Chapitre VIII.
Les problÚmes de la pensée physique : réalité et causalité
a
AprĂšs avoir Ă©tudiĂ© quelques problĂšmes se rapportant Ă la mĂ©canique, aux principes de conservation, au hasard et Ă la microphysique nous pouvons nous demander maintenant ce quâest lâexplication en physique et quelle sorte de rĂ©alitĂ© tend Ă apprĂ©hender la pensĂ©e du physicien.
La pensĂ©e mathĂ©matique aboutit Ă lâassimilation du rĂ©el aux opĂ©rations du sujet. En son point de dĂ©part numĂ©rique ou spatial, elle prolonge mĂȘme directement les actions, dont les opĂ©rations constituent la composition rĂ©versible, mais, au lieu dâextraire, grĂące Ă une telle activitĂ©, les caractĂšres expĂ©rimentaux de la rĂ©alitĂ©, que les structures analytiques ou gĂ©omĂ©triques traduiraient ainsi sous forme dâabstractions, la mathĂ©matique consiste, en son essence, Ă coordonner les actions ou les opĂ©rations entre elles : ce quâelle exprime, câest donc moins le rĂ©el que les actions opĂ©ratoires exercĂ©es par le sujet sur lui, et encore ne retient-elle de ces actions que leur aspect de composition gĂ©nĂ©rale, et non pas leur contenu qualitatif. Câest pourquoi, si la pensĂ©e mathĂ©matique ne provient pas de lâexpĂ©rience physique, nâen est-elle pas moins adaptĂ©e, et mĂȘme constamment prĂ©adaptĂ©e, Ă la rĂ©alitĂ©, parce que la coordination exacte des actions correspond nĂ©cessairement aux transformations du rĂ©el : cette coordination plonge, en effet, dans le rĂ©el par lâintermĂ©diaire de lâorganisme psycho-biologique qui en est issu, câest-Ă -dire par une voie intĂ©rieure et non pas par le canal de lâexpĂ©rience externe comme telle.
Avec la pensĂ©e physique dĂ©bute la conquĂȘte de la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme, par opposition aux coordinations opĂ©ratoires qui lâassimilent simplement Ă lâactivitĂ© du sujet. Ce rĂ©el nâest jamais connu, lui aussi, que par lâintermĂ©diaire des actions exercĂ©es sur lui. Seulement, en plus de leur coordination, qui rend possible la mathĂ©matisation de lâobjet, intervient alors leur contenu ou leur diffĂ©renciation, câest-Ă -dire les aspects qualitatifs particuliers des divers types dâactions. Câest ainsi que, Ă une mĂȘme coordination spatiale de lâaction, source de vĂ©ritĂ© gĂ©omĂ©trique, peuvent correspondre des vitesses diffĂ©rentes du sujet, des efforts, des actions de soupeser, etc., et ces expĂ©riences de la vitesse, de lâaccĂ©lĂ©ration ou du poids vont engendrer des notions dĂ©passant le mathĂ©matique pur et constituer ainsi le point de dĂ©part des relations physiques (Ă©tant entendu, rĂ©pĂ©tons-le une fois de plus, que les deux sortes de connaissances se constituent simultanĂ©ment).
Le rapport entre le sujet et les objets, en cette connaissance physique initiale, est Ă la fois trĂšs voisin et cependant dĂ©jĂ diffĂ©rent du rapport correspondant propre Ă la pensĂ©e mathĂ©matique. Lorsque le sujet dĂ©place un objet de A en B, il imprime bien au solide un mouvement objectif autant quâil se meut lui-mĂȘme pour produire ce mouvement. Mais, dâune part, le mouvement du sujet serait en tout point pareil (du point de vue de lâespace seul) sans objet rĂ©el pour lui servir de point dâappui ; et, dâautre part, ce mouvement nâest concevable que moyennant un systĂšme complexe de relations dâordre et de distance (coordonnĂ©es), de congruences, etc., bref selon toute une structuration de lâespace tĂ©moignant de la maniĂšre dont les actions du sujet enrichissent de rapports nouveaux le rĂ©el sur lequel elles portent. Quâil sâagisse, au contraire, dâimprimer une vitesse Ă lâobjet ou dâĂ©valuer sa vitesse, de le peser, etc. (ou mĂȘme, ce qui rentre Ă©galement dans la connaissance physique, de dĂ©terminer ses propriĂ©tĂ©s spatiales intrinsĂšques), ici lâaction est diffĂ©renciĂ©e non pas, seulement dans ses modes indĂ©finis de coordinations ou de compositions, mais dans ses qualitĂ©s spĂ©cifiques. MĂȘme sans mĂ©trique, la vitesse suppose dĂ©jĂ , p. ex., la constatation dâun dĂ©passement entre deux mobiles parcourant dans le mĂȘme sens des trajectoires parallĂšles, Ă partir de mĂȘmes points et du mĂȘme instant de dĂ©part. Ce sont lĂ encore des coordinations, donc des compositions logicisables et mathĂ©matisables, mais il sâajoute Ă la coordination comme telle un Ă©lĂ©ment dâexpĂ©rience ou dâintuition qui ne porte plus seulement sur les actions comme telles, en tant que coordonnĂ©es entre elles, mais aussi sur leur rĂ©sultat extĂ©rieur : la vitesse et le temps supposent, en effet, une mise en relation entre les objets eux-mĂȘmes, et cette mise en relation objective, par opposition aux coordinations simplement formelles, se reconnaĂźt, dans lâaction du sujet, Ă lâintervention dâeffets musculaires et dâune rĂ©sistance des objets, que ne comporte pas un pur dĂ©placement effectuĂ© ou conçu sans tenir compte des obstacles Ă vaincre.
Cela dit, le problĂšme essentiel que soulĂšve la pensĂ©e physique est de comprendre le mĂ©canisme de cette prise de contact entre lâesprit (donc, en son point de dĂ©part, entre lâaction) et lâexpĂ©rience de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure. Cette prise de contact, dit-on communĂ©ment, sâeffectue dâabord au moyen des perceptions et par le canal, des organes sensoriels. Mais rien nâest plus inexact, comme nous lâavons vu sans cesse, quâune telle affirmation lorsquâelle nâest pas complĂ©tĂ©e par une rĂ©fĂ©rence Ă lâaction. Les perceptions qui fournissent, p. ex., une impression de poids, une vitesse, etc. sont essentiellement relatives Ă des actions de soulever, de se mouvoir plus ou moins facilement ou de suivre des yeux un mouvement, etc. et elles traduisent donc simultanĂ©ment une donnĂ©e extĂ©rieure et un Ă©tat actif du sujet, la premiĂšre Ă©tant assimilĂ©e au second. La pensĂ©e physique comme la pensĂ©e mathĂ©matique, repose donc sur les actions du sujet, mais sur des actions particuliĂšres indissociables, de leur rĂ©sultat extĂ©rieur et non pas sur les coordinations gĂ©nĂ©rales, faciles Ă abstraire de ces actions particuliĂšres. Le problĂšme est alors de comprendre comment le dĂ©veloppement de la connaissance physique parvient Ă dissocier jusquâĂ un certain degrĂ© ces Ă©lĂ©ments subjectifs et objectifs donnĂ©s dans les actions spĂ©cialisĂ©es (dĂšs lâaction sensori-motrice), pour construire dans la mesure du possible une rĂ©alitĂ© indĂ©pendante du moi. Nous avons Ă©tudiĂ© cette construction dans un certain nombre de cas : le temps et la vitesse, la force, les notions de conservation, le hasard, etc. Mais, il reste Ă chercher les lignes gĂ©nĂ©rales de ce processus commun Ă toutes les notions physiques.
Le premier problĂšme est, Ă cet Ă©gard, celui de lâĂ©volution mĂȘme de lâexplication ou de la causalitĂ©, Ă supposer que lâon puisse dĂ©gager les lois de dĂ©veloppement rĂ©gissant un tel ensemble de notions. AprĂšs quoi la question se posera de savoir en quoi consiste cette explication physique : se rĂ©duit-elle, comme le veut le positivisme, Ă une simple description des faits gĂ©nĂ©raux, autrement dit Ă lâĂ©tablissement de lois schĂ©matisant les constatations et rendant la prĂ©vision possible, ou bien, au contraire, la pensĂ©e physique fait-elle, comme la pensĂ©e mathĂ©matique, appel aux opĂ©rations elles-mĂȘmes, mais dans le but de produire et dâexpliquer le mode de production de phĂ©nomĂšnes rĂ©els. Si câest le cas, en quoi consiste alors la causalité ? Faut-il y voir, avec Kant et sa postĂ©ritĂ©, une application de la dĂ©duction Ă lâexpĂ©rience ? Mais quelle est la nature et le rĂŽle de cette dĂ©duction ou de cette application ? Enfin, et lĂ est la principale question, si la dĂ©duction physique est une sorte de production ou de reproduction, quel est alors le type de rĂ©alitĂ© que constitue, pour le physicien, le rĂ©el extĂ©rieur ? Est-elle distribuĂ©e sur un plan unique, le mĂȘme au point de dĂ©part perceptif et au point dâarrivĂ©e constituĂ© par la thĂ©orie physique la plus Ă©laborĂ©e, ou se distribue-t-elle selon des plans variables dont il serait possible de dĂ©terminer la loi de succession ?
§ 1. La genĂšse et lâĂ©volution de la causalitĂ© dans le dĂ©veloppement individuel
Sans prĂ©juger de ce quâest la causalitĂ©, on peut nĂ©anmoins Ă©tudier Ă son sujet lâhistoire des interprĂ©tations que lâintelligence se donne de la rĂ©alitĂ©. Il est possible que ces interprĂ©tations, qui dĂ©butent ou qui se manifestent assurĂ©ment, Ă un certain niveau, par la construction de causes proprement dites, finissent par Ă©liminer toute notion causale au profit de notions simplement lĂ©gales : il y aurait cependant en ce cas Ă©volution de la causalitĂ©, mais avec tendance Ă lâĂ©limination de cette notion. Lâexamen prĂ©alable de lâĂ©volution de la causalitĂ© ne prĂ©suppose donc aucune solution a priori Ă son Ă©gard, mais contribue au contraire Ă lâĂ©tablissement dâune solution a posteriori et objective.
De ce point de vue, il est indispensable de partir de la psychogenĂšse de lâidĂ©e de cause, car cette notion, quelles que soient les formes sous lesquelles elle intervient en physique, est le modĂšle des notions de sens commun : aussi est-ce toujours sur le terrain de la pensĂ©e spontanĂ©e que les thĂ©oriciens de la causalitĂ© ont commencĂ© par se placer avant de se prononcer sur la valeur de ce concept dans la connaissance physique elle-mĂȘme. Câest en particulier par lâanalyse des formes les plus Ă©lĂ©mentaires de causalitĂ© que lâon a toujours cherchĂ© Ă justifier lâorigine empirique du rapport causal.
I. On trouve effectivement, dans les rĂ©actions les plus primitives du jeune enfant, certains aspects de la mise en relation causale qui semblent militer en faveur dâun primat de lâexpĂ©rience externe, tandis que dâautres paraissent de nature Ă rattacher la causalitĂ© Ă lâexpĂ©rience intĂ©rieure. La comparaison de ces deux sortes de manifestations et surtout leur Ă©volution ultĂ©rieure semblent, au contraire, montrer que la causalitĂ© est dâabord essentiellement assimilation des sĂ©quences aux actions du sujet, aprĂšs quoi elle se dĂ©veloppe en fonction de leur composition mĂȘme ; celle-ci est dĂ©jĂ source des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, mais la composition causale ou explicative englobe, en plus, un Ă©lĂ©ment de succession temporelle empruntĂ© Ă lâexpĂ©rience externe ou interne ; câest en quoi cette composition est causale au lieu de demeurer simplement dĂ©ductive ou implicative, mais lâĂ©lĂ©ment de succession ne suffirait pas Ă constituer le lien causal sans une assimilation aux actions propres, puis Ă la composition opĂ©ratoire.
Certaines formes initiales de causalitĂ© illustrent, il est vrai, de façon frappante le phĂ©nomĂ©nisme de Hume et semblent ainsi militer en faveur dâune genĂšse empirique de la causalitĂ©, en fonction de lâexpĂ©rience en gĂ©nĂ©ral, surtout extĂ©rieure, et des habitudes contractĂ©es Ă son contact. Ayant saisi par hasard un cordon pendant de la toiture de son berceau, un bĂ©bĂ© de 4 Ă 5 mois voit cette toiture sâĂ©branler et entraĂźner dans son mouvement tous les objets suspendus Ă elle : il met alors immĂ©diatement en rapport causal tous les Ă©lĂ©ments de ce spectacle, sans cependant comprendre en rien le dĂ©tail des connexions 1. La preuve quâil y a mise en relation est quâil suffit de suspendre une nouvelle poupĂ©e Ă la toiture pour voir lâenfant rechercher et tirer le cordon qui la mettra en mouvement. Mais la preuve quâil y a incomprĂ©hension des connexions rĂ©elles (contacts spatiaux, etc.) est que, en prĂ©sentant au sujet des objets suspendus Ă 2 m de lui, sans aucun lien avec le berceau ni avec sa toiture, il agitera Ă©galement le mĂȘme cordon pour mettre lâobjectif en mouvement, comme si le procĂ©dĂ© dĂ©couvert pouvait agir indiffĂ©remment, et Ă nâimporte quelle distance, sur tous les jouets suspendus. Cet exemple peut ĂȘtre pris comme prototype dâun ensemble de conduites qui durent jusquâassez tard : p. ex. vers 4 ans encore on voit des enfants attribuer Ă un trait dâencre, marquĂ© un instant auparavant devant eux sur le verre dâun bocal, le fait que le niveau de lâeau ne redescend pas aprĂšs que le sucre immergĂ© ait fondu ; ou attribuer Ă la lanterne dâune bicyclette la marche de celle-ci ; etc. Ă constater la frĂ©quence de tels faits, on serait donc tentĂ© de penser, avec Hume, que la causalitĂ© Ă ses dĂ©buts se rĂ©duit simplement aux associations habituelles : de deux phĂ©nomĂšnes quelconques rapprochĂ©s par lâexpĂ©rience, lâantĂ©cĂ©dent serait considĂ©rĂ© comme cause du consĂ©quent dans la mesure oĂč lâassociation est consolidĂ©e par la force de lâhabitude, et sans aucune raison intrinsĂšque.
Mais deux circonstances empĂȘchent de considĂ©rer le schĂ©ma de Hume comme suffisant. En premier lieu, ce ne sont pas des rapprochements quelconques entre un Ă©vĂ©nement A et un autre Ă©vĂ©nement B qui dĂ©clenchent la construction dâune relation causale : durant toute une premiĂšre pĂ©riode du dĂ©veloppement mental, il est nĂ©cessaire, pour que A soit considĂ©rĂ© comme la cause de B, que A constitue une action du sujet lui-mĂȘme. Dans lâexemple, citĂ© Ă lâinstant, du cordon suspendu au toit du berceau, la cause A de lâĂ©vĂ©nement B, consistant en mouvements de la toiture, nâest pas simplement le mouvement du cordon : câest lâacte global de tirer le cordon, câest-Ă -dire que la cause consiste en une action du sujet lui-mĂȘme, laquelle englobe simplement certains objets servant dâintermĂ©diaires. Ce nâest quâultĂ©rieurement et secondairement quâun pouvoir causal est dĂ©lĂ©guĂ© aux objets comme tels, encore que le premier de ces objets soit en gĂ©nĂ©ral constituĂ© par le corps dâautrui 2. Il ne suffit donc pas, pendant presque toute la premiĂšre annĂ©e du dĂ©veloppement, que des Ă©vĂ©nements se succĂšdent devant les yeux de lâenfant, mĂȘme de façon rĂ©guliĂšre, pour quâils constituent des sĂ©quences causales : ils demeurent Ă eux seuls de simples tableaux successifs, et pour quâils acquiĂšrent un caractĂšre causal, il faut que lâaction propre intervienne parmi eux. Ce nâest quâultĂ©rieurement que « nâimporte quoi » pourra ĂȘtre conçu comme produisant « nâimporte quoi », mais en certaines situations exceptionnelles dues Ă lâincomprĂ©hension complĂšte des mĂ©canismes en jeu : p. ex. la marque de lâencre ou la lanterne de bicyclette citĂ©es plus haut. La premiĂšre forme de causalitĂ© est donc liĂ©e Ă lâaction propre et ce nâest que par une sorte de dĂ©lĂ©gation des pouvoirs de celle-ci, que certains objets sont ensuite, mais ensuite seulement, revĂȘtus de vertu causale.
En second lieu, lorsque ces objets extĂ©rieurs au corps propre sont considĂ©rĂ©s comme des causes indĂ©pendantes de lâaction individuelle, ils ne sont pas simplement perçus ou conçus tels quâils apparaĂźtront lorsque se dĂ©veloppera une pensĂ©e physique susceptible dâobjectivité : ils sont revĂȘtus de qualitĂ©s Ă©manant encore du sujet lui-mĂȘme ou de ses activitĂ©s. Câest ainsi que la lanterne conçue comme cause du mouvement de la bicyclette, ou que la marque dâencre censĂ©e retenir lâeau au niveau indiquĂ©, seront considĂ©rĂ©s comme animĂ©s dâintentions, de forces, etc. ou comme revĂȘtus de pouvoirs Ă©manant de la volontĂ© adulte, bref seront assimilĂ©s aux schĂšmes de lâaction propre. Or, un tel fait serait inexplicable si la causalitĂ© rĂ©sultait exclusivement dâassociations ou dâhabitudes imposĂ©es par lâexpĂ©rience seule, tandis que cette assimilation sâexplique aisĂ©ment si la causalitĂ© procĂšde de lâaction.
II. Mais alors, ne faut-il pas simplement invoquer lâexpĂ©rience intĂ©rieure et regarder la causalitĂ©, avec Maine de Biran, comme le produit dâune lecture directe de lâaction volontaire, ou dâune « induction » analogique conduisant Ă imaginer les choses sur le modĂšle du moi ? Et, de fait, lâĂ©volution des notions de causalitĂ© chez lâenfant semble au premier abord justifier la doctrine biranienne, pour autant quâelles dĂ©bordent le pur phĂ©nomĂ©nisme de Hume : le rĂŽle nĂ©cessaire de lâaction propre dans la genĂšse du lien causal, et les concepts animistes de la force, de la finalitĂ©, etc., paraissent rĂ©sulter de lâexpĂ©rience directe de la causalitĂ© volontaire, au sens oĂč le cĂ©lĂšbre philosophe prenait ces notions dans ses essais dâanalyse rĂ©flexive. Mais il importe de rĂ©pĂ©ter une fois de plus que lâintervention dâune action dans la formation dâune notion nâimplique en rien que celle-ci dĂ©rive de lâ« expĂ©rience intĂ©rieure », car, autre chose est dâagir sur le rĂ©el en assimilant les choses aux schĂšmes de cette action, et autre chose est dâintrospecter correctement lâaction elle-mĂȘme jusquâĂ pouvoir saisir de façon immĂ©diate le mĂ©canisme de sa causalitĂ© effective. Dans le premier de ces deux cas, il peut y avoir assimilation des objets au schĂšme dâune action sans que celui-ci donne lieu Ă une prise de conscience adĂ©quate : du point de vue de la conscience il jouera alors le rĂŽle dâune structure pour ainsi dire a priori, mĂȘme si les actions antĂ©rieures dont il rĂ©sulte ont consistĂ© en interactions entre le sujet et les objets. Or, pour Maine de Biran, la notion de cause proviendrait dâune introspection adĂ©quate du rĂŽle de la volontĂ© dans lâaction, tandis que lâexamen des donnĂ©es psychogĂ©nĂ©tiques paraĂźt aboutir Ă la conclusion inverse : si lâaction est bien Ă la source de la causalitĂ©, câest seulement en tant quâelle impose ses schĂšmes aux objets ; câest de cette relation entre lâobjet et le schĂ©matisme en partie inconscient de lâaction que procĂšde la prise de conscience du sujet, et celle-ci ne consiste pas en une lecture directe du mĂ©canisme intime des actes.
En effet, loin de dĂ©couvrir dans les premiĂšres actions intentionnelles le rĂŽle de sa volontĂ© et lâexistence de son moi, le bĂ©bĂ© ne parvient que tard (vers la fin de la premiĂšre annĂ©e) Ă dissocier ce moi du monde extĂ©rieur, et sa prise de conscience procĂšde de la pĂ©riphĂ©rie au centre et non pas le contraire. Aussi les premiĂšres expĂ©riences sensori-motrices de la causalitĂ© nâont-elles rien de pures expĂ©riences intĂ©rieures : un rapport extĂ©rieur, de caractĂšre phĂ©nomĂ©niste, est toujours englobĂ© au dĂ©but dans le schĂšme causal, aussi bien quâune action propre. Dans lâexemple citĂ© Ă lâinstant de la ficelle qui actionne les mouvements du toit dâun berceau, il y a le rapport phĂ©nomĂ©niste reliant les dĂ©placements de la ficelle Ă ceux de la toiture, et ce rapport, perçu en fonction de lâacte lui-mĂȘme de tirer la ficelle, intervient comme lui dans la construction du lien causal initial. La prise de conscience ne part donc pas du centre, câest-Ă -dire du courant dâinnervation reliant le cerveau Ă la main, mais bien du rĂ©sultat global de lâaction. Ce nâest que dans la suite que la conscience parviendra simultanĂ©ment Ă remonter de ces rĂ©sultats aux intentions et Ă descendre dâun antĂ©cĂ©dent externe Ă son consĂ©quent Ă©galement extĂ©rieur.
Au total, le point de dĂ©part psychologique de la causalitĂ© nâest Ă rechercher ni dans les rapports purement phĂ©nomĂ©nistes fournis par lâexpĂ©rience extĂ©rieure, ni dans les donnĂ©es introspectives de lâexpĂ©rience interne mais bien dans une assimilation des donnĂ©es de lâexpĂ©rience aux schĂšmes de lâaction propre. En dâautres termes, Hume et Maine de Biran ont vu chacun un aspect de la rĂ©alitĂ©, mais ils se corrigent lâun par lâautre : cela revient Ă dire que la causalitĂ© ne saurait rĂ©sulter dâaucune « expĂ©rience » proprement dite, mais bien, et dĂšs le principe, dâune organisation de lâexpĂ©rience en fonction du schĂ©matisme de lâaction.
Mais en quoi consiste ce schĂ©matisme assimilateur ? Est-il voisin de celui qui engendre les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, et en particulier spatiales, tout en en diffĂ©rant par lâintervention de donnĂ©es empruntĂ©es au rĂ©el, ou est-il dâune autre nature ? Et, quâil en soit voisin ou non, dĂ©bute-t-il seulement sur le plan de lâintelligence, ou donne-t-il lieu, comme les intuitions spatiales, et comme les intuitions prĂ©logiques et prĂ©numĂ©riques elles-mĂȘmes, Ă une « perception de la causalité » prĂ©cĂ©dant la reprĂ©sentation comme telle, ainsi que lâintelligence pratique (ou sensori-motrice), de la causalité ?
III. En de trĂšs intĂ©ressantes expĂ©riences 3, A. Michotte a rĂ©cemment rĂ©ussi Ă dĂ©montrer lâexistence dâune perception de la causalitĂ©, comparable par ses lois de structuration dâensemble Ă la perception des formes spatiales, et quâil a voulu interprĂ©ter selon le modĂšle des explications dites « gestaltistes ». Il a prĂ©sentĂ© Ă ses sujets diverses figures, telles quâune forme rectangulaire A animĂ©e dâun mouvement de translation, et se dirigeant vers un objet de forme analogue B : celui-ci, lors de lâimpact, entre en mouvement Ă son tour. Or, il sâest trouvĂ© quâen certains cas les sujets « perçoivent » le mouvement de A comme provoquant causalement (par choc, entraĂźnement, etc.) le dĂ©placement de B, tandis quâen dâautres cas, les deux mouvements sont perçus comme indĂ©pendants et se succĂ©dant simplement. Il ne sâagit nullement, selon Michotte, dâun jugement portĂ© sur des perceptions, mais, au sens le plus strict, dâune perception du lien causal lui-mĂȘme, en tant que propulsion. Et le grand intĂ©rĂȘt de ces faits est de tĂ©moigner dâune diffĂ©renciation prĂ©cise Ă cet Ă©gard : il suffit de modifier tant soit peu les grandeurs en jeu (distances, dimensions, durĂ©es et vitesses) pour transformer la perception elle-mĂȘme et donner lieu Ă des impressions bien distinctes, chacune relativement constante.
PrĂ©cisons dâabord que les faits comme tels semblent incontestables. Nous les avons reproduits dans notre laboratoire (avec Lambercier) et avons retrouvĂ© les mĂȘmes rĂ©actions perceptives que Michotte ; nous les Ă©tudions actuellement chez lâenfant. AssurĂ©ment, la question prĂ©alable consisterait Ă dĂ©terminer jusquâĂ quel point de telles rĂ©actions sont constantes Ă tous les Ăąges (y compris les premiers mois de lâexistence) et dans quelle mesure elles dĂ©pendent de structures hĂ©rĂ©ditaires (maturation, etc.), ce qui, selon le cas, renverrait les problĂšmes de genĂšse Ă la biologie elle-mĂȘme. Mais, Ă dĂ©faut de solution sur ces points fondamentaux, il est dĂ©jĂ possible de dĂ©gager les principaux enseignements Ă©pistĂ©mologiques des donnĂ©es actuellement connues.
En premier lieu, les faits dĂ©couverts par Michotte prĂ©sentent lâintĂ©rĂȘt de constituer, en tant que « prĂ©figuration » de la causalitĂ© notionnelle dans la causalitĂ© perceptive, un nouveau cas de ce phĂ©nomĂšne si gĂ©nĂ©ral quâest la rĂ©pĂ©tition des mĂȘmes constructions gĂ©nĂ©tiques dâun niveau Ă lâautre de la hiĂ©rarchie des conduites, avec dĂ©calage dans le temps et Ă©largissement de la construction sur chaque nouveau palier. Lâorganisation dâabord perceptive puis notionnelle, de la causalitĂ© est comparable Ă cet Ă©gard, Ă ce que nous avons dĂ©jĂ vu de la structuration, par paliers successifs, de lâespace (chap. II) ou du temps (chap. IV § 2), etc.
Deux stades, ou types successifs, sont en effet Ă distinguer dans la causalitĂ© perceptive : la perception tactilo-kinesthĂ©sique liĂ©e aux mouvements propres des membres ou de la tĂȘte, et susceptible de sâexercer dĂšs la vie fĆtale, et la perception visuelle ultĂ©rieure, pouvant porter sur les contacts entre mobiles indĂ©pendants du corps propre aussi bien que sur les actions de ce dernier. Or, ces deux paliers de la causalitĂ© perceptive correspondent de façon frappante Ă ce que seront, sur le plan de la causalitĂ© notionnelle, la causalitĂ© par assimilation Ă lâaction propre et la causalitĂ© par composition proprement dite, câest-Ă -dire par assimilation Ă une coordination dâactions ou dâopĂ©rations.
Effectivement, dans le cas de la perception visuelle de la causalitĂ© (entraĂźnement dâun objet par un autre, propulsion, dĂ©clenchement, etc.), le phĂ©nomĂšne gĂ©nĂ©ral de lâ« ampliation » perceptive du mouvement 4 se prĂ©sente, comme Michotte y insiste lui-mĂȘme, avec tous les caractĂšres dâune composition mĂ©canique (câest-Ă -dire non pas seulement cinĂ©matique, mais bien dynamique, par le fait des accĂ©lĂ©rations positives et nĂ©gatives). Dans le cas de lâeffet dâ« entraĂźnement », nous avons mĂȘme dĂ©jĂ la perception dâun mouvement inertial : lâobjet B est vu immobile par rapport Ă lâobjet A qui lâentraĂźne, tout en changeant de position par rapport au systĂšme de rĂ©fĂ©rence extĂ©rieur (il y a alors ce que Michotte appelle un « dĂ©doublement phĂ©nomĂ©nal », indĂ©pendamment de la question de savoir Ă quel niveau mental apparaĂźt un tel dĂ©doublement). Lâimpression de « productivité » (comme dit Michotte), propre Ă la causalitĂ© perceptive, est donc due Ă la composition comme telle des mouvements perçus (ou des changements de position et de forme) et non pas Ă lâun dâentre eux par opposition aux autres. Autrement dit, la causalitĂ© en tant que production dâun effet nouveau ne tient pas Ă une qualitĂ© particuliĂšre perçue dans les objets A ou B (dimensions, masse, etc.), mais Ă la dĂ©composition et Ă la recomposition des mouvements câest-Ă -dire Ă ce que Michotte appelle lâ« ampliation » : la cause perceptive du changement de B nâest donc pas lâobjet A, ni mĂȘme le seul mouvement (ou le changement de forme) de A, mais bien la composition dâensemble des rapports spatiaux (dimensions et intervalles), temporels (successions et durĂ©es) et cinĂ©matiques (vitesses et accĂ©lĂ©rations) qui dĂ©terminent lâimpression de communication du mouvement. Il sâensuit que lâimpression perceptive de causalitĂ© tient Ă une rĂ©sultante globale, dĂ©terminĂ©e de façon prĂ©cise par les rapports en jeu, mais demeurant globale en tant quâelle Ă©mane, non pas dâun rapport particulier parmi les autres, mais bien de la composition dâensemble de tous les rapports donnĂ©s.
Comparons, p. ex., la perception dâun carrĂ© (immobile) Ă celle dâun effet de propulsion. Dans le premier cas, on perçoit la figure comme une rĂ©union 5 de tous les Ă©lĂ©ments et de leurs rapports (Ă©galitĂ© des cĂŽtĂ©s et des angles, fermeture, etc.) : on voit donc chaque Ă©lĂ©ment comme une partie (ou une relation constitutive partielle) du carrĂ©. Dans le cas de la propulsion, par contre, on voit des longueurs, des successions temporelles, des vitesses, des modifications de vitesses (accĂ©lĂ©ration), etc., mais la causalitĂ© nâest nullement perçue comme une simple rĂ©union, simultanĂ©e ou successive, de ces Ă©lĂ©ments ou rapports, sans quoi on ne percevrait quâun systĂšme exclusivement cinĂ©matique. La causalitĂ© est au contraire perçue Ă titre de rĂ©sultante de la composition en jeu : on voit un mobile gagner en mouvement ce que perd le moteur ; ou bien (entraĂźnement) on voit le mobile se mettre en mouvement Ă la mĂȘme vitesse que lâobjet moteur aprĂšs que celui-ci lâait rejoint (dâoĂč lâimpression dâinertie). En tous les cas oĂč lâon perçoit une causalitĂ©, il sâeffectue ainsi comme un jeu de compensations entre les mouvements (ou changements de forme) du moteur et les mouvements (ou changements de position ou de forme) du mobile, câest-Ă -dire comme lâĂ©quivalent perceptif dâune sorte de calcul des vitesses. Ă dĂ©faut de quoi, il y a simplement perception de successions cinĂ©matiques. En dâautres termes, loin dâĂȘtre perçue comme une rĂ©union dâĂ©lĂ©ments ou de rapports (ou a fortiori comme un jeu de transformations dont elle constitue phĂ©nomĂ©nalement la rĂ©sultante globale 6, câest prĂ©cisĂ©ment en tant que pareille composition totale que la causalitĂ© perceptive ajoute aux rapports gĂ©omĂ©triques et cinĂ©matiques perçus une impression de productivité ; celle-ci serait inexplicable si elle ne rĂ©sultait pas de la composition comme telle, et effectivement aucun des rapports en jeu (intervalle, succession, mouvement, etc.) nâest perçu comme une « partie » de cette productivitĂ© (Ă la maniĂšre dâun cĂŽtĂ© du carrĂ©, ou de lâĂ©galitĂ© de ses angles, etc.) : il ne constitue que lâune des conditions de la transformation perçue.
Bref, cette « productivité » causale, quoique lue perceptivement dans la succession des changements de forme et de position, suppose les compositions dâun sujet psychologiquement et physiologiquement actif, câest-Ă -dire implique une activitĂ© perceptive dâun degrĂ© supĂ©rieur Ă la perception dâun point ou dâune ligne. De mĂȘme que la causalitĂ© rationnelle rĂ©sulte dâune composition opĂ©ratoire due Ă lâactivitĂ© du sujet et attribuĂ©e aux objets comme tels, de mĂȘme la causalitĂ© perceptive Ă©mane donc dĂ©jĂ dâune activitĂ© du sujet (puisque surgissant Ă lâoccasion de certains rapports cinĂ©matiques, mais ne correspondant pas, nĂ©cessairement Ă une causalitĂ© physiquement rĂ©elle), tout en Ă©tant perçue dans lâobjet.
Il va de soi, par consĂ©quent, que la notion de causalitĂ© ne saurait ĂȘtre extraite par abstraction des objets ou des Ă©vĂ©nements perçus eux-mĂȘmes. Il se pourrait, tout dâabord, que les compositions opĂ©ratoires qui constitueront la causalitĂ© rationnelle ne tirent pas directement leurs Ă©lĂ©ments de la causalitĂ© perceptive (pas plus que les formes logico-mathĂ©matiques et physiques de conservation ne sâappuient directement sur les « constances » perceptives de la grandeur, etc.). Mais, pour autant que la causalitĂ© opĂ©ratoire puise indirectement ses composantes dans la causalitĂ© perceptive, il sâagira alors dâune abstraction portant, non pas sur le spectacle des objets comme tels, dans lesquels la composition perceptive introduit lâimpression spĂ©cifique de productivitĂ©, mais sur cette composition perceptive elle-mĂȘme, câest-Ă -dire sur lâactivitĂ© perceptive du sujet qui relie en un tout causal perceptible lâensemble des rapports donnĂ©s (selon une structuration quasi immĂ©diate et indĂ©pendante de la prĂ©sence rĂ©elle dâune causalitĂ© physique dans les objets prĂ©sentĂ©s).
