Chapitre VIII.
Les problÚmes de la pensée physique : réalité et causalité a

AprĂšs avoir Ă©tudiĂ© quelques problĂšmes se rapportant Ă  la mĂ©canique, aux principes de conservation, au hasard et Ă  la microphysique nous pouvons nous demander maintenant ce qu’est l’explication en physique et quelle sorte de rĂ©alitĂ© tend Ă  apprĂ©hender la pensĂ©e du physicien.

La pensĂ©e mathĂ©matique aboutit Ă  l’assimilation du rĂ©el aux opĂ©rations du sujet. En son point de dĂ©part numĂ©rique ou spatial, elle prolonge mĂȘme directement les actions, dont les opĂ©rations constituent la composition rĂ©versible, mais, au lieu d’extraire, grĂące Ă  une telle activitĂ©, les caractĂšres expĂ©rimentaux de la rĂ©alitĂ©, que les structures analytiques ou gĂ©omĂ©triques traduiraient ainsi sous forme d’abstractions, la mathĂ©matique consiste, en son essence, Ă  coordonner les actions ou les opĂ©rations entre elles : ce qu’elle exprime, c’est donc moins le rĂ©el que les actions opĂ©ratoires exercĂ©es par le sujet sur lui, et encore ne retient-elle de ces actions que leur aspect de composition gĂ©nĂ©rale, et non pas leur contenu qualitatif. C’est pourquoi, si la pensĂ©e mathĂ©matique ne provient pas de l’expĂ©rience physique, n’en est-elle pas moins adaptĂ©e, et mĂȘme constamment prĂ©adaptĂ©e, Ă  la rĂ©alitĂ©, parce que la coordination exacte des actions correspond nĂ©cessairement aux transformations du rĂ©el : cette coordination plonge, en effet, dans le rĂ©el par l’intermĂ©diaire de l’organisme psycho-biologique qui en est issu, c’est-Ă -dire par une voie intĂ©rieure et non pas par le canal de l’expĂ©rience externe comme telle.

Avec la pensĂ©e physique dĂ©bute la conquĂȘte de la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme, par opposition aux coordinations opĂ©ratoires qui l’assimilent simplement Ă  l’activitĂ© du sujet. Ce rĂ©el n’est jamais connu, lui aussi, que par l’intermĂ©diaire des actions exercĂ©es sur lui. Seulement, en plus de leur coordination, qui rend possible la mathĂ©matisation de l’objet, intervient alors leur contenu ou leur diffĂ©renciation, c’est-Ă -dire les aspects qualitatifs particuliers des divers types d’actions. C’est ainsi que, Ă  une mĂȘme coordination spatiale de l’action, source de vĂ©ritĂ© gĂ©omĂ©trique, peuvent correspondre des vitesses diffĂ©rentes du sujet, des efforts, des actions de soupeser, etc., et ces expĂ©riences de la vitesse, de l’accĂ©lĂ©ration ou du poids vont engendrer des notions dĂ©passant le mathĂ©matique pur et constituer ainsi le point de dĂ©part des relations physiques (Ă©tant entendu, rĂ©pĂ©tons-le une fois de plus, que les deux sortes de connaissances se constituent simultanĂ©ment).

Le rapport entre le sujet et les objets, en cette connaissance physique initiale, est Ă  la fois trĂšs voisin et cependant dĂ©jĂ  diffĂ©rent du rapport correspondant propre Ă  la pensĂ©e mathĂ©matique. Lorsque le sujet dĂ©place un objet de A en B, il imprime bien au solide un mouvement objectif autant qu’il se meut lui-mĂȘme pour produire ce mouvement. Mais, d’une part, le mouvement du sujet serait en tout point pareil (du point de vue de l’espace seul) sans objet rĂ©el pour lui servir de point d’appui ; et, d’autre part, ce mouvement n’est concevable que moyennant un systĂšme complexe de relations d’ordre et de distance (coordonnĂ©es), de congruences, etc., bref selon toute une structuration de l’espace tĂ©moignant de la maniĂšre dont les actions du sujet enrichissent de rapports nouveaux le rĂ©el sur lequel elles portent. Qu’il s’agisse, au contraire, d’imprimer une vitesse Ă  l’objet ou d’évaluer sa vitesse, de le peser, etc. (ou mĂȘme, ce qui rentre Ă©galement dans la connaissance physique, de dĂ©terminer ses propriĂ©tĂ©s spatiales intrinsĂšques), ici l’action est diffĂ©renciĂ©e non pas, seulement dans ses modes indĂ©finis de coordinations ou de compositions, mais dans ses qualitĂ©s spĂ©cifiques. MĂȘme sans mĂ©trique, la vitesse suppose dĂ©jĂ , p. ex., la constatation d’un dĂ©passement entre deux mobiles parcourant dans le mĂȘme sens des trajectoires parallĂšles, Ă  partir de mĂȘmes points et du mĂȘme instant de dĂ©part. Ce sont lĂ  encore des coordinations, donc des compositions logicisables et mathĂ©matisables, mais il s’ajoute Ă  la coordination comme telle un Ă©lĂ©ment d’expĂ©rience ou d’intuition qui ne porte plus seulement sur les actions comme telles, en tant que coordonnĂ©es entre elles, mais aussi sur leur rĂ©sultat extĂ©rieur : la vitesse et le temps supposent, en effet, une mise en relation entre les objets eux-mĂȘmes, et cette mise en relation objective, par opposition aux coordinations simplement formelles, se reconnaĂźt, dans l’action du sujet, Ă  l’intervention d’effets musculaires et d’une rĂ©sistance des objets, que ne comporte pas un pur dĂ©placement effectuĂ© ou conçu sans tenir compte des obstacles Ă  vaincre.

Cela dit, le problĂšme essentiel que soulĂšve la pensĂ©e physique est de comprendre le mĂ©canisme de cette prise de contact entre l’esprit (donc, en son point de dĂ©part, entre l’action) et l’expĂ©rience de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure. Cette prise de contact, dit-on communĂ©ment, s’effectue d’abord au moyen des perceptions et par le canal, des organes sensoriels. Mais rien n’est plus inexact, comme nous l’avons vu sans cesse, qu’une telle affirmation lorsqu’elle n’est pas complĂ©tĂ©e par une rĂ©fĂ©rence Ă  l’action. Les perceptions qui fournissent, p. ex., une impression de poids, une vitesse, etc. sont essentiellement relatives Ă  des actions de soulever, de se mouvoir plus ou moins facilement ou de suivre des yeux un mouvement, etc. et elles traduisent donc simultanĂ©ment une donnĂ©e extĂ©rieure et un Ă©tat actif du sujet, la premiĂšre Ă©tant assimilĂ©e au second. La pensĂ©e physique comme la pensĂ©e mathĂ©matique, repose donc sur les actions du sujet, mais sur des actions particuliĂšres indissociables, de leur rĂ©sultat extĂ©rieur et non pas sur les coordinations gĂ©nĂ©rales, faciles Ă  abstraire de ces actions particuliĂšres. Le problĂšme est alors de comprendre comment le dĂ©veloppement de la connaissance physique parvient Ă  dissocier jusqu’à un certain degrĂ© ces Ă©lĂ©ments subjectifs et objectifs donnĂ©s dans les actions spĂ©cialisĂ©es (dĂšs l’action sensori-motrice), pour construire dans la mesure du possible une rĂ©alitĂ© indĂ©pendante du moi. Nous avons Ă©tudiĂ© cette construction dans un certain nombre de cas : le temps et la vitesse, la force, les notions de conservation, le hasard, etc. Mais, il reste Ă  chercher les lignes gĂ©nĂ©rales de ce processus commun Ă  toutes les notions physiques.

Le premier problĂšme est, Ă  cet Ă©gard, celui de l’évolution mĂȘme de l’explication ou de la causalitĂ©, Ă  supposer que l’on puisse dĂ©gager les lois de dĂ©veloppement rĂ©gissant un tel ensemble de notions. AprĂšs quoi la question se posera de savoir en quoi consiste cette explication physique : se rĂ©duit-elle, comme le veut le positivisme, Ă  une simple description des faits gĂ©nĂ©raux, autrement dit Ă  l’établissement de lois schĂ©matisant les constatations et rendant la prĂ©vision possible, ou bien, au contraire, la pensĂ©e physique fait-elle, comme la pensĂ©e mathĂ©matique, appel aux opĂ©rations elles-mĂȘmes, mais dans le but de produire et d’expliquer le mode de production de phĂ©nomĂšnes rĂ©els. Si c’est le cas, en quoi consiste alors la causalité ? Faut-il y voir, avec Kant et sa postĂ©ritĂ©, une application de la dĂ©duction Ă  l’expĂ©rience ? Mais quelle est la nature et le rĂŽle de cette dĂ©duction ou de cette application ? Enfin, et lĂ  est la principale question, si la dĂ©duction physique est une sorte de production ou de reproduction, quel est alors le type de rĂ©alitĂ© que constitue, pour le physicien, le rĂ©el extĂ©rieur ? Est-elle distribuĂ©e sur un plan unique, le mĂȘme au point de dĂ©part perceptif et au point d’arrivĂ©e constituĂ© par la thĂ©orie physique la plus Ă©laborĂ©e, ou se distribue-t-elle selon des plans variables dont il serait possible de dĂ©terminer la loi de succession ?

§ 1. La genĂšse et l’évolution de la causalitĂ© dans le dĂ©veloppement individuel

Sans prĂ©juger de ce qu’est la causalitĂ©, on peut nĂ©anmoins Ă©tudier Ă  son sujet l’histoire des interprĂ©tations que l’intelligence se donne de la rĂ©alitĂ©. Il est possible que ces interprĂ©tations, qui dĂ©butent ou qui se manifestent assurĂ©ment, Ă  un certain niveau, par la construction de causes proprement dites, finissent par Ă©liminer toute notion causale au profit de notions simplement lĂ©gales : il y aurait cependant en ce cas Ă©volution de la causalitĂ©, mais avec tendance Ă  l’élimination de cette notion. L’examen prĂ©alable de l’évolution de la causalitĂ© ne prĂ©suppose donc aucune solution a priori Ă  son Ă©gard, mais contribue au contraire Ă  l’établissement d’une solution a posteriori et objective.

De ce point de vue, il est indispensable de partir de la psychogenĂšse de l’idĂ©e de cause, car cette notion, quelles que soient les formes sous lesquelles elle intervient en physique, est le modĂšle des notions de sens commun : aussi est-ce toujours sur le terrain de la pensĂ©e spontanĂ©e que les thĂ©oriciens de la causalitĂ© ont commencĂ© par se placer avant de se prononcer sur la valeur de ce concept dans la connaissance physique elle-mĂȘme. C’est en particulier par l’analyse des formes les plus Ă©lĂ©mentaires de causalitĂ© que l’on a toujours cherchĂ© Ă  justifier l’origine empirique du rapport causal.

I. On trouve effectivement, dans les rĂ©actions les plus primitives du jeune enfant, certains aspects de la mise en relation causale qui semblent militer en faveur d’un primat de l’expĂ©rience externe, tandis que d’autres paraissent de nature Ă  rattacher la causalitĂ© Ă  l’expĂ©rience intĂ©rieure. La comparaison de ces deux sortes de manifestations et surtout leur Ă©volution ultĂ©rieure semblent, au contraire, montrer que la causalitĂ© est d’abord essentiellement assimilation des sĂ©quences aux actions du sujet, aprĂšs quoi elle se dĂ©veloppe en fonction de leur composition mĂȘme ; celle-ci est dĂ©jĂ  source des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, mais la composition causale ou explicative englobe, en plus, un Ă©lĂ©ment de succession temporelle empruntĂ© Ă  l’expĂ©rience externe ou interne ; c’est en quoi cette composition est causale au lieu de demeurer simplement dĂ©ductive ou implicative, mais l’élĂ©ment de succession ne suffirait pas Ă  constituer le lien causal sans une assimilation aux actions propres, puis Ă  la composition opĂ©ratoire.

Certaines formes initiales de causalitĂ© illustrent, il est vrai, de façon frappante le phĂ©nomĂ©nisme de Hume et semblent ainsi militer en faveur d’une genĂšse empirique de la causalitĂ©, en fonction de l’expĂ©rience en gĂ©nĂ©ral, surtout extĂ©rieure, et des habitudes contractĂ©es Ă  son contact. Ayant saisi par hasard un cordon pendant de la toiture de son berceau, un bĂ©bĂ© de 4 Ă  5 mois voit cette toiture s’ébranler et entraĂźner dans son mouvement tous les objets suspendus Ă  elle : il met alors immĂ©diatement en rapport causal tous les Ă©lĂ©ments de ce spectacle, sans cependant comprendre en rien le dĂ©tail des connexions 1. La preuve qu’il y a mise en relation est qu’il suffit de suspendre une nouvelle poupĂ©e Ă  la toiture pour voir l’enfant rechercher et tirer le cordon qui la mettra en mouvement. Mais la preuve qu’il y a incomprĂ©hension des connexions rĂ©elles (contacts spatiaux, etc.) est que, en prĂ©sentant au sujet des objets suspendus Ă  2 m de lui, sans aucun lien avec le berceau ni avec sa toiture, il agitera Ă©galement le mĂȘme cordon pour mettre l’objectif en mouvement, comme si le procĂ©dĂ© dĂ©couvert pouvait agir indiffĂ©remment, et Ă  n’importe quelle distance, sur tous les jouets suspendus. Cet exemple peut ĂȘtre pris comme prototype d’un ensemble de conduites qui durent jusqu’assez tard : p. ex. vers 4 ans encore on voit des enfants attribuer Ă  un trait d’encre, marquĂ© un instant auparavant devant eux sur le verre d’un bocal, le fait que le niveau de l’eau ne redescend pas aprĂšs que le sucre immergĂ© ait fondu ; ou attribuer Ă  la lanterne d’une bicyclette la marche de celle-ci ; etc. À constater la frĂ©quence de tels faits, on serait donc tentĂ© de penser, avec Hume, que la causalitĂ© Ă  ses dĂ©buts se rĂ©duit simplement aux associations habituelles : de deux phĂ©nomĂšnes quelconques rapprochĂ©s par l’expĂ©rience, l’antĂ©cĂ©dent serait considĂ©rĂ© comme cause du consĂ©quent dans la mesure oĂč l’association est consolidĂ©e par la force de l’habitude, et sans aucune raison intrinsĂšque.

Mais deux circonstances empĂȘchent de considĂ©rer le schĂ©ma de Hume comme suffisant. En premier lieu, ce ne sont pas des rapprochements quelconques entre un Ă©vĂ©nement A et un autre Ă©vĂ©nement B qui dĂ©clenchent la construction d’une relation causale : durant toute une premiĂšre pĂ©riode du dĂ©veloppement mental, il est nĂ©cessaire, pour que A soit considĂ©rĂ© comme la cause de B, que A constitue une action du sujet lui-mĂȘme. Dans l’exemple, citĂ© Ă  l’instant, du cordon suspendu au toit du berceau, la cause A de l’évĂ©nement B, consistant en mouvements de la toiture, n’est pas simplement le mouvement du cordon : c’est l’acte global de tirer le cordon, c’est-Ă -dire que la cause consiste en une action du sujet lui-mĂȘme, laquelle englobe simplement certains objets servant d’intermĂ©diaires. Ce n’est qu’ultĂ©rieurement et secondairement qu’un pouvoir causal est dĂ©lĂ©guĂ© aux objets comme tels, encore que le premier de ces objets soit en gĂ©nĂ©ral constituĂ© par le corps d’autrui 2. Il ne suffit donc pas, pendant presque toute la premiĂšre annĂ©e du dĂ©veloppement, que des Ă©vĂ©nements se succĂšdent devant les yeux de l’enfant, mĂȘme de façon rĂ©guliĂšre, pour qu’ils constituent des sĂ©quences causales : ils demeurent Ă  eux seuls de simples tableaux successifs, et pour qu’ils acquiĂšrent un caractĂšre causal, il faut que l’action propre intervienne parmi eux. Ce n’est qu’ultĂ©rieurement que « n’importe quoi » pourra ĂȘtre conçu comme produisant « n’importe quoi », mais en certaines situations exceptionnelles dues Ă  l’incomprĂ©hension complĂšte des mĂ©canismes en jeu : p. ex. la marque de l’encre ou la lanterne de bicyclette citĂ©es plus haut. La premiĂšre forme de causalitĂ© est donc liĂ©e Ă  l’action propre et ce n’est que par une sorte de dĂ©lĂ©gation des pouvoirs de celle-ci, que certains objets sont ensuite, mais ensuite seulement, revĂȘtus de vertu causale.

En second lieu, lorsque ces objets extĂ©rieurs au corps propre sont considĂ©rĂ©s comme des causes indĂ©pendantes de l’action individuelle, ils ne sont pas simplement perçus ou conçus tels qu’ils apparaĂźtront lorsque se dĂ©veloppera une pensĂ©e physique susceptible d’objectivité : ils sont revĂȘtus de qualitĂ©s Ă©manant encore du sujet lui-mĂȘme ou de ses activitĂ©s. C’est ainsi que la lanterne conçue comme cause du mouvement de la bicyclette, ou que la marque d’encre censĂ©e retenir l’eau au niveau indiquĂ©, seront considĂ©rĂ©s comme animĂ©s d’intentions, de forces, etc. ou comme revĂȘtus de pouvoirs Ă©manant de la volontĂ© adulte, bref seront assimilĂ©s aux schĂšmes de l’action propre. Or, un tel fait serait inexplicable si la causalitĂ© rĂ©sultait exclusivement d’associations ou d’habitudes imposĂ©es par l’expĂ©rience seule, tandis que cette assimilation s’explique aisĂ©ment si la causalitĂ© procĂšde de l’action.

II. Mais alors, ne faut-il pas simplement invoquer l’expĂ©rience intĂ©rieure et regarder la causalitĂ©, avec Maine de Biran, comme le produit d’une lecture directe de l’action volontaire, ou d’une « induction » analogique conduisant Ă  imaginer les choses sur le modĂšle du moi ? Et, de fait, l’évolution des notions de causalitĂ© chez l’enfant semble au premier abord justifier la doctrine biranienne, pour autant qu’elles dĂ©bordent le pur phĂ©nomĂ©nisme de Hume : le rĂŽle nĂ©cessaire de l’action propre dans la genĂšse du lien causal, et les concepts animistes de la force, de la finalitĂ©, etc., paraissent rĂ©sulter de l’expĂ©rience directe de la causalitĂ© volontaire, au sens oĂč le cĂ©lĂšbre philosophe prenait ces notions dans ses essais d’analyse rĂ©flexive. Mais il importe de rĂ©pĂ©ter une fois de plus que l’intervention d’une action dans la formation d’une notion n’implique en rien que celle-ci dĂ©rive de l’« expĂ©rience intĂ©rieure », car, autre chose est d’agir sur le rĂ©el en assimilant les choses aux schĂšmes de cette action, et autre chose est d’introspecter correctement l’action elle-mĂȘme jusqu’à pouvoir saisir de façon immĂ©diate le mĂ©canisme de sa causalitĂ© effective. Dans le premier de ces deux cas, il peut y avoir assimilation des objets au schĂšme d’une action sans que celui-ci donne lieu Ă  une prise de conscience adĂ©quate : du point de vue de la conscience il jouera alors le rĂŽle d’une structure pour ainsi dire a priori, mĂȘme si les actions antĂ©rieures dont il rĂ©sulte ont consistĂ© en interactions entre le sujet et les objets. Or, pour Maine de Biran, la notion de cause proviendrait d’une introspection adĂ©quate du rĂŽle de la volontĂ© dans l’action, tandis que l’examen des donnĂ©es psychogĂ©nĂ©tiques paraĂźt aboutir Ă  la conclusion inverse : si l’action est bien Ă  la source de la causalitĂ©, c’est seulement en tant qu’elle impose ses schĂšmes aux objets ; c’est de cette relation entre l’objet et le schĂ©matisme en partie inconscient de l’action que procĂšde la prise de conscience du sujet, et celle-ci ne consiste pas en une lecture directe du mĂ©canisme intime des actes.

En effet, loin de dĂ©couvrir dans les premiĂšres actions intentionnelles le rĂŽle de sa volontĂ© et l’existence de son moi, le bĂ©bĂ© ne parvient que tard (vers la fin de la premiĂšre annĂ©e) Ă  dissocier ce moi du monde extĂ©rieur, et sa prise de conscience procĂšde de la pĂ©riphĂ©rie au centre et non pas le contraire. Aussi les premiĂšres expĂ©riences sensori-motrices de la causalitĂ© n’ont-elles rien de pures expĂ©riences intĂ©rieures : un rapport extĂ©rieur, de caractĂšre phĂ©nomĂ©niste, est toujours englobĂ© au dĂ©but dans le schĂšme causal, aussi bien qu’une action propre. Dans l’exemple citĂ© Ă  l’instant de la ficelle qui actionne les mouvements du toit d’un berceau, il y a le rapport phĂ©nomĂ©niste reliant les dĂ©placements de la ficelle Ă  ceux de la toiture, et ce rapport, perçu en fonction de l’acte lui-mĂȘme de tirer la ficelle, intervient comme lui dans la construction du lien causal initial. La prise de conscience ne part donc pas du centre, c’est-Ă -dire du courant d’innervation reliant le cerveau Ă  la main, mais bien du rĂ©sultat global de l’action. Ce n’est que dans la suite que la conscience parviendra simultanĂ©ment Ă  remonter de ces rĂ©sultats aux intentions et Ă  descendre d’un antĂ©cĂ©dent externe Ă  son consĂ©quent Ă©galement extĂ©rieur.

Au total, le point de dĂ©part psychologique de la causalitĂ© n’est Ă  rechercher ni dans les rapports purement phĂ©nomĂ©nistes fournis par l’expĂ©rience extĂ©rieure, ni dans les donnĂ©es introspectives de l’expĂ©rience interne mais bien dans une assimilation des donnĂ©es de l’expĂ©rience aux schĂšmes de l’action propre. En d’autres termes, Hume et Maine de Biran ont vu chacun un aspect de la rĂ©alitĂ©, mais ils se corrigent l’un par l’autre : cela revient Ă  dire que la causalitĂ© ne saurait rĂ©sulter d’aucune « expĂ©rience » proprement dite, mais bien, et dĂšs le principe, d’une organisation de l’expĂ©rience en fonction du schĂ©matisme de l’action.

Mais en quoi consiste ce schĂ©matisme assimilateur ? Est-il voisin de celui qui engendre les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, et en particulier spatiales, tout en en diffĂ©rant par l’intervention de donnĂ©es empruntĂ©es au rĂ©el, ou est-il d’une autre nature ? Et, qu’il en soit voisin ou non, dĂ©bute-t-il seulement sur le plan de l’intelligence, ou donne-t-il lieu, comme les intuitions spatiales, et comme les intuitions prĂ©logiques et prĂ©numĂ©riques elles-mĂȘmes, Ă  une « perception de la causalité » prĂ©cĂ©dant la reprĂ©sentation comme telle, ainsi que l’intelligence pratique (ou sensori-motrice), de la causalité ?

III. En de trĂšs intĂ©ressantes expĂ©riences 3, A. Michotte a rĂ©cemment rĂ©ussi Ă  dĂ©montrer l’existence d’une perception de la causalitĂ©, comparable par ses lois de structuration d’ensemble Ă  la perception des formes spatiales, et qu’il a voulu interprĂ©ter selon le modĂšle des explications dites « gestaltistes ». Il a prĂ©sentĂ© Ă  ses sujets diverses figures, telles qu’une forme rectangulaire A animĂ©e d’un mouvement de translation, et se dirigeant vers un objet de forme analogue B : celui-ci, lors de l’impact, entre en mouvement Ă  son tour. Or, il s’est trouvĂ© qu’en certains cas les sujets « perçoivent » le mouvement de A comme provoquant causalement (par choc, entraĂźnement, etc.) le dĂ©placement de B, tandis qu’en d’autres cas, les deux mouvements sont perçus comme indĂ©pendants et se succĂ©dant simplement. Il ne s’agit nullement, selon Michotte, d’un jugement portĂ© sur des perceptions, mais, au sens le plus strict, d’une perception du lien causal lui-mĂȘme, en tant que propulsion. Et le grand intĂ©rĂȘt de ces faits est de tĂ©moigner d’une diffĂ©renciation prĂ©cise Ă  cet Ă©gard : il suffit de modifier tant soit peu les grandeurs en jeu (distances, dimensions, durĂ©es et vitesses) pour transformer la perception elle-mĂȘme et donner lieu Ă  des impressions bien distinctes, chacune relativement constante.

PrĂ©cisons d’abord que les faits comme tels semblent incontestables. Nous les avons reproduits dans notre laboratoire (avec Lambercier) et avons retrouvĂ© les mĂȘmes rĂ©actions perceptives que Michotte ; nous les Ă©tudions actuellement chez l’enfant. AssurĂ©ment, la question prĂ©alable consisterait Ă  dĂ©terminer jusqu’à quel point de telles rĂ©actions sont constantes Ă  tous les Ăąges (y compris les premiers mois de l’existence) et dans quelle mesure elles dĂ©pendent de structures hĂ©rĂ©ditaires (maturation, etc.), ce qui, selon le cas, renverrait les problĂšmes de genĂšse Ă  la biologie elle-mĂȘme. Mais, Ă  dĂ©faut de solution sur ces points fondamentaux, il est dĂ©jĂ  possible de dĂ©gager les principaux enseignements Ă©pistĂ©mologiques des donnĂ©es actuellement connues.

En premier lieu, les faits dĂ©couverts par Michotte prĂ©sentent l’intĂ©rĂȘt de constituer, en tant que « prĂ©figuration » de la causalitĂ© notionnelle dans la causalitĂ© perceptive, un nouveau cas de ce phĂ©nomĂšne si gĂ©nĂ©ral qu’est la rĂ©pĂ©tition des mĂȘmes constructions gĂ©nĂ©tiques d’un niveau Ă  l’autre de la hiĂ©rarchie des conduites, avec dĂ©calage dans le temps et Ă©largissement de la construction sur chaque nouveau palier. L’organisation d’abord perceptive puis notionnelle, de la causalitĂ© est comparable Ă  cet Ă©gard, Ă  ce que nous avons dĂ©jĂ  vu de la structuration, par paliers successifs, de l’espace (chap. II) ou du temps (chap. IV § 2), etc.

Deux stades, ou types successifs, sont en effet Ă  distinguer dans la causalitĂ© perceptive : la perception tactilo-kinesthĂ©sique liĂ©e aux mouvements propres des membres ou de la tĂȘte, et susceptible de s’exercer dĂšs la vie fƓtale, et la perception visuelle ultĂ©rieure, pouvant porter sur les contacts entre mobiles indĂ©pendants du corps propre aussi bien que sur les actions de ce dernier. Or, ces deux paliers de la causalitĂ© perceptive correspondent de façon frappante Ă  ce que seront, sur le plan de la causalitĂ© notionnelle, la causalitĂ© par assimilation Ă  l’action propre et la causalitĂ© par composition proprement dite, c’est-Ă -dire par assimilation Ă  une coordination d’actions ou d’opĂ©rations.

Effectivement, dans le cas de la perception visuelle de la causalitĂ© (entraĂźnement d’un objet par un autre, propulsion, dĂ©clenchement, etc.), le phĂ©nomĂšne gĂ©nĂ©ral de l’« ampliation » perceptive du mouvement 4 se prĂ©sente, comme Michotte y insiste lui-mĂȘme, avec tous les caractĂšres d’une composition mĂ©canique (c’est-Ă -dire non pas seulement cinĂ©matique, mais bien dynamique, par le fait des accĂ©lĂ©rations positives et nĂ©gatives). Dans le cas de l’effet d’« entraĂźnement », nous avons mĂȘme dĂ©jĂ  la perception d’un mouvement inertial : l’objet B est vu immobile par rapport Ă  l’objet A qui l’entraĂźne, tout en changeant de position par rapport au systĂšme de rĂ©fĂ©rence extĂ©rieur (il y a alors ce que Michotte appelle un « dĂ©doublement phĂ©nomĂ©nal », indĂ©pendamment de la question de savoir Ă  quel niveau mental apparaĂźt un tel dĂ©doublement). L’impression de « productivité » (comme dit Michotte), propre Ă  la causalitĂ© perceptive, est donc due Ă  la composition comme telle des mouvements perçus (ou des changements de position et de forme) et non pas Ă  l’un d’entre eux par opposition aux autres. Autrement dit, la causalitĂ© en tant que production d’un effet nouveau ne tient pas Ă  une qualitĂ© particuliĂšre perçue dans les objets A ou B (dimensions, masse, etc.), mais Ă  la dĂ©composition et Ă  la recomposition des mouvements c’est-Ă -dire Ă  ce que Michotte appelle l’« ampliation » : la cause perceptive du changement de B n’est donc pas l’objet A, ni mĂȘme le seul mouvement (ou le changement de forme) de A, mais bien la composition d’ensemble des rapports spatiaux (dimensions et intervalles), temporels (successions et durĂ©es) et cinĂ©matiques (vitesses et accĂ©lĂ©rations) qui dĂ©terminent l’impression de communication du mouvement. Il s’ensuit que l’impression perceptive de causalitĂ© tient Ă  une rĂ©sultante globale, dĂ©terminĂ©e de façon prĂ©cise par les rapports en jeu, mais demeurant globale en tant qu’elle Ă©mane, non pas d’un rapport particulier parmi les autres, mais bien de la composition d’ensemble de tous les rapports donnĂ©s.

Comparons, p. ex., la perception d’un carrĂ© (immobile) Ă  celle d’un effet de propulsion. Dans le premier cas, on perçoit la figure comme une rĂ©union 5 de tous les Ă©lĂ©ments et de leurs rapports (Ă©galitĂ© des cĂŽtĂ©s et des angles, fermeture, etc.) : on voit donc chaque Ă©lĂ©ment comme une partie (ou une relation constitutive partielle) du carrĂ©. Dans le cas de la propulsion, par contre, on voit des longueurs, des successions temporelles, des vitesses, des modifications de vitesses (accĂ©lĂ©ration), etc., mais la causalitĂ© n’est nullement perçue comme une simple rĂ©union, simultanĂ©e ou successive, de ces Ă©lĂ©ments ou rapports, sans quoi on ne percevrait qu’un systĂšme exclusivement cinĂ©matique. La causalitĂ© est au contraire perçue Ă  titre de rĂ©sultante de la composition en jeu : on voit un mobile gagner en mouvement ce que perd le moteur ; ou bien (entraĂźnement) on voit le mobile se mettre en mouvement Ă  la mĂȘme vitesse que l’objet moteur aprĂšs que celui-ci l’ait rejoint (d’oĂč l’impression d’inertie). En tous les cas oĂč l’on perçoit une causalitĂ©, il s’effectue ainsi comme un jeu de compensations entre les mouvements (ou changements de forme) du moteur et les mouvements (ou changements de position ou de forme) du mobile, c’est-Ă -dire comme l’équivalent perceptif d’une sorte de calcul des vitesses. À dĂ©faut de quoi, il y a simplement perception de successions cinĂ©matiques. En d’autres termes, loin d’ĂȘtre perçue comme une rĂ©union d’élĂ©ments ou de rapports (ou a fortiori comme un jeu de transformations dont elle constitue phĂ©nomĂ©nalement la rĂ©sultante globale 6, c’est prĂ©cisĂ©ment en tant que pareille composition totale que la causalitĂ© perceptive ajoute aux rapports gĂ©omĂ©triques et cinĂ©matiques perçus une impression de productivité ; celle-ci serait inexplicable si elle ne rĂ©sultait pas de la composition comme telle, et effectivement aucun des rapports en jeu (intervalle, succession, mouvement, etc.) n’est perçu comme une « partie » de cette productivitĂ© (Ă  la maniĂšre d’un cĂŽtĂ© du carrĂ©, ou de l’égalitĂ© de ses angles, etc.) : il ne constitue que l’une des conditions de la transformation perçue.

Bref, cette « productivité » causale, quoique lue perceptivement dans la succession des changements de forme et de position, suppose les compositions d’un sujet psychologiquement et physiologiquement actif, c’est-Ă -dire implique une activitĂ© perceptive d’un degrĂ© supĂ©rieur Ă  la perception d’un point ou d’une ligne. De mĂȘme que la causalitĂ© rationnelle rĂ©sulte d’une composition opĂ©ratoire due Ă  l’activitĂ© du sujet et attribuĂ©e aux objets comme tels, de mĂȘme la causalitĂ© perceptive Ă©mane donc dĂ©jĂ  d’une activitĂ© du sujet (puisque surgissant Ă  l’occasion de certains rapports cinĂ©matiques, mais ne correspondant pas, nĂ©cessairement Ă  une causalitĂ© physiquement rĂ©elle), tout en Ă©tant perçue dans l’objet.

Il va de soi, par consĂ©quent, que la notion de causalitĂ© ne saurait ĂȘtre extraite par abstraction des objets ou des Ă©vĂ©nements perçus eux-mĂȘmes. Il se pourrait, tout d’abord, que les compositions opĂ©ratoires qui constitueront la causalitĂ© rationnelle ne tirent pas directement leurs Ă©lĂ©ments de la causalitĂ© perceptive (pas plus que les formes logico-mathĂ©matiques et physiques de conservation ne s’appuient directement sur les « constances » perceptives de la grandeur, etc.). Mais, pour autant que la causalitĂ© opĂ©ratoire puise indirectement ses composantes dans la causalitĂ© perceptive, il s’agira alors d’une abstraction portant, non pas sur le spectacle des objets comme tels, dans lesquels la composition perceptive introduit l’impression spĂ©cifique de productivitĂ©, mais sur cette composition perceptive elle-mĂȘme, c’est-Ă -dire sur l’activitĂ© perceptive du sujet qui relie en un tout causal perceptible l’ensemble des rapports donnĂ©s (selon une structuration quasi immĂ©diate et indĂ©pendante de la prĂ©sence rĂ©elle d’une causalitĂ© physique dans les objets prĂ©sentĂ©s).

