Chapitre IV.
Nature des notions cinématiques et mécaniques : le temps, la vitesse et la force
a
Les notions mathĂ©matiques nous sont apparues comme dues aux coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction, par opposition aux actions particuliĂšres qui diffĂ©rencient les objets les uns des autres et conduisent ainsi Ă abstraire leurs propriĂ©tĂ©s Ă titre de donnĂ©es physiques. Mais puisque les actions spĂ©cialisĂ©es doivent ĂȘtre coordonnĂ©es entre elles, comme les plus gĂ©nĂ©rales, tout cadre mathĂ©matique comporte un contenu physique possible, mĂȘme si le cadre dĂ©passe ce contenu, et toute notion physique constituĂ©e est relative Ă une coordination mathĂ©matique. Câest pourquoi nous venons de voir combien est mobile la frontiĂšre entre le physique et le mathĂ©matique.
Les notions cinĂ©matiques et mĂ©caniques posent Ă cet Ă©gard un problĂšme dâun grand intĂ©rĂȘt. On a assez constamment liĂ© le sort Ă©pistĂ©mologique du temps Ă celui de lâespace, et Kant en particulier a rĂ©uni lâune Ă lâautre ces deux notions Ă titre de formes a priori de la sensibilitĂ©. Or, nous savons aujourdâhui combien plus complexe est leur relation, du fait de la dissociation de lâespace en un cadre mathĂ©matique et en un espace physique. Câest lâespace physique qui est solidaire du temps, et de façon bien plus intime encore quâon ne le supposait, puisque tous deux dĂ©pendent des vitesses. Quant Ă lâespace mathĂ©matique, il est indĂ©pendant du temps. Mais on peut se demander cependant pourquoi il demeure seul de son espĂšce et ne correspond pas Ă un temps mathĂ©matique pur. Ă vouloir axiomatiser ce dernier Ă titre de simple cadre on ne trouverait, en effet, quâun cas particulier de variĂ©tĂ© spatiale : celle dâun continu unidimensionnel, avec ses propriĂ©tĂ©s topologiques. Par contre, Ă vouloir introduire la simultanĂ©itĂ© autrement que par coĂŻncidence ponctuelle et Ă chercher Ă dĂ©finir une mesure temporelle, on soulĂšverait aussitĂŽt les questions de vitesse qui sont dâordre physique. Mais pourquoi donc la vitesse et le temps sont-ils de caractĂšre physique, tandis quâil existe un espace mathĂ©matique ? En dâautres termes, pour quelle raison la construction des notions cinĂ©matiques suppose-t-elle une abstraction Ă partir de lâobjet, tandis que lâon peut construire un espace par coordinations dâactions en nâabstrayant les Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires Ă la construction que du mĂ©canisme de cette coordination mĂȘme ? Tel est lâun des problĂšmes Ă examiner en ce chapitre.
Il sâen ajoute bien dâautres. Par opposition aux coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction, dâoĂč procĂšdent la logique, le nombre et lâespace, les actions particuliĂšres intervenant dans la construction des notions de temps, de vitesse et de force semblent contenir dĂ©jĂ ces rĂ©alitĂ©s Ă titre dâexpĂ©rience subjective : il existe une durĂ©e intĂ©rieure, une expĂ©rience kinesthĂ©sique de la vitesse et surtout un sentiment de la force musculaire propre, tandis que, si la logique et le nombre sont manifestement liĂ©s Ă notre activitĂ©, lâespace paraĂźt plus Ă©loignĂ© de notre nature psychique que le temps. Il y a donc paradoxe Ă rattacher le temps Ă lâobjet et lâespace au sujet, et il semblerait que dans une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique fondĂ©e sur lâanalyse de lâaction, le temps, la vitesse et la force dussent Ă©maner directement de lâactivitĂ© du sujet. Mais ici surgit une nouvelle question : en quoi consiste lâ« expĂ©rience intĂ©rieure » et quelles sont ses relations avec lâactivitĂ© du sujet, qui est Ă la source des coordinations logico-mathĂ©matiques ?
§ 1. Position du problÚme
Les notions physiques, et spĂ©cialement les notions cinĂ©matiques et mĂ©caniques que nous Ă©tudierons dans ce chapitre, posent donc Ă lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique un problĂšme correspondant particuliĂšrement Ă ses mĂ©thodes ; problĂšme aussi ancien, sous sa forme classique, que la thĂ©orie de la connaissance elle-mĂȘme, mais qui se renouvelle une fois traduit en termes de genĂšse rĂ©elle. Les notions physiques proviennent-elles de lâexpĂ©rience seule â externe ou interne â ou supposent-elles une Ă©laboration dĂ©ductive, et de quel type ? Telle est la forme traditionnelle de la question. Mais, comme les notions de temps, de vitesse, de force, etc., qui constituent le point de dĂ©part de la construction physique, sont des concepts utilisĂ©s par le sens commun bien avant de devenir scientifiques, le problĂšme de leur formation a Ă©tĂ© dĂ©placĂ© sur le terrain de la pensĂ©e spontanĂ©e : Hume, pour lâexpĂ©rience surtout extĂ©rieure, Maine de Biran pour lâexpĂ©rience interne, Descartes, Leibniz et Kant lui-mĂȘme pour ce qui est du rĂŽle de lâĂ©laboration rationnelle, remontent jusquâĂ lâanalyse de lâesprit en gĂ©nĂ©ral, et pas seulement de la pensĂ©e scientifique, lorsquâils cherchent Ă fonder leur thĂ©orie de la connaissance physique. Brunschvicg et Meyerson, malgrĂ© leur appel constant Ă lâhistoire des sciences, en viennent tĂŽt ou tard Ă recourir aux mĂȘmes sources (cf. ce que le premier appelle « thĂ©orie intellectualiste de la perception » et le second « le cheminement de la pensĂ©e ») et un positiviste strict comme Ph. Frank est bien obligĂ© de sâoccuper lui aussi de la pensĂ©e spontanĂ©e pour pouvoir expliquer comment la science « coordonne des symboles aux donnĂ©es immĂ©diates » 1. Mais, tandis que, sur le terrain de la pensĂ©e scientifique, chacun sâastreint ; avec raison, Ă suivre de la maniĂšre la plus exacte les dĂ©marches du processus intellectuel, on se croit dispensĂ© de toute exigence mĂ©thodologique prĂ©cise dĂšs quâil sâagit de la pensĂ©e commune, parce quâon sâimagine la connaĂźtre suffisamment sur soi-mĂȘme. Or lâintrospection est loin de nous renseigner sur les points essentiels. Elle ne saurait juger ni de lâapport respectif de lâexpĂ©rience et de la dĂ©duction dans lâĂ©laboration des notions cinĂ©matiques et mĂ©caniques initiales, ni mĂȘme de la maniĂšre dont les structures logiques et mathĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires (p. ex. le rapport entre le temps et lâespace parcouru, dans le cas de la vitesse) sâappliquent au donnĂ©. Tant la lecture comme telle de lâexpĂ©rience que sa structuration logico-mathĂ©matique donnent, en effet, lieu Ă des processus infiniment plus complexes que la conscience achevĂ©e ne le suppose, et seule une comparaison systĂ©matique entre la psychogenĂšse des notions et leur dĂ©veloppement dans les sciences peut aboutir Ă des conclusions Ă©pistĂ©mologiques valables.
Cherchons donc Ă classer les solutions possibles quant Ă la formation des notions cinĂ©matiques et mĂ©caniques, et en des termes tels que lâon puisse rĂ©pondre aussi bien sur le terrain de la psychogenĂšse rĂ©elle que sur celui de lâĂ©volution de la pensĂ©e scientifique.
Une premiĂšre solution classique consiste Ă attribuer toute connaissance physique Ă lâexpĂ©rience extĂ©rieure. Mais que signifie une telle hypothĂšse ? On a maintes fois montrĂ© que la lecture dâune expĂ©rience de laboratoire est loin de se rĂ©duire Ă la simple constatation dâun donnĂ© immĂ©diat. Pour nous en tenir ici aux notions cinĂ©matiques de sens commun, il est clair que dĂ©jĂ les seuls relevĂ©s dâun dĂ©placement, dâune vitesse (uniforme ou accĂ©lĂ©rĂ©e), dâune durĂ©e ou de lâinstant prĂ©cis du passage dâun objet devant un Ă©lĂ©ment de rĂ©fĂ©rence impliquent lin monde de coordinations antĂ©rieures et mĂȘme dâinterprĂ©tations. Les opĂ©rations physiques les plus Ă©lĂ©mentaires supposent ainsi un ensemble de postulais quâil serait possible de dĂ©gager et de formaliser Ă des degrĂ©s divers 2. Or, Ă comparer la complexitĂ© de ces opĂ©rations, lorsquâelles sont physiquement effectuĂ©es, Ă la simplicitĂ© des mĂȘmes opĂ©rations lorsquâelles sont pensĂ©es mathĂ©matiquement, on saisit le caractĂšre chimĂ©rique et insoutenable de toute interprĂ©tation fondĂ©e sur le « donnĂ© immĂ©diat ». Rien nâest plus aisĂ© p. ex., que dâintroduire gĂ©omĂ©triquement lâidĂ©e de congruence entre deux longueurs, parce que cette notion sâabstrait directement, non pas des objets congruents, mais des actions coordonnĂ©es du sujet consistant Ă superposer les objets les uns aux autres et Ă relier ces Ă©galisations par un jeu de substitutions transitives (mĂȘme si Ă©galisations et substitutions demeurent physiquement approximatives). Que si, au contraire, il sâagit dâune mesure physique des longueurs, alors surgissent quantitĂ© de problĂšmes nouveaux et Ă©trangers Ă la pensĂ©e mathĂ©matique : comment sâassurer que le segment de droite matĂ©riel conserve sa longueur au cours du dĂ©placement et quels sont les caractĂšres dâune tige indĂ©formable ? Comment ĂȘtre certain de lâhomogĂ©nĂ©itĂ© de lâespace et de son isotropie ? Ă quelles conditions cet espace physique pourra-t-il ĂȘtre pourvu dâĂ©lĂ©ments de rĂ©fĂ©rence ? Quel est le rĂŽle du « travail » accompli pour effectuer le dĂ©placement ? Etc., etc. Ă quel prix est-il alors lĂ©gitime de constituer une suite de congruences transitives, qui seront physiquement successives dans le temps ?
Or, si chaque contact avec un fait extĂ©rieur requiert de la sorte un systĂšme singuliĂšrement complexe de rapports interdĂ©pendants, excluant toute immĂ©diatetĂ©, les partisans de lâempirisme externe sâen tirent en supposant que les notions cinĂ©matiques ou mĂ©caniques, quoique se compliquant en fonction de la prĂ©cision acquise en laboratoire, rĂ©sultent simplement de lâaffinement de notions grossiĂšres que le sens commun aurait directement empruntĂ© au rĂ©el au cours de lâexpĂ©rience quotidienne. Câest ici que chacun se croit permis de se livrer Ă des reconstitutions conjecturales de la genĂšse, selon lâaspect des choses qui le frappe davantage en sa connaissance toute formĂ©e. Or, lâanalyse systĂ©matique de la psychogenĂšse des notions, au cours du dĂ©veloppement de lâenfant, met au contraire en Ă©vidence un fait dâune importance Ă©pistĂ©mologique dĂ©cisive : câest que le contact avec lâobjet et avec le « fait » expĂ©rimental est bien plus difficile encore au point de dĂ©part de lâĂ©volution mentale quâaux stades supĂ©rieurs et que, plus une pensĂ©e est primitive, moins elle est prĂšs du simple « donné ». Tous les problĂšmes que soulĂšve la lecture de lâexpĂ©rience au niveau de la pensĂ©e scientifique se retrouvent ainsi sous une forme embryonnaire au point de dĂ©part de lâĂ©laboration des notions et câest sur ce terrain que lâexamen des hypothĂšses empiristes est par consĂ©quent le plus nĂ©cessaire. DĂšs les dĂ©buts, la connaissance est, en effet, non pas constatation de rapports tout prĂ©parĂ©s, mais assimilation de lâobjet Ă lâactivitĂ© propre et construction de relations en fonction de cette assimilation, dâabord dĂ©formante puis peu Ă peu Ă©quilibrĂ©e avec une accommodation complĂ©mentaire des schĂšmes dâassimilation au rĂ©el. Câest donc cette assimilation quâil sâagit dâanalyser, dĂšs ses phases initiales et jusquâĂ cette assimilation rationnelle que constitue la pensĂ©e physique Ă©laborĂ©e.
Mais alors, si la connaissance physique procĂšde dâune assimilation des objets aux divers modes dâactivitĂ© du sujet, lâanalyse gĂ©nĂ©tique ne confirmera-t-elle pas simplement une seconde solution classique, celle qui dĂ©rive les notions Ă©lĂ©mentaires de lâ« expĂ©rience intĂ©rieure » ? Tant les positivistes contemporains, qui rĂ©duisent, depuis Mach, le donnĂ© immĂ©diat Ă des sensations ou perceptions, que Maine de Biran, jadis, dans son essai pour fonder la notion de force et celle de cause elle-mĂȘme sur lâeffort volontaire et les aperceptions du « sens intime », nous donnent lâexemple dâun recours possible Ă la rĂ©alitĂ© subjective (interprĂ©tĂ©e selon toutes les nuances, les plus ou les moins mĂ©taphysiques).
Or, bien plus encore que la premiĂšre, cette seconde solution exige une discussion portant simultanĂ©ment sur lâhistoire des sciences et la psychogenĂšse des notions. Câest Ă lâhistoire de la pensĂ©e scientifique Ă nous montrer si les Ă©lĂ©ments subjectifs, dont effectivement les notions cinĂ©matiques et mĂ©caniques ont souvent portĂ© la trace, ont vu leur importance grandir ou diminuer au fur et Ă mesure des progrĂšs de la physique. Mais cette argumentation ne saurait suffire, car, Ă supposer mĂȘme une Ă©limination de plus en plus radicale de toute adhĂ©rence subjective au cours de leur Ă©volution, des notions physiques comme celles de temps, de vitesse ou de force, pourraient avoir Ă©tĂ© tirĂ©es de simples lectures de lâexpĂ©rience interne du sujet ; on se serait alors bornĂ© Ă Ă©purer et Ă formaliser ensuite ce qui Ă©tait dâabord pure constatation introspective.
Seulement, comme nous allons le voir, lâanalyse gĂ©nĂ©tique fournit ici une rĂ©ponse aussi dĂ©favorable pour lâempirisme de lâexpĂ©rience intĂ©rieure que pour celui de lâexpĂ©rience extĂ©rieure, et, ce qui est plus important encore, elle met en Ă©vidence, dĂšs les stades les plus Ă©lĂ©mentaires, la dualitĂ© essentielle qui oppose lâune Ă lâautre la subjectivitĂ©, en tant que prise de conscience Ă©gocentrique, et lâactivitĂ© du sujet en tant que coordination opĂ©ratoire dĂ©centrant lâaction propre pour lâadapter Ă lâobjet. DĂšs les questions de simple genĂšse des notions, jusquâaux interprĂ©tations de la thĂ©orie de la relativitĂ©, câest sans doute la confusion de cette subjectivitĂ© Ă©gocentrique et de cette activitĂ© coordinatrice du sujet qui a pesĂ© le plus lourdement sur les discussions des Ă©pistĂ©mologies : ou la physique sâinstalle dans lâobjet comme tel, ou elle ne traduit que les impressions du sujet, tel est le faux dilemme dans lequel sâenferment comme Ă plaisir nombre de bons esprits. Or lâanalyse de la genĂšse rĂ©elle des concepts montre tout autre chose. Naissant de lâaction exercĂ©e par le sujet sur les objets, les notions physiques Ă©lĂ©mentaires sont dĂšs lâabord assimilation des faits Ă cette activitĂ©. Cette assimilation est alors dĂ©formante, dans la mesure oĂč il sâagit dâactions non suffisamment coordonnĂ©es entre elles et oĂč le sujet nâen prend quâune conscience partielle et inadĂ©quate : dâoĂč lâĂ©gocentrisme des notions primitives, source de la « subjectivité » qui sera Ă©liminĂ©e au cours de leur Ă©volution ultĂ©rieure. Mais dans la mesure oĂč les actions se coordonnent et se groupent entre elles, lâactivitĂ© du sujet ainsi renforcĂ©e, et non pas diminuĂ©e, donne lieu Ă une assimilation Ă des schĂšmes non plus dĂ©formants, mais adĂ©quats aux objets en fonction mĂȘme des coordinations dans lesquelles ces derniers se trouvent intĂ©grĂ©s. Ainsi lâobjectivitĂ© croissante des notions est due Ă une plus grande activitĂ© du sujet que la subjectivitĂ© Ă©gocentrique initiale, et câest ce qui produit le malentendu habituel. Le sujet est dâautant plus actif quâil parvient davantage Ă se dĂ©centrer, ou, pour mieux dire, sa dĂ©centration est la mesure mĂȘme de son activitĂ© efficace sur lâobjet : câest pourquoi, le progrĂšs de la connaissance revenant simultanĂ©ment Ă Ă©liminer la subjectivitĂ© Ă©gocentrique et Ă accroĂźtre lâactivitĂ© coordinatrice du sujet, il est impossible, Ă aucun niveau, de sĂ©parer lâobjet du sujet. Seuls existent les rapports entre eux deux, mais ces rapports peuvent ĂȘtre plus ou moins centrĂ©s ou dĂ©centrĂ©s et câest en cette inversion de sens que consiste le passage de la subjectivitĂ© Ă lâobjectivitĂ©.
Telle est lâhypothĂšse que nous allons chercher Ă vĂ©rifier sur le double terrain de la genĂšse et de lâhistoire des notions. Câest donc dans une troisiĂšme direction classique que nous nous engageons : la connaissance physique nâest due ni Ă la seule expĂ©rience extĂ©rieure ni Ă la seule expĂ©rience interne mais Ă une union nĂ©cessaire entre les structures logico-mathĂ©matiques, nĂ©es de la coordination des actions, et les donnĂ©es expĂ©rimentales assimilĂ©es Ă elles. Mais en quoi consiste cette union indissociable de la dĂ©duction et de lâexpĂ©rience ? Ici encore trois possibilitĂ©s subsistent, entre lesquelles un choix lĂ©gitime ne peut que se fonder simultanĂ©ment sur la psychogenĂšse et sur lâanalyse des sciences.
PremiĂšre interprĂ©tation, due entre autres Ă Comte et aux nĂ©o-positivistes actuels : la dĂ©duction logique ou mathĂ©matique se rĂ©duit Ă un calcul, Ă un langage ou mĂȘme Ă une syntaxe, destinĂ©s Ă Ă©noncer et Ă anticiper les faits comme tels, en tant que donnĂ©s dans lâexpĂ©rience. Mais la grande leçon de lâanalyse gĂ©nĂ©tique est prĂ©cisĂ©ment que, mĂȘme sur le terrain le plus prĂ©scientifique et le plus embryonnaire, il nâexiste pas de donnĂ© immĂ©diat : il ne saurait donc y avoir de faits antĂ©rieurement aux, liaisons qui les coordonnent ; que ces coordinations soient sensori-motrices ou mentalisĂ©es Ă des degrĂ©s divers, elles comportent dĂ©jĂ (comme nous lâavons vu au cours des chap. I-III) un Ă©lĂ©ment logico-mathĂ©matique, actif, rĂ©flexif ou formalisĂ©.
Une seconde possibilitĂ© est alors lâinterprĂ©tation a priori : lâĂ©lĂ©ment dĂ©ductif propre Ă la connaissance physique consisterait en cadres tout faits et inscrits dâavance dans lâesprit, et le donnĂ© expĂ©rimental viendrait les remplir aprĂšs coup. Mais lâĂ©tude des faits gĂ©nĂ©tiques montre au contraire que, durant les phases initiales de formation des notions, le cadre se construit en corrĂ©lation avec lâorganisation de son contenu et consiste en cette organisation elle-mĂȘme. Dâune part, les coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction qui constituent, nous lâavons vu, le point de dĂ©part des formes logico-mathĂ©matiques, ne se structurent et ne sâaffinent quâau, fur et Ă mesure de leur exercice, câest-Ă -dire Ă propos seulement des actions spĂ©cialisĂ©es (donc physiques) quâil sâagit de coordonner entre elles. Il en rĂ©sulte que, avant 11-12 ans, il nâexiste mĂȘme pas, chez lâenfant, de logique formelle applicable indiffĂ©remment Ă tout mais que les divers types de raisonnements (p. ex. A = B ; B = C donc A = C ou A < B ; B < C donc A < C, etc.) doivent ĂȘtre reconstruits Ă lâoccasion de chaque notion nouvelle quâil sâagit dâĂ©laborer (quantitĂ© de matiĂšre, poids, volume, etc.) 3. Dâautre part, il nâexiste pas de donnĂ©e expĂ©rimentale qui ne suppose, ne fĂ»t-ce que pour sa lecture mĂȘme, une coordination logico-mathĂ©matique (de nâimporte quel niveau, fĂ»t-ce sensori-moteur) Ă laquelle cette donnĂ©e est nĂ©cessairement relative.
Lâanalyse gĂ©nĂ©tique nous conduira donc Ă vĂ©rifier une troisiĂšme hypothĂšse, quâadmet Ă son tour lâhistoire de la pensĂ©e scientifique : les rĂ©alitĂ©s expĂ©rimentales et les coordinations logico-mathĂ©matiques sâĂ©laborent en fonction les unes des autres selon un double mouvement dâextĂ©riorisation et dâintĂ©riorisation se conformant au mĂȘme processus dâensemble. Or, ce processus nâest autre que la dĂ©centration graduelle dont il a Ă©tĂ© question Ă lâinstant. Les connaissances physiques initiales naissent dâactions relativement isolĂ©es, reliant directement lâobjet au sujet et nâapprĂ©hendant ainsi lâobjet que sous son aspect le plus extĂ©rieur et le plus phĂ©nomĂ©niste, tandis que les rapports le reliant au sujet demeurent Ă©gocentriques, câest-Ă -dire relatifs Ă lâactivitĂ© propre momentanĂ©e. Le progrĂšs de la connaissance physique revient au contraire Ă coordonner les actions entre elles en les rendant relatives au systĂšme dâensemble dont elles deviennent chacune une transformation parmi dâautres (lâĂ©quilibre de la coordination entre actions Ă©tant atteint lorsque leur composition atteint lâĂ©tat rĂ©versible, ce qui leur confĂšre le rang dâopĂ©rations). Or, cette coordination consiste en une dĂ©centration des actions initiales, et cela en deux sens complĂ©mentaires. Dâune part, dans la mesure oĂč les actions se coordonnent, le sujet se dĂ©tache de son point de vue Ă©gocentrique, parce que chacune de ses actions est alors insĂ©rĂ©e dans un systĂšme qui lâenglobe : lâactivitĂ© coordinatrice lâemporte ainsi sur lâaction directe liĂ©e Ă lâobjet, et cette activitĂ© coordinatrice sâintĂ©riorise ou se « rĂ©flĂ©chit » en des schĂšmes opĂ©ratoires dâautant mieux structurĂ©s ou formalisĂ©s quâils sâĂ©loignent davantage des actions concrĂštes immĂ©diates. RĂ©ciproquement lâobjet sâextĂ©riorise et sâobjective dâautant plus quâil est dĂ©sormais assimilĂ© aux coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction ou de la pensĂ©e, et non plus Ă lâactivitĂ© propre momentanĂ©e. Ainsi lâĂ©gocentrisme et le phĂ©nomĂ©nisme rĂ©unis des dĂ©buts se dissocient en une double coordination, interne ou rĂ©flĂ©chie en structures logico-mathĂ©matiques, et externe ou dĂ©ployĂ©e en opĂ©rations physiques. Câest cette dĂ©centration gĂ©nĂ©rale qui, se prolongeant au cours de lâhistoire de toute la mĂ©canique elle-mĂȘme, extĂ©riorise lâobjet en le dĂ©tachant de lâanthropomorphisme, mais lâassimile en retour Ă des structures mathĂ©matiques dâautant mieux intĂ©riorisĂ©es quâelles ont Ă©tĂ© formalisĂ©es dans un sens contraire Ă lâintuition empirique.
ExprimĂ© plus simplement, le processus que nous allons dĂ©crire revient donc Ă dire que la physique se dĂ©santhropomorphise, donc se libĂšre du sujet Ă©gocentrique pendant que la mathĂ©matique se dĂ©concrĂ©tise, donc se libĂšre de lâobjet apparent, et que, cependant, elles sâajustent dâautant mieux lâune Ă lâautre quâelles sâengagent ainsi en sens contraires. Lâexplication habituelle consiste alors Ă dire que le progrĂšs formel de lâune est simplement le rĂ©sultat dâune schĂ©matisation ou dâune formulation plus abstraite des progrĂšs expĂ©rimentaux de lâautre. En rĂ©alitĂ©, il sâagit au contraire dâune extĂ©riorisation et dâune intĂ©riorisation complĂ©mentaires, dues au fait que les actions physiques spĂ©cialisĂ©es entrent dâautant plus avant dans le rĂ©el que leurs coordinations logico-mathĂ©matiques sont plus activement structurĂ©es par le sujet, grĂące Ă une intĂ©riorisation qui les gĂ©nĂ©ralise en les dĂ©gageant du concret,
§ 2. La genÚse des intuitions temporelles
Lorsque la thĂ©orie de la relativitĂ© eĂ»t Ă©branlĂ© lâintuition, que lâon avait crue primitive, de la simultanĂ©itĂ© Ă distance, on assista Ă dâintĂ©ressantes discussions entre les dĂ©fenseurs du sens commun et les auteurs qui contribuaient Ă lâapprofondissement de lâune des notions les plus fondamentales de notre reprĂ©sentation de lâunivers. H. PoincarĂ© dĂ©jĂ avait montrĂ© en des pages lumineuses que nous nâavons pas, en rĂ©alitĂ©, lâintuition de la simultanĂ©ité ; cette notion se construit grĂące Ă un ensemble de rapports impliquant bien dâautres concepts physiques et le souci inconscient de rendre le monde extĂ©rieur le plus simple possible. Dâautre part, H. Bergson avait donnĂ© du temps psychologique une analyse de nature Ă faire rĂ©flĂ©chir sur la complexitĂ© des notions temporelles et Ă prĂ©parer sur plus dâun point les conclusions des relativistes. Cependant, par une rĂ©action paradoxale Ă©videmment due Ă son dĂ©sir de maintenir hĂ©tĂ©rogĂšnes le vital et lâinorganique, Bergson chercha Ă sâopposer Ă cette extension du temps bergsonien Ă la physique elle-mĂȘme et se fit le dĂ©fenseur de la cinĂ©matique classique ! En effet, si la vitesse de la lumiĂšre constitue un absolu, auquel se rĂ©fĂšre le calcul des autres vitesses et par consĂ©quent des durĂ©es, on ne peut plus dire, comme Bergson lâavait soutenu, que les phĂ©nomĂšnes matĂ©riels demeureraient les mĂȘmes en multipliant toutes les vitesses selon un coefficient commun, par contraste avec les phĂ©nomĂšnes vitaux et surtout mentaux, qui seraient liĂ©s Ă un rythme absolu.
Il est donc indispensable de remonter aux sources des intuitions du temps pour comprendre les formes plus Ă©voluĂ©es quâa prises ce concept. Cette recherche sâimpose mĂȘme Ă deux points de vue : il sâagit, dâune part, de dĂ©gager si lâidĂ©e de temps est premiĂšre, par rapport Ă celle de vitesse, ou si la relation inverse sâimpose dĂšs le dĂ©but comme aux grandes Ă©chelles envisagĂ©es par la thĂ©orie de la relativité ; il importe, dâautre part, de dĂ©terminer les rapports initiaux entre le temps et lâespace, rapports qui seront naturellement autres selon que la vitesse prime le temps dĂšs lâabord ou que le temps correspond Ă une intuition primitive.
Commençons par un point de mĂ©thode. On trouve chez la plupart des auteurs la mĂȘme attitude mĂ©thodologique un peu surprenante que nous avons dĂ©jĂ constatĂ©e Ă propos de lâespace : on part de lâadulte seul, et, pour atteindre les Ă©lĂ©ments primitifs, on Ă©tudie simplement les racines sensorielles externes ou internes des relations en cause, comme si les cadres perceptifs nâavaient pas pu se transformer au cours du dĂ©veloppement individuel sous lâinfluence de lâintelligence ; aprĂšs quoi on saute directement de la perception Ă la pensĂ©e, comme sâil nâintervenait pas entre deux un ensemble de constructions dues Ă lâintelligence sensori-motrice, Ă lâintelligence intuitive ou prĂ©logique et aux opĂ©rations concrĂštes. Or, seule lâinvestigation mĂ©thodique de lâĂ©volution de la pensĂ©e chez lâenfant peut nous donner quelque notion prĂ©cise sur ces paliers intermĂ©diaires entre la perception et la pensĂ©e et sur le passage de lâaction Ă la rĂ©flexion. Il est vrai que, si de nombreux auteurs nĂ©gligent lâaction au profit de la perception et de la pensĂ©e formalisĂ©e, ce nâest pas un reproche que lâon pourrait adresser Ă Bergson, puisque toute son Ă©pistĂ©mologie est fondĂ©e sur lâaction : action sur les solides pour ce qui est des notions logico-mathĂ©matiques, et action vĂ©cue pour ce qui est de la durĂ©e mentale et biologique. Seulement, la sĂ©rie des antithĂšses trop poussĂ©es inspirĂ©es par sa mĂ©taphysique (entre la matiĂšre et la vie, lâinstinct et lâintelligence, etc.) lâont empĂȘchĂ© de voir que toute action comporte une logique, en fonction non pas des objets auxquels elle sâapplique, mais de la coordination mĂȘme des actes : le schĂ©matisme des actions, qui est Ă la source de toute pensĂ©e, sâoppose ainsi Ă toute distinction radicale entre lâintuitif et lâopĂ©ratoire, et notamment entre le temps vĂ©cu et le temps construit par lâintermĂ©diaire de nos actions sur la matiĂšre. Bergson a fort bien vu le rĂŽle de lâhomo faber dans la formation de la raison, mais il a restreint la portĂ©e de celle-ci comme de celui-lĂ , faute dâavoir cherchĂ© leur origine commune dans lâintelligence sensori-motrice elle-mĂȘme, qui assure la continuitĂ© entre lâassimilation intellectuelle et les rĂ©flexes vitaux les plus fondamentaux.
Si nous nous dĂ©gageons Ă la fois de la philosophie bergsonienne et de lâintellectualisme Ă©troit ne connaissant que perceptions et pensĂ©e, nous chercherons Ă retracer la genĂšse du temps, comme celle de toutes les autres catĂ©gories essentielles, sur le terrain de lâaction Ă©lĂ©mentaire, mais nous pourrions bien nous y trouver alors en contradiction avec lâhypothĂšse dâune intuition primitive de la durĂ©e. Lâaction consiste, en effet, en coordinations motrices ; câest en fonction de ces mouvements, de leur ordre de succession et de leur rythme (ou de la rĂ©gulation de leurs vitesses), que vont donc se poser les deux problĂšmes centraux de la genĂšse du temps : celui des rapports entre le temps et la vitesse et celui des relations entre le temps et la coordination spatiale. Mais ils se poseront dans les termes suivants. Lâexpression mĂ©trique de la vitesse, soit v = e/t, prĂ©sente cette notion comme consistant en un rapport, construit entre deux termes simples, lâespace parcouru et la durĂ©e ; ces termes du rapport sont eux-mĂȘmes conçus comme mesurables, mais surtout comme donnĂ©s Ă lâĂ©tat dâintuitions premiĂšres, et non pas de relations. DâoĂč la symĂ©trie ou la correspondance Ă©troite que lâon a toujours Ă©tablie entre le temps et lâespace, et que Bergson reprend sous la forme dâune antithĂšse entre le temps intĂ©rieur, objet dâune intuition vĂ©cue ou directe, et lâespace extĂ©rieur, produit de nos actions sur lâobjet matĂ©riel. Seulement si le temps est liĂ© aux actions Ă©lĂ©mentaires, donc aux coordinations motrices les plus primitives, sources de toute activitĂ© mentale, le problĂšme se complique du fait que la vitesse intervenant dans le rythme ou la cadence des mouvements, ne saurait consister dâemblĂ©e en un rapport mĂ©trique : faut-il dĂšs lors considĂ©rer comme le fait premier le temps, ou la vitesse elle-mĂȘme ? Existe-t-il, autrement dit, une intuition de la vitesse prĂ©cĂ©dant ou accompagnant celle du temps, ou bien lâintuition de la durĂ©e commande-t-elle celle de la vitesse ? La solution propre Ă la cinĂ©matique classique ainsi que la solution bergsonienne seraient conformes Ă ce second point de vue, tandis que la cinĂ©matique relativiste, en subordonnant les notions de simultanĂ©itĂ© et mĂȘme de durĂ©e Ă celle de vitesse, parlerait en faveur du premier. Or, cette subordination du temps Ă la vitesse pourrait bien correspondre Ă des faits gĂ©nĂ©tiques sâobservant dĂ©jĂ au niveau des coordinations propres Ă lâaction Ă©lĂ©mentaire, et elle paraĂźtrait ainsi beaucoup moins surprenante en se rĂ©fĂ©rant Ă la formation de lâidĂ©e du temps chez lâenfant que par comparaison avec les notions toutes faites de lâadulte. Quant aux rapports entre le temps et lâespace, lâhypothĂšse dâune subordination des intuitions temporelles Ă celle de la vitesse reviendrait donc Ă faire du temps un rapport, tandis que lâespace et la vitesse correspondraient Ă deux intuitions plus simples : soit t = e/v, si lâon voulait exprimer les choses en langage mathĂ©matique. Mais, dans le langage qualitatif convenant aux premiĂšres coordinations de lâaction, cela consisterait Ă attribuer la formation de lâespace Ă lâorganisation mĂȘme des mouvements, indĂ©pendamment de leurs vitesses (dâoĂč le caractĂšre primitif des connexions spatiales), tandis que le temps constituerait la coordination des vitesses comme telles, câest-Ă -dire quâil rĂ©sulterait dâun caractĂšre des actions non dĂ» Ă leurs compositions les plus gĂ©nĂ©rales, mais intervenant en fonction des diffĂ©rences de rythmes ou de cadences. Plus prĂ©cisĂ©ment la coordination temporelle se confondrait avec la coordination spatiale, tant que des diffĂ©rences de vitesses nâinterviendraient pas (soit t = e), et elle commencerait Ă sâen diffĂ©rencier Ă partir du moment oĂč les vitesses distinctes des divers mouvements nĂ©cessiteraient une coordination supplĂ©mentaire, en quoi constituerait prĂ©cisĂ©ment la notion mĂȘme du temps (t = e/v).
Examinons donc de ces points de vue les faits gĂ©nĂ©tiques, et interrogeons-les sans parti pris, câest-Ă -dire sans y projeter nos notions adultes dĂ©jĂ Ă©laborĂ©es. Faisons, en particulier, abstraction de tout rapport mĂ©trique et essayons de reconstituer les intuitions temporelles et les impressions ou notions de vitesse sans dĂ©cider dâavance lesquelles sont primitives. Nous allons constater alors lâindiffĂ©renciation primitive des notions spatiales et temporelles, fondĂ©es toutes deux sur la coordination des mouvements, et la diffĂ©renciation graduelle des notions temporelles en fonction prĂ©cisĂ©ment de lâintervention des distinctions des vitesses. Nous allons constater, en dâautres termes, un premier cas de passage du logico-mathĂ©matique au physique, sous la forme dâune diffĂ©renciation des coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction (espace) en fonction dâactions spĂ©cialisĂ©es (rĂ©gulations de vitesses et coordinations temporelles).
Sur le plan purement sensori-moteur, tout dâabord, il est aisĂ© de noter la connexion Ă©troite qui relie la construction des premiers rapports temporels Ă la coordination des mouvements, tant Ă lâintĂ©rieur des schĂšmes caractĂ©risant les habitudes et les « rĂ©actions circulaires » que dans lâassimilation rĂ©ciproque des schĂšmes aboutissant au groupe pratique des dĂ©placements et Ă la notion de lâobjet permanent. Ă lâintĂ©rieur des schĂšmes eux-mĂȘmes, en premier lieu, lâordre de succession temporelle apparaĂźt lorsque le sujet, au lieu dâatteindre un but en suivant simplement lâordre des mouvements habituels selon un dispositif spatial dĂ©jĂ en place, est obligĂ© de chercher au prĂ©alable un intermĂ©diaire lui servant de moyen usuel : p. ex. lorsquâun bĂ©bĂ©, voyant un nouvel objet suspendu au toit de son berceau cherche le cordon pendant de ce toit pour secouer lâobjet perçu. En ce cas, lâordre temporel (que lâon pourrait exprimer par la relation « dâabord tirer le cordon, ensuite seulement percevoir la secousse de lâobjet ») est encore presquâindiffĂ©renciĂ© de lâordre de succession spatiale constituĂ© par la connexion habituelle des mouvements, mais il commence Ă sâen dissocier par le fait quâil sâagit de reconstituer cet ordre au lieu de le suivre sans plus, et quâil sâagit surtout de le reconstituer sous la pression des objets momentanĂ©ment en dĂ©sordre. De mĂȘme, les premiĂšres impressions de durĂ©e se rattacheront, Ă ce niveau, aux sentiments dâattente ou de succĂšs immĂ©diat câest-Ă -dire Ă la rapiditĂ© plus ou moins grande du dĂ©roulement des actions. Bref, lâordre temporel se confondra avec lâordre spatial tant que les objets ne rĂ©sistent pas au dĂ©roulement des mouvements, et la durĂ©e restera indiffĂ©renciĂ©e au sein de ce dĂ©roulement dans la mesure oĂč les rĂ©sistances de lâobjet ne viendront pas altĂ©rer les vitesses : le point de dĂ©part est donc la coordination spatiale, la vitesse et le temps Ă©mergeant sous forme de coordinations supplĂ©mentaires occasionnĂ©es par lâintervention dâĂ©vĂ©nements extĂ©rieurs Ă la coordination initiale. â Quant au temps liĂ© aux actions de lâintelligence sensori-motrice (par opposition aux premiers schĂšmes habituels), nous verrons (chap. V § 1) comment la recherche de lâobjet disparu commence sans tenir compte de ses dĂ©placements successifs, pourtant perçus, les uns aprĂšs les autres, et nous avons dĂ©jĂ vu (chap. II § 5) pourquoi la permanence des objets Ă©tait solidaire de lâorganisation du groupe pratique des dĂ©placements. Or, il va de soi que ce groupe pratique contient Ă lâĂ©tat indiffĂ©renciĂ© un systĂšme de rapports temporels coĂŻncidant avec les successions spatiales. Câest ce qui a fait dire Ă PoincarĂ© que le temps prĂ©cĂšde nĂ©cessairement lâespace, puisque les mouvements reliĂ©s en un groupe concret sont forcĂ©ment successifs. Mais, psychologiquement parlant, lâordre temporel nâexiste pas encore, tant quâil demeure indissociĂ© de la succession spatiale, et la durĂ©e ne saurait donner lieu Ă aucune conduite particuliĂšre tant quâelle nâest pas liĂ©e Ă un comportement portant sur la vitesse. Aussi les premiĂšres organisations de dĂ©placements, qui intĂ©ressent essentiellement les changements de position nâimpliquent-elles pas dâintervention de la durĂ©e. Quant Ă lâordre temporel, il sây trouve Ă©troitement soumis Ă lâordre spatial : câest ainsi que nous avons dĂ©crit jadis ce que nous avons appelĂ© des « sĂ©ries subjectives », intervertissant lâavant et lâaprĂšs mais en fonction des dĂ©placements prĂ©vus Ă tort, selon les rĂ©ussites antĂ©rieures de lâaction et non pas de lâordre objectif des Ă©vĂ©nements extĂ©rieurs 4. Le temps sensori-moteur demeure ainsi indiffĂ©renciĂ© de la coordination des mouvements et ne se dissocie de lâespace quâen fonction de la rĂ©sistance des objets Ă cette coordination (eu Ă©gard Ă lâordre de position habituel ou par changements imprĂ©vus de vitesses).