Dans le cas de la causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique, il en va dâailleurs dĂ©jĂ ainsi : la notion de la causalitĂ© par assimilation de lâeffet Ă lâaction propre nâest pas tirĂ©e de la perception tactilo-kinesthĂ©sique en tant que perception des seuls mouvements du corps ou des rĂ©sistances extĂ©rieures, mais en tant que composition de tous les rapports en jeu, lesquels dĂ©pendent en lâespĂšce prĂ©cisĂ©ment de lâaction envisagĂ©e dans son organisation mĂȘme 7.
Dans les deux cas, il nây a donc pas empirisme causal, au sens de Hume ou de Maine de Biran, mais, ou bien apriorisme 8, ou bien rapport indissociable entre le sujet et lâobjet : la raison en est, en un mot, que la perception de la causalitĂ© rĂ©sulte, comme la causalitĂ© opĂ©ratoire elle-mĂȘme, de la composition comme telle des rapports en jeu, et non pas de lâun quelconque des rapports composĂ©s.
IV. Une action isolĂ©e, source dâun rapport causal dĂ©fini (p. ex. pousser un objet) est comparable Ă une action isolĂ©e source dâun futur rapport opĂ©ratoire de nature logico-mathĂ©matique (p. ex. rĂ©unir deux objets en un seul tout), mais la diffĂ©rence entre elles rĂ©side en ceci que, dĂšs le dĂ©part, la premiĂšre de ces deux sortes dâactions englobe des Ă©lĂ©ments empruntĂ©s Ă lâobjet lui-mĂȘme (sa rĂ©sistance ou masse, etc.), tandis que la seconde nâemprunte rien aux objets et se borne Ă leur imprimer une structure ou disposition Ă©manant de lâaction elle-mĂȘme (leur rĂ©sistance, etc., nâentrant pas en considĂ©ration dans leur rĂ©union). Quant aux actions coordonnĂ©es entre elles (p. ex. se servir dâun objet comme intermĂ©diaire pour en pousser un autre), elles sont comparables aux coordinations qui sont Ă la source des compositions opĂ©ratoires de caractĂšre logico-arithmĂ©tique (p. ex. se servir dâun moyen terme comme instrument de comparaison), mais la sĂ©quence causale constituĂ©e par les premiĂšres de ces coordinations fait Ă nouveau intervenir, en plus de la coordination des actions elles-mĂȘmes, une modification des objets comme tels (interactions mĂ©caniques, etc.), tandis que les secondes de ces coordinations (sĂ©riations, emboitements, etc.) se bornent Ă relier les actions du sujet. DĂšs le point de dĂ©part de la causalitĂ©, on constate ainsi quâelle prend source, comme les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, dans lâactivitĂ© du sujet et que la connexion causale sâappuiera donc tĂŽt ou tard sur des coordinations entre actions, câest-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment sur des liaisons de mĂȘme nature que les liaisons logico-mathĂ©matiques (dâoĂč la parentĂ© ultĂ©rieure de la causalitĂ© et de la dĂ©duction) ; mais tandis que, dans le cas des liaisons ou des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, cette activitĂ© du sujet se borne Ă grouper les objets sans les modifier autrement que par enrichissement ou apport de relations nouvelles, dans le cas des liaisons causales, elle modifie les objets et englobe ces modifications dans les compositions mĂȘmes. Mais alors ces modifications tout en fournissant la connaissance des qualitĂ©s physiques de lâobjet (poids, rĂ©sistance, etc.) ne peuvent ĂȘtre conçues que par analogie avec les actions ou les opĂ©rations du sujet, puisque câest seulement Ă lâoccasion de lâexercice ou de la composition de celles-ci que de telles modifications de lâobjet sont dĂ©couvertes : câest ainsi que naĂźt la causalitĂ©, par une extension de lâaction ou de lâopĂ©ration Ă lâobjet lui-mĂȘme, dont les modifications seront assimilĂ©es, dans la mesure du possible, Ă des opĂ©rations proprement dites. Plus briĂšvement dit, les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques consistent en actions exercĂ©es par le sujet sur les objets, tandis que la causalitĂ© ajoute Ă ces actions (quâelle comprend Ă©galement), des actions analogues prĂȘtĂ©es Ă lâobjet comme tel : dans la causalitĂ©, ce sont donc les transformations de lâobjet qui deviennent des opĂ©rations, en tant quâelles sont englobĂ©es dans la composition des opĂ©rations mĂȘmes du sujet.
LâĂ©volution de la causalitĂ© suivra donc exactement les Ă©tapes du dĂ©veloppement opĂ©ratoire, dans la mesure oĂč ce progrĂšs aboutira Ă structurer les interactions entre le sujet et les objets ainsi quâentre les objets eux-mĂȘmes et non pas seulement les coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction. Or, le dĂ©veloppement des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques consiste dâabord en une coordination des actions sensori-motrices, puis en une reconstruction intuitive de ces mĂȘmes actions, avec les dĂ©fauts de composition et de rĂ©versibilitĂ© qui caractĂ©risent toute intuition, et enfin en une composition rĂ©versible dâopĂ©rations concrĂštes, puis formelles. Le dĂ©veloppement de la causalitĂ© consiste rĂ©ciproquement en une assimilation dâabord Ă©gocentrique des modifications du rĂ©el aux actions du sujet, puis en une assimilation dĂ©centrĂ©e Ă ses opĂ©rations proprement dites. Mais, par le fait que la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure intervient diffĂ©remment dans le lien causal et dans les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, lâaccommodation aux objets concomitante Ă cette assimilation se traduit, non pas simplement, comme dans le cas de ces opĂ©rations, par une soumission initiale aux donnĂ©es perceptives actuelles puis par un affranchissement Ă leur Ă©gard et par une correspondance avec toutes les situations perceptives possibles, mais dâabord par un phĂ©nomĂ©nisme systĂ©matique qui dĂ©croĂźt ensuite, puis par une accommodation aux aspects de plus en plus profonds de la rĂ©alitĂ© (profond signifiant sâĂ©loignant toujours davantage de lâaction immĂ©diate).
En dâautres termes, aux niveaux infĂ©rieurs du dĂ©veloppement individuel de la causalitĂ©, les petits (jusque vers 7 ans), sont Ă la fois plus prĂšs et plus loin des choses que nous, plus prĂšs parce que sâen tenant Ă lâapparence phĂ©nomĂ©niste, mais plus loin parce que doublant ces rapports empiriques par des adhĂ©rences subjectives tenant Ă leur assimilation Ă lâaction propre. Câest ainsi que les enfants croient jusque vers 6-7 ans que la lune les suit (voir chap. IV § 7) parce que lâapparence phĂ©nomĂ©niste suggĂšre, en effet, cette croyance, mais ils ne peuvent sâempĂȘcher dâinterprĂ©ter ces mouvements apparents de la lune, soit en sâattribuant le pouvoir de la faire avancer, soit en admettant quâelle dĂ©sire elle-mĂȘme les suivre. Au contraire, Ă partir du niveau des opĂ©rations concrĂštes, la causalitĂ© se dĂ©tache Ă la fois du phĂ©nomĂ©nisme et de lâĂ©gocentrisme pour sâengager dans la direction de la dĂ©duction appliquĂ©e au rĂ©el. Toute lâĂ©volution de la causalitĂ©, au cours du dĂ©veloppement individuel, est donc commandĂ©e par ces deux processus, dâune part de dĂ©subjectivation, et, dâautre part, de remplacement de lâapparence empirique par la dĂ©couverte de modifications plus profondes, non perceptibles mais dĂ©duites opĂ©ratoirement.
De cette origine simultanĂ©ment subjective, par assimilation Ă©gocentrique Ă lâaction propre, et phĂ©nomĂ©niste de la causalitĂ©, et de ce double processus dâaffranchissement Ă lâĂ©gard du moi et Ă lâĂ©gard de lâapparence des choses, rĂ©sulte une Ă©volution marquĂ©e par la succession de quatre pĂ©riodes principales, sans revenir sur la pĂ©riode sensori-motrice dont il a Ă©tĂ© question au dĂ©but de ce § .
Lorsque procĂ©dant de lâaction pure Ă la reprĂ©sentation imagĂ©e et verbale, les petits de 2 Ă 4-5 ans commencent Ă imaginer les causes et non plus seulement Ă les engendrer par le mouvement, on retrouve (en vertu dâun dĂ©calage gĂ©nĂ©ral de lâacte Ă la pensĂ©e) des formes de causalitĂ© Ă la fois Ă©gocentriques et phĂ©nomĂ©nistes au maximum, comme dans lâexemple sensori-moteur citĂ© plus haut du cordon pendant du toit dâun berceau et devenant un intermĂ©diaire pour agir sur nâimporte quoi. Câest ainsi quâun enfant de 5 ans 9, dĂ©couvrant quâen agitant la main Ă la maniĂšre dâun Ă©ventail on produit un lĂ©ger courant dâair, sâest servi de la notion baptisĂ©e par lui-mĂȘme lâ« amain » pour expliquer divers phĂ©nomĂšnes qui le frappaient : p. ex. pivotant sur lui-mĂȘme jusquâĂ se donner le vertige, il attribuait le fait que tout tournait autour de lui Ă un Ă©branlement rĂ©el des objets, provoquĂ© par lâ« amain » dĂ» Ă son propre mouvement giratoire ; par contre les grandes personnes ne voyaient rien tourner du fait que, Ă©tant plus Ă©levĂ©es, elles se trouvaient situĂ©es dans lâ« amain bleu » immobile (câest-Ă -dire dans lâair du ciel), par opposition Ă lâ« amain blanc » (= transparent) sujet au tourbillon. On voit combien ce concept de lâ« amain » illustre Ă la fois lâassimilation Ă©gocentrique des phĂ©nomĂšnes Ă lâaction propre, et le phĂ©nomĂ©nisme des apparences extĂ©rieures. Or, on trouve au mĂȘme niveau bien dâautres exemples de cette mĂȘme causalitĂ© liĂ©e Ă lâaction propre : les ombres et la nuit, le mouvement des astres, etc. sont rattachĂ©s ainsi comme celui de lâair Ă lâactivitĂ© Ă©gocentrique.
Durant une seconde pĂ©riode (4-5 Ă 7-8 ans en moyenne) cette prĂ©causalitĂ© se systĂ©matise par dĂ©lĂ©gation aux objets eux-mĂȘmes. Lâaccroissement du nombre des « pourquoi » ou des questions de caractĂšre Ă la fois finaliste et proprement causal, lâanimisme et un artificialisme mĂȘlĂ©s Ă une notion Ă©gocentrique de la force (chap. IV § 5), etc. manifestent ainsi une causalitĂ© toujours liĂ©e Ă lâaction mais attribuĂ©e aux choses elles-mĂȘmes. Il nây a donc encore Ă ce niveau ni notions de conservation nĂ©cessaire (chap. V § 2), ni hasard (chap. VI § 1), ni composition des mouvements, des vitesses et du temps (chap. IV § 2-4).
Au niveau des opĂ©rations concrĂštes logico-arithmĂ©tiques et spatiales, le phĂ©nomĂ©nisme et lâĂ©gocentrisme commencent par contre Ă diminuer au profit dâune causalitĂ© ne procĂ©dant plus de lâaction simple, mais de compositions de nature opĂ©ratoire : tels les premiers schĂšmes atomistiques dĂ©coulant de la conservation naissante des quantitĂ©s physiques (voir chap. V § 2 et 4) et les compositions cinĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires. Par contre, les tendances animistes et artificialistes subsistent Ă lâĂ©tat rĂ©siduel dans un dynamisme assez gĂ©nĂ©ral, que lâon observe notamment dans lâexplication enfantine du mouvement des projectiles (chap. IV § 5).
Enfin, au niveau des opĂ©rations formelles (vers 11-12 ans), la construction des derniers schĂšmes Ă©lĂ©mentaires de conservation et dâatomisme, le dĂ©but de la composition des mouvements relatifs, avec leurs vitesses, la comprĂ©hension combinatoire du hasard, etc., marque lâachĂšvement des formes communes de la causalitĂ©.
ProcĂ©dant de formes initiales Ă la fois Ă©gocentriques et phĂ©nomĂ©nistes issues de lâaction simple la causalitĂ© aboutit ainsi Ă une dĂ©duction vĂ©ritable nĂ©e de la coordination des actions et susceptible de dissoudre les apparences pour leur substituer un ensemble de compositions intelligibles oscillant entre lâopĂ©ratoire proprement dit et la combinaison probable. Une telle Ă©volution des structures causales ne saurait donc sâexpliquer ni par lâexpĂ©rience externe ni par lâexpĂ©rience interne Ă elles seules : elle tĂ©moigne au contraire de coordinations opĂ©ratoires croissantes, issues de lâactivitĂ© propre, et dĂ©centrant cette derniĂšre au profit de la composition elle-mĂȘme. Mais cette composition, au lieu de sâen tenir aux seules opĂ©rations du sujet, englobe un Ă©lĂ©ment rĂ©el tirĂ© des objets par le moyen de lâexpĂ©rience, et remplace ainsi la pure succession logique des implications par une succession temporelle. Seulement la rĂ©alitĂ© quâatteint la causalitĂ© par opposition aux opĂ©rations pures est une rĂ©alitĂ© vicariante : partant de lâapparence sensible, elle sâen Ă©loigne ensuite toujours davantage pour se rĂ©fugier sous les donnĂ©es immĂ©diates, et ne plus laisser prise quâĂ la dĂ©duction, vĂ©rifiĂ©e et non plus asservie par lâexpĂ©rience.
§ 2. Les Ă©tapes de la causalitĂ© dans lâhistoire de la pensĂ©e scientifique et le problĂšme de lâexplication causale
LâĂ©volution de la causalitĂ© au cours de lâhistoire est analogue, en ses formes initiales, Ă ce que nous venons de voir de son dĂ©veloppement individuel. Mais, sâĂ©levant ensuite Ă des niveaux beaucoup plus Ă©levĂ©s, cette Ă©volution soulĂšve, Ă la fois par son dĂ©roulement propre et par la comparaison des structures les plus Ă©voluĂ©es avec celles que la psychogenĂšse rĂ©vĂšle les plus Ă©lĂ©mentaires, le problĂšme central de la causalité : si celle-ci est, Ă toutes les Ă©tapes, une assimilation du rĂ©el aux actions puis aux compositions opĂ©ratoires du sujet, quels sont les Ă©lĂ©ments de la rĂ©alitĂ© que la dĂ©duction causale parvient Ă sâintĂ©grer, ou, pour mieux dire, Ă quelle rĂ©alitĂ© aboutit cette rĂ©duction de lâunivers physique aux opĂ©rations constructives du sujet ?
De la pensĂ©e prĂ©scientifique ou « primitive » Ă cette identification, conçue par Descartes, entre la cause physique et la « raison » dĂ©ductive (causa seu ratio), on peut distinguer dans le foisonnement des types historiques dâexplication causale, antĂ©rieurs Ă la constitution de la physique moderne, un certain nombre de modĂšles tels que la causalitĂ© magico-phĂ©nomĂ©niste, la causalitĂ© animiste et artificialiste, le dynamisme aristotĂ©licien et enfin le mĂ©canisme spatio-temporel. Or, leur succession, malgrĂ© toutes les sinuositĂ©s et les rĂ©gressions momentanĂ©es, permet de retrouver un processus dâĂ©laboration de la causalitĂ© analogue Ă celui que met dĂ©jĂ en Ă©vidence la formation psychogĂ©nĂ©tique de lâidĂ©e de cause : dâabord une assimilation Ă©gocentrique du rĂ©el Ă lâaction simple, avec accommodation demeurant phĂ©nomĂ©niste, puis une assimilation aux actions composĂ©es, ou coordinations opĂ©ratoires, avec dĂ©lĂ©gation de lâopĂ©ration Ă des transformations du rĂ©el toujours plus Ă©loignĂ©es de lâapparence immĂ©diate.
Il est frappant, en effet, de constater combien toutes les formes prĂ©scientifiques de causalitĂ© consistent en assimilations directes du rĂ©el aux actions humaines, exĂ©cutĂ©es individuellement ou surtout en commun. Câest ainsi que la magie, dont tout semble indiquer quâelle constitue la premiĂšre forme de causalitĂ© reprĂ©sentative (par opposition Ă la causalitĂ© en partie sensori-motrice demeurant immanente aux techniques Ă©lĂ©mentaires), nâest pas autre chose que le dĂ©ploiement des croyances en lâefficace des actes, câest-Ă -dire des gestes et mĂȘme des paroles. Dans la magie imitative, en particulier, il sâĂ©tablit une participation directe entre les nuages ou la pluie, p. ex., et la fumĂ©e du feu allumĂ© par le sorcier ou lâeau quâil verse Ă terre : la mise en connexion causale, impliquĂ©e dans lâaction directe sur lâobjet et dans la technique, est ainsi prolongĂ©e, indĂ©pendamment des contacts et des distances, en une action gĂ©nĂ©ralisĂ©e qui est la premiĂšre des causes et rejoint, aux yeux du magicien, la causalitĂ© naturelle. Or, cette causalitĂ© initiale est Ă la fois Ă©gocentrique au maximum et phĂ©nomĂ©niste au maximum Ă©galement, en ce quâelle soumet, dâune part, les choses Ă lâaction propre et imite, dâautre part, le phĂ©nomĂšne lui-mĂȘme en ces liaisons les plus apparentes. Ces deux pĂŽles de la causalitĂ© initiale se retrouvent en toutes les formes « primitives » de la causalitĂ©, Ă des dosages divers. De la causalitĂ© dite mystique qui attribue les Ă©vĂ©nements Ă lâintervention de puissances occultes, aux liaisons phĂ©nomĂ©nistes telles que de rattacher le dĂ©clenchement dâune Ă©pidĂ©mie au portrait de la reine Victoria ou une pĂȘche exceptionnelle aux ombres chinoises faites la veille par un voyageur, les formes Ă©lĂ©mentaires de causalitĂ© oscillent ainsi entre lâacte humain et la succession empirique, mais avec toujours un mĂ©lange des deux. Il est vrai que, dans sa profonde critique de lâouvrage de L. LĂ©vy-Bruhl consacrĂ© Ă la causalitĂ© mystique 10. Meyerson insiste sur lâĂ©lĂ©ment de conservation qui intervient dĂ©jĂ dans le ritualisme des primitifs. Mais cette attitude de conservation naissante ne saurait ĂȘtre que dĂ©rivĂ©e, par rapport Ă la formation mĂȘme de leurs vieilles coutumes, et celles-ci nâen demeurent pas moins, en leur source, Ă la fois sociomorphiques, câest-Ă -dire intellectuellement Ă©gocentriques, et phĂ©nomĂ©nistes.
Dans les formes supĂ©rieures de causalitĂ© prĂ©scientifique, cette assimilation de la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle Ă lâaction prend une forme Ă la fois plus gĂ©nĂ©rale et plus dĂ©centrĂ©e, en ce sens que les choses elles-mĂȘmes deviennent sources systĂ©matiques dâactions sur le modĂšle de celles des humains, mais aussi des ĂȘtres vivants quels quâils soient. Câest ainsi que lâ« Ordre du monde » des anciens Chinois 11, comme leur hiĂ©rarchie des « Pouvoirs », fournissent un exemple de ce transfert de lâaction Ă la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme.
La causalitĂ© ou plutĂŽt les multiples formes de connexion causale utilisĂ©es par les prĂ©socratiques fournissent par contre un exemple particuliĂšrement suggestif du passage de la causalitĂ©-action Ă la causalitĂ© par composition opĂ©ratoire concrĂšte. La rĂ©duction de lâunivers Ă une substance unique, susceptible de conservation et se transformant, grĂące Ă un jeu de compressions et de dĂ©compressions, jusquâĂ revĂȘtir les diverses formes sensibles de la multiplicitĂ© des corps, câest lĂ de toute Ă©vidence un progrĂšs considĂ©rable dans le sens de la causalitĂ© opĂ©ratoire ; la chose est dâautant plus claire que ces nouveaux schĂšmes dâexplication, fondĂ©s sur les compositions qualitatives analysĂ©es au chap. V ont abouti Ă un atomisme systĂ©matique. Il nâen reste pas moins que, si les processus de partition, de rarĂ©faction et de condensation, etc. sont dorĂ©navant conçus sur le modĂšle, non plus dâactions simples prĂȘtĂ©es aux objets, mais bien dâactions composĂ©es ou dâopĂ©rations rĂ©elles, la substance unique des MilĂ©siens, source de ce dĂ©but de coordination rationnelle, est elle-mĂȘme en partie considĂ©rĂ©e comme un ĂȘtre actif en un sens encore biomorphique : sans parler de lâ« hylozoĂŻsme » de ces premiers physiciens, qui pourrait avoir Ă©tĂ© une simple philosophie superposĂ©e Ă leurs notions causales effectives, le terme mĂȘme de ÏÏ ÏÎčÏ dont ils se sont servis pour dĂ©signer la « substance primordiale » conserve un sens de croissance vitale 12 (p. ex. dans lâexpression ÏÏ ÏÎčÏ ÎŽÎ”ÎœÎŽÏÏ = la croissance des arbres) ou dâactivitĂ© crĂ©atrice. La ÏÏ ÏÎčÏ prĂ©socratique est ainsi comme le terme de passage entre lâaction vivante attribuĂ©e Ă lâobjet et la composition opĂ©ratoire rendant compte de ses transformations.
Or, tandis que le platonisme entrevoyait la possibilitĂ© dâune causalitĂ© physique par coordination opĂ©ratoire, fondĂ©e sur une dĂ©duction rĂ©gressive qui eĂ»t appliquĂ© les schĂšmes mathĂ©matiques aux phĂ©nomĂšnes, Aristote cĂšde Ă un esprit de rĂ©action par rapport aux prĂ©socratiques eux-mĂȘmes et, revenant au sens commun, retourne en rĂ©alitĂ© Ă une causalitĂ© par assimilation aux actions simples elles-mĂȘmes. L. Brunschvicg a excellemment montrĂ© comment, lorsquâil invoque la quadruple nĂ©cessitĂ© de causes Ă la fois efficientes et finales, formelles et matĂ©rielles, Aristote parle tour Ă tour le langage du biologiste, et du sculpteur, câest-Ă -dire dâun animisme et dâun artificialisme rĂ©unis : ce qui revient Ă dire quâil rĂ©duit Ă nouveau les causes Ă des actions immĂ©diates et non composĂ©es, par opposition aux coordinations opĂ©ratoires.
MalgrĂ© ArchimĂšde, les dĂ©buts de lâastronomie mathĂ©matique et le retour au platonisme effectuĂ© lors de la Renaissance, il faut attendre en fait jusquâĂ GalilĂ©e, Pascal et Descartes pour que la causalitĂ© se libĂšre enfin de lâaction directe, Ă la fois Ă©gocentrique et phĂ©nomĂ©niste, et atteigne dĂ©finitivement le niveau de la composition opĂ©ratoire, câest-Ă -dire des coordinations mĂȘmes de lâaction, mais appliquĂ©es Ă la succession temporelle et non pas simplement formalisĂ©es en opĂ©rations logico-mathĂ©matiques. Ă cet Ă©gard Descartes, mathĂ©maticien plus que physicien, va non seulement droit au but, mais encore le dĂ©passe Ă certains Ă©gards jusquâĂ assimiler sans plus, par une simplification Ă la fois outranciĂšre et admirable dâaudace, le rĂ©el entier aux compositions gĂ©omĂ©triques les plus Ă©lĂ©mentaires. Lâexplication causale ne se distingue alors presque plus de lâimplication logique, ou la cause de la raison dĂ©ductive : causa seu ratio. Au seuil de la science moderne, le lien causal apparaĂźt comme idĂ©alement rĂ©ductible Ă une Ă©quation, câest-Ă -dire Ă une composition dâopĂ©rations dĂ©pouillĂ©es de tous les Ă©lĂ©ments Ă©gocentriques adhĂ©rant aux actions dont procĂšdent ces opĂ©rations ; mais cette Ă©quation, au lieu de symboliser simplement les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques quâil est possible dâappliquer au rĂ©el, acquiert un sens causal dans la mesure oĂč elle exprime en outre une part du rĂ©el lui-mĂȘme : si lâeffet est Ă©galĂ© Ă la cause, celle-ci nâen demeure pas moins antĂ©rieure dans le temps et tous deux sont censĂ©s se produire au sein des choses comme telles. Quant Ă cette Ă©galisation, elle est le signe de la construction opĂ©ratoire de lâeffet par la cause, et, câest en cette construction, dĂ©lĂ©guĂ©e Ă la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme, que consiste dorĂ©navant la causalitĂ©. Or, si Descartes a voulu la causalitĂ© strictement spatio-temporelle, câest que la construction est alors, du point de vue opĂ©ratoire, la plus simple possible : Ă©liminant tous les autres aspects de la rĂ©alitĂ©, elle en relĂšgue les uns (comme le dĂ©clenchement ou lâarrĂȘt spontanĂ© des mouvements, par opposition Ă la conservation inertiale) dans le domaine des apparences phĂ©nomĂ©nistes et les autres (la finalitĂ© et la force) dans celui des illusions Ă©gocentriques. La figure causale du rĂ©el devient ainsi bien diffĂ©rente de celle de la rĂ©alitĂ© immĂ©diate : plus pauvre en un sens, puisque le spatio-temporel se dissocie des qualitĂ©s superficielles ou illusoires, mais plus profonde et plus riche en un autre sens, puisquâelle participe de la fĂ©conditĂ© des constructions rationnelles. Relatif aux opĂ©rations qui ont prise sur lâobjet, et cependant conçu comme indĂ©pendant dâelles, tel est, en premiĂšre approximation, ce rĂ©el de la causalitĂ© mathĂ©matique ou dĂ©ductive, sous la forme mĂ©canique : il nâest proprement que le systĂšme des modifications objectives assimilables aux transformations opĂ©ratoires de la gĂ©omĂ©trie analytique, mais envisagĂ©es selon un ordre de succession temporelle.
Mais aussitĂŽt les rĂ©sistances ont surgi, du fait de la trop grande simplicitĂ© des opĂ©rations envisagĂ©es, et elles se sont succĂ©dĂ©es selon une courbe historique dont le prolongement est visible jusque dans la microphysique contemporaine. La causalitĂ© mĂ©canique initiale, sous son aspect purement spatio-temporel, sâest heurtĂ©e dâemblĂ©e Ă une rĂ©alitĂ© irrĂ©ductible aux localisations dans lâespace euclidien et dans le temps, lesquelles garantissaient sa simplicitĂ© et ses espoirs de composition indĂ©finie : il est ainsi apparu quâune rĂ©duction de la causalitĂ© Ă des opĂ©rations trop simples peut elle-mĂȘme cĂŽtoyer les dangers propres Ă lâassimilation Ă©gocentrique ou dĂ©formante, en tant que favorisant les constructions mentales du sujet aux dĂ©pens de la complexitĂ© de lâobjet. Pour rendre compte de la gravitation, Newton introduit lâhypothĂšse dâune force dont lâaction serait Ă la fois instantanĂ©e et sâexerçant Ă distance, heurtant ainsi de front le mĂ©canisme cartĂ©sien ainsi que lâaction par contact inhĂ©rente Ă lâexplication atomistique renaissante. Ă la simplicitĂ© exagĂ©rĂ©e de la composition opĂ©ratoire propre Ă la causalitĂ© selon Descartes, Newton remĂ©die donc par lâintroduction de coordinations plus poussĂ©es, englobant en un seul tout la masse, lâaccĂ©lĂ©ration et la force. Mais, dans la mesure oĂč cette force demeure mal intĂ©grĂ©e dans le systĂšme des opĂ©rations, parce que jouissant de privilĂšges aussi inacceptables que cette action instantanĂ©e Ă distance, la causalitĂ© newtonienne cesse de demeurer purement opĂ©ratoire : elle rĂ©introduit, en rĂ©alitĂ©, sous le couvert dâune gĂ©nĂ©ralisation hardie des nouvelles compositions dynamiques, une « action » isolĂ©e, par opposition aux coordinations dâensemble, et mĂȘme une action thĂ©ologique plus quâhumaine. Le schĂ©ma newtonien, grĂące Ă sa capacitĂ© nĂ©anmoins rĂ©elle de composition, est ensuite gĂ©nĂ©ralisĂ© par la physique des « forces centrales », et se concilie avec lâatomisme, mais il est Ă son tour battu en brĂšche par la dĂ©couverte dâactions relatives Ă certains milieux continus, dont lâĂ©tat est caractĂ©risĂ© par la mesure possible de grandeurs en chaque point de lâespace quâils occupent : les « champs » Ă©lectromagnĂ©tiques. Ă la gravitation, conçue comme une donnĂ©e premiĂšre, irrĂ©ductible aux causes mĂ©caniques purement spatio-temporelles, est ainsi substituĂ©e une nouvelle donnĂ©e premiĂšre : celle de la grandeur des champs, variant au cours du temps. Avec lâĂ©quivalence des diverses formes dâĂ©nergie, dâautre part, la thermodynamique et la physique Ă©nergĂ©tiste aboutissent Ă un nouveau type de connexion causale, tenant simplement Ă la mise en relation de certaines grandeurs dâĂ©tat, indĂ©pendamment des localisations dans lâespace et dans le temps. Bref, une sĂ©rie de formes distinctes de causalitĂ©, choisissant successivement comme donnĂ©e premiĂšre un rapport dĂ©terminĂ©, fourni par lâexpĂ©rience, transforment Ă chaque nouvelle Ă©tape la figure du rĂ©el, tout en subordonnant chaque fois cette derniĂšre aux opĂ©rations (actions expĂ©rimentales et opĂ©rations mathĂ©matiques) ayant prise sur lui.
Avec Einstein, qui parvient Ă rĂ©duire la gravitation, câest-Ă -dire la principale des forces centrales, Ă la notion de champ tout en interprĂ©tant celle-ci au moyen dâune nouvelle gĂ©omĂ©trisation spatio-temporelle, un retour Ă la causalitĂ© cartĂ©sienne paraĂźt possible, qui englobe lâĂ©nergĂ©tique elle-mĂȘme en interprĂ©tant la conservation dâ« impulsion dâunivers » au moyen de cette gĂ©omĂ©trie non euclidienne et Ă quatre dimensions. Mais, dâune part, les champs gravifiques et les champs Ă©lectro-magnĂ©tiques ont rĂ©sistĂ© Ă la tentative de les ramener les uns aux autres. Et surtout, dâautre part, lâatomisme est restĂ© irrĂ©ductible aux lois des champs, et cela au sein de lâĂ©lectro-magnĂ©tisme lui-mĂȘme.
On constate donc que, dĂšs avant la physique atomique contemporaine, le seul principe constant de la causalitĂ© physique a Ă©tĂ© celui de la composition opĂ©ratoire rigoureuse, avec, comme corollaire, une Ă©galisation mĂ©trique entre la cause et lâeffet. En outre, Ă lâĂ©chelle macroscopique, câest-Ă -dire avant que la considĂ©ration des changements dâĂ©tats ou de la stabilitĂ© des Ă©tats prime celle des vitesses spatialisables, la cause a toujours Ă©tĂ© conçue comme simultanĂ©e ou antĂ©rieure Ă lâeffet (mĂȘme dans le temps relatif dâEinstein, qui nâintervertit pas lâordre temporel). Mais le contenu de la causalitĂ©, câest-Ă -dire de ces compositions opĂ©ratoires appliquĂ©es Ă la succession temporelle, a sans cesse varié : le lien causal se transforme au fur et Ă mesure des donnĂ©es expĂ©rimentales nouvelles quâil tend Ă assimiler aux opĂ©rations dĂ©ductives. Bien plus, rigide et simple au dĂ©but, il a dĂ» faire une part toujours plus importante au mĂ©lange et au hasard, la causalitĂ© statistique, seulement probable et non plus nĂ©cessaire, sâĂ©tant rĂ©vĂ©lĂ©e indispensable Ă un nombre croissant de domaines Ă©tendus.
Avec la microphysique contemporaine, enfin, les divers courants prĂ©cĂ©dents se retrouvent en une synthĂšse caractĂ©risĂ©e par deux aspects principaux. Dâune part, les lois des champs et celles de la localisation spatio-temporelle se rĂ©vĂšlent inconciliables simultanĂ©ment, les opĂ©rations nĂ©cessaires Ă la dĂ©termination, dans lâun de ces domaines, le modifiant de façon telle que lâautre sâen trouve momentanĂ©ment indĂ©terminable, et rĂ©ciproquement : la relation entre les lois des champs et celles de la localisation de lâobjet est ainsi subordonnĂ©e Ă un seuil dâindĂ©termination exprimant la dĂ©pendance mutuelle des opĂ©rations en jeu, et cela aussi bien dans le calcul que dans lâexpĂ©rience. Rien ne confirme mieux quâune telle dĂ©couverte le fait, dĂ©jĂ apparent dans lâhistoire antĂ©rieure de la causalitĂ©, que le lien causal suppose nĂ©cessairement un choix parmi les donnĂ©es, celles que lâon choisit comme causes ne pouvant ĂȘtre isolĂ©es et dĂ©terminĂ©es que moyennant une modification du rĂ©el qui diminue la prĂ©cision des dĂ©terminations complĂ©mentaires. Dâautre part, et en vertu de ce fait mĂȘme, le caractĂšre statistique et probabiliste des lois observĂ©es, au lieu dâĂȘtre conçu comme secondaire et comme rĂ©sultant de lâinterfĂ©rence de sĂ©quences indĂ©pendantes, isolables Ă lâĂ©tat simple, sâimpose dĂšs le dĂ©part en tant que liĂ© Ă la mise en connexion opĂ©ratoire de lâexpĂ©rience et de la dĂ©duction.