Dans le cas de la causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique, il en va d’ailleurs dĂ©jĂ  ainsi : la notion de la causalitĂ© par assimilation de l’effet Ă  l’action propre n’est pas tirĂ©e de la perception tactilo-kinesthĂ©sique en tant que perception des seuls mouvements du corps ou des rĂ©sistances extĂ©rieures, mais en tant que composition de tous les rapports en jeu, lesquels dĂ©pendent en l’espĂšce prĂ©cisĂ©ment de l’action envisagĂ©e dans son organisation mĂȘme 7.

Dans les deux cas, il n’y a donc pas empirisme causal, au sens de Hume ou de Maine de Biran, mais, ou bien apriorisme 8, ou bien rapport indissociable entre le sujet et l’objet : la raison en est, en un mot, que la perception de la causalitĂ© rĂ©sulte, comme la causalitĂ© opĂ©ratoire elle-mĂȘme, de la composition comme telle des rapports en jeu, et non pas de l’un quelconque des rapports composĂ©s.

IV. Une action isolĂ©e, source d’un rapport causal dĂ©fini (p. ex. pousser un objet) est comparable Ă  une action isolĂ©e source d’un futur rapport opĂ©ratoire de nature logico-mathĂ©matique (p. ex. rĂ©unir deux objets en un seul tout), mais la diffĂ©rence entre elles rĂ©side en ceci que, dĂšs le dĂ©part, la premiĂšre de ces deux sortes d’actions englobe des Ă©lĂ©ments empruntĂ©s Ă  l’objet lui-mĂȘme (sa rĂ©sistance ou masse, etc.), tandis que la seconde n’emprunte rien aux objets et se borne Ă  leur imprimer une structure ou disposition Ă©manant de l’action elle-mĂȘme (leur rĂ©sistance, etc., n’entrant pas en considĂ©ration dans leur rĂ©union). Quant aux actions coordonnĂ©es entre elles (p. ex. se servir d’un objet comme intermĂ©diaire pour en pousser un autre), elles sont comparables aux coordinations qui sont Ă  la source des compositions opĂ©ratoires de caractĂšre logico-arithmĂ©tique (p. ex. se servir d’un moyen terme comme instrument de comparaison), mais la sĂ©quence causale constituĂ©e par les premiĂšres de ces coordinations fait Ă  nouveau intervenir, en plus de la coordination des actions elles-mĂȘmes, une modification des objets comme tels (interactions mĂ©caniques, etc.), tandis que les secondes de ces coordinations (sĂ©riations, emboitements, etc.) se bornent Ă  relier les actions du sujet. DĂšs le point de dĂ©part de la causalitĂ©, on constate ainsi qu’elle prend source, comme les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, dans l’activitĂ© du sujet et que la connexion causale s’appuiera donc tĂŽt ou tard sur des coordinations entre actions, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment sur des liaisons de mĂȘme nature que les liaisons logico-mathĂ©matiques (d’oĂč la parentĂ© ultĂ©rieure de la causalitĂ© et de la dĂ©duction) ; mais tandis que, dans le cas des liaisons ou des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, cette activitĂ© du sujet se borne Ă  grouper les objets sans les modifier autrement que par enrichissement ou apport de relations nouvelles, dans le cas des liaisons causales, elle modifie les objets et englobe ces modifications dans les compositions mĂȘmes. Mais alors ces modifications tout en fournissant la connaissance des qualitĂ©s physiques de l’objet (poids, rĂ©sistance, etc.) ne peuvent ĂȘtre conçues que par analogie avec les actions ou les opĂ©rations du sujet, puisque c’est seulement Ă  l’occasion de l’exercice ou de la composition de celles-ci que de telles modifications de l’objet sont dĂ©couvertes : c’est ainsi que naĂźt la causalitĂ©, par une extension de l’action ou de l’opĂ©ration Ă  l’objet lui-mĂȘme, dont les modifications seront assimilĂ©es, dans la mesure du possible, Ă  des opĂ©rations proprement dites. Plus briĂšvement dit, les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques consistent en actions exercĂ©es par le sujet sur les objets, tandis que la causalitĂ© ajoute Ă  ces actions (qu’elle comprend Ă©galement), des actions analogues prĂȘtĂ©es Ă  l’objet comme tel : dans la causalitĂ©, ce sont donc les transformations de l’objet qui deviennent des opĂ©rations, en tant qu’elles sont englobĂ©es dans la composition des opĂ©rations mĂȘmes du sujet.

L’évolution de la causalitĂ© suivra donc exactement les Ă©tapes du dĂ©veloppement opĂ©ratoire, dans la mesure oĂč ce progrĂšs aboutira Ă  structurer les interactions entre le sujet et les objets ainsi qu’entre les objets eux-mĂȘmes et non pas seulement les coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action. Or, le dĂ©veloppement des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques consiste d’abord en une coordination des actions sensori-motrices, puis en une reconstruction intuitive de ces mĂȘmes actions, avec les dĂ©fauts de composition et de rĂ©versibilitĂ© qui caractĂ©risent toute intuition, et enfin en une composition rĂ©versible d’opĂ©rations concrĂštes, puis formelles. Le dĂ©veloppement de la causalitĂ© consiste rĂ©ciproquement en une assimilation d’abord Ă©gocentrique des modifications du rĂ©el aux actions du sujet, puis en une assimilation dĂ©centrĂ©e Ă  ses opĂ©rations proprement dites. Mais, par le fait que la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure intervient diffĂ©remment dans le lien causal et dans les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, l’accommodation aux objets concomitante Ă  cette assimilation se traduit, non pas simplement, comme dans le cas de ces opĂ©rations, par une soumission initiale aux donnĂ©es perceptives actuelles puis par un affranchissement Ă  leur Ă©gard et par une correspondance avec toutes les situations perceptives possibles, mais d’abord par un phĂ©nomĂ©nisme systĂ©matique qui dĂ©croĂźt ensuite, puis par une accommodation aux aspects de plus en plus profonds de la rĂ©alitĂ© (profond signifiant s’éloignant toujours davantage de l’action immĂ©diate).

En d’autres termes, aux niveaux infĂ©rieurs du dĂ©veloppement individuel de la causalitĂ©, les petits (jusque vers 7 ans), sont Ă  la fois plus prĂšs et plus loin des choses que nous, plus prĂšs parce que s’en tenant Ă  l’apparence phĂ©nomĂ©niste, mais plus loin parce que doublant ces rapports empiriques par des adhĂ©rences subjectives tenant Ă  leur assimilation Ă  l’action propre. C’est ainsi que les enfants croient jusque vers 6-7 ans que la lune les suit (voir chap. IV § 7) parce que l’apparence phĂ©nomĂ©niste suggĂšre, en effet, cette croyance, mais ils ne peuvent s’empĂȘcher d’interprĂ©ter ces mouvements apparents de la lune, soit en s’attribuant le pouvoir de la faire avancer, soit en admettant qu’elle dĂ©sire elle-mĂȘme les suivre. Au contraire, Ă  partir du niveau des opĂ©rations concrĂštes, la causalitĂ© se dĂ©tache Ă  la fois du phĂ©nomĂ©nisme et de l’égocentrisme pour s’engager dans la direction de la dĂ©duction appliquĂ©e au rĂ©el. Toute l’évolution de la causalitĂ©, au cours du dĂ©veloppement individuel, est donc commandĂ©e par ces deux processus, d’une part de dĂ©subjectivation, et, d’autre part, de remplacement de l’apparence empirique par la dĂ©couverte de modifications plus profondes, non perceptibles mais dĂ©duites opĂ©ratoirement.

De cette origine simultanĂ©ment subjective, par assimilation Ă©gocentrique Ă  l’action propre, et phĂ©nomĂ©niste de la causalitĂ©, et de ce double processus d’affranchissement Ă  l’égard du moi et Ă  l’égard de l’apparence des choses, rĂ©sulte une Ă©volution marquĂ©e par la succession de quatre pĂ©riodes principales, sans revenir sur la pĂ©riode sensori-motrice dont il a Ă©tĂ© question au dĂ©but de ce § .

Lorsque procĂ©dant de l’action pure Ă  la reprĂ©sentation imagĂ©e et verbale, les petits de 2 Ă  4-5 ans commencent Ă  imaginer les causes et non plus seulement Ă  les engendrer par le mouvement, on retrouve (en vertu d’un dĂ©calage gĂ©nĂ©ral de l’acte Ă  la pensĂ©e) des formes de causalitĂ© Ă  la fois Ă©gocentriques et phĂ©nomĂ©nistes au maximum, comme dans l’exemple sensori-moteur citĂ© plus haut du cordon pendant du toit d’un berceau et devenant un intermĂ©diaire pour agir sur n’importe quoi. C’est ainsi qu’un enfant de 5 ans 9, dĂ©couvrant qu’en agitant la main Ă  la maniĂšre d’un Ă©ventail on produit un lĂ©ger courant d’air, s’est servi de la notion baptisĂ©e par lui-mĂȘme l’« amain » pour expliquer divers phĂ©nomĂšnes qui le frappaient : p. ex. pivotant sur lui-mĂȘme jusqu’à se donner le vertige, il attribuait le fait que tout tournait autour de lui Ă  un Ă©branlement rĂ©el des objets, provoquĂ© par l’« amain » dĂ» Ă  son propre mouvement giratoire ; par contre les grandes personnes ne voyaient rien tourner du fait que, Ă©tant plus Ă©levĂ©es, elles se trouvaient situĂ©es dans l’« amain bleu » immobile (c’est-Ă -dire dans l’air du ciel), par opposition Ă  l’« amain blanc » (= transparent) sujet au tourbillon. On voit combien ce concept de l’« amain » illustre Ă  la fois l’assimilation Ă©gocentrique des phĂ©nomĂšnes Ă  l’action propre, et le phĂ©nomĂ©nisme des apparences extĂ©rieures. Or, on trouve au mĂȘme niveau bien d’autres exemples de cette mĂȘme causalitĂ© liĂ©e Ă  l’action propre : les ombres et la nuit, le mouvement des astres, etc. sont rattachĂ©s ainsi comme celui de l’air Ă  l’activitĂ© Ă©gocentrique.

Durant une seconde pĂ©riode (4-5 Ă  7-8 ans en moyenne) cette prĂ©causalitĂ© se systĂ©matise par dĂ©lĂ©gation aux objets eux-mĂȘmes. L’accroissement du nombre des « pourquoi » ou des questions de caractĂšre Ă  la fois finaliste et proprement causal, l’animisme et un artificialisme mĂȘlĂ©s Ă  une notion Ă©gocentrique de la force (chap. IV § 5), etc. manifestent ainsi une causalitĂ© toujours liĂ©e Ă  l’action mais attribuĂ©e aux choses elles-mĂȘmes. Il n’y a donc encore Ă  ce niveau ni notions de conservation nĂ©cessaire (chap. V § 2), ni hasard (chap. VI § 1), ni composition des mouvements, des vitesses et du temps (chap. IV § 2-4).

Au niveau des opĂ©rations concrĂštes logico-arithmĂ©tiques et spatiales, le phĂ©nomĂ©nisme et l’égocentrisme commencent par contre Ă  diminuer au profit d’une causalitĂ© ne procĂ©dant plus de l’action simple, mais de compositions de nature opĂ©ratoire : tels les premiers schĂšmes atomistiques dĂ©coulant de la conservation naissante des quantitĂ©s physiques (voir chap. V § 2 et 4) et les compositions cinĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires. Par contre, les tendances animistes et artificialistes subsistent Ă  l’état rĂ©siduel dans un dynamisme assez gĂ©nĂ©ral, que l’on observe notamment dans l’explication enfantine du mouvement des projectiles (chap. IV § 5).

Enfin, au niveau des opĂ©rations formelles (vers 11-12 ans), la construction des derniers schĂšmes Ă©lĂ©mentaires de conservation et d’atomisme, le dĂ©but de la composition des mouvements relatifs, avec leurs vitesses, la comprĂ©hension combinatoire du hasard, etc., marque l’achĂšvement des formes communes de la causalitĂ©.

ProcĂ©dant de formes initiales Ă  la fois Ă©gocentriques et phĂ©nomĂ©nistes issues de l’action simple la causalitĂ© aboutit ainsi Ă  une dĂ©duction vĂ©ritable nĂ©e de la coordination des actions et susceptible de dissoudre les apparences pour leur substituer un ensemble de compositions intelligibles oscillant entre l’opĂ©ratoire proprement dit et la combinaison probable. Une telle Ă©volution des structures causales ne saurait donc s’expliquer ni par l’expĂ©rience externe ni par l’expĂ©rience interne Ă  elles seules : elle tĂ©moigne au contraire de coordinations opĂ©ratoires croissantes, issues de l’activitĂ© propre, et dĂ©centrant cette derniĂšre au profit de la composition elle-mĂȘme. Mais cette composition, au lieu de s’en tenir aux seules opĂ©rations du sujet, englobe un Ă©lĂ©ment rĂ©el tirĂ© des objets par le moyen de l’expĂ©rience, et remplace ainsi la pure succession logique des implications par une succession temporelle. Seulement la rĂ©alitĂ© qu’atteint la causalitĂ© par opposition aux opĂ©rations pures est une rĂ©alitĂ© vicariante : partant de l’apparence sensible, elle s’en Ă©loigne ensuite toujours davantage pour se rĂ©fugier sous les donnĂ©es immĂ©diates, et ne plus laisser prise qu’à la dĂ©duction, vĂ©rifiĂ©e et non plus asservie par l’expĂ©rience.

§ 2. Les Ă©tapes de la causalitĂ© dans l’histoire de la pensĂ©e scientifique et le problĂšme de l’explication causale

L’évolution de la causalitĂ© au cours de l’histoire est analogue, en ses formes initiales, Ă  ce que nous venons de voir de son dĂ©veloppement individuel. Mais, s’élevant ensuite Ă  des niveaux beaucoup plus Ă©levĂ©s, cette Ă©volution soulĂšve, Ă  la fois par son dĂ©roulement propre et par la comparaison des structures les plus Ă©voluĂ©es avec celles que la psychogenĂšse rĂ©vĂšle les plus Ă©lĂ©mentaires, le problĂšme central de la causalité : si celle-ci est, Ă  toutes les Ă©tapes, une assimilation du rĂ©el aux actions puis aux compositions opĂ©ratoires du sujet, quels sont les Ă©lĂ©ments de la rĂ©alitĂ© que la dĂ©duction causale parvient Ă  s’intĂ©grer, ou, pour mieux dire, Ă  quelle rĂ©alitĂ© aboutit cette rĂ©duction de l’univers physique aux opĂ©rations constructives du sujet ?

De la pensĂ©e prĂ©scientifique ou « primitive » Ă  cette identification, conçue par Descartes, entre la cause physique et la « raison » dĂ©ductive (causa seu ratio), on peut distinguer dans le foisonnement des types historiques d’explication causale, antĂ©rieurs Ă  la constitution de la physique moderne, un certain nombre de modĂšles tels que la causalitĂ© magico-phĂ©nomĂ©niste, la causalitĂ© animiste et artificialiste, le dynamisme aristotĂ©licien et enfin le mĂ©canisme spatio-temporel. Or, leur succession, malgrĂ© toutes les sinuositĂ©s et les rĂ©gressions momentanĂ©es, permet de retrouver un processus d’élaboration de la causalitĂ© analogue Ă  celui que met dĂ©jĂ  en Ă©vidence la formation psychogĂ©nĂ©tique de l’idĂ©e de cause : d’abord une assimilation Ă©gocentrique du rĂ©el Ă  l’action simple, avec accommodation demeurant phĂ©nomĂ©niste, puis une assimilation aux actions composĂ©es, ou coordinations opĂ©ratoires, avec dĂ©lĂ©gation de l’opĂ©ration Ă  des transformations du rĂ©el toujours plus Ă©loignĂ©es de l’apparence immĂ©diate.

Il est frappant, en effet, de constater combien toutes les formes prĂ©scientifiques de causalitĂ© consistent en assimilations directes du rĂ©el aux actions humaines, exĂ©cutĂ©es individuellement ou surtout en commun. C’est ainsi que la magie, dont tout semble indiquer qu’elle constitue la premiĂšre forme de causalitĂ© reprĂ©sentative (par opposition Ă  la causalitĂ© en partie sensori-motrice demeurant immanente aux techniques Ă©lĂ©mentaires), n’est pas autre chose que le dĂ©ploiement des croyances en l’efficace des actes, c’est-Ă -dire des gestes et mĂȘme des paroles. Dans la magie imitative, en particulier, il s’établit une participation directe entre les nuages ou la pluie, p. ex., et la fumĂ©e du feu allumĂ© par le sorcier ou l’eau qu’il verse Ă  terre : la mise en connexion causale, impliquĂ©e dans l’action directe sur l’objet et dans la technique, est ainsi prolongĂ©e, indĂ©pendamment des contacts et des distances, en une action gĂ©nĂ©ralisĂ©e qui est la premiĂšre des causes et rejoint, aux yeux du magicien, la causalitĂ© naturelle. Or, cette causalitĂ© initiale est Ă  la fois Ă©gocentrique au maximum et phĂ©nomĂ©niste au maximum Ă©galement, en ce qu’elle soumet, d’une part, les choses Ă  l’action propre et imite, d’autre part, le phĂ©nomĂšne lui-mĂȘme en ces liaisons les plus apparentes. Ces deux pĂŽles de la causalitĂ© initiale se retrouvent en toutes les formes « primitives » de la causalitĂ©, Ă  des dosages divers. De la causalitĂ© dite mystique qui attribue les Ă©vĂ©nements Ă  l’intervention de puissances occultes, aux liaisons phĂ©nomĂ©nistes telles que de rattacher le dĂ©clenchement d’une Ă©pidĂ©mie au portrait de la reine Victoria ou une pĂȘche exceptionnelle aux ombres chinoises faites la veille par un voyageur, les formes Ă©lĂ©mentaires de causalitĂ© oscillent ainsi entre l’acte humain et la succession empirique, mais avec toujours un mĂ©lange des deux. Il est vrai que, dans sa profonde critique de l’ouvrage de L. LĂ©vy-Bruhl consacrĂ© Ă  la causalitĂ© mystique 10. Meyerson insiste sur l’élĂ©ment de conservation qui intervient dĂ©jĂ  dans le ritualisme des primitifs. Mais cette attitude de conservation naissante ne saurait ĂȘtre que dĂ©rivĂ©e, par rapport Ă  la formation mĂȘme de leurs vieilles coutumes, et celles-ci n’en demeurent pas moins, en leur source, Ă  la fois sociomorphiques, c’est-Ă -dire intellectuellement Ă©gocentriques, et phĂ©nomĂ©nistes.

Dans les formes supĂ©rieures de causalitĂ© prĂ©scientifique, cette assimilation de la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle Ă  l’action prend une forme Ă  la fois plus gĂ©nĂ©rale et plus dĂ©centrĂ©e, en ce sens que les choses elles-mĂȘmes deviennent sources systĂ©matiques d’actions sur le modĂšle de celles des humains, mais aussi des ĂȘtres vivants quels qu’ils soient. C’est ainsi que l’« Ordre du monde » des anciens Chinois 11, comme leur hiĂ©rarchie des « Pouvoirs », fournissent un exemple de ce transfert de l’action Ă  la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme.

La causalitĂ© ou plutĂŽt les multiples formes de connexion causale utilisĂ©es par les prĂ©socratiques fournissent par contre un exemple particuliĂšrement suggestif du passage de la causalitĂ©-action Ă  la causalitĂ© par composition opĂ©ratoire concrĂšte. La rĂ©duction de l’univers Ă  une substance unique, susceptible de conservation et se transformant, grĂące Ă  un jeu de compressions et de dĂ©compressions, jusqu’à revĂȘtir les diverses formes sensibles de la multiplicitĂ© des corps, c’est lĂ  de toute Ă©vidence un progrĂšs considĂ©rable dans le sens de la causalitĂ© opĂ©ratoire ; la chose est d’autant plus claire que ces nouveaux schĂšmes d’explication, fondĂ©s sur les compositions qualitatives analysĂ©es au chap. V ont abouti Ă  un atomisme systĂ©matique. Il n’en reste pas moins que, si les processus de partition, de rarĂ©faction et de condensation, etc. sont dorĂ©navant conçus sur le modĂšle, non plus d’actions simples prĂȘtĂ©es aux objets, mais bien d’actions composĂ©es ou d’opĂ©rations rĂ©elles, la substance unique des MilĂ©siens, source de ce dĂ©but de coordination rationnelle, est elle-mĂȘme en partie considĂ©rĂ©e comme un ĂȘtre actif en un sens encore biomorphique : sans parler de l’« hylozoĂŻsme » de ces premiers physiciens, qui pourrait avoir Ă©tĂ© une simple philosophie superposĂ©e Ă  leurs notions causales effectives, le terme mĂȘme de φυσÎčς dont ils se sont servis pour dĂ©signer la « substance primordiale » conserve un sens de croissance vitale 12 (p. ex. dans l’expression φυσÎčς ΎΔΜΎρω = la croissance des arbres) ou d’activitĂ© crĂ©atrice. La φυσÎčς prĂ©socratique est ainsi comme le terme de passage entre l’action vivante attribuĂ©e Ă  l’objet et la composition opĂ©ratoire rendant compte de ses transformations.

Or, tandis que le platonisme entrevoyait la possibilitĂ© d’une causalitĂ© physique par coordination opĂ©ratoire, fondĂ©e sur une dĂ©duction rĂ©gressive qui eĂ»t appliquĂ© les schĂšmes mathĂ©matiques aux phĂ©nomĂšnes, Aristote cĂšde Ă  un esprit de rĂ©action par rapport aux prĂ©socratiques eux-mĂȘmes et, revenant au sens commun, retourne en rĂ©alitĂ© Ă  une causalitĂ© par assimilation aux actions simples elles-mĂȘmes. L. Brunschvicg a excellemment montrĂ© comment, lorsqu’il invoque la quadruple nĂ©cessitĂ© de causes Ă  la fois efficientes et finales, formelles et matĂ©rielles, Aristote parle tour Ă  tour le langage du biologiste, et du sculpteur, c’est-Ă -dire d’un animisme et d’un artificialisme rĂ©unis : ce qui revient Ă  dire qu’il rĂ©duit Ă  nouveau les causes Ă  des actions immĂ©diates et non composĂ©es, par opposition aux coordinations opĂ©ratoires.

MalgrĂ© ArchimĂšde, les dĂ©buts de l’astronomie mathĂ©matique et le retour au platonisme effectuĂ© lors de la Renaissance, il faut attendre en fait jusqu’à GalilĂ©e, Pascal et Descartes pour que la causalitĂ© se libĂšre enfin de l’action directe, Ă  la fois Ă©gocentrique et phĂ©nomĂ©niste, et atteigne dĂ©finitivement le niveau de la composition opĂ©ratoire, c’est-Ă -dire des coordinations mĂȘmes de l’action, mais appliquĂ©es Ă  la succession temporelle et non pas simplement formalisĂ©es en opĂ©rations logico-mathĂ©matiques. À cet Ă©gard Descartes, mathĂ©maticien plus que physicien, va non seulement droit au but, mais encore le dĂ©passe Ă  certains Ă©gards jusqu’à assimiler sans plus, par une simplification Ă  la fois outranciĂšre et admirable d’audace, le rĂ©el entier aux compositions gĂ©omĂ©triques les plus Ă©lĂ©mentaires. L’explication causale ne se distingue alors presque plus de l’implication logique, ou la cause de la raison dĂ©ductive : causa seu ratio. Au seuil de la science moderne, le lien causal apparaĂźt comme idĂ©alement rĂ©ductible Ă  une Ă©quation, c’est-Ă -dire Ă  une composition d’opĂ©rations dĂ©pouillĂ©es de tous les Ă©lĂ©ments Ă©gocentriques adhĂ©rant aux actions dont procĂšdent ces opĂ©rations ; mais cette Ă©quation, au lieu de symboliser simplement les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques qu’il est possible d’appliquer au rĂ©el, acquiert un sens causal dans la mesure oĂč elle exprime en outre une part du rĂ©el lui-mĂȘme : si l’effet est Ă©galĂ© Ă  la cause, celle-ci n’en demeure pas moins antĂ©rieure dans le temps et tous deux sont censĂ©s se produire au sein des choses comme telles. Quant Ă  cette Ă©galisation, elle est le signe de la construction opĂ©ratoire de l’effet par la cause, et, c’est en cette construction, dĂ©lĂ©guĂ©e Ă  la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme, que consiste dorĂ©navant la causalitĂ©. Or, si Descartes a voulu la causalitĂ© strictement spatio-temporelle, c’est que la construction est alors, du point de vue opĂ©ratoire, la plus simple possible : Ă©liminant tous les autres aspects de la rĂ©alitĂ©, elle en relĂšgue les uns (comme le dĂ©clenchement ou l’arrĂȘt spontanĂ© des mouvements, par opposition Ă  la conservation inertiale) dans le domaine des apparences phĂ©nomĂ©nistes et les autres (la finalitĂ© et la force) dans celui des illusions Ă©gocentriques. La figure causale du rĂ©el devient ainsi bien diffĂ©rente de celle de la rĂ©alitĂ© immĂ©diate : plus pauvre en un sens, puisque le spatio-temporel se dissocie des qualitĂ©s superficielles ou illusoires, mais plus profonde et plus riche en un autre sens, puisqu’elle participe de la fĂ©conditĂ© des constructions rationnelles. Relatif aux opĂ©rations qui ont prise sur l’objet, et cependant conçu comme indĂ©pendant d’elles, tel est, en premiĂšre approximation, ce rĂ©el de la causalitĂ© mathĂ©matique ou dĂ©ductive, sous la forme mĂ©canique : il n’est proprement que le systĂšme des modifications objectives assimilables aux transformations opĂ©ratoires de la gĂ©omĂ©trie analytique, mais envisagĂ©es selon un ordre de succession temporelle.

Mais aussitĂŽt les rĂ©sistances ont surgi, du fait de la trop grande simplicitĂ© des opĂ©rations envisagĂ©es, et elles se sont succĂ©dĂ©es selon une courbe historique dont le prolongement est visible jusque dans la microphysique contemporaine. La causalitĂ© mĂ©canique initiale, sous son aspect purement spatio-temporel, s’est heurtĂ©e d’emblĂ©e Ă  une rĂ©alitĂ© irrĂ©ductible aux localisations dans l’espace euclidien et dans le temps, lesquelles garantissaient sa simplicitĂ© et ses espoirs de composition indĂ©finie : il est ainsi apparu qu’une rĂ©duction de la causalitĂ© Ă  des opĂ©rations trop simples peut elle-mĂȘme cĂŽtoyer les dangers propres Ă  l’assimilation Ă©gocentrique ou dĂ©formante, en tant que favorisant les constructions mentales du sujet aux dĂ©pens de la complexitĂ© de l’objet. Pour rendre compte de la gravitation, Newton introduit l’hypothĂšse d’une force dont l’action serait Ă  la fois instantanĂ©e et s’exerçant Ă  distance, heurtant ainsi de front le mĂ©canisme cartĂ©sien ainsi que l’action par contact inhĂ©rente Ă  l’explication atomistique renaissante. À la simplicitĂ© exagĂ©rĂ©e de la composition opĂ©ratoire propre Ă  la causalitĂ© selon Descartes, Newton remĂ©die donc par l’introduction de coordinations plus poussĂ©es, englobant en un seul tout la masse, l’accĂ©lĂ©ration et la force. Mais, dans la mesure oĂč cette force demeure mal intĂ©grĂ©e dans le systĂšme des opĂ©rations, parce que jouissant de privilĂšges aussi inacceptables que cette action instantanĂ©e Ă  distance, la causalitĂ© newtonienne cesse de demeurer purement opĂ©ratoire : elle rĂ©introduit, en rĂ©alitĂ©, sous le couvert d’une gĂ©nĂ©ralisation hardie des nouvelles compositions dynamiques, une « action » isolĂ©e, par opposition aux coordinations d’ensemble, et mĂȘme une action thĂ©ologique plus qu’humaine. Le schĂ©ma newtonien, grĂące Ă  sa capacitĂ© nĂ©anmoins rĂ©elle de composition, est ensuite gĂ©nĂ©ralisĂ© par la physique des « forces centrales », et se concilie avec l’atomisme, mais il est Ă  son tour battu en brĂšche par la dĂ©couverte d’actions relatives Ă  certains milieux continus, dont l’état est caractĂ©risĂ© par la mesure possible de grandeurs en chaque point de l’espace qu’ils occupent : les « champs » Ă©lectromagnĂ©tiques. À la gravitation, conçue comme une donnĂ©e premiĂšre, irrĂ©ductible aux causes mĂ©caniques purement spatio-temporelles, est ainsi substituĂ©e une nouvelle donnĂ©e premiĂšre : celle de la grandeur des champs, variant au cours du temps. Avec l’équivalence des diverses formes d’énergie, d’autre part, la thermodynamique et la physique Ă©nergĂ©tiste aboutissent Ă  un nouveau type de connexion causale, tenant simplement Ă  la mise en relation de certaines grandeurs d’état, indĂ©pendamment des localisations dans l’espace et dans le temps. Bref, une sĂ©rie de formes distinctes de causalitĂ©, choisissant successivement comme donnĂ©e premiĂšre un rapport dĂ©terminĂ©, fourni par l’expĂ©rience, transforment Ă  chaque nouvelle Ă©tape la figure du rĂ©el, tout en subordonnant chaque fois cette derniĂšre aux opĂ©rations (actions expĂ©rimentales et opĂ©rations mathĂ©matiques) ayant prise sur lui.

Avec Einstein, qui parvient Ă  rĂ©duire la gravitation, c’est-Ă -dire la principale des forces centrales, Ă  la notion de champ tout en interprĂ©tant celle-ci au moyen d’une nouvelle gĂ©omĂ©trisation spatio-temporelle, un retour Ă  la causalitĂ© cartĂ©sienne paraĂźt possible, qui englobe l’énergĂ©tique elle-mĂȘme en interprĂ©tant la conservation d’« impulsion d’univers » au moyen de cette gĂ©omĂ©trie non euclidienne et Ă  quatre dimensions. Mais, d’une part, les champs gravifiques et les champs Ă©lectro-magnĂ©tiques ont rĂ©sistĂ© Ă  la tentative de les ramener les uns aux autres. Et surtout, d’autre part, l’atomisme est restĂ© irrĂ©ductible aux lois des champs, et cela au sein de l’électro-magnĂ©tisme lui-mĂȘme.

On constate donc que, dĂšs avant la physique atomique contemporaine, le seul principe constant de la causalitĂ© physique a Ă©tĂ© celui de la composition opĂ©ratoire rigoureuse, avec, comme corollaire, une Ă©galisation mĂ©trique entre la cause et l’effet. En outre, Ă  l’échelle macroscopique, c’est-Ă -dire avant que la considĂ©ration des changements d’états ou de la stabilitĂ© des Ă©tats prime celle des vitesses spatialisables, la cause a toujours Ă©tĂ© conçue comme simultanĂ©e ou antĂ©rieure Ă  l’effet (mĂȘme dans le temps relatif d’Einstein, qui n’intervertit pas l’ordre temporel). Mais le contenu de la causalitĂ©, c’est-Ă -dire de ces compositions opĂ©ratoires appliquĂ©es Ă  la succession temporelle, a sans cesse varié : le lien causal se transforme au fur et Ă  mesure des donnĂ©es expĂ©rimentales nouvelles qu’il tend Ă  assimiler aux opĂ©rations dĂ©ductives. Bien plus, rigide et simple au dĂ©but, il a dĂ» faire une part toujours plus importante au mĂ©lange et au hasard, la causalitĂ© statistique, seulement probable et non plus nĂ©cessaire, s’étant rĂ©vĂ©lĂ©e indispensable Ă  un nombre croissant de domaines Ă©tendus.

Avec la microphysique contemporaine, enfin, les divers courants prĂ©cĂ©dents se retrouvent en une synthĂšse caractĂ©risĂ©e par deux aspects principaux. D’une part, les lois des champs et celles de la localisation spatio-temporelle se rĂ©vĂšlent inconciliables simultanĂ©ment, les opĂ©rations nĂ©cessaires Ă  la dĂ©termination, dans l’un de ces domaines, le modifiant de façon telle que l’autre s’en trouve momentanĂ©ment indĂ©terminable, et rĂ©ciproquement : la relation entre les lois des champs et celles de la localisation de l’objet est ainsi subordonnĂ©e Ă  un seuil d’indĂ©termination exprimant la dĂ©pendance mutuelle des opĂ©rations en jeu, et cela aussi bien dans le calcul que dans l’expĂ©rience. Rien ne confirme mieux qu’une telle dĂ©couverte le fait, dĂ©jĂ  apparent dans l’histoire antĂ©rieure de la causalitĂ©, que le lien causal suppose nĂ©cessairement un choix parmi les donnĂ©es, celles que l’on choisit comme causes ne pouvant ĂȘtre isolĂ©es et dĂ©terminĂ©es que moyennant une modification du rĂ©el qui diminue la prĂ©cision des dĂ©terminations complĂ©mentaires. D’autre part, et en vertu de ce fait mĂȘme, le caractĂšre statistique et probabiliste des lois observĂ©es, au lieu d’ĂȘtre conçu comme secondaire et comme rĂ©sultant de l’interfĂ©rence de sĂ©quences indĂ©pendantes, isolables Ă  l’état simple, s’impose dĂšs le dĂ©part en tant que liĂ© Ă  la mise en connexion opĂ©ratoire de l’expĂ©rience et de la dĂ©duction.

