Chapitre V.
Conservation et atomisme
a
Le problĂšme des rapports que soutient lâactivitĂ© logico-mathĂ©matique du sujet avec lâobjet physique peut ĂȘtre serrĂ© de plus prĂšs que sur le terrain gĂ©nĂ©ral des notions cinĂ©matiques et mĂ©caniques. Si le dĂ©veloppement de ces derniĂšres notions nous fait assister Ă une dĂ©centration graduelle de lâunivers et Ă une coordination corrĂ©lative des structures physiques dâensemble, les relations entre le sujet et lâobjet se concentrent nĂ©anmoins sur certains points privilĂ©giĂ©s, qui sont les invariants de chaque systĂšme. Ă cet Ă©gard, les principes de conservation soulĂšvent une question capitale, dont lâĂ©noncĂ© mĂȘme met en Ă©vidence le caractĂšre paradoxal : constituant Ă la fois les absolus de la rĂ©alitĂ© considĂ©rĂ©e et les invariants opĂ©ratoires du processus dĂ©ductif servant Ă atteindre cette rĂ©alitĂ©, les diverses formes de conservation proviennent-elles donc de lâexpĂ©rience, de la dĂ©duction elle-mĂȘme ou dâune construction unissant les uns aux autres les Ă©lĂ©ments rĂ©els et rationnels ? Dans chacun de ces trois cas, il reste que lâaccord entre lâesprit et la rĂ©alitĂ© semble alors préétabli, non pas que le sujet connaisse dâavance ce qui demeure invariant dans lâobjet, mais parce quâil lui faut admettre, pour penser, quâil existe des invariants, et parce que lâobjet paraĂźt exiger, de son cĂŽtĂ©, la possession de tels invariants Ă titre de condition de son existence mĂȘme. Aussi Ă. Meyerson, dont lâĂ©pistĂ©mologie est centrĂ©e sur les principes de conservation, considĂšre-t-il ceux-ci, tour Ă tour, comme lâexpression la plus directe du travail de la raison et comme la preuve la plus authentique de la rĂ©alitĂ© de lâobjet. Il est donc Ă©vident que lâon se trouve, sur un tel terrain, en prĂ©sence de points de contacts particuliĂšrement importants entre le sujet et le rĂ©el, et quâil importe de pousser Ă cet Ă©gard aussi loin que possible le mode dâanalyse propre Ă lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.
Or, la question nâest pas seulement essentielle dans le domaine de lâĂ©pistĂ©mologie physique elle-mĂȘme : sa discussion Ă©claire en outre les rapports entre la pensĂ©e physique et la pensĂ©e logico-mathĂ©matique comme telle. Il existe, en effet, des principes de conservation spĂ©cifiquement logiques ou mathĂ©matiques, sans rapport immĂ©diat avec les invariants physiques : câest ainsi quâun ensemble ou un nombre se conserve indĂ©pendamment des opĂ©rations portant sur ses Ă©lĂ©ments et quâun groupe algĂ©brique ou gĂ©omĂ©trique comporte des propriĂ©tĂ©s laissĂ©es invariantes au cours des transformations. Si de telles formes de conservation intĂ©ressent les processus dĂ©ductifs Ă eux seuls, les constances physiques portent par contre sur des propriĂ©tĂ©s de lâobjet dĂ©passant les structures formelles logico-mathĂ©matiques. Lâanalyse des principes physiques de conservation conduit donc, non seulement Ă nous renseigner sur le fonctionnement de la pensĂ©e physique, en tant quâunion de la dĂ©duction et de lâexpĂ©rience, mais encore sur ses rapports avec la pensĂ©e logico-mathĂ©matique, en tant que pensĂ©e purement dĂ©ductive. Câest Ă ce double point de vue que nous nous placerons ici.
Le problĂšme de lâatomisme conduit Ă des considĂ©rations semblables. LiĂ© de prĂšs Ă certaines formes de conservation, telle lâinvariance de la masse, lâatomisme sâest rĂ©vĂ©lĂ©, au cours de toute son histoire, comme constituant essentiellement un ensemble de procĂ©dĂ©s de composition. Or, cette composition comporte assurĂ©ment des modĂšles mathĂ©matiques, sous les espĂšces de la composition discontinue des nombres rationnels ou mĂȘme de la reconstruction du continu spatial Ă partir des points, et lâon sait assez les nombreuses interfĂ©rences historiques qui se sont produites entre ces divers domaines.
Mais il y a plus. Tant les notions de conservation que celle de lâatomisme ont vu le jour bien avant toute expĂ©rimentation scientifique prĂ©cise. Si ces constructions prĂ©sentent, sur le terrain de la science constituĂ©e, un intĂ©rĂȘt particulier du double point de vue du mĂ©canisme de la pensĂ©e physique et de ses rapports avec la pensĂ©e logico-mathĂ©matique, elles offrent donc, en outre, une occasion particuliĂšrement favorable Ă lâanalyse simultanĂ©ment historique et gĂ©nĂ©tique. Les premiers « physiciens » et mathĂ©maticiens grecs dĂ©couvrirent successivement la permanence de la substance, ses transformations par condensation et rarĂ©faction, et finalement sa composition atomistique, dans le mĂȘme temps quâils reconnurent les propriĂ©tĂ©s des figures gĂ©omĂ©triques et celles des nombres. Cette corrĂ©lation entre lâinvention physique et lâinvention mathĂ©matique, avec anticipation de lâatomisme vingt-cinq siĂšcles avant toute confirmation de laboratoire, soulĂšve une sĂ©rie de problĂšmes historiques dont la solution serait dâune importance extrĂȘme. Ainsi Pythagore, qui identifiait les nombres aux Ă©lĂ©ments des figures de lâespace rĂ©el est considĂ©rĂ© par G. Milhaud comme le premier des atomistes : on imagine lâintĂ©rĂȘt que prendrait de ce point de vue une Ă©tude dĂ©taillĂ©e de son enseignement, si elle Ă©tait possible. Or, si en tous les domaines, lâanalyse historico-critique rĂ©clame Ă titre de complĂ©ment une investigation psychogĂ©nĂ©tique, la question des formes prĂ©scientifiques de la conservation et de lâatomisme comporte Ă cet Ă©gard une rĂ©ponse prĂ©cise : lâenfant parvient Ă certaines notions de conservation et Ă un certain atomisme aux niveaux mĂȘmes oĂč il construit ses structures logiques et numĂ©riques, ainsi que ses premiers invariants gĂ©omĂ©triques. Il est donc possible, sur ce terrain, non seulement de saisir en sa racine la connexion intellectuelle des opĂ©rations physiques et des coordinations logico-mathĂ©matiques, mais encore de dĂ©gager avec une exactitude apprĂ©ciable le rĂŽle des facteurs dâexpĂ©rience et des facteurs de dĂ©duction dans la constitution des notions de conservation, en prĂ©cisant notamment le mĂ©canisme constant du mode de dĂ©duction en jeu.
En bref, les divers problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques que soulĂšve la formation des notions de conservation et dâatomisme, tant sur le terrain gĂ©nĂ©tique que sur celui de lâanalyse de la pensĂ©e scientifique, sont interdĂ©pendants, parce que le type de connexion entre lâexpĂ©rience et les constructions opĂ©ratoires qui interviennent dans lâĂ©laboration de ces notions est rĂ©vĂ©lateur de la relation gĂ©nĂ©rale existant entre les actions physiques et les coordinations logico-mathĂ©matiques. Comme nous allons le constater, câest la structure mathĂ©matique de groupe, qui, en coordonnant les transformations physiques elles-mĂȘmes, aboutit Ă la constitution des diverses formes de conservation. Mais, tandis que sur les paliers supĂ©rieurs il est possible de dissocier cette forme mathĂ©matique de son contenu expĂ©rimental, dans les phases initiales, au contraire, la forme et le contenu, câest-Ă -dire la coordination et les actions coordonnĂ©es, constituent un seul tout, dont les interdĂ©pendances sont rĂ©vĂ©latrices quant Ă la nature de la pensĂ©e physique. Dâune part, en effet, avant toute mathĂ©matisation explicite de la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle, lâexpĂ©rience physique suppose Ă elle seule une structuration logique des actions dont cette expĂ©rience procĂšde : or, cette structuration prend alors la forme de « groupements » câest-Ă -dire de compositions rĂ©versibles qualitatives, non encore extensives ni mĂ©triques, et nous allons chercher Ă montrer que les premiĂšres formes de conservation Ă©manent de tels groupements, avant que ceux-ci se transforment en groupes par lâintroduction de la quantitĂ© mathĂ©matique. DĂ©jĂ sur ce plan logique ou prĂ©-mathĂ©matique, câest donc la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire et non pas lâidentification qui engendre les premiers invariants physiques. Dâautre part, les structures de groupements et de groupes Ă©tant caractĂ©ristiques des coordinations opĂ©ratoires du sujet, il faut alors admettre que lâexplication physique consiste Ă assimiler les transformations du rĂ©el aux opĂ©rations elles-mĂȘmes : or, cela est vrai, non pas seulement de lâidentitĂ© seule, mais encore, et au mĂȘme titre, de la variation comme telle, reconstruite en fonction des transformations inhĂ©rentes Ă toute composition logico-mathĂ©matique et conçue comme liĂ©e, par un lien nĂ©cessaire, aux invariants eux-mĂȘmes.
§ 1. Lâobjet physique et les coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction
Si la thĂšse qui prĂ©cĂšde est vraie, ce nâest pas sur le terrain des notions supĂ©rieures de conservation quâon pourra la dĂ©montrer le plus facilement, car les dĂ©ductions propres Ă la physique mathĂ©matique portent alors sur des relations dĂ©jĂ Ă©laborĂ©es Ă un haut degrĂ©, dont seul le systĂšme dâensemble (câest-Ă -dire la « thĂ©orie » considĂ©rĂ©e) est mis en confrontation avec lâexpĂ©rience pour ĂȘtre acceptĂ© ou rejetĂ© en bloc. Câest au contraire dans la zone de prise de contact Ă©lĂ©mentaire entre lâesprit et le rĂ©el, câest-Ă -dire au cours de la formation des notions les plus simples quâil sâagit de dĂ©celer comment procĂšde la construction corrĂ©lative des invariants et des lois de variations.
Il est Ă cet Ă©gard, une premiĂšre forme dâinvariant physique, dont Ă. Meyerson a souvent soulignĂ© la parentĂ© profonde avec les notions de conservation construites par la pensĂ©e scientifique : câest le schĂšme de lâobjet permanent, qui se constitue dĂ©jĂ sur le terrain de lâaction sensori-motrice, antĂ©rieure Ă la reprĂ©sentation conceptuelle. En effet, ce schĂšme de lâobjet, principe de solidification de cet univers pratique et perceptif qui est celui du sens commun et de la science macroscopique elle-mĂȘme, soulĂšve Ă lui seul tous les problĂšmes dont nous aurons Ă nous occuper Ă propos des invariants plus raffinĂ©s. Dâune part, si physique que soit la notion de lâobjet extĂ©rieur, substrat substantiel de toutes les qualitĂ©s perçues dans le monde sensible et que le physicien Ă©tudiera une Ă une quantitativement, sa constitution implique dâemblĂ©e lâintervention de coordinations de type logico-mathĂ©matique, puisque lâobjet demeure identique Ă lui-mĂȘme, puisquâil est localisĂ© dans lâespace et surtout que son Ă©laboration se rattache de trĂšs prĂšs Ă celle du groupe pratique des dĂ©placements invoquĂ©s par H. PoincarĂ© comme racine de lâespace entier lui-mĂȘme. Dâautre part, si liĂ© quâil soit aux mĂ©canismes perceptifs, et notamment aux « constances » de la couleur, de la grandeur et de la forme, lâobjet physique suppose surtout des actions, telle lâaction de retrouver, et pose ainsi la question des rapports entre la sensation et lâacte, donc entre lâidentification directe et la composition opĂ©ratoire (dont la rĂ©versibilitĂ© et lâassociativitĂ© pratiques interviennent justement dans les retours et les dĂ©tours propres au groupe des dĂ©placements empiriques). La formation de lâobjet permanent soulĂšve donc dâemblĂ©e Ă la fois le problĂšme des rapports entre les actions physiques et la coordination logico-mathĂ©matique, ainsi que celui du mode de constitution des invariants physiques.
Or, le grand intĂ©rĂȘt de cette notion de lâobjet matĂ©riel, prĂ©cisĂ©ment Ă cause de son caractĂšre Ă©lĂ©mentaire, est de montrer de la maniĂšre la plus claire que, si haut que lâon remonte vers la source des actions et intuitions physiques, elles ne se prĂ©sentent jamais Ă lâĂ©tat indĂ©pendant par rapport aux coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction, câest-Ă -dire aux sources de la coordination logico-mathĂ©matique. Il nây a pas, dâun cĂŽtĂ©, des schĂšmes spatiaux ou des schĂšmes de caractĂšre logico-numĂ©rique (Ă©quivalents pratiques de la classe, de la relation ou de la quantitĂ© numĂ©rique) et, dâun autre cĂŽtĂ©, des qualitĂ©s physiques ou sensibles (couleur, rĂ©sistance, poids, etc.), mais les actions qui aboutissent Ă individualiser ces qualitĂ©s physiques ne sont possibles, dĂšs le dĂ©part, que reliĂ©es les unes aux autres par un minimum de coordination, laquelle est dĂ©jĂ de nature logico-mathĂ©matique. Lâanalyse de la notion dâobjet fournit donc bien la clef de celle des notions ultĂ©rieures de conservation, comme le voulait Ă. Meyerson, mais peut-ĂȘtre bien en un autre sens que ne le supposait cet auteur.
Prenons comme exemple la qualitĂ© physique de couleur. Chacun sait que lâobjet est perçu selon une couleur relativement constante : une feuille de papier blanche est encore blanche Ă lâombre et un gris clair est encore gris en pleine lumiĂšre. Nous percevons ainsi lâalbedo ou pouvoir invariant de rĂ©flexion de lâobjet et non pas la lumiĂšre rĂ©flĂ©chie sur lui. De plus, cette propriĂ©tĂ© perceptive est spĂ©ciale Ă lâobjet. En une ingĂ©nieuse expĂ©rience, Kardos a, en effet, montré 1 que les couleurs de « fond » ne sont pas constantes : ainsi une feuille de papier grise nâest dotĂ©e dâune couleur constante que si lâon en voit les bords, tandis que, si ceux-ci sont cachĂ©s et que lâon perçoive la feuille grise Ă travers une ouverture pratiquĂ©e dans un Ă©cran (donc Ă titre de « fond » neutre), ce gris nâest plus constant faute dâĂȘtre attribuĂ© Ă un objet dĂ©limitable. Or, loin de parler en faveur dâune interprĂ©tation Ă©pistĂ©mologique de lâobjet fondĂ©e sur les « sensations » et sur des rapports de simple identification entre elles, de tels faits mettent au contraire en Ă©vidence le rĂŽle de lâaction et des coordinations actives. Dâune part, PiĂ©ron 2 a bien soulignĂ© le rĂŽle fonctionnel de la perception de lâalbedo, laquelle est un moyen dâindividualisation des objets, par opposition Ă lâindividualisation des couleurs comme telles : il sâagit donc dâun procĂ©dĂ© pratique Ă buts utilitaires et, ici comme toujours, la perception est un indice au service de lâaction, et non pas une prise de possession du donnĂ© immĂ©diat. Dâautre part, le mĂ©canisme causal (donc le « comment », par opposition au « pourquoi » fonctionnel) de cette constance des couleurs est Ă chercher dans des rĂ©gulations perceptives, qui, sans atteindre le niveau opĂ©ratoire, annoncent cependant lâopĂ©ration et impliquent dĂ©jĂ une coordination Ă©lĂ©mentaire dans laquelle interviennent des facteurs apparentĂ©s Ă la coordination logico-mathĂ©matique. Hering attribuait cette constance Ă des rĂ©gulations physiologiques trop simples (ajustement de la pupille Ă lâĂ©clairement et de la sensibilitĂ© rĂ©tinienne Ă la lumiĂšre), mais Katz a montrĂ© quâil y avait disproportion quantitative entre ces mĂ©canismes et les quantitĂ©s de lumiĂšre en jeu. Dâautre part, lâexplication de Hering nâexplique pas la non-constance des couleurs de « fond ». La thĂ©orie de la Gestalt a invoquĂ© des lois permanentes dâorganisation, mais la constance des couleurs Ă©volue avec lâĂąge jusque vers 10-11 ans (Beyrl). Il ne reste donc quâĂ admettre lâintervention de rĂ©gulations actives (consistant p. ex. en dĂ©placements virtuels de lâobjet comme câest le cas dans la constance de la forme, et en mises en relation de sa couleur avec celles de lâenvironnement).
La perception des couleurs constantes de lâobjet est donc elle-mĂȘme liĂ©e Ă un systĂšme dâactions. Quant Ă la perception du poids, on connaĂźt assez le rĂŽle quây jouent les anticipations motrices : un objet volumineux, mais peu lourd, est perçu plus lĂ©ger quâil nâest en rĂ©alitĂ© parce quâon prĂ©voit une proportionnalitĂ© entre le poids et le volume, et que cette fausse prĂ©vision engendre une illusion de contraste, etc. Mais, surtout, les constances de la grandeur et de la forme perceptives de lâobjet loin dâĂȘtre donnĂ©es en fonction de lois dâorganisation purement rĂ©ceptives, Ă©voluent avec lâĂąge et reposent sur un jeu de rĂ©gulations et dâanticipations dans lequel interviennent des Ă©lĂ©ments dâaction (transports perceptivo-moteurs, etc.) 3. Bref, en aucune de ses propriĂ©tĂ©s perceptives, lâobjet nâest le produit de pures « sensations », fusionnĂ©es entre elles par identifications directes, et, dĂšs la perception des objets, interviennent des actions (spĂ©cifiquement physiques) ainsi que des coordinations rĂ©gulatrices impliquant le mouvement, lâespace et un systĂšme de comparaisons effectives ou virtuelles, câest-Ă -dire des Ă©lĂ©ments logico-mathĂ©matiques.
Comment donc sâexplique la formation du schĂšme de lâobjet et quelles sont, en ce qui le concerne, les rapports entre lâaction physique, câest-Ă -dire gĂ©nĂ©ratrice de perceptions qualitatives spĂ©cialisĂ©es, et la coordination logico-mathĂ©matique, câest-Ă -dire la coordination gĂ©nĂ©rale des actions ? Le problĂšme se centre sur le caractĂšre « substantiel » de ce schĂšme. Lâobjet nâest pas seulement, en effet, un faisceau de qualitĂ©s rendues constantes grĂące aux rĂ©gulations perceptivo-motrices : il est surtout le substrat de ces qualitĂ©s, câest-Ă -dire une « substance » conçue comme continuant dâexister en dehors mĂȘme de tout champ perceptif. Or, ce caractĂšre de substantialitĂ© se construit prĂ©cisĂ©ment en mĂȘme temps que les constances perceptives, et câest Ă son sujet que le rĂŽle des actions et de leur coordination est le plus Ă©vident 4 : cette coordination nâest autre que le « groupe » pratique des dĂ©placements, tandis que les actions ainsi coordonnĂ©es sont prĂ©cisĂ©ment les actions accommodĂ©es aux qualitĂ©s physiques de couleur, poids, etc., caractĂ©ristiques de chaque objet particulier.