La succession de ces quelques Ă©tapes de lâhistoire de la causalitĂ© est susceptible de nous Ă©clairer sur la nature mĂȘme de cette notion essentielle :
1. Le premier point Ă noter est lâĂ©quilibre progressif des formes opĂ©ratoires de causalitĂ© par opposition aux formes prĂ©scientifiques que nous avons caractĂ©risĂ©es par une assimilation du rĂ©el Ă des actions simples, non composables entre elles. Ă comparer ainsi les diverses explications du mouvement donnĂ©es au cours du dĂ©veloppement de la causalitĂ©, on sâaperçoit que toutes restent vraies Ă une certaine Ă©chelle dâobservation, Ă partir de GalilĂ©e et de Descartes, tandis que les explications antĂ©rieures ont toutes dĂ» abandonner le terrain de la physique elle-mĂȘme. Lâexplication animiste du mouvement demeure p. ex. exacte si lâon veut, mais Ă la condition dâĂȘtre rĂ©servĂ©e Ă la description globale des comportements psycho-physiologiques. Lâexplication dâAristote, contraire au principe dâinertie et attribuant une finalitĂ© Ă tout mouvement naturel, est de mĂȘme physiquement fausse et ne conserve une lĂ©gitimitĂ© approximative que sur le plan biologique des mouvements rĂ©flexes ou instinctifs. Par contre, lâexplication galilĂ©enne et cartĂ©sienne du mouvement rectiligne et uniforme, qui aboutit Ă remplacer la vitesse, comme mesure du mouvement, par le changement de vitesse ou plutĂŽt dâimpulsion (mv) reste entiĂšrement exacte Ă une certaine Ă©chelle de lâobservation physique. Il en est de mĂȘme de lâexplication newtonienne des mouvements cĂ©lestes, par combinaison de lâinertie et de la gravitation, explication qui garde toute sa valeur pour des vitesses Ă©loignĂ©es de celle de la lumiĂšre. Les Ă©quations de Maxwell continuent de rĂ©gir les champs Ă©lectromagnĂ©tiques, cessant seulement dâĂȘtre vraies Ă lâĂ©chelle atomique ; etc. Bref, chacune des relations causales Ă©tablies par une composition dâopĂ©rations logico-mathĂ©matiques portant sur certaines donnĂ©es dĂ©limitĂ©es de lâexpĂ©rience reste indĂ©finiment valable (pour autant naturellement quâil nây ait pas dâerreur dans la lecture mĂȘme des faits), quitte Ă ce que son domaine restreint de validitĂ© soit ensuite incorporĂ© Ă des ensembles plus vastes qui complĂštent cette premiĂšre approximation.
Mais comment sâobtient cet Ă©quilibre progressif des relations causales ? Est-il comparable Ă celui des opĂ©rations mathĂ©matiques, qui procĂšde par construction gĂ©nĂ©ralisatrice, ou bien lâincorporation dâĂ©lĂ©ments extĂ©rieurs Ă la connexion opĂ©ratoire elle-mĂȘme, donne-t-elle lieu Ă des « crises » de caractĂšre plus imprĂ©visible et plus contingent ? Rappelons dâabord que, en mathĂ©matiques pures, de pareilles crises nâont jamais fait entiĂšrement dĂ©faut, car, si les opĂ©rations nouvellement dĂ©couvertes se relient toujours logiquement aux prĂ©cĂ©dentes, câest aprĂšs coup, la dĂ©couverte comme telle demeurant frĂ©quemment fortuite. Il se pourrait donc bien que les donnĂ©es nouvelles, brusquement imposĂ©es par lâexpĂ©rimentation, jouent un rĂŽle analogue, sans que, pour autant, la systĂ©matisation aprĂšs coup des relations causales cesse dâĂȘtre comparables Ă une composition de caractĂšre purement opĂ©ratoire.
2. Un second aspect gĂ©nĂ©ral de lâĂ©volution de la causalitĂ© permet de rĂ©soudre la question prĂ©cĂ©dente par une comparaison avec ce quâon appelle lâ« abstraction » progressive des notions mathĂ©matiques : câest le fait que chaque nouvelle forme de rapport causal est contrainte de sacrifier une partie des Ă©lĂ©ments qui caractĂ©risaient la forme antĂ©rieure. Câest ainsi que lâexplication pĂ©ripatĂ©ticienne du mouvement sacrifie la conscience du mobile, intervenant dans lâanimisme, mais y gagne la possibilitĂ© de localisation que lui fournit lâhypothĂšse du « lieu propre », point de dĂ©part et dâarrivĂ©e des dĂ©placements. Le principe dâinertie sacrifie cette localisation possible, ce qui aboutit Ă limiter la causalitĂ© aux changements dâimpulsion : le gain est alors la gĂ©nĂ©ralitĂ© du schĂ©ma des mouvements relatifs.
Newton sacrifie lâaction par contact pour admettre comme donnĂ©e premiĂšre lâattraction instantanĂ©e Ă distance, et y gagne la gravitation universelle, qui semble ensuite pouvoir sâappliquer Ă toutes les Ă©chelles. La thĂ©orie des « champs » aboutit au contraire avec Hertz Ă abandonner lâespoir dâune rĂ©duction de lâĂ©ther Ă un modĂšle mĂ©canique : le champ devient la donnĂ©e premiĂšre, les variations de ses grandeurs au cours du temps Ă©tant dĂ©terminĂ©es par les Ă©quations de Maxwell sitĂŽt connues leurs valeurs initiales dans lâespace occupĂ© par le champ. Avec lâĂ©nergĂ©tisme, une relation encore plus abstraite est acceptĂ©e comme donnĂ©e premiĂšre : lâĂ©quivalence gĂ©nĂ©rale des Ă©nergies au cours de leurs transformations, indĂ©pendamment de leurs localisations spatio-temporelles. Chacun sait, enfin, comment la thĂ©orie de la relativitĂ© a sacrifiĂ© le temps et lâespace absolus, ainsi que les conservations respectives et sĂ©parĂ©es de la masse et de lâĂ©nergie, pour aboutir Ă une synthĂšse plus vaste, et comment la microphysique a finalement renoncĂ© Ă la synthĂšse directe des schĂ©mas Ă©nergĂ©tiques et atomistes pour admettre la complĂ©mentaritĂ© entre les rapports de localisation spatio-temporelle de lâobjet et les rapports dĂ©pendant de la nature des champs.
Mais la grande diffĂ©rence entre ces sacrifices successifs et lâabstraction graduelle des opĂ©rations mathĂ©matiques est que cette derniĂšre sâĂ©loigne de la rĂ©alitĂ© immĂ©diate dans la direction de la construction libre du sujet, tandis que lâabstraction progressive propre Ă la causalitĂ© sâĂ©loigne de la mĂȘme rĂ©alitĂ© immĂ©diate, mais dans la direction dâune rĂ©alitĂ© plus profonde, de telle sorte que la nature des sacrifices consentis au cours des deux sortes dâabstractions nâest pas la mĂȘme dans les deux cas. Lâabstraction mathĂ©matique Ă©tant une abstraction Ă partir des actions exercĂ©es par le sujet sur les objets et non pas Ă partir des objets comme tels, les aspects caractĂ©ristiques des opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires ne sont Ă proprement parler nullement « sacrifiĂ©s » par les opĂ©rations supĂ©rieures qui les nĂ©gligent en retenant les seuls aspects gĂ©nĂ©raux, mais ils sont simplement dĂ©passĂ©s et rĂ©duits au rang de cas particuliers : Ă ce titre ils sont alors contenus dans le cas gĂ©nĂ©ral, non pas au sens oĂč une sous-classe est incluse dans une classe supĂ©rieure sans pouvoir en ĂȘtre dĂ©duite, mais au sens oĂč un sous-groupe est contenu dans un groupe Ă titre de systĂšme particulier dâopĂ©rations nĂ©cessaires Ă la cohĂ©rence du systĂšme total. Câest pourquoi lâabstraction mathĂ©matique au lieu de contredire le rĂ©el en sâĂ©loignant de la rĂ©alitĂ© immĂ©diate, lâenrichit en lâenglobant dans des cadres qui lui correspondent tout en le dĂ©passant toujours davantage.
Lâabstraction propre aux formes successives de causalitĂ© tout en participant partiellement Ă ce mĂȘme processus â dans la mesure oĂč la connexion causale est elle-mĂȘme une composition opĂ©ratoire toujours plus complexe en sa structure mathĂ©matique â prĂ©sente par ailleurs un aspect bien diffĂ©rent, dans la mesure oĂč elle englobe des Ă©lĂ©ments expĂ©rimentaux de provenance extĂ©rieure. Les caractĂšres antĂ©rieurs que la causalitĂ© est sans cesse contrainte de sacrifier ne conservent, en effet (et Ă partir seulement du niveau de la causalitĂ© opĂ©ratoire) quâune valeur de premiĂšres approximations valables Ă une Ă©chelle dâobservation ; de ce fait, ils apparaissent donc aprĂšs coup comme entachĂ©s dâune certaine illusion : lâillusion qui faisait croire Ă leur adĂ©quation prĂ©cise. Que lâon compare, p. ex. la gĂ©omĂ©trie euclidienne, envisagĂ©e Ă titre dâopĂ©rations logico-mathĂ©matiques, par rapport aux gĂ©omĂ©tries non euclidiennes, et lâespace physique de caractĂšre euclidien, intervenant dans la causalitĂ© newtonienne, par rapport aux espaces physiques non euclidiens invoquĂ©s par la causalitĂ© einsteinienne : pour le mathĂ©maticien la gĂ©omĂ©trie euclidienne reste rigoureusement aussi vraie aprĂšs quâavant la dĂ©couverte des gĂ©omĂ©tries non euclidiennes, mais elle est simplement englobĂ©e Ă titre de cas particulier dans lâensemble des gĂ©omĂ©tries mĂ©triques (la seule illusion dĂ©celable aprĂšs coup ayant Ă©tĂ© de croire quâelle Ă©tait unique Ă pouvoir rĂ©aliser ce modĂšle de gĂ©omĂ©trie mĂ©trique). Pour le physicien, au contraire, lâespace newtonien ne demeure valable quâĂ une certaine Ă©chelle et par consĂ©quent Ă un certain degrĂ© dâapproximation, et il perd toute valeur de vĂ©ritĂ© dans ses connexions avec les rapports gĂ©nĂ©raux (champ gravifique, etc.) que Newton prĂ©tendait lier Ă son sort. Câest pourquoi, malgrĂ© lâĂ©quilibre progressif des formes de causalitĂ© dont nous venons de parler (sous 1), chaque transformation de la causalitĂ© conduit, non pas seulement Ă une nouvelle hiĂ©rarchie des Ă©chelles dâapproximation, ce qui aboutit Ă diminuer le degrĂ© de validitĂ© des formes causales antĂ©rieures, mais encore Ă relĂ©guer, soit dans le domaine des apparences phĂ©nomĂ©nistes, soit dans celui des relations Ă©gocentriques, certains aspects des caractĂšres sacrifiĂ©s.
Bref, le progrĂšs de la causalitĂ©, sans consister exclusivement en un tel processus (puisquâil reste solidaire du progrĂšs de la composition opĂ©ratoire), tĂ©moigne avant tout dâune vĂ©ritable abstraction Ă partir de lâobjet, câest-Ă -dire dâune extraction toujours plus fine des caractĂšres gĂ©nĂ©raux de la rĂ©alité : câest ainsi que les notions de force, dâĂ©nergie, de champ, en sont effectivement des notions extraites du rĂ©el (et mĂȘme selon un degrĂ© toujours plus poussĂ© dâabstraction) et non pas des notions abstraites de la coordination des actions et par consĂ©quent ajoutĂ©es par le mĂ©canisme opĂ©ratoire Ă la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme. Ces derniĂšres notions interviennent aussi dans la causalitĂ©, rĂ©pĂ©tons-le, mais elles ne sont pas seules, et lĂ oĂč intervient une abstraction Ă partir de lâobjet, les formes antĂ©rieures de causalitĂ© nâapparaissent pas comme des cas particuliers des formes ultĂ©rieures entiĂšrement dans le mĂȘme sens oĂč les opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires des mathĂ©matiques constituent des cas particuliers des opĂ©rations supĂ©rieures. Sans doute peut-on tirer la gravitation newtonienne de la gravitation einsteinienne, en rĂ©duisant Ă zĂ©ro certains rapports nouveaux en jeu dans les formules de la relativitĂ©, mais câest lĂ une pure dĂ©duction mathĂ©matique, et, du point de vue physique, le cas particulier nâest en fait liĂ© au cas gĂ©nĂ©ral quâĂ titre de domaine restreint dĂ©limitĂ© grĂące Ă certaines simplifications permises, mais non rigoureuses.
3. Mais ce processus dâabstraction progressive caractĂ©risant lâĂ©volution de la causalitĂ© sâaccompagne dâun processus complĂ©mentaire de gĂ©nĂ©ralisation, quâil convient dâexaminer avec le plus grand soin, car câest de son mĂ©canisme que dĂ©pend en dĂ©finitive la valeur dâexplication elle-mĂȘme inhĂ©rente Ă la causalitĂ© physique. Il ne suffit pas, en effet, de savoir que les formes successives de causalitĂ© sont toujours mieux Ă©quilibrĂ©es et que cet Ă©quilibre croissant est dĂ» Ă une abstraction graduelle : il reste Ă comprendre pourquoi les formes les plus abstraites qui lâemportent en stabilitĂ© sur les formes plus phĂ©nomĂ©nistes et plus Ă©gocentriques aboutissent Ă une meilleure explication du rĂ©el ; or, cette meilleure explication provient prĂ©cisĂ©ment du processus de la gĂ©nĂ©ralisation.
La thĂ©orie du mouvement chez Aristote, Ă©tait obligĂ©e de distinguer les mouvements naturels et les mouvements violents, les mouvements sublunaires et les mouvements cĂ©lestes. La cinĂ©matique galilĂ©enne est au contraire beaucoup plus gĂ©nĂ©rale, parce que plus abstraite, et sâapplique Ă tous les mouvements Ă la fois. Peut-on donc dire que la causalitĂ© en jeu dans la mĂ©canique classique est plus explicative parce que plus gĂ©nĂ©rale, et que signifierait en ce cas ce rapport entre la gĂ©nĂ©ralitĂ© et le pouvoir explicatif ? La mĂ©canique relativiste englobe de son cĂŽtĂ© la mĂ©canique classique, mais en rendant les lois naturelles indĂ©pendantes de tout systĂšme de rĂ©fĂ©rence et en confĂ©rant ainsi au nouveau schĂšme une gĂ©nĂ©ralitĂ© bien supĂ©rieure encore. Les deux mĂȘmes questions se retrouvent alors, et dans les mĂȘmes termes. Les Ă©quations de Maxwell englobent les anciennes lois des forces centrales, mais en les complĂ©tant en un ensemble de lois plus gĂ©nĂ©rales rendues possibles par lâabstraction qui confĂšre Ă la notion de champ Ă©lectro-magnĂ©tique la valeur dâune donnĂ©e premiĂšre : est-ce Ă nouveau cette gĂ©nĂ©ralitĂ© plus grande qui rend compte du caractĂšre explicatif de la physique des champs, mais en quel sens ? De mĂȘme les lois statistiques apparaissent comme plus gĂ©nĂ©rales que les lois strictement mĂ©caniques, puisquâelles les englobent : est-ce alors cette gĂ©nĂ©ralitĂ© plus grande qui les explique ? Enfin la complĂ©mentaritĂ© introduite entre lâonde et le corpuscule, en attribuant Ă lâonde le caractĂšre de discontinuitĂ© des objets Ă©lĂ©mentaires, en introduisant les quanta dans le champ Ă©lectromagnĂ©tique lui-mĂȘme et en concevant le corpuscule comme dĂ» Ă une sorte de concentration des ondes, est assurĂ©ment plus gĂ©nĂ©rale que les notions particuliĂšres dâonde et de particule au sens classique du terme. Partout et toujours le progrĂšs de lâexplication sâappuie donc sur un progrĂšs de la gĂ©nĂ©ralisation elle-mĂȘme. Mais que signifie cette gĂ©nĂ©ralisation, et en quel sens est-elle source de lâexplication ?
Il existe, en fait, deux sortes de gĂ©nĂ©ralisations, dont on peut suivre les manifestations successives dĂšs les dĂ©buts de lâintelligence enfantine jusquâaux sommets de la pensĂ©e scientifique. La premiĂšre ne comporte aucun pouvoir explicatif et ne satisfait lâesprit que provisoirement : câest celle qui procĂšde du fait individuel Ă la loi, câest-Ă -dire du rapport plus spĂ©cial au plus gĂ©nĂ©ral. « Pourquoi ce trottoir est dur ? » demandait un enfant citĂ© par ClaparĂšde Ă un adulte peu imaginatif : « Parce que tous les trottoirs sont durs », lui fut-il rĂ©pondu et il sâestima satisfait. AssurĂ©ment une telle gĂ©nĂ©ralisation marque un progrĂšs dans la connaissance, et elle sâapparente Ă celle dont tĂ©moigne lâĂ©tablissement de toute loi gĂ©nĂ©rale. Mais il est difficile dây trouver une explication proprement dite, ou du moins le problĂšme se pose de savoir si la curiositĂ© du savant ne poursuit pas dâautre but que la dĂ©couverte de telles lois, Ă des degrĂ©s dâabstraction variĂ©s. La seconde forme de gĂ©nĂ©ralisation procĂšde au contraire par composition opĂ©ratoire et sâaccompagne alors dâun pouvoir explicatif liĂ© Ă la nĂ©cessitĂ© des compositions en jeu. Câest ainsi que sitĂŽt comprise la rĂ©versibilitĂ© de la dĂ©composition partitive, lâenfant de 7-8 ans admettra la conservation de la matiĂšre en cas de sectionnement ou de dĂ©formation dâune boulette dâargile ; tandis quâil en doutait jusque lĂ pour des modifications trop grandes : la loi gĂ©nĂ©rale est alors explicative dans la mesure oĂč elle apparaĂźt comme nĂ©cessaire, et elle devient telle dans la mesure oĂč la gĂ©nĂ©ralitĂ© est construite et non pas constatĂ©e, et oĂč la gĂ©nĂ©ralisation de la construction Ă©mane de sa nĂ©cessitĂ© opĂ©ratoire.
Le problĂšme est donc de savoir de quelle forme est la gĂ©nĂ©ralitĂ© croissante des connexions causales. On aperçoit dâemblĂ©e la portĂ©e de cette question, puisque, si lâabstraction graduelle des structures de causalitĂ© nous a paru traduire principalement leur aspect expĂ©rimental et lâapport spĂ©cifique de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure, la gĂ©nĂ©ralisation conforme au second des types distinguĂ©s Ă lâinstant exprime au contraire (et en opposition prĂ©cisĂ©ment avec le premier type), le caractĂšre opĂ©ratoire ou constructif de la causalitĂ©. Pour autant, par consĂ©quent, que lâabstraction progressive des liaisons causales sâaccompagne dâune gĂ©nĂ©ralisation du second type, ou opĂ©ratoire, nous retrouverons dans la causalitĂ© ces caractĂšres dâintime union entre lâopĂ©ration et le rĂ©el qui nous ont frappĂ© dĂšs lâabord.
Mais on sait assez que le problĂšme ainsi soulevĂ© nâest autre, en fait, que celui des conflits sĂ©culaires entre le positivisme et le rationalisme, le positivisme prĂ©tendant Ă©liminer la notion de cause au profit de la gĂ©nĂ©ralisation du premier type et les diverses formes de rationalisme maintenant sa lĂ©gitimitĂ© au nom des gĂ©nĂ©ralisations du second type.
§ 3. La causalitĂ© selon Aug. Comte et lâinterprĂ©tation positiviste de la physique
Le positivisme semble au premier abord liĂ© Ă lâesprit mĂȘme des sciences. Le propre dâune thĂ©orie scientifique Ă©tant de dĂ©limiter aussi exactement que possible son objet, par opposition Ă la philosophie qui veut ĂȘtre une connaissance totale, il est dans la logique de toute science de restreindre les hypothĂšses Ă lâindispensable et de se dissocier de la « mĂ©taphysique ». Le positivisme pousse, il est vrai, cet esprit dâascĂšse ou de restriction jusquâĂ un recul devant lâexplication comme telle, câest-Ă -dire jusquâĂ une Ă©limination de la causalitĂ©. Mais ce glissement de lâattitude proprement scientifique Ă lâinterdiction dâexpliquer se comprend lui aussi aisĂ©ment : au cours dâune phase prĂ©liminaire par laquelle passe toute connaissance scientifique, il sâagit au prĂ©alable dâĂ©tablir le bien-fondĂ© de certaines lois avant de songer Ă pouvoir les expliquer ; câest durant cette pĂ©riode dĂ©licate de croissance, au cours de laquelle lâappel Ă des explications prĂ©maturĂ©es et surtout Ă©trangĂšres au domaine envisagĂ© constitue une tentation rĂ©elle pour le savant, que lâexplication en gĂ©nĂ©ral peut paraĂźtre illĂ©gitime et partant « mĂ©taphysique ».
Aussi bien ce positivisme en quelque sorte provisoire et mĂ©thodologique est-il aussi vieux que la science expĂ©rimentale et renaĂźt-il sans cesse de ses cendres, dâailleurs fort heureusement puisquâil protĂšge le savant du risque des conclusions trop rapides. Câest ainsi que L. Brunschvicg a pu considĂ©rer GalilĂ©e comme un positiviste malgrĂ© lui. La formule cĂ©lĂšbre de Newton, Hypotheses non fingo, tĂ©moigne de la mĂȘme tendance, ce qui nâa pas empĂȘchĂ© ensuite son auteur de se rallier, faute dâautres hypothĂšses convenables, Ă une explication de la plus belle des lois par une notion causale de la force qui eĂ»t suffi Ă justifier tous les Auguste Comte. Lorsque Lagrange construisit sa « mĂ©canique analytique » sur le modĂšle de la GĂ©omĂ©trie de Descartes, lâĂ©limination des « figures » et le recours exclusif aux Ă©quations diffĂ©rentielles proviennent dâun mĂȘme besoin de rĂ©duire les interprĂ©tations au minimum. On sait comment la ThĂ©orie analytique de la chaleur de Joseph Fourier, non seulement a convergĂ© avec lâidĂ©al de Lagrange, mais encore a inspirĂ© directement le Cours de philosophie positive dâAug. Comte.
Le passage du positivisme mĂ©thodologique au positivisme doctrinal, ou, comme le dit si bien L. Brunschvicg, de « la philosophie de la science positive » à « la philosophie positiviste de la science » 13, est alors accompli. Le propre du positivisme doctrinal nâest pas de dissocier la science de la mĂ©taphysique, ce qui dĂ©finit simplement lâidĂ©al scientifique lui-mĂȘme : câest de dĂ©cider a priori, câest-Ă -dire dĂ©finitivement et dogmatiquement, ce qui relĂšve de la science et ce qui ressortit Ă la mĂ©taphysique. On a souvent ri ou lâon sâest attristĂ© â selon ses sympathies â des prophĂ©ties malheureuses et des interdictions imprudentes dâAug. Comte. Mais il faut bien comprendre que, sans de telles interdictions dĂ©finitives et sans une anticipation de lâavenir des sciences, il nâexisterait pas de positivisme, puisque prĂ©cisĂ©ment le positivisme diffĂšre de la science elle-mĂȘme en ce quâil est une doctrine fermĂ©e et non ouverte. Peu importe donc le contenu des interdictions : lâessentiel pour une philosophie positiviste est quâil en existe. Le nĂ©o-positivisme du Cercle de Vienne, bien que rendu prudent par les aventures du fondateur de la philosophie positive, retombe lui aussi, et trĂšs logiquement, dans ce systĂšme des veto sans appel : p. ex. les « propositions sans signification » dont abusent les philosophes de lâĂcole de Vienne, si heureux que soit souvent lâeffort ainsi fourni pour se garder de la mĂ©taphysique, risquent bien de connaĂźtre un jour le mĂȘme sort que les anathĂšmes dâAug. Comte lui-mĂȘme.
Or, parmi les interdictions formulĂ©es par Aug. Comte dans le dessein de marquer les frontiĂšres dĂ©finitives de la science « positive » figure prĂ©cisĂ©ment, et mĂȘme au premier rang, la dĂ©fense de rechercher les « causes ». Lâobjet propre de la science serait ainsi lâĂ©tablissement des lois, câest-Ă -dire des relations constantes de succession et de similitude, ainsi que de leur coordination, et nullement la connaissance de la « nature intime » des choses : dĂšs lors, vouloir atteindre le « mode essentiel de production » des phĂ©nomĂšnes constitue un but illusoire et pour toujours inaccessible Ă la thĂ©orie scientifique. Cette conception est dâautant plus curieuse quâAug. Comte a entrevu la liaison entre la connaissance et lâaction, il est vrai dans un sens trĂšs Ă©troit : le but dernier des sciences, enseigne-t-il, nâest pas tant de connaĂźtre que dâagir, et par consĂ©quent nâest pas dâexpliquer, mais de prĂ©voir, comme si lâaction se bornait Ă utiliser des prĂ©visions au lieu de produire et de construire. Lâexplication dans les sciences, loin de constituer pour Comte une poursuite des causes, se doit donc de rĂ©duire exclusivement les rapports observĂ©s Ă des lois, et de coordonner entre elles les lois Ă©tablies jusquâĂ obtenir les lois les plus gĂ©nĂ©rales possibles ; la fonction Ă©pistĂ©mologique de ces lois et de leur coordination est alors simplement de permettre la prĂ©vision, et par consĂ©quent lâutilisation fondĂ©e sur une telle anticipation. Quant Ă la forme mathĂ©matique des lois ou de leur coordination, elle nâest quâun moyen dâexpression prĂ©cis, parce quâappuyĂ© sur un puissant instrument dâanalyse, mais la dĂ©duction analytique ne joue nullement le rĂŽle dâune construction proprement explicatrice : elle ne constitue au contraire que le moyen le plus sĂ»r pour atteindre la gĂ©nĂ©ralitĂ© sans faire appel Ă lâimagination ontologique ou reprĂ©sentative.
La gĂ©nĂ©ralitĂ© des lois est en outre tempĂ©rĂ©e, selon Aug. Comte, par les donnĂ©es objectives de lâexpĂ©rience. Loin de prĂ©tendre dĂ©duire lâunivers phĂ©nomĂ©nal tout entier Ă partir des rapports gĂ©omĂ©triques ou analytiques les plus gĂ©nĂ©raux, il sâest au contraire appliquĂ© lui-mĂȘme Ă tracer les frontiĂšres « dĂ©finitives » des diverses familles de phĂ©nomĂšnes, et cela prĂ©cisĂ©ment parce quâil se soumet pragmatiquement Ă la diversitĂ© du rĂ©el et quâil considĂšre les mathĂ©matiques comme un pur instrument dâ« analyse » et non pas comme une construction. DâoĂč dâune part, sa fameuse classification des sciences, dont la signification profonde consiste Ă insister sur lâirrĂ©ductibilitĂ© des divers plans de rĂ©alitĂ©, hiĂ©rarchisĂ©s dans lâordre de la gĂ©nĂ©ralitĂ© dĂ©croissante et de la complexitĂ© croissante ; dâoĂč, dâautre part, le refus dâassimiler les uns aux autres, Ă lâintĂ©rieur mĂȘme du champ de la physique, des domaines reliĂ©s par de pures « analogies gratuites ». De cette double mĂ©fiance Ă lâĂ©gard de toute gĂ©nĂ©ration progressive sâensuit alors une sĂ©rie de consĂ©quences surprenantes : hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de lâastronomie, de la physique et de la chimie ; refus dâĂ©tendre les schĂ©mas mĂ©caniques ou gravitationnels au-delĂ dâun terrain limité ; refus de comparer lâondulation lumineuse Ă la vibration sonore, etc., et volontĂ© dâinterprĂ©ter Ă part chaque ensemble de phĂ©nomĂšnes par les seules ressources de lâanalyse mathĂ©matique, soi-disant faute dâune coordination intrinsĂšque entre les faits physiques comparable Ă ce quâest la coordination interne des donnĂ©es astronomiques.
Du point de vue oĂč nous sommes placĂ©s en ce qui concerne les deux types de gĂ©nĂ©ralitĂ©s (voir la fin du § 2), lâinterprĂ©tation comtiste de la pensĂ©e scientifique et spĂ©cialement physique fournit donc le modĂšle dâune Ă©pistĂ©mologie fondĂ©e exclusivement sur le premier de ces deux types : gĂ©nĂ©ralitĂ© par simple inclusion, et non pas par composition opĂ©ratoire. La causalitĂ©, comme nous lâa montrĂ© son dĂ©veloppement psychologique, puis historique, se prĂ©sente sous deux formes bien distinctes, quoique la seconde dĂ©rive de la premiĂšre : dâabord une assimilation aux actions simples et non composĂ©es entre elles, dâoĂč les formes Ă©gocentriques et anthropomorphiques dâexplication, puis une assimilation aux actions composĂ©es entre elles, câest-Ă -dire aux opĂ©rations et Ă leurs coordinations nĂ©cessaires. Or, Aug. Comte, condamnant avec raison la causalitĂ© sous sa forme initiale dâassimilation Ă lâaction humaine, englobe ensuite illĂ©gitimement dans sa condamnation la causalitĂ© sous sa forme opĂ©ratoire et dĂ©ductive. Il sâensuit que, en prĂ©sence du problĂšme de la gĂ©nĂ©ralitĂ©, il ne reconnaĂźt lâexistence que de la gĂ©nĂ©ralitĂ© inclusive ou purement formelle, sans apercevoir la fĂ©conditĂ© de la gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire, dont les constructions se trouvent prĂ©cisĂ©ment aptes Ă rendre compte du mode de transformation, et par consĂ©quent de production, des phĂ©nomĂšnes. Tout le problĂšme de lâĂ©pistĂ©mologie comtiste se centre ainsi sur celui de la gĂ©nĂ©ralisation : tant lâinterdiction de lâexplication causale (opĂ©ratoire aussi bien que par assimilation Ă lâaction) au profit de lâĂ©tablissement des lois seules, que les limitations imposĂ©es aux diffĂ©rents domaines lĂ©gaux (conçus comme irrĂ©ductibles les uns aux autres et tout au plus susceptibles dâun simple emboĂźtement hiĂ©rarchique), constituent, en effet, les deux consĂ©quences logiques dâune interprĂ©tation de la science physique par la gĂ©nĂ©ralitĂ© purement formelle ou inclusive.
Il est inutile de commencer la critique de la pensĂ©e comtiste par le rappel de ce fait, sur lequel Ă. Meyerson a si vigoureusement insistĂ©, que la pensĂ©e scientifique a constamment poursuivi, malgrĂ© toutes les interdictions du positivisme, la recherche des causes et lâĂ©tude du « mode essentiel de production » des phĂ©nomĂšnes. La question dont il convient par contre de partir est celle des limites entre la science et la mĂ©taphysique. On peut, en effet, se demander si, dans la mesure mĂȘme oĂč la science est une perpĂ©tuelle conquĂȘte sur la mĂ©taphysique, il nây a pas contradiction Ă prendre une position antimĂ©taphysique, pour le prĂ©sent et mĂȘme pour lâavenir, et Ă classer une fois pour toutes les questions en scientifiques et mĂ©taphysiques. Lâhistoire des sciences consiste en un perpĂ©tuel dĂ©placement des frontiĂšres entre ces deux domaines, et il est aussi vain et aussi « mĂ©taphysique » de spĂ©culer sur les frontiĂšres futures de la science quâil est sage et « scientifique » de respecter les limites assignĂ©es, en un stade donnĂ© du dĂ©veloppement historique, entre le vĂ©rifiable (expĂ©rimentalement ou axiomatiquement) et lâimprovisation subjective. Que le positivisme joue un rĂŽle utile en pourchassant la mĂ©taphysique personnelle que tant de savants cherchent Ă faire accrĂ©diter grĂące Ă lâautoritĂ© due Ă leurs dĂ©couvertes, on nâen saurait douter. Mais, quâil proclame la « fermeture » dĂ©finitive des frontiĂšres et tout effort dâinvention crĂ©atrice est pour autant menacĂ©.
La notion de cause, en tant que visant le mode de production des phĂ©nomĂšnes nâest donc en soi ni scientifique ni mĂ©taphysique : le problĂšme est Ă rĂ©soudre Ă propos de chacune de ses formes et encore selon le contexte dans lequel elle intervient. Mais il y a plus : non seulement la notion de cause est susceptible de revĂȘtir un caractĂšre scientifique, mais encore son Ă©volution mĂȘme, qui procĂšde de lâassimilation aux actions humaines Ă la coordination opĂ©ratoire, aurait pu ĂȘtre invoquĂ©e par Comte comme un vivant exemple de la loi des trois Ă©tats ! Il est trĂšs frappant, Ă cet Ă©gard, de constater que toutes les prĂ©misses du systĂšme de Comte auraient dĂ» le conduire Ă une interprĂ©tation « positive » de la causalitĂ©, alors quâil en est restĂ© Ă mi-chemin. Dâune part, lâanalyse de lâ« état thĂ©ologique » lui a montrĂ© que les premiĂšres explications du rĂ©el ont consistĂ© Ă le concevoir comme soumis Ă des actions imitant les actions humaines, la causalitĂ© initiale se rĂ©duisant ainsi Ă une extension de lâaction intentionnelle et de lâaction fabricatrice. Dâautre part, il considĂšre lâ« état positif » comme celui de lâaction effective sur les choses, lâobjet de la science Ă©tant non pas de connaĂźtre Ă la maniĂšre du mĂ©taphysicien, mais de savoir agir. Seulement lâaction, selon Aug. Comte, se borne Ă utiliser des rapports prĂ©visibles, sans quâil ait voulu reconnaĂźtre quâelle consiste essentiellement Ă produire et Ă reproduire effectivement ou en pensĂ©e, câest-Ă -dire Ă opĂ©rer et Ă composer, ce qui revient prĂ©cisĂ©ment Ă expliquer causalement mais par coordination opĂ©ratoire et non plus par actions simples et Ă©gocentriques.