La succession de ces quelques Ă©tapes de l’histoire de la causalitĂ© est susceptible de nous Ă©clairer sur la nature mĂȘme de cette notion essentielle :

1. Le premier point Ă  noter est l’équilibre progressif des formes opĂ©ratoires de causalitĂ© par opposition aux formes prĂ©scientifiques que nous avons caractĂ©risĂ©es par une assimilation du rĂ©el Ă  des actions simples, non composables entre elles. À comparer ainsi les diverses explications du mouvement donnĂ©es au cours du dĂ©veloppement de la causalitĂ©, on s’aperçoit que toutes restent vraies Ă  une certaine Ă©chelle d’observation, Ă  partir de GalilĂ©e et de Descartes, tandis que les explications antĂ©rieures ont toutes dĂ» abandonner le terrain de la physique elle-mĂȘme. L’explication animiste du mouvement demeure p. ex. exacte si l’on veut, mais Ă  la condition d’ĂȘtre rĂ©servĂ©e Ă  la description globale des comportements psycho-physiologiques. L’explication d’Aristote, contraire au principe d’inertie et attribuant une finalitĂ© Ă  tout mouvement naturel, est de mĂȘme physiquement fausse et ne conserve une lĂ©gitimitĂ© approximative que sur le plan biologique des mouvements rĂ©flexes ou instinctifs. Par contre, l’explication galilĂ©enne et cartĂ©sienne du mouvement rectiligne et uniforme, qui aboutit Ă  remplacer la vitesse, comme mesure du mouvement, par le changement de vitesse ou plutĂŽt d’impulsion (mv) reste entiĂšrement exacte Ă  une certaine Ă©chelle de l’observation physique. Il en est de mĂȘme de l’explication newtonienne des mouvements cĂ©lestes, par combinaison de l’inertie et de la gravitation, explication qui garde toute sa valeur pour des vitesses Ă©loignĂ©es de celle de la lumiĂšre. Les Ă©quations de Maxwell continuent de rĂ©gir les champs Ă©lectromagnĂ©tiques, cessant seulement d’ĂȘtre vraies Ă  l’échelle atomique ; etc. Bref, chacune des relations causales Ă©tablies par une composition d’opĂ©rations logico-mathĂ©matiques portant sur certaines donnĂ©es dĂ©limitĂ©es de l’expĂ©rience reste indĂ©finiment valable (pour autant naturellement qu’il n’y ait pas d’erreur dans la lecture mĂȘme des faits), quitte Ă  ce que son domaine restreint de validitĂ© soit ensuite incorporĂ© Ă  des ensembles plus vastes qui complĂštent cette premiĂšre approximation.

Mais comment s’obtient cet Ă©quilibre progressif des relations causales ? Est-il comparable Ă  celui des opĂ©rations mathĂ©matiques, qui procĂšde par construction gĂ©nĂ©ralisatrice, ou bien l’incorporation d’élĂ©ments extĂ©rieurs Ă  la connexion opĂ©ratoire elle-mĂȘme, donne-t-elle lieu Ă  des « crises » de caractĂšre plus imprĂ©visible et plus contingent ? Rappelons d’abord que, en mathĂ©matiques pures, de pareilles crises n’ont jamais fait entiĂšrement dĂ©faut, car, si les opĂ©rations nouvellement dĂ©couvertes se relient toujours logiquement aux prĂ©cĂ©dentes, c’est aprĂšs coup, la dĂ©couverte comme telle demeurant frĂ©quemment fortuite. Il se pourrait donc bien que les donnĂ©es nouvelles, brusquement imposĂ©es par l’expĂ©rimentation, jouent un rĂŽle analogue, sans que, pour autant, la systĂ©matisation aprĂšs coup des relations causales cesse d’ĂȘtre comparables Ă  une composition de caractĂšre purement opĂ©ratoire.

2. Un second aspect gĂ©nĂ©ral de l’évolution de la causalitĂ© permet de rĂ©soudre la question prĂ©cĂ©dente par une comparaison avec ce qu’on appelle l’« abstraction » progressive des notions mathĂ©matiques : c’est le fait que chaque nouvelle forme de rapport causal est contrainte de sacrifier une partie des Ă©lĂ©ments qui caractĂ©risaient la forme antĂ©rieure. C’est ainsi que l’explication pĂ©ripatĂ©ticienne du mouvement sacrifie la conscience du mobile, intervenant dans l’animisme, mais y gagne la possibilitĂ© de localisation que lui fournit l’hypothĂšse du « lieu propre », point de dĂ©part et d’arrivĂ©e des dĂ©placements. Le principe d’inertie sacrifie cette localisation possible, ce qui aboutit Ă  limiter la causalitĂ© aux changements d’impulsion : le gain est alors la gĂ©nĂ©ralitĂ© du schĂ©ma des mouvements relatifs.

Newton sacrifie l’action par contact pour admettre comme donnĂ©e premiĂšre l’attraction instantanĂ©e Ă  distance, et y gagne la gravitation universelle, qui semble ensuite pouvoir s’appliquer Ă  toutes les Ă©chelles. La thĂ©orie des « champs » aboutit au contraire avec Hertz Ă  abandonner l’espoir d’une rĂ©duction de l’éther Ă  un modĂšle mĂ©canique : le champ devient la donnĂ©e premiĂšre, les variations de ses grandeurs au cours du temps Ă©tant dĂ©terminĂ©es par les Ă©quations de Maxwell sitĂŽt connues leurs valeurs initiales dans l’espace occupĂ© par le champ. Avec l’énergĂ©tisme, une relation encore plus abstraite est acceptĂ©e comme donnĂ©e premiĂšre : l’équivalence gĂ©nĂ©rale des Ă©nergies au cours de leurs transformations, indĂ©pendamment de leurs localisations spatio-temporelles. Chacun sait, enfin, comment la thĂ©orie de la relativitĂ© a sacrifiĂ© le temps et l’espace absolus, ainsi que les conservations respectives et sĂ©parĂ©es de la masse et de l’énergie, pour aboutir Ă  une synthĂšse plus vaste, et comment la microphysique a finalement renoncĂ© Ă  la synthĂšse directe des schĂ©mas Ă©nergĂ©tiques et atomistes pour admettre la complĂ©mentaritĂ© entre les rapports de localisation spatio-temporelle de l’objet et les rapports dĂ©pendant de la nature des champs.

Mais la grande diffĂ©rence entre ces sacrifices successifs et l’abstraction graduelle des opĂ©rations mathĂ©matiques est que cette derniĂšre s’éloigne de la rĂ©alitĂ© immĂ©diate dans la direction de la construction libre du sujet, tandis que l’abstraction progressive propre Ă  la causalitĂ© s’éloigne de la mĂȘme rĂ©alitĂ© immĂ©diate, mais dans la direction d’une rĂ©alitĂ© plus profonde, de telle sorte que la nature des sacrifices consentis au cours des deux sortes d’abstractions n’est pas la mĂȘme dans les deux cas. L’abstraction mathĂ©matique Ă©tant une abstraction Ă  partir des actions exercĂ©es par le sujet sur les objets et non pas Ă  partir des objets comme tels, les aspects caractĂ©ristiques des opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires ne sont Ă  proprement parler nullement « sacrifiĂ©s » par les opĂ©rations supĂ©rieures qui les nĂ©gligent en retenant les seuls aspects gĂ©nĂ©raux, mais ils sont simplement dĂ©passĂ©s et rĂ©duits au rang de cas particuliers : Ă  ce titre ils sont alors contenus dans le cas gĂ©nĂ©ral, non pas au sens oĂč une sous-classe est incluse dans une classe supĂ©rieure sans pouvoir en ĂȘtre dĂ©duite, mais au sens oĂč un sous-groupe est contenu dans un groupe Ă  titre de systĂšme particulier d’opĂ©rations nĂ©cessaires Ă  la cohĂ©rence du systĂšme total. C’est pourquoi l’abstraction mathĂ©matique au lieu de contredire le rĂ©el en s’éloignant de la rĂ©alitĂ© immĂ©diate, l’enrichit en l’englobant dans des cadres qui lui correspondent tout en le dĂ©passant toujours davantage.

L’abstraction propre aux formes successives de causalitĂ© tout en participant partiellement Ă  ce mĂȘme processus — dans la mesure oĂč la connexion causale est elle-mĂȘme une composition opĂ©ratoire toujours plus complexe en sa structure mathĂ©matique — prĂ©sente par ailleurs un aspect bien diffĂ©rent, dans la mesure oĂč elle englobe des Ă©lĂ©ments expĂ©rimentaux de provenance extĂ©rieure. Les caractĂšres antĂ©rieurs que la causalitĂ© est sans cesse contrainte de sacrifier ne conservent, en effet (et Ă  partir seulement du niveau de la causalitĂ© opĂ©ratoire) qu’une valeur de premiĂšres approximations valables Ă  une Ă©chelle d’observation ; de ce fait, ils apparaissent donc aprĂšs coup comme entachĂ©s d’une certaine illusion : l’illusion qui faisait croire Ă  leur adĂ©quation prĂ©cise. Que l’on compare, p. ex. la gĂ©omĂ©trie euclidienne, envisagĂ©e Ă  titre d’opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, par rapport aux gĂ©omĂ©tries non euclidiennes, et l’espace physique de caractĂšre euclidien, intervenant dans la causalitĂ© newtonienne, par rapport aux espaces physiques non euclidiens invoquĂ©s par la causalitĂ© einsteinienne : pour le mathĂ©maticien la gĂ©omĂ©trie euclidienne reste rigoureusement aussi vraie aprĂšs qu’avant la dĂ©couverte des gĂ©omĂ©tries non euclidiennes, mais elle est simplement englobĂ©e Ă  titre de cas particulier dans l’ensemble des gĂ©omĂ©tries mĂ©triques (la seule illusion dĂ©celable aprĂšs coup ayant Ă©tĂ© de croire qu’elle Ă©tait unique Ă  pouvoir rĂ©aliser ce modĂšle de gĂ©omĂ©trie mĂ©trique). Pour le physicien, au contraire, l’espace newtonien ne demeure valable qu’à une certaine Ă©chelle et par consĂ©quent Ă  un certain degrĂ© d’approximation, et il perd toute valeur de vĂ©ritĂ© dans ses connexions avec les rapports gĂ©nĂ©raux (champ gravifique, etc.) que Newton prĂ©tendait lier Ă  son sort. C’est pourquoi, malgrĂ© l’équilibre progressif des formes de causalitĂ© dont nous venons de parler (sous 1), chaque transformation de la causalitĂ© conduit, non pas seulement Ă  une nouvelle hiĂ©rarchie des Ă©chelles d’approximation, ce qui aboutit Ă  diminuer le degrĂ© de validitĂ© des formes causales antĂ©rieures, mais encore Ă  relĂ©guer, soit dans le domaine des apparences phĂ©nomĂ©nistes, soit dans celui des relations Ă©gocentriques, certains aspects des caractĂšres sacrifiĂ©s.

Bref, le progrĂšs de la causalitĂ©, sans consister exclusivement en un tel processus (puisqu’il reste solidaire du progrĂšs de la composition opĂ©ratoire), tĂ©moigne avant tout d’une vĂ©ritable abstraction Ă  partir de l’objet, c’est-Ă -dire d’une extraction toujours plus fine des caractĂšres gĂ©nĂ©raux de la rĂ©alité : c’est ainsi que les notions de force, d’énergie, de champ, en sont effectivement des notions extraites du rĂ©el (et mĂȘme selon un degrĂ© toujours plus poussĂ© d’abstraction) et non pas des notions abstraites de la coordination des actions et par consĂ©quent ajoutĂ©es par le mĂ©canisme opĂ©ratoire Ă  la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme. Ces derniĂšres notions interviennent aussi dans la causalitĂ©, rĂ©pĂ©tons-le, mais elles ne sont pas seules, et lĂ  oĂč intervient une abstraction Ă  partir de l’objet, les formes antĂ©rieures de causalitĂ© n’apparaissent pas comme des cas particuliers des formes ultĂ©rieures entiĂšrement dans le mĂȘme sens oĂč les opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires des mathĂ©matiques constituent des cas particuliers des opĂ©rations supĂ©rieures. Sans doute peut-on tirer la gravitation newtonienne de la gravitation einsteinienne, en rĂ©duisant Ă  zĂ©ro certains rapports nouveaux en jeu dans les formules de la relativitĂ©, mais c’est lĂ  une pure dĂ©duction mathĂ©matique, et, du point de vue physique, le cas particulier n’est en fait liĂ© au cas gĂ©nĂ©ral qu’à titre de domaine restreint dĂ©limitĂ© grĂące Ă  certaines simplifications permises, mais non rigoureuses.

3. Mais ce processus d’abstraction progressive caractĂ©risant l’évolution de la causalitĂ© s’accompagne d’un processus complĂ©mentaire de gĂ©nĂ©ralisation, qu’il convient d’examiner avec le plus grand soin, car c’est de son mĂ©canisme que dĂ©pend en dĂ©finitive la valeur d’explication elle-mĂȘme inhĂ©rente Ă  la causalitĂ© physique. Il ne suffit pas, en effet, de savoir que les formes successives de causalitĂ© sont toujours mieux Ă©quilibrĂ©es et que cet Ă©quilibre croissant est dĂ» Ă  une abstraction graduelle : il reste Ă  comprendre pourquoi les formes les plus abstraites qui l’emportent en stabilitĂ© sur les formes plus phĂ©nomĂ©nistes et plus Ă©gocentriques aboutissent Ă  une meilleure explication du rĂ©el ; or, cette meilleure explication provient prĂ©cisĂ©ment du processus de la gĂ©nĂ©ralisation.

La thĂ©orie du mouvement chez Aristote, Ă©tait obligĂ©e de distinguer les mouvements naturels et les mouvements violents, les mouvements sublunaires et les mouvements cĂ©lestes. La cinĂ©matique galilĂ©enne est au contraire beaucoup plus gĂ©nĂ©rale, parce que plus abstraite, et s’applique Ă  tous les mouvements Ă  la fois. Peut-on donc dire que la causalitĂ© en jeu dans la mĂ©canique classique est plus explicative parce que plus gĂ©nĂ©rale, et que signifierait en ce cas ce rapport entre la gĂ©nĂ©ralitĂ© et le pouvoir explicatif ? La mĂ©canique relativiste englobe de son cĂŽtĂ© la mĂ©canique classique, mais en rendant les lois naturelles indĂ©pendantes de tout systĂšme de rĂ©fĂ©rence et en confĂ©rant ainsi au nouveau schĂšme une gĂ©nĂ©ralitĂ© bien supĂ©rieure encore. Les deux mĂȘmes questions se retrouvent alors, et dans les mĂȘmes termes. Les Ă©quations de Maxwell englobent les anciennes lois des forces centrales, mais en les complĂ©tant en un ensemble de lois plus gĂ©nĂ©rales rendues possibles par l’abstraction qui confĂšre Ă  la notion de champ Ă©lectro-magnĂ©tique la valeur d’une donnĂ©e premiĂšre : est-ce Ă  nouveau cette gĂ©nĂ©ralitĂ© plus grande qui rend compte du caractĂšre explicatif de la physique des champs, mais en quel sens ? De mĂȘme les lois statistiques apparaissent comme plus gĂ©nĂ©rales que les lois strictement mĂ©caniques, puisqu’elles les englobent : est-ce alors cette gĂ©nĂ©ralitĂ© plus grande qui les explique ? Enfin la complĂ©mentaritĂ© introduite entre l’onde et le corpuscule, en attribuant Ă  l’onde le caractĂšre de discontinuitĂ© des objets Ă©lĂ©mentaires, en introduisant les quanta dans le champ Ă©lectromagnĂ©tique lui-mĂȘme et en concevant le corpuscule comme dĂ» Ă  une sorte de concentration des ondes, est assurĂ©ment plus gĂ©nĂ©rale que les notions particuliĂšres d’onde et de particule au sens classique du terme. Partout et toujours le progrĂšs de l’explication s’appuie donc sur un progrĂšs de la gĂ©nĂ©ralisation elle-mĂȘme. Mais que signifie cette gĂ©nĂ©ralisation, et en quel sens est-elle source de l’explication ?

Il existe, en fait, deux sortes de gĂ©nĂ©ralisations, dont on peut suivre les manifestations successives dĂšs les dĂ©buts de l’intelligence enfantine jusqu’aux sommets de la pensĂ©e scientifique. La premiĂšre ne comporte aucun pouvoir explicatif et ne satisfait l’esprit que provisoirement : c’est celle qui procĂšde du fait individuel Ă  la loi, c’est-Ă -dire du rapport plus spĂ©cial au plus gĂ©nĂ©ral. « Pourquoi ce trottoir est dur ? » demandait un enfant citĂ© par ClaparĂšde Ă  un adulte peu imaginatif : « Parce que tous les trottoirs sont durs », lui fut-il rĂ©pondu et il s’estima satisfait. AssurĂ©ment une telle gĂ©nĂ©ralisation marque un progrĂšs dans la connaissance, et elle s’apparente Ă  celle dont tĂ©moigne l’établissement de toute loi gĂ©nĂ©rale. Mais il est difficile d’y trouver une explication proprement dite, ou du moins le problĂšme se pose de savoir si la curiositĂ© du savant ne poursuit pas d’autre but que la dĂ©couverte de telles lois, Ă  des degrĂ©s d’abstraction variĂ©s. La seconde forme de gĂ©nĂ©ralisation procĂšde au contraire par composition opĂ©ratoire et s’accompagne alors d’un pouvoir explicatif liĂ© Ă  la nĂ©cessitĂ© des compositions en jeu. C’est ainsi que sitĂŽt comprise la rĂ©versibilitĂ© de la dĂ©composition partitive, l’enfant de 7-8 ans admettra la conservation de la matiĂšre en cas de sectionnement ou de dĂ©formation d’une boulette d’argile ; tandis qu’il en doutait jusque lĂ  pour des modifications trop grandes : la loi gĂ©nĂ©rale est alors explicative dans la mesure oĂč elle apparaĂźt comme nĂ©cessaire, et elle devient telle dans la mesure oĂč la gĂ©nĂ©ralitĂ© est construite et non pas constatĂ©e, et oĂč la gĂ©nĂ©ralisation de la construction Ă©mane de sa nĂ©cessitĂ© opĂ©ratoire.

Le problĂšme est donc de savoir de quelle forme est la gĂ©nĂ©ralitĂ© croissante des connexions causales. On aperçoit d’emblĂ©e la portĂ©e de cette question, puisque, si l’abstraction graduelle des structures de causalitĂ© nous a paru traduire principalement leur aspect expĂ©rimental et l’apport spĂ©cifique de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure, la gĂ©nĂ©ralisation conforme au second des types distinguĂ©s Ă  l’instant exprime au contraire (et en opposition prĂ©cisĂ©ment avec le premier type), le caractĂšre opĂ©ratoire ou constructif de la causalitĂ©. Pour autant, par consĂ©quent, que l’abstraction progressive des liaisons causales s’accompagne d’une gĂ©nĂ©ralisation du second type, ou opĂ©ratoire, nous retrouverons dans la causalitĂ© ces caractĂšres d’intime union entre l’opĂ©ration et le rĂ©el qui nous ont frappĂ© dĂšs l’abord.

Mais on sait assez que le problĂšme ainsi soulevĂ© n’est autre, en fait, que celui des conflits sĂ©culaires entre le positivisme et le rationalisme, le positivisme prĂ©tendant Ă©liminer la notion de cause au profit de la gĂ©nĂ©ralisation du premier type et les diverses formes de rationalisme maintenant sa lĂ©gitimitĂ© au nom des gĂ©nĂ©ralisations du second type.

§ 3. La causalitĂ© selon Aug. Comte et l’interprĂ©tation positiviste de la physique

Le positivisme semble au premier abord liĂ© Ă  l’esprit mĂȘme des sciences. Le propre d’une thĂ©orie scientifique Ă©tant de dĂ©limiter aussi exactement que possible son objet, par opposition Ă  la philosophie qui veut ĂȘtre une connaissance totale, il est dans la logique de toute science de restreindre les hypothĂšses Ă  l’indispensable et de se dissocier de la « mĂ©taphysique ». Le positivisme pousse, il est vrai, cet esprit d’ascĂšse ou de restriction jusqu’à un recul devant l’explication comme telle, c’est-Ă -dire jusqu’à une Ă©limination de la causalitĂ©. Mais ce glissement de l’attitude proprement scientifique Ă  l’interdiction d’expliquer se comprend lui aussi aisĂ©ment : au cours d’une phase prĂ©liminaire par laquelle passe toute connaissance scientifique, il s’agit au prĂ©alable d’établir le bien-fondĂ© de certaines lois avant de songer Ă  pouvoir les expliquer ; c’est durant cette pĂ©riode dĂ©licate de croissance, au cours de laquelle l’appel Ă  des explications prĂ©maturĂ©es et surtout Ă©trangĂšres au domaine envisagĂ© constitue une tentation rĂ©elle pour le savant, que l’explication en gĂ©nĂ©ral peut paraĂźtre illĂ©gitime et partant « mĂ©taphysique ».

Aussi bien ce positivisme en quelque sorte provisoire et mĂ©thodologique est-il aussi vieux que la science expĂ©rimentale et renaĂźt-il sans cesse de ses cendres, d’ailleurs fort heureusement puisqu’il protĂšge le savant du risque des conclusions trop rapides. C’est ainsi que L. Brunschvicg a pu considĂ©rer GalilĂ©e comme un positiviste malgrĂ© lui. La formule cĂ©lĂšbre de Newton, Hypotheses non fingo, tĂ©moigne de la mĂȘme tendance, ce qui n’a pas empĂȘchĂ© ensuite son auteur de se rallier, faute d’autres hypothĂšses convenables, Ă  une explication de la plus belle des lois par une notion causale de la force qui eĂ»t suffi Ă  justifier tous les Auguste Comte. Lorsque Lagrange construisit sa « mĂ©canique analytique » sur le modĂšle de la GĂ©omĂ©trie de Descartes, l’élimination des « figures » et le recours exclusif aux Ă©quations diffĂ©rentielles proviennent d’un mĂȘme besoin de rĂ©duire les interprĂ©tations au minimum. On sait comment la ThĂ©orie analytique de la chaleur de Joseph Fourier, non seulement a convergĂ© avec l’idĂ©al de Lagrange, mais encore a inspirĂ© directement le Cours de philosophie positive d’Aug. Comte.

Le passage du positivisme mĂ©thodologique au positivisme doctrinal, ou, comme le dit si bien L. Brunschvicg, de « la philosophie de la science positive » Ă  « la philosophie positiviste de la science » 13, est alors accompli. Le propre du positivisme doctrinal n’est pas de dissocier la science de la mĂ©taphysique, ce qui dĂ©finit simplement l’idĂ©al scientifique lui-mĂȘme : c’est de dĂ©cider a priori, c’est-Ă -dire dĂ©finitivement et dogmatiquement, ce qui relĂšve de la science et ce qui ressortit Ă  la mĂ©taphysique. On a souvent ri ou l’on s’est attristĂ© — selon ses sympathies — des prophĂ©ties malheureuses et des interdictions imprudentes d’Aug. Comte. Mais il faut bien comprendre que, sans de telles interdictions dĂ©finitives et sans une anticipation de l’avenir des sciences, il n’existerait pas de positivisme, puisque prĂ©cisĂ©ment le positivisme diffĂšre de la science elle-mĂȘme en ce qu’il est une doctrine fermĂ©e et non ouverte. Peu importe donc le contenu des interdictions : l’essentiel pour une philosophie positiviste est qu’il en existe. Le nĂ©o-positivisme du Cercle de Vienne, bien que rendu prudent par les aventures du fondateur de la philosophie positive, retombe lui aussi, et trĂšs logiquement, dans ce systĂšme des veto sans appel : p. ex. les « propositions sans signification » dont abusent les philosophes de l’École de Vienne, si heureux que soit souvent l’effort ainsi fourni pour se garder de la mĂ©taphysique, risquent bien de connaĂźtre un jour le mĂȘme sort que les anathĂšmes d’Aug. Comte lui-mĂȘme.

Or, parmi les interdictions formulĂ©es par Aug. Comte dans le dessein de marquer les frontiĂšres dĂ©finitives de la science « positive » figure prĂ©cisĂ©ment, et mĂȘme au premier rang, la dĂ©fense de rechercher les « causes ». L’objet propre de la science serait ainsi l’établissement des lois, c’est-Ă -dire des relations constantes de succession et de similitude, ainsi que de leur coordination, et nullement la connaissance de la « nature intime » des choses : dĂšs lors, vouloir atteindre le « mode essentiel de production » des phĂ©nomĂšnes constitue un but illusoire et pour toujours inaccessible Ă  la thĂ©orie scientifique. Cette conception est d’autant plus curieuse qu’Aug. Comte a entrevu la liaison entre la connaissance et l’action, il est vrai dans un sens trĂšs Ă©troit : le but dernier des sciences, enseigne-t-il, n’est pas tant de connaĂźtre que d’agir, et par consĂ©quent n’est pas d’expliquer, mais de prĂ©voir, comme si l’action se bornait Ă  utiliser des prĂ©visions au lieu de produire et de construire. L’explication dans les sciences, loin de constituer pour Comte une poursuite des causes, se doit donc de rĂ©duire exclusivement les rapports observĂ©s Ă  des lois, et de coordonner entre elles les lois Ă©tablies jusqu’à obtenir les lois les plus gĂ©nĂ©rales possibles ; la fonction Ă©pistĂ©mologique de ces lois et de leur coordination est alors simplement de permettre la prĂ©vision, et par consĂ©quent l’utilisation fondĂ©e sur une telle anticipation. Quant Ă  la forme mathĂ©matique des lois ou de leur coordination, elle n’est qu’un moyen d’expression prĂ©cis, parce qu’appuyĂ© sur un puissant instrument d’analyse, mais la dĂ©duction analytique ne joue nullement le rĂŽle d’une construction proprement explicatrice : elle ne constitue au contraire que le moyen le plus sĂ»r pour atteindre la gĂ©nĂ©ralitĂ© sans faire appel Ă  l’imagination ontologique ou reprĂ©sentative.

La gĂ©nĂ©ralitĂ© des lois est en outre tempĂ©rĂ©e, selon Aug. Comte, par les donnĂ©es objectives de l’expĂ©rience. Loin de prĂ©tendre dĂ©duire l’univers phĂ©nomĂ©nal tout entier Ă  partir des rapports gĂ©omĂ©triques ou analytiques les plus gĂ©nĂ©raux, il s’est au contraire appliquĂ© lui-mĂȘme Ă  tracer les frontiĂšres « dĂ©finitives » des diverses familles de phĂ©nomĂšnes, et cela prĂ©cisĂ©ment parce qu’il se soumet pragmatiquement Ă  la diversitĂ© du rĂ©el et qu’il considĂšre les mathĂ©matiques comme un pur instrument d’« analyse » et non pas comme une construction. D’oĂč d’une part, sa fameuse classification des sciences, dont la signification profonde consiste Ă  insister sur l’irrĂ©ductibilitĂ© des divers plans de rĂ©alitĂ©, hiĂ©rarchisĂ©s dans l’ordre de la gĂ©nĂ©ralitĂ© dĂ©croissante et de la complexitĂ© croissante ; d’oĂč, d’autre part, le refus d’assimiler les uns aux autres, Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme du champ de la physique, des domaines reliĂ©s par de pures « analogies gratuites ». De cette double mĂ©fiance Ă  l’égard de toute gĂ©nĂ©ration progressive s’ensuit alors une sĂ©rie de consĂ©quences surprenantes : hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de l’astronomie, de la physique et de la chimie ; refus d’étendre les schĂ©mas mĂ©caniques ou gravitationnels au-delĂ  d’un terrain limité ; refus de comparer l’ondulation lumineuse Ă  la vibration sonore, etc., et volontĂ© d’interprĂ©ter Ă  part chaque ensemble de phĂ©nomĂšnes par les seules ressources de l’analyse mathĂ©matique, soi-disant faute d’une coordination intrinsĂšque entre les faits physiques comparable Ă  ce qu’est la coordination interne des donnĂ©es astronomiques.

Du point de vue oĂč nous sommes placĂ©s en ce qui concerne les deux types de gĂ©nĂ©ralitĂ©s (voir la fin du § 2), l’interprĂ©tation comtiste de la pensĂ©e scientifique et spĂ©cialement physique fournit donc le modĂšle d’une Ă©pistĂ©mologie fondĂ©e exclusivement sur le premier de ces deux types : gĂ©nĂ©ralitĂ© par simple inclusion, et non pas par composition opĂ©ratoire. La causalitĂ©, comme nous l’a montrĂ© son dĂ©veloppement psychologique, puis historique, se prĂ©sente sous deux formes bien distinctes, quoique la seconde dĂ©rive de la premiĂšre : d’abord une assimilation aux actions simples et non composĂ©es entre elles, d’oĂč les formes Ă©gocentriques et anthropomorphiques d’explication, puis une assimilation aux actions composĂ©es entre elles, c’est-Ă -dire aux opĂ©rations et Ă  leurs coordinations nĂ©cessaires. Or, Aug. Comte, condamnant avec raison la causalitĂ© sous sa forme initiale d’assimilation Ă  l’action humaine, englobe ensuite illĂ©gitimement dans sa condamnation la causalitĂ© sous sa forme opĂ©ratoire et dĂ©ductive. Il s’ensuit que, en prĂ©sence du problĂšme de la gĂ©nĂ©ralitĂ©, il ne reconnaĂźt l’existence que de la gĂ©nĂ©ralitĂ© inclusive ou purement formelle, sans apercevoir la fĂ©conditĂ© de la gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire, dont les constructions se trouvent prĂ©cisĂ©ment aptes Ă  rendre compte du mode de transformation, et par consĂ©quent de production, des phĂ©nomĂšnes. Tout le problĂšme de l’épistĂ©mologie comtiste se centre ainsi sur celui de la gĂ©nĂ©ralisation : tant l’interdiction de l’explication causale (opĂ©ratoire aussi bien que par assimilation Ă  l’action) au profit de l’établissement des lois seules, que les limitations imposĂ©es aux diffĂ©rents domaines lĂ©gaux (conçus comme irrĂ©ductibles les uns aux autres et tout au plus susceptibles d’un simple emboĂźtement hiĂ©rarchique), constituent, en effet, les deux consĂ©quences logiques d’une interprĂ©tation de la science physique par la gĂ©nĂ©ralitĂ© purement formelle ou inclusive.

Il est inutile de commencer la critique de la pensĂ©e comtiste par le rappel de ce fait, sur lequel É. Meyerson a si vigoureusement insistĂ©, que la pensĂ©e scientifique a constamment poursuivi, malgrĂ© toutes les interdictions du positivisme, la recherche des causes et l’étude du « mode essentiel de production » des phĂ©nomĂšnes. La question dont il convient par contre de partir est celle des limites entre la science et la mĂ©taphysique. On peut, en effet, se demander si, dans la mesure mĂȘme oĂč la science est une perpĂ©tuelle conquĂȘte sur la mĂ©taphysique, il n’y a pas contradiction Ă  prendre une position antimĂ©taphysique, pour le prĂ©sent et mĂȘme pour l’avenir, et Ă  classer une fois pour toutes les questions en scientifiques et mĂ©taphysiques. L’histoire des sciences consiste en un perpĂ©tuel dĂ©placement des frontiĂšres entre ces deux domaines, et il est aussi vain et aussi « mĂ©taphysique » de spĂ©culer sur les frontiĂšres futures de la science qu’il est sage et « scientifique » de respecter les limites assignĂ©es, en un stade donnĂ© du dĂ©veloppement historique, entre le vĂ©rifiable (expĂ©rimentalement ou axiomatiquement) et l’improvisation subjective. Que le positivisme joue un rĂŽle utile en pourchassant la mĂ©taphysique personnelle que tant de savants cherchent Ă  faire accrĂ©diter grĂące Ă  l’autoritĂ© due Ă  leurs dĂ©couvertes, on n’en saurait douter. Mais, qu’il proclame la « fermeture » dĂ©finitive des frontiĂšres et tout effort d’invention crĂ©atrice est pour autant menacĂ©.

La notion de cause, en tant que visant le mode de production des phĂ©nomĂšnes n’est donc en soi ni scientifique ni mĂ©taphysique : le problĂšme est Ă  rĂ©soudre Ă  propos de chacune de ses formes et encore selon le contexte dans lequel elle intervient. Mais il y a plus : non seulement la notion de cause est susceptible de revĂȘtir un caractĂšre scientifique, mais encore son Ă©volution mĂȘme, qui procĂšde de l’assimilation aux actions humaines Ă  la coordination opĂ©ratoire, aurait pu ĂȘtre invoquĂ©e par Comte comme un vivant exemple de la loi des trois Ă©tats ! Il est trĂšs frappant, Ă  cet Ă©gard, de constater que toutes les prĂ©misses du systĂšme de Comte auraient dĂ» le conduire Ă  une interprĂ©tation « positive » de la causalitĂ©, alors qu’il en est restĂ© Ă  mi-chemin. D’une part, l’analyse de l’« état thĂ©ologique » lui a montrĂ© que les premiĂšres explications du rĂ©el ont consistĂ© Ă  le concevoir comme soumis Ă  des actions imitant les actions humaines, la causalitĂ© initiale se rĂ©duisant ainsi Ă  une extension de l’action intentionnelle et de l’action fabricatrice. D’autre part, il considĂšre l’« état positif » comme celui de l’action effective sur les choses, l’objet de la science Ă©tant non pas de connaĂźtre Ă  la maniĂšre du mĂ©taphysicien, mais de savoir agir. Seulement l’action, selon Aug. Comte, se borne Ă  utiliser des rapports prĂ©visibles, sans qu’il ait voulu reconnaĂźtre qu’elle consiste essentiellement Ă  produire et Ă  reproduire effectivement ou en pensĂ©e, c’est-Ă -dire Ă  opĂ©rer et Ă  composer, ce qui revient prĂ©cisĂ©ment Ă  expliquer causalement mais par coordination opĂ©ratoire et non plus par actions simples et Ă©gocentriques.