Nous avons rappelĂ© Ă propos de la genĂšse de lâespace (voir chap. II § 5), comment H. PoincarĂ© attribuait la distinction entre les rapports gĂ©omĂ©triques et les rapports physiques Ă une opposition jugĂ©e Ă©lĂ©mentaire entre les changements de position et les changements dâĂ©tats : les premiers, pouvant ĂȘtre annulĂ©s par des dĂ©placements corrĂ©latifs du corps propre, sont en effet rĂ©versibles, tandis que les seconds demeurent irrĂ©versibles faute de pouvoir ĂȘtre corrigĂ©s par les mouvements de nos membres et de nos organes sensoriels. Cette thĂšse, si suggestive en sa simplicitĂ©, rĂ©soudrait Ă elle seule, si elle Ă©tait vraie dĂšs les stades primitifs, tous les problĂšmes que nous nous posons ici : les changements de position, intĂ©ressant simultanĂ©ment les mouvements de lâobjet et ceux du sujet, constitueraient Ă la fois lâespace physique des objets extĂ©rieurs, et lâespace gĂ©omĂ©trique des coordinations de lâaction propre, ce dernier Ă©tant la condition nĂ©cessaire de la construction du premier ; dâautre part, en lâabsence de tout changement dâĂ©tat, lâobjet devrait sa permanence Ă sa situation dâinvariant du groupe des dĂ©placements extĂ©rieurs ou physiques, tandis quâil varierait en fonction des changements dâĂ©tat en attendant que de nouveaux invariants de poids, de masse, etc., soient reconnus au sein de ces changements eux-mĂȘmes (et que ces derniers finissent par se rĂ©duire Ă leur tour Ă des simples mouvements, mais dâĂ©chelle infĂ©rieure).
Mais il est psychologiquement inexact que les changements de position soient diffĂ©renciĂ©s des changements dâĂ©tat en vertu dâune distinction premiĂšre, donnĂ©e dĂšs les perceptions et les mouvements les plus Ă©lĂ©mentaires. En rĂ©alitĂ©, la thĂšse de PoincarĂ© suppose la notion dâobjet et nâen explique pas la construction : distinguer un changement de position dâun changement dâĂ©tat, en parvenant Ă annuler le premier par un dĂ©placement corrĂ©latif du corps propre, câest, en effet, sâavĂ©rer simultanĂ©ment capable dâassurer lâidentitĂ© du mobile extĂ©rieur et de diffĂ©rencier son mouvement de ceux du corps propre. Ă supposer un sujet qui retrouve sans cesse ou ne quitte pas des yeux un objet en mouvement, mais sans avoir conscience de dĂ©placer son regard et sans attribuer Ă cet objet la valeur dâun mobile se mouvant par rapport Ă dâautres : alors ce sujet percevrait tout le fond, sur lequel se dĂ©tache le mobile, comme Ă©tant lui-mĂȘme en transformation et selon le mode des changements dâĂ©tats. En rĂ©alitĂ©, le bĂ©bĂ© commence par ĂȘtre incapable de distinguer ses propres mouvements par rapport Ă ceux des objets, de mettre en relation le mouvement dâun objet avec un systĂšme de rĂ©fĂ©rence immobile, et dâassurer son identitĂ© au mobile ; tout changement de position lui apparaĂźt ainsi, au dĂ©but, comme un changement dâĂ©tat et le problĂšme se pose dans les termes suivants bien diffĂ©rents de ceux de Poincaré : comment se construiront simultanĂ©ment la permanence de lâobjet mobile, le groupe de ses dĂ©placements physiques et le groupe des dĂ©placements propres ?
Le grand intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique de la construction de lâobjet est Ă cet Ă©gard, de montrer lâintime union des actions particuliĂšres, sources de la connaissance physique et de leurs coordinations, sources de la connaissance logico-mathĂ©matique. Dâune part, le nourrisson exerce sur les choses une sĂ©rie dâactivitĂ©s qui lui permettent de dĂ©couvrir et de diffĂ©rencier leurs qualitĂ©s perceptives : il les regarde en les suivant des yeux, les Ă©coute en cherchant Ă lier les sons aux tableaux visuels, les palpe, les frotte, les secoue, les soulĂšve, etc. Câest Ă propos seulement de ces actions que sâorganisent les diverses donnĂ©es perceptives : rĂ©sistance, duretĂ© ou Ă©lasticitĂ©, poids, couleur et son, etc., mais ces perceptions de caractĂšres physiques sont loin de suffire Ă constituer seules un schĂšme de substance ou de corps, câest-Ă -dire dâobjet permanent. Dâautre part, ces actions ne peuvent sâeffectuer quâen se coordonnant entre elles : non seulement un tableau visuel, sonore, tactile, etc., ne peut ĂȘtre perçu quâen fonction dâautres tableaux de mĂȘme caractĂšre, simultanĂ©s ou antĂ©rieurs, ce qui revient Ă affirmer la dĂ©pendance de chaque action par rapport aux prĂ©cĂ©dentes, mais encore les divers champs sont coordonnĂ©s entre eux grĂące Ă des coordinations entre les schĂšmes dâactions eux-mĂȘmes (ainsi lâaudition est assez rapidement reliĂ©e Ă la vision, la vision et la prĂ©hension se coordonnent entre elles vers 4-5 mois, etc.). Or, ces coordinations, dont il est essentiel de comprendre quâil ne sâagit pas dâ« associations » entre « sensations », mais bien dâassimilations ou dâintĂ©grations des actions elles-mĂȘmes les unes dans les autres (p. ex. prendre ce qui est regardĂ© ou regarder ce qui est saisi, etc.), constituent prĂ©cisĂ©ment le point de dĂ©part des structurations spatiales et du schĂ©matisme dâoĂč procĂšderont les classes, les relations et les nombres : câest ainsi quâaux espaces hĂ©tĂ©rogĂšnes du dĂ©but (buccal, tactile, visuel, sonore, etc.), succĂšdent, avec la coordination des actions, des espaces englobant plusieurs champs perceptifs et moteurs Ă la fois ; dâautre part, la coordination des mouvements successifs, les uns servant de moyens et les autres atteignant les buts perceptifs dĂ©sirĂ©s, constitue le point de dĂ©part des mises en relations, câest-Ă -dire des structures logiques et prĂ©numĂ©riques (voir chap. III § 7).
Bref, dĂšs le point de dĂ©part de lâactivitĂ© sensori-motrice, les actions particuliĂšres, qui donnent lieu aux premiĂšres connaissances physiques impliquent une coordination entre elles, et cette coordination, constitue la premiĂšre forme de ce que seront les liaisons logico-mathĂ©matiques, en particulier spatiales. Inversement, il ne saurait y avoir, sur le plan de lâaction, de coordination gĂ©nĂ©rale sans actions particuliĂšres Ă coordonner. Il y a donc dĂšs le principe union du physique et du logico-mathĂ©matique, non pas sous la forme de deux rĂ©alitĂ©s dâabord indĂ©pendantes qui entreraient en contact, mais sous la forme de deux aspects Ă la fois indissociables et irrĂ©ductibles de la mĂȘme totalitĂ© active. Or, câest prĂ©cisĂ©ment cette connexion sui generis qui explique la formation du schĂšme des objets permanents : dans lâexacte mesure oĂč les actions particuliĂšres exercĂ©es sur les choses sont coordonnĂ©es entre elles, ces coordinations propres au sujet agissant sur le rĂ©el vont, en effet, engendrer simultanĂ©ment le groupe pratique des dĂ©placements, lâinvariant de groupe quâest lâobjet permanent et les rĂ©gulations permettant dâattribuer Ă cet objet certaines qualitĂ©s perceptives rendues ainsi constantes (au sens des constances de la couleur, de la grandeur, etc.).
La meilleure preuve que les quatre processus de coordination des actions propres, de groupement des dĂ©placements externes, de constitution de lâobjet substantiel et de rĂ©gulation des constances perceptives, sont Ă©troitement solidaires, est quâon peut suivre pas Ă pas leurs progrĂšs corrĂ©latifs en fonction de la dĂ©centration graduelle des actions du sujet (au sens du passage de lâĂ©gocentrisme Ă la coordination englobant en retour le corps propre dans le systĂšme construit : voir chap. III). Au point de dĂ©part, il nây a pas de conduites se rapportant aux objets disparus, donc pas dâobjets permanents : p. ex. mĂȘme aprĂšs que le nourrisson ait appris Ă saisir ce quâil voit, il arrivera longtemps que, dĂ©plaçant dĂ©jĂ la main dans la direction dâun objet, il la retirera si lâon recouvre celui-ci dâun linge (alors quâil sait trĂšs bien enlever un linge posĂ© sur son visage) ; tout se passe comme si lâobjet, cessant dâĂȘtre visible, se rĂ©sorbait dans le linge, câest-Ă -dire comme si les changements de position Ă©taient conçus comme des changements dâĂ©tats. Il arrive bien que, ayant interrompu une action dĂ©jĂ en cours, le sujet la reprenne et sâattende ainsi Ă retrouver les objets en place, mais ce dĂ©but de permanence est prĂ©cisĂ©ment liĂ© Ă la continuation de lâaction propre, et non pas encore Ă des transformations imposĂ©es de lâextĂ©rieur. Dans la suite, lâenfant arrivera (vers 8-10 mois) Ă chercher lâobjet disparu derriĂšre des Ă©crans, mais chose trĂšs intĂ©ressante, sans tenir compte encore de la suite des dĂ©placements : ayant p. ex. trouvĂ© un objet sous un Ă©cran A, Ă sa gauche, le bĂ©bĂ© voyant de ses yeux lâobjet ĂȘtre placĂ© sous un Ă©cran B, Ă sa droite, retournera aussitĂŽt le chercher sous A ! Cette curieuse rĂ©action est doublement instructive : elle montre dâabord que lâobjet nâest pas encore individualisĂ©, mais fait toujours partie du contexte dâensemble de lâaction qui a rĂ©ussi (lâobjet X et lâĂ©cran A forment ainsi une sorte de totalitĂ© indivise, de mĂȘme quâon cherche par distraction ses lunettes dans leur Ă©tui juste aprĂšs les en avoir sorties) ; elle montre en second lieu que les dĂ©placements successifs du mobile ne sont pas encore « groupĂ©s » mais demeurent centrĂ©s en fonction de lâaction propre. Enfin, la coordination croissante des actions a pour effet de grouper les dĂ©placements en systĂšmes rĂ©versibles (retour) et associatifs (dĂ©tours) dâensemble, tels que le sujet, au lieu de rapporter Ă sa position et Ă son action les mouvements divers des mobiles, se situe au contraire lui-mĂȘme Ă titre dâĂ©lĂ©ment dans ce tout perceptif et moteur : câest alors, et alors seulement, que lâobjet se dĂ©tache de lâaction immĂ©diate pour devenir substance permanente, câest-Ă -dire un invariant susceptible dâĂȘtre retrouvĂ© en fonction Ă la fois de ses dĂ©placements et des mouvements du corps propre ; dâoĂč, du mĂȘme coup, les rĂ©gulations perceptives liĂ©es aux dĂ©placements virtuels et qui assurent les constances qualitatives de cet invariant substantiel, par une stabilisation corrĂ©lative du substrat et de ses qualitĂ©s.
Ainsi la construction de lâobjet permanent, premiĂšre forme de conservation matĂ©rielle, montre comment se prĂ©sente, dĂšs le dĂ©part, lâunion nĂ©cessaire des actions spĂ©cialisĂ©es, sources de connaissance physique, et des coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction, sources de connaissance logico-mathĂ©matique. En quoi des actions telles que de placer ou dĂ©placer, rĂ©unir ou dissocier, ordonner, substituer, etc., diffĂšrent-elles dâactions telles que de peser, pousser, regarder une couleur, repĂ©rer un son, ou mĂȘme retrouver lâobjectif particulier que lâon cherche ? Câest dâabord que les premiĂšres (comme nous lâavons vu au chap. I-III), tout en sâacquĂ©rant par lâexercice autant que par maturation, nâempruntent pas leurs caractĂšres aux objets : elles rĂ©sultent dâexpĂ©riences que le sujet fait sur ses propres mouvements, au moyen dâobjets quelconques, et aboutissent ainsi Ă structurer les actions propres autant que les donnĂ©es extĂ©rieures. Câest pourquoi ces actions les plus gĂ©nĂ©rales, au lieu dâabstraire leur structure de lâobjet, reviennent Ă ajouter au contraire Ă lâobjet des caractĂšres issus de lâactivitĂ© du sujet, et pourront un jour ĂȘtre exĂ©cutĂ©es rĂ©flexivement et « abstraitement » en lâabsence de toute application Ă des objets actuels. Par contre les actions de pousser ou de soupeser, etc., tout en Ă©tant aussi des actes (donc relatifs Ă©galement au sujet) aboutissent Ă une accommodation Ă certains caractĂšres particuliers de lâobjet (sa masse, son poids, etc.) et impliquent par consĂ©quent une expĂ©rience portant sur lâobjet ainsi quâune abstraction Ă partir de lâobjet. Mais surtout, dâautre part, et câest lĂ la diffĂ©rence qui nous intĂ©resse ici, les premiĂšres de ces actions interviennent nĂ©cessairement au sein des secondes, tandis que la rĂ©ciproque nâest pas vraie : pour pouvoir pousser un objet, le soupeser, Ă©valuer sa couleur, repĂ©rer le son quâil produit, le retrouver une fois cachĂ©, etc., etc., il faut coordonner des mouvements, assimiler ces actions Ă des schĂšmes antĂ©rieurs, sĂ©rier les Ă©lĂ©ments de la conduite en cours, en rĂ©unir certains et en dissocier dâautres, etc. Autrement dit, dĂšs lâaction sensori-motrice la plus Ă©lĂ©mentaire il faut une logique et une gĂ©omĂ©trie pour atteindre les qualitĂ©s physiques, tandis que si la coordination gĂ©nĂ©rale des actions suppose bien lâexistence dâactions particuliĂšres Ă coordonner, celles-ci peuvent ĂȘtre quelconques et nâinterviennent pas par leur spĂ©cificitĂ© dans le mĂ©canisme de la coordination.
Il serait donc faux de dire que lâobjet permanent doit son invariance, soit Ă lâapplication de schĂšmes logiques (identitĂ©) ou mathĂ©matiques (groupe des dĂ©placements) Ă des donnĂ©es physiques prĂ©alables, soit mĂȘme Ă une insertion des donnĂ©es physiques dans des schĂšmes logico-mathĂ©matiques prĂ©alables : ce sont les actions physiques, fournissant la connaissance des qualitĂ©s de lâobjet, qui aboutissent, en vertu de leur coordination mĂȘme, Ă attribuer ces qualitĂ©s Ă un substrat douĂ© de conservation ; et câest cette coordination, dĂ©butant simultanĂ©ment avec de telles actions spĂ©cialisĂ©es, qui constitue la racine des schĂšmes logico-mathĂ©matiques en jeu. En quoi consiste alors la coordination spĂ©cifique de la construction du schĂšme de lâobjet substantiel ? Il ne saurait sâagir dâidentification seule, puisque la notion dâobjet est relativement tardive et ne sâachĂšve quâavec la fermeture du groupe des dĂ©placements pratiques. Câest au contraire la rĂ©versibilitĂ©, propre Ă cette organisation des dĂ©placements, qui explique lâinvariance de lâobjet : les actions de retrouver deviennent constitutives dâun schĂšme de substance, Ă partir du moment oĂč elles sâorganisent en relation avec le groupe qualitatif des mouvements du sujet, et câest en fonction de ce groupe pratique que les dĂ©placements extĂ©rieurs du mobile sont eux-mĂȘmes groupĂ©s de maniĂšre Ă confĂ©rer Ă un tel mobile la qualitĂ© de pouvoir ĂȘtre retrouvé 5. Quant aux qualitĂ©s perceptives de couleur, grandeur, forme, etc., elles atteignent, grĂące au mĂȘme processus, une structure, non pas complĂštement rĂ©versible (car la perception ne rejoint jamais Ă cet Ă©gard le niveau de la motricitĂ©), mais stabilisĂ©e par des rĂ©gulations tendant vers la rĂ©versibilitĂ© propre aux mouvements. En conclusion, lâobjet permanent rĂ©sulte dâune solidification des qualitĂ©s physiques inhĂ©rente au mode de composition rĂ©versible des actions qui les diffĂ©rencient, et câest par correspondance avec la coordination des actions du sujet que lâobjet est ainsi insĂ©rĂ©, Ă titre dâinvariant, dans les systĂšmes des transformations perçues dans le rĂ©el.
§ 2. Les formes représentatives élémentaires de conservation
Les deux enseignements Ă tirer de la formation du schĂšme de lâobjet permanent sont donc lâintime connexion des coordinations logico-mathĂ©matiques avec les actions physiques, et le caractĂšre corrĂ©latif de la solidification du rĂ©el avec la dĂ©centration des actions du sujet. Mais, si ces choses sont dĂ©jĂ claires sur le plan sensori-moteur, il va de soi que seule une analyse portant sur les formes reprĂ©sentatives de conservation permettra dâentrer dans le dĂ©tail, et notamment de reconnaĂźtre avec quelque prĂ©cision les parts respectives de lâidentification et de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire dans la constitution des invariants.
Lorsque dĂ©bute la pensĂ©e, avec le langage et lâimage mentale, le schĂšme de lâobjet substantiel pratique, ou objet dâaction, est donc achevĂ©, du moins en ce qui concerne lâespace proche. Mais ce nâest pas Ă dire que ce schĂšme soit aussitĂŽt gĂ©nĂ©ralisĂ© par la reprĂ©sentation naissante Ă toutes les situations dĂ©passant cette utilisation de lâentourage spatial du sujet. Il faut, en particulier, distinguer deux situations dans lesquelles une nouvelle construction, analogue Ă celle de lâobjet pratique, va ĂȘtre nĂ©cessaire et ce ne sera quâune fois ces reconstructions achevĂ©es que lâon pourra parler de substance physique au sens gĂ©nĂ©ral du terme, câest-Ă -dire susceptible dâune sorte de conservation Ă©lĂ©mentaire de la matiĂšre. La premiĂšre de ces situations est celle des objets lointains (dans le temps et dans lâespace) et la seconde celle des objets composĂ©s, formĂ©s de parties plus ou moins mobiles les unes par rapport aux autres. La deuxiĂšme de ces situations ne peut ĂȘtre Ă©tudiĂ©e quâexpĂ©rimentalement, chez lâenfant, tandis que la premiĂšre peut ĂȘtre analysĂ©e par simple observation, chez lâenfant et chez le « primitif ».
En ce qui concerne les objets lointains, il est facile dâĂ©tablir que lâenfant de 2 Ă 4 ans nâattribue pas encore de forme constante aux montagnes, en se promenant : les montagnes grandissent et rapetissent, certaines arĂȘtes se rĂ©sorbent, puis ressortent, etc. Ă la maniĂšre des objets manipulĂ©s vers 5-8 mois par le bĂ©bĂ© (p. ex. dâun biberon que le nourrisson sucera Ă lâenvers, faute de comprendre, au cours dâune rotation visible prĂ©alable, que la tĂ©tine a passĂ© de lâautre cĂŽtĂ©). De mĂȘme le sujet nâest pas certain de lâidentitĂ© de la lune, de certains animaux, de certains personnages mĂȘmes, qui sont Ă la fois un et plusieurs et dont les diverses manifestations « participent » les unes des autres Ă mi-chemin du gĂ©nĂ©rique et de lâindividuel 6. Câest Ă ce mode de « prĂ©concept », intermĂ©diaire entre le gĂ©nĂ©ral et le singulier, quâil faut sans doute rapporter lâaspect logique des « participations » que L. LĂ©vy-Bruhl a dĂ©crites chez les primitifs ; mais, chez ces derniers, la participation se double dâun aspect collectif et mystique.
