Comparaison des mouvements oculaires et des centrations du regard chez l’enfant et chez l’adulte (1961) 1 a

Introduction

Tout ce que nous avons vu jusqu’ici du développement des activités perceptives avec l’âge (Recherches I à XL), tant dans leurs actions sur les effets de champ (diminution du montant des illusions primaires, ou formation de nouveaux effets automatisés) que dans leurs structurations particulières (mises en relation à distance, orientations et références, schématisations, etc.) est en fait relatif, sur le terrain visuel, à l’évolution des explorations et à l’organisation progressive des mouvements oculaires. En particulier, tout ce qui a pu être établi du rôle des centrations du regard, dans la production qualitative et la valeur quantitative des effets perceptifs, est solidaire de ce développement des mouvements oculaires, puisqu’une fixation n’est, en vision libre, qu’un instantané ou qu’une pause dans le déroulement des mouvements d’exploration que chaque mouvement a pour résultat (et même ordinairement pour but) une nouvelle fixation.

Il nous a donc paru nécessaire de compléter la Rech. XLIV, qui portait sur l’exploration oculo-motrice adulte en présence de certaines configurations (verticales, obliques ou horizontales se prolongeant les unes les autres et figures en équerres), par une étude analogue mais sur des enfants, de manière à nous renseigner sur l’évolution de cette exploration avec l’âge.

Ce sont les produits de cette comparaison que nous publions aujourd’hui, mais avec un vif sentiment de leur caractère encore très restreint par rapport à l’immensité du champ qu’il s’agirait de parcourir. Il faut dire à notre décharge que, dans le domaine des enregistrements oculo-moteurs il existe une disproportion effrayante entre l’effort fourni pour l’élaboration des données brutes et, non pas la qualité, mais la quantité des résultats (celui d’entre nous qui s’est chargé de cette besogne ingrate en sait quelque chose…). Ou bien, en effet, on emploie des méthodes relativement rapides (et cette rapidité n’est encore que très relative) et l’on perd alors des informations essentielles : localisation précise des points de centration, fréquences, direction et durée des mouvements, etc.), ou bien l’on essaye de tout déterminer selon la méthode exposée précédemment par Vinh-Bang et Rutschmann (Rech. XLIVbis) et alors, à quelques minutes d’enregistrement correspondent des mois de dépouillement et de calculs. En ce qui concerne les enfants, la situation est encore bien pire car, si le sujet a déplacé sa tête entre les moments déterminés par les points de repère initiaux et finaux, les résultats sont inutilisables : or, avant 7-8 ans c’est en général ce qui se produit, de telle sorte que les bons sujets de 6 ans sont rares et ceux de 4 ou même 5 ans inexistants, alors que ce seraient précisément ces âges qui fournissent les données les plus instructives.

Nous nous excusons donc d’avance de la pauvreté quantitative des résultats obtenus. Il n’en reste pas moins qu’ils sont qualitativement instructifs et que, à comparer quelques enregistrements de 6, 7, 9 et 11 ans, entre eux et à ceux des adultes (cf. Partie II), on comprend déjà pourquoi il y a évolution des perceptions usuelles avec l’âge et évolution orientée dans certaines directions plutôt que d’autres. Il est vrai que si nous avions débuté par une telle recherche sans rien savoir d’autre, par exemple quant aux effets déformants des centrations et quant à l’action régulatrice des explorations, transports, etc., sur ces déformations systématiques, nous ne verrions peut-être que difficilement quel parti tirer de ces tableaux individuels représentant des successions de simples mouvements avec saccades et pauses. Par contre, en utilisant ce que nous savons de ces mécanismes généraux et ce que nous a appris, d’autre part, l’étude de l’évolution avec l’âge des effets perceptifs correspondent aux figures considérées, nous espérons pouvoir dégager des enregistrements oculo-moteurs déjà réunis entre 6 ans et l’âge adulte de quoi justifier les exploits en l’avenir d’une telle méthode, étant donc entendu que, par suite de ses lenteurs obligées, il ne s’agit ici que d’un début.

