comme l’a finement dit Bachelard, la mĂ©taphysique traditionnelle est aujourd’hui Ă  remplacer par une mĂ©tamicrophysique ! Seulement le danger Ă  Ă©viter est alors de se contenter d’une micromĂ©taphysique, comme celle des trop nombreux auteurs qui se sont empressĂ©s de vouloir justifier une fois de plus la libertĂ© humaine, en la fondant sur le principe d’indĂ©termination d’Heisenberg
 Mais, si l’on s’en tient au seul problĂšme Ă©pistĂ©mologique, la microphysique verse assurĂ©ment un ensemble impressionnant de faits nouveaux au dossier de l’analyse de la connaissance scientifique.

Le fait principal, Ă  cet Ă©gard, est l’évanouissement de la notion de l’objet individuel lui-mĂȘme, en dessous du seuil d’indĂ©termination. Or, cette disparition, loin de contredire ce que nous avons vu jusqu’ici du rĂŽle de l’action dans la connaissance, et du caractĂšre opĂ©ratoire des interprĂ©tations de la rĂ©alitĂ© physique, en paraĂźt au contraire la meilleure des confirmations. Les concepts ordinaires de la pensĂ©e, ou, comme les a appelĂ©es P. Langevin, les notions « familiĂšres », constituent si bien, en effet, l’expression de l’action du sujet sur les objets qu’elles demeurent relatives Ă  l’échelle de cette action mĂȘme, et que, en dessous de cette Ă©chelle, c’est-Ă -dire lorsqu’apparaissent les limites des activitĂ©s expĂ©rimentales effectives, ces notions se rĂ©vĂšlent toutes plus ou moins inadĂ©quates. Le dĂ©terminisme statistique et l’interprĂ©tation probabiliste des ensembles trop complexes pour ĂȘtre analysĂ©s ont remĂ©diĂ© jusqu’à un certain point Ă  ces difficultĂ©s, et c’est ce que nous venons de constater au cours du chap. VI. Mais, Ă  vouloir descendre sous l’apparence globale, et Ă  vouloir atteindre le dĂ©tail des phĂ©nomĂšnes Ă  l’extrĂȘme limite de nos moyens actifs ou pratiques d’investigation, la pensĂ©e physique a fait, en fin de compte une expĂ©rience dĂ©cisive, sur laquelle il nous faut insister maintenant : c’est que les limitations mĂȘmes de l’action se traduisent nĂ©cessairement par une transformation de la pensĂ©e comme telle !

On dira que cette corrĂ©lation est bien naturelle, et il est assurĂ©ment facile de le dire aprĂšs coup. Mais replacĂ©e dans la perspective antĂ©rieure Ă  celle des travaux actuels, chacun aurait admis que les obstacles rencontrĂ©s dans l’action mĂȘme de l’expĂ©rimentateur sur des objets trop petits pour ĂȘtre modifiĂ©s Ă  volontĂ© par elle sont simplement de nature Ă  empĂȘcher une application prĂ©cise des notions classiques, sans pour autant nĂ©cessiter leur refonte totale (nous venons de voir p. ex, que Planck lui-mĂȘme continue de « postuler » l’existence d’un infradĂ©terminisme, tout en le dĂ©clarant radicalement inaccessible Ă  nos moyens d’analyse : il a fallu une gĂ©nĂ©ration nouvelle de chercheurs, issus de ses travaux, pour parvenir Ă  la libertĂ© d’esprit nĂ©cessaire et pour pouvoir s’affranchir de ce que les gĂ©nĂ©rations antĂ©rieures, et Planck en personne, prenaient pour des Ă©vidences). L’impossibilitĂ© oĂč se trouve le physicien, pour rappeler un exemple aujourd’hui bien connu, de dĂ©terminer simultanĂ©ment la position et la vitesse des particules (parce que l’observation de leur position exige un Ă©clairage qui modifie leur vitesse) aurait paru une simple difficultĂ© expĂ©rimentale ou pratique, sans consĂ©quence quant Ă  l’emploi de la notion d’objet. Lorsque la particule, aurait-on dit, ne se trouve pas dans la situation artificielle oĂč la place la recherche de laboratoire d’ĂȘtre bombardĂ©e par les photons Ă©manant de la source de lumiĂšre utilisĂ©e par l’expĂ©rimentateur, elle a objectivement et indĂ©pendamment de nous, une vitesse et une position simultanĂ©ment dĂ©terminĂ©es, bien que non dĂ©terminable : rien n’est donc Ă  changer, aurait-on ajoutĂ©, Ă  nos maniĂšres de penser du seul fait de notre impuissance Ă  agir Ă  cette Ă©chelle trop petite, pas plus que l’éloignement d’une Ă©toile, calculĂ© en annĂ©es lumiĂšres, n’exige que nous renoncions Ă  la situer dans le mĂȘme espace et le mĂȘme temps que ceux de l’observateur et Ă  synchroniser au moyen d’une simultanĂ©itĂ© absolue les Ă©vĂ©nements se produisant sur cette Ă©toile avec ceux de l’univers entier. Or, de mĂȘme que les mesures spatio-temporelles aux grandes vitesses, sont relatives Ă  la vitesse des dĂ©placements de l’observateur par rapport au mesurĂ©, de mĂȘme, mais de façon bien plus fondamentale encore, il s’est trouvĂ© que, non seulement les notions de temps et d’espace intervenant dans la description du comportement des Ă©lĂ©ments microscopiques, mais encore l’ensemble des concepts indispensables Ă  cette analyse ont dĂ» ĂȘtre modifiĂ©s du seul fait des limitations de l’action Ă  cette nouvelle Ă©chelle. C’est donc bien la solidaritĂ© reconnue des moyens d’action et de la structure des notions ou de la pensĂ©e, qui constitue le fait nouveau essentiel de la connaissance microphysique, et un tel fait n’a rien de naturel si on cherche Ă  se le reprĂ©senter dans la vision des choses d’un Descartes, d’un Newton, d’un Laplace, d’un Clausius (et, en partie, d’un Max Planck lui-mĂȘme !).

Un fait dĂ©cisif est, en outre, que cette relativitĂ© des notions par rapport Ă  l’échelle de l’action exercĂ©e sur les micro-Ă©lĂ©ments ne signifie nullement un retour Ă  l’anthropomorphisme, pas plus que la relativitĂ© propre Ă  la mĂ©canique einsteinienne n’a conduit Ă  un affaiblissement de l’objectivitĂ©. Bien au contraire, les limites de l’action nous renseignent sur le rĂ©el autant que sur le mĂ©canisme de la connaissance, et les dĂ©couvertes de la microphysique se sont prĂ©sentĂ©es aussi bien sous la forme d’une rĂ©sistance des donnĂ©es expĂ©rimentales aux anticipations fondĂ©es sur les actions et les notions propres Ă  l’échelle macroscopique, que sous la forme de nouvelles expressions mathĂ©matiques rendues nĂ©cessaires pour traduire l’action expĂ©rimentale Ă  la nouvelle Ă©chelle (utilisation des « opĂ©rateurs »).

Historiquement, c’est le problĂšme de la rĂ©partition de l’énergie dans le spectre normal de l’émission thermique qui a conduit Max Planck Ă  dĂ©couvrir le caractĂšre discontinu de l’énergie, autrement dit l’existence de quanta dynamiques. On pourrait dire, en ce cas, que le rĂ©el a imposĂ© de façon imprĂ©vue un irrationnel de plus Ă  l’effort dĂ©ductif du physicien, en montrant l’impossibilitĂ© d’expliquer par la thĂ©orie classique du rayonnement les rĂ©partitions observĂ©es Ă  l’intĂ©rieur d’une enceinte impĂ©nĂ©trable. Mais rĂ©ciproquement l’introduction d’une nouvelle algĂšbre pour exprimer ces donnĂ©es imprĂ©visibles de l’expĂ©rience a permis ensuite Ă  L. de Broglie de dĂ©duire de nouveaux rĂ©sultats (les ondes matĂ©rielles) que l’expĂ©rimentation a confirmĂ©s ultĂ©rieurement d’une maniĂšre Ă©clatante. C’est donc une fois de plus, et sur ce terrain neuf comme dans tous les autres domaines de la physique, l’union de la dĂ©duction et de l’expĂ©rience qui a peu Ă  peu conduit Ă  poser le problĂšme gĂ©nĂ©ral dont nous parlons ici : comment ajuster les notions du sujet Ă  une Ă©chelle oĂč l’action sur les objets devient si grossiĂšre, eu Ă©gard, Ă  leur petitesse, qu’elle modifie profondĂ©ment les rĂ©alitĂ©s sur lesquelles elle porte au lieu de permettre de les manier sans les altĂ©rer et de les observer du dehors ?

Notons, pour terminer ces remarques introductives, que cette interaction particuliĂšre du sujet et des objets, modifiant ceux-ci par le fait de leur disproportion d’échelle avec celui-lĂ , nous ramĂšne, mais Ă  l’autre extrĂ©mitĂ© de la sĂ©rie des Ă©chelles, au problĂšme dĂ©jĂ  rencontrĂ© au chap. IV Ă  propos de la relativité : que devient la connaissance quand les actions du sujet sont intĂ©grĂ©es dans les transformations mĂȘmes qu’il Ă©tudie ? Mais tandis qu’à l’échelle de la mĂ©canique cĂ©leste c’est l’observateur qui est entraĂźnĂ© avec ses instruments de mesure, dans les systĂšmes objectifs qu’il ne peut ainsi Ă©tudier du dehors, mais doit reconstituer par la coordination de ses propres opĂ©rations, Ă  l’échelle microphysique c’est la transformation objective qui est entraĂźnĂ©e avec ses propriĂ©tĂ©s mĂ©triques dans l’action du sujet, de telle sorte que celui-ci ne peut plus non plus les Ă©tudier du dehors et doit les reconstituer Ă  nouveau par le mode d’enchaĂźnement de ses propres opĂ©rations.

§ 1. L’interprĂ©tation microphysique des relations spatiales

L’un des aspects les plus intĂ©ressants du systĂšme des nouvelles notions microphysiques a trait Ă  la gĂ©omĂ©trisation du rĂ©el. Sous l’influence de la mĂ©canique classique la physique n’a cessĂ© dans les temps modernes de chercher Ă  expliquer les phĂ©nomĂšnes par les figures et les mouvements, selon l’idĂ©al cartĂ©sien, adjoignant Ă  cela les forces mais en tant que facteurs d’accĂ©lĂ©ration (donc Ă  nouveau des variations de mouvements) ainsi que les masses et les Ă©nergies, mais conçues Ă  nouveau comme gĂ©omĂ©trisables. La premiĂšre difficultĂ© sĂ©rieuse rencontrĂ©e sur ce chemin a Ă©tĂ© prĂ©cisĂ©ment constituĂ©e par les problĂšmes relatifs aux phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles et principalement Ă  l’entropie, qui se prĂ©sente comme un changement d’état plus que comme une transformation de caractĂšre gĂ©omĂ©trique. Mais lĂ  encore, l’interprĂ©tation probabiliste du deuxiĂšme principe de la thermodynamique est compatible avec une reprĂ©sentation cinĂ©matique de la dĂ©gradation de l’énergie et l’implique mĂȘme jusqu’en un certain point.

Mais avec la microphysique les choses changent et l’importance croissante de la notion d’« état » soulĂšve la question, sinon de la valeur universelle de l’explication gĂ©omĂ©trique, du moins des transformations qu’il est nĂ©cessaire d’introduire dans les schĂ©mas spatiaux pour qu’ils demeurent adĂ©quats Ă  une telle Ă©chelle de phĂ©nomĂšnes. C’est ainsi que, au dĂ©but de ses travaux, Niels Bohr a donnĂ© de l’atome une image planĂ©taire, les Ă©lectrons Ă©tant censĂ©s graviter autour du noyau atomique selon un systĂšme d’interactions dans lequel l’électricitĂ© aurait jouĂ© le rĂŽle de la gravitation. Mais il s’est trouvĂ© que l’écueil d’une telle interprĂ©tation tenait au problĂšme de la stabilitĂ© du systĂšme, donc Ă  celui des Ă©tats : alors que le systĂšme solaire est stable, en vertu de la seule gravitation (dont on se rappelle l’explication gĂ©omĂ©trique einsteinienne, par les courbures de l’espace dĂ©formĂ© par les masses), la stabilitĂ© de l’atome ne saurait ĂȘtre assurĂ©e sans plus par les interactions Ă©lectriques. Il est alors apparu comme impossible d’attribuer aux Ă©lectrons une trajectoire comparable, autour du noyau de l’atome, Ă  celle des planĂštes autour du soleil, et la reprĂ©sentation gĂ©omĂ©trique elle-mĂȘme de la structure interne de l’atome a donnĂ© lieu Ă  des rĂ©visions successives qui la rendent, non seulement radicalement diffĂ©rente des modĂšles macroscopiques, mais mĂȘme Ă  proprement parler irreprĂ©sentable. D’oĂč le grand intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique d’une science obligĂ©e Ă  un tel renversement de points de vue : la considĂ©ration des Ă©tats stables primant celle des mouvements, la recherche en est rĂ©duite Ă  se passer de la reprĂ©sentation intuitive. « Nous n’avons aucune intuition des processus atomiques, dit ainsi Heisenberg. Heureusement le traitement mathĂ©matique des phĂ©nomĂšnes n’exige pas une telle intuition. » Et encore : « il est manifeste que l’application simultanĂ©e, sans critique, des deux reprĂ©sentations ondulatoire et corpusculaire conduit Ă  des contradictions immĂ©diates. On peut donc en conclure que l’emploi de ces reprĂ©sentations doit avoir des limites fixĂ©es par la nature » 1.

Il convient Ă  cet Ă©gard de faire deux remarques prĂ©alables. L’une est que la hardiesse des retouches apportĂ©es Ă  la reprĂ©sentation des relations spatiales en microphysique a Ă©tĂ© rendue possible par les leçons que l’on doit Ă  la thĂ©orie de la relativitĂ©. Convaincus de la relativitĂ© des grandeurs et des structures gĂ©omĂ©triques par rapport aux vitesses et par rapport aux champs Ă  l’intĂ©rieur desquels se font les mesures, les microphysiciens n’ont pas hĂ©sitĂ© Ă  considĂ©rer les notions spatiales de caractĂšre macroscopique comme ne conservant pas a priori leur valeur Ă  l’échelle microscopique. DĂšs lors, lĂ  oĂč la trajectoire d’un objet microscopique est devenue irreprĂ©sentable, les microphysiciens ont prĂ©fĂ©rĂ© sacrifier la reprĂ©sentation gĂ©omĂ©trique et la gĂ©nĂ©ralitĂ© mĂȘme de l’idĂ©e de trajectoire Ă  l’expression analytique des faits observĂ©s plutĂŽt que de rester fidĂšles Ă  des notions d’une autre Ă©chelle, dont l’exemple de la thĂ©orie de la relativitĂ© leur enseignait par analogie qu’elles n’avaient rien d’intangible.