C’est ici que nous retrouvons le problĂšme de ce que Comte appelle la « coordination », c’est-Ă -dire la question de la gĂ©nĂ©ralisation des lois. Admettons avec lui que la science se borne Ă  Ă©tablir des lois et Ă  les « coordonner » entre elles. Il est vrai qu’il a prĂ©dit l’insuccĂšs de tout atomisme futur, parce que l’atomisme constitue un schĂšme explicatif. Mais il pourrait rĂ©pondre aujourd’hui que la physique nuclĂ©aire se rĂ©duit, elle aussi, Ă  un certain nombre de lois reliĂ©es les unes aux autres grĂące Ă  une coordination mathĂ©matique, beaucoup moins gĂ©omĂ©trique qu’analytique, et que la rĂ©alitĂ© intime correspondant Ă  ces lois est Ă  peu prĂšs irreprĂ©sentable. Il en pourrait dire autant de la physique des astres, des recherches de Regnault sur la compressibilitĂ© des gaz, de la statistique physique et de tant d’autres domaines oĂč, malgrĂ© les erreurs de prĂ©diction dues Ă  son systĂšme fermĂ©, il pourrait encore actuellement justifier son opinion sur le primat des « lois ».

Mais en quoi consiste la coordination de ces lois ? Et que penser aujourd’hui de son refus Ă  rechercher une rĂ©duction progressive des divers paliers de la hiĂ©rarchie des sciences ou mĂȘme des diffĂ©rents domaines intĂ©rieurs Ă  la physique, jugĂ©s irrĂ©ductibles Ă  cause de leurs caractĂšres qualitatifs distincts ? C’est sur de tels points que l’on aperçoit le mieux les lacunes de sa conception de la gĂ©nĂ©ralisation, et par consĂ©quent de son interprĂ©tation des rapports entre la construction mathĂ©matique et l’explication causale du rĂ©el.

Si les mathĂ©matiques constituent un simple moyen d’analyse par rapport aux faits physiques Ă  formuler, et par consĂ©quent un langage essentiellement formel, visant tout au plus Ă  dĂ©gager des « équations semblables » sans atteindre les analogies rĂ©elles, il est alors clair que, plus une loi sera gĂ©nĂ©rale et moins elle embrassera de rĂ©alitĂ© concrĂšte : d’oĂč cette double consĂ©quence que les lois ne sont pas explicatives et que, le gĂ©nĂ©ral n’expliquant donc pas le spĂ©cial, il s’agit de limiter la gĂ©nĂ©ralisation pour conserver l’originalitĂ© des divers secteurs spĂ©cifiques de phĂ©nomĂšnes. Le complexe plus spĂ©cial, est bien alors Ă  jamais irrĂ©ductible Ă  l’élĂ©mentaire plus gĂ©nĂ©ral, dans la hiĂ©rarchie des sciences, de mĂȘme que les domaines qualitativement hĂ©tĂ©rogĂšnes de la physique sont Ă  jamais irrĂ©ductibles entre eux, sauf par leurs seules analogies formelles.

Mais, que la gĂ©nĂ©ralisation mathĂ©matique consiste au contraire en une construction opĂ©ratoire telle que le gĂ©nĂ©ral soit plus riche et non pas plus pauvre que le spĂ©cial ou le singulier, parce que, s’il ne possĂšde pas les qualitĂ©s propres aux cas particuliers, il revĂȘt le mode de composition permettant de construire l’ensemble de ces cas et de les transformer les uns dans les autres, alors la question se pose en de tout autres termes. Certes les lois gĂ©nĂ©rales ne seront pas toutes explicatives, car la gĂ©nĂ©ralitĂ© par inclusion simple peut subsister Ă  cĂŽtĂ© de la gĂ©nĂ©ralitĂ© par composition opĂ©ratoire. Mais l’effort de la rĂ©duction d’un domaine lĂ©gal Ă  un autre ne se borne prĂ©cisĂ©ment pas Ă  atteindre cette gĂ©nĂ©ralitĂ© purement inclusive, sans quoi la rĂ©duction mĂȘme Ă©choue en devenant formelle : il tend Ă  dĂ©gager les lois de transformations comme telles, permettant de passer indiffĂ©remment de l’infĂ©rieur au supĂ©rieur et rĂ©ciproquement ou de l’un Ă  l’autre de deux domaines juxtaposĂ©s. Or, la causalitĂ© opĂ©ratoire (par opposition Ă  la causalitĂ© simple) n’est prĂ©cisĂ©ment pas autre chose que cette composition des rapports (donc des lois) selon le modĂšle de la gĂ©nĂ©ralisation constructive. C’est pourquoi, si le dĂ©veloppement de la causalitĂ© est marquĂ© par une suite de sacrifices successifs (voir § 2), la gĂ©nĂ©ralisation qui accompagne cette abstraction graduelle est fĂ©conde dans la mesure oĂč elle procĂšde par composition opĂ©ratoire. En abandonnant, p. ex., l’hypothĂšse des forces centrales au profit de la notion abstraites de « champ », on semblait se condamner Ă  une gĂ©nĂ©ralitĂ© stĂ©rile et renoncer en particulier Ă  pouvoir rendre compte du mouvement des corpuscules. Mais la synthĂšse entre les deux domaines a consistĂ© Ă  considĂ©rer les lois statistiques des mouvements corpusculaires comme rendant compte des variations spatio-temporelles de la grandeur des champs, tandis que ces mouvements eux-mĂȘmes Ă©taient conçus comme dĂ©terminĂ©s par des forces entiĂšrement dĂ©finies au moyen de ces grandeurs de champs. Le critĂšre de caractĂšre opĂ©ratoire de cette synthĂšse est que la totalitĂ© ainsi construite se caractĂ©rise par des principes de conservation (Ă©nergie totale des champs et corpuscules et conservation de l’impulsion) comparables Ă  ce que sont des invariants de groupe dans les transformations mathĂ©matiques. Que cette synthĂšse ait Ă©tĂ© remise en question par la microphysique, peu importe : la nouvelle synthĂšse nĂ©e de nouvelles abstractions, et qui consiste Ă  considĂ©rer comme « complĂ©mentaires » les aspects relatifs aux champs et les aspects corpusculaires constitue prĂ©cisĂ©ment un nouvel exemple de gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire et non pas simplement inclusive.

Bref, l’erreur centrale de l’interprĂ©tation de Comte n’est pas d’avoir affirmĂ© le primat des lois par rapport aux schĂ©mas reprĂ©sentatifs de caractĂšre imagĂ© ou mĂȘme simplement gĂ©omĂ©trique, car la gĂ©omĂ©trie et l’analyse se correspondent terme Ă  terme et ce qui subsiste tĂŽt ou tard des reprĂ©sentations imagĂ©es n’est prĂ©cisĂ©ment qu’un ensemble de lois, simplement situĂ©es Ă  une Ă©chelle diffĂ©rente, infĂ©rieure Ă  celle du phĂ©nomĂšne d’ensemble qu’il s’agissait d’expliquer. Le dĂ©faut essentiel de la philosophie positiviste classique — et nous allons en retrouver un nouvel aspect dans le nĂ©o-positivisme du cercle de Vienne — est d’avoir manquĂ© la solution du problĂšme de la gĂ©nĂ©ralisation, et par consĂ©quent de la coordination des lois entre elles. Or, la raison en est sans doute Ă  chercher dans sa sociologie insuffisante et ses prĂ©jugĂ©s anti-psychologiques. Il a bien aperçu qu’il existait un rapport social et mental entre la connaissance et l’action, mais il n’a envisagĂ© celle-ci que sous l’angle de son utilitĂ© finale, sans comprendre que la pensĂ©e procĂšde des actes sous la forme d’opĂ©rations, et sans voir Ă  quelle interprĂ©tation opĂ©ratoire des mathĂ©matiques une telle connexion conduit nĂ©cessairement. Faute alors d’admettre que la gĂ©nĂ©ralisation par composition des opĂ©rations entre elles constituait une construction proprement dit, donc une « production » susceptible de correspondre au « mode de production » intime des phĂ©nomĂšnes, il n’a vu en cette construction qu’un langage, sans saisir qu’elle est susceptible d’« expliquer » les lois les unes par les autres en assimilant les transformations physiques elles-mĂȘmes aux transformations opĂ©ratoires ainsi organisĂ©es. DĂšs lors, la coordination des lois entre elles se rĂ©duisant pour lui Ă  une simple inclusion, il a Ă©tĂ© obligĂ© de limiter le rĂŽle de la gĂ©nĂ©ralisation, tandis que la coordination opĂ©ratoire conduit Ă  l’assimilation rĂ©ciproque entre domaines distincts, y compris les domaines jugĂ©s infĂ©rieurs ou supĂ©rieurs selon leur rang dans la hiĂ©rarchie des sciences. C’est pourquoi la suite des sciences constitue en rĂ©alitĂ© un ordre cyclique et non pas rectiligne comme sa conception du gĂ©nĂ©ral et du spĂ©cial l’obligeait Ă  l’admettre.

§ 4. Le nominalisme de P. Duhem et le conventionnalisme d’H. PoincarĂ©

Entre l’interprĂ©tation de la physique par le positivisme d’Aug. Comte et les thĂ©ories nĂ©o-positivistes dont nous allons voir (§ 5) qu’elles remettent en question tous les rapports de la dĂ©duction avec l’expĂ©rience, s’est produit un Ă©vĂ©nement capital pour l’intelligence de ces mĂȘmes rapports : la critique des principes gĂ©nĂ©raux de la physique mathĂ©matique par PoincarĂ©. La portĂ©e de cette critique ne saurait, en effet, ĂȘtre sous-estimĂ©e, mĂȘme si le progrĂšs ultĂ©rieur des connaissances a conduit Ă  en rendre caducs certains aspects. D’une part, et malgrĂ© la position antilogistique de PoincarĂ©, son « conventionnalisme » constitue l’une des sources des thĂ©ories modernes qui font de la logique et des mathĂ©matiques un langage ou une « syntaxe » tautologique. Mais surtout, d’autre part, la pensĂ©e de PoincarĂ© a conduit Ă  faire redĂ©couvrir le rĂŽle de la dĂ©duction et de la gĂ©nĂ©ralisation- mathĂ©matiques dans l’élaboration des thĂ©ories et des « faits » physiques eux-mĂȘmes. Dans la mesure oĂč il a dĂ©passĂ© son propre conventionnalisme il a ainsi, pourrait-on dire, retraduit Kant en langage physique moderne, mais l’a du mĂȘme coup corrigĂ© dans le sens de la mobilitĂ© logique et psychologique.

La doctrine de Duhem constitue, Ă  cet Ă©gard, l’intermĂ©diaire entre le positivisme de Comte et l’attitude de PoincarĂ©. Soucieux de dĂ©montrer que la thĂ©orie physique n’atteint pas le rĂ©el en lui-mĂȘme (mais cela pour des raisons inverses Ă  celles d’Aug. Comte, puisqu’il s’agit pour lui de protĂ©ger une certaine mĂ©taphysique contre la science et non pas de protĂ©ger la science contre la mĂ©taphysique
), P. Duhem en est venu Ă  dĂ©couvrir 14 que le fait physique est toujours le produit d’une Ă©laboration complexe et n’existe dĂšs lors que relativement Ă  une interprĂ©tation thĂ©orique, autrement dit Ă  l’activitĂ© mathĂ©matique d’un sujet.

Duhem, on le sait, Ă©tait thomiste et pensait que la rĂ©alitĂ© est en dĂ©finitive conforme aux cadres de la philosophie aristotĂ©licienne 15. Mais, assez critique pour admettre qu’une telle philosophie ne saurait rallier tous les suffrages, ni surtout ĂȘtre dĂ©montrĂ©e par la physique moderne, il en vient donc Ă  soutenir, avec Aug. Comte, que l’explication causale est Ă  jamais interdite Ă  la science. La connaissance scientifique ne saurait donc dĂ©pendre d’aucun systĂšme mĂ©taphysique, et cette derniĂšre notion, aussi large sous sa plume que sous celle de Comte, comprend notamment le mĂ©canisme cartĂ©sien, l’atomisme de Huyghens et le dynamisme de Newton autant que le recours aux qualitĂ©s sensibles de l’« école pĂ©ripatĂ©ticienne » (p. 14). C’est qu’« une thĂ©orie physique n’est pas une explication. C’est un systĂšme de propositions mathĂ©matiques, dĂ©duites d’un petit nombre de principes, qui ont pour but de reprĂ©senter aussi simplement, aussi complĂštement et aussi exactement que possible un ensemble de lois expĂ©rimentales » (p. 24). Quant Ă  cette reprĂ©sentation, elle consiste non pas en images mais en « jugements portant sur les propriĂ©tĂ©s physiques des corps » ; « ces jugements on les compare aux lois expĂ©rimentales que la thĂ©orie se propose de reprĂ©senter ; s’ils concordent avec ces lois
 la thĂ©orie a atteint son but  » (p. 25-6). « Ainsi une thĂ©orie vraie, ce n’est pas une thĂ©orie qui donne des apparences physiques une explication conforme Ă  la rĂ©alité ; c’est une thĂ©orie qui reprĂ©sente de façon satisfaisante, un ensemble de lois expĂ©rimentales » (p. 26). Économie intellectuelle, comme dit Mach, « classification » des lois (p. 30), et mĂȘme « classification naturelle » (p. 32) c’est-Ă -dire dont « nous soupçonnons que les rapports qu’elle Ă©tablit entre les donnĂ©es de l’observation correspondent Ă  des rapports entre les choses » (p. 35) (mais sans que cette conviction provienne d’une autre garantie que d’un « acte de foi », p. 36) ; enfin capacitĂ© de prĂ©vision : telles sont ses trois utilitĂ©s principales. Aussi Duhem condamne-t-il avec la mĂȘme Ă©nergie qu’Aug. Comte les « thĂ©ories reprĂ©sentatives » (p. 40) et les « modĂšles mĂ©caniques » (p. 77), Ɠuvre des esprits amples et superficiels par opposition aux thĂ©ories abstraites dues aux esprits profonds et Ă©troits.

Si tel est l’objet de la thĂ©orie physique, voyons-en la structure. C’est sur ce second point que Duhem, dont on connaĂźt les Ă©lĂ©gants travaux sur la thermodynamique et la chimie physique, fournit sa contribution la plus intĂ©ressante. La thĂ©orie physique est essentiellement mathĂ©matique (p. 157), c’est-Ă -dire qu’elle porte sur les quantitĂ©s ou grandeurs reconnaissables Ă  leur additivitĂ© (p. 159-163) : « chaque quantitĂ© est la rĂ©union, par une opĂ©ration commutative et associative, des quantitĂ©s moindres que la premiĂšre, mais de mĂȘme espĂšce qu’elle, qui en sont les parties » (p. 163). La thĂ©orie physique ignore donc la qualitĂ©, dont l’intensitĂ© est bien exprimable par les signes =, > et < (p. 164), mais dans la « catĂ©gorie » de laquelle « on ne trouve aucune opĂ©ration Ă  la fois commutative et associative, qui puisse mĂ©riter le nom d’addition et ĂȘtre reprĂ©sentĂ©e par le signe + ; sur la qualitĂ©, donc, la mesure, issue de la notion d’addition, ne saurait avoir prise » (p. 166). Cependant la physique exprime par des nombres les diverses intensitĂ©s d’une mĂȘme qualitĂ© (p. 170), mais l’échelle mĂ©trique repose alors sur « quelque effet quantitatif ayant pour cause cette qualité » (p. 175), laquelle n’est donc pas mesurĂ©e en elle-mĂȘme, car « dans le domaine de la qualitĂ© la notion d’addition n’a point de place ; elle se retrouve au contraire lorsqu’on Ă©tudie l’effet quantitatif qui fournit une Ă©chelle propre Ă  repĂ©rer les diverses intensitĂ©s d’une qualité » (p. 175).

Cela dit, on comprend qu’une thĂ©orie physique suppose toute une Ă©laboration du rĂ©el. À elle seule dĂ©jĂ , « une expĂ©rience de physique n’est pas simplement l’observation d’un phĂ©nomĂšne ; elle est, en outre, l’interprĂ©tation thĂ©orique de ce phĂ©nomĂšne » (p. 217), parce que, entre le fait brut, tel que l’oscillation d’une bande sur un miroir, et le fait physique correspondant, en l’espĂšce la rĂ©sistance Ă©lectrique d’une bobine, il s’intercale toute une interprĂ©tation, essentiellement relative aux thĂ©ories admises (p. 217-8) : « cette interprĂ©tation substitue aux donnĂ©es concrĂštes rĂ©ellement recueillies par l’observation des reprĂ©sentations abstraites et symboliques qui leur correspondent en vertu des thĂ©ories admises par l’observateur » (p. 222). L’expĂ©rience de physique est donc toute autre que l’expĂ©rience physiologique, « rĂ©cit de faits concrets, obvies » (p. 222). Et cette interprĂ©tation est davantage qu’un langage, car un Ă©noncĂ© abstrait peut se rĂ©aliser d’une infinitĂ© de maniĂšres diffĂ©rentes (p. 224 et 229) et inversement « à un mĂȘme fait pratique peuvent correspondre une infinitĂ© de faits thĂ©oriques logiquement incompatibles » (p. 229). Les lois physiques elles-mĂȘmes ne sont donc, Ă  proprement parler, ni vraies ni fausses mais approchĂ©es, provisoires et relatives, parce qu’essentiellement symboliques (p. 263) et parce que reposant sur une correspondance, « nullement immĂ©diate », « d’une chose signifiĂ©e au signe qui la remplace » (p. 251) : chaque loi constitue donc le produit d’une abstraction, solidaire de « tout un ensemble de thĂ©ories » (p. 254). Il en rĂ©sulte qu’« une expĂ©rience de physique ne peut jamais condamner une hypothĂšse isolĂ©e, mais seulement tout un ensemble thĂ©orique » (p. 278) : « l’experimentum crucis est impossible en physique » (p. 285). De plus, certains principes Ă©chappent Ă  la vĂ©rification expĂ©rimentale tout en intervenant dans des thĂ©ories d’ensemble soumises Ă  cette vĂ©rification ; en effet « la contradiction expĂ©rimentale porte toujours en bloc sur tout un ensemble thĂ©orique, sans que rien puisse dĂ©signer quel est, en cet ensemble, la proposition qui doit ĂȘtre rejetĂ©e » (p. 229) : c’est pourquoi on est toujours libre de conserver les principes, c’est-Ă -dire « ces hypothĂšses qui sont devenues des conventions universellement acceptĂ©es », quitte Ă  « renverser de fond en comble de tels principes » (p. 322) lorsqu’on « se lasse d’attribuer Ă  quelque cause d’erreur » les Ă©carts observĂ©s au cours des expĂ©riences.

Tel est, dans les grandes lignes, le « nominalisme » de Duhem. IndĂ©pendamment de l’importance qu’a eue sa conception symboliste de la thĂ©orie mathĂ©matique en physique, reprise et remaniĂ©e par les nĂ©o-positivistes (voir § 5), l’intĂ©rĂȘt principal de son Ɠuvre tient Ă  l’analyse de l’élaboration intellectuelle si complexe conduisant du fait brut au fait et Ă  la loi physiques, et, par delĂ , Ă  la thĂ©orie d’ensemble. Sur tous ces derniers points nous ne saurions que prendre acte de la convergence entre les rĂ©sultats obtenus par Duhem et ceux de l’investigation psychologique : le fait brut n’est pas simplement imitĂ© par le fait conceptualisĂ© ou physique, il est assimilĂ© aux schĂšmes logico-mathĂ©matiques et c’est le produit de cette assimilation qui constitue la loi. Mais, faut-il conclure de lĂ  que la thĂ©orie physique qui « reprĂ©sente » les lois en un schĂ©ma d’ensemble n’a qu’une portĂ©e « symbolique » et Ă©choue Ă  toute explication ? Il est possible que Duhem, mĂ©taphysicien ontologiste, ne se soit pas doutĂ© combien Duhem, critique de la connaissance physique, faisait la part large Ă  l’activitĂ© du sujet dans l’élaboration du savoir : seul, en effet, un sujet capable de toutes les constructions opĂ©ratoires parviendra Ă  Ă©laborer le donnĂ© jusqu’à le traduire symboliquement en coordinations mathĂ©matiques superposĂ©es Ă  la rĂ©alitĂ© qualitative. Ou bien, au contraire, s’en est-il trop doutĂ©, et est-ce pourquoi il a voulu rĂ©duire le sujet au rang de simple fabricateur de symboles, le nominalisme scientifique de Duhem Ă©tant alors une prĂ©caution contre ce qu’une trop grande activitĂ© du sujet pourrait avoir de contradictoire avec une mĂ©taphysique faite d’ontologie aristotĂ©licienne. On pourrait rĂ©pondre que ceci n’a rien Ă  voir avec la vĂ©ritĂ© Ă©pistĂ©mologique de la doctrine. Cependant, si Duhem a eu le double mĂ©rite de corriger le positivisme de Comte, d’une part en rĂ©tablissant ainsi le rĂŽle du sujet, et d’autre part en appuyant ses jugements Ă©pistĂ©mologiques sur une trĂšs large et trĂšs prĂ©cise information historique (on connaĂźt ses beaux travaux sur Le SystĂšme du Monde. Histoire des doctrines cosmologiques de Platon Ă  Copernic), sa perspective historico-critique est parfois singuliĂšrement influencĂ©e par sa mĂ©taphysique : n’est-il pas allĂ© jusqu’à comparer la thermodynamique, dont le second principe marque une tendance vers le repos final, Ă  la thĂ©orie pĂ©ripatĂ©ticienne du « lieu propre », les « mouvements naturels » d’Aristote Ă©tant interprĂ©tĂ©s, comme l’accroissement (pourtant statistique et probabiliste) de l’entropie, par une marche vers « un Ă©tat d’équilibre idĂ©al, en sorte que cette cause finale est, en mĂȘme temps, leur cause efficiente » (p. 470-1) ?

Le problĂšme de savoir si l’élaboration mathĂ©matique due Ă  l’activitĂ© du sujet aboutit Ă  un simple symbolisme est assurĂ©ment liĂ©, comme Duhem y insiste fortement, au passage de la qualitĂ© Ă  la quantité : c’est dans la mesure oĂč la qualitĂ© demeure irrĂ©ductible Ă  la quantitĂ© que le langage mathĂ©matique peut ĂȘtre dit purement symbolique, et c’est pourquoi Duhem insiste avec tant de vigueur sur cette irrĂ©ductibilitĂ©, en recourant Ă  la conception aristotĂ©licienne (aujourd’hui insoutenable aprĂšs tous les travaux de la mathĂ©matique qualitative) de deux « catĂ©gories » distinctes et sans voir qu’il n’existe pas de qualitĂ©s sans quantitĂ© et rĂ©ciproquement. Il est, en effet, surprenant d’admettre que les qualitĂ©s connaissent les rapports >, = et < sans en conclure qu’elles connaissent aussi l’addition, car si (A < B) et (B < C), on a alors : (A < C) = (A < B) + (B < C), c’est-Ă -dire que la diffĂ©rence qualitative entre A et C est l’addition des diffĂ©rences partielles ou intermĂ©diaires AB et BC : ce n’est pas lĂ  une mesure, mais bien une addition 16 et tant le nombre que la mesure procĂšdent d’une composition opĂ©ratoire de telles opĂ©rations initiales (voir chap. I § 3 et 6 et chap. II § 8). Comme nous l’avons vu (chap. I § 3), la quantitĂ© n’est autre chose que le rapport d’extension entre les termes qualifiĂ©s, et il n’existe, entre les quantitĂ©s intensives et les quantitĂ©s extensives, y compris mĂ©triques, que la diffĂ©rence du logique au mathĂ©matique : or, cette diffĂ©rence ne tient pas Ă  l’addition commutative et associative des parties en un tout, comme le dit Duhem (car cette addition est dĂ©jĂ  constitutive de l’addition logique), mais Ă  la mise en relation des parties entre elles et notamment Ă  la constitution de l’unitĂ©.

Or, s’il n’existe ainsi aucune opposition de principe entre la qualitĂ© et la quantitĂ©, mais au contraire une interdĂ©pendance Ă©troite, rien n’exclut que la thĂ©orie physique serre la rĂ©alitĂ© de toujours plus prĂšs et prĂ©sente ainsi un caractĂšre explicatif et non pas seulement symbolique. Sur ce point, l’énergĂ©tisme pur de Duhem a Ă©tĂ© soutenu, dans l’histoire des idĂ©es, au moment prĂ©cisĂ©ment de la renaissance de l’atomisme et au dĂ©but des travaux de l’atomisme expĂ©rimental. On sait assez qui l’a emportĂ© depuis


Mais le nominalisme de Duhem a trouvĂ© par ailleurs, dans le conventionnalisme et la pensĂ©e entiĂšre d’H. PoincarĂ© Ă  la fois une expression beaucoup plus rigoureuse et la rĂ©futation de ses exagĂ©rations.

Les mathĂ©matiques sont d’abord, pour la physique, un langage prĂ©cis, soutient PoincarĂ© avec le positivisme. Mais un langage est beaucoup plus qu’un simple symbolisme : il est avant tout un instrument de gĂ©nĂ©ralisation. « Toute vĂ©ritĂ© particuliĂšre peut Ă©videmment ĂȘtre Ă©tendue d’une infinitĂ© de maniĂšres », dit PoincarĂ© avec Duhem, mais « dans ce choix qui nous guidera ? ». « C’est l’esprit mathĂ©matique, qui dĂ©daigne la matiĂšre, pour ne s’attacher qu’à la forme pure. C’est lui qui nous a enseignĂ© Ă  nommer du mĂȘme nom des ĂȘtres qui ne diffĂšrent que par la matiĂšre, Ă  nommer du mĂȘme nom, p. ex., la multiplication des quaternions et celle des nombres entiers » 17. Cette allusion aux quaternions nous montre d’emblĂ©e la diffĂ©rence entre la gĂ©nĂ©ralisation purement logique, Ă  laquelle pense Duhem (lequel critique en particulier l’usage des quaternions et des algĂšbres compliquĂ©es des Anglais, parce que consistant en modĂšles opĂ©ratoires !) et la gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire Ă  laquelle songe PoincarĂ©. Si Maxwell, dĂ©clare ce dernier, est parvenu aux progrĂšs que l’on sait, en Ă©lectrodynamique, c’est que « en les envisageant sous un biais nouveau, Maxwell a reconnu que les Ă©quations deviennent plus symĂ©triques quand on y ajoute un terme, et d’autre part ce terme Ă©tait trop petit pour produire des effets apprĂ©ciables avec les mĂ©thodes anciennes. On sait que les vues a priori de Maxwell ont
 devancĂ© de vingt ans l’expĂ©rience. Comment ce triomphe a-t-il Ă©tĂ© obtenu ? C’est que Maxwell Ă©tait profondĂ©ment imprĂ©gnĂ© du sentiment de la symĂ©trie mathĂ©matique ». Mais aussi « c’est que Maxwell Ă©tait habituĂ© Ă  « penser en vecteurs » et pourtant si les vecteurs se sont introduits dans l’analyse, c’est par la thĂ©orie des imaginaires » 18, (c’est-Ă -dire par l’extension de mĂ©canismes purement opĂ©ratoires) 19. Bien plus, les mĂȘmes Ă©quations se retrouvent dans les domaines les plus divers : en ce cas les « thĂ©ories semblent des imagĂ©s calquĂ©es l’une sur l’autre ; elles s’éclairent mutuellement en s’empruntant leur langage ; demandez aux Ă©lectriciens s’ils ne se fĂ©licitent pas d’avoir inventĂ© le mot de flux de force, suggĂ©rĂ© par l’hydrodynamique et la thĂ©orie de la chaleur » 20.

Mais, bien que la gĂ©nĂ©ralisation procĂšde donc Ă  l’ordinaire par composition Ă  la fois spatiale et analytique, elle peut aussi « renoncer Ă  pĂ©nĂ©trer dans le dĂ©tail de la structure de l’univers » pour « tirer des conclusions qui resteront vraies quels que soient les dĂ©tails du mĂ©canisme invisible qui les anime » 21 : elle engendre alors les principes qu’elle soustrait, par cela mĂȘme aux vĂ©rifications de l’expĂ©rience. Seulement, Ă  un certain degrĂ© de gĂ©nĂ©ralitĂ©, si le principe « peut tout expliquer, c’est qu’il ne permet de rien prĂ©voir ; il ne nous permet pas de choisir entre les diffĂ©rentes hypothĂšses possibles, puisqu’il explique tout d’avance. Il devient donc inutile » 22.

C’est ici qu’apparaĂźt le conventionnalisme de PoincarĂ©, en mĂȘme temps que s’en dessinent les limites : les principes gĂ©nĂ©raux sont en rĂ©alitĂ© des conventions, puisque prĂ©cisĂ©ment soustraits Ă  la vĂ©rification expĂ©rimentale. Mais, sur ce point, PoincarĂ© distingue avec prĂ©cision trois phases dans l’évolution d’un principe : d’abord vĂ©ritĂ© d’expĂ©rience, il devient en second lieu proposition gĂ©nĂ©rale et conventionnelle pour ĂȘtre enfin, lors d’une troisiĂšme phase, Ă©branlĂ©e par l’expĂ©rience, mais indirectement et en tant simplement que rendu inutile 23.

Or, cette troisiĂšme phase, il ne l’a pas aperçue d’emblĂ©e parce que, au dĂ©but de sa carriĂšre, aucun fait ne conduisait Ă  mettre en doute les principes. À la suite de diverses dĂ©couvertes retentissantes, dont celle de Michelson et Morley, le doute apparut : c’est alors que les physiciens se trouvĂšrent dans l’alternative de sauver les principes ou de refondre toute la physique. Avec une perspicacitĂ© qui s’oppose de façon frappante aux propos dĂ©sabusĂ©s de Duhem sur l’incohĂ©rence des « nouvelles thĂ©ories », PoincarĂ© entrevit la relativitĂ© et put ainsi simultanĂ©ment maintenir le caractĂšre conventionnel des principes lorsque l’on tend Ă  les sauver Ă  tout prix et la nĂ©cessitĂ© de les changer lorsqu’ils cessent d’ĂȘtre utiles Ă  l’interprĂ©tation de l’expĂ©rience : « j’avais raison autrefois et je n’ai pas tort aujourd’hui » 24, dit-il avec une bonhomie charmante. Par contre, lĂ  oĂč il exagĂšre la continuitĂ© de sa pensĂ©e et oĂč il se rĂ©fute en rĂ©alitĂ© lui-mĂȘme, c’est lorsqu’il est obligĂ© d’admettre que les « conventions » ainsi conçues ne sont en rĂ©alitĂ© pas arbitraires, mais bien choisies en fonction des besoins combinĂ©s de la gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire et de l’expĂ©rience : « Les rĂšgles du jeu sont des conventions arbitraires et on aurait pu adopter la convention contraire qui n’aurait pas Ă©tĂ© moins bonne. Au contraire la Science est une rĂšgle d’action qui rĂ©ussit, au moins gĂ©nĂ©ralement, et j’ajoute, tandis que la rĂšgle contraire n’aurait pas rĂ©ussi » 25. D’oĂč l’autorĂ©futation de l’abus du terme « commode » : la science est une classification commode, mais « il est vrai qu’elle l’est non seulement pour moi, mais pour tous les hommes ; il est vrai qu’elle restera commode pour tous nos descendants ; il est vrai enfin que cela ne peut pas ĂȘtre par hasard » 26. En dĂ©finitive, la commoditĂ© est donc l’adĂ©quation des principes simultanĂ©ment Ă  notre esprit lui-mĂȘme et aux « relations entre les choses » 27. « Je rappelle en outre que notre espace euclidien qui est l’objet propre de la gĂ©omĂ©trie a Ă©tĂ© choisi, pour des raisons de commoditĂ©, parmi un certain nombre de types qui prĂ©existent dans notre esprit et qu’on appelle groupes » 28. Voici, dĂ©finitivement rĂ©futĂ© par PoincarĂ© lui-mĂȘme, ce conventionnalisme dont l’a si fort approuvĂ©, mais avec un peu de retard, le nĂ©o-positivisme de l’école de Vienne.