Câest ici que nous retrouvons le problĂšme de ce que Comte appelle la « coordination », câest-Ă -dire la question de la gĂ©nĂ©ralisation des lois. Admettons avec lui que la science se borne Ă Ă©tablir des lois et Ă les « coordonner » entre elles. Il est vrai quâil a prĂ©dit lâinsuccĂšs de tout atomisme futur, parce que lâatomisme constitue un schĂšme explicatif. Mais il pourrait rĂ©pondre aujourdâhui que la physique nuclĂ©aire se rĂ©duit, elle aussi, Ă un certain nombre de lois reliĂ©es les unes aux autres grĂące Ă une coordination mathĂ©matique, beaucoup moins gĂ©omĂ©trique quâanalytique, et que la rĂ©alitĂ© intime correspondant Ă ces lois est Ă peu prĂšs irreprĂ©sentable. Il en pourrait dire autant de la physique des astres, des recherches de Regnault sur la compressibilitĂ© des gaz, de la statistique physique et de tant dâautres domaines oĂč, malgrĂ© les erreurs de prĂ©diction dues Ă son systĂšme fermĂ©, il pourrait encore actuellement justifier son opinion sur le primat des « lois ».
Mais en quoi consiste la coordination de ces lois ? Et que penser aujourdâhui de son refus Ă rechercher une rĂ©duction progressive des divers paliers de la hiĂ©rarchie des sciences ou mĂȘme des diffĂ©rents domaines intĂ©rieurs Ă la physique, jugĂ©s irrĂ©ductibles Ă cause de leurs caractĂšres qualitatifs distincts ? Câest sur de tels points que lâon aperçoit le mieux les lacunes de sa conception de la gĂ©nĂ©ralisation, et par consĂ©quent de son interprĂ©tation des rapports entre la construction mathĂ©matique et lâexplication causale du rĂ©el.
Si les mathĂ©matiques constituent un simple moyen dâanalyse par rapport aux faits physiques Ă formuler, et par consĂ©quent un langage essentiellement formel, visant tout au plus Ă dĂ©gager des « équations semblables » sans atteindre les analogies rĂ©elles, il est alors clair que, plus une loi sera gĂ©nĂ©rale et moins elle embrassera de rĂ©alitĂ© concrĂšte : dâoĂč cette double consĂ©quence que les lois ne sont pas explicatives et que, le gĂ©nĂ©ral nâexpliquant donc pas le spĂ©cial, il sâagit de limiter la gĂ©nĂ©ralisation pour conserver lâoriginalitĂ© des divers secteurs spĂ©cifiques de phĂ©nomĂšnes. Le complexe plus spĂ©cial, est bien alors Ă jamais irrĂ©ductible Ă lâĂ©lĂ©mentaire plus gĂ©nĂ©ral, dans la hiĂ©rarchie des sciences, de mĂȘme que les domaines qualitativement hĂ©tĂ©rogĂšnes de la physique sont Ă jamais irrĂ©ductibles entre eux, sauf par leurs seules analogies formelles.
Mais, que la gĂ©nĂ©ralisation mathĂ©matique consiste au contraire en une construction opĂ©ratoire telle que le gĂ©nĂ©ral soit plus riche et non pas plus pauvre que le spĂ©cial ou le singulier, parce que, sâil ne possĂšde pas les qualitĂ©s propres aux cas particuliers, il revĂȘt le mode de composition permettant de construire lâensemble de ces cas et de les transformer les uns dans les autres, alors la question se pose en de tout autres termes. Certes les lois gĂ©nĂ©rales ne seront pas toutes explicatives, car la gĂ©nĂ©ralitĂ© par inclusion simple peut subsister Ă cĂŽtĂ© de la gĂ©nĂ©ralitĂ© par composition opĂ©ratoire. Mais lâeffort de la rĂ©duction dâun domaine lĂ©gal Ă un autre ne se borne prĂ©cisĂ©ment pas Ă atteindre cette gĂ©nĂ©ralitĂ© purement inclusive, sans quoi la rĂ©duction mĂȘme Ă©choue en devenant formelle : il tend Ă dĂ©gager les lois de transformations comme telles, permettant de passer indiffĂ©remment de lâinfĂ©rieur au supĂ©rieur et rĂ©ciproquement ou de lâun Ă lâautre de deux domaines juxtaposĂ©s. Or, la causalitĂ© opĂ©ratoire (par opposition Ă la causalitĂ© simple) nâest prĂ©cisĂ©ment pas autre chose que cette composition des rapports (donc des lois) selon le modĂšle de la gĂ©nĂ©ralisation constructive. Câest pourquoi, si le dĂ©veloppement de la causalitĂ© est marquĂ© par une suite de sacrifices successifs (voir § 2), la gĂ©nĂ©ralisation qui accompagne cette abstraction graduelle est fĂ©conde dans la mesure oĂč elle procĂšde par composition opĂ©ratoire. En abandonnant, p. ex., lâhypothĂšse des forces centrales au profit de la notion abstraites de « champ », on semblait se condamner Ă une gĂ©nĂ©ralitĂ© stĂ©rile et renoncer en particulier Ă pouvoir rendre compte du mouvement des corpuscules. Mais la synthĂšse entre les deux domaines a consistĂ© Ă considĂ©rer les lois statistiques des mouvements corpusculaires comme rendant compte des variations spatio-temporelles de la grandeur des champs, tandis que ces mouvements eux-mĂȘmes Ă©taient conçus comme dĂ©terminĂ©s par des forces entiĂšrement dĂ©finies au moyen de ces grandeurs de champs. Le critĂšre de caractĂšre opĂ©ratoire de cette synthĂšse est que la totalitĂ© ainsi construite se caractĂ©rise par des principes de conservation (Ă©nergie totale des champs et corpuscules et conservation de lâimpulsion) comparables Ă ce que sont des invariants de groupe dans les transformations mathĂ©matiques. Que cette synthĂšse ait Ă©tĂ© remise en question par la microphysique, peu importe : la nouvelle synthĂšse nĂ©e de nouvelles abstractions, et qui consiste Ă considĂ©rer comme « complĂ©mentaires » les aspects relatifs aux champs et les aspects corpusculaires constitue prĂ©cisĂ©ment un nouvel exemple de gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire et non pas simplement inclusive.
Bref, lâerreur centrale de lâinterprĂ©tation de Comte nâest pas dâavoir affirmĂ© le primat des lois par rapport aux schĂ©mas reprĂ©sentatifs de caractĂšre imagĂ© ou mĂȘme simplement gĂ©omĂ©trique, car la gĂ©omĂ©trie et lâanalyse se correspondent terme Ă terme et ce qui subsiste tĂŽt ou tard des reprĂ©sentations imagĂ©es nâest prĂ©cisĂ©ment quâun ensemble de lois, simplement situĂ©es Ă une Ă©chelle diffĂ©rente, infĂ©rieure Ă celle du phĂ©nomĂšne dâensemble quâil sâagissait dâexpliquer. Le dĂ©faut essentiel de la philosophie positiviste classique â et nous allons en retrouver un nouvel aspect dans le nĂ©o-positivisme du cercle de Vienne â est dâavoir manquĂ© la solution du problĂšme de la gĂ©nĂ©ralisation, et par consĂ©quent de la coordination des lois entre elles. Or, la raison en est sans doute Ă chercher dans sa sociologie insuffisante et ses prĂ©jugĂ©s anti-psychologiques. Il a bien aperçu quâil existait un rapport social et mental entre la connaissance et lâaction, mais il nâa envisagĂ© celle-ci que sous lâangle de son utilitĂ© finale, sans comprendre que la pensĂ©e procĂšde des actes sous la forme dâopĂ©rations, et sans voir Ă quelle interprĂ©tation opĂ©ratoire des mathĂ©matiques une telle connexion conduit nĂ©cessairement. Faute alors dâadmettre que la gĂ©nĂ©ralisation par composition des opĂ©rations entre elles constituait une construction proprement dit, donc une « production » susceptible de correspondre au « mode de production » intime des phĂ©nomĂšnes, il nâa vu en cette construction quâun langage, sans saisir quâelle est susceptible dâ« expliquer » les lois les unes par les autres en assimilant les transformations physiques elles-mĂȘmes aux transformations opĂ©ratoires ainsi organisĂ©es. DĂšs lors, la coordination des lois entre elles se rĂ©duisant pour lui Ă une simple inclusion, il a Ă©tĂ© obligĂ© de limiter le rĂŽle de la gĂ©nĂ©ralisation, tandis que la coordination opĂ©ratoire conduit Ă lâassimilation rĂ©ciproque entre domaines distincts, y compris les domaines jugĂ©s infĂ©rieurs ou supĂ©rieurs selon leur rang dans la hiĂ©rarchie des sciences. Câest pourquoi la suite des sciences constitue en rĂ©alitĂ© un ordre cyclique et non pas rectiligne comme sa conception du gĂ©nĂ©ral et du spĂ©cial lâobligeait Ă lâadmettre.
§ 4. Le nominalisme de P. Duhem et le conventionnalisme dâH. PoincarĂ©
Entre lâinterprĂ©tation de la physique par le positivisme dâAug. Comte et les thĂ©ories nĂ©o-positivistes dont nous allons voir (§ 5) quâelles remettent en question tous les rapports de la dĂ©duction avec lâexpĂ©rience, sâest produit un Ă©vĂ©nement capital pour lâintelligence de ces mĂȘmes rapports : la critique des principes gĂ©nĂ©raux de la physique mathĂ©matique par PoincarĂ©. La portĂ©e de cette critique ne saurait, en effet, ĂȘtre sous-estimĂ©e, mĂȘme si le progrĂšs ultĂ©rieur des connaissances a conduit Ă en rendre caducs certains aspects. Dâune part, et malgrĂ© la position antilogistique de PoincarĂ©, son « conventionnalisme » constitue lâune des sources des thĂ©ories modernes qui font de la logique et des mathĂ©matiques un langage ou une « syntaxe » tautologique. Mais surtout, dâautre part, la pensĂ©e de PoincarĂ© a conduit Ă faire redĂ©couvrir le rĂŽle de la dĂ©duction et de la gĂ©nĂ©ralisation- mathĂ©matiques dans lâĂ©laboration des thĂ©ories et des « faits » physiques eux-mĂȘmes. Dans la mesure oĂč il a dĂ©passĂ© son propre conventionnalisme il a ainsi, pourrait-on dire, retraduit Kant en langage physique moderne, mais lâa du mĂȘme coup corrigĂ© dans le sens de la mobilitĂ© logique et psychologique.
La doctrine de Duhem constitue, Ă cet Ă©gard, lâintermĂ©diaire entre le positivisme de Comte et lâattitude de PoincarĂ©. Soucieux de dĂ©montrer que la thĂ©orie physique nâatteint pas le rĂ©el en lui-mĂȘme (mais cela pour des raisons inverses Ă celles dâAug. Comte, puisquâil sâagit pour lui de protĂ©ger une certaine mĂ©taphysique contre la science et non pas de protĂ©ger la science contre la mĂ©taphysiqueâŠ), P. Duhem en est venu Ă dĂ©couvrir 14 que le fait physique est toujours le produit dâune Ă©laboration complexe et nâexiste dĂšs lors que relativement Ă une interprĂ©tation thĂ©orique, autrement dit Ă lâactivitĂ© mathĂ©matique dâun sujet.
Duhem, on le sait, Ă©tait thomiste et pensait que la rĂ©alitĂ© est en dĂ©finitive conforme aux cadres de la philosophie aristotĂ©licienne 15. Mais, assez critique pour admettre quâune telle philosophie ne saurait rallier tous les suffrages, ni surtout ĂȘtre dĂ©montrĂ©e par la physique moderne, il en vient donc Ă soutenir, avec Aug. Comte, que lâexplication causale est Ă jamais interdite Ă la science. La connaissance scientifique ne saurait donc dĂ©pendre dâaucun systĂšme mĂ©taphysique, et cette derniĂšre notion, aussi large sous sa plume que sous celle de Comte, comprend notamment le mĂ©canisme cartĂ©sien, lâatomisme de Huyghens et le dynamisme de Newton autant que le recours aux qualitĂ©s sensibles de lâ« école pĂ©ripatĂ©ticienne » (p. 14). Câest quâ« une thĂ©orie physique nâest pas une explication. Câest un systĂšme de propositions mathĂ©matiques, dĂ©duites dâun petit nombre de principes, qui ont pour but de reprĂ©senter aussi simplement, aussi complĂštement et aussi exactement que possible un ensemble de lois expĂ©rimentales » (p. 24). Quant Ă cette reprĂ©sentation, elle consiste non pas en images mais en « jugements portant sur les propriĂ©tĂ©s physiques des corps » ; « ces jugements on les compare aux lois expĂ©rimentales que la thĂ©orie se propose de reprĂ©senter ; sâils concordent avec ces lois⊠la thĂ©orie a atteint son butâŠÂ » (p. 25-6). « Ainsi une thĂ©orie vraie, ce nâest pas une thĂ©orie qui donne des apparences physiques une explication conforme Ă la rĂ©alité ; câest une thĂ©orie qui reprĂ©sente de façon satisfaisante, un ensemble de lois expĂ©rimentales » (p. 26). Ăconomie intellectuelle, comme dit Mach, « classification » des lois (p. 30), et mĂȘme « classification naturelle » (p. 32) câest-Ă -dire dont « nous soupçonnons que les rapports quâelle Ă©tablit entre les donnĂ©es de lâobservation correspondent Ă des rapports entre les choses » (p. 35) (mais sans que cette conviction provienne dâune autre garantie que dâun « acte de foi », p. 36) ; enfin capacitĂ© de prĂ©vision : telles sont ses trois utilitĂ©s principales. Aussi Duhem condamne-t-il avec la mĂȘme Ă©nergie quâAug. Comte les « thĂ©ories reprĂ©sentatives » (p. 40) et les « modĂšles mĂ©caniques » (p. 77), Ćuvre des esprits amples et superficiels par opposition aux thĂ©ories abstraites dues aux esprits profonds et Ă©troits.
Si tel est lâobjet de la thĂ©orie physique, voyons-en la structure. Câest sur ce second point que Duhem, dont on connaĂźt les Ă©lĂ©gants travaux sur la thermodynamique et la chimie physique, fournit sa contribution la plus intĂ©ressante. La thĂ©orie physique est essentiellement mathĂ©matique (p. 157), câest-Ă -dire quâelle porte sur les quantitĂ©s ou grandeurs reconnaissables Ă leur additivitĂ© (p. 159-163) : « chaque quantitĂ© est la rĂ©union, par une opĂ©ration commutative et associative, des quantitĂ©s moindres que la premiĂšre, mais de mĂȘme espĂšce quâelle, qui en sont les parties » (p. 163). La thĂ©orie physique ignore donc la qualitĂ©, dont lâintensitĂ© est bien exprimable par les signes =, > et < (p. 164), mais dans la « catĂ©gorie » de laquelle « on ne trouve aucune opĂ©ration Ă la fois commutative et associative, qui puisse mĂ©riter le nom dâaddition et ĂȘtre reprĂ©sentĂ©e par le signe + ; sur la qualitĂ©, donc, la mesure, issue de la notion dâaddition, ne saurait avoir prise » (p. 166). Cependant la physique exprime par des nombres les diverses intensitĂ©s dâune mĂȘme qualitĂ© (p. 170), mais lâĂ©chelle mĂ©trique repose alors sur « quelque effet quantitatif ayant pour cause cette qualité » (p. 175), laquelle nâest donc pas mesurĂ©e en elle-mĂȘme, car « dans le domaine de la qualitĂ© la notion dâaddition nâa point de place ; elle se retrouve au contraire lorsquâon Ă©tudie lâeffet quantitatif qui fournit une Ă©chelle propre Ă repĂ©rer les diverses intensitĂ©s dâune qualité » (p. 175).
Cela dit, on comprend quâune thĂ©orie physique suppose toute une Ă©laboration du rĂ©el. Ă elle seule dĂ©jĂ , « une expĂ©rience de physique nâest pas simplement lâobservation dâun phĂ©nomĂšne ; elle est, en outre, lâinterprĂ©tation thĂ©orique de ce phĂ©nomĂšne » (p. 217), parce que, entre le fait brut, tel que lâoscillation dâune bande sur un miroir, et le fait physique correspondant, en lâespĂšce la rĂ©sistance Ă©lectrique dâune bobine, il sâintercale toute une interprĂ©tation, essentiellement relative aux thĂ©ories admises (p. 217-8) : « cette interprĂ©tation substitue aux donnĂ©es concrĂštes rĂ©ellement recueillies par lâobservation des reprĂ©sentations abstraites et symboliques qui leur correspondent en vertu des thĂ©ories admises par lâobservateur » (p. 222). LâexpĂ©rience de physique est donc toute autre que lâexpĂ©rience physiologique, « rĂ©cit de faits concrets, obvies » (p. 222). Et cette interprĂ©tation est davantage quâun langage, car un Ă©noncĂ© abstrait peut se rĂ©aliser dâune infinitĂ© de maniĂšres diffĂ©rentes (p. 224 et 229) et inversement « à un mĂȘme fait pratique peuvent correspondre une infinitĂ© de faits thĂ©oriques logiquement incompatibles » (p. 229). Les lois physiques elles-mĂȘmes ne sont donc, Ă proprement parler, ni vraies ni fausses mais approchĂ©es, provisoires et relatives, parce quâessentiellement symboliques (p. 263) et parce que reposant sur une correspondance, « nullement immĂ©diate », « dâune chose signifiĂ©e au signe qui la remplace » (p. 251) : chaque loi constitue donc le produit dâune abstraction, solidaire de « tout un ensemble de thĂ©ories » (p. 254). Il en rĂ©sulte quâ« une expĂ©rience de physique ne peut jamais condamner une hypothĂšse isolĂ©e, mais seulement tout un ensemble thĂ©orique » (p. 278) : « lâexperimentum crucis est impossible en physique » (p. 285). De plus, certains principes Ă©chappent Ă la vĂ©rification expĂ©rimentale tout en intervenant dans des thĂ©ories dâensemble soumises Ă cette vĂ©rification ; en effet « la contradiction expĂ©rimentale porte toujours en bloc sur tout un ensemble thĂ©orique, sans que rien puisse dĂ©signer quel est, en cet ensemble, la proposition qui doit ĂȘtre rejetĂ©e » (p. 229) : câest pourquoi on est toujours libre de conserver les principes, câest-Ă -dire « ces hypothĂšses qui sont devenues des conventions universellement acceptĂ©es », quitte à « renverser de fond en comble de tels principes » (p. 322) lorsquâon « se lasse dâattribuer Ă quelque cause dâerreur » les Ă©carts observĂ©s au cours des expĂ©riences.
Tel est, dans les grandes lignes, le « nominalisme » de Duhem. IndĂ©pendamment de lâimportance quâa eue sa conception symboliste de la thĂ©orie mathĂ©matique en physique, reprise et remaniĂ©e par les nĂ©o-positivistes (voir § 5), lâintĂ©rĂȘt principal de son Ćuvre tient Ă lâanalyse de lâĂ©laboration intellectuelle si complexe conduisant du fait brut au fait et Ă la loi physiques, et, par delĂ , Ă la thĂ©orie dâensemble. Sur tous ces derniers points nous ne saurions que prendre acte de la convergence entre les rĂ©sultats obtenus par Duhem et ceux de lâinvestigation psychologique : le fait brut nâest pas simplement imitĂ© par le fait conceptualisĂ© ou physique, il est assimilĂ© aux schĂšmes logico-mathĂ©matiques et câest le produit de cette assimilation qui constitue la loi. Mais, faut-il conclure de lĂ que la thĂ©orie physique qui « reprĂ©sente » les lois en un schĂ©ma dâensemble nâa quâune portĂ©e « symbolique » et Ă©choue Ă toute explication ? Il est possible que Duhem, mĂ©taphysicien ontologiste, ne se soit pas doutĂ© combien Duhem, critique de la connaissance physique, faisait la part large Ă lâactivitĂ© du sujet dans lâĂ©laboration du savoir : seul, en effet, un sujet capable de toutes les constructions opĂ©ratoires parviendra Ă Ă©laborer le donnĂ© jusquâĂ le traduire symboliquement en coordinations mathĂ©matiques superposĂ©es Ă la rĂ©alitĂ© qualitative. Ou bien, au contraire, sâen est-il trop doutĂ©, et est-ce pourquoi il a voulu rĂ©duire le sujet au rang de simple fabricateur de symboles, le nominalisme scientifique de Duhem Ă©tant alors une prĂ©caution contre ce quâune trop grande activitĂ© du sujet pourrait avoir de contradictoire avec une mĂ©taphysique faite dâontologie aristotĂ©licienne. On pourrait rĂ©pondre que ceci nâa rien Ă voir avec la vĂ©ritĂ© Ă©pistĂ©mologique de la doctrine. Cependant, si Duhem a eu le double mĂ©rite de corriger le positivisme de Comte, dâune part en rĂ©tablissant ainsi le rĂŽle du sujet, et dâautre part en appuyant ses jugements Ă©pistĂ©mologiques sur une trĂšs large et trĂšs prĂ©cise information historique (on connaĂźt ses beaux travaux sur Le SystĂšme du Monde. Histoire des doctrines cosmologiques de Platon Ă Copernic), sa perspective historico-critique est parfois singuliĂšrement influencĂ©e par sa mĂ©taphysique : nâest-il pas allĂ© jusquâĂ comparer la thermodynamique, dont le second principe marque une tendance vers le repos final, Ă la thĂ©orie pĂ©ripatĂ©ticienne du « lieu propre », les « mouvements naturels » dâAristote Ă©tant interprĂ©tĂ©s, comme lâaccroissement (pourtant statistique et probabiliste) de lâentropie, par une marche vers « un Ă©tat dâĂ©quilibre idĂ©al, en sorte que cette cause finale est, en mĂȘme temps, leur cause efficiente » (p. 470-1) ?
Le problĂšme de savoir si lâĂ©laboration mathĂ©matique due Ă lâactivitĂ© du sujet aboutit Ă un simple symbolisme est assurĂ©ment liĂ©, comme Duhem y insiste fortement, au passage de la qualitĂ© Ă la quantité : câest dans la mesure oĂč la qualitĂ© demeure irrĂ©ductible Ă la quantitĂ© que le langage mathĂ©matique peut ĂȘtre dit purement symbolique, et câest pourquoi Duhem insiste avec tant de vigueur sur cette irrĂ©ductibilitĂ©, en recourant Ă la conception aristotĂ©licienne (aujourdâhui insoutenable aprĂšs tous les travaux de la mathĂ©matique qualitative) de deux « catĂ©gories » distinctes et sans voir quâil nâexiste pas de qualitĂ©s sans quantitĂ© et rĂ©ciproquement. Il est, en effet, surprenant dâadmettre que les qualitĂ©s connaissent les rapports >, = et < sans en conclure quâelles connaissent aussi lâaddition, car si (A < B) et (B < C), on a alors : (A < C) = (A < B) + (B < C), câest-Ă -dire que la diffĂ©rence qualitative entre A et C est lâaddition des diffĂ©rences partielles ou intermĂ©diaires AB et BC : ce nâest pas lĂ une mesure, mais bien une addition 16 et tant le nombre que la mesure procĂšdent dâune composition opĂ©ratoire de telles opĂ©rations initiales (voir chap. I § 3 et 6 et chap. II § 8). Comme nous lâavons vu (chap. I § 3), la quantitĂ© nâest autre chose que le rapport dâextension entre les termes qualifiĂ©s, et il nâexiste, entre les quantitĂ©s intensives et les quantitĂ©s extensives, y compris mĂ©triques, que la diffĂ©rence du logique au mathĂ©matique : or, cette diffĂ©rence ne tient pas Ă lâaddition commutative et associative des parties en un tout, comme le dit Duhem (car cette addition est dĂ©jĂ constitutive de lâaddition logique), mais Ă la mise en relation des parties entre elles et notamment Ă la constitution de lâunitĂ©.
Or, sâil nâexiste ainsi aucune opposition de principe entre la qualitĂ© et la quantitĂ©, mais au contraire une interdĂ©pendance Ă©troite, rien nâexclut que la thĂ©orie physique serre la rĂ©alitĂ© de toujours plus prĂšs et prĂ©sente ainsi un caractĂšre explicatif et non pas seulement symbolique. Sur ce point, lâĂ©nergĂ©tisme pur de Duhem a Ă©tĂ© soutenu, dans lâhistoire des idĂ©es, au moment prĂ©cisĂ©ment de la renaissance de lâatomisme et au dĂ©but des travaux de lâatomisme expĂ©rimental. On sait assez qui lâa emportĂ© depuisâŠ
Mais le nominalisme de Duhem a trouvĂ© par ailleurs, dans le conventionnalisme et la pensĂ©e entiĂšre dâH. PoincarĂ© Ă la fois une expression beaucoup plus rigoureuse et la rĂ©futation de ses exagĂ©rations.
Les mathĂ©matiques sont dâabord, pour la physique, un langage prĂ©cis, soutient PoincarĂ© avec le positivisme. Mais un langage est beaucoup plus quâun simple symbolisme : il est avant tout un instrument de gĂ©nĂ©ralisation. « Toute vĂ©ritĂ© particuliĂšre peut Ă©videmment ĂȘtre Ă©tendue dâune infinitĂ© de maniĂšres », dit PoincarĂ© avec Duhem, mais « dans ce choix qui nous guidera ? ». « Câest lâesprit mathĂ©matique, qui dĂ©daigne la matiĂšre, pour ne sâattacher quâĂ la forme pure. Câest lui qui nous a enseignĂ© Ă nommer du mĂȘme nom des ĂȘtres qui ne diffĂšrent que par la matiĂšre, Ă nommer du mĂȘme nom, p. ex., la multiplication des quaternions et celle des nombres entiers » 17. Cette allusion aux quaternions nous montre dâemblĂ©e la diffĂ©rence entre la gĂ©nĂ©ralisation purement logique, Ă laquelle pense Duhem (lequel critique en particulier lâusage des quaternions et des algĂšbres compliquĂ©es des Anglais, parce que consistant en modĂšles opĂ©ratoires !) et la gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire Ă laquelle songe PoincarĂ©. Si Maxwell, dĂ©clare ce dernier, est parvenu aux progrĂšs que lâon sait, en Ă©lectrodynamique, câest que « en les envisageant sous un biais nouveau, Maxwell a reconnu que les Ă©quations deviennent plus symĂ©triques quand on y ajoute un terme, et dâautre part ce terme Ă©tait trop petit pour produire des effets apprĂ©ciables avec les mĂ©thodes anciennes. On sait que les vues a priori de Maxwell ont⊠devancĂ© de vingt ans lâexpĂ©rience. Comment ce triomphe a-t-il Ă©tĂ© obtenu ? Câest que Maxwell Ă©tait profondĂ©ment imprĂ©gnĂ© du sentiment de la symĂ©trie mathĂ©matique ». Mais aussi « câest que Maxwell Ă©tait habituĂ© à « penser en vecteurs » et pourtant si les vecteurs se sont introduits dans lâanalyse, câest par la thĂ©orie des imaginaires » 18, (câest-Ă -dire par lâextension de mĂ©canismes purement opĂ©ratoires) 19. Bien plus, les mĂȘmes Ă©quations se retrouvent dans les domaines les plus divers : en ce cas les « thĂ©ories semblent des imagĂ©s calquĂ©es lâune sur lâautre ; elles sâĂ©clairent mutuellement en sâempruntant leur langage ; demandez aux Ă©lectriciens sâils ne se fĂ©licitent pas dâavoir inventĂ© le mot de flux de force, suggĂ©rĂ© par lâhydrodynamique et la thĂ©orie de la chaleur » 20.
Mais, bien que la gĂ©nĂ©ralisation procĂšde donc Ă lâordinaire par composition Ă la fois spatiale et analytique, elle peut aussi « renoncer Ă pĂ©nĂ©trer dans le dĂ©tail de la structure de lâunivers » pour « tirer des conclusions qui resteront vraies quels que soient les dĂ©tails du mĂ©canisme invisible qui les anime » 21 : elle engendre alors les principes quâelle soustrait, par cela mĂȘme aux vĂ©rifications de lâexpĂ©rience. Seulement, Ă un certain degrĂ© de gĂ©nĂ©ralitĂ©, si le principe « peut tout expliquer, câest quâil ne permet de rien prĂ©voir ; il ne nous permet pas de choisir entre les diffĂ©rentes hypothĂšses possibles, puisquâil explique tout dâavance. Il devient donc inutile » 22.
Câest ici quâapparaĂźt le conventionnalisme de PoincarĂ©, en mĂȘme temps que sâen dessinent les limites : les principes gĂ©nĂ©raux sont en rĂ©alitĂ© des conventions, puisque prĂ©cisĂ©ment soustraits Ă la vĂ©rification expĂ©rimentale. Mais, sur ce point, PoincarĂ© distingue avec prĂ©cision trois phases dans lâĂ©volution dâun principe : dâabord vĂ©ritĂ© dâexpĂ©rience, il devient en second lieu proposition gĂ©nĂ©rale et conventionnelle pour ĂȘtre enfin, lors dâune troisiĂšme phase, Ă©branlĂ©e par lâexpĂ©rience, mais indirectement et en tant simplement que rendu inutile 23.
Or, cette troisiĂšme phase, il ne lâa pas aperçue dâemblĂ©e parce que, au dĂ©but de sa carriĂšre, aucun fait ne conduisait Ă mettre en doute les principes. Ă la suite de diverses dĂ©couvertes retentissantes, dont celle de Michelson et Morley, le doute apparut : câest alors que les physiciens se trouvĂšrent dans lâalternative de sauver les principes ou de refondre toute la physique. Avec une perspicacitĂ© qui sâoppose de façon frappante aux propos dĂ©sabusĂ©s de Duhem sur lâincohĂ©rence des « nouvelles thĂ©ories », PoincarĂ© entrevit la relativitĂ© et put ainsi simultanĂ©ment maintenir le caractĂšre conventionnel des principes lorsque lâon tend Ă les sauver Ă tout prix et la nĂ©cessitĂ© de les changer lorsquâils cessent dâĂȘtre utiles Ă lâinterprĂ©tation de lâexpĂ©rience : « jâavais raison autrefois et je nâai pas tort aujourdâhui » 24, dit-il avec une bonhomie charmante. Par contre, lĂ oĂč il exagĂšre la continuitĂ© de sa pensĂ©e et oĂč il se rĂ©fute en rĂ©alitĂ© lui-mĂȘme, câest lorsquâil est obligĂ© dâadmettre que les « conventions » ainsi conçues ne sont en rĂ©alitĂ© pas arbitraires, mais bien choisies en fonction des besoins combinĂ©s de la gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire et de lâexpĂ©rience : « Les rĂšgles du jeu sont des conventions arbitraires et on aurait pu adopter la convention contraire qui nâaurait pas Ă©tĂ© moins bonne. Au contraire la Science est une rĂšgle dâaction qui rĂ©ussit, au moins gĂ©nĂ©ralement, et jâajoute, tandis que la rĂšgle contraire nâaurait pas rĂ©ussi » 25. DâoĂč lâautorĂ©futation de lâabus du terme « commode » : la science est une classification commode, mais « il est vrai quâelle lâest non seulement pour moi, mais pour tous les hommes ; il est vrai quâelle restera commode pour tous nos descendants ; il est vrai enfin que cela ne peut pas ĂȘtre par hasard » 26. En dĂ©finitive, la commoditĂ© est donc lâadĂ©quation des principes simultanĂ©ment Ă notre esprit lui-mĂȘme et aux « relations entre les choses » 27. « Je rappelle en outre que notre espace euclidien qui est lâobjet propre de la gĂ©omĂ©trie a Ă©tĂ© choisi, pour des raisons de commoditĂ©, parmi un certain nombre de types qui prĂ©existent dans notre esprit et quâon appelle groupes » 28. Voici, dĂ©finitivement rĂ©futĂ© par PoincarĂ© lui-mĂȘme, ce conventionnalisme dont lâa si fort approuvĂ©, mais avec un peu de retard, le nĂ©o-positivisme de lâĂ©cole de Vienne.
§ 5. Le néo-positivisme et la causalité selon Ph. Franck
Le dĂ©faut le plus gĂ©nĂ©ral du positivisme classique est, en fin de compte, lâabsence dâune psychologie gĂ©nĂ©tique de la pensĂ©e scientifique. Câest cette lacune quâa voulu combler E. Mach, le fondateur du positivisme viennois, en rattachant directement la connaissance physique aux « sensations », sans recours aux spĂ©culations sur le rĂ©el et en croyant ainsi parachever lâĆuvre dâAug. Comte restĂ©e incomplĂšte en son programme anti-mĂ©taphysique. Nous avons assez souvent insistĂ© sur les insuffisances de lâexplication de la connaissance par les sensations et sur les difficultĂ©s de lâattitude de Mach (voir chap. V § 3), pour nây point revenir ici plus systĂ©matiquement. Du point de vue de la physique, en effet, le recours aux sensations aboutit Ă lâanthropomorphisme et rend inexplicable la dĂ©centration fondamentale caractĂ©risant toute connaissance objective. Du point de vue psychologique, dâautre part, la sensation ne constitue nullement Ă elle seule la source de la connaissance, celle-ci Ă©tant liĂ©e Ă lâaction entiĂšre et nâaboutissant Ă la dĂ©centration propre Ă la pensĂ©e scientifique que par la coordination des opĂ©rations nĂ©es de cette action.