En second lieu, il faudrait insister dĂšs maintenant sur un caractĂšre fondamental de la pensĂ©e microphysique, sur lequel nous serons conduits Ă  revenir souvent : c’est le primat accordĂ© Ă  la rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale stricte, Ă  ce que Dirac appellera l’« observable », par opposition aux principes gĂ©nĂ©raux, qui sont toujours suspects de ne prĂ©senter qu’une signification relative aux Ă©chelles macroscopiques. Or, ce primat de l’« observable » comporte deux significations principales. En premier lieu, l’observable est loin de constituer une simple donnĂ©e sensible, passivement enregistrĂ©e : il est le rĂ©sultat, observĂ© sans prĂ©supposition, d’une action expĂ©rimentale exercĂ©e sur le rĂ©el, c’est-Ă -dire d’une intervention active modifiant l’objet et donnant lieu Ă  une manifestation mesurable. Il y a donc, ici comme dans le domaine de la relativitĂ©, une sorte de dĂ©lĂ©gation de pouvoir de l’observateur en faveur de la mesure, et d’une mesure impliquant une Ă©troite solidaritĂ© entre le mesurant et le mesurĂ©. En second lieu l’observable est directement traduit en symboles opĂ©ratoires, de caractĂšre mathĂ©matique mais entiĂšrement libres Ă  l’égard de la reprĂ©sentation gĂ©omĂ©trique. Les opĂ©rations (ou plus prĂ©cisĂ©ment, comme nous y insisterons plus loin, les opĂ©rateurs) mathĂ©matiques, exprimant l’observable sont donc, en quelque sorte, le prolongement, sur le plan de la pensĂ©e dĂ©ductive, des actions expĂ©rimentales ayant permis de le mettre en Ă©vidence, l’action prĂ©cĂ©dant parfois l’opĂ©ration intellectuelle qui la prolonge, mais pouvant ĂȘtre Ă©galement suggĂ©rĂ©e par le jeu mĂȘme des combinaisons opĂ©ratoires d’ordre dĂ©ductif.

On peut citer, Ă  cet Ă©gard, un passage bien suggestif de L. de Broglie. Il est certaines rĂ©gions d’un champ microscopique, nous dit cet auteur, dans lesquelles on peut suivre et localiser des corpuscules individuels ; « mais si, Ă  un certain instant, il y a superposition, mĂȘme partielle, des dites rĂ©gions, il devient impossible de suivre d’une façon certaine l’individualitĂ© des corpuscules, un Ă©change de rĂŽles pouvant alors se produire entre eux sans qu’on puisse aucunement s’en apercevoir ultĂ©rieurement » 2. La situation est donc comparable, pour deux particules, Ă  celle de deux jumeaux indiscernables dont on peut suivre l’individualitĂ© s’ils voyagent sĂ©parĂ©ment mais dont on ne saurait dĂ©terminer duquel il s’agit s’ils sont entrĂ©s ensemble dans un bĂątiment et qu’un seul ressort ensuite. « Et il est bien Ă©vident cependant, ajoute L. de Broglie, que notre incapacitĂ© Ă  suivre le fil de ces deux individualitĂ©s n’empĂȘche pas nos jumeaux d’ĂȘtre des individus autonomes. Toutefois il faut ici remarquer que la physique contemporaine a une tendance nette Ă  adopter une attitude phĂ©nomĂ©niste et Ă  considĂ©rer comme de pseudo-problĂšmes les problĂšmes qui ne peuvent d’aucune façon ĂȘtre tranchĂ©s par l’expĂ©rience. Si l’on adopte ce point de vue, la question de savoir si l’individualitĂ© des particules persiste lorsqu’elle n’est pas susceptible d’ĂȘtre suivie doit ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un pseudo-problĂšme » 3.

Ce que L. de Broglie appelle « phĂ©nomĂ©nisme » en cet exemple frappant constitue, on le voit, le contraire du phĂ©nomĂ©nisme traditionnel, qui est sensualiste et passif : il signifie proprement que les notions gardent leur sens pour autant seulement qu’elles accompagnent une action effective et que, quand l’action de suivre une particule individualisĂ©e n’est pas possible, la notion de l’objet individuel perd son sens. C’est Ă  peu prĂšs ainsi que, au niveau sensori-moteur de l’intelligence, le bĂ©bĂ© ne croit pas Ă  la permanence de l’objet individuel tant qu’il ne peut pas le retrouver par des actions coordonnĂ©es (remplaçant la notion de permanence par des schĂšmes de rĂ©sorption et de rĂ©apparition), et qu’il en construit au contraire la notion sitĂŽt que les actions de retrouver peuvent ĂȘtre effectuĂ©es systĂ©matiquement et organisĂ©es entre elles grĂące au groupe pratique des dĂ©placements (voir chap. V § 1). Mais le caractĂšre singuliĂšrement surprenant de la maniĂšre de penser du microphysicien (et ce qui distingue son phĂ©nomĂ©nisme actif de celui du bĂ©bĂ©) est que, non seulement il se refuse ainsi Ă  admettre des notions qui dĂ©passent l’action effective, mais encore il construit tout un systĂšme d’opĂ©rations intellectuelles et mathĂ©matiques pour traduire dĂ©ductivement cette disparition de l’objet sur le plan de l’action expĂ©rimentale : le jeu des fonctions d’ondes antisymĂ©triques ou symĂ©triques, les symboles de l’« état » et de l’« observable » sont lĂ  pour exprimer opĂ©ratoirement les Ă©vanouissements et les rĂ©apparitions de l’objet en un systĂšme de notions Ă  la fois mathĂ©matiquement rigoureuses et ne dĂ©passant pas le cadre de ce qui peut ĂȘtre rĂ©ellement atteint au cours de la manipulation pratique !

Il va de soi, dĂšs lors, qu’en un tel systĂšme de notions, l’espace et le temps ne sauraient conserver les structures qu’ils prĂ©sentent Ă  l’échelle macroscopique. La localisation dans l’espace ou l’instant temporel, les trajectoires ou les durĂ©es, les grandeurs et les mesures, bref toutes les notions usuelles subissent, du fait mĂȘme des limites de l’action expĂ©rimentale sur les objets physiques, et de la volontĂ© de ne pas dĂ©passer ces limites par une extrapolation illĂ©gitime de la pensĂ©e, un profond remaniement.

Le problĂšme de la localisation dans l’espace est, Ă  cet Ă©gard, particuliĂšrement intĂ©ressant. Comme l’a montrĂ© G. Bachelard avec son talent habituel 4, le postulat essentiel du rĂ©alisme a toujours Ă©tĂ© la croyance en une localisation possible des objets, localisation grossiĂšre de la « place » occupĂ©e ou localisation affinĂ©e et ponctuelle. Or, si la localisation « peut donner des certitudes Ă  l’égard d’une action d’ensemble » (p. 22), elle cesse de prĂ©senter une signification prĂ©cise en microphysique parce que, Ă  cette Ă©chelle, « la structure interne de la cellule topologique est une structure de probabilité » (p. 35). Un Ă©lĂ©ment microcosmique n’étant pas individualisable, il n’est pas localisable ; plus prĂ©cisĂ©ment, c’est parce qu’il n’est pas localisable qu’il ne constitue pas un objet individualisé : « nous ne pouvons parler d’un Ă©lĂ©ment du rĂ©el qu’en tant qu’il rĂ©alise un cas de localisation. C’est moins qu’un objet, c’est seulement une expĂ©rience » (p. 33). Et il en est ainsi parce que « l’expĂ©rience de la localisation ne correspond jamais Ă  un simple contact ; c’est toujours un choc. Ce n’est jamais une vision gratuite ; c’est toujours un Ă©change Ă©nergĂ©tique » (p. 35-6). « On ne pourrait toucher l’infiniment petit sans lui donner une vitesse infinie
 Le contact est une notion de l’expĂ©rience macroscopique qui n’a pas de sens en microphysique » (p. 55-6). Autrement dit « une chose » est « toujours solidaire d’un Ă©vĂ©nement » (p. 34), et le seul Ă©vĂ©nement observable en microphysique est un Ă©vĂ©nement provoquĂ© par l’action de l’expĂ©rimentateur et par une action qui, Ă©tant donnĂ©e son Ă©chelle, est Ă  la fois transformation et dĂ©placement : « il est dĂ©sormais impossible, au niveau de l’élĂ©ment, de sĂ©parer gĂ©omĂ©trie et Ă©nergĂ©tique » (p. 38). « Autrement dit encore, dans la science quantique, la notion de point matĂ©riel au repos absolu est inconcevable, non pas, comme dans la science relativiste, par l’impossibilitĂ© de fixer des axes de rĂ©fĂ©rence absolus, mais par un relativisme en quelque sorte plus profond, moins uniquement gĂ©omĂ©trique, puisqu’il lie la gĂ©omĂ©trie et la dynamique » (p. 48). D’oĂč enfin la frappante formule de Bachelard : pour la microphysique « enfermer c’est agiter », tandis que pour le rĂ©alisme courant « enfermer c’est stabiliser » (p. 48).

On voit ainsi de la maniĂšre la plus instructive que, Ă  la limite infĂ©rieure de l’action sur le rĂ©el, la localisation suppose une intervention active du sujet et se trouve, par le fait mĂȘme, contradictoire sous sa forme statique et ponctuelle. Un autre exemple citĂ© par L. de Broglie fera comprendre l’attitude du physicien Ă  cet Ă©gard. Soit un Ă©cran percĂ© de trous au travers desquels passe un photon dirigĂ© vers une plaque photographique qui enregistre les franges d’interfĂ©rences : «   la question de savoir
 par quel trou a passĂ© le photon n’a aucun sens, parce que le photon ne se manifeste par aucune action qui serait exercĂ©e lors de son passage Ă  travers l’écran et n’exerce finalement une action que sur le dispositif (plaque photographique) qui enregistre les franges. On pourrait Ă©videmment chercher Ă  mettre en Ă©vidence le passage du photon par l’un des trous, mais alors il faudrait monter un dispositif sur lequel agirait le photon lors de son passage par le trou en question ; or si le photon agissait sur ce dispositif, il deviendrait incapable de participer au phĂ©nomĂšne d’interfĂ©rence. On ne peut donc obtenir le phĂ©nomĂšne d’interfĂ©rence que quand il est impossible de dire par quel trou le photon a passé » 5. En prĂ©sence d’une maniĂšre de raisonner aussi stupĂ©fiante pour le rĂ©alisme vulgaire, on est tentĂ© d’arrĂȘter le savant : dites si vous voulez, qu’il vous est impossible de dĂ©terminer par quel trou a passĂ© l’élĂ©ment, mais ne dites pas que la question n’a pas de sens, car un Ɠil capable, par hypothĂšse, de discerner un photon le suivrait sans peine et localiserait son passage exact. Mais la question est plus subtile, car rien ne prouve que, au cours de son mouvement, le photon Ă©tait dĂ©jĂ  le corpuscule localisable qu’il est devenu en frappant la plaque photographique. Il n’était lĂ  qu’à titre de « prĂ©sence potentielle » 6 et sa prĂ©sence rĂ©elle avait la forme de l’onde qui lui est associĂ©e. « On peut donc dire que quand le photon manifeste son aspect corpusculaire en se localisant, son aspect ondulatoire disparaĂźt tandis qu’au contraire quand son aspect ondulatoire s’affirme, toute localisation traduisant sa nature corpusculaire est impossible. C’est lĂ  un des aspects du fameux principe d’incertitude de M. Heisenberg ». Bref, « le photon associĂ© Ă  l’onde ne se localise qu’au moment oĂč se produit un phĂ©nomĂšne observable » 7. Nous retombons ainsi sur la connexion intime entre l’idĂ©e microphysique de localisation et une intervention active de l’expĂ©rimentateur, dont l’action est nĂ©cessaire pour produire un « observable ».

S’il en est ainsi, il ne saurait non plus ĂȘtre question de trajectoires assignables : « pendant que le photon sera en train de se propager entre la source de lumiĂšre et la plaque photographique, avant d’avoir produit aucun effet observable, on ne pourra aucunement lui attribuer une trajectoire et seule la propagation de l’onde lumineuse associĂ©e nous permettra de reprĂ©senter le dĂ©placement du photon » 8. Mais une onde ne constitue-t-elle pas elle-mĂȘme une sorte de trajectoire ? Nullement, car l’onde associĂ©e Ă  un corpuscule n’est qu’une « onde de probabilité », exprimant sans plus la probabilitĂ© de retrouver les corps, et elle ne correspond pas Ă  un dĂ©placement continu et simple. Il en est de mĂȘme des Ă©lectrons et de leurs ondes associĂ©es : « L’intensitĂ© de l’onde associĂ©e Ă  une particule matĂ©rielle reprĂ©senterait en chaque point la probabilitĂ© pour que la particule se manifeste par une action observable localisĂ©e en ce point » 9.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, « les relations d’incertitude s’opposent Ă  ce que nous puissions jamais connaĂźtre Ă  la fois la figure et le mouvement » 10, ce qui revient Ă  exclure le principe mĂȘme de l’explication cartĂ©sienne. Plus nous dĂ©terminons la configuration d’un systĂšme atomique et moins nous connaissons son Ă©tat dynamique, et rĂ©ciproquement. « La localisation imparfaite des corpuscules Ă  chaque instant ne permet plus de leur attribuer constamment une vitesse bien dĂ©finie. Elle s’oppose aussi Ă  ce que l’on puisse reprĂ©senter par une trajectoire, c’est-Ă -dire par une courbe continue, la suite des positions d’un corpuscule au cours du temps. Le dĂ©terminisme des mouvements, tel qu’il Ă©tait conçu en mĂ©canique classique, s’en trouve diminuĂ© et les incertitudes d’Heisenberg
 en marquent en quelque sorte les limites » 11.

La diffĂ©rence essentielle entre les reprĂ©sentations microphysiques et l’espace de la cinĂ©matique classique tient Ă  la discontinuitĂ© inhĂ©rente aux phĂ©nomĂšnes microcosmiques et Ă  l’existence du « quantum d’action ». « La notion mĂȘme de quantum d’action implique, en effet, une sorte de liaison entre le cadre de l’espace et du temps et les phĂ©nomĂšnes dynamiques que nous cherchons Ă  y localiser, liaison tout Ă  fait insoupçonnĂ©e de l’ancienne physique » 12. DĂšs lors « si l’on pouvait imaginer (mais en rĂ©alitĂ© on ne le peut pas, car que seraient ses organes sensoriels ?) un observateur microscopique poursuivant ses investigations Ă  l’intĂ©rieur des systĂšmes atomiques, les notions d’espace et de temps n’auraient peut-ĂȘtre pour lui aucun sens : tout au moins n’auraient-elles pas du tout le mĂȘme sens que pour nous » 13. « Il est d’ailleurs bien difficile de prĂ©voir comment on pourra, si un jour on le peut, remplacer les notions traditionnelles d’espace et de temps pour parvenir Ă  une description plus adĂ©quate des unitĂ©s Ă©lĂ©mentaires et de leurs liens naturels, d’autant plus qu’il faudra bien toujours revenir, semble-t-il, Ă  nos conceptions ordinaires pour exprimer les prĂ©visions relatives aux rĂ©sultats possibles des observations et des expĂ©riences » 14.