Le problĂšme de lâobjet composĂ© est plus intĂ©ressant, du point de vue physique, car il permet dâanalyser le mĂ©canisme mĂȘme de la formation des schĂšmes de conservation. Soit, p. ex., une boulette de pĂąte Ă modeler que lâon peut Ă©tirer en boudin, aplatir en galette, etc. ou sectionner en morceaux divers. La question posĂ©e au sujet consiste Ă dĂ©cider si lâobjet ainsi transformĂ© (ou lâensemble de ses morceaux) contiendra la mĂȘme quantitĂ© de matiĂšre que la boulette initiale (ou le mĂȘme poids, etc., mais limitons-nous pour lâinstant Ă la conservation de la matiĂšre seule). On voit dâemblĂ©e que ce problĂšme prolonge logiquement celui de la permanence de lâobjet pratique lui-mĂȘme, Ă cette seule complication prĂšs quâil porte non plus simplement sur la conservation de lâobjet total, mais sur celle de ses parties, que celles-ci soient sectionnĂ©es ou quâelles demeurent continues et soient seulement dĂ©placĂ©es les unes par rapport aux autres, avec changement de forme de lâensemble. On voit aussitĂŽt, Ă©galement, que si la permanence de lâobjet pratique peut ĂȘtre construite par lâaction effective, la conservation de la boulette en tant quâobjet composĂ©, ne peut ĂȘtre assurĂ©e que par la pensĂ©e, câest-Ă -dire par des intuitions intĂ©riorisant les actions ou par des opĂ©rations proprement dites.
Le problĂšme est alors dâĂ©tablir si la conservation surgit dĂšs les dĂ©buts intuitifs de la pensĂ©e, donc dĂšs que la reprĂ©sentation sera capable de dĂ©passer lâaction immĂ©diate, ou si, sur le plan des actions mentalisĂ©es ou intĂ©riorisĂ©es, comme sur celui de lâaction sensori-motrice, la conservation suppose un systĂšme de compositions rĂ©versibles (ce qui, dans la pensĂ©e, Ă©quivaut Ă un jeu dâopĂ©rations rĂ©glĂ©es et non pas seulement dâintuitions reprĂ©sentatives). On sait assez comment Ă. Meyerson a voulu expliquer les notions de conservation par un accord entre lâexpĂ©rience dâune part, et une anticipation de la raison, dâautre part, se manifestant par une exigence dâidentification. Si tel Ă©tait le cas, il faudrait sâattendre Ă ce que les plus simples des notions de conservation, comme lâinvariance de la quantitĂ© de matiĂšre lors des variations de forme de lâobjet composĂ©, se constituent sitĂŽt que lâexpĂ©rience fournira Ă la pensĂ©e les Ă©lĂ©ments dâune identification possible, donc dĂšs les dĂ©buts de la reprĂ©sentation intuitive.
Or, de mĂȘme que la notion de lâobjet permanent rĂ©sulte, sur le plan sensori-moteur, de la composition rĂ©versible des dĂ©placements organisĂ©s en un groupe pratique, et non pas dâune simple identification entrant en jeu dĂšs la perception des manifestations successives de lâobjet, de mĂȘme la conservation de la matiĂšre lors des dĂ©formations ou de sectionnement de la boulette dâargile est le produit dâun groupement opĂ©ratoire, dâabord simplement qualitatif (au sens intensif et non pas mathĂ©matique), et non pas dâune identification directe. Bien plus, il est facile dâĂ©tablir que celle-ci, lorsquâelle apparaĂźt, constitue le rĂ©sultat et non pas le moteur du systĂšme des opĂ©rations en jeu, dont le principe est la composition rĂ©versible et non pas la simple identitĂ©.
En effet, durant toute la pĂ©riode dâintuition prĂ©-opĂ©ratoire, câest-Ă -dire jusque vers 7-8 ans en moyenne, le boudin, prĂ©sente, selon lâenfant, moins de matiĂšre que la boule dont il est issu, parce quâil est devenu plus mince, ou au contraire davantage parce quâil sâest allongĂ©. La boulette sectionnĂ©e perd Ă©galement de la matiĂšre, parce quâelle est en morceaux, ou bien elle en gagne parce que le nombre des unitĂ©s augmente, (mĂȘmes rĂ©actions lorsquâil sâagit dâune plaque de chocolat fractionnĂ©e !). Les rĂ©ponses varient donc en leur contenu mais le principe en demeure constant : la quantitĂ© de matiĂšre a varié 7. Il en est exactement de mĂȘme lorsquâil sâagit de liquides, transvasĂ©s dâun bocal Ă lâautre : tout changement de forme des rĂ©cipients entraĂźne une non-conservation de la quantitĂ© de liquide Ă boire 8. NĂ©anmoins, quâil sâagisse de ces liquides ou de la quantitĂ© dâargile Ă modeler, chacun des sujets sait bien que lâon a rien enlevĂ© ni ajoutĂ© au cours du changement de forme, puisque lui-mĂȘme se charge de la transformation ou du transvasement : mais cette identification possible le laisse indiffĂ©rent en prĂ©sence des modifications perceptives, quâil centre sur lâune ou lâautre des relations en jeu sans composition complĂšte des rapports.
Au niveau des opĂ©rations concrĂštes (7-8 ans), au contraire, la conservation est affirmĂ©e dans tous les cas, aprĂšs une Ă©tape intermĂ©diaire oĂč elle est seulement supposĂ©e (mais sans certitude) pour les petites transformations, et niĂ©e pour les grandes. Or, chose trĂšs intĂ©ressante et qui indique dâemblĂ©e lâintervention de la dĂ©duction, cette invariance de la quantitĂ© de matiĂšre, en mĂȘme temps quâelle est gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă toutes les transformations de la boulette ou du liquide, est sentie Ă©galement comme nĂ©cessaire et Ă©vidente ; mais cette nĂ©cessitĂ© et cette Ă©vidence sâimposent ainsi au terme de lâĂ©volution considĂ©rĂ©e, et non point Ă son dĂ©part ! Que sâest-il donc passĂ© entre la non-conservation propre Ă lâintuition et cette conservation nĂ©cessaire, et quel est le mĂ©canisme des opĂ©rations en jeu dans la constitution dâun tel invariant Ă la fois physique et dĂ©ductif ?
Câest ici quâil convient de serrer de prĂšs les termes du problĂšme et de nous mĂ©fier de toutes les formules en cours, parce quâelles sont fondĂ©es sur lâanalyse dâinvariants de niveau bien supĂ©rieur, dans la structure desquels il est relativement aisĂ© â et par consĂ©quent dangereusement tentant â de sĂ©parer une forme mathĂ©matique (groupe, etc.) ou logique (identitĂ©, etc.), dâun cĂŽtĂ©, et un contenu expĂ©rimental ou physique, de lâautre. Or, dans le cas dont nous nous occupons maintenant, il sâagit dâune forme de conservation prĂ©sentant dĂ©jĂ le double aspect typique de tous les invariants ultĂ©rieurs, câest-Ă -dire un contenu matĂ©riel liĂ© Ă lâexpĂ©rience et une forme dĂ©ductive sentie comme nĂ©cessaire ou rationnellement Ă©vidente, et cependant elle se constitue Ă un niveau mental oĂč nâexiste encore ni calcul mathĂ©matique ni logique formelle ! Nous nous trouvons donc en prĂ©sence dâun systĂšme opĂ©ratoire particuliĂšrement Ă©lĂ©mentaire et facile Ă analyser, et cependant situĂ© Ă la source de la pensĂ©e physique : en effet, sans nĂ©cessiter une dĂ©finition prĂ©alable prĂ©cise de la masse, la conservation de la matiĂšre au travers des changements de forme de lâobjet est assurĂ©ment aussi indispensable Ă tout raisonnement macrophysique que la conservation des ensembles ou des nombres lâest au raisonnement mathĂ©matique.
Or, dans le cas de ce premier invariant propre Ă la pensĂ©e reprĂ©sentative comme dans celui de lâinvariant sensori-moteur constituĂ© par lâobjet pratique permanent, le contenu expĂ©rimental et la forme logico-mathĂ©matique sâorganisent simultanĂ©ment et non pas par « application » de la seconde au premier, et sâorganisent selon un schĂšme de composition rĂ©versible, et non pas par simple identification du divers. Autrement dit, on est Ă nouveau en prĂ©sence dâune coordination dâactions, ces actions constituant le contenu physique ou expĂ©rimental de la structure en jeu et leur coordination en constituant la forme logico-mathĂ©matique ; mais, Ă la diffĂ©rence du schĂšme sensori-moteur de lâobjet permanent, cette coordination tend Ă sâintĂ©rioriser en schĂšmes rĂ©flexifs, tandis que les actions coordonnĂ©es sâextĂ©riorisent en accommodations expĂ©rimentales (anticipations, etc.). Il y a donc progrĂšs dans lâintĂ©riorisation et lâextĂ©riorisation complĂ©mentaires des opĂ©rations (cf. chap. IV), mais ce double processus prend racine en un jeu de coordination dâactions comme dans le cas de lâobjet permanent. Seulement, comme de telles coordinations ne sauraient se constituer sans actions particuliĂšres Ă coordonner, et que celles-ci ne sauraient se succĂ©der sans coordinations, lâaspect logico-mathĂ©matique ou dĂ©ductif de lâinvariant en question et son aspect physique ou expĂ©rimental sont donc indissociables, quoiquâirrĂ©ductibles lâun Ă lâautre.
Notons dâabord que lâexpĂ©rience Ă elle seule ne peut, de toute Ă©vidence, renseigner lâenfant sur la conservation de la quantitĂ© de matiĂšre. Dâune part, le sujet ne cherche aucun contrĂŽle expĂ©rimental Ă ses affirmations et ne procĂšde Ă aucune mesure, ni au niveau oĂč il nie la conservation ni Ă partir du moment oĂč il lâaffirme. Dâautre part, on ne voit pas ce quâil mesurerait, puisquâil sâexprime, non pas en termes de poids ni de volume (invariants dont la constitution est bien ultĂ©rieure), mais en langage de substance, câest-Ă -dire dâune notion vide de caractĂšres dĂ©finis et nâayant encore avec les autres aspects de la masse quâune assez lointaine parentĂ©. Si lâexpĂ©rience sâaccorde avec la conservation en jeu, elle ne saurait donc la fonder.
Voyons alors les motifs invoquĂ©s en fait par les sujets. Il sâen prĂ©sente trois types diffĂ©rents, dâailleurs communs Ă toutes les formes spontanĂ©es de conservation, mais dont les rĂŽles respectifs sont distincts et aisĂ©s Ă caractĂ©riser.
Le premier argument est fondĂ© sur lâidentité : on nâa rien ĂŽtĂ© ni rien ajoutĂ©, dit lâenfant, donc la matiĂšre sâest conservĂ©e malgrĂ© les changements de forme ou les fractionnements. Câest donc lâidentification meyersonienne, Ă lâĂ©tat le plus pur et le plus ingĂ©nu, mais elle ne constitue pas le vrai mobile du raisonnement, car son apparition soudaine soulĂšve, on le voit dâemblĂ©e, un problĂšme que lâidentification Ă elle seule ne saurait rĂ©soudre : pourquoi ce jugement dâidentitĂ© surgit-il seulement Ă un Ăąge donnĂ©, et parfois trĂšs brusquement, alors que les sujets plus jeunes savaient tout aussi bien quâon a rien enlevĂ© ni ajouté ? Comment donc expliquer que, chez les petits, la non-conservation soit admise malgrĂ© lâidentitĂ© reconnue des donnĂ©es, et que, vers 7 ou 8 ans la conservation soit affirmĂ©e Ă cause de cette identité ? Câest assurĂ©ment quâil intervient autre chose, et que lâidentification est alors Ă concevoir comme un rĂ©sultat ou comme une partie du processus opĂ©ratoire dâensemble (comme le produit des opĂ©rations directes et inverses) et non pas comme le moteur lui-mĂȘme du raisonnement.
Le deuxiĂšme argument invoquĂ© par les sujets est beaucoup plus rĂ©vĂ©lateur de la nature de ce processus dâensemble : câest la rĂ©versibilitĂ© des actions en jeu. « Vous avez (ou jâai) allongĂ© la boulette : on peut alors la remettre comme elle Ă©tait avant », dit le sujet. Ou encore : « Vous avez coupé : il nây a quâĂ recoller les morceaux ! ». Or, cet appel Ă la rĂ©versibilitĂ© nous apprend deux choses. En premier lieu, il se rĂ©fĂšre Ă des actions rĂ©elles et physiques, qui ont Ă©tĂ© effectuĂ©es sur lâobjet : lâĂ©tirer, lâaplatir, le mettre en boule ; le couper, etc. Notons, Ă cet Ă©gard que lâargument fondĂ© sur lâidentitĂ© sâexprimait lui aussi en termes dâaction : on nâa rien « enlevé » ni « ajouté ». Mais il sâagissait dâactions non effectuĂ©es, ce qui montre assez que lâidentitĂ© en question se rapportait Ă ce que lâon appelle lâ« opĂ©ration identique », en langage de groupe, câest-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment Ă des opĂ©rations ou actions nulles. Au contraire, dans le cas de la rĂ©versibilitĂ©, le sujet se rĂ©fĂšre Ă des actions effectives, mais se dĂ©roulant en sens direct (+) ou inverse (â). Or, ce sont prĂ©cisĂ©ment ces actions, en tant quâactions proprement dites, qui fournissent au sujet la connaissance de ce quâil appelle matiĂšre : la substance est ce quâon peut ajouter, enlever, changer de forme, sectionner ou remettre en bloc, etc. ; et sa conservation se traduit par une action Ă©galement, qui consiste Ă retrouver, donc Ă localiser, etc. (quant aux propriĂ©tĂ©s de la matiĂšre, sa rĂ©sistance, son poids, etc., elles sont naturellement relatives aussi aux actions de presser, lever ou soupeser, etc. ; seulement leur solidification en invariants ne sâeffectue que plus tard, nous verrons pourquoi dans ce qui suit). Mais, en second lieu, lâappel Ă la rĂ©versibilitĂ© montre que les actions en jeu, au lieu de demeurer relativement incoordonnĂ©es comme au niveau prĂ©opĂ©ratoire (relativement, car elles sont dĂ©jĂ en partie liĂ©es entre elles grĂące aux rĂ©gulations intuitives dont nous allons reparler) sont dorĂ©navant coordonnĂ©es sur le modĂšle des groupements dâopĂ©rations, comportant des opĂ©rations directes, inverses, nulles, et la possibilitĂ© de toutes les composer entre elles de façon associative. Or, on voit dâemblĂ©e que cette composition rĂ©versible et associative nâest pas rajoutĂ©e du dehors aux actions physiques prĂ©cĂ©dentes : elle en constitue sans plus la coordination interne progressive, sans intervention extĂ©rieure de rapports mathĂ©matiques ou de la logique formelle.
Le troisiĂšme argument invoquĂ© par les sujets semble au contraire en appeler Ă de tels rapports ; lâenfant dira que le boudin a gagnĂ© en longueur, sur la boulette initiale, ce quâil a perdu en largeur, et que la quantitĂ© est donc restĂ©e Ă©gale ; ou bien que, sectionnĂ© de plus en plus, lâobjet gagne en nombre de morceaux ce que ceux-ci perdent en grandeur, etc. Autrement dit, lâobjet total est formĂ© dâun ensemble de parties (addition partitive) ou de relations (multiplication logique des relations) et toute dĂ©formation ou tout sectionnement laisse invariante la totalitĂ© Ă cause du groupement mĂȘme de ces parties ou de ces rapports : ce groupement permet, en effet, de mettre en Ă©vidence les compensations qui sâĂ©tablissent nĂ©cessairement entre modifications de sens inverse. Seulement, il est clair que ce troisiĂšme type dâargumentation prolonge simplement le second : la connaissance des relations et des parties en jeu ne rĂ©sulte pas ici dâune simple lecture perceptive, sans quoi le sujet nâarriverait pas Ă considĂ©rer comme nĂ©cessaire, faute de mesures, la compensation de leurs transformations respectives ; cette connaissance rĂ©sulte directement des actions de dĂ©formation (Ă©tirement, etc.) et de sectionnement. La seule diffĂ©rence entre cette troisiĂšme argumentation et la seconde consiste en ce que la troisiĂšme porte sur la composition rĂ©versible du rĂ©sultat des actions, et la seconde sur la composition des actions elles-mĂȘmes, mais, dans les deux cas, il sâagit de compositions rĂ©versibles coordonnant les actions, soit globalement, soit dans le dĂ©tail de leurs effets, et seule la coordination des actions elles-mĂȘmes assure celle de ces effets. Cette troisiĂšme argumentation marque cependant un progrĂšs sur la prĂ©cĂ©dente dans le sens de lâextĂ©riorisation et de lâintĂ©riorisation complĂ©mentaires de lâactivitĂ© du sujet : composer les rapports construits par lâaction et non plus les actions globales comme telles, câest, en effet, dâune part, engendrer la possibilitĂ© dâune mesure des modifications extĂ©rieures, et, dâautre part, Ă©laborer rĂ©flexivement le groupement des opĂ©rations elles-mĂȘmes, de façon plus gĂ©nĂ©rale que dans le cas des seules actions globales.
On voit donc en quoi consiste ici le processus formateur de la conservation. LâidentitĂ© nâen est nullement absente et nâest pas nĂ©gligeable, mais elle constitue seulement un aspect de la construction dâensemble : elle est le produit et non pas la source de la rĂ©versibilitĂ©, parce que lâopĂ©ration identique rĂ©sulte de la composition entre les opĂ©rations directes et leurs inverses, mais au sein du systĂšme opĂ©ratoire total. On comprend maintenant, alors, pourquoi lâargument de lâidentification (le premier des trois envisagĂ©s) nâapparaĂźt quâĂ un niveau dĂ©terminĂ©, vers 7-8 ans seulement, et ne convainc pas lâesprit du sujet aux niveaux antĂ©rieurs : câest quâil est solidaire des deux autres et que la composition rĂ©versible et associative ne saurait se constituer que progressivement, en tant quâexpression des coordinations successives de lâaction, de ses retours et de ses dĂ©tours, ainsi que des articulations corrĂ©latives de la pensĂ©e intuitive. Jusquâici les coordinations ne consistaient quâen rĂ©gulations : la correction dâune estimation (p. ex. que le boudin devient plus lourd en sâallongeant) nâĂ©tait assurĂ©e que par son exagĂ©ration mĂȘme (parce quâen sâallongeant encore le boudin, devenant trop mince, paraĂźt alors plus lĂ©ger, etc.). Ces rĂ©gulations, en assurant ainsi des compensations partielles aboutissent Ă la rĂ©versibilitĂ© au fur et Ă mesure que les compensations sont plus complĂštes : le groupement opĂ©ratoire constitue donc un terme, ou une forme dâĂ©quilibre finale, sâaccompagnant de nĂ©cessitĂ© dĂ©ductive sitĂŽt que lâĂ©quilibre est atteint (câest-Ă -dire lorsque la rĂ©versibilitĂ©, indice de tout Ă©quilibre, est entiĂšre), mais non pas avant cette sorte de fermeture mobile, si lâon peut dire, de lâensemble des articulations actives et intuitives qui la prĂ©parent.