Aussi bien, faussement orientĂ© Ă son dĂ©part par une psychologie insuffisante, le positivisme viennois a-t-il redressĂ© ses positions en recourant Ă la logistique sur les points oĂč le psychologisme de Mach lâavait Ă©garĂ©. DâoĂč lâinterprĂ©tation des sciences de M. Schlick, de R. Carnap et de O. Neurath, dĂ©veloppĂ©e en mathĂ©matiques par v. Wittgenstein et sur le terrain de la causalitĂ© physique par Ph. Franck. Cette interprĂ©tation se dit « unitaire » parce que reposant sur une exclusion radicale de toute mĂ©taphysique et sur une absorption de la philosophie dans les sciences elles-mĂȘmes. De ce point de vue, la science est constituĂ©e par lâensemble des propositions qui prĂ©sentent un sens intelligible ; la mĂ©taphysique rentre au contraire dans les « propositions sans signification ».
Le propre de la conception « unitaire », particuliĂšre aux Viennois, est dâailleurs, par un curieux paradoxe, dâintroduire au sein de la science elle-mĂȘme un dualisme fondamental. Parmi les propositions qui prĂ©sentent une signification, il en est, en effet, de deux sortes irrĂ©ductibles entre elles : les « propositions tautologiques » et les « propositions Ă portĂ©e rĂ©elle » (p. 37) 29. Les premiĂšres constituent simplement le langage de la science, câest-Ă -dire la logique, conçue comme une pure « syntaxe » de propositions, et les mathĂ©matiques elles-mĂȘmes, conçues (on lâa dĂ©jĂ vu chap. III § 5) comme ne comportant aucune construction rĂ©elle, malgrĂ© leur apparence psychologique dâinvention ou de crĂ©ation. Les secondes constituent les propositions Ă©nonçant des faits observables et se rĂ©fĂ©rant donc Ă lâexpĂ©rience sous toutes ses formes. Le critĂšre permettant de distinguer ces deux sortes de propositions est aisĂ© Ă formuler en thĂ©orie : le contraire dâune proposition tautologique est une proposition sans signification (p. ex. le contraire de 1 + 1 = 2 est 1 + 1 inĂ©gal Ă 2, ce qui est contradictoire avec les dĂ©finitions admises, donc sans signification), tandis que le contraire dâune proposition Ă portĂ©e rĂ©elle est une autre proposition Ă portĂ©e rĂ©elle, lâune des deux Ă©tant alors vraie et lâautre Ă©tant fausse mais prĂ©sentant une signification (p. ex. si « cette table est bleue » est une proposition vraie, la proposition « cette table nâest pas bleue » est fausse sans ĂȘtre dĂ©pourvue de signification). Mais bien que cette opposition soit nette in abstracto, il demeure trĂšs difficile de lâappliquer dans tous les cas concrets, car, si les mathĂ©matiques sont entiĂšrement tautologiques, la physique nâest par contre pas entiĂšrement formĂ©e de propositions Ă portĂ©e rĂ©elle. Comme lâa montrĂ© le conventionnalisme, approuvĂ© en cela par les thĂ©oriciens de lâunitarisme (p. 49), un grand nombre dâĂ©noncĂ©s gĂ©nĂ©raux de la physique sont en rĂ©alitĂ© des propositions tautologiques. Or, « on ne peut pas du tout â et câest ici la plus grosse difficultĂ© â reconnaĂźtre, Ă lâaide du seul texte dâune proposition, si elle est tautologique ou Ă portĂ©e rĂ©elle. Il faut, pour cela, considĂ©rer tout le systĂšme dont fait partie cette proposition ; câest-Ă -dire lâensemble des phrases qui servent Ă Ă©lucider le sens des symboles dont on sâest servi pour la formuler » (p. 36). Câest en ce travail critique que consiste lâactivitĂ© philosophique selon Schlick.
Cela dit, il convient de chercher Ă quoi se rĂ©duisent les propositions Ă portĂ©e rĂ©elle, une fois dissociĂ©es du symbolisme qui leur sert dâexpression, plus prĂ©cisĂ©ment une fois dĂ©gagĂ©es des « coordinations » les reliant aux « propositions tautologiques » qui les dĂ©signent. En langage courant, cela revient donc Ă dĂ©terminer le sens des propositions expĂ©rimentales, indĂ©pendamment de leur formulation logique ou mathĂ©matique. Ce sens consiste Ă©videmment Ă se rĂ©fĂ©rer Ă une « donnĂ©e », mais encore faut-il prĂ©ciser quâune donnĂ©e est toujours relative Ă des « propositions-constats » (p. 50) convergeant entre elles. Le « langage physique » ou plus prĂ©cisĂ©ment « physicaliste » (car il sâapplique aussi Ă la biologie et Ă la psychologie expĂ©rimentale, qui Ă©tudie le comportement) se rĂ©fĂšre ainsi nĂ©cessairement Ă des propositions-constats susceptibles dâune certaine uniformitĂ© entre les observateurs et portant sur des faits matĂ©riels.
Le grand problĂšme de la causalitĂ© est alors, pour la philosophie « unitaire » de la science de savoir si le lien causal est de caractĂšre purement tautologique (comme Ph. Franck lâaffirmait sans rĂ©serve en 1907 quant Ă sa forme gĂ©nĂ©rale, dans un Ă©crit quâil a lui-mĂȘme qualifiĂ© depuis de trop exclusif), sâil se rĂ©fĂšre Ă des propositions de portĂ©e rĂ©elle ou encore sâil participe de lâune et de lâautre de ces deux natures. Câest Ă cette discussion que Ph. Franck se livre avec une admirable prĂ©cision en attĂ©nuant la position trop dogmatique quâil avait prise au dĂ©but de ses recherches.
Selon Schlick, la causalitĂ© consiste, conformĂ©ment Ă la tradition du positivisme, en une possibilitĂ© de prĂ©vision des phĂ©nomĂšnes (p. 47). Mais quelle est la signification concrĂšte dâune telle formule ? E. Zilsel rĂ©partit les lois physiques en deux groupes : celle qui ne font pas intervenir de succession temporelle (p. ex. la loi de Mariotte, qui est une loi dâĂ©quilibre) et celles qui expriment des modifications en fonction du temps (p. ex. les Ă©quations de Fourier sur la conductibilitĂ© thermique). Ce sont ces derniĂšres que Franck appelle « lois causales » ou dont il dit quâelles ont une « forme causale » (p. 144). Mais il sâagit alors de prĂ©ciser comment sâĂ©tablit une telle succession temporelle et sur quoi se fonde la prĂ©vision des Ă©tats ultĂ©rieurs. Toutes deux supposent assurĂ©ment une certaine rĂ©pĂ©tition des phĂ©nomĂšnes. « Nous dirons donc que le principe de causalitĂ© affirme que tous les phĂ©nomĂšnes ayant lieu dans le monde peuvent ĂȘtre envisagĂ©s comme des Ă©lĂ©ments de processus cycliques partiels » (p. 190) et nous disons partiels parce quâil nây a jamais retour Ă des Ă©tats exactement identiques, du fait quâil sâintercale de nouveaux Ă©tats entre les Ă©tats initiaux et les Ă©tats ultĂ©rieurs, et aussi du fait que les Ă©tats initiaux (formĂ©s eux-mĂȘmes dâimmobilitĂ© relative ou de mouvements, cf. p. 145) ne se retrouvent jamais exactement. La notion mĂȘme de retour est Ă©quivoque (p. 191-4), car « il y a de multiples maniĂšres de concevoir le retour dâun mĂȘme Ă©tat, ce qui nâempĂȘche pas la prĂ©vision de lâavenir dâĂȘtre toujours possible. Il reste donc que cette prĂ©vision a les caractĂšres les plus divers, suivant la façon dont on conçoit ce retour » (p. 195). Dira-t-on alors que la causalitĂ© se borne Ă affirmer lâexistence de lois, ce qui Ă©viterait « dâintroduire le concept quelque peu artificiel de rĂ©pĂ©tition » (p. 206) ? Mais, ou bien alors on se rĂ©fĂšre Ă une intelligence supĂ©rieure susceptible dâembrasser tout lâunivers, ou bien il faut prĂ©ciser toutes ces lois de façon trĂšs dĂ©terminĂ©e, ce qui reste malaisĂ© dans les deux cas. « Les deux seules alternatives sont donc, soit de fonder le principe de causalitĂ© sur le retour au mĂȘme Ă©tat, et la signification en est assez vague, car en pratique on ne se trouve jamais en prĂ©sence des mĂȘmes phĂ©nomĂšnes, soit de sâappuyer sur lâexistence de lois, et dans ce cas encore, il nâest guĂšre facile de prĂ©ciser ce quâil veut dire ; car, prise en elle-mĂȘme, lâaffirmation de lâexistence de lois nâa pas grande portĂ©e en ce qui concerne le monde rĂ©el. En somme la prĂ©tendue loi dâairain de la causalitĂ© ne dĂ©limite en rĂ©alitĂ© ces phĂ©nomĂšnes que dâune maniĂšre fort vague » (p. 201).
DâoĂč provient alors le prestige de la causalité ? Câest quâelle constitue en bonne partie un principe tautologique. Le retour Ă un mĂȘme Ă©tat se reconnaissant essentiellement au fait que cet Ă©tat est suivi des mĂȘmes consĂ©quences, « dans ces conditions, le principe de causalitĂ© nâest plus quâune dĂ©finition de lâidentitĂ© de deux Ă©tats » (p. 202).
Pour assurer cependant au principe de causalitĂ© une portĂ©e rĂ©elle, il sâagit de faire correspondre les grandeurs dâĂ©tats, contenues dans les Ă©quations, Ă des donnĂ©es observables. Mais câest ici que les difficultĂ©s commencent. Il sâagit dâabord que ces grandeurs dâĂ©tats soient en nombre restreint, sinon la causalitĂ© devient inapplicable (p. 203). Mais si le nombre des grandeurs dâĂ©tats est restreint « nous avons bien affaire Ă un Ă©noncĂ© sur le monde rĂ©el ; mais cet Ă©noncĂ© est passablement indĂ©terminé » (p. 204). En outre, il sâagit surtout de trouver des rĂšgles de coordination entre ces grandeurs, intervenant dans les Ă©quations câest-Ă -dire dans les propositions tautologiques (parce que mathĂ©matiques) et les faits observables eux-mĂȘmes. « Or, sâil nây a pas de rĂšgles de coordination connues, le principe de causalitĂ© devient une tautologie et les lois causales particuliĂšres de simples dĂ©finitions des grandeurs dâĂ©tats : elles ne disent rien de plus au sujet du monde rĂ©el » (p. 186). « Câest dans la mĂ©canique ondulatoire moderne que la difficultĂ© sâest rĂ©vĂ©lĂ©e dans toute son ampleur » (p. 187), dâoĂč les « questions dâinterprĂ©tation » qui interviennent en microphysique et qui sont prĂ©cisĂ©ment relatives Ă cette coordination entre les observables et les grandeurs dâĂ©tats. Si une telle coordination est relativement aisĂ©e dans certains cas ordinaires (en acceptant nĂ©anmoins toujours une certaine indĂ©termination due Ă lâimprĂ©cision forcĂ©e des expĂ©riences), elle est par contre fort difficile dans les domaines dâobservation trĂšs grands (relativitĂ© Ă lâĂ©chelle astronomique) et trĂšs petits (Ă©chelle atomique). « En gĂ©nĂ©ral, il nâest donc pas possible de coordonner Ă toute grandeur figurant dans une Ă©quation une donnĂ©e immĂ©diate bien dĂ©terminĂ©e ou un rĂ©sultat dâobservation ; il faut avoir, au prĂ©alable, rĂ©solu tout le problĂšme. On sâaperçoit alors que les Ă©quations du physicien ont perdu de ce fait leur valeur causale, du moins dans le sens oĂč on le pensait autrefois. Ces lois nâassocient plus des grandeurs directement observables, mais des grandeurs qui peuvent seulement, aprĂšs une certaine Ă©laboration, ĂȘtre comparĂ©es avec des grandeurs observables » (p. 210). Bref, la causalitĂ© suppose toujours une « interprĂ©tation » (p. 212), et, par consĂ©quent, « si nous nous demandions si le principe de causalitĂ© est vraiment une loi de la nature, nous pourrons retourner la question sous toutes ses faces, nous arriverons toujours Ă la conclusion quâil est impossible de donner une rĂ©ponse, quâelle soit positive ou nĂ©gative » (p. 213).
Pour lever la contradiction apparente entre cette absence de tout « argument, ni pour ni contre la validitĂ© du principe de causalitĂ© comme loi de la nature » (p. 217) et le fait que notre science et la vie pratique en supposent lâapplication continuelle, on suppose en gĂ©nĂ©ral lâexistence dâun monde « vrai », cachĂ© derriĂšre les phĂ©nomĂšnes et qui serait le support vĂ©ritable de la causalitĂ©. Mais rien nâest plus Ă©quivoque que cette hypothĂšse dâun « rĂ©el » postulĂ© derriĂšre lâapparence : « La distinction entre « rĂ©el » et « apparent » consiste⊠toujours dans lâune de ces deux choses : ou bien dans la diffĂ©rence quâil y a entre une vue superficielle du donnĂ© expĂ©rimental et une description dĂ©taillĂ©e de celui-ci (dans ce cas câest la description dĂ©taillĂ©e qui est dite correspondre Ă la rĂ©alitĂ©) ; et deuxiĂšmement on dĂ©signe aussi comme « rĂ©el » un schĂ©ma mathĂ©matique duquel on peut dĂ©duire, avec une grande exactitude, des rĂ©sultats expĂ©rimentaux. Les deux concepts sont dâailleurs tellement liĂ©s que le schĂ©ma mathĂ©matique est souvent le rĂ©sumĂ© le plus prĂ©cis des donnĂ©es expĂ©rimentales quâon en peut dĂ©duire » (p. 221). Bref, « la construction du monde dit « rĂ©el », « vĂ©ritable », « physique », « objectif » ou « spatio-temporel » nâest pas autre chose que la mise en ordre des donnĂ©es de notre expĂ©rience suivant un schĂ©ma » (p. 225). Pourrait-on cependant concevoir le rĂ©el comme la limite vers laquelle converge une suite de thĂ©ories de plus en plus exactes ? Il faut Ă nouveau sâentendre. La limite dont on se rapproche nâest autre chose que les faits de mieux en mieux observĂ©s et nous retombons dans lâun des deux sens distinguĂ©s Ă lâinstant. Quant aux thĂ©ories elles-mĂȘmes, elles se succĂšdent sans ordre et sans quâaucune ne puisse se prĂ©tendre dĂ©finitive (p. 233-4). On ne saurait donc tirer des approximations successives de lâexpĂ©rience aucun argument en faveur du rĂ©alisme (p. 234). La microphysique nâa Ă cet Ă©gard rien ajoutĂ© de nouveau, sinon quâelle met les dispersions statistiques au point de dĂ©part de ses considĂ©rations au lieu de les attribuer aux insuffisances de la thĂ©orie. Il est donc absurde de tirer de la physique atomique des conclusions mĂ©taphysiques (p. 278), alors quâelle confirme simplement le mĂ©lange dâindĂ©termination rĂ©elle et de tautologie qui caractĂ©rise la causalitĂ© en gĂ©nĂ©ral.
Telles sont, dans les grandes lignes, les idĂ©es des nĂ©o-positivistes et de Ph. Franck sur la causalitĂ©. On aperçoit immĂ©diatement leur grand intĂ©rĂȘt, dĂ» essentiellement Ă la volontĂ© de ne se laisser duper par aucun mot, ni aucun concept. Câest cette mĂ©thode de lâĂ©pistĂ©mologie « unitaire » qui fait sa force, contre toute mĂ©taphysique. Aussi ne saurions-nous quâapprouver un tel idĂ©al critique, dans sa double exigence de prĂ©cision axiomatique et de conformitĂ© aux donnĂ©es expĂ©rimentales. La seule rĂ©serve de mĂ©thode quâil conviendrait sans doute de faire consisterait Ă ne pas extrapoler en ce qui concerne lâavenir et Ă distinguer les vraies « propositions sans significations », qui sont contradictoires avec les dĂ©finitions admises, et ce que nous appellerions les « propositions sans signification actuelle » rĂ©sultant de lâusage des concepts mal dĂ©finis ou mal Ă©laborĂ©s tels que ceux dont abuse la philosophie dâĂ©cole.
Mais cet accord rappelĂ©, quant aux buts communs de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, il reste Ă se demander si le nĂ©o-positivisme unitariste ne sâenferme pas dans une sorte dâimpasse, faute dâun appel suffisant Ă la psychologie et cela malgrĂ© les visions prophĂ©tiques, mais incomplĂštes, dâE. Mach. LâĂ©pistĂ©mologie unitaire se donne, en effet, la logique et les mathĂ©matiques comme si elles ne dĂ©pendaient dâaucune genĂšse : simple « syntaxe » tautologique, elles sont en dehors du rĂ©el quâelles ont pour seule fonction de « dĂ©signer ». Quant au rĂ©el comme tel, câest-Ă -dire Ă lâensemble des « propositions Ă portĂ©e rĂ©elle », il se rĂ©duit en derniĂšre analyse Ă la poussiĂšre atomique des « propositions-constats », lesquelles se rĂ©fĂšrent elles-mĂȘmes aux seules sensations. Rien dâĂ©tonnant, dĂšs lors, que le problĂšme de la « coordination » entre les propositions logico-mathĂ©matiques et les faits observables constitue le point dĂ©licat de la doctrine : celle-ci commence par couper toutes les attaches entre la « syntaxe » tautologique et lâexpĂ©rience, puis se demande comment les rĂ©tablir !
Or, sans aucune spĂ©culation sur un « rĂ©el » en soi, cachĂ© derriĂšre les phĂ©nomĂšnes, et sans sortir davantage du concret quâen invoquant le langage ou la sensation, il reste que lâhomme de science nâest pas un ĂȘtre immobile dont les fonctions mentales se rĂ©duisent Ă lâexercice de la parole et des organes sensoriels, mais quâil est obligĂ© dâagir sur les objets pour expĂ©rimenter. Il nâest donc pas contraire aux faits observables, mais conforme Ă tout ce que nous savons du comportement, que de lier les sensations Ă des actions prĂ©cises, dont elles sont solidaires : les propositions-constats sont en rĂ©alitĂ© toujours relatives Ă des actions et non pas seulement Ă des sensations ; car de dire « ceci est rĂ©sistant », « ceci est lourd », « ceci est rectiligne » ou mĂȘme « ceci est rouge », câest dĂ©crire des comportements et non pas exclusivement des perceptions, ou plus prĂ©cisĂ©ment ces perceptions sont des aspects ou des parties de conduites ou dâactions. Dâautre part, si la logique et les mathĂ©matiques sont bien, Ă partir dâun certain niveau, une « syntaxe » formelle des propositions, câest-Ă -dire une coordination des notions et des rapports, elles sont dâabord une syntaxe, câest-Ă -dire une coordination des actions elles-mĂȘmes. DĂšs lors, pour relier la syntaxe logico-mathĂ©matique avec lâexpĂ©rience, il nâest pas indispensable de chercher Ă concilier sans intermĂ©diaires le formalisme propositionnel avec la diversitĂ© sensorielle : il suffit de se demander quelle relation existe entre la coordination des actions et les actions particuliĂšres ainsi coordonnĂ©es !
En un mot, il est donc nĂ©cessaire dâintroduire les opĂ©rations du sujet entre son langage et lâexpĂ©rience, si lâon veut pouvoir fermer le circuit de la connaissance. Mais alors le problĂšme qui se pose est de savoir si lâon peut rĂ©duire ces opĂ©rations Ă la tautologie pure : or cette question (dĂ©jĂ discutĂ©e chap. III § 5) se retrouve avec une acuitĂ© particuliĂšre sur le terrain de la causalitĂ©, et câest le grand mĂ©rite de Ph. Frank que de lâavoir posĂ©e en termes si parfaitement clairs. Les analyses subtiles de cet auteur conduisent, en effet, Ă montrer que la causalitĂ© nâest ni un pur fait dâexpĂ©rience, ni (lorsquâelle nâest pas trĂšs gĂ©nĂ©rale) une pure liaison dĂ©ductive, mais quâelle participe nĂ©cessairement des deux : lâimpossibilitĂ© dâun retour Ă lâĂ©tat initial sans Ă©laboration dĂ©ductive, la difficultĂ© Ă faire correspondre les observables aux grandeurs dâĂ©tats des Ă©quations, le caractĂšre relativement indĂ©terminĂ© des sĂ©quences particuliĂšres et le caractĂšre purement dĂ©ductif des Ă©noncĂ©s trop gĂ©nĂ©raux, lâĂ©quivoque des lois postulĂ©es lorsquâelles sont incomplĂštement connues, et surtout le fait que le « rĂ©el » dĂ©couvert par approximations successives se rĂ©duit simultanĂ©ment Ă une meilleure observation des donnĂ©es et Ă un schĂ©ma mathĂ©matique, tout cela montre Ă lâĂ©vidence et par une argumentation rĂ©ellement nouvelle, le caractĂšre mixte de la causalitĂ©, relation Ă©trange demeurant sans cesse Ă mi-chemin du dĂ©ductif pur et de la succession temporelle. Mais alors, peut-on, tout Ă la fois, considĂ©rer la causalitĂ© comme assurĂ©e de rĂ©ussite, le rĂ©el comme divers et la dĂ©duction comme tautologique ? Pour que la causalitĂ© rĂ©ussisse (et celle de Frank est censĂ©e aboutir, contrairement au divorce Ă©pistĂ©mologique admis par Meyerson entre lâidentique et le rĂ©el), il faut, semble-t-il, ou que lâexpĂ©rience soit tautologique comme la dĂ©duction ou que la dĂ©duction soit non tautologique comme lâexpĂ©rience ; il y a, en effet, une contradiction fondamentale Ă vouloir « coordonner » des donnĂ©es expĂ©rimentales essentiellement multiples Ă des Ă©quations mathĂ©matiques essentiellement tautologiques : ou bien la « coordination » est illusoire, ou bien les relations mathĂ©matiques sont multiples elles aussi. Or, pour lever cette contradiction, Ph. Franck tout en admettant que la causalitĂ© rĂ©ussit, câest-Ă -dire autorise la prĂ©vision, est obligĂ© de la restreindre jusquâĂ en faire une simple dĂ©finition des grandeurs dâĂ©tats : la causalitĂ© devient ainsi ce qui permet dâincorporer les faits observables dans les Ă©quations, et câest pourquoi il est Ă jamais impossible, selon cet auteur, de savoir si le principe de causalitĂ© appartient aux lois de la nature ou Ă celles de la syntaxe logico-mathĂ©matique, puisquâun tel principe se borne Ă assurer leur liaison. Seulement la contradiction, Ă©cartĂ©e du domaine des grandeurs dâĂ©tats (dont chacune, traduite par un nombre, peut entrer dans une Ă©quation, câest-Ă -dire dans une Ă©galitĂ© soi-disant tautologique entre ces nombres), rĂ©apparaĂźt dans celui des changements dâĂ©tats : pour « prĂ©voir » les phĂ©nomĂšnes (ce qui, ne lâoublions pas, signifie les reproduire, donc les produire en pensĂ©e ou en action), il ne suffit pas de croire au retour approximatif des mĂȘmes Ă©tats, mais il faut aussi compter sur la rĂ©gularitĂ© des changements dâĂ©tats. Or, ces changements dâĂ©tats ne correspondent plus dans nos Ă©quations Ă de simples nombres ou Ă des valeurs statiques, mais Ă des transformations logico-mathĂ©matiques, câest-Ă -dire Ă des opĂ©rations. Si celles-ci sont tautologiques, comment alors leur coordonner les changements dâĂ©tats ?
Par contre, si lâon admet que les opĂ©rations constituent une coordination non tautologique des actions comme des propositions, et que le donnĂ© sensoriel de lâexpĂ©rience est relatif, lui aussi, Ă des actions, lâanalyse nĂ©o-positiviste de la causalitĂ© acquiert une portĂ©e Ă©vidente : la causalitĂ© est lâincorporation des grandeurs et des changements dâĂ©tats dans le systĂšme des transformations opĂ©ratoires susceptibles de permettre leur reproduction ; la rĂ©pĂ©tition probable des sĂ©quences naturelles est alors garantie par la production nĂ©cessaire des consĂ©quences formelles.
Mais si, faute dâanalyse gĂ©nĂ©tique, le nĂ©o-positivisme est restĂ© Ă mi-chemin de cette « coordination » entre lâexpĂ©rience rĂ©elle et les structures logico-mathĂ©matiques du sujet, il nâen demeure pas moins que, partant avec Aug. Comte dâune exclusion de la notion de causalitĂ© et dâune conception incomplĂšte de la gĂ©nĂ©ralisation, le positivisme en vient avec Ph. Frank Ă une notion essentiellement dĂ©ductive de la causalitĂ©, ainsi quâĂ une critique des notions de prĂ©vision, de loi naturelle et de donnĂ©e expĂ©rimentale. La dĂ©duction logico-mathĂ©matique replacĂ©e de la sorte au centre de la doctrine, et mĂȘme rĂ©duite Ă lâidentitĂ© pure, conduira-t-elle Ă attĂ©nuer lâantagonisme entre le positivisme et cette autre conception de la causalitĂ© fondĂ©e sur la dĂ©duction et sur lâidentitĂ© dans le temps, quâest la thĂ©orie anti-positiviste dâĂ. Meyerson ?
§ 6. La causalitĂ© selon Ă. Meyerson
La doctrine dont nous abordons la discussion est centrĂ©e sur la rĂ©futation du positivisme et sur la distinction systĂ©matique de la cause et de la loi. On ne sâĂ©tonnera donc pas si nous y revenons ici aprĂšs y avoir fait si souvent allusion ; mais, la retrouvant une fois de plus, nous ne lâexaminerons naturellement pas dans son ensemble et nous nous bornerons Ă ce problĂšme mĂȘme de la cause et de la loi.
Le reproche essentiel que Meyerson adresse au positivisme est dâavoir mĂ©connu le besoin dâexpliquer propre Ă toute science. Sous ses formes les plus diverses, la pensĂ©e scientifique ne se borne pas Ă prĂ©voir : elle veut comprendre et, sitĂŽt dĂ©couverts un fait ou un rapport gĂ©nĂ©ral, un puissant instinct causal la pousse Ă rendre ce fait ou cette loi intelligibles Ă la raison. Il est donc contraire Ă tout ce que nous apprend, non seulement lâhistoire des sciences, mais encore le spectacle de la science contemporaine, de soutenir que la science nĂ©glige par principe le « mode de production » des phĂ©nomĂšnes. MĂȘme les savants les plus infĂ©odĂ©s au positivisme, et dont les prĂ©faces Ă leurs Ćuvres contiennent des dĂ©clarations de la plus pure orthodoxie comtiste, ne font pas autre chose, une fois aux prises avec lâexpĂ©rience elle-mĂȘme et son interprĂ©tation mathĂ©matique, que de chercher Ă comprendre, câest-Ă -dire Ă expliquer causalement.
En quoi consiste alors la notion de cause ? Elle ne se confond nullement avec celle de loi. La loi nâest quâune constatation gĂ©nĂ©ralisĂ©e, une extension du fait. Sans doute est-elle dĂ©jĂ Ă©laborĂ©e par la raison, puisquâelle rĂ©sulte dâune gĂ©nĂ©ralisation (ce qui signifie, pour Meyerson, dâune identification), mais cette Ă©laboration ne fournit Ă elle seule aucune explication. Celle-ci commence avec la dĂ©duction de la loi et le secret de la causalitĂ© est donc Ă chercher dans le mĂ©canisme de la dĂ©duction. Mais encore faut-il sâentendre, car la dĂ©duction explicative ne consiste pas simplement Ă emboĂźter des lois particuliĂšres en des lois plus gĂ©nĂ©rales, ce qui ne reviendrait quâĂ Ă©tendre le domaine du « lĂ©gal ». La dĂ©duction explique dans la mesure oĂč elle identifie lâeffet Ă la cause et oĂč cette identification mord sur le rĂ©el lui-mĂȘme.
La cause est donc lâidentitĂ© dans le temps et il rĂ©sulte de cette identification, appliquĂ©e aux processus temporels et rĂ©els, deux consĂ©quences principales. La premiĂšre est que la science est essentiellement ontologique, et postule toujours, malgrĂ© les dĂ©nĂ©gations positivistes, le concept de « chose » ou de rĂ©alitĂ© extĂ©rieure au sujet. Sans doute la rĂ©alitĂ© que construit la dĂ©duction scientifique est-elle de plus en plus Ă©loignĂ©e de celle du sens commun : mais elle nâen demeure pas moins extĂ©rieure au « moi ». En deuxiĂšme lieu, et par consĂ©quent, les schĂ©mas explicatifs tels que lâatomisme, les modĂšles mĂ©caniques, etc. ne constituent pas de simples hypothĂšses figuratives, mais font partie intĂ©grante de la dĂ©duction explicative, puisque seuls ils permettent de rĂ©duire les effets Ă des causes qui leur soient identiques, en tout ou en partie, et que seuls ils conduisent Ă imaginer les « choses » auxquelles la dĂ©duction causale rĂ©duit le rĂ©el.
Mais, quoique toujours plus Ă©purĂ©e, la rĂ©alitĂ© rĂ©siste Ă lâeffort permanent dâidentification. DâoĂč lâirrationnel, que la science cherche Ă amenuiser sans cesse et par tous les moyens, mais qui rĂ©apparaĂźt nĂ©anmoins inĂ©vitablement, sous la forme du divers opposĂ© Ă lâidentique. La dĂ©duction explicative sera donc essentiellement spatiale, parce que lâespace est lâexpression du rĂ©el la plus propre Ă la fois Ă favoriser la figuration des causes et Ă permettre lâidentification maximum, en rĂ©duisant le divers Ă ce minimum que sont le simple changement de position et la multiplicitĂ© des figures. Mais lâexplication spatiale nâest elle-mĂȘme quâun idĂ©al et nombre de qualitĂ©s physiques rĂ©sistent Ă cette spatialisation.
Notons dâabord que si, en ce qui concerne le besoin dâexpliquer, Meyerson a Ă©videmment raison dans le contraste quâil souligne entre lâexigence de comprĂ©hension, commune Ă toutes les sciences, et la conception positiviste de la causalitĂ© conçue comme une pure prĂ©vision, la distance qui sĂ©pare cet auteur du nĂ©o-positivisme diminue toutefois fortement lorsque lâon compare ses thĂšses Ă celles de Ph. Franck. Lâexigence fondamentale de Meyerson est, en effet, la dĂ©duction des lois, fondĂ©e sur lâidentification du divers dans le temps. Or, le propre de la thĂ©orie de Frank est prĂ©cisĂ©ment de ramener la causalitĂ© Ă un schĂšme logico-mathĂ©matique de caractĂšre tautologique, câest-Ă -dire fondĂ© sur lâidentitĂ©, mais appliquĂ© aux donnĂ©es expĂ©rimentales, câest-Ă -dire aux sĂ©quences temporelles elles-mĂȘmes. Certes, Meyerson sâest opposĂ© Ă lâinterprĂ©tation tautologique des mathĂ©matiques, car pour lui lâidentification ne rĂ©ussit jamais complĂštement. Seulement, sur le terrain de la causalitĂ©, Frank ne dit pas autre chose, en parlant des retours incomplets Ă lâĂ©tat initial qui supposent une Ă©laboration dĂ©ductive toujours plus poussĂ©e mais se heurtent aux indĂ©terminations du rĂ©el. La diffĂ©rence est-elle dans le fait que lâidentification meyersonienne porte sur la rĂ©duction de lâeffet Ă la cause ? Mais ce que Frank appelle « prĂ©vision » est une traduction du rĂ©el en Ă©quations ou « lois causales » dont il admet le caractĂšre dâidentitĂ© logique 30. Est-elle dans le caractĂšre gĂ©omĂ©trique de la dĂ©duction ? Mais Meyerson fait une place aux schĂ©mas analytiques et Frank en rĂ©serve une, pour sa part, aux thĂ©ories gĂ©omĂ©triques : il nây a lĂ quâune affaire de dosage⊠Est-elle dans la « rĂ©alité » des atomes ? Mais chacun sây rallie aujourdâhui.