Lorsque lâon passe du temps sensori-moteur Ă celui de la pensĂ©e intuitive, câest cette mĂȘme indiffĂ©renciation des rapports temporels et des rapports spatiaux qui constitue le caractĂšre essentiel des idĂ©es primitives aussi bien sur la durĂ©e que sur lâordre des Ă©vĂ©nements. Tant quâil sâagit, en effet, de lâordre de succession de deux Ă©vĂ©nements liĂ©s au mĂȘme mouvement (p. ex. des positions successives dâun mobile unique) ou de lâintervalle de durĂ©e qui les sĂ©pare (p. ex. quâil faut plus de temps pour aller de A en C que de A en B sur le trajet ABCDâŠ), il nây a pas de difficultĂ©, parce quâalors lâordre temporel correspond Ă lâordre de succession spatiale et la durĂ©e sâĂ©value Ă la longueur du trajet parcouru. Sâil sâagit encore de deux Ă©vĂ©nements liĂ©s Ă des mouvements de mĂȘmes vitesses, parallĂšles, de mĂȘme direction et prĂ©sentant les mĂȘmes points de dĂ©part dans lâespace et dans le temps, la difficultĂ© nâest pas supĂ©rieure, car ce sont lĂ deux exemplaires du mĂȘme mouvement, avec correspondance visuelle continue. Mais dans le cas de mouvements parallĂšles, de mĂȘme direction, avec un mĂȘme point dâorigine et avec simultanĂ©itĂ© objective des moments de dĂ©part et dâarrivĂ©e, mais avec vitesses diffĂ©rentes, la situation change : non seulement lâĂ©galitĂ© des durĂ©es, pourtant synchrones, entre les instants de dĂ©part et dâarrivĂ©e est catĂ©goriquement niĂ©e, mais encore la simultanĂ©itĂ© des instants dâarrivĂ©e lâest Ă©galement. Il vaut la peine dâinsister sur ces deux points, Ă©tant donnĂ©e leur signification Ă©pistĂ©mologique : lâindissociation initiale du temps et de lâespace et la raison de leur dissociation prochaine sous lâinfluence de la vitesse y apparaissent en pleine lumiĂšre.
En ce qui concerne la simultanĂ©itĂ©, tout dâabord, il faut soigneusement distinguer deux problĂšmes : celui de la simultanĂ©itĂ© perceptive, et celui de la notion, ou relation intellectuelle, de simultanĂ©itĂ©. Du point de vue perceptif, il nâexiste que rarement des jugements exacts de simultanĂ©itĂ© entre Ă©vĂ©nements sĂ©parĂ©s dans lâespace, et lâinterversion de lâordre de succession temporelle est frĂ©quente, mĂȘme chez lâadulte (p. ex. dans le cas de petites lampes sâallumant, soit ensemble, soit Ă 1-2 secondes dâintervalles Ă 2-3 m de distance). Les mouvements du regard nĂ©cessaires Ă la comparaison prenant eux-mĂȘmes du temps, il sâagit, en effet, de les coordonner en corrigeant les erreurs temporelles ; or, ces compensations ne sâeffectuent pas grĂące Ă un raisonnement, mais par voie perceptive et motrice, ce qui entraĂźne de nombreuses dĂ©formations dues Ă la centration : lâĂ©vĂ©nement centrĂ© par le regard au moment oĂč il se produit est en gĂ©nĂ©ral vu antĂ©rieur faute de dĂ©centration assez rapide 5, etc. Mais outre le cas du rapport perceptif, on peut Ă©tudier chez lâenfant la relation intellectuelle de simultanĂ©itĂ© et câest elle qui nous intĂ©resse surtout. On dĂ©placera p. ex. deux mobiles partant ensemble du mĂȘme point et sâarrĂȘtant simultanĂ©ment Ă des distances diffĂ©rentes, donc aprĂšs avoir effectuĂ© des trajets inĂ©gaux Ă vitesses inĂ©gales, mais sur des trajectoires parallĂšles et selon la mĂȘme direction. On sâarrangera Ă ce quâil nây ait pas de difficultĂ©s perceptives : le sujet reconnaĂźtra ainsi que quand le mobile A sâest arrĂȘtĂ© le mobile B a cessĂ© son mouvement et rĂ©ciproquement. NĂ©anmoins, jusque vers 5-6 ans lâenfant conteste que les deux mobiles se soient arrĂȘtĂ©s et en mĂȘme temps » et il soutient que lâun des deux a cessĂ© de se mouvoir « avant » lâautre : le terme « avant » signifie alors, soit « devant » soit parfois « derriĂšre », au sens spatial de ces termes, mais, selon le sujet, cette antĂ©rioritĂ© spatiale (selon lâun ou lâautre des sens de parcours) sâaccompagne nĂ©cessairement dâune antĂ©rioritĂ© temporelle, les deux significations demeurant indiffĂ©renciĂ©es. Or, Ă lâanalyse 6, la raison pour laquelle le sujet nâadmet pas la simultanĂ©itĂ© et substitue le langage spatial au langage temporel, tout en cherchant Ă maintenir la correspondance entre eux, se rĂ©vĂšle extrĂȘmement simple : câest que le rapport « en mĂȘme temps » ou « au mĂȘme moment », etc., nâa pas encore de signification, faute dâun temps commun Ă deux mouvements de vitesses diffĂ©rentes, et dâun temps qui pourrait ĂȘtre dĂ©tachĂ© de ces mouvements eux-mĂȘmes pour les englober tous deux en retour !
En dâautres termes, le sujet commence par se placer au point de vue de temps propres Ă chacun des deux mouvements de vitesses diffĂ©rentes, et ne relie point encore ces vitesses au moyen dâun temps commun ou homogĂšne. Le seul temps accessible Ă lâenfant est donc intĂ©rieur au mouvement lui-mĂȘme et ne fait quâun avec ses caractĂšres spatiaux consistant en changement de position. Lâexpression « en mĂȘme temps » nâa aucune signification pour lui, parce quâil nâexiste pas encore de « mĂȘme temps » pour des mouvements diffĂ©rents. Cela ne signifie naturellement pas que lâenfant soit relativiste : il lâest au contraire si peu quâil ne parvient pas Ă coordonner deux points de vue, sitĂŽt que les vitesses diffĂšrent, et son temps propre est, non pas celui dâEinstein, mais celui dont Aristote avait fait lâhypothĂšse Ă propos des mouvements distincts. Quel est alors le rapport entre ce temps et lâespace ? Ă ce niveau mental, si le sujet ne parvient pas Ă relier deux mouvements de vitesses diffĂ©rentes par une coordination temporelle, il ne relie pas non plus les figures de lâespace au moyen dâun systĂšme de coordonnĂ©es ou dâune coordination des points de vue perspectifs : il ne connaĂźt guĂšre que des rapports topologiques construits de proche en proche, sans systĂšmes dâensemble et lâon pourrait donc dire que, si le temps est dâabord indiffĂ©renciĂ© de lâespace, leurs Ă©volutions sont parallĂšles et de mĂȘme signification Ă©pistĂ©mologique. Mais le problĂšme est un peu plus complexe. Dâune part, comme nous lâavons vu, toute coordination logico-mathĂ©matique porte dĂšs lâabord sur des actions physiques. Il nâest donc pas surprenant que la coordination spatiale des mouvements englobe dĂšs le dĂ©part un Ă©lĂ©ment temporel, puisque tout mouvement rĂ©el a une vitesse et comporte ainsi un ordre de succession des positions dans le temps et un emboĂźtement des durĂ©es. Mais cet Ă©lĂ©ment temporel nâest pas, de ce seul fait, un des facteurs de la coordination spatiale comme telle, et, tant que les diffĂ©rences de vitesse nâinterviennent pas, les rapports temporels doublent simplement la coordination spatiale par une correspondance terme Ă terme (entre les successions et entre les durĂ©es et les espaces parcourus) : ils sâen diffĂ©rencient mĂȘme si peu que nous venons de constater lâincomprĂ©hension de la relation de simultanĂ©itĂ© en cas de vitesses distinctes. Le vrai problĂšme nâest donc pas celui que pose lâindiffĂ©renciation initiale, mais bien celui du processus de la diffĂ©renciation ultĂ©rieure : le temps homogĂšne se construira-t-il Ă la maniĂšre des systĂšmes de coordonnĂ©es ou de projections spatiales, par simple coordination des actions du sujet, ou au contraire supposera-t-il une interaction plus diffĂ©renciĂ©e entre ces actions et les objets eux-mĂȘmes ? On voit dâemblĂ©e que cette derniĂšre question reviendra Ă se demander si lâintervention de la vitesse tient aux coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction ou Ă la nĂ©cessitĂ© de composer celle-ci avec les qualitĂ©s physiques des objets.
Vers 6 ans, en moyenne, lâenfant arrive : Ă reconnaĂźtre la simultanĂ©itĂ© des moments dâarrivĂ©e de deux mouvements de vitesses distinctes. Mais (et cela montre bien que ses rĂ©ponses ne sont pas dues Ă une confusion purement verbale du temps et de lâespace), il nâen conclut pas moins Ă une inĂ©galité : des durĂ©es objectivement synchrones : les mobiles A et B sont reconnus ĂȘtre partis « en mĂȘme temps » et sâĂȘtre arrĂȘtĂ©s « en mĂȘme temps », mais lâun dâeux a cependant marchĂ© « plus longtemps » que lâautre parce quâil est allĂ© « plus loin ». Le temps commence donc Ă se dĂ©tacher de lâespace, puisque la simultanĂ©itĂ© est acquise entre points diffĂ©rents atteints par des mouvements de vitesses diffĂ©rentes. Mais cette coordination temporelle nâintĂ©resse encore que les points dâarrivĂ©e et ne se gĂ©nĂ©ralise pas Ă tous les instants ou les points du parcours, de telle sorte que les dĂ©parts et les arrivĂ©es peuvent ĂȘtre reconnus simultanĂ©s sans que les intervalles le soient, ni que les durĂ©es intermĂ©diaires soient Ă©galisĂ©es. Quant Ă la vitesse, nous verrons tout Ă lâheure que, loin dâĂȘtre dĂ©jĂ considĂ©rĂ©e comme un rapport entre le temps et lâespace parcouru (puisquâil nây a pas encore de temps indĂ©pendant sauf en ce qui concerne les points dâarrivĂ©e), elle est elle-mĂȘme conçue en termes dâordre spatial : elle se rĂ©duit Ă lâintuition du dĂ©passement. DĂšs lors, il nây a rien de contradictoire pour le sujet Ă ce que lâun des mobiles aille plus vite que lâautre, donc plus loin, sâarrĂȘte au mĂȘme moment et mette cependant plus de temps, puisque le plus grand espace parcouru est Ă la fois la mesure de la vitesse et du temps. Que la durĂ©e ne soit pas encore conçue comme inversement proportionnelle Ă la vitesse, câest ce que lâon constate dâailleurs directement, Ă ce niveau : si un mobile va plus vite, dit lâenfant, il prend plus de temps, et il ira souvent jusquâĂ soutenir quâen courant lui-mĂȘme de lâĂ©cole Ă sa maison il met plus de temps quâen marchant lentement. De deux choses lâune, par consĂ©quent : ou bien les durĂ©es sont en rĂ©alitĂ© Ă©gales, et « plus de temps » signifie alors un plus grand espace parcouru ; ou bien la durĂ©e du mouvement plus rapide a Ă©tĂ© plus courte et alors « plus de temps » exprime un plus grand travail accompli. Câest donc le travail accompli (dont lâespace parcouru est un cas particulier) qui est, au dĂ©but, le vrai critĂšre du temps, et de la durĂ©e psychologique comme du temps physique.
VĂ©rifions encore la chose sur un nouvel exemple. On prĂ©sente au sujet un rĂ©servoir se vidant au moyen dâun tube en Y dont les deux branches sont de mĂȘme dĂ©bit et commandĂ©es toutes deux par un mĂȘme robinet. Sous chacune des branches, on place un petit rĂ©cipient A et B. On tourne alors le robinet pour dĂ©clencher le dĂ©part du liquide, puis, quand les deux rĂ©cipients ont reçu un contenu suffisant, on arrĂȘte le liquide en fermant le robinet. En ce cas, le problĂšme de simultanĂ©itĂ© est naturellement rĂ©solu beaucoup plus tĂŽt que dans le cas des marches simples, puisque les mouvements sont commandĂ©s par le mĂȘme robinet. Mais, pour ce qui est des durĂ©es, câest seulement si ces deux rĂ©cipients A et B sont de mĂȘmes formes et de mĂȘmes dimensions que les temps paraĂźtront Ă©gaux. Au contraire, si ces conditions ne sont pas observĂ©es, le liquide sera estimĂ© avoir coulĂ© plus longtemps dans un bocal que dans lâautre, « parce quâil y a plus dâeau », « parce que câest plus haut » ou mĂȘme souvent parce que le niveau de lâeau a « montĂ© plus vite », en remplissant le rĂ©cipient. Câest donc de nouveau le travail accompli (du moins accompli en apparence) ou lâespace parcouru qui constituent les critĂšres de la durĂ©e.
Or, si le temps physique se diffĂ©rencie ainsi peu Ă peu de lâordre spatial au lieu dâĂȘtre dâabord purement temporel et ensuite spatialisĂ©, quâen est-il du temps psychologique et quels sont les rapports entre les deux sortes de temps, interne et extĂ©rieur ? Lâopinion courante est que la notion du temps dĂ©rive de lâexpĂ©rience intĂ©rieure et que le temps physique nâest que le temps vĂ©cu, plus ou moins transformĂ©. Selon Planck, p. ex., les notions physiques naĂźtraient de la perception subjective ou perception des qualitĂ©s relatives au sujet, et le dĂ©veloppement de ces notions dans les sciences rĂ©sulterait de leur dĂ©subjectivation : la notion du temps proviendrait ainsi de lâexpĂ©rience vĂ©cue de la durĂ©e et son Ă©volution consisterait Ă Ă©liminer le rĂŽle du sujet. Selon Bergson le temps est Ă©galement issu de la durĂ©e intĂ©rieure et le temps physique doit sa constitution Ă une spatialisation de la durĂ©e en Ă©liminant dâailleurs les plus caractĂ©ristiques des aspects temporels. Planck apprĂ©cie donc cette spatialisation que Bergson dĂ©plore, mais ils sâentendent sur les grandes lignes du passage du sujet Ă lâobjet.
Or, Ă comparer ces thĂšses aux faits gĂ©nĂ©tiques, on constate au contraire que lâenfant construit sa notion du temps subjectif sur le modĂšle du temps quâil attribue aux choses, aussi bien que lâinverse. Il y a lĂ un point important au point de vue de lâĂ©pistĂ©mologie physique tout entiĂšre. Le temps (et nous retrouverons le mĂȘme processus en bien dâautres domaines) nâĂ©mane pas de la prise de conscience propre du sujet pour sâengager dans la direction de lâobjet, mais il procĂšde de lâaction du sujet sur lâobjet, ce qui nâest nullement Ă©quivalent : et, comme lâorientation suivie par la prise de conscience est centripĂšte et non pas centrifuge, câest de lâobjet quâelle part pour remonter au sujet, câest-Ă -dire que les rapports temporels sont organisĂ©s dans les choses avant de lâĂȘtre dans la conscience propre. Bien entendu, le temps de lâobjet, dans son indiffĂ©renciation par rapport Ă lâespace parcouru ou au travail accompli, nâest pas un temps objectif, mais un temps liĂ© Ă lâaction du sujet sur lâobjet (et en particulier aux premiĂšres coordinations infralogiques et gĂ©omĂ©triques des mouvements). Mais il nâest pas non plus subjectif au sens ordinaire de ce mot : il est Ă©gocentrique, ce qui est tout autre chose, câest-Ă -dire que, perçu ou conçu dans lâobjet il reste relatif aux intuitions dâespace et de vitesse dĂ©terminĂ©es par lâactivitĂ© propre, et ce caractĂšre Ă©gocentrique ne coĂŻncide ni avec le subjectif sensoriel de Planck ni avec le subjectif intuitif de Bergson. Quant au temps rationnel, il sera opĂ©ratoire, câest-Ă -dire construit par les actions coordonnĂ©es et rĂ©versibles du sujet (voir § 3) et cela aussi bien sous sa forme interne quâexterne. Bref, en ce qui concerne le temps comme les autres notions, lâĂ©volution procĂšde de lâĂ©gocentrique Ă lâopĂ©ratoire, et, quoique constamment appliquĂ© Ă lâobjet (dont il extrait peu Ă peu ses connexions avec la vitesse), il suppose Ă tous les niveaux une participation du sujet, dâabord centrĂ© sur ses propres actions puis dĂ©centrant celles-ci en les composant entre elles de façon cohĂ©rente et rĂ©versible.
En quoi consiste, en effet, le temps propre ou psychologique, aux premiers niveaux du dĂ©veloppement de la pensĂ©e ? Il nâest que de constater lâembarras oĂč lâon se trouve dans le choix des questions convenables Ă poser Ă lâenfant pour se persuader du caractĂšre tardif, raffinĂ© et mĂȘme artificiel de lâintuition des « donnĂ©es immĂ©diates de la conscience ». Lâenfant est pourtant un ĂȘtre que ni la vie sociale ni lâaction utilitaire sur les solides nâont encore dĂ©formĂ©. Son sentiment de la vie a parfois une profondeur et une rĂ©sonance directe que bien des poĂštes ont cherchĂ© Ă retrouver. Ce nâest cependant pas chez lui quâil faut chercher lâintuition de la durĂ©e, car â chacun lâa noté â , il vit dans le prĂ©sent, tandis que la durĂ©e se construit.
Le temps propre de lâenfant, ce sera donc ou la notion quâil a de son Ăąge (temps biologique) ou les Ă©valuations quâil fera du temps vĂ©cu au cours de telle ou telle action. Les notions relatives Ă lâĂąge ne nous apprennent rien de nouveau, mais confirment de façon singuliĂšrement prĂ©cise ce que nous avons vu du temps physique naissant. LâĂąge est Ă©valuĂ© lui aussi Ă lâespace parcouru ou au travail accompli, câest-Ă -dire, en lâespĂšce, Ă la taille ou Ă la croissance : A est plus jeune que B « parce quâil est plus petit », mais ce nâest pas une raison pour quâil ne devienne pas un jour plus vieux que lui. Il nây a, dâautre part, aucun rapport entre lâĂąge comme durĂ©e et lâordre de succession des Ă©vĂ©nements, notamment des naissances : que A soit plus jeune que B nâentraĂźne pas quâil soit nĂ© aprĂšs lui 7.
Quant aux Ă©valuations du temps vĂ©cu au cours de lâaction, elles donnent lieu chez lâenfant, Ă des constatations trĂšs instructives et cela Ă nouveau par leur ressemblance avec la construction du temps physique lui-mĂȘme. On priera, p. ex., le sujet dâexĂ©cuter certaines actions (rĂ©pĂ©ter un mouvement, dessiner des barres, etc.) pendant un mĂȘme temps mais Ă un rythme tantĂŽt lent tantĂŽt rapide 8 : or, chez les petits, câest le travail accompli qui est le critĂšre de la durĂ©e, ce qui revient alors Ă considĂ©rer comme Ă©tant la plus longue la durĂ©e qui correspond au mouvement le plus rapide ; seuls les grands trouvent comme nous que le travail rapide a paru plus court et le travail lent plus long. Câest mĂȘme cette dĂ©couverte introspective qui semble ĂȘtre au point de dĂ©part du renversement des rapports entre le temps et la vitesse, parce que, dans la durĂ©e vĂ©cue pendant lâacte lui-mĂȘme, le temps se contracte (pour la conscience) en fonction de la vitesse, tandis que dans la durĂ©e Ă©valuĂ©e par la mĂ©moire, le temps bien rempli se dilate et les temps vides se rĂ©sorbent.
Bref, dans le temps psychologique comme dans le temps physique, la durĂ©e dĂ©pend des vitesses et du travail accompli, et câest ce quâa bien notĂ© P. Janet lorsquâil a rattachĂ© le sentiment du temps aux rĂ©gulations de lâaction, câest-Ă -dire aux accĂ©lĂ©rations et aux freinages. Mais il faut prĂ©ciser que ce nâest pas du sentiment intĂ©rieur que procĂšdent les notions temporelles Ă©lĂ©mentaires : câest du rĂ©sultat mĂȘme des actes, câest-Ă -dire de la frontiĂšre commune au sujet et Ă lâobjet. Le temps primitif est donc un temps physique, mais Ă©gocentrique, autrement dit assimilĂ© Ă lâactivitĂ© propre et dĂ©terminĂ© par elle autant que par les donnĂ©es extĂ©rieures. Câest de cette source indiffĂ©renciĂ©e que le temps ultĂ©rieur Ă©volue dans la direction Ă la fois dâun temps physique objectif et dâun temps subjectif de mieux en mieux organisĂ© par les opĂ©rations dont nous allons parler. En bref, le temps procĂšde de lâorganisation des mouvements et câest pourquoi il est dominĂ© dĂšs le dĂ©part par les coordinations spatiales ; mais il se diffĂ©rencie de lâespace dans la mesure oĂč interviennent les vitesses, câest-Ă -dire un rapport entre les actions spĂ©cialisĂ©es du sujet et les rĂ©sistances plus ou moins grandes des objets.
§ 3. Les opérations temporelles
Comment, Ă partir des intuitions temporelles Ă©lĂ©mentaires que nous venons de dĂ©crire, se construira la notion dâun temps homogĂšne, commun Ă tous les phĂ©nomĂšnes externes et internes, dâĂ©coulement uniforme et susceptible de mesure ? Avant que ce concept dâun temps absolu ne soit Ă son tour dĂ©passĂ© par lâidĂ©e dâun temps relatif aux vitesses caractĂ©risant les points de vue des observateurs (et elles-mĂȘmes rapportĂ©es Ă celle de la lumiĂšre), la construction du temps homogĂšne est dĂ©jĂ le produit dâune coordination des vitesses. Partant dâune indiffĂ©renciation complĂšte entre le temps et la coordination spatiale des mouvements, le sujet en vient, en effet, Ă distinguer dans les mouvements eux-mĂȘmes, un Ă©lĂ©ment de dĂ©placement qui intĂ©resse lâespace seul et un Ă©lĂ©ment de vitesse qui distingue les uns des autres des dĂ©placements par ailleurs Ă©quivalents. Câest la coordination de ces vitesses qui va diffĂ©rencier lâordre temporel de lâordre de succession spatiale et les durĂ©es des chemins parcourus. Mais cette coordination consiste en un ensemble dâopĂ©rations, dĂ©butant dans lâaction mĂȘme et sâachevant en opĂ©rations intellectuelles. Le problĂšme Ă©pistĂ©mologique central que soulĂšve le dĂ©veloppement de ces derniĂšres est alors de dĂ©terminer si elles sont purement logico-mathĂ©matiques (et notamment spatiales), ou si leur forme analogue Ă celle des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques recouvre dĂ©jĂ un contenu extrait de lâobjet. Autrement dit, dans le langage que nous avons adoptĂ©, lâintervention de la vitesse relĂšve-t-elle encore des coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction ou suppose-t-elle lâorganisation dâactions spĂ©cialisĂ©es, donc diffĂ©renciĂ©es en fonction des propriĂ©tĂ©s physiques de lâobjet ? Et en ce dernier cas, quel est le rapport entre les coordinations logico-mathĂ©matiques et les actions diffĂ©renciĂ©es ?
Notons en outre lâintĂ©rĂȘt spĂ©cial que prĂ©sente, pour lâĂ©pistĂ©mologie physique, lâanalyse gĂ©nĂ©tique des opĂ©rations temporelles. Chacun sait, en effet, que la mesure du temps sâenferme dans un cercle : nous fondons le rĂ©glage de nos horloges sur certains processus physiques Ă dĂ©roulement temporel constant (tels la rĂ©gularitĂ© des mouvements astronomiques ou lâisochronisme des petites oscillations), mais, en retour, nous ne sommes assurĂ©s de cette constance que grĂące Ă des mesures effectuĂ©es prĂ©cisĂ©ment au moyen de nos horloges. Aussi, lorsque les physiciens cherchent Ă appuyer la mesure du temps sur une horloge naturelle, en sont-ils rĂ©duits, ou bien Ă invoquer lâensemble des lois de la nature dont la cohĂ©rence totale suppose la permanence de certains mouvements, donc la rĂ©gularitĂ© des Ă©coulements temporels, ou bien Ă sortir de la physique. Câest ce dernier parti quâa adoptĂ© rĂ©cemment un physicien de talent, E. Stueckelberg, en cherchant Ă rattacher le temps physique lui-mĂȘme au temps psychologique. Le temps mĂ©canique, nous dit-il 9, fournit bien le voisinage des instants dans la continuitĂ© dâune mĂȘme trajectoire, mais il ne dĂ©termine pas le sens (ou la direction) du temps, puisque les transformations mĂ©caniques sont rĂ©versibles. Quant au temps thermodynamique, il implique bien une direction gĂ©nĂ©rale, mais seulement en ce qui concerne lâensemble du processus statistique exprimĂ© par lâaccroissement probable de lâentropie : les Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes (câest-Ă -dire les atomes) restent soumis, dans le schĂ©ma de Boltzmann, au temps mĂ©canique qui est privĂ© dâorientation dĂ©finie. Dans les fluctuations statistiques, telles que celles qui caractĂ©risent le mouvement brownien, il peut intervenir, en effet, deux sens Ă lâĂ©coulement du temps. Si nous en venons Ă la microphysique actuelle, les trajectoires intra-atomiques elles-mĂȘmes sont soumises Ă des fluctuations, ce qui prive Ă nouveau le temps dâun sens unique. Pour obtenir une orientation univoque du temps physique, il faudrait disposer comme horloge dâun corps infiniment grand et infiniment lourd, contenant une infinitĂ© dâĂ©lĂ©ments. En lâabsence dâun tel corps, il ne reste que le temps biologique ; et encore Ă envisager la vie comme un tout (car, dans le dĂ©tail, nous retombons sur les lois physico-chimiques) ; câest donc, en derniĂšre analyse, le temps psychologique qui nous fournira lâorientation absolue que nous cherchons : câest parce que lâunivers se reflĂšte dans la conscience et est partiellement vĂ©cu, que ses mouvements caractĂ©risent, dans lâun de leurs sens possibles, un dĂ©roulement temporel Ă sens unique. En effet, le temps psychologique est Ă sens unique parce que, selon E. Stueckelberg : 1° la mĂ©moire implique le voisinage (les Ă©vĂ©nements remĂ©morĂ©s sont plus ou moins rapprochĂ©s ou Ă©loignĂ©s) ; 2° chaque souvenir englobe dâautres souvenirs, selon une rĂ©gression sans fin : les souvenirs constituent ainsi des emboĂźtements orientĂ©s a > b > câŠ, tel que le souvenir ne contenant pas dâautres souvenirs soit le plus ancien et que celui qui contient tous les autres (a) soit le plus rĂ©cent. Ce serait donc, au total, lâordre dâemboĂźtement des « souvenirs de souvenirs » qui dĂ©terminerait le cours du temps.
Mais quel que soit lâintĂ©rĂȘt de cet appel fait par un physicien Ă la durĂ©e mentale, pour Ă©tayer le sens du temps universel, il est difficile aux psychologues dâaccepter une telle responsabilitĂ©. Il nâest guĂšre possible, en effet, dâadmettre un emboĂźtement spontanĂ© des souvenirs, et si les Ă©vĂ©nements sâemboĂźtent les uns dans les autres grĂące Ă la mĂ©moire, câest le rĂ©sultat dâopĂ©rations proprement dites, car les souvenirs ne peuvent se sĂ©rier dâeux-mĂȘmes. Or, ces opĂ©rations, qui structurent lâĂ©vocation du passĂ© comme elles structurent nâimporte quel donnĂ©, sâappuient elles-mĂȘmes sur le temps physique et sur lâorganisation du monde extĂ©rieur. En dâautres termes, il nâexiste pas de « souvenirs de souvenirs » au sens dâE. Stueckelberg, ou du moins il ne sâagit que de faits exceptionnels. Je ne me rappelle pas ĂȘtre allĂ© Ă Vienne avant de connaĂźtre Cracovie parce quâĂ Cracovie jâavais le souvenir de Vienne et que jâai actuellement le souvenir de ce souvenir, tandis quâĂ Vienne je nâavais pas encore le souvenir de Cracovie et que je constate aujourdâhui lâabsence dâun tel souvenir de souvenir : je me rappelle avoir vu Vienne avant Cracovie tout simplement Ă cause dâun raisonnement me permettant de dĂ©duire de mes connaissances gĂ©ographiques que pour aller de GenĂšve Ă Cracovie jâai passĂ© par Vienne, tandis quâen prenant le train de GenĂšve Ă Vienne je nâai pas traversĂ© Cracovie. La mĂ©moire, ou du moins la sĂ©riation des souvenirs dans le temps, est faite, en une proportion importante, de reconstitutions raisonnĂ©es : elle implique une activitĂ©, qui se poursuit Ă tous les Ă©tages de la vie mentale (mais Ă un degrĂ© bien moindre aux niveaux prĂ©logiques, dâoĂč les lacunes et le dĂ©sordre de nos souvenirs dâenfance) et les « souvenirs inconscients » sont eux-mĂȘmes influencĂ©s par une telle reconstruction historique. Or, sur quoi sâappuient ces raisonnements et cette activité ? Sur le temps physique lui-mĂȘme et sur la connaissance physique des mouvements, des trajectoires, des vitesses, etc. Si le physicien ne peut pas confĂ©rer de sens dâorientation au temps sans un recours Ă la vie mentale (du moins sous son aspect dâactivitĂ© opĂ©ratoire), le psychologue nâarrivera pas non plus Ă orienter le temps intĂ©rieur sans invoquer le temps physique. Cette interaction nĂ©cessaire du sujet et de lâobjet montre dĂ©jĂ Ă elle seule que le temps, comme lâespace, repose sur un systĂšme dâopĂ©rations et ne constitue pas le simple produit dâune lecture, soit extĂ©rieure, soit intĂ©rieure.
Mais en quoi consistent ces opĂ©rations et quel est leur rapport avec les opĂ©rations spatiales ? Comme en ce qui concerne lâespace, elles commencent par ĂȘtre purement qualitatives avant de donner lieu Ă une mĂ©trisation. Ce sont simplement les opĂ©rations, dĂ©jĂ analysĂ©es (chap. II § 7), de placement (relations asymĂ©triques dâordre) et dâemboĂźtement des parties dans le tout (addition partitive), qui formeront la substructure « intensive » du temps. Puis la synthĂšse de la partition et du dĂ©placement engendrera une mĂ©trique temporelle sur le modĂšle de la mĂ©trique spatiale (cf. chap. II § 8). La seule diffĂ©rence â et elle est dâune grande importance Ă©pistĂ©mologique â est que lâensemble de cette construction ne portera plus seulement sur des figures ou sur des mouvements entendus comme de simples changements de position, mais bien sur des vitesses. Seulement, chose trĂšs remarquable, ces vitesses inhĂ©rentes Ă la construction qualitative (intensive) du temps ne sont encore conçues quâen termes de succession spatiale : ce ne sont nullement des rapports entre espaces parcourus et temps Ă©coulĂ©s (soit v = e/t), mais uniquement des « dĂ©passements », câest-Ă -dire des complications du dĂ©placement lui-mĂȘme, et les opĂ©rations temporelles initiales ne consistent quâĂ coordonner ces dĂ©passements sans aucune relation mĂ©trique. Autrement dit, la notion de temps repose sur celle de vitesse qualitative, et consiste Ă mettre en relations des vitesses qualitatives diffĂ©rentes, puis, une fois le temps construit par cette coordination mĂȘme, il sert Ă dĂ©finir la vitesse mĂ©trique.
I. La succession temporelle
Le point de dĂ©part de la construction opĂ©ratoire du temps est Ă chercher dans les relations asymĂ©triques de placement (ordre) et dĂ©placement (changement dâordre), qui interviennent dans lâĂ©laboration de lâespace. Soit un mobile X, qui est dĂ©placĂ© selon les positions successives 1, 2, 3 ⊠etc. Ces positions, Ă©tant successives, englobent dĂ©jĂ il est vrai un certain ordre temporel, mais donnĂ© dans le mouvement en tant quâacte sensori-moteur, dans la succession des processus organiques nĂ©cessaires Ă la perception et au mouvement, etc., et non pas donnĂ© Ă la pensĂ©e Ă titre dâordre spĂ©cifiquement temporel, puisquâil coĂŻncide simplement avec lâordre de succession spatiale des points sur une trajectoire. En effet, lâordre spatial intervenant dans un seul dĂ©placement nâimplique pas logiquement le temps, car les changements de position pourraient avoir une vitesse infinie, qui rĂ©duirait la durĂ©e Ă rien ; câest, dâautre part, sans prendre en considĂ©ration les temps sensori-moteur ou physiologique, etc. que lâenfant construit sa notion du dĂ©placement spatial, mais Ă titre de simple changement de position indĂ©pendant du temps. Enfin, un ordre temporel indiffĂ©renciĂ© de lâordre de succession spatiale ne constitue pas encore un temps commun, comme nous lâont montrĂ© les faits rappelĂ©s au § 2. La construction du temps ne dĂ©bute donc pas par une extraction de lâordre temporel implicitement liĂ© Ă la coordination spatiale des mouvements effectifs, parce que cette liaison nâest pas nĂ©cessaire et nâest due quâĂ lâindiffĂ©renciation initiale des coordinations logico-mathĂ©matiques et des actions matĂ©rielles coordonnĂ©es par elles. La construction du temps dĂ©bute, au contraire et seulement, avec lâintervention de la vitesse, conçue comme un dĂ©passement, câest-Ă -dire avec la comparaison entre, les positions successives du mobile X et les positions successives dâun autre mobile, que nous appellerons Y.
Supposons donc X et Y se dĂ©plaçant dans le mĂȘme sens selon deux chemins parallĂšles et considĂ©rons deux situations distinctes : lâune dans laquelle X se trouve placĂ© devant Y et lâautre dans laquelle X se trouve placĂ© derriĂšre Y, ces deux rapports Ă©tant entendus relativement au mĂȘme sens de parcours. Chacune de ces deux situations caractĂ©rise alors ce que nous appellerons un « état » particulier du champ spatial. Cette notion dâ« état » comprend lui aussi un Ă©lĂ©ment temporel implicite : la simultanĂ©itĂ© (Leibniz a pu dĂ©finir lâespace : lâordre des simultanĂ©s). Mais lâĂ©tat nâimplique pas gĂ©nĂ©tiquement une dĂ©termination de la simultanĂ©itĂ©, car il peut durer : peu importe le moment prĂ©cis oĂč Y a dĂ©passé X câest-Ă -dire oĂč X et Y Ă©taient simultanĂ©ment lâun Ă cĂŽtĂ© de lâautre, ou le nombre de positions successives que lâĂ©tat considĂ©rĂ© englobe. La seule condition dont le sujet ait besoin pour construire un rapport temporel est de pouvoir constater spatialement que X prĂ©cĂ©dait y dans lâĂ©tat A et que lâinverse se rĂ©alise dans lâĂ©tat B. Cette double constatation ne suppose donc ni simultanĂ©itĂ© ni succession donnĂ©es Ă titre dâĂ©lĂ©ments de la construction opĂ©ratoire : celles-ci nâinterviennent Ă nouveau quâĂ titre simplement dâĂ©lĂ©ments des actes perceptifs, etc. permettant les constatations spatiales. Par contre, le sujet construit un rapport temporel entre les Ă©tats A et B, sans que ce rapport soit donc donnĂ© directement Ă sa pensĂ©e, et il y parvient en lâappuyant sur le rapport des vitesses. En effet tant quâil se borne aux successions purement spatiales, le sujet ne peut que sĂ©rier les positions successives 1 â 2 â 3 â ⊠etc., appliquĂ©es soit au mobile X, soit au mobile Y, soit aux deux Ă la fois (dâoĂč alors les faux jugements temporels rappelĂ©s au § 2). Par contre, sâil tient compte du dĂ©passement de X par Y, alors il doit distinguer deux Ă©tats : lâĂ©tat A dans lequel on a, du point de la succession spatiale, Y â X, et lâĂ©tat B dans lequel on a X â Y. Ce fait nouveau introduit une diffĂ©rence de vitesses, sous la forme dâun changement dâordre, dâun mobile par rapport Ă un autre et non pas seulement des mobiles par rapport Ă un Ă©lĂ©ment de rĂ©fĂ©rence fixe. Or, ce fait peut ĂȘtre constatĂ© spatialement. Dâautre part, la succession des Ă©tats est elle aussi donnĂ©e spatialement, grĂące au sens dâorientation du mouvement lui-mĂȘme. NĂ©anmoins la relation dâordre entre les Ă©tats eux-mĂȘmes soit A â B â C â, etc. tout en reposant ainsi exclusivement sur des constatations relatives Ă lâordre spatial, est devenue temporelle : par le fait quâelle ordonne simultanĂ©ment les mouvements de deux mobiles dont lâun dĂ©passe lâautre, elle constitue en effet une coordination des vitesses et câest cette nature nouvelle de la coordination qui lui confĂšre son caractĂšre temporel.
Si nous dĂ©signons par a la relation de succession temporelle entre les Ă©tats A et B, par aâ la succession entre B et C, par bâ la succession entre C et D, etc., la premiĂšre des opĂ©rations temporelles qualitatives (intensives) sera donc lâaddition (ou la soustraction) des relations de succession dâĂ©tats, soit :
(1) (A aâ B) + (B aââ C) = (A bâ C) ; (A bâ C) + (C bââ D) = (A câ D) ; (A câ D) + (D cââ E) = (A dâ E) ;
⊠etc., oĂč les rapports a, aâ, bâ⊠ou b, c, dâŠ, etc. signifient donc « avant », dans lâun des sens, et « aprĂšs » dans lâautre.