Du point de vue des rapports entre la coordination logico-mathĂ©matique (câest-Ă -dire le groupement des opĂ©rations ou des relations engendrĂ©es par elles) et le contenu physique ou expĂ©rimental (câest-Ă -dire les actions particuliĂšres portant sur lâobjet et que le groupement seul transforme en opĂ©rations), il est donc tout aussi clair, dans le cas de ce premier invariant reprĂ©sentatif que dans celui de lâobjet sensori-moteur permanent, que ces deux sortes dâĂ©lĂ©ments sont indissociables : dâune part, il ne saurait exister de coordinations sans actions Ă coordonner ; quant Ă celles-ci, dâautre part, elles ne sont jamais donnĂ©es Ă lâĂ©tat isolĂ©, mais sont dĂšs lâabord reliĂ©es par coordinations susceptibles de rĂ©gulations diverses dont lâĂ©quilibration progressive aboutit Ă la composition rĂ©versible. Or, au fur et Ă mesure de ce progrĂšs structural de la coordination, les actions se transforment elles aussi et rĂ©ciproquement, en une organisation Ă©troitement corrĂ©lative de la forme et du contenu.
Aux dĂ©buts de la pensĂ©e, comme sur le plan de lâaction, la connaissance physique prĂ©sente donc un caractĂšre important Ă analyser, car il commande lâinterprĂ©tation Ă©pistĂ©mologique des niveaux ultĂ©rieurs oĂč le logico-mathĂ©matique se diffĂ©rencie de lâexpĂ©rimental : câest une seule et mĂȘme organisation dâensemble de lâaction qui structure simultanĂ©ment lâexpĂ©rience et sa forme dĂ©ductive. Dans le cas particulier, les groupements opĂ©ratoires en jeu consistent en additions logiques de parties et en multiplications logiques de relations (sans quâintervienne dĂšs lâabord de quantification mathĂ©matique) : on pourrait donc supposer que ce sont les groupements logiques correspondants, portant sur des classes et relations quelconques, ou les groupements infralogiques dâordre spatial (voir chap. II § 7), qui, Ă titre de formes prĂ©alables, viennent sâappliquer au problĂšme physique de la conservation de la matiĂšre, et la chose peut paraĂźtre dâautant plus vraisemblable que ces groupements logiques ou infralogiques (spatiaux) donnent lieu, de leur cĂŽtĂ©, Ă des invariants isomorphes Ă celui de la conservation de la quantitĂ© de matiĂšre (conservation des ensembles comme totalitĂ©s, des correspondances, etc. : voir chap. 1 § 3-6 ; ou conservation des grandeurs gĂ©omĂ©triques : chap. II § 7). Cependant une telle interprĂ©tation serait erronĂ©e, car il nây a nullement « application » de groupements antĂ©rieurs, logiques ou infralogiques, au problĂšme nouveau de la conservation physique de la matiĂšre, mais bien organisation parallĂšle et convergente des actions portant sur les ensembles dâobjets discontinus (classes et relations), sur les propriĂ©tĂ©s spatiales de lâobjet et sur ses propriĂ©tĂ©s physiques et ce sera ensuite la mise en relation rĂ©flexive de toutes ces structures qui constituera la logique formelle. Et la coordination des actions physiques qui engendre lâinvariant de quantitĂ© de matiĂšre est bien une coordination logique (en attendant dâĂȘtre mathĂ©matisĂ©e) : mais elle ne rĂ©sulte pas dâune application dâautres coordinations logiques et constitue simplement une structuration parallĂšle Ă celle des autres domaines.
La meilleure preuve de ce caractĂšre dĂ©jĂ logique mais non encore formalisĂ© (donc non gĂ©nĂ©ralisable sans plus dâun domaine Ă un autre) des coordinations opĂ©ratoires en jeu dans la conservation de la matiĂšre, est le fait suivant, qui est trĂšs instructif Ă©galement quant Ă lâinsuffisance de lâinterprĂ©tation par lâidentification seule 9. Une fois acquise la conservation de la matiĂšre (vers 7-8 ans), si lâon pose exactement les mĂȘmes questions, aux mĂȘmes sujets, en ce qui concerne la conservation du poids de la boulette dĂ©formĂ©e, on dĂ©couvre le fait surprenant que voici : pendant deux ans encore en moyenne (soit jusque vers 9-10 ans) lâenfant qui raisonne si bien pour dĂ©duire la conservation de la matiĂšre se trouve contester lâinvariance du poids, et cela au nom prĂ©cisĂ©ment des arguments quâil rĂ©fute en ce qui concerne la quantitĂ© de matiĂšre, mais quâil admettrait entre 4 et 7 ans de ce point de vue Ă©galement. Il admettra p. ex. que la boulette dâargile allongĂ©e en boudin perd de son poids parce quâelle devient plus mince, tout en affirmant quâelle conserve la mĂȘme matiĂšre parce que sa minceur est compensĂ©e par son allongement ! Etc. Bien plus, vers 9-10 ans, il dĂ©couvrira la conservation du poids, et la justifiera au nom des trois arguments exactement (et en se servant des mĂȘmes expressions verbales) que ceux quâil utilise dĂ©jĂ depuis deux ans en ce qui concerne la matiĂšre. Mais, chose encore plus curieuse, lorsquâon lâinterroge sur la conservation du volume physique (mesurĂ© par la place occupĂ©e dans lâeau dâun bocal, le niveau se dĂ©plaçant dans la mesure oĂč la boulette, ou le boudin, etc. sont volumineux), cet invariant est niĂ© jusque vers 12 ans au nom des mĂȘmes apparences cependant Ă©cartĂ©es dans les domaines du poids et de la matiĂšre 10. Vers 12 ans, au contraire, cet invariant de volume est acceptĂ© au nom des trois mĂȘmes arguments dĂ©jĂ employĂ©s depuis deux et quatre ans pour le poids et la matiĂšre : identitĂ©, rĂ©versibilitĂ© des actions et composition rĂ©versible des rapports !
Cette Ă©tonnante Ă©volution par paliers, avec exactement les mĂȘmes processus jouant dâabord contre la conservation, puis avec exactement les mĂȘmes coordinations opĂ©ratoires jouant en faveur de la conservation, mais selon des dĂ©calages de deux en deux ans en moyenne, comporte deux sortes dâenseignements. En ce qui concerne lâhypothĂšse de lâidentification, elle confirme et renforce mĂȘme les difficultĂ©s soulignĂ©es tout Ă lâheure : si lâidentification Ă©tait le vrai moteur de la conservation, non seulement elle devrait dĂ©clencher la reconnaissance de lâinvariance de la quantitĂ© de matiĂšre dĂšs que le sujet dĂ©couvre que rien nâa Ă©tĂ© enlevĂ© ni ajoutĂ©, mais encore et surtout, elle devrait assurer la conservation du poids et du volume sitĂŽt reconnue celle de la matiĂšre. Dâautre part, un tel dĂ©roulement gĂ©nĂ©tique montre Ă lâĂ©vidence que les coordinations opĂ©ratoires en jeu, quoiquâĂ©tant dĂ©jĂ logiques de nature (puisque communes aux trois domaines considĂ©rĂ©s et donnant lieu exactement aux mĂȘmes raisonnements dĂ©ductifs) ne sont pas encore formelles, en ce sens quâelles ne peuvent ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©es immĂ©diatement dâun domaine Ă un autre. La forme et le contenu demeurent donc encore indiffĂ©renciĂ©s.
§ 3. Les opĂ©rations physiques Ă©lĂ©mentaires, le passage de lâassimilation Ă©gocentrique au groupement opĂ©ratoire et le rĂŽle de la sensation en physique selon E. Mach et M. Planck
Pourquoi la conservation du poids est-elle plus tardive que celle de la matiĂšre ? Câest assurĂ©ment, en premiĂšre approximation, parce que la perception de la pesanteur, liĂ©e aux actions de porter et de soulever, est dâune autre nature que les perceptions attachĂ©es Ă lâaction de retrouver, laquelle engendre sans doute la conservation de la substance aprĂšs avoir expliquĂ© celle de lâobjet pratique permanent ; et câest, dans le mĂȘme ordre dâidĂ©es, parce que la perception de la voluminositĂ© est encore plus fluctuante que celle du poids, en lâabsence dâune mĂ©trique possible. Nous retombons donc ici sur le problĂšme de lâinfluence des sensations dans la constitution des notions physiques.
On sait quâE. Mach, dont lâautoritĂ© comme physicien a renforcĂ© le succĂšs de son Ă©pistĂ©mologie 11, a renouvelĂ© le positivisme de Comte dans le sens dâune liaison plus Ă©troite avec les donnĂ©es immĂ©diates, considĂ©rĂ©es comme essentiellement sensorielles. De ce que les sciences exactes ne cherchent pas Ă expliquer, mais simplement Ă dĂ©gager des lois et Ă prĂ©voir les phĂ©nomĂšnes, il leur serait donc inutile de se lier Ă lâhypothĂšse indĂ©montrable de la rĂ©alitĂ© du monde extĂ©rieur. LâexpĂ©rience rĂ©elle, dâautre part, se prolonge en expĂ©riences mentales, fondement du raisonnement dĂ©ductif, destinĂ©es Ă Ă©conomiser nos efforts en condensant les faits sous forme de rapports gĂ©nĂ©raux. Pour ces deux raisons, le physicien nâa jamais Ă faire en derniĂšre analyse quâĂ des sensations, comme ce serait le cas dâaprĂšs Mach du psychologue lui-mĂȘme ; mais le physicien les coordonne entre elles dâune autre maniĂšre que sâil Ă©tudiait lâesprit, câest-Ă -dire quâil les relie prĂ©cisĂ©ment au moyen des lois obtenues par expĂ©rimentations effectives ou mentales. La frontiĂšre entre les sciences physiques et psychologiques demeure donc relative et les Ă©lĂ©ments derniers de lâunivers sont en dĂ©finitive les sensations elles-mĂȘmes.
De son cĂŽtĂ©, Max Planck, dans les essais Ă©pistĂ©mologiques si attachants quâil a rĂ©unis sous le nom de Initiations Ă la physique 12 soutient un point de vue presquâexactement opposĂ©, mais qui tĂ©moigne cependant dâune conception analogue du rĂŽle initial des sensations. La diffĂ©rence est donc dans le jugement de valeur portĂ© sur ces derniĂšres, le progrĂšs de la physique consistant, dâaprĂšs Mach, Ă se retremper dans ses sources sensorielles et, dâaprĂšs Planck, Ă sâen libĂ©rer toujours plus complĂštement. Pour Planck, en effet, le but de la physique est la connaissance du monde extĂ©rieur, connu et reconnu comme tel. Il est vrai que, selon une remarque fondamentale de Planck, sur laquelle nous aurons Ă revenir, ce monde « ne se trouve pas Ă lâorigine mais au terme de la recherche en physique. Ce terme, Ă vrai dire, on ne peut jamais complĂštement lâatteindre, mais on ne doit jamais le perdre de vue si lâon veut progresser » (p. 6). En effet, « la physique, comme toute autre science, contient un certain noyau dâirrationalitĂ©, impossible Ă rĂ©duire entiĂšrement » et « la cause de cette irrationalitĂ©, comme la physique moderne le fait ressortir de plus en plus nettement, rĂ©side dans le fait que le savant lui-mĂȘme est une des parties constitutives de lâunivers » (p. 6). DĂšs lors, le but Ă atteindre est « une certaine libĂ©ration de la physique de ses Ă©lĂ©ments anthropomorphiques et surtout des liens qui la rattachent Ă ce quâil y a de spĂ©cifique dans les perceptions de nos organes des sens » (p. 11). Mais « si lâon veut bien remarquer que les sensations sont indubitablement Ă la base de toute recherche, on ne pourra manquer de trouver Ă©tonnante et mĂȘme paradoxale, cette aversion de la physique actuelle pour ce qui en est, somme toute, la condition fondamentale » (p. 11). En effet, « on ne saurait couper complĂštement toute communication avec la source indiscutable de toutes nos connaissancesâŠÂ » (p. 31). Par consĂ©quent « il ne faudrait pas comprendre que lâon doive radicalement sĂ©parer la reprĂ©sentation du monde de lâesprit qui conçoit cette reprĂ©sentation : rien ne serait plus insensé » (p. 36). Mais le « but, ce nâest pas dâĂ©tablir une coordination parfaite entre nos pensĂ©es et nos sensations, câest dâĂ©liminer de nos idĂ©es sur lâunivers tout ce qui est propre Ă lâindividualitĂ© de lâesprit qui le conçoit » (p. 36).
Or, si Planck dĂ©crit de façon qui semble beaucoup plus exacte que Mach lâidĂ©al des physiciens au cours de tout le dĂ©veloppement de leur science, il nâempĂȘche que tous deux partagent lâidĂ©e malheureusement courante, chez les non-psychologues, que les connaissances auraient pour source initiale la seule sensation. DâoĂč lâembarras visible dans la formulation de la thĂšse de Planck, pourtant si incontestable en son fond.
Mais le point de dĂ©part de la connaissance nâest pas la sensation : câest lâaction dâensemble dont la perception fait partie. La connaissance initiale est donc assimilation des objets Ă lâaction, câest-Ă -dire modification de lâobjet par le sujet, au moins autant que modification du sujet par lâobjet. Percevoir un poids, p. ex., câest dâabord soulever lâobjet dâune certaine façon, et dâune façon qui peut influencer notablement les donnĂ©es perçues, puisquâalors on ne perçoit pas le poids de lâobjet en lui-mĂȘme, comme si ce poids Ă©tait isolable, mais le poids relatif Ă une certaine liaison entre lâobjet et les mouvements du sujet. Il en est de mĂȘme de la vision (voir chap. II § 4), etc. Or, ces actions, qui sont au point de dĂ©part des connaissances particuliĂšres, non seulement ne peuvent ĂȘtre Ă©liminĂ©es Ă aucun niveau du dĂ©veloppement du savoir, mais encore deviennent, grĂące Ă des transformations quâil nous faut prĂ©cisĂ©ment essayer dâanalyser objectivement, les instruments indispensables de la connaissance rationnelle, sous forme dâopĂ©rations de plus en plus adaptĂ©es et de mieux en mieux coordonnĂ©es. Nous ne faisons pas allusion en cela au rĂŽle des interventions nĂ©cessaires de lâexpĂ©rimentateur dans les dĂ©terminations microphysiques, qui posent un problĂšme spĂ©cial quoique rentrant dans la rĂšgle gĂ©nĂ©rale (comme nous le verrons au chap. VII). Nous parlons simplement des opĂ©rations mathĂ©matiques, dâune part (qui sont encore des actions, comme on lâa vu aux chap. I-III), et surtout des opĂ©rations du physicien qui expĂ©rimente, et qui est bien obligĂ© dâagir sur le rĂ©el pour le connaĂźtre, ne fĂ»t-ce que pour isoler et faire varier les facteurs. Lâintervention de lâaction du sujet nâest donc ni favorable ni prĂ©judiciable en soi, du point de vue de la connaissance : elle peut fausser les choses, ce quâelle fait en gĂ©nĂ©ral au dĂ©but dans une mesure assez large, mais elle peut les rĂ©tablir en leurs liaisons et incorporer lâaction dans ces liaisons mĂȘmes, ce qui conduit Ă lâobjectivitĂ©.
La question est alors de comprendre quelles sont les conditions de lâopĂ©ration, source de la connaissance objective, et quels sont les caractĂšres de lâaction dĂ©formante : or, câest ici que nous pouvons nous accorder avec Planck tout en parlant un autre langage. Planck esquisse, en effet, la solution du problĂšme de la maniĂšre la plus judicieuse en opposant lâun Ă lâautre deux Ă©lĂ©ments bien distincts : « ce qui est propre Ă lâindividualitĂ© de lâesprit qui conçoit » et lâ« esprit [tout court] qui conçoit ». Autrement dit, il y a, dâune part, le sujet en tant que source dâĂ©gocentrisme dĂ©formant, et, dâautre part, le sujet en tant que source de raison et de connaissance objective. Or, câest prĂ©cisĂ©ment cette bipolaritĂ© dont la psychologie de lâaction et de lâopĂ©ration permet de rendre entiĂšrement compte, tandis que le primat de la « sensation » la laisse proprement incomprĂ©hensible. En effet, lâĂ©gocentrisme, câest la pensĂ©e centrĂ©e sur lâaction propre et sur la prise de conscience, alors nĂ©cessairement incomplĂšte, des sensations qui lui sont liĂ©es au contraire la raison tient Ă la coordination des actions, dĂ©centrant le sujet et rĂ©duisant la sensation au rĂŽle dâindice symbolique, pendant que la conscience sâattache Ă cette coordination comme telle et aux transformations corrĂ©latives quâelle permet de dĂ©celer au sein des objets atteints par les actions. Il y a donc deux sortes dâassimilation de lâobjet au sujet, ou plus prĂ©cisĂ©ment deux formes de schĂšmes dâassimilation, et tout le dĂ©veloppement de lâintelligence ainsi que toute lâĂ©volution de la connaissance scientifique constituent un passage de lâune de ces structurations Ă lâautre : de lâassimilation Ă©gocentrique Ă lâassimilation rationnelle.
En premier lieu, lâassimilation de lâobjet Ă lâaction immĂ©diate, insuffisamment coordonnĂ©e Ă dâautres, est nĂ©cessairement dĂ©formante, eu Ă©gard Ă lâobjet, parce quâelle demeure, en ce cas, Ă©gocentrique : elle rĂ©duit lâobjet Ă un seul point de vue particulier, qui est celui du moi en son activitĂ© propre au moment considĂ©rĂ©. Câest ainsi que lâactivitĂ© du regard dĂ©bute (comme nous lâavons vu chap. II § 4) par une « centration » et que cette centration a pour effet la surestimation relative de lâĂ©lĂ©ment centrĂ©. Dans le domaine du poids, lâaction de soupeser dĂ©bute Ă©galement par une centration, selon p. ex. que la main contient lâobjet au milieu de la paume, ou quâelle le soulĂšve par un cĂŽtĂ© ou un autre : la boulette dâargile paraĂźtra alors peser plus, parce que concentrĂ©e dans le creux de la main, que le boudin Ă©talĂ© sur la largeur de la paume. Or, le jugement qui en est rĂ©sultĂ© est Ă©gocentrique et par consĂ©quent dĂ©formant, dans lâexacte mesure oĂč le sujet nâa pas encore de points de comparaison et sâimagine que son Ă©valuation momentanĂ©e est la seule possible au lieu de la considĂ©rer comme relative aux centrations choisies. Cet Ă©gocentrisme intellectuel est mĂȘme tellement systĂ©matique, aux dĂ©buts de la vie mentale, quâil caractĂ©rise toute la pensĂ©e prĂ©logique du petit enfant : câest ainsi que, mis en prĂ©sence dâune balance, lorsquâil en connaĂźt par ailleurs lâusage, lâenfant de 6-7 ans encore sâattend Ă ce que le boudin soit plus lĂ©ger, sur le plateau mĂȘme de la balance, que la boulette dont il dĂ©rive, pour des raisons dans le genre de celle-ci : le boudin « dĂ©passe les bords du plateau, alors il pĂšse moins, la balance ne le sent plus », etc. La balance est donc assimilĂ©e Ă la main elle-mĂȘme, qui effectivement sent le poids plus faible dans un cas que dans lâautre.
Mais, en second lieu, lâassimilation de lâobjet Ă lâaction aboutit Ă des rĂ©sultats objectifs, et non plus dĂ©formants, dans la mesure oĂč les actions se coordonnent entre elles selon un systĂšme de compositions rĂ©versibles et se transforment ainsi en opĂ©rations. Dans le domaine sensori-moteur et perceptif, il y a dĂ©jĂ une correction relative des erreurs dues Ă la centration, pour autant que sâeffectuent des dĂ©centrations, des transports et des comparaisons, des transpositions, etc., bref pour autant quâil intervient un systĂšme de rĂ©gulations sous la forme dâune coordination des centrations. Dans le domaine de la pensĂ©e, câest-Ă -dire des actions intĂ©riorisĂ©es, le progrĂšs sâaccentue avec lâarticulation des intuitions, jusquâau point oĂč un Ă©quilibre mobile est atteint avec la constitution des opĂ©rations transitives, associatives et rĂ©versibles : lâĂ©gocentrisme est alors complĂštement Ă©liminĂ© en raison du groupement des opĂ©rations, Ă©quivalent dans la pensĂ©e de ce quâest la dĂ©centration sensori-motrice. De plus, le groupement des opĂ©rations ne pouvant ĂȘtre lâĆuvre dâun seul individu, puisquâil suppose la coordination des points de vue et leur rĂ©ciprocitĂ©, lâobjectivitĂ© quâil constitue implique une dimension inter-individuelle, donc un systĂšme de coopĂ©ration, câest-Ă -dire au sens propre de co-opĂ©rations entre observateurs multiples.