Et cependant, malgrĂ© cette parentĂ© Ă©vidente, lâaccent des deux doctrines est entiĂšrement diffĂ©rent. Il tient assurĂ©ment Ă lâontologie que Meyerson attribue Ă la science, tandis que Frank se mĂ©fie de tout postulat rĂ©aliste. Seulement, ici encore, Ă serrer les textes de prĂšs, on a davantage lâimpression dâun conflit de tempĂ©raments â lâopposition du thĂ©oricien de la physique mathĂ©matique et du thĂ©oricien de la chimie â que dâune contradiction fondamentale. Quand Meyerson avoue que le rĂ©el est sans cesse transformĂ© par la connaissance et que lâ« objet » rĂ©sulte en bonne partie des « hypostases » de la raison logique et mathĂ©matique, dit-il vraiment le contraire de ce que soutient Frank, lorsque celui-ci rĂ©duit la diffĂ©rence entre lâ« apparent » et le « vrai » à « la mise en ordre des donnĂ©es de notre expĂ©rience suivant un schĂ©ma logique on mathĂ©matique » ? « Hypostase » ou « schĂ©ma », ce sont lĂ deux images, qui rĂ©vĂšlent un antagonisme Ă©vident, sinon dans la mĂ©taphysique, du moins dans la logique de ceux qui les emploient (et de fait Meyerson reste indulgent pour le substantialisme aristotĂ©licien, que la logistique nominaliste de Franck pourchasse sans pitiĂ©), mais ce ne sont que des images : les deux auteurs sâaccordent Ă penser que le rĂ©el est Ă la fois dĂ©duit et constatĂ©, et quâil est difficile de tracer une ligne de dĂ©marcation entre ces facteurs ; cela est mĂȘme si difficile, selon tous les deux, que le rĂ©alisme de Meyerson attribue la causalitĂ© Ă une identitĂ© introduite par lâesprit dans un rĂ©el qui rĂ©siste en partie, tandis que le positivisme de Frank se borne Ă attribuer la causalitĂ© Ă une identitĂ© introduite par la dĂ©duction dans un rĂ©el dont on ne saura jamais bien sâil rĂ©siste ou est dâaccord !
Mais, si ces deux auteurs diffĂšrent surtout par leur tempĂ©rament, leur langage et les images quâils emploient, nous nâen touchons pas moins ici au point central, qui est le rĂŽle rĂ©servĂ© par eux aux schĂ©mas intuitifs. Meyerson attribue une importance fondamentale aux reprĂ©sentations concrĂštes et imagĂ©es, dans la pensĂ©e du savant qui cherche Ă comprendre, tandis que Frank pense en analyste abstrait et en logisticien. Le caractĂšre « explicatif » de la causalitĂ© conçue comme une dĂ©duction identificatrice, ou son caractĂšre de simple prĂ©visibilitĂ©, tiendraient-ils donc simplement Ă ce que, pour le rĂ©alisme substantialiste de Meyerson (avec cette correction essentielle que les ontologies sont sans cesse, selon lui, dissoutes et reconstruites par la pensĂ©e), le savant Ă©prouve le besoin dâ« imaginer » le rĂ©el, tandis que, pour lâanti-rĂ©alisme de Frank, lâimagination fait figure de fausse monnaie Ă cĂŽtĂ© du savoir mathĂ©matico-expĂ©rimental ?
MalgrĂ© le caractĂšre en apparence secondaire de cette question, elle est nĂ©anmoins essentielle dans la discussion des rapports entre la cause et la loi. Nous avons vu que ni Aug. Comte, ni Ph. Frank ne croient au caractĂšre explicatif de la notion de cause, par le fait dâune lacune commune Ă leurs deux doctrines : ce que Comte appelle la coordination des lois et ce que Frank appelle la dĂ©duction tautologique des grandeurs dâĂ©tats aboutissent, dans lâun et lâautre cas, Ă une notion insuffisante de la causalitĂ© faute dâune gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire qui assimilerait les modifications du rĂ©el aux transformations dĂ©duites des systĂšmes dâopĂ©rations en jeu ; mais, si lâon rĂ©tablit le rĂŽle de la construction opĂ©ratoire, la dĂ©duction des lois suffit Ă assurer leur explication sans appel Ă autre chose quâĂ ces lois comme telles et au mĂ©canisme dĂ©ductif. La doctrine de Meyerson, par contre, pour remĂ©dier Ă lâinsuffisance dâune dĂ©duction des lois conçue sur un simple modĂšle analytique ou tautologique, admet lâexistence de causes distinctes de ces lois et fait porter lâidentification, non plus seulement sur les lois, mais sur les schĂ©mas reprĂ©sentatifs correspondant aux causes. Or, nous venons de le constater, lâintervention de ces schĂ©mas reprĂ©sentatifs constitue, en fait, la seule diffĂ©rence entre des doctrines aussi dissemblables en apparence que celles de Frank et de Meyerson. DâoĂč les deux problĂšmes quâil sâagit de discuter : quel est le rĂŽle de tels schĂ©mas, et, sâils tendent Ă disparaĂźtre que deviennent alors le rapport entre la cause et la loi, ainsi que la rĂ©duction des causes Ă lâidentification pure ?
Dire que la causalitĂ© consiste en une dĂ©duction, et spĂ©cialement en une dĂ©duction gĂ©omĂ©trique, peut sâentendre, en effet, en deux sens bien diffĂ©rents selon que lâon se rĂ©fĂšre Ă lâintuition spatiale ou que lâon songe aux seuls rapports gĂ©omĂ©triques ou autres, mais abstraits et thĂ©oriques, et dont la valeur de connaissance demeure indĂ©pendante de toute reprĂ©sentation. Or, la science, comme le sens commun, fait toujours, Ă un niveau dĂ©terminĂ©, appel aux intuitions proprement dites pour se reprĂ©senter les « choses », que celles-ci soient perceptibles ou simplement imaginĂ©es en tant que cachĂ©es sous lâapparence. Cela est indiscutable et Ă. Meyerson a eu sur ce point la partie belle Ă jouer contre le positivisme. Mais il nâen reste pas moins que le foisonnement des images correspond Ă un stade inchoatif de la connaissance, comparable Ă ce que sont tous les stades prĂ©opĂ©ratoires ou concrets par rapport Ă la formalisation qui les suit. Lâimage nâest quâun symbole, et la connaissance dĂ©bute lorsque, sâaidant de tels symboles, le sujet parvient Ă dĂ©duire les lois en les groupant sous la forme de systĂšmes de transformations. Que ces systĂšmes satisfassent davantage lorsquâils sâaccompagnent encore dâimages ou de modĂšles, cela est certain, car le savant nâest pas toujours esprit pur ; mais lĂ oĂč le schĂšme des transformations devient irreprĂ©sentable comme en microphysique ou aux trop grandes Ă©chelles dâobservation, on se passe de toute reprĂ©sentation sans pour autant cesser de comprendre et dâexpliquer. LâĂ©volution de la notion de corpuscule, Ă partir de lâatomisme grec, jusquâau moment oĂč, dans les thĂ©ories contemporaines, le micro-objet se rĂ©duit â lorsquâil ne sâĂ©vanouit pas momentanĂ©ment en une onde â à un simple point de localisation de ses effets, est un excellent exemple de lâĂ©limination graduelle des images au profit des relations pures, câest-Ă -dire des lois elles-mĂȘmes.
Or, sâil en est ainsi, oĂč situer la cause, par rapport aux lois ? Toute connaissance se rĂ©duit Ă des rapports, et les « choses », « objets » ou « substances » ne sont jamais que des faisceaux de rapports, sans quâil soit jamais possible dâen isoler les termes. Il nâexiste donc que des lois, et la cause nâintervient pas en dehors ou Ă cĂŽtĂ© de ces lois, comme les muscles Ă cĂŽtĂ© du squelette, mais uniquement dans la coordination, de ces lois entre elles, en tant que cette coordination acquiert un caractĂšre nĂ©cessaire. P. ex. une Ă©quation chimique telle que H2 + O = H2O est une loi. La cause en est-elle la reprĂ©sentation des atomes H, H et 0, ainsi que la reprĂ©sentation des actions dĂ©terminant leurs affinitĂ©s et lâĂ©quilibre de leur combinaison ? Sans doute, mais ces reprĂ©sentations, une fois dĂ©gagĂ©e de leur symbolisme imagĂ©, se rĂ©duisent Ă nouveau Ă des lois, et lâon sait aujourdâhui la complexitĂ© de ces derniĂšres et leur nature rĂ©fractaire Ă tout schĂ©ma reprĂ©sentable. Que lâimage serve Ă la dĂ©couverte des lois, comme lâintuition mathĂ©matique sert Ă lâinvention de nouveaux ĂȘtres abstraits, cela arrive souvent, mais, mĂȘme alors, les lois priment tĂŽt ou tard la reprĂ©sentation imagĂ©e, la cause consistant exclusivement en leur coordination nĂ©cessaire.
Bref, admettre que la cause consiste en une dĂ©duction de la loi ne signifie en rien que lâon sorte du domaine des lois, car cette dĂ©duction ne relie entre elles que des lois et ne formule que de nouvelles lois, la dĂ©duction des lois signifiant proprement leur composition rĂ©ciproque. La dualitĂ© entre la cause et la loi exprime simplement le fait que lâensemble des lois servant Ă expliquer une loi dĂ©terminĂ©e ne se trouve pas sur le mĂȘme plan quâelle, prĂ©cisĂ©ment parce quâil constitue un ensemble et que seul le systĂšme total comme tel explique les lois particuliĂšres qui en font partie. Sans doute, la composition de ce systĂšme total englobe-t-elle lâidentitĂ©, mais en solidaritĂ© complĂšte avec les lois de transformations elles-mĂȘmes, puisque câest lâensemble du systĂšme opĂ©ratoire ainsi formĂ© qui dĂ©tient, en tant quâensemble, le pouvoir explicatif dĂ» Ă ses connexions nĂ©cessaires.
Mais Ă quel type de nĂ©cessitĂ© se rĂ©fĂšre-t-on lorsque lâon dĂ©finit la cause par la dĂ©duction des lois (ce sur quoi toutes les opinions convergent donc aujourdâhui) ? Tout dâabord les donnĂ©es fournies par lâexpĂ©rience Ă titre de succession rĂ©guliĂšre, et qui constituent ainsi la source intuitive de chaque loi, sont, dĂšs le dĂ©part et de façon croissante, assimilĂ©es Ă des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques. Câest cette Ă©laboration que Frank appelle la coordination des donnĂ©es et des propositions tautologiques et que Meyerson dĂ©signe sous le nom de conceptualisation identificatrice. Or, cette premiĂšre Ă©laboration introduit dĂ©jĂ un certain lien de nĂ©cessitĂ© entre la cause et lâeffet, lien encore faible mais existant, sous la forme dâune Ă©quivalence entre les deux membres de lâĂ©quation qui exprime la loi. Seulement, dans la mesure oĂč câest lâexpĂ©rience qui fournit les donnĂ©es rendues ainsi Ă©quivalentes par un dĂ©but de dĂ©duction, un rapport lĂ©gal isolĂ© nâest encore quâincomplĂštement nĂ©cessaire. DâoĂč la seconde Ă©tape, au cours de laquelle la cause se diffĂ©rencie de la loi Ă titre de systĂšme distinct de ses Ă©lĂ©ments : si une loi Ă elle seule nâest pas nĂ©cessaire, puisquâelle rĂ©sulte simplement dâune Ă©laboration de constatations plus ou moins rĂ©guliĂšres, par contre la coordination dĂ©ductive de deux ou plusieurs lois entre elles introduit un Ă©lĂ©ment de plus dans la direction de la nĂ©cessitĂ© logique ou mathĂ©matique. Or, câest prĂ©cisĂ©ment ce caractĂšre nĂ©cessaire dâun ensemble de rapports lĂ©gaux qui rĂ©pond au besoin dâexplication. Mais, en quoi consiste-t-il ? Ă supposer que la dĂ©duction gĂ©nĂ©ralisatrice revienne simplement, comme le veut Aug. Comte, Ă emboĂźter des lois spĂ©ciales dans des lois plus gĂ©nĂ©rales, et encore avec cette limitation que le gĂ©nĂ©ral sâarrĂȘte aux frontiĂšres des domaines qualitatifs hĂ©tĂ©rogĂšnes, on nâajoute pas grand-chose Ă la pure lĂ©galitĂ© initiale : on gagne en « économie », comme lâa dit Mach par la suite, et en simplicitĂ©, etc., mais la nĂ©cessitĂ© demeure suspendue Ă la contingence spĂ©cifique du contenu des lois les plus « gĂ©nĂ©rales ». Si, par contre, la dĂ©duction consiste essentiellement en identification, comme le veulent Ă la fois Meyerson et Frank (reprĂ©sentations imagĂ©es Ă part), on gagne ceci que la gĂ©nĂ©ralisation elle-mĂȘme repose alors sur un lien intrinsĂšque de nĂ©cessitĂ©, assurĂ© non plus par un simple emboĂźtement incomplet, mais par la suite des identitĂ©s entre les membres des Ă©quations successives. Seulement ici rĂ©apparaĂźt lâalternative : ou lâĂ©lĂ©ment conçu comme identique est de caractĂšre reprĂ©sentatif, câest-Ă -dire quâil constitue une « chose » imaginĂ©e comme transcendant les rapports logico-mathĂ©matiques permettant de la dĂ©finir, et alors nous retombons dans les difficultĂ©s du schĂ©ma imagĂ© qui symbolise (et mĂȘme souvent trompeusement), mais ne constitue pas la connaissance exclusivement faite de rapports ; ou bien lâidentitĂ© reste formelle et se borne Ă Ă©galer les unes aux autres les grandeurs intervenant dans les rapports lĂ©gaux ; mais, en ce dernier cas, la nĂ©cessitĂ© est Ă situer toute entiĂšre du cĂŽtĂ© du sujet, et lâobjet lui Ă©chappe dans la mesure oĂč il est divers, Ă moins dâĂȘtre transformĂ© en un « schĂ©ma » logique et mathĂ©matique (Frank) ou en une « hypostase » (Meyerson), câest-Ă -dire dans les deux cas Ă une projection du sujet dans le rĂ©el.
Mais la question est de savoir si, comme le soutiennent Meyerson et Frank, la dĂ©duction est nĂ©cessairement identification. Chez Frank cette affirmation aboutit Ă la difficultĂ© inextricable que la causalitĂ© constitue Ă la fois un schĂšme tautologique et le moteur de toute la recherche expĂ©rimentale ! Chez Meyerson elle aboutit Ă cette autre difficultĂ© non moins inextricable (parce quâelle est la mĂȘme, traduite en une forme diffĂ©rente) que la causalitĂ© explique exclusivement ce qui, dans lâeffet, demeure identique Ă la cause : lâĂ©lĂ©ment de nouveautĂ© â qui pourtant constitue prĂ©cisĂ©ment le problĂšme lui-mĂȘme, du point de vue de lâexplication causale ! â demeure alors nĂ©cessairement inexpliquĂ© en fait et inexplicable en droitâŠ
Avant dâadmettre de pareils rĂ©sultats et de conclure que la raison humaine est Ă jamais entachĂ©e dâimpuissance, il convient sans doute de se demander pour quelles raisons le positivisme de Frank et lâanti-positivisme de Meyerson ont nĂ©gligĂ© lâexistence des opĂ©rations et le caractĂšre de composition constructive de la dĂ©duction opĂ©ratoire. Or, lâexplication commune est que ces deux auteurs ont Ă©tĂ© lâun et lâautre empĂȘchĂ©s de suivre cette voie par leur rĂ©alisme, bien que ce rĂ©alisme ne soit pas de mĂȘme sorte : le rĂ©alisme logistique de Frank le condamne, en effet, Ă nier la rĂ©alitĂ© des opĂ©rations, de la mĂȘme maniĂšre que le rĂ©alisme ontologique ou reprĂ©sentatif de Meyerson lâoblige Ă attribuer au rĂ©el lui-mĂȘme ce qui est fĂ©cond dans la construction opĂ©ratoire (voir chap. III § 4 et 5). La rĂ©ponse commune sera donc dâen appeler Ă lâanalyse gĂ©nĂ©tique, qui dissout aussi bien le rĂ©alisme des concepts que celui des choses, au profit du dĂ©veloppement opĂ©ratoire.
De ce point de vue, tant lâimportance attribuĂ©e aux schĂ©mas reprĂ©sentatifs que la rĂ©duction de la dĂ©duction explicative Ă lâidentification pure se heurtent Ă ces objections essentielles que de tels schĂ©mas relĂšvent dâun niveau prĂ©opĂ©ratoire ou symbolisent de simples opĂ©rations concrĂštes, et que lâidentitĂ© constitue lâun seulement des Ă©lĂ©ments des transformations opĂ©ratoires : celui qui est dĂ©fini par les « opĂ©rations identiques » en opposition avec le reste de la composition elle-mĂȘme. Or, la causalitĂ© ne saurait « expliquer » quâen se fondant sur la composition opĂ©ratoire entiĂšre, seule apte Ă fournir la raison des variations autant que des invariants en les rendant tous deux nĂ©cessaires les uns en fonction des autres. Mettant en correspondance les modifications de la rĂ©alitĂ© temporelle, fournie par lâexpĂ©rience malgrĂ© une indĂ©termination plus ou moins apprĂ©ciable, avec les transformations intervenant dans les systĂšmes opĂ©ratoires qui caractĂ©risent la dĂ©duction comme telle, la causalitĂ© rĂ©unit alors en un seul tout la nĂ©cessitĂ© Ă©manant de cette dĂ©duction et la succession dans le temps fournie par lâexpĂ©rience : dâoĂč le mĂ©lange sui generis de connexion nĂ©cessaire â dans les variations comme dans les invariants, â et dâindĂ©termination relative, qui intervient en tout rapport causal et qui atteste lâindissociable union de lâactivitĂ© opĂ©ratoire du sujet et des caractĂšres de lâobjet.
§ 7. La causalité selon L. Brunschvicg
Nul nâa mieux senti que L. Brunschvicg la nĂ©cessitĂ© dâune telle union et les dangers auxquels sâexpose la recherche Ă©pistĂ©mologique sitĂŽt que ce lien est rompu en faveur de lâun de ses deux termes. Aussi sa pensĂ©e subtile a-t-elle connu cette disgrĂące, ou ce privilĂšge, dâĂȘtre interprĂ©tĂ©e selon les cadres les plus contradictoires. ClassĂ© tour Ă tour parmi les positivistes (par D. Parodi) ou les idĂ©alistes, les hyperrationalistes ou les irrationalistes, selon que lâon dĂ©couvre en lui son respect du fait expĂ©rimental ou son aversion pour le substantialisme, son mathĂ©matisme ou son refus de tout panlogisme, il est heureusement inclassable, parce quâil incarne essentiellement la mĂ©thode historico-critique, apte Ă suivre les Ă©tapes de tous les dĂ©veloppements, et sâidentifiant avec chacune dâentre elles pour dessiner ensuite la courbe dâensemble sans en oublier les mĂ©andres.
Pour saisir ce quâest la causalitĂ© physique 31, Brunschvicg en retrace, en effet, simplement lâhistoire. On lui a parfois fait grief de ne dĂ©finir Ă cet Ă©gard ni ce quâest la rĂ©alitĂ©, ni ce quâest la raison, ni mĂȘme ce quâest la causalité : mais câest justement contre la prĂ©tention dâune formule fixe quâest dirigĂ©e toute lâĆuvre de son relativisme critique. Il nâexiste pas une rĂ©alitĂ©, une raison, une causalitĂ©, dans lesquelles on puisse sâinstaller comme si elles Ă©taient indĂ©pendantes du devenir intellectuel. Ces termes varient, au contraire, Ă chaque Ă©tape nouvelle, et, pour atteindre la structure de leurs relations rĂ©ciproques, il faut prĂ©cisĂ©ment passer par un biais : lâĂ©tude des formes dâĂ©quilibre momentanĂ©es qui nâont cessĂ© ni ne cessent de se succĂ©der au cours dâune histoire ininterrompue.
Position instable, comme on le voit, et qui oscille entre les deux Ă©cueils du dogmatisme de lâexpĂ©rience pure et de celui dâune raison pure. Aussi Brunschvicg commence-t-il par Ă©carter lâillusion empiriste, selon laquelle la causalitĂ© pourrait ĂȘtre rĂ©vĂ©lĂ©e par une expĂ©rience plongeant directement dans une rĂ©alitĂ© dĂ©jĂ toute constituĂ©e : « lâunivers de lâexpĂ©rience immĂ©diate ne contient pas plus que ce qui Ă©tait requis par la science, mais moins » (p. 73). Mais il nâexiste pas non plus de notion a priori de la causalité : la causalitĂ© kantienne demeure une forme vide, tant que lâintuition empirique ne lui fournit pas de contenu, et lâhistoire montre combien les rapports entre le contenu et la forme se retrouvent indissociables lors de chaque exploration dâun nouveau domaine expĂ©rimental.
La conclusion de la vaste enquĂȘte historique de Brunschvicg peut se rĂ©sumer comme suit. Lâespace ne saurait ĂȘtre posĂ© Ă titre dâobjet dâintuition ni dans les choses, ni avant les choses : il rĂ©sulte dâune activitĂ© coordinatrice telle que de concevoir lâespace et de le meubler constituent un seul et mĂȘme acte. Dâautre part, « il nây a pas de temps avant les Ă©vĂ©nements : lâexistence du temps nâest autre que sa contexture, fondĂ©e sur les relations causales que la pensĂ©e Ă©tablit entre les Ă©vĂ©nements » (p. 512). Mais, Ă leur tour, les lois causales sâappuient sur le temps et sur lâespace, en ce sens quâil est impossible de les hypostasier, de les concevoir indĂ©pendamment de leur application Ă tel cas particulier et Ă tel moment dĂ©terminĂ©. Il y a un hic et un nunc en dehors desquels lâactivitĂ© intellectuelle perd toute attache avec le rĂ©el : le dĂ©terminisme est en devenir, et nâa de rĂ©alitĂ© que grĂące aux rectifications indĂ©finiment nouvelles qui nous permettent de construire le systĂšme des relations causales. De telle sorte quâaucune formule ne saura rendre compte dĂ©finitivement de la causalitĂ©, sous peine dâisoler la cause de la consĂ©quence et dâen faire une force inintelligible ; la seule expression adĂ©quate du rapport causal consiste Ă dire : il y a un Univers, au sens des relativistes, câest-Ă -dire une totalitĂ© telle que le cadre spatio-temporel et le contenu dynamique constituent un seul et mĂȘme systĂšme.
Bref, lâessence du relativisme brunschvicgien est de se refuser Ă isoler une forme en soi et une matiĂšre en soi, un mesurant et un mesurĂ©. Sous les divers aspects de la causalitĂ© se retrouve assurĂ©ment « la connexion fondamentale, indiquĂ©e par Kant, entre la dĂ©termination dâune constante, propre Ă mettre la variation en relief, et cette variation elle-mĂȘme telle quâelle sera rĂ©vĂ©lĂ©e par lâexpĂ©rience » (p. 556). Mais Kant cherchait Ă fixer cette dualitĂ© dans un dualisme de schĂ©mas indĂ©pendants : la matiĂšre permanente, dâune part, le temps irrĂ©versible, de lâautre, tandis que lâinvariant et la variation sont constamment relatifs lâun Ă lâautre ; câest le cas, p. ex., dans la rĂ©ciprocitĂ© entre les deux principes de la thermodynamique, lâun de conservation et lâautre dâĂ©volution, qui sont impossibles Ă dissocier lâun de lâautre sans retomber simultanĂ©ment dans lâapriorisme de lâidentitĂ© et lâontologie du divers temporel. Ainsi sâĂ©vanouissent les pseudo-problĂšmes que crĂ©e notre tendance presquâinvincible Ă isoler les concepts et Ă les rĂ©aliser dans lâabsolu : aux antinomies quâengendre la philosophie de la reprĂ©sentation, le relativisme critique oppose le dynamisme intellectuel, qui est libĂ©rateur par la maniĂšre mĂȘme dont il renouvelle constamment les questions.
Mais, si salutaire que soit une telle mĂ©thode dâanalyse et dâinterprĂ©tation, qui dĂ©finit la causalitĂ© par sa seule Ă©volution au cours de lâhistoire de la pensĂ©e scientifique, deux sortes de problĂšmes se posent nĂ©cessairement dans la perspective mĂȘme du dĂ©roulement gĂ©nĂ©tique.
La premiĂšre de ces questions est celle des divers plans de rĂ©alitĂ©, tels quâils sâimposent, non pas Ă une rĂ©flexion philosophique Ă©trangĂšre Ă la recherche gĂ©nĂ©tique, mais Ă la comparaison des diffĂ©rentes attitudes propres aux sciences particuliĂšres en leurs dĂ©veloppements respectifs. La causalitĂ© physique, conclut en somme L. Brunschvicg, câest lâhistoire de la causalitĂ© physique, ce qui revient Ă souligner avec force combien la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure, telle quâelle est conçue par le physicien est constamment relative aux opĂ©rations effectives et mentales du sujet. Câest ce quâon a appelĂ© lâidĂ©alisme brunschvicgien et ce qui correspond effectivement Ă lâune des tendances permanentes de la physique mathĂ©matique. Mais Brunschvicg nous dit aussi que lâhistoire de lâĂgypte nâest quâune histoire au second degrĂ©, qui dĂ©pend de lâhistoire de lâĂ©gyptologie et que lâhistoire de la Terre elle-mĂȘme repose sur lâhistoire de la gĂ©ologie (p. 520). DâoĂč lâon pourrait continuer Ă tirer, par voie de consĂ©quence : lâhistoire des espĂšces animales, câest lâhistoire de la biologie et lâhistoire du dĂ©veloppement mental, câest lâhistoire de la psychologie. Mais, quelque vĂ©ritĂ© partielle quâil y ait en de telles relativisations, on voit assez les difficultĂ©s proprement gĂ©nĂ©tiques quâelles soulĂšvent quant Ă lâinterprĂ©tation des relations entre le sujet et lâobjet ainsi que du devenir intellectuel lui-mĂȘme.
Sans vouloir jouer au jeu dangereux, et combien anti-brunschvicgien, de lâemboĂźtement des « types » formels, il y a dâabord le risque dâune rĂ©gression Ă lâinfini, car lâhistoire de lâĂ©gyptologie, ce peut ĂȘtre lâhistoire des historiens de lâĂ©gyptologie, etc., etc. Mais il y a plus : si lâhistoire des sciences se rĂ©duit Ă son tour Ă lâhistoire des historiens de la science, etc., alors LĂ©on Brunschvicg lui-mĂȘme, en tant que sujet admirablement actif en son histoire de la causalitĂ© physique, devient objet de connaissance, et non plus sujet, pour lâhistorien des histoires de la physique, et un objet dont on se plaĂźt Ă espĂ©rer quâil demeurera malgrĂ© tout en partie indĂ©pendant des sujets pensants qui mĂ©diteront sur lui. Or, ce fait Ă lui seul montre lâexistence dâun cercle. JusquâoĂč sâĂ©tend-il alors ? Lâhistoire de lâĂ©gyptologie et lâhistoire de la gĂ©ologie risquent de lâagrandir beaucoup, car lâhistorien de lâĂgypte croit Ă lâexistence de lâĂgypte ancienne, et lâhistorien de la Terre croit Ă celle des pĂ©riodes palĂ©ozoĂŻques selon un tout autre rĂ©alisme, et beaucoup plus robuste, que celui du physicien aux prises avec un phĂ©nomĂšne dont il aperçoit sans cesse la relativitĂ© partielle par rapport Ă ses techniques expĂ©rimentales et Ă ses schĂ©mas mathĂ©matiques.
La difficultĂ© est donc la suivante : câest que la mĂ©thode historico-critique de Brunschvicg prend pour point de dĂ©part du dĂ©veloppement de la pensĂ©e ses plus anciennes manifestations historiques connues, mais sans remonter plus haut ; or, ce plus haut, câest prĂ©cisĂ©ment la pensĂ©e des anciens Ăgyptiens (bien avant le scribe AhmĂšs), câest celle des SociĂ©tĂ©s inconnues mais rĂ©elles qui les ont prĂ©cĂ©dĂ©s, câest celle de lâhomme fossile, et finalement câest lâintelligence animale elle-mĂȘme, ainsi que le comportement de tous les ĂȘtres vivants (jusquâau palĂ©ozoĂŻque des historiens de la Terre). Toutes ces formes dâintelligence sont effectivement Ă placer dans la catĂ©gorie « sujet », ou plutĂŽt « histoire du dĂ©veloppement du sujet » et non pas seulement « objet ». Ce plus haut, câest Ă©galement lâintelligence enfantine, Ă laquelle L. Brunschvicg a dâailleurs souvent eu recours 32, ayant parfaitement admis que la mĂ©thode historico-critique se prolonge nĂ©cessairement en mĂ©thode psycho-gĂ©nĂ©tique ; mais câest par consĂ©quent aussi le dĂ©veloppement sensori-moteur et le problĂšme de la maturation organique ainsi que de lâadaptation biologique hĂ©rĂ©ditaire.
Pour le dire en un mot, ce qui manque Ă lâĂ©pistĂ©mologie de Brunschvicg, câest donc une Ă©tude de la connaissance biologique, car câest sur ce terrain que lâidĂ©alisme, dĂ©jĂ un peu trop poussĂ© dans lâinterprĂ©tation quâil a donnĂ©e de la pensĂ©e physique, se trouve aux prises avec un rĂ©alisme forcé : lâorganisme vivant est Ă la fois le point de dĂ©part de lâactivitĂ© psychologique du sujet, donc de la connaissance elle-mĂȘme, et un objet pour la biologie, objet beaucoup plus indĂ©pendant mĂȘme de lâesprit du biologiste que lâobjet physique ne lâest de lâesprit du physicien. Câest du moins ce que nous chercherons Ă montrer (aux chap. IX et X).
Cela Ă©tant, il est donc bien difficile de dĂ©ployer tout le rĂ©el sur un seul et mĂȘme plan, celui de lâidĂ©alisme mathĂ©matique, et le cercle des sciences (auquel aboutit la rĂ©gression Ă lâinfini signalĂ©e Ă lâinstant) nous oblige Ă une formule plus complexe : les mathĂ©matiques et la physique assimilent le rĂ©el aux opĂ©rations du sujet tandis que la biologie et la psycho-sociologie expliquent ces opĂ©rations par les rapports de lâorganisme avec ce rĂ©el lui-mĂȘme. Il nây a dâailleurs lĂ aucune raison pour sâĂ©carter de la mĂ©thode de Brunschvicg : au contraire, câest toujours lâanalyse du dĂ©veloppement, aussi bien dans lâhistoire des diverses formes de pensĂ©e scientifique que dans lâĂ©volution psychologique et biologique, qui nous fournira le secret de la construction des diffĂ©rents aspects de la raison. Mais ce dĂ©veloppement nâest nullement linĂ©aire et son interprĂ©tation est plus dĂ©licate encore que ne pouvaient le laisser espĂ©rer les subtiles Ă©tudes de Brunschvicg.
Un second problĂšme se pose alors. Si le cercle inĂ©luctable du sujet et de lâobjet nous empĂȘche de les sĂ©parer et nous oblige Ă nous en tenir Ă leurs seuls rapports par lâintermĂ©diaire du dĂ©veloppement historique ou psychologique de cette interaction elle-mĂȘme, faut-il concevoir ce dĂ©veloppement, Ă la maniĂšre de Brunschvicg, comme une suite libre et sans direction, ou existe-t-il des lois dâĂ©volution, une « orthogenĂšse » ou des vections caractĂ©risant lâĂ©laboration graduelle de certaines notions ou de certains ensembles limitĂ©s de notions ? Nous ne parlons naturellement pas dâune direction fixĂ©e dâavance ou du dehors, ce qui impliquerait un a priori ou une finalitĂ©, mais dâune direction pouvant ĂȘtre caractĂ©risĂ©e simplement par la marche vers une certaine forme dâĂ©quilibre. Or, câest lĂ , chose curieuse, un problĂšme que Brunschvicg ne se pose pas, si grand est son souci de ne sâenfermer en aucune formule qui pourrait limiter le caractĂšre crĂ©ateur et imprĂ©visible de lâĂ©lan intellectuel. Mais on peut se demander alors si un Ă©lan dâintelligence Ă Ă©volution radicalement contingente ne risque pas de ressembler Ă cet Ă©lan vital, auquel Bergson sâest plu Ă attribuer ces mĂȘmes propriĂ©tĂ©s de crĂ©ation et dâabsence de direction pour bien marquer son caractĂšre irrationnel. Sans doute, dĂšs que lâon parle de direction, on risque dâĂȘtre conduit Ă la dĂ©termination de normes fixes, comme la marche Ă lâidentification. Aussi Brunschvicg avait-il rĂ©pondu Ă lâobjection que nous lui faisions jadis 33 : une orthogenĂšse, si lâon veut, mais Ă la condition de ne la dĂ©terminer jamais quâaprĂšs coup. Nous nâen demandons pas plus, et il est clair que la reconnaissance dâune marche Ă lâĂ©quilibre ne saurait engager que des formes dâĂ©quilibre actuellement discernables, sans prĂ©juger de lâavenir. Seulement, comme une structure Ă©quilibrĂ©e nâest jamais entiĂšrement rĂ©pudiĂ©e par le dĂ©veloppement ultĂ©rieur des connaissances, mais simplement situĂ©e Ă titre de cas particulier dans des ensembles plus vastes, il reste que la recherche des lois dâĂ©quilibre demeure fĂ©conde.