La simultanĂ©itĂ© se concevra alors comme le cas limite de la succession, lorsque celle-ci tend Ă sâannuler. Du point de vue qualitatif, et en lâabsence de mesures permettant de reconstituer lâinstant prĂ©cis oĂč deux Ă©vĂ©nements sĂ©parĂ©s (mais mis en liaison par des signaux acoustiques ou visuels) se sont produits simultanĂ©ment, il nâexiste ainsi de simultanĂ©itĂ© quâentre deux positions immĂ©diatement voisines. La plus petite distance sĂ©parant les lieux des Ă©vĂ©nements suppose dĂ©jĂ un mouvement du regard ou une coordination des perceptions, câest-Ă -dire une succession. La simultanĂ©itĂ© constitue bien Ă cet Ă©gard un cas limite, soit :
(2) (A1 â A2) ou (A1 oâ A2) = (A1 ââ A2)
Mais on se rappelle que, dans les intuitions primitives de la succession temporelle, lâenfant ne reconnaĂźt pas la simultanĂ©itĂ© de deux arrĂȘts, lorsque les mouvements Ă©taient de vitesses diffĂ©rentes. La distinction Ă©tablie par le sujet entre les relations (1) et (2) suppose donc un affinement de la notion de lâ« état ». LâĂ©tat peut englober lui-mĂȘme, au dĂ©part, des successions internes sans que les relations (1) soient changĂ©es, puisque le dĂ©coupage du continu temporel en Ă©tats A, B, C⊠, est arbitraire et que quels que soient les intermĂ©diaires ou lâĂ©paisseur de durĂ©e de ces Ă©tats, ils sont toujours successifs. Mais le sujet en vient donc, par la distinction des rapports de succession et de simultanĂ©itĂ©, Ă ne plus attribuer Ă un Ă©tat quâune Ă©paisseur minimum, câest-Ă -dire une simultanĂ©itĂ© maximum. La conquĂȘte de cette simultanĂ©itĂ©, indĂ©pendamment de la vitesse des mouvements considĂ©rĂ©s, est assurĂ©ment due Ă une dĂ©centration progressive des intuitions. Celles-ci portent exclusivement, au dĂ©but, sur le point dâarrivĂ©e des dĂ©placements, Ă cause du caractĂšre finaliste du mouvement. Au contraire, et au fur et Ă mesure que les points successifs de la trajectoire prennent de lâimportance, il sâĂ©tablit une correspondance terme Ă terme entre les points ou segments a, b, c⊠de la trajectoire de X et les points ou segments a1 b1 c1⊠de la trajectoire de Y. Or, comme chacun des rapports a1 a2 ; b1 b2 ; c1 c2âŠ, dont est faite cette correspondance, caractĂ©rise un « état », on peut donc dire que les progrĂšs de la simultanĂ©itĂ© sont liĂ©s Ă la multiplication des Ă©tats, eu Ă©gard Ă la sĂ©rie (1) primitive.
II. La durée
On a vu combien lâĂ©valuation de la durĂ©e est dâabord liĂ©e, dans les intuitions temporelles primitives, au chemin parcouru et au travail accompli (dâoĂč lâidĂ©e Ă©trange et pourtant assez systĂ©matique Ă un certain niveau, que la durĂ©e est proportionnelle Ă la vitesse). Comment donc lâesprit procĂšde-t-il de cette notion initiale Ă la comprĂ©hension opĂ©ratoire des durĂ©es ? Il est intĂ©ressant, du point de vue Ă©pistĂ©mologique, de constater une fois de plus que câest au moyen dâopĂ©rations qualitatives (de caractĂšre intensif et prĂ©cĂ©dant toute mesure) que la structure temporelle sâorganise, de mĂȘme que lâespace est constituĂ© logiquement (par des opĂ©rations infralogiques) avant dâĂȘtre mathĂ©matisĂ©, et que le nombre lui-mĂȘme est prĂ©parĂ© par lâorganisation des classes et des relations asymĂ©triques avant de rĂ©sulter de leur synthĂšse. On objectera peut-ĂȘtre que le seul moyen de dĂ©tromper un sujet qui sâobstine Ă Ă©galer la durĂ©e ou chemin parcouru serait de la mesurer avec lui au moyen dâune horloge. Mais, avant le, niveau oĂč les estimations de la durĂ©e sont rĂ©glĂ©es par un systĂšme dâopĂ©rations qualitatives, lâenfant Ă qui lâon donne une montre ou un sablier pour mesurer le temps que dure sa marche dans la chambrĂ© ou la course dâune poupĂ©e sur la table estime que lâaiguille· ou le sable se sont dĂ©placĂ©s eux-mĂȘmes Ă une tout autre vitesse selon quâils servaient de systĂšme temporel de rĂ©fĂ©rence pour mesurer un mouvement rapide ou lent du mobile donné 10 ! La mesure du temps est donc impossible tant quâil nây a pas coordination prĂ©alable des rapports entre la durĂ©e, le dĂ©placement et la vitesse !
En fait, la grande dĂ©couverte qui permet au sujet de structurer les durĂ©es et la possibilitĂ© dâune mise en relation opĂ©ratoire des intervalles de temps avec lâordre mĂȘme des Ă©vĂ©nements ; or, comme cet ordre des Ă©vĂ©nements porte sur des « états » (voir sous 1), câest-Ă -dire sur des correspondances entre points atteints par des mouvements indĂ©pendamment de la vitesse de ceux-ci, concevoir la durĂ©e Ă titre dâintervalle entre des Ă©tats revient Ă coordonner des vitesses distinctes. Ătant donnĂ© un systĂšme de deux mouvements partant simultanĂ©ment de a1 et de a2 pour atteindre simultanĂ©ment b1 et b2 puis c1 et c2, etc. mais tels que lâespace parcouru a2 b2 soit plus grand que a1 b1 et que lâespace parcouru b2 c2 soit plus grand que b1 c1, etc., la durĂ©e devient ainsi lâintervalle entre les Ă©tats a1 a2 et b1 b2, entre b1 b2 et c1 c2, etc. : au lieu de se rĂ©duire simplement aux intervalles spatiaux a1 b1 ou a2 b2, etc. elle consiste dorĂ©navant, au contraire, en un intervalle portant sur les espaces parcourus rapportĂ©s leur vitesse (ou sur les travaux accomplis rapportĂ©s aux « puissances »), câest-Ă -dire en un intervalle entre Ă©tats ordonnĂ©s dans le temps.
On se rappelle (§ 2) que cette relation entre la durĂ©e et lâordre des Ă©vĂ©nements (ou Ă©tats temporels), si Ă©vidente soit-elle pour nous, Ă©chappe aux jeunes enfants : ils se refuseront, p. ex., Ă conclure que A est nĂ© avant B, sachant que A est le plus ĂągĂ© des deux ou que C est plus jeune que D, sachant que C est nĂ© aprĂšs D ! La durĂ©e est au contraire entiĂšrement comprise Ă partir du moment oĂč elle est envisagĂ©e comme un intervalle entre les Ă©vĂ©nements ordonnĂ©s, indĂ©pendamment des vitesses et des espaces parcourus (en lâespĂšce, indĂ©pendamment de la vitesse de croissance et de la taille atteinte Ă un Ăąge donnĂ©).
Soit donc la suite des « états » A, B, C ⊠sĂ©riĂ©s en application du groupement (1), câest-Ă -dire en fonction des relations de successions a, aâ, bâ, etc. (signifiant « avant » et « aprĂšs »). MĂȘme sans aucune mesure, et en fonction des seules opĂ©rations dâemboĂźtements propres au groupement des relations symĂ©triques (ou des partitions), le sujet peut conclure quâentre les Ă©vĂ©nements ou Ă©tats A et C il sâest Ă©coulĂ© un temps plus long quâentre les Ă©vĂ©nements ou Ă©tats A et B ; de mĂȘme entre A et D la durĂ©e est plus longue quâentre A et C, etc. Mais, conformĂ©ment Ă la structure des opĂ©rations intensives, on ne sait rien alors du rapport entre les durĂ©es successives AB et BC, ou BC et CD, etc.
DâoĂč le groupement (dĂ©rivĂ© de lâordre de succession A â B â C â D ⊠etc.) :
(3) ABÂ +Â BCÂ =Â ACÂ ; ACÂ +Â CDÂ =Â ADÂ ; etc.
oĂč les relations AB, BC, CD, etc. sont des relations symĂ©triques dâintervalles (et non plus des relations asymĂ©triques dâordre, comme en 1). Or, lâexpĂ©rience montre bien que ces emboĂźtements constituent la condition de la structuration qualitative des durĂ©es : câest ainsi quâen dessous de 7-8 ans lâenfant en viendra Ă admettre, selon les chemins parcourus sur deux trajectoires distinctes, que la durĂ©e a1 b1 est plus grande que la durĂ©e a2 c2, dâoĂč AB > AC. Au contraire dĂšs 7-8 ans, on aura toujours AB < AC < AD < etc.
De ce point de vue, la simultanĂ©itĂ©, conçue selon lâopĂ©ration (3) comme une succession nulle, peut aussi ĂȘtre comprise comme une durĂ©e nulle :
(4) Si A oâ B, alors AB = 0.
De mĂȘme de (3) et de (4) le sujet peut tirer lâĂ©galitĂ© des durĂ©es synchrones. Si lâon a simultanĂ©itĂ© entre les Ă©vĂ©nements a1 et a2 ; b1 et b2 ; c1 et c2, etc., soit a1 a2 = 0 ; b1b2 = 0, etc., ce qui dĂ©finit les Ă©tats A, B, C, etc., alors des durĂ©es a1 b1 et a2 b2 seront Ă©gales ; de mĂȘme b1 c1 et b2 c2, etc. et se rĂ©duiront aux durĂ©es entre Ă©tats A, B, C, etc., soit AB, BC, etc. :
(5) Si a1Â a2Â =Â 0Â ; b1Â b2Â =Â 0, etc., alors a1Â b1Â =Â a2Â b2Â =Â ABÂ ; b1Â c1Â =Â b2Â c2Â =Â BCÂ ; etc.
Ainsi, grĂące Ă ces cinq groupements dâopĂ©rations (1) Ă (5), le temps qualitatif est entiĂšrement constituĂ©, indĂ©pendamment de toute mĂ©trique : le sujet est capable de construire un ordre de succession temporelle entre Ă©vĂ©nements (ou entre Ă©tats caractĂ©risĂ©s par des Ă©vĂ©nements respectivement simultanĂ©s), dâemboĂźter les durĂ©es les unes dans les autres en fonction de cet ordre, de concevoir des simultanĂ©itĂ©s Ă titre de succession ou de durĂ©e nulles, et dâĂ©galiser des durĂ©es synchrones en fonction de la simultanĂ©itĂ© des Ă©vĂ©nements entre lesquels elles sont comprises. Mais, comme on le voit, cette structuration qualitative du temps, procĂ©dant exclusivement par groupements additifs (addition de relations dâordre ou dâintervalle) et multiplicatifs (correspondances), est soumise Ă deux limitations essentielles. La premiĂšre est que les simultanĂ©itĂ©s sâĂ©tablissent de proche en proche, entre Ă©vĂ©nements voisins dans lâespace. La seconde est que les durĂ©es comparĂ©es entre elles et portant sur des mouvements de vitesses diffĂ©rentes soient synchrones en tout ou en partie. Cette seconde limitation, spĂ©cialement, est inhĂ©rente aux opĂ©rations intensives, qui ne connaissent que les rapports de partie Ă tout (a < b ou AB < AC, etc.) et non pas les relations des parties entre elles (a et aâ ou AB et BC, câest-Ă -dire, en lâespĂšce, les relations entre durĂ©es successives). Dans le cas particulier, cette opposition entre lâintensif et lâextensif ou le mĂ©trique est particuliĂšrement Ă©vidente puisque, les opĂ©rations intensives Ă©tant impropres Ă conclure quoi que ce soit des rapports entre durĂ©es entiĂšrement successives, il ne saurait y avoir dâĂ©galisation entre durĂ©es isochrones : or cette Ă©galisation constitue la condition prĂ©alable Ă toute mesure du temps. Il importe donc de voir maintenant comment lâactivitĂ© du sujet permet de procĂ©der des opĂ©rations intensives, simples groupements infralogiques portant sur les successions et emboĂźtements temporels, aux opĂ©rations mĂ©triques.
III. La mesure élémentaire du temps
Mesurer le temps, Ă partir des opĂ©rations qualitatives qui le constituent, ce sera donc comparer un intervalle a (ou AB) non pas simplement Ă la durĂ©e b (ou AC), plus longue, dont il fait lui-mĂȘme partie (dâoĂč la simple quantification intensive : a < b ou AB < AC) mais Ă lâintervalle suivant aâ (ou BC, câest-Ă -dire aâ = b â a), qui nâa point dâĂ©lĂ©ments communs avec a, sinon lâinstant frontiĂšre qui les sĂ©pare. Ce sera donc transporter sur lâintervalle aâ la durĂ©e de a, mais forcĂ©ment par une voie indirecte, câest-Ă -dire par la rĂ©pĂ©tition dâun mouvement de durĂ©e a2 = a servant de commune mesure entre a et aâ. Or, on voit dâemblĂ©e que cette rĂ©pĂ©tition dâun mouvement, fondement de lâĂ©galisation des durĂ©es successives, donc de lâisochronisme, suppose elle-mĂȘme la conservation de la vitesse de ce mouvement. Mais comment peut-on savoir quâune vitesse se conserve sinon en mesurant le temps employĂ© par le parcours dâune distance ? La mesure du temps implique donc : 1° que lâon sorte du domaine des rapports exclusivement temporels pour faire appel au mouvement, Ă lâespace et Ă la vitesse (comme câĂ©tait dâailleurs dĂ©jĂ le cas pour la constitution des opĂ©rations temporelles qualitatives) ; 2° que les mouvements utilisĂ©s conservent leur vitesse, ce qui enferme la mesure dans un cercle, puisque la dĂ©termination dâune vitesse qui se conserve suppose la mesure du temps.
Ce cercle a Ă©tĂ© signalĂ© par tous les auteurs qui ont analysĂ© la mesure du temps 11. On a invoquĂ© deux sortes de circonstances qui permettent avec raison de ne pas le considĂ©rer comme vicieux. Dâune part, le principe mĂȘme de la causalitĂ© oblige Ă considĂ©rer quâun mouvement se rĂ©pĂ©tant dans les mĂȘmes circonstances conservera la mĂȘme vitesse et durera par consĂ©quent le mĂȘme temps. Mais comment sait-on que le mĂȘme mouvement puisse se rĂ©pĂ©ter dans les mĂȘmes circonstances ? Ici intervient la seconde raison : les multiples mesures du temps fondĂ©es les unes sur lâastronomie, dâautres sur lâisochronisme des petites oscillations, dâautres sur la radioactivitĂ©, lâĂ©lectricitĂ©, etc. convergent les unes avec les autres selon une cohĂ©rence croissante et fournissent ainsi des articulations toujours plus prĂ©cises au cercle qui les englobe. Ces deux rĂ©ponses reviennent dâailleurs au mĂȘme, car la causalitĂ© ne nous est point connue autrement que par la convergence interne des coordinations que nos opĂ©rations nous permettent dâĂ©tablir entre les phĂ©nomĂšnes.
Or, la nĂ©cessitĂ© de faire intervenir la vitesse, pour mesurer le temps, et par consĂ©quent dâen appeler Ă des Ă©lĂ©ments empruntĂ©s Ă la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure, prĂ©sente une signification Ă©pistĂ©mologique quâil convient de relever. GĂ©nĂ©tiquement dĂ©jĂ , le temps nâest pas autre chose, comme on vient de le voir, quâune coordination des vitesses : ce sont les diffĂ©rences de vitesses qui font dâabord obstacle aux Ă©valuations intuitives des simultanĂ©itĂ©s et des durĂ©es et câest la mise en correspondance des positions occupĂ©es par des mobiles de vitesses distinctes qui permet de constituer les relations temporelles qualitatives. Il est donc naturel que ce soient encore les vitesses susceptibles de conservation qui servent de mesure au temps : cette mesure nâest ainsi que le prolongement des correspondances dĂ©jĂ Ă lâĆuvre dans les formes les plus Ă©lĂ©mentaires de la notion de temps. Ă proprement parler, il faut mĂȘme dire que lâintervention de la conservation des vitesses dans la chronomĂ©trie ne nous fait pas sortir du temps et constitue la seule raison de son Ă©coulement uniforme : or, la vitesse elle-mĂȘme Ă©tant toujours liĂ©e au mouvement dâun objet, douĂ© dâune masse ou possĂ©dant une Ă©nergie (mĂȘme si lâobjet dont il sâagit perd ses caractĂšres macroscopiques dâ« objet » permanent), il en rĂ©sulte que si le temps dĂ©pend des vitesses il dĂ©pend Ă travers elles de lâensemble des autres notions physiques.
Mais il en est exactement de mĂȘme pour la mesure des longueurs rĂ©elles. Lorsque le gĂ©omĂštre invoque le dĂ©placement pour dĂ©finir une mĂ©trique, il dĂ©finit le dĂ©placement ou mouvement purement gĂ©omĂ©trique comme une transformation qui conserve les congruences. Mais comment savons-nous physiquement quâune longueur dĂ©placĂ©e se conserve ? Ici encore il faut invoquer la causalité : « lâidĂ©e de longueur absolue dĂ©rive du principe de causalité », Ă©crivait p. ex. Lucien PoincarĂ© en 1911 12. Ce qui est une maniĂšre de dire que la mesure dâune distance rĂ©elle suppose toute la physique, comme on sâen est mieux aperçu avec la thĂ©orie de la relativitĂ©.
GĂ©nĂ©tiquement, cette interdĂ©pendance de la mesure du temps et de la notion de vitesse uniforme apparaĂźt nettement dans lâexpĂ©rience suivante. On prĂ©sente Ă des sujets de 4 Ă 10 ans un bocal pyriforme se vidant par Ă©tapes dans un rĂ©cipient cylindrique, chaque nouvel Ă©coulement aboutissant Ă un niveau dâeau que lâon marque sur le verre des deux bocaux Ă titre dâaide-mĂ©moire : le problĂšme est alors de comprendre, les relations entre ces diffĂ©rents niveaux descendants (bocal supĂ©rieur) et ascendants (bocal infĂ©rieur) et lâĂ©coulement du temps. Or, une fois construits (grĂące aux opĂ©rations 1 Ă 5) lâordre de succession temporelle et lâemboĂźtement qualitatif des durĂ©es (non sans ĂȘtre obligĂ© de vaincre toutes les difficultĂ©s signalĂ©es au § 2) le sujet en arrive spontanĂ©ment vers 8 ans Ă juger de lâĂ©galitĂ© des durĂ©es successives entre les Ă©tats A, B, C, etc. (correspondances entre les niveaux du bocal supĂ©rieur et ceux du bocal infĂ©rieur) dâaprĂšs lâĂ©galitĂ© des diffĂ©rences de niveau dans le bocal cylindrique 13. Il justifie la chose en invoquant le fait quâil sâagit de mĂȘmes quantitĂ©s dâeau sâĂ©coulant aux mĂȘmes vitesses (et cela quoique le changement de niveau soit beaucoup plus rapide dans le bocal cylindrique que dans le bocal pyriforme). Lâisochronisme des durĂ©es successives est ainsi constituĂ©, sur le terrain macroscopique, par la rĂ©pĂ©tition dâun mĂȘme « travail », donc par une opĂ©ration de dĂ©placement (ici lâĂ©coulement de lâeau) jointe Ă une partition des espaces parcourus (dĂ©coupĂ©s ici en Ă©tages superposĂ©s), ce qui est conforme au principe de toute mesure (voir chap. II § 8). Autrement dit, lâitĂ©ration de lâunitĂ© de temps Ă©tant due aux parcours, par un mouvement de vitesse uniforme, dâune suite dâintervalles spatiaux Ă©quivalents, ces unitĂ©s reprĂ©sentent une fusion du dĂ©placement et de la partition comme dans le cas de la mesure spatiale : seulement, tandis que le dĂ©placement intervenant dans la mesure dâune grandeur gĂ©omĂ©trique est un mouvement sans vitesse, le dĂ©placement constitutif de lâunitĂ© temporelle est un mouvement physiquement caractĂ©risĂ© par une vitesse.
Mais, du point de vue de la genĂšse des opĂ©rations, lâintĂ©rĂȘt des observations que lâon peut faire au moyen de ce dispositif est surtout de mettre en Ă©vidence la condition sine qua non non seulement de la mesure du temps, mais mĂȘme de la structuration qualitative de lâordre temporel et de la durĂ©e : câest la rĂ©versibilitĂ© nĂ©cessaire des opĂ©rations temporelles ! En effet, lâordre des Ă©vĂ©nements nâest compris quâĂ partir du moment oĂč il peut ĂȘtre dĂ©roulĂ© dans les deux sens. On dit souvent que le temps est irrĂ©versible, mais ce sont les Ă©vĂ©nements comme tels, câest-Ă -dire le contenu du temps si lâon peut dire, qui sont impossibles Ă reproduire physiquement en sens inverse de leur sens dâorientation causale. Quant au temps. considĂ©rĂ© Ă titre dâopĂ©rations reliant par la pensĂ©e ces Ă©vĂ©nements entre eux il est asymĂ©trique (câest-Ă -dire que lâordre A â B nâĂ©quivaut point Ă lâordre B â A), mais essentiellement rĂ©versible, câest-Ă -dire que pour reconstituer lâordre (A â B) il faut dâabord remonter de B Ă Â A selon la relation (B â A) : on sâen aperçoit en constatant combien les jeunes sujets, dont la pensĂ©e intuitive demeure irrĂ©versible, Ă©prouvent de difficultĂ© Ă reconstituer lâordre des niveaux successifs dessinĂ©s sur des cartons que lâon fait sĂ©rier aprĂšs les avoir mĂ©langĂ©s. Il en est de mĂȘme des emboĂźtements de durĂ©es, qui ne sont compris quâĂ partir du moment oĂč le dĂ©boĂźtement est possible, sous la forme de la soustraction dâune durĂ©e partielle par rapport Ă la durĂ©e totale. Mais câest surtout Ă propos de la mesure que la nĂ©cessitĂ© absolue de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire est visible : pour comparer deux durĂ©es successives, il est, en effet, indispensable de comprendre que la valeur de lâunitĂ© choisie reste la mĂȘme selon quâil sâagit dâun temps passĂ©, prĂ©sent, ou Ă venir encore. Or, câest prĂ©cisĂ©ment ce retour au passĂ© qui est la grande difficultĂ© pour les jeunes enfants : lorsquâon leur demande p. ex. sâil a fallu plus ou moins de temps pour faire couler lâeau du niveau 1 au niveau 2 ou du niveau 4 au niveau 5, ils rĂ©pondent quâon nâen peut rien savoir, parce que, quand lâeau est en 5, elle a quittĂ© depuis bien longtemps les niveaux 1-2, et quâon ne peut pas la faire remonter pour comparer ! Et cependant les marques des niveaux successifs sont lĂ Ă titre de tĂ©moins : la perception irrĂ©versible des Ă©vĂ©nements successifs sâoppose ainsi Ă lâopĂ©ration rĂ©versible, et câest seulement une fois acquise la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations intellectuelles que les groupements temporels de caractĂšre opĂ©ratoire (infralogique) et la mesure elle-mĂȘme deviennent possibles. La construction du temps est donc un bel exemple de collaboration entre les opĂ©rations rĂ©versibles du sujet et les processus irrĂ©versibles de lâobjet.
IV. Le temps psychologique
Les opĂ©rations qualitatives et mĂ©triques que nous venons de dĂ©crire en ce qui concerne le temps physique se retrouvent toutes dans le temps psychologique ou durĂ©e intĂ©rieure, et câest par un pur prĂ©jugĂ© anti-intellectualiste que lâon a voulu opposer lâune Ă lâautre ces deux rĂ©alitĂ©s temporelles Ă©troitement solidaires. Cette solidaritĂ© nâa dâailleurs rien de surprenant, puisque lâaction propre est caractĂ©risĂ©e, comme les modifications du temps physique, par des vitesses ou « puissances » et des travaux accomplis, et que le temps psychologique constitue donc une coordination des vitesses de lâaction comme le temps physique est une coordination des vitesses extĂ©rieures.
On retrouve Ă cet Ă©gard, dans la constitution du temps psychologique comme dans celle du temps physique, les trois paliers de la pensĂ©e intuitive ou prĂ©logique, des opĂ©rations logiques (ou infralogiques) et des opĂ©rations mĂ©triques elles-mĂȘmes.
Lâintuition prĂ©opĂ©ratoire se manifeste dans les illusions des estimations auxquelles la durĂ©e psychologique donne lieu : une heure de travail lent et fastidieux paraĂźt plus longue quâune heure de travail rapide, parce que, Ă lâintrospection, non seulement le temps est inversement proportionnel Ă la vitesse, mais encore ce rapport inverse est accentuĂ© conformĂ©ment aux mĂ©canismes de contrastes dus Ă la loi des centrations relatives dans les domaines perceptif et intuitif. Inversement, dans le souvenir, le temps rempli paraĂźt plus long parce quâil est alors jugĂ© au travail accompli indĂ©pendamment de la vitesse oubliĂ©e.
Mais si ces contractions ou dilatations de la durĂ©e intĂ©rieure sous lâeffet combinĂ© de la vitesse des actions et des centrations ou rĂ©gulations perceptivo-intuitives sont dâobservation banale on a moins souvent insistĂ© sur lâappareil opĂ©ratoire (logique ou infralogique) indispensable Ă la construction du temps psychologique. Tout dâabord, en ce qui concerne lâordre des Ă©vĂ©nements, la mĂ©moire rĂ©elle est loin de prĂ©senter cet enregistrement rĂ©gulier, et spontanĂ©ment ordonnĂ©, des souvenirs que postulent la mĂ©moire bergsonienne comme dâailleurs la mĂ©moire freudienne : lâordre des souvenirs se construit, au lieu dâĂȘtre donnĂ© tout fait, Ă cette construction suppose les mĂȘmes opĂ©rations de sĂ©riation que lâordre propre au temps physique. Quant Ă lâemboĂźtement des durĂ©es, si nous appelons a la durĂ©e sâĂ©coulant entre les Ă©vĂ©nements intĂ©rieurs A et B, aâ la durĂ©e entre B et C (selon lâordre de succession ABC), il est aussi certain dans le temps psychologique que dans le temps physique que a + aâ = b et que a < b. Ces opĂ©rations sont transitives, associatives et rĂ©versibles pour la durĂ©e intĂ©rieure comme pour celle des phĂ©nomĂšnes externes.
Enfin, quâil existe une mĂ©trique du temps intĂ©rieur, câest-Ă -dire une mĂ©trisation rendue possible par la rĂ©pĂ©tition de certains mouvements (en particulier phoniques), effectuĂ©s Ă une vitesse constante (et cela indĂ©pendamment de toute spatialisation scientifique et en fonction de la seule « intuition » crĂ©atrice des poĂštes et des musiciens), câest ce que la « mĂ©trique » de nâimporte quel systĂšme de vers ou de nâimporte quel chant suffit Ă elle seule Ă dĂ©montrer : la cadence des vers de lâIliade et le rythme dâune cantilĂšne constituent un tel systĂšme dâopĂ©rations temporelles impliquant lâitĂ©ration dâune unitĂ© de mesure (syllabes « longues » et « brĂšves » ou « longueur » des notes) et un physicien contemporain est allĂ© jusquâĂ dĂ©terminer les « groupes » liĂ©s aux sons et au temps qui interviennent dans le langage musical 14.
V. La métrique relativiste
Que le temps soit, dĂšs lâorigine et Ă tous les niveaux, sous sa forme psychologique aussi bien que physique, une coordination des vitesses soumise Ă lâintuition primitive de la vitesse elle-mĂȘme, il sâensuit que toutes les modifications survenant dans nos idĂ©es sur la vitesse ne peut quâentraĂźner une transformation de notre notion de temps. Tant que les vitesses nâapparaissaient pas comme bornĂ©es par un maximum, et que, aux vitesses mesurables, sâajoutait lâexistence supposĂ©e dâune vitesse infinie, celle de lâattraction universelle, le temps devait ĂȘtre considĂ©rĂ© comme absolu. Les opĂ©rations, logiques dâordre et dâemboĂźtement, des durĂ©es semblent en effet, assurer au temps un caractĂšre commun Ă tous les phĂ©nomĂšnes, donc un caractĂšre homogĂšne, pour autant, du moins que lâaction peut suivre les objets et sĂ©rier les Ă©vĂ©nements qui sây rapportent (ceci par opposition Ă lâĂ©chelle microphysique) 15. Quant Ă son Ă©coulement uniforme, il rĂ©sulte de lâemploi dâune mĂ©trique paraissant disposer de la gamme de toutes les vitesses possibles. Mais Ă partir du moment oĂč les mesures de Michelson et Morley, ont montrĂ© le caractĂšre privilĂ©giĂ© de la vitesse de la lumiĂšre et son isotropie complĂšte, les raisons gĂ©nĂ©tiques elles-mĂȘmes qui rattachent lâidĂ©e du temps Ă celle de la vitesse imposaient une modification solidaire de ces deux notions Ă la fois. Câest cette refonte des notions physiques essentielles, en fonction des idĂ©es de temps et de vitesse quâEinstein a effectuĂ©e avec lâĂ©clat que lâon sait 16.
Quâun observateur immobile, par rapport Ă une source lumineuse, ou quâun observateur sâavançant Ă une grande vitesse dans la direction de cette source trouvent, en mesurant tous les deux la vitesse de la lumiĂšre, la mĂȘme valeur de 300 000 km Ă la seconde, indĂ©pendamment de la diffĂ©rence de leurs points de vue, cela ne peut, en effet, sâinterprĂ©ter que de trois maniĂšres : ou bien ils sont victimes dâune erreur de mesure (câest-Ă -dire que le fait expĂ©rimental de la constance de la vitesse de la lumiĂšre est illusoire), ou bien il faut renoncer Ă toute composition des vitesses, ou enfin il faut admettre que lâhorloge de lâobservateur mobile marche plus lentement et quâune seconde indiquĂ©e sur son cadran comporte une durĂ©e dilatĂ©e par rapport aux unitĂ©s de temps marquĂ©es sur lâhorloge de lâobservateur immobile. Or, non seulement le fait de la constance de la vitesse de la lumiĂšre indĂ©pendamment des mouvements de lâobservateur sâest vĂ©rifiĂ© de la maniĂšre la plus prĂ©cise, mais encore, comme PoincarĂ© y a insistĂ© dâemblĂ©e, un tel rĂ©sultat est dans la logique mĂȘme du principe de la relativitĂ© de la mĂ©canique classique : il signifie que lâĂ©ther demeure immobile par rapport Ă nâimporte quel observateur, contrairement aux propriĂ©tĂ©s quâon lui prĂȘtait par ailleurs. Dâautre part, renoncer Ă toute composition des vitesses rend tout raisonnement impossible. Il ne restait ainsi quâĂ admettre la dilatation de la durĂ©e, en fonction de la vitesse dont est animĂ© le systĂšme de lâobservateur.
Or, en quoi cette dilatation a-t-elle pu paraĂźtre gĂȘnante pour lâesprit ? Ce nâest donc pas quâelle comporte un semblant de contradiction logique, puisque le raisonnement le plus simple lâimpose, sitĂŽt admise lâisotropie complĂšte de la lumiĂšre. Le malaise vient uniquement de ce quâelle contredit notre intuition courante. Mais câest ici que le point de vue historique et gĂ©nĂ©tique est de nature Ă nous renseigner sur le peu de confiance quâil convient dâattribuer Ă lâintuition, laquelle demeure toujours relative Ă un niveau mental dĂ©terminĂ©. Câest ainsi que la relativitĂ© mĂȘme du mouvement, qui, depuis GalilĂ©e, nous empĂȘche de dĂ©cider, au moyen des seuls mouvements internes dâun systĂšme, si ce systĂšme est au repos ou en mouvement rectiligne et uniforme heurtait lâintuition de la mĂȘme maniĂšre avant que lâon comprenne en quoi elle explique prĂ©cisĂ©ment que nous ne sentions pas les mouvements dont est animĂ©e la terre. La correction que la thĂ©orie de la relativitĂ© demande Ă notre intuition du temps nâest donc quâune extension de cette correction dĂ©jĂ imposĂ©e par la cinĂ©matique galilĂ©enne. Dâautre part, lâeffort de coordination que cette notion de la relativitĂ© de la durĂ©e exige de notre part pour ajuster les uns aux autres les points de vue des observateurs entraĂźnĂ©s Ă des vitesses diffĂ©rentes nâest que le prolongement de lâeffort de coordination quâil a dĂ©jĂ fallu Ă lâenfant pour relier en un seul temps commun les durĂ©es hĂ©tĂ©rogĂšnes quâil attribuait Ă des mouvements de vitesses diffĂ©rentes. Si paradoxal que cela paraisse, la durĂ©e relative et les temps propres de la thĂ©orie einsteinienne sont ainsi au temps absolu ce quâest celui-ci aux temps propres ou locaux de lâintuition enfantine (ainsi quâau temps propre dont Aristote a fait lâhypothĂšse en des passages que lâon interprĂšte parfois bien Ă tort comme annonçant la relativitĂ© moderne). Dans les deux cas, en effet, le temps apparaĂźt comme une coordination des vitesses et le passage des vitesses incoordonnables aux vitesses coordonnĂ©es grĂące Ă un temps commun homogĂšne et uniforme est une premiĂšre Ă©tape de la transformation des faux absolus Ă©gocentriques en relations objectives, qui caractĂ©rise Ă©galement le passage du temps absolu (avec possibilitĂ© de vitesses infinies) au temps relatif liĂ© Ă une coordination plus prĂ©cise des vitesses.
Ceci nous conduit Ă la simultanĂ©itĂ©. Sâil existe une vitesse maximum, et qui se rĂ©vĂšle constante quel que soit le point de vue dâoĂč on la mesure, il est clair, pour les mĂȘmes raisons, que la simultanĂ©itĂ© Ă distance sera relative Ă la vitesse du systĂšme qui entraĂźne lâobservateur. La simultanĂ©itĂ© des Ă©vĂ©nements ayant pour siĂšge des lieux voisins nâen sera pas altĂ©rĂ©e, pas plus que lâordre des Ă©vĂ©nements : de deux Ă©vĂ©nements A et B paraissant successifs dâun point de vue (1), B ne sera jamais dĂ©terminĂ© comme ayant prĂ©cĂ©dé A dâun point de vue (II), mais tout au plus comme lui Ă©tant simultanĂ©. Mais dans le cas de deux Ă©vĂ©nements Ă localisations distantes, on ne pourra plus parler de simultanĂ©itĂ© absolue. Or, ici Ă nouveau, la genĂšse mĂȘme de la notion de simultanĂ©itĂ© rend cette correction de nos intuitions extrĂȘmement naturelle. Du moment que, Ă quelques centimĂštres de distance dĂ©jĂ , lâenfant ne croit pas Ă la simultanĂ©itĂ© des arrĂȘts de deux mobiles de vitesses diffĂ©rentes, câest donc que la notion de simultanĂ©itĂ© est construite, en fonction des mouvements et des vitesses, et non pas donnĂ©e en elle-mĂȘme. Elle se dĂ©duit dâun Ă©change de signalisations, qui dĂ©bute dĂšs lâactivitĂ© perceptive et aboutit, sur le plan opĂ©ratoire, Ă caractĂ©riser deux Ă©vĂ©nements localisĂ©s en A et C, tels quâun observateur placĂ© Ă mi-chemin, en B, puisse recevoir des signaux de A et de C Ă mĂȘmes vitesses et dans le mĂȘme temps. Seulement si, dans la composition de ces mouvements, intervient Ă nouveau la constance de la vitesse relative de la lumiĂšre, la notion de simultanĂ©itĂ© devient relative aux vitesses ; mais câest pour de nouvelles raisons, tenant cette fois au mouvement des systĂšmes qui entraĂźnent lâobservateur ou le laissent immobile, et non plus seulement Ă la vitesse des mobiles eux-mĂȘmes.
Lâexplication gĂ©nĂ©rale des transformations de la notion de temps est donc Ă chercher dans la composition des vitesses. Au niveau intuitif de caractĂšre prĂ©opĂ©ratoire (p. ex. chez lâenfant dâavant 7-8 ans ou chez le primitif, etc.) le sujet nâa pas la notion de vitesse en tant que rapport entre lâespace parcouru et le temps, et ne possĂšde que lâintuition du dĂ©passement : dâoĂč lâabsence dâun temps commun aux mouvements de vitesses diffĂ©rentes. Au niveau des opĂ©rations concrĂštes, il parvient, par une mise en correspondance des points successifs des diverses trajectoires, Ă la notion dâun temps homogĂšne et uniforme, et par cela mĂȘme Ă une dĂ©finition de la vitesse en tant que rapport (v = e/t), mais sans savoir encore ni mesurer la vitesse ni composer des vitesses relatives entre elles, dâoĂč lâabsence de toute relativitĂ© du mouvement. Au niveau des opĂ©rations formelles, la composition additive des vitesses (w = v + vâ) devient possible et rejoint ainsi (avec lâaccĂ©lĂ©ration du dĂ©veloppement mental due Ă lâĂ©ducation) la cinĂ©matique galilĂ©enne, laquelle aboutit elle-mĂȘme Ă la relativitĂ© du mouvement et Ă la consolidation du temps absolu. Enfin, avec lâintervention de la constance de la vitesse de la lumiĂšre, la composition des vitesses de mouvements orientĂ©s dans le mĂȘme sens devient w = [v + vâ]/[1 + (v â vâ/c2)] (oĂč c = la vitesse de la lumiĂšre), et ce rapport implique la relativitĂ© des durĂ©es et des simultanĂ©itĂ©s. Dâune extrĂ©mitĂ© Ă lâautre de ce dĂ©veloppement, la construction du temps Ă lâĂ©chelle des phĂ©nomĂšnes macroscopiques est donc subordonnĂ©e Ă celle de la notion de vitesse.
Quant Ă ce que deviennent les notions temporelles Ă lâĂ©chelle microphysique (voir chap. VII), il est dâun grand intĂ©rĂȘt de constater quâavec la disparition des notions dâobjet permanent, (donc de mobile au sens macrophysique), et de mouvements caractĂ©risĂ©s simultanĂ©ment par les positions et les vitesses, la notion du temps se transforme de façon bien plus fondamentale. LiĂ©e aux changements dâ« états » (d Ï) et Ă leur rapport avec lâĂ©nergie totale (âÏ), la durĂ©e semble ainsi se libĂ©rer de la vitesse : mais câest que les notions de trajectoire et de vitesse perdent elles-mĂȘmes leur signification macrophysique, et sont alors remplacĂ©es, dans leur fonction chronogĂšne, si lâon peut dire, par les relations beaucoup plus gĂ©nĂ©rales de changement dâĂ©tat et dâĂ©nergie totale. En microphysique encore plus quâailleurs, le temps ne saurait donc ĂȘtre atteint ni mesurĂ© directement : il est construit, comme toujours, et consiste essentiellement en un rapport Ă©laborĂ© entre des termes eux aussi construits opĂ©ratoirement. Lâun des termes de ce rapport joue le rĂŽle de ce que sont les espaces parcourus ou changements de position pour le temps macroscopiques : ce sont les changements dâĂ©tat, lesquels constituent lâordre des Ă©vĂ©nements. Quant Ă lâĂ©coulement du temps, il est assurĂ© par lâautre terme du rapport d t = d Ï/âÏ, câest-Ă -dire par lâĂ©nergie totale qui dĂ©termine le rythme des changements dâĂ©tat. MalgrĂ© le bouleversement profond des notions, dĂ», comme nous le verrons, au fait que les reprĂ©sentations microphysiques sont liĂ©es Ă la limite de notre action possible sur lâobjet, le temps demeure donc, en ce domaine comme dans les prĂ©cĂ©dents, un rapport conditionnĂ© Ă la fois par les opĂ©rations du sujet et par les changements inhĂ©rents Ă lâobjet.