§ 5. Le néo-positivisme et la causalité selon Ph. Franck

Le dĂ©faut le plus gĂ©nĂ©ral du positivisme classique est, en fin de compte, l’absence d’une psychologie gĂ©nĂ©tique de la pensĂ©e scientifique. C’est cette lacune qu’a voulu combler E. Mach, le fondateur du positivisme viennois, en rattachant directement la connaissance physique aux « sensations », sans recours aux spĂ©culations sur le rĂ©el et en croyant ainsi parachever l’Ɠuvre d’Aug. Comte restĂ©e incomplĂšte en son programme anti-mĂ©taphysique. Nous avons assez souvent insistĂ© sur les insuffisances de l’explication de la connaissance par les sensations et sur les difficultĂ©s de l’attitude de Mach (voir chap. V § 3), pour n’y point revenir ici plus systĂ©matiquement. Du point de vue de la physique, en effet, le recours aux sensations aboutit Ă  l’anthropomorphisme et rend inexplicable la dĂ©centration fondamentale caractĂ©risant toute connaissance objective. Du point de vue psychologique, d’autre part, la sensation ne constitue nullement Ă  elle seule la source de la connaissance, celle-ci Ă©tant liĂ©e Ă  l’action entiĂšre et n’aboutissant Ă  la dĂ©centration propre Ă  la pensĂ©e scientifique que par la coordination des opĂ©rations nĂ©es de cette action.

Aussi bien, faussement orientĂ© Ă  son dĂ©part par une psychologie insuffisante, le positivisme viennois a-t-il redressĂ© ses positions en recourant Ă  la logistique sur les points oĂč le psychologisme de Mach l’avait Ă©garĂ©. D’oĂč l’interprĂ©tation des sciences de M. Schlick, de R. Carnap et de O. Neurath, dĂ©veloppĂ©e en mathĂ©matiques par v. Wittgenstein et sur le terrain de la causalitĂ© physique par Ph. Franck. Cette interprĂ©tation se dit « unitaire » parce que reposant sur une exclusion radicale de toute mĂ©taphysique et sur une absorption de la philosophie dans les sciences elles-mĂȘmes. De ce point de vue, la science est constituĂ©e par l’ensemble des propositions qui prĂ©sentent un sens intelligible ; la mĂ©taphysique rentre au contraire dans les « propositions sans signification ».

Le propre de la conception « unitaire », particuliĂšre aux Viennois, est d’ailleurs, par un curieux paradoxe, d’introduire au sein de la science elle-mĂȘme un dualisme fondamental. Parmi les propositions qui prĂ©sentent une signification, il en est, en effet, de deux sortes irrĂ©ductibles entre elles : les « propositions tautologiques » et les « propositions Ă  portĂ©e rĂ©elle » (p. 37) 29. Les premiĂšres constituent simplement le langage de la science, c’est-Ă -dire la logique, conçue comme une pure « syntaxe » de propositions, et les mathĂ©matiques elles-mĂȘmes, conçues (on l’a dĂ©jĂ  vu chap. III § 5) comme ne comportant aucune construction rĂ©elle, malgrĂ© leur apparence psychologique d’invention ou de crĂ©ation. Les secondes constituent les propositions Ă©nonçant des faits observables et se rĂ©fĂ©rant donc Ă  l’expĂ©rience sous toutes ses formes. Le critĂšre permettant de distinguer ces deux sortes de propositions est aisĂ© Ă  formuler en thĂ©orie : le contraire d’une proposition tautologique est une proposition sans signification (p. ex. le contraire de 1 + 1 = 2 est 1 + 1 inĂ©gal Ă  2, ce qui est contradictoire avec les dĂ©finitions admises, donc sans signification), tandis que le contraire d’une proposition Ă  portĂ©e rĂ©elle est une autre proposition Ă  portĂ©e rĂ©elle, l’une des deux Ă©tant alors vraie et l’autre Ă©tant fausse mais prĂ©sentant une signification (p. ex. si « cette table est bleue » est une proposition vraie, la proposition « cette table n’est pas bleue » est fausse sans ĂȘtre dĂ©pourvue de signification). Mais bien que cette opposition soit nette in abstracto, il demeure trĂšs difficile de l’appliquer dans tous les cas concrets, car, si les mathĂ©matiques sont entiĂšrement tautologiques, la physique n’est par contre pas entiĂšrement formĂ©e de propositions Ă  portĂ©e rĂ©elle. Comme l’a montrĂ© le conventionnalisme, approuvĂ© en cela par les thĂ©oriciens de l’unitarisme (p. 49), un grand nombre d’énoncĂ©s gĂ©nĂ©raux de la physique sont en rĂ©alitĂ© des propositions tautologiques. Or, « on ne peut pas du tout — et c’est ici la plus grosse difficultĂ© — reconnaĂźtre, Ă  l’aide du seul texte d’une proposition, si elle est tautologique ou Ă  portĂ©e rĂ©elle. Il faut, pour cela, considĂ©rer tout le systĂšme dont fait partie cette proposition ; c’est-Ă -dire l’ensemble des phrases qui servent Ă  Ă©lucider le sens des symboles dont on s’est servi pour la formuler » (p. 36). C’est en ce travail critique que consiste l’activitĂ© philosophique selon Schlick.

Cela dit, il convient de chercher Ă  quoi se rĂ©duisent les propositions Ă  portĂ©e rĂ©elle, une fois dissociĂ©es du symbolisme qui leur sert d’expression, plus prĂ©cisĂ©ment une fois dĂ©gagĂ©es des « coordinations » les reliant aux « propositions tautologiques » qui les dĂ©signent. En langage courant, cela revient donc Ă  dĂ©terminer le sens des propositions expĂ©rimentales, indĂ©pendamment de leur formulation logique ou mathĂ©matique. Ce sens consiste Ă©videmment Ă  se rĂ©fĂ©rer Ă  une « donnĂ©e », mais encore faut-il prĂ©ciser qu’une donnĂ©e est toujours relative Ă  des « propositions-constats » (p. 50) convergeant entre elles. Le « langage physique » ou plus prĂ©cisĂ©ment « physicaliste » (car il s’applique aussi Ă  la biologie et Ă  la psychologie expĂ©rimentale, qui Ă©tudie le comportement) se rĂ©fĂšre ainsi nĂ©cessairement Ă  des propositions-constats susceptibles d’une certaine uniformitĂ© entre les observateurs et portant sur des faits matĂ©riels.

Le grand problĂšme de la causalitĂ© est alors, pour la philosophie « unitaire » de la science de savoir si le lien causal est de caractĂšre purement tautologique (comme Ph. Franck l’affirmait sans rĂ©serve en 1907 quant Ă  sa forme gĂ©nĂ©rale, dans un Ă©crit qu’il a lui-mĂȘme qualifiĂ© depuis de trop exclusif), s’il se rĂ©fĂšre Ă  des propositions de portĂ©e rĂ©elle ou encore s’il participe de l’une et de l’autre de ces deux natures. C’est Ă  cette discussion que Ph. Franck se livre avec une admirable prĂ©cision en attĂ©nuant la position trop dogmatique qu’il avait prise au dĂ©but de ses recherches.

Selon Schlick, la causalitĂ© consiste, conformĂ©ment Ă  la tradition du positivisme, en une possibilitĂ© de prĂ©vision des phĂ©nomĂšnes (p. 47). Mais quelle est la signification concrĂšte d’une telle formule ? E. Zilsel rĂ©partit les lois physiques en deux groupes : celle qui ne font pas intervenir de succession temporelle (p. ex. la loi de Mariotte, qui est une loi d’équilibre) et celles qui expriment des modifications en fonction du temps (p. ex. les Ă©quations de Fourier sur la conductibilitĂ© thermique). Ce sont ces derniĂšres que Franck appelle « lois causales » ou dont il dit qu’elles ont une « forme causale » (p. 144). Mais il s’agit alors de prĂ©ciser comment s’établit une telle succession temporelle et sur quoi se fonde la prĂ©vision des Ă©tats ultĂ©rieurs. Toutes deux supposent assurĂ©ment une certaine rĂ©pĂ©tition des phĂ©nomĂšnes. « Nous dirons donc que le principe de causalitĂ© affirme que tous les phĂ©nomĂšnes ayant lieu dans le monde peuvent ĂȘtre envisagĂ©s comme des Ă©lĂ©ments de processus cycliques partiels » (p. 190) et nous disons partiels parce qu’il n’y a jamais retour Ă  des Ă©tats exactement identiques, du fait qu’il s’intercale de nouveaux Ă©tats entre les Ă©tats initiaux et les Ă©tats ultĂ©rieurs, et aussi du fait que les Ă©tats initiaux (formĂ©s eux-mĂȘmes d’immobilitĂ© relative ou de mouvements, cf. p. 145) ne se retrouvent jamais exactement. La notion mĂȘme de retour est Ă©quivoque (p. 191-4), car « il y a de multiples maniĂšres de concevoir le retour d’un mĂȘme Ă©tat, ce qui n’empĂȘche pas la prĂ©vision de l’avenir d’ĂȘtre toujours possible. Il reste donc que cette prĂ©vision a les caractĂšres les plus divers, suivant la façon dont on conçoit ce retour » (p. 195). Dira-t-on alors que la causalitĂ© se borne Ă  affirmer l’existence de lois, ce qui Ă©viterait « d’introduire le concept quelque peu artificiel de rĂ©pĂ©tition » (p. 206) ? Mais, ou bien alors on se rĂ©fĂšre Ă  une intelligence supĂ©rieure susceptible d’embrasser tout l’univers, ou bien il faut prĂ©ciser toutes ces lois de façon trĂšs dĂ©terminĂ©e, ce qui reste malaisĂ© dans les deux cas. « Les deux seules alternatives sont donc, soit de fonder le principe de causalitĂ© sur le retour au mĂȘme Ă©tat, et la signification en est assez vague, car en pratique on ne se trouve jamais en prĂ©sence des mĂȘmes phĂ©nomĂšnes, soit de s’appuyer sur l’existence de lois, et dans ce cas encore, il n’est guĂšre facile de prĂ©ciser ce qu’il veut dire ; car, prise en elle-mĂȘme, l’affirmation de l’existence de lois n’a pas grande portĂ©e en ce qui concerne le monde rĂ©el. En somme la prĂ©tendue loi d’airain de la causalitĂ© ne dĂ©limite en rĂ©alitĂ© ces phĂ©nomĂšnes que d’une maniĂšre fort vague » (p. 201).

D’oĂč provient alors le prestige de la causalité ? C’est qu’elle constitue en bonne partie un principe tautologique. Le retour Ă  un mĂȘme Ă©tat se reconnaissant essentiellement au fait que cet Ă©tat est suivi des mĂȘmes consĂ©quences, « dans ces conditions, le principe de causalitĂ© n’est plus qu’une dĂ©finition de l’identitĂ© de deux Ă©tats » (p. 202).

Pour assurer cependant au principe de causalitĂ© une portĂ©e rĂ©elle, il s’agit de faire correspondre les grandeurs d’états, contenues dans les Ă©quations, Ă  des donnĂ©es observables. Mais c’est ici que les difficultĂ©s commencent. Il s’agit d’abord que ces grandeurs d’états soient en nombre restreint, sinon la causalitĂ© devient inapplicable (p. 203). Mais si le nombre des grandeurs d’états est restreint « nous avons bien affaire Ă  un Ă©noncĂ© sur le monde rĂ©el ; mais cet Ă©noncĂ© est passablement indĂ©terminé » (p. 204). En outre, il s’agit surtout de trouver des rĂšgles de coordination entre ces grandeurs, intervenant dans les Ă©quations c’est-Ă -dire dans les propositions tautologiques (parce que mathĂ©matiques) et les faits observables eux-mĂȘmes. « Or, s’il n’y a pas de rĂšgles de coordination connues, le principe de causalitĂ© devient une tautologie et les lois causales particuliĂšres de simples dĂ©finitions des grandeurs d’états : elles ne disent rien de plus au sujet du monde rĂ©el » (p. 186). « C’est dans la mĂ©canique ondulatoire moderne que la difficultĂ© s’est rĂ©vĂ©lĂ©e dans toute son ampleur » (p. 187), d’oĂč les « questions d’interprĂ©tation » qui interviennent en microphysique et qui sont prĂ©cisĂ©ment relatives Ă  cette coordination entre les observables et les grandeurs d’états. Si une telle coordination est relativement aisĂ©e dans certains cas ordinaires (en acceptant nĂ©anmoins toujours une certaine indĂ©termination due Ă  l’imprĂ©cision forcĂ©e des expĂ©riences), elle est par contre fort difficile dans les domaines d’observation trĂšs grands (relativitĂ© Ă  l’échelle astronomique) et trĂšs petits (Ă©chelle atomique). « En gĂ©nĂ©ral, il n’est donc pas possible de coordonner Ă  toute grandeur figurant dans une Ă©quation une donnĂ©e immĂ©diate bien dĂ©terminĂ©e ou un rĂ©sultat d’observation ; il faut avoir, au prĂ©alable, rĂ©solu tout le problĂšme. On s’aperçoit alors que les Ă©quations du physicien ont perdu de ce fait leur valeur causale, du moins dans le sens oĂč on le pensait autrefois. Ces lois n’associent plus des grandeurs directement observables, mais des grandeurs qui peuvent seulement, aprĂšs une certaine Ă©laboration, ĂȘtre comparĂ©es avec des grandeurs observables » (p. 210). Bref, la causalitĂ© suppose toujours une « interprĂ©tation » (p. 212), et, par consĂ©quent, « si nous nous demandions si le principe de causalitĂ© est vraiment une loi de la nature, nous pourrons retourner la question sous toutes ses faces, nous arriverons toujours Ă  la conclusion qu’il est impossible de donner une rĂ©ponse, qu’elle soit positive ou nĂ©gative » (p. 213).

Pour lever la contradiction apparente entre cette absence de tout « argument, ni pour ni contre la validitĂ© du principe de causalitĂ© comme loi de la nature » (p. 217) et le fait que notre science et la vie pratique en supposent l’application continuelle, on suppose en gĂ©nĂ©ral l’existence d’un monde « vrai », cachĂ© derriĂšre les phĂ©nomĂšnes et qui serait le support vĂ©ritable de la causalitĂ©. Mais rien n’est plus Ă©quivoque que cette hypothĂšse d’un « rĂ©el » postulĂ© derriĂšre l’apparence : « La distinction entre « rĂ©el » et « apparent » consiste
 toujours dans l’une de ces deux choses : ou bien dans la diffĂ©rence qu’il y a entre une vue superficielle du donnĂ© expĂ©rimental et une description dĂ©taillĂ©e de celui-ci (dans ce cas c’est la description dĂ©taillĂ©e qui est dite correspondre Ă  la rĂ©alitĂ©) ; et deuxiĂšmement on dĂ©signe aussi comme « rĂ©el » un schĂ©ma mathĂ©matique duquel on peut dĂ©duire, avec une grande exactitude, des rĂ©sultats expĂ©rimentaux. Les deux concepts sont d’ailleurs tellement liĂ©s que le schĂ©ma mathĂ©matique est souvent le rĂ©sumĂ© le plus prĂ©cis des donnĂ©es expĂ©rimentales qu’on en peut dĂ©duire » (p. 221). Bref, « la construction du monde dit « rĂ©el », « vĂ©ritable », « physique », « objectif » ou « spatio-temporel » n’est pas autre chose que la mise en ordre des donnĂ©es de notre expĂ©rience suivant un schĂ©ma » (p. 225). Pourrait-on cependant concevoir le rĂ©el comme la limite vers laquelle converge une suite de thĂ©ories de plus en plus exactes ? Il faut Ă  nouveau s’entendre. La limite dont on se rapproche n’est autre chose que les faits de mieux en mieux observĂ©s et nous retombons dans l’un des deux sens distinguĂ©s Ă  l’instant. Quant aux thĂ©ories elles-mĂȘmes, elles se succĂšdent sans ordre et sans qu’aucune ne puisse se prĂ©tendre dĂ©finitive (p. 233-4). On ne saurait donc tirer des approximations successives de l’expĂ©rience aucun argument en faveur du rĂ©alisme (p. 234). La microphysique n’a Ă  cet Ă©gard rien ajoutĂ© de nouveau, sinon qu’elle met les dispersions statistiques au point de dĂ©part de ses considĂ©rations au lieu de les attribuer aux insuffisances de la thĂ©orie. Il est donc absurde de tirer de la physique atomique des conclusions mĂ©taphysiques (p. 278), alors qu’elle confirme simplement le mĂ©lange d’indĂ©termination rĂ©elle et de tautologie qui caractĂ©rise la causalitĂ© en gĂ©nĂ©ral.

Telles sont, dans les grandes lignes, les idĂ©es des nĂ©o-positivistes et de Ph. Franck sur la causalitĂ©. On aperçoit immĂ©diatement leur grand intĂ©rĂȘt, dĂ» essentiellement Ă  la volontĂ© de ne se laisser duper par aucun mot, ni aucun concept. C’est cette mĂ©thode de l’épistĂ©mologie « unitaire » qui fait sa force, contre toute mĂ©taphysique. Aussi ne saurions-nous qu’approuver un tel idĂ©al critique, dans sa double exigence de prĂ©cision axiomatique et de conformitĂ© aux donnĂ©es expĂ©rimentales. La seule rĂ©serve de mĂ©thode qu’il conviendrait sans doute de faire consisterait Ă  ne pas extrapoler en ce qui concerne l’avenir et Ă  distinguer les vraies « propositions sans significations », qui sont contradictoires avec les dĂ©finitions admises, et ce que nous appellerions les « propositions sans signification actuelle » rĂ©sultant de l’usage des concepts mal dĂ©finis ou mal Ă©laborĂ©s tels que ceux dont abuse la philosophie d’école.

Mais cet accord rappelĂ©, quant aux buts communs de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, il reste Ă  se demander si le nĂ©o-positivisme unitariste ne s’enferme pas dans une sorte d’impasse, faute d’un appel suffisant Ă  la psychologie et cela malgrĂ© les visions prophĂ©tiques, mais incomplĂštes, d’E. Mach. L’épistĂ©mologie unitaire se donne, en effet, la logique et les mathĂ©matiques comme si elles ne dĂ©pendaient d’aucune genĂšse : simple « syntaxe » tautologique, elles sont en dehors du rĂ©el qu’elles ont pour seule fonction de « dĂ©signer ». Quant au rĂ©el comme tel, c’est-Ă -dire Ă  l’ensemble des « propositions Ă  portĂ©e rĂ©elle », il se rĂ©duit en derniĂšre analyse Ă  la poussiĂšre atomique des « propositions-constats », lesquelles se rĂ©fĂšrent elles-mĂȘmes aux seules sensations. Rien d’étonnant, dĂšs lors, que le problĂšme de la « coordination » entre les propositions logico-mathĂ©matiques et les faits observables constitue le point dĂ©licat de la doctrine : celle-ci commence par couper toutes les attaches entre la « syntaxe » tautologique et l’expĂ©rience, puis se demande comment les rĂ©tablir !

Or, sans aucune spĂ©culation sur un « rĂ©el » en soi, cachĂ© derriĂšre les phĂ©nomĂšnes, et sans sortir davantage du concret qu’en invoquant le langage ou la sensation, il reste que l’homme de science n’est pas un ĂȘtre immobile dont les fonctions mentales se rĂ©duisent Ă  l’exercice de la parole et des organes sensoriels, mais qu’il est obligĂ© d’agir sur les objets pour expĂ©rimenter. Il n’est donc pas contraire aux faits observables, mais conforme Ă  tout ce que nous savons du comportement, que de lier les sensations Ă  des actions prĂ©cises, dont elles sont solidaires : les propositions-constats sont en rĂ©alitĂ© toujours relatives Ă  des actions et non pas seulement Ă  des sensations ; car de dire « ceci est rĂ©sistant », « ceci est lourd », « ceci est rectiligne » ou mĂȘme « ceci est rouge », c’est dĂ©crire des comportements et non pas exclusivement des perceptions, ou plus prĂ©cisĂ©ment ces perceptions sont des aspects ou des parties de conduites ou d’actions. D’autre part, si la logique et les mathĂ©matiques sont bien, Ă  partir d’un certain niveau, une « syntaxe » formelle des propositions, c’est-Ă -dire une coordination des notions et des rapports, elles sont d’abord une syntaxe, c’est-Ă -dire une coordination des actions elles-mĂȘmes. DĂšs lors, pour relier la syntaxe logico-mathĂ©matique avec l’expĂ©rience, il n’est pas indispensable de chercher Ă  concilier sans intermĂ©diaires le formalisme propositionnel avec la diversitĂ© sensorielle : il suffit de se demander quelle relation existe entre la coordination des actions et les actions particuliĂšres ainsi coordonnĂ©es !

En un mot, il est donc nĂ©cessaire d’introduire les opĂ©rations du sujet entre son langage et l’expĂ©rience, si l’on veut pouvoir fermer le circuit de la connaissance. Mais alors le problĂšme qui se pose est de savoir si l’on peut rĂ©duire ces opĂ©rations Ă  la tautologie pure : or cette question (dĂ©jĂ  discutĂ©e chap. III § 5) se retrouve avec une acuitĂ© particuliĂšre sur le terrain de la causalitĂ©, et c’est le grand mĂ©rite de Ph. Frank que de l’avoir posĂ©e en termes si parfaitement clairs. Les analyses subtiles de cet auteur conduisent, en effet, Ă  montrer que la causalitĂ© n’est ni un pur fait d’expĂ©rience, ni (lorsqu’elle n’est pas trĂšs gĂ©nĂ©rale) une pure liaison dĂ©ductive, mais qu’elle participe nĂ©cessairement des deux : l’impossibilitĂ© d’un retour Ă  l’état initial sans Ă©laboration dĂ©ductive, la difficultĂ© Ă  faire correspondre les observables aux grandeurs d’états des Ă©quations, le caractĂšre relativement indĂ©terminĂ© des sĂ©quences particuliĂšres et le caractĂšre purement dĂ©ductif des Ă©noncĂ©s trop gĂ©nĂ©raux, l’équivoque des lois postulĂ©es lorsqu’elles sont incomplĂštement connues, et surtout le fait que le « rĂ©el » dĂ©couvert par approximations successives se rĂ©duit simultanĂ©ment Ă  une meilleure observation des donnĂ©es et Ă  un schĂ©ma mathĂ©matique, tout cela montre Ă  l’évidence et par une argumentation rĂ©ellement nouvelle, le caractĂšre mixte de la causalitĂ©, relation Ă©trange demeurant sans cesse Ă  mi-chemin du dĂ©ductif pur et de la succession temporelle. Mais alors, peut-on, tout Ă  la fois, considĂ©rer la causalitĂ© comme assurĂ©e de rĂ©ussite, le rĂ©el comme divers et la dĂ©duction comme tautologique ? Pour que la causalitĂ© rĂ©ussisse (et celle de Frank est censĂ©e aboutir, contrairement au divorce Ă©pistĂ©mologique admis par Meyerson entre l’identique et le rĂ©el), il faut, semble-t-il, ou que l’expĂ©rience soit tautologique comme la dĂ©duction ou que la dĂ©duction soit non tautologique comme l’expĂ©rience ; il y a, en effet, une contradiction fondamentale Ă  vouloir « coordonner » des donnĂ©es expĂ©rimentales essentiellement multiples Ă  des Ă©quations mathĂ©matiques essentiellement tautologiques : ou bien la « coordination » est illusoire, ou bien les relations mathĂ©matiques sont multiples elles aussi. Or, pour lever cette contradiction, Ph. Franck tout en admettant que la causalitĂ© rĂ©ussit, c’est-Ă -dire autorise la prĂ©vision, est obligĂ© de la restreindre jusqu’à en faire une simple dĂ©finition des grandeurs d’états : la causalitĂ© devient ainsi ce qui permet d’incorporer les faits observables dans les Ă©quations, et c’est pourquoi il est Ă  jamais impossible, selon cet auteur, de savoir si le principe de causalitĂ© appartient aux lois de la nature ou Ă  celles de la syntaxe logico-mathĂ©matique, puisqu’un tel principe se borne Ă  assurer leur liaison. Seulement la contradiction, Ă©cartĂ©e du domaine des grandeurs d’états (dont chacune, traduite par un nombre, peut entrer dans une Ă©quation, c’est-Ă -dire dans une Ă©galitĂ© soi-disant tautologique entre ces nombres), rĂ©apparaĂźt dans celui des changements d’états : pour « prĂ©voir » les phĂ©nomĂšnes (ce qui, ne l’oublions pas, signifie les reproduire, donc les produire en pensĂ©e ou en action), il ne suffit pas de croire au retour approximatif des mĂȘmes Ă©tats, mais il faut aussi compter sur la rĂ©gularitĂ© des changements d’états. Or, ces changements d’états ne correspondent plus dans nos Ă©quations Ă  de simples nombres ou Ă  des valeurs statiques, mais Ă  des transformations logico-mathĂ©matiques, c’est-Ă -dire Ă  des opĂ©rations. Si celles-ci sont tautologiques, comment alors leur coordonner les changements d’états ?

Par contre, si l’on admet que les opĂ©rations constituent une coordination non tautologique des actions comme des propositions, et que le donnĂ© sensoriel de l’expĂ©rience est relatif, lui aussi, Ă  des actions, l’analyse nĂ©o-positiviste de la causalitĂ© acquiert une portĂ©e Ă©vidente : la causalitĂ© est l’incorporation des grandeurs et des changements d’états dans le systĂšme des transformations opĂ©ratoires susceptibles de permettre leur reproduction ; la rĂ©pĂ©tition probable des sĂ©quences naturelles est alors garantie par la production nĂ©cessaire des consĂ©quences formelles.

Mais si, faute d’analyse gĂ©nĂ©tique, le nĂ©o-positivisme est restĂ© Ă  mi-chemin de cette « coordination » entre l’expĂ©rience rĂ©elle et les structures logico-mathĂ©matiques du sujet, il n’en demeure pas moins que, partant avec Aug. Comte d’une exclusion de la notion de causalitĂ© et d’une conception incomplĂšte de la gĂ©nĂ©ralisation, le positivisme en vient avec Ph. Frank Ă  une notion essentiellement dĂ©ductive de la causalitĂ©, ainsi qu’à une critique des notions de prĂ©vision, de loi naturelle et de donnĂ©e expĂ©rimentale. La dĂ©duction logico-mathĂ©matique replacĂ©e de la sorte au centre de la doctrine, et mĂȘme rĂ©duite Ă  l’identitĂ© pure, conduira-t-elle Ă  attĂ©nuer l’antagonisme entre le positivisme et cette autre conception de la causalitĂ© fondĂ©e sur la dĂ©duction et sur l’identitĂ© dans le temps, qu’est la thĂ©orie anti-positiviste d’É. Meyerson ?

§ 6. La causalitĂ© selon É. Meyerson

La doctrine dont nous abordons la discussion est centrĂ©e sur la rĂ©futation du positivisme et sur la distinction systĂ©matique de la cause et de la loi. On ne s’étonnera donc pas si nous y revenons ici aprĂšs y avoir fait si souvent allusion ; mais, la retrouvant une fois de plus, nous ne l’examinerons naturellement pas dans son ensemble et nous nous bornerons Ă  ce problĂšme mĂȘme de la cause et de la loi.

Le reproche essentiel que Meyerson adresse au positivisme est d’avoir mĂ©connu le besoin d’expliquer propre Ă  toute science. Sous ses formes les plus diverses, la pensĂ©e scientifique ne se borne pas Ă  prĂ©voir : elle veut comprendre et, sitĂŽt dĂ©couverts un fait ou un rapport gĂ©nĂ©ral, un puissant instinct causal la pousse Ă  rendre ce fait ou cette loi intelligibles Ă  la raison. Il est donc contraire Ă  tout ce que nous apprend, non seulement l’histoire des sciences, mais encore le spectacle de la science contemporaine, de soutenir que la science nĂ©glige par principe le « mode de production » des phĂ©nomĂšnes. MĂȘme les savants les plus infĂ©odĂ©s au positivisme, et dont les prĂ©faces Ă  leurs Ɠuvres contiennent des dĂ©clarations de la plus pure orthodoxie comtiste, ne font pas autre chose, une fois aux prises avec l’expĂ©rience elle-mĂȘme et son interprĂ©tation mathĂ©matique, que de chercher Ă  comprendre, c’est-Ă -dire Ă  expliquer causalement.

En quoi consiste alors la notion de cause ? Elle ne se confond nullement avec celle de loi. La loi n’est qu’une constatation gĂ©nĂ©ralisĂ©e, une extension du fait. Sans doute est-elle dĂ©jĂ  Ă©laborĂ©e par la raison, puisqu’elle rĂ©sulte d’une gĂ©nĂ©ralisation (ce qui signifie, pour Meyerson, d’une identification), mais cette Ă©laboration ne fournit Ă  elle seule aucune explication. Celle-ci commence avec la dĂ©duction de la loi et le secret de la causalitĂ© est donc Ă  chercher dans le mĂ©canisme de la dĂ©duction. Mais encore faut-il s’entendre, car la dĂ©duction explicative ne consiste pas simplement Ă  emboĂźter des lois particuliĂšres en des lois plus gĂ©nĂ©rales, ce qui ne reviendrait qu’à Ă©tendre le domaine du « lĂ©gal ». La dĂ©duction explique dans la mesure oĂč elle identifie l’effet Ă  la cause et oĂč cette identification mord sur le rĂ©el lui-mĂȘme.

La cause est donc l’identitĂ© dans le temps et il rĂ©sulte de cette identification, appliquĂ©e aux processus temporels et rĂ©els, deux consĂ©quences principales. La premiĂšre est que la science est essentiellement ontologique, et postule toujours, malgrĂ© les dĂ©nĂ©gations positivistes, le concept de « chose » ou de rĂ©alitĂ© extĂ©rieure au sujet. Sans doute la rĂ©alitĂ© que construit la dĂ©duction scientifique est-elle de plus en plus Ă©loignĂ©e de celle du sens commun : mais elle n’en demeure pas moins extĂ©rieure au « moi ». En deuxiĂšme lieu, et par consĂ©quent, les schĂ©mas explicatifs tels que l’atomisme, les modĂšles mĂ©caniques, etc. ne constituent pas de simples hypothĂšses figuratives, mais font partie intĂ©grante de la dĂ©duction explicative, puisque seuls ils permettent de rĂ©duire les effets Ă  des causes qui leur soient identiques, en tout ou en partie, et que seuls ils conduisent Ă  imaginer les « choses » auxquelles la dĂ©duction causale rĂ©duit le rĂ©el.

Mais, quoique toujours plus Ă©purĂ©e, la rĂ©alitĂ© rĂ©siste Ă  l’effort permanent d’identification. D’oĂč l’irrationnel, que la science cherche Ă  amenuiser sans cesse et par tous les moyens, mais qui rĂ©apparaĂźt nĂ©anmoins inĂ©vitablement, sous la forme du divers opposĂ© Ă  l’identique. La dĂ©duction explicative sera donc essentiellement spatiale, parce que l’espace est l’expression du rĂ©el la plus propre Ă  la fois Ă  favoriser la figuration des causes et Ă  permettre l’identification maximum, en rĂ©duisant le divers Ă  ce minimum que sont le simple changement de position et la multiplicitĂ© des figures. Mais l’explication spatiale n’est elle-mĂȘme qu’un idĂ©al et nombre de qualitĂ©s physiques rĂ©sistent Ă  cette spatialisation.

Notons d’abord que si, en ce qui concerne le besoin d’expliquer, Meyerson a Ă©videmment raison dans le contraste qu’il souligne entre l’exigence de comprĂ©hension, commune Ă  toutes les sciences, et la conception positiviste de la causalitĂ© conçue comme une pure prĂ©vision, la distance qui sĂ©pare cet auteur du nĂ©o-positivisme diminue toutefois fortement lorsque l’on compare ses thĂšses Ă  celles de Ph. Franck. L’exigence fondamentale de Meyerson est, en effet, la dĂ©duction des lois, fondĂ©e sur l’identification du divers dans le temps. Or, le propre de la thĂ©orie de Frank est prĂ©cisĂ©ment de ramener la causalitĂ© Ă  un schĂšme logico-mathĂ©matique de caractĂšre tautologique, c’est-Ă -dire fondĂ© sur l’identitĂ©, mais appliquĂ© aux donnĂ©es expĂ©rimentales, c’est-Ă -dire aux sĂ©quences temporelles elles-mĂȘmes. Certes, Meyerson s’est opposĂ© Ă  l’interprĂ©tation tautologique des mathĂ©matiques, car pour lui l’identification ne rĂ©ussit jamais complĂštement. Seulement, sur le terrain de la causalitĂ©, Frank ne dit pas autre chose, en parlant des retours incomplets Ă  l’état initial qui supposent une Ă©laboration dĂ©ductive toujours plus poussĂ©e mais se heurtent aux indĂ©terminations du rĂ©el. La diffĂ©rence est-elle dans le fait que l’identification meyersonienne porte sur la rĂ©duction de l’effet Ă  la cause ? Mais ce que Frank appelle « prĂ©vision » est une traduction du rĂ©el en Ă©quations ou « lois causales » dont il admet le caractĂšre d’identitĂ© logique 30. Est-elle dans le caractĂšre gĂ©omĂ©trique de la dĂ©duction ? Mais Meyerson fait une place aux schĂ©mas analytiques et Frank en rĂ©serve une, pour sa part, aux thĂ©ories gĂ©omĂ©triques : il n’y a lĂ  qu’une affaire de dosage
 Est-elle dans la « rĂ©alité » des atomes ? Mais chacun s’y rallie aujourd’hui.

Et cependant, malgrĂ© cette parentĂ© Ă©vidente, l’accent des deux doctrines est entiĂšrement diffĂ©rent. Il tient assurĂ©ment Ă  l’ontologie que Meyerson attribue Ă  la science, tandis que Frank se mĂ©fie de tout postulat rĂ©aliste. Seulement, ici encore, Ă  serrer les textes de prĂšs, on a davantage l’impression d’un conflit de tempĂ©raments — l’opposition du thĂ©oricien de la physique mathĂ©matique et du thĂ©oricien de la chimie — que d’une contradiction fondamentale. Quand Meyerson avoue que le rĂ©el est sans cesse transformĂ© par la connaissance et que l’« objet » rĂ©sulte en bonne partie des « hypostases » de la raison logique et mathĂ©matique, dit-il vraiment le contraire de ce que soutient Frank, lorsque celui-ci rĂ©duit la diffĂ©rence entre l’« apparent » et le « vrai » Ă  « la mise en ordre des donnĂ©es de notre expĂ©rience suivant un schĂ©ma logique on mathĂ©matique » ? « Hypostase » ou « schĂ©ma », ce sont lĂ  deux images, qui rĂ©vĂšlent un antagonisme Ă©vident, sinon dans la mĂ©taphysique, du moins dans la logique de ceux qui les emploient (et de fait Meyerson reste indulgent pour le substantialisme aristotĂ©licien, que la logistique nominaliste de Franck pourchasse sans pitiĂ©), mais ce ne sont que des images : les deux auteurs s’accordent Ă  penser que le rĂ©el est Ă  la fois dĂ©duit et constatĂ©, et qu’il est difficile de tracer une ligne de dĂ©marcation entre ces facteurs ; cela est mĂȘme si difficile, selon tous les deux, que le rĂ©alisme de Meyerson attribue la causalitĂ© Ă  une identitĂ© introduite par l’esprit dans un rĂ©el qui rĂ©siste en partie, tandis que le positivisme de Frank se borne Ă  attribuer la causalitĂ© Ă  une identitĂ© introduite par la dĂ©duction dans un rĂ©el dont on ne saura jamais bien s’il rĂ©siste ou est d’accord !

Mais, si ces deux auteurs diffĂšrent surtout par leur tempĂ©rament, leur langage et les images qu’ils emploient, nous n’en touchons pas moins ici au point central, qui est le rĂŽle rĂ©servĂ© par eux aux schĂ©mas intuitifs. Meyerson attribue une importance fondamentale aux reprĂ©sentations concrĂštes et imagĂ©es, dans la pensĂ©e du savant qui cherche Ă  comprendre, tandis que Frank pense en analyste abstrait et en logisticien. Le caractĂšre « explicatif » de la causalitĂ© conçue comme une dĂ©duction identificatrice, ou son caractĂšre de simple prĂ©visibilitĂ©, tiendraient-ils donc simplement Ă  ce que, pour le rĂ©alisme substantialiste de Meyerson (avec cette correction essentielle que les ontologies sont sans cesse, selon lui, dissoutes et reconstruites par la pensĂ©e), le savant Ă©prouve le besoin d’« imaginer » le rĂ©el, tandis que, pour l’anti-rĂ©alisme de Frank, l’imagination fait figure de fausse monnaie Ă  cĂŽtĂ© du savoir mathĂ©matico-expĂ©rimental ?

MalgrĂ© le caractĂšre en apparence secondaire de cette question, elle est nĂ©anmoins essentielle dans la discussion des rapports entre la cause et la loi. Nous avons vu que ni Aug. Comte, ni Ph. Frank ne croient au caractĂšre explicatif de la notion de cause, par le fait d’une lacune commune Ă  leurs deux doctrines : ce que Comte appelle la coordination des lois et ce que Frank appelle la dĂ©duction tautologique des grandeurs d’états aboutissent, dans l’un et l’autre cas, Ă  une notion insuffisante de la causalitĂ© faute d’une gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire qui assimilerait les modifications du rĂ©el aux transformations dĂ©duites des systĂšmes d’opĂ©rations en jeu ; mais, si l’on rĂ©tablit le rĂŽle de la construction opĂ©ratoire, la dĂ©duction des lois suffit Ă  assurer leur explication sans appel Ă  autre chose qu’à ces lois comme telles et au mĂ©canisme dĂ©ductif. La doctrine de Meyerson, par contre, pour remĂ©dier Ă  l’insuffisance d’une dĂ©duction des lois conçue sur un simple modĂšle analytique ou tautologique, admet l’existence de causes distinctes de ces lois et fait porter l’identification, non plus seulement sur les lois, mais sur les schĂ©mas reprĂ©sentatifs correspondant aux causes. Or, nous venons de le constater, l’intervention de ces schĂ©mas reprĂ©sentatifs constitue, en fait, la seule diffĂ©rence entre des doctrines aussi dissemblables en apparence que celles de Frank et de Meyerson. D’oĂč les deux problĂšmes qu’il s’agit de discuter : quel est le rĂŽle de tels schĂ©mas, et, s’ils tendent Ă  disparaĂźtre que deviennent alors le rapport entre la cause et la loi, ainsi que la rĂ©duction des causes Ă  l’identification pure ?

Dire que la causalitĂ© consiste en une dĂ©duction, et spĂ©cialement en une dĂ©duction gĂ©omĂ©trique, peut s’entendre, en effet, en deux sens bien diffĂ©rents selon que l’on se rĂ©fĂšre Ă  l’intuition spatiale ou que l’on songe aux seuls rapports gĂ©omĂ©triques ou autres, mais abstraits et thĂ©oriques, et dont la valeur de connaissance demeure indĂ©pendante de toute reprĂ©sentation. Or, la science, comme le sens commun, fait toujours, Ă  un niveau dĂ©terminĂ©, appel aux intuitions proprement dites pour se reprĂ©senter les « choses », que celles-ci soient perceptibles ou simplement imaginĂ©es en tant que cachĂ©es sous l’apparence. Cela est indiscutable et É. Meyerson a eu sur ce point la partie belle Ă  jouer contre le positivisme. Mais il n’en reste pas moins que le foisonnement des images correspond Ă  un stade inchoatif de la connaissance, comparable Ă  ce que sont tous les stades prĂ©opĂ©ratoires ou concrets par rapport Ă  la formalisation qui les suit. L’image n’est qu’un symbole, et la connaissance dĂ©bute lorsque, s’aidant de tels symboles, le sujet parvient Ă  dĂ©duire les lois en les groupant sous la forme de systĂšmes de transformations. Que ces systĂšmes satisfassent davantage lorsqu’ils s’accompagnent encore d’images ou de modĂšles, cela est certain, car le savant n’est pas toujours esprit pur ; mais lĂ  oĂč le schĂšme des transformations devient irreprĂ©sentable comme en microphysique ou aux trop grandes Ă©chelles d’observation, on se passe de toute reprĂ©sentation sans pour autant cesser de comprendre et d’expliquer. L’évolution de la notion de corpuscule, Ă  partir de l’atomisme grec, jusqu’au moment oĂč, dans les thĂ©ories contemporaines, le micro-objet se rĂ©duit — lorsqu’il ne s’évanouit pas momentanĂ©ment en une onde — à un simple point de localisation de ses effets, est un excellent exemple de l’élimination graduelle des images au profit des relations pures, c’est-Ă -dire des lois elles-mĂȘmes.

Or, s’il en est ainsi, oĂč situer la cause, par rapport aux lois ? Toute connaissance se rĂ©duit Ă  des rapports, et les « choses », « objets » ou « substances » ne sont jamais que des faisceaux de rapports, sans qu’il soit jamais possible d’en isoler les termes. Il n’existe donc que des lois, et la cause n’intervient pas en dehors ou Ă  cĂŽtĂ© de ces lois, comme les muscles Ă  cĂŽtĂ© du squelette, mais uniquement dans la coordination, de ces lois entre elles, en tant que cette coordination acquiert un caractĂšre nĂ©cessaire. P. ex. une Ă©quation chimique telle que H2 + O = H2O est une loi. La cause en est-elle la reprĂ©sentation des atomes H, H et 0, ainsi que la reprĂ©sentation des actions dĂ©terminant leurs affinitĂ©s et l’équilibre de leur combinaison ? Sans doute, mais ces reprĂ©sentations, une fois dĂ©gagĂ©e de leur symbolisme imagĂ©, se rĂ©duisent Ă  nouveau Ă  des lois, et l’on sait aujourd’hui la complexitĂ© de ces derniĂšres et leur nature rĂ©fractaire Ă  tout schĂ©ma reprĂ©sentable. Que l’image serve Ă  la dĂ©couverte des lois, comme l’intuition mathĂ©matique sert Ă  l’invention de nouveaux ĂȘtres abstraits, cela arrive souvent, mais, mĂȘme alors, les lois priment tĂŽt ou tard la reprĂ©sentation imagĂ©e, la cause consistant exclusivement en leur coordination nĂ©cessaire.

Bref, admettre que la cause consiste en une dĂ©duction de la loi ne signifie en rien que l’on sorte du domaine des lois, car cette dĂ©duction ne relie entre elles que des lois et ne formule que de nouvelles lois, la dĂ©duction des lois signifiant proprement leur composition rĂ©ciproque. La dualitĂ© entre la cause et la loi exprime simplement le fait que l’ensemble des lois servant Ă  expliquer une loi dĂ©terminĂ©e ne se trouve pas sur le mĂȘme plan qu’elle, prĂ©cisĂ©ment parce qu’il constitue un ensemble et que seul le systĂšme total comme tel explique les lois particuliĂšres qui en font partie. Sans doute, la composition de ce systĂšme total englobe-t-elle l’identitĂ©, mais en solidaritĂ© complĂšte avec les lois de transformations elles-mĂȘmes, puisque c’est l’ensemble du systĂšme opĂ©ratoire ainsi formĂ© qui dĂ©tient, en tant qu’ensemble, le pouvoir explicatif dĂ» Ă  ses connexions nĂ©cessaires.

Mais Ă  quel type de nĂ©cessitĂ© se rĂ©fĂšre-t-on lorsque l’on dĂ©finit la cause par la dĂ©duction des lois (ce sur quoi toutes les opinions convergent donc aujourd’hui) ? Tout d’abord les donnĂ©es fournies par l’expĂ©rience Ă  titre de succession rĂ©guliĂšre, et qui constituent ainsi la source intuitive de chaque loi, sont, dĂšs le dĂ©part et de façon croissante, assimilĂ©es Ă  des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques. C’est cette Ă©laboration que Frank appelle la coordination des donnĂ©es et des propositions tautologiques et que Meyerson dĂ©signe sous le nom de conceptualisation identificatrice. Or, cette premiĂšre Ă©laboration introduit dĂ©jĂ  un certain lien de nĂ©cessitĂ© entre la cause et l’effet, lien encore faible mais existant, sous la forme d’une Ă©quivalence entre les deux membres de l’équation qui exprime la loi. Seulement, dans la mesure oĂč c’est l’expĂ©rience qui fournit les donnĂ©es rendues ainsi Ă©quivalentes par un dĂ©but de dĂ©duction, un rapport lĂ©gal isolĂ© n’est encore qu’incomplĂštement nĂ©cessaire. D’oĂč la seconde Ă©tape, au cours de laquelle la cause se diffĂ©rencie de la loi Ă  titre de systĂšme distinct de ses Ă©lĂ©ments : si une loi Ă  elle seule n’est pas nĂ©cessaire, puisqu’elle rĂ©sulte simplement d’une Ă©laboration de constatations plus ou moins rĂ©guliĂšres, par contre la coordination dĂ©ductive de deux ou plusieurs lois entre elles introduit un Ă©lĂ©ment de plus dans la direction de la nĂ©cessitĂ© logique ou mathĂ©matique. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment ce caractĂšre nĂ©cessaire d’un ensemble de rapports lĂ©gaux qui rĂ©pond au besoin d’explication. Mais, en quoi consiste-t-il ? À supposer que la dĂ©duction gĂ©nĂ©ralisatrice revienne simplement, comme le veut Aug. Comte, Ă  emboĂźter des lois spĂ©ciales dans des lois plus gĂ©nĂ©rales, et encore avec cette limitation que le gĂ©nĂ©ral s’arrĂȘte aux frontiĂšres des domaines qualitatifs hĂ©tĂ©rogĂšnes, on n’ajoute pas grand-chose Ă  la pure lĂ©galitĂ© initiale : on gagne en « économie », comme l’a dit Mach par la suite, et en simplicitĂ©, etc., mais la nĂ©cessitĂ© demeure suspendue Ă  la contingence spĂ©cifique du contenu des lois les plus « gĂ©nĂ©rales ». Si, par contre, la dĂ©duction consiste essentiellement en identification, comme le veulent Ă  la fois Meyerson et Frank (reprĂ©sentations imagĂ©es Ă  part), on gagne ceci que la gĂ©nĂ©ralisation elle-mĂȘme repose alors sur un lien intrinsĂšque de nĂ©cessitĂ©, assurĂ© non plus par un simple emboĂźtement incomplet, mais par la suite des identitĂ©s entre les membres des Ă©quations successives. Seulement ici rĂ©apparaĂźt l’alternative : ou l’élĂ©ment conçu comme identique est de caractĂšre reprĂ©sentatif, c’est-Ă -dire qu’il constitue une « chose » imaginĂ©e comme transcendant les rapports logico-mathĂ©matiques permettant de la dĂ©finir, et alors nous retombons dans les difficultĂ©s du schĂ©ma imagĂ© qui symbolise (et mĂȘme souvent trompeusement), mais ne constitue pas la connaissance exclusivement faite de rapports ; ou bien l’identitĂ© reste formelle et se borne Ă  Ă©galer les unes aux autres les grandeurs intervenant dans les rapports lĂ©gaux ; mais, en ce dernier cas, la nĂ©cessitĂ© est Ă  situer toute entiĂšre du cĂŽtĂ© du sujet, et l’objet lui Ă©chappe dans la mesure oĂč il est divers, Ă  moins d’ĂȘtre transformĂ© en un « schĂ©ma » logique et mathĂ©matique (Frank) ou en une « hypostase » (Meyerson), c’est-Ă -dire dans les deux cas Ă  une projection du sujet dans le rĂ©el.

Mais la question est de savoir si, comme le soutiennent Meyerson et Frank, la dĂ©duction est nĂ©cessairement identification. Chez Frank cette affirmation aboutit Ă  la difficultĂ© inextricable que la causalitĂ© constitue Ă  la fois un schĂšme tautologique et le moteur de toute la recherche expĂ©rimentale ! Chez Meyerson elle aboutit Ă  cette autre difficultĂ© non moins inextricable (parce qu’elle est la mĂȘme, traduite en une forme diffĂ©rente) que la causalitĂ© explique exclusivement ce qui, dans l’effet, demeure identique Ă  la cause : l’élĂ©ment de nouveautĂ© — qui pourtant constitue prĂ©cisĂ©ment le problĂšme lui-mĂȘme, du point de vue de l’explication causale ! — demeure alors nĂ©cessairement inexpliquĂ© en fait et inexplicable en droit


Avant d’admettre de pareils rĂ©sultats et de conclure que la raison humaine est Ă  jamais entachĂ©e d’impuissance, il convient sans doute de se demander pour quelles raisons le positivisme de Frank et l’anti-positivisme de Meyerson ont nĂ©gligĂ© l’existence des opĂ©rations et le caractĂšre de composition constructive de la dĂ©duction opĂ©ratoire. Or, l’explication commune est que ces deux auteurs ont Ă©tĂ© l’un et l’autre empĂȘchĂ©s de suivre cette voie par leur rĂ©alisme, bien que ce rĂ©alisme ne soit pas de mĂȘme sorte : le rĂ©alisme logistique de Frank le condamne, en effet, Ă  nier la rĂ©alitĂ© des opĂ©rations, de la mĂȘme maniĂšre que le rĂ©alisme ontologique ou reprĂ©sentatif de Meyerson l’oblige Ă  attribuer au rĂ©el lui-mĂȘme ce qui est fĂ©cond dans la construction opĂ©ratoire (voir chap. III § 4 et 5). La rĂ©ponse commune sera donc d’en appeler Ă  l’analyse gĂ©nĂ©tique, qui dissout aussi bien le rĂ©alisme des concepts que celui des choses, au profit du dĂ©veloppement opĂ©ratoire.

De ce point de vue, tant l’importance attribuĂ©e aux schĂ©mas reprĂ©sentatifs que la rĂ©duction de la dĂ©duction explicative Ă  l’identification pure se heurtent Ă  ces objections essentielles que de tels schĂ©mas relĂšvent d’un niveau prĂ©opĂ©ratoire ou symbolisent de simples opĂ©rations concrĂštes, et que l’identitĂ© constitue l’un seulement des Ă©lĂ©ments des transformations opĂ©ratoires : celui qui est dĂ©fini par les « opĂ©rations identiques » en opposition avec le reste de la composition elle-mĂȘme. Or, la causalitĂ© ne saurait « expliquer » qu’en se fondant sur la composition opĂ©ratoire entiĂšre, seule apte Ă  fournir la raison des variations autant que des invariants en les rendant tous deux nĂ©cessaires les uns en fonction des autres. Mettant en correspondance les modifications de la rĂ©alitĂ© temporelle, fournie par l’expĂ©rience malgrĂ© une indĂ©termination plus ou moins apprĂ©ciable, avec les transformations intervenant dans les systĂšmes opĂ©ratoires qui caractĂ©risent la dĂ©duction comme telle, la causalitĂ© rĂ©unit alors en un seul tout la nĂ©cessitĂ© Ă©manant de cette dĂ©duction et la succession dans le temps fournie par l’expĂ©rience : d’oĂč le mĂ©lange sui generis de connexion nĂ©cessaire — dans les variations comme dans les invariants, — et d’indĂ©termination relative, qui intervient en tout rapport causal et qui atteste l’indissociable union de l’activitĂ© opĂ©ratoire du sujet et des caractĂšres de l’objet.

§ 7. La causalité selon L. Brunschvicg

Nul n’a mieux senti que L. Brunschvicg la nĂ©cessitĂ© d’une telle union et les dangers auxquels s’expose la recherche Ă©pistĂ©mologique sitĂŽt que ce lien est rompu en faveur de l’un de ses deux termes. Aussi sa pensĂ©e subtile a-t-elle connu cette disgrĂące, ou ce privilĂšge, d’ĂȘtre interprĂ©tĂ©e selon les cadres les plus contradictoires. ClassĂ© tour Ă  tour parmi les positivistes (par D. Parodi) ou les idĂ©alistes, les hyperrationalistes ou les irrationalistes, selon que l’on dĂ©couvre en lui son respect du fait expĂ©rimental ou son aversion pour le substantialisme, son mathĂ©matisme ou son refus de tout panlogisme, il est heureusement inclassable, parce qu’il incarne essentiellement la mĂ©thode historico-critique, apte Ă  suivre les Ă©tapes de tous les dĂ©veloppements, et s’identifiant avec chacune d’entre elles pour dessiner ensuite la courbe d’ensemble sans en oublier les mĂ©andres.

Pour saisir ce qu’est la causalitĂ© physique 31, Brunschvicg en retrace, en effet, simplement l’histoire. On lui a parfois fait grief de ne dĂ©finir Ă  cet Ă©gard ni ce qu’est la rĂ©alitĂ©, ni ce qu’est la raison, ni mĂȘme ce qu’est la causalité : mais c’est justement contre la prĂ©tention d’une formule fixe qu’est dirigĂ©e toute l’Ɠuvre de son relativisme critique. Il n’existe pas une rĂ©alitĂ©, une raison, une causalitĂ©, dans lesquelles on puisse s’installer comme si elles Ă©taient indĂ©pendantes du devenir intellectuel. Ces termes varient, au contraire, Ă  chaque Ă©tape nouvelle, et, pour atteindre la structure de leurs relations rĂ©ciproques, il faut prĂ©cisĂ©ment passer par un biais : l’étude des formes d’équilibre momentanĂ©es qui n’ont cessĂ© ni ne cessent de se succĂ©der au cours d’une histoire ininterrompue.

Position instable, comme on le voit, et qui oscille entre les deux Ă©cueils du dogmatisme de l’expĂ©rience pure et de celui d’une raison pure. Aussi Brunschvicg commence-t-il par Ă©carter l’illusion empiriste, selon laquelle la causalitĂ© pourrait ĂȘtre rĂ©vĂ©lĂ©e par une expĂ©rience plongeant directement dans une rĂ©alitĂ© dĂ©jĂ  toute constituĂ©e : « l’univers de l’expĂ©rience immĂ©diate ne contient pas plus que ce qui Ă©tait requis par la science, mais moins » (p. 73). Mais il n’existe pas non plus de notion a priori de la causalité : la causalitĂ© kantienne demeure une forme vide, tant que l’intuition empirique ne lui fournit pas de contenu, et l’histoire montre combien les rapports entre le contenu et la forme se retrouvent indissociables lors de chaque exploration d’un nouveau domaine expĂ©rimental.

La conclusion de la vaste enquĂȘte historique de Brunschvicg peut se rĂ©sumer comme suit. L’espace ne saurait ĂȘtre posĂ© Ă  titre d’objet d’intuition ni dans les choses, ni avant les choses : il rĂ©sulte d’une activitĂ© coordinatrice telle que de concevoir l’espace et de le meubler constituent un seul et mĂȘme acte. D’autre part, « il n’y a pas de temps avant les Ă©vĂ©nements : l’existence du temps n’est autre que sa contexture, fondĂ©e sur les relations causales que la pensĂ©e Ă©tablit entre les Ă©vĂ©nements » (p. 512). Mais, Ă  leur tour, les lois causales s’appuient sur le temps et sur l’espace, en ce sens qu’il est impossible de les hypostasier, de les concevoir indĂ©pendamment de leur application Ă  tel cas particulier et Ă  tel moment dĂ©terminĂ©. Il y a un hic et un nunc en dehors desquels l’activitĂ© intellectuelle perd toute attache avec le rĂ©el : le dĂ©terminisme est en devenir, et n’a de rĂ©alitĂ© que grĂące aux rectifications indĂ©finiment nouvelles qui nous permettent de construire le systĂšme des relations causales. De telle sorte qu’aucune formule ne saura rendre compte dĂ©finitivement de la causalitĂ©, sous peine d’isoler la cause de la consĂ©quence et d’en faire une force inintelligible ; la seule expression adĂ©quate du rapport causal consiste Ă  dire : il y a un Univers, au sens des relativistes, c’est-Ă -dire une totalitĂ© telle que le cadre spatio-temporel et le contenu dynamique constituent un seul et mĂȘme systĂšme.

Bref, l’essence du relativisme brunschvicgien est de se refuser Ă  isoler une forme en soi et une matiĂšre en soi, un mesurant et un mesurĂ©. Sous les divers aspects de la causalitĂ© se retrouve assurĂ©ment « la connexion fondamentale, indiquĂ©e par Kant, entre la dĂ©termination d’une constante, propre Ă  mettre la variation en relief, et cette variation elle-mĂȘme telle qu’elle sera rĂ©vĂ©lĂ©e par l’expĂ©rience » (p. 556). Mais Kant cherchait Ă  fixer cette dualitĂ© dans un dualisme de schĂ©mas indĂ©pendants : la matiĂšre permanente, d’une part, le temps irrĂ©versible, de l’autre, tandis que l’invariant et la variation sont constamment relatifs l’un Ă  l’autre ; c’est le cas, p. ex., dans la rĂ©ciprocitĂ© entre les deux principes de la thermodynamique, l’un de conservation et l’autre d’évolution, qui sont impossibles Ă  dissocier l’un de l’autre sans retomber simultanĂ©ment dans l’apriorisme de l’identitĂ© et l’ontologie du divers temporel. Ainsi s’évanouissent les pseudo-problĂšmes que crĂ©e notre tendance presqu’invincible Ă  isoler les concepts et Ă  les rĂ©aliser dans l’absolu : aux antinomies qu’engendre la philosophie de la reprĂ©sentation, le relativisme critique oppose le dynamisme intellectuel, qui est libĂ©rateur par la maniĂšre mĂȘme dont il renouvelle constamment les questions.

Mais, si salutaire que soit une telle mĂ©thode d’analyse et d’interprĂ©tation, qui dĂ©finit la causalitĂ© par sa seule Ă©volution au cours de l’histoire de la pensĂ©e scientifique, deux sortes de problĂšmes se posent nĂ©cessairement dans la perspective mĂȘme du dĂ©roulement gĂ©nĂ©tique.

La premiĂšre de ces questions est celle des divers plans de rĂ©alitĂ©, tels qu’ils s’imposent, non pas Ă  une rĂ©flexion philosophique Ă©trangĂšre Ă  la recherche gĂ©nĂ©tique, mais Ă  la comparaison des diffĂ©rentes attitudes propres aux sciences particuliĂšres en leurs dĂ©veloppements respectifs. La causalitĂ© physique, conclut en somme L. Brunschvicg, c’est l’histoire de la causalitĂ© physique, ce qui revient Ă  souligner avec force combien la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure, telle qu’elle est conçue par le physicien est constamment relative aux opĂ©rations effectives et mentales du sujet. C’est ce qu’on a appelĂ© l’idĂ©alisme brunschvicgien et ce qui correspond effectivement Ă  l’une des tendances permanentes de la physique mathĂ©matique. Mais Brunschvicg nous dit aussi que l’histoire de l’Égypte n’est qu’une histoire au second degrĂ©, qui dĂ©pend de l’histoire de l’égyptologie et que l’histoire de la Terre elle-mĂȘme repose sur l’histoire de la gĂ©ologie (p. 520). D’oĂč l’on pourrait continuer Ă  tirer, par voie de consĂ©quence : l’histoire des espĂšces animales, c’est l’histoire de la biologie et l’histoire du dĂ©veloppement mental, c’est l’histoire de la psychologie. Mais, quelque vĂ©ritĂ© partielle qu’il y ait en de telles relativisations, on voit assez les difficultĂ©s proprement gĂ©nĂ©tiques qu’elles soulĂšvent quant Ă  l’interprĂ©tation des relations entre le sujet et l’objet ainsi que du devenir intellectuel lui-mĂȘme.

Sans vouloir jouer au jeu dangereux, et combien anti-brunschvicgien, de l’emboĂźtement des « types » formels, il y a d’abord le risque d’une rĂ©gression Ă  l’infini, car l’histoire de l’égyptologie, ce peut ĂȘtre l’histoire des historiens de l’égyptologie, etc., etc. Mais il y a plus : si l’histoire des sciences se rĂ©duit Ă  son tour Ă  l’histoire des historiens de la science, etc., alors LĂ©on Brunschvicg lui-mĂȘme, en tant que sujet admirablement actif en son histoire de la causalitĂ© physique, devient objet de connaissance, et non plus sujet, pour l’historien des histoires de la physique, et un objet dont on se plaĂźt Ă  espĂ©rer qu’il demeurera malgrĂ© tout en partie indĂ©pendant des sujets pensants qui mĂ©diteront sur lui. Or, ce fait Ă  lui seul montre l’existence d’un cercle. Jusqu’oĂč s’étend-il alors ? L’histoire de l’égyptologie et l’histoire de la gĂ©ologie risquent de l’agrandir beaucoup, car l’historien de l’Égypte croit Ă  l’existence de l’Égypte ancienne, et l’historien de la Terre croit Ă  celle des pĂ©riodes palĂ©ozoĂŻques selon un tout autre rĂ©alisme, et beaucoup plus robuste, que celui du physicien aux prises avec un phĂ©nomĂšne dont il aperçoit sans cesse la relativitĂ© partielle par rapport Ă  ses techniques expĂ©rimentales et Ă  ses schĂ©mas mathĂ©matiques.

La difficultĂ© est donc la suivante : c’est que la mĂ©thode historico-critique de Brunschvicg prend pour point de dĂ©part du dĂ©veloppement de la pensĂ©e ses plus anciennes manifestations historiques connues, mais sans remonter plus haut ; or, ce plus haut, c’est prĂ©cisĂ©ment la pensĂ©e des anciens Égyptiens (bien avant le scribe AhmĂšs), c’est celle des SociĂ©tĂ©s inconnues mais rĂ©elles qui les ont prĂ©cĂ©dĂ©s, c’est celle de l’homme fossile, et finalement c’est l’intelligence animale elle-mĂȘme, ainsi que le comportement de tous les ĂȘtres vivants (jusqu’au palĂ©ozoĂŻque des historiens de la Terre). Toutes ces formes d’intelligence sont effectivement Ă  placer dans la catĂ©gorie « sujet », ou plutĂŽt « histoire du dĂ©veloppement du sujet » et non pas seulement « objet ». Ce plus haut, c’est Ă©galement l’intelligence enfantine, Ă  laquelle L. Brunschvicg a d’ailleurs souvent eu recours 32, ayant parfaitement admis que la mĂ©thode historico-critique se prolonge nĂ©cessairement en mĂ©thode psycho-gĂ©nĂ©tique ; mais c’est par consĂ©quent aussi le dĂ©veloppement sensori-moteur et le problĂšme de la maturation organique ainsi que de l’adaptation biologique hĂ©rĂ©ditaire.

Pour le dire en un mot, ce qui manque Ă  l’épistĂ©mologie de Brunschvicg, c’est donc une Ă©tude de la connaissance biologique, car c’est sur ce terrain que l’idĂ©alisme, dĂ©jĂ  un peu trop poussĂ© dans l’interprĂ©tation qu’il a donnĂ©e de la pensĂ©e physique, se trouve aux prises avec un rĂ©alisme forcé : l’organisme vivant est Ă  la fois le point de dĂ©part de l’activitĂ© psychologique du sujet, donc de la connaissance elle-mĂȘme, et un objet pour la biologie, objet beaucoup plus indĂ©pendant mĂȘme de l’esprit du biologiste que l’objet physique ne l’est de l’esprit du physicien. C’est du moins ce que nous chercherons Ă  montrer (aux chap. IX et X).

Cela Ă©tant, il est donc bien difficile de dĂ©ployer tout le rĂ©el sur un seul et mĂȘme plan, celui de l’idĂ©alisme mathĂ©matique, et le cercle des sciences (auquel aboutit la rĂ©gression Ă  l’infini signalĂ©e Ă  l’instant) nous oblige Ă  une formule plus complexe : les mathĂ©matiques et la physique assimilent le rĂ©el aux opĂ©rations du sujet tandis que la biologie et la psycho-sociologie expliquent ces opĂ©rations par les rapports de l’organisme avec ce rĂ©el lui-mĂȘme. Il n’y a d’ailleurs lĂ  aucune raison pour s’écarter de la mĂ©thode de Brunschvicg : au contraire, c’est toujours l’analyse du dĂ©veloppement, aussi bien dans l’histoire des diverses formes de pensĂ©e scientifique que dans l’évolution psychologique et biologique, qui nous fournira le secret de la construction des diffĂ©rents aspects de la raison. Mais ce dĂ©veloppement n’est nullement linĂ©aire et son interprĂ©tation est plus dĂ©licate encore que ne pouvaient le laisser espĂ©rer les subtiles Ă©tudes de Brunschvicg.

Un second problĂšme se pose alors. Si le cercle inĂ©luctable du sujet et de l’objet nous empĂȘche de les sĂ©parer et nous oblige Ă  nous en tenir Ă  leurs seuls rapports par l’intermĂ©diaire du dĂ©veloppement historique ou psychologique de cette interaction elle-mĂȘme, faut-il concevoir ce dĂ©veloppement, Ă  la maniĂšre de Brunschvicg, comme une suite libre et sans direction, ou existe-t-il des lois d’évolution, une « orthogenĂšse » ou des vections caractĂ©risant l’élaboration graduelle de certaines notions ou de certains ensembles limitĂ©s de notions ? Nous ne parlons naturellement pas d’une direction fixĂ©e d’avance ou du dehors, ce qui impliquerait un a priori ou une finalitĂ©, mais d’une direction pouvant ĂȘtre caractĂ©risĂ©e simplement par la marche vers une certaine forme d’équilibre. Or, c’est lĂ , chose curieuse, un problĂšme que Brunschvicg ne se pose pas, si grand est son souci de ne s’enfermer en aucune formule qui pourrait limiter le caractĂšre crĂ©ateur et imprĂ©visible de l’élan intellectuel. Mais on peut se demander alors si un Ă©lan d’intelligence Ă  Ă©volution radicalement contingente ne risque pas de ressembler Ă  cet Ă©lan vital, auquel Bergson s’est plu Ă  attribuer ces mĂȘmes propriĂ©tĂ©s de crĂ©ation et d’absence de direction pour bien marquer son caractĂšre irrationnel. Sans doute, dĂšs que l’on parle de direction, on risque d’ĂȘtre conduit Ă  la dĂ©termination de normes fixes, comme la marche Ă  l’identification. Aussi Brunschvicg avait-il rĂ©pondu Ă  l’objection que nous lui faisions jadis 33 : une orthogenĂšse, si l’on veut, mais Ă  la condition de ne la dĂ©terminer jamais qu’aprĂšs coup. Nous n’en demandons pas plus, et il est clair que la reconnaissance d’une marche Ă  l’équilibre ne saurait engager que des formes d’équilibre actuellement discernables, sans prĂ©juger de l’avenir. Seulement, comme une structure Ă©quilibrĂ©e n’est jamais entiĂšrement rĂ©pudiĂ©e par le dĂ©veloppement ultĂ©rieur des connaissances, mais simplement situĂ©e Ă  titre de cas particulier dans des ensembles plus vastes, il reste que la recherche des lois d’équilibre demeure fĂ©conde.