Dans lâopposition entre Planck et Mach, dont nous parlions tout Ă lâheure, il est donc clair que Mach sâappuie sur une psychologie un peu courte en voulant rĂ©duire le monde extĂ©rieur et physique Ă la sensation : câest par lâintermĂ©diaire des actions que nous acquĂ©rons nos connaissances, et, si celles-ci sont dâabord subjectives, câest en raison du caractĂšre Ă©gocentrique de lâassimilation initiale ; par contre, au fur et Ă mesure du groupement opĂ©ratoire des actions, lâobjectivation qui en rĂ©sulte aboutit Ă faire du monde extĂ©rieur un systĂšme dâinvariants indĂ©pendants des points de vue de lâobservateur. Planck a donc profondĂ©ment raison de proposer au physicien la poursuite de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure, mĂȘme si, comme il lâavoue, « on ne peut jamais complĂštement lâatteindre » ; mais le fait dâĂ©liminer les « élĂ©ments anthropomorphiques » et « ce qui est propre Ă lâindividualitĂ© de celui qui conçoit », donc les Ă©lĂ©ments Ă©gocentriques de la connaissance, ne signifie en rien lâĂ©limination du sujet en tant que source des actions coordonnĂ©es et des opĂ©rations constituant la connaissance objective elle-mĂȘme.
Revenons-en donc aux opĂ©rations physiques Ă©lĂ©mentaires qui assurent la conservation de la matiĂšre, du poids et du volume, et cherchons Ă poursuivre la discussion entre Planck et Mach, en la centrant sur le dĂ©calage qui sâobserve dans la formation respective de ces trois notions : un tel dĂ©calage est, en effet, fort instructif au point de vue des rapports entre la « sensation » et la coordination des actions, car il permet Ă la fois de saisir le mĂ©canisme des retards de la connaissance, dus Ă lâĂ©gocentrisme, et celui des progrĂšs de la connaissance, dus au groupement toujours plus Ă©tendu des actions en jeu. Rappelons, Ă cet Ă©gard, que les opĂ©rations intervenant dans la constitution des invariants de matiĂšre, de poids et de volume, lors des dĂ©formations ou des sectionnements dâun objet, sont exactement les mĂȘmes, jusquâaux expressions verbales employĂ©es par les sujets, avant leur dĂ©couverte de la conservation, puis au cours mĂȘme de cette dĂ©couverte : le problĂšme est donc de saisir en quel sens la diffĂ©rence des perceptions (ou « sensations ») de matiĂšre, de poids et de voluminositĂ© explique un tel dĂ©calage et en quel sens le groupement des opĂ©rations explique lâisomorphisme des invariants opĂ©ratoires finaux malgrĂ© ce dĂ©calage et malgrĂ© la diffĂ©rence des qualitĂ©s perceptives en jeu.
Un premier fait frappant, Ă cet Ă©gard, est que la construction au moyen de laquelle le sujet sâassure de la conservation de la substance, vers 7-8 ans, du poids, vers 9-10 ans et du volume physique, vers 11-12 ans, se rĂ©duit dans les trois cas aux opĂ©rations qualitatives les plus gĂ©nĂ©rales (plus prĂ©cisĂ©ment aux opĂ©rations « infralogiques » intensives au sens oĂč nous avons pris ces termes, chap. II § 7), sans aucune intervention prĂ©alable de la mesure (en un sens impliquant lâitĂ©ration dâune unitĂ©) : dâune part, il y a simplement addition des parties de lâobjet en totalitĂ©s hiĂ©rarchiques (A + Aâ = B ; B + Bâ = C ; etc.) ou correspondance entre systĂšmes analogues de parties (A1 et Aâ2 correspondant Ă A2 et Aâ2, etc.) ; dâautre part il y a placement et dĂ©placement, câest-Ă -dire construction dâun ordre et changement dâordre, avec correspondance possible entre plusieurs ordres (câest-Ă -dire multiplication logique des relations de placement). La meilleure preuve que le sujet dĂ©bute bien par de telles opĂ©rations de caractĂšre intensif, sans aucun appel, au dĂ©part, Ă la mesure ni Ă la quantitĂ© mathĂ©matique, est que la premiĂšre des formes reprĂ©sentatives ou conceptuelles de conservation quâil dĂ©couvre est celle de la matiĂšre : or, en lâabsence de toute dĂ©termination physique, telle que celle de la masse, cet invariant initial de matiĂšre se rĂ©duit Ă la conservation dâune « substance » distincte de ses attributs (de forme, dimensions, etc.), câest-Ă -dire justement de ce substrat mi-logique et mi-physique que le sens commun et avec lui la philosophie dâAristote mettent Ă la fois sous les substantifs du langage, les concepts du discours et les qualitĂ©s de lâunivers sensible. Mais, chez lâenfant, dont la pensĂ©e ne construit pas de systĂšme, cette substance invariante est moins le produit dâune imagination ontologique ou mĂ©taphysique, que lâexpression de lâaction rĂ©elle ou possible consistant à « retrouver » les mĂȘmes objets ou les mĂȘmes Ă©lĂ©ments de lâobjet, indĂ©pendamment des changements de forme ou de disposition ; et les opĂ©rations infralogiques dâaddition partitive et de placement qui lui permettent de concevoir la substance comme se conservant au travers de ces changements ne sont pas autre chose que les diverses compositions rĂ©versibles et associatives qui coordonnent entre elles les actions de retrouver.
Si lâon veut maintenant comprendre pourquoi ces opĂ©rations ne sâappliquent pas immĂ©diatement au poids et au volume physique, comme Ă la substance, il sâagit donc dâanalyser le genre de connexion qui sâĂ©tablit entre de telles opĂ©rations et lâaction de retrouver. Or, il est facile de vĂ©rifier que les sujets, capables dâutiliser ces schĂšmes de partition et de placement, les structurent selon toutes les opĂ©rations du « groupement » logique (voir pour cette notion chap. I § 3), ce qui montre que de telles opĂ©rations jouent simplement, Ă lâĂ©gard des actions de retrouver, le rĂŽle de coordinations gĂ©nĂ©rales : 1° la transitivité : si trois quantitĂ©s A, B et C sont reconnues Ă©gales deux Ă deux A = B et B = C, le sujet en conclut que A = C, tandis quâil ne parvenait pas Ă dĂ©duire cette conclusion au niveau oĂč il nâadmettait pas la conservation de la substance lors du changement de forme de la boulette 13. 2° LâassociativitĂ© (A + B) + C = A + (B + C) : en prĂ©sence de deux jeux de fractions de boulettes A1 ; B1 et C1 et A2 ; B2 et C2, le sujet admet que si lâon rĂ©unit en un seul morceau (A1 + B1), en imprimant Ă ce morceau une forme quelconque, et si lâon rĂ©unit de mĂȘme (B2 + C2), alors (A1 + B1) + C1 = A2 + (B2 + C2). 3° La rĂ©versibilitĂ© et 4° lâidentitĂ© ont Ă©tĂ© dĂ©crites au § 2. 5° Le sujet distinguera en outre la tautologie A + A = A de lâaddition cumulative. Bref, dire que le sujet est capable, lors des partitions (rĂ©elles ou mentales) de la boulette, et des dĂ©placements de ces parties selon une disposition quelconque, de « retrouver » lâensemble des parties et par consĂ©quent de conserver le tout de façon invariante, câest simplement affirmer que ses actions de retrouver les parties dĂ©placĂ©es sont coordonnĂ©es entre elles selon ce schĂšme de coordination gĂ©nĂ©rale des actions quâest le « groupement » qualitatif consistant en compositions mobiles (transitivitĂ©), en dĂ©tours (associativitĂ©), retours (rĂ©versibilitĂ©) et opĂ©rations nulles (identitĂ© et tautologie). Mais un tel schĂšme de coordination nâest pas antĂ©rieur aux actions considĂ©rĂ©es et ne constitue pas encore un canon formel venant sâappliquer du dehors Ă des actions existant indĂ©pendamment de lui : il nâest pas autre chose que la forme dâĂ©quilibre atteinte par ces actions de retrouver les parties placĂ©es de diverses maniĂšres au fur et Ă mesure que de telles actions se coordonnent entre elles. Quant aux partitions et aux placements ainsi groupĂ©s entre eux, ce ne sont pas non plus des structures toutes faites venant sâinterposer entre le groupement gĂ©nĂ©ral et les actions de, retrouver : ce sont les formes dĂ©terminĂ©es de coordinations reliant entre elles les actions de « retrouver », lors des sectionnements et dĂ©formations de la boulette. Sans doute ces formes sont semblables aux partitions et placements intervenant dans la structuration des longueurs, surfaces, etc., indĂ©pendamment de la substance de lâobjet : de telles opĂ©rations sont, par consĂ©quent, spatiales en leur principe, et elles le sont ici en mĂȘme temps que physiques. Mais il nây a pas non plus, dâun cĂŽtĂ©, une forme spatiale et, dâun autre cĂŽtĂ©, un contenu physique construits indĂ©pendamment lâun de lâautre : lâespace nâest pas autre chose, nous lâavons vu, que la coordination des actions exercĂ©es sur lâobjet, et si une telle coordination est gĂ©omĂ©trique, ces actions par contre sont physiques. Bref, entre le groupement gĂ©nĂ©ral des opĂ©rations intensives, qui est de caractĂšre logique, ces opĂ©rations elles-mĂȘmes qui sont spatiales lorsquâelles portent sur lâobjet et non pas sur des collections discontinues dâobjets, et le contenu des actions ainsi coordonnĂ©es, qui se rĂ©duit ici Ă lâaction physique de « retrouver », il nây a pas trois moments successifs dans le temps : il nây a encore quâun seul tout simultanĂ©ment logique, spatial et physique et câest la structuration rĂ©flexive ultĂ©rieure qui seule scindera en trois systĂšmes ce qui constitue au dĂ©but un seul systĂšme indiffĂ©renciĂ©.
On comprend alors pourquoi les mĂȘmes groupements dâopĂ©rations partitives ou relatives au placement ne sâappliquent pas dâemblĂ©e au poids, lequel semble cependant constituer un des caractĂšres les plus sensibles et les plus constants de la matiĂšre : câest que les formes de coordination intervenant dans la constitution de lâinvariant de poids, tout en Ă©tant semblables aux prĂ©cĂ©dentes, ne peuvent pas ĂȘtre non plus dissociĂ©es des actions quâelles coordonnent et ne sauraient par consĂ©quent donner lieu Ă une simple gĂ©nĂ©ralisation logique, car elles constituent dans le cas du poids comme dans celui de la substance, le rĂ©sultat dâune organisation ou dâune Ă©quilibration progressive dâactions physiques particuliĂšres. Toute la question du dĂ©calage entre les deux invariants se rĂ©duit alors Ă celle-ci : pourquoi les actions de soulever et de soupeser sont-elles groupĂ©es plus tard, selon les schĂšmes de la partition et du placement, que les actions de retrouver, alors que les formes du groupement coordinateur sont les mĂȘmes ? Câest ici que se prĂ©cise le rĂŽle inhibiteur ou accĂ©lĂ©rateur de ce que Mach et Planck appellent la « sensation » et qui nâest autre que le contenu qualitatif distinct des actions physiques, diffĂ©renciĂ©es, par opposition aux mĂȘmes formes de coordination.
En effet, non seulement, nous lâavons dĂ©jĂ vu, ce sont les mĂȘmes raisonnements et les mĂȘmes expressions verbales qui permettent au sujet de dĂ©couvrir et de justifier la conservation du poids aprĂšs celle de la matiĂšre, mais encore on constate que, exactement les mĂȘmes opĂ©rations et les mĂȘmes groupements prĂ©sentent environ deux ans dâavance ou de retard selon que leur contenu se rapporte Ă la substance seule ou au poids. P. ex. la transitivitĂ© des Ă©galitĂ©s de poids A = B ; B = C, donc A = C, la sĂ©riation des poids A < B, B < C donc A < C, la rĂ©versibilitĂ©, etc. appliquĂ©es au poids, se constituent les unes en mĂȘme temps que les autres, et toutes ensemble deux ans plus tard en moyenne que les mĂȘmes opĂ©rations appliquĂ©es Ă la matiĂšre. Les coordinations en jeu sont ainsi entiĂšrement isomorphes, sans pour autant constituer dĂ©jĂ une logique formelle : conclure que (A = C si A = B et B = C) nâest en effet pas encore, Ă parler strictement, la mĂȘme opĂ©ration, lorsquâil sâagit de coordonner les actions de peser et celles de retrouver et ce mĂȘme groupement, quoique trĂšs gĂ©nĂ©ral, demeure en chacun de ces cas la forme dâĂ©quilibre atteinte par la coordination dâun type dâactions bien dĂ©terminĂ©es, et non pas de nâimporte quelle action. Entre le groupement des opĂ©rations et leur contenu physique, il nâexiste donc encore quâun rapport de coordination Ă actions coordonnĂ©es, et non point dâemblĂ©e un rapport logique de forme Ă matiĂšre ; plus prĂ©cisĂ©ment, le premier de ces deux rapports prĂ©cĂšde de beaucoup le second et est nĂ©cessaire Ă sa formation, Ă tel point quâil est impossible de comprendre la relation entre les structures logico-mathĂ©matiques et lâexpĂ©rience physique sans partir de cette filiation gĂ©nĂ©tique.
En effet â et nous voici ramenĂ©s Ă la discussion Mach-Planck aprĂšs ce nouveau retour Ă des donnĂ©es sur lesquelles nous nous excusons dâinsister â , si lâon se bornait Ă invoquer le point de vue des simples « sensations » on ne comprendrait rien au dĂ©calage de la formation des invariants de poids et de matiĂšre : le poids donne lieu Ă une perception distincte et bien caractĂ©risĂ©e, tandis que la conservation dâune matiĂšre sans poids constant, câest-Ă -dire dâune « substance » nue et pour ainsi dire « abstraite » ne correspond Ă aucune perception isolable. Si nos idĂ©es Ă©taient « abstraites » des sensations, selon une formule aussi fausse que courante et sur laquelle Planck lui-mĂȘme sâaccorde avec Mach quâil cherche Ă rĂ©futer, la conservation et les opĂ©rations relatives Ă la matiĂšre devraient se constituer bien plus difficilement que celles relatives au poids. Si lâon se place au contraire au point de vue de lâaction, les choses changent entiĂšrement. En premier lieu, lâaction de soupeser implique celle de retrouver, tandis que la rĂ©ciproque nâest pas vraie. Admettre que la quantitĂ© de matiĂšre est la mĂȘme dans un boudin que dans la boule dont il est issu, câest retrouver en pensĂ©e les parties de ce tout, simplement dĂ©placĂ©es, ce qui nâimplique effectivement aucune pesĂ©e, tandis que rĂ©unir en pensĂ©e les poids de ces mĂȘmes parties pour Ă©galiser leur somme au poids du tout initial, câest dâabord retrouver les morceaux : du point de vue de lâaction lâinvariant de poids suppose donc celui de substance, sans que lâinverse soit vrai. Quant au temps considĂ©rable qui sâĂ©coule entre la constitution des deux systĂšmes dâopĂ©rations relatives Ă la matiĂšre et au poids, la raison en est Ă©galement simple : il est bien plus difficile de coordonner entre elles des actions successives de soupeser (directement) que de grouper des actions de retrouver. Celles-ci ne font appel quâĂ des dĂ©placements et rĂ©unions spatiales coordonnant des actions de voir, saisir ou toucher, etc., donc des actions physiques peu spĂ©cialisĂ©es, ce qui rend aisĂ©es leur dĂ©centration et leur coordination, tandis que soupeser est une action spĂ©cialisĂ©e, qui demande une estimation relativement prĂ©cise et dont la prise de conscience favorise ainsi longtemps lâĂ©valuation subjective Ă©gocentrique, antagoniste du groupement. Pour arriver Ă peser objectivement, la comparaison des impressions respectives des deux mains ne suffit pas, et il sâagit par consĂ©quent dâarticuler lâaction par lâinterposition dâun systĂšme de rapports entre les objets eux-mĂȘmes, rapports observĂ©s au moyen, p. ex., du dispositif de la balance.
Or, peser Ă la balance, câest encore une action, mais dont on saisit dâemblĂ©e le caractĂšre de coordination opĂ©ratoire. MĂȘme sans faire intervenir aucune mĂ©trique, il sâagit, en effet, de comparer deux objets par lâintermĂ©diaire dâun troisiĂšme dont lâĂ©quilibre et la position sont dĂ©terminĂ©s par le poids des premiers. Affirmer, en ce cas, de trois objets Ă peser que A = C si A = B et B = C, câest donc Ă©liminer lâĂ©valuation subjective des poids de A, B et C pour conclure que si A et B Ă©quilibrent la balance et si B et C font de mĂȘme, alors C se comportera Ă lâĂ©gard de A comme Ă lâĂ©gard de B, tandis quâil se comporte diffĂ©remment sur la main. Il sâagit, autrement dit, de dĂ©lĂ©guer Ă la balance le pouvoir de soupeser et de comparer que dĂ©tenaient les deux mains, mais en lui accordant le droit de parvenir Ă des rĂ©sultats diffĂ©rents. Et, pour comprendre que ces derniers sont plus prĂ©cis il sâagit de « dĂ©centrer » le jugement Ă©gocentrique, Ă la maniĂšre dont on corrige une estimation visuelle en changeant de point de vue. Tout cela explique donc facilement que la coordination des actions de type (A = B ; B = C donc A = C) soit en fait une autre opĂ©ration dans le cas du poids que dans celui de la substance, puisque, si la coordination aboutit Ă la mĂȘme forme, les actions Ă coordonner sont autres : câest seulement lorsque les opĂ©rations concrĂštes seront remplacĂ©es par des propositions formelles que la coordination sera Ă©quivalente dans les deux cas.
Quant au volume physique, il donne lieu lui-mĂȘme Ă des opĂ©rations plus tardives encore, et pour les mĂȘmes raisons. Non seulement la conservation du volume de la boulette dĂ©formĂ©e, mesurĂ© Ă lâĂ©lĂ©vation du niveau de lâeau dans un bocal oĂč lâon immerge lâobjet, ne sâacquiert que vers 11-12 ans, mais encore toutes les structures opĂ©ratoires de transitivitĂ©, dâassociativitĂ©, de rĂ©versibilitĂ©, de sĂ©riation, etc. des volumes se constituent corrĂ©lativement Ă la mĂȘme date. Ce nouveau dĂ©calage est dĂ» au fait que, pour comprendre lâinvariant de volume physique, le sujet doit admettre que ni lâargile immergĂ©e dans lâeau, ni lâeau elle-mĂȘme ne se dilatent ni ne se contractent. La conservation du volume physique implique ainsi celle de la substance et de la rĂ©sistance, que lâenfant assimile au poids : pour les petits la matiĂšre est Ă©lastique, tandis que, chez les grands, la conservation du poids est invoquĂ©e comme raison dâincompressibilitĂ©. Il y a donc Ă nouveau implication Ă sens unique. Dâautre part, lâaction nĂ©cessaire Ă la comparaison des volumes est encore plus complexe que la pesĂ©e par lâintermĂ©diaire dâune balance : le volume Ă©tant relatif Ă lâaction dâentourer (le volume est un espace entourĂ© par des surfaces, comme la surface est lâespace entourĂ© de lignes), il y a alors dĂ©lĂ©gation de cette action dâenvelopper au liquide qui entoure la boulette immergĂ©e et Ă©galisation entre lâeau dĂ©placĂ©e et le contenu de lâobjet entourĂ© (autrement dit entre lâespace occupĂ© dans lâeau et le volume intĂ©rieur de la boulette). Il intervient donc une sĂ©rie de nouveaux rapports liĂ©s aux actions physiques concrĂštes et Ă leur coordination logico-spatiale, et ce sont les rapports qui expliquent le retard de la conservation de volume sur celui du poids 14.
Ă examiner ainsi la genĂšse de quelques notions physiques en sâappuyant sur des expĂ©riences psychologiques rĂ©elles et non pas sur ce que les psychologues allemands ont appelĂ© jadis des « Schreibtischexperimente » ou expĂ©riences que lâon fait sans quitter sa table Ă Ă©crire (car malheureusement lâ« expĂ©rimentation mentale » ne donne rien en psychologie), on constate combien illusoire est la thĂšse dĂ©fendue par Mach et par Planck selon laquelle la connaissance des propriĂ©tĂ©s Ă©lĂ©mentaires de la matiĂšre nous viendrait des sensations : la sensation ne comporte de signification que relativement Ă des actions et ce sont celles-ci qui sont Ă la source du savoir. Or, lâaction porte nĂ©cessairement sur des objets et câest pourquoi le rĂ©alisme de Planck lâemporte psychologiquement sur lâidĂ©alisme sensoriel de Mach. Par contre, dans la mesure oĂč la connaissance se dĂ©santhropomorphise en se libĂ©rant de lâĂ©gocentrisme des actions immĂ©diates, le rĂŽle du sujet dans la connaissance sâaccroĂźt et ne diminue pas, comme semble le croire Planck : la coordination dĂ©centrĂ©e des actions lâemporte simplement sur lâaction directe et lâobjectivation qui en rĂ©sulte implique lâintervention dâune plus grande activitĂ© du sujet connaissant.
La constitution des invariants de substance, poids et matiĂšre nous enseigne davantage encore. Ces formes de conservation expriment simultanĂ©ment, en effet, les absolus de la rĂ©alitĂ© au niveau mental considĂ©rĂ© et les invariants opĂ©ratoires de lâaction coordonnĂ©e portant sur ce rĂ©el. Cette double nature des invariants, qui soulĂšve tout le problĂšme de lâadĂ©quation des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques Ă la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle, nous renseigne sur ce quâest la causalitĂ© physique Ă ses dĂ©buts : une reconstruction du rĂ©el au moyen dâopĂ©rations correspondant aux transformations extĂ©rieures et les assimilant Ă des actions possibles du sujet. Cette assimilation de la rĂ©alitĂ© aux opĂ©rations du sujet prĂ©sente elle-mĂȘme deux pĂŽles, qui correspondent Ă la dualitĂ© observĂ©e prĂ©cĂ©demment entre les rĂ©actions de non-conservation et les coordinations conduisant Ă la conservation. Au point de dĂ©part, en effet, lâassimilation de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure aux schĂšmes dâaction du sujet se prĂ©sente sous une forme Ă©gocentrique : ainsi, pour les petits, la balance doit rĂ©agir comme la main, une boulette dĂ©passant les bords du plateau doit lui paraĂźtre lĂ©gĂšre comme lorsquâelle dĂ©borde la paume et si la balance contredit une fois les jugements portĂ©s dâaprĂšs lâestimation musculaire, il nâest pas certain quâelle continue Ă lâemporter dans la suite, etc. Au contraire, dans la suite, une causalitĂ© objective se constitue, qui revient Ă assimiler la balance, ou le dĂ©placement de lâeau dans le bocal contenant la boulette, etc., non plus Ă telle ou telle action particuliĂšre du sujet, mais au systĂšme opĂ©ratoire dâensemble des actions coordonnĂ©es : les dĂ©placements, les substitutions, etc. quâadmettent les transformations rĂ©elles sont alors simplement traduites en termes dâopĂ©rations qui reproduisent ces modifications objectives autant que celles-ci sont assimilĂ©es Ă celles-lĂ . Câest ce mode de composition opĂ©ratoire, appliquĂ© aux objets physiques par analogie avec les compositions numĂ©riques et spatiales, qui va engendrer un type particuliĂšrement simple dâexplication causale, en quoi consiste lâatomisme.
§ 4. La genĂšse de lâatomisme et les thĂšses de Hannequin et de Bachelard
Cherchant Ă expliquer lâatomisme par le besoin dâidentification, Ă. Meyerson fait dĂ©river lâatomisme, de DĂ©mocrite et de Leucippe de la sphĂšre immobile de ParmĂ©nide, sâautorisant en cela dâun texte cĂ©lĂšbre dâAristote, selon lequel lâatome a monnayĂ© lâĂȘtre Ă©lĂ©atique, impossible Ă maintenir Ă titre de seule explication des choses. Mais avant DĂ©mocrite dĂ©jĂ , lâarithmĂ©tisme spatial de Pythagore impliquait un schĂšme atomistique, et G. Milhaud a pu dire que Pythagore Ă©tait le premier des atomistes. On peut mĂȘme soutenir que, sitĂŽt admise, avec ThalĂšs, lâunitĂ© de la substance primordiale, et sitĂŽt imaginĂ©s les processus de transformation des substances les unes dans les autres selon leur degrĂ© de condensation et de rarĂ©faction, lâatomisme est en germe. Pour que lâeau soit conçue comme de lâair condensĂ©, la terre comme de lâeau concentrĂ©e, etc., il faut bien supposer que les parties de la substance se rapprochent ou sâĂ©cartent : il suffit alors de prolonger ces dĂ©compositions et compositions pour atteindre lâatomisme, parce que lâidĂ©e de concentration et de rarĂ©faction conduit Ă celle de morcelage, mĂȘme si le dĂ©but du processus est compatible avec la continuitĂ© de parties Ă©lastiques, serrĂ©es ou desserrĂ©es.
On a souvent prĂ©tendu que lâatomisme spĂ©culatif des anciens nâavait pas eu dâinfluence sur lâatomisme scientifique moderne, ce qui est dâailleurs problĂ©matique et impossible Ă dĂ©montrer. Mais nây eĂ»t-il pas eu dâinfluence directe que cela prouverait a fortiori combien Hannequin a raison de chercher la source de lâatomisme « dans la constitution mĂȘme de notre raison » 15, et cela indĂ©pendamment de la valeur de son essai de rĂ©duction de lâhypothĂšse atomistique Ă lâidĂ©e de nombre. Quant aux multiples directions prises par le dĂ©veloppement des schĂšmes atomistiques, elles parlent dans le mĂȘme sens, et comme le dit Bachelard, montrent la vitalitĂ© de lâidĂ©e. Il nâest jusquâĂ la nĂ©gation de la rĂ©alitĂ© de lâatome chez les positivistes qui ne soit rĂ©vĂ©latrice, puisque ceux-ci ont continuĂ© de se servir de lâatomisme Ă titre de langage indispensable, comme les irrationalistes qui rendent implicitement hommage Ă la raison en utilisant le discours pour dĂ©montrer leur thĂšse.
Si tel est le cas il sâagit de chercher Ă dĂ©gager les origines psychogĂ©nĂ©tiques de lâatomisme et notamment dâĂ©tablir si tout esprit parvenant aux notions de conservation Ă©lĂ©mentaire en dĂ©gage nĂ©cessairement un schĂšme de composition atomistique. Ă cet Ă©gard, trois problĂšmes se posent en particulier : la parentĂ© Ă©ventuelle de lâatomisme avec le nombre, supposĂ©e par Hannequin, le rĂŽle de lâidentification, invoquĂ© par Ă. Meyerson, et celui de la composition construite rationnellement Ă partir dâintuitions sensibles, dĂ©gagĂ© par G. Bachelard.
G. Bachelard a soulignĂ©, en effet, avec beaucoup de force que, si rationnelle et construite que soit lâidĂ©e de lâatome, elle a pour matiĂšre des intuitions perceptives prĂ©cises. Câest justement ce passage de lâintuition Ă la composition opĂ©ratoire quâil conviendrait dâexaminer de prĂšs pour saisir la portĂ©e explicative de lâhypothĂšse atomistique. Dans une des jolies formules dont il a le secret, G. Bachelard dĂ©finit lâatomisme une « mĂ©taphysique de la poussiĂšre » 16 ; il exagĂšre seulement un peu quand il ajoute que « lâatomisme est, de prime abord, une doctrine dâinspiration visuelle ⊠La poussiĂšre et le vide saisis dans un mĂȘme regard illustrent vraiment la premiĂšre leçon de lâatomisme » (p. 40). Nous ne lâaccuserons pas dâavoir trouvĂ© cette idĂ©e sans quitter sa bibliothĂšque, puisquâil nous dĂ©peint lui-mĂȘme la splendeur des grains irisĂ©s dansant dans le rayon de soleil qui pĂ©nĂštre en une chambre fermĂ©e. Et nous ne nierons pas que ce spectacle ait pu jouer quelque rĂŽle, connaissant un enfant qui a effectivement appuyĂ© son atomisme spontanĂ© sur une telle vision. Mais la mĂ©taphysique de la poussiĂšre a un sens plus large que simplement visuel ; et, Ă lâenfant amusĂ© devant un sablier, pour reprendre un exemple de G. Bachelard, le sucre ou le sel en poudre se dĂ©sagrĂ©geant dans lâeau peuvent inspirer bien dâautres rĂ©flexions, parce que, dans ce cas, lâatomisme devient affirmation de lâexistence de grains invisibles, et une affirmation dictĂ©e par le besoin de conservation.
Câest donc dans cette direction que nous avons cherchĂ© jadis Ă analyser, avec B. Inhelder la connexion des formes gĂ©nĂ©tiquement Ă©lĂ©mentaires dâatomisme avec la construction des notions de conservation 17. Nous avons prĂ©sentĂ© Ă des enfants, de 4 Ă 12 ans, deux verres dâeau de mĂȘmes formes et dimensions, remplis jusquâaux mĂȘmes niveaux, et avons plongĂ© dans lâun dâeux deux ou trois morceaux de sucre en faisant constater aux sujets lâĂ©lĂ©vation du niveau dâeau. Nous avons alors demandĂ© si, une fois le sucre dissous, lâeau redescendrait ou non, ce qui soulĂšve simultanĂ©ment la question de la conservation du sucre dans lâeau et de la maniĂšre dont sâexplique cette conservation invisible, câest-Ă -dire justement de lâatomisme Ă©ventuel. Mais nous avons, en outre, pesĂ© avec les sujets le verre dâeau non sucrĂ©e et le verre contenant les morceaux de sucre avant leur dissolution (ou le verre avec les morceaux non encore immergĂ©s), en demandant si le poids additionnel du sucre se conservera aprĂšs la dissolution, ou si lâeau dans laquelle aura fondu le sucre retrouvera son poids initial, Ă©gal Ă celui de lâautre verre. Plus prĂ©cisĂ©ment, les questions de conservation posĂ©es Ă lâenfant sont au nombre de trois : conservation de la substance ou matiĂšre (car le sucre peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme se conservant mĂȘme si le niveau de lâeau est censĂ© redescendre), conservation du poids, et conservation du volume (mesurĂ© Ă la place occupĂ©e dans lâeau), et ces trois formes de conservation peuvent correspondre Ă des formes diffĂ©rentes dâatomisme, selon les types divers de composition en jeu. En outre, on pose ces questions en faisant appel dâabord Ă la simple prĂ©vision (le goĂ»t sucrĂ©, le poids, le niveau de lâeau se conserveront-ils ou pas ?), puis, aprĂšs lecture des donnĂ©es de lâexpĂ©rience (une fois le sucre dissous), on les pose Ă nouveau en demandant lâexplication des rĂ©sultats constatĂ©s. Enfin on peut complĂ©ter cette analyse en prĂ©sentant Ă lâenfant des grains de maĂŻs amĂ©ricain, qui se gonflent brusquement avec lâĂ©chauffement, et en demandant lâexplication de cette dilatation. On retrouve alors les questions de conservation de la matiĂšre (accroissement de substance ou simple Ă©tirement), du poids et mĂȘme du volume corpusculaire, avec Ă nouveau possibilitĂ© de schĂ©mas atomistiques inspirĂ©s par la farine.
Or, les stades de dĂ©veloppement dont lâexistence a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©e par les rĂ©actions des enfants, se trouvent ĂȘtre particuliĂšrement instructifs quant aux rapports entre la formation de lâatomisme et la construction des notions de conservation. Au cours dâun premier stade (antĂ©rieur Ă 7-8 ans) il nây a conservation ni du volume, ni du poids, ni mĂȘme de la substance, et lâon ne constate aucune trace de schĂšme atomistique dĂ©passant la perception actuelle des grains ou particules visibles. Le sucre fondu dans lâeau est censĂ© sâĂȘtre anĂ©anti, et si son souvenir persiste un moment sous forme de goĂ»t sucrĂ©, cette saveur comparĂ©e par lâenfant Ă une sorte dâodeur, sâĂ©vaporera rapidement et se perdra elle aussi dans le nĂ©ant. Quant au maĂŻs se dilatant avec la chaleur, il y a, selon les jeunes sujets, crĂ©ation absolue de substance : le grain, de petit quâil est au dĂ©but, devient grand « comme nous, quand nous poussons », et lâenfant ne voit lĂ aucun problĂšme. Par contre, dĂšs un second stade, qui dĂ©bute vers 7-8 ans, il se constitue corrĂ©lativement une notion de conservation de la substance et un dĂ©but dâatomisme. En ce qui concerne le sucre fondu, il est censĂ© perdre tout poids et il cesse dâoccuper tout espace dans lâeau, mais il continue dâexister en tant que matiĂšre et assure ainsi la permanence de la saveur sucrĂ©e. Mais comment se conserve-t-il alors ? Ou bien sous forme de liquide concentrĂ© (« comme du sirop ») mĂȘlĂ© Ă lâeau, ou bien sous la forme de grains, dâabord visibles au moment de la dĂ©sagrĂ©gation du morceau, puis de plus en plus exigus et invisibles : ce sont ces grains, trop petits pour ĂȘtre perçus, ainsi que pour conserver un poids ou un volume, qui constituent le plus simple des schĂ©mas atomistiques, destinĂ© Ă assurer la conservation de la substance elle-mĂȘme. Dans le cas du maĂŻs, Ă©galement, la dilatation du tout nâimplique plus un accroissement de substance, mais un simple Ă©tirement, et celui-ci va aussi frĂ©quemment de pair avec lâimagination dâune structuration corpusculaire de la pĂąte ou de la farine. Vers 9-10 ans apparaĂźt un troisiĂšme stade, marquĂ© par la conservation du poids mais sans encore celle du volume : le verre dâeau sucrĂ©e conserve le mĂȘme poids quâavant la dissolution du sucre, parce que les petits grains invisibles conservent eux-mĂȘmes leur poids et que la somme de ces poids corpusculaires Ă©gale le poids total des morceaux. La rĂ©action est la mĂȘme eu Ă©gard au maĂŻs dont la dilatation nâexclut pas selon lâenfant, lâinvariance du poids des grains de farine. Enfin, vers 11-12 ans seulement, une quatriĂšme Ă©tape marque lâapparition de la conservation du volume : le niveau du verre dâeau sucrĂ©e ne redescendra pas au terme de la dissolution, parce que chaque petit grain invisible occupe dans le liquide une place Ă©lĂ©mentaire, et que la somme de ces espaces Ă©quivaut au volume occupĂ© initialement par les morceaux eux-mĂȘmes. Quant au maĂŻs gonflĂ©, lâenfant, qui avait admis jusque lĂ une dilatation des grains de farine comme tels pour expliquer la dilatation dâensemble, en vient Ă penser que chaque grain Ă©lĂ©mentaire conserve son volume et que seul lâĂ©cartement des grains explique le gonflement : on observe ainsi un schĂšme de compression et de dĂ©compression, analogue Ă celui qui, chez les premiers prĂ©socratiques, annonçait les dĂ©buts de lâatomisme systĂ©matique.
Il nâest pas besoin dâinsister sur le fait que, sâil intervient, en chacune de ces formes successives dâatomisme Ă©lĂ©mentaire (substantiel, puis pondĂ©rĂ©, puis spatialisĂ©), un processus dâidentification, il ne fonctionne une fois de plus quâen connexion avec un systĂšme total dâopĂ©rations composables et rĂ©versibles, dont lâidentitĂ© ne constitue que lâune parmi les autres. Nous reviendrons sur ce point au § suivant.
Ces observations psychologiques parlent donc en faveur de lâhypothĂšse de G. Bachelard sur le caractĂšre de « composition » qui est essentiel Ă lâatomisme. Mais elles conduisent mĂȘme plus loin que ne le soutient Bachelard dans la dĂ©fense de sa thĂšse. Pensant surtout Ă la combinaison chimique, dans laquelle la composition des atomes en molĂ©cules aboutit Ă des synthĂšses imprĂ©visibles en partant des propriĂ©tĂ©s des parties, Bachelard donne raison Ă Berthelot lorsque celui-ci affirme que les doctrines atomistiques des anciens demeuraient « étrangĂšres Ă lâidĂ©e proprement dite de combinaison » (p. 71), et il nâest pas loin dâopposer, Ă cet Ă©gard, un atomisme « rĂ©aliste » Ă un atomisme combinatoire. Or, sâil est clair que lâatomisme grec et a fortiori lâatomisme naĂŻf de lâenfant nâont rien Ă voir avec la combinaison proprement chimique, tout atomisme, mĂȘme sur le terrain des notions enfantines, nâen est pas moins dâemblĂ©e le produit dâune composition. Câest de ce point de vue que les observations prĂ©cĂ©dentes valaient dâĂȘtre rappelĂ©es. Câest ainsi que dĂ©jĂ la premiĂšre forme dâatomisme (stade II), qui se borne Ă assurer la conservation de la substance du sucre dissous, par opposition Ă son poids et Ă son volume, implique Ă elle seule la composition additive des parties en un tout invariant. Câest ce que prouve lâapparition simultanĂ©e de lâidĂ©e de la conservation de la substance et de cette forme Ă©lĂ©mentaire dâatomisme. En effet, comme nous lâavons vu plus haut (§ 2), ce sont ces opĂ©rations dâaddition partitive qui, par leur rĂ©versibilitĂ© et leur associativitĂ©, dĂ©terminent lâinvariance du tout, par opposition Ă la non-conservation caractĂ©ristique de la pensĂ©e prĂ©-opĂ©ratoire. Or, lâatomisme naissant nâest pas autre chose que lâexpression mĂȘme de ces opĂ©rations dont la composition assure la conservation : il nây a donc pas, dâune part, atomisme et, de lâautre, conservation mais tous deux constituent les deux aspects indissociables de la composition partitive portant dâabord sur la substance. Ă plus forte raison en est-il ainsi de la seconde forme dâatomisme (stade III), qui relie la composition partitive des poids Ă la conservation du poids total et de la troisiĂšme forme (stade IV), qui effectue la mĂȘme liaison en ce qui concerne le volume. Il nây a donc pas, en ce domaine de lâatomisme des particules invisibles du solide dissous dans lâeau (et il en va exactement de mĂȘme pour le gonflement de la pĂąte du grain de maĂŻs), dâintuition atomistique avant la composition atomistique : ou bien le sujet admet lâanĂ©antissement de la matiĂšre (et sa crĂ©ation par accroissement absolu, dans le cas du maĂŻs), ou il postule sa conservation et construit alors un modĂšle atomistique Ă titre de schĂšme de composition opĂ©ratoire pour rendre compte de lâinvariance du tout.