VI. Conclusion : temps et espace
Les faits qui prĂ©cĂšdent (I Ă Â V) montrent suffisamment pourquoi la mesure du temps, comme celle de lâespace rĂ©el, constitue une opĂ©ration physique, câest-Ă -dire relative Ă des objets diffĂ©renciĂ©s, caractĂ©risĂ©s par leurs qualitĂ©s de vitesse, de masse, etc. ; elle sâoppose ainsi Ă la mĂ©trique propre Ă la gĂ©omĂ©trie pure (câest-Ă -dire formalisĂ©e), qui est indĂ©pendante des objets particuliers et ne relĂšve que de la coordination la plus gĂ©nĂ©rale des actions (et porte par consĂ©quent sur des objets idĂ©aux aussi bien que rĂ©els). La question qui se prĂ©sente alors est de savoir pourquoi Ă lâespace rĂ©el, câest-Ă -dire physique, correspond un espace entiĂšrement dĂ©ductif dont les progrĂšs sont indĂ©pendants de lâexpĂ©rience, tandis que cette ou ces « gĂ©omĂ©tries » mathĂ©matiques ne sont pas doublĂ©es dâune « chronomĂ©trie » pure, au sens dâune thĂ©orie dĂ©ductive du temps et que la seule chronomĂ©trie fĂ©conde demeure une science expĂ©rimentale et physique, câest-Ă -dire un chapitre spĂ©cial de la cosmomĂ©trie.
Il semble cependant, au premier abord, que les relations temporelles de durĂ©e et surtout dâordre de succession, appartiennent Ă la coordination gĂ©nĂ©rale des actions au moins autant que les relations spatiales de voisinage et dâordre. Il nâest pas possible, en effet, de dĂ©placer un objet de A en C par lâintermĂ©diaire de la position B sans que les trois positions A, B et C soient conçues comme successives dans le temps autant que dans lâespace, ce qui faisait dire Ă PoincarĂ© (Ă propos prĂ©cisĂ©ment du groupe des dĂ©placements) que le temps est antĂ©rieur Ă lâespace. De mĂȘme, la coordination des moyens et des buts au sein de tout acte dâintelligence suppose, Ă titre de coordinations rĂ©elles lâavant et lâaprĂšs temporels en plus de la succession logique des prĂ©misses et des conclusions. Il intervient donc un Ă©lĂ©ment de temps dans la coordination mĂȘme des actions.
Dira-t-on simplement que ces Ă©lĂ©ments temporels inhĂ©rents Ă la coordination des conduites ne peuvent se constituer en un systĂšme achevĂ© sans lâintervention des vitesses, câest-Ă -dire des mouvements physiques extĂ©rieurs et des objets servant de points dâapplication aux actions, tandis que la coordination spatiale donne lieu Ă la construction de « groupes » fermĂ©s indĂ©pendamment de leur application ? Mais ce nâest Ă©galement quâen manipulant des objets rĂ©els et non pas en sâexerçant dans le vide que les coordinations spatiales aboutissent Ă la construction dâun espace cohĂ©rent. Câest mĂȘme pour cette raison essentielle que les notions physiques se construisent simultanĂ©ment avec les notions logico-mathĂ©matiques : les coordinations les plus gĂ©nĂ©rales des actions ne se constituent quâen coordonnant des actions portant sur les objets eux-mĂȘmes, donc des actions physiques, et câest par un processus de diffĂ©renciation graduelle que les coordinations sont rĂ©flĂ©chies et formalisĂ©es comme telles, tandis que les actions particuliĂšres se spĂ©cialisent toujours plus en fonction des objets. Câest pourquoi lâenfant construit simultanĂ©ment la gĂ©omĂ©trie expĂ©rimentale des objets rĂ©els et la gĂ©omĂ©trie de sa propre action (donc des coordinations de lâaction, pendant que celle-ci sâapplique aux objets) et ces deux gĂ©omĂ©tries, dâabord indiffĂ©renciĂ©es, ne se dissocient que trĂšs lentement en une gĂ©omĂ©trie physique et une gĂ©omĂ©trie mathĂ©matique. Il serait donc absurde de prĂ©tendre que la coordination des actions aboutit Ă la construction mathĂ©matique indĂ©pendamment de son exercice au cours des actions particuliĂšres sâappliquant aux objets extĂ©rieurs, tandis que le temps rĂ©sulterait dâemblĂ©e de ces derniĂšres actions.
La diffĂ©rence entre le temps et lâespace est donc Ă chercher dans le processus mĂȘme de cette application des actions ou des opĂ©rations aux objets extĂ©rieurs : dans le cas de lâespace, la coordination des actions suffit, par son exercice au cours des actions particuliĂšres, Ă assurer la construction des structures sans emprunter Ă titre de matĂ©riaux les propriĂ©tĂ©s des objets comme tels (mĂȘme lorsque ces propriĂ©tĂ©s suggĂšrent Ă lâesprit de nouvelles constructions) ; au contraire, dans le cas du temps, lâabstraction Ă partir de la coordination des actions ne suffit pas Ă la construction des structures et celles-ci empruntent aux objets certains caractĂšres que le sujet abstrait de ces objets eux-mĂȘmes.
En effet, sâil est exact que la coordination des actions suppose un Ă©lĂ©ment de succession temporelle, cet Ă©lĂ©ment nâest pas dissociable sans plus de la succession spatiale des mouvements ou de la succession logique (ou de lâordre des moyens et des buts), câest-Ă -dire des facteurs qui, une fois abstraits des coordinations initiales et regroupĂ©s en opĂ©rations, engendreront la succession ou lâordre logico-mathĂ©matiques : pour donner lieu Ă une succession spĂ©cifiquement temporelle, ces Ă©lĂ©ments abstraits de lâaction devront ĂȘtre mis en relation avec des Ă©lĂ©ments abstraits de lâobjet sur lequel cette action porte, câest-Ă -dire avec les facteurs de vitesse.
Mais pourquoi la vitesse elle-mĂȘme nâappartient-elle point Ă la coordination gĂ©nĂ©rale des actions et implique-t-elle lâintervention de lâexpĂ©rience et de lâobjet ? Câest quâune vitesse est ou bien inertiale ou bien sujette Ă des accĂ©lĂ©rations variĂ©es ; positives ou nĂ©gatives : supposant ainsi lâintervention des notions de masse ou de force, la vitesse est solidaire de lâensemble des relations physiques. Quant Ă lâexpĂ©rience interne de la vitesse (mouvements du corps propre et rĂ©gulations de freinage ou dâaccĂ©lĂ©ration), elle consiste prĂ©cisĂ©ment en une expĂ©rience comme une autre, comparable Ă lâexpĂ©rience externe et revenant Ă considĂ©rer le corps propre et ses actions comme un objet parmi les autres ; en complĂšte opposition avec les notions logico-mathĂ©matiques (classes, nombre, etc.) qui rĂ©sultent de lâactivitĂ© du sujet et non pas dâune expĂ©rience intĂ©rieure, la vitesse des actions propres ne constitue pas un rĂ©sultat de lâactivitĂ© du sujet, mais un caractĂšre de ses actions elles-mĂȘmes considĂ©rĂ©es comme objet. Bien entendu, lâexpĂ©rience intĂ©rieure de la vitesse ou du temps nâest pas plus immĂ©diate ni plus passive que lâexpĂ©rience externe : elle suppose comme lâexpĂ©rience extĂ©rieure une interprĂ©tation, donc une organisation ou une reconstruction. Mais elle est une expĂ©rience consistant Ă extraire un certain donnĂ© de son objet, par opposition aux activitĂ©s logico-mathĂ©matiques qui se coordonnent elles-mĂȘmes en sâexerçant sur lâobjet.
Câest de ce point de vue que la diffĂ©rence entre lâespace et le temps apparaĂźt clairement. Le voisinage de deux Ă©lĂ©ments spatiaux peut ĂȘtre imposĂ© par lâobjet, comme câest le cas dans la perception, oĂč le sujet prend acte du voisinage physique de deux parties dâune mĂȘme figure. Mais outre le fait que ce voisinage physique est toujours relatif Ă une certaine Ă©chelle dâobservation, donc Ă lâaction du sujet, celui-ci parvient Ă construire la notion du voisinage de deux points ou emplacements vides dâobjet, et ce voisinage opĂ©ratoire et formalisĂ© dĂ©rive alors directement des coordinations entre actions qui intervenaient dĂ©jĂ dans la construction du rapport de voisinage entre objets ou parties dâobjets physiques. Quant au voisinage temporel entre deux Ă©vĂ©nements, il est lui aussi relatif en partie Ă lâaction du sujet qui les enregistre Ă une certaine Ă©chelle dâobservation. Mais, peut-on abstraire de cette action la notion dâun voisinage entre les moments dâun temps qui serait vide de tout Ă©vĂ©nement ? Non, car ce temps sans vitesses ni contenu irrĂ©versible se rĂ©duirait au dĂ©placement spatial.
Lâordre spatial donne lieu aux mĂȘmes rĂ©flexions par rapport Ă lâordre temporel. Un ordre de succession physique est Ă la fois relatif aux objets parcourus et au sujet qui le parcourt, mais le sujet, Ă©tant capable de placer les objets dans un certain ordre, et Ă©tant mĂȘme obligĂ© de coordonner ses propres actions selon un certain ordre pour engendrer celui des objets sur lesquels il agit, est Ă©galement apte Ă ordonner les points idĂ©aux dâune ligne construite par opĂ©rations formelles dans un espace vide dâobjets. Or, si la succession temporelle dâune suite dâĂ©vĂ©nements physiques suppose de mĂȘme lâintervention des donnĂ©es objectives et celle du sujet qui les ordonne, celui-ci ne saurait ordonner les moments dâun temps vide : un espace vide dâobjets rĂ©els peut, en effet, ĂȘtre peuplĂ© de formes idĂ©ales reprĂ©sentant les actions ou les opĂ©rations possibles du sujet, tandis quâun temps vide ne saurait ĂȘtre meublĂ© dâĂ©vĂ©nements idĂ©aux susceptibles dâĂȘtre ordonnĂ©s avec nĂ©cessitĂ©, faute de pouvoir dĂ©duire les vitesses (dĂ©terminant leurs interfĂ©rences), autrement quâen sâappuyant sur les lois expĂ©rimentales.
La gĂ©omĂ©trie projective est issue psychologiquement de la coordination des points de vue, mais, mĂȘme en dehors de tout point de vue rĂ©el (câest-Ă -dire physique), on peut dĂ©duire les projections et les sections par une suite de correspondances idĂ©ales (les « homologies » et les « rĂ©ciprocitĂ©s ») qui expriment la coordination entre les opĂ©rations possibles du sujet. Or, le temps physique suppose, lui aussi, un ensemble de correspondances entre les mesures des divers observateurs situĂ©s Ă des points de vue distincts : mais la coordination entre ces points de vue ne peut ĂȘtre construite quâen fonction des lois expĂ©rimentales concernant les vitesses et notamment lâinvariance de celle de la lumiĂšre.
Enfin, câest dans le domaine mĂ©trique que la diffĂ©rence est la plus frappante. Lâespace rĂ©el ou physique est euclidien ou riemanien, ou mĂȘme non archimĂ©dien, etc., selon les domaines et les Ă©chelles dâobservation considĂ©rĂ©s, ce qui suppose une interaction entre les propriĂ©tĂ©s de lâobjet et les coordinations opĂ©ratoires du sujet. Mais lâespace idĂ©al, vide dâobjets rĂ©els, construit par la gĂ©omĂ©trie, peut prĂ©senter toutes ces structures, et bien dâautres encore, reliĂ©es les unes aux autres selon une hiĂ©rarchie de relations logiques. Or, le temps physique peut, de son cĂŽtĂ©, ĂȘtre absolu ou relatif selon les Ă©chelles dâobservation, ce qui suppose Ă©galement une collaboration entre les caractĂšres de lâobjet et les schĂšmes de coordination du sujet. Ă cet Ă©gard, on peut comparer le temps relatif aux gĂ©omĂ©tries non euclidiennes, comme le fait Gonseth : « la construction des univers relativistes a dĂ©finitivement brisĂ© le caractĂšre de tangible rĂ©alitĂ© quâon attribuait Ă la cinĂ©matique classique â comme Ă lâespace euclidien avant la construction des espaces non euclidiens » 17. Mais il subsiste cette diffĂ©rence essentielle quâun temps idĂ©al, vide de tout contenu physique, ne serait ni absolu ni relatif sans une dĂ©termination de vitesses. Sans doute « il arrivera peut-ĂȘtre un jour oĂč les mathĂ©maticiens â et peut-ĂȘtre aussi quelques physiciens â trouveront leur plaisir et leur profit Ă examiner toutes les mĂ©caniques abstraites possibles et Ă les classer selon les rĂšgles de lâaxiomatique » 18. Seulement il demeurera sans doute ce fait (Ă moins de constructions chronomĂ©triques toutes nouvelles, et contredisant ce que nous venons de dire au sujet de la science actuelle du temps) quâil sâagira alors dâaxiomatiques portant sur des notions extraites de lâobjet autant quâabstraites Ă partir de lâaction, tandis que les axiomatiques gĂ©omĂ©triques peuvent ĂȘtre construites au moyen des seules opĂ©rations appliquĂ©es par le sujet aux objets.
§ 4. Le mouvement et la vitesse
Si la formation des notions de mouvement physique et de vitesse commande la constitution de lâidĂ©e de temps, elle fournit Ă©galement la clef de lâĂ©volution du concept de force. Il convient donc dâaccorder Ă ces notions une attention particuliĂšre.
La notion de mouvement est de celles dont les racines plongent le plus profondĂ©ment dans lâactivitĂ© du sujet, puisque dĂšs le niveau sensori-moteur ce sont les mouvements propres et les mouvements imprimĂ©s aux choses qui engendrent simultanĂ©ment la notion physique de lâobjet et le groupe pratique des dĂ©placements gĂ©omĂ©triques. Or, dĂšs ses formes les plus Ă©lĂ©mentaires, le mouvement prĂ©sente deux pĂŽles, reliĂ©s bien entendu de façon continue, mais que lâanalyse distingue aisĂ©ment. Ces deux pĂŽles correspondent Ă ce que nous avons appelĂ© lâaspect gĂ©nĂ©ral ou coordination des actions, source des opĂ©rations de caractĂšre logique et mathĂ©matique, et lâaspect spĂ©cial, ou caractĂ©ristique dâactes particuliers, source des opĂ©rations physiques. Sous son aspect le plus gĂ©nĂ©ral (celui qui est liĂ© aux coordinations communes Ă toutes les actions), le mouvement est un dĂ©placement, câest-Ă -dire un changement de position ou de « placement ». Il est effectivement un grand nombre dâactions dans lesquelles lâenfant ne sâintĂ©resse quâau fait dâun certain changement dâordre, la trajectoire elle-mĂȘme nâĂ©tant considĂ©rĂ©e quâen fonction de ce changement de place : câest, ainsi quâil sortira un objet dâune boĂźte pour le mettre en une autre, ce qui consiste à « placer » lâobjet dâune certaine maniĂšre puis Ă le « dĂ©placer » pour le replacer ailleurs. Dâautre part, il est des actions dans lesquelles le mouvement nâest pas un simple dĂ©placement, mais un acte plus complet, supposant lâeffort (donc la vitesse sous la forme dâune accĂ©lĂ©ration) et la durĂ©e, en plus du changement de position et de la trajectoire suivie : dĂ©placer un objet lourd ou imprimer un mouvement rapide Ă une balle sont des exemples de ces actes spĂ©cialisĂ©s. Câest ce second aspect du mouvement qui nous intĂ©resse ici et qui en constitue les caractĂšres physiques.
Au point de dĂ©part de la notion de mouvement (de la notion, par opposition Ă lâorganisation sensori-motrice antĂ©rieure Ă la reprĂ©sentation conceptuelle), câest-Ă -dire durant toute la pĂ©riode de la pensĂ©e intuitive et prĂ©opĂ©ratoire, le mouvement physique et le mouvement gĂ©omĂ©trique ne sont pas diffĂ©renciĂ©s lâun de lâautre. Cela ne signifie nullement que lâun dĂ©rive de lâautre, mais que les deux pĂŽles de lâaction, que nous venons de distinguer par lâanalyse, sont encore trop proches lâun de lâautre pour que le sujet lui-mĂȘme les diffĂ©rencie. Une expĂ©rience cruciale permet de le mettre en Ă©vidence : il suffit de demander Ă lâenfant si un chemin rectiligne en pente comporte, en tant quâespace parcouru et indĂ©pendamment du temps et de la vitesse, une longueur plus grande Ă la montĂ©e ou Ă la descente. Jusque vers 6-7 ans la solution ne comporte aucun doute : le chemin est plus long Ă la montĂ©e, et, lorsque lâenfant accepte la mesure avec une bande de papier, il est Ă©tonnĂ© de trouver la mĂȘme valeur dans les deux sens 19. Nous avons constatĂ© de mĂȘme que la distance est considĂ©rĂ©e comme plus grande entre le sommet dâun petit arbre et celui dâun arbre plus Ă©levĂ©, que dans lâautre sens. Câest au niveau des opĂ©rations concrĂštes seulement (aprĂšs 7 ans) que la distance ou la longueur deviennent symĂ©triques. RĂ©pĂ©tons-le, cela ne prouve nullement que ces notions mathĂ©matiques soient extraites du monde physique par une simple abstraction : les notions mathĂ©matiques sont dĂ©jĂ donnĂ©es dans lâaction exercĂ©e par le sujet sur les objets, et lâaction les ajoute aux propriĂ©tĂ©s du monde physique qui sâaccordent dâailleurs toujours avec elles. De mĂȘme toute notion physique suppose une action qui ajoute Ă©galement quelque Ă©lĂ©ment aux donnĂ©es de la rĂ©alitĂ©, mais en les combinant avec dâautres Ă©lĂ©ments, qui sont extraits de cette rĂ©alitĂ©. Câest donc Ă lâintĂ©rieur de lâaction que sâeffectue la diffĂ©renciation progressive entre ce qui est opĂ©ration gĂ©omĂ©trique et opĂ©ration physique, sans quâaucune de ces deux sortes dâopĂ©rations dĂ©rive de lâautre ; les actions ou opĂ©rations physiques sont simplement reliĂ©es les unes aux autres par les coordinations gĂ©nĂ©rales qui engendrent les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, mais les actions physiques ne dĂ©rivent pas de ces coordinations, pas plus que lâinverse, malgrĂ© leur indiffĂ©renciation relative de dĂ©part.
Une fois cette diffĂ©renciation effectuĂ©e, le principal aspect physique du mouvement est constituĂ© par son caractĂšre de vitesse, et le problĂšme, dont nous avons Ă traiter ici est donc essentiellement celui de la formation de lâidĂ©e de vitesse, en subordonnant Ă cette analyse celle des autres aspects du mouvement rĂ©el.
Or, chose importante Ă noter, la notion de vitesse nâest intervenue que tardivement dans lâhistoire de la pensĂ©e scientifique. Aristote, Ă©crit H. Carteron 20, dĂ©finit simplement la vitesse en disant « que le plus rapide est celui qui parcourt un espace Ă©gal en un plus petit temps, ou un plus grand espace en un temps moindre. Il connaĂźt donc notre fonction vitesse, mais il est loin de la considĂ©rer comme autonome ; il aime mieux dĂ©finir le ÏÎŹÏÏÎżÎœ que le ÏÎŹÏÎżÏ ; lâexpression ÏÎŹÏÎżÏ est souvent liĂ©e Ă un sujet dont elle est considĂ©rĂ©e comme une qualité ; Ă ce titre, la rapiditĂ© doit ĂȘtre distinguĂ©e de la lenteur et nâest pas susceptible de plus ou de moins ; ces deux caractĂšres dĂ©finissent le rĂ©gime dâun mouvement, et le rĂ©gime nâest autre chose que le temps, le lieu et le terme. Toutefois on peut reconnaĂźtre en certains passages un effort pour dĂ©gager une notion gĂ©nĂ©rale de la vitesse : la rapiditĂ© et la lenteur se retrouvent dans toutes les espĂšces de mouvement ; par suite, elles ne constituent des diffĂ©rences spĂ©cifiques ni entre les mouvements, ni en un mĂȘme corps ; de mĂȘme il y a une vitesse de ce qui est lent⊠NĂ©anmoins, cette idĂ©e de vitesse reste trĂšs peu consistante dans lâesprit dâAristote, et elle ne lui rend aucun service ; on en a une preuve trĂšs nette, quand il ne reconnaĂźt plus aux mouvements quâune dimension, par oĂč ils sont comparables, le temps. Il nâa donc pas formĂ© la notion de vitesse rectiligne uniforme, quâil utilise implicitement ».
Comment expliquer cet extraordinaire embarras de la physique aristotĂ©licienne et ce caractĂšre tardif de la notion de vitesse ? Câest assurĂ©ment que le mouvement, liĂ© dâabord Ă lâeffort, est par cela mĂȘme conçu comme orientĂ© nĂ©cessairement vers un but. Cette finalitĂ© psychologique a mĂȘme constituĂ© une notion physique essentielle jusquâĂ lâavĂšnement du mĂ©canisme : il nâest pas besoin de rappeler comment, pour Aristote, tout mouvement sublunaire (par opposition aux mouvements circulaires ou « parfaits » des corps cĂ©lestes) est dirigĂ© vers une fin, qui est lâĂ©tat de repos assignĂ© par le lieu propre du mobile. Or, il est Ă©vident que si la nature initiale du mouvement physique tient Ă un effort dirigĂ© vers un but, la considĂ©ration de la vitesse demeure englobĂ©e dans celle de lâeffort : celui-ci consiste psychologiquement, comme nous y insisterons Ă propos de la notion de force, en une accĂ©lĂ©ration de lâaction et il implique ainsi un Ă©lĂ©ment de vitesse, mais soumis Ă un rĂ©glage intentionnel, donc Ă la finalitĂ© de lâacte.
Mais il y a plus. Si nous sommes mal renseignĂ©s sur lâhistoire primitive de la notion de vitesse, nous pouvons suivre sa formation chez lâenfant, et constater alors que la considĂ©ration du but ou du terme des mouvements conditionne prĂ©cisĂ©ment lâintuition Ă©lĂ©mentaire de leurs vitesses. Le mouvement, tout dâabord ; est conçu essentiellement comme un Ă©lan intentionnel, tendu vers une fin qui est son point dâarrivĂ©e. MathĂ©matiquement, dâautre part, câest aussi son point dâarrivĂ©e qui le dĂ©termine dâabord, indĂ©pendamment de sa trajectoire. P. ex. les jeunes sujets, en prĂ©sence de deux chemins rectilignes et parallĂšles, mais dont le point de dĂ©part de lâun est dĂ©calĂ© par rapport Ă celui de lâautre, estiment que les mobiles ont parcouru le « mĂȘme long chemin » lorsquâils sâarrĂȘtent lâun en regard de lâautre : câest donc la coĂŻncidence des points dâarrivĂ©e indĂ©pendamment de lâordre de succession spatiale des points de dĂ©part et de la longueur des trajets, qui dĂ©termine lâĂ©galitĂ© des dĂ©placements. Autrement dit, lâintuition de lâordre prime dâabord celle des trajectoires, et cet ordre de succession ne sâapplique dâabord quâaux points dâarrivĂ©e Ă©tant donnĂ© le caractĂšre finaliste de la notion initiale du mouvement : plus prĂ©cisĂ©ment lâaspect mathĂ©matique et lâaspect physique du mouvement sont initialement indiffĂ©renciĂ©s, comme nous lâavons vu tout Ă lâheure, et cela parce que lâintuition de lâordre, qui suffit aux petits pour caractĂ©riser les placements et dĂ©placements gĂ©omĂ©triques, sâapplique Ă©galement Ă la succession des moyens et des fins, câest-Ă -dire aux buts des Ă©lans intentionnels qui caractĂ©risent dâabord lâaspect physique des mouvements. â Or, chose intĂ©ressante, il en est exactement de mĂȘme des vitesses, et câest ce qui permet de suivre pas Ă pas comment la notion physique de vitesse se diffĂ©rencie peu Ă peu de la notion gĂ©omĂ©trique du dĂ©placement.
Lâintuition Ă©lĂ©mentaire de la vitesse repose, en effet, aussi sur une notion dâordre : câest, au dĂ©but, lâintuition du dĂ©passement, le plus rapide de deux mobiles Ă©tant simplement celui qui parvient Ă dĂ©passer lâautre 21. Or, si la notion de dĂ©passement impliquera, tĂŽt ou tard, une coordination temporelle et se meublera ainsi dâun contenu physique en plus de lâidĂ©e dâĂ©lan, ou dâeffort, propre Ă tout mouvement, il est Ă noter que, sous sa forme la plus fruste, cette notion commence par sâappuyer sur les seules coordinations gĂ©nĂ©rales (donc logico-mathĂ©matique) dâordre spatial : p. ex. si un mobile parti de plus loin quâun second arrive presque Ă le rattraper, le second est quand mĂȘme censĂ© ĂȘtre plus rapide et le dĂ©passer ; ou encore, lorsque deux mobiles parcourent lâun en regard de lâautre deux pistes circulaires concentriques de longueurs trĂšs inĂ©gales, les jeunes sujets prĂ©tendent que les deux mobiles ont la mĂȘme vitesse, parce quâaucun des deux ne dĂ©passe lâautre (ou que celui parcourant la petite piste est plus rapide parce quâil pourrait arriver plus vite, câest-Ă -dire dĂ©passer lâautre). Bref, lâintuition du dĂ©passement qui est Ă la source de la notion de vitesse, commence par ne reposer que sur lâordre spatial des points dâarrivĂ©e, câest-Ă -dire sur une coordination gĂ©nĂ©rale semblable Ă celle qui constitue lâidĂ©e de dĂ©placement.
Mais, tĂŽt ou tard, lâintuition du dĂ©passement sâarticule, et cette articulation fait appel Ă un contenu plus diffĂ©renciĂ© de lâordre spatial que les simples notions dâĂ©lan dirigĂ© vers un but, communes Ă tous les mouvements. Il y a articulation de lâintuition sitĂŽt que, Ă la pure constatation de lâordre des points dâarrivĂ©e sâajoute une mise en relation de ceux-ci avec les points de dĂ©part et surtout une anticipation ou une reconstitution intuitives permettant soit de prĂ©voir ce quâaurait Ă©tĂ© la suite des deux mouvements en cas de prolongement au-delĂ de leur arrĂȘt, soit de comparer les mouvements en cas de directions contraires sur des trajectoires parallĂšles ou des trajectoires non parallĂšles. En effet, on constate que, avant dâĂȘtre capable de concevoir la vitesse comme un simple rapport entre le temps et lâespace parcouru, lâenfant se borne Ă gĂ©nĂ©raliser lâidĂ©e du dĂ©passement en reportant en pensĂ©e lâun des trajets comparĂ©s sur lâautre ou en prolongeant en pensĂ©e les mouvements perçus : il en arrive ainsi Ă des jugements exacts fondĂ©s sur ce que lâon pourrait appeler des dĂ©passements virtuels 22, Or, il est clair que le dĂ©passement, ainsi gĂ©nĂ©ralisĂ©, implique alors un Ă©lĂ©ment physique, empruntĂ© aux objets eux-mĂȘmes et non plus simplement une coordination gĂ©nĂ©rale portant sur lâordre spatial des points dâarrivĂ©e envisagĂ©s Ă titre de but ou dâĂ©tat de repos final. Dâune part, en effet, si deux mobiles A et B se trouvent, dâabord, dans lâordre AB et, ensuite, dans lâordre BA, câest que lâun avait plus dâ« élan » que lâautre, etc. Dâautre part, lâinversion de lâordre spatial nâimplique pas seulement une diffĂ©rence dynamique, mais une coordination temporelle.
Ă cet Ă©gard, le progrĂšs dĂ©cisif dans la direction dâune mise en relation entre lâespace parcouru et le temps (donc dans la direction de la vitesse conçue comme un rapport spatio-temporel et non plus simplement comme un rapport dâordre ou de dĂ©passement) est dĂ» Ă une correspondance Ă©tablie entre points toujours plus nombreux des itinĂ©raires suivis par deux mouvements distincts. En gĂ©nĂ©ralisant lâidĂ©e de dĂ©passement, le sujet en vient, pour comparer deux vitesses, Ă ne plus considĂ©rer seulement les points mĂȘmes de dĂ©passement, mais Ă mettre en correspondance nâimporte lequel des points successivement parcourus par lâun des mobiles avec les points synchronisĂ©s du chemin parcouru par lâautre. Câest cette mise en correspondance qui constitue Ă la fois les « états » temporels et leur succession chronologique (dont nous parlions au § 3 sous 1), câest-Ă -dire le temps, lequel est donc au sens propre une coordination des vitesses, et la notion de vitesse en tant que rapport entre lâespace parcouru et la durĂ©e. Nous rejoignons ainsi le niveau atteint par les opĂ©rations qualitatives constitutives du temps (voir § 3), câest-Ă -dire le niveau des opĂ©rations concrĂštes (7-8 ans).
Mais, si la vitesse devient de la sorte un rapport entre le temps et lâespace parcouru, par le fait mĂȘme que le temps achĂšve Ă ce niveau son Ă©laboration Ă titre de coordination des vitesses, il faut bien comprendre quâil ne sâagit encore que dâun rapport qualitatif, câest-Ă -dire Ă quantitĂ©s simplement intensives. En dâautres termes, il nây a pas encore de mesure des vitesses, faute de pouvoir comparer entre elles les vitesses des mouvements successifs ; les seules dĂ©terminations exactes sont celles qui portent sur des mouvements partiellement ou totalement synchrones, et dans les quatre seuls cas suivants : 1° de deux mobiles se dĂ©plaçant durant des temps Ă©gaux, celui qui fait le plus long chemin est le plus rapide ; 2° de deux mobiles parcourant les mĂȘmes chemins celui qui met le moins de temps va plus vite ; 3° celui qui fait plus de chemin en moins de temps va plus vite ; 4° celui qui fait moins de chemin en plus de temps va plus lentement. Mais le cas dans lequel un mobile fait plus de chemin en plus de temps (ou moins de chemin en moins de temps) reste indĂ©terminĂ© sâil nây a pas dĂ©passement, faute dâun calcul possible des proportions appliquĂ© simultanĂ©ment Ă lâespace et au temps. Notons quâAristote, qui connaissait cependant les proportions gĂ©omĂ©triques, semble en ĂȘtre restĂ© Ă cette notion qualitative de la vitesse (ainsi quâon lâa vu par le texte de Carteron).
Câest seulement une fois achevĂ©e cette Ă©laboration qualitative de la vitesse, que la mesure du temps et la conservation de la vitesse deviennent possibles simultanĂ©ment en sâappuyant lâune sur lâautre. Dâune part, la conservation dâun mouvement rectiligne et uniforme sâacquiert par itĂ©ration dâune unitĂ© de distance parcourue A ; A + A ; A + A + A ; etc. et par la constatation (en rĂ©fĂ©rence avec un autre mouvement parcourant le mĂȘme espace total dans le mĂȘme temps) que la permutation des segments A1 ; A2 ; A3 ; etc. ne modifie pas le rapport entre lâespace parcouru et le temps : le parcours de lâunitĂ© A devient ainsi Ă la fois unitĂ© de temps et principe de quantification de la vitesse uniforme 23. Quant Ă la mesure de la vitesse des mouvements en gĂ©nĂ©ral (successifs aussi bien que simultanĂ©s), elle repose Ă la fois sur cette mesure du temps et sur lâintervention des proportions sous la forme e1/e2 = t1/t2.
Enfin, au niveau des opĂ©rations formelles (11-12 ans), une dĂ©couverte essentielle pour lâĂ©volution des notions de vitesse et de mouvement est faite par lâenfant normal : celle de la composition des vitesses relatives. On place, p. ex., une coquille dâescargot sur une planchette et Ă partir dâun point de repĂšre A on fait avancer la planchette jusquâen B tandis que lâescargot fait lui-mĂȘme sur la planche un trajet Ă©gal Ă la mĂȘme vitesse. Les sujets de 11-12 ans, tout en ne voyant pas simultanĂ©ment les deux trajets, rĂ©ussissent fort bien Ă comprendre que lâescargot parcourra ainsi 2 AB sâil marche dans le mĂȘme sens et demeurera sur place sâil marche en sens inverse : dâoĂč w = v + vâ et w = v â vâ selon les directions. Ils comprendront en outre diverses combinaisons des mouvements possibles, tandis que les jeunes sujets ne parviennent Ă aucune composition, faute de pouvoir donner au mouvement relatif un systĂšme de rĂ©fĂ©rence lui-mĂȘme en mouvement.
Or, il arrive souvent en de telles expĂ©riences que le sujet dĂ©couvre spontanĂ©ment la relativitĂ© du mouvement : « câest comme si la route sâen allait en arriĂšre quand il avance », etc. 24 Ă ce niveau, le sujet cesse donc de penser avec Aristote quâun voyageur assis sur un navire est immobile en soi 25, parce quâil cesse de lier le mouvement Ă la seule activitĂ© du sujet pour en faire un rapport eu Ă©gard aux points de repĂšre et aux axes de rĂ©fĂ©rence.
Telle est, dans les grandes lignes, lâĂ©volution des concepts de vitesse et de mouvement physique. Or, elle tĂ©moigne, comme lâĂ©volution de la notion de temps, de lâexistence de deux ; processus dont lâimportance est Ă souligner du point de vue Ă©pistĂ©mologique. En premier lieu, si ces notions supposent dĂšs le dĂ©part quelque Ă©lĂ©ment liĂ© Ă lâexpĂ©rience des actions propres et aux propriĂ©tĂ©s physiques des objets sur lesquels sâexercent ces actions (effort et rĂ©sistance, Ă©lan et finalitĂ©, continuation de lâaction, etc.), elles sont nĂ©anmoins dominĂ©es dĂšs lâabord par les coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction sous leur forme en particulier spatiale : câest lâintuition de lâordre qui commande dâabord le temps et le mouvement, sous la forme dâune sĂ©riation des Ă©vĂ©nements et des positions, et la vitesse elle-mĂȘme, sous la forme du dĂ©passement. Ce nâest que peu Ă peu que les coordinations spĂ©cifiques, spĂ©ciales au mouvement physique, Ă la vitesse et au temps, se diffĂ©rencient des coordinations gĂ©nĂ©rales de caractĂšre spatial, mais tout en leur demeurant sans cesse subordonnĂ©es. Nous sommes ainsi en prĂ©sence dâun premier exemple dâun processus de diffĂ©renciation entre les coordinations logico-mathĂ©matiques et les actions physiques coordonnĂ©es par elles, rĂ©ciproque de ce que nous avons vu Ă propos des notions mathĂ©matiques. Nous avons constatĂ©, en effet (chap. III § 7), que les notions mathĂ©matiques commencent par ĂȘtre indiffĂ©renciĂ©es des notions physiques (p. ex. le groupe des dĂ©placements porte dâabord sur des dĂ©placements rĂ©els, Ă vitesses finies et se succĂ©dant dans le temps), par le fait que les premiĂšres rĂ©sultent des coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction et les secondes des actions particuliĂšres ou spĂ©cialisĂ©es, coordonnĂ©es par les premiĂšres. Il en rĂ©sulte que les notions mathĂ©matiques procĂšdent dâune abstraction Ă partir de lâaction, abstraction due Ă une prise de conscience progressive des coordinations comme telles et que provoque la diffĂ©renciation croissante entre elles et les actions physiques particuliĂšres quâelles coordonnent. RĂ©ciproquement, nous voyons maintenant cette mĂȘme diffĂ©renciation aboutir Ă dissocier graduellement les notions physiques de vitesse et de temps des coordinations spatiales qui les dominent dâabord avec excĂšs et de façon dĂ©formante, puis les coordonnent simplement dans la suite.
Quant aux intuitions et notions physiques ainsi diffĂ©renciĂ©es des coordinations initiales de lâaction, elles obĂ©issent Ă un second processus de dĂ©veloppement, corrĂ©latif Ă leur diffĂ©renciation mĂȘme : la comparaison et la composition des mouvements sont peu Ă peu dĂ©centrĂ©es, eu Ă©gard aux termes finaux de ces mouvements, pour donner lieu Ă une correspondance entre les divers points de leurs trajets respectifs. Autrement dit, cette Ă©volution procĂšde dâun finalisme initial et Ă©gocentrique Ă la continuitĂ© rationnelle impliquĂ©e dans la composition opĂ©ratoire : dâoĂč les trois Ă©tapes de la constitution de la notion de mouvement, celui-ci Ă©tant caractĂ©risĂ© dâabord par son point dâarrivĂ©e avec la vitesse conçue comme un simple dĂ©passement, puis par sa trajectoire, avec la vitesse conçue comme une relation (qualitative, puis mĂ©trique) entre le temps et lâespace parcouru, et enfin par lâexistence des mouvements relatifs composables entre eux, avec composition mĂ©trique des vitesses.
Câest en fait le passage du dynamisme finaliste au mĂ©canisme de structure opĂ©ratoire, qui dĂ©termine ainsi cette Ă©volution, en parallĂšle avec le dĂ©veloppement historique qui va de la physique antique Ă GalilĂ©e. La correspondance entre les points des trajectoires avait pourtant Ă©tĂ© explicitĂ©e de la maniĂšre la plus prĂ©cise par les apories de ZĂ©non dâĂlĂ©e, eu Ă©gard auxquelles Aristote marque un recul Ă©vident par son retour aux concepts du sens commun. Quant Ă lâidĂ©e dâun mouvement relatif, elle Ă©tait en germe dans lâhypothĂšse des atomistes sur la possibilitĂ© dâun mouvement local dans le vide. Quâa-t-il donc manquĂ© Ă lâAntiquitĂ© pour constituer une cinĂ©matique et une mĂ©canique rationnelle ? Sans doute une analyse suffisante de lâidĂ©e de force. Le caractĂšre primitif de lâidĂ©e de vitesse, chez Aristote, ne tient pas seulement Ă son dĂ©faut dâĂ©laboration opĂ©ratoire et quantitative : il tient aussi, et peut-ĂȘtre surtout, au fait que, dans sa physique comme dans celle de lâenfant, la vitesse est toujours lâexpression directe dâune force : le mouvement tend vers un but et procĂšde dâune sorte dâĂ©lan. DâoĂč le principe fondamental de la physique dâAristote, selon lequel la vitesse est directement proportionnelle Ă la force et inversement proportionnelle Ă la rĂ©sistance (rĂ©sistance due Ă la masse du mobile ou au milieu environnant : lâair, etc., ce qui implique le plein). Sans rĂ©sistance, le mobile parviendrait immĂ©diatement Ă son terme, mais sans force il nâentrerait pas en mouvement ni ne conserverait celui-ci. La force est donc, pour lui, la cause, non pas de lâaccĂ©lĂ©ration seulement, mais de toute vitesse, et apparaĂźt elle-mĂȘme comme le produit de la vitesse par la rĂ©sistance. Les obstacles au dĂ©veloppement de lâidĂ©e de vitesse ne dĂ©rivent donc pas uniquement du finalisme des mouvements, comme nous lâavons vu en ce § : ils rĂ©sultent aussi, et sans doute mĂȘme en majeure partie, de lâidĂ©e insuffisamment analysĂ©e de force, conçue comme la cause de tout mouvement. Mais, Ă cet Ă©gard comme dans le cas du temps et des vitesses, il y a cercle, car la constitution de lâidĂ©e scientifique de la force est due, comme on le sait, Ă la notion de lâaccĂ©lĂ©ration, câest-Ă -dire Ă nouveau Ă une notion de vitesse.