À cet Ă©gard, le dĂ©veloppement des opĂ©rations constitue un domaine privilĂ©giĂ©, puisque le propre des opĂ©rations est de s’organiser en systĂšmes d’ensemble dont l’équilibre mobile paraĂźt prĂ©cisĂ©ment douĂ© de permanence relative. C’est pourquoi, sur le terrain de la causalitĂ©, nous pouvons constater que Brunschvicg lui-mĂȘme fournit tous les Ă©lĂ©ments de ce que l’on pourrait appeler des lois d’évolution : Ă©limination graduelle des facteurs subjectifs et du phĂ©nomĂ©nisme par l’expĂ©rience interprĂ©tĂ©e dĂ©ductivement, et surtout orientation dans le sens d’une forme d’équilibre caractĂ©risĂ©e par la composition opĂ©ratoire des variations en fonction d’invariants permettant le calcul des transformations. Dire, avec Brunschvicg, que ni les variations ni les invariants ne peuvent ĂȘtre isolĂ©s ou « rĂ©ifiĂ©s », c’est prĂ©cisĂ©ment, semble-t-il, Ă©noncer les exigences permanentes de lois de compositions, de plus en plus complexes, d’ailleurs, mais dont le caractĂšre commun sera d’assurer la structure proprement opĂ©ratoire de la causalitĂ©. Il reste donc Ă  chercher l’existence de telles lois de composition en suivant le dĂ©veloppement des opĂ©rations, ce qui ne nous ramĂšne pas Ă  un panlogisme statique, puisque le propre des opĂ©rations est prĂ©cisĂ©ment d’impliquer ce que Brunschvicg appelle le « primat du jugement », par opposition Ă  celui des concepts ou des reprĂ©sentations.

§ 8. L’épistĂ©mologie physique de G. Bachelard

On peut considĂ©rer l’épistĂ©mologie de Bachelard comme prolongeant celle de Brunschvicg, mais Ă  un degrĂ© d’approximation plus poussĂ© dans l’analyse des transformations comme telles. L’épistĂ©mologie brunschvicgienne est historico-critique : c’est dans la succession des grandes Ă©tapes de l’histoire qu’il cherche la « leçon » de la constitution du savoir. Avec Bachelard, c’est la transition mĂȘme d’une Ă©tape Ă  une autre, qui devient le problĂšme : pour autant que l’on peut concevoir une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique spĂ©cialisĂ©e dans l’étude de l’accroissement comme tel des connaissances, l’Ɠuvre de Bachelard constitue la soudure lĂ  plus intime entre l’analyse historique et la prĂ©occupation gĂ©nĂ©tique 34, par la constante prĂ©cision avec laquelle il localise le problĂšme Ă©pistĂ©mologique dans les transformations elles-mĂȘmes.

Ce passage d’une moindre connaissance Ă  une connaissance supĂ©rieure, sur lequel reviennent sans cesse les ouvrages de Bachelard, s’interprĂšte selon lui en fonction de deux mĂ©canismes fondamentaux, entre lesquelles oscillent toutes ses explications : la rectification, par approximations successives, et l’« ouverture » des thĂ©ories jusque lĂ  fermĂ©es. Or, la succession des approximations rectifiantes, c’est la conquĂȘte d’une objectivitĂ© croissante, cependant que l’ouverture, des systĂšmes antĂ©rieurement fermĂ©s, c’est l’affinement de la raison elle-mĂȘme. Les deux pĂŽles de l’épistĂ©mologie de Bachelard seront ainsi une thĂ©orie de l’objet en devenir et une thĂ©orie complĂ©mentaire du sujet en sa propre construction. Mais leur dĂ©nominateur commun restera l’idĂ©e d’« inachĂšvement ». « Les concepts de rĂ©alitĂ© et de vĂ©ritĂ© devaient recevoir un sens nouveau d’une philosophie de l’inexact » disait Bachelard en prĂ©façant son Essai sur la connaissance approchĂ©e en 1927 35. « La doctrine traditionnelle d’une raison absolue et immuable n’est qu’une philosophie. » « C’est une philosophie pĂ©rimĂ©e », Ă©crit-il en concluant sa Philosophie du non en 1945 36. Son Ɠuvre entiĂšre est ainsi restĂ©e fidĂšle au mĂȘme principe de dĂ©part : « Nous prendrons donc comme postulat de l’épistĂ©mologie l’inachĂšvement fondamental de la connaissance » (C. A., p. 13).

Mais, loin d’aboutir Ă  une sorte de glorification mĂ©taphysique de l’impuissance rationnelle, comme pourraient donner Ă  penser ces formules si elles exprimaient le dĂ©roulement de l’histoire entiĂšre, c’est au contraire essentiellement une thĂ©orie du progrĂšs de la connaissance qu’édifie G. Bachelard en centrant ses analyses sur les phases de transition ou de restructuration qui caractĂ©risent le passage d’une moindre vĂ©ritĂ© Ă  une idĂ©e plus vraie. La psychologie de Bachelard est une psychologie de la victoire, et mĂȘme lorsqu’il Ă©crit « c’est en termes d’obstacles qu’il faut poser le problĂšme de la connaissance scientifique » 37, c’est pour mieux saisir le processus selon lequel les obstacles ont Ă©tĂ© vaincus.

L’Essai sur la connaissance approchĂ©e est, en effet, l’Ɠuvre d’un philosophe qui a pratiquĂ© et enseignĂ© la physique. D’oĂč son sentiment, vif et vĂ©cu, de la connaissance en voie de constitution, par opposition Ă  l’examen critique des thĂ©ories toutes faites et dĂ©tachĂ©es de l’ambiance de laboratoire dans laquelle elles ont Ă©tĂ© Ă©laborĂ©es. D’oĂč l’impossibilitĂ© de jamais trouver un commencement absolu Ă  la connaissance et la nĂ©cessitĂ© de l’aborder sous l’angle de son accroissement mĂȘme : « C’est Ă  tort
 qu’on confondrait le primitif et l’immĂ©diat
 nous sommes fondĂ©s Ă  prendre la connaissance dans son courant, loin de son origine sensible, quand elle est mĂȘlĂ©e intimement Ă  la rĂ©flexion. C’est lĂ  seulement qu’elle a tout son sens. La source n’est qu’un point gĂ©ographique, elle ne contient pas la force vive du fleuve. La connaissance en mouvement est ainsi une maniĂšre de crĂ©ation continue ; l’ancien explique le nouveau et l’assimile ; vice versa le nouveau affermit l’ancien et le rĂ©organise » (C. A., p. 14-15). La connaissance est donc « rectification incessante de la pensĂ©e devant le rĂ©el » (p. 16). DĂšs ses formes les plus Ă©lĂ©mentaires, qui sont Ă  chercher dans l’action, toute connaissance se rattache ainsi Ă  une connaissance antĂ©rieure, selon le mode de « l’assimilation fonctionnelle, qui est le principe le plus indiscutable de l’évolution » (p. 19). Mais l’assimilation fonctionnelle est bientĂŽt « continuĂ©e par une assimilation intentionnelle, par un choix actif » (p. 19), principe de la constitution des concepts proprement dits. Or, dĂšs la formation des concepts, on assiste Ă  un processus continu de rĂ©pĂ©tition, de diversification et de rectification qui exprime la nature d’approximations successives propre Ă  la connaissance. Mais, dĂšs ce dĂ©part moteur puis intuitif, il importe de noter que cette suite d’approximations obĂ©it Ă  un « principe d’ordination » (p. 29) et est solidaire de systĂšmes d’ensemble qui expriment l’indissociable solidaritĂ© des concepts (p. 26).

L’ordre, appliquĂ© aux qualitĂ©s, conduit ensuite Ă  la mesure. Or, la mesure est « une description dans un langage nouveau » (p. 52) et c’est cette description qui constitue l’unique critĂšre de l’existence physique. « Ce qu’on mesure existe et on le connaĂźt dans la proportion oĂč la mesure est prĂ©cise. Cette double affirmation condenserait toute l’ontologie scientifique et toute l’épistĂ©mologie du physicien » (p. 52-3). « Mais la mesure, quelque description qu’elle donne, n’épuise pas le divers de l’objet » (p. 55). D’oĂč le processus fondamental qui constitue, bien plus que la succession des thĂ©ories elles-mĂȘmes, le moteur effectif de l’accroissement des connaissances : « le problĂšme de la mesure sous-tend en quelque sorte dans son dĂ©veloppement l’histoire entiĂšre de la science. La prĂ©cision des mesures suffit Ă  caractĂ©riser les mĂ©thodes scientifiques d’un temps. Des thĂ©ories peuvent bien renaĂźtre aprĂšs une Ă©clipse de plusieurs siĂšcles. Au contraire une conquĂȘte dans la minutie dĂ©classe irrĂ©mĂ©diablement les connaissances expĂ©rimentales d’une Ă©poque. Une histoire de la connaissance approchĂ©e serait Ă  l’histoire des systĂšmes scientifiques, comme l’histoire des peuples est Ă  l’histoire des rois » (p. 69). En effet, Ă  l’histoire des mesures se rattache la considĂ©ration essentielle de la succession des « ordres de grandeurs » ou des Ă©chelles. Il en rĂ©sulte que, partant de lois qui ont « leur point de dĂ©part dans des vues a priori » (p. 93), le physicien leur substitue la considĂ©ration de « lois approchĂ©es » qu’il s’agit de rectifier dans le sens soit de la diffĂ©renciation, soit de la simplification, selon une suite d’approximations toujours plus serrĂ©es et en fonction d’échelles toujours plus fines.

Cette image de la connaissance en devenir suggĂšre alors de tout autres relations entre le sujet et l’objet que ne les supposent les schĂ©mas Ă©pistĂ©mologiques classiques. Oscillant entre la gĂ©nĂ©ralisation au moyen de dĂ©ductions rĂ©duites Ă  l’état de simples cadres (p. 10) et une vĂ©rification par rectifications continuelles, la connaissance dĂ©joue Ă  la fois le programme de l’idĂ©alisme et celui du rĂ©alisme. L’idĂ©alisme est impuissant devant le fait de l’erreur : il ne saurait s’accommoder que de fixitĂ© et « ne connaĂźtra de mobilitĂ© que celle des cataclysmes » (p. 13). Le processus d’une rectification progressive Ă©chappe par sa nature Ă  un idĂ©alisme de cohĂ©rence statique et mĂȘme de devenir subjectif, puisque qui dit approximations dit convergence vers une limite, qui est l’objet. Mais l’objet-limite, Ă  son tour, ne saurait transcender qu’en imagination la sĂ©rie des dĂ©marches actives tendant Ă  l’établir. « Si, dans l’approximationnalisme, on n’atteint pas l’« objet », foyer imaginaire de la convergence des dĂ©terminations, on dĂ©finit des fonctions Ă©pistĂ©mologiques de plus en plus prĂ©cises qui, Ă  tous les niveaux peuvent se substituer Ă  la fonction du rĂ©el, jouer le rĂŽle de l’objet. En d’autres termes, l’objet reste immanent Ă  l’idĂ©e, tout en Ă©tant placĂ©, comme il convient, aussi loin que possible de l’idĂ©e. Une idĂ©e gardera toujours un caractĂšre subjectif, artificiel. Mais une idĂ©e qui se rectifie donne en ses diffĂ©rentes dĂ©terminations un groupe organique. C’est le groupe qui reçoit le signe objectif. Autrement dit, l’objet c’est la perspective des idĂ©es » (p. 246).

Mais si la connaissance approchĂ©e est ainsi tout Ă  la fois une marche vers l’objectivitĂ© et une construction due au sujet, la question qui se pose est : « comment la construction peut-elle rejoindre la structure » 38. DĂšs son analyse des solutions donnĂ©es au problĂšme de la propagation thermique dans les solides, Bachelard cherche Ă  « joindre tout ce qu’il y a de constructif dans la pensĂ©e rationnelle et ce qu’il y a manifestement de gĂ©nĂ©ral, de symĂ©trique, de rĂ©pĂ©tĂ© dans les faits » 39. Or, la suite de son Ɠuvre l’a conduit Ă  insister toujours davantage sur cette fĂ©conditĂ© illimitĂ©e de la raison, au risque parfois de paraĂźtre s’orienter vers un simple idĂ©alisme de la construction. Mais, si l’on n’oublie pas le rĂ©alisme critique de la « Connaissance approchĂ©e », l’idĂ©alisme critique de la « Philosophie du non » en constitue assurĂ©ment le complĂ©ment indispensable.

Le « nouvel esprit scientifique » qui caractĂ©rise, selon G. Bachelard, les mathĂ©matiques et la physique modernes diffĂšre, en effet, autant du rationalisme dogmatique, du point de vue de la construction intellectuelle, que les approximations successives propres Ă  la mĂ©thode expĂ©rimentale s’écartent du rĂ©alisme empiriste, du point de vue de l’adĂ©quation Ă  l’objet. « Pour le rationalisme scientifique, l’application n’est pas une dĂ©faite, un compromis. Il veut s’appliquer, s’il s’applique mal, il se modifie. Il ne renie pas pour cela ses principes, il les dialectise. Finalement la philosophie de la physique est peut-ĂȘtre la seule philosophie qui s’applique en dĂ©terminant un dĂ©passement de ses principes. Bref, elle est la seule philosophie ouverte. Toute autre philosophie pose ses principes comme intangibles, ses premiĂšres vĂ©ritĂ©s comme totales et achevĂ©es. Toute autre philosophie se fait gloire de sa fermeture » (P. N., p. 7).

Or, l’essentiel de cette dialectisation qui « ouvre » sans cesse les systĂšmes clos en prĂ©sence d’une contradiction apparente, consiste, pour une propriĂ©tĂ© ou une proposition A, imposĂ©s par des principes antĂ©rieurs, Ă  considĂ©rer la dĂ©couverte d’un non-A comme constituant, non pas une contradiction par rapport à A, mais une extension complĂ©mentaire telle que A et non-A puissent devenir compatibles en une nouvelle totalité B par rĂ©vision des postulats impliquant la nĂ©cessitĂ© de A. Par exemple si A est la masse dĂ©finie par la mĂ©canique classique, et que non-A soient les formes non constantes de la masse relativiste et surtout la « masse nĂ©gative » de Dirac dans la thĂ©orie des spin, la « philosophie du non » ne considĂ©rera pas ces extensions de la masse comme contradictoires avec l’idĂ©e de masse : de mĂȘme que les gĂ©omĂ©tries non euclidiennes (exemple classique de philosophie du « non » !) ne contredisent pas l’euclidienne, mais conduisent simplement Ă  une rĂ©vision des concepts de distance et d’angle, de mĂȘme les masses non constantes ou nĂ©gatives aboutissent Ă  un Ă©largissement fĂ©cond de l’idĂ©e de masse. « On arrive donc Ă  ce paradoxe mĂ©taphysique : l’élĂ©ment est complexe. CorrĂ©lativement, on s’aperçoit que l’idĂ©e de masse n’est simple qu’en premiĂšre approximation » (P. N., p. 31). D’oĂč un « profil Ă©pistĂ©mologique » des idĂ©es de la masse, selon ses diverses interprĂ©tations compatibles avec les Ă©pistĂ©mologies courantes (p. 43), comme on compose ou dĂ©compose le profil psychologique d’un individu, en fonction de ses principales opĂ©rations mentales. De mĂȘme une chimie non-lavoisienne, une non-analyticitĂ© de l’espace microphysique et une logique non aristotĂ©licienne (c’est-Ă -dire non bivalente) conduisent Ă  retrouver le mĂȘme schĂ©ma d’extension par complĂ©mentaritĂ©s dans les domaines les plus divers. Mais de cette dialectisation gĂ©nĂ©rale ne procĂšdent ni chaos ni bifurcations irrĂ©ductibles : ce sont de nouvelles exigences de cohĂ©rence qui assurent, en ces constructions imprĂ©visibles du sujet comme dans les approximations successives convergeant vers l’objet, la connexion jamais rompue du prĂ©sent avec le passĂ©.

Ainsi Bachelard marque en un sens un renouvellement de la tradition brunschvicgienne tout en approfondissant l’analyse des phases de transition dans le processus historique de l’accroissement du savoir. S’il n’aborde pas de front le problĂšme de l’évolution dirigĂ©e, il en fournit nĂ©anmoins tous les matĂ©riaux d’une solution possible. Car, Ă  vouloir dĂ©terminer le dĂ©nominateur commun de la suite des gĂ©nĂ©ralisations par extension et regroupement des notions (ce qu’il appelle dialectisation de la construction), on trouverait sans peine le principe d’une Ă©quilibration progressive entre les accommodations Ă  l’objet et l’assimilation du donnĂ© Ă  des schĂšmes opĂ©ratoires d’autant plus rigoureux que le « non » dont ils procĂšdent n’est pas l’expression de la contradiction, mais bien de la mobilitĂ© rĂ©versible propre aux opĂ©rations les plus essentielles de la raison.

§ 9. La théorie physique selon G. Juvet

Le mathĂ©maticien et astronome G. Juvet a Ă©crit un Ă©lĂ©gant petit livre 40 pour montrer que la thĂ©orie physique prolonge directement la pensĂ©e mathĂ©matique. Mais l’originalitĂ© de sa conception est de tendre vers un mĂȘme rĂ©alisme en mathĂ©matique qu’en physique et de rĂ©unir ainsi en une totalitĂ© unique l’« objectivitĂ© intrinsĂšque » des mathĂ©matiques et l’objectivitĂ© extrinsĂšque de la physique, en les fondant toutes deux sur l’existence de « groupes » interprĂ©tĂ©s comme consubstantiels Ă  la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme. C’est pourquoi, indĂ©pendamment de son platonisme, cette doctrine est intĂ©ressante du point de vue de l’analyse de la causalitĂ© conçue Ă  titre de mĂ©canisme opĂ©ratoire.

« Le travail de l’esprit est considĂ©rable dans la construction de la science, dit Juvet au terme d’une Ă©tude sur la mesure du temps ; on pourrait soutenir, on a soutenu que le temps est son invention, sa crĂ©ation ; mais alors, il ne faut pas oublier que l’esprit s’est discrĂštement retirĂ© de la scĂšne, au moment oĂč le temps s’éliminait dans les confrontations et dans les prĂ©dictions. L’ordre plus ou moins parfait que l’esprit trouve dans la nature, on pourrait croire que c’est un reflet de son activitĂ©, et pourtant cet ordre persiste quand l’esprit, d’acteur qu’il Ă©tait, devient spectateur » (p. 26). Mais ce problĂšme des rapports entre l’ordre rationnel et l’ordre naturel ne saurait ĂȘtre rĂ©solu par l’analyse de la pensĂ©e physique elle-mĂȘme. À propos de la thĂ©orie de la relativitĂ©, Juvet dit p. ex. : « La physique, par ses mĂ©thodes, est impuissante Ă  mener cette enquĂȘte, comme elle a Ă©tĂ© impuissante, quoiqu’en prĂ©tendissent les Ă©nergĂ©tistes, Ă  se dĂ©velopper, Ă  se construire par ses mĂ©thodes propres et ses seuls moyens
 Or, s’il est vrai que la mathĂ©matique, en se refermant sur elle-mĂȘme, entoure les arts les plus nobles, la mĂ©taphysique la plus sublime, et par lĂ  les explique, elle permettra de juger les thĂ©ories de la physique, et par la critique qu’elle fera des notions gĂ©omĂ©triques sur lesquelles elles se fondent, elle expliquera vraiment la raison des accords de la spĂ©culation avec l’expĂ©rience » (p. 54).

Quel est donc le rĂ©sultat de cette critique gĂ©omĂ©trique ? Juvet accepte (p. 6) une partie des conclusions de F. Gonseth, Ă  savoir que l’axiomatique se rĂ©fĂšre toujours Ă  une connaissance rĂ©elle correspondante. Mais il diffĂšre de Gonseth en ce que cette connaissance rĂ©elle ne lui paraĂźt pas provenir de l’expĂ©rience : elle procĂšde d’une structure que nous dĂ©couvrons en nous sans pour autant la crĂ©er et que nous retrouvons dans les choses, sans pour autant l’en extraire : sorte d’IdĂ©es platoniciennes, cette structure ne consiste cependant pas en concepts ni en universaux, mais en « groupes » : « L’esprit ne crĂ©e pas les faits mathĂ©matiques, il les subit ; la recherche fructueuse n’est pas une invention, c’est une dĂ©couverte ; la connaissance qui peut ĂȘtre intuitive n’est assurĂ©e que lorsque l’esprit a Ă©prouvĂ© la rigueur des propriĂ©tĂ©s du groupe, de mĂȘme que la connaissance des faits physiques n’est possible que lorsque le chercheur a eu l’expĂ©rience des choses » (p. 176). Quant Ă  cette rigueur du groupe, elle « vient des ĂȘtres mathĂ©matiques eux-mĂȘmes, elle n’est pas une exigence de l’esprit. PoincarĂ© disait : « L’existence d’un ĂȘtre mathĂ©matique provient de ce qu’il n’implique pas contradiction » ; nous dirions plutĂŽt qu’un ĂȘtre mathĂ©matique n’implique pas contradiction prĂ©cisĂ©ment parce qu’il est, parce qu’il existe » (p. 176). De ce point de vue, « l’axiomatique d’une gĂ©omĂ©trie ne sera complĂšte que si elle est vraiment la reprĂ©sentation exacte d’un groupe ; tant qu’on n’a pas trouvĂ© le groupe qui la fonde en raison, elle est incomplĂšte ou peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  contradictoire » (p. 169).

Cela dit, en quoi consiste la connaissance physique ? Le positivisme, pense Juvet, n’est qu’un subjectivisme, dont la consĂ©quence naturelle est de tourner Ă  l’anthropomorphisme (p. 84). De mĂȘme l’interaction du sujet et de l’objet en microphysique lui paraĂźt un mythe « et il ne faudrait pas la solliciter trop pour en faire la base d’un subjectivisme impuissant ou d’un scepticisme radical » (p. 138) : si l’observateur dĂ©forme le fait, rĂ©pond Ă  cet Ă©gard Juvet, le produit des erreurs sur deux variables conjuguĂ©es est cependant un invariant ! Faut-il alors recourir aux images reprĂ©sentatives ? Certainement pas : « de mĂȘme qu’on ne joue pas aux Ă©checs avec son cƓur, de mĂȘme ne doit-on pas faire de la physique avec son imagination ! ». Cependant, Ă  dĂ©faut d’images, la physique atteint des reprĂ©sentations adĂ©quates, telle la mĂ©canique relativiste : « on ne saurait prĂ©tendre, parce qu’elle ne peut « voir » dans l’espace de Minkowski, qu’elle ne sert pas Ă  donner une reprĂ©sentation, une vraie image
 parfaitement saisissable par l’intelligence » (p. 104). Mais la thĂ©orie physique est alors une reprĂ©sentation de quoi ? Elle ne l’est plus des « choses » : « la science n’atteint pas des choses ; l’analyse des phĂ©nomĂšnes est infiniment plus subtile » (p. 141) : « la gĂ©omĂ©trisation de la physique semble faire place Ă  une mathĂ©matisation plus formelle et plus symbolique ; les nouvelles thĂ©ories sur la matiĂšre et l’énergie, les mĂ©caniques ondulatoire et quantique font passer la primautĂ©, rĂ©servĂ©e jusque lĂ  Ă  l’espace-temps, Ă  un symbolisme algĂ©brique qui ne diffĂšre peut-ĂȘtre pas d’ailleurs, dans son essence mathĂ©matique, de la figuration gĂ©omĂ©trique, puisque l’algĂšbre et la gĂ©omĂ©trie procĂšdent toutes deux de la thĂ©orie des groupes » (p. 5).

LĂ  est donc le nƓud de la question. La relativitĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e p. ex. a atteint le rĂ©el grĂące Ă  la notion de groupe : « Ce n’est pas seulement par une meilleure approximation qu’elle entraĂźne l’admiration, c’est
 parce qu’elle semble exprimer la parfaite adĂ©quation de notre esprit Ă  la rĂ©alité »  « Par delĂ  les apparences que les sens perçoivent, le physicien a trouvĂ© l’unitĂ© et la permanence ; aprĂšs une longue enquĂȘte il a reconnu que cette unitĂ©, cette permanence s’expriment et se comprennent par la notion de groupe » (p. 59). De mĂȘme, l’idĂ©e de groupe est appliquĂ©e par Dirac Ă  la microphysique, oĂč les opĂ©rateurs liĂ©s aux transformations d’un groupe servent Ă  reprĂ©senter les grandeurs observĂ©es. En particulier le groupe des permutations sert Ă  expliquer le principe d’exclusion de Pauli : ainsi « à la fine pointe de la nouvelle mĂ©canique, on retrouve la thĂ©orie des groupes et son magnifique impĂ©rialisme » (p. 152). Bref « l’esprit a su trouver, peut-ĂȘtre par d’heureux hasard, des groupes de plus en plus riches pour reconstruire pour lui, toujours plus fastueusement, la rĂ©alitĂ© que les sens lui font connaĂźtre. La structure de la rĂ©alitĂ© physique est identique Ă  celle de ces groupes [c’est nous qui soulignons], ce qui veut dire que la description axiomatique de la physique, dont les liens avec l’expĂ©rience sont si forts que notre premiĂšre analyse n’a pu les trancher, est une reprĂ©sentation de certains groupes. Les progrĂšs de la physique se mesurent Ă  la prĂ©cision des approximations numĂ©riques, Ă  l’étendue du pouvoir que l’homme possĂšde sur les choses, c’est vrai, mais ils se mesurent surtout Ă  la fidĂ©litĂ© des groupes sur lesquels les thĂ©ories se fondent » (p. 172).

D’oĂč les conclusions Ă©pistĂ©mologiques de Juvet : « Le roc que l’esprit a trouvĂ© pour fonder ses constructions, c’est encore le groupe, qui semble bien ĂȘtre l’archĂ©type mĂȘme des ĂȘtres mathĂ©matiques. C’est cette identitĂ©, devinĂ©e avant d’ĂȘtre reconnue, de l’essence des mathĂ©matiques et de l’essence de la physique, qui a Ă©garĂ© les idĂ©alistes, pour lesquels cette essence est dans l’esprit, parce qu’elle y prĂ©existe avant toute dĂ©marche mathĂ©matique, et les empiristes, pour lesquels toute science ne procĂšde que des empreintes que le monde extĂ©rieur fait subir aux organes des sens » (p. 60). Les groupes existent donc Ă  la fois dans l’esprit et dans le monde extĂ©rieur : l’« activitĂ© mathĂ©matique, c’est prĂ©cisĂ©ment l’effort de l’esprit pour connaĂźtre Ă  la fois sa propre structure et celle du monde extĂ©rieur. PoincarĂ© disait : « L’idĂ©e de groupe prĂ©existe dans notre esprit », « oui, car notre esprit ne pense qu’avec elle ; mais les groupes existent aussi dans l’univers physique, et celui-lĂ  est un savant gĂ©nial qui sait les y dĂ©couvrir » (p. 174) ; « les choses disparaissent dans les thĂ©ories physiques Ă©laborĂ©es ; la rĂ©alitĂ© physique participe des groupes, c’est-Ă -dire de la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique
 Mais, si la matiĂšre est nombre, comme disaient les pythagoriciens, nous pouvons croire que tous les ĂȘtres mathĂ©matiques n’ont pas nĂ©cessairement un mode d’exister dans la rĂ©alitĂ© physique. Sans prĂ©ciser davantage notre pensĂ©e, nous dirons que le monde physique n’est qu’un reflet ou une section du monde mathĂ©matique » (p. 176). Et enfin : « Si les groupes sont les archĂ©types des ĂȘtres mathĂ©matiques, leur structure exprime leur essence, et les diverses reprĂ©sentations qu’on en connaĂźt, les systĂšmes de logique, les thĂ©ories analytiques, les gĂ©omĂ©tries, les synthĂšses physiques sont leurs divers modes d’existence : leur efficacitĂ© est reconnue par l’intuition intellectuelle, grĂące Ă  laquelle l’esprit saisit la structure de ces reprĂ©sentations et l’identifie avec la science propre » (p. 176-7).

L’intĂ©rĂȘt de cette doctrine ne tient pas seulement Ă  sa valeur intrinsĂšque, mais Ă  son histoire. Parti d’un rĂ©alisme matĂ©rialiste, pour lequel les mathĂ©matiques Ă©taient simplement l’« image » (au sens de Le Dantec) de certains aspects de la rĂ©alitĂ© physique, Juvet a reconnu ensuite, grĂące Ă  Duhem, le rĂŽle nĂ©cessaire de la reprĂ©sentation mathĂ©matique dans l’interprĂ©tation mĂȘme du rĂ©el, puis abandonnant le positivisme de Duhem sous l’influence de la thĂ©orie de la relativitĂ©, il en est arrivĂ© Ă  inverser son rĂ©alisme initial jusqu’à faire du monde physique une « section » de celui des ĂȘtres mathĂ©matiques. On dira que c’est lĂ  une simple mĂ©taphysique de mathĂ©maticien, sans consĂ©quence pour l’épistĂ©mologie de la physique. Mais il faut distinguer deux aspects dans la thĂ©orie de Juvet. Il y a certes l’aspect mĂ©taphysique ou « rĂ©aliste », mais il est facile Ă  dissocier de l’autre, qui est simplement Ă©pistĂ©mologique : en effet, dire que le monde physique est une section du monde des ĂȘtres mathĂ©matiques peut se traduire par cette proposition Ă©vidente que le rĂ©el (expĂ©rimental) n’est qu’une partie du possible (dĂ©ductible). Laissons donc lĂ  l’aspect mĂ©taphysique de la doctrine et examinons sa portĂ©e Ă©pistĂ©mologique.

Du point de vue de l’épistĂ©mologie mathĂ©matique, le grand intĂ©rĂȘt de la thĂ©orie de Juvet est de considĂ©rer la notion de « groupe » comme constituant Ă  la fois le seul critĂšre rĂ©el de non-contradiction et la structure fondamentale par laquelle l’objectivitĂ© mathĂ©matique s’impose Ă  l’esprit. Ce n’est donc pas du dehors, par l’expĂ©rience, mais du dedans, par le mĂ©canisme des coordinations opĂ©ratoires, que le sujet dĂ©couvre les rapports mathĂ©matiques. Mais, Ă  cette gĂ©nĂ©ralisation des idĂ©es de PoincarĂ©, Juvet ajoute, Ă  cause de son rĂ©alisme mĂȘme, une prise de position trĂšs suggestive sur le terrain de l’épistĂ©mologie physique : les groupes constitueraient non seulement la structure de l’esprit, mais celle de la rĂ©alitĂ© physique.

Sans doute, les ĂȘtres physiques ne sont pas des « choses », nous dit Juvet, mais des systĂšmes de rapports sans substrat reprĂ©sentable ou « imaginable ». Si l’on veut maintenir un rĂ©alisme anti-positiviste, comme Juvet, ou simplement si l’on veut respecter l’originalitĂ© des rapports physiques, qui sont d’ĂȘtre enregistrables par l’expĂ©rience, et non pas seulement d’ĂȘtre dĂ©ductibles, en quoi consiste alors le « groupe » Ă  titre de fait physique ? Examinons le plus simple des groupes susceptibles d’ĂȘtre considĂ©rĂ© comme physique : celui des dĂ©placements, Ă  une certaine Ă©chelle euclidienne des mobiles macroscopiques, c’est-Ă -dire sans intervention de grandes vitesses. Nous comprenons bien en ce cas la signification physique de la composition de deux opĂ©rations directes (le produit de deux mouvements est encore un mouvement) et de l’associativitĂ© des mouvements a + (b + c) = (a + b) + c. Mais que signifie physiquement l’opĂ©ration identique ou absence de dĂ©placement alors qu’il n’existe pas de repos absolu ? Et surtout que signifie l’opĂ©ration inverse, alors qu’aucun mouvement physique n’est rigoureusement rĂ©versible ? Il est clair que de telles opĂ©rations supposent le choix d’un systĂšme de rĂ©fĂ©rence et une abstraction consistant Ă  changer les signes des Ă©quations sans tenir compte de toutes les conditions physiques qui s’opposeraient dans la rĂ©alitĂ© Ă  un tel changement. Quand des structures de groupe interviennent en physique, c’est donc que la dĂ©duction mathĂ©matique ajoute quelque chose au rĂ©el observé : elle y ajoute un cadre et des rapports nouveaux ; elle y ajoute surtout la considĂ©ration du possible, telle que l’état prĂ©sent puisse ĂȘtre reliĂ© aux Ă©tats passĂ©s et futurs, tous deux physiquement irrĂ©els. Mais plus encore que tous les autres systĂšmes de relations mathĂ©matiques, la structure de groupe appliquĂ©e au rĂ©el soulĂšve des difficultĂ©s insurmontables du point de vue du rĂ©alisme, parce que c’est une structure de transformations ou d’opĂ©rations pures, et non pas de relations toutes construites. À vouloir la « rĂ©aliser » dans le monde physique lui-mĂȘme, on est alors obligĂ©, comme le dĂ©montre prĂ©cisĂ©ment l’exemple de la doctrine de Juvet, de dissoudre le rĂ©el physique au sein d’un monde plus large d’ĂȘtres mathĂ©matiques, dont le premier ne peut ĂȘtre qu’une « section » !