Ces rĂ©flexions du grand physicien sont hautement instructives pour une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, c’est-Ă -dire pour une thĂ©orie de la connaissance qui cherche Ă  expliquer la destinĂ©e des notions scientifiques fondamentales par la maniĂšre effective dont elles ont pris naissance dans le comportement du sujet. On pourrait, en effet, se demander, comme l’a suggĂ©rĂ© R. Wavre, non pas seulement ce que penserait un observateur intra-atomique, mais ce que l’on dĂ©couvrirait en Ă©tudiant un « bĂ©bĂ© atomique », c’est-Ă -dire un ĂȘtre naissant Ă  la pensĂ©e Ă  l’échelle microcosmique, et ce que donneraient sur le dĂ©veloppement de cet enfant des investigations psychologiques analogues Ă  celles que l’on peut faire sur les sujets rĂ©els 15.

En fait, il n’est presque pas besoin d’imaginer l’observateur microscopique ou le bĂ©bĂ© atomique pour tirer la leçon psychologique que nous donne la pensĂ©e microphysique. Le microphysicien contemporain s’impose, en effet, de lui-mĂȘme Ă  titre d’idĂ©al scientifique une sorte de retour au primitif, mais de retour voulu et trĂšs lucide, suggĂ©rĂ© par cette rĂšgle essentielle de la physique atomique de ne pas dĂ©passer par la pensĂ©e les limites de l’observation. OpĂ©rant sur une rĂ©alitĂ© qui ne dĂ©voile ses mystĂšres que de façon toute fragmentaire, il dĂ©couvre les objets et leurs propriĂ©tĂ©s par le moyen d’actions expĂ©rimentales trĂšs circonscrites, limitĂ©es sur chaque point par la force mĂȘme des choses, et d’autant plus difficiles Ă  coordonner entre elles qu’elles sont impossibles Ă  effectuer simultanĂ©ment. Il s’efforce alors de se refaire une mentalitĂ© vierge de toute notion prĂ©conçue dans la mesure oĂč ses actions habituelles se trouvent Ă  la limite de leur Ă©chelle opĂ©rative : il s’applique comme le tout jeune enfant, Ă  ne croire aux objets que dans la mesure oĂč il peut les retrouver, et ne veut connaĂźtre de l’espace et du temps que ce qu’il en peut construire, en reconstituant un Ă  un les rapports Ă©lĂ©mentaires de position, de dĂ©placement, de forme, etc.

Or, chose infiniment instructive, ce retour au primitif (comparable en un sens Ă  la vision naĂŻve que les grands peintres s’efforcent consciemment de retrouver) rĂ©ussit doublement : il rĂ©ussit physiquement, puisqu’il a obtenu d’éclatantes victoires thĂ©oriques et n’a que trop progressĂ© dans ses applications techniques ; mais il rĂ©ussit aussi psychologiquement, si l’on peut dire, puisqu’il rejoint effectivement certains aspects de l’espace physique gĂ©nĂ©tiquement Ă©lĂ©mentaire, tout comme la topologie et la thĂ©orie des ensembles retrouvent ce qui est mentalement Ă©lĂ©mentaire sur le terrain de l’espace mathĂ©matique et de la construction du nombre. Si difficiles Ă  saisir en leur formalisme physico-mathĂ©matique (que l’on a mĂȘme, d’ailleurs, axiomatisĂ© Ă  la maniĂšre d’une thĂ©orie pure 16) les « espaces abstraits » et les « espaces de configuration » dont use le physicien en se donnant des dimensions en nombre Ă©gal Ă  celui des degrĂ©s de libertĂ© du systĂšme considĂ©rĂ©, ne traduisent, en effet, que le rĂ©sultat des coordinations les plus directes que l’action de l’expĂ©rimentateur sur la rĂ©alitĂ© parvient Ă  Ă©tablir. Ce n’est ainsi pas seulement par ce qu’ils affirment, mais surtout par les connexions habituelles dont ils sont obligĂ©s de faire le sacrifice, donc par leur aspect nĂ©gatif et pas uniquement positif, qu’ils sont rĂ©vĂ©lateurs.

À cet Ă©gard, l’espace microphysique prĂ©sente ce double intĂ©rĂȘt de n’ĂȘtre pas toujours archimĂ©dien, c’est-Ă -dire de donner le pas aux notions topologiques d’entourage et d’enveloppement sur les notions mĂ©triques de distance et de mouvement ; et, d’autre part, de n’ĂȘtre pas continu mais de procĂ©der par relations entre ensembles de points finis et discontinus au lieu de s’installer d’emblĂ©e dans le continu mathĂ©matique. Or, de ce double point de vue, les relations topologiques Ă©lĂ©mentaires, ni mĂ©trisables ni mĂȘme continues au sens gĂ©omĂ©trique du terme, auxquelles l’espace microphysique est obligĂ© de se limiter en gĂ©nĂ©ral, sont assurĂ©ment parentes des rapports topologiques concrets que l’on trouve au point de dĂ©part de la notion d’espace, avant toute mesure et avant que l’idĂ©e du continu soit gĂ©nĂ©ralisĂ©e aux espaces vides et pleins (chap. II § 7) : l’espace liĂ© aux limites de l’action sur le rĂ©el tend donc Ă  ressembler par certains de ses aspects Ă  l’espace des dĂ©buts de toute action.

C’est ainsi que J. L. Destouches, dans ses essais si captivants d’axiomatisation des espaces abstraits nĂ©cessaires Ă  la microphysique, part du rapport de voisinage, dĂ©terminĂ© physiquement par des « expĂ©riences de localisation » qui aboutissent Ă  la constitution de « cellules expĂ©rimentales ». Les voisinages de celles-ci constituent alors un « quasi-espace » de caractĂšre fini, c’est-Ă -dire n’admettant qu’un nombre limitĂ© de corpuscules dans le voisinage d’un micro-objet donnĂ©, ce qui introduit le discontinu dans l’espace abstrait lui-mĂȘme 17. La distance mĂ©trique est en ce cas supplantĂ©e par le voisinage statistique. Quant aux espaces de configuration, qui permettent d’étudier la propagation d’« ondes de probabilitĂ©s » en attribuant 3 N dimensions Ă  un systĂšme de N particules donnĂ©es, il ne s’agit plus de modĂšles concrets, mais de l’expression opĂ©ratoire la plus libre de toute reprĂ©sentation, de l’observation probabiliste des faits.

De ces espaces Ă  caractĂšre « abstrait-concret » comme dit G. Bachelard, c’est-Ă -dire dont « les thĂšmes d’abstraction sont propres Ă  fournir des cadres de rĂ©alisation » 18, on peut ainsi conclure que leur caractĂšre Ă©pistĂ©mologique essentiel n’est pas de chercher l’élĂ©mentaire dans le plus gĂ©nĂ©ral, comme c’est le rĂŽle de la topologie proprement gĂ©omĂ©trique ou de la « mĂ©trique gĂ©nĂ©rale » de caractĂšre mathĂ©matique : il consiste au contraire Ă  traduire en opĂ©rations de pensĂ©e aussi dĂ©pouillĂ©es que possible les opĂ©rations de l’action elle-mĂȘme aux prises avec une rĂ©alitĂ© dont il s’agit de reconstruire pas Ă  pas les rapports internes, sans la possibilitĂ© d’une vision d’ensemble autre que statistique. Ce sont donc des espaces qui expriment les actes de coordination et d’organisation du sujet agissant sur la rĂ©alitĂ© corpusculaire, autant que les rapports dĂ©couverts entre les micro-objets. Comme l’espace Ă©laborĂ© par l’activitĂ© psychologique initiale, ces espaces situĂ©s Ă  l’échelle-limite de notre expĂ©rimentation sont donc des espaces d’action et ne fournissent pas la reprĂ©sentation d’un cadre immobile, puisqu’à ce niveau de rĂ©alitĂ© il n’existe pas de cadre isolable, mais bien une double solidaritĂ© entre le contenu physique et son cadre, ainsi qu’entre celui-ci et les actions exercĂ©es sur celui-lĂ .

§ 2. La notion microphysique du temps et les relations entre les espaces-temps d’échelles superposĂ©es

Si la notion de l’espace est Ă  rĂ©adapter sous de nouvelles formes Ă  l’échelle microphysique, on comprend qu’il en soit a fortiori de mĂȘme du temps qui, plus encore que l’espace, dĂ©pend du contenu physique qui le meuble. Nous avons constatĂ©, en effet (chap. IV § 2), que, gĂ©nĂ©tiquement, le temps ne correspond pas Ă  une intuition simple, comme la vitesse, mais que, avant de pouvoir ĂȘtre traduit mĂ©triquement, il constitue essentiellement un rapport : le rapport entre l’espace parcouru et la vitesse ou entre le travail accompli et la puissance. Il est donc clair qu’en un domaine oĂč ni le chemin parcouru ni la vitesse ne constituent des notions gĂ©nĂ©rales, le temps ne saurait se prĂ©senter sous la mĂȘme forme qu’à l’échelle macrophysique.

Mais, dans la mesure oĂč l’analyse gĂ©omĂ©trique est remplacĂ©e en microphysique par celle des « états », il y intervient alors un temps plus Ă©lĂ©mentaire que celui dont la rĂ©alitĂ© macroscopique montre la liaison avec les dĂ©placements ou changements de position : c’est le temps constituĂ© par les changements d’état. Les changements d’état d ψ se succĂšdent, en effet, selon un ordre temporel et comportent une durĂ©e. Or cette durĂ©e constitue elle aussi un rapport, et est comparable en ce sens aux relations temporelles macroscopiques 19. On peut effectivement tirer de l’équation de Schrödinger le rapport Ă©lĂ©mentaire suivant 20 : dt = d ψ / ℋψ, oĂč ℋψ est l’« énergie totale » du systĂšme.

Seulement l’existence d’un tel rapport est loin de suffire Ă  rĂ©soudre tous les problĂšmes fondamentaux que soulĂšve la notion microphysique du temps. Tout d’abord si, pour un seul et mĂȘme systĂšme, on conçoit que les changements d’état et les Ă©tats stationnaires situĂ©s entre ces changements, constituent une suite dĂ©terminĂ©e et par consĂ©quent un ordre de succession temporelle, comment mettre en relation de succession ou de simultanĂ©itĂ© les Ă©vĂ©nements appartenant Ă  plusieurs systĂšmes sĂ©parĂ©s ? D’autre part, en quoi consiste la durĂ©e des Ă©tats stationnaires et peut-on encore les situer dans le temps ? Enfin comment suivre le dĂ©tail des transitions brusques et comment concilier la discontinuitĂ© essentielle qui les caractĂ©rise avec l’idĂ©e d’une durĂ©e, mĂȘme exprimĂ©e sous la forme trĂšs gĂ©nĂ©rale du rapport que nous venons de mentionner ?

Aussi a-t-on doutĂ© de la signification des relations temporelles lĂ  oĂč les trajectoires ni les vitesses ne sont entiĂšrement dĂ©terminables. C’est ainsi que selon N. Bohr, nous dit L. de Broglie « l’existence pour l’atome d’états stationnaires en quelque sorte placĂ©s en dehors du temps et l’impossibilitĂ© de dĂ©crire les transitions brusques qui font passer l’atome d’un Ă©tat stationnaire Ă  un autre lui suggĂ©raient dĂ©jĂ  l’idĂ©e profonde qu’une description complĂšte des phĂ©nomĂšnes quantiques de l’échelle atomique doit, par certains cĂŽtĂ©s au moins, transcender le cadre classique de l’espace et du temps » 21. Et de Broglie lui-mĂȘme ajoute : « la notion d’un espace physique Ă  trois dimensions formant le cadre naturel oĂč se localisent tous les phĂ©nomĂšnes physiques, la notion d’un temps formĂ© par la succession des instants et constituant un continu Ă  une dimension sont des notions extraites de l’expĂ©rience sensible  » et, Ă  l’échelle « trĂšs fine des phĂ©nomĂšnes atomiques, oĂč la valeur du quantum d’action cesse d’ĂȘtre· nĂ©gligeable, la localisation d’un phĂ©nomĂšne dans l’espace et dans la durĂ©e ne paraĂźt plus indĂ©pendante de ses propriĂ©tĂ©s dynamiques et en particulier de sa masse » 22. Et G. Bachelard, commentant l’axiomatique de Destouches, dit que les dĂ©finitions des points « n’engagent mĂȘme pas la continuitĂ© du temps. P. ex. la dĂ©finition du centre de gravitĂ© d’un systĂšme de points matĂ©riels ne sera valable qu’aux instants, nĂ©cessairement sĂ©parĂ©s, oĂč les points seront localisĂ©s c’est-Ă -dire aux instants oĂč l’on connaĂźtra la localisation » 23.

Bref, la continuitĂ© temporelle et le temps lui-mĂȘme sont mis en question, comme l’espace continu, et cela se comprend psychologiquement, sitĂŽt Ă©branlĂ©es les dĂ©terminations de positions, de trajectoires et de vitesses. Ni la simultanĂ©itĂ©, avec la sĂ©riation des relations l’ordre, ni l’égalisation de durĂ©es synchrones, avec l’emboĂźtement des durĂ©es en un continu unidimensionnel ne sont en effet concevables sur le modĂšle macroscopique sans ces dĂ©terminations cinĂ©matiques. À la notion macroscopique de la vitesse (fondement du temps lui-mĂȘme si le temps est bien, comme le montre le dĂ©veloppement psychologique, une coordination des vitesses), la microphysique substitue la « vitesse dynamique », produit de la masse par la quantitĂ© de mouvement, celle-ci Ă©tant elle-mĂȘme dĂ©finie de façon plus gĂ©nĂ©rale que dans la mĂ©canique classique. Il ne reste donc comme principe de formation du temps que les changements d’états, ainsi que nous le rappelions au dĂ©but, mais avec les limitations dues Ă  cette rĂšgle essentielle de la pensĂ©e microphysique de s’en tenir exclusivement aux observables avec leurs lacunes et leurs discontinuitĂ©s, sans les relier par le moyen d’aucun cadre dĂ©passant l’action actuelle et effective de l’expĂ©rimentateur.