Ă cet Ă©gard, le dĂ©veloppement des opĂ©rations constitue un domaine privilĂ©giĂ©, puisque le propre des opĂ©rations est de sâorganiser en systĂšmes dâensemble dont lâĂ©quilibre mobile paraĂźt prĂ©cisĂ©ment douĂ© de permanence relative. Câest pourquoi, sur le terrain de la causalitĂ©, nous pouvons constater que Brunschvicg lui-mĂȘme fournit tous les Ă©lĂ©ments de ce que lâon pourrait appeler des lois dâĂ©volution : Ă©limination graduelle des facteurs subjectifs et du phĂ©nomĂ©nisme par lâexpĂ©rience interprĂ©tĂ©e dĂ©ductivement, et surtout orientation dans le sens dâune forme dâĂ©quilibre caractĂ©risĂ©e par la composition opĂ©ratoire des variations en fonction dâinvariants permettant le calcul des transformations. Dire, avec Brunschvicg, que ni les variations ni les invariants ne peuvent ĂȘtre isolĂ©s ou « rĂ©ifiĂ©s », câest prĂ©cisĂ©ment, semble-t-il, Ă©noncer les exigences permanentes de lois de compositions, de plus en plus complexes, dâailleurs, mais dont le caractĂšre commun sera dâassurer la structure proprement opĂ©ratoire de la causalitĂ©. Il reste donc Ă chercher lâexistence de telles lois de composition en suivant le dĂ©veloppement des opĂ©rations, ce qui ne nous ramĂšne pas Ă un panlogisme statique, puisque le propre des opĂ©rations est prĂ©cisĂ©ment dâimpliquer ce que Brunschvicg appelle le « primat du jugement », par opposition Ă celui des concepts ou des reprĂ©sentations.
§ 8. LâĂ©pistĂ©mologie physique de G. Bachelard
On peut considĂ©rer lâĂ©pistĂ©mologie de Bachelard comme prolongeant celle de Brunschvicg, mais Ă un degrĂ© dâapproximation plus poussĂ© dans lâanalyse des transformations comme telles. LâĂ©pistĂ©mologie brunschvicgienne est historico-critique : câest dans la succession des grandes Ă©tapes de lâhistoire quâil cherche la « leçon » de la constitution du savoir. Avec Bachelard, câest la transition mĂȘme dâune Ă©tape Ă une autre, qui devient le problĂšme : pour autant que lâon peut concevoir une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique spĂ©cialisĂ©e dans lâĂ©tude de lâaccroissement comme tel des connaissances, lâĆuvre de Bachelard constitue la soudure lĂ plus intime entre lâanalyse historique et la prĂ©occupation gĂ©nĂ©tique 34, par la constante prĂ©cision avec laquelle il localise le problĂšme Ă©pistĂ©mologique dans les transformations elles-mĂȘmes.
Ce passage dâune moindre connaissance Ă une connaissance supĂ©rieure, sur lequel reviennent sans cesse les ouvrages de Bachelard, sâinterprĂšte selon lui en fonction de deux mĂ©canismes fondamentaux, entre lesquelles oscillent toutes ses explications : la rectification, par approximations successives, et lâ« ouverture » des thĂ©ories jusque lĂ fermĂ©es. Or, la succession des approximations rectifiantes, câest la conquĂȘte dâune objectivitĂ© croissante, cependant que lâouverture, des systĂšmes antĂ©rieurement fermĂ©s, câest lâaffinement de la raison elle-mĂȘme. Les deux pĂŽles de lâĂ©pistĂ©mologie de Bachelard seront ainsi une thĂ©orie de lâobjet en devenir et une thĂ©orie complĂ©mentaire du sujet en sa propre construction. Mais leur dĂ©nominateur commun restera lâidĂ©e dâ« inachĂšvement ». « Les concepts de rĂ©alitĂ© et de vĂ©ritĂ© devaient recevoir un sens nouveau dâune philosophie de lâinexact » disait Bachelard en prĂ©façant son Essai sur la connaissance approchĂ©e en 1927 35. « La doctrine traditionnelle dâune raison absolue et immuable nâest quâune philosophie. » « Câest une philosophie pĂ©rimĂ©e », Ă©crit-il en concluant sa Philosophie du non en 1945 36. Son Ćuvre entiĂšre est ainsi restĂ©e fidĂšle au mĂȘme principe de dĂ©part : « Nous prendrons donc comme postulat de lâĂ©pistĂ©mologie lâinachĂšvement fondamental de la connaissance » (C. A., p. 13).
Mais, loin dâaboutir Ă une sorte de glorification mĂ©taphysique de lâimpuissance rationnelle, comme pourraient donner Ă penser ces formules si elles exprimaient le dĂ©roulement de lâhistoire entiĂšre, câest au contraire essentiellement une thĂ©orie du progrĂšs de la connaissance quâĂ©difie G. Bachelard en centrant ses analyses sur les phases de transition ou de restructuration qui caractĂ©risent le passage dâune moindre vĂ©ritĂ© Ă une idĂ©e plus vraie. La psychologie de Bachelard est une psychologie de la victoire, et mĂȘme lorsquâil Ă©crit « câest en termes dâobstacles quâil faut poser le problĂšme de la connaissance scientifique » 37, câest pour mieux saisir le processus selon lequel les obstacles ont Ă©tĂ© vaincus.
LâEssai sur la connaissance approchĂ©e est, en effet, lâĆuvre dâun philosophe qui a pratiquĂ© et enseignĂ© la physique. DâoĂč son sentiment, vif et vĂ©cu, de la connaissance en voie de constitution, par opposition Ă lâexamen critique des thĂ©ories toutes faites et dĂ©tachĂ©es de lâambiance de laboratoire dans laquelle elles ont Ă©tĂ© Ă©laborĂ©es. DâoĂč lâimpossibilitĂ© de jamais trouver un commencement absolu Ă la connaissance et la nĂ©cessitĂ© de lâaborder sous lâangle de son accroissement mĂȘme : « Câest Ă tort⊠quâon confondrait le primitif et lâimmĂ©diat⊠nous sommes fondĂ©s Ă prendre la connaissance dans son courant, loin de son origine sensible, quand elle est mĂȘlĂ©e intimement Ă la rĂ©flexion. Câest lĂ seulement quâelle a tout son sens. La source nâest quâun point gĂ©ographique, elle ne contient pas la force vive du fleuve. La connaissance en mouvement est ainsi une maniĂšre de crĂ©ation continue ; lâancien explique le nouveau et lâassimile ; vice versa le nouveau affermit lâancien et le rĂ©organise » (C. A., p. 14-15). La connaissance est donc « rectification incessante de la pensĂ©e devant le rĂ©el » (p. 16). DĂšs ses formes les plus Ă©lĂ©mentaires, qui sont Ă chercher dans lâaction, toute connaissance se rattache ainsi Ă une connaissance antĂ©rieure, selon le mode de « lâassimilation fonctionnelle, qui est le principe le plus indiscutable de lâĂ©volution » (p. 19). Mais lâassimilation fonctionnelle est bientĂŽt « continuĂ©e par une assimilation intentionnelle, par un choix actif » (p. 19), principe de la constitution des concepts proprement dits. Or, dĂšs la formation des concepts, on assiste Ă un processus continu de rĂ©pĂ©tition, de diversification et de rectification qui exprime la nature dâapproximations successives propre Ă la connaissance. Mais, dĂšs ce dĂ©part moteur puis intuitif, il importe de noter que cette suite dâapproximations obĂ©it Ă un « principe dâordination » (p. 29) et est solidaire de systĂšmes dâensemble qui expriment lâindissociable solidaritĂ© des concepts (p. 26).
Lâordre, appliquĂ© aux qualitĂ©s, conduit ensuite Ă la mesure. Or, la mesure est « une description dans un langage nouveau » (p. 52) et câest cette description qui constitue lâunique critĂšre de lâexistence physique. « Ce quâon mesure existe et on le connaĂźt dans la proportion oĂč la mesure est prĂ©cise. Cette double affirmation condenserait toute lâontologie scientifique et toute lâĂ©pistĂ©mologie du physicien » (p. 52-3). « Mais la mesure, quelque description quâelle donne, nâĂ©puise pas le divers de lâobjet » (p. 55). DâoĂč le processus fondamental qui constitue, bien plus que la succession des thĂ©ories elles-mĂȘmes, le moteur effectif de lâaccroissement des connaissances : « le problĂšme de la mesure sous-tend en quelque sorte dans son dĂ©veloppement lâhistoire entiĂšre de la science. La prĂ©cision des mesures suffit Ă caractĂ©riser les mĂ©thodes scientifiques dâun temps. Des thĂ©ories peuvent bien renaĂźtre aprĂšs une Ă©clipse de plusieurs siĂšcles. Au contraire une conquĂȘte dans la minutie dĂ©classe irrĂ©mĂ©diablement les connaissances expĂ©rimentales dâune Ă©poque. Une histoire de la connaissance approchĂ©e serait Ă lâhistoire des systĂšmes scientifiques, comme lâhistoire des peuples est Ă lâhistoire des rois » (p. 69). En effet, Ă lâhistoire des mesures se rattache la considĂ©ration essentielle de la succession des « ordres de grandeurs » ou des Ă©chelles. Il en rĂ©sulte que, partant de lois qui ont « leur point de dĂ©part dans des vues a priori » (p. 93), le physicien leur substitue la considĂ©ration de « lois approchĂ©es » quâil sâagit de rectifier dans le sens soit de la diffĂ©renciation, soit de la simplification, selon une suite dâapproximations toujours plus serrĂ©es et en fonction dâĂ©chelles toujours plus fines.
Cette image de la connaissance en devenir suggĂšre alors de tout autres relations entre le sujet et lâobjet que ne les supposent les schĂ©mas Ă©pistĂ©mologiques classiques. Oscillant entre la gĂ©nĂ©ralisation au moyen de dĂ©ductions rĂ©duites Ă lâĂ©tat de simples cadres (p. 10) et une vĂ©rification par rectifications continuelles, la connaissance dĂ©joue Ă la fois le programme de lâidĂ©alisme et celui du rĂ©alisme. LâidĂ©alisme est impuissant devant le fait de lâerreur : il ne saurait sâaccommoder que de fixitĂ© et « ne connaĂźtra de mobilitĂ© que celle des cataclysmes » (p. 13). Le processus dâune rectification progressive Ă©chappe par sa nature Ă un idĂ©alisme de cohĂ©rence statique et mĂȘme de devenir subjectif, puisque qui dit approximations dit convergence vers une limite, qui est lâobjet. Mais lâobjet-limite, Ă son tour, ne saurait transcender quâen imagination la sĂ©rie des dĂ©marches actives tendant Ă lâĂ©tablir. « Si, dans lâapproximationnalisme, on nâatteint pas lâ« objet », foyer imaginaire de la convergence des dĂ©terminations, on dĂ©finit des fonctions Ă©pistĂ©mologiques de plus en plus prĂ©cises qui, Ă tous les niveaux peuvent se substituer Ă la fonction du rĂ©el, jouer le rĂŽle de lâobjet. En dâautres termes, lâobjet reste immanent Ă lâidĂ©e, tout en Ă©tant placĂ©, comme il convient, aussi loin que possible de lâidĂ©e. Une idĂ©e gardera toujours un caractĂšre subjectif, artificiel. Mais une idĂ©e qui se rectifie donne en ses diffĂ©rentes dĂ©terminations un groupe organique. Câest le groupe qui reçoit le signe objectif. Autrement dit, lâobjet câest la perspective des idĂ©es » (p. 246).
Mais si la connaissance approchĂ©e est ainsi tout Ă la fois une marche vers lâobjectivitĂ© et une construction due au sujet, la question qui se pose est : « comment la construction peut-elle rejoindre la structure » 38. DĂšs son analyse des solutions donnĂ©es au problĂšme de la propagation thermique dans les solides, Bachelard cherche à « joindre tout ce quâil y a de constructif dans la pensĂ©e rationnelle et ce quâil y a manifestement de gĂ©nĂ©ral, de symĂ©trique, de rĂ©pĂ©tĂ© dans les faits » 39. Or, la suite de son Ćuvre lâa conduit Ă insister toujours davantage sur cette fĂ©conditĂ© illimitĂ©e de la raison, au risque parfois de paraĂźtre sâorienter vers un simple idĂ©alisme de la construction. Mais, si lâon nâoublie pas le rĂ©alisme critique de la « Connaissance approchĂ©e », lâidĂ©alisme critique de la « Philosophie du non » en constitue assurĂ©ment le complĂ©ment indispensable.
Le « nouvel esprit scientifique » qui caractĂ©rise, selon G. Bachelard, les mathĂ©matiques et la physique modernes diffĂšre, en effet, autant du rationalisme dogmatique, du point de vue de la construction intellectuelle, que les approximations successives propres Ă la mĂ©thode expĂ©rimentale sâĂ©cartent du rĂ©alisme empiriste, du point de vue de lâadĂ©quation Ă lâobjet. « Pour le rationalisme scientifique, lâapplication nâest pas une dĂ©faite, un compromis. Il veut sâappliquer, sâil sâapplique mal, il se modifie. Il ne renie pas pour cela ses principes, il les dialectise. Finalement la philosophie de la physique est peut-ĂȘtre la seule philosophie qui sâapplique en dĂ©terminant un dĂ©passement de ses principes. Bref, elle est la seule philosophie ouverte. Toute autre philosophie pose ses principes comme intangibles, ses premiĂšres vĂ©ritĂ©s comme totales et achevĂ©es. Toute autre philosophie se fait gloire de sa fermeture » (P. N., p. 7).
Or, lâessentiel de cette dialectisation qui « ouvre » sans cesse les systĂšmes clos en prĂ©sence dâune contradiction apparente, consiste, pour une propriĂ©tĂ© ou une proposition A, imposĂ©s par des principes antĂ©rieurs, Ă considĂ©rer la dĂ©couverte dâun non-A comme constituant, non pas une contradiction par rapport Ă Â A, mais une extension complĂ©mentaire telle que A et non-A puissent devenir compatibles en une nouvelle totalité B par rĂ©vision des postulats impliquant la nĂ©cessitĂ© de A. Par exemple si A est la masse dĂ©finie par la mĂ©canique classique, et que non-A soient les formes non constantes de la masse relativiste et surtout la « masse nĂ©gative » de Dirac dans la thĂ©orie des spin, la « philosophie du non » ne considĂ©rera pas ces extensions de la masse comme contradictoires avec lâidĂ©e de masse : de mĂȘme que les gĂ©omĂ©tries non euclidiennes (exemple classique de philosophie du « non » !) ne contredisent pas lâeuclidienne, mais conduisent simplement Ă une rĂ©vision des concepts de distance et dâangle, de mĂȘme les masses non constantes ou nĂ©gatives aboutissent Ă un Ă©largissement fĂ©cond de lâidĂ©e de masse. « On arrive donc Ă ce paradoxe mĂ©taphysique : lâĂ©lĂ©ment est complexe. CorrĂ©lativement, on sâaperçoit que lâidĂ©e de masse nâest simple quâen premiĂšre approximation » (P. N., p. 31). DâoĂč un « profil Ă©pistĂ©mologique » des idĂ©es de la masse, selon ses diverses interprĂ©tations compatibles avec les Ă©pistĂ©mologies courantes (p. 43), comme on compose ou dĂ©compose le profil psychologique dâun individu, en fonction de ses principales opĂ©rations mentales. De mĂȘme une chimie non-lavoisienne, une non-analyticitĂ© de lâespace microphysique et une logique non aristotĂ©licienne (câest-Ă -dire non bivalente) conduisent Ă retrouver le mĂȘme schĂ©ma dâextension par complĂ©mentaritĂ©s dans les domaines les plus divers. Mais de cette dialectisation gĂ©nĂ©rale ne procĂšdent ni chaos ni bifurcations irrĂ©ductibles : ce sont de nouvelles exigences de cohĂ©rence qui assurent, en ces constructions imprĂ©visibles du sujet comme dans les approximations successives convergeant vers lâobjet, la connexion jamais rompue du prĂ©sent avec le passĂ©.
Ainsi Bachelard marque en un sens un renouvellement de la tradition brunschvicgienne tout en approfondissant lâanalyse des phases de transition dans le processus historique de lâaccroissement du savoir. Sâil nâaborde pas de front le problĂšme de lâĂ©volution dirigĂ©e, il en fournit nĂ©anmoins tous les matĂ©riaux dâune solution possible. Car, Ă vouloir dĂ©terminer le dĂ©nominateur commun de la suite des gĂ©nĂ©ralisations par extension et regroupement des notions (ce quâil appelle dialectisation de la construction), on trouverait sans peine le principe dâune Ă©quilibration progressive entre les accommodations Ă lâobjet et lâassimilation du donnĂ© Ă des schĂšmes opĂ©ratoires dâautant plus rigoureux que le « non » dont ils procĂšdent nâest pas lâexpression de la contradiction, mais bien de la mobilitĂ© rĂ©versible propre aux opĂ©rations les plus essentielles de la raison.
§ 9. La théorie physique selon G. Juvet
Le mathĂ©maticien et astronome G. Juvet a Ă©crit un Ă©lĂ©gant petit livre 40 pour montrer que la thĂ©orie physique prolonge directement la pensĂ©e mathĂ©matique. Mais lâoriginalitĂ© de sa conception est de tendre vers un mĂȘme rĂ©alisme en mathĂ©matique quâen physique et de rĂ©unir ainsi en une totalitĂ© unique lâ« objectivitĂ© intrinsĂšque » des mathĂ©matiques et lâobjectivitĂ© extrinsĂšque de la physique, en les fondant toutes deux sur lâexistence de « groupes » interprĂ©tĂ©s comme consubstantiels Ă la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme. Câest pourquoi, indĂ©pendamment de son platonisme, cette doctrine est intĂ©ressante du point de vue de lâanalyse de la causalitĂ© conçue Ă titre de mĂ©canisme opĂ©ratoire.
« Le travail de lâesprit est considĂ©rable dans la construction de la science, dit Juvet au terme dâune Ă©tude sur la mesure du temps ; on pourrait soutenir, on a soutenu que le temps est son invention, sa crĂ©ation ; mais alors, il ne faut pas oublier que lâesprit sâest discrĂštement retirĂ© de la scĂšne, au moment oĂč le temps sâĂ©liminait dans les confrontations et dans les prĂ©dictions. Lâordre plus ou moins parfait que lâesprit trouve dans la nature, on pourrait croire que câest un reflet de son activitĂ©, et pourtant cet ordre persiste quand lâesprit, dâacteur quâil Ă©tait, devient spectateur » (p. 26). Mais ce problĂšme des rapports entre lâordre rationnel et lâordre naturel ne saurait ĂȘtre rĂ©solu par lâanalyse de la pensĂ©e physique elle-mĂȘme. Ă propos de la thĂ©orie de la relativitĂ©, Juvet dit p. ex. : « La physique, par ses mĂ©thodes, est impuissante Ă mener cette enquĂȘte, comme elle a Ă©tĂ© impuissante, quoiquâen prĂ©tendissent les Ă©nergĂ©tistes, Ă se dĂ©velopper, Ă se construire par ses mĂ©thodes propres et ses seuls moyens⊠Or, sâil est vrai que la mathĂ©matique, en se refermant sur elle-mĂȘme, entoure les arts les plus nobles, la mĂ©taphysique la plus sublime, et par lĂ les explique, elle permettra de juger les thĂ©ories de la physique, et par la critique quâelle fera des notions gĂ©omĂ©triques sur lesquelles elles se fondent, elle expliquera vraiment la raison des accords de la spĂ©culation avec lâexpĂ©rience » (p. 54).
Quel est donc le rĂ©sultat de cette critique gĂ©omĂ©trique ? Juvet accepte (p. 6) une partie des conclusions de F. Gonseth, Ă savoir que lâaxiomatique se rĂ©fĂšre toujours Ă une connaissance rĂ©elle correspondante. Mais il diffĂšre de Gonseth en ce que cette connaissance rĂ©elle ne lui paraĂźt pas provenir de lâexpĂ©rience : elle procĂšde dâune structure que nous dĂ©couvrons en nous sans pour autant la crĂ©er et que nous retrouvons dans les choses, sans pour autant lâen extraire : sorte dâIdĂ©es platoniciennes, cette structure ne consiste cependant pas en concepts ni en universaux, mais en « groupes » : « Lâesprit ne crĂ©e pas les faits mathĂ©matiques, il les subit ; la recherche fructueuse nâest pas une invention, câest une dĂ©couverte ; la connaissance qui peut ĂȘtre intuitive nâest assurĂ©e que lorsque lâesprit a Ă©prouvĂ© la rigueur des propriĂ©tĂ©s du groupe, de mĂȘme que la connaissance des faits physiques nâest possible que lorsque le chercheur a eu lâexpĂ©rience des choses » (p. 176). Quant Ă cette rigueur du groupe, elle « vient des ĂȘtres mathĂ©matiques eux-mĂȘmes, elle nâest pas une exigence de lâesprit. PoincarĂ© disait : « Lâexistence dâun ĂȘtre mathĂ©matique provient de ce quâil nâimplique pas contradiction » ; nous dirions plutĂŽt quâun ĂȘtre mathĂ©matique nâimplique pas contradiction prĂ©cisĂ©ment parce quâil est, parce quâil existe » (p. 176). De ce point de vue, « lâaxiomatique dâune gĂ©omĂ©trie ne sera complĂšte que si elle est vraiment la reprĂ©sentation exacte dâun groupe ; tant quâon nâa pas trouvĂ© le groupe qui la fonde en raison, elle est incomplĂšte ou peut-ĂȘtre dĂ©jĂ contradictoire » (p. 169).
Cela dit, en quoi consiste la connaissance physique ? Le positivisme, pense Juvet, nâest quâun subjectivisme, dont la consĂ©quence naturelle est de tourner Ă lâanthropomorphisme (p. 84). De mĂȘme lâinteraction du sujet et de lâobjet en microphysique lui paraĂźt un mythe « et il ne faudrait pas la solliciter trop pour en faire la base dâun subjectivisme impuissant ou dâun scepticisme radical » (p. 138) : si lâobservateur dĂ©forme le fait, rĂ©pond Ă cet Ă©gard Juvet, le produit des erreurs sur deux variables conjuguĂ©es est cependant un invariant ! Faut-il alors recourir aux images reprĂ©sentatives ? Certainement pas : « de mĂȘme quâon ne joue pas aux Ă©checs avec son cĆur, de mĂȘme ne doit-on pas faire de la physique avec son imagination ! ». Cependant, Ă dĂ©faut dâimages, la physique atteint des reprĂ©sentations adĂ©quates, telle la mĂ©canique relativiste : « on ne saurait prĂ©tendre, parce quâelle ne peut « voir » dans lâespace de Minkowski, quâelle ne sert pas Ă donner une reprĂ©sentation, une vraie image⊠parfaitement saisissable par lâintelligence » (p. 104). Mais la thĂ©orie physique est alors une reprĂ©sentation de quoi ? Elle ne lâest plus des « choses » : « la science nâatteint pas des choses ; lâanalyse des phĂ©nomĂšnes est infiniment plus subtile » (p. 141) : « la gĂ©omĂ©trisation de la physique semble faire place Ă une mathĂ©matisation plus formelle et plus symbolique ; les nouvelles thĂ©ories sur la matiĂšre et lâĂ©nergie, les mĂ©caniques ondulatoire et quantique font passer la primautĂ©, rĂ©servĂ©e jusque lĂ Ă lâespace-temps, Ă un symbolisme algĂ©brique qui ne diffĂšre peut-ĂȘtre pas dâailleurs, dans son essence mathĂ©matique, de la figuration gĂ©omĂ©trique, puisque lâalgĂšbre et la gĂ©omĂ©trie procĂšdent toutes deux de la thĂ©orie des groupes » (p. 5).
LĂ est donc le nĆud de la question. La relativitĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e p. ex. a atteint le rĂ©el grĂące Ă la notion de groupe : « Ce nâest pas seulement par une meilleure approximation quâelle entraĂźne lâadmiration, câest⊠parce quâelle semble exprimer la parfaite adĂ©quation de notre esprit Ă la rĂ©alité »⊠« Par delĂ les apparences que les sens perçoivent, le physicien a trouvĂ© lâunitĂ© et la permanence ; aprĂšs une longue enquĂȘte il a reconnu que cette unitĂ©, cette permanence sâexpriment et se comprennent par la notion de groupe » (p. 59). De mĂȘme, lâidĂ©e de groupe est appliquĂ©e par Dirac Ă la microphysique, oĂč les opĂ©rateurs liĂ©s aux transformations dâun groupe servent Ă reprĂ©senter les grandeurs observĂ©es. En particulier le groupe des permutations sert Ă expliquer le principe dâexclusion de Pauli : ainsi « à la fine pointe de la nouvelle mĂ©canique, on retrouve la thĂ©orie des groupes et son magnifique impĂ©rialisme » (p. 152). Bref « lâesprit a su trouver, peut-ĂȘtre par dâheureux hasard, des groupes de plus en plus riches pour reconstruire pour lui, toujours plus fastueusement, la rĂ©alitĂ© que les sens lui font connaĂźtre. La structure de la rĂ©alitĂ© physique est identique Ă celle de ces groupes [câest nous qui soulignons], ce qui veut dire que la description axiomatique de la physique, dont les liens avec lâexpĂ©rience sont si forts que notre premiĂšre analyse nâa pu les trancher, est une reprĂ©sentation de certains groupes. Les progrĂšs de la physique se mesurent Ă la prĂ©cision des approximations numĂ©riques, Ă lâĂ©tendue du pouvoir que lâhomme possĂšde sur les choses, câest vrai, mais ils se mesurent surtout Ă la fidĂ©litĂ© des groupes sur lesquels les thĂ©ories se fondent » (p. 172).
DâoĂč les conclusions Ă©pistĂ©mologiques de Juvet : « Le roc que lâesprit a trouvĂ© pour fonder ses constructions, câest encore le groupe, qui semble bien ĂȘtre lâarchĂ©type mĂȘme des ĂȘtres mathĂ©matiques. Câest cette identitĂ©, devinĂ©e avant dâĂȘtre reconnue, de lâessence des mathĂ©matiques et de lâessence de la physique, qui a Ă©garĂ© les idĂ©alistes, pour lesquels cette essence est dans lâesprit, parce quâelle y prĂ©existe avant toute dĂ©marche mathĂ©matique, et les empiristes, pour lesquels toute science ne procĂšde que des empreintes que le monde extĂ©rieur fait subir aux organes des sens » (p. 60). Les groupes existent donc Ă la fois dans lâesprit et dans le monde extĂ©rieur : lâ« activitĂ© mathĂ©matique, câest prĂ©cisĂ©ment lâeffort de lâesprit pour connaĂźtre Ă la fois sa propre structure et celle du monde extĂ©rieur. PoincarĂ© disait : « LâidĂ©e de groupe prĂ©existe dans notre esprit », « oui, car notre esprit ne pense quâavec elle ; mais les groupes existent aussi dans lâunivers physique, et celui-lĂ est un savant gĂ©nial qui sait les y dĂ©couvrir » (p. 174) ; « les choses disparaissent dans les thĂ©ories physiques Ă©laborĂ©es ; la rĂ©alitĂ© physique participe des groupes, câest-Ă -dire de la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique⊠Mais, si la matiĂšre est nombre, comme disaient les pythagoriciens, nous pouvons croire que tous les ĂȘtres mathĂ©matiques nâont pas nĂ©cessairement un mode dâexister dans la rĂ©alitĂ© physique. Sans prĂ©ciser davantage notre pensĂ©e, nous dirons que le monde physique nâest quâun reflet ou une section du monde mathĂ©matique » (p. 176). Et enfin : « Si les groupes sont les archĂ©types des ĂȘtres mathĂ©matiques, leur structure exprime leur essence, et les diverses reprĂ©sentations quâon en connaĂźt, les systĂšmes de logique, les thĂ©ories analytiques, les gĂ©omĂ©tries, les synthĂšses physiques sont leurs divers modes dâexistence : leur efficacitĂ© est reconnue par lâintuition intellectuelle, grĂące Ă laquelle lâesprit saisit la structure de ces reprĂ©sentations et lâidentifie avec la science propre » (p. 176-7).
LâintĂ©rĂȘt de cette doctrine ne tient pas seulement Ă sa valeur intrinsĂšque, mais Ă son histoire. Parti dâun rĂ©alisme matĂ©rialiste, pour lequel les mathĂ©matiques Ă©taient simplement lâ« image » (au sens de Le Dantec) de certains aspects de la rĂ©alitĂ© physique, Juvet a reconnu ensuite, grĂące Ă Duhem, le rĂŽle nĂ©cessaire de la reprĂ©sentation mathĂ©matique dans lâinterprĂ©tation mĂȘme du rĂ©el, puis abandonnant le positivisme de Duhem sous lâinfluence de la thĂ©orie de la relativitĂ©, il en est arrivĂ© Ă inverser son rĂ©alisme initial jusquâĂ faire du monde physique une « section » de celui des ĂȘtres mathĂ©matiques. On dira que câest lĂ une simple mĂ©taphysique de mathĂ©maticien, sans consĂ©quence pour lâĂ©pistĂ©mologie de la physique. Mais il faut distinguer deux aspects dans la thĂ©orie de Juvet. Il y a certes lâaspect mĂ©taphysique ou « rĂ©aliste », mais il est facile Ă dissocier de lâautre, qui est simplement Ă©pistĂ©mologique : en effet, dire que le monde physique est une section du monde des ĂȘtres mathĂ©matiques peut se traduire par cette proposition Ă©vidente que le rĂ©el (expĂ©rimental) nâest quâune partie du possible (dĂ©ductible). Laissons donc lĂ lâaspect mĂ©taphysique de la doctrine et examinons sa portĂ©e Ă©pistĂ©mologique.
Du point de vue de lâĂ©pistĂ©mologie mathĂ©matique, le grand intĂ©rĂȘt de la thĂ©orie de Juvet est de considĂ©rer la notion de « groupe » comme constituant Ă la fois le seul critĂšre rĂ©el de non-contradiction et la structure fondamentale par laquelle lâobjectivitĂ© mathĂ©matique sâimpose Ă lâesprit. Ce nâest donc pas du dehors, par lâexpĂ©rience, mais du dedans, par le mĂ©canisme des coordinations opĂ©ratoires, que le sujet dĂ©couvre les rapports mathĂ©matiques. Mais, Ă cette gĂ©nĂ©ralisation des idĂ©es de PoincarĂ©, Juvet ajoute, Ă cause de son rĂ©alisme mĂȘme, une prise de position trĂšs suggestive sur le terrain de lâĂ©pistĂ©mologie physique : les groupes constitueraient non seulement la structure de lâesprit, mais celle de la rĂ©alitĂ© physique.
Sans doute, les ĂȘtres physiques ne sont pas des « choses », nous dit Juvet, mais des systĂšmes de rapports sans substrat reprĂ©sentable ou « imaginable ». Si lâon veut maintenir un rĂ©alisme anti-positiviste, comme Juvet, ou simplement si lâon veut respecter lâoriginalitĂ© des rapports physiques, qui sont dâĂȘtre enregistrables par lâexpĂ©rience, et non pas seulement dâĂȘtre dĂ©ductibles, en quoi consiste alors le « groupe » Ă titre de fait physique ? Examinons le plus simple des groupes susceptibles dâĂȘtre considĂ©rĂ© comme physique : celui des dĂ©placements, Ă une certaine Ă©chelle euclidienne des mobiles macroscopiques, câest-Ă -dire sans intervention de grandes vitesses. Nous comprenons bien en ce cas la signification physique de la composition de deux opĂ©rations directes (le produit de deux mouvements est encore un mouvement) et de lâassociativitĂ© des mouvements a + (b + c) = (a + b) + c. Mais que signifie physiquement lâopĂ©ration identique ou absence de dĂ©placement alors quâil nâexiste pas de repos absolu ? Et surtout que signifie lâopĂ©ration inverse, alors quâaucun mouvement physique nâest rigoureusement rĂ©versible ? Il est clair que de telles opĂ©rations supposent le choix dâun systĂšme de rĂ©fĂ©rence et une abstraction consistant Ă changer les signes des Ă©quations sans tenir compte de toutes les conditions physiques qui sâopposeraient dans la rĂ©alitĂ© Ă un tel changement. Quand des structures de groupe interviennent en physique, câest donc que la dĂ©duction mathĂ©matique ajoute quelque chose au rĂ©el observé : elle y ajoute un cadre et des rapports nouveaux ; elle y ajoute surtout la considĂ©ration du possible, telle que lâĂ©tat prĂ©sent puisse ĂȘtre reliĂ© aux Ă©tats passĂ©s et futurs, tous deux physiquement irrĂ©els. Mais plus encore que tous les autres systĂšmes de relations mathĂ©matiques, la structure de groupe appliquĂ©e au rĂ©el soulĂšve des difficultĂ©s insurmontables du point de vue du rĂ©alisme, parce que câest une structure de transformations ou dâopĂ©rations pures, et non pas de relations toutes construites. Ă vouloir la « rĂ©aliser » dans le monde physique lui-mĂȘme, on est alors obligĂ©, comme le dĂ©montre prĂ©cisĂ©ment lâexemple de la doctrine de Juvet, de dissoudre le rĂ©el physique au sein dâun monde plus large dâĂȘtres mathĂ©matiques, dont le premier ne peut ĂȘtre quâune « section » !