Or, quelle est la parentĂ© entre ce mode de composition, propre Ă lâatomisme naissant, et celui qui engendre les nombres entiers ? Elle est certainement rĂ©elle, mais elle ne se rĂ©duit pas Ă lâidentitĂ© dâun seul et mĂȘme systĂšme opĂ©ratoire. Il est frappant, en effet, de constater que la forme Ă©lĂ©mentaire dâatomisme, corrĂ©lative de la conservation de la quantitĂ© de matiĂšre, apparaĂźt Ă peu prĂšs en mĂȘme temps que les opĂ©rations formatrices du nombre. Seulement câest Ă©galement Ă ce niveau que se constituent les opĂ©rations additives intervenant dans la construction des premiers invariants spatiaux (conservation des longueurs, surfaces, etc.). Or, nous avons vu (chap. II) quâil y a isomorphisme et non pas identitĂ© entre les opĂ©rations infralogiques conduisant aux rĂ©unions dâĂ©lĂ©ments spatiaux ainsi quâĂ la mesure, et les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques engendrant les classes, les relations et les nombres. Il va de soi, si lâon admet cette distinction gĂ©nĂ©tique, que lâatomisme, en tant que composition des parties de lâobjet par opposition aux rĂ©unions dâobjets en classes ou en collections numĂ©riques, reprĂ©sente prĂ©cisĂ©ment le prototype des opĂ©rations infralogiques, sans aucune application directe de la notion de classe ni a fortiori de lâidĂ©e de nombre, mais rĂ©unissant les parties Ă©lĂ©mentaires en objets totaux selon le mĂȘme schĂšme opĂ©ratoire que lâaddition logique.
Cette parentĂ© entre les opĂ©rations infralogiques en jeu dans lâatomisme naissant et les opĂ©rations spatiales est mĂȘme si grande que câest prĂ©cisĂ©ment au moment oĂč lâatomisme enfantin est achevĂ© (câest-Ă -dire porte simultanĂ©ment sur la conservation de la substance, du poids et du volume des particules) que le sujet se rĂ©vĂšle capable, par ailleurs, de dissocier un continu linĂ©aire ou Ă deux et trois dimensions en points de nombre illimité 18. Lâatome est ainsi conçu comme une sorte de point physique, sans vouloir faire de rapprochement avec lâintuition cĂ©lĂšbre de Boscovitch, comme le point est un atome spatial. Si Ă©lĂ©mentaires que soient ces schĂšmes enfantins, leur gĂ©nĂ©ralitĂ© montre assez le rĂŽle que des schĂšmes semblables ont pu jouer dans la formation historique des notions, et prouvent, Ă tout le moins, le caractĂšre naturel, pour la raison en dĂ©veloppement, de la dĂ©composition et de la composition atomistiques.
§ 5. Les principes scientifiques de conservation et lâinterprĂ©tation de Ă. Meyerson
Lâexamen psychogĂ©nĂ©tique montre Ă lâĂ©vidence, comme nous venons de chercher Ă le rappeler, que les notions Ă©lĂ©mentaires de conservation constituent les invariants propres aux premiers « groupements » opĂ©ratoires : câest dans la mesure oĂč les parties dâun tout peuvent ĂȘtre rĂ©unies grĂące Ă un systĂšme de composition additive rĂ©versible que ce tout se conserve indĂ©pendamment des dĂ©placements de ces parties les unes Ă lâĂ©gard des autres. Que ces parties soient mĂȘme complĂštement dissociĂ©es (comme dans lâexemple du sucre fondu), les particules invisibles conservent en leur somme les propriĂ©tĂ©s du tout. Et que ces parties soient concentrĂ©es ou quâil y ait dĂ©compression (comme dans les variations du volume total du grain de maĂŻs Ă©galement Ă©voquĂ© au § prĂ©cĂ©dent), quelque chose se conserve dans le volume corpusculaire. Or, ce quâil y a de remarquable dans ces notions spontanĂ©es, propres au sens commun dĂšs un certain niveau du dĂ©veloppement mental, câest quâelles se construisent sans intervention de la mesure ni mĂȘme dâune quantification « extensive », donc sans lâappui dâopĂ©rations mathĂ©matiques et par la seule composition de caractĂšre « intensif » des opĂ©rations logiques ou infra-logiques.
Existe-t-il, dĂšs lors, quelque analogie, dans le fonctionnement de la pensĂ©e, entre la genĂšse de ces notions qualitatives de conservation et la formation des principes de conservation que la science a Ă©laborĂ©s successivement au cours de son histoire, et quâelle a Ă©laborĂ©s en termes de quantitĂ© mĂ©trique ? Et peut-on tirer de cette analogie Ă©ventuelle quelque enseignement en ce qui concerne le rĂŽle de lâidentification et de lâexpĂ©rience dans la construction de ces principes ? Cela semble probable, dans la mesure oĂč le travail de la science prolonge ce quâil y a dĂ©jĂ de rationnel dans le sens commun Ă©lĂ©mentaire. Et cela paraĂźt dâautant plus plausible que le caractĂšre dâinvariant opĂ©ratoire, propre aux notions scientifiques de conservation, est ainsi prĂ©parĂ© dĂšs le plan qualitatif. La comparaison des formes Ă©lĂ©mentaires, liĂ©es aux simples « groupements » dâopĂ©rations infralogiques, et des formes supĂ©rieures liĂ©es aux « groupes » dâopĂ©rations mĂ©triques les plus raffinĂ©es, nous fournira ainsi un utile moyen dâanalyse : il est Ă©vident, en effet, que ce nâest ni aux plus Ă©lĂ©mentaires seuls ni aux plus Ă©voluĂ©s des invariants opĂ©ratoires Ă nous renseigner sur le processus exact de construction des notions de conservation mais que, partant Ă mi-chemin, la recherche Ă©pistĂ©mologique doit effectuer une sorte de jeu de navette entre lâexploration des sources et celle des courants plus rĂ©cents de la pensĂ©e scientifique.
LâinterprĂ©tation que Ă. Meyerson a donnĂ©e des principes de conservation a eu le grand mĂ©rite de mettre en lumiĂšre le fait que la conservation, exigĂ©e par la raison, ne dĂ©coulait cependant ni de celle-ci seule, ni de lâexpĂ©rience seule, mais rĂ©sultait dâune interaction extrĂȘmement intime entre la dĂ©duction et les donnĂ©es expĂ©rimentales susceptibles de se prĂȘter Ă une telle Ă©laboration. Câest ainsi que le principe de la conservation de la matiĂšre Ă©tait dĂ©jĂ connu des anciens, et dĂ©duit par les atomistes. Il entraĂźnait selon eux la conservation du poids, dâailleurs confondu avec la masse. LâautoritĂ© dâAristote, pour qui le poids Ă©tait une propriĂ©tĂ© accidentelle variant avec les changements dâĂ©tats, a fait mettre en doute cette constance du poids, et Descartes insiste, pour sa part, sur la conservation du volume, liĂ©e Ă son effort pour rĂ©duire la matiĂšre Ă lâĂ©tendue. Il a donc fallu attendre Lavoisier pour que lâinvariance du poids acquiĂšre droit de citĂ©. Or, Meyerson montre avec une grande clartĂ© comment la permanence du poids, au cours des transformations chimiques, Ă©tait pour lui « évidence » prĂ©visible a priori. Il vĂ©rifie, il est vrai, souvent par lâexpĂ©rience que le poids dâun composĂ© est Ă©gal Ă la somme de ceux des composants, mais câest Ă titre de contrĂŽle et jamais il ne doute de la nĂ©cessitĂ© du principe : « dans toute opĂ©ration, il y a une Ă©gale quantitĂ© de matiĂšre avant et aprĂšs lâopĂ©ration » (IdentitĂ© et rĂ©alitĂ©, p. 188). Si Kant et mĂȘme Spencer considĂšrent la conservation de la matiĂšre comme une vĂ©ritĂ© nĂ©cessaire, dĂ©montrable a priori, et si Stuart Mill nây voit quâune loi expĂ©rimentale, Meyerson, par une trĂšs fine analyse historique, aboutit Ă la conclusion quâelle nâest ni lâune ni lâautre, ou plutĂŽt quâelle est les deux Ă la fois : câest une vĂ©ritĂ© « plausible », selon son vocabulaire, câest-Ă -dire non contredite, mais dâautre part non dĂ©montrable par lâexpĂ©rience, et inspirĂ©e directement par la tendance causale, câest-Ă -dire par le besoin dâidentitĂ© dans le temps. Comme les vĂ©ritĂ©s mathĂ©matiques, elle est donc un mĂ©lange dâemprunts faits Ă lâexpĂ©rience, relatifs au contenu des notions identifiables, et dâinfluence de la raison sous forme dâune identification du divers.
Il est vrai que, dans les conceptions contemporaines, la masse nâest plus invariable, sous aucun des rapports, dâailleurs dissociĂ©s (rapport entre la force et lâaccĂ©lĂ©ration, capacitĂ© dâimpulsion, etc.) qui la caractĂ©risent, et elle ne paraĂźt plus nĂ©cessairement liĂ©e Ă la quantitĂ© de matiĂšre. Mais celle-ci, mesurĂ©e alors au nombre des Ă©lectrons, demeure nĂ©anmoins constante. JusquâĂ quand le demeurera-t-elle ? Il se pourrait que lâĂ©lectron lui-mĂȘme apparaisse un jour comme susceptible de dissociation. Mais la question nâest pas lĂ Â : quelque variation que lâexpĂ©rience conduise Ă introduire dans les caractĂ©ristiques de la matiĂšre, nous trouverons toujours un autre invariant susceptible dâassurer lâexistence matĂ©rielle de « quelque chose de constant ».
LâidentitĂ© dans le temps, dĂ©finition de la causalitĂ© selon Ă. Meyerson, se retrouve en un autre principe de conservation que la science moderne, cette fois en opposition avec celle des anciens, a Ă©tĂ© conduite Ă construire : le principe dâinertie ou de conservation du mouvement uniforme. Pas plus que le prĂ©cĂ©dent, ce principe nâest, en effet, imposĂ© par lâexpĂ©rience seule, puisque sa dĂ©monstration rigoureuse supposerait lâutilisation dâun temps et dâun espace infinis. Il est mĂȘme en contradiction avec lâexpĂ©rience immĂ©diate, puisquâAristote, fidĂšle Ă lâapparence des choses, admet que les mouvements terrestres « naturels » tendent vers un Ă©tat de repos, caractĂ©risĂ© par le lieu propre de lâobjet momentanĂ©ment mobile. Seul le mouvement circulaire (qui pour nous suppose prĂ©cisĂ©ment une accĂ©lĂ©ration) conserve son uniformitĂ©, comme celui des corps cĂ©lestes parfaits. Aristote sâest mĂȘme servi de lâimpossibilitĂ© supposĂ©e du mouvement rectiligne uniforme se prolongeant indĂ©finiment dans le vide pour justifier sa thĂ©orie du jet (IdentitĂ©, p. 129). Câest GalilĂ©e qui est au point de dĂ©part du principe, avec son affirmation que « le mouvement dans le plan horizontal est Ă©ternel » et, comme le fait remarquer Meyerson, il sâagit lĂ dâune dĂ©duction Ă base dâexpĂ©rience imaginĂ©e et non pas matĂ©rielle. Descartes dĂ©montre le principe par voie a priori et dâAlembert le justifie par un simple emploi du principe de raison suffisante. La conservation du mouvement rectiligne et uniforme est donc Ă nouveau une vĂ©ritĂ© « plausible », câest-Ă -dire exigĂ©e par la raison quant Ă la nĂ©cessitĂ© dâune conservation, et suggĂ©rĂ© par lâexpĂ©rience quant au choix de lâĂ©lĂ©ment conservĂ©. Il est de nature « intermĂ©diaire entre lâa priori et lâa posteriori » (IdentitĂ©, p. 161). Ici encore, en effet, les conceptions contemporaines ont Ă©tĂ© conduites Ă modifier ce principe de conservation, ce qui montre bien quâun tel principe nâest pas uniquement a priori, et quâil dĂ©pend du niveau de lâexpĂ©rience. Mais elles lâont remplacĂ©, avec la thĂ©orie de la relativitĂ©, par un autre principe dâinertie, ce qui montre bien que la conservation elle-mĂȘme est exigĂ©e, sous une forme ou sous une autre, par la raison dans son analyse du mouvement.
Il en est enfin de mĂȘme dâun troisiĂšme principe de conservation, celui qui affirme lâĂ©quivalence des diverses formes dâĂ©nergie, câest-Ă -dire la conservation de quelque chose lorsque lâon passe de lâune de ces formes Ă lâautre. Descartes dĂ©jĂ formulait cette conservation, mais lâattribuait Ă la quantitĂ© de « mouvement » (mv), pour des raisons a priori, erreur rectifiĂ©e par Leibniz qui, a priori Ă©galement, cherche la conservation dans la « force active » (mv2) et en dĂ©montre la nĂ©cessitĂ© au nom de lâadĂ©quation de lâeffet et de la cause. Or, la chaleur nâĂ©tait pas comprise dans ces systĂšmes et il faut attendre J. R. Mayer pour lâĂ©noncĂ© du principe sous sa forme actuelle : mais, chose intĂ©ressante, avec une justification a priori rappelant celle de Leibniz et remĂ©diant mal Ă lâinsuffisance de la dĂ©monstration expĂ©rimentale. Le principe de la conservation de lâĂ©nergie est donc, lui aussi, une vĂ©ritĂ© simplement plausible, et Meyerson sâappuie sur la fameuse discussion dâH. PoincarĂ© pour conclure avec lui que le seul Ă©noncĂ© correct du principe est « il y a quelque chose qui demeure constant », ce « quelque chose » Ă©tant Ă la fois impossible Ă dĂ©terminer dâavance et cependant imposĂ© par la raison.
On voit combien lâensemble de cette analyse sâaccorde avec ce que montre dĂ©jĂ la genĂšse des notions Ă©lĂ©mentaires de conservation dans le dĂ©veloppement de la pensĂ©e spontanĂ©e : exigence de dĂ©duction dĂ©passant les possibilitĂ©s de vĂ©rification offertes par lâexpĂ©rience et nĂ©anmoins suggestion de celle-ci quant aux donnĂ©es entre lesquels lâesprit choisit celle quâil prendra pour support de la conservation. Mais Meyerson va plus loin et suppose une ligne de dĂ©marcation prĂ©cise entre le rĂ©el et lâesprit au cours de cette Ă©laboration : la conservation Ă©tant lâidentitĂ© dans le changement, ce serait lâidentitĂ© seule qui relĂšverait de la raison et le changement qui exprimerait la rĂ©alitĂ© « irrationnelle ». Or, cette conclusion est-elle inĂ©vitable et devons-nous fatalement dĂ©partager ainsi les apports respectifs de lâesprit et de lâexpĂ©rience, en mettant au compte de cette derniĂšre tout ce qui est transformation comme telle ? Ou, au contraire, la dualitĂ© de lâidentitĂ© et du changement ne traduirait-elle pas, au lieu dâune antithĂšse, une connexion nĂ©cessaire intĂ©rieure Ă la raison aussi bien quâinhĂ©rente au rĂ©el ? Tel est le problĂšme, que nous avons dĂ©jĂ rencontrĂ© et discutĂ© sur le terrain des opĂ©rations mathĂ©matiques (chap. III § 4) et que nous retrouvons maintenant dans le domaine physique.
Rien nâest effectivement plus instructif Ă cet Ă©gard, comme lâĆuvre de Meyerson lâillustre dans son ensemble, que la rĂ©flexion sur les notions de conservation, puisque celles-ci sâĂ©tendent de lâ« objet » sensori-moteur jusquâaux principes les plus raffinĂ©s de la science (avec, entre deux, les invariants Ă©lĂ©mentaires dĂ©crits aux § 2 et 4 du prĂ©sent chapitre). Et, au premier abord, on pourrait ĂȘtre tentĂ© de considĂ©rer comme Ă©vident le rĂ©sultat de lâanalyse meyersonienne, puisque, en chacun de ces cas, câest bien lâexpĂ©rience qui impose la constatation du changement ; au contraire, la dĂ©duction est nĂ©cessaire pour retrouver lâidentique, avant que lâexistence supposĂ©e de celui-ci ne soit confirmĂ©e par de nouveaux contrĂŽles expĂ©rimentaux, mais bien plus raffinĂ©s que lâobservation de dĂ©part fournissant, Ă titre de donnĂ©e immĂ©diate, le fait de la transformation elle-mĂȘme. Mais si, en dĂ©finitive, lâexpĂ©rience agrĂ©e lâidentitĂ© comme le changement, pourquoi celle-lĂ serait-elle plus rationnelle que celui-ci, et pourquoi tous deux ne pourraient-ils pas constituer simultanĂ©ment des nĂ©cessitĂ©s pour lâesprit et des rĂ©alitĂ©s pour le monde physique ? La diffĂ©rence entre les invariants opĂ©ratoires propres aux mathĂ©matiques et les invariants physiques est assurĂ©ment que ces derniers se situent dans le temps, et quâainsi les transformations au sein desquelles la dĂ©duction retrouve lâidentique sont imposĂ©es par des changements perçus dans lâobjet avant de pouvoir ĂȘtre elles-mĂȘmes reconstituĂ©es mathĂ©matiquement. Mais, dâune part, lâexpĂ©rience sâaccorde donc avec lâidentitĂ© comme avec le changement, et, dâautre part, la dĂ©duction reconstitue les transformations comme lâinvariant lui-mĂȘme, et cela sur le plan logique ou infralogique des notions de conservation Ă©lĂ©mentaires comme sur le plan de la construction mathĂ©matique ultĂ©rieure. Pourquoi la structure de la raison serait-elle ainsi plus apte Ă assimiler le rapport dâidentitĂ© entre les Ă©tats successifs que leur diffĂ©rence ou que la transformation conduisant des uns aux autres ?
Serait-ce en vertu dâun consensus universel ? Mais, chez Descartes, « le mouvement est dĂ©fini comme un pur rapport dâintelligence » 19 ; et que lâauteur du Monde ne soit pas parvenu du premier coup Ă cette clartĂ© (ainsi quây ont encore insistĂ© rĂ©cemment les admirables Ă©tudes de A. Koyré 20) ne prouve rien, car, en tout dĂ©veloppement historique ou gĂ©nĂ©tique, la simplicitĂ© caractĂ©rise le terme ou lâĂ©quilibre final dâune notion, et non point ses racines ou ses phases initiales. Dâautre part, Kant ne jugeait pas non plus contradictoire lâidĂ©e dâun jugement synthĂ©tique a priori, englobant simultanĂ©ment lâidentique et le divers.
Est-ce parce que les Grecs attribuaient une vertu spĂ©cifique Ă lâidentique et dĂ©valuaient le changement ? Il nâest pas impossible que ParmĂ©nide ait exercĂ© sur Ă. Meyerson le mĂȘme genre de sĂ©duction que Pythagore sur Renouvier : il y a entre Renouvier et Meyerson une certaine analogie dans la rigiditĂ© voulue de la pensĂ©e et dans la dĂ©cision inĂ©branlable dâassigner une limite Ă la comprĂ©hension rationnelle. Mais lâexemple des Grecs pourrait sâexpliquer par un dĂ©faut systĂ©matique de prise de conscience des mĂ©canismes opĂ©ratoires, comme nous avons cherchĂ© Ă le montrer prĂ©cĂ©demment (chap. III § 1).