Mais si ces conclusions permettent, grĂące Ă  leur aspect nĂ©gatif, une vĂ©rification de l’interprĂ©tation Ă©pistĂ©mologique selon laquelle l’espace physique et le temps rĂ©sultent des actions effectuĂ©es par le sujet Ă  notre Ă©chelle autant que des caractĂšres globaux propres aux objets macroscopiques — « l’espace-temps, dit de Broglie, apparaĂźt ainsi comme n’ayant plus qu’une valeur moyenne et macroscopique » 24, — elles soulĂšvent, d’autre part, un problĂšme relatif Ă  leur aspect positif : comment expliquer les rapports entre la genĂšse psychologique de ces notions et leur genĂšse physique, pour ainsi parler, Ă  partir d’une Ă©chelle infĂ©rieure oĂč elles ne sont que partiellement valables ? Dans la prĂ©face pleine de substance qu’il a mise en tĂȘte de son ouvrage sur « Le continu et le discontinu en physique moderne », L. de Broglie pose la question d’une maniĂšre extrĂȘmement suggestive : « Qu’est-ce, en effet, que l’espace et le temps ? Ce sont des cadres qui nous sont suggĂ©rĂ©s par nos perceptions usuelles, c’est-Ă -dire des cadres oĂč peuvent se loger les phĂ©nomĂšnes essentiellement statistiques et macroscopiques que nos perceptions nous rĂ©vĂšlent. Pourquoi alors ĂȘtre surpris de voir le grain, rĂ©alitĂ© essentiellement Ă©lĂ©mentaire et discontinue, refuser de s’insĂ©rer exactement dans ce cadre grossier bon seulement pour reprĂ©senter des moyennes ? Ce n’est pas l’espace et le temps, concepts statistiques, qui peuvent nous permettre de dĂ©crire les propriĂ©tĂ©s Ă©lĂ©mentaires des grains ; c’est au contraire Ă  partir des moyennes statistiques faites sur les manifestations des entitĂ©s Ă©lĂ©mentaires qu’une thĂ©orie suffisamment habile devrait pouvoir dĂ©gager ce cadre de nos perceptions macroscopiques que forment l’espace et le temps » 25. Or, si les grains Ă©chappent Ă  la localisation spatio-temporelle, « par contre, les probabilitĂ©s de leurs localisations possibles dans ce cadre sont reprĂ©sentĂ©es par des fonctions gĂ©nĂ©ralement continues ayant le caractĂšre de grandeurs de champ : ces « champs de probabilité » sont les ondes de la MĂ©canique ondulatoire ou du moins des grandeurs se calculant Ă  partir de ces ondes »  On peut donc « considĂ©rer le cadre continu constituĂ© par notre espace et notre temps comme engendrĂ© en quelque sorte par l’incertitude d’Heisenberg, la continuitĂ© macroscopique rĂ©sultant alors d’une statistique opĂ©rĂ©e sur des Ă©lĂ©ments affectĂ©s d’incertitude » 26.

On voit la signification extrĂȘmement intĂ©ressante de ces affirmations qui surprennent au premier abord : c’est que l’espace physique et le temps sont construits par le sujet au fur et Ă  mesure que ses actions procĂšdent sur des ensembles plus stables et plus dĂ©terminables selon une probabilitĂ© tendant vers la certitude propre Ă  toute coordination opĂ©ratoire. L’absence de relations spatio-temporelles gĂ©nĂ©rales Ă  l’échelle infĂ©rieure, tiendrait rĂ©ciproquement Ă  l’impossibilitĂ© de coordinations simples entre les actions de l’expĂ©rimentateur, par le fait que celles-ci, n’ayant plus prise sur le dĂ©tail des phĂ©nomĂšnes, ne suffisent plus Ă  les dĂ©terminer selon les compositions nĂ©cessaires Ă  la construction d’un espace-temps : la considĂ©ration des changements d’état et des Ă©tats stationnaires intercalĂ©s entre ces changements fournit les Ă©lĂ©ments d’un ordre temporel et de la construction des durĂ©es et permet ainsi d’amorcer la construction du temps en fonction du changement en gĂ©nĂ©ral et de son dynamisme ; mais cette considĂ©ration est loin de satisfaire encore aux conditions d’un continu de durĂ©e, lequel ne se constituera que par une coordination des vitesses macroscopiques. Or, ce qui, en microphysique annonce le plus clairement le mode de coordination qui engendrera le cadre spatio-temporel, c’est que le mode de systĂ©matisation le plus cohĂ©rent qui ait Ă©tĂ© trouvĂ© pour coordonner les localisations des particules selon un « ensemble spectral » consiste prĂ©cisĂ©ment en une composition opĂ©ratoire telle que les opĂ©rateurs en jeu constituent des « groupes » comme ceux qui s’appliquent aux transformations cinĂ©matiques Ă  l’échelle macroscopique ; mais ces groupes ne dĂ©crivent pas seulement les rĂ©partitions comme telles des corpuscules : ils incluent Ă©galement les actions effectuĂ©es par l’expĂ©rimentateur lui-mĂȘme pour retrouver ces particules (actions de triage ou « opĂ©rateurs sĂ©lectifs »). C’est en prĂ©sence de ce mode si particulier de composition propre aux opĂ©rations des microphysiciens que l’on saisit le mieux la double nature de la construction qui, des simples changements d’état, aboutira, avec la cohĂ©rence statistique croissante des ensembles en jeu, Ă  une systĂ©matisation spatio-temporelle gĂ©nĂ©rale : cette construction s’appuie bien sur le rĂ©el, en ce sens que, s’il n’existait ni changement ni mouvement dans l’univers, nous ne connaĂźtrions pas le temps ; mais elle rĂ©sulte aussi, et en participation indissociable avec les apports de l’objet, de la coordination mĂȘme des actions exercĂ©es sur les choses. À cet Ă©gard l’épistĂ©mologie microphysique du temps rejoint les enseignements de l’espace microcosmique quant aux relations entre la genĂšse des notions et les limites infĂ©rieures de l’action.

§ 3. L’objet et la causalitĂ© microphysiques

Nous avons souvent insistĂ©, au cours de cet ouvrage, sur le fait que la notion d’objet ne tient pas, comme on l’a soutenu, Ă  une simple identification portant sur les perceptions, mais bien Ă  une coordination effective des actions ou des opĂ©rations : l’objet individuel est essentiellement ce qui peut ĂȘtre retrouvĂ©, d’abord grĂące Ă  de simples conduites de dĂ©tour et de retour susceptibles d’ĂȘtre coordonnĂ©es entre elles en un « groupe » pratique des dĂ©placements, puis par des opĂ©rations mentalisĂ©es intĂ©riorisant ces retours et dĂ©tours effectifs sous la forme des opĂ©rations inverses et de l’associativitĂ© propres Ă  tous les groupes et groupements dĂ©ductifs Ă©lĂ©mentaires. Or, si cette origine active de la notion d’objet est Ă©vidente psychologiquement dĂšs le niveau sensori-moteur (oĂč la perception seule ne suffit nullement Ă  engendrer la permanence des objets individuels), il est extrĂȘmement instructif de redĂ©couvrir Ă  l’autre extrĂ©mitĂ© du dĂ©veloppement mental un mĂȘme mĂ©canisme Ă  la fois pratique et intellectuel de constitution de l’objet : que des difficultĂ©s dues aux limitations terminales, et non plus initiales, des actions de repĂ©rage qui constituent l’individualitĂ© de l’objet rejoignent ce que nous enseigne la genĂšse mentale de l’objet est, en effet, particuliĂšrement de nature Ă  confirmer l’interprĂ©tation gĂ©nĂ©rale des concepts microphysiques, considĂ©rĂ©s comme l’expression d’une pensĂ©e conditionnĂ©e par les limites de l’action elle-mĂȘme.

C’est devenu un lieu commun que de rappeler le cĂ©lĂšbre « seuil d’indĂ©termination » d’Heisenberg, en dessous duquel on ne peut assigner de maniĂšre invariante Ă  un micro-Ă©lĂ©ment ni la nature d’un corpuscule ou « objet » au sens macroscopique du terme, ni celle d’une onde proprement dite, puisqu’il est tantĂŽt l’un tantĂŽt l’autre. Pour reprendre l’exemple des expĂ©riences photo-Ă©lectriques, citĂ© au § 1 Ă  propos de l’impossibilitĂ© d’une localisation spatiale, l’analyse du phĂ©nomĂšne des interfĂ©rences dĂ» au passage d’un photon Ă  travers un Ă©cran percĂ© de trous conduit, nous dit L. de Broglie, Ă  la contradiction suivante. D’une part un seul photon en passant par l’écran « produit un phĂ©nomĂšne d’interfĂ©rence oĂč tous les trous jouent un rĂŽle symĂ©trique, sans qu’on puisse dire que le photon ait passĂ© par l’un au par l’autre » : il est donc onde, car, s’il Ă©tait objet il faudrait lui attribuer « des dimensions inacceptables ». Mais, d’autre part, « l’effet photo-Ă©lectrique nous montre le photon apportant toute son Ă©nergie dans une trĂšs petite rĂ©gion de l’espace et y produisant un effet tout Ă  fait localisé » 27 : il est donc objet, puisqu’il est localisable. C’est pour sortir de telles impasses que les microphysiciens ont Ă©tĂ© conduits Ă  concevoir l’élĂ©ment comme Ă©tant Ă  la fois onde et corpuscule, et ceci de la maniĂšre suivante.

Il s’agit d’abord de retoucher la notion de corpuscule en retenant l’un de ses deux aspects, celui d’un « agent indĂ©composable susceptible de produire des effets observables bien localisĂ©s oĂč se manifeste la totalitĂ© de son Ă©nergie » 28 et en Ă©cartant l’autre, « celui d’un petit objet ayant Ă  chaque instant dans l’espace une position et une vitesse bien dĂ©terminĂ©es, et dĂ©crivant par suite une trajectoire linĂ©aire ». Il s’agit ensuite de retoucher parallĂšlement la notion de l’onde elle-mĂȘme dont on ne peut non plus dĂ©terminer simultanĂ©ment la phase et l’amplitude. L’onde attachĂ©e Ă  chaque corpuscule, selon la belle hypothĂšse Ă©tablie thĂ©oriquement par L. de Broglie puis confirmĂ©e par l’expĂ©rience de la diffraction des Ă©lectrons par les cristaux (analogue Ă  la diffraction de la lumiĂšre) est une onde dont le « champ » est en rĂ©alitĂ© un champ de probabilité : l’intensitĂ© de cette onde reprĂ©sente « en chaque point la probabilitĂ© pour que la particule se manifeste par une action observable localisĂ©e en ce point » 29. C’est la thĂ©orie de ces ondulations et de leur liaison avec les effets observables des particules, qui constitue la mĂ©canique ondulatoire.

Il dĂ©coule de telles conceptions, non seulement qu’un mĂȘme Ă©lĂ©ment n’est plus nĂ©cessairement permanent, mais encore que deux micro-objets peuvent se confondre Ă  un moment, « un Ă©change de rĂŽles pouvant alors se produire entre eux sans qu’on puisse aucunement s’en apercevoir ultĂ©rieurement » 30. Cette indiscernabilitĂ© ou cette discernabilitĂ© alternatives, se retrouvent jusque dans le formalisme de la mĂ©canique ondulatoire, ce qui est un exemple de la maniĂšre dont en microphysique les limites de l’action se traduisent en opĂ©rations : certaines « fonctions d’ondes » restent invariables ou changent simplement de signes quand on y permute le rĂŽle de deux corpuscules. En outre il existe des particules Ă  fonctions d’ondes « antisymĂ©triques » (notamment les Ă©lectrons) : deux d’entre elles ne pouvant jamais avoir le mĂȘme « état de mouvement », il s’ensuit des fonctions d’ondes Ă  formes statistiques bien diffĂ©rentes selon ces « exclusions ».

Or, ces transformations profondes de la notion d’objet, dont on voit Ă  l’évidence combien elles sont liĂ©es Ă  l’impossibilitĂ© de « retrouver » un corpuscule par une action spĂ©cialisĂ©e et Ă  la nĂ©cessitĂ© de remplacer ces actions diffĂ©renciĂ©es par des opĂ©rations statistiques, s’accompagnent de modifications corrĂ©latives, non moins essentielles, des relations causales. C’est ainsi que l’indiscernabilitĂ© spatiale des particules entraĂźne la constitution de formes nouvelles d’interactions : l’« interaction d’échange » et l’« interaction d’exclusion » qui traduisent en termes de causalitĂ© les rĂ©sultats de la non-permanence de l’objet. « Il existe une certaine antinomie, Ă©crit avec profondeur Ă  ce propos L. de Broglie, entre l’idĂ©e d’individualitĂ© autonome et celle de systĂšme oĂč toutes les parties agissent les unes sur les autres. La rĂ©alitĂ© dans tous les domaines paraĂźt ĂȘtre intermĂ©diaire entre ces deux idĂ©alisations extrĂȘmes et, pour la reprĂ©senter, il nous faut chercher Ă  Ă©tablir entre elles une sorte de compromis » 31. Autrement dit, pour employer le langage dont nous nous sommes servis au chap. VI (§ 3 et 6), l’existence d’objets individuels sur lesquels on peut agir permet la constitution de compositions additives tandis que leur indiscernabilitĂ© Ă  divers degrĂ©s n’autorise l’emploi que de compositions non additives exprimant un mĂ©lange. À l’échelle macroscopique ces derniĂšres compositions s’imposent dĂ©jĂ  dans les cas d’indiscernabilitĂ© pratique et L. de Broglie cite comme exemple du compromis dont il parle l’idĂ©e d’« énergie potentielle d’interaction entre particules » 32, mais en des situations oĂč cependant « on peut trĂšs approximativement raisonner comme si les corpuscules conservaient une masse, une localisation et par suite une individualitĂ© bien dĂ©finies » 33. Mais, ajoute-t-il aprĂšs avoir comparĂ© l’individualitĂ© et l’interaction aux rĂ©alitĂ©s « complĂ©mentaires », « la notion d’énergie potentielle, dont l’aspect mystĂ©rieux a souvent paru l’un des scandales de la physique, traduit en rĂ©alitĂ© sous une forme profonde, bien que peut-ĂȘtre maladroite, la coexistence et la limitation rĂ©ciproque de l’individualitĂ© et de l’interaction dans le monde physique » 34. En microphysique, par contre, l’extension de l’idĂ©e d’interaction exprime en toute clartĂ© le dĂ©membrement de l’individualitĂ© de l’objet. C’est en particulier faute de cette individualitĂ©, ainsi que des localisations et du calcul possible des distances, que la mĂ©canique ondulatoire a rĂ©solu le problĂšme de l’analyse de ces interactions en les situant dans les « espaces de configuration » auxquels nous faisions allusion plus haut.

En bref, la causalitĂ© microphysique consiste essentiellement en relations d’interactions, crĂ©atrices de « totalitĂ©s » distinctes de la somme de leurs parties, par opposition aux interactions de la mĂ©canique classique, qui relĂšvent d’une composition additive complĂšte (la composition des forces, p. ex.). Ce sont ces interactions, corrĂ©latives de la non-permanence de l’objet, qui expliquent, en dĂ©finitive, l’impossibilitĂ© de constituer en microphysique un cadre spatio-temporel gĂ©nĂ©ral, puisque l’espace physique et le temps sont solidaires de leur contenu dynamique et que ce contenu consiste alors en objets et en Ă©vĂ©nement Ă  la fois discontinus et interagissant entre eux sans composition additive possible. Espace et objet, temps et causalitĂ© forment ainsi, en microphysique comme aux autres Ă©chelles, un systĂšme interdĂ©pendant de notions, puisque l’espace physique et le temps expriment la composition mĂȘme des actions portant sur les objets et leurs relations causales. Mais, Ă  notre Ă©chelle, ces actions sont directement et complĂštement composables entre elles, par le fait qu’elles se sont dĂ©veloppĂ©es en fonction des objets immĂ©diatement accessibles : il en rĂ©sulte que l’espace et le temps paraissent constituer des cadres indĂ©pendants de leur contenu, parce qu’ils forment le cadre de toute action portant sur la rĂ©alitĂ© et qu’ils rejoignent ainsi sans solution de continuitĂ© ces coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action que sont les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques. Par contre aux limites supĂ©rieure et infĂ©rieure de notre activitĂ©, la dissociation entre le cadre et son contenu n’est plus possible parce que les compositions de nos actions ne sont ou plus directes ou plus complĂštes. Aux limites supĂ©rieures, comme nous l’avons vu, le sujet est inclus dans les phĂ©nomĂšnes Ă  mesurer et par consĂ©quent ses mĂštres ou ses horloges sont solidaires des transformations Ă  dĂ©tecter au lieu de leur demeurer extĂ©rieurs : il y a alors indissociation entre l’espace ou le temps et le point de vue des observateurs, lequel dĂ©pend des vitesses, des masses, des champs gravifiques, etc. À la limite infĂ©rieure c’est la rĂ©ciproque qui se produit : c’est le phĂ©nomĂšne qui est inclus dans l’action du sujet, puisque les objets demeurent relatifs Ă  l’action qui les retrouve et que les interactions impliquent l’« échange », c’est-Ă -dire la confusion possible des objets. C’est pourquoi l’espace ne peut donner lieu Ă  une mesure directe des distances ou des trajectoires, mais demeure dominĂ© par le voisinage ou la dispersion probables, et le temps ne peut rĂ©sulter d’une coordination des vitesses, puisque celles-ci demeurent des « vitesses dynamiques » sans constituer des relations entre l’espace et le temps : d’oĂč l’interdĂ©pendance entre le cadre spatio-temporel, ou plutĂŽt les premiers linĂ©aments de la composition spatio-temporelle, et le contenu formĂ© des objets et de leurs interactions.

Quant Ă  la solidaritĂ© entre la nature causale particuliĂšre des interactions microphysiques et la non-individualisation de l’objet, elle est d’une importance Ă©pistĂ©mologique Ă©vidente. On peut distinguer deux faces Ă  la question : l’une mathĂ©matique ou relative aux opĂ©rations probabilistes elles-mĂȘmes, et l’autre expĂ©rimentale ou relative aux actions comme telles de l’observateur. MathĂ©matiquement, l’interaction est incorporĂ©e Ă  la probabilitĂ© en elle-mĂȘme : « nous n’arrivons pas, dit Eddington, Ă  la distribution des probabilitĂ©s initiale d’un essaim de particules simplement en combinant les distributions des particules isolĂ©es comme si elles Ă©taient indĂ©pendantes. Pour cette raison, on dit qu’un essaim de particules Ă©lectriques obĂ©it Ă  la « nouvelle statistique » ou statistique de Fermi-Dirac, par opposition Ă  la « statistique classique » qui reprĂ©sente le rĂ©sultat brutal qu’on obtiendrait en combinant les probabilitĂ©s indĂ©pendantes les unes des autres » 35. Or, cet artifice opĂ©ratoire de la pensĂ©e traduit les limitations de l’action elle-mĂȘme, en ce sens que l’interaction d’échange, exprimĂ©e par la « nouvelle statistique », peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme le rĂ©sultat direct de l’impossibilitĂ© oĂč se trouve l’observateur de dissocier les Ă©lĂ©ments individuels. Eddington, avec son humour habituel, donne un exemple « pour montrer comment des forces peuvent ĂȘtre créées par l’interchangeabilitĂ©. En astronomie, les deux composantes d’une Ă©toile double sont traitĂ©es comme des particules discernables. Mais il arrive parfois qu’elles se ressemblent Ă©troitement et qu’aprĂšs un passage pĂ©riastral trĂšs serrĂ©, l’observateur les interchange par inadvertance. Il en rĂ©sulte une « orbite » qui correspond Ă  une force inconnue de Newton ! Si, au lieu d’ĂȘtre exceptionnelle, une telle circonstance Ă©tait la rĂšgle, nous serions incapables de vĂ©rifier la loi de Newton dans les systĂšmes d’étoiles doubles. L’astronomie des Ă©toiles doubles
 devrait s’appuyer sur une loi de force appropriĂ©e Ă  des Ă©toiles discernables et qui admette une certaine probabilitĂ© d’échanges faits par mĂ©garde. On dirait alors
 que cette force additionnelle correspond Ă  l’énergie d’échange » 36. Cette boutade du cĂ©lĂšbre astronome ne saurait faire mieux comprendre la solidaritĂ© intime entre les interactions d’échange et la composition non additive nĂ©cessitĂ©e par la non-permanence de l’objet individuel, par opposition aux compositions additives de la mĂ©canique rĂ©versible.

On se rappelle, en effet, la distinction introduite (chap. VI § 3) Ă  propos des processus rĂ©versibles et irrĂ©versibles. Il est dans la rĂ©alitĂ© physique (comme dans l’esprit humain) des systĂšmes (de transformations, etc.) tels que la totalitĂ© du systĂšme soit Ă©gale Ă  la somme des Ă©lĂ©ments : ce sont les systĂšmes rĂ©versibles, tels qu’une composition de forces, qu’un ensemble de dĂ©placements ou qu’un groupe d’opĂ©rations algĂ©briques. Il est au contraire des systĂšmes tels que leur totalitĂ© soit distincte de la somme des Ă©lĂ©ments en jeu, c’est-Ă -dire caractĂ©risĂ©s par une composition non additive ou irrĂ©versible (ce qui correspond en psychologie Ă  la structure dite de « Gestalt » propre aux perceptions, etc. par opposition aux opĂ©rations rĂ©versibles de l’intelligence). Or, comme nous y avons insistĂ© Ă  propos du hasard, l’irrĂ©versibilitĂ© est prĂ©cisĂ©ment la caractĂ©ristique des systĂšmes oĂč interviennent des interfĂ©rences fortuites c’est-Ă -dire un mĂ©lange, par opposition aux systĂšmes rĂ©versibles qui sont Ă  liaisons distinctes, d’oĂč leur composition additive. Plus simplement dit encore, les systĂšmes rĂ©versibles ou Ă  composition dite additive sont ceux dont la composition possible est complĂšte, tandis que les systĂšmes irrĂ©versibles dont la totalitĂ© n’est point Ă©gale Ă  la somme des Ă©lĂ©ments sont ceux dont la composition demeure fatalement incomplĂšte, soit (d’abord) Ă  cause d’un mĂ©lange croissant excluant les combinaisons peu probables, soit (Ă  la limite) Ă  cause « d’échanges » dĂ©truisant l’individualitĂ© des Ă©lĂ©ments. Sur le terrain de la « statistique classique » appliquĂ©e au rĂ©el, il y a dĂ©jĂ  composition incomplĂšte et par consĂ©quent irrĂ©versibilitĂ© parce que si les probabilitĂ©s d’ensemble sont composĂ©es des probabilitĂ©s individuelles, le systĂšme total nĂ©glige cependant les probabilitĂ©s trop faibles : si un systĂšme de probabilitĂ©s mathĂ©matiques, reposant sur des combinaisons alĂ©atoires idĂ©ales, est bien un systĂšme entiĂšrement dĂ©ductif, donc Ă  composition additive ou complĂšte, un systĂšme statistique rĂ©el ne lui est donc pas comparable, parce que ne retenant que les compositions les plus probables et aboutissant ainsi Ă  des valeurs totales irrĂ©ductibles Ă  la somme des valeurs Ă©lĂ©mentaires (d’oĂč l’irrĂ©versibilitĂ© du mĂ©lange thermodynamique et le caractĂšre de composition non additive de tout mĂ©lange). Mais, dans le cas de la « nouvelle statistique » et des interactions d’échange microphysiques, le caractĂšre non additif de la totalitĂ© d’un systĂšme et son irrĂ©versibilitĂ©, tout en rĂ©sultant Ă©galement du caractĂšre essentiellement statistique de la composition en jeu, sont encore fortement accentuĂ©s du fait qu’il n’y a plus seulement mĂ©lange, mais « échange » et que, dĂšs le dĂ©part, les probabilitĂ©s d’ensemble sont posĂ©es comme distinctes de la somme des probabilitĂ©s individuelles. Soit, p. ex., un systĂšme total formĂ© de deux parties dont l’énergie est respectivement de valeur E1 et E2. L’énergie totale ne sera alors pas E = (E1 + E2) mais bien E = (E1 + E2) + Δ, oĂč Δ reprĂ©sente l’énergie d’interaction ou d’échange entre les deux parties qui sont isolĂ©ment une Ă©nergie E1 et E2. Ce modĂšle de non-composition additive s’explique ainsi par le fait que les particules en jeu sont non seulement mĂ©langĂ©es, mais encore Ă©changĂ©es en cours de route sans retour possible Ă  la discernabilitĂ©, ce qui constitue assurĂ©ment le maximum d’irrĂ©versibilité : en un tel cas, il apparaĂźt clairement qu’une composition aboutissant Ă  ajouter des caractĂšres d’ensemble Ă  la somme des parties consiste, non pas en une composition plus complĂšte que la composition simplement additive ou rĂ©versible, mais en une composition incomplĂšte, par dĂ©faut de liaisons distinctes sur lesquelles l’action expĂ©rimentale ou l’opĂ©ration dĂ©ductive puissent agir isolĂ©ment.

Mais alors de telles totalitĂ©s sont-elles, en dĂ©finitive, subjectives ou objectives ? L’interaction d’échange repose-t-elle sur une « confusion » subjective de l’observateur, comme dans le cas de l’astronome distrait d’Eddington, qui brouille ses Ă©toiles doubles, ou sur une indissociation rĂ©elle ? C’est ici que nous touchons au problĂšme Ă©pistĂ©mologique le plus central posĂ© par la microphysique, tant en ce qui concerne l’objectivitĂ© expĂ©rimentale qu’eu Ă©gard aux notions d’« indĂ©termination » et de probabilitĂ©, qui sont elles-mĂȘmes susceptibles d’ĂȘtre prises en un sens objectif ou subjectif.

On sait assez que le principe d’indĂ©termination, formulĂ© par W. Heisenberg, exprime l’incapacitĂ© oĂč se trouve le microphysicien de dĂ©terminer simultanĂ©ment les valeurs de certains couples, valeurs aisĂ©ment associables sur le plan macroscopique : la figure et le mouvement, la position et la vitesse d’une particule, ou la phase et l’amplitude d’une onde. Cette incapacitĂ© tient aux conditions expĂ©rimentales elles-mĂȘmes : si l’on dĂ©termine une position, on est obligĂ© de localiser l’action d’un corpuscule en mouvement, mais en projetant sur lui des photons qui altĂšrent la trajectoire et renforcent la vitesse, etc. Cette indĂ©termination exclut alors le dĂ©terminisme « absolu » au profit d’un dĂ©terminisme simplement statistique. Mais celui-ci recouvre-t-il, comme le pensait Planck (voir chap. VI § 6) des lois absolues d’échelle encore infĂ©rieure, ou bien un indĂ©terminisme sous-jacent, c’est-Ă -dire une indĂ©termination expĂ©rimentale inĂ©luctable ?

Mais cette derniĂšre est elle-mĂȘme susceptible de deux interprĂ©tations Ă©pistĂ©mologiques : l’une subjective, c’est-Ă -dire relative Ă  notre impossibilitĂ© d’exĂ©cuter simultanĂ©ment les actions nĂ©cessaires Ă  la dĂ©termination, sans que l’on se prononce alors sur l’existence ou la non-existence d’un infradĂ©terminisme Ă  la maniĂšre de Planck, l’autre objective, c’est-Ă -dire attribuant l’indĂ©termination aux propriĂ©tĂ©s inhĂ©rentes Ă  la matiĂšre. Or, chose capitale, la solution apportĂ©e par les microphysiciens revient Ă  la fois Ă  Ă©carter l’infradĂ©terminisme absolu, donc Ă  prendre parti quant Ă  la nature du rĂ©el, et cependant Ă  refuser de s’enfermer dans l’antithĂšse du subjectif et de l’objectif : ce dernier problĂšme prend, en effet, un nouveau sens Ă  l’échelle microphysique parce que les phĂ©nomĂšnes physiques y englobent, Ă  titre de composante, l’action de l’expĂ©rimentateur, destinĂ©e Ă  les dĂ©tecter, ou, ce qui revient au mĂȘme, sont englobĂ©s dans les actions exercĂ©es par l’expĂ©rimentateur ! C’est ainsi que l’indĂ©termination porterait simultanĂ©ment sur le processus expĂ©rimental et sur les propriĂ©tĂ©s du rĂ©el, du fait que l’action du sujet et les transformations de l’objet constituent une totalitĂ© indissociable. Bien plus, ce n’est pas seulement du point de vue des actions de l’expĂ©rimentateur, mais du point de vue des opĂ©rations mathĂ©matiques nĂ©cessaires Ă  sa reprĂ©sentation thĂ©orique, que cette indĂ©termination s’impose ! « Pour sauver le dĂ©terminisme, dit ainsi L. de Broglie, on pourrait penser Ă  invoquer l’existence de paramĂštres cachĂ©s : les incertitudes qui nous empĂȘchent d’établir un dĂ©terminisme causal des phĂ©nomĂšnes Ă  l’échelle quantique seraient alors dues seulement Ă  l’ignorance oĂč nous sommes de la valeur exacte de ces paramĂštres cachĂ©s. C’est un fait trĂšs curieux qu’il soit possible de dĂ©montrer l’impossibilitĂ© d’accepter une telle Ă©chappatoire. La forme mĂȘme des incertitudes quantiques s’oppose, en effet, Ă  ce que l’on puisse attribuer leur origine Ă  notre ignorance des valeurs de certains paramĂštres cachĂ©s. La raison profonde nous paraĂźt en ĂȘtre que les incertitudes quantiques dĂ©rivant de l’existence mĂȘme du quantum d’Action expriment en derniĂšre analyse l’insuffisance de la conception d’un espace-temps indĂ©pendant des phĂ©nomĂšnes dynamiques qui s’y dĂ©roulent » 37.

En solidaritĂ© Ă©troite avec la non-individualisation de l’objet, avec les interactions d’échange et avec les systĂšmes Ă  composition non additive dont il exprime la nature, le principe d’indĂ©termination marque essentiellement le caractĂšre incomplet de nos compositions opĂ©ratoires et les limites de nos actions spatio-temporelles effectives. Mais ni ce caractĂšre incomplet ni ces limitations ne signifient dĂ©faut d’efficacitĂ©. D’une part il est possible, par « correspondance », comme dit N. Bohr, avec les donnĂ©es macroscopiques, de retrouver le dĂ©terminisme objectif, l’individualisation des macro-objets, etc., mais en ajustant l’une Ă  l’autre les deux Ă©chelles diffĂ©rentes d’observation, Ă  la fois sur le plan des actions de l’expĂ©rimentateur et sur celui des opĂ©rations du mathĂ©maticien. D’autre part, cette « limite rĂ©ciproque d’un genre tout Ă  fait nouveau » comme de Broglie appelle le principe d’indĂ©termination, marque, avec toute la microphysique, une interdĂ©pendance infiniment plus grande qu’on n’aurait pu le supposer entre les donnĂ©es du rĂ©el et l’action ou les opĂ©rations du sujet : on peut mĂȘme dire que c’est dans la mesure oĂč les actions du sujet sont limitĂ©es par l’échelle de l’objet que l’on aperçoit plus clairement la solidaritĂ© entre l’« observable » et les interventions de l’observateur ; les limites de l’action constituent ainsi comme la frontiĂšre entre la rĂ©alitĂ© physique et l’opĂ©ration intellectuelle par le fait que cette opĂ©ration elle-mĂȘme n’est pas autre chose que la traduction, en termes de pensĂ©e ou de relations cognitives, de l’action comme telle, en tant que prise de contact expĂ©rimentale entre le sujet et le rĂ©el. Mais pour pouvoir tirer la leçon Ă©pistĂ©mologique essentielle que comporte un tel rĂ©sultat, c’est le rĂŽle des « opĂ©rateurs » eux-mĂȘmes qu’il s’agit d’examiner maintenant.

§ 4. Le rÎle des opérateurs et la logique de la complémentarité

Si l’analyse des notions directement issues de l’action expĂ©rimentale des microphysiciens est d’un haut intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique, l’examen des procĂ©dĂ©s mathĂ©matiques d’interprĂ©tation de l’expĂ©rience ne le cĂšde en rien et permet de constater, sur ce terrain microcosmique, l’existence d’une solidaritĂ© encore plus Ă©troite que ce n’est le cas ailleurs entre les opĂ©rations mathĂ©matiques utilisĂ©es dans la dĂ©duction des faits et les actions permettant de mettre ces derniers en Ă©vidence. Effectivement, les « observables » dĂ©tectĂ©s par l’action sur le rĂ©el se traduisent sous la forme d’« opĂ©rateurs » qui prolongent, en la symbolisant, cette action elle-mĂȘme, tandis que les « incertitudes » dues aux limitations de l’action expĂ©rimentale aboutissent Ă  la constitution d’une nouvelle logique, ou du moins d’une logique plus opĂ©ratoire encore que celle s’appliquant aux rapports macroscopiques : la logique de la complĂ©mentaritĂ©.

Le principe de « correspondance » entre les phĂ©nomĂšnes macrophysiques et microphysiques conduit d’abord Ă  rechercher des Ă©quations communes Ă  la mĂ©canique classique et Ă  la mĂ©canique ondulatoire ou quantique : or ces Ă©quations communes se rĂ©duisent Ă  la forme des Ă©quations canoniques de la mĂ©canique rationnelle. Mais, si l’on conserve cette forme, on change complĂštement, par contre, la signification des termes : tandis que, en mĂ©canique rationnelle, les symboles reprĂ©sentent des valeurs coordonnĂ©es selon un mode spatio-temporel, les symboles microphysiques reprĂ©senteront au contraire essentiellement des opĂ©rateurs, se substituant aux positions, vitesses, Ă©nergies, etc. C’est ainsi que Dirac 38 distingue les « états » reprĂ©sentĂ©s par des fonctions d’ondes (fonction ψ dont le sens est celle d’une rĂ©partition probable) et les « observables » reprĂ©sentĂ©s par les opĂ©rateurs. Or, chose remarquable, ces derniers ne se bornent donc pas Ă  relier des termes donnĂ©s d’une maniĂšre extĂ©rieure Ă  eux : ils consistent en schĂšmes d’opĂ©rations mises en quelque sorte sur le mĂȘme plan que les termes sur lesquels elles portent, comme si la transformation effectuĂ©e abstraitement par le mathĂ©maticien faisait partie intĂ©grante des objets physiques auxquels s’applique l’équation !

Comme l’a bien dit Bachelard, le sens de l’opĂ©rateur est donc alors aussi Ă©loignĂ© du rĂ©alisme que du pur symbolisme : l’opĂ©rateur ne traduit pas une rĂ©alitĂ©, une rĂ©alitĂ© simplement extĂ©rieure Ă  nous, puisqu’il exprime la possibilitĂ© d’actions proprement dites exercĂ©es sur le rĂ©el ; mais il n’est pas non plus un simple symbole, au sens nominaliste de ce terme, puisqu’il se rĂ©fĂšre Ă  une expĂ©rience possible. Il ne vient donc pas Ă  la suite d’une expĂ©rience toute faite, qu’il dĂ©crirait aprĂšs coup, ni ne se place au-dessus de toute expĂ©rience comme une simple expression symbolique : il est l’un des ingrĂ©dients de l’expĂ©rience que l’équation interprĂšte. Bien plus, Ă©liminant les grandeurs fixes qui interviennent dans les Ă©quations, Ă  l’échelle macrophysique, il soutient avec les grandeurs probables de l’échelle microphysique un rapport d’un grand intĂ©rĂȘt : « la microphysique ne construit pas ses moyennes morceau par morceau ; elle ne les calcule pas aprĂšs l’expĂ©rience ; elle les trouve au niveau mĂȘme de son information mathĂ©matique »  puisque l’opĂ©rateur « inscrit la prise de moyenne dans l’opĂ©ration mathĂ©matique principale » 39.

Plus catĂ©goriquement encore, Eddington dĂ©clare, dans un passage d’une grande portĂ©e sur lequel nous reviendrons : « ce que la physique trouve finalement dans l’atome, ou en fait dans toute autre entitĂ© Ă©tudiĂ©e par les mĂ©thodes physiques, c’est la structure d’un ensemble d’opĂ©rations. Nous pouvons dĂ©crire une structure sans spĂ©cifier les matĂ©riaux employĂ©s : ainsi il se peut que les opĂ©rations qui constituent la structure restent inconnues. Prise individuellement, chaque opĂ©ration pourrait ĂȘtre n’importe quoi ; c’est la façon dont elles s’enchaĂźnent les unes aux autres qui nous intĂ©resse. L’équation Pb Pa = Pc [= le produit de deux opĂ©rations en donne une troisiĂšme du mĂȘme ensemble] est un exemple d’un genre d’enchaĂźnement trĂšs simple ». « Je ne voudrais pas vous amener Ă  penser Ă  tort que la physique ne peut tirer de l’atome autre chose que cette Ă©quation
 Mais tout ce qu’on tire de l’étude effective (extrĂȘmement difficile) de l’atome, c’est une connaissance du mĂȘme type, Ă  savoir la connaissance d’un groupe d’opĂ©rateurs inconnus » 40.

S’il est Ă©vident que le grand astronome force ici un peu la note idĂ©aliste, tout le chapitre qu’il a consacrĂ© Ă  la thĂ©orie des groupes appliquĂ©e aux opĂ©rateurs en jeu dans la mĂ©canique microcosmique n’en soulĂšve pas moins un problĂšme d’un haut intĂ©rĂȘt. D’une part, en effet, les grandeurs en jeu dans les Ă©quations s’orientent dans la direction de la simple probabilitĂ©, ce qui semblerait exclure toute espĂšce de coordination rĂ©versible dans les opĂ©rations reliant ces grandeurs entre elles. Mais, d’autre part, Eddington nous montre de la maniĂšre la plus limpide comment les opĂ©rateurs intervenant dans les mĂȘmes Ă©quations constituent entre eux des « groupes » bien dĂ©finis, c’est-Ă -dire des modĂšles de composition rĂ©versible. C’est ainsi que les sauts (probables) de l’électron d’une orbite Ă  l’autre autour du noyau de l’atome constituent un groupe : « deux sauts d’orbite successifs fournissent un Ă©tat qui aurait pu ĂȘtre atteint par un saut unique » 41. Ne sachant rien de ces orbites ni de la forme de l’électron, ni de la trajectoire qu’il suit (ou de l’absence de trajectoire), dans ce que nous appelons un « saut », nous pouvons cependant « grouper » ces sauts Ă  titre d’opĂ©rations possibles. De mĂȘme les « opĂ©rateurs sĂ©lectifs » correspondant Ă  une sorte de triage destinĂ© Ă  dĂ©terminer la localisation probable d’une particule, constituent un groupe, lequel dĂ©termine un ensemble spectral, car il analyse tout agrĂ©gat en ses constituants purs, de façon analogue Ă  la maniĂšre dont un prisme dĂ©compose la lumiĂšre 42. Or, « un des effets de l’introduction d’opĂ©rateurs sĂ©lectifs est qu’elle Ă©carte la distinction entre opĂ©rateurs et opĂ©randes » 43 contrairement aux opĂ©rateurs de « saut ». En effet, le physicien « porte son attention non pas sur la nature de ce que donne l’opĂ©ration, mais sur la nature de l’opĂ©ration sĂ©lective elle-mĂȘme » 44. Eddington montre Ă©galement comment un groupe d’opĂ©rateurs formant une structure abstraite bien dĂ©finie a permis Ă  Dirac de rendre manifeste un observable consistant en une nouvelle propriĂ©tĂ© cachĂ©e dans l’électron et devenue cĂ©lĂšbre sous le nom de « spin ».

On voit alors le problĂšme : comment expliquer le rapport, dans la connaissance microphysique, entre les donnĂ©es expĂ©rimentales probables et en grande partie irrĂ©versibles et les systĂšmes d’opĂ©rateurs groupĂ©s de façon rĂ©versible ? Ou, si l’on prĂ©fĂšre une formule de Bachelard, comment expliquer que « la grandeur glisse vers la probabilitĂ© dans le mĂȘme temps que l’opĂ©rateur prend un aspect mathĂ©matique mieux dĂ©fini » 45 ? Or, la raison en est prĂ©cisĂ©ment que, la connaissance microphysique supposant une solidaritĂ© entre l’action de l’observateur et le rĂ©el observĂ© bien plus Ă©troite que sur le plan macrophysique, on peut sans contradiction concevoir les actions de l’observateur comme des opĂ©rations rĂ©versibles susceptibles de former des « groupes » et la rĂ©alitĂ© observĂ©e comme sujette Ă  des dispersions statistiques, Ă  des mĂ©langes et des Ă©changes, des dĂ©sagrĂ©gations, etc., en grande partie irrĂ©versibles. Le physicien J. Weigle a comparĂ© la rĂ©alitĂ© Ă©tudiĂ©e par sa science Ă  un mĂ©canisme compliquĂ© enfermĂ© en une boĂźte bien fermĂ©e, mais dont les parois sont percĂ©es de quelques trous d’oĂč sortent de simples ficelles : en tirant sur l’une d’elles on en allonge une autre, on raccourcit une troisiĂšme, on en laisse certaines immobiles, etc. Le thĂ©oricien essaie alors de rĂ©unir tous ces « observables » en une Ă©quation coordonnant les faits et il n’y parvient qu’en ajoutant de temps en temps aux ficelles donnĂ©es d’autres en surplus et surtout en construisant pas Ă  pas une reprĂ©sentation hypothĂ©tique du mĂ©canisme cachĂ©. On conçoit alors que, mĂȘme si les transformations reconstituĂ©es sont en partie irrĂ©versibles, les actions mĂȘme de tirer les ficelles, de les replacer en leurs positions prĂ©cĂ©dentes et de les relier au moyen de ficelles supplĂ©mentaires puissent donner lieu Ă  la construction d’un groupe d’opĂ©rations. Que l’on ajoute maintenant Ă  cette image la restriction qu’il est partiellement impossible de distinguer les mouvements rĂ©els des ficelles des actions exercĂ©es par l’expĂ©rimentateur, et l’on comprendra la symbiose inextricable s’établissant entre les opĂ©rateurs rĂ©versibles et les Ă©tats rĂ©els irrĂ©versibles dĂ©tectĂ©s grĂące Ă  leur pouvoir.

Un exemple paradoxal de cette sorte d’indiffĂ©renciation entre les opĂ©rations du sujet et les transformations de l’objet est ce que J. L. Destouches a appelĂ© le « principe d’homomorphisme » 46. La description de l’évolution d’un systĂšme au cours du temps, c’est-Ă -dire l’évolution des prĂ©visions, s’exprime Ă  travers un opĂ©rateur d’évolution U. Or, J. L. Destouches a Ă©tabli ce principe que « A un certain homomorphisme prĂšs, l’évolution d’un systĂšme entre des instants t et t + ∆t peut ĂȘtre compensĂ©e par une rotation autour d’un axe du repĂšre gĂ©omĂ©trique de l’observateur considĂ©ré ». Il y a ainsi transport de l’objet au sujet de la propriĂ©tĂ© de l’évolution dans le temps, par un processus de subjectivation, et l’on voit que ce transport consiste en un passage de la succession temporelle en une opĂ©ration spatiale (rĂ©versible) de rotation.

Mais il y a plus. En combinant les symboles en jeu par des opĂ©rations multiplicatives, on peut construire, comme nous le disions au dĂ©but de ce chapitre, une nouvelle algĂšbre non commutative, telle que AB ne soit pas Ă©quivalent à BA. Or, deux observables A et B qui ne commutent pas ne peuvent prĂ©cisĂ©ment pas, dans l’action expĂ©rimentale, ĂȘtre dĂ©terminĂ©s simultanĂ©ment : si l’un d’eux est mesurĂ© avec prĂ©cision, l’autre reste indĂ©terminĂ© et rĂ©ciproquement. C’est lĂ  l’expression la plus gĂ©nĂ©rale du principe d’indĂ©termination. Mais, comme on le voit, cela ne signifie nullement que l’une des deux possibilitĂ©s — tant mathĂ©matique qu’expĂ©rimentale — soit exclue dĂ©finitivement par l’autre : elles sont vraies toutes les deux, mais non simultanĂ©ment. Par exemple un micro-objet n’est ni onde ni corpuscule, il est les deux alternativement, selon que l’on exerce une action expĂ©rimentale ou l’autre, ou que l’on traite le formalisme mathĂ©matique selon l’un des deux sens non commutatifs de l’association AB ou BA.

Niels Bohr a proposĂ© l’adoption d’une nouvelle notion logique pour exprimer ce rapport entre deux propriĂ©tĂ©s d’un mĂȘme ĂȘtre, qui ne sont ni compatibles Ă  la fois ni incompatibles successivement : la notion de « complĂ©mentarité ». Or, ce « principe de complĂ©mentarité » comme on l’appelle aujourd’hui est d’un Ă©vident intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique. Il caractĂ©rise, en effet, un nouveau point de vue logique : ce n’est pas qu’il introduise, entre deux jugements simples, contradictoires entre eux, tels que A est x et A est non-x, un tertium Ă  mi-chemin du contradictoire et du non-contradictoire, mais il Ă©tablit la possibilitĂ© d’un rapport nouveau entre deux systĂšmes opĂ©ratoires d’ensemble. Si l’« incertitude » est une notion caractĂ©risant surtout le rĂ©el ou l’objet, la « complĂ©mentarité » est donc une notion essentiellement relative aux opĂ©rations du sujet, et c’est ce caractĂšre opĂ©ratoire que nous aimerions souligner.

Chacun sait que le principe de contradiction ne nous indique jamais Ă  lui seul ce qui est contradictoire et ce qui ne l’est pas : il nous interdit seulement d’affirmer simultanĂ©ment A et non-A, mais pour savoir si A est contradictoire ou non avec B, il s’agit d’établir si B implique non-A ou l’exclut. Or, comment dĂ©couvre-t-on que B implique ou exclut non-A ? En dĂ©finissant A et B de façon univoque et en « groupant » les classes ou relations rĂ©sultant de ces dĂ©finitions : c’est donc seulement en fonction d’un « groupement » (au sens du chap. I § 3), ou d’un « groupe » d’opĂ©rations que la non-contradiction ou la contradiction entre A et B prend un sens. Ce sens exprime simplement la possibilitĂ© ou l’impossibilitĂ© d’une composition rĂ©versible englobant simultanĂ©ment ces deux termes. La contradiction ou la non-contradiction de deux jugements isolĂ©s portant sur A et B est donc toujours relative Ă  un groupement ou systĂšme opĂ©ratoire d’ensemble.

Cela dit, la « complĂ©mentarité » consiste en une relation non pas entre termes isolables, mais entre les totalitĂ©s opĂ©ratoires elles-mĂȘmes. Qu’un micro-objet soit tantĂŽt onde tantĂŽt particule signifie qu’il peut ĂȘtre insĂ©rĂ© tantĂŽt dans un systĂšme de rapports tantĂŽt dans un autre, mais non pas dans les deux Ă  la fois. Or, si nouveau que soit ce mode de raisonnement, il faut noter que, une fois mis en lumiĂšre par les physiciens, il Ă©claire par ailleurs de façon trĂšs comparable bien d’autres domaines oĂč interviennent prĂ©cisĂ©ment les totalitĂ©s opĂ©ratoires comme telles, et cela dĂšs les rapports logico-arithmĂ©tiques Ă©lĂ©mentaires.

Soit p. ex. une suite d’élĂ©ments A, A’, B’, C’, etc. Nous pouvons les rĂ©unir selon leurs ressemblances et constituer ainsi des classes logiques telles que A + A’ = B ; B + B’ = C ; C + C’ = D ; etc. Nous pouvons Ă©galement les rĂ©unir selon leurs diffĂ©rences et constituer ainsi des sĂ©ries de relations asymĂ©triques, dont l’une sera A → A’ → B’ → C’
 etc. Dans une telle sĂ©rie nous appellerons a la relation A → A’ ; a’ la relation A’ → B’ ; b’ la relation B’ → C’ ; etc., d’oĂč l’emboĂźtement des relations a + a’ = b ; b + b’ = c ; c + c’ = d ; etc., emboĂźtement portant donc sur les termes A, A’, B’, etc. mais par l’intermĂ©diaire de leurs relations comme telles. Or, ces deux groupements, de classes (A + A’ = B ; etc.) ou de relations (a + a’ = b ; etc.), tout en Ă©tant isomorphes, ne peuvent ĂȘtre effectuĂ©s simultanĂ©ment, c’est-Ă -dire rĂ©unis en un seul groupement qui comprennent les deux sortes d’opĂ©rations Ă  la fois, car il est impossible de rĂ©unir les mĂȘmes Ă©lĂ©ments Ă  la fois en tant que semblables et en tant que diffĂ©rents : si l’on groupe les ressemblances (A + A’ = B ; etc.) on construit, en effet, des classes (ou des relations symĂ©triques) et l’on procĂšde par addition commutative en faisant, par cela mĂȘme, abstraction des diffĂ©rences ; au contraire si l’on groupe les diffĂ©rences comme telles (a + a’ = b ; etc.) on construit des relations asymĂ©triques transitives par addition non commutative (donc conservant l’ordre), en faisant par lĂ  mĂȘme abstraction des ressemblances. Les deux systĂšmes d’opĂ©rations (soit la classification et la sĂ©riation) sont donc incompatibles simultanĂ©ment, puisqu’on ne peut les rĂ©unir en un seul tout et composer leurs opĂ©rations entre elles, mais ils sont parfaitement compatibles successivement et applicables aux mĂȘmes Ă©lĂ©ments A, A’, B’, etc. considĂ©rĂ©s tantĂŽt en tant que semblables (ce qu’ils sont en partie) tantĂŽt comme diffĂ©rents (ce qu’ils sont aussi en partie) : ces deux systĂšmes sont donc « complĂ©mentaires » au sens mĂȘme des physiciens 47, du moins dans la mesure oĂč l’on tient compte des qualitĂ©s propres aux Ă©lĂ©ments considĂ©rĂ©s. Par contre, si l’on fait abstraction des qualitĂ©s, en prenant chaque individu A, A’, etc. pour une unitĂ©, on peut les classer et les ordonner simultanĂ©ment, ce qu’on fait prĂ©cisĂ©ment en les dĂ©nombrant (voir chap. 1 § 6), puisque le nombre entier rĂ©sulte d’une fusion opĂ©ratoire entre les opĂ©rations de classes et celles de relations asymĂ©triques. Mais alors on retrouve la complĂ©mentaritĂ© d’une autre façon : on ne peut simultanĂ©ment (c’est-Ă -dire au moyen d’un systĂšme unique d’opĂ©rations) compter les objets et les englober en un systĂšme de classes ou de relations asymĂ©triques qualitatives, car les opĂ©rations de dĂ©nombrement font abstraction des qualitĂ©s, tandis que les seconds systĂšmes les rĂ©introduisent : il y a donc complĂ©mentaritĂ© entre la logique qualitative et les opĂ©rations numĂ©riques.

On voit ainsi que la complĂ©mentaritĂ© est en rĂ©alitĂ© une propriĂ©tĂ© gĂ©nĂ©rale caractĂ©risant les rapports, non pas entre Ă©lĂ©ments ou opĂ©rations simples, mais entre totalitĂ©s opĂ©ratoires. Seulement, dans la logique usuelle, qui porte sur la rĂ©alitĂ© Ă  l’échelle macroscopique, la permanence des objets individuels rend aisĂ© le passage d’un systĂšme opĂ©ratoire aux systĂšmes qui lui sont complĂ©mentaires, de telle sorte que les mĂȘmes objets peuvent ĂȘtre traitĂ©s tour Ă  tour comme Ă©lĂ©ments qualifiĂ©s d’une hiĂ©rarchie de classes logiques, comme unitĂ©s numĂ©riques, comme parties d’une configuration spatiale, etc., sans que l’esprit Ă©prouve aucune difficultĂ© Ă  relier en un seul tout les caractĂšres simultanĂ©ment virtuels, mais successivement actualisĂ©s de chaque objet individuel. À l’échelle des limitations de l’action expĂ©rimentale et par consĂ©quent de l’algĂšbre qui les exprime, la perte de son individualitĂ© qui caractĂ©rise le micro-objet impose, par contre, Ă  l’esprit la prise de conscience de la succession des opĂ©rations qui dĂ©terminent les caractĂšres alternatifs de cet objet, et empĂȘchent de relier ces caractĂšres en un seul tout permanent. C’est pourquoi il est naturel que ce soient les microphysiciens qui aient dĂ©couvert la complĂ©mentaritĂ©, et Ă©noncĂ© ce rapport fondamental dans le concret et non pas dans l’abstrait : une fois de plus les rĂ©sultats de la limitation du champ de l’action convergent avec ceux que permet de dĂ©gager la genĂšse mĂȘme des actions, dans leur prise de contact avec le rĂ©el.

§ 5. La signification épistémologique de la microphysique

Selon les points de vue, le systĂšme des notions microphysiques peut apparaĂźtre comme une grande nouveautĂ© dans l’histoire des idĂ©es ou au contraire comme l’aboutissement logique et naturel de l’ensemble des procĂ©dĂ©s de pensĂ©e antĂ©rieurs du physicien. Comme l’a dit W. Heisenberg, tandis que la thĂ©orie de la relativitĂ© permet encore de dĂ©terminer les coĂŻncidences spatio-temporelles et par consĂ©quent de maintenir une sĂ©paration plus ou moins nette entre l’objet et le sujet, par contre dans la microphysique « les notions de « coĂŻncidence Ă  la fois dans l’espace et dans le temps » et d’« observation » demandent une rĂ©vision radicale. Dans la discussion de quelques expĂ©riences, nous prendrons particuliĂšrement en considĂ©ration l’action rĂ©ciproque de l’objet et de l’observateur. Dans les thĂ©ories classiques, cette interaction a toujours Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e soit comme nĂ©gligeable, soit comme Ă©liminable dans les calculs grĂące Ă  des expĂ©riences de contrĂŽle. Dans la physique atomique cette hypothĂšse est inadmissible, car, Ă  cause de la discontinuitĂ© caractĂ©ristique des faits atomiques, cette interaction peut provoquer des modifications relativement grandes et incontrĂŽlables » 48. Et encore : « Notre maniĂšre habituelle de dĂ©crire la nature, et en particulier notre croyance en l’existence de lois rigoureuses entre les phĂ©nomĂšnes naturels reposent sur l’hypothĂšse qu’il est possible d’observer les phĂ©nomĂšnes sans les influencer sensiblement. Associer une cause dĂ©terminĂ©e Ă  un effet dĂ©terminĂ© n’a de sens que si nous pouvons observer Ă  la fois cause et effet sans en mĂȘme temps intervenir et troubler leur relation. La loi de causalitĂ© sous sa forme classique ne peut donc, Ă  cause de son caractĂšre mĂȘme, ĂȘtre dĂ©finie que dans un systĂšme fermĂ©. Or, en microphysique, de la « complĂ©mentarité » de la description dans l’espace et dans le temps, d’une part, et de l’enchaĂźnement causal d’autre part, rĂ©sulte l’indĂ©termination caractĂ©ristique de la notion d’« observation ». En effet, c’est toujours arbitrairement que l’on dĂ©cide quels objets seront considĂ©rĂ©s comme faisant partie du systĂšme observĂ© et quels objets seront considĂ©rĂ©s comme moyens d’observation » 49. Autrement dit, le rapport entre le sujet et l’objet est en un sens le mĂȘme en microphysique qu’en physique classique, Ă  une diffĂ©rence prĂšs, qui est de degrĂ© dans l’ordre de grandeur des interventions du sujet ; mais, en un autre sens, cette diffĂ©rence de degrĂ© atteint une limite, dans le contrĂŽle et les corrections possibles, telle que, passĂ©e cette limite, on peut parler d’une diffĂ©rence de nature.

A. Eddington, comparant Ă©galement la microphysique Ă  la physique macroscopique, dans le passage dĂ©jĂ  citĂ© (§ 4) sur le rĂ©el et les opĂ©rations groupĂ©es, ajoute : « C’est le mode d’enchaĂźnement mutuel des opĂ©rations, et non leur nature, qui est responsable de ces manifestations de l’univers extĂ©rieur qui finalement atteignent nos sens. D’aprĂšs notre attitude actuelle, c’est le principe fondamental de la philosophie de la science » 50. Principe commun, par consĂ©quent, Ă  toutes les Ă©chelles considĂ©rĂ©es par la physique, mais mis en Ă©vidence avec une particuliĂšre nettetĂ© Ă  l’échelle microcosmique, Ă  laquelle les opĂ©rations du sujet se trouvent jouer un rĂŽle spĂ©cialement visible dans le processus de la connaissance.

La connaissance microphysique, peut-on donc dire, constitue le prolongement logique de la connaissance physique en gĂ©nĂ©ral, mais les difficultĂ©s de l’action Ă  cette limite infĂ©rieure des Ă©chelles rendent particuliĂšrement Ă©vidents les rapports entre l’action expĂ©rimentale et les opĂ©rations dĂ©ductives servant Ă  l’interprĂ©tation de l’expĂ©rience, tandis que les mĂȘmes rapports frappent moins l’esprit aux Ă©chelles supĂ©rieures. En quoi consistent-ils donc ? C’est la rĂ©ponse Ă  cette question fondamentale que nous avons Ă  chercher Ă  l’école des microphysiciens.

Or, l’essentiel de cette rĂ©ponse tient Ă  un fait devenu trĂšs naturel et qui domine aujourd’hui toute l’interprĂ©tation Ă  donner de la pensĂ©e physique. Dans la physique des principes, il y avait lieu de distinguer, d’une part, les faits expĂ©rimentaux dĂ©tectĂ©s grĂące aux techniques de laboratoire et, d’autre part, un cadre dĂ©ductif de plus en plus Ă©loignĂ© de ces faits, mais dans lequel il fallait que ceux-ci entrent de grĂ© ou de force ; la pensĂ©e dĂ©ductive complĂ©tait (et parfois dĂ©formait) ainsi les faits en vertu d’exigences devenues a priori. Sous l’influence de la microphysique on s’aperçoit au contraire que les opĂ©rations dĂ©ductives servant Ă  traduire et Ă  interprĂ©ter les faits de l’expĂ©rience constituent le prolongement des actions effectivement exĂ©cutĂ©es par l’observateur au cours de son expĂ©rimentation. Ce n’est donc plus directement la pensĂ©e qui enrichit le rĂ©el de son apport : c’est l’action, et alors, d’une part, l’action expĂ©rimentale et le rĂ©el constituent une symbiose indissociable ; tandis que, d’autre part, la pensĂ©e prolonge cette action elle-mĂȘme sans la plier d’avance Ă  des exigences inaccessibles. C’est ainsi que lĂ  oĂč le cadre spatio-temporel ne donne plus lieu Ă  une reprĂ©sentation adĂ©quate, le microphysicien n’hĂ©site pas Ă  le sacrifier au lieu de le maintenir grĂące Ă  ces « coups de pouce » si subtilement analysĂ©s par Poincaré : la reprĂ©sentation cĂšde alors le pas Ă  une formulation en apparence beaucoup plus abstraite, de nature algĂ©brique et analytique, mais qui en fait Ă©pouse bien davantage les lignes et les sinuositĂ©s de l’action elle-mĂȘme. C’est parce qu’il en est ainsi qu’Eddington a pu attribuer la connaissance physique en gĂ©nĂ©ral, y compris son aspect sensible, Ă  l’enchaĂźnement des opĂ©rations plus qu’à leur nature, un systĂšme d’actions devenant, en effet, opĂ©ratoire par le seul fait de son enchaĂźnement mĂȘme.

Or, l’immense service rendu Ă  l’épistĂ©mologie par la microphysique est de nous faire comprendre qu’il en est en rĂ©alitĂ© de mĂȘme Ă  toutes les Ă©chelles. Que l’on pense, p. ex., Ă  la mesure spatiale la plus Ă©lĂ©mentaire : reporter la distance AB sur une autre distance A’B’, en la dĂ©tachant du contexte des masses, du travail, des vitesses, etc., et en combinant simplement une partition et un dĂ©placement (voir chap. III § 8), comme si ces partitions et ces dĂ©placements Ă©taient des choses physiquement simples. Une telle opĂ©ration consiste Ă  nouveau Ă  prolonger une action effective, en rĂ©alitĂ© extrĂȘmement complexe, irrĂ©versible physiquement comme physiologiquement, mais rendue simple et rĂ©versible sitĂŽt qu’elle est considĂ©rĂ©e comme une unitĂ© composable avec d’autres. Lorsque le microphysicien, ne pouvant dĂ©terminer Ă  la fois une position et une vitesse traduit sa maniĂšre d’agir ou d’expĂ©rimenter en un systĂšme algĂ©brique non commutatif portant sur des opĂ©rateurs qui correspondent aux observables et sur des fonctions d’ondes qui correspondent aux Ă©tats, il construit lui aussi un systĂšme d’opĂ©rations prolongeant le plus directement possible un systĂšme d’actions, rendues seulement plus difficiles Ă  coordonner par le fait de l’échelle des objets sur lesquelles elles portent.

Le problĂšme est alors de caractĂ©riser cette relation gĂ©nĂ©rale entre le sujet et les objets. L’action expĂ©rimentale dont procĂšde psychologiquement l’opĂ©ration dĂ©ductive est en rĂ©alitĂ© une interaction entre l’observateur et l’observé : comment donc dĂ©terminer la part de chacun, ou la nature d’une telle interaction si ces parts sont indissociables ?

Dans le cas de la mesure simple, l’observateur agit sur l’observĂ© en dĂ©plaçant rĂ©ellement ou en pensĂ©e son mĂštre et en sectionnant effectivement ou en pensĂ©e le rĂ©el Ă  mesurer ; mais en dĂ©plaçant ou en sectionnant, il se soumet lui-mĂȘme aux nĂ©cessitĂ©s que lui impose la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure, de telle sorte que ses propres mouvements expriment cette rĂ©alitĂ© spatiale et mĂ©canique autant que les objets dĂ©placĂ©s ou sectionnĂ©s traduisent son action. Seulement comme cette interaction demeure superficielle parce que situĂ©e Ă  une Ă©chelle oĂč suffit une analyse globale et grossiĂšrement statistique (par rapport aux micro-objets), les modifications rĂ©ciproques de l’objet par le sujet (assimilation) ou du sujet par l’objet (accommodation) n’altĂšrent pas profondĂ©ment les choses : il en rĂ©sulte que le sujet a l’illusion de connaĂźtre une rĂ©alitĂ© en soi, indĂ©pendante de son action, et d’exister Ă  titre de sujet en soi, indĂ©pendamment de l’action des objets.

Mais dans les mesures des relativistes aux grandes vitesses, lorsqu’il s’agit de dĂ©placer en pensĂ©e des unitĂ©s de longueurs Ă  des vitesses solidaires de mesures temporelles effectuĂ©es par le moyen de signalisations, l’interaction du sujet et de l’objet prĂ©sente des caractĂšres dĂ©jĂ  bien diffĂ©rents. L’action du sujet est profondĂ©ment modifiĂ©e par les distances dans l’espace et dans le temps et par l’existence, indĂ©pendante de lui, d’une constance de la vitesse relative de la lumiĂšre, qui lui imposent des limitations Ă©tranges et inaccoutumĂ©es dans la dĂ©termination des simultanĂ©itĂ©s et des longueurs. RĂ©ciproquement son activitĂ© de sujet sera d’autant plus considĂ©rable qu’augmentera le nombre et la complexitĂ© des relations Ă  construire : loin de se borner Ă  des enregistrements passifs, ses signalisations et les Ă©quations qui les exprimeront l’obligeront Ă  Ă©tablir un systĂšme de rĂ©ciprocitĂ©s multiples entre les divers points de vue possibles, de telle sorte qu’il sera conduit Ă  dĂ©truire sans cesse le rĂ©el immĂ©diat au profit d’une rĂ©alitĂ© plus dĂ©pouillĂ©e, mais enrichie par ailleurs d’un ensemble d’opĂ©rations bien « enchaĂźnĂ©es ». Seulement le produit de ces opĂ©rations, obligeant le sujet Ă  se situer lui-mĂȘme dans l’univers ainsi construit, lui donnera encore l’illusion rĂ©aliste d’un ensemble de rapports indĂ©pendants de lui.

Sur le plan microphysique enfin, c’est-Ă -dire Ă  l’autre extrĂ©mitĂ© des Ă©chelles d’observation, l’interaction entre le sujet et les objets se prĂ©sentera sous un jour ne laissant plus guĂšre d’occasions Ă  ces illusions rĂ©alistes propres aux Ă©chelles plus grandes. Pour connaĂźtre les objets, le sujet est, en effet, toujours obligĂ© d’agir sur eux, c’est-Ă -dire de les modifier d’une maniĂšre ou d’une autre. Mais, tandis qu’aux Ă©chelles moyennes et surtout supĂ©rieures, cette modification consiste surtout Ă  les enrichir de rapports nouveaux sans les altĂ©rer profondĂ©ment, les objets sont cette fois d’un ordre de grandeur considĂ©rablement infĂ©rieur Ă  celle du sujet et de ses appareils, les actions de localisation, ou de mesure des vitesses, etc., introduisent des changements relativement trĂšs grands dans la disposition de ces objets. Il s’ensuit alors que la rĂ©alitĂ© connaissable est constituĂ©e par un complexe indissociable de rapports dus, les uns aux objets et les autres Ă  l’intervention opĂ©rative du sujet : celui-ci ne se trouvant jamais en prĂ©sence que d’un tel complexus ne saurait donc plus tomber dans l’illusion d’atteindre un rĂ©el situĂ© au-delĂ  de son action. Mais inversement, cette activitĂ© est conditionnĂ©e comme il va de soi par les propriĂ©tĂ©s des objets, puisque c’est la valeur du quantum d’Action qui, comme celle de la vitesse de la lumiĂšre Ă  l’autre extrĂ©mitĂ© des Ă©chelles, oblige le sujet aux complications expĂ©rimentales que l’on sait.

La question Ă©pistĂ©mologique se prĂ©cise donc sous la forme suivante. À toutes les Ă©chelles, la connaissance physique implique que le sujet agisse sur les objets, et rĂ©ciproquement, autrement dit qu’il y ait assimilation des objets aux opĂ©rations du sujet et accommodation de celles-ci Ă  ceux-lĂ . Est-il donc possible de concevoir un Ă©tat d’interaction entre les objets et le sujet tel que les opĂ©rations transformant les objets se confondent avec les effets dĂ©terminĂ©s par l’objet sur le sujet lui-mĂȘme ? C’est Ă  ce prix qu’une connaissance intĂ©grale serait possible par une sorte de fusion fonctionnelle du sujet et de l’objet, c’est-Ă -dire de correspondance exacte entre les opĂ©rations du premier et la causalitĂ© du second.

Or, le premier point Ă  noter Ă  cet Ă©gard est que, si bas que l’on descende vers la limite de la dĂ©terminabilitĂ©, on se trouve toujours en prĂ©sence d’un compromis inĂ©vitable entre certaines opĂ©rations rĂ©versibles, que l’on peut caractĂ©riser comme dessinant le canevas des actions possibles du sujet sur les objets, et une distribution probable, en partie fortuite, marquant la frontiĂšre de ces mĂȘmes actions. AssurĂ©ment l’« incertitude » d’Heisenberg, qui empĂȘche de pousser plus loin l’analyse, ne suffit pas Ă  exclure l’éventualitĂ©, non pas (on l’a montrĂ©) d’une existence de paramĂštres cachĂ©s, mais d’opĂ©rations Ă©manant de sujets Ă  structures physiologiques et mentales toutes autres que les nĂŽtres et qui parviendraient Ă  des dĂ©terminations plus poussĂ©es. C’est donc relativement Ă  notre structure de sujets humains d’un certain niveau mental que le dualisme entre un rĂ©el statistique, simplement probable, et des opĂ©rations Ă  enchaĂźnements certains demeure irrĂ©ductible, et il faut rĂ©server le point de vue de l’« observateur microscopique » de L. de Broglie ou d’un sujet dont les coordinations rĂ©versibles ne seraient pas spatio-temporelles et porteraient directement sur les changements d’état. Mais, au seul point de vue auquel il est lĂ©gitime que nous nous placions, on trouve au terme actuel de l’analyse physique, des opĂ©rateurs, d’un cĂŽtĂ©, « conçus comme des distributeurs de valeurs probables » 51, et ces valeurs probables, de l’autre, expression de la rĂ©alitĂ© sur laquelle opĂšrent les premiers.

Le second point Ă  noter est que les uns comme les autres, de ces instruments intellectuels ou de ces rĂ©alitĂ©s, cessent de donner lieu Ă  des « reprĂ©sentations » proprement dites, Ă  l’échelle atomique. Si tributaires qu’ont Ă©tĂ© longtemps les microphysiciens des images atomistiques, ils ont abouti, comme l’a si bien dit L. Brunschvicg en 1922 dĂ©jĂ , Ă  un « atomisme sans atomes », au sens Ă©tymologique du terme 52. « En rĂ©sumĂ©, conclut Louis de Broglie au terme d’une Ă©tude sur le rapport des thĂ©ories abstraites et des reprĂ©sentations concrĂštes, les physiciens de l’école abstraite, qui rejettent les reprĂ©sentations concrĂštes, et voient dans les formules reliant les phĂ©nomĂšnes l’essentiel des thĂ©ories, paraissent bien, en principe, avoir raison et le dĂ©veloppement des thĂ©ories quantitatives contemporaines apporte une trĂšs forte confirmation de leurs vues » 53. On pourrait il est vrai objecter Ă  cela que le triomphe apparent du discontinu paraĂźt parler en faveur des intuitions reprĂ©sentatives, mais il est exagĂ©rĂ© de voir dans les thĂ©ories quantiques un triomphe pur et simple du discontinu sur le continu, car si la notion mĂȘme de quantum introduit le discontinu dans ce qui Ă©tait conçu comme continu, les notions microphysiques de l’« interaction » et du « champ » rĂ©tablissent une continuitĂ© relative : la suite des conquĂȘtes alternatives du continu et du discontinu dĂ©crite par Hoeffding n’est donc peut-ĂȘtre pas prĂšs de prendre fin.

Ainsi le dualisme relatif de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire et de l’irrĂ©versibilitĂ© statistique, joint Ă  l’irreprĂ©sentabilitĂ© croissante des phĂ©nomĂšnes, contraint, du point de vue de la connaissance, de distinguer deux parts possibles dans la rĂ©alitĂ© microphysique. Il y a d’abord une action rĂ©ciproque et indissociable entre les opĂ©rations, lignes de l’action virtuelle du sujet, et les secteurs du rĂ©el sur lequel elles ont prise : les valeurs probables sont, en effet, relatives aux opĂ©rations qui les ordonnent autant que ces opĂ©rations sont, de leur cĂŽtĂ©, relatives Ă  la distribution des choses sur lesquelles agit le sujet. Le sujet, autrement dit, se retrouve dans la rĂ©alitĂ© assimilĂ©e autant que le rĂ©el se retrouve dans l’action et la pensĂ©e assimilatrices. Mais, il y a, d’autre part, l’inassimilĂ© et peut-ĂȘtre — car il ne faut prĂ©juger de rien dans un sens ni dans l’autre — l’inassimilable pour des sujets Ă  notre Ă©chelle et de notre structure mentale : cet inassimilĂ© n’est pas seulement le non-reprĂ©sentĂ©, car la reprĂ©sentation intuitive n’est que le symbolisme imagĂ© de l’opĂ©ration pure, mais le non-formulĂ©, en particulier tout ce qui relĂšve de l’action dĂ©taillĂ©e des Ă©lĂ©ments semi-individualisĂ©s dont la statistique quantique nous donne un tableau d’ensemble.

Or, le vrai problĂšme de l’idĂ©alisme et du rĂ©alisme porte sur cet inassimilé : c’est de lui et non pas de la rĂ©alitĂ© assimilable qu’il s’agirait de savoir, pour rĂ©pondre Ă  la question ultime que pose la connaissance, s’il est en dĂ©finitive de nature extĂ©rieure aux actions du sujet — de tout sujet quel qu’il soit — ou si sa structure demeure isomorphe Ă  celle de la pensĂ©e vivante et donnera lieu Ă  une assimilation indĂ©finie.

Mais c’est ici prĂ©cisĂ©ment que la science n’a nullement dit son dernier mot. Ce jugement ultime n’appartient point, en effet, au seul physicien, pas plus, naturellement, qu’à l’épistĂ©mologiste. Il est en rĂ©alitĂ© du ressort de l’« observateur microscopique » ou du « bĂ©bĂ© atomique », qui pourrait donner raison, soit Ă  l’idĂ©aliste en nous mettant en garde contre les illusions rĂ©alistes attachĂ©es Ă  nos reprĂ©sentations humaines, soit au rĂ©aliste en nous apprenant qu’il a lui aussi Ă  lutter contre un rĂ©el hostile et rĂ©sistant, soit aux deux Ă  la fois (ce qui reviendrait Ă  les renvoyer dos Ă  dos) en nous montrant que ces actions soutiennent avec sa rĂ©alitĂ© le mĂȘme rapport que nos opĂ©rations avec la nĂŽtre. Or, cet « observateur microscopique » qui fait figure de chimĂšre si on l’imagine sous les traits d’un trĂšs petit ĂȘtre humain, pourrait bien prendre place un jour parmi les choses observĂ©es ou les « observables » eux-mĂȘmes, sous la forme d’un micro-organisme voisinant avec les « micro-objets ». Comme l’a dit avec une grande profondeur Ch. Eug. Guye, une physique plus « gĂ©nĂ©rale » que la nĂŽtre (et non pas plus particuliĂšre) engloberait en son domaine les mĂ©canismes Ă©lĂ©mentaires de la vie, et le problĂšme des « frontiĂšres de la physique et de la biologie » est d’ores et dĂ©jĂ  posĂ© par les microphysiciens.

Or, si l’on se place au point de vue rĂ©aliste, selon lequel les actions de notre organisme et les opĂ©rations de notre esprit sont le reflet du rĂ©el, ce n’est certes pas sous la forme trop simple d’une pression de l’expĂ©rience immĂ©diate et externe, exercĂ©e par l’intermĂ©diaire des organes des sens individuels, que le rĂ©el interviendrait de la maniĂšre la plus efficace sur le sujet : c’est par le canal des mĂ©canismes formateurs de l’organisation vivante elle-mĂȘme, dont dĂ©pend l’organisation mentale. Et comme l’esprit humain est tributaire, de ce point de vue, de l’histoire multimillĂ©naire qui rattache l’homme, de la façon la plus continue, aux organismes les plus primitifs, le problĂšme des rapports entre le sujet et l’objet se trouve, en dĂ©finitive, dĂ©centrĂ© eu Ă©gard Ă  l’homme et situĂ© au cƓur mĂȘme des relations entre l’organisation vivante et la matiĂšre inorganique qui lui sert de milieu ou peut-ĂȘtre de source premiĂšre.

Ce n’est pas Ă  l’épistĂ©mologie Ă  spĂ©culer sur ce que pourra fournir un jour, Ă  la thĂ©orie des rapports entre l’organisme et le milieu, l’étude des rĂ©gions limitrophes situĂ©es entre la microphysique et la biologie. Il convient donc de clore ce chapitre. Mais si la prudence s’impose ainsi, elle doit s’appliquer aussi bien dans un sens que dans l’autre. Le rĂ©el encore inassimilĂ©, et Ă©ventuellement mĂȘme inassimilable Ă  l’échelle des limites de notre action expĂ©rimentale, peut constituer le modĂšle de ces obstacles extĂ©rieurs rĂ©sistant Ă  toutes les tentatives de l’esprit. Mais il pourrait aussi bien fournir un jour la clef des relations entre le vivant et l’inerte, et par consĂ©quent tĂŽt ou tard, des rapports entre le comportement actif de l’organisme et le milieu physique sur lequel s’exerce son action. Ce jour-lĂ , l’hypothĂšse rĂ©aliste et l’hypothĂšse idĂ©aliste sont susceptibles d’aboutir Ă  de tout autres relations entre elles que celle d’une simple antithĂšse. C’est ce que nous verrons dĂ©jĂ , Ă  propos des ĂȘtres vivants rĂ©els et connus, en passant de l’étude de la pensĂ©e physique Ă  celle de la pensĂ©e biologique (Partie III : chap. IX et X).