La question qui se pose alors est de savoir si le rĂ©alisme nâest pas plus intĂ©ressant Ă titre de fait psychologique, câest-Ă -dire de projection des structures opĂ©ratoires dans la rĂ©alitĂ©, quâĂ titre de philosophie physique. Le succĂšs physique de la notion de groupe nous enseigne que lâon ne saurait penser, ni mĂȘme constater, le fait expĂ©rimental donnĂ© sans le situer dans un systĂšme de transformations possibles, lesquelles en tant que possibles sâappuient nĂ©cessairement sur une dĂ©duction, et non pas sur une lecture, ou du moins sur une coordination dâactions virtuelles et non pas seulement sur une succession de phĂ©nomĂšnes observables. Il y a alors deux maniĂšres de concevoir lâapplication des groupes mathĂ©matiques Ă la rĂ©alitĂ©. Il y a la maniĂšre positiviste, ou, comme dit Juvet, « subjectiviste » : elle consiste Ă situer le groupe dans lâesprit, ou selon les nĂ©o-positivistes, dans le langage du physicien qui dĂ©crit le rĂ©el. En ce cas le groupe ne prĂ©sente quâun rapport indirect avec les rĂ©alitĂ©s quâil servirait Ă formuler. Mais il y a une seconde maniĂšre, et celle-ci paraĂźt correspondre davantage aux processus actuels de la pensĂ©e scientifique : câest dâinterprĂ©ter les transformations des objets, rĂ©vĂ©lĂ©s par lâexpĂ©rimentation, comme Ă©tant des opĂ©rations de groupe, mĂȘme si cette assimilation du donnĂ© Ă lâopĂ©ratoire suppose lâintervention dâĂ©lĂ©ments qui, telles lâidentitĂ© et la rĂ©versibilitĂ©, ne peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme entiĂšrement dĂ©tachĂ©s de lâobservateur et traduisent ses actions autant que les observables. Autrement dit, le propre de lâexplication physique consiste Ă assimiler le rĂ©el aux opĂ©rations mathĂ©matiques, non pas simplement dans le sens dâune traduction du donnĂ© externe en schĂšmes intĂ©rieurs, mais en concevant le rĂ©el lui-mĂȘme comme le siĂšge de quasi-opĂ©rations construites sur le modĂšle des opĂ©rations du sujet : les modifications du rĂ©el seraient ainsi considĂ©rĂ©es ni plus ni moins comme des transformations proprement opĂ©ratoires. Câest ce qui est surtout visible dans les domaines de la relativitĂ© et de la microphysique, invoquĂ©s par Juvet comme relevant de la notion de groupe. Mais, comme nous allons y insister maintenant, ce processus est gĂ©nĂ©ral et est susceptible de donner lieu Ă une interprĂ©tation de la causalitĂ© entiĂšre : celle-ci commence, sous ses formes anthropomorphiques, par nâĂȘtre quâune assimilation analogique du rĂ©el aux actions du sujet, mais elle en vient, sous lâinfluence de la coordination des actions en opĂ©rations, Ă constituer une assimilation aux opĂ©rations elles-mĂȘmes. Câest dâailleurs ce que, sauf les empiristes, chacun admet sous une forme ou une autre, depuis Descartes et Kant, lorsque lâon dĂ©finit la causalitĂ© comme une analogie de la dĂ©duction appliquĂ©e Ă lâexpĂ©rience.
§ 10. Conclusions : causalité et réalités physiques
Le point de dĂ©part de la connaissance est constituĂ© par les actions du sujet sur le rĂ©el. On ne peut, en effet, mĂȘme pas parler dâobjets, pas plus dâailleurs que de sujet conscient de sa qualitĂ© de sujet, avant lâorganisation des actions Ă©lĂ©mentaires, puisque la rĂ©alitĂ©, dâabord entiĂšrement indiffĂ©renciĂ©e en ce qui concerne les pĂŽles interne et externe, nâest ensuite dĂ©coupĂ©e en objets permanents que grĂące Ă la coordination des actions sensori-motrices selon des lois de retour et de dĂ©tour.
Or, parmi ces actions que le sujet exerce sur les objets, il en est dâabord qui les laissent invariants Ă titre dâobjets et ne les modifient donc pas en eux-mĂȘmes, mais se bornent Ă les rĂ©unir 41 ou Ă les sĂ©rier sous forme de classes, de relations ou de nombres. Ces actions, qui ne modifient pas lâobjet, ni ne le constituent en tant quâobjet, peuvent en outre se coordonner entre elles dâune maniĂšre qui ne lui emprunte rien. Elles ne requiĂšrent par consĂ©quent dâautre expĂ©rience, Ă leur source, que cette sorte dâexpĂ©rience faite par le sujet sur ses propres actes au moyen dâobjets quelconques (p. ex. lorsque lâenfant dĂ©couvre quâen comptant trois objets dans lâordre CBA il trouve le mĂȘme nombre que dans lâordre ABC, ou lorsque le mathĂ©maticien dĂ©couvre empiriquement quâun nombre est premier, sans parvenir encore Ă dĂ©montrer pourquoi). Nâextrayant aucun caractĂšre particulier des objets comme tels, la coordination de ces actions revient Ă les grouper entre elles sous forme dâopĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, et les dĂ©ductions qui rĂ©sultent de cette organisation des opĂ©rations caractĂ©risent ce que nous pouvons appeler la fonction implicatrice de la pensĂ©e.
Il existe, par contre, des actions exercĂ©es par le sujet sur lâobjet, qui le modifient sous forme de dĂ©compositions et de recompositions, telles que de le sectionner, lui imprimer un mouvement 42, le peser 43, le heurter contre un autre, etc. Ces actions qui modifient les objets, sont coordonnĂ©es entre elles dâune maniĂšre qui selon les cas leur emprunte ou ne leur emprunte pas certains caractĂšres. Lorsquâelles extraient dâeux certaines qualitĂ©s, la connaissance qui en rĂ©sulte est dite physique et les opĂ©rations engendrĂ©es par leur organisation constituent les opĂ©rations spatio-temporelles ou physiques, qui dĂ©terminent quatre sortes de notions interdĂ©pendantes : lâespace et lâobjet comme tel (matiĂšre), le temps et la causalitĂ©. Cet ensemble opĂ©ratoire peut ĂȘtre appelĂ© fonction explicatrice de la pensĂ©e.
Lâespace occupe Ă cet Ă©gard une situation spĂ©ciale, pouvant ĂȘtre, soit physique et mathĂ©matique Ă la fois, soit uniquement mathĂ©matique, selon quâil intĂ©resse simultanĂ©ment lâobjet et lâaction, ou lâaction en ses coordinations seules. Le sujet peut, en effet, dĂ©placer, sectionner, etc. un objet, mais lâobjet peut se dĂ©placer, ĂȘtre sectionnĂ©, etc. indĂ©pendamment du sujet. Cette dualitĂ© nâexiste pas dans le cas des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, parce que la rĂ©union spontanĂ©e de quelques objets ne constitue ni une classe ni un nombre indĂ©pendamment du sujet, mais seulement une collection physique Ă configuration spatiale. Dâautre part, lorsque le sujet place ou dĂ©place un objet, le sectionne ou le recompose, etc., la structure de ses actions nâest pas la mĂȘme que lorsquâil lui imprime une vitesse, ou le brĂ»le, etc. Dans le premier cas, en effet, le sujet tout en modifiant lâobjet et en exerçant ainsi une action physique sur ses qualitĂ©s dâespace physique, nâaccomplit que des actions gĂ©nĂ©rales consistant en coordinations exactement isomorphes Ă celles qui engendrent les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, sauf quâelles sâappliquent Ă la composition interne de lâobjet et non Ă celle des collections ou des sĂ©ries : en ce cas les opĂ©rations spatiales nâempruntent pas leurs caractĂšres Ă lâobjet. Dans le second cas, au contraire, câest-Ă -dire lorsque lâaction porte sur les qualitĂ©s spĂ©ciales de lâobjet, ou lorsquâil sâagit de mouvements, sectionnements, etc., de lâobjet indĂ©pendamment du sujet, lâespace rĂ©el ou physique est indissociable des autres qualitĂ©s physiques (temps, masse, etc.). Cet espace expĂ©rimental porte, comme lâespace mathĂ©matique, sur les formes, emplacements, etc. mais le contenant est alors insĂ©parable de son contenu, câest-Ă -dire des objets matĂ©riels.
Le temps, rĂ©sultant de la coordination des vitesses (ou des changements dâĂ©tats relativement Ă lâĂ©nergie) suppose par contre nĂ©cessairement lâintervention de notions abstraites de lâobjet, en plus des coordinations opĂ©ratoires du sujet. Les actions relatives Ă lâobjet matĂ©riel comme tel, en sa permanence substantielle, sont naturellement dans le mĂȘme cas. Quant Ă la causalitĂ©, câest-Ă -dire au systĂšme des interactions entre objets, elle manifeste a fortiori une double nature, et rĂ©alise ainsi une fusion indissociable entre la dĂ©duction opĂ©ratoire et les sĂ©quences expĂ©rimentales. Dâune part, en effet, elle Ă©mane des actions et opĂ©rations du sujet sur les objets et constitue donc dâabord le systĂšme des opĂ©rations spatio-temporelles appliquĂ©es aux interactions entre objets : de ce premier point de vue elle tend dĂ©jĂ dâemblĂ©e Ă sâorganiser en une dĂ©duction parallĂšle Ă la dĂ©duction logico-arithmĂ©tique ; et comme, en se formalisant, ces deux systĂšmes dâopĂ©rations se rĂ©unissent en un seul ensemble, la causalitĂ© procĂ©dant de lâaction sur les objets prend la forme dâune dĂ©duction opĂ©ratoire, soit gĂ©omĂ©trique, soit analytique, appliquĂ©e Ă lâexpĂ©rience temporelle. Dâautre part, la causalitĂ© nâexprime pas seulement les actions du sujet sur les objets mais aussi les actions des objets les uns sur les autres ; et, lorsque le sujet intervient dans un contexte physique Ă titre de cause, il se conçoit lui-mĂȘme comme un objet parmi les autres, câest-Ă -dire comme lâun des termes de la sĂ©rie causale et non pas comme extĂ©rieur Ă elle (p. ex. comme un sujet classant et nombrant, mais Ă©tranger aux collections quâil construit). Comment alors ces interactions entre objets sont-elles pensĂ©es ? Tel est le problĂšme spĂ©cifique de la causalitĂ©, câest-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment le problĂšme de ce qui distingue la causalitĂ© dâune simple dĂ©duction spatiale ou algĂ©brico-analytique.
Or, Ă tous les niveaux (voir § 1 et 2 de ce chap. VIII), ces interactions elles-mĂȘmes sont conçues par assimilation analogique aux actions et opĂ©rations du sujet ; assimilation dĂ©formante et Ă©gocentrique dans le cas des formes infĂ©rieures de causalitĂ©, simplement conçues sur le modĂšle des actions subjectives intentionnelles (finalitĂ©), musculaires (force), etc. ; assimilation non dĂ©formante (puisque toujours mieux conciliable avec les prĂ©visions expĂ©rimentales), dans le cas des formes supĂ©rieures, conçues par lâintermĂ©diaire des coordinations opĂ©ratoires et non plus des actions empiriques. Mais il sâagit alors de comprendre comment cette assimilation aux opĂ©rations parvient Ă rĂ©duire Ă un systĂšme dĂ©ductif les donnĂ©es de lâexpĂ©rience, sans pour autant cesser de situer la causalitĂ© dans les choses. Dans les formes infĂ©rieures de causalitĂ©, le donnĂ© se rĂ©duit aux liaisons phĂ©nomĂ©nistes englobĂ©es dans le schĂ©ma dâassimilation Ă©gocentrique. Dans les formes supĂ©rieures le donnĂ© est constituĂ© par lâensemble des rapports lĂ©gaux, par opposition Ă la dĂ©duction qui les coordonne sous forme causale, mais cette coordination parvient, nous lâavons vu (§ 6), Ă insĂ©rer le causal dans le lĂ©gal sans sortir de celui-ci et en lui ajoutant seulement la part de nĂ©cessitĂ© qui lui manque lorsque les lois particuliĂšres sont seules en jeu.
Lâaction dâun objet sur un autre se reconnaĂźt, du point de vue de la donnĂ©e expĂ©rimentale, Ă une double variation exprimable soit par le moyen dâune corrĂ©lation qualitative (correspondance entre deux systĂšmes de relations), soit par le moyen dâune fonction mathĂ©matique. Cette mise en relation logico-mathĂ©matique introduit dĂ©jĂ un dĂ©but de nĂ©cessitĂ©, en tant que traduisant les variations en termes dâĂ©quivalences logiques ou mathĂ©matiques ; mais ces Ă©quivalences nâexpliquent point encore les variations comme telles et se bornent Ă coordonner leurs valeurs possibles selon un mode quelconque de composition opĂ©ratoire, jouant un rĂŽle simplement descriptif parce que demeurant relatif aux procĂ©dĂ©s dâĂ©laboration formelle du sujet lui-mĂȘme. Une seconde Ă©tape peut consister Ă faire rentrer les lois particuliĂšres ainsi structurĂ©es en des lois plus gĂ©nĂ©rales, mais de formes analogues, ce qui renforce la coordination formelle du systĂšme, mais nâajoute rien Ă lâexplication causale. Celle-ci commence lorsque les variations mĂȘmes pourront ĂȘtre interprĂ©tĂ©es Ă titre de causes et dâeffets, en tant que devenant lâexpression dâopĂ©rations, mais cette fois attribuĂ©es aux objets comme tels. Il se produit alors, entre la causalitĂ© et la dĂ©duction, une diffĂ©renciation analogue Ă celle qui caractĂ©rise lâespace, lorsque les rapports spatiaux rĂ©els ou expĂ©rimentaux sont conçus comme des systĂšmes de transformations opĂ©ratoires analogues Ă ceux que le sujet peut engendrer grĂące Ă son activitĂ© propre : par le fait de la rĂ©ussite et de lâadĂ©quation des opĂ©rations quâil applique au rĂ©el, le sujet ne conçoit celui-ci que par analogie Ă celles-lĂ . Câest ainsi que les principes de conservation sont lâexpression de groupes de transformations dont ils constituent les invariants, sur le modĂšle des invariants de groupes portant sur de pures grandeurs abstraites : dĂšs la constitution des premiĂšres notions de conservation chez lâenfant on voit ainsi lâinvariant de quantitĂ© de matiĂšre se constituer Ă peu prĂšs au mĂȘme niveau et selon les mĂȘmes procĂ©dĂ©s opĂ©ratoires que la conservation des ensembles logiques et numĂ©riques. La conservation se prolonge aussitĂŽt en explications atomistiques, lesquelles dĂšs leurs formes les plus Ă©lĂ©mentaires constituent des schĂšmes de composition analogues aux schĂšmes logico-arithmĂ©tiques et gĂ©omĂ©triques. Les explications probabilistes elles-mĂȘmes procĂšdent par assimilation du hasard Ă des compositions combinatoires, et le caractĂšre incomplet des combinaisons rĂ©elles par rapport aux possibles nâenlĂšve rien Ă la portĂ©e du mĂ©canisme explicatif, analogue en ce cas Ă ce quâil est dans tous les autres : le mĂ©lange rĂ©el est ainsi assimilĂ©, malgrĂ© son caractĂšre spĂ©cifique de dĂ©sordre, Ă ce que seraient une suite de permutations, effectuĂ©es de maniĂšre quelconque par le sujet, et nâĂ©puisant simplement pas la totalitĂ© des opĂ©rations possibles.
Or, cette sorte de projection des opĂ©rations du sujet dans la rĂ©alitĂ©, tout en prolongeant dâune maniĂšre Ă©vidente le mĂ©canisme des formes infĂ©rieures de causalitĂ© nĂ©es dâune attribution Ă lâobjet des actions subjectives elles-mĂȘmes, nâa cependant plus rien dâanthropomorphique : la coordination des opĂ©rations sous forme de groupes ou de systĂšme dâensemble, ayant prĂ©cisĂ©ment pour effet de dĂ©centrer le point de vue de lâobservateur et dâĂ©liminer de son interprĂ©tation toute intervention de lâaction subjective ou Ă©gocentrique, les modifications du rĂ©el sont alors rĂ©ciproquement assimilables Ă des transformations opĂ©ratoires, parce que celles-ci nâexpriment plus autre chose que la connexion nĂ©cessaire entre la suite des observations possibles du sujet. La nĂ©cessitĂ© ajoutĂ©e par la coordination opĂ©ratoire au rĂ©el, et qui explique ce dernier, ne consiste en rien de plus, en effet, quâen une insertion du donnĂ© actuel dans la sĂ©rie rĂ©versible des Ă©tats possibles, y compris le passĂ© et le futur : il y a lĂ simultanĂ©ment une intervention nĂ©cessaire des opĂ©rations du sujet, puisque seule sa pensĂ©e est rĂ©versible et atteint tout le possible, et une adĂ©quation de ces opĂ©rations Ă lâobjet, sans dĂ©formation de celui-ci, puisque les Ă©tats observĂ©s en fait constituent toujours un cas particulier des Ă©tats dĂ©duits comme possible.
On comprend ainsi la diffĂ©rence entre les deux types de gĂ©nĂ©ralisations sur lesquels nous avons insistĂ© prĂ©cĂ©demment (§ 2 et 3) : la gĂ©nĂ©ralisation simplement formelle ou par inclusion, et la gĂ©nĂ©ralisation par composition opĂ©ratoire. Le premier de ces deux types nâest pas explicatif et se borne Ă Ă©largir le domaine des lois envisagĂ©es, parce quâil consiste sans plus en un passage de « quelques » au « tous », mais Ă un « tous » dont la totalitĂ© reste rĂ©elle et comprend seulement lâensemble des cas observĂ©s ou actuellement observables. La gĂ©nĂ©ralisation par composition, au contraire, en dĂ©passant le rĂ©el par le moyen de la rĂ©versibilitĂ©, atteint tout le possible et attribue de ce fait aux rapports actuels, câest-Ă -dire aux lois donnĂ©es, un caractĂšre de nĂ©cessitĂ©. Prenons un exemple particuliĂšrement simple : les rapports expliquant lâĂ©quilibre de deux poids inĂ©gaux A et B (oĂč B = 2A) posĂ©s, Ă des distances diffĂ©rentes a et b du point milieu entre les deux bras dâune balance. La loi observĂ©e indique que les poids A et B seront en Ă©quilibre si les leviers a et b sont de longueurs inversement proportionnelles Ă ces poids : a = 2b. Un tel rapport, mesurĂ© en un certain nombre de cas, peut ĂȘtre ensuite gĂ©nĂ©ralisĂ© Ă tous (p. ex. si B = 3A lâĂ©quilibre est atteint pour a = 3b, etc.). Mais cette loi nâexplique encore rien parce quâelle se borne Ă Ă©tendre Ă tous les cas la mise en relation des opĂ©rations de mesure effectuĂ©es par le sujet : il sâagit dĂ©jĂ , si lâon veut dâune composition de relations mais par simple inclusion logique des quelques rapports statiques donnĂ©s en un « tous » qui leur ajoute seulement une gĂ©nĂ©ralitĂ© rĂ©elle. Lâexplication commence lorsquâau lieu de mettre en relation les poids et leurs leviers dans leurs positions statiques observables, la pensĂ©e fait intervenir les dĂ©placements et selon toutes les combinaisons dynamiques possibles. Le dĂ©placement dâune force constituant un travail, on constate que, les deux leviers Ă©tant toujours inclinĂ©s selon les mĂȘmes angles (positifs ou nuls), le travail effectuĂ© pour monter B dâune hauteur h est le mĂȘme que pour monter A dâune hauteur nh si B = nA ; lâannulation de ces travaux assure alors lâĂ©quilibre. Pourquoi un tel rapport est-il explicatif ? Dâabord parce quâil porte sur les transformations du systĂšme initial, au lieu de lâenvisager sous son Ă©tat simplement statique : lâĂ©tat dâĂ©quilibre Ă expliquer devient un cas particulier de tous les autres Ă©tats (cela ne signifie naturellement pas que toute loi exprimant un ensemble de variations soit par cela mĂȘme explicative, mais lâexplication commence par lâinsertion des rapports donnĂ©s dans un systĂšme de transformations composables). Ensuite, et surtout, parce que les transformations introduites embrassent tout le possible et non plus seulement les Ă©tats rĂ©els. En effet, le cĂ©lĂšbre principe des travaux virtuels auquel se rĂ©fĂšre ici lâexplication (le principe des vitesses virtuelles de Lagrange) exprime quâun systĂšme est en Ă©quilibre quand la somme des travaux possibles, compatibles avec les liaisons propres au systĂšme, est nulle : autrement dit, les deux poids se font en Ă©quilibre parce que tous les dĂ©placements quâils pourraient effectuer (mais quâils nâeffectuent justement pas) Ă partir de leur Ă©tat dâĂ©quilibre sâannulent algĂ©briquement. Dira-t-on que lâexplication provient alors de lâidentification entre B Ă h et A Ă nh ? Mais non, puisquâune autre identification (proposition inverse entre les poids et la longueur des leviers) intervenait dĂ©jĂ dans la loi initiale, sans pour autant la rendre explicative. LâidentitĂ© en jeu dans le principe de Lagrange (Ă©galitĂ© de tous les travaux possibles de sens contraire) est en rĂ©alitĂ© lâopĂ©ration identique (= lâannulation des travaux) du groupe considĂ©rĂ©, et lâexplication tient au groupe entier, câest-Ă -dire Ă la coordination de lâensemble des transformations rĂ©elles et possibles conçues comme des opĂ©rations. On voit alors Ă lâĂ©vidence en quoi consiste lâassimilation, propre Ă la causalitĂ©, des transformations objectives aux opĂ©rations du sujet : elle ne revient plus en rien Ă imaginer le rĂ©el sur le modĂšle de lâaction (comme si p. ex. le « travail » en jeu Ă©tait comparĂ© au travail musculaire), mais Ă complĂ©ter chaque instant le rĂ©el observĂ© actuel par lâensemble des Ă©tats antĂ©rieurs, futurs ou simplement possibles (= les travaux « virtuels »), dont la totalitĂ©, impossible Ă rĂ©aliser en une action physique simultanĂ©e ni mĂȘme Ă parcourir en fait de façon rigoureusement rĂ©versible, est cependant nĂ©cessaire Ă invoquer par reconstitution opĂ©ratoire pour rendre compte de lâĂ©tat dâĂ©quilibre physiquement donnĂ©. En bref, expliquer lâĂ©quilibre de la balance, câest attribuer au rĂ©el le pouvoir que seule possĂšde la pensĂ©e, de rĂ©unir tous les Ă©tats et les changements dâĂ©tats possibles selon un principe de compositions simultanĂ©es englobant Ă la fois les variations et les invariants : câest cette gĂ©nĂ©ralisation des rapports lĂ©gaux par composition opĂ©ratoire qui constitue lâexplication causale, parce que rendant compte des diffĂ©rences comme des ressemblances, ou du divers comme de lâidentitĂ©.
Le processus suivi par lâexplication causale consiste donc Ă insĂ©rer les modifications rĂ©elles dans un ensemble de transformations opĂ©ratoires possibles, dont elles tirent alors leur intelligibilitĂ© en devenant des cas particuliers. Or, ce processus est loin dâĂȘtre spĂ©cial Ă la thĂ©orie des formes dâĂ©quilibre. Il se retrouve dâabord, et cela va de soi, dans lâexplication de tous les phĂ©nomĂšnes dits rĂ©versibles, puisque ceux-ci, bien que nâĂ©tant jamais rigoureusement rĂ©versibles en fait, ne sont concevables que par rĂ©fĂ©rence Ă la notion dâĂ©quilibre et que par assimilation aux opĂ©rations logico-mathĂ©matiques rĂ©versibles. Mais il y a plus, et (nous lâavons constatĂ© sans cesse) les phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles eux-mĂȘmes, jusquâĂ ceux qui Ă©voquent avec le plus de prĂ©cision â tel le principe de Carnot-Clausius â cet Ă©coulement Ă sens unique propre Ă la durĂ©e et Ă la dimension temporelle de la causalitĂ© (antĂ©rioritĂ© de la cause par rapport Ă lâeffet), ne deviennent intelligibles que grĂące Ă une semblable assimilation aux opĂ©rations rĂ©versibles : lâexplication probabiliste elle-mĂȘme, consiste, en effet, Ă insĂ©rer le rĂ©el observĂ© dans le possible construit, et la notion de la probabilitĂ© comme telle se dĂ©finit prĂ©cisĂ©ment par ce rapport entre le rĂ©el et le possible. En tous les cas, la dĂ©duction causale revient ainsi Ă fusionner la modification physique avec la transformation opĂ©ratoire, par subordination du rĂ©el au possible, et Ă confĂ©rer aux gĂ©nĂ©ralisations des rapports lĂ©gaux rĂ©els un caractĂšre de nĂ©cessitĂ©, ou de probabilitĂ©, en fonction de cette subordination mĂȘme.
Mais une telle projection des opĂ©rations dans le rĂ©el conduit alors Ă un problĂšme capital : celui du type de rĂ©alitĂ© que postule la pensĂ©e physique. Bien que les transformations du rĂ©el soient rĂ©duites, dans la mesure oĂč elles sont expliquĂ©es, Ă des opĂ©rations composĂ©es entre elles (comme les travaux de la balance assimilĂ©s Ă des dĂ©placements qui sâannulent), il ne sâagit assurĂ©ment pas, du moins au point de dĂ©part de la recherche du physicien, de cette « objectivitĂ© intrinsĂšque », qui caractĂ©rise la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique Ă la fois idĂ©ale et indĂ©pendante du bon plaisir individuel. Le seul fait que la causalitĂ© physique consiste en une attribution des opĂ©rations au rĂ©el montre que le physicien croit Ă une rĂ©alitĂ© extĂ©rieure Ă lui. Sur ce point, tout le monde est dâaccord, depuis les anti-rĂ©alistes, câest-Ă -dire les adversaires de toute ontologie (comme Frank) qui parlent simplement de propositions-constats ou de donnĂ©es expĂ©rimentales, jusquâĂ lâontologie intentionnellement forcĂ©e de Meyerson. Mais en quoi consiste cette rĂ©alitĂ© extĂ©rieure ?
Chose intĂ©ressante, les rĂ©ponses des physiciens (et abstraction faite de leur philosophie personnelle, câest-Ă -dire des dĂ©clarations trop systĂ©matiques, par opposition aux attitudes implicites) dĂ©pendent en bonne partie de lâĂ©chelle des phĂ©nomĂšnes Ă laquelle ils travaillent, autrement dit de lâĂ©chelle des actions expĂ©rimentales quâil est possible dâexercer sur cette rĂ©alitĂ©. Câest ainsi que les chimistes sont essentiellement rĂ©alistes, et il nâest pas Ă©tonnant, que la formation de chimiste quâa reçue Ă. Meyerson lâait conduit Ă une si vigoureuse attitude ontologique. Mais le relativiste qui spĂ©cule sur les univers et le microphysicien qui se heurte dans lâautre direction aux frontiĂšres de lâaction possible sont beaucoup plus idĂ©alistes : dâEddington Ă Heisenberg, le rĂ©alisme subit des retouches dangereuses. De mĂȘme la thĂ©orie des principes gĂ©nĂ©raux de la physique montre une oscillation du mĂȘme genre : lorsquâun principe comme ceux de la conservation ou de la dĂ©gradation de lâĂ©nergie sâapplique Ă un systĂšme clos, personne ne doute de sa correspondance exacte Ă des rĂ©alitĂ©s externes bien caractĂ©risĂ©es, tandis que lorsquâil sâagit de lâensemble de lâunivers, ils conduisent Ă une interprĂ©tation idĂ©aliste, du conventionnalisme de PoincarĂ© ou du nominalisme tautologique de Frank Ă la souplesse prudente de Brunschvicg.
Il est donc impossible dâĂ©taler toute la rĂ©alitĂ© physique sur un seul et mĂȘme plan, et la question posĂ©e en bloc de son coefficient dâextĂ©rioritĂ© par rapport au sujet est, comme disent les Viennois, « sans signification », câest-Ă -dire en fait sans signification actuelle. Mais il nâen est que plus intĂ©ressant de chercher Ă dĂ©gager les processus dâĂ©volution qui caractĂ©risent lâhistoire de la rĂ©alitĂ© attribuĂ©e par les physiciens aux faits sur lesquels ont portĂ© ou portent actuellement leurs expĂ©riences. Or, ces processus sont prĂ©cisĂ©ment les mĂȘmes que ceux dont tĂ©moigne le dĂ©veloppement de la causalitĂ©, ce qui est naturel, puisque celle-ci consiste en une organisation de lâexpĂ©rience ; mais, traduit en termes de modalitĂ© dâexistence, ce dĂ©veloppement se prĂ©sente sous ce jour paradoxal que plus le rĂ©el est objectivĂ© et plus il est solidaire des opĂ©rations du sujet.
Le premier de ces processus consiste en une dĂ©centration progressive du rĂ©el par rapport au moi percevant ou Ă lâaction immĂ©diate et utilitaire. Câest en ce sens que Planck, Meyerson et les rĂ©alistes ont beau jeu de montrer comment la physique sâĂ©loigne toujours davantage de lâ« anthropomorphisme » câest-Ă -dire de la qualitĂ© sensible ou des schĂ©mas Ă©gocentriques empruntĂ©s Ă lâaction humaine. Mais, si le rĂ©el sâĂ©carte ainsi de plus en plus du sujet en tant que moi individuel ou du sociocentrisme, il subit par cela mĂȘme une transposition, corrĂ©lative de cette dĂ©centration, et qui tĂ©moigne Ă son tour dâune activitĂ© croissante du sujet, mais orientĂ©e en sens inverse puisque dĂ©centrĂ©e.
Cette transposition consiste dâabord en ceci que, plus le rĂ©el sâaffirme indĂ©pendant du « moi », et plus il est reconstruit par composition opĂ©ratoire. Frank, dont on a vu la prudence en ce qui concerne le passage si souvent invoquĂ© de lâ« apparent » au « vrai », soutient quâun tel processus ne saurait prĂ©senter quâun sens, ou plutĂŽt que deux significations indissociables : analyse expĂ©rimentale et schĂ©matisation mathĂ©matique plus poussĂ©es, parce que la construction du schĂšme logico-mathĂ©matique est la condition mĂȘme de lâobservation plus prĂ©cise. Autrement dit, atteindre le rĂ©el par delĂ le phĂ©nomĂ©nisme des donnĂ©es immĂ©diates, câest prĂ©cisĂ©ment dĂ©passer le rĂ©el au sens strict pour sâengager dans la direction dâune sorte de mĂ©ta-rĂ©el qui est simultanĂ©ment un produit dâopĂ©rations et une source de vĂ©rifications expĂ©rimentales. Plus le rĂ©el sâĂ©loigne du moi sensible, plus il dĂ©pend donc du sujet en tant quâopĂ©rateur.
Or, ce paradoxe selon lequel le rĂ©el le plus dĂ©tachĂ© du moi est en mĂȘme temps celui qui est le mieux assimilĂ© aux opĂ©rations de la pensĂ©e, devient un simple truisme sitĂŽt admis que ces opĂ©rations ont pour propriĂ©tĂ© essentielle dâatteindre tout le possible en partant du rĂ©el : le rĂ©el « vrai » est alors celui qui situe le donnĂ© dans lâensemble des possibilitĂ©s rĂ©alisables, mais non rĂ©alisĂ©es simultanĂ©ment, tandis que lâ« apparent » se rĂ©duit Ă la seule rĂ©alitĂ© actuelle, par opposition au possible. Câest en ce sens que lâapprofondissement ou lâobjectivation du rĂ©el en transforme nĂ©cessairement la modalitĂ©, puisque lâĂ©laboration du lien causal substitue Ă la rĂ©alitĂ© simple, la nĂ©cessitĂ© qui relie les possibilitĂ©s entre elles, dont le rĂ©el au sens strict ne constitue plus quâune « section ». Un tel rĂ©el Ă©largi jusquâĂ baigner dans le possible est-il alors extĂ©rieur ou intĂ©rieur au sujet ? Tous les deux, assurĂ©ment, puisque le sujet ne crĂ©e pas les possibles, mais que, sâil ne les engendre pas, il nâatteint la nĂ©cessitĂ© qui caractĂ©rise leurs liens que par la seule activitĂ© opĂ©ratoire.
Ainsi la causalitĂ© physique Ă©tablit une connexion indissociable entre les opĂ©rations dont le sujet est le siĂšge, en son activitĂ© dĂ©ductive, et les modifications de lâobjet assimilĂ©es Ă ces opĂ©rations, mais devenant par cela mĂȘme un simple secteur des transformations possibles dont le calcul dĂ©termine le fait actuel. Dans le domaine des objets considĂ©rĂ©s Ă notre Ă©chelle, cette distinction du possible et du rĂ©el demeure, dans les grandes lignes, aisĂ©e et autorise ainsi une rĂ©partition globale des rapports entre la rĂ©alitĂ© physique et lâopĂ©ration mathĂ©matique. Au contraire, aux Ă©chelles caractĂ©risĂ©es par la limite de lâaction humaine, lâopposition du rĂ©el et du possible sâestompe de plus en plus en une rĂ©gion mixte qui est celle du probable, Ă des degrĂ©s divers, et les opĂ©rations prĂȘtĂ©es Ă lâobjet ne sont plus discernables de celles que le sujet emploie pour agir â expĂ©rimentalement ou dĂ©ductivement â sur les objets. La rĂ©alitĂ© physique tend alors de ce fait mĂȘme Ă sâidĂ©aliser. Quâelle ne le fasse jamais dĂ©finitivement, mĂȘme en microphysique, câest ce que la mĂ©ditation sur les emplois techniques de la dĂ©sintĂ©gration atomique suffirait Ă montrer. Mais la marge commune entre le sujet et lâobjet tend nĂ©anmoins Ă sâaccroĂźtre, sans prĂ©juger des tendances futures.
Au total, la rĂ©alitĂ© postulĂ©e par la science physique prĂ©sente toute la gamme des nuances correspondant, selon les cas, Ă un franc rĂ©alisme ou Ă un idĂ©alisme engagĂ© dans la direction de la simple objectivitĂ© intrinsĂšque propre aux mathĂ©matiques. La pensĂ©e physique prolonge ainsi directement la pensĂ©e mathĂ©matique dans son effort dâassimilation de lâexpĂ©rience aux opĂ©rations du sujet, mais, la connaissance du rĂ©el demeurant relative aux actions spĂ©cialisĂ©es de celui-ci, elle nâest jamais entiĂšrement rĂ©ductible aux coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction.