Chapitre IV.
Nature des notions cinématiques et mécaniques : le temps, la vitesse et la force a

Les notions mathĂ©matiques nous sont apparues comme dues aux coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action, par opposition aux actions particuliĂšres qui diffĂ©rencient les objets les uns des autres et conduisent ainsi Ă  abstraire leurs propriĂ©tĂ©s Ă  titre de donnĂ©es physiques. Mais puisque les actions spĂ©cialisĂ©es doivent ĂȘtre coordonnĂ©es entre elles, comme les plus gĂ©nĂ©rales, tout cadre mathĂ©matique comporte un contenu physique possible, mĂȘme si le cadre dĂ©passe ce contenu, et toute notion physique constituĂ©e est relative Ă  une coordination mathĂ©matique. C’est pourquoi nous venons de voir combien est mobile la frontiĂšre entre le physique et le mathĂ©matique.

Les notions cinĂ©matiques et mĂ©caniques posent Ă  cet Ă©gard un problĂšme d’un grand intĂ©rĂȘt. On a assez constamment liĂ© le sort Ă©pistĂ©mologique du temps Ă  celui de l’espace, et Kant en particulier a rĂ©uni l’une Ă  l’autre ces deux notions Ă  titre de formes a priori de la sensibilitĂ©. Or, nous savons aujourd’hui combien plus complexe est leur relation, du fait de la dissociation de l’espace en un cadre mathĂ©matique et en un espace physique. C’est l’espace physique qui est solidaire du temps, et de façon bien plus intime encore qu’on ne le supposait, puisque tous deux dĂ©pendent des vitesses. Quant Ă  l’espace mathĂ©matique, il est indĂ©pendant du temps. Mais on peut se demander cependant pourquoi il demeure seul de son espĂšce et ne correspond pas Ă  un temps mathĂ©matique pur. À vouloir axiomatiser ce dernier Ă  titre de simple cadre on ne trouverait, en effet, qu’un cas particulier de variĂ©tĂ© spatiale : celle d’un continu unidimensionnel, avec ses propriĂ©tĂ©s topologiques. Par contre, Ă  vouloir introduire la simultanĂ©itĂ© autrement que par coĂŻncidence ponctuelle et Ă  chercher Ă  dĂ©finir une mesure temporelle, on soulĂšverait aussitĂŽt les questions de vitesse qui sont d’ordre physique. Mais pourquoi donc la vitesse et le temps sont-ils de caractĂšre physique, tandis qu’il existe un espace mathĂ©matique ? En d’autres termes, pour quelle raison la construction des notions cinĂ©matiques suppose-t-elle une abstraction Ă  partir de l’objet, tandis que l’on peut construire un espace par coordinations d’actions en n’abstrayant les Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires Ă  la construction que du mĂ©canisme de cette coordination mĂȘme ? Tel est l’un des problĂšmes Ă  examiner en ce chapitre.

Il s’en ajoute bien d’autres. Par opposition aux coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action, d’oĂč procĂšdent la logique, le nombre et l’espace, les actions particuliĂšres intervenant dans la construction des notions de temps, de vitesse et de force semblent contenir dĂ©jĂ  ces rĂ©alitĂ©s Ă  titre d’expĂ©rience subjective : il existe une durĂ©e intĂ©rieure, une expĂ©rience kinesthĂ©sique de la vitesse et surtout un sentiment de la force musculaire propre, tandis que, si la logique et le nombre sont manifestement liĂ©s Ă  notre activitĂ©, l’espace paraĂźt plus Ă©loignĂ© de notre nature psychique que le temps. Il y a donc paradoxe Ă  rattacher le temps Ă  l’objet et l’espace au sujet, et il semblerait que dans une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique fondĂ©e sur l’analyse de l’action, le temps, la vitesse et la force dussent Ă©maner directement de l’activitĂ© du sujet. Mais ici surgit une nouvelle question : en quoi consiste l’« expĂ©rience intĂ©rieure » et quelles sont ses relations avec l’activitĂ© du sujet, qui est Ă  la source des coordinations logico-mathĂ©matiques ?

§ 1. Position du problÚme

Les notions physiques, et spĂ©cialement les notions cinĂ©matiques et mĂ©caniques que nous Ă©tudierons dans ce chapitre, posent donc Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique un problĂšme correspondant particuliĂšrement Ă  ses mĂ©thodes ; problĂšme aussi ancien, sous sa forme classique, que la thĂ©orie de la connaissance elle-mĂȘme, mais qui se renouvelle une fois traduit en termes de genĂšse rĂ©elle. Les notions physiques proviennent-elles de l’expĂ©rience seule — externe ou interne — ou supposent-elles une Ă©laboration dĂ©ductive, et de quel type ? Telle est la forme traditionnelle de la question. Mais, comme les notions de temps, de vitesse, de force, etc., qui constituent le point de dĂ©part de la construction physique, sont des concepts utilisĂ©s par le sens commun bien avant de devenir scientifiques, le problĂšme de leur formation a Ă©tĂ© dĂ©placĂ© sur le terrain de la pensĂ©e spontanĂ©e : Hume, pour l’expĂ©rience surtout extĂ©rieure, Maine de Biran pour l’expĂ©rience interne, Descartes, Leibniz et Kant lui-mĂȘme pour ce qui est du rĂŽle de l’élaboration rationnelle, remontent jusqu’à l’analyse de l’esprit en gĂ©nĂ©ral, et pas seulement de la pensĂ©e scientifique, lorsqu’ils cherchent Ă  fonder leur thĂ©orie de la connaissance physique. Brunschvicg et Meyerson, malgrĂ© leur appel constant Ă  l’histoire des sciences, en viennent tĂŽt ou tard Ă  recourir aux mĂȘmes sources (cf. ce que le premier appelle « thĂ©orie intellectualiste de la perception » et le second « le cheminement de la pensĂ©e ») et un positiviste strict comme Ph. Frank est bien obligĂ© de s’occuper lui aussi de la pensĂ©e spontanĂ©e pour pouvoir expliquer comment la science « coordonne des symboles aux donnĂ©es immĂ©diates » 1. Mais, tandis que, sur le terrain de la pensĂ©e scientifique, chacun s’astreint ; avec raison, Ă  suivre de la maniĂšre la plus exacte les dĂ©marches du processus intellectuel, on se croit dispensĂ© de toute exigence mĂ©thodologique prĂ©cise dĂšs qu’il s’agit de la pensĂ©e commune, parce qu’on s’imagine la connaĂźtre suffisamment sur soi-mĂȘme. Or l’introspection est loin de nous renseigner sur les points essentiels. Elle ne saurait juger ni de l’apport respectif de l’expĂ©rience et de la dĂ©duction dans l’élaboration des notions cinĂ©matiques et mĂ©caniques initiales, ni mĂȘme de la maniĂšre dont les structures logiques et mathĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires (p. ex. le rapport entre le temps et l’espace parcouru, dans le cas de la vitesse) s’appliquent au donnĂ©. Tant la lecture comme telle de l’expĂ©rience que sa structuration logico-mathĂ©matique donnent, en effet, lieu Ă  des processus infiniment plus complexes que la conscience achevĂ©e ne le suppose, et seule une comparaison systĂ©matique entre la psychogenĂšse des notions et leur dĂ©veloppement dans les sciences peut aboutir Ă  des conclusions Ă©pistĂ©mologiques valables.

Cherchons donc Ă  classer les solutions possibles quant Ă  la formation des notions cinĂ©matiques et mĂ©caniques, et en des termes tels que l’on puisse rĂ©pondre aussi bien sur le terrain de la psychogenĂšse rĂ©elle que sur celui de l’évolution de la pensĂ©e scientifique.

Une premiĂšre solution classique consiste Ă  attribuer toute connaissance physique Ă  l’expĂ©rience extĂ©rieure. Mais que signifie une telle hypothĂšse ? On a maintes fois montrĂ© que la lecture d’une expĂ©rience de laboratoire est loin de se rĂ©duire Ă  la simple constatation d’un donnĂ© immĂ©diat. Pour nous en tenir ici aux notions cinĂ©matiques de sens commun, il est clair que dĂ©jĂ  les seuls relevĂ©s d’un dĂ©placement, d’une vitesse (uniforme ou accĂ©lĂ©rĂ©e), d’une durĂ©e ou de l’instant prĂ©cis du passage d’un objet devant un Ă©lĂ©ment de rĂ©fĂ©rence impliquent lin monde de coordinations antĂ©rieures et mĂȘme d’interprĂ©tations. Les opĂ©rations physiques les plus Ă©lĂ©mentaires supposent ainsi un ensemble de postulais qu’il serait possible de dĂ©gager et de formaliser Ă  des degrĂ©s divers 2. Or, Ă  comparer la complexitĂ© de ces opĂ©rations, lorsqu’elles sont physiquement effectuĂ©es, Ă  la simplicitĂ© des mĂȘmes opĂ©rations lorsqu’elles sont pensĂ©es mathĂ©matiquement, on saisit le caractĂšre chimĂ©rique et insoutenable de toute interprĂ©tation fondĂ©e sur le « donnĂ© immĂ©diat ». Rien n’est plus aisĂ© p. ex., que d’introduire gĂ©omĂ©triquement l’idĂ©e de congruence entre deux longueurs, parce que cette notion s’abstrait directement, non pas des objets congruents, mais des actions coordonnĂ©es du sujet consistant Ă  superposer les objets les uns aux autres et Ă  relier ces Ă©galisations par un jeu de substitutions transitives (mĂȘme si Ă©galisations et substitutions demeurent physiquement approximatives). Que si, au contraire, il s’agit d’une mesure physique des longueurs, alors surgissent quantitĂ© de problĂšmes nouveaux et Ă©trangers Ă  la pensĂ©e mathĂ©matique : comment s’assurer que le segment de droite matĂ©riel conserve sa longueur au cours du dĂ©placement et quels sont les caractĂšres d’une tige indĂ©formable ? Comment ĂȘtre certain de l’homogĂ©nĂ©itĂ© de l’espace et de son isotropie ? À quelles conditions cet espace physique pourra-t-il ĂȘtre pourvu d’élĂ©ments de rĂ©fĂ©rence ? Quel est le rĂŽle du « travail » accompli pour effectuer le dĂ©placement ? Etc., etc. À quel prix est-il alors lĂ©gitime de constituer une suite de congruences transitives, qui seront physiquement successives dans le temps ?

Or, si chaque contact avec un fait extĂ©rieur requiert de la sorte un systĂšme singuliĂšrement complexe de rapports interdĂ©pendants, excluant toute immĂ©diatetĂ©, les partisans de l’empirisme externe s’en tirent en supposant que les notions cinĂ©matiques ou mĂ©caniques, quoique se compliquant en fonction de la prĂ©cision acquise en laboratoire, rĂ©sultent simplement de l’affinement de notions grossiĂšres que le sens commun aurait directement empruntĂ© au rĂ©el au cours de l’expĂ©rience quotidienne. C’est ici que chacun se croit permis de se livrer Ă  des reconstitutions conjecturales de la genĂšse, selon l’aspect des choses qui le frappe davantage en sa connaissance toute formĂ©e. Or, l’analyse systĂ©matique de la psychogenĂšse des notions, au cours du dĂ©veloppement de l’enfant, met au contraire en Ă©vidence un fait d’une importance Ă©pistĂ©mologique dĂ©cisive : c’est que le contact avec l’objet et avec le « fait » expĂ©rimental est bien plus difficile encore au point de dĂ©part de l’évolution mentale qu’aux stades supĂ©rieurs et que, plus une pensĂ©e est primitive, moins elle est prĂšs du simple « donné ». Tous les problĂšmes que soulĂšve la lecture de l’expĂ©rience au niveau de la pensĂ©e scientifique se retrouvent ainsi sous une forme embryonnaire au point de dĂ©part de l’élaboration des notions et c’est sur ce terrain que l’examen des hypothĂšses empiristes est par consĂ©quent le plus nĂ©cessaire. DĂšs les dĂ©buts, la connaissance est, en effet, non pas constatation de rapports tout prĂ©parĂ©s, mais assimilation de l’objet Ă  l’activitĂ© propre et construction de relations en fonction de cette assimilation, d’abord dĂ©formante puis peu Ă  peu Ă©quilibrĂ©e avec une accommodation complĂ©mentaire des schĂšmes d’assimilation au rĂ©el. C’est donc cette assimilation qu’il s’agit d’analyser, dĂšs ses phases initiales et jusqu’à cette assimilation rationnelle que constitue la pensĂ©e physique Ă©laborĂ©e.

Mais alors, si la connaissance physique procĂšde d’une assimilation des objets aux divers modes d’activitĂ© du sujet, l’analyse gĂ©nĂ©tique ne confirmera-t-elle pas simplement une seconde solution classique, celle qui dĂ©rive les notions Ă©lĂ©mentaires de l’« expĂ©rience intĂ©rieure » ? Tant les positivistes contemporains, qui rĂ©duisent, depuis Mach, le donnĂ© immĂ©diat Ă  des sensations ou perceptions, que Maine de Biran, jadis, dans son essai pour fonder la notion de force et celle de cause elle-mĂȘme sur l’effort volontaire et les aperceptions du « sens intime », nous donnent l’exemple d’un recours possible Ă  la rĂ©alitĂ© subjective (interprĂ©tĂ©e selon toutes les nuances, les plus ou les moins mĂ©taphysiques).

Or, bien plus encore que la premiĂšre, cette seconde solution exige une discussion portant simultanĂ©ment sur l’histoire des sciences et la psychogenĂšse des notions. C’est Ă  l’histoire de la pensĂ©e scientifique Ă  nous montrer si les Ă©lĂ©ments subjectifs, dont effectivement les notions cinĂ©matiques et mĂ©caniques ont souvent portĂ© la trace, ont vu leur importance grandir ou diminuer au fur et Ă  mesure des progrĂšs de la physique. Mais cette argumentation ne saurait suffire, car, Ă  supposer mĂȘme une Ă©limination de plus en plus radicale de toute adhĂ©rence subjective au cours de leur Ă©volution, des notions physiques comme celles de temps, de vitesse ou de force, pourraient avoir Ă©tĂ© tirĂ©es de simples lectures de l’expĂ©rience interne du sujet ; on se serait alors bornĂ© Ă  Ă©purer et Ă  formaliser ensuite ce qui Ă©tait d’abord pure constatation introspective.

Seulement, comme nous allons le voir, l’analyse gĂ©nĂ©tique fournit ici une rĂ©ponse aussi dĂ©favorable pour l’empirisme de l’expĂ©rience intĂ©rieure que pour celui de l’expĂ©rience extĂ©rieure, et, ce qui est plus important encore, elle met en Ă©vidence, dĂšs les stades les plus Ă©lĂ©mentaires, la dualitĂ© essentielle qui oppose l’une Ă  l’autre la subjectivitĂ©, en tant que prise de conscience Ă©gocentrique, et l’activitĂ© du sujet en tant que coordination opĂ©ratoire dĂ©centrant l’action propre pour l’adapter Ă  l’objet. DĂšs les questions de simple genĂšse des notions, jusqu’aux interprĂ©tations de la thĂ©orie de la relativitĂ©, c’est sans doute la confusion de cette subjectivitĂ© Ă©gocentrique et de cette activitĂ© coordinatrice du sujet qui a pesĂ© le plus lourdement sur les discussions des Ă©pistĂ©mologies : ou la physique s’installe dans l’objet comme tel, ou elle ne traduit que les impressions du sujet, tel est le faux dilemme dans lequel s’enferment comme Ă  plaisir nombre de bons esprits. Or l’analyse de la genĂšse rĂ©elle des concepts montre tout autre chose. Naissant de l’action exercĂ©e par le sujet sur les objets, les notions physiques Ă©lĂ©mentaires sont dĂšs l’abord assimilation des faits Ă  cette activitĂ©. Cette assimilation est alors dĂ©formante, dans la mesure oĂč il s’agit d’actions non suffisamment coordonnĂ©es entre elles et oĂč le sujet n’en prend qu’une conscience partielle et inadĂ©quate : d’oĂč l’égocentrisme des notions primitives, source de la « subjectivité » qui sera Ă©liminĂ©e au cours de leur Ă©volution ultĂ©rieure. Mais dans la mesure oĂč les actions se coordonnent et se groupent entre elles, l’activitĂ© du sujet ainsi renforcĂ©e, et non pas diminuĂ©e, donne lieu Ă  une assimilation Ă  des schĂšmes non plus dĂ©formants, mais adĂ©quats aux objets en fonction mĂȘme des coordinations dans lesquelles ces derniers se trouvent intĂ©grĂ©s. Ainsi l’objectivitĂ© croissante des notions est due Ă  une plus grande activitĂ© du sujet que la subjectivitĂ© Ă©gocentrique initiale, et c’est ce qui produit le malentendu habituel. Le sujet est d’autant plus actif qu’il parvient davantage Ă  se dĂ©centrer, ou, pour mieux dire, sa dĂ©centration est la mesure mĂȘme de son activitĂ© efficace sur l’objet : c’est pourquoi, le progrĂšs de la connaissance revenant simultanĂ©ment Ă  Ă©liminer la subjectivitĂ© Ă©gocentrique et Ă  accroĂźtre l’activitĂ© coordinatrice du sujet, il est impossible, Ă  aucun niveau, de sĂ©parer l’objet du sujet. Seuls existent les rapports entre eux deux, mais ces rapports peuvent ĂȘtre plus ou moins centrĂ©s ou dĂ©centrĂ©s et c’est en cette inversion de sens que consiste le passage de la subjectivitĂ© Ă  l’objectivitĂ©.

Telle est l’hypothĂšse que nous allons chercher Ă  vĂ©rifier sur le double terrain de la genĂšse et de l’histoire des notions. C’est donc dans une troisiĂšme direction classique que nous nous engageons : la connaissance physique n’est due ni Ă  la seule expĂ©rience extĂ©rieure ni Ă  la seule expĂ©rience interne mais Ă  une union nĂ©cessaire entre les structures logico-mathĂ©matiques, nĂ©es de la coordination des actions, et les donnĂ©es expĂ©rimentales assimilĂ©es Ă  elles. Mais en quoi consiste cette union indissociable de la dĂ©duction et de l’expĂ©rience ? Ici encore trois possibilitĂ©s subsistent, entre lesquelles un choix lĂ©gitime ne peut que se fonder simultanĂ©ment sur la psychogenĂšse et sur l’analyse des sciences.

PremiĂšre interprĂ©tation, due entre autres Ă  Comte et aux nĂ©o-positivistes actuels : la dĂ©duction logique ou mathĂ©matique se rĂ©duit Ă  un calcul, Ă  un langage ou mĂȘme Ă  une syntaxe, destinĂ©s Ă  Ă©noncer et Ă  anticiper les faits comme tels, en tant que donnĂ©s dans l’expĂ©rience. Mais la grande leçon de l’analyse gĂ©nĂ©tique est prĂ©cisĂ©ment que, mĂȘme sur le terrain le plus prĂ©scientifique et le plus embryonnaire, il n’existe pas de donnĂ© immĂ©diat : il ne saurait donc y avoir de faits antĂ©rieurement aux, liaisons qui les coordonnent ; que ces coordinations soient sensori-motrices ou mentalisĂ©es Ă  des degrĂ©s divers, elles comportent dĂ©jĂ  (comme nous l’avons vu au cours des chap. I-III) un Ă©lĂ©ment logico-mathĂ©matique, actif, rĂ©flexif ou formalisĂ©.

Une seconde possibilitĂ© est alors l’interprĂ©tation a priori : l’élĂ©ment dĂ©ductif propre Ă  la connaissance physique consisterait en cadres tout faits et inscrits d’avance dans l’esprit, et le donnĂ© expĂ©rimental viendrait les remplir aprĂšs coup. Mais l’étude des faits gĂ©nĂ©tiques montre au contraire que, durant les phases initiales de formation des notions, le cadre se construit en corrĂ©lation avec l’organisation de son contenu et consiste en cette organisation elle-mĂȘme. D’une part, les coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action qui constituent, nous l’avons vu, le point de dĂ©part des formes logico-mathĂ©matiques, ne se structurent et ne s’affinent qu’au, fur et Ă  mesure de leur exercice, c’est-Ă -dire Ă  propos seulement des actions spĂ©cialisĂ©es (donc physiques) qu’il s’agit de coordonner entre elles. Il en rĂ©sulte que, avant 11-12 ans, il n’existe mĂȘme pas, chez l’enfant, de logique formelle applicable indiffĂ©remment Ă  tout mais que les divers types de raisonnements (p. ex. A = B ; B = C donc A = C ou A < B ; B < C donc A < C, etc.) doivent ĂȘtre reconstruits Ă  l’occasion de chaque notion nouvelle qu’il s’agit d’élaborer (quantitĂ© de matiĂšre, poids, volume, etc.) 3. D’autre part, il n’existe pas de donnĂ©e expĂ©rimentale qui ne suppose, ne fĂ»t-ce que pour sa lecture mĂȘme, une coordination logico-mathĂ©matique (de n’importe quel niveau, fĂ»t-ce sensori-moteur) Ă  laquelle cette donnĂ©e est nĂ©cessairement relative.

L’analyse gĂ©nĂ©tique nous conduira donc Ă  vĂ©rifier une troisiĂšme hypothĂšse, qu’admet Ă  son tour l’histoire de la pensĂ©e scientifique : les rĂ©alitĂ©s expĂ©rimentales et les coordinations logico-mathĂ©matiques s’élaborent en fonction les unes des autres selon un double mouvement d’extĂ©riorisation et d’intĂ©riorisation se conformant au mĂȘme processus d’ensemble. Or, ce processus n’est autre que la dĂ©centration graduelle dont il a Ă©tĂ© question Ă  l’instant. Les connaissances physiques initiales naissent d’actions relativement isolĂ©es, reliant directement l’objet au sujet et n’apprĂ©hendant ainsi l’objet que sous son aspect le plus extĂ©rieur et le plus phĂ©nomĂ©niste, tandis que les rapports le reliant au sujet demeurent Ă©gocentriques, c’est-Ă -dire relatifs Ă  l’activitĂ© propre momentanĂ©e. Le progrĂšs de la connaissance physique revient au contraire Ă  coordonner les actions entre elles en les rendant relatives au systĂšme d’ensemble dont elles deviennent chacune une transformation parmi d’autres (l’équilibre de la coordination entre actions Ă©tant atteint lorsque leur composition atteint l’état rĂ©versible, ce qui leur confĂšre le rang d’opĂ©rations). Or, cette coordination consiste en une dĂ©centration des actions initiales, et cela en deux sens complĂ©mentaires. D’une part, dans la mesure oĂč les actions se coordonnent, le sujet se dĂ©tache de son point de vue Ă©gocentrique, parce que chacune de ses actions est alors insĂ©rĂ©e dans un systĂšme qui l’englobe : l’activitĂ© coordinatrice l’emporte ainsi sur l’action directe liĂ©e Ă  l’objet, et cette activitĂ© coordinatrice s’intĂ©riorise ou se « rĂ©flĂ©chit » en des schĂšmes opĂ©ratoires d’autant mieux structurĂ©s ou formalisĂ©s qu’ils s’éloignent davantage des actions concrĂštes immĂ©diates. RĂ©ciproquement l’objet s’extĂ©riorise et s’objective d’autant plus qu’il est dĂ©sormais assimilĂ© aux coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action ou de la pensĂ©e, et non plus Ă  l’activitĂ© propre momentanĂ©e. Ainsi l’égocentrisme et le phĂ©nomĂ©nisme rĂ©unis des dĂ©buts se dissocient en une double coordination, interne ou rĂ©flĂ©chie en structures logico-mathĂ©matiques, et externe ou dĂ©ployĂ©e en opĂ©rations physiques. C’est cette dĂ©centration gĂ©nĂ©rale qui, se prolongeant au cours de l’histoire de toute la mĂ©canique elle-mĂȘme, extĂ©riorise l’objet en le dĂ©tachant de l’anthropomorphisme, mais l’assimile en retour Ă  des structures mathĂ©matiques d’autant mieux intĂ©riorisĂ©es qu’elles ont Ă©tĂ© formalisĂ©es dans un sens contraire Ă  l’intuition empirique.

ExprimĂ© plus simplement, le processus que nous allons dĂ©crire revient donc Ă  dire que la physique se dĂ©santhropomorphise, donc se libĂšre du sujet Ă©gocentrique pendant que la mathĂ©matique se dĂ©concrĂ©tise, donc se libĂšre de l’objet apparent, et que, cependant, elles s’ajustent d’autant mieux l’une Ă  l’autre qu’elles s’engagent ainsi en sens contraires. L’explication habituelle consiste alors Ă  dire que le progrĂšs formel de l’une est simplement le rĂ©sultat d’une schĂ©matisation ou d’une formulation plus abstraite des progrĂšs expĂ©rimentaux de l’autre. En rĂ©alitĂ©, il s’agit au contraire d’une extĂ©riorisation et d’une intĂ©riorisation complĂ©mentaires, dues au fait que les actions physiques spĂ©cialisĂ©es entrent d’autant plus avant dans le rĂ©el que leurs coordinations logico-mathĂ©matiques sont plus activement structurĂ©es par le sujet, grĂące Ă  une intĂ©riorisation qui les gĂ©nĂ©ralise en les dĂ©gageant du concret,

§ 2. La genÚse des intuitions temporelles

Lorsque la thĂ©orie de la relativitĂ© eĂ»t Ă©branlĂ© l’intuition, que l’on avait crue primitive, de la simultanĂ©itĂ© Ă  distance, on assista Ă  d’intĂ©ressantes discussions entre les dĂ©fenseurs du sens commun et les auteurs qui contribuaient Ă  l’approfondissement de l’une des notions les plus fondamentales de notre reprĂ©sentation de l’univers. H. PoincarĂ© dĂ©jĂ  avait montrĂ© en des pages lumineuses que nous n’avons pas, en rĂ©alitĂ©, l’intuition de la simultanĂ©ité ; cette notion se construit grĂące Ă  un ensemble de rapports impliquant bien d’autres concepts physiques et le souci inconscient de rendre le monde extĂ©rieur le plus simple possible. D’autre part, H. Bergson avait donnĂ© du temps psychologique une analyse de nature Ă  faire rĂ©flĂ©chir sur la complexitĂ© des notions temporelles et Ă  prĂ©parer sur plus d’un point les conclusions des relativistes. Cependant, par une rĂ©action paradoxale Ă©videmment due Ă  son dĂ©sir de maintenir hĂ©tĂ©rogĂšnes le vital et l’inorganique, Bergson chercha Ă  s’opposer Ă  cette extension du temps bergsonien Ă  la physique elle-mĂȘme et se fit le dĂ©fenseur de la cinĂ©matique classique ! En effet, si la vitesse de la lumiĂšre constitue un absolu, auquel se rĂ©fĂšre le calcul des autres vitesses et par consĂ©quent des durĂ©es, on ne peut plus dire, comme Bergson l’avait soutenu, que les phĂ©nomĂšnes matĂ©riels demeureraient les mĂȘmes en multipliant toutes les vitesses selon un coefficient commun, par contraste avec les phĂ©nomĂšnes vitaux et surtout mentaux, qui seraient liĂ©s Ă  un rythme absolu.

Il est donc indispensable de remonter aux sources des intuitions du temps pour comprendre les formes plus Ă©voluĂ©es qu’a prises ce concept. Cette recherche s’impose mĂȘme Ă  deux points de vue : il s’agit, d’une part, de dĂ©gager si l’idĂ©e de temps est premiĂšre, par rapport Ă  celle de vitesse, ou si la relation inverse s’impose dĂšs le dĂ©but comme aux grandes Ă©chelles envisagĂ©es par la thĂ©orie de la relativité ; il importe, d’autre part, de dĂ©terminer les rapports initiaux entre le temps et l’espace, rapports qui seront naturellement autres selon que la vitesse prime le temps dĂšs l’abord ou que le temps correspond Ă  une intuition primitive.

Commençons par un point de mĂ©thode. On trouve chez la plupart des auteurs la mĂȘme attitude mĂ©thodologique un peu surprenante que nous avons dĂ©jĂ  constatĂ©e Ă  propos de l’espace : on part de l’adulte seul, et, pour atteindre les Ă©lĂ©ments primitifs, on Ă©tudie simplement les racines sensorielles externes ou internes des relations en cause, comme si les cadres perceptifs n’avaient pas pu se transformer au cours du dĂ©veloppement individuel sous l’influence de l’intelligence ; aprĂšs quoi on saute directement de la perception Ă  la pensĂ©e, comme s’il n’intervenait pas entre deux un ensemble de constructions dues Ă  l’intelligence sensori-motrice, Ă  l’intelligence intuitive ou prĂ©logique et aux opĂ©rations concrĂštes. Or, seule l’investigation mĂ©thodique de l’évolution de la pensĂ©e chez l’enfant peut nous donner quelque notion prĂ©cise sur ces paliers intermĂ©diaires entre la perception et la pensĂ©e et sur le passage de l’action Ă  la rĂ©flexion. Il est vrai que, si de nombreux auteurs nĂ©gligent l’action au profit de la perception et de la pensĂ©e formalisĂ©e, ce n’est pas un reproche que l’on pourrait adresser Ă  Bergson, puisque toute son Ă©pistĂ©mologie est fondĂ©e sur l’action : action sur les solides pour ce qui est des notions logico-mathĂ©matiques, et action vĂ©cue pour ce qui est de la durĂ©e mentale et biologique. Seulement, la sĂ©rie des antithĂšses trop poussĂ©es inspirĂ©es par sa mĂ©taphysique (entre la matiĂšre et la vie, l’instinct et l’intelligence, etc.) l’ont empĂȘchĂ© de voir que toute action comporte une logique, en fonction non pas des objets auxquels elle s’applique, mais de la coordination mĂȘme des actes : le schĂ©matisme des actions, qui est Ă  la source de toute pensĂ©e, s’oppose ainsi Ă  toute distinction radicale entre l’intuitif et l’opĂ©ratoire, et notamment entre le temps vĂ©cu et le temps construit par l’intermĂ©diaire de nos actions sur la matiĂšre. Bergson a fort bien vu le rĂŽle de l’homo faber dans la formation de la raison, mais il a restreint la portĂ©e de celle-ci comme de celui-lĂ , faute d’avoir cherchĂ© leur origine commune dans l’intelligence sensori-motrice elle-mĂȘme, qui assure la continuitĂ© entre l’assimilation intellectuelle et les rĂ©flexes vitaux les plus fondamentaux.

Si nous nous dĂ©gageons Ă  la fois de la philosophie bergsonienne et de l’intellectualisme Ă©troit ne connaissant que perceptions et pensĂ©e, nous chercherons Ă  retracer la genĂšse du temps, comme celle de toutes les autres catĂ©gories essentielles, sur le terrain de l’action Ă©lĂ©mentaire, mais nous pourrions bien nous y trouver alors en contradiction avec l’hypothĂšse d’une intuition primitive de la durĂ©e. L’action consiste, en effet, en coordinations motrices ; c’est en fonction de ces mouvements, de leur ordre de succession et de leur rythme (ou de la rĂ©gulation de leurs vitesses), que vont donc se poser les deux problĂšmes centraux de la genĂšse du temps : celui des rapports entre le temps et la vitesse et celui des relations entre le temps et la coordination spatiale. Mais ils se poseront dans les termes suivants. L’expression mĂ©trique de la vitesse, soit v = e/t, prĂ©sente cette notion comme consistant en un rapport, construit entre deux termes simples, l’espace parcouru et la durĂ©e ; ces termes du rapport sont eux-mĂȘmes conçus comme mesurables, mais surtout comme donnĂ©s Ă  l’état d’intuitions premiĂšres, et non pas de relations. D’oĂč la symĂ©trie ou la correspondance Ă©troite que l’on a toujours Ă©tablie entre le temps et l’espace, et que Bergson reprend sous la forme d’une antithĂšse entre le temps intĂ©rieur, objet d’une intuition vĂ©cue ou directe, et l’espace extĂ©rieur, produit de nos actions sur l’objet matĂ©riel. Seulement si le temps est liĂ© aux actions Ă©lĂ©mentaires, donc aux coordinations motrices les plus primitives, sources de toute activitĂ© mentale, le problĂšme se complique du fait que la vitesse intervenant dans le rythme ou la cadence des mouvements, ne saurait consister d’emblĂ©e en un rapport mĂ©trique : faut-il dĂšs lors considĂ©rer comme le fait premier le temps, ou la vitesse elle-mĂȘme ? Existe-t-il, autrement dit, une intuition de la vitesse prĂ©cĂ©dant ou accompagnant celle du temps, ou bien l’intuition de la durĂ©e commande-t-elle celle de la vitesse ? La solution propre Ă  la cinĂ©matique classique ainsi que la solution bergsonienne seraient conformes Ă  ce second point de vue, tandis que la cinĂ©matique relativiste, en subordonnant les notions de simultanĂ©itĂ© et mĂȘme de durĂ©e Ă  celle de vitesse, parlerait en faveur du premier. Or, cette subordination du temps Ă  la vitesse pourrait bien correspondre Ă  des faits gĂ©nĂ©tiques s’observant dĂ©jĂ  au niveau des coordinations propres Ă  l’action Ă©lĂ©mentaire, et elle paraĂźtrait ainsi beaucoup moins surprenante en se rĂ©fĂ©rant Ă  la formation de l’idĂ©e du temps chez l’enfant que par comparaison avec les notions toutes faites de l’adulte. Quant aux rapports entre le temps et l’espace, l’hypothĂšse d’une subordination des intuitions temporelles Ă  celle de la vitesse reviendrait donc Ă  faire du temps un rapport, tandis que l’espace et la vitesse correspondraient Ă  deux intuitions plus simples : soit t = e/v, si l’on voulait exprimer les choses en langage mathĂ©matique. Mais, dans le langage qualitatif convenant aux premiĂšres coordinations de l’action, cela consisterait Ă  attribuer la formation de l’espace Ă  l’organisation mĂȘme des mouvements, indĂ©pendamment de leurs vitesses (d’oĂč le caractĂšre primitif des connexions spatiales), tandis que le temps constituerait la coordination des vitesses comme telles, c’est-Ă -dire qu’il rĂ©sulterait d’un caractĂšre des actions non dĂ» Ă  leurs compositions les plus gĂ©nĂ©rales, mais intervenant en fonction des diffĂ©rences de rythmes ou de cadences. Plus prĂ©cisĂ©ment la coordination temporelle se confondrait avec la coordination spatiale, tant que des diffĂ©rences de vitesses n’interviendraient pas (soit t = e), et elle commencerait Ă  s’en diffĂ©rencier Ă  partir du moment oĂč les vitesses distinctes des divers mouvements nĂ©cessiteraient une coordination supplĂ©mentaire, en quoi constituerait prĂ©cisĂ©ment la notion mĂȘme du temps (t = e/v).

Examinons donc de ces points de vue les faits gĂ©nĂ©tiques, et interrogeons-les sans parti pris, c’est-Ă -dire sans y projeter nos notions adultes dĂ©jĂ  Ă©laborĂ©es. Faisons, en particulier, abstraction de tout rapport mĂ©trique et essayons de reconstituer les intuitions temporelles et les impressions ou notions de vitesse sans dĂ©cider d’avance lesquelles sont primitives. Nous allons constater alors l’indiffĂ©renciation primitive des notions spatiales et temporelles, fondĂ©es toutes deux sur la coordination des mouvements, et la diffĂ©renciation graduelle des notions temporelles en fonction prĂ©cisĂ©ment de l’intervention des distinctions des vitesses. Nous allons constater, en d’autres termes, un premier cas de passage du logico-mathĂ©matique au physique, sous la forme d’une diffĂ©renciation des coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action (espace) en fonction d’actions spĂ©cialisĂ©es (rĂ©gulations de vitesses et coordinations temporelles).

Sur le plan purement sensori-moteur, tout d’abord, il est aisĂ© de noter la connexion Ă©troite qui relie la construction des premiers rapports temporels Ă  la coordination des mouvements, tant Ă  l’intĂ©rieur des schĂšmes caractĂ©risant les habitudes et les « rĂ©actions circulaires » que dans l’assimilation rĂ©ciproque des schĂšmes aboutissant au groupe pratique des dĂ©placements et Ă  la notion de l’objet permanent. À l’intĂ©rieur des schĂšmes eux-mĂȘmes, en premier lieu, l’ordre de succession temporelle apparaĂźt lorsque le sujet, au lieu d’atteindre un but en suivant simplement l’ordre des mouvements habituels selon un dispositif spatial dĂ©jĂ  en place, est obligĂ© de chercher au prĂ©alable un intermĂ©diaire lui servant de moyen usuel : p. ex. lorsqu’un bĂ©bĂ©, voyant un nouvel objet suspendu au toit de son berceau cherche le cordon pendant de ce toit pour secouer l’objet perçu. En ce cas, l’ordre temporel (que l’on pourrait exprimer par la relation « d’abord tirer le cordon, ensuite seulement percevoir la secousse de l’objet ») est encore presqu’indiffĂ©renciĂ© de l’ordre de succession spatiale constituĂ© par la connexion habituelle des mouvements, mais il commence Ă  s’en dissocier par le fait qu’il s’agit de reconstituer cet ordre au lieu de le suivre sans plus, et qu’il s’agit surtout de le reconstituer sous la pression des objets momentanĂ©ment en dĂ©sordre. De mĂȘme, les premiĂšres impressions de durĂ©e se rattacheront, Ă  ce niveau, aux sentiments d’attente ou de succĂšs immĂ©diat c’est-Ă -dire Ă  la rapiditĂ© plus ou moins grande du dĂ©roulement des actions. Bref, l’ordre temporel se confondra avec l’ordre spatial tant que les objets ne rĂ©sistent pas au dĂ©roulement des mouvements, et la durĂ©e restera indiffĂ©renciĂ©e au sein de ce dĂ©roulement dans la mesure oĂč les rĂ©sistances de l’objet ne viendront pas altĂ©rer les vitesses : le point de dĂ©part est donc la coordination spatiale, la vitesse et le temps Ă©mergeant sous forme de coordinations supplĂ©mentaires occasionnĂ©es par l’intervention d’évĂ©nements extĂ©rieurs Ă  la coordination initiale. — Quant au temps liĂ© aux actions de l’intelligence sensori-motrice (par opposition aux premiers schĂšmes habituels), nous verrons (chap. V § 1) comment la recherche de l’objet disparu commence sans tenir compte de ses dĂ©placements successifs, pourtant perçus, les uns aprĂšs les autres, et nous avons dĂ©jĂ  vu (chap. II § 5) pourquoi la permanence des objets Ă©tait solidaire de l’organisation du groupe pratique des dĂ©placements. Or, il va de soi que ce groupe pratique contient Ă  l’état indiffĂ©renciĂ© un systĂšme de rapports temporels coĂŻncidant avec les successions spatiales. C’est ce qui a fait dire Ă  PoincarĂ© que le temps prĂ©cĂšde nĂ©cessairement l’espace, puisque les mouvements reliĂ©s en un groupe concret sont forcĂ©ment successifs. Mais, psychologiquement parlant, l’ordre temporel n’existe pas encore, tant qu’il demeure indissociĂ© de la succession spatiale, et la durĂ©e ne saurait donner lieu Ă  aucune conduite particuliĂšre tant qu’elle n’est pas liĂ©e Ă  un comportement portant sur la vitesse. Aussi les premiĂšres organisations de dĂ©placements, qui intĂ©ressent essentiellement les changements de position n’impliquent-elles pas d’intervention de la durĂ©e. Quant Ă  l’ordre temporel, il s’y trouve Ă©troitement soumis Ă  l’ordre spatial : c’est ainsi que nous avons dĂ©crit jadis ce que nous avons appelĂ© des « sĂ©ries subjectives », intervertissant l’avant et l’aprĂšs mais en fonction des dĂ©placements prĂ©vus Ă  tort, selon les rĂ©ussites antĂ©rieures de l’action et non pas de l’ordre objectif des Ă©vĂ©nements extĂ©rieurs 4. Le temps sensori-moteur demeure ainsi indiffĂ©renciĂ© de la coordination des mouvements et ne se dissocie de l’espace qu’en fonction de la rĂ©sistance des objets Ă  cette coordination (eu Ă©gard Ă  l’ordre de position habituel ou par changements imprĂ©vus de vitesses).

Lorsque l’on passe du temps sensori-moteur Ă  celui de la pensĂ©e intuitive, c’est cette mĂȘme indiffĂ©renciation des rapports temporels et des rapports spatiaux qui constitue le caractĂšre essentiel des idĂ©es primitives aussi bien sur la durĂ©e que sur l’ordre des Ă©vĂ©nements. Tant qu’il s’agit, en effet, de l’ordre de succession de deux Ă©vĂ©nements liĂ©s au mĂȘme mouvement (p. ex. des positions successives d’un mobile unique) ou de l’intervalle de durĂ©e qui les sĂ©pare (p. ex. qu’il faut plus de temps pour aller de A en C que de A en B sur le trajet ABCD
), il n’y a pas de difficultĂ©, parce qu’alors l’ordre temporel correspond Ă  l’ordre de succession spatiale et la durĂ©e s’évalue Ă  la longueur du trajet parcouru. S’il s’agit encore de deux Ă©vĂ©nements liĂ©s Ă  des mouvements de mĂȘmes vitesses, parallĂšles, de mĂȘme direction et prĂ©sentant les mĂȘmes points de dĂ©part dans l’espace et dans le temps, la difficultĂ© n’est pas supĂ©rieure, car ce sont lĂ  deux exemplaires du mĂȘme mouvement, avec correspondance visuelle continue. Mais dans le cas de mouvements parallĂšles, de mĂȘme direction, avec un mĂȘme point d’origine et avec simultanĂ©itĂ© objective des moments de dĂ©part et d’arrivĂ©e, mais avec vitesses diffĂ©rentes, la situation change : non seulement l’égalitĂ© des durĂ©es, pourtant synchrones, entre les instants de dĂ©part et d’arrivĂ©e est catĂ©goriquement niĂ©e, mais encore la simultanĂ©itĂ© des instants d’arrivĂ©e l’est Ă©galement. Il vaut la peine d’insister sur ces deux points, Ă©tant donnĂ©e leur signification Ă©pistĂ©mologique : l’indissociation initiale du temps et de l’espace et la raison de leur dissociation prochaine sous l’influence de la vitesse y apparaissent en pleine lumiĂšre.

En ce qui concerne la simultanĂ©itĂ©, tout d’abord, il faut soigneusement distinguer deux problĂšmes : celui de la simultanĂ©itĂ© perceptive, et celui de la notion, ou relation intellectuelle, de simultanĂ©itĂ©. Du point de vue perceptif, il n’existe que rarement des jugements exacts de simultanĂ©itĂ© entre Ă©vĂ©nements sĂ©parĂ©s dans l’espace, et l’interversion de l’ordre de succession temporelle est frĂ©quente, mĂȘme chez l’adulte (p. ex. dans le cas de petites lampes s’allumant, soit ensemble, soit Ă  1-2 secondes d’intervalles Ă  2-3 m de distance). Les mouvements du regard nĂ©cessaires Ă  la comparaison prenant eux-mĂȘmes du temps, il s’agit, en effet, de les coordonner en corrigeant les erreurs temporelles ; or, ces compensations ne s’effectuent pas grĂące Ă  un raisonnement, mais par voie perceptive et motrice, ce qui entraĂźne de nombreuses dĂ©formations dues Ă  la centration : l’évĂ©nement centrĂ© par le regard au moment oĂč il se produit est en gĂ©nĂ©ral vu antĂ©rieur faute de dĂ©centration assez rapide 5, etc. Mais outre le cas du rapport perceptif, on peut Ă©tudier chez l’enfant la relation intellectuelle de simultanĂ©itĂ© et c’est elle qui nous intĂ©resse surtout. On dĂ©placera p. ex. deux mobiles partant ensemble du mĂȘme point et s’arrĂȘtant simultanĂ©ment Ă  des distances diffĂ©rentes, donc aprĂšs avoir effectuĂ© des trajets inĂ©gaux Ă  vitesses inĂ©gales, mais sur des trajectoires parallĂšles et selon la mĂȘme direction. On s’arrangera Ă  ce qu’il n’y ait pas de difficultĂ©s perceptives : le sujet reconnaĂźtra ainsi que quand le mobile A s’est arrĂȘtĂ© le mobile B a cessĂ© son mouvement et rĂ©ciproquement. NĂ©anmoins, jusque vers 5-6 ans l’enfant conteste que les deux mobiles se soient arrĂȘtĂ©s et en mĂȘme temps » et il soutient que l’un des deux a cessĂ© de se mouvoir « avant » l’autre : le terme « avant » signifie alors, soit « devant » soit parfois « derriĂšre », au sens spatial de ces termes, mais, selon le sujet, cette antĂ©rioritĂ© spatiale (selon l’un ou l’autre des sens de parcours) s’accompagne nĂ©cessairement d’une antĂ©rioritĂ© temporelle, les deux significations demeurant indiffĂ©renciĂ©es. Or, Ă  l’analyse 6, la raison pour laquelle le sujet n’admet pas la simultanĂ©itĂ© et substitue le langage spatial au langage temporel, tout en cherchant Ă  maintenir la correspondance entre eux, se rĂ©vĂšle extrĂȘmement simple : c’est que le rapport « en mĂȘme temps » ou « au mĂȘme moment », etc., n’a pas encore de signification, faute d’un temps commun Ă  deux mouvements de vitesses diffĂ©rentes, et d’un temps qui pourrait ĂȘtre dĂ©tachĂ© de ces mouvements eux-mĂȘmes pour les englober tous deux en retour !

En d’autres termes, le sujet commence par se placer au point de vue de temps propres Ă  chacun des deux mouvements de vitesses diffĂ©rentes, et ne relie point encore ces vitesses au moyen d’un temps commun ou homogĂšne. Le seul temps accessible Ă  l’enfant est donc intĂ©rieur au mouvement lui-mĂȘme et ne fait qu’un avec ses caractĂšres spatiaux consistant en changement de position. L’expression « en mĂȘme temps » n’a aucune signification pour lui, parce qu’il n’existe pas encore de « mĂȘme temps » pour des mouvements diffĂ©rents. Cela ne signifie naturellement pas que l’enfant soit relativiste : il l’est au contraire si peu qu’il ne parvient pas Ă  coordonner deux points de vue, sitĂŽt que les vitesses diffĂšrent, et son temps propre est, non pas celui d’Einstein, mais celui dont Aristote avait fait l’hypothĂšse Ă  propos des mouvements distincts. Quel est alors le rapport entre ce temps et l’espace ? À ce niveau mental, si le sujet ne parvient pas Ă  relier deux mouvements de vitesses diffĂ©rentes par une coordination temporelle, il ne relie pas non plus les figures de l’espace au moyen d’un systĂšme de coordonnĂ©es ou d’une coordination des points de vue perspectifs : il ne connaĂźt guĂšre que des rapports topologiques construits de proche en proche, sans systĂšmes d’ensemble et l’on pourrait donc dire que, si le temps est d’abord indiffĂ©renciĂ© de l’espace, leurs Ă©volutions sont parallĂšles et de mĂȘme signification Ă©pistĂ©mologique. Mais le problĂšme est un peu plus complexe. D’une part, comme nous l’avons vu, toute coordination logico-mathĂ©matique porte dĂšs l’abord sur des actions physiques. Il n’est donc pas surprenant que la coordination spatiale des mouvements englobe dĂšs le dĂ©part un Ă©lĂ©ment temporel, puisque tout mouvement rĂ©el a une vitesse et comporte ainsi un ordre de succession des positions dans le temps et un emboĂźtement des durĂ©es. Mais cet Ă©lĂ©ment temporel n’est pas, de ce seul fait, un des facteurs de la coordination spatiale comme telle, et, tant que les diffĂ©rences de vitesse n’interviennent pas, les rapports temporels doublent simplement la coordination spatiale par une correspondance terme Ă  terme (entre les successions et entre les durĂ©es et les espaces parcourus) : ils s’en diffĂ©rencient mĂȘme si peu que nous venons de constater l’incomprĂ©hension de la relation de simultanĂ©itĂ© en cas de vitesses distinctes. Le vrai problĂšme n’est donc pas celui que pose l’indiffĂ©renciation initiale, mais bien celui du processus de la diffĂ©renciation ultĂ©rieure : le temps homogĂšne se construira-t-il Ă  la maniĂšre des systĂšmes de coordonnĂ©es ou de projections spatiales, par simple coordination des actions du sujet, ou au contraire supposera-t-il une interaction plus diffĂ©renciĂ©e entre ces actions et les objets eux-mĂȘmes ? On voit d’emblĂ©e que cette derniĂšre question reviendra Ă  se demander si l’intervention de la vitesse tient aux coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action ou Ă  la nĂ©cessitĂ© de composer celle-ci avec les qualitĂ©s physiques des objets.

Vers 6 ans, en moyenne, l’enfant arrive : Ă  reconnaĂźtre la simultanĂ©itĂ© des moments d’arrivĂ©e de deux mouvements de vitesses distinctes. Mais (et cela montre bien que ses rĂ©ponses ne sont pas dues Ă  une confusion purement verbale du temps et de l’espace), il n’en conclut pas moins Ă  une inĂ©galité : des durĂ©es objectivement synchrones : les mobiles A et B sont reconnus ĂȘtre partis « en mĂȘme temps » et s’ĂȘtre arrĂȘtĂ©s « en mĂȘme temps », mais l’un d’eux a cependant marchĂ© « plus longtemps » que l’autre parce qu’il est allĂ© « plus loin ». Le temps commence donc Ă  se dĂ©tacher de l’espace, puisque la simultanĂ©itĂ© est acquise entre points diffĂ©rents atteints par des mouvements de vitesses diffĂ©rentes. Mais cette coordination temporelle n’intĂ©resse encore que les points d’arrivĂ©e et ne se gĂ©nĂ©ralise pas Ă  tous les instants ou les points du parcours, de telle sorte que les dĂ©parts et les arrivĂ©es peuvent ĂȘtre reconnus simultanĂ©s sans que les intervalles le soient, ni que les durĂ©es intermĂ©diaires soient Ă©galisĂ©es. Quant Ă  la vitesse, nous verrons tout Ă  l’heure que, loin d’ĂȘtre dĂ©jĂ  considĂ©rĂ©e comme un rapport entre le temps et l’espace parcouru (puisqu’il n’y a pas encore de temps indĂ©pendant sauf en ce qui concerne les points d’arrivĂ©e), elle est elle-mĂȘme conçue en termes d’ordre spatial : elle se rĂ©duit Ă  l’intuition du dĂ©passement. DĂšs lors, il n’y a rien de contradictoire pour le sujet Ă  ce que l’un des mobiles aille plus vite que l’autre, donc plus loin, s’arrĂȘte au mĂȘme moment et mette cependant plus de temps, puisque le plus grand espace parcouru est Ă  la fois la mesure de la vitesse et du temps. Que la durĂ©e ne soit pas encore conçue comme inversement proportionnelle Ă  la vitesse, c’est ce que l’on constate d’ailleurs directement, Ă  ce niveau : si un mobile va plus vite, dit l’enfant, il prend plus de temps, et il ira souvent jusqu’à soutenir qu’en courant lui-mĂȘme de l’école Ă  sa maison il met plus de temps qu’en marchant lentement. De deux choses l’une, par consĂ©quent : ou bien les durĂ©es sont en rĂ©alitĂ© Ă©gales, et « plus de temps » signifie alors un plus grand espace parcouru ; ou bien la durĂ©e du mouvement plus rapide a Ă©tĂ© plus courte et alors « plus de temps » exprime un plus grand travail accompli. C’est donc le travail accompli (dont l’espace parcouru est un cas particulier) qui est, au dĂ©but, le vrai critĂšre du temps, et de la durĂ©e psychologique comme du temps physique.

VĂ©rifions encore la chose sur un nouvel exemple. On prĂ©sente au sujet un rĂ©servoir se vidant au moyen d’un tube en Y dont les deux branches sont de mĂȘme dĂ©bit et commandĂ©es toutes deux par un mĂȘme robinet. Sous chacune des branches, on place un petit rĂ©cipient A et B. On tourne alors le robinet pour dĂ©clencher le dĂ©part du liquide, puis, quand les deux rĂ©cipients ont reçu un contenu suffisant, on arrĂȘte le liquide en fermant le robinet. En ce cas, le problĂšme de simultanĂ©itĂ© est naturellement rĂ©solu beaucoup plus tĂŽt que dans le cas des marches simples, puisque les mouvements sont commandĂ©s par le mĂȘme robinet. Mais, pour ce qui est des durĂ©es, c’est seulement si ces deux rĂ©cipients A et B sont de mĂȘmes formes et de mĂȘmes dimensions que les temps paraĂźtront Ă©gaux. Au contraire, si ces conditions ne sont pas observĂ©es, le liquide sera estimĂ© avoir coulĂ© plus longtemps dans un bocal que dans l’autre, « parce qu’il y a plus d’eau », « parce que c’est plus haut » ou mĂȘme souvent parce que le niveau de l’eau a « montĂ© plus vite », en remplissant le rĂ©cipient. C’est donc de nouveau le travail accompli (du moins accompli en apparence) ou l’espace parcouru qui constituent les critĂšres de la durĂ©e.

Or, si le temps physique se diffĂ©rencie ainsi peu Ă  peu de l’ordre spatial au lieu d’ĂȘtre d’abord purement temporel et ensuite spatialisĂ©, qu’en est-il du temps psychologique et quels sont les rapports entre les deux sortes de temps, interne et extĂ©rieur ? L’opinion courante est que la notion du temps dĂ©rive de l’expĂ©rience intĂ©rieure et que le temps physique n’est que le temps vĂ©cu, plus ou moins transformĂ©. Selon Planck, p. ex., les notions physiques naĂźtraient de la perception subjective ou perception des qualitĂ©s relatives au sujet, et le dĂ©veloppement de ces notions dans les sciences rĂ©sulterait de leur dĂ©subjectivation : la notion du temps proviendrait ainsi de l’expĂ©rience vĂ©cue de la durĂ©e et son Ă©volution consisterait Ă  Ă©liminer le rĂŽle du sujet. Selon Bergson le temps est Ă©galement issu de la durĂ©e intĂ©rieure et le temps physique doit sa constitution Ă  une spatialisation de la durĂ©e en Ă©liminant d’ailleurs les plus caractĂ©ristiques des aspects temporels. Planck apprĂ©cie donc cette spatialisation que Bergson dĂ©plore, mais ils s’entendent sur les grandes lignes du passage du sujet Ă  l’objet.

Or, Ă  comparer ces thĂšses aux faits gĂ©nĂ©tiques, on constate au contraire que l’enfant construit sa notion du temps subjectif sur le modĂšle du temps qu’il attribue aux choses, aussi bien que l’inverse. Il y a lĂ  un point important au point de vue de l’épistĂ©mologie physique tout entiĂšre. Le temps (et nous retrouverons le mĂȘme processus en bien d’autres domaines) n’émane pas de la prise de conscience propre du sujet pour s’engager dans la direction de l’objet, mais il procĂšde de l’action du sujet sur l’objet, ce qui n’est nullement Ă©quivalent : et, comme l’orientation suivie par la prise de conscience est centripĂšte et non pas centrifuge, c’est de l’objet qu’elle part pour remonter au sujet, c’est-Ă -dire que les rapports temporels sont organisĂ©s dans les choses avant de l’ĂȘtre dans la conscience propre. Bien entendu, le temps de l’objet, dans son indiffĂ©renciation par rapport Ă  l’espace parcouru ou au travail accompli, n’est pas un temps objectif, mais un temps liĂ© Ă  l’action du sujet sur l’objet (et en particulier aux premiĂšres coordinations infralogiques et gĂ©omĂ©triques des mouvements). Mais il n’est pas non plus subjectif au sens ordinaire de ce mot : il est Ă©gocentrique, ce qui est tout autre chose, c’est-Ă -dire que, perçu ou conçu dans l’objet il reste relatif aux intuitions d’espace et de vitesse dĂ©terminĂ©es par l’activitĂ© propre, et ce caractĂšre Ă©gocentrique ne coĂŻncide ni avec le subjectif sensoriel de Planck ni avec le subjectif intuitif de Bergson. Quant au temps rationnel, il sera opĂ©ratoire, c’est-Ă -dire construit par les actions coordonnĂ©es et rĂ©versibles du sujet (voir § 3) et cela aussi bien sous sa forme interne qu’externe. Bref, en ce qui concerne le temps comme les autres notions, l’évolution procĂšde de l’égocentrique Ă  l’opĂ©ratoire, et, quoique constamment appliquĂ© Ă  l’objet (dont il extrait peu Ă  peu ses connexions avec la vitesse), il suppose Ă  tous les niveaux une participation du sujet, d’abord centrĂ© sur ses propres actions puis dĂ©centrant celles-ci en les composant entre elles de façon cohĂ©rente et rĂ©versible.

En quoi consiste, en effet, le temps propre ou psychologique, aux premiers niveaux du dĂ©veloppement de la pensĂ©e ? Il n’est que de constater l’embarras oĂč l’on se trouve dans le choix des questions convenables Ă  poser Ă  l’enfant pour se persuader du caractĂšre tardif, raffinĂ© et mĂȘme artificiel de l’intuition des « donnĂ©es immĂ©diates de la conscience ». L’enfant est pourtant un ĂȘtre que ni la vie sociale ni l’action utilitaire sur les solides n’ont encore dĂ©formĂ©. Son sentiment de la vie a parfois une profondeur et une rĂ©sonance directe que bien des poĂštes ont cherchĂ© Ă  retrouver. Ce n’est cependant pas chez lui qu’il faut chercher l’intuition de la durĂ©e, car — chacun l’a noté — , il vit dans le prĂ©sent, tandis que la durĂ©e se construit.

Le temps propre de l’enfant, ce sera donc ou la notion qu’il a de son Ăąge (temps biologique) ou les Ă©valuations qu’il fera du temps vĂ©cu au cours de telle ou telle action. Les notions relatives Ă  l’ñge ne nous apprennent rien de nouveau, mais confirment de façon singuliĂšrement prĂ©cise ce que nous avons vu du temps physique naissant. L’ñge est Ă©valuĂ© lui aussi Ă  l’espace parcouru ou au travail accompli, c’est-Ă -dire, en l’espĂšce, Ă  la taille ou Ă  la croissance : A est plus jeune que B « parce qu’il est plus petit », mais ce n’est pas une raison pour qu’il ne devienne pas un jour plus vieux que lui. Il n’y a, d’autre part, aucun rapport entre l’ñge comme durĂ©e et l’ordre de succession des Ă©vĂ©nements, notamment des naissances : que A soit plus jeune que B n’entraĂźne pas qu’il soit nĂ© aprĂšs lui 7.

Quant aux Ă©valuations du temps vĂ©cu au cours de l’action, elles donnent lieu chez l’enfant, Ă  des constatations trĂšs instructives et cela Ă  nouveau par leur ressemblance avec la construction du temps physique lui-mĂȘme. On priera, p. ex., le sujet d’exĂ©cuter certaines actions (rĂ©pĂ©ter un mouvement, dessiner des barres, etc.) pendant un mĂȘme temps mais Ă  un rythme tantĂŽt lent tantĂŽt rapide 8 : or, chez les petits, c’est le travail accompli qui est le critĂšre de la durĂ©e, ce qui revient alors Ă  considĂ©rer comme Ă©tant la plus longue la durĂ©e qui correspond au mouvement le plus rapide ; seuls les grands trouvent comme nous que le travail rapide a paru plus court et le travail lent plus long. C’est mĂȘme cette dĂ©couverte introspective qui semble ĂȘtre au point de dĂ©part du renversement des rapports entre le temps et la vitesse, parce que, dans la durĂ©e vĂ©cue pendant l’acte lui-mĂȘme, le temps se contracte (pour la conscience) en fonction de la vitesse, tandis que dans la durĂ©e Ă©valuĂ©e par la mĂ©moire, le temps bien rempli se dilate et les temps vides se rĂ©sorbent.

Bref, dans le temps psychologique comme dans le temps physique, la durĂ©e dĂ©pend des vitesses et du travail accompli, et c’est ce qu’a bien notĂ© P. Janet lorsqu’il a rattachĂ© le sentiment du temps aux rĂ©gulations de l’action, c’est-Ă -dire aux accĂ©lĂ©rations et aux freinages. Mais il faut prĂ©ciser que ce n’est pas du sentiment intĂ©rieur que procĂšdent les notions temporelles Ă©lĂ©mentaires : c’est du rĂ©sultat mĂȘme des actes, c’est-Ă -dire de la frontiĂšre commune au sujet et Ă  l’objet. Le temps primitif est donc un temps physique, mais Ă©gocentrique, autrement dit assimilĂ© Ă  l’activitĂ© propre et dĂ©terminĂ© par elle autant que par les donnĂ©es extĂ©rieures. C’est de cette source indiffĂ©renciĂ©e que le temps ultĂ©rieur Ă©volue dans la direction Ă  la fois d’un temps physique objectif et d’un temps subjectif de mieux en mieux organisĂ© par les opĂ©rations dont nous allons parler. En bref, le temps procĂšde de l’organisation des mouvements et c’est pourquoi il est dominĂ© dĂšs le dĂ©part par les coordinations spatiales ; mais il se diffĂ©rencie de l’espace dans la mesure oĂč interviennent les vitesses, c’est-Ă -dire un rapport entre les actions spĂ©cialisĂ©es du sujet et les rĂ©sistances plus ou moins grandes des objets.

§ 3. Les opérations temporelles

Comment, Ă  partir des intuitions temporelles Ă©lĂ©mentaires que nous venons de dĂ©crire, se construira la notion d’un temps homogĂšne, commun Ă  tous les phĂ©nomĂšnes externes et internes, d’écoulement uniforme et susceptible de mesure ? Avant que ce concept d’un temps absolu ne soit Ă  son tour dĂ©passĂ© par l’idĂ©e d’un temps relatif aux vitesses caractĂ©risant les points de vue des observateurs (et elles-mĂȘmes rapportĂ©es Ă  celle de la lumiĂšre), la construction du temps homogĂšne est dĂ©jĂ  le produit d’une coordination des vitesses. Partant d’une indiffĂ©renciation complĂšte entre le temps et la coordination spatiale des mouvements, le sujet en vient, en effet, Ă  distinguer dans les mouvements eux-mĂȘmes, un Ă©lĂ©ment de dĂ©placement qui intĂ©resse l’espace seul et un Ă©lĂ©ment de vitesse qui distingue les uns des autres des dĂ©placements par ailleurs Ă©quivalents. C’est la coordination de ces vitesses qui va diffĂ©rencier l’ordre temporel de l’ordre de succession spatiale et les durĂ©es des chemins parcourus. Mais cette coordination consiste en un ensemble d’opĂ©rations, dĂ©butant dans l’action mĂȘme et s’achevant en opĂ©rations intellectuelles. Le problĂšme Ă©pistĂ©mologique central que soulĂšve le dĂ©veloppement de ces derniĂšres est alors de dĂ©terminer si elles sont purement logico-mathĂ©matiques (et notamment spatiales), ou si leur forme analogue Ă  celle des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques recouvre dĂ©jĂ  un contenu extrait de l’objet. Autrement dit, dans le langage que nous avons adoptĂ©, l’intervention de la vitesse relĂšve-t-elle encore des coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action ou suppose-t-elle l’organisation d’actions spĂ©cialisĂ©es, donc diffĂ©renciĂ©es en fonction des propriĂ©tĂ©s physiques de l’objet ? Et en ce dernier cas, quel est le rapport entre les coordinations logico-mathĂ©matiques et les actions diffĂ©renciĂ©es ?

Notons en outre l’intĂ©rĂȘt spĂ©cial que prĂ©sente, pour l’épistĂ©mologie physique, l’analyse gĂ©nĂ©tique des opĂ©rations temporelles. Chacun sait, en effet, que la mesure du temps s’enferme dans un cercle : nous fondons le rĂ©glage de nos horloges sur certains processus physiques Ă  dĂ©roulement temporel constant (tels la rĂ©gularitĂ© des mouvements astronomiques ou l’isochronisme des petites oscillations), mais, en retour, nous ne sommes assurĂ©s de cette constance que grĂące Ă  des mesures effectuĂ©es prĂ©cisĂ©ment au moyen de nos horloges. Aussi, lorsque les physiciens cherchent Ă  appuyer la mesure du temps sur une horloge naturelle, en sont-ils rĂ©duits, ou bien Ă  invoquer l’ensemble des lois de la nature dont la cohĂ©rence totale suppose la permanence de certains mouvements, donc la rĂ©gularitĂ© des Ă©coulements temporels, ou bien Ă  sortir de la physique. C’est ce dernier parti qu’a adoptĂ© rĂ©cemment un physicien de talent, E. Stueckelberg, en cherchant Ă  rattacher le temps physique lui-mĂȘme au temps psychologique. Le temps mĂ©canique, nous dit-il 9, fournit bien le voisinage des instants dans la continuitĂ© d’une mĂȘme trajectoire, mais il ne dĂ©termine pas le sens (ou la direction) du temps, puisque les transformations mĂ©caniques sont rĂ©versibles. Quant au temps thermodynamique, il implique bien une direction gĂ©nĂ©rale, mais seulement en ce qui concerne l’ensemble du processus statistique exprimĂ© par l’accroissement probable de l’entropie : les Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes (c’est-Ă -dire les atomes) restent soumis, dans le schĂ©ma de Boltzmann, au temps mĂ©canique qui est privĂ© d’orientation dĂ©finie. Dans les fluctuations statistiques, telles que celles qui caractĂ©risent le mouvement brownien, il peut intervenir, en effet, deux sens Ă  l’écoulement du temps. Si nous en venons Ă  la microphysique actuelle, les trajectoires intra-atomiques elles-mĂȘmes sont soumises Ă  des fluctuations, ce qui prive Ă  nouveau le temps d’un sens unique. Pour obtenir une orientation univoque du temps physique, il faudrait disposer comme horloge d’un corps infiniment grand et infiniment lourd, contenant une infinitĂ© d’élĂ©ments. En l’absence d’un tel corps, il ne reste que le temps biologique ; et encore Ă  envisager la vie comme un tout (car, dans le dĂ©tail, nous retombons sur les lois physico-chimiques) ; c’est donc, en derniĂšre analyse, le temps psychologique qui nous fournira l’orientation absolue que nous cherchons : c’est parce que l’univers se reflĂšte dans la conscience et est partiellement vĂ©cu, que ses mouvements caractĂ©risent, dans l’un de leurs sens possibles, un dĂ©roulement temporel Ă  sens unique. En effet, le temps psychologique est Ă  sens unique parce que, selon E. Stueckelberg : 1° la mĂ©moire implique le voisinage (les Ă©vĂ©nements remĂ©morĂ©s sont plus ou moins rapprochĂ©s ou Ă©loignĂ©s) ; 2° chaque souvenir englobe d’autres souvenirs, selon une rĂ©gression sans fin : les souvenirs constituent ainsi des emboĂźtements orientĂ©s a > b > c
, tel que le souvenir ne contenant pas d’autres souvenirs soit le plus ancien et que celui qui contient tous les autres (a) soit le plus rĂ©cent. Ce serait donc, au total, l’ordre d’emboĂźtement des « souvenirs de souvenirs » qui dĂ©terminerait le cours du temps.

Mais quel que soit l’intĂ©rĂȘt de cet appel fait par un physicien Ă  la durĂ©e mentale, pour Ă©tayer le sens du temps universel, il est difficile aux psychologues d’accepter une telle responsabilitĂ©. Il n’est guĂšre possible, en effet, d’admettre un emboĂźtement spontanĂ© des souvenirs, et si les Ă©vĂ©nements s’emboĂźtent les uns dans les autres grĂące Ă  la mĂ©moire, c’est le rĂ©sultat d’opĂ©rations proprement dites, car les souvenirs ne peuvent se sĂ©rier d’eux-mĂȘmes. Or, ces opĂ©rations, qui structurent l’évocation du passĂ© comme elles structurent n’importe quel donnĂ©, s’appuient elles-mĂȘmes sur le temps physique et sur l’organisation du monde extĂ©rieur. En d’autres termes, il n’existe pas de « souvenirs de souvenirs » au sens d’E. Stueckelberg, ou du moins il ne s’agit que de faits exceptionnels. Je ne me rappelle pas ĂȘtre allĂ© Ă  Vienne avant de connaĂźtre Cracovie parce qu’à Cracovie j’avais le souvenir de Vienne et que j’ai actuellement le souvenir de ce souvenir, tandis qu’à Vienne je n’avais pas encore le souvenir de Cracovie et que je constate aujourd’hui l’absence d’un tel souvenir de souvenir : je me rappelle avoir vu Vienne avant Cracovie tout simplement Ă  cause d’un raisonnement me permettant de dĂ©duire de mes connaissances gĂ©ographiques que pour aller de GenĂšve Ă  Cracovie j’ai passĂ© par Vienne, tandis qu’en prenant le train de GenĂšve Ă  Vienne je n’ai pas traversĂ© Cracovie. La mĂ©moire, ou du moins la sĂ©riation des souvenirs dans le temps, est faite, en une proportion importante, de reconstitutions raisonnĂ©es : elle implique une activitĂ©, qui se poursuit Ă  tous les Ă©tages de la vie mentale (mais Ă  un degrĂ© bien moindre aux niveaux prĂ©logiques, d’oĂč les lacunes et le dĂ©sordre de nos souvenirs d’enfance) et les « souvenirs inconscients » sont eux-mĂȘmes influencĂ©s par une telle reconstruction historique. Or, sur quoi s’appuient ces raisonnements et cette activité ? Sur le temps physique lui-mĂȘme et sur la connaissance physique des mouvements, des trajectoires, des vitesses, etc. Si le physicien ne peut pas confĂ©rer de sens d’orientation au temps sans un recours Ă  la vie mentale (du moins sous son aspect d’activitĂ© opĂ©ratoire), le psychologue n’arrivera pas non plus Ă  orienter le temps intĂ©rieur sans invoquer le temps physique. Cette interaction nĂ©cessaire du sujet et de l’objet montre dĂ©jĂ  Ă  elle seule que le temps, comme l’espace, repose sur un systĂšme d’opĂ©rations et ne constitue pas le simple produit d’une lecture, soit extĂ©rieure, soit intĂ©rieure.

Mais en quoi consistent ces opĂ©rations et quel est leur rapport avec les opĂ©rations spatiales ? Comme en ce qui concerne l’espace, elles commencent par ĂȘtre purement qualitatives avant de donner lieu Ă  une mĂ©trisation. Ce sont simplement les opĂ©rations, dĂ©jĂ  analysĂ©es (chap. II § 7), de placement (relations asymĂ©triques d’ordre) et d’emboĂźtement des parties dans le tout (addition partitive), qui formeront la substructure « intensive » du temps. Puis la synthĂšse de la partition et du dĂ©placement engendrera une mĂ©trique temporelle sur le modĂšle de la mĂ©trique spatiale (cf. chap. II § 8). La seule diffĂ©rence — et elle est d’une grande importance Ă©pistĂ©mologique — est que l’ensemble de cette construction ne portera plus seulement sur des figures ou sur des mouvements entendus comme de simples changements de position, mais bien sur des vitesses. Seulement, chose trĂšs remarquable, ces vitesses inhĂ©rentes Ă  la construction qualitative (intensive) du temps ne sont encore conçues qu’en termes de succession spatiale : ce ne sont nullement des rapports entre espaces parcourus et temps Ă©coulĂ©s (soit v = e/t), mais uniquement des « dĂ©passements », c’est-Ă -dire des complications du dĂ©placement lui-mĂȘme, et les opĂ©rations temporelles initiales ne consistent qu’à coordonner ces dĂ©passements sans aucune relation mĂ©trique. Autrement dit, la notion de temps repose sur celle de vitesse qualitative, et consiste Ă  mettre en relations des vitesses qualitatives diffĂ©rentes, puis, une fois le temps construit par cette coordination mĂȘme, il sert Ă  dĂ©finir la vitesse mĂ©trique.

I. La succession temporelle

Le point de dĂ©part de la construction opĂ©ratoire du temps est Ă  chercher dans les relations asymĂ©triques de placement (ordre) et dĂ©placement (changement d’ordre), qui interviennent dans l’élaboration de l’espace. Soit un mobile X, qui est dĂ©placĂ© selon les positions successives 1, 2, 3 
 etc. Ces positions, Ă©tant successives, englobent dĂ©jĂ  il est vrai un certain ordre temporel, mais donnĂ© dans le mouvement en tant qu’acte sensori-moteur, dans la succession des processus organiques nĂ©cessaires Ă  la perception et au mouvement, etc., et non pas donnĂ© Ă  la pensĂ©e Ă  titre d’ordre spĂ©cifiquement temporel, puisqu’il coĂŻncide simplement avec l’ordre de succession spatiale des points sur une trajectoire. En effet, l’ordre spatial intervenant dans un seul dĂ©placement n’implique pas logiquement le temps, car les changements de position pourraient avoir une vitesse infinie, qui rĂ©duirait la durĂ©e Ă  rien ; c’est, d’autre part, sans prendre en considĂ©ration les temps sensori-moteur ou physiologique, etc. que l’enfant construit sa notion du dĂ©placement spatial, mais Ă  titre de simple changement de position indĂ©pendant du temps. Enfin, un ordre temporel indiffĂ©renciĂ© de l’ordre de succession spatiale ne constitue pas encore un temps commun, comme nous l’ont montrĂ© les faits rappelĂ©s au § 2. La construction du temps ne dĂ©bute donc pas par une extraction de l’ordre temporel implicitement liĂ© Ă  la coordination spatiale des mouvements effectifs, parce que cette liaison n’est pas nĂ©cessaire et n’est due qu’à l’indiffĂ©renciation initiale des coordinations logico-mathĂ©matiques et des actions matĂ©rielles coordonnĂ©es par elles. La construction du temps dĂ©bute, au contraire et seulement, avec l’intervention de la vitesse, conçue comme un dĂ©passement, c’est-Ă -dire avec la comparaison entre, les positions successives du mobile X et les positions successives d’un autre mobile, que nous appellerons Y.

Supposons donc X et Y se dĂ©plaçant dans le mĂȘme sens selon deux chemins parallĂšles et considĂ©rons deux situations distinctes : l’une dans laquelle X se trouve placĂ© devant Y et l’autre dans laquelle X se trouve placĂ© derriĂšre Y, ces deux rapports Ă©tant entendus relativement au mĂȘme sens de parcours. Chacune de ces deux situations caractĂ©rise alors ce que nous appellerons un « état » particulier du champ spatial. Cette notion d’« état » comprend lui aussi un Ă©lĂ©ment temporel implicite : la simultanĂ©itĂ© (Leibniz a pu dĂ©finir l’espace : l’ordre des simultanĂ©s). Mais l’état n’implique pas gĂ©nĂ©tiquement une dĂ©termination de la simultanĂ©itĂ©, car il peut durer : peu importe le moment prĂ©cis oĂč Y a dĂ©passé X c’est-Ă -dire oĂč X et Y Ă©taient simultanĂ©ment l’un Ă  cĂŽtĂ© de l’autre, ou le nombre de positions successives que l’état considĂ©rĂ© englobe. La seule condition dont le sujet ait besoin pour construire un rapport temporel est de pouvoir constater spatialement que X prĂ©cĂ©dait y dans l’état A et que l’inverse se rĂ©alise dans l’état B. Cette double constatation ne suppose donc ni simultanĂ©itĂ© ni succession donnĂ©es Ă  titre d’élĂ©ments de la construction opĂ©ratoire : celles-ci n’interviennent Ă  nouveau qu’à titre simplement d’élĂ©ments des actes perceptifs, etc. permettant les constatations spatiales. Par contre, le sujet construit un rapport temporel entre les Ă©tats A et B, sans que ce rapport soit donc donnĂ© directement Ă  sa pensĂ©e, et il y parvient en l’appuyant sur le rapport des vitesses. En effet tant qu’il se borne aux successions purement spatiales, le sujet ne peut que sĂ©rier les positions successives 1 → 2 → 3 → 
 etc., appliquĂ©es soit au mobile X, soit au mobile Y, soit aux deux Ă  la fois (d’oĂč alors les faux jugements temporels rappelĂ©s au § 2). Par contre, s’il tient compte du dĂ©passement de X par Y, alors il doit distinguer deux Ă©tats : l’état A dans lequel on a, du point de la succession spatiale, Y → X, et l’état B dans lequel on a X → Y. Ce fait nouveau introduit une diffĂ©rence de vitesses, sous la forme d’un changement d’ordre, d’un mobile par rapport Ă  un autre et non pas seulement des mobiles par rapport Ă  un Ă©lĂ©ment de rĂ©fĂ©rence fixe. Or, ce fait peut ĂȘtre constatĂ© spatialement. D’autre part, la succession des Ă©tats est elle aussi donnĂ©e spatialement, grĂące au sens d’orientation du mouvement lui-mĂȘme. NĂ©anmoins la relation d’ordre entre les Ă©tats eux-mĂȘmes soit A → B → C →, etc. tout en reposant ainsi exclusivement sur des constatations relatives Ă  l’ordre spatial, est devenue temporelle : par le fait qu’elle ordonne simultanĂ©ment les mouvements de deux mobiles dont l’un dĂ©passe l’autre, elle constitue en effet une coordination des vitesses et c’est cette nature nouvelle de la coordination qui lui confĂšre son caractĂšre temporel.

Si nous dĂ©signons par a la relation de succession temporelle entre les Ă©tats A et B, par a’ la succession entre B et C, par b’ la succession entre C et D, etc., la premiĂšre des opĂ©rations temporelles qualitatives (intensives) sera donc l’addition (ou la soustraction) des relations de succession d’états, soit :

(1) (A a→ B) + (B a’→ C) = (A b→ C) ; (A b→ C) + (C b’→ D) = (A c→ D) ; (A c→ D) + (D c’→ E) = (A d→ E) ;


 etc., oĂč les rapports a, a’, b’
 ou b, c, d
, etc. signifient donc « avant », dans l’un des sens, et « aprĂšs » dans l’autre.

La simultanĂ©itĂ© se concevra alors comme le cas limite de la succession, lorsque celle-ci tend Ă  s’annuler. Du point de vue qualitatif, et en l’absence de mesures permettant de reconstituer l’instant prĂ©cis oĂč deux Ă©vĂ©nements sĂ©parĂ©s (mais mis en liaison par des signaux acoustiques ou visuels) se sont produits simultanĂ©ment, il n’existe ainsi de simultanĂ©itĂ© qu’entre deux positions immĂ©diatement voisines. La plus petite distance sĂ©parant les lieux des Ă©vĂ©nements suppose dĂ©jĂ  un mouvement du regard ou une coordination des perceptions, c’est-Ă -dire une succession. La simultanĂ©itĂ© constitue bien Ă  cet Ă©gard un cas limite, soit :

(2) (A1 ⇄ A2) ou (A1 o→ A2) = (A1 ←→ A2)

Mais on se rappelle que, dans les intuitions primitives de la succession temporelle, l’enfant ne reconnaĂźt pas la simultanĂ©itĂ© de deux arrĂȘts, lorsque les mouvements Ă©taient de vitesses diffĂ©rentes. La distinction Ă©tablie par le sujet entre les relations (1) et (2) suppose donc un affinement de la notion de l’« état ». L’état peut englober lui-mĂȘme, au dĂ©part, des successions internes sans que les relations (1) soient changĂ©es, puisque le dĂ©coupage du continu temporel en Ă©tats A, B, C
 , est arbitraire et que quels que soient les intermĂ©diaires ou l’épaisseur de durĂ©e de ces Ă©tats, ils sont toujours successifs. Mais le sujet en vient donc, par la distinction des rapports de succession et de simultanĂ©itĂ©, Ă  ne plus attribuer Ă  un Ă©tat qu’une Ă©paisseur minimum, c’est-Ă -dire une simultanĂ©itĂ© maximum. La conquĂȘte de cette simultanĂ©itĂ©, indĂ©pendamment de la vitesse des mouvements considĂ©rĂ©s, est assurĂ©ment due Ă  une dĂ©centration progressive des intuitions. Celles-ci portent exclusivement, au dĂ©but, sur le point d’arrivĂ©e des dĂ©placements, Ă  cause du caractĂšre finaliste du mouvement. Au contraire, et au fur et Ă  mesure que les points successifs de la trajectoire prennent de l’importance, il s’établit une correspondance terme Ă  terme entre les points ou segments a, b, c
 de la trajectoire de X et les points ou segments a1 b1 c1
 de la trajectoire de Y. Or, comme chacun des rapports a1 a2 ; b1 b2 ; c1 c2
, dont est faite cette correspondance, caractĂ©rise un « état », on peut donc dire que les progrĂšs de la simultanĂ©itĂ© sont liĂ©s Ă  la multiplication des Ă©tats, eu Ă©gard Ă  la sĂ©rie (1) primitive.

II. La durée

On a vu combien l’évaluation de la durĂ©e est d’abord liĂ©e, dans les intuitions temporelles primitives, au chemin parcouru et au travail accompli (d’oĂč l’idĂ©e Ă©trange et pourtant assez systĂ©matique Ă  un certain niveau, que la durĂ©e est proportionnelle Ă  la vitesse). Comment donc l’esprit procĂšde-t-il de cette notion initiale Ă  la comprĂ©hension opĂ©ratoire des durĂ©es ? Il est intĂ©ressant, du point de vue Ă©pistĂ©mologique, de constater une fois de plus que c’est au moyen d’opĂ©rations qualitatives (de caractĂšre intensif et prĂ©cĂ©dant toute mesure) que la structure temporelle s’organise, de mĂȘme que l’espace est constituĂ© logiquement (par des opĂ©rations infralogiques) avant d’ĂȘtre mathĂ©matisĂ©, et que le nombre lui-mĂȘme est prĂ©parĂ© par l’organisation des classes et des relations asymĂ©triques avant de rĂ©sulter de leur synthĂšse. On objectera peut-ĂȘtre que le seul moyen de dĂ©tromper un sujet qui s’obstine Ă  Ă©galer la durĂ©e ou chemin parcouru serait de la mesurer avec lui au moyen d’une horloge. Mais, avant le, niveau oĂč les estimations de la durĂ©e sont rĂ©glĂ©es par un systĂšme d’opĂ©rations qualitatives, l’enfant Ă  qui l’on donne une montre ou un sablier pour mesurer le temps que dure sa marche dans la chambrĂ© ou la course d’une poupĂ©e sur la table estime que l’aiguille· ou le sable se sont dĂ©placĂ©s eux-mĂȘmes Ă  une tout autre vitesse selon qu’ils servaient de systĂšme temporel de rĂ©fĂ©rence pour mesurer un mouvement rapide ou lent du mobile donné 10 ! La mesure du temps est donc impossible tant qu’il n’y a pas coordination prĂ©alable des rapports entre la durĂ©e, le dĂ©placement et la vitesse !

En fait, la grande dĂ©couverte qui permet au sujet de structurer les durĂ©es et la possibilitĂ© d’une mise en relation opĂ©ratoire des intervalles de temps avec l’ordre mĂȘme des Ă©vĂ©nements ; or, comme cet ordre des Ă©vĂ©nements porte sur des « états » (voir sous 1), c’est-Ă -dire sur des correspondances entre points atteints par des mouvements indĂ©pendamment de la vitesse de ceux-ci, concevoir la durĂ©e Ă  titre d’intervalle entre des Ă©tats revient Ă  coordonner des vitesses distinctes. Étant donnĂ© un systĂšme de deux mouvements partant simultanĂ©ment de a1 et de a2 pour atteindre simultanĂ©ment b1 et b2 puis c1 et c2, etc. mais tels que l’espace parcouru a2 b2 soit plus grand que a1 b1 et que l’espace parcouru b2 c2 soit plus grand que b1 c1, etc., la durĂ©e devient ainsi l’intervalle entre les Ă©tats a1 a2 et b1 b2, entre b1 b2 et c1 c2, etc. : au lieu de se rĂ©duire simplement aux intervalles spatiaux a1 b1 ou a2 b2, etc. elle consiste dorĂ©navant, au contraire, en un intervalle portant sur les espaces parcourus rapportĂ©s leur vitesse (ou sur les travaux accomplis rapportĂ©s aux « puissances »), c’est-Ă -dire en un intervalle entre Ă©tats ordonnĂ©s dans le temps.

On se rappelle (§ 2) que cette relation entre la durĂ©e et l’ordre des Ă©vĂ©nements (ou Ă©tats temporels), si Ă©vidente soit-elle pour nous, Ă©chappe aux jeunes enfants : ils se refuseront, p. ex., Ă  conclure que A est nĂ© avant B, sachant que A est le plus ĂągĂ© des deux ou que C est plus jeune que D, sachant que C est nĂ© aprĂšs D ! La durĂ©e est au contraire entiĂšrement comprise Ă  partir du moment oĂč elle est envisagĂ©e comme un intervalle entre les Ă©vĂ©nements ordonnĂ©s, indĂ©pendamment des vitesses et des espaces parcourus (en l’espĂšce, indĂ©pendamment de la vitesse de croissance et de la taille atteinte Ă  un Ăąge donnĂ©).

Soit donc la suite des « états » A, B, C 
 sĂ©riĂ©s en application du groupement (1), c’est-Ă -dire en fonction des relations de successions a, a’, b’, etc. (signifiant « avant » et « aprĂšs »). MĂȘme sans aucune mesure, et en fonction des seules opĂ©rations d’emboĂźtements propres au groupement des relations symĂ©triques (ou des partitions), le sujet peut conclure qu’entre les Ă©vĂ©nements ou Ă©tats A et C il s’est Ă©coulĂ© un temps plus long qu’entre les Ă©vĂ©nements ou Ă©tats A et B ; de mĂȘme entre A et D la durĂ©e est plus longue qu’entre A et C, etc. Mais, conformĂ©ment Ă  la structure des opĂ©rations intensives, on ne sait rien alors du rapport entre les durĂ©es successives AB et BC, ou BC et CD, etc.

D’oĂč le groupement (dĂ©rivĂ© de l’ordre de succession A → B → C → D 
 etc.) :

(3) AB + BC = AC ; AC + CD = AD ; etc.

oĂč les relations AB, BC, CD, etc. sont des relations symĂ©triques d’intervalles (et non plus des relations asymĂ©triques d’ordre, comme en 1). Or, l’expĂ©rience montre bien que ces emboĂźtements constituent la condition de la structuration qualitative des durĂ©es : c’est ainsi qu’en dessous de 7-8 ans l’enfant en viendra Ă  admettre, selon les chemins parcourus sur deux trajectoires distinctes, que la durĂ©e a1 b1 est plus grande que la durĂ©e a2 c2, d’oĂč AB > AC. Au contraire dĂšs 7-8 ans, on aura toujours AB < AC < AD < etc.

De ce point de vue, la simultanĂ©itĂ©, conçue selon l’opĂ©ration (3) comme une succession nulle, peut aussi ĂȘtre comprise comme une durĂ©e nulle :

(4) Si A o→ B, alors AB = 0.

De mĂȘme de (3) et de (4) le sujet peut tirer l’égalitĂ© des durĂ©es synchrones. Si l’on a simultanĂ©itĂ© entre les Ă©vĂ©nements a1 et a2 ; b1 et b2 ; c1 et c2, etc., soit a1 a2 = 0 ; b1b2 = 0, etc., ce qui dĂ©finit les Ă©tats A, B, C, etc., alors des durĂ©es a1 b1 et a2 b2 seront Ă©gales ; de mĂȘme b1 c1 et b2 c2, etc. et se rĂ©duiront aux durĂ©es entre Ă©tats A, B, C, etc., soit AB, BC, etc. :

(5) Si a1 a2 = 0 ; b1 b2 = 0, etc., alors a1 b1 = a2 b2 = AB ; b1 c1 = b2 c2 = BC ; etc.

Ainsi, grĂące Ă  ces cinq groupements d’opĂ©rations (1) Ă  (5), le temps qualitatif est entiĂšrement constituĂ©, indĂ©pendamment de toute mĂ©trique : le sujet est capable de construire un ordre de succession temporelle entre Ă©vĂ©nements (ou entre Ă©tats caractĂ©risĂ©s par des Ă©vĂ©nements respectivement simultanĂ©s), d’emboĂźter les durĂ©es les unes dans les autres en fonction de cet ordre, de concevoir des simultanĂ©itĂ©s Ă  titre de succession ou de durĂ©e nulles, et d’égaliser des durĂ©es synchrones en fonction de la simultanĂ©itĂ© des Ă©vĂ©nements entre lesquels elles sont comprises. Mais, comme on le voit, cette structuration qualitative du temps, procĂ©dant exclusivement par groupements additifs (addition de relations d’ordre ou d’intervalle) et multiplicatifs (correspondances), est soumise Ă  deux limitations essentielles. La premiĂšre est que les simultanĂ©itĂ©s s’établissent de proche en proche, entre Ă©vĂ©nements voisins dans l’espace. La seconde est que les durĂ©es comparĂ©es entre elles et portant sur des mouvements de vitesses diffĂ©rentes soient synchrones en tout ou en partie. Cette seconde limitation, spĂ©cialement, est inhĂ©rente aux opĂ©rations intensives, qui ne connaissent que les rapports de partie Ă  tout (a < b ou AB < AC, etc.) et non pas les relations des parties entre elles (a et a’ ou AB et BC, c’est-Ă -dire, en l’espĂšce, les relations entre durĂ©es successives). Dans le cas particulier, cette opposition entre l’intensif et l’extensif ou le mĂ©trique est particuliĂšrement Ă©vidente puisque, les opĂ©rations intensives Ă©tant impropres Ă  conclure quoi que ce soit des rapports entre durĂ©es entiĂšrement successives, il ne saurait y avoir d’égalisation entre durĂ©es isochrones : or cette Ă©galisation constitue la condition prĂ©alable Ă  toute mesure du temps. Il importe donc de voir maintenant comment l’activitĂ© du sujet permet de procĂ©der des opĂ©rations intensives, simples groupements infralogiques portant sur les successions et emboĂźtements temporels, aux opĂ©rations mĂ©triques.

III. La mesure élémentaire du temps

Mesurer le temps, Ă  partir des opĂ©rations qualitatives qui le constituent, ce sera donc comparer un intervalle a (ou AB) non pas simplement Ă  la durĂ©e b (ou AC), plus longue, dont il fait lui-mĂȘme partie (d’oĂč la simple quantification intensive : a < b ou AB < AC) mais Ă  l’intervalle suivant a’ (ou BC, c’est-Ă -dire a’ = b − a), qui n’a point d’élĂ©ments communs avec a, sinon l’instant frontiĂšre qui les sĂ©pare. Ce sera donc transporter sur l’intervalle a’ la durĂ©e de a, mais forcĂ©ment par une voie indirecte, c’est-Ă -dire par la rĂ©pĂ©tition d’un mouvement de durĂ©e a2 = a servant de commune mesure entre a et a’. Or, on voit d’emblĂ©e que cette rĂ©pĂ©tition d’un mouvement, fondement de l’égalisation des durĂ©es successives, donc de l’isochronisme, suppose elle-mĂȘme la conservation de la vitesse de ce mouvement. Mais comment peut-on savoir qu’une vitesse se conserve sinon en mesurant le temps employĂ© par le parcours d’une distance ? La mesure du temps implique donc : 1° que l’on sorte du domaine des rapports exclusivement temporels pour faire appel au mouvement, Ă  l’espace et Ă  la vitesse (comme c’était d’ailleurs dĂ©jĂ  le cas pour la constitution des opĂ©rations temporelles qualitatives) ; 2° que les mouvements utilisĂ©s conservent leur vitesse, ce qui enferme la mesure dans un cercle, puisque la dĂ©termination d’une vitesse qui se conserve suppose la mesure du temps.

Ce cercle a Ă©tĂ© signalĂ© par tous les auteurs qui ont analysĂ© la mesure du temps 11. On a invoquĂ© deux sortes de circonstances qui permettent avec raison de ne pas le considĂ©rer comme vicieux. D’une part, le principe mĂȘme de la causalitĂ© oblige Ă  considĂ©rer qu’un mouvement se rĂ©pĂ©tant dans les mĂȘmes circonstances conservera la mĂȘme vitesse et durera par consĂ©quent le mĂȘme temps. Mais comment sait-on que le mĂȘme mouvement puisse se rĂ©pĂ©ter dans les mĂȘmes circonstances ? Ici intervient la seconde raison : les multiples mesures du temps fondĂ©es les unes sur l’astronomie, d’autres sur l’isochronisme des petites oscillations, d’autres sur la radioactivitĂ©, l’électricitĂ©, etc. convergent les unes avec les autres selon une cohĂ©rence croissante et fournissent ainsi des articulations toujours plus prĂ©cises au cercle qui les englobe. Ces deux rĂ©ponses reviennent d’ailleurs au mĂȘme, car la causalitĂ© ne nous est point connue autrement que par la convergence interne des coordinations que nos opĂ©rations nous permettent d’établir entre les phĂ©nomĂšnes.

Or, la nĂ©cessitĂ© de faire intervenir la vitesse, pour mesurer le temps, et par consĂ©quent d’en appeler Ă  des Ă©lĂ©ments empruntĂ©s Ă  la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure, prĂ©sente une signification Ă©pistĂ©mologique qu’il convient de relever. GĂ©nĂ©tiquement dĂ©jĂ , le temps n’est pas autre chose, comme on vient de le voir, qu’une coordination des vitesses : ce sont les diffĂ©rences de vitesses qui font d’abord obstacle aux Ă©valuations intuitives des simultanĂ©itĂ©s et des durĂ©es et c’est la mise en correspondance des positions occupĂ©es par des mobiles de vitesses distinctes qui permet de constituer les relations temporelles qualitatives. Il est donc naturel que ce soient encore les vitesses susceptibles de conservation qui servent de mesure au temps : cette mesure n’est ainsi que le prolongement des correspondances dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre dans les formes les plus Ă©lĂ©mentaires de la notion de temps. À proprement parler, il faut mĂȘme dire que l’intervention de la conservation des vitesses dans la chronomĂ©trie ne nous fait pas sortir du temps et constitue la seule raison de son Ă©coulement uniforme : or, la vitesse elle-mĂȘme Ă©tant toujours liĂ©e au mouvement d’un objet, douĂ© d’une masse ou possĂ©dant une Ă©nergie (mĂȘme si l’objet dont il s’agit perd ses caractĂšres macroscopiques d’« objet » permanent), il en rĂ©sulte que si le temps dĂ©pend des vitesses il dĂ©pend Ă  travers elles de l’ensemble des autres notions physiques.

Mais il en est exactement de mĂȘme pour la mesure des longueurs rĂ©elles. Lorsque le gĂ©omĂštre invoque le dĂ©placement pour dĂ©finir une mĂ©trique, il dĂ©finit le dĂ©placement ou mouvement purement gĂ©omĂ©trique comme une transformation qui conserve les congruences. Mais comment savons-nous physiquement qu’une longueur dĂ©placĂ©e se conserve ? Ici encore il faut invoquer la causalité : « l’idĂ©e de longueur absolue dĂ©rive du principe de causalité », Ă©crivait p. ex. Lucien PoincarĂ© en 1911 12. Ce qui est une maniĂšre de dire que la mesure d’une distance rĂ©elle suppose toute la physique, comme on s’en est mieux aperçu avec la thĂ©orie de la relativitĂ©.

GĂ©nĂ©tiquement, cette interdĂ©pendance de la mesure du temps et de la notion de vitesse uniforme apparaĂźt nettement dans l’expĂ©rience suivante. On prĂ©sente Ă  des sujets de 4 Ă  10 ans un bocal pyriforme se vidant par Ă©tapes dans un rĂ©cipient cylindrique, chaque nouvel Ă©coulement aboutissant Ă  un niveau d’eau que l’on marque sur le verre des deux bocaux Ă  titre d’aide-mĂ©moire : le problĂšme est alors de comprendre, les relations entre ces diffĂ©rents niveaux descendants (bocal supĂ©rieur) et ascendants (bocal infĂ©rieur) et l’écoulement du temps. Or, une fois construits (grĂące aux opĂ©rations 1 Ă  5) l’ordre de succession temporelle et l’emboĂźtement qualitatif des durĂ©es (non sans ĂȘtre obligĂ© de vaincre toutes les difficultĂ©s signalĂ©es au § 2) le sujet en arrive spontanĂ©ment vers 8 ans Ă  juger de l’égalitĂ© des durĂ©es successives entre les Ă©tats A, B, C, etc. (correspondances entre les niveaux du bocal supĂ©rieur et ceux du bocal infĂ©rieur) d’aprĂšs l’égalitĂ© des diffĂ©rences de niveau dans le bocal cylindrique 13. Il justifie la chose en invoquant le fait qu’il s’agit de mĂȘmes quantitĂ©s d’eau s’écoulant aux mĂȘmes vitesses (et cela quoique le changement de niveau soit beaucoup plus rapide dans le bocal cylindrique que dans le bocal pyriforme). L’isochronisme des durĂ©es successives est ainsi constituĂ©, sur le terrain macroscopique, par la rĂ©pĂ©tition d’un mĂȘme « travail », donc par une opĂ©ration de dĂ©placement (ici l’écoulement de l’eau) jointe Ă  une partition des espaces parcourus (dĂ©coupĂ©s ici en Ă©tages superposĂ©s), ce qui est conforme au principe de toute mesure (voir chap. II § 8). Autrement dit, l’itĂ©ration de l’unitĂ© de temps Ă©tant due aux parcours, par un mouvement de vitesse uniforme, d’une suite d’intervalles spatiaux Ă©quivalents, ces unitĂ©s reprĂ©sentent une fusion du dĂ©placement et de la partition comme dans le cas de la mesure spatiale : seulement, tandis que le dĂ©placement intervenant dans la mesure d’une grandeur gĂ©omĂ©trique est un mouvement sans vitesse, le dĂ©placement constitutif de l’unitĂ© temporelle est un mouvement physiquement caractĂ©risĂ© par une vitesse.

Mais, du point de vue de la genĂšse des opĂ©rations, l’intĂ©rĂȘt des observations que l’on peut faire au moyen de ce dispositif est surtout de mettre en Ă©vidence la condition sine qua non non seulement de la mesure du temps, mais mĂȘme de la structuration qualitative de l’ordre temporel et de la durĂ©e : c’est la rĂ©versibilitĂ© nĂ©cessaire des opĂ©rations temporelles ! En effet, l’ordre des Ă©vĂ©nements n’est compris qu’à partir du moment oĂč il peut ĂȘtre dĂ©roulĂ© dans les deux sens. On dit souvent que le temps est irrĂ©versible, mais ce sont les Ă©vĂ©nements comme tels, c’est-Ă -dire le contenu du temps si l’on peut dire, qui sont impossibles Ă  reproduire physiquement en sens inverse de leur sens d’orientation causale. Quant au temps. considĂ©rĂ© Ă  titre d’opĂ©rations reliant par la pensĂ©e ces Ă©vĂ©nements entre eux il est asymĂ©trique (c’est-Ă -dire que l’ordre A → B n’équivaut point Ă  l’ordre B → A), mais essentiellement rĂ©versible, c’est-Ă -dire que pour reconstituer l’ordre (A → B) il faut d’abord remonter de B à A selon la relation (B ← A) : on s’en aperçoit en constatant combien les jeunes sujets, dont la pensĂ©e intuitive demeure irrĂ©versible, Ă©prouvent de difficultĂ© Ă  reconstituer l’ordre des niveaux successifs dessinĂ©s sur des cartons que l’on fait sĂ©rier aprĂšs les avoir mĂ©langĂ©s. Il en est de mĂȘme des emboĂźtements de durĂ©es, qui ne sont compris qu’à partir du moment oĂč le dĂ©boĂźtement est possible, sous la forme de la soustraction d’une durĂ©e partielle par rapport Ă  la durĂ©e totale. Mais c’est surtout Ă  propos de la mesure que la nĂ©cessitĂ© absolue de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire est visible : pour comparer deux durĂ©es successives, il est, en effet, indispensable de comprendre que la valeur de l’unitĂ© choisie reste la mĂȘme selon qu’il s’agit d’un temps passĂ©, prĂ©sent, ou Ă  venir encore. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment ce retour au passĂ© qui est la grande difficultĂ© pour les jeunes enfants : lorsqu’on leur demande p. ex. s’il a fallu plus ou moins de temps pour faire couler l’eau du niveau 1 au niveau 2 ou du niveau 4 au niveau 5, ils rĂ©pondent qu’on n’en peut rien savoir, parce que, quand l’eau est en 5, elle a quittĂ© depuis bien longtemps les niveaux 1-2, et qu’on ne peut pas la faire remonter pour comparer ! Et cependant les marques des niveaux successifs sont lĂ  Ă  titre de tĂ©moins : la perception irrĂ©versible des Ă©vĂ©nements successifs s’oppose ainsi Ă  l’opĂ©ration rĂ©versible, et c’est seulement une fois acquise la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations intellectuelles que les groupements temporels de caractĂšre opĂ©ratoire (infralogique) et la mesure elle-mĂȘme deviennent possibles. La construction du temps est donc un bel exemple de collaboration entre les opĂ©rations rĂ©versibles du sujet et les processus irrĂ©versibles de l’objet.

IV. Le temps psychologique

Les opĂ©rations qualitatives et mĂ©triques que nous venons de dĂ©crire en ce qui concerne le temps physique se retrouvent toutes dans le temps psychologique ou durĂ©e intĂ©rieure, et c’est par un pur prĂ©jugĂ© anti-intellectualiste que l’on a voulu opposer l’une Ă  l’autre ces deux rĂ©alitĂ©s temporelles Ă©troitement solidaires. Cette solidaritĂ© n’a d’ailleurs rien de surprenant, puisque l’action propre est caractĂ©risĂ©e, comme les modifications du temps physique, par des vitesses ou « puissances » et des travaux accomplis, et que le temps psychologique constitue donc une coordination des vitesses de l’action comme le temps physique est une coordination des vitesses extĂ©rieures.

On retrouve Ă  cet Ă©gard, dans la constitution du temps psychologique comme dans celle du temps physique, les trois paliers de la pensĂ©e intuitive ou prĂ©logique, des opĂ©rations logiques (ou infralogiques) et des opĂ©rations mĂ©triques elles-mĂȘmes.

L’intuition prĂ©opĂ©ratoire se manifeste dans les illusions des estimations auxquelles la durĂ©e psychologique donne lieu : une heure de travail lent et fastidieux paraĂźt plus longue qu’une heure de travail rapide, parce que, Ă  l’introspection, non seulement le temps est inversement proportionnel Ă  la vitesse, mais encore ce rapport inverse est accentuĂ© conformĂ©ment aux mĂ©canismes de contrastes dus Ă  la loi des centrations relatives dans les domaines perceptif et intuitif. Inversement, dans le souvenir, le temps rempli paraĂźt plus long parce qu’il est alors jugĂ© au travail accompli indĂ©pendamment de la vitesse oubliĂ©e.

Mais si ces contractions ou dilatations de la durĂ©e intĂ©rieure sous l’effet combinĂ© de la vitesse des actions et des centrations ou rĂ©gulations perceptivo-intuitives sont d’observation banale on a moins souvent insistĂ© sur l’appareil opĂ©ratoire (logique ou infralogique) indispensable Ă  la construction du temps psychologique. Tout d’abord, en ce qui concerne l’ordre des Ă©vĂ©nements, la mĂ©moire rĂ©elle est loin de prĂ©senter cet enregistrement rĂ©gulier, et spontanĂ©ment ordonnĂ©, des souvenirs que postulent la mĂ©moire bergsonienne comme d’ailleurs la mĂ©moire freudienne : l’ordre des souvenirs se construit, au lieu d’ĂȘtre donnĂ© tout fait, Ă  cette construction suppose les mĂȘmes opĂ©rations de sĂ©riation que l’ordre propre au temps physique. Quant Ă  l’emboĂźtement des durĂ©es, si nous appelons a la durĂ©e s’écoulant entre les Ă©vĂ©nements intĂ©rieurs A et B, a’ la durĂ©e entre B et C (selon l’ordre de succession ABC), il est aussi certain dans le temps psychologique que dans le temps physique que a + a’ = b et que a < b. Ces opĂ©rations sont transitives, associatives et rĂ©versibles pour la durĂ©e intĂ©rieure comme pour celle des phĂ©nomĂšnes externes.

Enfin, qu’il existe une mĂ©trique du temps intĂ©rieur, c’est-Ă -dire une mĂ©trisation rendue possible par la rĂ©pĂ©tition de certains mouvements (en particulier phoniques), effectuĂ©s Ă  une vitesse constante (et cela indĂ©pendamment de toute spatialisation scientifique et en fonction de la seule « intuition » crĂ©atrice des poĂštes et des musiciens), c’est ce que la « mĂ©trique » de n’importe quel systĂšme de vers ou de n’importe quel chant suffit Ă  elle seule Ă  dĂ©montrer : la cadence des vers de l’Iliade et le rythme d’une cantilĂšne constituent un tel systĂšme d’opĂ©rations temporelles impliquant l’itĂ©ration d’une unitĂ© de mesure (syllabes « longues » et « brĂšves » ou « longueur » des notes) et un physicien contemporain est allĂ© jusqu’à dĂ©terminer les « groupes » liĂ©s aux sons et au temps qui interviennent dans le langage musical 14.

V. La métrique relativiste

Que le temps soit, dĂšs l’origine et Ă  tous les niveaux, sous sa forme psychologique aussi bien que physique, une coordination des vitesses soumise Ă  l’intuition primitive de la vitesse elle-mĂȘme, il s’ensuit que toutes les modifications survenant dans nos idĂ©es sur la vitesse ne peut qu’entraĂźner une transformation de notre notion de temps. Tant que les vitesses n’apparaissaient pas comme bornĂ©es par un maximum, et que, aux vitesses mesurables, s’ajoutait l’existence supposĂ©e d’une vitesse infinie, celle de l’attraction universelle, le temps devait ĂȘtre considĂ©rĂ© comme absolu. Les opĂ©rations, logiques d’ordre et d’emboĂźtement, des durĂ©es semblent en effet, assurer au temps un caractĂšre commun Ă  tous les phĂ©nomĂšnes, donc un caractĂšre homogĂšne, pour autant, du moins que l’action peut suivre les objets et sĂ©rier les Ă©vĂ©nements qui s’y rapportent (ceci par opposition Ă  l’échelle microphysique) 15. Quant Ă  son Ă©coulement uniforme, il rĂ©sulte de l’emploi d’une mĂ©trique paraissant disposer de la gamme de toutes les vitesses possibles. Mais Ă  partir du moment oĂč les mesures de Michelson et Morley, ont montrĂ© le caractĂšre privilĂ©giĂ© de la vitesse de la lumiĂšre et son isotropie complĂšte, les raisons gĂ©nĂ©tiques elles-mĂȘmes qui rattachent l’idĂ©e du temps Ă  celle de la vitesse imposaient une modification solidaire de ces deux notions Ă  la fois. C’est cette refonte des notions physiques essentielles, en fonction des idĂ©es de temps et de vitesse qu’Einstein a effectuĂ©e avec l’éclat que l’on sait 16.

Qu’un observateur immobile, par rapport Ă  une source lumineuse, ou qu’un observateur s’avançant Ă  une grande vitesse dans la direction de cette source trouvent, en mesurant tous les deux la vitesse de la lumiĂšre, la mĂȘme valeur de 300 000 km Ă  la seconde, indĂ©pendamment de la diffĂ©rence de leurs points de vue, cela ne peut, en effet, s’interprĂ©ter que de trois maniĂšres : ou bien ils sont victimes d’une erreur de mesure (c’est-Ă -dire que le fait expĂ©rimental de la constance de la vitesse de la lumiĂšre est illusoire), ou bien il faut renoncer Ă  toute composition des vitesses, ou enfin il faut admettre que l’horloge de l’observateur mobile marche plus lentement et qu’une seconde indiquĂ©e sur son cadran comporte une durĂ©e dilatĂ©e par rapport aux unitĂ©s de temps marquĂ©es sur l’horloge de l’observateur immobile. Or, non seulement le fait de la constance de la vitesse de la lumiĂšre indĂ©pendamment des mouvements de l’observateur s’est vĂ©rifiĂ© de la maniĂšre la plus prĂ©cise, mais encore, comme PoincarĂ© y a insistĂ© d’emblĂ©e, un tel rĂ©sultat est dans la logique mĂȘme du principe de la relativitĂ© de la mĂ©canique classique : il signifie que l’éther demeure immobile par rapport Ă  n’importe quel observateur, contrairement aux propriĂ©tĂ©s qu’on lui prĂȘtait par ailleurs. D’autre part, renoncer Ă  toute composition des vitesses rend tout raisonnement impossible. Il ne restait ainsi qu’à admettre la dilatation de la durĂ©e, en fonction de la vitesse dont est animĂ© le systĂšme de l’observateur.

Or, en quoi cette dilatation a-t-elle pu paraĂźtre gĂȘnante pour l’esprit ? Ce n’est donc pas qu’elle comporte un semblant de contradiction logique, puisque le raisonnement le plus simple l’impose, sitĂŽt admise l’isotropie complĂšte de la lumiĂšre. Le malaise vient uniquement de ce qu’elle contredit notre intuition courante. Mais c’est ici que le point de vue historique et gĂ©nĂ©tique est de nature Ă  nous renseigner sur le peu de confiance qu’il convient d’attribuer Ă  l’intuition, laquelle demeure toujours relative Ă  un niveau mental dĂ©terminĂ©. C’est ainsi que la relativitĂ© mĂȘme du mouvement, qui, depuis GalilĂ©e, nous empĂȘche de dĂ©cider, au moyen des seuls mouvements internes d’un systĂšme, si ce systĂšme est au repos ou en mouvement rectiligne et uniforme heurtait l’intuition de la mĂȘme maniĂšre avant que l’on comprenne en quoi elle explique prĂ©cisĂ©ment que nous ne sentions pas les mouvements dont est animĂ©e la terre. La correction que la thĂ©orie de la relativitĂ© demande Ă  notre intuition du temps n’est donc qu’une extension de cette correction dĂ©jĂ  imposĂ©e par la cinĂ©matique galilĂ©enne. D’autre part, l’effort de coordination que cette notion de la relativitĂ© de la durĂ©e exige de notre part pour ajuster les uns aux autres les points de vue des observateurs entraĂźnĂ©s Ă  des vitesses diffĂ©rentes n’est que le prolongement de l’effort de coordination qu’il a dĂ©jĂ  fallu Ă  l’enfant pour relier en un seul temps commun les durĂ©es hĂ©tĂ©rogĂšnes qu’il attribuait Ă  des mouvements de vitesses diffĂ©rentes. Si paradoxal que cela paraisse, la durĂ©e relative et les temps propres de la thĂ©orie einsteinienne sont ainsi au temps absolu ce qu’est celui-ci aux temps propres ou locaux de l’intuition enfantine (ainsi qu’au temps propre dont Aristote a fait l’hypothĂšse en des passages que l’on interprĂšte parfois bien Ă  tort comme annonçant la relativitĂ© moderne). Dans les deux cas, en effet, le temps apparaĂźt comme une coordination des vitesses et le passage des vitesses incoordonnables aux vitesses coordonnĂ©es grĂące Ă  un temps commun homogĂšne et uniforme est une premiĂšre Ă©tape de la transformation des faux absolus Ă©gocentriques en relations objectives, qui caractĂ©rise Ă©galement le passage du temps absolu (avec possibilitĂ© de vitesses infinies) au temps relatif liĂ© Ă  une coordination plus prĂ©cise des vitesses.

Ceci nous conduit Ă  la simultanĂ©itĂ©. S’il existe une vitesse maximum, et qui se rĂ©vĂšle constante quel que soit le point de vue d’oĂč on la mesure, il est clair, pour les mĂȘmes raisons, que la simultanĂ©itĂ© Ă  distance sera relative Ă  la vitesse du systĂšme qui entraĂźne l’observateur. La simultanĂ©itĂ© des Ă©vĂ©nements ayant pour siĂšge des lieux voisins n’en sera pas altĂ©rĂ©e, pas plus que l’ordre des Ă©vĂ©nements : de deux Ă©vĂ©nements A et B paraissant successifs d’un point de vue (1), B ne sera jamais dĂ©terminĂ© comme ayant prĂ©cĂ©dé A d’un point de vue (II), mais tout au plus comme lui Ă©tant simultanĂ©. Mais dans le cas de deux Ă©vĂ©nements Ă  localisations distantes, on ne pourra plus parler de simultanĂ©itĂ© absolue. Or, ici Ă  nouveau, la genĂšse mĂȘme de la notion de simultanĂ©itĂ© rend cette correction de nos intuitions extrĂȘmement naturelle. Du moment que, Ă  quelques centimĂštres de distance dĂ©jĂ , l’enfant ne croit pas Ă  la simultanĂ©itĂ© des arrĂȘts de deux mobiles de vitesses diffĂ©rentes, c’est donc que la notion de simultanĂ©itĂ© est construite, en fonction des mouvements et des vitesses, et non pas donnĂ©e en elle-mĂȘme. Elle se dĂ©duit d’un Ă©change de signalisations, qui dĂ©bute dĂšs l’activitĂ© perceptive et aboutit, sur le plan opĂ©ratoire, Ă  caractĂ©riser deux Ă©vĂ©nements localisĂ©s en A et C, tels qu’un observateur placĂ© Ă  mi-chemin, en B, puisse recevoir des signaux de A et de C Ă  mĂȘmes vitesses et dans le mĂȘme temps. Seulement si, dans la composition de ces mouvements, intervient Ă  nouveau la constance de la vitesse relative de la lumiĂšre, la notion de simultanĂ©itĂ© devient relative aux vitesses ; mais c’est pour de nouvelles raisons, tenant cette fois au mouvement des systĂšmes qui entraĂźnent l’observateur ou le laissent immobile, et non plus seulement Ă  la vitesse des mobiles eux-mĂȘmes.

L’explication gĂ©nĂ©rale des transformations de la notion de temps est donc Ă  chercher dans la composition des vitesses. Au niveau intuitif de caractĂšre prĂ©opĂ©ratoire (p. ex. chez l’enfant d’avant 7-8 ans ou chez le primitif, etc.) le sujet n’a pas la notion de vitesse en tant que rapport entre l’espace parcouru et le temps, et ne possĂšde que l’intuition du dĂ©passement : d’oĂč l’absence d’un temps commun aux mouvements de vitesses diffĂ©rentes. Au niveau des opĂ©rations concrĂštes, il parvient, par une mise en correspondance des points successifs des diverses trajectoires, Ă  la notion d’un temps homogĂšne et uniforme, et par cela mĂȘme Ă  une dĂ©finition de la vitesse en tant que rapport (v = e/t), mais sans savoir encore ni mesurer la vitesse ni composer des vitesses relatives entre elles, d’oĂč l’absence de toute relativitĂ© du mouvement. Au niveau des opĂ©rations formelles, la composition additive des vitesses (w = v + v’) devient possible et rejoint ainsi (avec l’accĂ©lĂ©ration du dĂ©veloppement mental due Ă  l’éducation) la cinĂ©matique galilĂ©enne, laquelle aboutit elle-mĂȘme Ă  la relativitĂ© du mouvement et Ă  la consolidation du temps absolu. Enfin, avec l’intervention de la constance de la vitesse de la lumiĂšre, la composition des vitesses de mouvements orientĂ©s dans le mĂȘme sens devient w = [v + v’]/[1 + (v ∙ v’/c2)] (oĂč c = la vitesse de la lumiĂšre), et ce rapport implique la relativitĂ© des durĂ©es et des simultanĂ©itĂ©s. D’une extrĂ©mitĂ© Ă  l’autre de ce dĂ©veloppement, la construction du temps Ă  l’échelle des phĂ©nomĂšnes macroscopiques est donc subordonnĂ©e Ă  celle de la notion de vitesse.

Quant Ă  ce que deviennent les notions temporelles Ă  l’échelle microphysique (voir chap. VII), il est d’un grand intĂ©rĂȘt de constater qu’avec la disparition des notions d’objet permanent, (donc de mobile au sens macrophysique), et de mouvements caractĂ©risĂ©s simultanĂ©ment par les positions et les vitesses, la notion du temps se transforme de façon bien plus fondamentale. LiĂ©e aux changements d’« états » (d ψ) et Ă  leur rapport avec l’énergie totale (ℋψ), la durĂ©e semble ainsi se libĂ©rer de la vitesse : mais c’est que les notions de trajectoire et de vitesse perdent elles-mĂȘmes leur signification macrophysique, et sont alors remplacĂ©es, dans leur fonction chronogĂšne, si l’on peut dire, par les relations beaucoup plus gĂ©nĂ©rales de changement d’état et d’énergie totale. En microphysique encore plus qu’ailleurs, le temps ne saurait donc ĂȘtre atteint ni mesurĂ© directement : il est construit, comme toujours, et consiste essentiellement en un rapport Ă©laborĂ© entre des termes eux aussi construits opĂ©ratoirement. L’un des termes de ce rapport joue le rĂŽle de ce que sont les espaces parcourus ou changements de position pour le temps macroscopiques : ce sont les changements d’état, lesquels constituent l’ordre des Ă©vĂ©nements. Quant Ă  l’écoulement du temps, il est assurĂ© par l’autre terme du rapport d t = d ψ/ℋψ, c’est-Ă -dire par l’énergie totale qui dĂ©termine le rythme des changements d’état. MalgrĂ© le bouleversement profond des notions, dĂ», comme nous le verrons, au fait que les reprĂ©sentations microphysiques sont liĂ©es Ă  la limite de notre action possible sur l’objet, le temps demeure donc, en ce domaine comme dans les prĂ©cĂ©dents, un rapport conditionnĂ© Ă  la fois par les opĂ©rations du sujet et par les changements inhĂ©rents Ă  l’objet.

VI. Conclusion : temps et espace

Les faits qui prĂ©cĂšdent (I à V) montrent suffisamment pourquoi la mesure du temps, comme celle de l’espace rĂ©el, constitue une opĂ©ration physique, c’est-Ă -dire relative Ă  des objets diffĂ©renciĂ©s, caractĂ©risĂ©s par leurs qualitĂ©s de vitesse, de masse, etc. ; elle s’oppose ainsi Ă  la mĂ©trique propre Ă  la gĂ©omĂ©trie pure (c’est-Ă -dire formalisĂ©e), qui est indĂ©pendante des objets particuliers et ne relĂšve que de la coordination la plus gĂ©nĂ©rale des actions (et porte par consĂ©quent sur des objets idĂ©aux aussi bien que rĂ©els). La question qui se prĂ©sente alors est de savoir pourquoi Ă  l’espace rĂ©el, c’est-Ă -dire physique, correspond un espace entiĂšrement dĂ©ductif dont les progrĂšs sont indĂ©pendants de l’expĂ©rience, tandis que cette ou ces « gĂ©omĂ©tries » mathĂ©matiques ne sont pas doublĂ©es d’une « chronomĂ©trie » pure, au sens d’une thĂ©orie dĂ©ductive du temps et que la seule chronomĂ©trie fĂ©conde demeure une science expĂ©rimentale et physique, c’est-Ă -dire un chapitre spĂ©cial de la cosmomĂ©trie.

Il semble cependant, au premier abord, que les relations temporelles de durĂ©e et surtout d’ordre de succession, appartiennent Ă  la coordination gĂ©nĂ©rale des actions au moins autant que les relations spatiales de voisinage et d’ordre. Il n’est pas possible, en effet, de dĂ©placer un objet de A en C par l’intermĂ©diaire de la position B sans que les trois positions A, B et C soient conçues comme successives dans le temps autant que dans l’espace, ce qui faisait dire Ă  PoincarĂ© (Ă  propos prĂ©cisĂ©ment du groupe des dĂ©placements) que le temps est antĂ©rieur Ă  l’espace. De mĂȘme, la coordination des moyens et des buts au sein de tout acte d’intelligence suppose, Ă  titre de coordinations rĂ©elles l’avant et l’aprĂšs temporels en plus de la succession logique des prĂ©misses et des conclusions. Il intervient donc un Ă©lĂ©ment de temps dans la coordination mĂȘme des actions.

Dira-t-on simplement que ces Ă©lĂ©ments temporels inhĂ©rents Ă  la coordination des conduites ne peuvent se constituer en un systĂšme achevĂ© sans l’intervention des vitesses, c’est-Ă -dire des mouvements physiques extĂ©rieurs et des objets servant de points d’application aux actions, tandis que la coordination spatiale donne lieu Ă  la construction de « groupes » fermĂ©s indĂ©pendamment de leur application ? Mais ce n’est Ă©galement qu’en manipulant des objets rĂ©els et non pas en s’exerçant dans le vide que les coordinations spatiales aboutissent Ă  la construction d’un espace cohĂ©rent. C’est mĂȘme pour cette raison essentielle que les notions physiques se construisent simultanĂ©ment avec les notions logico-mathĂ©matiques : les coordinations les plus gĂ©nĂ©rales des actions ne se constituent qu’en coordonnant des actions portant sur les objets eux-mĂȘmes, donc des actions physiques, et c’est par un processus de diffĂ©renciation graduelle que les coordinations sont rĂ©flĂ©chies et formalisĂ©es comme telles, tandis que les actions particuliĂšres se spĂ©cialisent toujours plus en fonction des objets. C’est pourquoi l’enfant construit simultanĂ©ment la gĂ©omĂ©trie expĂ©rimentale des objets rĂ©els et la gĂ©omĂ©trie de sa propre action (donc des coordinations de l’action, pendant que celle-ci s’applique aux objets) et ces deux gĂ©omĂ©tries, d’abord indiffĂ©renciĂ©es, ne se dissocient que trĂšs lentement en une gĂ©omĂ©trie physique et une gĂ©omĂ©trie mathĂ©matique. Il serait donc absurde de prĂ©tendre que la coordination des actions aboutit Ă  la construction mathĂ©matique indĂ©pendamment de son exercice au cours des actions particuliĂšres s’appliquant aux objets extĂ©rieurs, tandis que le temps rĂ©sulterait d’emblĂ©e de ces derniĂšres actions.

La diffĂ©rence entre le temps et l’espace est donc Ă  chercher dans le processus mĂȘme de cette application des actions ou des opĂ©rations aux objets extĂ©rieurs : dans le cas de l’espace, la coordination des actions suffit, par son exercice au cours des actions particuliĂšres, Ă  assurer la construction des structures sans emprunter Ă  titre de matĂ©riaux les propriĂ©tĂ©s des objets comme tels (mĂȘme lorsque ces propriĂ©tĂ©s suggĂšrent Ă  l’esprit de nouvelles constructions) ; au contraire, dans le cas du temps, l’abstraction Ă  partir de la coordination des actions ne suffit pas Ă  la construction des structures et celles-ci empruntent aux objets certains caractĂšres que le sujet abstrait de ces objets eux-mĂȘmes.

En effet, s’il est exact que la coordination des actions suppose un Ă©lĂ©ment de succession temporelle, cet Ă©lĂ©ment n’est pas dissociable sans plus de la succession spatiale des mouvements ou de la succession logique (ou de l’ordre des moyens et des buts), c’est-Ă -dire des facteurs qui, une fois abstraits des coordinations initiales et regroupĂ©s en opĂ©rations, engendreront la succession ou l’ordre logico-mathĂ©matiques : pour donner lieu Ă  une succession spĂ©cifiquement temporelle, ces Ă©lĂ©ments abstraits de l’action devront ĂȘtre mis en relation avec des Ă©lĂ©ments abstraits de l’objet sur lequel cette action porte, c’est-Ă -dire avec les facteurs de vitesse.

Mais pourquoi la vitesse elle-mĂȘme n’appartient-elle point Ă  la coordination gĂ©nĂ©rale des actions et implique-t-elle l’intervention de l’expĂ©rience et de l’objet ? C’est qu’une vitesse est ou bien inertiale ou bien sujette Ă  des accĂ©lĂ©rations variĂ©es ; positives ou nĂ©gatives : supposant ainsi l’intervention des notions de masse ou de force, la vitesse est solidaire de l’ensemble des relations physiques. Quant Ă  l’expĂ©rience interne de la vitesse (mouvements du corps propre et rĂ©gulations de freinage ou d’accĂ©lĂ©ration), elle consiste prĂ©cisĂ©ment en une expĂ©rience comme une autre, comparable Ă  l’expĂ©rience externe et revenant Ă  considĂ©rer le corps propre et ses actions comme un objet parmi les autres ; en complĂšte opposition avec les notions logico-mathĂ©matiques (classes, nombre, etc.) qui rĂ©sultent de l’activitĂ© du sujet et non pas d’une expĂ©rience intĂ©rieure, la vitesse des actions propres ne constitue pas un rĂ©sultat de l’activitĂ© du sujet, mais un caractĂšre de ses actions elles-mĂȘmes considĂ©rĂ©es comme objet. Bien entendu, l’expĂ©rience intĂ©rieure de la vitesse ou du temps n’est pas plus immĂ©diate ni plus passive que l’expĂ©rience externe : elle suppose comme l’expĂ©rience extĂ©rieure une interprĂ©tation, donc une organisation ou une reconstruction. Mais elle est une expĂ©rience consistant Ă  extraire un certain donnĂ© de son objet, par opposition aux activitĂ©s logico-mathĂ©matiques qui se coordonnent elles-mĂȘmes en s’exerçant sur l’objet.

C’est de ce point de vue que la diffĂ©rence entre l’espace et le temps apparaĂźt clairement. Le voisinage de deux Ă©lĂ©ments spatiaux peut ĂȘtre imposĂ© par l’objet, comme c’est le cas dans la perception, oĂč le sujet prend acte du voisinage physique de deux parties d’une mĂȘme figure. Mais outre le fait que ce voisinage physique est toujours relatif Ă  une certaine Ă©chelle d’observation, donc Ă  l’action du sujet, celui-ci parvient Ă  construire la notion du voisinage de deux points ou emplacements vides d’objet, et ce voisinage opĂ©ratoire et formalisĂ© dĂ©rive alors directement des coordinations entre actions qui intervenaient dĂ©jĂ  dans la construction du rapport de voisinage entre objets ou parties d’objets physiques. Quant au voisinage temporel entre deux Ă©vĂ©nements, il est lui aussi relatif en partie Ă  l’action du sujet qui les enregistre Ă  une certaine Ă©chelle d’observation. Mais, peut-on abstraire de cette action la notion d’un voisinage entre les moments d’un temps qui serait vide de tout Ă©vĂ©nement ? Non, car ce temps sans vitesses ni contenu irrĂ©versible se rĂ©duirait au dĂ©placement spatial.

L’ordre spatial donne lieu aux mĂȘmes rĂ©flexions par rapport Ă  l’ordre temporel. Un ordre de succession physique est Ă  la fois relatif aux objets parcourus et au sujet qui le parcourt, mais le sujet, Ă©tant capable de placer les objets dans un certain ordre, et Ă©tant mĂȘme obligĂ© de coordonner ses propres actions selon un certain ordre pour engendrer celui des objets sur lesquels il agit, est Ă©galement apte Ă  ordonner les points idĂ©aux d’une ligne construite par opĂ©rations formelles dans un espace vide d’objets. Or, si la succession temporelle d’une suite d’évĂ©nements physiques suppose de mĂȘme l’intervention des donnĂ©es objectives et celle du sujet qui les ordonne, celui-ci ne saurait ordonner les moments d’un temps vide : un espace vide d’objets rĂ©els peut, en effet, ĂȘtre peuplĂ© de formes idĂ©ales reprĂ©sentant les actions ou les opĂ©rations possibles du sujet, tandis qu’un temps vide ne saurait ĂȘtre meublĂ© d’évĂ©nements idĂ©aux susceptibles d’ĂȘtre ordonnĂ©s avec nĂ©cessitĂ©, faute de pouvoir dĂ©duire les vitesses (dĂ©terminant leurs interfĂ©rences), autrement qu’en s’appuyant sur les lois expĂ©rimentales.

La gĂ©omĂ©trie projective est issue psychologiquement de la coordination des points de vue, mais, mĂȘme en dehors de tout point de vue rĂ©el (c’est-Ă -dire physique), on peut dĂ©duire les projections et les sections par une suite de correspondances idĂ©ales (les « homologies » et les « rĂ©ciprocitĂ©s ») qui expriment la coordination entre les opĂ©rations possibles du sujet. Or, le temps physique suppose, lui aussi, un ensemble de correspondances entre les mesures des divers observateurs situĂ©s Ă  des points de vue distincts : mais la coordination entre ces points de vue ne peut ĂȘtre construite qu’en fonction des lois expĂ©rimentales concernant les vitesses et notamment l’invariance de celle de la lumiĂšre.

Enfin, c’est dans le domaine mĂ©trique que la diffĂ©rence est la plus frappante. L’espace rĂ©el ou physique est euclidien ou riemanien, ou mĂȘme non archimĂ©dien, etc., selon les domaines et les Ă©chelles d’observation considĂ©rĂ©s, ce qui suppose une interaction entre les propriĂ©tĂ©s de l’objet et les coordinations opĂ©ratoires du sujet. Mais l’espace idĂ©al, vide d’objets rĂ©els, construit par la gĂ©omĂ©trie, peut prĂ©senter toutes ces structures, et bien d’autres encore, reliĂ©es les unes aux autres selon une hiĂ©rarchie de relations logiques. Or, le temps physique peut, de son cĂŽtĂ©, ĂȘtre absolu ou relatif selon les Ă©chelles d’observation, ce qui suppose Ă©galement une collaboration entre les caractĂšres de l’objet et les schĂšmes de coordination du sujet. À cet Ă©gard, on peut comparer le temps relatif aux gĂ©omĂ©tries non euclidiennes, comme le fait Gonseth : « la construction des univers relativistes a dĂ©finitivement brisĂ© le caractĂšre de tangible rĂ©alitĂ© qu’on attribuait Ă  la cinĂ©matique classique — comme Ă  l’espace euclidien avant la construction des espaces non euclidiens » 17. Mais il subsiste cette diffĂ©rence essentielle qu’un temps idĂ©al, vide de tout contenu physique, ne serait ni absolu ni relatif sans une dĂ©termination de vitesses. Sans doute « il arrivera peut-ĂȘtre un jour oĂč les mathĂ©maticiens — et peut-ĂȘtre aussi quelques physiciens — trouveront leur plaisir et leur profit Ă  examiner toutes les mĂ©caniques abstraites possibles et Ă  les classer selon les rĂšgles de l’axiomatique » 18. Seulement il demeurera sans doute ce fait (Ă  moins de constructions chronomĂ©triques toutes nouvelles, et contredisant ce que nous venons de dire au sujet de la science actuelle du temps) qu’il s’agira alors d’axiomatiques portant sur des notions extraites de l’objet autant qu’abstraites Ă  partir de l’action, tandis que les axiomatiques gĂ©omĂ©triques peuvent ĂȘtre construites au moyen des seules opĂ©rations appliquĂ©es par le sujet aux objets.

§ 4. Le mouvement et la vitesse

Si la formation des notions de mouvement physique et de vitesse commande la constitution de l’idĂ©e de temps, elle fournit Ă©galement la clef de l’évolution du concept de force. Il convient donc d’accorder Ă  ces notions une attention particuliĂšre.

La notion de mouvement est de celles dont les racines plongent le plus profondĂ©ment dans l’activitĂ© du sujet, puisque dĂšs le niveau sensori-moteur ce sont les mouvements propres et les mouvements imprimĂ©s aux choses qui engendrent simultanĂ©ment la notion physique de l’objet et le groupe pratique des dĂ©placements gĂ©omĂ©triques. Or, dĂšs ses formes les plus Ă©lĂ©mentaires, le mouvement prĂ©sente deux pĂŽles, reliĂ©s bien entendu de façon continue, mais que l’analyse distingue aisĂ©ment. Ces deux pĂŽles correspondent Ă  ce que nous avons appelĂ© l’aspect gĂ©nĂ©ral ou coordination des actions, source des opĂ©rations de caractĂšre logique et mathĂ©matique, et l’aspect spĂ©cial, ou caractĂ©ristique d’actes particuliers, source des opĂ©rations physiques. Sous son aspect le plus gĂ©nĂ©ral (celui qui est liĂ© aux coordinations communes Ă  toutes les actions), le mouvement est un dĂ©placement, c’est-Ă -dire un changement de position ou de « placement ». Il est effectivement un grand nombre d’actions dans lesquelles l’enfant ne s’intĂ©resse qu’au fait d’un certain changement d’ordre, la trajectoire elle-mĂȘme n’étant considĂ©rĂ©e qu’en fonction de ce changement de place : c’est, ainsi qu’il sortira un objet d’une boĂźte pour le mettre en une autre, ce qui consiste Ă  « placer » l’objet d’une certaine maniĂšre puis Ă  le « dĂ©placer » pour le replacer ailleurs. D’autre part, il est des actions dans lesquelles le mouvement n’est pas un simple dĂ©placement, mais un acte plus complet, supposant l’effort (donc la vitesse sous la forme d’une accĂ©lĂ©ration) et la durĂ©e, en plus du changement de position et de la trajectoire suivie : dĂ©placer un objet lourd ou imprimer un mouvement rapide Ă  une balle sont des exemples de ces actes spĂ©cialisĂ©s. C’est ce second aspect du mouvement qui nous intĂ©resse ici et qui en constitue les caractĂšres physiques.

Au point de dĂ©part de la notion de mouvement (de la notion, par opposition Ă  l’organisation sensori-motrice antĂ©rieure Ă  la reprĂ©sentation conceptuelle), c’est-Ă -dire durant toute la pĂ©riode de la pensĂ©e intuitive et prĂ©opĂ©ratoire, le mouvement physique et le mouvement gĂ©omĂ©trique ne sont pas diffĂ©renciĂ©s l’un de l’autre. Cela ne signifie nullement que l’un dĂ©rive de l’autre, mais que les deux pĂŽles de l’action, que nous venons de distinguer par l’analyse, sont encore trop proches l’un de l’autre pour que le sujet lui-mĂȘme les diffĂ©rencie. Une expĂ©rience cruciale permet de le mettre en Ă©vidence : il suffit de demander Ă  l’enfant si un chemin rectiligne en pente comporte, en tant qu’espace parcouru et indĂ©pendamment du temps et de la vitesse, une longueur plus grande Ă  la montĂ©e ou Ă  la descente. Jusque vers 6-7 ans la solution ne comporte aucun doute : le chemin est plus long Ă  la montĂ©e, et, lorsque l’enfant accepte la mesure avec une bande de papier, il est Ă©tonnĂ© de trouver la mĂȘme valeur dans les deux sens 19. Nous avons constatĂ© de mĂȘme que la distance est considĂ©rĂ©e comme plus grande entre le sommet d’un petit arbre et celui d’un arbre plus Ă©levĂ©, que dans l’autre sens. C’est au niveau des opĂ©rations concrĂštes seulement (aprĂšs 7 ans) que la distance ou la longueur deviennent symĂ©triques. RĂ©pĂ©tons-le, cela ne prouve nullement que ces notions mathĂ©matiques soient extraites du monde physique par une simple abstraction : les notions mathĂ©matiques sont dĂ©jĂ  donnĂ©es dans l’action exercĂ©e par le sujet sur les objets, et l’action les ajoute aux propriĂ©tĂ©s du monde physique qui s’accordent d’ailleurs toujours avec elles. De mĂȘme toute notion physique suppose une action qui ajoute Ă©galement quelque Ă©lĂ©ment aux donnĂ©es de la rĂ©alitĂ©, mais en les combinant avec d’autres Ă©lĂ©ments, qui sont extraits de cette rĂ©alitĂ©. C’est donc Ă  l’intĂ©rieur de l’action que s’effectue la diffĂ©renciation progressive entre ce qui est opĂ©ration gĂ©omĂ©trique et opĂ©ration physique, sans qu’aucune de ces deux sortes d’opĂ©rations dĂ©rive de l’autre ; les actions ou opĂ©rations physiques sont simplement reliĂ©es les unes aux autres par les coordinations gĂ©nĂ©rales qui engendrent les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, mais les actions physiques ne dĂ©rivent pas de ces coordinations, pas plus que l’inverse, malgrĂ© leur indiffĂ©renciation relative de dĂ©part.

Une fois cette diffĂ©renciation effectuĂ©e, le principal aspect physique du mouvement est constituĂ© par son caractĂšre de vitesse, et le problĂšme, dont nous avons Ă  traiter ici est donc essentiellement celui de la formation de l’idĂ©e de vitesse, en subordonnant Ă  cette analyse celle des autres aspects du mouvement rĂ©el.

Or, chose importante Ă  noter, la notion de vitesse n’est intervenue que tardivement dans l’histoire de la pensĂ©e scientifique. Aristote, Ă©crit H. Carteron 20, dĂ©finit simplement la vitesse en disant « que le plus rapide est celui qui parcourt un espace Ă©gal en un plus petit temps, ou un plus grand espace en un temps moindre. Il connaĂźt donc notre fonction vitesse, mais il est loin de la considĂ©rer comme autonome ; il aime mieux dĂ©finir le Ï„ÎŹÏ„Ï„ÎżÎœ que le Ï„ÎŹÏ‡ÎżÏ‚Â ; l’expression Ï„ÎŹÏ‡ÎżÏ‚ est souvent liĂ©e Ă  un sujet dont elle est considĂ©rĂ©e comme une qualité ; Ă  ce titre, la rapiditĂ© doit ĂȘtre distinguĂ©e de la lenteur et n’est pas susceptible de plus ou de moins ; ces deux caractĂšres dĂ©finissent le rĂ©gime d’un mouvement, et le rĂ©gime n’est autre chose que le temps, le lieu et le terme. Toutefois on peut reconnaĂźtre en certains passages un effort pour dĂ©gager une notion gĂ©nĂ©rale de la vitesse : la rapiditĂ© et la lenteur se retrouvent dans toutes les espĂšces de mouvement ; par suite, elles ne constituent des diffĂ©rences spĂ©cifiques ni entre les mouvements, ni en un mĂȘme corps ; de mĂȘme il y a une vitesse de ce qui est lent
 NĂ©anmoins, cette idĂ©e de vitesse reste trĂšs peu consistante dans l’esprit d’Aristote, et elle ne lui rend aucun service ; on en a une preuve trĂšs nette, quand il ne reconnaĂźt plus aux mouvements qu’une dimension, par oĂč ils sont comparables, le temps. Il n’a donc pas formĂ© la notion de vitesse rectiligne uniforme, qu’il utilise implicitement ».

Comment expliquer cet extraordinaire embarras de la physique aristotĂ©licienne et ce caractĂšre tardif de la notion de vitesse ? C’est assurĂ©ment que le mouvement, liĂ© d’abord Ă  l’effort, est par cela mĂȘme conçu comme orientĂ© nĂ©cessairement vers un but. Cette finalitĂ© psychologique a mĂȘme constituĂ© une notion physique essentielle jusqu’à l’avĂšnement du mĂ©canisme : il n’est pas besoin de rappeler comment, pour Aristote, tout mouvement sublunaire (par opposition aux mouvements circulaires ou « parfaits » des corps cĂ©lestes) est dirigĂ© vers une fin, qui est l’état de repos assignĂ© par le lieu propre du mobile. Or, il est Ă©vident que si la nature initiale du mouvement physique tient Ă  un effort dirigĂ© vers un but, la considĂ©ration de la vitesse demeure englobĂ©e dans celle de l’effort : celui-ci consiste psychologiquement, comme nous y insisterons Ă  propos de la notion de force, en une accĂ©lĂ©ration de l’action et il implique ainsi un Ă©lĂ©ment de vitesse, mais soumis Ă  un rĂ©glage intentionnel, donc Ă  la finalitĂ© de l’acte.

Mais il y a plus. Si nous sommes mal renseignĂ©s sur l’histoire primitive de la notion de vitesse, nous pouvons suivre sa formation chez l’enfant, et constater alors que la considĂ©ration du but ou du terme des mouvements conditionne prĂ©cisĂ©ment l’intuition Ă©lĂ©mentaire de leurs vitesses. Le mouvement, tout d’abord ; est conçu essentiellement comme un Ă©lan intentionnel, tendu vers une fin qui est son point d’arrivĂ©e. MathĂ©matiquement, d’autre part, c’est aussi son point d’arrivĂ©e qui le dĂ©termine d’abord, indĂ©pendamment de sa trajectoire. P. ex. les jeunes sujets, en prĂ©sence de deux chemins rectilignes et parallĂšles, mais dont le point de dĂ©part de l’un est dĂ©calĂ© par rapport Ă  celui de l’autre, estiment que les mobiles ont parcouru le « mĂȘme long chemin » lorsqu’ils s’arrĂȘtent l’un en regard de l’autre : c’est donc la coĂŻncidence des points d’arrivĂ©e indĂ©pendamment de l’ordre de succession spatiale des points de dĂ©part et de la longueur des trajets, qui dĂ©termine l’égalitĂ© des dĂ©placements. Autrement dit, l’intuition de l’ordre prime d’abord celle des trajectoires, et cet ordre de succession ne s’applique d’abord qu’aux points d’arrivĂ©e Ă©tant donnĂ© le caractĂšre finaliste de la notion initiale du mouvement : plus prĂ©cisĂ©ment l’aspect mathĂ©matique et l’aspect physique du mouvement sont initialement indiffĂ©renciĂ©s, comme nous l’avons vu tout Ă  l’heure, et cela parce que l’intuition de l’ordre, qui suffit aux petits pour caractĂ©riser les placements et dĂ©placements gĂ©omĂ©triques, s’applique Ă©galement Ă  la succession des moyens et des fins, c’est-Ă -dire aux buts des Ă©lans intentionnels qui caractĂ©risent d’abord l’aspect physique des mouvements. — Or, chose intĂ©ressante, il en est exactement de mĂȘme des vitesses, et c’est ce qui permet de suivre pas Ă  pas comment la notion physique de vitesse se diffĂ©rencie peu Ă  peu de la notion gĂ©omĂ©trique du dĂ©placement.

L’intuition Ă©lĂ©mentaire de la vitesse repose, en effet, aussi sur une notion d’ordre : c’est, au dĂ©but, l’intuition du dĂ©passement, le plus rapide de deux mobiles Ă©tant simplement celui qui parvient Ă  dĂ©passer l’autre 21. Or, si la notion de dĂ©passement impliquera, tĂŽt ou tard, une coordination temporelle et se meublera ainsi d’un contenu physique en plus de l’idĂ©e d’élan, ou d’effort, propre Ă  tout mouvement, il est Ă  noter que, sous sa forme la plus fruste, cette notion commence par s’appuyer sur les seules coordinations gĂ©nĂ©rales (donc logico-mathĂ©matique) d’ordre spatial : p. ex. si un mobile parti de plus loin qu’un second arrive presque Ă  le rattraper, le second est quand mĂȘme censĂ© ĂȘtre plus rapide et le dĂ©passer ; ou encore, lorsque deux mobiles parcourent l’un en regard de l’autre deux pistes circulaires concentriques de longueurs trĂšs inĂ©gales, les jeunes sujets prĂ©tendent que les deux mobiles ont la mĂȘme vitesse, parce qu’aucun des deux ne dĂ©passe l’autre (ou que celui parcourant la petite piste est plus rapide parce qu’il pourrait arriver plus vite, c’est-Ă -dire dĂ©passer l’autre). Bref, l’intuition du dĂ©passement qui est Ă  la source de la notion de vitesse, commence par ne reposer que sur l’ordre spatial des points d’arrivĂ©e, c’est-Ă -dire sur une coordination gĂ©nĂ©rale semblable Ă  celle qui constitue l’idĂ©e de dĂ©placement.

Mais, tĂŽt ou tard, l’intuition du dĂ©passement s’articule, et cette articulation fait appel Ă  un contenu plus diffĂ©renciĂ© de l’ordre spatial que les simples notions d’élan dirigĂ© vers un but, communes Ă  tous les mouvements. Il y a articulation de l’intuition sitĂŽt que, Ă  la pure constatation de l’ordre des points d’arrivĂ©e s’ajoute une mise en relation de ceux-ci avec les points de dĂ©part et surtout une anticipation ou une reconstitution intuitives permettant soit de prĂ©voir ce qu’aurait Ă©tĂ© la suite des deux mouvements en cas de prolongement au-delĂ  de leur arrĂȘt, soit de comparer les mouvements en cas de directions contraires sur des trajectoires parallĂšles ou des trajectoires non parallĂšles. En effet, on constate que, avant d’ĂȘtre capable de concevoir la vitesse comme un simple rapport entre le temps et l’espace parcouru, l’enfant se borne Ă  gĂ©nĂ©raliser l’idĂ©e du dĂ©passement en reportant en pensĂ©e l’un des trajets comparĂ©s sur l’autre ou en prolongeant en pensĂ©e les mouvements perçus : il en arrive ainsi Ă  des jugements exacts fondĂ©s sur ce que l’on pourrait appeler des dĂ©passements virtuels 22, Or, il est clair que le dĂ©passement, ainsi gĂ©nĂ©ralisĂ©, implique alors un Ă©lĂ©ment physique, empruntĂ© aux objets eux-mĂȘmes et non plus simplement une coordination gĂ©nĂ©rale portant sur l’ordre spatial des points d’arrivĂ©e envisagĂ©s Ă  titre de but ou d’état de repos final. D’une part, en effet, si deux mobiles A et B se trouvent, d’abord, dans l’ordre AB et, ensuite, dans l’ordre BA, c’est que l’un avait plus d’« élan » que l’autre, etc. D’autre part, l’inversion de l’ordre spatial n’implique pas seulement une diffĂ©rence dynamique, mais une coordination temporelle.

À cet Ă©gard, le progrĂšs dĂ©cisif dans la direction d’une mise en relation entre l’espace parcouru et le temps (donc dans la direction de la vitesse conçue comme un rapport spatio-temporel et non plus simplement comme un rapport d’ordre ou de dĂ©passement) est dĂ» Ă  une correspondance Ă©tablie entre points toujours plus nombreux des itinĂ©raires suivis par deux mouvements distincts. En gĂ©nĂ©ralisant l’idĂ©e de dĂ©passement, le sujet en vient, pour comparer deux vitesses, Ă  ne plus considĂ©rer seulement les points mĂȘmes de dĂ©passement, mais Ă  mettre en correspondance n’importe lequel des points successivement parcourus par l’un des mobiles avec les points synchronisĂ©s du chemin parcouru par l’autre. C’est cette mise en correspondance qui constitue Ă  la fois les « états » temporels et leur succession chronologique (dont nous parlions au § 3 sous 1), c’est-Ă -dire le temps, lequel est donc au sens propre une coordination des vitesses, et la notion de vitesse en tant que rapport entre l’espace parcouru et la durĂ©e. Nous rejoignons ainsi le niveau atteint par les opĂ©rations qualitatives constitutives du temps (voir § 3), c’est-Ă -dire le niveau des opĂ©rations concrĂštes (7-8 ans).

Mais, si la vitesse devient de la sorte un rapport entre le temps et l’espace parcouru, par le fait mĂȘme que le temps achĂšve Ă  ce niveau son Ă©laboration Ă  titre de coordination des vitesses, il faut bien comprendre qu’il ne s’agit encore que d’un rapport qualitatif, c’est-Ă -dire Ă  quantitĂ©s simplement intensives. En d’autres termes, il n’y a pas encore de mesure des vitesses, faute de pouvoir comparer entre elles les vitesses des mouvements successifs ; les seules dĂ©terminations exactes sont celles qui portent sur des mouvements partiellement ou totalement synchrones, et dans les quatre seuls cas suivants : 1° de deux mobiles se dĂ©plaçant durant des temps Ă©gaux, celui qui fait le plus long chemin est le plus rapide ; 2° de deux mobiles parcourant les mĂȘmes chemins celui qui met le moins de temps va plus vite ; 3° celui qui fait plus de chemin en moins de temps va plus vite ; 4° celui qui fait moins de chemin en plus de temps va plus lentement. Mais le cas dans lequel un mobile fait plus de chemin en plus de temps (ou moins de chemin en moins de temps) reste indĂ©terminĂ© s’il n’y a pas dĂ©passement, faute d’un calcul possible des proportions appliquĂ© simultanĂ©ment Ă  l’espace et au temps. Notons qu’Aristote, qui connaissait cependant les proportions gĂ©omĂ©triques, semble en ĂȘtre restĂ© Ă  cette notion qualitative de la vitesse (ainsi qu’on l’a vu par le texte de Carteron).

C’est seulement une fois achevĂ©e cette Ă©laboration qualitative de la vitesse, que la mesure du temps et la conservation de la vitesse deviennent possibles simultanĂ©ment en s’appuyant l’une sur l’autre. D’une part, la conservation d’un mouvement rectiligne et uniforme s’acquiert par itĂ©ration d’une unitĂ© de distance parcourue A ; A + A ; A + A + A ; etc. et par la constatation (en rĂ©fĂ©rence avec un autre mouvement parcourant le mĂȘme espace total dans le mĂȘme temps) que la permutation des segments A1 ; A2 ; A3 ; etc. ne modifie pas le rapport entre l’espace parcouru et le temps : le parcours de l’unitĂ© A devient ainsi Ă  la fois unitĂ© de temps et principe de quantification de la vitesse uniforme 23. Quant Ă  la mesure de la vitesse des mouvements en gĂ©nĂ©ral (successifs aussi bien que simultanĂ©s), elle repose Ă  la fois sur cette mesure du temps et sur l’intervention des proportions sous la forme e1/e2 = t1/t2.

Enfin, au niveau des opĂ©rations formelles (11-12 ans), une dĂ©couverte essentielle pour l’évolution des notions de vitesse et de mouvement est faite par l’enfant normal : celle de la composition des vitesses relatives. On place, p. ex., une coquille d’escargot sur une planchette et Ă  partir d’un point de repĂšre A on fait avancer la planchette jusqu’en B tandis que l’escargot fait lui-mĂȘme sur la planche un trajet Ă©gal Ă  la mĂȘme vitesse. Les sujets de 11-12 ans, tout en ne voyant pas simultanĂ©ment les deux trajets, rĂ©ussissent fort bien Ă  comprendre que l’escargot parcourra ainsi 2 AB s’il marche dans le mĂȘme sens et demeurera sur place s’il marche en sens inverse : d’oĂč w = v + v’ et w = v − v’ selon les directions. Ils comprendront en outre diverses combinaisons des mouvements possibles, tandis que les jeunes sujets ne parviennent Ă  aucune composition, faute de pouvoir donner au mouvement relatif un systĂšme de rĂ©fĂ©rence lui-mĂȘme en mouvement.

Or, il arrive souvent en de telles expĂ©riences que le sujet dĂ©couvre spontanĂ©ment la relativitĂ© du mouvement : « c’est comme si la route s’en allait en arriĂšre quand il avance », etc. 24 À ce niveau, le sujet cesse donc de penser avec Aristote qu’un voyageur assis sur un navire est immobile en soi 25, parce qu’il cesse de lier le mouvement Ă  la seule activitĂ© du sujet pour en faire un rapport eu Ă©gard aux points de repĂšre et aux axes de rĂ©fĂ©rence.

Telle est, dans les grandes lignes, l’évolution des concepts de vitesse et de mouvement physique. Or, elle tĂ©moigne, comme l’évolution de la notion de temps, de l’existence de deux ; processus dont l’importance est Ă  souligner du point de vue Ă©pistĂ©mologique. En premier lieu, si ces notions supposent dĂšs le dĂ©part quelque Ă©lĂ©ment liĂ© Ă  l’expĂ©rience des actions propres et aux propriĂ©tĂ©s physiques des objets sur lesquels s’exercent ces actions (effort et rĂ©sistance, Ă©lan et finalitĂ©, continuation de l’action, etc.), elles sont nĂ©anmoins dominĂ©es dĂšs l’abord par les coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action sous leur forme en particulier spatiale : c’est l’intuition de l’ordre qui commande d’abord le temps et le mouvement, sous la forme d’une sĂ©riation des Ă©vĂ©nements et des positions, et la vitesse elle-mĂȘme, sous la forme du dĂ©passement. Ce n’est que peu Ă  peu que les coordinations spĂ©cifiques, spĂ©ciales au mouvement physique, Ă  la vitesse et au temps, se diffĂ©rencient des coordinations gĂ©nĂ©rales de caractĂšre spatial, mais tout en leur demeurant sans cesse subordonnĂ©es. Nous sommes ainsi en prĂ©sence d’un premier exemple d’un processus de diffĂ©renciation entre les coordinations logico-mathĂ©matiques et les actions physiques coordonnĂ©es par elles, rĂ©ciproque de ce que nous avons vu Ă  propos des notions mathĂ©matiques. Nous avons constatĂ©, en effet (chap. III § 7), que les notions mathĂ©matiques commencent par ĂȘtre indiffĂ©renciĂ©es des notions physiques (p. ex. le groupe des dĂ©placements porte d’abord sur des dĂ©placements rĂ©els, Ă  vitesses finies et se succĂ©dant dans le temps), par le fait que les premiĂšres rĂ©sultent des coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action et les secondes des actions particuliĂšres ou spĂ©cialisĂ©es, coordonnĂ©es par les premiĂšres. Il en rĂ©sulte que les notions mathĂ©matiques procĂšdent d’une abstraction Ă  partir de l’action, abstraction due Ă  une prise de conscience progressive des coordinations comme telles et que provoque la diffĂ©renciation croissante entre elles et les actions physiques particuliĂšres qu’elles coordonnent. RĂ©ciproquement, nous voyons maintenant cette mĂȘme diffĂ©renciation aboutir Ă  dissocier graduellement les notions physiques de vitesse et de temps des coordinations spatiales qui les dominent d’abord avec excĂšs et de façon dĂ©formante, puis les coordonnent simplement dans la suite.

Quant aux intuitions et notions physiques ainsi diffĂ©renciĂ©es des coordinations initiales de l’action, elles obĂ©issent Ă  un second processus de dĂ©veloppement, corrĂ©latif Ă  leur diffĂ©renciation mĂȘme : la comparaison et la composition des mouvements sont peu Ă  peu dĂ©centrĂ©es, eu Ă©gard aux termes finaux de ces mouvements, pour donner lieu Ă  une correspondance entre les divers points de leurs trajets respectifs. Autrement dit, cette Ă©volution procĂšde d’un finalisme initial et Ă©gocentrique Ă  la continuitĂ© rationnelle impliquĂ©e dans la composition opĂ©ratoire : d’oĂč les trois Ă©tapes de la constitution de la notion de mouvement, celui-ci Ă©tant caractĂ©risĂ© d’abord par son point d’arrivĂ©e avec la vitesse conçue comme un simple dĂ©passement, puis par sa trajectoire, avec la vitesse conçue comme une relation (qualitative, puis mĂ©trique) entre le temps et l’espace parcouru, et enfin par l’existence des mouvements relatifs composables entre eux, avec composition mĂ©trique des vitesses.

C’est en fait le passage du dynamisme finaliste au mĂ©canisme de structure opĂ©ratoire, qui dĂ©termine ainsi cette Ă©volution, en parallĂšle avec le dĂ©veloppement historique qui va de la physique antique Ă  GalilĂ©e. La correspondance entre les points des trajectoires avait pourtant Ă©tĂ© explicitĂ©e de la maniĂšre la plus prĂ©cise par les apories de ZĂ©non d’ÉlĂ©e, eu Ă©gard auxquelles Aristote marque un recul Ă©vident par son retour aux concepts du sens commun. Quant Ă  l’idĂ©e d’un mouvement relatif, elle Ă©tait en germe dans l’hypothĂšse des atomistes sur la possibilitĂ© d’un mouvement local dans le vide. Qu’a-t-il donc manquĂ© Ă  l’AntiquitĂ© pour constituer une cinĂ©matique et une mĂ©canique rationnelle ? Sans doute une analyse suffisante de l’idĂ©e de force. Le caractĂšre primitif de l’idĂ©e de vitesse, chez Aristote, ne tient pas seulement Ă  son dĂ©faut d’élaboration opĂ©ratoire et quantitative : il tient aussi, et peut-ĂȘtre surtout, au fait que, dans sa physique comme dans celle de l’enfant, la vitesse est toujours l’expression directe d’une force : le mouvement tend vers un but et procĂšde d’une sorte d’élan. D’oĂč le principe fondamental de la physique d’Aristote, selon lequel la vitesse est directement proportionnelle Ă  la force et inversement proportionnelle Ă  la rĂ©sistance (rĂ©sistance due Ă  la masse du mobile ou au milieu environnant : l’air, etc., ce qui implique le plein). Sans rĂ©sistance, le mobile parviendrait immĂ©diatement Ă  son terme, mais sans force il n’entrerait pas en mouvement ni ne conserverait celui-ci. La force est donc, pour lui, la cause, non pas de l’accĂ©lĂ©ration seulement, mais de toute vitesse, et apparaĂźt elle-mĂȘme comme le produit de la vitesse par la rĂ©sistance. Les obstacles au dĂ©veloppement de l’idĂ©e de vitesse ne dĂ©rivent donc pas uniquement du finalisme des mouvements, comme nous l’avons vu en ce § : ils rĂ©sultent aussi, et sans doute mĂȘme en majeure partie, de l’idĂ©e insuffisamment analysĂ©e de force, conçue comme la cause de tout mouvement. Mais, Ă  cet Ă©gard comme dans le cas du temps et des vitesses, il y a cercle, car la constitution de l’idĂ©e scientifique de la force est due, comme on le sait, Ă  la notion de l’accĂ©lĂ©ration, c’est-Ă -dire Ă  nouveau Ă  une notion de vitesse.

§ 5. La genÚse et les formes préscientifiques de la notion de force

L’élimination du finalisme, au profit de la composition opĂ©ratoire des mouvements et des vitesses, trouve son exact parallĂšle dans l’élimination des facteurs subjectifs inhĂ©rents aux idĂ©es primitives de la force, au profit d’une conception opĂ©ratoire fondĂ©e sur la notion de l’accĂ©lĂ©ration.

Chacun s’accorde Ă  chercher le point de dĂ©part de l’idĂ©e de la force dans l’expĂ©rience que nous avons de notre effort musculaire, composante essentielle de l’action. Mais, par ailleurs, l’histoire des sciences semble montrer que cette analogie entre la force physique et l’effort musculaire Ă©tait trompeuse, puisque la notion objective de la force s’est toujours davantage dĂ©tachĂ©e de la force active et substantielle imaginĂ©e par Aristote sur le modĂšle de notre intuition subjective. Faut-il donc admettre que l’action propre a fourni, avec les concepts de mouvement et de vitesse, deux notions que l’histoire a rĂ©vĂ©lĂ©es rationnelles, tandis qu’avec l’idĂ©e de force elle nous a Ă©garĂ©s ?

Cette question a donnĂ© lieu aux plus graves malentendus, et il importe de chercher Ă  les dissiper par une comparaison Ă©troite entre les dĂ©veloppements divergents ou convergents de ces trois notions et surtout, pour commencer, par une analyse prĂ©cise de leur psychogenĂšse respective. En effet, si les notions de mouvement et de vitesse se sont montrĂ©es rationnelles tout en Ă©manant de notre action, c’est comme on vient de le voir, parce qu’elles se sont pliĂ©es aux conditions d’une dissociation rigoureuse entre ce qui, dans l’action, est opĂ©ratoire ou source d’opĂ©rations possibles (caractĂ©risĂ©es par leur composition rĂ©versible) et ce qui, dans la mĂȘme action, est prise de conscience Ă©gocentrique, donc inadĂ©quate de la part du sujet : dans le cas du mouvement et de la vitesse, l’élĂ©ment opĂ©ratoire est fourni par les coordinations spatio-temporelles, c’est-Ă -dire par les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques et physiques assurant la mise en relation des dĂ©placements et de la durĂ©e, etc., tandis que l’élĂ©ment de dĂ©formation Ă©gocentrique est constituĂ© par la finalitĂ© et les intuitions qui s’y rapportent, c’est-Ă -dire par une centration privilĂ©giĂ©e et illĂ©gitime de la pensĂ©e sur le terme final des mouvements. Or, dans le cas de la notion de force, il en va exactement de mĂȘme et il importe d’effectuer la mĂȘme dissociation entre les Ă©lĂ©ments opĂ©ratoires de l’action et sa prise de conscience subjective et dĂ©formante.

Il n’est donc nullement question de nier que la notion de force soit issue de notre expĂ©rience de l’effort musculaire ou de l’effort en gĂ©nĂ©ral. Mais il est Ă©pistĂ©mologiquement indispensable de distinguer Ă  son sujet le point de vue de l’action objective, source d’opĂ©rations possibles, et celui de sa prise de conscience Ă©gocentrique, car ces deux points de vue ont effectivement jouĂ© chacun leur rĂŽle dans l’histoire de la notion de force, mais des rĂŽles de valeurs respectives opposĂ©es. Objectivement, l’effort est une conduite, comme l’a bien montrĂ© P. Janet, en se fondant sur les analyses de J. M. Baldwin et de J. Philippe, et c’est prĂ©cisĂ©ment une conduite ou une rĂ©gulation d’accĂ©lĂ©ration : continuer sans plus une action (telle qu’une course Ă  bicyclette) n’est pas un effort, tant que cette action se poursuit toute seule, et cela quelle que soit la vitesse des mouvements en jeu, tandis que faire effort, c’est rajouter un Ă©lan Ă  l’action dĂ©faillante ou passer d’un rythme donnĂ© Ă  un rythme supĂ©rieur. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment cet Ă©lĂ©ment d’accĂ©lĂ©ration de l’action qui correspond Ă  la notion physique de la force.

Par contre, en plus de la « conduite de l’effort », il existe un « sentiment de l’effort », c’est-Ă -dire une prise de conscience plus ou moins adĂ©quate de la conduite de l’accĂ©lĂ©ration. Or, le rĂŽle qu’a jouĂ© le sentiment de l’effort dans la psychologie moderne est extrĂȘmement instructif au point de vue d’une Ă©pistĂ©mologie de l’action ou de l’opĂ©ration. Maine de Biran a interprĂ©tĂ© le sentiment de l’effort (par opposition Ă  la conduite correspondante) comme Ă©tant la source, non seulement de la notion de force, mais encore de l’idĂ©e de causalitĂ© elle-mĂȘme : le sentiment de l’effort, pensait-il, est liĂ© au courant nerveux effĂ©rent, qui va du cerveau aux muscles, et il traduit ainsi directement l’action de notre volontĂ©, c’est-Ă -dire de la « force » psychique immĂ©diatement apprĂ©hendĂ©e comme une cause, et mĂȘme comme la seule cause donnĂ©e dans l’expĂ©rience pure. Mais William James et les psycho-physiologistes contemporains ont Ă©tĂ© conduits Ă  inverser les termes du rapport : le sentiment de l’effort est centripĂšte et pĂ©riphĂ©rique, et non pas central, ou centrifuge. Il est l’expression de la rĂ©sistance sentie par les organes en contact avec l’objet, et c’est par une Ă©laboration dĂ©rivĂ©e de cette impression pĂ©riphĂ©rique que nous attribuons l’effort Ă  notre moi et Ă  la volontĂ©. Ainsi la prise de conscience attachĂ©e Ă  la conduite de l’accĂ©lĂ©ration n’en traduit pas le mĂ©canisme intime, mais seulement le rĂ©sultat, et cela conformĂ©ment Ă  une loi gĂ©nĂ©rale, selon laquelle la prise de conscience procĂšde de l’extĂ©rieur Ă  l’intĂ©rieur, c’est-Ă -dire des aboutissements de l’acte Ă  ses coordinations prĂ©alables.

Il y a donc dans l’expĂ©rience de la force liĂ©e Ă  nos actions, une dualitĂ© trĂšs comparable Ă  celle que l’on trouve dans l’expĂ©rience active du mouvement et de la vitesse : d’une part, l’action comme telle, source d’opĂ©rations objectives, et, d’autre part, la prise de conscience subjective, Ă©gocentrique et dĂ©formante, de l’action. Or, l’action elle-mĂȘme est ici une conduite d’accĂ©lĂ©ration, source de l’idĂ©e rationnelle de la force et liĂ©e de prĂšs Ă  la notion de vitesse, tandis que la prise de conscience de la force, source de l’idĂ©e prĂ©scientifique d’une force crĂ©atrice et substantielle, est analogue Ă  la prise de conscience initiale du mouvement et de la vitesse, c’est-Ă -dire Ă  la notion de finalitĂ©.

Le parallĂ©lisme est donc complet. Et effectivement le sort historique de l’idĂ©e initiale de la force substantielle a Ă©tĂ© semblable Ă  celui de la notion de cause finale en physique, tandis que la permanence des idĂ©es de force, fondĂ©e sur l’accĂ©lĂ©ration, et d’énergie, fondĂ©e sur les transformations de la force, s’est rĂ©vĂ©lĂ©e aussi durable, sinon davantage, que celle des idĂ©es simples de mouvement et de vitesse. C’est ce qu’il convient de rappeler en deux mots.

AprĂšs ĂȘtre nĂ©e d’une prise de conscience inadĂ©quate de l’effort musculaire, sur le plan sensori-moteur, la notion de force s’est immĂ©diatement liĂ©e, sur celui de la pensĂ©e intuitive et prĂ©logique, Ă  l’animisme et Ă  l’artificialisme. D’une part, en effet, dans la mesure oĂč le moi, conscient et intentionnĂ©, est senti comme cause directe des mouvements propres, toutes les activitĂ©s et tous les mouvements perçus dans le monde extĂ©rieur, sont d’abord assimilĂ©s Ă  ce mĂȘme schĂšme : d’oĂč l’animisme enfantin, qui commence par prĂȘter la vie et la conscience Ă  toute action matĂ©rielle externe, puis qui les rĂ©serve aux mouvements proprement dits, puis aux mouvements paraissant autonomes (le vent et les astres) et enfin seulement aux animaux et aux hommes. D’autre part, parmi les ĂȘtres auxquels le sujet accorde ainsi la vie et la conscience, il en est de particuliĂšrement puissants et forts, qui ont fabriquĂ© tous les autres et leur ont imposĂ© les rĂšgles constituant les lois de la nature : ce sont les parents et les adultes, ou les Dieux. Cet artificialisme n’a rien de contradictoire avec l’animisme, puisque les bĂ©bĂ©s, le soleil et la lune, les montagnes, etc., sont conçus comme Ă©tant Ă  la fois fabriquĂ©s et vivants, comme « nĂ©s » et cependant susceptibles de croissance. C’est Ă  ce mĂȘme niveau mental que la force est, dans les sociĂ©tĂ©s primitives, considĂ©rĂ©e comme un « mana » rĂ©pandu dans la nature et dans la sociĂ©tĂ©, Ă©manant de la contrainte du groupe, c’est-Ă -dire Ă  la fois de la volontĂ© des ancĂȘtres et de la vie des ĂȘtres et des hommes.

La force primitive est donc essentiellement cause des mouvements et de tous les mouvements, du simple mouvement de translation Ă  la croissance et au changement en gĂ©nĂ©ral (ces motus ad formam, ad calorem, etc. que Descartes dĂ©clarait inintelligibles). Comme telle, elle procĂšde d’une causalitĂ© tour Ă  tour biomorphique ou sociomorphique et morale, c’est-Ă -dire Ă©gocentrique Ă  des degrĂ©s divers et nĂ©e de la prise de conscience inadĂ©quate de l’action propre. Les ĂȘtres, mobiles ou mĂȘme immobiles, ne sont donc pas dĂ©terminĂ©s mĂ©caniquement, mais Ă  la fois du dedans, grĂące Ă  leur force vivante, et du dehors grĂące Ă  la force des volontĂ©s crĂ©atrices. Ainsi la lune se meut parce qu’elle est vivante, mais elle vient nous Ă©clairer la nuit et non pas le jour « parce que ce n’est pas elle qui commande », etc. 26 C’est sans doute cette bipolaritĂ© initiale qui est au point de dĂ©part du schĂšme des deux moteurs, que nous allons retrouver au niveau suivant, celui de la force au sens aristotĂ©licien du terme. Notons encore combien cette force primitive va de pair avec le finalisme des mouvements (§ 4) Ă©galement liĂ© Ă  l’animisme : tout mouvement est ainsi encadrĂ© entre une cause, qui est une force vivante, et une fin, qui est le point d’arrivĂ©e fixĂ© par une double intention Ă  la fois interne et externe.

Cette notion animiste et artificialiste de la force disparaĂźt en moyenne au terme de la pĂ©riode intuitive ou prĂ©opĂ©ratoire. Avec la pĂ©riode des opĂ©rations concrĂštes (dĂ©but des coordinations spatio-temporelles), par contre, nous assistons, dans la pensĂ©e de l’enfant, Ă  un dĂ©veloppement de la notion de force intĂ©ressant au point de vue de ses analogies avec le dynamisme de la physique d’Aristote. La vitesse Ă©tant dĂ©finie comme une relation qualitative entre la durĂ©e et l’espace parcouru, sans mĂ©trique suffisante et surtout sans composition des vitesses relatives, le principe d’inertie demeure inconcevable et tout mouvement requiert encore une cause particuliĂšre, qui sera prĂ©cisĂ©ment la force. Mais cette force sera alors substantielle c’est-Ă -dire Ă©manant des corps eux-mĂȘmes, sans transfert possible ; et elle sera surtout active, en un sens crĂ©ateur Ă©tant la manifestation d’une activitĂ© spontanĂ©e et ne prenant fin qu’une fois son rĂ©sultat atteint. HĂ©ritiĂšre de l’animisme et de l’artificialisme du niveau prĂ©cĂ©dent, elle sera une vie, mais sans conscience, et une activitĂ© productrice, mais devenue immanente Ă  la nature et aux corps.

Une consĂ©quence fondamentale de cette absence de cinĂ©matique ou de relativitĂ© du mouvement est alors la suivante : lorsqu’un corps agit sur un autre, il ne saurait y avoir simple mouvement transitif, ni transfert d’une Ă©nergie ; la force de l’un des mobiles se bornera donc Ă  exciter celle de l’autre, c’est-Ă -dire que le mouvement supposera un double moteur, un moteur interne qui est la force propre du mobile, et un moteur externe qui dĂ©clenche le premier. Un mouvement aussi simple en apparence que celui de l’eau d’une riviĂšre en pente s’explique par exemple par l’union de deux causes : l’eau a « son Ă©lan », qui est le moteur interne ; mais, d’autre part, il faut que quelque force extĂ©rieure l’excite, et ce peut ĂȘtre le vent, l’air, etc. mais surtout les cailloux, autour desquels l’eau tourbillonne parce qu’elle « prend son Ă©lan » pour les dĂ©passer et franchir cet obstacle. Le rapport du vent et des nuages est un autre exemple remarquable de ce genre d’explication : les nuages avancent Ă  cause du vent qui les pousse, mais ils font eux-mĂȘmes du vent en se dĂ©plaçant !

Cette explication, dont la frĂ©quence nous a frappĂ©, nous a incitĂ© Ă  poser Ă  nos sujets la cĂ©lĂšbre question du mouvement des projectiles, dont on sait qu’Aristote a Ă©tĂ© conduit Ă  la soulever en fonction prĂ©cisĂ©ment des difficultĂ©s que rencontre en ce cas la thĂ©orie des deux moteurs : le lieu propre des corps graves Ă©tant le bas, comment se fait-il que la flĂšche quittant l’arc ne tombe pas directement sur le sol, puisqu’elle n’est plus accompagnĂ©e par son moteur externe ? Cette question a d’autant plus d’intĂ©rĂȘt qu’elle constitue comme un indice de la rĂ©action au mouvement inertial : selon la notion pĂ©ripatĂ©ticienne de la force, il n’est, en effet, pas question que la flĂšche conserve simplement l’impulsion reçue, comme il semblerait cependant que cela fĂ»t Ă©vident pour le sens commun. Mais c’est ici que l’analyse gĂ©nĂ©tique se rĂ©vĂšle nĂ©cessaire, car le sens commun n’est que le rĂ©sidu des idĂ©es ambiantes d’une Ă©poque, en particulier de celles qui sont attachĂ©es aux techniques de la sociĂ©tĂ© considĂ©rĂ©e. Notre sens commun peut donc ĂȘtre influencĂ© par la mĂ©canique classique Ă  travers le machinisme, et n’importe quel automobiliste sait que l’air soulevĂ© par sa machine ne la pousse mais la retarde, sauf Ă  lui donner une forme permettant d’utiliser les tourbillons. Qu’en est-il donc de l’enfant ? Nous avons posĂ© la question en invoquant soit le lancer d’une balle, soit le trajet d’une allumette projetĂ©e d’un mouvement brusque de l’index et glissant jusqu’au bord du plateau d’une table pour continuer ensuite dans l’air. Or les rĂ©actions ont Ă©tĂ© trĂšs nettes : au niveau prĂ©opĂ©ratoire le sujet se borne Ă  dire que la balle ou l’allumette dĂ©crit sa trajectoire « parce que vous la lancez » ; mais, au niveau des opĂ©rations concrĂštes (en particulier vers 9-10 ans), l’enfant fournit exactement les deux explications complĂ©mentaires invoquĂ©es par Aristote lui-mĂȘme.

D’une part, le projectile est poussĂ© par l’air qu’il dĂ©place lui-mĂȘme en avançant « rĂ©action environnante » ou antiperistasis et d’autre part, il est accompagnĂ© par l’air que la main Ă©branle en poussant l’objet. Dans le vide, selon l’enfant, la balle ou l’allumette tomberaient aussitĂŽt.

Enfin, au niveau des opĂ©rations formelles, la notion de force, tout en conservant naturellement un certain nombre des caractĂšres Ă©laborĂ©s durant les pĂ©riodes prĂ©cĂ©dentes, Ă©volue cependant du fait que le sujet devient capable de composer des vitesses et de saisir la relativitĂ© du mouvement. La rĂ©action environnante est donc Ă©liminĂ©e et le mouvement des projectiles s’explique par une simple conservation de l’élan reçu, en analogie avec la thĂ©orie de l’impetus, que certains auteurs du Moyen Âge avaient empruntĂ©e Ă  Hipparque pour l’opposer Ă  celle d’Aristote. Par contre, et en opposition avec ce dĂ©but de conservation du mouvement tendant Ă  Ă©liminer le rĂŽle des forces, on voit poindre, grĂące au progrĂšs de la mĂ©trique et de la composition des vitesses, une notion relativement exacte de l’accĂ©lĂ©ration, dans le cas p. ex. du mouvement de chute sur un plan incliné 27 : or, c’est cette notion mĂȘme qui est au point de dĂ©part de la notion scientifique de la force.

Nous constatons au total que, en analogie avec la constitution des notions de temps, de mouvement et de vitesse, le dĂ©veloppement de l’idĂ©e de force rĂ©sulte d’une dĂ©centration progressive des rapports, Ă  partir de l’égocentrisme initial et dans le sens de la mise en relation opĂ©ratoire. D’abord liĂ©e Ă  une prise de conscience inadĂ©quate de l’effort inhĂ©rent Ă  l’activitĂ© propre, la force fournit une apparence d’explication pour les mouvements dont le dĂ©clenchement et le ralentissement final demeurent mystĂ©rieux. Mais, ainsi interprĂ©tĂ©s en fonction de l’action intentionnelle, puis simplement d’un dynamisme biomorphique, ces mouvements finissent par se scinder en deux catĂ©gories, ceux qui conservent plus ou moins leur Ă©lan inertial, et sont simplement freinĂ©s par le milieu environnant, et ceux dont l’accĂ©lĂ©ration soulĂšve le vrai problĂšme de la force. Ici s’arrĂȘte l’analyse pour ainsi dire embryologique de la notion de force et s’impose par le fait mĂȘme le recours Ă  l’histoire des sciences. Il n’en est que plus intĂ©ressant de noter que, si les reprĂ©sentations prĂ©scientifiques de la force sont donc dues Ă  une assimilation dĂ©formante des phĂ©nomĂšnes aux schĂšmes tirĂ©s du sentiment de l’effort, la notion scientifique de la force dĂ©bute lorsque les mouvements observĂ©s dans le monde extĂ©rieur rĂ©vĂšlent cette accĂ©lĂ©ration dont la conduite de l’effort (en tant que comportement objectif et non plus en tant qu’introspection subjective) fournit prĂ©cisĂ©ment l’équivalent biologique. Ainsi, comme bien souvent, la dĂ©centration de l’action permet d’atteindre simultanĂ©ment le donnĂ© objectif externe et les racines internes elles-mĂȘmes de l’action dĂ©centrĂ©e : ce qui revient Ă  dire que, une fois Ă©liminĂ©es les adhĂ©rences subjectives qui faussent la prise de conscience initiale de la force, le sujet dĂ©couvre l’accĂ©lĂ©ration Ă  la fois dans l’expĂ©rience extĂ©rieure du mouvement des objets et dans l’expĂ©rience intĂ©rieure des mouvements propres. Mais, bien entendu, ici comme partout, la dĂ©couverte d’un fait d’expĂ©rience (interne aussi bien qu’externe) suppose une coordination opĂ©ratoire rendant possible la lecture de ce fait. Dans le cas particulier, cette coordination porte sur l’élaboration spatio-temporelle des vitesses. En conclusion, de mĂȘme que les notions de temps, de mouvement et de vitesses ne deviennent rationnelles qu’en Ă©liminant, par un processus continu de dĂ©centration, la finalitĂ© initiale rĂ©sultant de leur prise de conscience incomplĂšte, et en constituant un systĂšme de coordinations opĂ©ratoires, de mĂȘme la notion de force acquiert ce mĂȘme caractĂšre en se dĂ©tachant, par une dĂ©centration analogue, du sentiment de l’effort, pour insĂ©rer l’expĂ©rience de l’accĂ©lĂ©ration dans les coordinations spatio-temporelles et cinĂ©matiques.

§ 6. L’évolution des concepts mĂ©caniques et des systĂšmes du monde : de l’absolu Ă©gocentrique Ă  la dĂ©centration relativiste

Le processus d’évolution que nous venons d’analyser, sous la forme d’une dĂ©centration graduelle des notions de temps, de mouvement, de vitesse et de force, prĂ©sente cet intĂ©rĂȘt de converger avec ce qui paraĂźt ĂȘtre la principale loi de dĂ©veloppement des notions mĂ©caniques et des systĂšmes du monde au cours de l’histoire des sciences. Il ne saurait ĂȘtre question de rĂ©sumer ici en quelques pages l’histoire des cosmologies, qui a Ă©tĂ© Ă©crite par tant de bons auteurs et mĂȘme par des physiciens de la valeur de P. Duhem. Mais il est indispensable, si l’on veut essayer d’expliquer les concepts scientifiques par leur genĂšse psychologique, de dĂ©gager, lĂ  oĂč ils existent, les mĂ©canismes communs au dĂ©veloppement individuel et au dĂ©veloppement historique : or, on ne saurait trouver un terrain plus propice Ă  une telle recherche que celui de l’élimination des facteurs subjectifs.

La grande leçon que comporte l’examen de la genĂšse des notions cinĂ©matiques et mĂ©caniques est, en effet, la dualitĂ© de valeur et de destinĂ©e des apports du sujet dans la construction de tels concepts : toutes nĂ©es de l’activitĂ© propre, ces notions sont, d’abord, subjectives en tant que conditionnĂ©es par l’égocentrisme initial de cette activitĂ©, mais elles ne parviennent Ă  se dĂ©centrer et Ă  devenir objectives que grĂące Ă  un systĂšme d’opĂ©rations coordonnĂ©es, constituant une seconde forme de l’action du sujet. Il existe donc deux manifestations de l’activitĂ© du sujet : l’une est subjective en tant qu’égocentrique et diminue d’importance au cours du dĂ©veloppement, tandis que l’autre est opĂ©ratoire et se manifeste par la dĂ©centration et la coordination, augmentant ainsi d’importance au cours de l’évolution. À l’égocentrisme appartiennent le temps propre initial, qui empĂȘche la constitution d’un ordre temporel commun, des simultanĂ©itĂ©s et des synchronisations entre durĂ©es lorsque les mouvements considĂ©rĂ©s sont de vitesses diffĂ©rentes ; Ă  l’égocentrisme appartiennent Ă©galement le finalisme inhĂ©rent aux mouvements dĂ©terminĂ©s par leur seul point d’arrivĂ©e et aux vitesses caractĂ©risĂ©es par le seul dĂ©passement, finalisme faisant ainsi obstacle Ă  leur coordination et Ă  leur mesure, ainsi que l’animisme de la force liĂ©e Ă  l’effort intentionnel. À la dĂ©centration opĂ©ratoire appartiennent par contre la constitution d’un temps homogĂšne (Ă  notre Ă©chelle), la mesure et la composition des mouvements et des vitesses et le rattachement de la force aux accĂ©lĂ©rations distinctes des mouvements inertiaux : or, la formation de chacune de ces notions suppose la participation du sujet opĂ©rant, dans l’exacte mesure oĂč leur objectivitĂ© n’est plus le fait de l’intuition immĂ©diate d’une chose — intuition demeurant prĂ©cisĂ©ment toujours Ă©gocentrique, parce que phĂ©nomĂ©niste ! — mais de l’élaboration d’une relation par rapport Ă  laquelle l’observateur est obligĂ© de se situer en mĂȘme temps qu’il la construit.

Or, chacun voit que ce problĂšme de la dĂ©centration est Ă©troitement apparentĂ© Ă  celui que soulĂšve l’évolution des thĂ©ories mĂ©caniques et des cosmologies : il converge ainsi avec ce que l’on pourrait appeler la question du dĂ©placement graduel de l’absolu. En parallĂ©lisme frappant avec ce que nous venons de rappeler du dĂ©veloppement individuel des notions, les faux absolus liĂ©s Ă  l’anthropocentrisme des cosmologies primitives sont progressivement remplacĂ©s par de nouveaux absolus, mais dont le caractĂšre paradoxal consiste en ce qu’ils sont atteints au travers seulement d’un systĂšme de coordinations rendant relatifs les points de vue de l’observateur, mais assurant l’objectivitĂ© de l’ensemble grĂące Ă  leur rĂ©ciprocitĂ© mĂȘme. Le dĂ©veloppement des cosmologies comme celui de la reprĂ©sentation physique individuelle est ainsi caractĂ©risĂ© par le passage de l’égocentrisme Ă  la dĂ©centration et Ă  la coordination opĂ©ratoire, donc de l’égocentrisme Ă  la mise en relation et au relativisme. De possesseur immĂ©diat d’un absolu, mais Ă©gocentrique, le sujet devient donc le constructeur mĂ©diat de nouveaux absolus, et d’autant mieux assurĂ© de ses conquĂȘtes qu’il sort davantage de lui-mĂȘme et considĂšre son point de vue comme plus relatif. En d’autres termes, le sujet est un centre de rapports, et, dans la mesure oĂč il s’appuie sur le centre, il dĂ©forme la rĂ©alitĂ© de la maniĂšre communĂ©ment appelĂ©e « subjective », tandis que dans la mesure oĂč il le dĂ©centre, c’est-Ă -dire le coordonne avec tous ceux dont peuvent Ă©maner d’autres rapports, il construit des relations de relations, ces relations de degrĂ©s croissants constituant alors les opĂ©rations dont la composition serre de toujours plus prĂšs l’objet. C’est donc dans cette dĂ©centration coordinatrice que le sujet est le plus actif, tandis que son Ă©gocentrisme initial est soumission passive au point de vue spontanĂ©ment liĂ© Ă  l’activitĂ© propre. Quant Ă  l’objet, il semble ainsi reculer constamment, mais c’est de ce recul que dĂ©pend sa dĂ©termination « objective » ; d’autre part, qui dit recul dit par cela mĂȘme distance toujours plus grande Ă  parcourir jusqu’à lui et par consĂ©quent solidaritĂ© entre cette objectivitĂ© et les dĂ©marches du sujet.

Tel est le processus qui, aprĂšs s’ĂȘtre esquissĂ© dans la psychogenĂšse des notions, caractĂ©rise les grandes lignes de l’histoire des conceptions mĂ©caniques et cosmologiques. Le principe de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique est, en effet, de chercher Ă  dĂ©terminer le rĂŽle du sujet et de l’objet en les envisageant non pas en soi, mais dans le processus mĂȘme de l’accroissement des connaissances. À cet Ă©gard, ce n’est qu’en reliant les extrĂȘmes par des lois du dĂ©veloppement que l’on peut espĂ©rer saisir la portĂ©e des notions les plus Ă©voluĂ©es. On a, p. ex., voulu utiliser la thĂ©orie de la relativitĂ© dans les fins les plus diverses, de l’idĂ©alisme au rĂ©alisme caractĂ©ristiques de toutes les nuances mĂ©taphysiques et positivistes. La question se simplifie peut-ĂȘtre si l’on cherche sans plus Ă  relier les dĂ©marches de l’esprit dans la construction d’une telle conception aux attitudes qui, Ă  tous les niveaux du dĂ©veloppement mental, aboutissent Ă  un progrĂšs de l’objectivitĂ© grĂące Ă  une conquĂȘte de la mise en relations. Or, s’il est vrai que l’objectivitĂ© est fonction du recul de l’objet, et par consĂ©quent de l’accroissement, en nombre et en complexitĂ©, des dĂ©marches du sujet, la question est alors de savoir jusqu’à quel point l’on peut dissocier l’objet de l’objectivitĂ© comme telle. Pour le rĂ©alisme, l’objectivitĂ© est une attitude du sujet qui se met en Ă©tat d’atteindre l’objet. Pour l’idĂ©alisme, l’objet est constituĂ© par l’objectivitĂ© elle-mĂȘme, laquelle devient donc objectivation, ou crĂ©ation de l’objet. Du point de vue d’une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, par contre, qui ne connaĂźt pas de sujet en soi, mais seulement les Ă©tapes de formation du sujet, ni d’objet en soi, mais seulement les objets successifs reconnus par le sujet au cours de ces Ă©tapes, il y a Ă©videmment relation entre l’objectivitĂ© et les objets, mais il s’agit de dĂ©terminer ce rapport par le dĂ©veloppement lui-mĂȘme. À cet Ă©gard, l’histoire des conceptions cosmologiques est, plus que toute autre, apte Ă  prĂ©ciser une telle relation, car ces conceptions consistent essentiellement en recherches de l’absolu : or, il se pourrait que les types d’objets reconnus comme tels Ă  chaque niveau mental et lors de chaque nouveau systĂšme du monde fussent solidaires des coordinations qui assurent l’objectivitĂ©, tout en se rapprochant chaque fois davantage de cette limite constituĂ©e par l’objet en soi. Que cette limite existe ou non, nous ne saurions naturellement pas l’affirmer d’avance, ni, et encore moins, dĂ©terminer en quoi elle consiste : mais, Ă  Ă©tudier la sĂ©rie mĂȘme des types d’objets qui se succĂšdent dans la poursuite d’un tel Ă©tat limite, et en nous bornant Ă  connaĂźtre les termes de la sĂ©rie dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ©s, nous pouvons espĂ©rer que l’on parviendra tĂŽt ou tard Ă  reconnaĂźtre si cette sĂ©rie est divergente ou convergente, et, au cas oĂč elle converge vers une limite, Ă  discerner l’orientation de celle-ci. En attendant, et sans spĂ©culer en rien sur les termes Ă  venir dont on ne saurait anticiper la structure, il s’agit donc de chercher Ă  Ă©tablir la loi de transformation qui commande la sĂ©rie, car seule la possession d’une telle loi permet de parler de sĂ©rie.

La mĂ©thode Ă  suivre consiste ainsi Ă  distinguer, lors de chacune des Ă©tapes de l’évolution des notions mĂ©caniques et des systĂšmes du monde, ce qui constitue l’absolu atteint au cours de cette pĂ©riode, et ce qui est relatif. En chaque conception de l’univers, il existe, en effet, un absolu, et chacun sait que la thĂ©orie de la relativitĂ© a abouti, plus qu’aucune autre, Ă  mettre en Ă©vidence le caractĂšre absolu de certaines lois de la nature, indĂ©pendamment de tout systĂšme de rĂ©fĂ©rence. En un tel Ă©tat de choses, le relatif rĂ©vĂ©lera alors le rĂŽle des opĂ©rations dont est obligĂ© d’user le sujet, observant le rĂ©el des points de vue particuliers liĂ©s Ă  sa condition d’observateur, pour mettre en Ă©vidence les caractĂšres de l’objet. Quant aux absolus successifs, leur succession mĂȘme et la destruction corrĂ©lative des absolus prĂ©cĂ©dents nous renseigneront sur les caractĂšres propres Ă  l’objet de la connaissance et sur son indĂ©pendance ou sa solidaritĂ© par rapport aux opĂ©rations du sujet.

C’est ainsi que, au cours des § 2 à 5 de ce chapitre, l’étude de la genĂšse mĂȘme des notions de temps, de mouvement, de vitesse et de force nous a dĂ©jĂ  montrĂ© comment les faux absolus Ă©gocentriques du temps propre, de la finalitĂ© des mouvements et de la force vivante liĂ©e Ă  l’effort musculaire ont dĂ» ĂȘtre remplacĂ©s par des absolus spatio-temporels dĂ©centrĂ©s par rapport au moi, mais accessibles au travers seulement des opĂ©rations du sujet. C’est donc, en un tel cas, la mise en relations actives, et, par consĂ©quent, la dĂ©couverte de la relativitĂ© des points de vue liĂ©s Ă  l’activitĂ© propre, qui seules ont permis l’objectivation de l’objet. Le problĂšme est alors de savoir s’il s’agit d’un accident spĂ©cial Ă  la genĂšse des notions, ou d’un processus qui se retrouve dans la fabrication de toutes les cosmologies.

§ 7. De l’univers des « primitifs » au systĂšme du monde d’Aristote

Pour autant que la genĂšse des notions est Ă  chercher dans l’action, au cours du dĂ©veloppement mental individuel, il est Ă  supposer que sur le terrain collectif qu’est celui de l’histoire des systĂšmes du monde et de la pensĂ©e scientifique, il existe une relation Ă©troite entre l’évolution de la pensĂ©e et celle des techniques. Ce n’est naturellement pas Ă  dire que le progrĂšs des sciences s’explique par les nĂ©cessitĂ©s de leurs applications, et c’est bien souvent en se dĂ©sintĂ©ressant de tout but utilitaire que la science a fait ses conquĂȘtes. C’est le cas en particulier des mathĂ©matiques, que les Grecs ont dĂ©tachĂ©es avec un soin jaloux des prĂ©occupations empiriques (calcul concret, arpentage, etc.) dont s’étaient inspirĂ©es les dĂ©couvertes des Égyptiens. Il est vrai que, liĂ©es aux coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action et non pas aux actions spĂ©cialisĂ©es, les structures logico-mathĂ©matiques sont assurĂ©ment plus indé­pendantes des techniques que les notions physico-chimiques, encore que ces coordinations s’affinent frĂ©quemment Ă  l’occasion des conquĂȘtes physiques. Mais le rapport entre les systĂšmes du monde et les techniques, pour moins simple qu’il soit, ne s’en impose pas moins, en ce sens que les premiers constituent la philosophie des techniques (en leurs lacunes et limitations, comme en leur extension) acquises par la sociĂ©tĂ© correspondante, qu’il s’agisse de techniques utilitaires ou, dans la suite, des techniques propres aux recherches physiques elles-mĂȘmes. MĂȘme la « mentalitĂ© primitive » doit ĂȘtre envisagĂ©e sous cet angle, comme constituant prĂ©cisĂ©ment le systĂšme du monde propre Ă  des sociĂ©tĂ©s dont les techniques naturelles demeurent rudimentaires et dont les supplĂ©ances magiques et surnaturelles jouent un rĂŽle d’autant plus important. Il est frappant, de ce point de vue, de constater combien l’un des principaux partisans de L. LĂ©vy-Bruhl, Ch. Blondel, en est venu Ă  rĂ©agir contre l’insuffisance des investigations Ă  cet Ă©gard en fondant finalement sa psychologie et sa sociologie de l’intelligence sur le rĂŽle des techniques 28.

Mais un tel point de vue est loin d’ĂȘtre admis par chacun, et Essertier a Ă©crit tout un livre 29 (reposant d’ailleurs sur des vues de l’esprit plus que sur une enquĂȘte inductive systĂ©matique) pour montrer que l’homme a longtemps Ă©tĂ© « un mĂ©canicien ignorant la mĂ©canique » et que la rĂ©flexion scientifique est donc indĂ©pendante des actions effectives. Mais si la formule est heureuse, elle montre prĂ©cisĂ©ment que les actes prĂ©cĂšdent la pensĂ©e, et elle se borne Ă  poser le problĂšme des rapports entre eux. Or, pour rĂ©soudre ce problĂšme, il s’agirait, d’une part, de dĂ©gager les connexions psychologiques exactes entre les schĂšmes sensori-moteurs, les schĂšmes intuitifs, les opĂ©rations concrĂštes et les opĂ©rations formelles, et, d’autre part, les connexions sociologiques entre les techniques et les mentalitĂ©s collectives. Malheureusement si la premiĂšre de ces Ă©tudes est relativement aisĂ©e, la seconde n’est pas faite et demeurera sans doute toujours incomplĂšte, faute de pouvoir reconstituer avec prĂ©cision l’histoire de la pensĂ©e corrĂ©lative Ă  la succession des dĂ©couvertes techniques de l’homme fossile.

Quant Ă  la « mentalitĂ© primitive » actuelle, seule base de dĂ©part dont nous disposions, elle prĂ©sente ce grand intĂ©rĂȘt de fournir l’exemple d’un systĂšme du monde correspondant Ă  des techniques insuffisantes : son caractĂšre prĂ©logique, excellemment Ă©tudiĂ© par L. LĂ©vy-Bruhl, tient sans doute justement Ă  ces insuffisances ou aux causes mĂȘmes qui les expliquent. Il est d’abord Ă  noter que, si « consacrĂ©es » par un ritualisme mystique et si accompagnĂ©es de magie que soient les techniques des « primitifs », elles n’en constituent pas moins, en tant qu’actions, un systĂšme d’actes adaptĂ©s : leurs huttes rĂ©sistent aux intempĂ©ries, leurs canots tiennent l’eau, et leurs flĂšches atteignent le gibier. Il serait donc d’une importance Ă©vidente de connaĂźtre dans le dĂ©tail l’intelligence pratique et les diverses techniques en usage dans une sociĂ©tĂ© « primitive » pour pouvoir situer avec fruit l’intelligence rĂ©flexive ou verbale et les reprĂ©sentations collectives portant sur l’univers correspondant. De ce point de vue, le problĂšme de la pensĂ©e prĂ©logique est commun au primitif et Ă  l’enfant.

Certes, il existe de grandes diffĂ©rences entre la mentalitĂ© primitive et celle de l’enfant. Les principales sont que la premiĂšre est collective et que la seconde est seulement en voie de socialisation ; que le primitif est un adulte travaillant pour vivre, tandis que l’enfant agit en fonction d’intĂ©rĂȘts momentanĂ©s ; le primitif vit dans l’inquiĂ©tude que lui causent les puissances malfaisantes alors que l’enfant est confiant dans celles qui l’entourent ; etc. NĂ©anmoins, les rapports entre la pensĂ©e et l’action sont comparables jusqu’à un certain point dans les deux cas. MalgrĂ© une Ă©laboration sensori-motrice des conduites dĂ©jĂ  apprĂ©ciable mais non consciente de ses mĂ©canismes, la pensĂ©e symbolique, une fois constituĂ©e chez l’enfant, dĂ©passe aussitĂŽt la zone des vĂ©ritĂ©s contrĂŽlables par les actions : dans la mesure oĂč celles-ci demeurent courtes et insuffisamment coordonnĂ©es, la pensĂ©e Ă  ses dĂ©buts s’évade en effet dans le jeu, le mythe et le domaine des explications verbales, oscillant entre l’égocentrisme et l’invocation de la toute-puissance adulte. Chez le primitif, de mĂȘme, l’insuffisance des techniques matĂ©rielles et le caractĂšre non rĂ©flexif de leurs coordinations naissantes est compensĂ© par un foisonnement de techniques surnaturelles (actions exercĂ©es par le geste, l’image et le mot) et laisse une marge largement ouverte Ă  l’imagination mythologique et prĂ©logique. Pour ce qui est, en particulier, des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, on ne saurait nier la ressemblance entre les participations prĂ©logiques ou les nombres intuitifs adhĂ©rant aux collections elles-mĂȘmes, que l’on trouve chez le primitif, et les structures prĂ©conceptuelles ou prĂ©numĂ©riques de l’enfant de 2 Ă  6-7 ans. Du point de vue du temps, la mĂȘme absence d’un temps commun et homogĂšne s’observe dans les deux cas. Le finalisme animiste du mouvement constitue Ă©galement un trait de parentĂ© (le chef Indien, citĂ© par Mach d’aprĂšs Powell 30, et attribuant le vertige Ă  une pierre qu’on ne parvient pas Ă  lancer de l’autre cĂŽtĂ© d’une gorge, donne une explication typiquement enfantine), etc.

Or, du point de vue du systĂšme du monde et des rapports, qui nous intĂ©ressent seuls ici, entre le relatif et l’absolu, ou entre le sujet et l’objet, le caractĂšre le plus remarquable de l’univers des primitifs est que rien n’y est conçu comme relatif Ă  la position d’observateur ou de sujet (sauf naturellement en ce qui concerne la perception, p. ex. de la perspective ou des effets de profondeur, etc., par opposition aux notions correspondantes). Les rĂȘves eux-mĂȘmes ne sont pas conçus comme relatifs au sujet et font partie de la rĂ©alitĂ© physique ; les noms Ă©galement, etc. Les astres (et ceci est essentiel pour la comparaison avec les niveaux ultĂ©rieurs) sont considĂ©rĂ©s comme de petits objets, situĂ©s Ă  la hauteur des nuages et dont le mouvement n’est ni autonome ni assurĂ© de rĂ©gularitĂ©. De mĂȘme que l’enfant se considĂšre longtemps comme suivi dans ses allĂ©es et venues par la lune, dont il commande ainsi les mouvements, de mĂȘme les anciens Chinois encore considĂ©raient que le Fils du Ciel rĂ©glait la marche des astres et des saisons en faisant le tour de son royaume (puis simplement de son palais). Bref, il n’y a pas de distinction essentielle entre l’apparence et la rĂ©alitĂ©, entre l’indice ou le signe et les choses signifiĂ©es : tout est rĂ©alitĂ© directement apprĂ©hendĂ©e, mĂȘme le monde occulte qui se rĂ©vĂšle sans cesse par des manifestations visibles, et l’absolu se confond avec cette rĂ©alitĂ© entiĂšre sans aucune espĂšce de relativitĂ© intellectuelle.

Or, comparĂ© Ă  ce que les niveaux ultĂ©rieurs nous ont appris du rĂ©el, cet absolu global de dĂ©part prĂ©sente deux caractĂšres extrĂȘmement instructifs par leur liaison mĂȘme : il est simultanĂ©ment et indissociablement Ă©gocentrique et phĂ©nomĂ©niste.

Il est Ă©gocentrique, mais sous une forme qui n’est pas celle de la pensĂ©e de l’enfant, puisque celle-ci est seulement en voie de socialisation et reste donc centrĂ© sur l’individu et sur les rapports avec ses proches (d’oĂč l’artificialisme dĂ» au pouvoir de l’adulte, etc.). L’égocentrisme intellectuel du primitif est donc sociocentrisme ou « sociomorphisme » comme l’a bien dit Durkheim. Mais la sociĂ©tĂ©, consistant en petites tribus, confinĂ©es sur de petits territoires, la diffĂ©rence d’échelle entre l’égocentrisme enfantin et le sociomorphisme du primitif est nĂ©gligeable du point de vue de la formation des idĂ©es physiques et des systĂšmes du monde : dans le sociomorphisme comme dans l’égocentrisme, le fait essentiel est que l’univers a un centre et que ce centre absolu est le petit ensemble interindividuel auquel appartient le sujet. L’espace a ainsi un centre, qui est le territoire du village. Le temps est commandĂ© par le calendrier social et les sĂ©quences temporelles sont subordonnĂ©es aux liaisons magiques et mystiques qui font fi de l’ordre et de la durĂ©e opĂ©ratoires au profit de quelques intuitions Ă©lĂ©mentaires de succession et de vitesse. La force est le « mana » du clan. La causalitĂ© est l’expression des volontĂ©s qui commandent au groupe social. Comme I. Meyerson l’a remarqué 31 l’assimilation du monde physique au monde social aboutit Ă  la notion d’un Ă©quilibre instable, dont la conservation est liĂ©e Ă  celle des usages, et ceux-ci prennent, de ce fait mĂȘme, un aspect rationnel (« nous observons nos vieilles coutumes afin que l’Univers se maintienne », a dit Ă  Rasmussen un vieil Esquimau) ; il n’en reste pas moins que ce besoin de conservation, d’ailleurs affectif plus qu’intellectuel, est dĂ©rivĂ© par rapport Ă  une indiffĂ©renciation primaire entre le physique et l’humain, c’est-Ă -dire Ă  nouveau par rapport Ă  une attitude Ă©gocentrique.

Mais, en mĂȘme temps qu’il est Ă©go- ou sociocentrique, ou, plus prĂ©cisĂ©ment, parce qu’il est Ă©gocentrique l’univers absolu du primitif est phĂ©nomĂ©niste, c’est-Ă -dire que la surface du rĂ©el n’est pas distinguĂ©e d’une rĂ©alitĂ© physique qui serait dĂ©duite sous les apparences. C’est ainsi que les phĂ©nomĂšnes sont liĂ©s les uns aux autres selon leurs simples sĂ©quences empiriques : le portrait de la reine Victoria peut dĂ©clencher une Ă©pidĂ©mie comme des ombres chinoises faites sur la toile de sa tente par un voyageur aboutissent le lendemain Ă  une pĂȘche exceptionnellement fructueuse. Mais pourquoi l’apparence et la rĂ©alitĂ© ne sont-elles pas diffĂ©renciĂ©es ? C’est qu’une telle dissociation suppose une continuelle dĂ©centration de la pensĂ©e, c’est-Ă -dire une sĂ©paration possible de l’objectif et du subjectif, et que cette dĂ©centration est prĂ©cisĂ©ment l’inverse de l’égocentrisme intellectuel qui la tient en Ă©chec. Dans son intĂ©ressant examen critique des thĂšses de L. LĂ©vy-Bruhl, I. Meyerson attribue ces liaisons phĂ©nomĂ©nistes Ă  de « faux raisonnements » ; sans doute, mais il ne saurait y avoir de raisonnement correct sans la dĂ©centration nĂ©cessaire Ă  toute mise en relations objectives.

Ce n’est pas le lieu de rechercher ici les raisons, essentiellement sociales, qui ont pu provoquer le dĂ©clin de la mentalitĂ© « primitive » et son passage Ă  la mentalitĂ© caractĂ©ristique du niveau des opĂ©rations concrĂštes. Deux facteurs ont Ă©tĂ© en particulier invoquĂ©s et il est d’un certain intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique de souligner leur Ă©troite interdĂ©pendance, et leur action convergente dans le sens de la dĂ©centration de la pensĂ©e. Le premier est le mĂ©lange des unitĂ©s sociales initiales en totalitĂ©s plus vastes et plus denses, d’oĂč rĂ©sulte Ă  la fois une division du travail Ă©conomique et une diffĂ©renciation psychologique des individus. L’autre est le progrĂšs mĂȘme des techniques, liĂ© Ă  cette division du travail et Ă  cette diffĂ©renciation mentale.

Ce progrĂšs aboutit tĂŽt ou tard Ă  une intĂ©riorisation des actions en opĂ©rations concrĂštes et par consĂ©quent Ă  la constitution d’une logique pratique (comparable Ă  celle des enfants civilisĂ©s entre 7 et 11 ans). Il ne s’agit, bien entendu alors que d’opĂ©rations concrĂštes et non pas formelles, c’est-Ă -dire conduisant Ă  une science empirique et non pas thĂ©orique. Seulement ces opĂ©rations concrĂštes suffisent Ă  modifier en certains points essentiels le systĂšme du monde.

Prenons comme exemple celui des ChaldĂ©ens. Encore pĂ©nĂ©trĂ©s de mythologie primitive dans leur reprĂ©sentation de l’univers, et rattachant en particulier leurs observations sur le ciel Ă©toilĂ© Ă  toute une astrologie sociomorphique, ils n’en ont pas moins Ă©tĂ© conduits, par la technique propre Ă  un peuple de bergers, adorateurs des astres, Ă  des mesures du temps et Ă  des dĂ©terminations de mouvements cĂ©lestes qui toutes deux marquent un progrĂšs essentiel dans la distinction de l’absolu et du relatif et par consĂ©quent dans la dĂ©centration du monde eu Ă©gard au sujet. Perfectionnant le gnomon simple en un « polos » hĂ©misphĂ©rique divisĂ© en parties Ă©gales 32 ils sont ainsi parvenus Ă  dĂ©terminer l’heure en fonction de la trajectoire du soleil, en mesurant la direction et la longueur des ombres. Que le « polos » ait Ă©tĂ© inventĂ©, comme le veut Sageret, pour des raisons mystiques tenant au culte de Samas, le soleil, ou pour des raisons pratiques, il n’en constitue pas moins un instrument, et mĂȘme « d’une importance capitale, l’ancĂȘtre de tout l’appareillage astronomique » 33. Or, l’usage de cette technique, sans conduire Ă  la constitution d’une gĂ©omĂ©trie ni d’une astronomie thĂ©oriques (malgrĂ© la connaissance chaldĂ©enne des Ă©clipses, etc.) a abouti nĂ©anmoins Ă  cette dĂ©couverte fondamentale dans l’histoire des systĂšmes du monde : que les astres ont une trajectoire indĂ©pendante ou autonome, dont dĂ©pend le groupe social (matĂ©riellement et sans doute longtemps encore mystiquement) mais qui n’est plus rĂ©glĂ©e par les fĂȘtes saisonniĂšres ni par les marches et contremarches des humains vivants ou dĂ©cĂ©dĂ©s.

Un seul fait suffira Ă  illustrer la diffĂ©rence des points de vue : tandis que les premiers astronomes chaldĂ©ens cherchaient Ă  dĂ©terminer des trajectoires objectives, la croyance populaire attribuait toujours aux Ă©toiles le pouvoir d’accompagner les hommes, comme en tĂ©moigne la lĂ©gende biblique des trois rois mages guidĂ©s par le luminaire cĂ©leste. Nous constatons ainsi qu’au lieu d’une mentalitĂ© encore profondĂ©ment sociomorphique, et malgrĂ© toutes les survivances « primitives », l’élaboration d’opĂ©rations concrĂštes portant sur le mouvement, la vitesse et le temps se traduit par un dĂ©but de dĂ©centration intĂ©ressant l’ensemble de l’univers, donc par une diminution simultanĂ©e d’égocentrisme et de phĂ©nomĂ©nisme.

Seulement, si un tel dĂ©but de dĂ©centration ou d’objectivitĂ© marque bien une premiĂšre dissociation entre l’absolu et le relatif (dans le cas particulier, entre la trajectoire rĂ©elle de certains astres et les mouvements apparents liĂ©s Ă  l’observation immĂ©diate des observateurs en marche), cet absolu demeure, et pour une part toujours considĂ©rable, centrĂ© sur le sujet : la terre est encore conçue comme plate (elle est il est vrai dĂ©jĂ  hĂ©misphĂ©rique chez les ChaldĂ©ens) ; elle est limitĂ©e (le traitĂ© mathĂ©matique chinois Tscheou-PeĂŻ en calcule mĂȘme l’étendue en se fondant sur un principe gnomonique) 34 ; elle flotte sur un liquide ou demeure sans support, etc. ; mais dans tous ces cas, elle constitue le centre du monde et est simplement surmontĂ©e d’une croĂ»te solide formĂ©e par le firmament. Les verticales, en particulier, sont absolues, Ă©tant toutes perpendiculaires au sol horizontal.

C’est seulement avec le dĂ©but des opĂ©rations formelles, chez les Grecs, que la distinction entre l’absolu et le relatif prend une valeur de principe rĂ©flexif. Les prĂ©socratiques dĂ©jĂ  opposaient la vĂ©ritĂ© Ă  l’opinion et aux apparences illusoires, et cherchaient une explication de la nature par elle-mĂȘme, en rĂ©action contre l’imagination mythologique des causes. C’est en se libĂ©rant Ă  la fois de l’égocentrisme et du phĂ©nomĂ©nisme des explications courantes, qu’EmpĂ©docle dĂ©couvre ainsi que l’air est une substance, et que l’ombre ou la nuit n’en sont pas, contrairement aux apparences et aux interprĂ©tations animistes et finalistes du sens commun d’alors. Du point de vue du systĂšme du monde cette inversion de sens Ă  l’égard de l’égocentrisme et du phĂ©nomĂ©nisme spontanĂ©s donne d’emblĂ©e lieu Ă  un ensemble de conceptions, trĂšs diverses et souvent incompatibles entre elles, mais dont le trait commun est la dĂ©centration dĂ©cisive qu’elles entraĂźnent par rapport Ă  la cosmologie du niveau des opĂ©rations concrĂštes. C’est ainsi que la sphĂ©ricitĂ© de la terre est admise, peut-ĂȘtre dĂšs Pythagore (alors que les Babyloniens n’étaient parvenus qu’à la demi-sphĂ©ricitĂ©), d’oĂč le non-parallĂ©lisme des verticales. Les astres sont pourvus de dimensions contredisant leur apparence sensible, et leurs mouvements sont interprĂ©tĂ©s en fonction de modĂšles gĂ©omĂ©triques dĂ©bordant largement la constatation empirique. Ces conquĂȘtes dans la direction d’une extension des Ă©chelles supĂ©rieures trouvent leur symĂ©trique Ă  l’échelle de l’invisible, dans les thĂ©ories de l’atomisme du vide, et de l’attraction des Ă©lĂ©ments, avec un dĂ©but de dĂ©centration eu Ă©gard aux notions du « haut » et du « bas ». Bref, les opĂ©rations formelles, nĂ©es d’une articulation Ă  la fois constructive et rĂ©flexive des opĂ©rations concrĂštes font aussitĂŽt craquer le cadre et la rĂ©alitĂ© sensible, au profit d’une dĂ©centration Ă  toutes les Ă©chelles et d’une Ă©laboration de coordinations nouvelles.

Or, malgrĂ© ce foisonnement d’idĂ©es audacieuses, dont les plus proches de la science moderne ont d’ailleurs souvent Ă©tĂ© utilisĂ©es dans un sens nĂ©gatif et non pas constructif 35. Le systĂšme d’Aristote marque un retour systĂ©matique au sens commun, en rĂ©action contre la physique des prĂ©socratiques (notamment l’atomisme), ainsi que contre le mathĂ©matisme platonicien. Mais prĂ©cisĂ©ment Ă  cause de sa position de « juste milieu » le systĂšme pĂ©ripatĂ©ticien du monde fournit une image prĂ©cieuse de ce qu’a pu demeurer, pour la physique grecque, l’absolu de la rĂ©alitĂ© malgrĂ© le relativisme naissant.

Du point de vue oĂč nous nous plaçons ici, le fait dominant de la cosmologie des Grecs, comparĂ©e Ă  celle de Copernic et de GalilĂ©e, est que l’univers a un centre. Selon l’une des conceptions les plus hardies dont Aristote se sĂ©pare, celle de Philolaos, le centre n’est pas la terre, mais le feu central, autour duquel tournent circulairement l’antiterre, la terre, la lune, le soleil et les cinq planĂštes (ces dix corps Ă©tant eux-mĂȘmes entourĂ©s par la sphĂšre des fixes et le feu extĂ©rieur). Mais Aristote objecte que la terre, Ă©tant lourde, doit occuper elle-mĂȘme le centre de tout. SphĂ©rique parce que sa surface est partout perpendiculaire aux rayons du monde, c’est-Ă -dire aux lignes de force selon lesquelles les corps lourds sont attirĂ©s vers le centre, et immobile parce qu’occupant ce centre, la terre constitue ainsi le noyau de l’univers. La verticale est donc relative au centre de la terre, mais il y a toujours un « haut » et un « bas » absolus, puisque dĂ©terminĂ©s par le fait que le centre de la terre se confond avec celui du monde. D’oĂč cette consĂ©quence capitale que l’espace n’est pas homogĂšne ni isotrope, qu’il n’admet pas les similitudes et qu’il est fini. Il en rĂ©sulte un dualisme de principe, trĂšs caractĂ©ristique de la pensĂ©e antique : celle-ci oppose, en effet, Ă  l’espace gĂ©omĂ©trique d’Euclide, qui est homogĂšne, isotrope, insensible Ă  l’échelle de grandeur des figures et infini, un espace physique contraire Ă  ces propriĂ©tĂ©s 36 ! Mais surtout l’espace physique d’Aristote agit sur les corps, en vertu de ce fait mĂȘme qu’il est centré : il assigne Ă  tous les objets matĂ©riels un « lieu propre », Ă  titre de qualitĂ© inhĂ©rente Ă  leur nature ou de condition de la rĂ©alisation de celle-ci : d’oĂč le mouvement des graves vers le bas et des corps lĂ©gers vers le haut, mouvements « naturels » puisque dus Ă  une tendance immanente Ă  chaque corps et faisant partie de ses attributs essentiels.

Il s’ensuit une sĂ©rie de consĂ©quences fondamentales quant Ă  l’interprĂ©tation du monde physique et de la mĂ©canique. Tout d’abord, ce monde n’étant pas homogĂšne, il implique une hiĂ©rarchie des ĂȘtres, selon leur degrĂ© de perfection, c’est-Ă -dire une diffĂ©rence essentielle de comportement selon leur position dans l’espace. C’est ainsi que dans le monde cĂ©leste, oĂč les corps n’ont plus de poids, Ă©tant formĂ©s de l’éther divin, leur mouvement est circulaire, parce que conforme Ă  la trajectoire la plus parfaite, et de vitesse constante 37. Dans le monde sublunaire, par contre, les corps se sĂ©parent selon qu’ils tendent vers le haut ou vers le bas. En second lieu, les mouvements circulaires ou rectilignes sont seuls « naturels », en tant que dus Ă  la tendance de chaque corps Ă  la rĂ©alisation de sa nature ; mais il existe alors toute une catĂ©gorie de mouvements « contre nature, ou « violents » parce qu’imposĂ©s au mobile sans qu’ils rĂ©sultent entiĂšrement de sa tendance interne (tel est en particulier le mouvement des projectiles rappelĂ© au § 4).

La finalitĂ© et la notion de force substantielle sont donc impliquĂ©es Ă  un haut degrĂ© dans l’ensemble du systĂšme. Ce n’est pas le moindre intĂ©rĂȘt de ce mode de pensĂ©e, Ă  la fois formel, mais en rĂ©action contre la formalisation mathĂ©matique, et rĂ©gressant dans la direction des opĂ©rations concrĂštes, que de converger, Ă  l’échelle d’un systĂšme intĂ©gral du monde, avec ce que nous montre la psychogenĂšse des notions au niveau situĂ© Ă  mi-hauteur entre les opĂ©rations concrĂštes et les opĂ©rations formelles : que le finalisme et le biomorphisme sont liĂ©s nĂ©cessairement Ă  l’hypothĂšse d’une centration de l’univers, celle-ci Ă©manant en rĂ©alitĂ© d’une centration sur l’activitĂ© humaine elle-mĂȘme, c’est-Ă -dire de cet Ă©gocentrisme intellectuel inhĂ©rent Ă  la pensĂ©e spontanĂ©e (comme celle de l’enfant ou du sens commun). Les mobiles sont ainsi conçus par Aristote comme des sortes d’ĂȘtres vivants, moins la conscience : tendant vers des buts assignĂ©s par leur nature, ils ont par consĂ©quent la capacitĂ© interne de les atteindre ; certes les corps inanimĂ©s n’ont pas comme les vivants le pouvoir de se dĂ©placer d’eux-mĂȘmes, mais ils possĂšdent le mouvement en puissance, en tant que celui-ci tend Ă  rĂ©aliser leur forme, et c’est cette tendance qui constitue leur force interne et substantielle.

Carteron a excellemment montré 38 comment cette notion de la force s’oppose Ă  ce que l’on parle d’une mĂ©canique d’Aristote, malgrĂ© P. Duhem. En particulier, dans la thĂ©orie des deux moteurs, la force extĂ©rieure agit sur la force interne comme une sorte de processus chimique dans lequel une rĂ©action est dĂ©clenchĂ©e par le contact sans en rĂ©sulter directement. Nous parlerions plutĂŽt d’un processus biologique, malgrĂ© la distinction d’Aristote entre l’animĂ© et l’inanimé : la force externe ne se combine pas, Ă  s’exprimer strictement, avec la force interne, mais elle en dĂ©clenche simplement l’activation, selon une sorte de relation « stimulus × rĂ©ponse » ; et cela en fonction de la nature propre de cette force intĂ©rieure, comparable Ă  un instinct Ă©lĂ©mentaire ou Ă  un « tropisme ».

Restent le hasard et l’accident, irrĂ©ductibles Ă  la tĂ©lĂ©ologie, et auxquels par consĂ©quent Aristote refuse, comme aux mouvements « violents », le rĂŽle essentiel dans l’économie de la nature que la physique moderne a Ă©tĂ© conduite Ă  leur attribuer. La nature agit comme l’art et un texte particuliĂšrement instructif, citĂ© par L. Brunschvicg, nous montre comment, si le grammairien peut commettre des fautes et le mĂ©decin se tromper de potion, la nature aussi est susceptible d’erreurs et de productions fortuites 39.

Ainsi deux aspects fondamentaux semblent caractĂ©riser la physique d’Aristote. En premier lieu, l’absence de composition opĂ©ratoire des mouvements, des vitesses ou des forces, malgrĂ© ses connaissances gĂ©omĂ©triques : c’est la qualitĂ©, et non par la quantitĂ©, qui est essentielle Ă  ces rĂ©alitĂ©s mĂ©caniques, et une qualitĂ© donnant lieu Ă  de simples descriptions, sans encore de composition effective. Aussi Carteron insiste avec raison sur le fait que, quand Aristote passe des principes aux explications de dĂ©tail, il se contente en gĂ©nĂ©ral de dĂ©crire les rapports empiriques au lieu de les dĂ©duire : ce qui manifeste un phĂ©nomĂ©nisme toujours trĂšs rĂ©sistant, tenant en Ă©chec la construction opĂ©ratoire. En second lieu l’univers est centrĂ© et les ĂȘtres sont hiĂ©rarchisĂ©s en fonction de cette centration. La nature entiĂšre et les corps physiques dans leur diversitĂ© demeurent ainsi Ă  mi-chemin entre ce que nous concevons comme mĂ©canique ou inanimĂ© et ce que nous concevons comme vivant : d’oĂč le finalisme des mouvements, le biomorphisme des forces et les rapports Ă©minemment biomorphiques, eux aussi, entre la forme et la matiĂšre, entre les quatre types de causalitĂ© et entre la puissance et l’acte.

Que les divers aspects de la physique aristotĂ©licienne forment psychologiquement un tout, c’est ce qui est bien Ă©vident. Le biocentrisme d’Aristote est Ă  la fois la clef de son systĂšme du monde et le dernier aboutissement de cet Ă©gocentrisme prĂ©opĂ©ratoire qui, sur des paliers successifs et dont chacun est mieux dĂ©centrĂ© par rapport aux prĂ©cĂ©dents, rĂ©apparaĂźt sans cesse sous des formes de plus en plus raffinĂ©es comme la cause essentielle des difficultĂ©s Ă  dissocier le relatif de l’absolu. Aussi bien, chaque ĂȘtre Ă©tant, dans le systĂšme, centrĂ© sur lui-mĂȘme par analogie avec l’organisme vivant, et tout ce qui, dans notre mĂ©canique, constituerait la mise en relation des corps Ă©tant conçu soit comme finalitĂ© interne, soit comme mouvement contre nature, l’absolu formĂ© par l’ensemble du monde rĂ©el est lui-mĂȘme centrĂ© selon un principe hiĂ©rarchique qui se traduit en un simple phĂ©nomĂ©nisme dans le dĂ©tail des explications.

Ainsi, Ă©tape par Ă©tape, et malgrĂ© les conquĂȘtes lentes et graduelles de la dĂ©centration relativiste qui a conduit la physique presque au seuil de la composition rationnelle, l’égocentrisme intellectuel et son corrĂ©latif le phĂ©nomĂ©nisme rĂ©apparaissent sous des formes toujours plus Ă©largies, mais n’en obĂ©issant pas moins aux mĂȘmes lois constantes, communes Ă  la psychogenĂšse des notions et Ă  leur Ă©volution historique.

§ 8. La mĂ©canique classique et la dĂ©centration de l’univers ; l’évolution des formes scientifiques de la notion de force et le problĂšme du virtuel

En enlevant Ă  la terre son caractĂšre privilĂ©giĂ© de centre du monde, et en montrant que les directions des Ă©toiles ne varient pas durant les dĂ©placements de notre planĂšte autour du soleil, Copernic a mis l’esprit en prĂ©sence d’une obligation toute nouvelle de distinguer les mouvements apparents des mouvements rĂ©els : d’oĂč la nĂ©cessitĂ© d’une composition objective des mouvements et des vitesses. Que le soleil soit conçu comme ne tournant pas autour du globe terrestre, malgrĂ© l’expĂ©rience immĂ©diate, et que son mouvement apparent soit attribuĂ© au dĂ©placement de l’objet sur lequel nous sommes placĂ©s Ă  titre d’observateur, il y a lĂ  une troisiĂšme Ă©tape des raisonnements cinĂ©matiques comparable Ă  celle au dĂ©but de laquelle l’homme a dĂ©couvert que les astres ne le suivaient pas, mais possĂ©daient des trajectoires indĂ©pendantes de lui : l’objectivitĂ© est ainsi subordonnĂ©e Ă  une dĂ©centration systĂ©matique de l’intelligence prolongeant toutes celles qui, de la perception aux opĂ©rations concrĂštes, ont dĂ©jĂ  marquĂ© les progrĂšs de la connaissance. Mais il y a plus. Pourquoi ne sent-on pas le mouvement de la terre ? Pourquoi un projectile lancĂ© d’un point A dans la direction de l’un des mouvements de la terre ne retombe-t-il pas bien loin en arriĂšre, puisque, avant qu’il ne rejoigne le sol, la terre s’est dĂ©placĂ©e elle-mĂȘme Ă  une vitesse considĂ©rable ? La dissociation du mouvement et de l’espace, ainsi amorcĂ©e, a abouti Ă  la relativitĂ© de ce mouvement, systĂ©matisĂ©e par GalilĂ©e et Descartes : le mouvement rectiligne et uniforme se conserve de lui-mĂȘme, sans l’intervention d’une force, et les mouvements intĂ©rieurs Ă  un systĂšme ne permettent pas de dĂ©cider si celui-ci est entraĂźnĂ© ou en repos. L’espace devient donc indiffĂ©rent au mouvement et tant pour cette raison qu’à cause de la disparition corrĂ©lative de tout « centre » de l’univers, il retrouve l’homogĂ©nĂ©itĂ©, l’isotropie, l’infinitĂ©, et la similitude entre Ă©chelles diffĂ©rentes, c’est-Ă -dire, les caractĂšres propres Ă  l’espace gĂ©omĂ©trique. La mĂ©canique concilie ou rĂ©concilie ainsi l’univers avec l’espace euclidien 40 : or cela signifie que le passage de la subjectivitĂ© Ă  l’objectivitĂ©, dont tout ce qui prĂ©cĂšde montre qu’il procĂšde de l’égocentrisme Ă  la dĂ©centration, consiste Ă©galement en une subordination croissante des actions physiques aux coordinations logico-mathĂ©matiques en tant que produits de cette dĂ©centration elle-mĂȘme.

Quelle est la signification de cette relativitĂ© du mouvement, eu Ă©gard aux interactions entre le sujet et l’objet ? Dans le systĂšme d’Aristote, l’observateur occupe une position absolue dans l’espace, et les mouvements qu’il constate sont Ă©galement rĂ©els parce que leurs lieux de dĂ©part et d’arrivĂ©e consistent eux aussi en positions absolues du mĂȘme espace. Selon la relativitĂ© galilĂ©enne, il n’existe au contraire plus de mouvement par rapport Ă  l’espace, mais seulement relativement Ă  des systĂšmes de rĂ©fĂ©rence constituĂ©s par des objets, immobiles les uns Ă  l’égard des autres (mais non pas par rapport Ă  l’extĂ©rieur du systĂšme) : le sujet ne possĂšde donc plus de position absolue, mais seulement une position relative Ă  ces mĂȘmes objets. Le mouvement dont il est conduit Ă  admettre l’existence n’est alors plus le rĂ©sultat d’une simple constatation, mais bien le produit d’une composition opĂ©ratoire : c’est ainsi que le dĂ©placement du soleil enregistrĂ© par un observateur de sa position sur la terre n’est qu’une donnĂ©e Ă  partir de laquelle il s’agit de construire la reprĂ©sentation du mouvement de la terre en inversant les rapports apparents ; quant aux mouvements des Ă©toiles ou Ă  ceux du soleil par rapport aux Ă©toiles fixes, etc., leur connaissance exige une composition dĂ©ductive s’éloignant bien davantage encore de la constatation empirique. Or ces truismes comportent une leçon dont la portĂ©e n’a point Ă©tĂ© Ă©puisĂ©e malgrĂ© les trois bons siĂšcles Ă©coulĂ©s depuis qu’ils ont cessĂ© d’ĂȘtre des paradoxes : c’est que la coordination des rapports objectifs et la dĂ©centration de l’objet par rapport au sujet constituent une seule et mĂȘme dĂ©marche de l’esprit.

À partir de la relativitĂ© galilĂ©enne, effectivement, les actions au moyen desquelles l’observateur compose opĂ©ratoirement les mouvements en jeu constituent une partie intĂ©grante du phĂ©nomĂšne Ă  observer. Dans le systĂšme d’Aristote dĂ©jĂ , l’observateur est dans l’espace et fait donc partie du systĂšme des positions qu’il met en relations pour dĂ©terminer un mouvement : mais l’espace est immobile et la dĂ©duction des positions correspond Ă  une constatation empirique possible. Il est vrai que les constatations ont elles-mĂȘmes besoin d’ĂȘtre interprĂ©tĂ©es et que la sphĂ©ricitĂ© de la terre, en particulier, a supposĂ© un effort considĂ©rable de dĂ©centration par rapport Ă  la perception immĂ©diate, mĂȘme dans le cas des observations faites sur mer. Il n’en reste pas moins que l’observateur demeure en un sens extĂ©rieur aux phĂ©nomĂšnes Ă  observer, puisque, Ă©tant supposĂ© immobile, il relie simplement du dehors, Ă  la sienne, les autres positions de l’espace : c’est pourquoi son effort coordinateur ne suppose qu’un faible degrĂ© de dĂ©centration. Dans la cinĂ©matique galilĂ©enne, au contraire, les actions de l’observateur (c’est-Ă -dire l’ensemble des constatations liĂ©es Ă  son activitĂ© sensori-motrice, Ă  son intuition imagĂ©e et aux opĂ©rations concrĂštes ou formelles qui le lient aux objets, sans compter les instruments de mesure employĂ©s pour renforcer ces actions) sont parties intĂ©grantes du phĂ©nomĂšne total, puisque l’observateur est lui-mĂȘme sans cesse en mouvement. Dire que son corps seul se dĂ©place parmi les mouvements du systĂšme, tandis que son esprit demeurerait spectateur et extĂ©rieur au phĂ©nomĂšne, serait inopĂ©rant puisque c’est exclusivement grĂące Ă  des compositions opĂ©ratoires rĂ©versibles que le sujet parvient Ă  dominer le temps et l’espace, donc par le moyen d’une sĂ©rie complexe d’actions intĂ©riorisĂ©es qui coordonnent les observations et remontent leur marche empirique. L’observateur est par consĂ©quent, au cours mĂȘme de la dĂ©duction opĂ©ratoire, entraĂźnĂ© dans le dĂ©placement gĂ©nĂ©ral dont il doit reconstituer le systĂšme : tel est le fait nouveau et capital, impliquĂ© dans la relativitĂ© du mouvement.

De ce point de vue, il est donc exact de dire, comme nous le soutenions au § 6, que le relatif, dans un systĂšme du monde, est la mesure des opĂ©rations auxquelles est astreint le sujet connaissant. Dans la conception d’Aristote, cette relativitĂ© consiste Ă  corriger certaines intuitions (sphĂ©ricitĂ© de la terre, etc.), mais, au total, sa physique demeure une simple traduction phĂ©nomĂ©niste de l’apparence sensible, en consĂ©quence du caractĂšre Ă©gocentrique et d’absolu auquel il s’attache. Dans la dĂ©centration galilĂ©enne et copernicienne, une part essentielle de ce faux-absolu bio- et gĂ©ocentrique est donc transformĂ©e en relatif, grĂące Ă  la relativitĂ© du mouvement, et cette relativitĂ© devient pour le sujet nĂ©cessitĂ© de nouvelles coordinations opĂ©ratoires. Bref, la relativitĂ© est la mesure de la dĂ©centration et celle-ci n’est que l’envers (ou l’aspect intĂ©rieur, c’est-Ă -dire rapportĂ© au sujet) de la coordination opĂ©ratoire.

Mais le prix ainsi payĂ© en obligation de composition dĂ©ductive est compensĂ© par la dĂ©termination de nouveaux absolus autrement plus rĂ©sistants que les absolus biocentriques d’Aristote. En premier lieu, la relativitĂ© mĂȘme du mouvement, et la composition opĂ©ratoire qu’elle suppose, entraĂźnent la constitution d’un invariant : le principe de la conservation du mouvement rectiligne ou uniforme (inertie) n’affirme pas, comme nous y insisterons au chap. V, l’identitĂ© d’une chose, mais constitue un invariant de groupe, c’est-Ă -dire l’affirmation d’une cohĂ©rence nĂ©cessaire au sein des transformations relatives. En second lieu, si les mouvements sont relatifs, leur somme, non pas arithmĂ©tique comme l’affirmait par erreur Descartes dans son principe de la conservation de la quantitĂ© totale des mouvements, mais gĂ©omĂ©trique (les mouvements Ă©tant des vections affectĂ©es d’un signe) demeure Ă©galement constante, ce qui constitue cette fois un absolu supĂ©rieur aux transformations, mais rĂ©sultant de leur composition mĂȘme.

En troisiĂšme lieu, et surtout, si les mouvements sont relatifs, ils permettent de dĂ©celer, dans les vitesses elles-mĂȘmes, un absolu constituĂ© par l’accĂ©lĂ©ration. En effet, une accĂ©lĂ©ration peut ĂȘtre mesurĂ©e en n’importe quel systĂšme en mouvement (inertial ou autre), aussi bien qu’au repos, puisque l’observateur situĂ© sur un objet en mouvement accĂ©lĂ©rĂ© peut dĂ©terminer sa propre accĂ©lĂ©ration. GalilĂ©e dĂ©couvre ainsi l’accĂ©lĂ©ration constante du mouvement de chute d’un corps. Sans doute, cette accĂ©lĂ©ration aurait-elle pu ĂȘtre dĂ©couverte au sein de l’absolu aristotĂ©licien, mais seulement dans certains cas particuliers : la gĂ©nĂ©ralisation que lui donne Newton, en dĂ©finissant la force par le produit de la masse et de l’accĂ©lĂ©ration, suppose la dissociation de la force, et notamment de la gravitation, par rapport Ă  l’espace, et fait de la verticale et de l’horizontale des propriĂ©tĂ©s de l’espace physique et non plus gĂ©omĂ©trique, ce qui est contradictoire avec l’idĂ©e d’une pesanteur conçue comme la tendance Ă  se diriger vers le centre de l’univers. L’absolu de l’accĂ©lĂ©ration est donc bien une conquĂȘte de la relativitĂ© du mouvement, et ne peut se dĂ©duire de l’absolu d’un univers centrĂ©, Ă  la maniĂšre pĂ©ripatĂ©ticienne.

Or, le problĂšme de l’accĂ©lĂ©ration a conduit Ă  poser Ă  nouveau celui de la notion de force elle-mĂȘme. Nous touchons ici Ă  une phase particuliĂšrement suggestive de l’histoire de cette notion, dont les ambiguĂŻtĂ©s sont dues, nous l’avons vu au § 5, au double sens, subjectif et objectif, de l’expĂ©rience de l’effort musculaire. En rĂ©action contre l’égocentrisme intellectuel qui poussait encore Aristote Ă  concevoir la force comme une sorte d’activitĂ© vitale sans conscience, Descartes bannit de la physique les idĂ©es de force et de finalitĂ© dont il a parfaitement saisi la parentĂ© Ă©pistĂ©mologique sous la double forme anthropomorphique que leur avait conservĂ©e le Stagirite. Seuls la figure et le mouvement constituent l’univers et les mouvements se conservent d’eux-mĂȘmes, en leur somme arithmĂ©tique. Mais Leibniz relĂšve l’« erreur mĂ©morable » de Descartes, et substitue Ă  son Ă©quation de l’univers une « équivalence de la cause et de l’effet » qui aboutit Ă  la conservation de la force mv2 ou plus prĂ©cisĂ©ment œ mv2 : l’accĂ©lĂ©ration de la chute des corps devient ainsi occasion Ă  la rĂ©introduction de la notion de force. La dĂ©couverte de la gravitation universelle par Newton aboutit Ă  la rĂ©introduire Ă©galement, et cela aussi en fonction de l’accĂ©lĂ©ration, mais en Ă©largissant considĂ©rablement le domaine de cette derniĂšre. « GalilĂ©e, Ă©crit L. Brunschvicg, avait dĂ©terminĂ© le mouvement des projectiles en composant, comme Ă©lĂ©ments indĂ©pendants, les dĂ©terminations rĂ©sultant de la loi de la chute des corps avec les dĂ©terminations de la loi de l’inertie. Newton, pour rendre compte du mouvement des astres, cherche de mĂȘme Ă  calculer deux composantes : un mouvement du mĂȘme ordre que la loi d’inertie, le mouvement centrifuge, dont Huyghens avait dĂ©jĂ  Ă©tudiĂ© les conditions, et un autre mouvement, reprĂ©sentant cette attraction, dont Gilbert et Kepler, et plus d’un savant aprĂšs eux, avaient soupçonnĂ© l’existence » 41. La force devient ainsi une rĂ©alité : f = mg. La cĂ©lĂšbre formule de prudence « tout se passe comme si » montre assez que Newton distinguait la rĂ©alitĂ© observable, c’est-Ă -dire la masse et l’accĂ©lĂ©ration, de la force elle-mĂȘme, conçue comme cause de cette derniĂšre. Mais il laisse Roger Cotes imprimer, dans la prĂ©face Ă  la seconde Ă©dition des Principes, l’affirmation de l’existence d’une force d’attraction, cause de la loi observĂ©e. Malheureusement cette attraction devait, pour atteindre son effet, agir instantanĂ©ment avec une vitesse infinie sur l’univers entier. La force d’attraction devenait ainsi le scandale de la physique moderne, jusqu’à la thĂ©orie de la relativitĂ©, et le scandale est dĂ©jĂ  dĂ©noncĂ© par les leibniziens eux-mĂȘmes, accusant Newton de revenir aux entitĂ©s scolastiques.

Si curieuse qu’elle soit au point de vue Ă©pistĂ©mologique, ce n’est pas le lieu de rĂ©crire l’histoire, tant de fois et si bien faite, des avatars de la notion de force au cours des xviiie et xixe siĂšcles. Tout le monde s’est accordĂ© sur le contenu cinĂ©matique de cette notion, c’est-Ă -dire sur le fait de l’accĂ©lĂ©ration. Les discussions ont, par contre, repris sans fin dĂšs qu’il s’agissait d’attribuer une cause Ă  l’accĂ©lĂ©ration, c’est-Ă -dire de donner Ă  la notion de force un contenu substantiel. Nous nous bornerons Ă  cet Ă©gard Ă  examiner deux points, l’un Ă©tant la signification Ă©pistĂ©mologique des notions du « potentiel » et du « virtuel » qui interviennent dans la composition des forces, l’autre concernant le rĂŽle de l’expĂ©rience interne dans la dĂ©termination de la notion de force.

Le problĂšme essentiel que soulĂšve cette histoire est, en effet, de comprendre pourquoi l’on maintient et ressuscite sans cesse une notion aussi controversĂ©e. Est-ce en fonction d’un besoin causal, au sens d’Aristote qui rattache le mouvement Ă  l’activitĂ© d’une substance, d’un besoin d’explication au sens de Meyerson, tel que la force serait la cause de la loi, ou d’un besoin de composition opĂ©ratoire ? La rĂ©ponse ne fait pas de doute : malgrĂ© la rĂ©pugnance des physiciens Ă  invoquer ce qui de prĂšs ou de loin peut ressembler Ă  des entitĂ©s anthropomorphiques, l’idĂ©e de force s’est maintenue dans la mesure oĂč elle s’est avĂ©rĂ©e indispensable aux compositions opĂ©ratoires. Il existe, en effet, une composition des forces, qui ne se rĂ©duit pas Ă  la composition des vitesses, parce que, Ă  ne composer que des accĂ©lĂ©rations rĂ©elles, comme Mach l’a tentĂ© au sujet du principe newtonien d’action et de rĂ©action, on ne rend pas compte de toutes les donnĂ©es de la gravitation (dans ses rapports avec le poids, p. ex.). C’est donc par son aspect opĂ©ratoire, c’est-Ă -dire en tant que susceptible de composition rĂ©versible, que l’idĂ©e de force s’impose : deux ou plusieurs forces Ă©quivalent Ă  une force unique bien dĂ©terminĂ©e, leur « rĂ©sultante », et ces substitutions sont non seulement commutatives, mais associatives et rĂ©versibles, c’est-Ă -dire forment un « groupe » dĂ©fini.

De plus, cette composition des forces implique des principes d’équivalence, tels que les principes de symĂ©trie statique (symĂ©trie des forces en Ă©quilibre) et le fameux principe dynamique de l’égalitĂ© de l’action et de la rĂ©action, dĂ©jĂ  Ă©noncĂ© par Newton. La forme initiale du principe de la conservation de l’énergie, d’autre part, a Ă©tĂ© la conservation, Ă©tablie par Leibniz, de la « force vive » mv2, d’oĂč Lazare Carnot a tirĂ© l’idĂ©e de « force vive latente », analogue Ă  notre « énergie potentielle ». La notion si importante de l’équilibre des forces, enfin, a Ă©tĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e grĂące Ă  des considĂ©rations dynamiques jusqu’à donner lieu Ă  un principe dont Lagrange a fait la base de sa « mĂ©canique analytique » : le principe des travaux (ou vitesses) virtuels. On sait que Lagrange a constituĂ© une mĂ©canique purement analytique (sans figures ni constructions mĂ©caniques empiriques) sur le modĂšle de la gĂ©omĂ©trie analytique de Descartes. Or, le principe fondamental en est le suivant : la condition nĂ©cessaire et suffisante pour qu’un systĂšme, soumis Ă  des forces quelconques, soit en Ă©quilibre est que les travaux exĂ©cutĂ©s par ces forces, suivant les dĂ©placements virtuels conformes aux liaisons du systĂšme, soient nuls.

Ces divers principes de composition nous apprennent donc deux choses : qu’en plus des vitesses ou accĂ©lĂ©rations rĂ©elles, la notion de force fait appel Ă  des vitesses « virtuelles » (et c’est ce qui constitue son apport propre) et que les forces ainsi conçues Ă  titre d’accĂ©lĂ©rations rĂ©elles et virtuelles se laissent assimiler aux schĂšmes gĂ©nĂ©raux de coordination logico-mathĂ©matiques, tout comme le temps, les mouvements et les vitesses : d’oĂč leur maintien sur le terrain de la physique positive.

Mais alors se pose un premier problĂšme Ă©pistĂ©mologique : si les compositions opĂ©ratoires de la force font ainsi appel aux notions de « potentiel » ou de « virtuel », est-ce lĂ  un retour dĂ©guisĂ© Ă  la « puissance » qu’Aristote opposait Ă  l’« acte », ce qui assurerait la continuitĂ© de la notion de force, du pĂ©ripatĂ©tisme Ă  la physique moderne ? D’autre part, tant la notion aristotĂ©licienne de la « puissance » que les notions modernes du virtuel ou du potentiel sont, si on les rĂ©duit les unes aux autres, des formes d’identification : est-ce donc Ă  dire que la vraie raison de la rĂ©sistance de l’idĂ©e de force au cours de l’histoire entiĂšre des sciences soit Ă  chercher dans l’identitĂ© meyersonienne ?

Or, la grande diffĂ©rence entre la « puissance » d’Aristote et les travaux « virtuels » est l’absence de toute composition opĂ©ratoire reliant la puissance Ă  l’acte, et par consĂ©quent de tout critĂšre rĂ©glant de façon objective l’intervention de la premiĂšre. En effet, la condition nĂ©cessaire pour que la notion du virtuel prenne une signification rationnelle est qu’elle soit invoquĂ©e au sein d’un systĂšme opĂ©ratoire fermĂ©, de telle sorte que l’on puisse ĂȘtre certain de l’appartenance des mouvements virtuels Ă  l’ensemble des transformations impliquĂ©es par le systĂšme. Les notions du virtuel et du potentiel sont donc des rapports d’équivalence opĂ©ratoire dont le critĂšre de lĂ©gitimitĂ© est d’ĂȘtre intĂ©rieurs Ă  un ensemble de compositions bien dĂ©terminĂ©es et d’ĂȘtre indispensables Ă  la rĂ©versibilitĂ© de ce systĂšme. Aussi quand le physicien R. Pictet « a osé », comme dit Couturat, assimiler la libertĂ© de l’ñme Ă  un potentiel du cerveau, son affirmation est demeurĂ©e purement verbale, faute d’un systĂšme de transformations permettant de composer ces Ă©nergies potentielles. Or, la « puissance » d’Aristote consiste prĂ©cisĂ©ment en une telle imagination d’un virtuel sans compositions dĂ©terminĂ©es : dire que B Ă©tait contenu en puissance dans A signifierait que A et B sont intĂ©rieurs Ă  un mĂȘme systĂšme fermĂ©, ce que l’on ne sait prĂ©cisĂ©ment pas sans composition opĂ©ratoire dĂ©finie. Toute la notion aristotĂ©licienne de la force repose ainsi sur l’hypothĂšse gratuite que les corps constituent de tels systĂšmes fermĂ©s. Notons d’ailleurs que si les notions des physiciens modernes n’ont donc plus rien Ă  voir avec la « puissance » pĂ©ripatĂ©ticienne, on n’en saurait pas dire toujours autant des biologistes : lorsqu’un caractĂšre hĂ©rĂ©ditaire saute d’un grand-pĂšre Ă  son petit-fils, on peut certes soutenir qu’il est restĂ© « latent », c’est-Ă -dire virtuel, chez le pĂšre, mais quand un caractĂšre nouveau apparaĂźt dans une lignĂ©e pure, en un milieu dĂ©terminĂ©, et que le biologiste nous dit que le milieu a simplement actualisĂ© ce qui Ă©tait virtuellement contenu dans la structure gĂ©nĂ©tique de la lignĂ©e, il postule, sans pouvoir le composer, le caractĂšre fermĂ© du systĂšme, et fait de l’aristotĂ©lisme.

Quant Ă  l’identitĂ© meyersonienne, on peut certes affirmer que le virtuel et le potentiel sont des identifications comme la « puissance », mais il reste que cette derniĂšre demeure verbale, tandis que les premiĂšres doivent leur valeur Ă  une composition opĂ©ratoire prĂ©cise. Nous touchons ici la difficultĂ© centrale de l’interprĂ©tation par l’identification : c’est que cette derniĂšre conduit Ă  l’erreur aussi bien qu’à la vĂ©ritĂ©. Il y a dans l’histoire des sciences un nombre sans doute bien plus grand d’identifications fausses (depuis celles de ThalĂšs) que de vraies. Meyerson le reconnaĂźt bien, puisqu’il tire ses arguments pĂȘle-mĂȘle de tous les niveaux du dĂ©veloppement des sciences et des thĂ©ories erronĂ©es aussi bien que des autres ; mais il n’en maintient pas moins que l’identification est le seul acte possible de la raison : l’expĂ©rience seule nous renseigne sur la validitĂ© ou la faussetĂ© des identifications, mais celles-ci sont toutes rationnelles au mĂȘme titre les unes que les autres. Seulement, dans le cas de la puissance aristotĂ©licienne et du virtuel des physiciens modernes, ce n’est prĂ©cisĂ©ment pas l’expĂ©rience seule qui a dĂ©cidé : l’expĂ©rience est radicalement incapable de nous montrer qu’une propriĂ©tĂ© constatĂ©e « en acte » n’existait pas « en puissance » auparavant, car il est toujours possible de s’arranger pour trouver les dĂ©finitions susceptibles de satisfaire les donnĂ©es. Que l’opium fasse dormir parce qu’il a une vertu dormitive, c’est lĂ  une identification inattaquable du point de vue de l’expĂ©rience. Ce qui a mis fin Ă  ce genre de raisonnements, c’est simplement leur stĂ©rilitĂ©, tandis que l’identitĂ© en Ɠuvre dans la composition opĂ©ratoire est liĂ©e au jeu des opĂ©rations directes et inverses et que le propre de la raison est de construire ou de « composer » et non pas d’identifier.

Si nous en venons maintenant au problĂšme gĂ©nĂ©ral que soulĂšve l’épistĂ©mologie de la notion de force, il semble donc Ă©vident que sa survie tient aux compositions opĂ©ratoires auxquelles elle se prĂȘte, et que ce sont ces compositions qui constituent les vraies « causes » des lois constatĂ©es sous la forme de rapports d’accĂ©lĂ©rations.

Or, on sait que E. Mach, dans sa cĂ©lĂšbre Histoire de la mĂ©canique, propose de s’en tenir Ă  l’accĂ©lĂ©ration seule, et de reconstruire sur cette base la mĂ©canique cĂ©leste, au moyen des rapports entre les accĂ©lĂ©rations et les masses. À quoi F. Enriques, dans le bel ouvrage que nous avons dĂ©jĂ  eu l’occasion de discuter (Introd., § 3), rĂ©pond ce qui suit, en se fondant sur les prĂ©occupations gĂ©nĂ©tiques qui lui font relier sans plus les opĂ©rations de la pensĂ©e aux donnĂ©es de la perception : « l’existence d’une force est un fait physique dĂ©fini par des sensations musculaires d’effort et de pression. À ce point de vue, la notion de force n’a rien de mystĂ©rieux ni de mĂ©taphysique, pas plus que le mouvement ou tout autre phĂ©nomĂšne quelconque, dont la dĂ©finition rĂ©elle se rĂ©duit toujours, en derniĂšre analyse, Ă  un groupe de sensations qui se produisent dans certaines conditions volontairement provoquĂ©es » 42. Ce passage nous paraĂźt extrĂȘmement rĂ©vĂ©lateur des difficultĂ©s auxquelles on s’expose Ă  vouloir fonder l’épistĂ©mologie sur la sensation et non pas sur l’action. D’une part, en effet, une sensation est un fait psychique et non pas physique, et il s’agirait, par consĂ©quent de dĂ©terminer avec soin les rapports entre ce fait mental et le fait physique correspondant : Ă  s’en tenir au fait sensoriel seul, sous son aspect immĂ©diat, on justifierait aussi bien le finalisme d’Aristote que la notion de force, puisque tout mouvement perçu sur soi-mĂȘme grĂące Ă  des sensations kinesthĂ©siques s’accompagne d’intentionnalité ! D’autre part, psychologiquement parlant (puisque l’on se place sur ce terrain), la sensation fait partie d’une action et Enriques semble bien le reconnaĂźtre, puisqu’il ajoute la prĂ©cision restrictive « sensations qui se produisent dans certaines conditions volontairement provoquĂ©es », ce qui implique toute l’action ! C’est donc le dĂ©veloppement de cette action, du plan sensori-moteur au plan opĂ©ratoire, qui intĂ©resse la physique et l’épistĂ©mologie scientifique, et non pas la sensation dont le rĂŽle est uniquement signalisateur. Or, dĂšs le plan sensori-moteur, comme nous l’avons vu (§ 5), la conduite de l’effort est prĂ©cisĂ©ment une conduite d’accĂ©lĂ©ration : invoquer la sensation d’effort musculaire, c’est tout simplement nous ramener Ă  l’accĂ©lĂ©ration ! Ce que la notion de force ajoute Ă  celle de pure accĂ©lĂ©ration, ce sont donc les compositions opĂ©ratoires auxquelles elle donne lieu, et notamment l’emploi qui y est fait des vitesses ou des travaux virtuels, c’est-Ă -dire de mouvements dĂ©terminĂ©s en tant que devenant nĂ©cessaires si certaines situations possibles se rĂ©alisent, mais non pas en tant qu’actuels.

Bref, en tant que relation opĂ©ratoire entre les accĂ©lĂ©rations et les masses, etc., la force constitue le modĂšle des notions qui ne sauraient donner lieu Ă  une perception ou Ă  une intuition reprĂ©sentative directes. Elle fournit par consĂ©quent l’exemple le plus clair de la construction des notions mĂ©caniques et physiques essentielles par leur dĂ©centration Ă  partir d’intuitions Ă©gocentriques initiales. D’abord simple assimilation des mouvements perçus au schĂšme de l’effort musculaire — schĂšme rĂ©sultant, nous l’avons vu, d’une prise de conscience incomplĂšte des conduites d’accĂ©lĂ©ration — la force est peu Ă  peu dĂ©centrĂ©e de l’activitĂ© propre en fonction mĂȘme de la dĂ©centration gĂ©nĂ©rale inhĂ©rente Ă  l’élaboration des systĂšmes du monde : or, dans la mesure mĂȘme oĂč elle se dissocie ainsi des Ă©lĂ©ments Ă©gocentriques de l’action, la force donne lieu Ă  des compositions rĂ©versibles entre opĂ©rations portant sur les vitesses et les accĂ©lĂ©rations des objets de diffĂ©rentes masses ; et cette dĂ©centration par rapport au sujet se traduit par une coordination opĂ©ratoire susceptible de rejoindre les coordinations logico-mathĂ©matiques les plus gĂ©nĂ©rales, comme en tĂ©moigne la nature dĂ©ductive et formalisable de la mĂ©canique rationnelle. Ainsi l’assimilation Ă©gocentrique Ă  l’activitĂ© propre, une fois dĂ©centrĂ©e, devient assimilation aux coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action, et c’est ce passage ou plus prĂ©cisĂ©ment cette inversion progressive de sens qu’illustre l’histoire de la force, Ă  partir de ses formes biocentriques initiales jusqu’à sa mathĂ©matisation finale.

D’ailleurs la mĂ©canique classique ne marque pas le stade ultime de cette Ă©volution. Il reste, en effet, Ă  examiner le sort de la « force d’attraction », et la maniĂšre dont la thĂ©orie de la relativitĂ© a soulevĂ© un coin du voile qui la recouvrait : or, nous allons constater que c’est par un nouvel et puissant effort de dĂ©centration gĂ©nĂ©rale que la relativitĂ© einsteinienne a obtenu ce rĂ©sultat, quant Ă  la force gravifique, faisant ainsi cesser le « scandale » attachĂ© Ă  sa reprĂ©sentation substantialiste, dernier refuge des intuitions Ă©gocentriques de la force.

§ 9. La théorie de la relativité et les nouveaux « absolus »

L’un des progrĂšs essentiels de la mĂ©canique classique et spĂ©cialement de la thĂ©orie newtonienne de la gravitation, comparĂ©es Ă  la physique d’Aristote, a Ă©tĂ© de dissocier de l’espace et du temps les phĂ©nomĂšnes inhĂ©rents au mouvement, Ă  la vitesse et Ă  la force. L’espace et le temps sont ainsi devenus des absolus du systĂšme newtonien, vastes contenants au sein desquels se dĂ©roulent les phĂ©nomĂšnes physiques, mais indiffĂ©rents Ă  leur contenu. Or, du point de vue gĂ©nĂ©tique, il y a lĂ  quelque chose de surprenant, car l’espace est la coordination des mouvements et le temps la coordination des vitesses. Sans doute, comme nous l’avons vu, si l’on conçoit le mouvement Ă  titre de simple dĂ©placement, c’est-Ă -dire de changement de position indĂ©pendamment des vitesses, il s’agit alors d’un aspect assez gĂ©nĂ©ral de l’action pour ĂȘtre dĂ©tachĂ© des objets auxquels elle s’applique, d’oĂč l’indĂ©pendance de la gĂ©omĂ©trie mathĂ©matique Ă  l’égard de l’espace physique. Mais quand il s’agit de coordonner les mouvements de ces objets eux-mĂȘmes, en tant que spĂ©cialisĂ©s selon leurs vitesses, l’action que constitue cette coordination semble insĂ©parable des actions proprement physiques, telles que de pousser, soulever, accĂ©lĂ©rer, etc.

Newton s’est tirĂ© de cette difficultĂ© psychologique d’une maniĂšre fort intĂ©ressante, en attribuant Ă  Dieu lui-mĂȘme les sensations constitutives de l’espace et du temps (toujours les sensations et non pas les actions !) : l’espace et le temps deviennent donc le sensorium Dei (en attendant que Kant en fasse un sensorium hominis, mais propre au sujet transcendantal). Seulement, on retrouve immĂ©diatement, en cet absolu thĂ©ologique, le caractĂšre Ă©gocentrique des absolus aristotĂ©liciens. À faire de Dieu le centre de l’espace et du temps, il y a certes un progrĂšs de la dĂ©centration par rapport Ă  la conception d’un espace centrĂ© sur la terre elle-mĂȘme, et Newton pourrait rĂ©pondre, en paraphrasant Pascal, que le centre de ce cercle divin est partout et sa circonfĂ©rence nulle part ; mais, il y a tout de mĂȘme quelque anthropomorphisme Ă  charger ainsi l’auteur du monde du contrĂŽle permanent des mouvements et des vitesses, puisque le seul but de cette coordination surnaturelle est, en fin de compte, de rĂ©gler nos propres mĂštres et nos propres horloges, Ă©rigĂ©s en reflets directs de la sensation divine ! Et puis, la diffĂ©renciation mĂȘme du temps et de l’espace est aisĂ©ment rĂ©alisable aux faibles vitesses auxquelles nous vivons, qui nous permettent de dĂ©placer un caillou dans notre jardin sans avoir Ă  compter avec une croissance accĂ©lĂ©rĂ©e des arbres, une Ă©rosion immĂ©diate des montagnes ou un soulĂšvement prochain de l’écorce terrestre. Mais nous ne pouvons dĂ©jĂ  plus situer une Ă©toile par rapport Ă  une autre sans nous demander si son apparence perceptive correspond Ă  sa position actuelle ou a Ă©tĂ© expĂ©diĂ©e il y a quelques milliers d’annĂ©es. Or, en vivant Ă  une autre Ă©chelle, nous serions sans cesse embarrassĂ©s par des problĂšmes de ce genre, ayant Ă  coordonner dans l’espace des objets dont la perception correspondrait Ă  des moments diffĂ©rents du temps.

De plus, si les absolus newtoniens pouvaient s’appuyer sur les coordinations rationnelles constituĂ©es par la relativitĂ© du mouvement et la composition des vitesses, ils requĂ©raient, par ailleurs, l’existence d’une action Ă  distance de la force gravifique et d’une vitesse infinie, attribuĂ©e Ă  cette action : sur ces deux derniers points, il est clair que le thĂ©ocentrisme du sensorium spatio-temporel Ă©tait seul Ă  pouvoir masquer le caractĂšre presque magico-phĂ©nomĂ©niste de l’hypothĂšse, dernier hĂ©ritage des origines subjectives de la notion substantialiste de la force. Or, du jour oĂč ont Ă©tĂ© dĂ©couvertes la constance de la vitesse relative de la lumiĂšre, et l’impossibilitĂ© de rĂ©aliser une vitesse supĂ©rieure Ă  ce maximum, non seulement une action Ă  distance de vitesse infinie devenait impossible, mais l’ensemble des compositions spatio-temporelles s’est trouvĂ© modifié : dilatation des durĂ©es et contraction des longueurs en fonction de la vitesse du systĂšme de rĂ©fĂ©rence, nouvelle forme de composition des vitesses, solidaritĂ© Ă©troite entre l’espace, le temps et les mouvements physiques, etc. (voir § 3, sous V). De plus, dĂšs le moment oĂč la composition des vitesses dĂ©pend de leur rapport avec celle de la lumiĂšre, la masse elle-mĂȘme (du moins sous certaines de ses formes, dĂ©pendant de l’accĂ©lĂ©ration : p. ex. rapport de la force Ă  l’accĂ©lĂ©ration, capacitĂ© d’impulsion, etc.) doit ĂȘtre conçue comme variant avec la vitesse. La masse aussi cesse donc de conserver une valeur absolue, sauf sous sa seule forme de quantitĂ© de matiĂšre, Ă©valuĂ©e au nombre des Ă©lectrons. L’énergie, de son cĂŽtĂ© est entraĂźnĂ©e dans ce mouvement de relativation, mais elle acquiert un rapport d’équivalence avec la masse, avec laquelle elle devient donc interchangeable (Ă  un coefficient de proportionnalitĂ© prĂšs, qui est l’inverse du carrĂ© de la vitesse de la lumiĂšre).

Ces rĂ©sultats dĂ©jĂ  atteints par la thĂ©orie de la relativitĂ© restreinte, qui accordait encore un privilĂšge aux systĂšmes de rĂ©fĂ©rence galilĂ©ens, ont ensuite trouvĂ© une gĂ©nĂ©ralisation Ă©tonnante par l’assimilation de la gravitation elle-mĂȘme aux forces d’inertie (c’est-Ă -dire Ă  ces forces telles que la force centrifuge ou que la force dont nous sentons l’effet sur un vĂ©hicule en mouvement rectiligne qui change brusquement de vitesse). Le poids, ou expression de la gravitation, devient ainsi assimilable Ă  la masse inertiale et, de mĂȘme que le poids varie selon les points d’un champ de gravitation, de mĂȘme la force d’inertie, qui Ă©quivaut dĂ©sormais Ă  une force gravifique, peut ĂȘtre liĂ©e Ă  un « point d’univers » dĂ©terminĂ©, c’est-Ă -dire Ă  un point du continu spatio-temporel qui constitue ce que les relativistes appellent un « univers ». DĂšs lors, il suffira, pour rendre compte de ces « forces » n’inertie ou de gravitation, d’admettre que le continu formĂ© par l’espace-temps n’est pas euclidien, mais prĂ©sente des « courbures » : la gravitation reçoit dĂšs lors de la façon la plus directe, une explication gĂ©omĂ©trique et traduit simplement la structure de l’espace-temps. Mais inversement, si ce continu prĂ©sente de telles courbures, c’est qu’il est modifiĂ© au contact des masses, la force devenant de la sorte l’expression des structures spatio-temporelles influencĂ©es par leur contenu de masse. Il n’est donc plus besoin d’actions Ă  distance, la gravitation se transmettant de proche en proche le long des « lignes d’univers ». La mesure des courbures peut se faire directement, comme l’avait dĂ©jĂ  montrĂ© Gauss pour une surface, par l’emploi des coordonnĂ©es qui portent son nom : gĂ©nĂ©ralisĂ©es au continu spatio-temporel, elles permettent alors le calcul du fameux ds2 ou application du thĂ©orĂšme de Pythagore au systĂšme de coordonnĂ©es ainsi conçu.

Or, le rĂ©sultat stupĂ©fiant d’un tel Ă©branlement des notions paraissant le mieux Ă©tablies s’est trouvĂ©, indĂ©pendamment de la signification intellectuelle considĂ©rable apportĂ©e Ă  la solution du problĂšme de la gravitation, de permettre l’attribution d’une forme invariante aux lois de la nature quels que soient les systĂšmes de rĂ©fĂ©rence adoptĂ©s : « les lois de la nature sont indĂ©pendantes du systĂšme de rĂ©fĂ©rence choisi pour les reprĂ©senter », telle est la signification derniĂšre du principe de relativitĂ©. On constate ainsi l’extension considĂ©rable rĂ©alisĂ©e par la thĂ©orie d’Einstein Ă  partir de la relativitĂ© galilĂ©enne, mais selon un mĂȘme sens d’orientation Ă©pistĂ©mologique. Tant que le mouvement seul Ă©tait considĂ©rĂ© comme relatif, seuls les mouvements internes d’un systĂšme entraĂźnĂ© par un mouvement rectiligne et uniforme pouvaient ĂȘtre Ă©tudiĂ©s en faisant abstraction du mouvement d’entraĂźnement. Avec l’assimilation de la gravitation aux forces d’inertie, c’est indĂ©pendamment de tous les systĂšmes de rĂ©fĂ©rence que les lois de la nature peuvent ĂȘtre retrouvĂ©es identiques Ă  elles-mĂȘmes.

La premiĂšre question qui se pose, au point de vue Ă©pistĂ©mologique, est donc de dĂ©terminer le rapport entre l’absolu et le relatif, condition prĂ©alable de la comprĂ©hension des relations qui existent entre l’objet et le sujet connaissant, dans la physique de la relativitĂ©. À cet Ă©gard, on a pu dire de la thĂ©orie de la relativitĂ© qu’elle constituait un grand pas dans la direction de l’absolu. Dans un chapitre extrĂȘmement intĂ©ressant, et d’une remarquable objectivitĂ©, de ses Initiations Ă  la physique, intitulĂ© « Du relatif Ă  l’absolu », Max Planck conclut : « la thĂ©orie de la relativitĂ©, si souvent mal comprise, non seulement n’a pas supprimĂ© l’absolu, mais encore a fait ressortir mieux que jamais combien la physique est liĂ©e Ă  un monde extĂ©rieur absolu » 43. Et É. Meyerson insiste sur le fait que la relativitĂ© est une « thĂ©orie du rĂ©el » 44. Qu’il en soit ainsi, cela tombe sous le sens, et ne peut ĂȘtre contestĂ© que par ces positivistes de nuance solipsiste pour lesquels « l’absolu » ne se trouve que dans nos impressions personnelles », comme le dit Planck en pensant sans doute aux disciples de Mach. Quant Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, dont nous dĂ©fendons ici le principe et qui est relativiste par mĂ©thode et en tous les domaines, il va de soi qu’elle ne saurait nier a priori l’existence d’un absolu ; mais elle voudrait aussi, pour avoir le droit d’en parler, qu’on puisse l’atteindre indĂ©pendamment des systĂšmes de rĂ©fĂ©rence constituĂ©s par les mentalitĂ©s historiques successives. DĂšs lors, et pour demeurer fidĂšle Ă  ses mĂ©thodes psychologique et historico-critique, l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique demande simplement si cet absolu mis en Ă©vidence par la thĂ©orie de la relativitĂ© est dĂ©finitif, et s’il est au moins de mĂȘme nature que ceux auxquels sont parvenues les interprĂ©tations des niveaux historiques prĂ©cĂ©dents.

Or, sur le premier point, l’autoritĂ© de Planck, qui parle de l’absolu en technicien de la science et non pas en thĂ©oricien, est un tĂ©moignage de valeur exceptionnelle : « Qui pourrait nous garantir qu’un concept auquel nous attribuons aujourd’hui un caractĂšre absolu, ne devra pas ĂȘtre considĂ©rĂ© plus tard comme relatif, en se plaçant Ă  un point de vue nouveau, et cĂ©der la place Ă  un autre absolu de caractĂšre plus Ă©levé ? À cette question il n’y a qu’une rĂ©ponse : d’aprĂšs tout ce que nous savons personnellement et que nous avons appris, il n’y a personne au monde qui puisse nous donner une telle assurance. Bien plus, nous devons tenir pour trĂšs certain que jamais nous ne parviendrons Ă  Ă©treindre vĂ©ritablement l’absolu. Ce dernier n’est bien plutĂŽt, pour nous, qu’un but idĂ©al : nous l’avons toujours devant les yeux mais ne l’atteindrons jamais » (p. 143). Quant au « rĂ©el » d’É. Meyerson, il est fait en partie comme on le sait, de concepts « dĂ©duits » puis « hypostasiĂ©s » dans le monde extĂ©rieur, et, en partie, de diversitĂ© irrationnelle tenant Ă  ce monde lui-mĂȘme : il s’agit donc d’un rĂ©el pour ainsi dire vicariant, dont É. Meyerson nous montre lui-mĂȘme qu’il change d’aspect au fur et Ă  mesure de l’élaboration des thĂ©ories. Le fidĂšle commentateur du grand Ă©pistĂ©mologiste, A. Metz, se demande comment L. Brunschvicg (dont il a d’ailleurs bien mal saisi la pensĂ©e) « a pu s’y tromper ? C’est que la rĂ©alitĂ©, l’ontologie que postule la nouvelle thĂ©orie [la relativitĂ©] n’est pas celle du sens commun, et que mĂȘme elle s’en Ă©carte plus que les ontologies construites par les thĂ©ories scientifiques antĂ©rieures » 45. Or, cette variation des « ontologies » qu’avoue ainsi A. Metz, est prĂ©cisĂ©ment le principal argument sur lequel s’appuie la thĂšse de Brunschvicg dont A. Metz se croit aux antipodes en la rĂ©duisant Ă  ceci « que le concept de causalitĂ© a beaucoup variĂ© depuis les origines de la pensĂ©e scientifique » !

À constater les choses sans parti pris il faut donc reconnaĂźtre que chaque thĂ©orie scientifique, d’Aristote Ă  Einstein, cherche Ă  dĂ©gager un absolu au travers des systĂšmes de rĂ©fĂ©rence considĂ©rĂ©s comme relatifs, mais que cet absolu se transforme notablement lui-mĂȘme d’une thĂ©orie Ă  l’autre. Rien n’est plus instructif, Ă  cet Ă©gard, que la comparaison des absolus einsteiniens avec ceux de la mĂ©canique classique. Tous les grands principes sont sauvĂ©s, nous dit Planck, et cela est vrai. Mais ils sont en mĂȘme temps tous transformĂ©s ! Le principe d’inertie n’est plus celui de GalilĂ©e : il embrasse la gravitation et non plus seulement le mouvement rectiligne et uniforme au sens galilĂ©en. Il devient ainsi conservation d’une « impulsion d’univers » et non plus seulement d’un mouvement dans l’espace. La conservation de l’énergie est maintenue, mais il ne s’agit plus du mĂȘme principe, puisqu’il y est englobĂ© une « énergie de repos » intĂ©rieure aux masses et que l’énergie acquiert une inertie. La conservation de la masse est maintenue elle aussi en un sens, mais sous une forme fusionnĂ©e avec l’énergie elle-mĂȘme et en dissociant les diffĂ©rents aspects de la notion de masse : la conservation de la quantitĂ© de matiĂšre se rĂ©duit alors Ă  celle du nombre des Ă©lectrons (jusqu’au jour oĂč l’on verra quelque Ă©lectron se dissocier). Bref, tout est conservĂ©, mais sous une forme nouvelle, qui eĂ»t plongĂ© dans la stupĂ©faction un physicien des environs de 1880 ; dĂšs lors, certains absolus anciens sont devenus relatifs et inversement certaines rĂ©alitĂ©s essentiellement relatives sont devenues des absolus comme la vitesse relative de la lumiĂšre, qui prend mĂȘme le rang de vitesse maximum (en un sens comparable au zĂ©ro absolu de tempĂ©rature).

L’invariance des lois de la nature indĂ©pendamment des systĂšmes de rĂ©fĂ©rences, qui devient beaucoup plus grande dans la thĂ©orie de la relativitĂ© que dans la physique classique, prend alors un sens nouveau, d’une Ă©vidente portĂ©e Ă©pistĂ©mologique. Les termes intervenant dans les rapports qui constituent ces lois varient d’un systĂšme Ă  l’autre de rĂ©fĂ©rence, en tant qu’ils expriment un espace, une durĂ©e, une masse, une forme, etc. Mais ces variations sont solidaires les unes des autres et constituent donc un systĂšme de covariances : c’est cette covariation des termes qui assure alors la fixitĂ© des rapports comme tels, c’est-Ă -dire des lois de la nature, dont l’invariance rĂ©sulte ainsi d’une covariance et non pas d’une fixitĂ© statique (et illusoire parce que relative Ă  un seul systĂšme considĂ©rĂ© de rĂ©fĂ©rences).

Affirmer que les lois de la nature sont devenues indĂ©pendantes de tout systĂšme de rĂ©fĂ©rence, c’est-Ă -dire qu’il existe un absolu distinct du relatif au moyen duquel on l’atteint, c’est donc exprimer la vĂ©ritĂ© Ă©pistĂ©mologique suivante : que l’invariance de cet absolu dĂ©pend du systĂšme des transformations opĂ©ratoires utilisĂ©es pour coordonner entre eux les systĂšmes de rĂ©fĂ©rence. Autrement dit, que l’on rende Ă  l’espace, au temps, Ă  la masse, etc., leur absoluitĂ© antĂ©rieure, et les lois de la nature cesseront d’ĂȘtre invariantes, mais que l’on relativise ces anciens absolus spatio-temporels et l’on rend invariants de nouveaux absolus
 Cela ne signifie naturellement pas que le systĂšme des transformations opĂ©ratoires utilisĂ© pour coordonner les systĂšmes de rĂ©fĂ©rences soit arbitraire et non pas conforme aux donnĂ©es de l’expĂ©rience : mais, si intimes que soient les rapports entre l’expĂ©rience et les nouvelles transformations opĂ©ratoires, ou plutĂŽt prĂ©cisĂ©ment parce que ces rapports sont de plus en plus intimes, il y a solidaritĂ© nĂ©cessaire entre les nouveaux absolus et les nouvelles relativations adoptĂ©es.

Quelle est alors la part du sujet et la part de l’objet dans la connaissance constituĂ©e par une telle physique ? En premier lieu, bien plus encore que dans la relativitĂ© galilĂ©enne, les actions du sujet font partie intĂ©grante du systĂšme des transformations objectives qu’il s’agit pour lui de connaĂźtre. Dans l’univers d’Aristote, le sujet contemple du dehors un monde immobile et tout l’effort de dĂ©centration qui lui est demandĂ© consiste Ă  se situer spatialement comme une partie dans le tout : les autres parties du tout lui sont alors donnĂ©es telles quelles par intuition directe. Dans l’univers de Copernic, de GalilĂ©e et de Newton, le sujet est en mouvement et ses actions font donc dĂ©jĂ  partie intĂ©grante d’un systĂšme cinĂ©matique et mĂ©canique qu’il ne parviendra ainsi Ă  dominer que par une dĂ©centration opĂ©ratoire consistant Ă  mettre les mouvements en rĂ©ciprocitĂ© les uns par rapport aux autres. De ce point de vue, il n’y a plus intuition immĂ©diate des mouvements : c’est par la dĂ©duction et le calcul, donc par une construction opĂ©ratoire, que le sujet se situe. Mais, par ailleurs, en possession d’un espace et d’un temps absolus, il croit atteindre directement un vaste domaine du rĂ©el soustrait Ă  toute relativitĂ©. Dans la mĂ©canique relativiste, au contraire, ses estimations spatiales et temporelles, avec tout ce qu’elles entraĂźnent, sont elles-mĂȘmes relatives, c’est-Ă -dire qu’elles sont partie intĂ©grante d’un systĂšme de transformations objectives dont elles demeurent solidaires : le mĂštre et l’horloge que construit le sujet ne sont ainsi plus extĂ©rieurs aux longueurs ou aux durĂ©es Ă  mesurer, mais ils sont modifiĂ©s par des transformations qu’ils ne suffisent plus Ă  constater simplement et qu’il s’agit de reconstituer dĂ©ductivement. Le mesurĂ© et le mesurant, comme l’a profondĂ©ment exprimĂ© L. Brunschvicg, sont devenus interdĂ©pendants et c’est de leur rĂ©ciprocitĂ© qu’il s’agit de tirer l’invariance des lois Ă  Ă©tablir.

Or, que cela signifie-t-il du point de vue de la nature du rĂ©el (du rĂ©el considĂ©rĂ© Ă  ce niveau, cela s’entend) et de celle de l’activitĂ© du sujet ? Sur ce point dĂ©licat, les plus graves mĂ©prises se sont parfois produites et les discussions sont, Ă  coup sĂ»r, devenues enchevĂȘtrĂ©es Ă  un degrĂ© tel que l’on n’est plus certain du sens des mots qu’emploient les auteurs. Les uns parlent du sujet dans le sens exclusif de la perception et des sensations, tandis que les autres entendent par sujet le sujet jugeant et mesurant, c’est-Ă -dire lisant les indications de son mĂštre et de son horloge et dĂ©duisant le rĂ©el de la coordination de ses lectures. Mais, de ce second point de vue encore, il y a Ă©quivoque dans le vocabulaire : É. Meyerson appelle « objet » le produit de la mesure et de la dĂ©duction, tandis que L. Brunschvicg rattache au sujet l’activitĂ© de mesurer (d’oĂč les mĂ©prises d’A. Metz Ă  son endroit). Ces malentendus dĂ©montrent d’ailleurs Ă  eux seuls combien l’on se trouve dans la thĂ©orie de la relativitĂ©, en prĂ©sence d’un nouveau type d’interaction entre le sujet et l’objet.

Pour chercher Ă  se dĂ©gager, il convient avant tout d’écarter la dĂ©plorable psychologie qui a fait croire Ă  tant de bons esprits que la source des connaissances Ă©tait la sensation seule, alors que la sensation est elle-mĂȘme relative Ă  l’action. Il s’ensuit que Mach, suivi par Enriques et bien d’autres, croit atteindre Ă  la fois le sujet et l’objet en faisant l’« analyse des sensations ». D’oĂč l’interprĂ©tation de la relativitĂ© de son disciple Petzoldt, qui compare Einstein Ă  Protagoras et rĂ©duit le relatif Ă  la subjectivitĂ© sensible. Mais inversement É. Meyerson, faute d’une thĂ©orie suffisante de la perception (voir chap. III § 4), se facilite un peu la tĂąche, dans sa rĂ©futation de l’idĂ©alisme, en dĂ©clarant que « le retour vers un idĂ©alisme prenant son point de dĂ©part dans la sensation sera d’autant plus malaisĂ© que la thĂ©orie physique se sera Ă©loignĂ©e davantage du moi sentant » 46. En effet, si l’on fonde avec Brunschvicg l’idĂ©alisme sur le jugement, c’est-Ă -dire justement sur cette « dĂ©duction » qui, selon Meyerson, conduit au rĂ©el, on peut voir dans la relativitĂ© un courant favorable Ă  l’interprĂ©tation idĂ©aliste. Quant Ă  la psychologie que nous dĂ©fendrons, elle consiste prĂ©cisĂ©ment Ă  soutenir que l’activitĂ© du sujet consiste Ă  l’affranchir de son Ă©gocentrisme, c’est-Ă -dire entre autres Ă  l’éloigner de l’intuition sensible au profit d’un systĂšme d’opĂ©rations reliant indissociablement le sujet et l’objet. Ni le vocabulaire rĂ©aliste ni le langage idĂ©aliste ne conviennent donc Ă  l’expression du relativisme einsteinien, qui est, par excellence, une manifestation de cette dĂ©centration.

En effet, la thĂ©orie de la relativitĂ© rĂ©serve une part infiniment plus grande Ă  l’activitĂ© du sujet, ainsi entendue, que la mĂ©canique classique et a fortiori, que la physique d’Aristote. Et, non seulement elle accroĂźt la nĂ©cessitĂ© de son intervention, mais encore elle prolonge, avec une singuliĂšre nettetĂ©, sur le plan de la pensĂ©e scientifique, toute la sĂ©rie des Ă©tapes qui orientent cette activitĂ©, de l’égocentrisme perceptif Ă  la dĂ©centration opĂ©ratoire, et, dans le domaine du dĂ©veloppement historique des opĂ©rations, de l’égocentrisme ontologique d’Aristote Ă  la dĂ©centration copernicienne et cartĂ©sienne.

DĂšs la perception elle-mĂȘme, l’activitĂ© du sujet se marque par une dĂ©centration qui corrige, en les coordonnant, les centrations successives Ă  effets respectifs dĂ©formants (voir chap. II § 4). Or, dĂšs ce travail initial de l’activitĂ© perceptive et de l’intelligence, lequel constitue donc dĂ©jĂ  en un sens une mise en rĂ©ciprocitĂ© des systĂšmes de rĂ©fĂ©rences, se pose (comme nous l’avons vu plus haut, § 2 et 3 du prĂ©sent chapitre) le problĂšme de la correction des fausses impressions de simultanĂ©itĂ© et de succession, des dilatations ou des contractions de la durĂ©e, et mĂȘme, comme nous l’avons montrĂ© antĂ©rieurement (chap. II § 4 et 7), de la correction des contractions et dilatations des longueurs apparentes. Bien entendu, ces faits n’ont rien de directement commun avec les mesures scientifiques du temps et de l’espace en physique de la relativité 47 mais ils dĂ©montrent de la maniĂšre la plus Ă©vidente (et c’est tout ce que nous voulons en tirer ici) que l’activitĂ© du sujet se manifeste dĂšs le niveau sensori-moteur le plus Ă©lĂ©mentaire par une « dĂ©centration » (nous avons appelĂ© ainsi, en thĂ©orie des perceptions, la coordination des centrations successives), c’est-Ă -dire par une mise en rĂ©ciprocitĂ© des points de vue. Au niveau de la reprĂ©sentation intuitive et prĂ©opĂ©ratoire, Ă©galement, nous avons vu que les difficultĂ©s essentielles de l’intuition tenaient Ă  une « centration », due non plus aux fixations du regard ou des organes sensoriels, mais Ă  l’assimilation des objets Ă  l’activitĂ© propre momentanĂ©e, cet « égocentrisme » Ă©tant peu Ă  peu corrigĂ© par les articulations progressives de l’intuition, dont la mobilitĂ© et la rĂ©versibilitĂ© croissantes aboutissent aux opĂ©rations concrĂštes. La naissance des opĂ©rations rationnelles est donc due essentiellement Ă  une dĂ©centration et Ă  une coordination corrĂ©latives des points de vue ou des diffĂ©rents systĂšmes de rĂ©fĂ©rence attachĂ©s aux actions ou aux intuitions successives ; elle l’est surtout Ă  une dĂ©centration et Ă  une coordination des points de vue ou systĂšmes de rĂ©fĂ©rence liĂ©s aux diffĂ©rents individus (observateurs) obligĂ©s de mettre leurs perspectives en rĂ©ciprocitĂ©. À cet Ă©gard, nous avons constatĂ© que les premiĂšres mesures spatiales ou temporelles supposaient un mĂ©canisme opĂ©ratoire dĂ©jĂ  fort complexe, donc toute une activitĂ© du sujet dĂ©centrant ses actions et intuitions immĂ©diates au profit de la coordination et du mouvement. Le rĂŽle du sujet dans la connaissance ne se rĂ©duit donc pas Ă  la sensation, mais consiste en compositions opĂ©ratoires, et c’est la confusion de ces deux termes opposĂ©s, et mĂȘme situĂ©s aux vĂ©ritables antipodes l’un de l’autre, qui seule explique les malentendus compliquant les discussions sur le rĂŽle du sujet dans la connaissance relativiste.

Lorsque le capitaine Metz, avec le rĂ©alisme d’un officier d’artillerie, nous avertit : « Qu’on ne s’y trompe pas, en effet, chaque fois que nous parlons d’un observateur opposĂ© Ă  un autre observateur, il ne s’agit nullement d’une opposition plus ou moins philosophique de deux conceptions ou de deux images mentales, mais d’une diffĂ©rence rĂ©ellement enregistrĂ©e par les appareils de mesure » 48, il a l’air de croire que le temps relatif s’impose Ă  nous grĂące aux simples constatations que pourrait faire, sur une horloge, le plus passif des sujets inventĂ©s par la philosophie empiriste. Or, nous venons de rappeler que dĂ©jĂ  la lecture du temps et de l’espace absolus sur une horloge ou un mĂštre supposent un mĂ©canisme opĂ©ratoire singuliĂšrement moins simple qu’on ne l’imagine avant d’avoir examinĂ© de prĂšs sa formation chez l’enfant. Lorsqu’il s’agira maintenant de coordonner les lectures faites sur deux horloges Ă  distance, situĂ©es sur des mobiles de vitesses trĂšs diffĂ©rentes, que signifiera la constatation du fait ? Les observateurs (nous parlons bien de physiciens qui lisent leurs appareils, et non pas de « philosophes » rĂ©duits Ă  leurs « images mentales ») Ă©tant eux-mĂȘmes entraĂźnĂ©s avec leurs systĂšmes de rĂ©fĂ©rences, et les mesurants Ă©tant donc modifiĂ©s par le processus mĂȘme qu’il s’agit de mesurer, la constatation de la relativitĂ© du temps ne consiste donc plus en une simple perception de la position des aiguilles : il s’agit au contraire d’interprĂ©ter cette donnĂ©e au moyen d’un groupe d’opĂ©rations, qui coordonnent l’ensemble des rapports en jeu, c’est-Ă -dire l’ensemble des relations Ă©tablies entre les lectures perceptives 49. L’activitĂ© du sujet n’est donc plus assimilable Ă  une « sensation » qui apprĂ©hende un ou plusieurs objets sensibles, mais Ă  une intelligence obligĂ©e de se dĂ©centrer de tout ce qui constitue son absolu habituel pour mettre en rĂ©ciprocitĂ© son systĂšme de rĂ©fĂ©rence avec les autres et en dĂ©gager la co-variation. Quel est alors le mode de « rĂ©alité » que saisit cette intelligence ? Ce n’est plus une rĂ©alitĂ© sensible, telle que la qualitĂ© propre Ă  un objet, ni une qualitĂ© gĂ©nĂ©rale caractĂ©ristique d’une classe d’objets, ni un rapport simple, mais c’est un certain rapport de rapports, c’est-Ă -dire une rĂ©alitĂ© si difficile Ă  apercevoir qu’il a fallu plus de 25 siĂšcles Ă  la science occidentale pour se douter de son existence. Nous ne nions nullement que ce systĂšme de rapports soit « rĂ©el », encore qu’il faille nous mettre Ă  chercher ce que ce terme signifie en l’espĂšce, mais nous devons bien constater que, pour le saisir, le sujet est dorĂ©navant astreint Ă  un travail incomparablement plus actif que celui du pĂ©ripatĂ©ticien, qui synchronisait avec l’ombre lunaire de son « polos » le passage d’une Ă©toile localisĂ©e par rapport Ă  la terre, ou que celui du newtonien, qui tenait compte des mouvements relatifs mais se fiait au temps absolu.

L’activitĂ© opĂ©ratoire du sujet, constructive de rapports et coordinatrice d’actions, est donc proportionnelle Ă  l’importance des Ă©lĂ©ments « relatifs » qu’il s’agit de composer entre eux, et cela parce qu’ils exigent une dĂ©centration d’autant plus grande par rapport au moi percevant. Jusqu’à ce point, nous croyons demeurer dans l’évidence pure.

Cela posĂ©, le problĂšme est de caractĂ©riser le mode de rĂ©alitĂ© qui s’attache, d’une part, aux Ă©lĂ©ments covariants qui dĂ©finissent donc le « relatif » du systĂšme, et, d’autre part, aux Ă©lĂ©ments invariants qui constituent les absolus propres Ă  la thĂ©orie de la relativitĂ©. L’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique n’ayant pas Ă  choisir en bloc entre l’idĂ©alisme et le rĂ©alisme, mais uniquement Ă  dĂ©gager les « directions » de pensĂ©e, il s’agit donc essentiellement de chercher Ă  dĂ©terminer dans quelle direction s’est orientĂ©e Ă  ce double point de vue la physique relativiste par rapport Ă  la mĂ©canique classique ou Ă  la physique d’Aristote.

Or, dans la mesure oĂč la succession de ces trois grandes Ă©tapes de la pensĂ©e physique est caractĂ©risĂ©e par une suite de dĂ©centrations toujours plus grandes, exigĂ©es du sujet, donc par une activitĂ© opĂ©ratoire toujours plus nĂ©cessaire pour assurer le contact avec les « faits », on peut soutenir rĂ©ciproquement que l’objet physique recule Ă  une distance croissante Ă  partir de l’expĂ©rience directe. L’expĂ©rience est, en effet, d’autant plus phĂ©nomĂ©niste que le sujet demeure plus Ă©gocentrique : le phĂ©nomĂ©nisme exprimant la surface du rĂ©el tel qu’il apparaĂźt au sujet, et l’égocentrisme exprimant l’aspect le plus immĂ©diat ou le plus local, donc aussi le plus superficiel, de l’activitĂ© propre, on peut dire que l’union initiale du phĂ©nomĂ©nisme et de l’égocentrisme exprime ainsi la limite commune Ă  l’objet et au sujet, la plus extĂ©rieure Ă  tous deux Ă  la fois. Mais, inversement ; plus le sujet est actif dans le sens de la dĂ©centration coordinatrice, et plus s’ensuivra un double mouvement corrĂ©latif : mouvement d’intĂ©riorisation chez le sujet qui, en multipliant ses compositions opĂ©ratoires, les subordonne toujours davantage aux coordinations gĂ©nĂ©rales de son action, et qui Ă©labore ces coordinations en systĂšmes d’autant plus gĂ©nĂ©raux qu’ils s’approfondissent davantage par analyse rĂ©flexive (c’est-Ă -dire par remaniement des principes) ; mouvement d’extĂ©riorisation, d’autre part, dans l’objet qui, au fur et Ă  mesure de la dĂ©centration opĂ©ratoire, est davantage construit ou « dĂ©duit », et s’éloigne d’autant plus des objets immĂ©diats ou proches conçus, durant les stades antĂ©rieurs, comme indĂ©pendants de l’observateur (mais reconnus aprĂšs coup comme relatifs Ă  lui). Seulement, il est clair que ce double processus ne peut prĂ©senter de signification que dans l’hypothĂšse d’une activitĂ© dĂ©ductive ne se bornant pas Ă  la seule identification. Si l’on considĂšre la raison comme demeurant toujours semblable Ă  elle-mĂȘme, et son unique fonction comme se rĂ©duisant Ă  l’identification, l’affirmation prĂ©cĂ©dente revient Ă  la tautologie que voici : plus le sujet dĂ©duit et plus l’objet est dĂ©duit. Dans l’hypothĂšse, au contraire, oĂč la raison s’élabore paliers par paliers et en fonction de ses dĂ©centrations successives Ă  partir de l’action perceptive immĂ©diate, ses compositions opĂ©ratoires se dĂ©velopperont selon un processus Ă  la fois constructif et rĂ©flexif : elles auront alors pour effet de reculer sans cesse l’objet, en le dĂ©tachant toujours davantage de ses adhĂ©rences subjectives initiales, et de l’extĂ©rioriser en fonction mĂȘme des coordinations reliant les uns aux systĂšmes de rĂ©fĂ©rence et leurs transformations « relatives ». En d’autres termes, c’est dans la mesure oĂč la raison se construit que l’objet s’extĂ©riorise, car il ne saurait s’objectiver qu’en s’appuyant sur les compositions opĂ©ratoires du sujet, en vertu (une fois de plus) de ce fait que les processus de dĂ©centration constituent une condition nĂ©cessaire de la coordination.

À cet Ă©gard, la comparaison entre la formation des instruments dĂ©ductifs et les divers modes de l’expĂ©rience, aux trois niveaux de la physique d’Aristote, de la mĂ©canique classique et de la mĂ©canique relativiste, est extrĂȘmement frappante. Dans la physique d’Aristote, l’expĂ©rience demeure phĂ©nomĂ©niste et la dĂ©duction, purement qualitative, la suit presque servilement. La mĂ©canique classique est au contraire rĂ©sultĂ©e de la constitution simultanĂ©e d’un type nouveau d’expĂ©rience, systĂ©matique et objective, ainsi que des formes de dĂ©duction mathĂ©matiques nĂ©cessaires Ă  sa lecture et Ă  son interprĂ©tation : la gĂ©omĂ©trie analytique et le calcul infinitĂ©simal. Or, dans le cas de la thĂ©orie de la relativitĂ© la situation est renversĂ©e de façon vĂ©ritablement saisissante : ce sont les instruments gĂ©omĂ©triques et analytiques de la dĂ©duction dont la construction a ici prĂ©cĂ©dĂ©, et de beaucoup, leur application Ă  l’expĂ©rience. La gĂ©omĂ©trie riemanienne, qui exprime les courbures du champ gravifique, est nĂ©e d’une gĂ©nĂ©ralisation de l’espace faisant abstraction d’un postulat d’évidence intuitive, mais que sa non-dĂ©monstrabilitĂ© avait montrĂ© non nĂ©cessaire. Quant au calcul tensoriel dĂ» Ă  Ricci et Ă  LĂ©vi-Civita, dont l’emploi s’est rĂ©vĂ©lĂ© Ă©galement indispensable Ă  la mĂ©canique relativiste, il est nĂ© lui aussi d’une gĂ©nĂ©ralisation toute thĂ©orique, rendant absolu le calcul diffĂ©rentiel en le dĂ©tachant de tout systĂšme de rĂ©fĂ©rences. Ce sont les produits de la gĂ©nĂ©ralisation mathĂ©matique formelle qui se sont ainsi trouvĂ©s, bien aprĂšs leur Ă©laboration, servir de cadre aux expĂ©riences de la physique relativiste. En d’autres termes, c’est (comme nous l’avons vu au chap. III) en tournant le dos, si l’on ose dire, Ă  la rĂ©alitĂ© immĂ©diate que l’on a construit les instruments dĂ©ductifs adaptĂ©s Ă  l’expĂ©rience plus profonde (parce que d’échelles sans rapport avec celle de l’expĂ©rience quotidienne) et cela des annĂ©es avant d’imaginer la possibilitĂ© mĂȘme de ces nouveaux contacts avec le rĂ©el.

Il existe donc une relation Ă©vidente entre l’extĂ©riorisation progressive de l’objet, qui recule Ă  une distance toujours plus grande de l’expĂ©rience immĂ©diate, et l’intĂ©riorisation graduelle des opĂ©rations du sujet, qui s’éloignent corrĂ©lativement de l’action effective pour se transformer en actions virtuelles et toujours plus irrĂ©alisables, mais dont la formalisation traduit leurs coordinations de plus en plus gĂ©nĂ©rales. Le point de jonction initial entre l’objet et le sujet est l’espace, dont nous avons vu la double nature mathĂ©matique et physique selon qu’il exprime simplement les coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action ou qu’il y englobe les actions spĂ©cialisĂ©es portant sur les objets. Au dĂ©part, ces deux espaces, celui de l’action comme telle et celui des objets sur lesquels elle procĂšde, sont indiffĂ©renciĂ©s, bien que dissociables par l’analyse. Mais ils se diffĂ©rencient ensuite de plus en plus et cette diffĂ©renciation constitue prĂ©cisĂ©ment l’expression la plus directe du processus plus Ă©tendu que nous Ă©tudions maintenant : dans la mesure oĂč le sujet dĂ©centre son point de vue par rapport Ă  l’objet, il extĂ©riorise celui-ci, d’une part, mais il s’oblige rĂ©ciproquement Ă  des coordinations opĂ©ratoires qui ont pour double effet d’intĂ©rioriser sa pensĂ©e et d’enrichir l’objet des cadres nouveaux auxquels il l’assimile. Il s’ensuit que plus le sujet affinera ses schĂšmes mathĂ©matiques et plus la nature de l’objet dĂ©centrĂ© et extĂ©riorisĂ© s’avĂšrera distincte de ce rĂ©el du sens commun qui est encore imprĂ©gnĂ© d’élĂ©ments subjectifs au sens d’égocentriques, parce que demeurant phĂ©nomĂ©niste. Mais en s’extĂ©riorisant graduellement, l’objet ne perd nullement contact avec le sujet, puisque ce sont les coordinations opĂ©ratoires de celui-ci qui seules permettent cette dĂ©centration et cette extĂ©riorisation.

En quoi consistent alors ces modes de rĂ©alitĂ© toujours plus extĂ©riorisĂ©s, parce que toujours moins anthropomorphiques qu’atteint la pensĂ©e physique ? D’une part, le « relatif », c’est-Ă -dire l’ensemble des covariations inhĂ©rentes aux systĂšmes de rĂ©fĂ©rence, traduit les coordinations opĂ©ratoires elles-mĂȘmes que le sujet Ă©labore du seul fait de sa dĂ©centration. D’autre part, les « absolus », c’est-Ă -dire les invariants dĂ©couverts au travers de ces transformations covariantes, ne sont dĂ©duits que grĂące Ă  la relativation croissante de celles-ci. Il y a donc cercle et c’est pourquoi jamais ces absolus ne sont atteints en eux-mĂȘmes.

Dans le cas particulier de la thĂ©orie de la relativitĂ©, ce contact permanent du sujet et de l’objet se traduit, avec une nettetĂ© jamais Ă©galĂ©e jusque lĂ  (malgrĂ© le rĂȘve cartĂ©sien), par une gĂ©omĂ©trisation du rĂ©el lui-mĂȘme. Celle-ci rĂ©sulte effectivement, en partie, des progrĂšs rĂ©flexifs rĂ©alisĂ©s par la gĂ©omĂ©trie abstraite due aux coordinations mentales du sujet. Mais cette gĂ©omĂ©trisation de l’objet physique s’engage par ailleurs dans une direction que ni Descartes ni la mĂ©canique classique n’auraient pu prĂ©voir, et qui est prĂ©cisĂ©ment conforme au schĂ©ma de dĂ©centration et de coordination combinĂ©es exprimant l’ensemble du dĂ©veloppement : elle s’oriente dans le sens d’une diffĂ©renciation accrue entre l’espace physique et l’espace gĂ©omĂ©trique, bien que celui-ci serve d’instrument nĂ©cessaire de coordination Ă  celui-lĂ .

En effet, l’espace physique, selon la thĂ©orie de la relativitĂ©, fait corps avec son contenu mĂȘme, au lieu de constituer un simple contenant. L’espace qui, pour Aristote, dirigeait les mobiles en leur assignant comme but un lieu propre, Ă©tait devenu indiffĂ©rent aux mouvements, dans la mĂ©canique classique.

Dans la mĂ©canique de la relativitĂ©, il y a bien isotropie de la lumiĂšre et il subsiste bien des mouvements inertiaux, mais ce sont les courbures de l’espace qui dĂ©terminent les trajectoires, d’oĂč la gĂ©omĂ©trisation de la gravitation. Il y a plus : la matiĂšre se rĂ©sorbe partiellement dans l’espace, dont les « rides » expriment les qualitĂ©s physiques elles-mĂȘmes. La physique fusionne ainsi en partie avec la gĂ©omĂ©trie des objets, en ce sens que l’espace n’est plus un contenant qui agit sur son contenu, comme chez Aristote, ou indiffĂ©rent Ă  son contenu comme chez Descartes : il n’y a plus ni contenant ni contenu, mais un seul tout dont les divers aspects se tiennent indissolublement, et un tout quadrimensionnel, c’est-Ă -dire incorporant le temps aux dimensions de l’espace. Ainsi le mode d’existence auquel tend la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle sous son aspect relatif n’est autre qu’un systĂšme de coordinations spatiales englobant les covariations physiques elles-mĂȘmes, tandis que les absolus sont les singularitĂ©s des champs spatio-temporel, dĂ©celable de façon invariante au travers de tous les systĂšmes de rĂ©fĂ©rences.

Il s’ensuit alors deux consĂ©quences d’une importance Ă©pistĂ©mologique considĂ©rable. La premiĂšre, sur laquelle nous aurons Ă  revenir, tient Ă  la nature de l’explication physique. À rattacher la physique au spatial, on n’identifie pas sans plus le supĂ©rieur Ă  l’infĂ©rieur, au sens du complexe au simple, d’oĂč les rĂ©sistances irrĂ©ductibles du « divers » Ă  l’identification (telles que, selon Meyerson, « la science, en progressant, inclut plus d’irrationnel dans ses explications » 50). Il se trouve, au contraire, que l’assimilation est rĂ©ciproque : si la courbure d’univers explique le fait physique, elle dĂ©pend elle-mĂȘme de la quantitĂ© des particules matĂ©rielles prĂ©sentes. Autrement dit, l’explication n’est une rĂ©duction ni dans un sens ni dans l’autre, mais une composition englobant le supĂ©rieur et l’infĂ©rieur dans un mĂȘme systĂšme de transformations. Expliquer une propriĂ©tĂ© matĂ©rielle par une courbure de l’espace, ce n’est donc ni supprimer la premiĂšre au profit de la seconde, ni l’inverse, ni toutes les deux au profit d’un troisiĂšme terme : c’est rĂ©unir les caractĂšres de l’une et de l’autre en un systĂšme opĂ©ratoire qui rende compte Ă  la fois de leurs transformations respectives et de leurs Ă©changes, c’est-Ă -dire qui explique Ă  la fois le divers et l’identique. Bien entendu, les notions invoquĂ©es (masse, Ă©nergie, mouvement, espace, etc.) prennent par cela mĂȘme un sens diffĂ©rent de celui qu’elles avaient dans le systĂšme antĂ©rieur, dans lequel leur assimilation rĂ©ciproque n’était pas possible ; c’est en cela que consiste la dĂ©centration qui les dĂ©subjective et les extĂ©riorise par rapport Ă  l’action ordinaire ; mais ce sens nouveau qu’elles acquiĂšrent n’anĂ©antit pas leur diversité : il permet simplement de la composer en un seul tout organisĂ© de transformations solidaires. Ce processus de composition, qui constitue proprement la causalitĂ©, n’est donc ni la simple inclusion logique des lois les unes dans les autres, dont le positivisme dĂ©clare se contenter, ni l’identification qui Ă©choue par dĂ©finition, puisqu’elle provoque la rĂ©sistance du non-identique : il est essentiellement opĂ©ratoire, c’est-Ă -dire qu’il reconstruit la variation en mĂȘme temps que l’invariant, conformĂ©ment Ă  ce qu’est l’effort constant de toute pensĂ©e physique (et mathĂ©matique).

En second lieu, par le fait que la composition ainsi obtenue dans l’explication einsteinienne de la gravitation rejoint l’espace lui-mĂȘme, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment le point de dĂ©part commun Ă  l’extĂ©riorisation de l’objet et Ă  l’intĂ©riorisation des opĂ©rations dĂ©ductives du sujet, la thĂ©orie de la relativitĂ© fournit une indication particuliĂšrement suggestive sur ce que pourrait ĂȘtre la direction propre de la pensĂ©e physique. Que l’extĂ©riorisation toujours plus dĂ©centrĂ©e de l’objet aboutisse en fin de compte Ă  une gĂ©omĂ©trisation, n’est-ce pas le meilleur indice que cette extĂ©riorisation est solidaire de l’intĂ©riorisation du sujet, et que, Ă  dissoudre le rĂ©el anthropomorphique pour vouloir atteindre la rĂ©alitĂ© en elle-mĂȘme, pendant que le moi se dĂ©gage de son Ă©gocentrisme pour construire des systĂšmes opĂ©ratoires de plus en plus intĂ©riorisĂ©s, on aboutit en dĂ©finitive Ă  un mĂȘme rĂ©sultat d’ensemble, qui est l’assimilation des choses aux opĂ©rations et Ă  leurs coordinations ? Quand Eddington, dans un passage cĂ©lĂšbre, dĂ©clare « regarder la matiĂšre et l’énergie, non pas comme des facteurs produisant les diffĂ©rents degrĂ©s de courbure de l’univers, mais comme des Ă©lĂ©ments de perception de cette courbure » et ajoute que la matiĂšre « est un indice et non une cause » 51 pour conclure enfin « nous n’avions nullement l’intention de construire une thĂ©orie gĂ©omĂ©trique de l’univers, mais c’est au cours de la recherche d’une rĂ©alitĂ© physique » et par les « mĂ©thodes Ă©prouvĂ©es du physicien que cette thĂ©orie gĂ©omĂ©trique prit naissance » 52, il exprime en des termes fort suggestifs Ă  la fois, la dĂ©centration du rĂ©el par rapport au moi et l’assimilation de l’univers aux opĂ©rations du sujet. Nous avons vu au chap. III qu’aprĂšs une pĂ©riode au cours de laquelle les mathĂ©maticiens attribuaient leurs opĂ©rations Ă  une simple synthĂšse subjective, ils en Ă©taient venus Ă  admettre une sorte d’« objectivitĂ© intrinsĂšque ». Nous voyons maintenant les physiciens, aprĂšs une longue pĂ©riode de simple rĂ©alisme, en venir Ă  ce que l’on pourrait presqu’appeler une « subjectivitĂ© extrinsĂšque ». Finiront-ils tous deux par se rencontrer ?

§ 10. Conclusion

La premiĂšre conclusion Ă  tirer de ce qui prĂ©cĂšde est la convergence des donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques et des donnĂ©es tirĂ©es de l’histoire des sciences en ce qui concerne les notions cinĂ©matiques et mĂ©caniques. Qu’il existe un rapport Ă©troit entre l’évolution historique des notions de nombre ou d’espace et le processus gĂ©nĂ©tique qui a prĂ©sidĂ© Ă  leur formation, cela est naturel puisque l’un et l’autre sont le produit de notre activitĂ©. Mais que des notions physiques, empruntant un Ă©lĂ©ment essentiel aux objets eux-mĂȘmes, se trouvent Ă©voluer, au cours du dĂ©veloppement des sciences, d’une maniĂšre qu’il est possible de mettre en liaison avec leur psychogenĂšse, cela est plus intĂ©ressant et montre l’unitĂ© des lois de l’adaptation intellectuelle Ă  l’objet. Or, la connexion du temps et de la vitesse s’affirme dĂšs le dĂ©but de la construction de ces notions, chez l’enfant, pour se retrouver jusque dans la mĂ©canique relativiste. Le double aspect objectif (accĂ©lĂ©ration) et subjectif (effort) de la notion de force a conditionnĂ© en deux sens contraires l’évolution de ce concept comme ses phases initiales elles-mĂȘmes ; il en va Ă©galement ainsi du couple finalité × dĂ©placement en ce qui concerne le mouvement. Mais surtout, la dĂ©centration progressive qui a conduit les notions mĂ©caniques du rĂ©alisme anthropomorphique Ă  l’objectivitĂ© relativiste procĂšde d’un passage analogue de l’égocentrisme Ă  la mise en relations, processus que l’on observe dĂšs les stades les plus primitifs et infantiles de constitution de la pensĂ©e physique.

D’oĂč la seconde conclusion. Tant l’examen des stades de la genĂšse des notions mĂ©caniques que celui de leur histoire au sein mĂȘme des sciences mettent en Ă©vidence une loi essentielle d’évolution : d’abord indiffĂ©renciĂ©es, les connaissances logico-mathĂ©matiques et physiques se sĂ©parent ensuite toujours davantage selon un double mouvement d’intĂ©riorisation et d’extĂ©riorisation, mais c’est dans la mesure oĂč elles se diffĂ©rencient en s’engageant ainsi en des directions contraires qu’elles s’accordent le mieux entre elles. Si banale qu’elle soit, cette constatation n’en recouvre pas moins un mystĂšre surprenant. Nous en avons vu (chap. III) l’aspect mathĂ©matique : c’est en s’éloignant du concret, donc de l’objet immĂ©diat et en s’approfondissant rĂ©flexivement par une formalisation toujours plus abstraite que la connaissance logico-mathĂ©matique parvient Ă  anticiper le mieux les expĂ©riences ultĂ©rieures faites sur le rĂ©el. Mais le paradoxe n’en est pas moins grand quant Ă  la rĂ©ciproque physique de ce processus logico-mathĂ©matique de dĂ©concrĂ©tisation ou d’intĂ©riorisation : c’est en s’éloignant du subjectif par une extĂ©riorisation qui les dĂ©centre toujours plus que les notions mĂ©caniques se soumettent le mieux aux coordinations opĂ©ratoires gĂ©nĂ©rales, lesquelles rĂ©sultent pourtant de l’activitĂ© effective du sujet. Il n’y aurait lĂ  aucun mystĂšre si les ĂȘtres logico-mathĂ©matiques Ă©taient tirĂ©s de l’expĂ©rience et si la connaissance physique n’était en retour que de la « mathĂ©matique appliquĂ©e ». Mais, bien que l’une et l’autre de ces deux thĂšses aient Ă©tĂ© soutenues, elles sont aussi superficielles l’une que l’autre, parce qu’elles nĂ©gligent l’effort complĂ©mentaire d’une abstraction tirĂ©e, dans un cas, de l’action du sujet et non pas de l’objet, et d’une expĂ©rimentation portant, dans l’autre cas, sur l’objet en tant que dĂ©centrĂ© et se comportant de façon imprĂ©visible pour le sujet. L’invention de la gĂ©omĂ©trie riemanienne et la dĂ©couverte de Michelson et Morley sont Ă  cet Ă©gard deux symboles dont il est difficile de ne pas voir Ă  la fois l’opposition et l’harmonie : le caractĂšre non expĂ©rimental de cette invention est aussi clair que le caractĂšre imprĂ©visible, donc non dĂ©ductible d’avance, de cette dĂ©couverte, et pourtant la premiĂšre a ensuite rejoint l’expĂ©rience et la seconde s’est laissĂ©e intĂ©grer, une fois assimilĂ©e, dans les cadres d’une dĂ©duction. Tout le paradoxe de la physique mathĂ©matique tient Ă  cette correspondance, réétablie Ă  chaque nouveau palier du dĂ©veloppement, entre les phases successives de l’intĂ©riorisation et celles de l’extĂ©riorisation. Il ne suffit plus, Ă  ce point de vue, de parler d’accord entre la dĂ©duction et l’expĂ©rience, comme au temps oĂč la dĂ©duction, quoique dĂ©jĂ  formelle, portait sur des Ă©vidences intuitives et oĂč l’expĂ©rience, quoique dĂ©jĂ  systĂ©matique, portait sur des objets accessibles Ă  l’action directe du sujet : dĂšs le moment oĂč la dĂ©duction, devenue axiomatique, tourne pour ainsi dire le dos au rĂ©el et oĂč l’expĂ©rience, sortant de notre Ă©chelle d’action, dĂ©passer l’horizon du sujet, il s’agit vraiment de deux activitĂ©s orientĂ©es en sens inverse et c’est cette double dĂ©centration Ă  partir du phĂ©nomĂ©nisme et de l’égocentrisme, puis de l’expĂ©rimentation et de la dĂ©duction concrĂštes, qui constitue le caractĂšre surprenant de l’harmonie actuelle entre le sujet logico-mathĂ©matique et l’objet physique.

TroisiĂšme conclusion : si le contact ne se perd jamais entre le sujet et l’objet, il se prĂ©sente cependant sous trois formes distinctes, correspondant aux Ă©tapes successives de cette dĂ©centration. La premiĂšre phase est celle d’une indiffĂ©renciation (de degrĂ©s divers) entre les donnĂ©es extĂ©rieures, qui restent phĂ©nomĂ©nistes et les notions du sujet demeurant Ă©gocentriques : d’une part, le rĂ©el est ainsi dĂ©formĂ© en fonction du moi, les Ă©lĂ©ments subjectifs et finalitĂ©, d’effort, de temps vĂ©cu, etc. Ă©tant projetĂ©s dans les choses ; mais d’autre part, les raisonnements du sujet, encore voisins de l’intuition sensible, ne comportent aucune dissociation stricte entre les coordinations logico-mathĂ©matiques et les actions ou opĂ©rations physiques. C’est ce mĂ©lange d’élĂ©ments subjectifs et d’élĂ©ments objectifs dĂ©formĂ©s les uns en fonction des autres qui caractĂ©rise les phases de genĂšse, y compris cette systĂ©matisation de la cinĂ©matique et de la mĂ©canique de sens commun que constitue la physique d’Aristote. La seconde phase est celle d’un parallĂšle entre la dĂ©duction et l’expĂ©rience et elle trouve son apogĂ©e dans la mĂ©canique classique : l’expĂ©rience physique une fois conduite systĂ©matiquement, et dĂ©centrĂ©e par rapport aux Ă©lĂ©ments Ă©gocentriques, trouve son instrument de coordination en une logique et une mathĂ©matique devenues opĂ©ratoires et dĂ©tachĂ©es du phĂ©nomĂ©nisme : d’oĂč un parallĂ©lisme si Ă©troit que la dĂ©duction prĂ©voit toute l’expĂ©rience et que celle-ci s’intĂšgre entiĂšrement dans celle-lĂ , si bien que l’on a pu considĂ©rer tour Ă  tour la mĂ©canique rationnelle, comme un modĂšle a priori ou comme un modĂšle de parfaite adĂ©quation empirique. Puis vient une troisiĂšme phase oĂč l’expĂ©rience dĂ©passe notre Ă©chelle d’observation spatio-temporelle et oĂč la dĂ©duction se libĂšre de ses rĂ©sidus intuitifs : cette derniĂšre conquĂȘte sur l’égocentrisme des Ă©chelles humaines et sur le phĂ©nomĂ©nisme des intuitions initiales se traduit alors par une extĂ©riorisation plus poussĂ©e de l’objet et par une intĂ©riorisation corrĂ©lative des instruments logico-mathĂ©matiques du sujet, telles que, Ă  l’indiffĂ©renciation et au parallĂ©lisme caractĂ©ristiques des deux premiĂšres phases, succĂšde une simple correspondance entre les faits expĂ©rimentaux et les schĂšmes internes : mais, quoique incomplĂšte, cette correspondance est si prĂ©cise, lĂ  oĂč elle se produit, qu’il faut se demander si, par une inversion des rĂŽles comparable au changement des Ă©pĂ©es dans Hamlet, le sujet ne retrouve pas l’objet aux sources psycho-physiologiques et organiques de sa propre pensĂ©e, et s’il ne se retrouve pas lui-mĂȘme dans l’objet, au fur et Ă  mesure qu’il repousse celui-ci Ă  l’extĂ©rieur de son moi


Tel est le vrai sens du processus essentiel de la dĂ©centration. DĂ©centrer l’action propre ce n’est pas simplement ajouter d’autres actions Ă  l’acte initial et les relier aprĂšs coup par un processus de pure extension cumulative. DĂ©centrer, c’est inverser les relations elles-mĂȘmes et construire un systĂšme de rĂ©ciprocitĂ©s, qui est qualitativement nouveau par rapport Ă  l’action de dĂ©part. C’est donc dĂ©tacher l’objet de l’action immĂ©diate pour le situer dans un systĂšme de relations entre les choses, correspondant terme Ă  terme au systĂšme des opĂ©rations virtuelles que le sujet pourrait effectuer sur elles de tous les points de vue possibles et en rĂ©ciprocitĂ© avec tous les autres sujets. C’est pourquoi chaque dĂ©centration constitue un double progrĂšs simultanĂ© dans la construction de l’objet et dans les coordinations opĂ©ratoires du sujet : dĂ©centrer l’action ou le point de vue propres, ne consiste donc ni Ă  se priver simplement de quelques relations incomplĂštes, ni Ă  les complĂ©ter par simple addition de relations nouvelles, mais c’est inverser le sens de l’assimilation et c’est renoncer aux perspectives privilĂ©giĂ©es pour construire, en fonction de cette conversion mĂȘme, un double systĂšme objectif et logique. DĂ©centrer signifie « grouper », et c’est grĂące aux rĂ©ciprocitĂ©s atteintes en sortant du point de vue nĂ©cessairement dĂ©formant et Ă©gocentrique de dĂ©part que s’élaborent corrĂ©lativement les connexions rĂ©elles et la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. C’est pourquoi le progrĂšs intellectuel n’est ni linĂ©aire ni simplement cumulatif, mais simultanĂ©ment constructif et rĂ©flexif parce que dĂ» Ă  un double mouvement d’intĂ©gration externe et de coordination interne.