Serait-ce parce que, formellement, lâidentitĂ© prĂ©cĂšde la relation asymĂ©trique, ou rapport de diffĂ©rence ? Mais lâanalyse linĂ©aire propre Ă la logique axiomatisĂ©e nĂ©glige lâinteraction fondamentale des opĂ©rations. LâidentitĂ© A = A nâest intelligible quâen corrĂ©lation avec la diffĂ©rence. Câest pourquoi les « groupements » de relations asymĂ©triques, fondĂ©s sur la diffĂ©rence, sont exactement parallĂšles aux « groupements » de classes, fondĂ©s sur la ressemblance, et câest lâemploi simultanĂ© de ces groupements complĂ©mentaires dâopĂ©rations qui permet Ă la pensĂ©e de lâenfant dâaboutir, sur le terrain de la dĂ©duction physique qualitative, Ă la constitution des formes initiales de conservation.
Bref, en prĂ©sence des ressemblances ou des permanences partielles entre deux Ă©tats physiques, et des diffĂ©rences ou des changements partiels, la raison sâefforce dâassimiler les unes et les autres de ces deux catĂ©gories de relations. Quant Ă sa maniĂšre de procĂ©der, câest ici que la construction des principes de conservation constitue un exemple privilĂ©giĂ©, car ces principes sont toujours fonction dâun systĂšme dâinterprĂ©tation dâensemble des phĂ©nomĂšnes considĂ©rĂ©s : leur rĂŽle nâest pas dâaffirmer simplement la prĂ©sence de lâidentitĂ© dans le changement, mais bien dâintĂ©grer ces deux aspects du rĂ©el Ă la fois, dans une synthĂšse qui rende compte simultanĂ©ment de la transformation et de la conservation. Et, pour ce faire, la raison emploie toujours la mĂȘme mĂ©thode : elle tend Ă assimiler la totalitĂ© du processus, câest-Ă -dire justement lâinvariance et le changement rĂ©unis, Ă lâun des systĂšmes opĂ©ratoires dont elle dispose. Câest en vertu de cette assimilation fondamentale, non plus dĂ©formante comme lâassimilation conservatrice propre aux gĂ©nĂ©ralisations intuitives, mais Ă©quilibrĂ©e avec lâaccommodation, que la modification constatĂ©e dans lâexpĂ©rience devient « transformation » au sens opĂ©ratoire du terme, tandis que la conservation elle-mĂȘme est conçue comme lâinvariant nĂ©cessairement corrĂ©latif Ă toute transformation opĂ©ratoire.
DĂšs les notions Ă©lĂ©mentaires de conservation (dĂ©crites dans les § 1-2 et 4), nous voyons ainsi la construction de lâobjet permanent liĂ©e Ă celle du groupe pratique des dĂ©placements, et surtout la construction des invariants de substance, de poids et de volume liĂ©e Ă celle des groupements additifs de partition, câest-Ă -dire Ă ces groupements mĂȘme dont les opĂ©rations engendrent les schĂ©mas atomistiques Ă©lĂ©mentaires. En tous ces cas, la conservation repose donc sur un jeu dâopĂ©rations qui expriment par ailleurs les transformations elles-mĂȘmes : la conservation procĂšde de lâ« opĂ©ration inverse » et de lâ« opĂ©ration identique » de groupes ou de groupements, dont les autres opĂ©rations traduisent les variations comme telles du systĂšme : il serait donc illĂ©gitime dâattribuer Ă la raison certaines seulement de ces opĂ©rations et non par leur ensemble, car cet ensemble constitue une totalitĂ© unique, Ă la fois inĂ©puisable et fermĂ©e sur elle-mĂȘme.
Quant aux principes scientifiques de conservation, il en va a fortiori de mĂȘme : lâidentitĂ© rationnelle quâils comportent y est, bien davantage encore, indissociable des variations rationnellement construites ou reconstruites, elles aussi, impliquĂ©es dans la totalitĂ© du systĂšme. La connexion de ces principes avec les transformations opĂ©ratoires et leur fonction dâinvariants par rapport Ă celles-ci est dâailleurs Ă©vidente et nâa naturellement pas Ă©chappĂ© Ă lâanalyse de Ă. Meyerson. Mais il nâa pas insistĂ© sur cet aspect des choses parce que, pour lui, lâopĂ©ration nâest pas crĂ©atrice du divers et que le raisonnement opĂ©ratoire, mĂȘme en mathĂ©matiques pures, emprunte sa fĂ©conditĂ© au rĂ©el lui-mĂȘme. De ce point de vue, la transformation mathĂ©matique nâest alors quâune copie de la modification physique Ă expliquer, ce qui exclut toute explication du changement comme tel par la raison, confinĂ©e dans sa recherche de lâidentique seul. Nous avons vu (chap. III § 4) la difficultĂ© dâune telle thĂšse sur le terrain mathĂ©matique. Or, en ce qui concerne le raisonnement physique, la difficultĂ© est analogue bien que, en ce second cas, la variation extĂ©rieure soit donnĂ©e expĂ©rimentalement et dans le temps, avant la transformation opĂ©ratoire chargĂ©e de la reconstruire dĂ©ductivement. En effet, et malgrĂ© cette derniĂšre circonstance, non seulement lâexplication du physicien porte simultanĂ©ment sur la transformation comme telle et sur lâinvariant, mais encore, et surtout, le choix de lâinvariant est liĂ© au systĂšme opĂ©ratoire servant Ă expliquer la transformation elle-mĂȘme. De ce point de vue, un principe de conservation est beaucoup moins la manifestation dâune recherche de lâidentique que lâexpression dâune assimilation de lâensemble des transformations donnĂ©es Ă des opĂ©rations dont la conservation ou lâidentitĂ© constituent la condition nĂ©cessaire, mais nullement suffisante pour la raison.
Ă cet Ă©gard, si la conservation de la matiĂšre, telle que les anciens ont conçu cet invariant dĂšs lâĂ©laboration des schĂ©mas atomistiques, relĂšve dâabord dâopĂ©rations simplement logiques ou qualitatives, le principe dâinertie est par contre hautement rĂ©vĂ©lateur dans ses connexions avec lâensemble de la cinĂ©matique galilĂ©enne et du mĂ©canisme cartĂ©sien, car il constitue le premier principe spĂ©cifique de conservation imposĂ© par la mathĂ©matisation moderne du rĂ©el. Le mouvement, dans la physique intuitive et anti-mathĂ©matique dâAristote, prend naissance et prend fin Ă la maniĂšre dâune activitĂ© vivante, due Ă une force interne et tendant vers un but : dâoĂč la nĂ©cessitĂ© dâinvoquer un moteur pour chaque mouvement et dâattribuer une causalitĂ© Ă lâespace, qui attire chaque objet en son lieu propre. Mais Ă partir du moment oĂč le problĂšme est de mathĂ©matiser les mouvements et leurs vitesses au mĂȘme titre que lâespace, la composition opĂ©ratoire ainsi recherchĂ©e suppose nĂ©cessairement un invariant sur lequel puisse sâappuyer la variation : lâinvariant est donc postulĂ© non pas pour lui-mĂȘme (Ă titre dâidentitĂ©), mais en tant que condition de la variation. La chose apparaĂźt avec une clartĂ© particuliĂšre non seulement dans la pensĂ©e de GalilĂ©e et dans celle de Descartes, mais encore dans le contraste entre leurs deux systĂšmes dâinterprĂ©tations. Les si attachantes « Ătudes GalilĂ©ennes » quâA. KoyrĂ© a consacrĂ©es Ă lâhistoire du principe dâinertie et de la loi de la chute des corps nous montrent, en effet, Ă la fois lâidĂ©al de mathĂ©matisation de la physique que professait GalilĂ©e, et les raisons de son demi-Ă©chec Ă dĂ©gager le principe de la conservation du mouvement rectiligne et uniforme. Câest que la dynamique de GalilĂ©e est une « dynamique de la chute » : « le mouvement de la chute est le mouvement naturel de tout corps abandonnĂ© Ă lui-mĂȘme » 21. Tout corps Ă©tant donc entraĂźnĂ© par son poids, GalilĂ©e nâa pas, Ă proprement parler, formulĂ© de principe dâinertie. Mais, par le fait mĂȘme que son problĂšme central consiste Ă chercher lâexpression mathĂ©matique du mouvement uniformĂ©ment accĂ©lĂ©rĂ©, sans autre hypothĂšse que celles nĂ©cessaires Ă la composition de ce constant accroissement de vitesse, GalilĂ©e en vient Ă abandonner successivement la distinction aristotĂ©licienne du « grave » et du « lĂ©ger » et lâexplication par lâimpetus : ainsi « le mouvement se combine directement avec la pesanteur » 22 dâoĂč la nĂ©cessitĂ© dâune conservation du mouvement et de la vitesse, en tant que principe mĂȘme de la composition des accĂ©lĂ©rations. Il en rĂ©sulte que sur un point au moins, GalilĂ©e entrevoit le principe dâinertie : dans le cas dâune boule parfaitement ronde roulant sur un plan horizontal, le mouvement continue Ă©ternellement, faute de toute cause dâarrĂȘt ou dâaccĂ©lĂ©ration. Avec Descartes, au contraire, qui pense en gĂ©omĂ©tre, non seulement le mouvement est dâemblĂ©e un « état » au mĂȘme titre que le repos, et non plus un processus (ce Ă quoi la mathĂ©matisation galilĂ©enne avait dĂ©jĂ abouti) mais encore la considĂ©ration de la pesanteur ne fait plus obstacle Ă la composition directe des mouvements : il sâensuit que tout mouvement acquis par un mobile lâest aux dĂ©pens du mouvement dâun autre, et que tout mouvement perdu profite Ă un autre (deuxiĂšme rĂšgle du « Monde ») ; que tout mobile, mĂȘme animĂ© dâun mouvement en ligne courbe, tend Ă se mouvoir de façon rectiligne (troisiĂšme rĂšgle) et que, de façon gĂ©nĂ©rale, tout Ă©tat, de mouvement ou de repos, se conserve par lui-mĂȘme (premiĂšre rĂšgle). La conservation du mouvement rectiligne et uniforme est ainsi gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă titre de principe fondamental, mais, on le voit, en corrĂ©lation indissociable avec le calcul possible des variations mĂȘmes du mouvement et Ă titre de condition de la composition de ces variations.
Bref, quâil sâagisse de la premiĂšre approximation rĂ©alisĂ©e par GalilĂ©e, oĂč la conservation du mouvement constitue la condition mathĂ©matique de la composition des accĂ©lĂ©rations, ou de la gĂ©nĂ©ralisation cartĂ©sienne dans laquelle lâinvariance du mouvement inertial est la condition nĂ©cessaire de lâĂ©change des mouvements, dans les deux cas et de deux points de vue en partie opposĂ©s, lâinvariant et la variation sont indissociablement solidaires Ă titre de conditions mĂȘmes dâintelligibilitĂ©.
Câest ce que la destinĂ©e ultĂ©rieure de la cinĂ©matique classique a mis en Ă©vidence croissante. La conservation du mouvement rectiligne et uniforme est lâinvariant du groupe que lâon peut construire avec les transformations dites galilĂ©ennes et permet ainsi de considĂ©rer les lois de la physique comme invariantes dans les systĂšmes inertiaux. Or, il est si clair que cette solidaritĂ© Ă©tablie entre lâinvariant et les transformations elles-mĂȘmes du groupe constitue lâobjectif essentiel du principe dâinertie, que le nouveau principe de conservation du mouvement, dont la consĂ©quence est aussi de rendre les lois de la physique invariantes dans tous les systĂšmes inertiaux, est lui-mĂȘme dĂ©terminĂ© par le groupe de transformations de la cinĂ©matique de Lorentz-Einstein comme le principe dâinertie galilĂ©en lâest par le groupe de la cinĂ©matique classique.
Il est intĂ©ressant de noter, Ă ce sujet, que Meyerson, en reprenant la question du principe dâinertie dans sa DĂ©duction relativiste (p. 45 et seq.), se sent obligĂ© de modifier sensiblement son exposĂ© dâIdentitĂ© et rĂ©alitĂ©, semblable Ă lâhistorien qui retouche son premier rĂ©cit pour tenir compte de documents nouveaux. Il montre fort bien, Ă cet Ă©gard, comment le principe dâinertie permet de faire lâĂ©conomie dâune action de lâespace, au sens dâAristote, ce qui rend lâexplication beaucoup plus simple et prĂ©pare ainsi la relativitĂ© einsteinienne qui gĂ©nĂ©ralise Ă la fois les relativitĂ©s galilĂ©enne et cartĂ©sienne. Mais, en ce cas, peut-on encore dire que le principe dâinertie satisfait surtout lâesprit parce quâil aboutit « à la conservation dâun concept. Ce concept est en lâespĂšce celui de la vitesse : câest la vitesse considĂ©rĂ©e comme une substance, dans le sens philosophique du terme » (DĂ©duction relat., p. 44) ? ComparĂ©e Ă la physique dâAristote, qui ne conserve prĂ©cisĂ©ment que des concepts ou des substances dont chacune est isolable sur son palier particulier dans la hiĂ©rarchie des ĂȘtres, la cinĂ©matique de lâinertie nous paraĂźt au contraire caractĂ©risĂ©e, du fait de sa mathĂ©matisation complĂšte et en particulier du fait quâelle relie en un seul tout les mouvements cĂ©lestes et terrestres, par la rĂ©ciprocitĂ© quâelle Ă©tablit entre lâinvariant et la variation : ce nâest pas Ă titre de concept que le mouvement rectiligne et uniforme est conservĂ© et non pas le repos seul, câest parce que le choix de cet invariant permet dâexpliquer de la maniĂšre la plus simple lâensemble des variations mĂȘmes de mouvements ou de vitesses. Lâinvariant sĂ©duit ainsi la raison, non pas dans la mesure de son identitĂ©, considĂ©rĂ©e en elle-mĂȘme et isolĂ©e du reste du systĂšme, mais dans la mesure oĂč il remplit un rĂŽle actif et opĂ©ratoire, qui est de rendre compte de la transformation. Une fois de plus lâidentitĂ© nâa donc ici de sens quâen fonction de la totalitĂ© mobile dâun groupe de transformations.
Quant au principe de la conservation de lâĂ©nergie, quelle sĂ©duction pourrait-il bien exercer sur la raison sâil ne sâagissait que de la « conservation dâun concept », puisque le concept est intraduisible en un autre langage que celui des intĂ©grales, et quâil nâa longtemps caractĂ©risĂ© que des diffĂ©rences dâĂ©tats. Nous ne parlons pas de tout ce que lâimagination anthropomorphique ou biomorphique des Ă©nergĂ©tistes du xxe siĂšcle a tirĂ© de cette notion, car la philosophie de lâĂ©nergie nâa aucune parentĂ© avec la conservation de la relation mathĂ©matique qui porte le mĂȘme nom. Nous parlons de la notion issue historiquement du principe des forces vives et destinĂ©e Ă permettre la mise en Ă©quation du rapport entre lâaccroissement de la force vive dâun corps en mouvement et la diminution du potentiel des forces agissant sur ce corps. Qui ne voit ici Ă nouveau la solidaritĂ© de dĂ©part entre la conservation et la transformation, lâĂ©nergie cinĂ©tique produite au cours de celle-ci Ă©tant exactement compensĂ©e par un changement Ă©gal, et de sens contraire, de lâĂ©nergie potentielle ? Câest donc de lâidentitĂ©, dirons les meyersoniens ! Ă coup sĂ»r, mais solidaire dâune transformation opĂ©ratoire et la rendant possible : pourquoi alors dissocier en deux parties opposĂ©es la transformation opĂ©ratoire et dĂ©crĂ©ter que lâesprit intervient seulement dans le signe dâĂ©galitĂ©, par opposition Ă lâensemble des opĂ©rations dont cette Ă©galitĂ©, câest-Ă -dire la substitution, ne constitue que lâune parmi les autres ? La victoire de lâesprit consiste au contraire en ce quâil a rĂ©ussi Ă assimiler une suite empirique de changements, demeurant irrationnels tant quâils restent intuitifs, en un systĂšme rationnel dâopĂ©rations rĂ©versibles, et, une fois de plus, la conservation nâest que lâinvariant servant Ă engendrer la composition. Il en a Ă©tĂ© ainsi, Ă nouveau, lors de chaque extension du principe de la conservation de lâĂ©nergie, jusquâĂ lâune de ses formes rĂ©centes, oĂč, sous lâinfluence de la thĂ©orie de la relativitĂ© restreinte, on a pu rĂ©unir en partie la conservation de la masse Ă celle de lâĂ©nergie, et surtout attribuer Ă cette derniĂšre notion la valeur dâun absolu et plus seulement dâune diffĂ©rence. Mais quelle sorte dâabsolu ? LâĂ©nergie dâun corps au repos, p. ex., ou Ă©nergie de repos est Ă©gale au produit de la masse du corps par le carrĂ© de la vitesse de la lumiĂšre, câest-Ă -dire quâil sâagit encore dâun rapport, mais invariant (lâĂ©nergie de repos nâintervient pas si un corps entre en mouvement sous lâinfluence dâune force, et en ce cas lâĂ©nergie en jeu est Ă nouveau une diffĂ©rence) : une fois de plus, lâinvariant est donc solidaire du systĂšme dâensemble des transformations opĂ©ratoires quâil rend possibles et qui le mettent en retour en Ă©vidence.
Mais les transformations opĂ©ratoires successives qui ont permis de composer entre elles toutes les forces, jusquâĂ dĂ©gager cet invariant commun quâest lâĂ©nergie, ont prĂ©cisĂ©ment abouti Ă souligner lâexistence dâun domaine particulier oĂč le rĂ©el se heurte Ă la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire et oĂč les changements de forme de lâĂ©nergie apparaissent comme essentiellement irrĂ©versibles : le deuxiĂšme principe de la thermodynamique semble ainsi tenir en Ă©chec lâinterprĂ©tation opĂ©ratoire du premier. Seulement, si cette irrĂ©versibilitĂ© de lâaccroissement dâentropie ne contredit pas la conservation de lâĂ©nergie, câest quâelle traduit simplement lâintervention dâun brassage, le mĂ©lange Ă©tant, ici comme partout, la source de lâirrĂ©versibilitĂ©. Or, nous allons justement voir (chap. VI) combien la genĂšse de lâidĂ©e de hasard est solidaire du dĂ©veloppement opĂ©ratoire de la pensĂ©e mathĂ©matique et physique, et comment le calcul de la probabilitĂ© permet dâassimiler le mĂ©lange objectif lui-mĂȘme Ă un systĂšme de combinaisons qui sont Ă nouveau opĂ©ratoires. La rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations rĂ©apparaĂźt ainsi, verrons-nous, jusque dans le calcul de lâirrĂ©versibilitĂ© de fait.
Au total, la fonction de la conservation est donc, toujours et partout, de la pensĂ©e spontanĂ©e de lâenfant jusquâaux principes scientifiques les plus Ă©purĂ©s, de permettre la construction opĂ©ratoire des transformations elles-mĂȘmes : la conservation ne constitue que lâinvariant de la composition, et lâidentitĂ© comme telle nâest que lâune des opĂ©rations du groupe des transformations dont la signification essentielle est la capacitĂ© dâengendrer de nouvelles transformations par le produit des opĂ©rations de dĂ©part. LâidentitĂ© Ă elle seule nâest donc quâune abstraction, et le rationnel se reconnaĂźt Ă la totalitĂ© du systĂšme opĂ©ratoire dont elle fait toujours partie et non pas uniquement Ă lâun de ses Ă©lĂ©ments.