La question qui se pose alors est de savoir si le rĂ©alisme n’est pas plus intĂ©ressant Ă  titre de fait psychologique, c’est-Ă -dire de projection des structures opĂ©ratoires dans la rĂ©alitĂ©, qu’à titre de philosophie physique. Le succĂšs physique de la notion de groupe nous enseigne que l’on ne saurait penser, ni mĂȘme constater, le fait expĂ©rimental donnĂ© sans le situer dans un systĂšme de transformations possibles, lesquelles en tant que possibles s’appuient nĂ©cessairement sur une dĂ©duction, et non pas sur une lecture, ou du moins sur une coordination d’actions virtuelles et non pas seulement sur une succession de phĂ©nomĂšnes observables. Il y a alors deux maniĂšres de concevoir l’application des groupes mathĂ©matiques Ă  la rĂ©alitĂ©. Il y a la maniĂšre positiviste, ou, comme dit Juvet, « subjectiviste » : elle consiste Ă  situer le groupe dans l’esprit, ou selon les nĂ©o-positivistes, dans le langage du physicien qui dĂ©crit le rĂ©el. En ce cas le groupe ne prĂ©sente qu’un rapport indirect avec les rĂ©alitĂ©s qu’il servirait Ă  formuler. Mais il y a une seconde maniĂšre, et celle-ci paraĂźt correspondre davantage aux processus actuels de la pensĂ©e scientifique : c’est d’interprĂ©ter les transformations des objets, rĂ©vĂ©lĂ©s par l’expĂ©rimentation, comme Ă©tant des opĂ©rations de groupe, mĂȘme si cette assimilation du donnĂ© Ă  l’opĂ©ratoire suppose l’intervention d’élĂ©ments qui, telles l’identitĂ© et la rĂ©versibilitĂ©, ne peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme entiĂšrement dĂ©tachĂ©s de l’observateur et traduisent ses actions autant que les observables. Autrement dit, le propre de l’explication physique consiste Ă  assimiler le rĂ©el aux opĂ©rations mathĂ©matiques, non pas simplement dans le sens d’une traduction du donnĂ© externe en schĂšmes intĂ©rieurs, mais en concevant le rĂ©el lui-mĂȘme comme le siĂšge de quasi-opĂ©rations construites sur le modĂšle des opĂ©rations du sujet : les modifications du rĂ©el seraient ainsi considĂ©rĂ©es ni plus ni moins comme des transformations proprement opĂ©ratoires. C’est ce qui est surtout visible dans les domaines de la relativitĂ© et de la microphysique, invoquĂ©s par Juvet comme relevant de la notion de groupe. Mais, comme nous allons y insister maintenant, ce processus est gĂ©nĂ©ral et est susceptible de donner lieu Ă  une interprĂ©tation de la causalitĂ© entiĂšre : celle-ci commence, sous ses formes anthropomorphiques, par n’ĂȘtre qu’une assimilation analogique du rĂ©el aux actions du sujet, mais elle en vient, sous l’influence de la coordination des actions en opĂ©rations, Ă  constituer une assimilation aux opĂ©rations elles-mĂȘmes. C’est d’ailleurs ce que, sauf les empiristes, chacun admet sous une forme ou une autre, depuis Descartes et Kant, lorsque l’on dĂ©finit la causalitĂ© comme une analogie de la dĂ©duction appliquĂ©e Ă  l’expĂ©rience.

§ 10. Conclusions : causalité et réalités physiques

Le point de dĂ©part de la connaissance est constituĂ© par les actions du sujet sur le rĂ©el. On ne peut, en effet, mĂȘme pas parler d’objets, pas plus d’ailleurs que de sujet conscient de sa qualitĂ© de sujet, avant l’organisation des actions Ă©lĂ©mentaires, puisque la rĂ©alitĂ©, d’abord entiĂšrement indiffĂ©renciĂ©e en ce qui concerne les pĂŽles interne et externe, n’est ensuite dĂ©coupĂ©e en objets permanents que grĂące Ă  la coordination des actions sensori-motrices selon des lois de retour et de dĂ©tour.

Or, parmi ces actions que le sujet exerce sur les objets, il en est d’abord qui les laissent invariants Ă  titre d’objets et ne les modifient donc pas en eux-mĂȘmes, mais se bornent Ă  les rĂ©unir 41 ou Ă  les sĂ©rier sous forme de classes, de relations ou de nombres. Ces actions, qui ne modifient pas l’objet, ni ne le constituent en tant qu’objet, peuvent en outre se coordonner entre elles d’une maniĂšre qui ne lui emprunte rien. Elles ne requiĂšrent par consĂ©quent d’autre expĂ©rience, Ă  leur source, que cette sorte d’expĂ©rience faite par le sujet sur ses propres actes au moyen d’objets quelconques (p. ex. lorsque l’enfant dĂ©couvre qu’en comptant trois objets dans l’ordre CBA il trouve le mĂȘme nombre que dans l’ordre ABC, ou lorsque le mathĂ©maticien dĂ©couvre empiriquement qu’un nombre est premier, sans parvenir encore Ă  dĂ©montrer pourquoi). N’extrayant aucun caractĂšre particulier des objets comme tels, la coordination de ces actions revient Ă  les grouper entre elles sous forme d’opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, et les dĂ©ductions qui rĂ©sultent de cette organisation des opĂ©rations caractĂ©risent ce que nous pouvons appeler la fonction implicatrice de la pensĂ©e.

Il existe, par contre, des actions exercĂ©es par le sujet sur l’objet, qui le modifient sous forme de dĂ©compositions et de recompositions, telles que de le sectionner, lui imprimer un mouvement 42, le peser 43, le heurter contre un autre, etc. Ces actions qui modifient les objets, sont coordonnĂ©es entre elles d’une maniĂšre qui selon les cas leur emprunte ou ne leur emprunte pas certains caractĂšres. Lorsqu’elles extraient d’eux certaines qualitĂ©s, la connaissance qui en rĂ©sulte est dite physique et les opĂ©rations engendrĂ©es par leur organisation constituent les opĂ©rations spatio-temporelles ou physiques, qui dĂ©terminent quatre sortes de notions interdĂ©pendantes : l’espace et l’objet comme tel (matiĂšre), le temps et la causalitĂ©. Cet ensemble opĂ©ratoire peut ĂȘtre appelĂ© fonction explicatrice de la pensĂ©e.

L’espace occupe Ă  cet Ă©gard une situation spĂ©ciale, pouvant ĂȘtre, soit physique et mathĂ©matique Ă  la fois, soit uniquement mathĂ©matique, selon qu’il intĂ©resse simultanĂ©ment l’objet et l’action, ou l’action en ses coordinations seules. Le sujet peut, en effet, dĂ©placer, sectionner, etc. un objet, mais l’objet peut se dĂ©placer, ĂȘtre sectionnĂ©, etc. indĂ©pendamment du sujet. Cette dualitĂ© n’existe pas dans le cas des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, parce que la rĂ©union spontanĂ©e de quelques objets ne constitue ni une classe ni un nombre indĂ©pendamment du sujet, mais seulement une collection physique Ă  configuration spatiale. D’autre part, lorsque le sujet place ou dĂ©place un objet, le sectionne ou le recompose, etc., la structure de ses actions n’est pas la mĂȘme que lorsqu’il lui imprime une vitesse, ou le brĂ»le, etc. Dans le premier cas, en effet, le sujet tout en modifiant l’objet et en exerçant ainsi une action physique sur ses qualitĂ©s d’espace physique, n’accomplit que des actions gĂ©nĂ©rales consistant en coordinations exactement isomorphes Ă  celles qui engendrent les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, sauf qu’elles s’appliquent Ă  la composition interne de l’objet et non Ă  celle des collections ou des sĂ©ries : en ce cas les opĂ©rations spatiales n’empruntent pas leurs caractĂšres Ă  l’objet. Dans le second cas, au contraire, c’est-Ă -dire lorsque l’action porte sur les qualitĂ©s spĂ©ciales de l’objet, ou lorsqu’il s’agit de mouvements, sectionnements, etc., de l’objet indĂ©pendamment du sujet, l’espace rĂ©el ou physique est indissociable des autres qualitĂ©s physiques (temps, masse, etc.). Cet espace expĂ©rimental porte, comme l’espace mathĂ©matique, sur les formes, emplacements, etc. mais le contenant est alors insĂ©parable de son contenu, c’est-Ă -dire des objets matĂ©riels.

Le temps, rĂ©sultant de la coordination des vitesses (ou des changements d’états relativement Ă  l’énergie) suppose par contre nĂ©cessairement l’intervention de notions abstraites de l’objet, en plus des coordinations opĂ©ratoires du sujet. Les actions relatives Ă  l’objet matĂ©riel comme tel, en sa permanence substantielle, sont naturellement dans le mĂȘme cas. Quant Ă  la causalitĂ©, c’est-Ă -dire au systĂšme des interactions entre objets, elle manifeste a fortiori une double nature, et rĂ©alise ainsi une fusion indissociable entre la dĂ©duction opĂ©ratoire et les sĂ©quences expĂ©rimentales. D’une part, en effet, elle Ă©mane des actions et opĂ©rations du sujet sur les objets et constitue donc d’abord le systĂšme des opĂ©rations spatio-temporelles appliquĂ©es aux interactions entre objets : de ce premier point de vue elle tend dĂ©jĂ  d’emblĂ©e Ă  s’organiser en une dĂ©duction parallĂšle Ă  la dĂ©duction logico-arithmĂ©tique ; et comme, en se formalisant, ces deux systĂšmes d’opĂ©rations se rĂ©unissent en un seul ensemble, la causalitĂ© procĂ©dant de l’action sur les objets prend la forme d’une dĂ©duction opĂ©ratoire, soit gĂ©omĂ©trique, soit analytique, appliquĂ©e Ă  l’expĂ©rience temporelle. D’autre part, la causalitĂ© n’exprime pas seulement les actions du sujet sur les objets mais aussi les actions des objets les uns sur les autres ; et, lorsque le sujet intervient dans un contexte physique Ă  titre de cause, il se conçoit lui-mĂȘme comme un objet parmi les autres, c’est-Ă -dire comme l’un des termes de la sĂ©rie causale et non pas comme extĂ©rieur Ă  elle (p. ex. comme un sujet classant et nombrant, mais Ă©tranger aux collections qu’il construit). Comment alors ces interactions entre objets sont-elles pensĂ©es ? Tel est le problĂšme spĂ©cifique de la causalitĂ©, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment le problĂšme de ce qui distingue la causalitĂ© d’une simple dĂ©duction spatiale ou algĂ©brico-analytique.

Or, Ă  tous les niveaux (voir § 1 et 2 de ce chap. VIII), ces interactions elles-mĂȘmes sont conçues par assimilation analogique aux actions et opĂ©rations du sujet ; assimilation dĂ©formante et Ă©gocentrique dans le cas des formes infĂ©rieures de causalitĂ©, simplement conçues sur le modĂšle des actions subjectives intentionnelles (finalitĂ©), musculaires (force), etc. ; assimilation non dĂ©formante (puisque toujours mieux conciliable avec les prĂ©visions expĂ©rimentales), dans le cas des formes supĂ©rieures, conçues par l’intermĂ©diaire des coordinations opĂ©ratoires et non plus des actions empiriques. Mais il s’agit alors de comprendre comment cette assimilation aux opĂ©rations parvient Ă  rĂ©duire Ă  un systĂšme dĂ©ductif les donnĂ©es de l’expĂ©rience, sans pour autant cesser de situer la causalitĂ© dans les choses. Dans les formes infĂ©rieures de causalitĂ©, le donnĂ© se rĂ©duit aux liaisons phĂ©nomĂ©nistes englobĂ©es dans le schĂ©ma d’assimilation Ă©gocentrique. Dans les formes supĂ©rieures le donnĂ© est constituĂ© par l’ensemble des rapports lĂ©gaux, par opposition Ă  la dĂ©duction qui les coordonne sous forme causale, mais cette coordination parvient, nous l’avons vu (§ 6), Ă  insĂ©rer le causal dans le lĂ©gal sans sortir de celui-ci et en lui ajoutant seulement la part de nĂ©cessitĂ© qui lui manque lorsque les lois particuliĂšres sont seules en jeu.

L’action d’un objet sur un autre se reconnaĂźt, du point de vue de la donnĂ©e expĂ©rimentale, Ă  une double variation exprimable soit par le moyen d’une corrĂ©lation qualitative (correspondance entre deux systĂšmes de relations), soit par le moyen d’une fonction mathĂ©matique. Cette mise en relation logico-mathĂ©matique introduit dĂ©jĂ  un dĂ©but de nĂ©cessitĂ©, en tant que traduisant les variations en termes d’équivalences logiques ou mathĂ©matiques ; mais ces Ă©quivalences n’expliquent point encore les variations comme telles et se bornent Ă  coordonner leurs valeurs possibles selon un mode quelconque de composition opĂ©ratoire, jouant un rĂŽle simplement descriptif parce que demeurant relatif aux procĂ©dĂ©s d’élaboration formelle du sujet lui-mĂȘme. Une seconde Ă©tape peut consister Ă  faire rentrer les lois particuliĂšres ainsi structurĂ©es en des lois plus gĂ©nĂ©rales, mais de formes analogues, ce qui renforce la coordination formelle du systĂšme, mais n’ajoute rien Ă  l’explication causale. Celle-ci commence lorsque les variations mĂȘmes pourront ĂȘtre interprĂ©tĂ©es Ă  titre de causes et d’effets, en tant que devenant l’expression d’opĂ©rations, mais cette fois attribuĂ©es aux objets comme tels. Il se produit alors, entre la causalitĂ© et la dĂ©duction, une diffĂ©renciation analogue Ă  celle qui caractĂ©rise l’espace, lorsque les rapports spatiaux rĂ©els ou expĂ©rimentaux sont conçus comme des systĂšmes de transformations opĂ©ratoires analogues Ă  ceux que le sujet peut engendrer grĂące Ă  son activitĂ© propre : par le fait de la rĂ©ussite et de l’adĂ©quation des opĂ©rations qu’il applique au rĂ©el, le sujet ne conçoit celui-ci que par analogie Ă  celles-lĂ . C’est ainsi que les principes de conservation sont l’expression de groupes de transformations dont ils constituent les invariants, sur le modĂšle des invariants de groupes portant sur de pures grandeurs abstraites : dĂšs la constitution des premiĂšres notions de conservation chez l’enfant on voit ainsi l’invariant de quantitĂ© de matiĂšre se constituer Ă  peu prĂšs au mĂȘme niveau et selon les mĂȘmes procĂ©dĂ©s opĂ©ratoires que la conservation des ensembles logiques et numĂ©riques. La conservation se prolonge aussitĂŽt en explications atomistiques, lesquelles dĂšs leurs formes les plus Ă©lĂ©mentaires constituent des schĂšmes de composition analogues aux schĂšmes logico-arithmĂ©tiques et gĂ©omĂ©triques. Les explications probabilistes elles-mĂȘmes procĂšdent par assimilation du hasard Ă  des compositions combinatoires, et le caractĂšre incomplet des combinaisons rĂ©elles par rapport aux possibles n’enlĂšve rien Ă  la portĂ©e du mĂ©canisme explicatif, analogue en ce cas Ă  ce qu’il est dans tous les autres : le mĂ©lange rĂ©el est ainsi assimilĂ©, malgrĂ© son caractĂšre spĂ©cifique de dĂ©sordre, Ă  ce que seraient une suite de permutations, effectuĂ©es de maniĂšre quelconque par le sujet, et n’épuisant simplement pas la totalitĂ© des opĂ©rations possibles.

Or, cette sorte de projection des opĂ©rations du sujet dans la rĂ©alitĂ©, tout en prolongeant d’une maniĂšre Ă©vidente le mĂ©canisme des formes infĂ©rieures de causalitĂ© nĂ©es d’une attribution Ă  l’objet des actions subjectives elles-mĂȘmes, n’a cependant plus rien d’anthropomorphique : la coordination des opĂ©rations sous forme de groupes ou de systĂšme d’ensemble, ayant prĂ©cisĂ©ment pour effet de dĂ©centrer le point de vue de l’observateur et d’éliminer de son interprĂ©tation toute intervention de l’action subjective ou Ă©gocentrique, les modifications du rĂ©el sont alors rĂ©ciproquement assimilables Ă  des transformations opĂ©ratoires, parce que celles-ci n’expriment plus autre chose que la connexion nĂ©cessaire entre la suite des observations possibles du sujet. La nĂ©cessitĂ© ajoutĂ©e par la coordination opĂ©ratoire au rĂ©el, et qui explique ce dernier, ne consiste en rien de plus, en effet, qu’en une insertion du donnĂ© actuel dans la sĂ©rie rĂ©versible des Ă©tats possibles, y compris le passĂ© et le futur : il y a lĂ  simultanĂ©ment une intervention nĂ©cessaire des opĂ©rations du sujet, puisque seule sa pensĂ©e est rĂ©versible et atteint tout le possible, et une adĂ©quation de ces opĂ©rations Ă  l’objet, sans dĂ©formation de celui-ci, puisque les Ă©tats observĂ©s en fait constituent toujours un cas particulier des Ă©tats dĂ©duits comme possible.

On comprend ainsi la diffĂ©rence entre les deux types de gĂ©nĂ©ralisations sur lesquels nous avons insistĂ© prĂ©cĂ©demment (§ 2 et 3) : la gĂ©nĂ©ralisation simplement formelle ou par inclusion, et la gĂ©nĂ©ralisation par composition opĂ©ratoire. Le premier de ces deux types n’est pas explicatif et se borne Ă  Ă©largir le domaine des lois envisagĂ©es, parce qu’il consiste sans plus en un passage de « quelques » au « tous », mais Ă  un « tous » dont la totalitĂ© reste rĂ©elle et comprend seulement l’ensemble des cas observĂ©s ou actuellement observables. La gĂ©nĂ©ralisation par composition, au contraire, en dĂ©passant le rĂ©el par le moyen de la rĂ©versibilitĂ©, atteint tout le possible et attribue de ce fait aux rapports actuels, c’est-Ă -dire aux lois donnĂ©es, un caractĂšre de nĂ©cessitĂ©. Prenons un exemple particuliĂšrement simple : les rapports expliquant l’équilibre de deux poids inĂ©gaux A et B (oĂč B = 2A) posĂ©s, Ă  des distances diffĂ©rentes a et b du point milieu entre les deux bras d’une balance. La loi observĂ©e indique que les poids A et B seront en Ă©quilibre si les leviers a et b sont de longueurs inversement proportionnelles Ă  ces poids : a = 2b. Un tel rapport, mesurĂ© en un certain nombre de cas, peut ĂȘtre ensuite gĂ©nĂ©ralisĂ© Ă  tous (p. ex. si B = 3A l’équilibre est atteint pour a = 3b, etc.). Mais cette loi n’explique encore rien parce qu’elle se borne Ă  Ă©tendre Ă  tous les cas la mise en relation des opĂ©rations de mesure effectuĂ©es par le sujet : il s’agit dĂ©jĂ , si l’on veut d’une composition de relations mais par simple inclusion logique des quelques rapports statiques donnĂ©s en un « tous » qui leur ajoute seulement une gĂ©nĂ©ralitĂ© rĂ©elle. L’explication commence lorsqu’au lieu de mettre en relation les poids et leurs leviers dans leurs positions statiques observables, la pensĂ©e fait intervenir les dĂ©placements et selon toutes les combinaisons dynamiques possibles. Le dĂ©placement d’une force constituant un travail, on constate que, les deux leviers Ă©tant toujours inclinĂ©s selon les mĂȘmes angles (positifs ou nuls), le travail effectuĂ© pour monter B d’une hauteur h est le mĂȘme que pour monter A d’une hauteur nh si B = nA ; l’annulation de ces travaux assure alors l’équilibre. Pourquoi un tel rapport est-il explicatif ? D’abord parce qu’il porte sur les transformations du systĂšme initial, au lieu de l’envisager sous son Ă©tat simplement statique : l’état d’équilibre Ă  expliquer devient un cas particulier de tous les autres Ă©tats (cela ne signifie naturellement pas que toute loi exprimant un ensemble de variations soit par cela mĂȘme explicative, mais l’explication commence par l’insertion des rapports donnĂ©s dans un systĂšme de transformations composables). Ensuite, et surtout, parce que les transformations introduites embrassent tout le possible et non plus seulement les Ă©tats rĂ©els. En effet, le cĂ©lĂšbre principe des travaux virtuels auquel se rĂ©fĂšre ici l’explication (le principe des vitesses virtuelles de Lagrange) exprime qu’un systĂšme est en Ă©quilibre quand la somme des travaux possibles, compatibles avec les liaisons propres au systĂšme, est nulle : autrement dit, les deux poids se font en Ă©quilibre parce que tous les dĂ©placements qu’ils pourraient effectuer (mais qu’ils n’effectuent justement pas) Ă  partir de leur Ă©tat d’équilibre s’annulent algĂ©briquement. Dira-t-on que l’explication provient alors de l’identification entre B × h et A × nh ? Mais non, puisqu’une autre identification (proposition inverse entre les poids et la longueur des leviers) intervenait dĂ©jĂ  dans la loi initiale, sans pour autant la rendre explicative. L’identitĂ© en jeu dans le principe de Lagrange (Ă©galitĂ© de tous les travaux possibles de sens contraire) est en rĂ©alitĂ© l’opĂ©ration identique (= l’annulation des travaux) du groupe considĂ©rĂ©, et l’explication tient au groupe entier, c’est-Ă -dire Ă  la coordination de l’ensemble des transformations rĂ©elles et possibles conçues comme des opĂ©rations. On voit alors Ă  l’évidence en quoi consiste l’assimilation, propre Ă  la causalitĂ©, des transformations objectives aux opĂ©rations du sujet : elle ne revient plus en rien Ă  imaginer le rĂ©el sur le modĂšle de l’action (comme si p. ex. le « travail » en jeu Ă©tait comparĂ© au travail musculaire), mais Ă  complĂ©ter chaque instant le rĂ©el observĂ© actuel par l’ensemble des Ă©tats antĂ©rieurs, futurs ou simplement possibles (= les travaux « virtuels »), dont la totalitĂ©, impossible Ă  rĂ©aliser en une action physique simultanĂ©e ni mĂȘme Ă  parcourir en fait de façon rigoureusement rĂ©versible, est cependant nĂ©cessaire Ă  invoquer par reconstitution opĂ©ratoire pour rendre compte de l’état d’équilibre physiquement donnĂ©. En bref, expliquer l’équilibre de la balance, c’est attribuer au rĂ©el le pouvoir que seule possĂšde la pensĂ©e, de rĂ©unir tous les Ă©tats et les changements d’états possibles selon un principe de compositions simultanĂ©es englobant Ă  la fois les variations et les invariants : c’est cette gĂ©nĂ©ralisation des rapports lĂ©gaux par composition opĂ©ratoire qui constitue l’explication causale, parce que rendant compte des diffĂ©rences comme des ressemblances, ou du divers comme de l’identitĂ©.

Le processus suivi par l’explication causale consiste donc Ă  insĂ©rer les modifications rĂ©elles dans un ensemble de transformations opĂ©ratoires possibles, dont elles tirent alors leur intelligibilitĂ© en devenant des cas particuliers. Or, ce processus est loin d’ĂȘtre spĂ©cial Ă  la thĂ©orie des formes d’équilibre. Il se retrouve d’abord, et cela va de soi, dans l’explication de tous les phĂ©nomĂšnes dits rĂ©versibles, puisque ceux-ci, bien que n’étant jamais rigoureusement rĂ©versibles en fait, ne sont concevables que par rĂ©fĂ©rence Ă  la notion d’équilibre et que par assimilation aux opĂ©rations logico-mathĂ©matiques rĂ©versibles. Mais il y a plus, et (nous l’avons constatĂ© sans cesse) les phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles eux-mĂȘmes, jusqu’à ceux qui Ă©voquent avec le plus de prĂ©cision — tel le principe de Carnot-Clausius — cet Ă©coulement Ă  sens unique propre Ă  la durĂ©e et Ă  la dimension temporelle de la causalitĂ© (antĂ©rioritĂ© de la cause par rapport Ă  l’effet), ne deviennent intelligibles que grĂące Ă  une semblable assimilation aux opĂ©rations rĂ©versibles : l’explication probabiliste elle-mĂȘme, consiste, en effet, Ă  insĂ©rer le rĂ©el observĂ© dans le possible construit, et la notion de la probabilitĂ© comme telle se dĂ©finit prĂ©cisĂ©ment par ce rapport entre le rĂ©el et le possible. En tous les cas, la dĂ©duction causale revient ainsi Ă  fusionner la modification physique avec la transformation opĂ©ratoire, par subordination du rĂ©el au possible, et Ă  confĂ©rer aux gĂ©nĂ©ralisations des rapports lĂ©gaux rĂ©els un caractĂšre de nĂ©cessitĂ©, ou de probabilitĂ©, en fonction de cette subordination mĂȘme.

Mais une telle projection des opĂ©rations dans le rĂ©el conduit alors Ă  un problĂšme capital : celui du type de rĂ©alitĂ© que postule la pensĂ©e physique. Bien que les transformations du rĂ©el soient rĂ©duites, dans la mesure oĂč elles sont expliquĂ©es, Ă  des opĂ©rations composĂ©es entre elles (comme les travaux de la balance assimilĂ©s Ă  des dĂ©placements qui s’annulent), il ne s’agit assurĂ©ment pas, du moins au point de dĂ©part de la recherche du physicien, de cette « objectivitĂ© intrinsĂšque », qui caractĂ©rise la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique Ă  la fois idĂ©ale et indĂ©pendante du bon plaisir individuel. Le seul fait que la causalitĂ© physique consiste en une attribution des opĂ©rations au rĂ©el montre que le physicien croit Ă  une rĂ©alitĂ© extĂ©rieure Ă  lui. Sur ce point, tout le monde est d’accord, depuis les anti-rĂ©alistes, c’est-Ă -dire les adversaires de toute ontologie (comme Frank) qui parlent simplement de propositions-constats ou de donnĂ©es expĂ©rimentales, jusqu’à l’ontologie intentionnellement forcĂ©e de Meyerson. Mais en quoi consiste cette rĂ©alitĂ© extĂ©rieure ?

Chose intĂ©ressante, les rĂ©ponses des physiciens (et abstraction faite de leur philosophie personnelle, c’est-Ă -dire des dĂ©clarations trop systĂ©matiques, par opposition aux attitudes implicites) dĂ©pendent en bonne partie de l’échelle des phĂ©nomĂšnes Ă  laquelle ils travaillent, autrement dit de l’échelle des actions expĂ©rimentales qu’il est possible d’exercer sur cette rĂ©alitĂ©. C’est ainsi que les chimistes sont essentiellement rĂ©alistes, et il n’est pas Ă©tonnant, que la formation de chimiste qu’a reçue É. Meyerson l’ait conduit Ă  une si vigoureuse attitude ontologique. Mais le relativiste qui spĂ©cule sur les univers et le microphysicien qui se heurte dans l’autre direction aux frontiĂšres de l’action possible sont beaucoup plus idĂ©alistes : d’Eddington Ă  Heisenberg, le rĂ©alisme subit des retouches dangereuses. De mĂȘme la thĂ©orie des principes gĂ©nĂ©raux de la physique montre une oscillation du mĂȘme genre : lorsqu’un principe comme ceux de la conservation ou de la dĂ©gradation de l’énergie s’applique Ă  un systĂšme clos, personne ne doute de sa correspondance exacte Ă  des rĂ©alitĂ©s externes bien caractĂ©risĂ©es, tandis que lorsqu’il s’agit de l’ensemble de l’univers, ils conduisent Ă  une interprĂ©tation idĂ©aliste, du conventionnalisme de PoincarĂ© ou du nominalisme tautologique de Frank Ă  la souplesse prudente de Brunschvicg.

Il est donc impossible d’étaler toute la rĂ©alitĂ© physique sur un seul et mĂȘme plan, et la question posĂ©e en bloc de son coefficient d’extĂ©rioritĂ© par rapport au sujet est, comme disent les Viennois, « sans signification », c’est-Ă -dire en fait sans signification actuelle. Mais il n’en est que plus intĂ©ressant de chercher Ă  dĂ©gager les processus d’évolution qui caractĂ©risent l’histoire de la rĂ©alitĂ© attribuĂ©e par les physiciens aux faits sur lesquels ont portĂ© ou portent actuellement leurs expĂ©riences. Or, ces processus sont prĂ©cisĂ©ment les mĂȘmes que ceux dont tĂ©moigne le dĂ©veloppement de la causalitĂ©, ce qui est naturel, puisque celle-ci consiste en une organisation de l’expĂ©rience ; mais, traduit en termes de modalitĂ© d’existence, ce dĂ©veloppement se prĂ©sente sous ce jour paradoxal que plus le rĂ©el est objectivĂ© et plus il est solidaire des opĂ©rations du sujet.

Le premier de ces processus consiste en une dĂ©centration progressive du rĂ©el par rapport au moi percevant ou Ă  l’action immĂ©diate et utilitaire. C’est en ce sens que Planck, Meyerson et les rĂ©alistes ont beau jeu de montrer comment la physique s’éloigne toujours davantage de l’« anthropomorphisme » c’est-Ă -dire de la qualitĂ© sensible ou des schĂ©mas Ă©gocentriques empruntĂ©s Ă  l’action humaine. Mais, si le rĂ©el s’écarte ainsi de plus en plus du sujet en tant que moi individuel ou du sociocentrisme, il subit par cela mĂȘme une transposition, corrĂ©lative de cette dĂ©centration, et qui tĂ©moigne Ă  son tour d’une activitĂ© croissante du sujet, mais orientĂ©e en sens inverse puisque dĂ©centrĂ©e.

Cette transposition consiste d’abord en ceci que, plus le rĂ©el s’affirme indĂ©pendant du « moi », et plus il est reconstruit par composition opĂ©ratoire. Frank, dont on a vu la prudence en ce qui concerne le passage si souvent invoquĂ© de l’« apparent » au « vrai », soutient qu’un tel processus ne saurait prĂ©senter qu’un sens, ou plutĂŽt que deux significations indissociables : analyse expĂ©rimentale et schĂ©matisation mathĂ©matique plus poussĂ©es, parce que la construction du schĂšme logico-mathĂ©matique est la condition mĂȘme de l’observation plus prĂ©cise. Autrement dit, atteindre le rĂ©el par delĂ  le phĂ©nomĂ©nisme des donnĂ©es immĂ©diates, c’est prĂ©cisĂ©ment dĂ©passer le rĂ©el au sens strict pour s’engager dans la direction d’une sorte de mĂ©ta-rĂ©el qui est simultanĂ©ment un produit d’opĂ©rations et une source de vĂ©rifications expĂ©rimentales. Plus le rĂ©el s’éloigne du moi sensible, plus il dĂ©pend donc du sujet en tant qu’opĂ©rateur.

Or, ce paradoxe selon lequel le rĂ©el le plus dĂ©tachĂ© du moi est en mĂȘme temps celui qui est le mieux assimilĂ© aux opĂ©rations de la pensĂ©e, devient un simple truisme sitĂŽt admis que ces opĂ©rations ont pour propriĂ©tĂ© essentielle d’atteindre tout le possible en partant du rĂ©el : le rĂ©el « vrai » est alors celui qui situe le donnĂ© dans l’ensemble des possibilitĂ©s rĂ©alisables, mais non rĂ©alisĂ©es simultanĂ©ment, tandis que l’« apparent » se rĂ©duit Ă  la seule rĂ©alitĂ© actuelle, par opposition au possible. C’est en ce sens que l’approfondissement ou l’objectivation du rĂ©el en transforme nĂ©cessairement la modalitĂ©, puisque l’élaboration du lien causal substitue Ă  la rĂ©alitĂ© simple, la nĂ©cessitĂ© qui relie les possibilitĂ©s entre elles, dont le rĂ©el au sens strict ne constitue plus qu’une « section ». Un tel rĂ©el Ă©largi jusqu’à baigner dans le possible est-il alors extĂ©rieur ou intĂ©rieur au sujet ? Tous les deux, assurĂ©ment, puisque le sujet ne crĂ©e pas les possibles, mais que, s’il ne les engendre pas, il n’atteint la nĂ©cessitĂ© qui caractĂ©rise leurs liens que par la seule activitĂ© opĂ©ratoire.

Ainsi la causalitĂ© physique Ă©tablit une connexion indissociable entre les opĂ©rations dont le sujet est le siĂšge, en son activitĂ© dĂ©ductive, et les modifications de l’objet assimilĂ©es Ă  ces opĂ©rations, mais devenant par cela mĂȘme un simple secteur des transformations possibles dont le calcul dĂ©termine le fait actuel. Dans le domaine des objets considĂ©rĂ©s Ă  notre Ă©chelle, cette distinction du possible et du rĂ©el demeure, dans les grandes lignes, aisĂ©e et autorise ainsi une rĂ©partition globale des rapports entre la rĂ©alitĂ© physique et l’opĂ©ration mathĂ©matique. Au contraire, aux Ă©chelles caractĂ©risĂ©es par la limite de l’action humaine, l’opposition du rĂ©el et du possible s’estompe de plus en plus en une rĂ©gion mixte qui est celle du probable, Ă  des degrĂ©s divers, et les opĂ©rations prĂȘtĂ©es Ă  l’objet ne sont plus discernables de celles que le sujet emploie pour agir — expĂ©rimentalement ou dĂ©ductivement — sur les objets. La rĂ©alitĂ© physique tend alors de ce fait mĂȘme Ă  s’idĂ©aliser. Qu’elle ne le fasse jamais dĂ©finitivement, mĂȘme en microphysique, c’est ce que la mĂ©ditation sur les emplois techniques de la dĂ©sintĂ©gration atomique suffirait Ă  montrer. Mais la marge commune entre le sujet et l’objet tend nĂ©anmoins Ă  s’accroĂźtre, sans prĂ©juger des tendances futures.

Au total, la rĂ©alitĂ© postulĂ©e par la science physique prĂ©sente toute la gamme des nuances correspondant, selon les cas, Ă  un franc rĂ©alisme ou Ă  un idĂ©alisme engagĂ© dans la direction de la simple objectivitĂ© intrinsĂšque propre aux mathĂ©matiques. La pensĂ©e physique prolonge ainsi directement la pensĂ©e mathĂ©matique dans son effort d’assimilation de l’expĂ©rience aux opĂ©rations du sujet, mais, la connaissance du rĂ©el demeurant relative aux actions spĂ©cialisĂ©es de celui-ci, elle n’est jamais entiĂšrement rĂ©ductible aux coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action.