§ 5. La genÚse et les formes préscientifiques de la notion de force
LâĂ©limination du finalisme, au profit de la composition opĂ©ratoire des mouvements et des vitesses, trouve son exact parallĂšle dans lâĂ©limination des facteurs subjectifs inhĂ©rents aux idĂ©es primitives de la force, au profit dâune conception opĂ©ratoire fondĂ©e sur la notion de lâaccĂ©lĂ©ration.
Chacun sâaccorde Ă chercher le point de dĂ©part de lâidĂ©e de la force dans lâexpĂ©rience que nous avons de notre effort musculaire, composante essentielle de lâaction. Mais, par ailleurs, lâhistoire des sciences semble montrer que cette analogie entre la force physique et lâeffort musculaire Ă©tait trompeuse, puisque la notion objective de la force sâest toujours davantage dĂ©tachĂ©e de la force active et substantielle imaginĂ©e par Aristote sur le modĂšle de notre intuition subjective. Faut-il donc admettre que lâaction propre a fourni, avec les concepts de mouvement et de vitesse, deux notions que lâhistoire a rĂ©vĂ©lĂ©es rationnelles, tandis quâavec lâidĂ©e de force elle nous a Ă©garĂ©s ?
Cette question a donnĂ© lieu aux plus graves malentendus, et il importe de chercher Ă les dissiper par une comparaison Ă©troite entre les dĂ©veloppements divergents ou convergents de ces trois notions et surtout, pour commencer, par une analyse prĂ©cise de leur psychogenĂšse respective. En effet, si les notions de mouvement et de vitesse se sont montrĂ©es rationnelles tout en Ă©manant de notre action, câest comme on vient de le voir, parce quâelles se sont pliĂ©es aux conditions dâune dissociation rigoureuse entre ce qui, dans lâaction, est opĂ©ratoire ou source dâopĂ©rations possibles (caractĂ©risĂ©es par leur composition rĂ©versible) et ce qui, dans la mĂȘme action, est prise de conscience Ă©gocentrique, donc inadĂ©quate de la part du sujet : dans le cas du mouvement et de la vitesse, lâĂ©lĂ©ment opĂ©ratoire est fourni par les coordinations spatio-temporelles, câest-Ă -dire par les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques et physiques assurant la mise en relation des dĂ©placements et de la durĂ©e, etc., tandis que lâĂ©lĂ©ment de dĂ©formation Ă©gocentrique est constituĂ© par la finalitĂ© et les intuitions qui sây rapportent, câest-Ă -dire par une centration privilĂ©giĂ©e et illĂ©gitime de la pensĂ©e sur le terme final des mouvements. Or, dans le cas de la notion de force, il en va exactement de mĂȘme et il importe dâeffectuer la mĂȘme dissociation entre les Ă©lĂ©ments opĂ©ratoires de lâaction et sa prise de conscience subjective et dĂ©formante.
Il nâest donc nullement question de nier que la notion de force soit issue de notre expĂ©rience de lâeffort musculaire ou de lâeffort en gĂ©nĂ©ral. Mais il est Ă©pistĂ©mologiquement indispensable de distinguer Ă son sujet le point de vue de lâaction objective, source dâopĂ©rations possibles, et celui de sa prise de conscience Ă©gocentrique, car ces deux points de vue ont effectivement jouĂ© chacun leur rĂŽle dans lâhistoire de la notion de force, mais des rĂŽles de valeurs respectives opposĂ©es. Objectivement, lâeffort est une conduite, comme lâa bien montrĂ© P. Janet, en se fondant sur les analyses de J. M. Baldwin et de J. Philippe, et câest prĂ©cisĂ©ment une conduite ou une rĂ©gulation dâaccĂ©lĂ©ration : continuer sans plus une action (telle quâune course Ă bicyclette) nâest pas un effort, tant que cette action se poursuit toute seule, et cela quelle que soit la vitesse des mouvements en jeu, tandis que faire effort, câest rajouter un Ă©lan Ă lâaction dĂ©faillante ou passer dâun rythme donnĂ© Ă un rythme supĂ©rieur. Or, câest prĂ©cisĂ©ment cet Ă©lĂ©ment dâaccĂ©lĂ©ration de lâaction qui correspond Ă la notion physique de la force.
Par contre, en plus de la « conduite de lâeffort », il existe un « sentiment de lâeffort », câest-Ă -dire une prise de conscience plus ou moins adĂ©quate de la conduite de lâaccĂ©lĂ©ration. Or, le rĂŽle quâa jouĂ© le sentiment de lâeffort dans la psychologie moderne est extrĂȘmement instructif au point de vue dâune Ă©pistĂ©mologie de lâaction ou de lâopĂ©ration. Maine de Biran a interprĂ©tĂ© le sentiment de lâeffort (par opposition Ă la conduite correspondante) comme Ă©tant la source, non seulement de la notion de force, mais encore de lâidĂ©e de causalitĂ© elle-mĂȘme : le sentiment de lâeffort, pensait-il, est liĂ© au courant nerveux effĂ©rent, qui va du cerveau aux muscles, et il traduit ainsi directement lâaction de notre volontĂ©, câest-Ă -dire de la « force » psychique immĂ©diatement apprĂ©hendĂ©e comme une cause, et mĂȘme comme la seule cause donnĂ©e dans lâexpĂ©rience pure. Mais William James et les psycho-physiologistes contemporains ont Ă©tĂ© conduits Ă inverser les termes du rapport : le sentiment de lâeffort est centripĂšte et pĂ©riphĂ©rique, et non pas central, ou centrifuge. Il est lâexpression de la rĂ©sistance sentie par les organes en contact avec lâobjet, et câest par une Ă©laboration dĂ©rivĂ©e de cette impression pĂ©riphĂ©rique que nous attribuons lâeffort Ă notre moi et Ă la volontĂ©. Ainsi la prise de conscience attachĂ©e Ă la conduite de lâaccĂ©lĂ©ration nâen traduit pas le mĂ©canisme intime, mais seulement le rĂ©sultat, et cela conformĂ©ment Ă une loi gĂ©nĂ©rale, selon laquelle la prise de conscience procĂšde de lâextĂ©rieur Ă lâintĂ©rieur, câest-Ă -dire des aboutissements de lâacte Ă ses coordinations prĂ©alables.
Il y a donc dans lâexpĂ©rience de la force liĂ©e Ă nos actions, une dualitĂ© trĂšs comparable Ă celle que lâon trouve dans lâexpĂ©rience active du mouvement et de la vitesse : dâune part, lâaction comme telle, source dâopĂ©rations objectives, et, dâautre part, la prise de conscience subjective, Ă©gocentrique et dĂ©formante, de lâaction. Or, lâaction elle-mĂȘme est ici une conduite dâaccĂ©lĂ©ration, source de lâidĂ©e rationnelle de la force et liĂ©e de prĂšs Ă la notion de vitesse, tandis que la prise de conscience de la force, source de lâidĂ©e prĂ©scientifique dâune force crĂ©atrice et substantielle, est analogue Ă la prise de conscience initiale du mouvement et de la vitesse, câest-Ă -dire Ă la notion de finalitĂ©.
Le parallĂ©lisme est donc complet. Et effectivement le sort historique de lâidĂ©e initiale de la force substantielle a Ă©tĂ© semblable Ă celui de la notion de cause finale en physique, tandis que la permanence des idĂ©es de force, fondĂ©e sur lâaccĂ©lĂ©ration, et dâĂ©nergie, fondĂ©e sur les transformations de la force, sâest rĂ©vĂ©lĂ©e aussi durable, sinon davantage, que celle des idĂ©es simples de mouvement et de vitesse. Câest ce quâil convient de rappeler en deux mots.
AprĂšs ĂȘtre nĂ©e dâune prise de conscience inadĂ©quate de lâeffort musculaire, sur le plan sensori-moteur, la notion de force sâest immĂ©diatement liĂ©e, sur celui de la pensĂ©e intuitive et prĂ©logique, Ă lâanimisme et Ă lâartificialisme. Dâune part, en effet, dans la mesure oĂč le moi, conscient et intentionnĂ©, est senti comme cause directe des mouvements propres, toutes les activitĂ©s et tous les mouvements perçus dans le monde extĂ©rieur, sont dâabord assimilĂ©s Ă ce mĂȘme schĂšme : dâoĂč lâanimisme enfantin, qui commence par prĂȘter la vie et la conscience Ă toute action matĂ©rielle externe, puis qui les rĂ©serve aux mouvements proprement dits, puis aux mouvements paraissant autonomes (le vent et les astres) et enfin seulement aux animaux et aux hommes. Dâautre part, parmi les ĂȘtres auxquels le sujet accorde ainsi la vie et la conscience, il en est de particuliĂšrement puissants et forts, qui ont fabriquĂ© tous les autres et leur ont imposĂ© les rĂšgles constituant les lois de la nature : ce sont les parents et les adultes, ou les Dieux. Cet artificialisme nâa rien de contradictoire avec lâanimisme, puisque les bĂ©bĂ©s, le soleil et la lune, les montagnes, etc., sont conçus comme Ă©tant Ă la fois fabriquĂ©s et vivants, comme « nĂ©s » et cependant susceptibles de croissance. Câest Ă ce mĂȘme niveau mental que la force est, dans les sociĂ©tĂ©s primitives, considĂ©rĂ©e comme un « mana » rĂ©pandu dans la nature et dans la sociĂ©tĂ©, Ă©manant de la contrainte du groupe, câest-Ă -dire Ă la fois de la volontĂ© des ancĂȘtres et de la vie des ĂȘtres et des hommes.
La force primitive est donc essentiellement cause des mouvements et de tous les mouvements, du simple mouvement de translation Ă la croissance et au changement en gĂ©nĂ©ral (ces motus ad formam, ad calorem, etc. que Descartes dĂ©clarait inintelligibles). Comme telle, elle procĂšde dâune causalitĂ© tour Ă tour biomorphique ou sociomorphique et morale, câest-Ă -dire Ă©gocentrique Ă des degrĂ©s divers et nĂ©e de la prise de conscience inadĂ©quate de lâaction propre. Les ĂȘtres, mobiles ou mĂȘme immobiles, ne sont donc pas dĂ©terminĂ©s mĂ©caniquement, mais Ă la fois du dedans, grĂące Ă leur force vivante, et du dehors grĂące Ă la force des volontĂ©s crĂ©atrices. Ainsi la lune se meut parce quâelle est vivante, mais elle vient nous Ă©clairer la nuit et non pas le jour « parce que ce nâest pas elle qui commande », etc. 26 Câest sans doute cette bipolaritĂ© initiale qui est au point de dĂ©part du schĂšme des deux moteurs, que nous allons retrouver au niveau suivant, celui de la force au sens aristotĂ©licien du terme. Notons encore combien cette force primitive va de pair avec le finalisme des mouvements (§ 4) Ă©galement liĂ© Ă lâanimisme : tout mouvement est ainsi encadrĂ© entre une cause, qui est une force vivante, et une fin, qui est le point dâarrivĂ©e fixĂ© par une double intention Ă la fois interne et externe.
Cette notion animiste et artificialiste de la force disparaĂźt en moyenne au terme de la pĂ©riode intuitive ou prĂ©opĂ©ratoire. Avec la pĂ©riode des opĂ©rations concrĂštes (dĂ©but des coordinations spatio-temporelles), par contre, nous assistons, dans la pensĂ©e de lâenfant, Ă un dĂ©veloppement de la notion de force intĂ©ressant au point de vue de ses analogies avec le dynamisme de la physique dâAristote. La vitesse Ă©tant dĂ©finie comme une relation qualitative entre la durĂ©e et lâespace parcouru, sans mĂ©trique suffisante et surtout sans composition des vitesses relatives, le principe dâinertie demeure inconcevable et tout mouvement requiert encore une cause particuliĂšre, qui sera prĂ©cisĂ©ment la force. Mais cette force sera alors substantielle câest-Ă -dire Ă©manant des corps eux-mĂȘmes, sans transfert possible ; et elle sera surtout active, en un sens crĂ©ateur Ă©tant la manifestation dâune activitĂ© spontanĂ©e et ne prenant fin quâune fois son rĂ©sultat atteint. HĂ©ritiĂšre de lâanimisme et de lâartificialisme du niveau prĂ©cĂ©dent, elle sera une vie, mais sans conscience, et une activitĂ© productrice, mais devenue immanente Ă la nature et aux corps.
Une consĂ©quence fondamentale de cette absence de cinĂ©matique ou de relativitĂ© du mouvement est alors la suivante : lorsquâun corps agit sur un autre, il ne saurait y avoir simple mouvement transitif, ni transfert dâune Ă©nergie ; la force de lâun des mobiles se bornera donc Ă exciter celle de lâautre, câest-Ă -dire que le mouvement supposera un double moteur, un moteur interne qui est la force propre du mobile, et un moteur externe qui dĂ©clenche le premier. Un mouvement aussi simple en apparence que celui de lâeau dâune riviĂšre en pente sâexplique par exemple par lâunion de deux causes : lâeau a « son Ă©lan », qui est le moteur interne ; mais, dâautre part, il faut que quelque force extĂ©rieure lâexcite, et ce peut ĂȘtre le vent, lâair, etc. mais surtout les cailloux, autour desquels lâeau tourbillonne parce quâelle « prend son Ă©lan » pour les dĂ©passer et franchir cet obstacle. Le rapport du vent et des nuages est un autre exemple remarquable de ce genre dâexplication : les nuages avancent Ă cause du vent qui les pousse, mais ils font eux-mĂȘmes du vent en se dĂ©plaçant !
Cette explication, dont la frĂ©quence nous a frappĂ©, nous a incitĂ© Ă poser Ă nos sujets la cĂ©lĂšbre question du mouvement des projectiles, dont on sait quâAristote a Ă©tĂ© conduit Ă la soulever en fonction prĂ©cisĂ©ment des difficultĂ©s que rencontre en ce cas la thĂ©orie des deux moteurs : le lieu propre des corps graves Ă©tant le bas, comment se fait-il que la flĂšche quittant lâarc ne tombe pas directement sur le sol, puisquâelle nâest plus accompagnĂ©e par son moteur externe ? Cette question a dâautant plus dâintĂ©rĂȘt quâelle constitue comme un indice de la rĂ©action au mouvement inertial : selon la notion pĂ©ripatĂ©ticienne de la force, il nâest, en effet, pas question que la flĂšche conserve simplement lâimpulsion reçue, comme il semblerait cependant que cela fĂ»t Ă©vident pour le sens commun. Mais câest ici que lâanalyse gĂ©nĂ©tique se rĂ©vĂšle nĂ©cessaire, car le sens commun nâest que le rĂ©sidu des idĂ©es ambiantes dâune Ă©poque, en particulier de celles qui sont attachĂ©es aux techniques de la sociĂ©tĂ© considĂ©rĂ©e. Notre sens commun peut donc ĂȘtre influencĂ© par la mĂ©canique classique Ă travers le machinisme, et nâimporte quel automobiliste sait que lâair soulevĂ© par sa machine ne la pousse mais la retarde, sauf Ă lui donner une forme permettant dâutiliser les tourbillons. Quâen est-il donc de lâenfant ? Nous avons posĂ© la question en invoquant soit le lancer dâune balle, soit le trajet dâune allumette projetĂ©e dâun mouvement brusque de lâindex et glissant jusquâau bord du plateau dâune table pour continuer ensuite dans lâair. Or les rĂ©actions ont Ă©tĂ© trĂšs nettes : au niveau prĂ©opĂ©ratoire le sujet se borne Ă dire que la balle ou lâallumette dĂ©crit sa trajectoire « parce que vous la lancez » ; mais, au niveau des opĂ©rations concrĂštes (en particulier vers 9-10 ans), lâenfant fournit exactement les deux explications complĂ©mentaires invoquĂ©es par Aristote lui-mĂȘme.
Dâune part, le projectile est poussĂ© par lâair quâil dĂ©place lui-mĂȘme en avançant « rĂ©action environnante » ou antiperistasis et dâautre part, il est accompagnĂ© par lâair que la main Ă©branle en poussant lâobjet. Dans le vide, selon lâenfant, la balle ou lâallumette tomberaient aussitĂŽt.
Enfin, au niveau des opĂ©rations formelles, la notion de force, tout en conservant naturellement un certain nombre des caractĂšres Ă©laborĂ©s durant les pĂ©riodes prĂ©cĂ©dentes, Ă©volue cependant du fait que le sujet devient capable de composer des vitesses et de saisir la relativitĂ© du mouvement. La rĂ©action environnante est donc Ă©liminĂ©e et le mouvement des projectiles sâexplique par une simple conservation de lâĂ©lan reçu, en analogie avec la thĂ©orie de lâimpetus, que certains auteurs du Moyen Ăge avaient empruntĂ©e Ă Hipparque pour lâopposer Ă celle dâAristote. Par contre, et en opposition avec ce dĂ©but de conservation du mouvement tendant Ă Ă©liminer le rĂŽle des forces, on voit poindre, grĂące au progrĂšs de la mĂ©trique et de la composition des vitesses, une notion relativement exacte de lâaccĂ©lĂ©ration, dans le cas p. ex. du mouvement de chute sur un plan incliné 27 : or, câest cette notion mĂȘme qui est au point de dĂ©part de la notion scientifique de la force.
Nous constatons au total que, en analogie avec la constitution des notions de temps, de mouvement et de vitesse, le dĂ©veloppement de lâidĂ©e de force rĂ©sulte dâune dĂ©centration progressive des rapports, Ă partir de lâĂ©gocentrisme initial et dans le sens de la mise en relation opĂ©ratoire. Dâabord liĂ©e Ă une prise de conscience inadĂ©quate de lâeffort inhĂ©rent Ă lâactivitĂ© propre, la force fournit une apparence dâexplication pour les mouvements dont le dĂ©clenchement et le ralentissement final demeurent mystĂ©rieux. Mais, ainsi interprĂ©tĂ©s en fonction de lâaction intentionnelle, puis simplement dâun dynamisme biomorphique, ces mouvements finissent par se scinder en deux catĂ©gories, ceux qui conservent plus ou moins leur Ă©lan inertial, et sont simplement freinĂ©s par le milieu environnant, et ceux dont lâaccĂ©lĂ©ration soulĂšve le vrai problĂšme de la force. Ici sâarrĂȘte lâanalyse pour ainsi dire embryologique de la notion de force et sâimpose par le fait mĂȘme le recours Ă lâhistoire des sciences. Il nâen est que plus intĂ©ressant de noter que, si les reprĂ©sentations prĂ©scientifiques de la force sont donc dues Ă une assimilation dĂ©formante des phĂ©nomĂšnes aux schĂšmes tirĂ©s du sentiment de lâeffort, la notion scientifique de la force dĂ©bute lorsque les mouvements observĂ©s dans le monde extĂ©rieur rĂ©vĂšlent cette accĂ©lĂ©ration dont la conduite de lâeffort (en tant que comportement objectif et non plus en tant quâintrospection subjective) fournit prĂ©cisĂ©ment lâĂ©quivalent biologique. Ainsi, comme bien souvent, la dĂ©centration de lâaction permet dâatteindre simultanĂ©ment le donnĂ© objectif externe et les racines internes elles-mĂȘmes de lâaction dĂ©centrĂ©e : ce qui revient Ă dire que, une fois Ă©liminĂ©es les adhĂ©rences subjectives qui faussent la prise de conscience initiale de la force, le sujet dĂ©couvre lâaccĂ©lĂ©ration Ă la fois dans lâexpĂ©rience extĂ©rieure du mouvement des objets et dans lâexpĂ©rience intĂ©rieure des mouvements propres. Mais, bien entendu, ici comme partout, la dĂ©couverte dâun fait dâexpĂ©rience (interne aussi bien quâexterne) suppose une coordination opĂ©ratoire rendant possible la lecture de ce fait. Dans le cas particulier, cette coordination porte sur lâĂ©laboration spatio-temporelle des vitesses. En conclusion, de mĂȘme que les notions de temps, de mouvement et de vitesses ne deviennent rationnelles quâen Ă©liminant, par un processus continu de dĂ©centration, la finalitĂ© initiale rĂ©sultant de leur prise de conscience incomplĂšte, et en constituant un systĂšme de coordinations opĂ©ratoires, de mĂȘme la notion de force acquiert ce mĂȘme caractĂšre en se dĂ©tachant, par une dĂ©centration analogue, du sentiment de lâeffort, pour insĂ©rer lâexpĂ©rience de lâaccĂ©lĂ©ration dans les coordinations spatio-temporelles et cinĂ©matiques.
§ 6. LâĂ©volution des concepts mĂ©caniques et des systĂšmes du monde : de lâabsolu Ă©gocentrique Ă la dĂ©centration relativiste
Le processus dâĂ©volution que nous venons dâanalyser, sous la forme dâune dĂ©centration graduelle des notions de temps, de mouvement, de vitesse et de force, prĂ©sente cet intĂ©rĂȘt de converger avec ce qui paraĂźt ĂȘtre la principale loi de dĂ©veloppement des notions mĂ©caniques et des systĂšmes du monde au cours de lâhistoire des sciences. Il ne saurait ĂȘtre question de rĂ©sumer ici en quelques pages lâhistoire des cosmologies, qui a Ă©tĂ© Ă©crite par tant de bons auteurs et mĂȘme par des physiciens de la valeur de P. Duhem. Mais il est indispensable, si lâon veut essayer dâexpliquer les concepts scientifiques par leur genĂšse psychologique, de dĂ©gager, lĂ oĂč ils existent, les mĂ©canismes communs au dĂ©veloppement individuel et au dĂ©veloppement historique : or, on ne saurait trouver un terrain plus propice Ă une telle recherche que celui de lâĂ©limination des facteurs subjectifs.
La grande leçon que comporte lâexamen de la genĂšse des notions cinĂ©matiques et mĂ©caniques est, en effet, la dualitĂ© de valeur et de destinĂ©e des apports du sujet dans la construction de tels concepts : toutes nĂ©es de lâactivitĂ© propre, ces notions sont, dâabord, subjectives en tant que conditionnĂ©es par lâĂ©gocentrisme initial de cette activitĂ©, mais elles ne parviennent Ă se dĂ©centrer et Ă devenir objectives que grĂące Ă un systĂšme dâopĂ©rations coordonnĂ©es, constituant une seconde forme de lâaction du sujet. Il existe donc deux manifestations de lâactivitĂ© du sujet : lâune est subjective en tant quâĂ©gocentrique et diminue dâimportance au cours du dĂ©veloppement, tandis que lâautre est opĂ©ratoire et se manifeste par la dĂ©centration et la coordination, augmentant ainsi dâimportance au cours de lâĂ©volution. Ă lâĂ©gocentrisme appartiennent le temps propre initial, qui empĂȘche la constitution dâun ordre temporel commun, des simultanĂ©itĂ©s et des synchronisations entre durĂ©es lorsque les mouvements considĂ©rĂ©s sont de vitesses diffĂ©rentes ; Ă lâĂ©gocentrisme appartiennent Ă©galement le finalisme inhĂ©rent aux mouvements dĂ©terminĂ©s par leur seul point dâarrivĂ©e et aux vitesses caractĂ©risĂ©es par le seul dĂ©passement, finalisme faisant ainsi obstacle Ă leur coordination et Ă leur mesure, ainsi que lâanimisme de la force liĂ©e Ă lâeffort intentionnel. Ă la dĂ©centration opĂ©ratoire appartiennent par contre la constitution dâun temps homogĂšne (Ă notre Ă©chelle), la mesure et la composition des mouvements et des vitesses et le rattachement de la force aux accĂ©lĂ©rations distinctes des mouvements inertiaux : or, la formation de chacune de ces notions suppose la participation du sujet opĂ©rant, dans lâexacte mesure oĂč leur objectivitĂ© nâest plus le fait de lâintuition immĂ©diate dâune chose â intuition demeurant prĂ©cisĂ©ment toujours Ă©gocentrique, parce que phĂ©nomĂ©niste ! â mais de lâĂ©laboration dâune relation par rapport Ă laquelle lâobservateur est obligĂ© de se situer en mĂȘme temps quâil la construit.
Or, chacun voit que ce problĂšme de la dĂ©centration est Ă©troitement apparentĂ© Ă celui que soulĂšve lâĂ©volution des thĂ©ories mĂ©caniques et des cosmologies : il converge ainsi avec ce que lâon pourrait appeler la question du dĂ©placement graduel de lâabsolu. En parallĂ©lisme frappant avec ce que nous venons de rappeler du dĂ©veloppement individuel des notions, les faux absolus liĂ©s Ă lâanthropocentrisme des cosmologies primitives sont progressivement remplacĂ©s par de nouveaux absolus, mais dont le caractĂšre paradoxal consiste en ce quâils sont atteints au travers seulement dâun systĂšme de coordinations rendant relatifs les points de vue de lâobservateur, mais assurant lâobjectivitĂ© de lâensemble grĂące Ă leur rĂ©ciprocitĂ© mĂȘme. Le dĂ©veloppement des cosmologies comme celui de la reprĂ©sentation physique individuelle est ainsi caractĂ©risĂ© par le passage de lâĂ©gocentrisme Ă la dĂ©centration et Ă la coordination opĂ©ratoire, donc de lâĂ©gocentrisme Ă la mise en relation et au relativisme. De possesseur immĂ©diat dâun absolu, mais Ă©gocentrique, le sujet devient donc le constructeur mĂ©diat de nouveaux absolus, et dâautant mieux assurĂ© de ses conquĂȘtes quâil sort davantage de lui-mĂȘme et considĂšre son point de vue comme plus relatif. En dâautres termes, le sujet est un centre de rapports, et, dans la mesure oĂč il sâappuie sur le centre, il dĂ©forme la rĂ©alitĂ© de la maniĂšre communĂ©ment appelĂ©e « subjective », tandis que dans la mesure oĂč il le dĂ©centre, câest-Ă -dire le coordonne avec tous ceux dont peuvent Ă©maner dâautres rapports, il construit des relations de relations, ces relations de degrĂ©s croissants constituant alors les opĂ©rations dont la composition serre de toujours plus prĂšs lâobjet. Câest donc dans cette dĂ©centration coordinatrice que le sujet est le plus actif, tandis que son Ă©gocentrisme initial est soumission passive au point de vue spontanĂ©ment liĂ© Ă lâactivitĂ© propre. Quant Ă lâobjet, il semble ainsi reculer constamment, mais câest de ce recul que dĂ©pend sa dĂ©termination « objective » ; dâautre part, qui dit recul dit par cela mĂȘme distance toujours plus grande Ă parcourir jusquâĂ lui et par consĂ©quent solidaritĂ© entre cette objectivitĂ© et les dĂ©marches du sujet.
Tel est le processus qui, aprĂšs sâĂȘtre esquissĂ© dans la psychogenĂšse des notions, caractĂ©rise les grandes lignes de lâhistoire des conceptions mĂ©caniques et cosmologiques. Le principe de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique est, en effet, de chercher Ă dĂ©terminer le rĂŽle du sujet et de lâobjet en les envisageant non pas en soi, mais dans le processus mĂȘme de lâaccroissement des connaissances. Ă cet Ă©gard, ce nâest quâen reliant les extrĂȘmes par des lois du dĂ©veloppement que lâon peut espĂ©rer saisir la portĂ©e des notions les plus Ă©voluĂ©es. On a, p. ex., voulu utiliser la thĂ©orie de la relativitĂ© dans les fins les plus diverses, de lâidĂ©alisme au rĂ©alisme caractĂ©ristiques de toutes les nuances mĂ©taphysiques et positivistes. La question se simplifie peut-ĂȘtre si lâon cherche sans plus Ă relier les dĂ©marches de lâesprit dans la construction dâune telle conception aux attitudes qui, Ă tous les niveaux du dĂ©veloppement mental, aboutissent Ă un progrĂšs de lâobjectivitĂ© grĂące Ă une conquĂȘte de la mise en relations. Or, sâil est vrai que lâobjectivitĂ© est fonction du recul de lâobjet, et par consĂ©quent de lâaccroissement, en nombre et en complexitĂ©, des dĂ©marches du sujet, la question est alors de savoir jusquâĂ quel point lâon peut dissocier lâobjet de lâobjectivitĂ© comme telle. Pour le rĂ©alisme, lâobjectivitĂ© est une attitude du sujet qui se met en Ă©tat dâatteindre lâobjet. Pour lâidĂ©alisme, lâobjet est constituĂ© par lâobjectivitĂ© elle-mĂȘme, laquelle devient donc objectivation, ou crĂ©ation de lâobjet. Du point de vue dâune Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, par contre, qui ne connaĂźt pas de sujet en soi, mais seulement les Ă©tapes de formation du sujet, ni dâobjet en soi, mais seulement les objets successifs reconnus par le sujet au cours de ces Ă©tapes, il y a Ă©videmment relation entre lâobjectivitĂ© et les objets, mais il sâagit de dĂ©terminer ce rapport par le dĂ©veloppement lui-mĂȘme. Ă cet Ă©gard, lâhistoire des conceptions cosmologiques est, plus que toute autre, apte Ă prĂ©ciser une telle relation, car ces conceptions consistent essentiellement en recherches de lâabsolu : or, il se pourrait que les types dâobjets reconnus comme tels Ă chaque niveau mental et lors de chaque nouveau systĂšme du monde fussent solidaires des coordinations qui assurent lâobjectivitĂ©, tout en se rapprochant chaque fois davantage de cette limite constituĂ©e par lâobjet en soi. Que cette limite existe ou non, nous ne saurions naturellement pas lâaffirmer dâavance, ni, et encore moins, dĂ©terminer en quoi elle consiste : mais, Ă Ă©tudier la sĂ©rie mĂȘme des types dâobjets qui se succĂšdent dans la poursuite dâun tel Ă©tat limite, et en nous bornant Ă connaĂźtre les termes de la sĂ©rie dĂ©jĂ rĂ©alisĂ©s, nous pouvons espĂ©rer que lâon parviendra tĂŽt ou tard Ă reconnaĂźtre si cette sĂ©rie est divergente ou convergente, et, au cas oĂč elle converge vers une limite, Ă discerner lâorientation de celle-ci. En attendant, et sans spĂ©culer en rien sur les termes Ă venir dont on ne saurait anticiper la structure, il sâagit donc de chercher Ă Ă©tablir la loi de transformation qui commande la sĂ©rie, car seule la possession dâune telle loi permet de parler de sĂ©rie.
La mĂ©thode Ă suivre consiste ainsi Ă distinguer, lors de chacune des Ă©tapes de lâĂ©volution des notions mĂ©caniques et des systĂšmes du monde, ce qui constitue lâabsolu atteint au cours de cette pĂ©riode, et ce qui est relatif. En chaque conception de lâunivers, il existe, en effet, un absolu, et chacun sait que la thĂ©orie de la relativitĂ© a abouti, plus quâaucune autre, Ă mettre en Ă©vidence le caractĂšre absolu de certaines lois de la nature, indĂ©pendamment de tout systĂšme de rĂ©fĂ©rence. En un tel Ă©tat de choses, le relatif rĂ©vĂ©lera alors le rĂŽle des opĂ©rations dont est obligĂ© dâuser le sujet, observant le rĂ©el des points de vue particuliers liĂ©s Ă sa condition dâobservateur, pour mettre en Ă©vidence les caractĂšres de lâobjet. Quant aux absolus successifs, leur succession mĂȘme et la destruction corrĂ©lative des absolus prĂ©cĂ©dents nous renseigneront sur les caractĂšres propres Ă lâobjet de la connaissance et sur son indĂ©pendance ou sa solidaritĂ© par rapport aux opĂ©rations du sujet.
Câest ainsi que, au cours des § 2 Ă Â 5 de ce chapitre, lâĂ©tude de la genĂšse mĂȘme des notions de temps, de mouvement, de vitesse et de force nous a dĂ©jĂ montrĂ© comment les faux absolus Ă©gocentriques du temps propre, de la finalitĂ© des mouvements et de la force vivante liĂ©e Ă lâeffort musculaire ont dĂ» ĂȘtre remplacĂ©s par des absolus spatio-temporels dĂ©centrĂ©s par rapport au moi, mais accessibles au travers seulement des opĂ©rations du sujet. Câest donc, en un tel cas, la mise en relations actives, et, par consĂ©quent, la dĂ©couverte de la relativitĂ© des points de vue liĂ©s Ă lâactivitĂ© propre, qui seules ont permis lâobjectivation de lâobjet. Le problĂšme est alors de savoir sâil sâagit dâun accident spĂ©cial Ă la genĂšse des notions, ou dâun processus qui se retrouve dans la fabrication de toutes les cosmologies.
§ 7. De lâunivers des « primitifs » au systĂšme du monde dâAristote
Pour autant que la genĂšse des notions est Ă chercher dans lâaction, au cours du dĂ©veloppement mental individuel, il est Ă supposer que sur le terrain collectif quâest celui de lâhistoire des systĂšmes du monde et de la pensĂ©e scientifique, il existe une relation Ă©troite entre lâĂ©volution de la pensĂ©e et celle des techniques. Ce nâest naturellement pas Ă dire que le progrĂšs des sciences sâexplique par les nĂ©cessitĂ©s de leurs applications, et câest bien souvent en se dĂ©sintĂ©ressant de tout but utilitaire que la science a fait ses conquĂȘtes. Câest le cas en particulier des mathĂ©matiques, que les Grecs ont dĂ©tachĂ©es avec un soin jaloux des prĂ©occupations empiriques (calcul concret, arpentage, etc.) dont sâĂ©taient inspirĂ©es les dĂ©couvertes des Ăgyptiens. Il est vrai que, liĂ©es aux coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction et non pas aux actions spĂ©cialisĂ©es, les structures logico-mathĂ©matiques sont assurĂ©ment plus indĂ©Âpendantes des techniques que les notions physico-chimiques, encore que ces coordinations sâaffinent frĂ©quemment Ă lâoccasion des conquĂȘtes physiques. Mais le rapport entre les systĂšmes du monde et les techniques, pour moins simple quâil soit, ne sâen impose pas moins, en ce sens que les premiers constituent la philosophie des techniques (en leurs lacunes et limitations, comme en leur extension) acquises par la sociĂ©tĂ© correspondante, quâil sâagisse de techniques utilitaires ou, dans la suite, des techniques propres aux recherches physiques elles-mĂȘmes. MĂȘme la « mentalitĂ© primitive » doit ĂȘtre envisagĂ©e sous cet angle, comme constituant prĂ©cisĂ©ment le systĂšme du monde propre Ă des sociĂ©tĂ©s dont les techniques naturelles demeurent rudimentaires et dont les supplĂ©ances magiques et surnaturelles jouent un rĂŽle dâautant plus important. Il est frappant, de ce point de vue, de constater combien lâun des principaux partisans de L. LĂ©vy-Bruhl, Ch. Blondel, en est venu Ă rĂ©agir contre lâinsuffisance des investigations Ă cet Ă©gard en fondant finalement sa psychologie et sa sociologie de lâintelligence sur le rĂŽle des techniques 28.
Mais un tel point de vue est loin dâĂȘtre admis par chacun, et Essertier a Ă©crit tout un livre 29 (reposant dâailleurs sur des vues de lâesprit plus que sur une enquĂȘte inductive systĂ©matique) pour montrer que lâhomme a longtemps Ă©tĂ© « un mĂ©canicien ignorant la mĂ©canique » et que la rĂ©flexion scientifique est donc indĂ©pendante des actions effectives. Mais si la formule est heureuse, elle montre prĂ©cisĂ©ment que les actes prĂ©cĂšdent la pensĂ©e, et elle se borne Ă poser le problĂšme des rapports entre eux. Or, pour rĂ©soudre ce problĂšme, il sâagirait, dâune part, de dĂ©gager les connexions psychologiques exactes entre les schĂšmes sensori-moteurs, les schĂšmes intuitifs, les opĂ©rations concrĂštes et les opĂ©rations formelles, et, dâautre part, les connexions sociologiques entre les techniques et les mentalitĂ©s collectives. Malheureusement si la premiĂšre de ces Ă©tudes est relativement aisĂ©e, la seconde nâest pas faite et demeurera sans doute toujours incomplĂšte, faute de pouvoir reconstituer avec prĂ©cision lâhistoire de la pensĂ©e corrĂ©lative Ă la succession des dĂ©couvertes techniques de lâhomme fossile.
Quant Ă la « mentalitĂ© primitive » actuelle, seule base de dĂ©part dont nous disposions, elle prĂ©sente ce grand intĂ©rĂȘt de fournir lâexemple dâun systĂšme du monde correspondant Ă des techniques insuffisantes : son caractĂšre prĂ©logique, excellemment Ă©tudiĂ© par L. LĂ©vy-Bruhl, tient sans doute justement Ă ces insuffisances ou aux causes mĂȘmes qui les expliquent. Il est dâabord Ă noter que, si « consacrĂ©es » par un ritualisme mystique et si accompagnĂ©es de magie que soient les techniques des « primitifs », elles nâen constituent pas moins, en tant quâactions, un systĂšme dâactes adaptĂ©s : leurs huttes rĂ©sistent aux intempĂ©ries, leurs canots tiennent lâeau, et leurs flĂšches atteignent le gibier. Il serait donc dâune importance Ă©vidente de connaĂźtre dans le dĂ©tail lâintelligence pratique et les diverses techniques en usage dans une sociĂ©tĂ© « primitive » pour pouvoir situer avec fruit lâintelligence rĂ©flexive ou verbale et les reprĂ©sentations collectives portant sur lâunivers correspondant. De ce point de vue, le problĂšme de la pensĂ©e prĂ©logique est commun au primitif et Ă lâenfant.
Certes, il existe de grandes diffĂ©rences entre la mentalitĂ© primitive et celle de lâenfant. Les principales sont que la premiĂšre est collective et que la seconde est seulement en voie de socialisation ; que le primitif est un adulte travaillant pour vivre, tandis que lâenfant agit en fonction dâintĂ©rĂȘts momentanĂ©s ; le primitif vit dans lâinquiĂ©tude que lui causent les puissances malfaisantes alors que lâenfant est confiant dans celles qui lâentourent ; etc. NĂ©anmoins, les rapports entre la pensĂ©e et lâaction sont comparables jusquâĂ un certain point dans les deux cas. MalgrĂ© une Ă©laboration sensori-motrice des conduites dĂ©jĂ apprĂ©ciable mais non consciente de ses mĂ©canismes, la pensĂ©e symbolique, une fois constituĂ©e chez lâenfant, dĂ©passe aussitĂŽt la zone des vĂ©ritĂ©s contrĂŽlables par les actions : dans la mesure oĂč celles-ci demeurent courtes et insuffisamment coordonnĂ©es, la pensĂ©e Ă ses dĂ©buts sâĂ©vade en effet dans le jeu, le mythe et le domaine des explications verbales, oscillant entre lâĂ©gocentrisme et lâinvocation de la toute-puissance adulte. Chez le primitif, de mĂȘme, lâinsuffisance des techniques matĂ©rielles et le caractĂšre non rĂ©flexif de leurs coordinations naissantes est compensĂ© par un foisonnement de techniques surnaturelles (actions exercĂ©es par le geste, lâimage et le mot) et laisse une marge largement ouverte Ă lâimagination mythologique et prĂ©logique. Pour ce qui est, en particulier, des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, on ne saurait nier la ressemblance entre les participations prĂ©logiques ou les nombres intuitifs adhĂ©rant aux collections elles-mĂȘmes, que lâon trouve chez le primitif, et les structures prĂ©conceptuelles ou prĂ©numĂ©riques de lâenfant de 2 Ă 6-7 ans. Du point de vue du temps, la mĂȘme absence dâun temps commun et homogĂšne sâobserve dans les deux cas. Le finalisme animiste du mouvement constitue Ă©galement un trait de parentĂ© (le chef Indien, citĂ© par Mach dâaprĂšs Powell 30, et attribuant le vertige Ă une pierre quâon ne parvient pas Ă lancer de lâautre cĂŽtĂ© dâune gorge, donne une explication typiquement enfantine), etc.
Or, du point de vue du systĂšme du monde et des rapports, qui nous intĂ©ressent seuls ici, entre le relatif et lâabsolu, ou entre le sujet et lâobjet, le caractĂšre le plus remarquable de lâunivers des primitifs est que rien nây est conçu comme relatif Ă la position dâobservateur ou de sujet (sauf naturellement en ce qui concerne la perception, p. ex. de la perspective ou des effets de profondeur, etc., par opposition aux notions correspondantes). Les rĂȘves eux-mĂȘmes ne sont pas conçus comme relatifs au sujet et font partie de la rĂ©alitĂ© physique ; les noms Ă©galement, etc. Les astres (et ceci est essentiel pour la comparaison avec les niveaux ultĂ©rieurs) sont considĂ©rĂ©s comme de petits objets, situĂ©s Ă la hauteur des nuages et dont le mouvement nâest ni autonome ni assurĂ© de rĂ©gularitĂ©. De mĂȘme que lâenfant se considĂšre longtemps comme suivi dans ses allĂ©es et venues par la lune, dont il commande ainsi les mouvements, de mĂȘme les anciens Chinois encore considĂ©raient que le Fils du Ciel rĂ©glait la marche des astres et des saisons en faisant le tour de son royaume (puis simplement de son palais). Bref, il nây a pas de distinction essentielle entre lâapparence et la rĂ©alitĂ©, entre lâindice ou le signe et les choses signifiĂ©es : tout est rĂ©alitĂ© directement apprĂ©hendĂ©e, mĂȘme le monde occulte qui se rĂ©vĂšle sans cesse par des manifestations visibles, et lâabsolu se confond avec cette rĂ©alitĂ© entiĂšre sans aucune espĂšce de relativitĂ© intellectuelle.
Or, comparĂ© Ă ce que les niveaux ultĂ©rieurs nous ont appris du rĂ©el, cet absolu global de dĂ©part prĂ©sente deux caractĂšres extrĂȘmement instructifs par leur liaison mĂȘme : il est simultanĂ©ment et indissociablement Ă©gocentrique et phĂ©nomĂ©niste.
Il est Ă©gocentrique, mais sous une forme qui nâest pas celle de la pensĂ©e de lâenfant, puisque celle-ci est seulement en voie de socialisation et reste donc centrĂ© sur lâindividu et sur les rapports avec ses proches (dâoĂč lâartificialisme dĂ» au pouvoir de lâadulte, etc.). LâĂ©gocentrisme intellectuel du primitif est donc sociocentrisme ou « sociomorphisme » comme lâa bien dit Durkheim. Mais la sociĂ©tĂ©, consistant en petites tribus, confinĂ©es sur de petits territoires, la diffĂ©rence dâĂ©chelle entre lâĂ©gocentrisme enfantin et le sociomorphisme du primitif est nĂ©gligeable du point de vue de la formation des idĂ©es physiques et des systĂšmes du monde : dans le sociomorphisme comme dans lâĂ©gocentrisme, le fait essentiel est que lâunivers a un centre et que ce centre absolu est le petit ensemble interindividuel auquel appartient le sujet. Lâespace a ainsi un centre, qui est le territoire du village. Le temps est commandĂ© par le calendrier social et les sĂ©quences temporelles sont subordonnĂ©es aux liaisons magiques et mystiques qui font fi de lâordre et de la durĂ©e opĂ©ratoires au profit de quelques intuitions Ă©lĂ©mentaires de succession et de vitesse. La force est le « mana » du clan. La causalitĂ© est lâexpression des volontĂ©s qui commandent au groupe social. Comme I. Meyerson lâa remarqué 31 lâassimilation du monde physique au monde social aboutit Ă la notion dâun Ă©quilibre instable, dont la conservation est liĂ©e Ă celle des usages, et ceux-ci prennent, de ce fait mĂȘme, un aspect rationnel (« nous observons nos vieilles coutumes afin que lâUnivers se maintienne », a dit Ă Rasmussen un vieil Esquimau) ; il nâen reste pas moins que ce besoin de conservation, dâailleurs affectif plus quâintellectuel, est dĂ©rivĂ© par rapport Ă une indiffĂ©renciation primaire entre le physique et lâhumain, câest-Ă -dire Ă nouveau par rapport Ă une attitude Ă©gocentrique.
Mais, en mĂȘme temps quâil est Ă©go- ou sociocentrique, ou, plus prĂ©cisĂ©ment, parce quâil est Ă©gocentrique lâunivers absolu du primitif est phĂ©nomĂ©niste, câest-Ă -dire que la surface du rĂ©el nâest pas distinguĂ©e dâune rĂ©alitĂ© physique qui serait dĂ©duite sous les apparences. Câest ainsi que les phĂ©nomĂšnes sont liĂ©s les uns aux autres selon leurs simples sĂ©quences empiriques : le portrait de la reine Victoria peut dĂ©clencher une Ă©pidĂ©mie comme des ombres chinoises faites sur la toile de sa tente par un voyageur aboutissent le lendemain Ă une pĂȘche exceptionnellement fructueuse. Mais pourquoi lâapparence et la rĂ©alitĂ© ne sont-elles pas diffĂ©renciĂ©es ? Câest quâune telle dissociation suppose une continuelle dĂ©centration de la pensĂ©e, câest-Ă -dire une sĂ©paration possible de lâobjectif et du subjectif, et que cette dĂ©centration est prĂ©cisĂ©ment lâinverse de lâĂ©gocentrisme intellectuel qui la tient en Ă©chec. Dans son intĂ©ressant examen critique des thĂšses de L. LĂ©vy-Bruhl, I. Meyerson attribue ces liaisons phĂ©nomĂ©nistes Ă de « faux raisonnements » ; sans doute, mais il ne saurait y avoir de raisonnement correct sans la dĂ©centration nĂ©cessaire Ă toute mise en relations objectives.
Ce nâest pas le lieu de rechercher ici les raisons, essentiellement sociales, qui ont pu provoquer le dĂ©clin de la mentalitĂ© « primitive » et son passage Ă la mentalitĂ© caractĂ©ristique du niveau des opĂ©rations concrĂštes. Deux facteurs ont Ă©tĂ© en particulier invoquĂ©s et il est dâun certain intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique de souligner leur Ă©troite interdĂ©pendance, et leur action convergente dans le sens de la dĂ©centration de la pensĂ©e. Le premier est le mĂ©lange des unitĂ©s sociales initiales en totalitĂ©s plus vastes et plus denses, dâoĂč rĂ©sulte Ă la fois une division du travail Ă©conomique et une diffĂ©renciation psychologique des individus. Lâautre est le progrĂšs mĂȘme des techniques, liĂ© Ă cette division du travail et Ă cette diffĂ©renciation mentale.
Ce progrĂšs aboutit tĂŽt ou tard Ă une intĂ©riorisation des actions en opĂ©rations concrĂštes et par consĂ©quent Ă la constitution dâune logique pratique (comparable Ă celle des enfants civilisĂ©s entre 7 et 11 ans). Il ne sâagit, bien entendu alors que dâopĂ©rations concrĂštes et non pas formelles, câest-Ă -dire conduisant Ă une science empirique et non pas thĂ©orique. Seulement ces opĂ©rations concrĂštes suffisent Ă modifier en certains points essentiels le systĂšme du monde.
Prenons comme exemple celui des ChaldĂ©ens. Encore pĂ©nĂ©trĂ©s de mythologie primitive dans leur reprĂ©sentation de lâunivers, et rattachant en particulier leurs observations sur le ciel Ă©toilĂ© Ă toute une astrologie sociomorphique, ils nâen ont pas moins Ă©tĂ© conduits, par la technique propre Ă un peuple de bergers, adorateurs des astres, Ă des mesures du temps et Ă des dĂ©terminations de mouvements cĂ©lestes qui toutes deux marquent un progrĂšs essentiel dans la distinction de lâabsolu et du relatif et par consĂ©quent dans la dĂ©centration du monde eu Ă©gard au sujet. Perfectionnant le gnomon simple en un « polos » hĂ©misphĂ©rique divisĂ© en parties Ă©gales 32 ils sont ainsi parvenus Ă dĂ©terminer lâheure en fonction de la trajectoire du soleil, en mesurant la direction et la longueur des ombres. Que le « polos » ait Ă©tĂ© inventĂ©, comme le veut Sageret, pour des raisons mystiques tenant au culte de Samas, le soleil, ou pour des raisons pratiques, il nâen constitue pas moins un instrument, et mĂȘme « dâune importance capitale, lâancĂȘtre de tout lâappareillage astronomique » 33. Or, lâusage de cette technique, sans conduire Ă la constitution dâune gĂ©omĂ©trie ni dâune astronomie thĂ©oriques (malgrĂ© la connaissance chaldĂ©enne des Ă©clipses, etc.) a abouti nĂ©anmoins Ă cette dĂ©couverte fondamentale dans lâhistoire des systĂšmes du monde : que les astres ont une trajectoire indĂ©pendante ou autonome, dont dĂ©pend le groupe social (matĂ©riellement et sans doute longtemps encore mystiquement) mais qui nâest plus rĂ©glĂ©e par les fĂȘtes saisonniĂšres ni par les marches et contremarches des humains vivants ou dĂ©cĂ©dĂ©s.
Un seul fait suffira Ă illustrer la diffĂ©rence des points de vue : tandis que les premiers astronomes chaldĂ©ens cherchaient Ă dĂ©terminer des trajectoires objectives, la croyance populaire attribuait toujours aux Ă©toiles le pouvoir dâaccompagner les hommes, comme en tĂ©moigne la lĂ©gende biblique des trois rois mages guidĂ©s par le luminaire cĂ©leste. Nous constatons ainsi quâau lieu dâune mentalitĂ© encore profondĂ©ment sociomorphique, et malgrĂ© toutes les survivances « primitives », lâĂ©laboration dâopĂ©rations concrĂštes portant sur le mouvement, la vitesse et le temps se traduit par un dĂ©but de dĂ©centration intĂ©ressant lâensemble de lâunivers, donc par une diminution simultanĂ©e dâĂ©gocentrisme et de phĂ©nomĂ©nisme.
Seulement, si un tel dĂ©but de dĂ©centration ou dâobjectivitĂ© marque bien une premiĂšre dissociation entre lâabsolu et le relatif (dans le cas particulier, entre la trajectoire rĂ©elle de certains astres et les mouvements apparents liĂ©s Ă lâobservation immĂ©diate des observateurs en marche), cet absolu demeure, et pour une part toujours considĂ©rable, centrĂ© sur le sujet : la terre est encore conçue comme plate (elle est il est vrai dĂ©jĂ hĂ©misphĂ©rique chez les ChaldĂ©ens) ; elle est limitĂ©e (le traitĂ© mathĂ©matique chinois Tscheou-PeĂŻ en calcule mĂȘme lâĂ©tendue en se fondant sur un principe gnomonique) 34 ; elle flotte sur un liquide ou demeure sans support, etc. ; mais dans tous ces cas, elle constitue le centre du monde et est simplement surmontĂ©e dâune croĂ»te solide formĂ©e par le firmament. Les verticales, en particulier, sont absolues, Ă©tant toutes perpendiculaires au sol horizontal.
Câest seulement avec le dĂ©but des opĂ©rations formelles, chez les Grecs, que la distinction entre lâabsolu et le relatif prend une valeur de principe rĂ©flexif. Les prĂ©socratiques dĂ©jĂ opposaient la vĂ©ritĂ© Ă lâopinion et aux apparences illusoires, et cherchaient une explication de la nature par elle-mĂȘme, en rĂ©action contre lâimagination mythologique des causes. Câest en se libĂ©rant Ă la fois de lâĂ©gocentrisme et du phĂ©nomĂ©nisme des explications courantes, quâEmpĂ©docle dĂ©couvre ainsi que lâair est une substance, et que lâombre ou la nuit nâen sont pas, contrairement aux apparences et aux interprĂ©tations animistes et finalistes du sens commun dâalors. Du point de vue du systĂšme du monde cette inversion de sens Ă lâĂ©gard de lâĂ©gocentrisme et du phĂ©nomĂ©nisme spontanĂ©s donne dâemblĂ©e lieu Ă un ensemble de conceptions, trĂšs diverses et souvent incompatibles entre elles, mais dont le trait commun est la dĂ©centration dĂ©cisive quâelles entraĂźnent par rapport Ă la cosmologie du niveau des opĂ©rations concrĂštes. Câest ainsi que la sphĂ©ricitĂ© de la terre est admise, peut-ĂȘtre dĂšs Pythagore (alors que les Babyloniens nâĂ©taient parvenus quâĂ la demi-sphĂ©ricitĂ©), dâoĂč le non-parallĂ©lisme des verticales. Les astres sont pourvus de dimensions contredisant leur apparence sensible, et leurs mouvements sont interprĂ©tĂ©s en fonction de modĂšles gĂ©omĂ©triques dĂ©bordant largement la constatation empirique. Ces conquĂȘtes dans la direction dâune extension des Ă©chelles supĂ©rieures trouvent leur symĂ©trique Ă lâĂ©chelle de lâinvisible, dans les thĂ©ories de lâatomisme du vide, et de lâattraction des Ă©lĂ©ments, avec un dĂ©but de dĂ©centration eu Ă©gard aux notions du « haut » et du « bas ». Bref, les opĂ©rations formelles, nĂ©es dâune articulation Ă la fois constructive et rĂ©flexive des opĂ©rations concrĂštes font aussitĂŽt craquer le cadre et la rĂ©alitĂ© sensible, au profit dâune dĂ©centration Ă toutes les Ă©chelles et dâune Ă©laboration de coordinations nouvelles.
Or, malgrĂ© ce foisonnement dâidĂ©es audacieuses, dont les plus proches de la science moderne ont dâailleurs souvent Ă©tĂ© utilisĂ©es dans un sens nĂ©gatif et non pas constructif 35. Le systĂšme dâAristote marque un retour systĂ©matique au sens commun, en rĂ©action contre la physique des prĂ©socratiques (notamment lâatomisme), ainsi que contre le mathĂ©matisme platonicien. Mais prĂ©cisĂ©ment Ă cause de sa position de « juste milieu » le systĂšme pĂ©ripatĂ©ticien du monde fournit une image prĂ©cieuse de ce quâa pu demeurer, pour la physique grecque, lâabsolu de la rĂ©alitĂ© malgrĂ© le relativisme naissant.
Du point de vue oĂč nous nous plaçons ici, le fait dominant de la cosmologie des Grecs, comparĂ©e Ă celle de Copernic et de GalilĂ©e, est que lâunivers a un centre. Selon lâune des conceptions les plus hardies dont Aristote se sĂ©pare, celle de Philolaos, le centre nâest pas la terre, mais le feu central, autour duquel tournent circulairement lâantiterre, la terre, la lune, le soleil et les cinq planĂštes (ces dix corps Ă©tant eux-mĂȘmes entourĂ©s par la sphĂšre des fixes et le feu extĂ©rieur). Mais Aristote objecte que la terre, Ă©tant lourde, doit occuper elle-mĂȘme le centre de tout. SphĂ©rique parce que sa surface est partout perpendiculaire aux rayons du monde, câest-Ă -dire aux lignes de force selon lesquelles les corps lourds sont attirĂ©s vers le centre, et immobile parce quâoccupant ce centre, la terre constitue ainsi le noyau de lâunivers. La verticale est donc relative au centre de la terre, mais il y a toujours un « haut » et un « bas » absolus, puisque dĂ©terminĂ©s par le fait que le centre de la terre se confond avec celui du monde. DâoĂč cette consĂ©quence capitale que lâespace nâest pas homogĂšne ni isotrope, quâil nâadmet pas les similitudes et quâil est fini. Il en rĂ©sulte un dualisme de principe, trĂšs caractĂ©ristique de la pensĂ©e antique : celle-ci oppose, en effet, Ă lâespace gĂ©omĂ©trique dâEuclide, qui est homogĂšne, isotrope, insensible Ă lâĂ©chelle de grandeur des figures et infini, un espace physique contraire Ă ces propriĂ©tĂ©s 36 ! Mais surtout lâespace physique dâAristote agit sur les corps, en vertu de ce fait mĂȘme quâil est centré : il assigne Ă tous les objets matĂ©riels un « lieu propre », Ă titre de qualitĂ© inhĂ©rente Ă leur nature ou de condition de la rĂ©alisation de celle-ci : dâoĂč le mouvement des graves vers le bas et des corps lĂ©gers vers le haut, mouvements « naturels » puisque dus Ă une tendance immanente Ă chaque corps et faisant partie de ses attributs essentiels.
Il sâensuit une sĂ©rie de consĂ©quences fondamentales quant Ă lâinterprĂ©tation du monde physique et de la mĂ©canique. Tout dâabord, ce monde nâĂ©tant pas homogĂšne, il implique une hiĂ©rarchie des ĂȘtres, selon leur degrĂ© de perfection, câest-Ă -dire une diffĂ©rence essentielle de comportement selon leur position dans lâespace. Câest ainsi que dans le monde cĂ©leste, oĂč les corps nâont plus de poids, Ă©tant formĂ©s de lâĂ©ther divin, leur mouvement est circulaire, parce que conforme Ă la trajectoire la plus parfaite, et de vitesse constante 37. Dans le monde sublunaire, par contre, les corps se sĂ©parent selon quâils tendent vers le haut ou vers le bas. En second lieu, les mouvements circulaires ou rectilignes sont seuls « naturels », en tant que dus Ă la tendance de chaque corps Ă la rĂ©alisation de sa nature ; mais il existe alors toute une catĂ©gorie de mouvements « contre nature, ou « violents » parce quâimposĂ©s au mobile sans quâils rĂ©sultent entiĂšrement de sa tendance interne (tel est en particulier le mouvement des projectiles rappelĂ© au § 4).
La finalitĂ© et la notion de force substantielle sont donc impliquĂ©es Ă un haut degrĂ© dans lâensemble du systĂšme. Ce nâest pas le moindre intĂ©rĂȘt de ce mode de pensĂ©e, Ă la fois formel, mais en rĂ©action contre la formalisation mathĂ©matique, et rĂ©gressant dans la direction des opĂ©rations concrĂštes, que de converger, Ă lâĂ©chelle dâun systĂšme intĂ©gral du monde, avec ce que nous montre la psychogenĂšse des notions au niveau situĂ© Ă mi-hauteur entre les opĂ©rations concrĂštes et les opĂ©rations formelles : que le finalisme et le biomorphisme sont liĂ©s nĂ©cessairement Ă lâhypothĂšse dâune centration de lâunivers, celle-ci Ă©manant en rĂ©alitĂ© dâune centration sur lâactivitĂ© humaine elle-mĂȘme, câest-Ă -dire de cet Ă©gocentrisme intellectuel inhĂ©rent Ă la pensĂ©e spontanĂ©e (comme celle de lâenfant ou du sens commun). Les mobiles sont ainsi conçus par Aristote comme des sortes dâĂȘtres vivants, moins la conscience : tendant vers des buts assignĂ©s par leur nature, ils ont par consĂ©quent la capacitĂ© interne de les atteindre ; certes les corps inanimĂ©s nâont pas comme les vivants le pouvoir de se dĂ©placer dâeux-mĂȘmes, mais ils possĂšdent le mouvement en puissance, en tant que celui-ci tend Ă rĂ©aliser leur forme, et câest cette tendance qui constitue leur force interne et substantielle.
Carteron a excellemment montré 38 comment cette notion de la force sâoppose Ă ce que lâon parle dâune mĂ©canique dâAristote, malgrĂ© P. Duhem. En particulier, dans la thĂ©orie des deux moteurs, la force extĂ©rieure agit sur la force interne comme une sorte de processus chimique dans lequel une rĂ©action est dĂ©clenchĂ©e par le contact sans en rĂ©sulter directement. Nous parlerions plutĂŽt dâun processus biologique, malgrĂ© la distinction dâAristote entre lâanimĂ© et lâinanimé : la force externe ne se combine pas, Ă sâexprimer strictement, avec la force interne, mais elle en dĂ©clenche simplement lâactivation, selon une sorte de relation « stimulus Ă rĂ©ponse » ; et cela en fonction de la nature propre de cette force intĂ©rieure, comparable Ă un instinct Ă©lĂ©mentaire ou Ă un « tropisme ».
Restent le hasard et lâaccident, irrĂ©ductibles Ă la tĂ©lĂ©ologie, et auxquels par consĂ©quent Aristote refuse, comme aux mouvements « violents », le rĂŽle essentiel dans lâĂ©conomie de la nature que la physique moderne a Ă©tĂ© conduite Ă leur attribuer. La nature agit comme lâart et un texte particuliĂšrement instructif, citĂ© par L. Brunschvicg, nous montre comment, si le grammairien peut commettre des fautes et le mĂ©decin se tromper de potion, la nature aussi est susceptible dâerreurs et de productions fortuites 39.
Ainsi deux aspects fondamentaux semblent caractĂ©riser la physique dâAristote. En premier lieu, lâabsence de composition opĂ©ratoire des mouvements, des vitesses ou des forces, malgrĂ© ses connaissances gĂ©omĂ©triques : câest la qualitĂ©, et non par la quantitĂ©, qui est essentielle Ă ces rĂ©alitĂ©s mĂ©caniques, et une qualitĂ© donnant lieu Ă de simples descriptions, sans encore de composition effective. Aussi Carteron insiste avec raison sur le fait que, quand Aristote passe des principes aux explications de dĂ©tail, il se contente en gĂ©nĂ©ral de dĂ©crire les rapports empiriques au lieu de les dĂ©duire : ce qui manifeste un phĂ©nomĂ©nisme toujours trĂšs rĂ©sistant, tenant en Ă©chec la construction opĂ©ratoire. En second lieu lâunivers est centrĂ© et les ĂȘtres sont hiĂ©rarchisĂ©s en fonction de cette centration. La nature entiĂšre et les corps physiques dans leur diversitĂ© demeurent ainsi Ă mi-chemin entre ce que nous concevons comme mĂ©canique ou inanimĂ© et ce que nous concevons comme vivant : dâoĂč le finalisme des mouvements, le biomorphisme des forces et les rapports Ă©minemment biomorphiques, eux aussi, entre la forme et la matiĂšre, entre les quatre types de causalitĂ© et entre la puissance et lâacte.
Que les divers aspects de la physique aristotĂ©licienne forment psychologiquement un tout, câest ce qui est bien Ă©vident. Le biocentrisme dâAristote est Ă la fois la clef de son systĂšme du monde et le dernier aboutissement de cet Ă©gocentrisme prĂ©opĂ©ratoire qui, sur des paliers successifs et dont chacun est mieux dĂ©centrĂ© par rapport aux prĂ©cĂ©dents, rĂ©apparaĂźt sans cesse sous des formes de plus en plus raffinĂ©es comme la cause essentielle des difficultĂ©s Ă dissocier le relatif de lâabsolu. Aussi bien, chaque ĂȘtre Ă©tant, dans le systĂšme, centrĂ© sur lui-mĂȘme par analogie avec lâorganisme vivant, et tout ce qui, dans notre mĂ©canique, constituerait la mise en relation des corps Ă©tant conçu soit comme finalitĂ© interne, soit comme mouvement contre nature, lâabsolu formĂ© par lâensemble du monde rĂ©el est lui-mĂȘme centrĂ© selon un principe hiĂ©rarchique qui se traduit en un simple phĂ©nomĂ©nisme dans le dĂ©tail des explications.
Ainsi, Ă©tape par Ă©tape, et malgrĂ© les conquĂȘtes lentes et graduelles de la dĂ©centration relativiste qui a conduit la physique presque au seuil de la composition rationnelle, lâĂ©gocentrisme intellectuel et son corrĂ©latif le phĂ©nomĂ©nisme rĂ©apparaissent sous des formes toujours plus Ă©largies, mais nâen obĂ©issant pas moins aux mĂȘmes lois constantes, communes Ă la psychogenĂšse des notions et Ă leur Ă©volution historique.
§ 8. La mĂ©canique classique et la dĂ©centration de lâunivers ; lâĂ©volution des formes scientifiques de la notion de force et le problĂšme du virtuel
En enlevant Ă la terre son caractĂšre privilĂ©giĂ© de centre du monde, et en montrant que les directions des Ă©toiles ne varient pas durant les dĂ©placements de notre planĂšte autour du soleil, Copernic a mis lâesprit en prĂ©sence dâune obligation toute nouvelle de distinguer les mouvements apparents des mouvements rĂ©els : dâoĂč la nĂ©cessitĂ© dâune composition objective des mouvements et des vitesses. Que le soleil soit conçu comme ne tournant pas autour du globe terrestre, malgrĂ© lâexpĂ©rience immĂ©diate, et que son mouvement apparent soit attribuĂ© au dĂ©placement de lâobjet sur lequel nous sommes placĂ©s Ă titre dâobservateur, il y a lĂ une troisiĂšme Ă©tape des raisonnements cinĂ©matiques comparable Ă celle au dĂ©but de laquelle lâhomme a dĂ©couvert que les astres ne le suivaient pas, mais possĂ©daient des trajectoires indĂ©pendantes de lui : lâobjectivitĂ© est ainsi subordonnĂ©e Ă une dĂ©centration systĂ©matique de lâintelligence prolongeant toutes celles qui, de la perception aux opĂ©rations concrĂštes, ont dĂ©jĂ marquĂ© les progrĂšs de la connaissance. Mais il y a plus. Pourquoi ne sent-on pas le mouvement de la terre ? Pourquoi un projectile lancĂ© dâun point A dans la direction de lâun des mouvements de la terre ne retombe-t-il pas bien loin en arriĂšre, puisque, avant quâil ne rejoigne le sol, la terre sâest dĂ©placĂ©e elle-mĂȘme Ă une vitesse considĂ©rable ? La dissociation du mouvement et de lâespace, ainsi amorcĂ©e, a abouti Ă la relativitĂ© de ce mouvement, systĂ©matisĂ©e par GalilĂ©e et Descartes : le mouvement rectiligne et uniforme se conserve de lui-mĂȘme, sans lâintervention dâune force, et les mouvements intĂ©rieurs Ă un systĂšme ne permettent pas de dĂ©cider si celui-ci est entraĂźnĂ© ou en repos. Lâespace devient donc indiffĂ©rent au mouvement et tant pour cette raison quâĂ cause de la disparition corrĂ©lative de tout « centre » de lâunivers, il retrouve lâhomogĂ©nĂ©itĂ©, lâisotropie, lâinfinitĂ©, et la similitude entre Ă©chelles diffĂ©rentes, câest-Ă -dire, les caractĂšres propres Ă lâespace gĂ©omĂ©trique. La mĂ©canique concilie ou rĂ©concilie ainsi lâunivers avec lâespace euclidien 40 : or cela signifie que le passage de la subjectivitĂ© Ă lâobjectivitĂ©, dont tout ce qui prĂ©cĂšde montre quâil procĂšde de lâĂ©gocentrisme Ă la dĂ©centration, consiste Ă©galement en une subordination croissante des actions physiques aux coordinations logico-mathĂ©matiques en tant que produits de cette dĂ©centration elle-mĂȘme.
Quelle est la signification de cette relativitĂ© du mouvement, eu Ă©gard aux interactions entre le sujet et lâobjet ? Dans le systĂšme dâAristote, lâobservateur occupe une position absolue dans lâespace, et les mouvements quâil constate sont Ă©galement rĂ©els parce que leurs lieux de dĂ©part et dâarrivĂ©e consistent eux aussi en positions absolues du mĂȘme espace. Selon la relativitĂ© galilĂ©enne, il nâexiste au contraire plus de mouvement par rapport Ă lâespace, mais seulement relativement Ă des systĂšmes de rĂ©fĂ©rence constituĂ©s par des objets, immobiles les uns Ă lâĂ©gard des autres (mais non pas par rapport Ă lâextĂ©rieur du systĂšme) : le sujet ne possĂšde donc plus de position absolue, mais seulement une position relative Ă ces mĂȘmes objets. Le mouvement dont il est conduit Ă admettre lâexistence nâest alors plus le rĂ©sultat dâune simple constatation, mais bien le produit dâune composition opĂ©ratoire : câest ainsi que le dĂ©placement du soleil enregistrĂ© par un observateur de sa position sur la terre nâest quâune donnĂ©e Ă partir de laquelle il sâagit de construire la reprĂ©sentation du mouvement de la terre en inversant les rapports apparents ; quant aux mouvements des Ă©toiles ou Ă ceux du soleil par rapport aux Ă©toiles fixes, etc., leur connaissance exige une composition dĂ©ductive sâĂ©loignant bien davantage encore de la constatation empirique. Or ces truismes comportent une leçon dont la portĂ©e nâa point Ă©tĂ© Ă©puisĂ©e malgrĂ© les trois bons siĂšcles Ă©coulĂ©s depuis quâils ont cessĂ© dâĂȘtre des paradoxes : câest que la coordination des rapports objectifs et la dĂ©centration de lâobjet par rapport au sujet constituent une seule et mĂȘme dĂ©marche de lâesprit.
Ă partir de la relativitĂ© galilĂ©enne, effectivement, les actions au moyen desquelles lâobservateur compose opĂ©ratoirement les mouvements en jeu constituent une partie intĂ©grante du phĂ©nomĂšne Ă observer. Dans le systĂšme dâAristote dĂ©jĂ , lâobservateur est dans lâespace et fait donc partie du systĂšme des positions quâil met en relations pour dĂ©terminer un mouvement : mais lâespace est immobile et la dĂ©duction des positions correspond Ă une constatation empirique possible. Il est vrai que les constatations ont elles-mĂȘmes besoin dâĂȘtre interprĂ©tĂ©es et que la sphĂ©ricitĂ© de la terre, en particulier, a supposĂ© un effort considĂ©rable de dĂ©centration par rapport Ă la perception immĂ©diate, mĂȘme dans le cas des observations faites sur mer. Il nâen reste pas moins que lâobservateur demeure en un sens extĂ©rieur aux phĂ©nomĂšnes Ă observer, puisque, Ă©tant supposĂ© immobile, il relie simplement du dehors, Ă la sienne, les autres positions de lâespace : câest pourquoi son effort coordinateur ne suppose quâun faible degrĂ© de dĂ©centration. Dans la cinĂ©matique galilĂ©enne, au contraire, les actions de lâobservateur (câest-Ă -dire lâensemble des constatations liĂ©es Ă son activitĂ© sensori-motrice, Ă son intuition imagĂ©e et aux opĂ©rations concrĂštes ou formelles qui le lient aux objets, sans compter les instruments de mesure employĂ©s pour renforcer ces actions) sont parties intĂ©grantes du phĂ©nomĂšne total, puisque lâobservateur est lui-mĂȘme sans cesse en mouvement. Dire que son corps seul se dĂ©place parmi les mouvements du systĂšme, tandis que son esprit demeurerait spectateur et extĂ©rieur au phĂ©nomĂšne, serait inopĂ©rant puisque câest exclusivement grĂące Ă des compositions opĂ©ratoires rĂ©versibles que le sujet parvient Ă dominer le temps et lâespace, donc par le moyen dâune sĂ©rie complexe dâactions intĂ©riorisĂ©es qui coordonnent les observations et remontent leur marche empirique. Lâobservateur est par consĂ©quent, au cours mĂȘme de la dĂ©duction opĂ©ratoire, entraĂźnĂ© dans le dĂ©placement gĂ©nĂ©ral dont il doit reconstituer le systĂšme : tel est le fait nouveau et capital, impliquĂ© dans la relativitĂ© du mouvement.
De ce point de vue, il est donc exact de dire, comme nous le soutenions au § 6, que le relatif, dans un systĂšme du monde, est la mesure des opĂ©rations auxquelles est astreint le sujet connaissant. Dans la conception dâAristote, cette relativitĂ© consiste Ă corriger certaines intuitions (sphĂ©ricitĂ© de la terre, etc.), mais, au total, sa physique demeure une simple traduction phĂ©nomĂ©niste de lâapparence sensible, en consĂ©quence du caractĂšre Ă©gocentrique et dâabsolu auquel il sâattache. Dans la dĂ©centration galilĂ©enne et copernicienne, une part essentielle de ce faux-absolu bio- et gĂ©ocentrique est donc transformĂ©e en relatif, grĂące Ă la relativitĂ© du mouvement, et cette relativitĂ© devient pour le sujet nĂ©cessitĂ© de nouvelles coordinations opĂ©ratoires. Bref, la relativitĂ© est la mesure de la dĂ©centration et celle-ci nâest que lâenvers (ou lâaspect intĂ©rieur, câest-Ă -dire rapportĂ© au sujet) de la coordination opĂ©ratoire.
Mais le prix ainsi payĂ© en obligation de composition dĂ©ductive est compensĂ© par la dĂ©termination de nouveaux absolus autrement plus rĂ©sistants que les absolus biocentriques dâAristote. En premier lieu, la relativitĂ© mĂȘme du mouvement, et la composition opĂ©ratoire quâelle suppose, entraĂźnent la constitution dâun invariant : le principe de la conservation du mouvement rectiligne ou uniforme (inertie) nâaffirme pas, comme nous y insisterons au chap. V, lâidentitĂ© dâune chose, mais constitue un invariant de groupe, câest-Ă -dire lâaffirmation dâune cohĂ©rence nĂ©cessaire au sein des transformations relatives. En second lieu, si les mouvements sont relatifs, leur somme, non pas arithmĂ©tique comme lâaffirmait par erreur Descartes dans son principe de la conservation de la quantitĂ© totale des mouvements, mais gĂ©omĂ©trique (les mouvements Ă©tant des vections affectĂ©es dâun signe) demeure Ă©galement constante, ce qui constitue cette fois un absolu supĂ©rieur aux transformations, mais rĂ©sultant de leur composition mĂȘme.
En troisiĂšme lieu, et surtout, si les mouvements sont relatifs, ils permettent de dĂ©celer, dans les vitesses elles-mĂȘmes, un absolu constituĂ© par lâaccĂ©lĂ©ration. En effet, une accĂ©lĂ©ration peut ĂȘtre mesurĂ©e en nâimporte quel systĂšme en mouvement (inertial ou autre), aussi bien quâau repos, puisque lâobservateur situĂ© sur un objet en mouvement accĂ©lĂ©rĂ© peut dĂ©terminer sa propre accĂ©lĂ©ration. GalilĂ©e dĂ©couvre ainsi lâaccĂ©lĂ©ration constante du mouvement de chute dâun corps. Sans doute, cette accĂ©lĂ©ration aurait-elle pu ĂȘtre dĂ©couverte au sein de lâabsolu aristotĂ©licien, mais seulement dans certains cas particuliers : la gĂ©nĂ©ralisation que lui donne Newton, en dĂ©finissant la force par le produit de la masse et de lâaccĂ©lĂ©ration, suppose la dissociation de la force, et notamment de la gravitation, par rapport Ă lâespace, et fait de la verticale et de lâhorizontale des propriĂ©tĂ©s de lâespace physique et non plus gĂ©omĂ©trique, ce qui est contradictoire avec lâidĂ©e dâune pesanteur conçue comme la tendance Ă se diriger vers le centre de lâunivers. Lâabsolu de lâaccĂ©lĂ©ration est donc bien une conquĂȘte de la relativitĂ© du mouvement, et ne peut se dĂ©duire de lâabsolu dâun univers centrĂ©, Ă la maniĂšre pĂ©ripatĂ©ticienne.
Or, le problĂšme de lâaccĂ©lĂ©ration a conduit Ă poser Ă nouveau celui de la notion de force elle-mĂȘme. Nous touchons ici Ă une phase particuliĂšrement suggestive de lâhistoire de cette notion, dont les ambiguĂŻtĂ©s sont dues, nous lâavons vu au § 5, au double sens, subjectif et objectif, de lâexpĂ©rience de lâeffort musculaire. En rĂ©action contre lâĂ©gocentrisme intellectuel qui poussait encore Aristote Ă concevoir la force comme une sorte dâactivitĂ© vitale sans conscience, Descartes bannit de la physique les idĂ©es de force et de finalitĂ© dont il a parfaitement saisi la parentĂ© Ă©pistĂ©mologique sous la double forme anthropomorphique que leur avait conservĂ©e le Stagirite. Seuls la figure et le mouvement constituent lâunivers et les mouvements se conservent dâeux-mĂȘmes, en leur somme arithmĂ©tique. Mais Leibniz relĂšve lâ« erreur mĂ©morable » de Descartes, et substitue Ă son Ă©quation de lâunivers une « équivalence de la cause et de lâeffet » qui aboutit Ă la conservation de la force mv2 ou plus prĂ©cisĂ©ment œ mv2 : lâaccĂ©lĂ©ration de la chute des corps devient ainsi occasion Ă la rĂ©introduction de la notion de force. La dĂ©couverte de la gravitation universelle par Newton aboutit Ă la rĂ©introduire Ă©galement, et cela aussi en fonction de lâaccĂ©lĂ©ration, mais en Ă©largissant considĂ©rablement le domaine de cette derniĂšre. « GalilĂ©e, Ă©crit L. Brunschvicg, avait dĂ©terminĂ© le mouvement des projectiles en composant, comme Ă©lĂ©ments indĂ©pendants, les dĂ©terminations rĂ©sultant de la loi de la chute des corps avec les dĂ©terminations de la loi de lâinertie. Newton, pour rendre compte du mouvement des astres, cherche de mĂȘme Ă calculer deux composantes : un mouvement du mĂȘme ordre que la loi dâinertie, le mouvement centrifuge, dont Huyghens avait dĂ©jĂ Ă©tudiĂ© les conditions, et un autre mouvement, reprĂ©sentant cette attraction, dont Gilbert et Kepler, et plus dâun savant aprĂšs eux, avaient soupçonnĂ© lâexistence » 41. La force devient ainsi une rĂ©alité : f = mg. La cĂ©lĂšbre formule de prudence « tout se passe comme si » montre assez que Newton distinguait la rĂ©alitĂ© observable, câest-Ă -dire la masse et lâaccĂ©lĂ©ration, de la force elle-mĂȘme, conçue comme cause de cette derniĂšre. Mais il laisse Roger Cotes imprimer, dans la prĂ©face Ă la seconde Ă©dition des Principes, lâaffirmation de lâexistence dâune force dâattraction, cause de la loi observĂ©e. Malheureusement cette attraction devait, pour atteindre son effet, agir instantanĂ©ment avec une vitesse infinie sur lâunivers entier. La force dâattraction devenait ainsi le scandale de la physique moderne, jusquâĂ la thĂ©orie de la relativitĂ©, et le scandale est dĂ©jĂ dĂ©noncĂ© par les leibniziens eux-mĂȘmes, accusant Newton de revenir aux entitĂ©s scolastiques.
Si curieuse quâelle soit au point de vue Ă©pistĂ©mologique, ce nâest pas le lieu de rĂ©crire lâhistoire, tant de fois et si bien faite, des avatars de la notion de force au cours des xviiie et xixe siĂšcles. Tout le monde sâest accordĂ© sur le contenu cinĂ©matique de cette notion, câest-Ă -dire sur le fait de lâaccĂ©lĂ©ration. Les discussions ont, par contre, repris sans fin dĂšs quâil sâagissait dâattribuer une cause Ă lâaccĂ©lĂ©ration, câest-Ă -dire de donner Ă la notion de force un contenu substantiel. Nous nous bornerons Ă cet Ă©gard Ă examiner deux points, lâun Ă©tant la signification Ă©pistĂ©mologique des notions du « potentiel » et du « virtuel » qui interviennent dans la composition des forces, lâautre concernant le rĂŽle de lâexpĂ©rience interne dans la dĂ©termination de la notion de force.
Le problĂšme essentiel que soulĂšve cette histoire est, en effet, de comprendre pourquoi lâon maintient et ressuscite sans cesse une notion aussi controversĂ©e. Est-ce en fonction dâun besoin causal, au sens dâAristote qui rattache le mouvement Ă lâactivitĂ© dâune substance, dâun besoin dâexplication au sens de Meyerson, tel que la force serait la cause de la loi, ou dâun besoin de composition opĂ©ratoire ? La rĂ©ponse ne fait pas de doute : malgrĂ© la rĂ©pugnance des physiciens Ă invoquer ce qui de prĂšs ou de loin peut ressembler Ă des entitĂ©s anthropomorphiques, lâidĂ©e de force sâest maintenue dans la mesure oĂč elle sâest avĂ©rĂ©e indispensable aux compositions opĂ©ratoires. Il existe, en effet, une composition des forces, qui ne se rĂ©duit pas Ă la composition des vitesses, parce que, Ă ne composer que des accĂ©lĂ©rations rĂ©elles, comme Mach lâa tentĂ© au sujet du principe newtonien dâaction et de rĂ©action, on ne rend pas compte de toutes les donnĂ©es de la gravitation (dans ses rapports avec le poids, p. ex.). Câest donc par son aspect opĂ©ratoire, câest-Ă -dire en tant que susceptible de composition rĂ©versible, que lâidĂ©e de force sâimpose : deux ou plusieurs forces Ă©quivalent Ă une force unique bien dĂ©terminĂ©e, leur « rĂ©sultante », et ces substitutions sont non seulement commutatives, mais associatives et rĂ©versibles, câest-Ă -dire forment un « groupe » dĂ©fini.
De plus, cette composition des forces implique des principes dâĂ©quivalence, tels que les principes de symĂ©trie statique (symĂ©trie des forces en Ă©quilibre) et le fameux principe dynamique de lâĂ©galitĂ© de lâaction et de la rĂ©action, dĂ©jĂ Ă©noncĂ© par Newton. La forme initiale du principe de la conservation de lâĂ©nergie, dâautre part, a Ă©tĂ© la conservation, Ă©tablie par Leibniz, de la « force vive » mv2, dâoĂč Lazare Carnot a tirĂ© lâidĂ©e de « force vive latente », analogue Ă notre « énergie potentielle ». La notion si importante de lâĂ©quilibre des forces, enfin, a Ă©tĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e grĂące Ă des considĂ©rations dynamiques jusquâĂ donner lieu Ă un principe dont Lagrange a fait la base de sa « mĂ©canique analytique » : le principe des travaux (ou vitesses) virtuels. On sait que Lagrange a constituĂ© une mĂ©canique purement analytique (sans figures ni constructions mĂ©caniques empiriques) sur le modĂšle de la gĂ©omĂ©trie analytique de Descartes. Or, le principe fondamental en est le suivant : la condition nĂ©cessaire et suffisante pour quâun systĂšme, soumis Ă des forces quelconques, soit en Ă©quilibre est que les travaux exĂ©cutĂ©s par ces forces, suivant les dĂ©placements virtuels conformes aux liaisons du systĂšme, soient nuls.
Ces divers principes de composition nous apprennent donc deux choses : quâen plus des vitesses ou accĂ©lĂ©rations rĂ©elles, la notion de force fait appel Ă des vitesses « virtuelles » (et câest ce qui constitue son apport propre) et que les forces ainsi conçues Ă titre dâaccĂ©lĂ©rations rĂ©elles et virtuelles se laissent assimiler aux schĂšmes gĂ©nĂ©raux de coordination logico-mathĂ©matiques, tout comme le temps, les mouvements et les vitesses : dâoĂč leur maintien sur le terrain de la physique positive.
Mais alors se pose un premier problĂšme Ă©pistĂ©mologique : si les compositions opĂ©ratoires de la force font ainsi appel aux notions de « potentiel » ou de « virtuel », est-ce lĂ un retour dĂ©guisĂ© Ă la « puissance » quâAristote opposait Ă lâ« acte », ce qui assurerait la continuitĂ© de la notion de force, du pĂ©ripatĂ©tisme Ă la physique moderne ? Dâautre part, tant la notion aristotĂ©licienne de la « puissance » que les notions modernes du virtuel ou du potentiel sont, si on les rĂ©duit les unes aux autres, des formes dâidentification : est-ce donc Ă dire que la vraie raison de la rĂ©sistance de lâidĂ©e de force au cours de lâhistoire entiĂšre des sciences soit Ă chercher dans lâidentitĂ© meyersonienne ?
Or, la grande diffĂ©rence entre la « puissance » dâAristote et les travaux « virtuels » est lâabsence de toute composition opĂ©ratoire reliant la puissance Ă lâacte, et par consĂ©quent de tout critĂšre rĂ©glant de façon objective lâintervention de la premiĂšre. En effet, la condition nĂ©cessaire pour que la notion du virtuel prenne une signification rationnelle est quâelle soit invoquĂ©e au sein dâun systĂšme opĂ©ratoire fermĂ©, de telle sorte que lâon puisse ĂȘtre certain de lâappartenance des mouvements virtuels Ă lâensemble des transformations impliquĂ©es par le systĂšme. Les notions du virtuel et du potentiel sont donc des rapports dâĂ©quivalence opĂ©ratoire dont le critĂšre de lĂ©gitimitĂ© est dâĂȘtre intĂ©rieurs Ă un ensemble de compositions bien dĂ©terminĂ©es et dâĂȘtre indispensables Ă la rĂ©versibilitĂ© de ce systĂšme. Aussi quand le physicien R. Pictet « a osé », comme dit Couturat, assimiler la libertĂ© de lâĂąme Ă un potentiel du cerveau, son affirmation est demeurĂ©e purement verbale, faute dâun systĂšme de transformations permettant de composer ces Ă©nergies potentielles. Or, la « puissance » dâAristote consiste prĂ©cisĂ©ment en une telle imagination dâun virtuel sans compositions dĂ©terminĂ©es : dire que B Ă©tait contenu en puissance dans A signifierait que A et B sont intĂ©rieurs Ă un mĂȘme systĂšme fermĂ©, ce que lâon ne sait prĂ©cisĂ©ment pas sans composition opĂ©ratoire dĂ©finie. Toute la notion aristotĂ©licienne de la force repose ainsi sur lâhypothĂšse gratuite que les corps constituent de tels systĂšmes fermĂ©s. Notons dâailleurs que si les notions des physiciens modernes nâont donc plus rien Ă voir avec la « puissance » pĂ©ripatĂ©ticienne, on nâen saurait pas dire toujours autant des biologistes : lorsquâun caractĂšre hĂ©rĂ©ditaire saute dâun grand-pĂšre Ă son petit-fils, on peut certes soutenir quâil est restĂ© « latent », câest-Ă -dire virtuel, chez le pĂšre, mais quand un caractĂšre nouveau apparaĂźt dans une lignĂ©e pure, en un milieu dĂ©terminĂ©, et que le biologiste nous dit que le milieu a simplement actualisĂ© ce qui Ă©tait virtuellement contenu dans la structure gĂ©nĂ©tique de la lignĂ©e, il postule, sans pouvoir le composer, le caractĂšre fermĂ© du systĂšme, et fait de lâaristotĂ©lisme.
Quant Ă lâidentitĂ© meyersonienne, on peut certes affirmer que le virtuel et le potentiel sont des identifications comme la « puissance », mais il reste que cette derniĂšre demeure verbale, tandis que les premiĂšres doivent leur valeur Ă une composition opĂ©ratoire prĂ©cise. Nous touchons ici la difficultĂ© centrale de lâinterprĂ©tation par lâidentification : câest que cette derniĂšre conduit Ă lâerreur aussi bien quâĂ la vĂ©ritĂ©. Il y a dans lâhistoire des sciences un nombre sans doute bien plus grand dâidentifications fausses (depuis celles de ThalĂšs) que de vraies. Meyerson le reconnaĂźt bien, puisquâil tire ses arguments pĂȘle-mĂȘle de tous les niveaux du dĂ©veloppement des sciences et des thĂ©ories erronĂ©es aussi bien que des autres ; mais il nâen maintient pas moins que lâidentification est le seul acte possible de la raison : lâexpĂ©rience seule nous renseigne sur la validitĂ© ou la faussetĂ© des identifications, mais celles-ci sont toutes rationnelles au mĂȘme titre les unes que les autres. Seulement, dans le cas de la puissance aristotĂ©licienne et du virtuel des physiciens modernes, ce nâest prĂ©cisĂ©ment pas lâexpĂ©rience seule qui a dĂ©cidé : lâexpĂ©rience est radicalement incapable de nous montrer quâune propriĂ©tĂ© constatĂ©e « en acte » nâexistait pas « en puissance » auparavant, car il est toujours possible de sâarranger pour trouver les dĂ©finitions susceptibles de satisfaire les donnĂ©es. Que lâopium fasse dormir parce quâil a une vertu dormitive, câest lĂ une identification inattaquable du point de vue de lâexpĂ©rience. Ce qui a mis fin Ă ce genre de raisonnements, câest simplement leur stĂ©rilitĂ©, tandis que lâidentitĂ© en Ćuvre dans la composition opĂ©ratoire est liĂ©e au jeu des opĂ©rations directes et inverses et que le propre de la raison est de construire ou de « composer » et non pas dâidentifier.
Si nous en venons maintenant au problĂšme gĂ©nĂ©ral que soulĂšve lâĂ©pistĂ©mologie de la notion de force, il semble donc Ă©vident que sa survie tient aux compositions opĂ©ratoires auxquelles elle se prĂȘte, et que ce sont ces compositions qui constituent les vraies « causes » des lois constatĂ©es sous la forme de rapports dâaccĂ©lĂ©rations.
Or, on sait que E. Mach, dans sa cĂ©lĂšbre Histoire de la mĂ©canique, propose de sâen tenir Ă lâaccĂ©lĂ©ration seule, et de reconstruire sur cette base la mĂ©canique cĂ©leste, au moyen des rapports entre les accĂ©lĂ©rations et les masses. Ă quoi F. Enriques, dans le bel ouvrage que nous avons dĂ©jĂ eu lâoccasion de discuter (Introd., § 3), rĂ©pond ce qui suit, en se fondant sur les prĂ©occupations gĂ©nĂ©tiques qui lui font relier sans plus les opĂ©rations de la pensĂ©e aux donnĂ©es de la perception : « lâexistence dâune force est un fait physique dĂ©fini par des sensations musculaires dâeffort et de pression. Ă ce point de vue, la notion de force nâa rien de mystĂ©rieux ni de mĂ©taphysique, pas plus que le mouvement ou tout autre phĂ©nomĂšne quelconque, dont la dĂ©finition rĂ©elle se rĂ©duit toujours, en derniĂšre analyse, Ă un groupe de sensations qui se produisent dans certaines conditions volontairement provoquĂ©es » 42. Ce passage nous paraĂźt extrĂȘmement rĂ©vĂ©lateur des difficultĂ©s auxquelles on sâexpose Ă vouloir fonder lâĂ©pistĂ©mologie sur la sensation et non pas sur lâaction. Dâune part, en effet, une sensation est un fait psychique et non pas physique, et il sâagirait, par consĂ©quent de dĂ©terminer avec soin les rapports entre ce fait mental et le fait physique correspondant : Ă sâen tenir au fait sensoriel seul, sous son aspect immĂ©diat, on justifierait aussi bien le finalisme dâAristote que la notion de force, puisque tout mouvement perçu sur soi-mĂȘme grĂące Ă des sensations kinesthĂ©siques sâaccompagne dâintentionnalité ! Dâautre part, psychologiquement parlant (puisque lâon se place sur ce terrain), la sensation fait partie dâune action et Enriques semble bien le reconnaĂźtre, puisquâil ajoute la prĂ©cision restrictive « sensations qui se produisent dans certaines conditions volontairement provoquĂ©es », ce qui implique toute lâaction ! Câest donc le dĂ©veloppement de cette action, du plan sensori-moteur au plan opĂ©ratoire, qui intĂ©resse la physique et lâĂ©pistĂ©mologie scientifique, et non pas la sensation dont le rĂŽle est uniquement signalisateur. Or, dĂšs le plan sensori-moteur, comme nous lâavons vu (§ 5), la conduite de lâeffort est prĂ©cisĂ©ment une conduite dâaccĂ©lĂ©ration : invoquer la sensation dâeffort musculaire, câest tout simplement nous ramener Ă lâaccĂ©lĂ©ration ! Ce que la notion de force ajoute Ă celle de pure accĂ©lĂ©ration, ce sont donc les compositions opĂ©ratoires auxquelles elle donne lieu, et notamment lâemploi qui y est fait des vitesses ou des travaux virtuels, câest-Ă -dire de mouvements dĂ©terminĂ©s en tant que devenant nĂ©cessaires si certaines situations possibles se rĂ©alisent, mais non pas en tant quâactuels.
Bref, en tant que relation opĂ©ratoire entre les accĂ©lĂ©rations et les masses, etc., la force constitue le modĂšle des notions qui ne sauraient donner lieu Ă une perception ou Ă une intuition reprĂ©sentative directes. Elle fournit par consĂ©quent lâexemple le plus clair de la construction des notions mĂ©caniques et physiques essentielles par leur dĂ©centration Ă partir dâintuitions Ă©gocentriques initiales. Dâabord simple assimilation des mouvements perçus au schĂšme de lâeffort musculaire â schĂšme rĂ©sultant, nous lâavons vu, dâune prise de conscience incomplĂšte des conduites dâaccĂ©lĂ©ration â la force est peu Ă peu dĂ©centrĂ©e de lâactivitĂ© propre en fonction mĂȘme de la dĂ©centration gĂ©nĂ©rale inhĂ©rente Ă lâĂ©laboration des systĂšmes du monde : or, dans la mesure mĂȘme oĂč elle se dissocie ainsi des Ă©lĂ©ments Ă©gocentriques de lâaction, la force donne lieu Ă des compositions rĂ©versibles entre opĂ©rations portant sur les vitesses et les accĂ©lĂ©rations des objets de diffĂ©rentes masses ; et cette dĂ©centration par rapport au sujet se traduit par une coordination opĂ©ratoire susceptible de rejoindre les coordinations logico-mathĂ©matiques les plus gĂ©nĂ©rales, comme en tĂ©moigne la nature dĂ©ductive et formalisable de la mĂ©canique rationnelle. Ainsi lâassimilation Ă©gocentrique Ă lâactivitĂ© propre, une fois dĂ©centrĂ©e, devient assimilation aux coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction, et câest ce passage ou plus prĂ©cisĂ©ment cette inversion progressive de sens quâillustre lâhistoire de la force, Ă partir de ses formes biocentriques initiales jusquâĂ sa mathĂ©matisation finale.
Dâailleurs la mĂ©canique classique ne marque pas le stade ultime de cette Ă©volution. Il reste, en effet, Ă examiner le sort de la « force dâattraction », et la maniĂšre dont la thĂ©orie de la relativitĂ© a soulevĂ© un coin du voile qui la recouvrait : or, nous allons constater que câest par un nouvel et puissant effort de dĂ©centration gĂ©nĂ©rale que la relativitĂ© einsteinienne a obtenu ce rĂ©sultat, quant Ă la force gravifique, faisant ainsi cesser le « scandale » attachĂ© Ă sa reprĂ©sentation substantialiste, dernier refuge des intuitions Ă©gocentriques de la force.
§ 9. La théorie de la relativité et les nouveaux « absolus »
Lâun des progrĂšs essentiels de la mĂ©canique classique et spĂ©cialement de la thĂ©orie newtonienne de la gravitation, comparĂ©es Ă la physique dâAristote, a Ă©tĂ© de dissocier de lâespace et du temps les phĂ©nomĂšnes inhĂ©rents au mouvement, Ă la vitesse et Ă la force. Lâespace et le temps sont ainsi devenus des absolus du systĂšme newtonien, vastes contenants au sein desquels se dĂ©roulent les phĂ©nomĂšnes physiques, mais indiffĂ©rents Ă leur contenu. Or, du point de vue gĂ©nĂ©tique, il y a lĂ quelque chose de surprenant, car lâespace est la coordination des mouvements et le temps la coordination des vitesses. Sans doute, comme nous lâavons vu, si lâon conçoit le mouvement Ă titre de simple dĂ©placement, câest-Ă -dire de changement de position indĂ©pendamment des vitesses, il sâagit alors dâun aspect assez gĂ©nĂ©ral de lâaction pour ĂȘtre dĂ©tachĂ© des objets auxquels elle sâapplique, dâoĂč lâindĂ©pendance de la gĂ©omĂ©trie mathĂ©matique Ă lâĂ©gard de lâespace physique. Mais quand il sâagit de coordonner les mouvements de ces objets eux-mĂȘmes, en tant que spĂ©cialisĂ©s selon leurs vitesses, lâaction que constitue cette coordination semble insĂ©parable des actions proprement physiques, telles que de pousser, soulever, accĂ©lĂ©rer, etc.
Newton sâest tirĂ© de cette difficultĂ© psychologique dâune maniĂšre fort intĂ©ressante, en attribuant Ă Dieu lui-mĂȘme les sensations constitutives de lâespace et du temps (toujours les sensations et non pas les actions !) : lâespace et le temps deviennent donc le sensorium Dei (en attendant que Kant en fasse un sensorium hominis, mais propre au sujet transcendantal). Seulement, on retrouve immĂ©diatement, en cet absolu thĂ©ologique, le caractĂšre Ă©gocentrique des absolus aristotĂ©liciens. Ă faire de Dieu le centre de lâespace et du temps, il y a certes un progrĂšs de la dĂ©centration par rapport Ă la conception dâun espace centrĂ© sur la terre elle-mĂȘme, et Newton pourrait rĂ©pondre, en paraphrasant Pascal, que le centre de ce cercle divin est partout et sa circonfĂ©rence nulle part ; mais, il y a tout de mĂȘme quelque anthropomorphisme Ă charger ainsi lâauteur du monde du contrĂŽle permanent des mouvements et des vitesses, puisque le seul but de cette coordination surnaturelle est, en fin de compte, de rĂ©gler nos propres mĂštres et nos propres horloges, Ă©rigĂ©s en reflets directs de la sensation divine ! Et puis, la diffĂ©renciation mĂȘme du temps et de lâespace est aisĂ©ment rĂ©alisable aux faibles vitesses auxquelles nous vivons, qui nous permettent de dĂ©placer un caillou dans notre jardin sans avoir Ă compter avec une croissance accĂ©lĂ©rĂ©e des arbres, une Ă©rosion immĂ©diate des montagnes ou un soulĂšvement prochain de lâĂ©corce terrestre. Mais nous ne pouvons dĂ©jĂ plus situer une Ă©toile par rapport Ă une autre sans nous demander si son apparence perceptive correspond Ă sa position actuelle ou a Ă©tĂ© expĂ©diĂ©e il y a quelques milliers dâannĂ©es. Or, en vivant Ă une autre Ă©chelle, nous serions sans cesse embarrassĂ©s par des problĂšmes de ce genre, ayant Ă coordonner dans lâespace des objets dont la perception correspondrait Ă des moments diffĂ©rents du temps.
De plus, si les absolus newtoniens pouvaient sâappuyer sur les coordinations rationnelles constituĂ©es par la relativitĂ© du mouvement et la composition des vitesses, ils requĂ©raient, par ailleurs, lâexistence dâune action Ă distance de la force gravifique et dâune vitesse infinie, attribuĂ©e Ă cette action : sur ces deux derniers points, il est clair que le thĂ©ocentrisme du sensorium spatio-temporel Ă©tait seul Ă pouvoir masquer le caractĂšre presque magico-phĂ©nomĂ©niste de lâhypothĂšse, dernier hĂ©ritage des origines subjectives de la notion substantialiste de la force. Or, du jour oĂč ont Ă©tĂ© dĂ©couvertes la constance de la vitesse relative de la lumiĂšre, et lâimpossibilitĂ© de rĂ©aliser une vitesse supĂ©rieure Ă ce maximum, non seulement une action Ă distance de vitesse infinie devenait impossible, mais lâensemble des compositions spatio-temporelles sâest trouvĂ© modifié : dilatation des durĂ©es et contraction des longueurs en fonction de la vitesse du systĂšme de rĂ©fĂ©rence, nouvelle forme de composition des vitesses, solidaritĂ© Ă©troite entre lâespace, le temps et les mouvements physiques, etc. (voir § 3, sous V). De plus, dĂšs le moment oĂč la composition des vitesses dĂ©pend de leur rapport avec celle de la lumiĂšre, la masse elle-mĂȘme (du moins sous certaines de ses formes, dĂ©pendant de lâaccĂ©lĂ©ration : p. ex. rapport de la force Ă lâaccĂ©lĂ©ration, capacitĂ© dâimpulsion, etc.) doit ĂȘtre conçue comme variant avec la vitesse. La masse aussi cesse donc de conserver une valeur absolue, sauf sous sa seule forme de quantitĂ© de matiĂšre, Ă©valuĂ©e au nombre des Ă©lectrons. LâĂ©nergie, de son cĂŽtĂ© est entraĂźnĂ©e dans ce mouvement de relativation, mais elle acquiert un rapport dâĂ©quivalence avec la masse, avec laquelle elle devient donc interchangeable (Ă un coefficient de proportionnalitĂ© prĂšs, qui est lâinverse du carrĂ© de la vitesse de la lumiĂšre).
Ces rĂ©sultats dĂ©jĂ atteints par la thĂ©orie de la relativitĂ© restreinte, qui accordait encore un privilĂšge aux systĂšmes de rĂ©fĂ©rence galilĂ©ens, ont ensuite trouvĂ© une gĂ©nĂ©ralisation Ă©tonnante par lâassimilation de la gravitation elle-mĂȘme aux forces dâinertie (câest-Ă -dire Ă ces forces telles que la force centrifuge ou que la force dont nous sentons lâeffet sur un vĂ©hicule en mouvement rectiligne qui change brusquement de vitesse). Le poids, ou expression de la gravitation, devient ainsi assimilable Ă la masse inertiale et, de mĂȘme que le poids varie selon les points dâun champ de gravitation, de mĂȘme la force dâinertie, qui Ă©quivaut dĂ©sormais Ă une force gravifique, peut ĂȘtre liĂ©e Ă un « point dâunivers » dĂ©terminĂ©, câest-Ă -dire Ă un point du continu spatio-temporel qui constitue ce que les relativistes appellent un « univers ». DĂšs lors, il suffira, pour rendre compte de ces « forces » nâinertie ou de gravitation, dâadmettre que le continu formĂ© par lâespace-temps nâest pas euclidien, mais prĂ©sente des « courbures » : la gravitation reçoit dĂšs lors de la façon la plus directe, une explication gĂ©omĂ©trique et traduit simplement la structure de lâespace-temps. Mais inversement, si ce continu prĂ©sente de telles courbures, câest quâil est modifiĂ© au contact des masses, la force devenant de la sorte lâexpression des structures spatio-temporelles influencĂ©es par leur contenu de masse. Il nâest donc plus besoin dâactions Ă distance, la gravitation se transmettant de proche en proche le long des « lignes dâunivers ». La mesure des courbures peut se faire directement, comme lâavait dĂ©jĂ montrĂ© Gauss pour une surface, par lâemploi des coordonnĂ©es qui portent son nom : gĂ©nĂ©ralisĂ©es au continu spatio-temporel, elles permettent alors le calcul du fameux ds2 ou application du thĂ©orĂšme de Pythagore au systĂšme de coordonnĂ©es ainsi conçu.
Or, le rĂ©sultat stupĂ©fiant dâun tel Ă©branlement des notions paraissant le mieux Ă©tablies sâest trouvĂ©, indĂ©pendamment de la signification intellectuelle considĂ©rable apportĂ©e Ă la solution du problĂšme de la gravitation, de permettre lâattribution dâune forme invariante aux lois de la nature quels que soient les systĂšmes de rĂ©fĂ©rence adoptĂ©s : « les lois de la nature sont indĂ©pendantes du systĂšme de rĂ©fĂ©rence choisi pour les reprĂ©senter », telle est la signification derniĂšre du principe de relativitĂ©. On constate ainsi lâextension considĂ©rable rĂ©alisĂ©e par la thĂ©orie dâEinstein Ă partir de la relativitĂ© galilĂ©enne, mais selon un mĂȘme sens dâorientation Ă©pistĂ©mologique. Tant que le mouvement seul Ă©tait considĂ©rĂ© comme relatif, seuls les mouvements internes dâun systĂšme entraĂźnĂ© par un mouvement rectiligne et uniforme pouvaient ĂȘtre Ă©tudiĂ©s en faisant abstraction du mouvement dâentraĂźnement. Avec lâassimilation de la gravitation aux forces dâinertie, câest indĂ©pendamment de tous les systĂšmes de rĂ©fĂ©rence que les lois de la nature peuvent ĂȘtre retrouvĂ©es identiques Ă elles-mĂȘmes.
La premiĂšre question qui se pose, au point de vue Ă©pistĂ©mologique, est donc de dĂ©terminer le rapport entre lâabsolu et le relatif, condition prĂ©alable de la comprĂ©hension des relations qui existent entre lâobjet et le sujet connaissant, dans la physique de la relativitĂ©. Ă cet Ă©gard, on a pu dire de la thĂ©orie de la relativitĂ© quâelle constituait un grand pas dans la direction de lâabsolu. Dans un chapitre extrĂȘmement intĂ©ressant, et dâune remarquable objectivitĂ©, de ses Initiations Ă la physique, intitulĂ© « Du relatif Ă lâabsolu », Max Planck conclut : « la thĂ©orie de la relativitĂ©, si souvent mal comprise, non seulement nâa pas supprimĂ© lâabsolu, mais encore a fait ressortir mieux que jamais combien la physique est liĂ©e Ă un monde extĂ©rieur absolu » 43. Et Ă. Meyerson insiste sur le fait que la relativitĂ© est une « thĂ©orie du rĂ©el » 44. Quâil en soit ainsi, cela tombe sous le sens, et ne peut ĂȘtre contestĂ© que par ces positivistes de nuance solipsiste pour lesquels « lâabsolu » ne se trouve que dans nos impressions personnelles », comme le dit Planck en pensant sans doute aux disciples de Mach. Quant Ă lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, dont nous dĂ©fendons ici le principe et qui est relativiste par mĂ©thode et en tous les domaines, il va de soi quâelle ne saurait nier a priori lâexistence dâun absolu ; mais elle voudrait aussi, pour avoir le droit dâen parler, quâon puisse lâatteindre indĂ©pendamment des systĂšmes de rĂ©fĂ©rence constituĂ©s par les mentalitĂ©s historiques successives. DĂšs lors, et pour demeurer fidĂšle Ă ses mĂ©thodes psychologique et historico-critique, lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique demande simplement si cet absolu mis en Ă©vidence par la thĂ©orie de la relativitĂ© est dĂ©finitif, et sâil est au moins de mĂȘme nature que ceux auxquels sont parvenues les interprĂ©tations des niveaux historiques prĂ©cĂ©dents.
Or, sur le premier point, lâautoritĂ© de Planck, qui parle de lâabsolu en technicien de la science et non pas en thĂ©oricien, est un tĂ©moignage de valeur exceptionnelle : « Qui pourrait nous garantir quâun concept auquel nous attribuons aujourdâhui un caractĂšre absolu, ne devra pas ĂȘtre considĂ©rĂ© plus tard comme relatif, en se plaçant Ă un point de vue nouveau, et cĂ©der la place Ă un autre absolu de caractĂšre plus Ă©levé ? Ă cette question il nây a quâune rĂ©ponse : dâaprĂšs tout ce que nous savons personnellement et que nous avons appris, il nây a personne au monde qui puisse nous donner une telle assurance. Bien plus, nous devons tenir pour trĂšs certain que jamais nous ne parviendrons Ă Ă©treindre vĂ©ritablement lâabsolu. Ce dernier nâest bien plutĂŽt, pour nous, quâun but idĂ©al : nous lâavons toujours devant les yeux mais ne lâatteindrons jamais » (p. 143). Quant au « rĂ©el » dâĂ. Meyerson, il est fait en partie comme on le sait, de concepts « dĂ©duits » puis « hypostasiĂ©s » dans le monde extĂ©rieur, et, en partie, de diversitĂ© irrationnelle tenant Ă ce monde lui-mĂȘme : il sâagit donc dâun rĂ©el pour ainsi dire vicariant, dont Ă. Meyerson nous montre lui-mĂȘme quâil change dâaspect au fur et Ă mesure de lâĂ©laboration des thĂ©ories. Le fidĂšle commentateur du grand Ă©pistĂ©mologiste, A. Metz, se demande comment L. Brunschvicg (dont il a dâailleurs bien mal saisi la pensĂ©e) « a pu sây tromper ? Câest que la rĂ©alitĂ©, lâontologie que postule la nouvelle thĂ©orie [la relativitĂ©] nâest pas celle du sens commun, et que mĂȘme elle sâen Ă©carte plus que les ontologies construites par les thĂ©ories scientifiques antĂ©rieures » 45. Or, cette variation des « ontologies » quâavoue ainsi A. Metz, est prĂ©cisĂ©ment le principal argument sur lequel sâappuie la thĂšse de Brunschvicg dont A. Metz se croit aux antipodes en la rĂ©duisant Ă ceci « que le concept de causalitĂ© a beaucoup variĂ© depuis les origines de la pensĂ©e scientifique » !
Ă constater les choses sans parti pris il faut donc reconnaĂźtre que chaque thĂ©orie scientifique, dâAristote Ă Einstein, cherche Ă dĂ©gager un absolu au travers des systĂšmes de rĂ©fĂ©rence considĂ©rĂ©s comme relatifs, mais que cet absolu se transforme notablement lui-mĂȘme dâune thĂ©orie Ă lâautre. Rien nâest plus instructif, Ă cet Ă©gard, que la comparaison des absolus einsteiniens avec ceux de la mĂ©canique classique. Tous les grands principes sont sauvĂ©s, nous dit Planck, et cela est vrai. Mais ils sont en mĂȘme temps tous transformĂ©s ! Le principe dâinertie nâest plus celui de GalilĂ©e : il embrasse la gravitation et non plus seulement le mouvement rectiligne et uniforme au sens galilĂ©en. Il devient ainsi conservation dâune « impulsion dâunivers » et non plus seulement dâun mouvement dans lâespace. La conservation de lâĂ©nergie est maintenue, mais il ne sâagit plus du mĂȘme principe, puisquâil y est englobĂ© une « énergie de repos » intĂ©rieure aux masses et que lâĂ©nergie acquiert une inertie. La conservation de la masse est maintenue elle aussi en un sens, mais sous une forme fusionnĂ©e avec lâĂ©nergie elle-mĂȘme et en dissociant les diffĂ©rents aspects de la notion de masse : la conservation de la quantitĂ© de matiĂšre se rĂ©duit alors Ă celle du nombre des Ă©lectrons (jusquâau jour oĂč lâon verra quelque Ă©lectron se dissocier). Bref, tout est conservĂ©, mais sous une forme nouvelle, qui eĂ»t plongĂ© dans la stupĂ©faction un physicien des environs de 1880 ; dĂšs lors, certains absolus anciens sont devenus relatifs et inversement certaines rĂ©alitĂ©s essentiellement relatives sont devenues des absolus comme la vitesse relative de la lumiĂšre, qui prend mĂȘme le rang de vitesse maximum (en un sens comparable au zĂ©ro absolu de tempĂ©rature).
Lâinvariance des lois de la nature indĂ©pendamment des systĂšmes de rĂ©fĂ©rences, qui devient beaucoup plus grande dans la thĂ©orie de la relativitĂ© que dans la physique classique, prend alors un sens nouveau, dâune Ă©vidente portĂ©e Ă©pistĂ©mologique. Les termes intervenant dans les rapports qui constituent ces lois varient dâun systĂšme Ă lâautre de rĂ©fĂ©rence, en tant quâils expriment un espace, une durĂ©e, une masse, une forme, etc. Mais ces variations sont solidaires les unes des autres et constituent donc un systĂšme de covariances : câest cette covariation des termes qui assure alors la fixitĂ© des rapports comme tels, câest-Ă -dire des lois de la nature, dont lâinvariance rĂ©sulte ainsi dâune covariance et non pas dâune fixitĂ© statique (et illusoire parce que relative Ă un seul systĂšme considĂ©rĂ© de rĂ©fĂ©rences).
Affirmer que les lois de la nature sont devenues indĂ©pendantes de tout systĂšme de rĂ©fĂ©rence, câest-Ă -dire quâil existe un absolu distinct du relatif au moyen duquel on lâatteint, câest donc exprimer la vĂ©ritĂ© Ă©pistĂ©mologique suivante : que lâinvariance de cet absolu dĂ©pend du systĂšme des transformations opĂ©ratoires utilisĂ©es pour coordonner entre eux les systĂšmes de rĂ©fĂ©rence. Autrement dit, que lâon rende Ă lâespace, au temps, Ă la masse, etc., leur absoluitĂ© antĂ©rieure, et les lois de la nature cesseront dâĂȘtre invariantes, mais que lâon relativise ces anciens absolus spatio-temporels et lâon rend invariants de nouveaux absolus⊠Cela ne signifie naturellement pas que le systĂšme des transformations opĂ©ratoires utilisĂ© pour coordonner les systĂšmes de rĂ©fĂ©rences soit arbitraire et non pas conforme aux donnĂ©es de lâexpĂ©rience : mais, si intimes que soient les rapports entre lâexpĂ©rience et les nouvelles transformations opĂ©ratoires, ou plutĂŽt prĂ©cisĂ©ment parce que ces rapports sont de plus en plus intimes, il y a solidaritĂ© nĂ©cessaire entre les nouveaux absolus et les nouvelles relativations adoptĂ©es.
Quelle est alors la part du sujet et la part de lâobjet dans la connaissance constituĂ©e par une telle physique ? En premier lieu, bien plus encore que dans la relativitĂ© galilĂ©enne, les actions du sujet font partie intĂ©grante du systĂšme des transformations objectives quâil sâagit pour lui de connaĂźtre. Dans lâunivers dâAristote, le sujet contemple du dehors un monde immobile et tout lâeffort de dĂ©centration qui lui est demandĂ© consiste Ă se situer spatialement comme une partie dans le tout : les autres parties du tout lui sont alors donnĂ©es telles quelles par intuition directe. Dans lâunivers de Copernic, de GalilĂ©e et de Newton, le sujet est en mouvement et ses actions font donc dĂ©jĂ partie intĂ©grante dâun systĂšme cinĂ©matique et mĂ©canique quâil ne parviendra ainsi Ă dominer que par une dĂ©centration opĂ©ratoire consistant Ă mettre les mouvements en rĂ©ciprocitĂ© les uns par rapport aux autres. De ce point de vue, il nây a plus intuition immĂ©diate des mouvements : câest par la dĂ©duction et le calcul, donc par une construction opĂ©ratoire, que le sujet se situe. Mais, par ailleurs, en possession dâun espace et dâun temps absolus, il croit atteindre directement un vaste domaine du rĂ©el soustrait Ă toute relativitĂ©. Dans la mĂ©canique relativiste, au contraire, ses estimations spatiales et temporelles, avec tout ce quâelles entraĂźnent, sont elles-mĂȘmes relatives, câest-Ă -dire quâelles sont partie intĂ©grante dâun systĂšme de transformations objectives dont elles demeurent solidaires : le mĂštre et lâhorloge que construit le sujet ne sont ainsi plus extĂ©rieurs aux longueurs ou aux durĂ©es Ă mesurer, mais ils sont modifiĂ©s par des transformations quâils ne suffisent plus Ă constater simplement et quâil sâagit de reconstituer dĂ©ductivement. Le mesurĂ© et le mesurant, comme lâa profondĂ©ment exprimĂ© L. Brunschvicg, sont devenus interdĂ©pendants et câest de leur rĂ©ciprocitĂ© quâil sâagit de tirer lâinvariance des lois Ă Ă©tablir.
Or, que cela signifie-t-il du point de vue de la nature du rĂ©el (du rĂ©el considĂ©rĂ© Ă ce niveau, cela sâentend) et de celle de lâactivitĂ© du sujet ? Sur ce point dĂ©licat, les plus graves mĂ©prises se sont parfois produites et les discussions sont, Ă coup sĂ»r, devenues enchevĂȘtrĂ©es Ă un degrĂ© tel que lâon nâest plus certain du sens des mots quâemploient les auteurs. Les uns parlent du sujet dans le sens exclusif de la perception et des sensations, tandis que les autres entendent par sujet le sujet jugeant et mesurant, câest-Ă -dire lisant les indications de son mĂštre et de son horloge et dĂ©duisant le rĂ©el de la coordination de ses lectures. Mais, de ce second point de vue encore, il y a Ă©quivoque dans le vocabulaire : Ă. Meyerson appelle « objet » le produit de la mesure et de la dĂ©duction, tandis que L. Brunschvicg rattache au sujet lâactivitĂ© de mesurer (dâoĂč les mĂ©prises dâA. Metz Ă son endroit). Ces malentendus dĂ©montrent dâailleurs Ă eux seuls combien lâon se trouve dans la thĂ©orie de la relativitĂ©, en prĂ©sence dâun nouveau type dâinteraction entre le sujet et lâobjet.
Pour chercher Ă se dĂ©gager, il convient avant tout dâĂ©carter la dĂ©plorable psychologie qui a fait croire Ă tant de bons esprits que la source des connaissances Ă©tait la sensation seule, alors que la sensation est elle-mĂȘme relative Ă lâaction. Il sâensuit que Mach, suivi par Enriques et bien dâautres, croit atteindre Ă la fois le sujet et lâobjet en faisant lâ« analyse des sensations ». DâoĂč lâinterprĂ©tation de la relativitĂ© de son disciple Petzoldt, qui compare Einstein Ă Protagoras et rĂ©duit le relatif Ă la subjectivitĂ© sensible. Mais inversement Ă. Meyerson, faute dâune thĂ©orie suffisante de la perception (voir chap. III § 4), se facilite un peu la tĂąche, dans sa rĂ©futation de lâidĂ©alisme, en dĂ©clarant que « le retour vers un idĂ©alisme prenant son point de dĂ©part dans la sensation sera dâautant plus malaisĂ© que la thĂ©orie physique se sera Ă©loignĂ©e davantage du moi sentant » 46. En effet, si lâon fonde avec Brunschvicg lâidĂ©alisme sur le jugement, câest-Ă -dire justement sur cette « dĂ©duction » qui, selon Meyerson, conduit au rĂ©el, on peut voir dans la relativitĂ© un courant favorable Ă lâinterprĂ©tation idĂ©aliste. Quant Ă la psychologie que nous dĂ©fendrons, elle consiste prĂ©cisĂ©ment Ă soutenir que lâactivitĂ© du sujet consiste Ă lâaffranchir de son Ă©gocentrisme, câest-Ă -dire entre autres Ă lâĂ©loigner de lâintuition sensible au profit dâun systĂšme dâopĂ©rations reliant indissociablement le sujet et lâobjet. Ni le vocabulaire rĂ©aliste ni le langage idĂ©aliste ne conviennent donc Ă lâexpression du relativisme einsteinien, qui est, par excellence, une manifestation de cette dĂ©centration.
En effet, la thĂ©orie de la relativitĂ© rĂ©serve une part infiniment plus grande Ă lâactivitĂ© du sujet, ainsi entendue, que la mĂ©canique classique et a fortiori, que la physique dâAristote. Et, non seulement elle accroĂźt la nĂ©cessitĂ© de son intervention, mais encore elle prolonge, avec une singuliĂšre nettetĂ©, sur le plan de la pensĂ©e scientifique, toute la sĂ©rie des Ă©tapes qui orientent cette activitĂ©, de lâĂ©gocentrisme perceptif Ă la dĂ©centration opĂ©ratoire, et, dans le domaine du dĂ©veloppement historique des opĂ©rations, de lâĂ©gocentrisme ontologique dâAristote Ă la dĂ©centration copernicienne et cartĂ©sienne.
DĂšs la perception elle-mĂȘme, lâactivitĂ© du sujet se marque par une dĂ©centration qui corrige, en les coordonnant, les centrations successives Ă effets respectifs dĂ©formants (voir chap. II § 4). Or, dĂšs ce travail initial de lâactivitĂ© perceptive et de lâintelligence, lequel constitue donc dĂ©jĂ en un sens une mise en rĂ©ciprocitĂ© des systĂšmes de rĂ©fĂ©rences, se pose (comme nous lâavons vu plus haut, § 2 et 3 du prĂ©sent chapitre) le problĂšme de la correction des fausses impressions de simultanĂ©itĂ© et de succession, des dilatations ou des contractions de la durĂ©e, et mĂȘme, comme nous lâavons montrĂ© antĂ©rieurement (chap. II § 4 et 7), de la correction des contractions et dilatations des longueurs apparentes. Bien entendu, ces faits nâont rien de directement commun avec les mesures scientifiques du temps et de lâespace en physique de la relativité 47 mais ils dĂ©montrent de la maniĂšre la plus Ă©vidente (et câest tout ce que nous voulons en tirer ici) que lâactivitĂ© du sujet se manifeste dĂšs le niveau sensori-moteur le plus Ă©lĂ©mentaire par une « dĂ©centration » (nous avons appelĂ© ainsi, en thĂ©orie des perceptions, la coordination des centrations successives), câest-Ă -dire par une mise en rĂ©ciprocitĂ© des points de vue. Au niveau de la reprĂ©sentation intuitive et prĂ©opĂ©ratoire, Ă©galement, nous avons vu que les difficultĂ©s essentielles de lâintuition tenaient Ă une « centration », due non plus aux fixations du regard ou des organes sensoriels, mais Ă lâassimilation des objets Ă lâactivitĂ© propre momentanĂ©e, cet « égocentrisme » Ă©tant peu Ă peu corrigĂ© par les articulations progressives de lâintuition, dont la mobilitĂ© et la rĂ©versibilitĂ© croissantes aboutissent aux opĂ©rations concrĂštes. La naissance des opĂ©rations rationnelles est donc due essentiellement Ă une dĂ©centration et Ă une coordination corrĂ©latives des points de vue ou des diffĂ©rents systĂšmes de rĂ©fĂ©rence attachĂ©s aux actions ou aux intuitions successives ; elle lâest surtout Ă une dĂ©centration et Ă une coordination des points de vue ou systĂšmes de rĂ©fĂ©rence liĂ©s aux diffĂ©rents individus (observateurs) obligĂ©s de mettre leurs perspectives en rĂ©ciprocitĂ©. Ă cet Ă©gard, nous avons constatĂ© que les premiĂšres mesures spatiales ou temporelles supposaient un mĂ©canisme opĂ©ratoire dĂ©jĂ fort complexe, donc toute une activitĂ© du sujet dĂ©centrant ses actions et intuitions immĂ©diates au profit de la coordination et du mouvement. Le rĂŽle du sujet dans la connaissance ne se rĂ©duit donc pas Ă la sensation, mais consiste en compositions opĂ©ratoires, et câest la confusion de ces deux termes opposĂ©s, et mĂȘme situĂ©s aux vĂ©ritables antipodes lâun de lâautre, qui seule explique les malentendus compliquant les discussions sur le rĂŽle du sujet dans la connaissance relativiste.
Lorsque le capitaine Metz, avec le rĂ©alisme dâun officier dâartillerie, nous avertit : « Quâon ne sây trompe pas, en effet, chaque fois que nous parlons dâun observateur opposĂ© Ă un autre observateur, il ne sâagit nullement dâune opposition plus ou moins philosophique de deux conceptions ou de deux images mentales, mais dâune diffĂ©rence rĂ©ellement enregistrĂ©e par les appareils de mesure » 48, il a lâair de croire que le temps relatif sâimpose Ă nous grĂące aux simples constatations que pourrait faire, sur une horloge, le plus passif des sujets inventĂ©s par la philosophie empiriste. Or, nous venons de rappeler que dĂ©jĂ la lecture du temps et de lâespace absolus sur une horloge ou un mĂštre supposent un mĂ©canisme opĂ©ratoire singuliĂšrement moins simple quâon ne lâimagine avant dâavoir examinĂ© de prĂšs sa formation chez lâenfant. Lorsquâil sâagira maintenant de coordonner les lectures faites sur deux horloges Ă distance, situĂ©es sur des mobiles de vitesses trĂšs diffĂ©rentes, que signifiera la constatation du fait ? Les observateurs (nous parlons bien de physiciens qui lisent leurs appareils, et non pas de « philosophes » rĂ©duits Ă leurs « images mentales ») Ă©tant eux-mĂȘmes entraĂźnĂ©s avec leurs systĂšmes de rĂ©fĂ©rences, et les mesurants Ă©tant donc modifiĂ©s par le processus mĂȘme quâil sâagit de mesurer, la constatation de la relativitĂ© du temps ne consiste donc plus en une simple perception de la position des aiguilles : il sâagit au contraire dâinterprĂ©ter cette donnĂ©e au moyen dâun groupe dâopĂ©rations, qui coordonnent lâensemble des rapports en jeu, câest-Ă -dire lâensemble des relations Ă©tablies entre les lectures perceptives 49. LâactivitĂ© du sujet nâest donc plus assimilable Ă une « sensation » qui apprĂ©hende un ou plusieurs objets sensibles, mais Ă une intelligence obligĂ©e de se dĂ©centrer de tout ce qui constitue son absolu habituel pour mettre en rĂ©ciprocitĂ© son systĂšme de rĂ©fĂ©rence avec les autres et en dĂ©gager la co-variation. Quel est alors le mode de « rĂ©alité » que saisit cette intelligence ? Ce nâest plus une rĂ©alitĂ© sensible, telle que la qualitĂ© propre Ă un objet, ni une qualitĂ© gĂ©nĂ©rale caractĂ©ristique dâune classe dâobjets, ni un rapport simple, mais câest un certain rapport de rapports, câest-Ă -dire une rĂ©alitĂ© si difficile Ă apercevoir quâil a fallu plus de 25 siĂšcles Ă la science occidentale pour se douter de son existence. Nous ne nions nullement que ce systĂšme de rapports soit « rĂ©el », encore quâil faille nous mettre Ă chercher ce que ce terme signifie en lâespĂšce, mais nous devons bien constater que, pour le saisir, le sujet est dorĂ©navant astreint Ă un travail incomparablement plus actif que celui du pĂ©ripatĂ©ticien, qui synchronisait avec lâombre lunaire de son « polos » le passage dâune Ă©toile localisĂ©e par rapport Ă la terre, ou que celui du newtonien, qui tenait compte des mouvements relatifs mais se fiait au temps absolu.
LâactivitĂ© opĂ©ratoire du sujet, constructive de rapports et coordinatrice dâactions, est donc proportionnelle Ă lâimportance des Ă©lĂ©ments « relatifs » quâil sâagit de composer entre eux, et cela parce quâils exigent une dĂ©centration dâautant plus grande par rapport au moi percevant. JusquâĂ ce point, nous croyons demeurer dans lâĂ©vidence pure.
Cela posĂ©, le problĂšme est de caractĂ©riser le mode de rĂ©alitĂ© qui sâattache, dâune part, aux Ă©lĂ©ments covariants qui dĂ©finissent donc le « relatif » du systĂšme, et, dâautre part, aux Ă©lĂ©ments invariants qui constituent les absolus propres Ă la thĂ©orie de la relativitĂ©. LâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique nâayant pas Ă choisir en bloc entre lâidĂ©alisme et le rĂ©alisme, mais uniquement Ă dĂ©gager les « directions » de pensĂ©e, il sâagit donc essentiellement de chercher Ă dĂ©terminer dans quelle direction sâest orientĂ©e Ă ce double point de vue la physique relativiste par rapport Ă la mĂ©canique classique ou Ă la physique dâAristote.
Or, dans la mesure oĂč la succession de ces trois grandes Ă©tapes de la pensĂ©e physique est caractĂ©risĂ©e par une suite de dĂ©centrations toujours plus grandes, exigĂ©es du sujet, donc par une activitĂ© opĂ©ratoire toujours plus nĂ©cessaire pour assurer le contact avec les « faits », on peut soutenir rĂ©ciproquement que lâobjet physique recule Ă une distance croissante Ă partir de lâexpĂ©rience directe. LâexpĂ©rience est, en effet, dâautant plus phĂ©nomĂ©niste que le sujet demeure plus Ă©gocentrique : le phĂ©nomĂ©nisme exprimant la surface du rĂ©el tel quâil apparaĂźt au sujet, et lâĂ©gocentrisme exprimant lâaspect le plus immĂ©diat ou le plus local, donc aussi le plus superficiel, de lâactivitĂ© propre, on peut dire que lâunion initiale du phĂ©nomĂ©nisme et de lâĂ©gocentrisme exprime ainsi la limite commune Ă lâobjet et au sujet, la plus extĂ©rieure Ă tous deux Ă la fois. Mais, inversement ; plus le sujet est actif dans le sens de la dĂ©centration coordinatrice, et plus sâensuivra un double mouvement corrĂ©latif : mouvement dâintĂ©riorisation chez le sujet qui, en multipliant ses compositions opĂ©ratoires, les subordonne toujours davantage aux coordinations gĂ©nĂ©rales de son action, et qui Ă©labore ces coordinations en systĂšmes dâautant plus gĂ©nĂ©raux quâils sâapprofondissent davantage par analyse rĂ©flexive (câest-Ă -dire par remaniement des principes) ; mouvement dâextĂ©riorisation, dâautre part, dans lâobjet qui, au fur et Ă mesure de la dĂ©centration opĂ©ratoire, est davantage construit ou « dĂ©duit », et sâĂ©loigne dâautant plus des objets immĂ©diats ou proches conçus, durant les stades antĂ©rieurs, comme indĂ©pendants de lâobservateur (mais reconnus aprĂšs coup comme relatifs Ă lui). Seulement, il est clair que ce double processus ne peut prĂ©senter de signification que dans lâhypothĂšse dâune activitĂ© dĂ©ductive ne se bornant pas Ă la seule identification. Si lâon considĂšre la raison comme demeurant toujours semblable Ă elle-mĂȘme, et son unique fonction comme se rĂ©duisant Ă lâidentification, lâaffirmation prĂ©cĂ©dente revient Ă la tautologie que voici : plus le sujet dĂ©duit et plus lâobjet est dĂ©duit. Dans lâhypothĂšse, au contraire, oĂč la raison sâĂ©labore paliers par paliers et en fonction de ses dĂ©centrations successives Ă partir de lâaction perceptive immĂ©diate, ses compositions opĂ©ratoires se dĂ©velopperont selon un processus Ă la fois constructif et rĂ©flexif : elles auront alors pour effet de reculer sans cesse lâobjet, en le dĂ©tachant toujours davantage de ses adhĂ©rences subjectives initiales, et de lâextĂ©rioriser en fonction mĂȘme des coordinations reliant les uns aux systĂšmes de rĂ©fĂ©rence et leurs transformations « relatives ». En dâautres termes, câest dans la mesure oĂč la raison se construit que lâobjet sâextĂ©riorise, car il ne saurait sâobjectiver quâen sâappuyant sur les compositions opĂ©ratoires du sujet, en vertu (une fois de plus) de ce fait que les processus de dĂ©centration constituent une condition nĂ©cessaire de la coordination.
Ă cet Ă©gard, la comparaison entre la formation des instruments dĂ©ductifs et les divers modes de lâexpĂ©rience, aux trois niveaux de la physique dâAristote, de la mĂ©canique classique et de la mĂ©canique relativiste, est extrĂȘmement frappante. Dans la physique dâAristote, lâexpĂ©rience demeure phĂ©nomĂ©niste et la dĂ©duction, purement qualitative, la suit presque servilement. La mĂ©canique classique est au contraire rĂ©sultĂ©e de la constitution simultanĂ©e dâun type nouveau dâexpĂ©rience, systĂ©matique et objective, ainsi que des formes de dĂ©duction mathĂ©matiques nĂ©cessaires Ă sa lecture et Ă son interprĂ©tation : la gĂ©omĂ©trie analytique et le calcul infinitĂ©simal. Or, dans le cas de la thĂ©orie de la relativitĂ© la situation est renversĂ©e de façon vĂ©ritablement saisissante : ce sont les instruments gĂ©omĂ©triques et analytiques de la dĂ©duction dont la construction a ici prĂ©cĂ©dĂ©, et de beaucoup, leur application Ă lâexpĂ©rience. La gĂ©omĂ©trie riemanienne, qui exprime les courbures du champ gravifique, est nĂ©e dâune gĂ©nĂ©ralisation de lâespace faisant abstraction dâun postulat dâĂ©vidence intuitive, mais que sa non-dĂ©monstrabilitĂ© avait montrĂ© non nĂ©cessaire. Quant au calcul tensoriel dĂ» Ă Ricci et Ă LĂ©vi-Civita, dont lâemploi sâest rĂ©vĂ©lĂ© Ă©galement indispensable Ă la mĂ©canique relativiste, il est nĂ© lui aussi dâune gĂ©nĂ©ralisation toute thĂ©orique, rendant absolu le calcul diffĂ©rentiel en le dĂ©tachant de tout systĂšme de rĂ©fĂ©rences. Ce sont les produits de la gĂ©nĂ©ralisation mathĂ©matique formelle qui se sont ainsi trouvĂ©s, bien aprĂšs leur Ă©laboration, servir de cadre aux expĂ©riences de la physique relativiste. En dâautres termes, câest (comme nous lâavons vu au chap. III) en tournant le dos, si lâon ose dire, Ă la rĂ©alitĂ© immĂ©diate que lâon a construit les instruments dĂ©ductifs adaptĂ©s Ă lâexpĂ©rience plus profonde (parce que dâĂ©chelles sans rapport avec celle de lâexpĂ©rience quotidienne) et cela des annĂ©es avant dâimaginer la possibilitĂ© mĂȘme de ces nouveaux contacts avec le rĂ©el.
Il existe donc une relation Ă©vidente entre lâextĂ©riorisation progressive de lâobjet, qui recule Ă une distance toujours plus grande de lâexpĂ©rience immĂ©diate, et lâintĂ©riorisation graduelle des opĂ©rations du sujet, qui sâĂ©loignent corrĂ©lativement de lâaction effective pour se transformer en actions virtuelles et toujours plus irrĂ©alisables, mais dont la formalisation traduit leurs coordinations de plus en plus gĂ©nĂ©rales. Le point de jonction initial entre lâobjet et le sujet est lâespace, dont nous avons vu la double nature mathĂ©matique et physique selon quâil exprime simplement les coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction ou quâil y englobe les actions spĂ©cialisĂ©es portant sur les objets. Au dĂ©part, ces deux espaces, celui de lâaction comme telle et celui des objets sur lesquels elle procĂšde, sont indiffĂ©renciĂ©s, bien que dissociables par lâanalyse. Mais ils se diffĂ©rencient ensuite de plus en plus et cette diffĂ©renciation constitue prĂ©cisĂ©ment lâexpression la plus directe du processus plus Ă©tendu que nous Ă©tudions maintenant : dans la mesure oĂč le sujet dĂ©centre son point de vue par rapport Ă lâobjet, il extĂ©riorise celui-ci, dâune part, mais il sâoblige rĂ©ciproquement Ă des coordinations opĂ©ratoires qui ont pour double effet dâintĂ©rioriser sa pensĂ©e et dâenrichir lâobjet des cadres nouveaux auxquels il lâassimile. Il sâensuit que plus le sujet affinera ses schĂšmes mathĂ©matiques et plus la nature de lâobjet dĂ©centrĂ© et extĂ©riorisĂ© sâavĂšrera distincte de ce rĂ©el du sens commun qui est encore imprĂ©gnĂ© dâĂ©lĂ©ments subjectifs au sens dâĂ©gocentriques, parce que demeurant phĂ©nomĂ©niste. Mais en sâextĂ©riorisant graduellement, lâobjet ne perd nullement contact avec le sujet, puisque ce sont les coordinations opĂ©ratoires de celui-ci qui seules permettent cette dĂ©centration et cette extĂ©riorisation.
En quoi consistent alors ces modes de rĂ©alitĂ© toujours plus extĂ©riorisĂ©s, parce que toujours moins anthropomorphiques quâatteint la pensĂ©e physique ? Dâune part, le « relatif », câest-Ă -dire lâensemble des covariations inhĂ©rentes aux systĂšmes de rĂ©fĂ©rence, traduit les coordinations opĂ©ratoires elles-mĂȘmes que le sujet Ă©labore du seul fait de sa dĂ©centration. Dâautre part, les « absolus », câest-Ă -dire les invariants dĂ©couverts au travers de ces transformations covariantes, ne sont dĂ©duits que grĂące Ă la relativation croissante de celles-ci. Il y a donc cercle et câest pourquoi jamais ces absolus ne sont atteints en eux-mĂȘmes.
Dans le cas particulier de la thĂ©orie de la relativitĂ©, ce contact permanent du sujet et de lâobjet se traduit, avec une nettetĂ© jamais Ă©galĂ©e jusque lĂ (malgrĂ© le rĂȘve cartĂ©sien), par une gĂ©omĂ©trisation du rĂ©el lui-mĂȘme. Celle-ci rĂ©sulte effectivement, en partie, des progrĂšs rĂ©flexifs rĂ©alisĂ©s par la gĂ©omĂ©trie abstraite due aux coordinations mentales du sujet. Mais cette gĂ©omĂ©trisation de lâobjet physique sâengage par ailleurs dans une direction que ni Descartes ni la mĂ©canique classique nâauraient pu prĂ©voir, et qui est prĂ©cisĂ©ment conforme au schĂ©ma de dĂ©centration et de coordination combinĂ©es exprimant lâensemble du dĂ©veloppement : elle sâoriente dans le sens dâune diffĂ©renciation accrue entre lâespace physique et lâespace gĂ©omĂ©trique, bien que celui-ci serve dâinstrument nĂ©cessaire de coordination Ă celui-lĂ .
En effet, lâespace physique, selon la thĂ©orie de la relativitĂ©, fait corps avec son contenu mĂȘme, au lieu de constituer un simple contenant. Lâespace qui, pour Aristote, dirigeait les mobiles en leur assignant comme but un lieu propre, Ă©tait devenu indiffĂ©rent aux mouvements, dans la mĂ©canique classique.
Dans la mĂ©canique de la relativitĂ©, il y a bien isotropie de la lumiĂšre et il subsiste bien des mouvements inertiaux, mais ce sont les courbures de lâespace qui dĂ©terminent les trajectoires, dâoĂč la gĂ©omĂ©trisation de la gravitation. Il y a plus : la matiĂšre se rĂ©sorbe partiellement dans lâespace, dont les « rides » expriment les qualitĂ©s physiques elles-mĂȘmes. La physique fusionne ainsi en partie avec la gĂ©omĂ©trie des objets, en ce sens que lâespace nâest plus un contenant qui agit sur son contenu, comme chez Aristote, ou indiffĂ©rent Ă son contenu comme chez Descartes : il nây a plus ni contenant ni contenu, mais un seul tout dont les divers aspects se tiennent indissolublement, et un tout quadrimensionnel, câest-Ă -dire incorporant le temps aux dimensions de lâespace. Ainsi le mode dâexistence auquel tend la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle sous son aspect relatif nâest autre quâun systĂšme de coordinations spatiales englobant les covariations physiques elles-mĂȘmes, tandis que les absolus sont les singularitĂ©s des champs spatio-temporel, dĂ©celable de façon invariante au travers de tous les systĂšmes de rĂ©fĂ©rences.
Il sâensuit alors deux consĂ©quences dâune importance Ă©pistĂ©mologique considĂ©rable. La premiĂšre, sur laquelle nous aurons Ă revenir, tient Ă la nature de lâexplication physique. Ă rattacher la physique au spatial, on nâidentifie pas sans plus le supĂ©rieur Ă lâinfĂ©rieur, au sens du complexe au simple, dâoĂč les rĂ©sistances irrĂ©ductibles du « divers » Ă lâidentification (telles que, selon Meyerson, « la science, en progressant, inclut plus dâirrationnel dans ses explications » 50). Il se trouve, au contraire, que lâassimilation est rĂ©ciproque : si la courbure dâunivers explique le fait physique, elle dĂ©pend elle-mĂȘme de la quantitĂ© des particules matĂ©rielles prĂ©sentes. Autrement dit, lâexplication nâest une rĂ©duction ni dans un sens ni dans lâautre, mais une composition englobant le supĂ©rieur et lâinfĂ©rieur dans un mĂȘme systĂšme de transformations. Expliquer une propriĂ©tĂ© matĂ©rielle par une courbure de lâespace, ce nâest donc ni supprimer la premiĂšre au profit de la seconde, ni lâinverse, ni toutes les deux au profit dâun troisiĂšme terme : câest rĂ©unir les caractĂšres de lâune et de lâautre en un systĂšme opĂ©ratoire qui rende compte Ă la fois de leurs transformations respectives et de leurs Ă©changes, câest-Ă -dire qui explique Ă la fois le divers et lâidentique. Bien entendu, les notions invoquĂ©es (masse, Ă©nergie, mouvement, espace, etc.) prennent par cela mĂȘme un sens diffĂ©rent de celui quâelles avaient dans le systĂšme antĂ©rieur, dans lequel leur assimilation rĂ©ciproque nâĂ©tait pas possible ; câest en cela que consiste la dĂ©centration qui les dĂ©subjective et les extĂ©riorise par rapport Ă lâaction ordinaire ; mais ce sens nouveau quâelles acquiĂšrent nâanĂ©antit pas leur diversité : il permet simplement de la composer en un seul tout organisĂ© de transformations solidaires. Ce processus de composition, qui constitue proprement la causalitĂ©, nâest donc ni la simple inclusion logique des lois les unes dans les autres, dont le positivisme dĂ©clare se contenter, ni lâidentification qui Ă©choue par dĂ©finition, puisquâelle provoque la rĂ©sistance du non-identique : il est essentiellement opĂ©ratoire, câest-Ă -dire quâil reconstruit la variation en mĂȘme temps que lâinvariant, conformĂ©ment Ă ce quâest lâeffort constant de toute pensĂ©e physique (et mathĂ©matique).
En second lieu, par le fait que la composition ainsi obtenue dans lâexplication einsteinienne de la gravitation rejoint lâespace lui-mĂȘme, câest-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment le point de dĂ©part commun Ă lâextĂ©riorisation de lâobjet et Ă lâintĂ©riorisation des opĂ©rations dĂ©ductives du sujet, la thĂ©orie de la relativitĂ© fournit une indication particuliĂšrement suggestive sur ce que pourrait ĂȘtre la direction propre de la pensĂ©e physique. Que lâextĂ©riorisation toujours plus dĂ©centrĂ©e de lâobjet aboutisse en fin de compte Ă une gĂ©omĂ©trisation, nâest-ce pas le meilleur indice que cette extĂ©riorisation est solidaire de lâintĂ©riorisation du sujet, et que, Ă dissoudre le rĂ©el anthropomorphique pour vouloir atteindre la rĂ©alitĂ© en elle-mĂȘme, pendant que le moi se dĂ©gage de son Ă©gocentrisme pour construire des systĂšmes opĂ©ratoires de plus en plus intĂ©riorisĂ©s, on aboutit en dĂ©finitive Ă un mĂȘme rĂ©sultat dâensemble, qui est lâassimilation des choses aux opĂ©rations et Ă leurs coordinations ? Quand Eddington, dans un passage cĂ©lĂšbre, dĂ©clare « regarder la matiĂšre et lâĂ©nergie, non pas comme des facteurs produisant les diffĂ©rents degrĂ©s de courbure de lâunivers, mais comme des Ă©lĂ©ments de perception de cette courbure » et ajoute que la matiĂšre « est un indice et non une cause » 51 pour conclure enfin « nous nâavions nullement lâintention de construire une thĂ©orie gĂ©omĂ©trique de lâunivers, mais câest au cours de la recherche dâune rĂ©alitĂ© physique » et par les « mĂ©thodes Ă©prouvĂ©es du physicien que cette thĂ©orie gĂ©omĂ©trique prit naissance » 52, il exprime en des termes fort suggestifs Ă la fois, la dĂ©centration du rĂ©el par rapport au moi et lâassimilation de lâunivers aux opĂ©rations du sujet. Nous avons vu au chap. III quâaprĂšs une pĂ©riode au cours de laquelle les mathĂ©maticiens attribuaient leurs opĂ©rations Ă une simple synthĂšse subjective, ils en Ă©taient venus Ă admettre une sorte dâ« objectivitĂ© intrinsĂšque ». Nous voyons maintenant les physiciens, aprĂšs une longue pĂ©riode de simple rĂ©alisme, en venir Ă ce que lâon pourrait presquâappeler une « subjectivitĂ© extrinsĂšque ». Finiront-ils tous deux par se rencontrer ?
§ 10. Conclusion
La premiĂšre conclusion Ă tirer de ce qui prĂ©cĂšde est la convergence des donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques et des donnĂ©es tirĂ©es de lâhistoire des sciences en ce qui concerne les notions cinĂ©matiques et mĂ©caniques. Quâil existe un rapport Ă©troit entre lâĂ©volution historique des notions de nombre ou dâespace et le processus gĂ©nĂ©tique qui a prĂ©sidĂ© Ă leur formation, cela est naturel puisque lâun et lâautre sont le produit de notre activitĂ©. Mais que des notions physiques, empruntant un Ă©lĂ©ment essentiel aux objets eux-mĂȘmes, se trouvent Ă©voluer, au cours du dĂ©veloppement des sciences, dâune maniĂšre quâil est possible de mettre en liaison avec leur psychogenĂšse, cela est plus intĂ©ressant et montre lâunitĂ© des lois de lâadaptation intellectuelle Ă lâobjet. Or, la connexion du temps et de la vitesse sâaffirme dĂšs le dĂ©but de la construction de ces notions, chez lâenfant, pour se retrouver jusque dans la mĂ©canique relativiste. Le double aspect objectif (accĂ©lĂ©ration) et subjectif (effort) de la notion de force a conditionnĂ© en deux sens contraires lâĂ©volution de ce concept comme ses phases initiales elles-mĂȘmes ; il en va Ă©galement ainsi du couple finalité Ă dĂ©placement en ce qui concerne le mouvement. Mais surtout, la dĂ©centration progressive qui a conduit les notions mĂ©caniques du rĂ©alisme anthropomorphique Ă lâobjectivitĂ© relativiste procĂšde dâun passage analogue de lâĂ©gocentrisme Ă la mise en relations, processus que lâon observe dĂšs les stades les plus primitifs et infantiles de constitution de la pensĂ©e physique.
DâoĂč la seconde conclusion. Tant lâexamen des stades de la genĂšse des notions mĂ©caniques que celui de leur histoire au sein mĂȘme des sciences mettent en Ă©vidence une loi essentielle dâĂ©volution : dâabord indiffĂ©renciĂ©es, les connaissances logico-mathĂ©matiques et physiques se sĂ©parent ensuite toujours davantage selon un double mouvement dâintĂ©riorisation et dâextĂ©riorisation, mais câest dans la mesure oĂč elles se diffĂ©rencient en sâengageant ainsi en des directions contraires quâelles sâaccordent le mieux entre elles. Si banale quâelle soit, cette constatation nâen recouvre pas moins un mystĂšre surprenant. Nous en avons vu (chap. III) lâaspect mathĂ©matique : câest en sâĂ©loignant du concret, donc de lâobjet immĂ©diat et en sâapprofondissant rĂ©flexivement par une formalisation toujours plus abstraite que la connaissance logico-mathĂ©matique parvient Ă anticiper le mieux les expĂ©riences ultĂ©rieures faites sur le rĂ©el. Mais le paradoxe nâen est pas moins grand quant Ă la rĂ©ciproque physique de ce processus logico-mathĂ©matique de dĂ©concrĂ©tisation ou dâintĂ©riorisation : câest en sâĂ©loignant du subjectif par une extĂ©riorisation qui les dĂ©centre toujours plus que les notions mĂ©caniques se soumettent le mieux aux coordinations opĂ©ratoires gĂ©nĂ©rales, lesquelles rĂ©sultent pourtant de lâactivitĂ© effective du sujet. Il nây aurait lĂ aucun mystĂšre si les ĂȘtres logico-mathĂ©matiques Ă©taient tirĂ©s de lâexpĂ©rience et si la connaissance physique nâĂ©tait en retour que de la « mathĂ©matique appliquĂ©e ». Mais, bien que lâune et lâautre de ces deux thĂšses aient Ă©tĂ© soutenues, elles sont aussi superficielles lâune que lâautre, parce quâelles nĂ©gligent lâeffort complĂ©mentaire dâune abstraction tirĂ©e, dans un cas, de lâaction du sujet et non pas de lâobjet, et dâune expĂ©rimentation portant, dans lâautre cas, sur lâobjet en tant que dĂ©centrĂ© et se comportant de façon imprĂ©visible pour le sujet. Lâinvention de la gĂ©omĂ©trie riemanienne et la dĂ©couverte de Michelson et Morley sont Ă cet Ă©gard deux symboles dont il est difficile de ne pas voir Ă la fois lâopposition et lâharmonie : le caractĂšre non expĂ©rimental de cette invention est aussi clair que le caractĂšre imprĂ©visible, donc non dĂ©ductible dâavance, de cette dĂ©couverte, et pourtant la premiĂšre a ensuite rejoint lâexpĂ©rience et la seconde sâest laissĂ©e intĂ©grer, une fois assimilĂ©e, dans les cadres dâune dĂ©duction. Tout le paradoxe de la physique mathĂ©matique tient Ă cette correspondance, réétablie Ă chaque nouveau palier du dĂ©veloppement, entre les phases successives de lâintĂ©riorisation et celles de lâextĂ©riorisation. Il ne suffit plus, Ă ce point de vue, de parler dâaccord entre la dĂ©duction et lâexpĂ©rience, comme au temps oĂč la dĂ©duction, quoique dĂ©jĂ formelle, portait sur des Ă©vidences intuitives et oĂč lâexpĂ©rience, quoique dĂ©jĂ systĂ©matique, portait sur des objets accessibles Ă lâaction directe du sujet : dĂšs le moment oĂč la dĂ©duction, devenue axiomatique, tourne pour ainsi dire le dos au rĂ©el et oĂč lâexpĂ©rience, sortant de notre Ă©chelle dâaction, dĂ©passer lâhorizon du sujet, il sâagit vraiment de deux activitĂ©s orientĂ©es en sens inverse et câest cette double dĂ©centration Ă partir du phĂ©nomĂ©nisme et de lâĂ©gocentrisme, puis de lâexpĂ©rimentation et de la dĂ©duction concrĂštes, qui constitue le caractĂšre surprenant de lâharmonie actuelle entre le sujet logico-mathĂ©matique et lâobjet physique.
TroisiĂšme conclusion : si le contact ne se perd jamais entre le sujet et lâobjet, il se prĂ©sente cependant sous trois formes distinctes, correspondant aux Ă©tapes successives de cette dĂ©centration. La premiĂšre phase est celle dâune indiffĂ©renciation (de degrĂ©s divers) entre les donnĂ©es extĂ©rieures, qui restent phĂ©nomĂ©nistes et les notions du sujet demeurant Ă©gocentriques : dâune part, le rĂ©el est ainsi dĂ©formĂ© en fonction du moi, les Ă©lĂ©ments subjectifs et finalitĂ©, dâeffort, de temps vĂ©cu, etc. Ă©tant projetĂ©s dans les choses ; mais dâautre part, les raisonnements du sujet, encore voisins de lâintuition sensible, ne comportent aucune dissociation stricte entre les coordinations logico-mathĂ©matiques et les actions ou opĂ©rations physiques. Câest ce mĂ©lange dâĂ©lĂ©ments subjectifs et dâĂ©lĂ©ments objectifs dĂ©formĂ©s les uns en fonction des autres qui caractĂ©rise les phases de genĂšse, y compris cette systĂ©matisation de la cinĂ©matique et de la mĂ©canique de sens commun que constitue la physique dâAristote. La seconde phase est celle dâun parallĂšle entre la dĂ©duction et lâexpĂ©rience et elle trouve son apogĂ©e dans la mĂ©canique classique : lâexpĂ©rience physique une fois conduite systĂ©matiquement, et dĂ©centrĂ©e par rapport aux Ă©lĂ©ments Ă©gocentriques, trouve son instrument de coordination en une logique et une mathĂ©matique devenues opĂ©ratoires et dĂ©tachĂ©es du phĂ©nomĂ©nisme : dâoĂč un parallĂ©lisme si Ă©troit que la dĂ©duction prĂ©voit toute lâexpĂ©rience et que celle-ci sâintĂšgre entiĂšrement dans celle-lĂ , si bien que lâon a pu considĂ©rer tour Ă tour la mĂ©canique rationnelle, comme un modĂšle a priori ou comme un modĂšle de parfaite adĂ©quation empirique. Puis vient une troisiĂšme phase oĂč lâexpĂ©rience dĂ©passe notre Ă©chelle dâobservation spatio-temporelle et oĂč la dĂ©duction se libĂšre de ses rĂ©sidus intuitifs : cette derniĂšre conquĂȘte sur lâĂ©gocentrisme des Ă©chelles humaines et sur le phĂ©nomĂ©nisme des intuitions initiales se traduit alors par une extĂ©riorisation plus poussĂ©e de lâobjet et par une intĂ©riorisation corrĂ©lative des instruments logico-mathĂ©matiques du sujet, telles que, Ă lâindiffĂ©renciation et au parallĂ©lisme caractĂ©ristiques des deux premiĂšres phases, succĂšde une simple correspondance entre les faits expĂ©rimentaux et les schĂšmes internes : mais, quoique incomplĂšte, cette correspondance est si prĂ©cise, lĂ oĂč elle se produit, quâil faut se demander si, par une inversion des rĂŽles comparable au changement des Ă©pĂ©es dans Hamlet, le sujet ne retrouve pas lâobjet aux sources psycho-physiologiques et organiques de sa propre pensĂ©e, et sâil ne se retrouve pas lui-mĂȘme dans lâobjet, au fur et Ă mesure quâil repousse celui-ci Ă lâextĂ©rieur de son moiâŠ
Tel est le vrai sens du processus essentiel de la dĂ©centration. DĂ©centrer lâaction propre ce nâest pas simplement ajouter dâautres actions Ă lâacte initial et les relier aprĂšs coup par un processus de pure extension cumulative. DĂ©centrer, câest inverser les relations elles-mĂȘmes et construire un systĂšme de rĂ©ciprocitĂ©s, qui est qualitativement nouveau par rapport Ă lâaction de dĂ©part. Câest donc dĂ©tacher lâobjet de lâaction immĂ©diate pour le situer dans un systĂšme de relations entre les choses, correspondant terme Ă terme au systĂšme des opĂ©rations virtuelles que le sujet pourrait effectuer sur elles de tous les points de vue possibles et en rĂ©ciprocitĂ© avec tous les autres sujets. Câest pourquoi chaque dĂ©centration constitue un double progrĂšs simultanĂ© dans la construction de lâobjet et dans les coordinations opĂ©ratoires du sujet : dĂ©centrer lâaction ou le point de vue propres, ne consiste donc ni Ă se priver simplement de quelques relations incomplĂštes, ni Ă les complĂ©ter par simple addition de relations nouvelles, mais câest inverser le sens de lâassimilation et câest renoncer aux perspectives privilĂ©giĂ©es pour construire, en fonction de cette conversion mĂȘme, un double systĂšme objectif et logique. DĂ©centrer signifie « grouper », et câest grĂące aux rĂ©ciprocitĂ©s atteintes en sortant du point de vue nĂ©cessairement dĂ©formant et Ă©gocentrique de dĂ©part que sâĂ©laborent corrĂ©lativement les connexions rĂ©elles et la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. Câest pourquoi le progrĂšs intellectuel nâest ni linĂ©aire ni simplement cumulatif, mais simultanĂ©ment constructif et rĂ©flexif parce que dĂ» Ă un double mouvement dâintĂ©gration externe et de coordination interne.