§ 1. Sujets examinés et problèmes

Ont été examinés 14 enfants 2, dont 3 ont dû être éliminés après coup pour avoir secoué la tête, malgré toutes les précautions, pendant les prises de vues. Il reste 2 sujets de 6 ans, 3 de 7 ans, 3 de 9 ans et 3 de 11 ans. Les sujets de 7 à 11 ans ont présenté une immobilité comparable à celle de l’adulte et le dépouillement de leurs résultats comporte donc le même degré de validité. Par contre les 2 sujets retenus de 6 ans sont restés malgré tout assez peu stables, de telle sorte que la grande dispersion des points de centration sur la figure stimulus rend difficile toute localisation précise. Il convient donc de ne considérer leurs résultats que comme approximatifs.

L’examen de ces 11 sujets enfantins a porté, d’une part, sur les comparaisons entre verticales, horizontales et obliques se prolongeant respectivement les unes les autres (voir Rech. XLIV § 1 et 6), et, d’autre part, sur les figures en équerre (id. § 4). Inutile de revenir sur la description de ces figures ni sur les techniques indiquées dans les Rech. XLIV et XLIVbis.

Il convient par contre de signaler que, pour ce qui est des verticales, nous avons retenu seulement les positions A et B, dans lesquelles la ligne du regard passe par le milieu du segment supérieur (position 4) ou par le milieu du segment inférieur (position B), en négligeant les positions C et D. Dans les tableaux qui suivront, les références aux adultes se rapporteront donc exclusivement à ces positions A et B, et non pas à l’ensemble des quatre.

Pour ce qui est des horizontales et des obliques, nous n’avons conservé de même qu’une seule position : celle où la ligne du regard passe entre les deux segments sans asymétrie. Les figures en équerre, par contre, ont été examinées dans les quatre positions puisque, en ce cas, les positions ne sont pas relatives à la ligne du regard mais représentent les quatre combinaisons possibles des deux segments selon les orientations droite et gauche ainsi que haut et bas.

Les résultats obtenus dans ces conditions peuvent être étudiés à deux points de vue distincts, qui intéressent l’un et l’autre la comparaison entre enfants et adultes, mais à des degrés différents.

(a) Le premier de ces points de vue, qui nous intéresse principalement, est celui du développement de l’exploration oculo-motrice avec l’âge. Pour une même figure, perçue par des sujets de 6 ans à l’âge adulte, les questions sont, par exemple, d’établir si les mouvements de comparaison, (conduisant directement de l’un des traits à l’autre) présentent la même proportion à tout âge par rapport à l’ensemble des déplacements du regard, ou s’il y a évolution ; si le nombre absolu ou la durée moyenne des centrations sont les mêmes ; si ces centrations sont situées en positions analogues ou non par rapport au segment à percevoir ; etc.

(b) Le second point de vue possible est celui du développement de cette même exploration oculo-motrice considérée, non plus pour elle-même mais en tant qu’aboutissant à un effet perceptif spécifique qu’il s’agit d’expliquer dans ses caractères constants avec l’âge ou dans son évolution. Par exemple la Rech. XXX a tenté de rendre compte de la surestimation de la verticale supérieure (dans le cas de la comparaison des deux verticales) par une plus grande fréquence relative des centrations sur cet élément supérieur. L’illusion étant qualitativement la même à tout âge, la question est de savoir si l’on retrouvera alors une distribution analogue des centrations. D’autre part, l’illusion ayant tendance à augmenter avec l’âge, il s’agira aussi de chercher si cette évolution quantitative correspond à des modifications éventuelles de l’exploration.

C’est donc à ces deux points de vue a et b que nous nous placerons tour à tour dans les Parties II et III, les mêmes données pouvant être utilisées à l’un comme à l’autre. Mais, comme ils sont d’intérêt différent et que le premier se réfère à des problèmes de nature bien plus générale, nous les dissocierons dans l’exposé qui va suivre et commencerons par l’examen de ces problèmes généraux sans nous soucier de procéder dans l’ordre des figures. Ce n’est que dans la dernière partie de cette Recherche que nous nous placerons au second de ces points de vue en procédant alors figure par figure.

§ 2. Les mouvements de comparaison (transport) et de « consécution » (exploration simple)

Il convient de rappeler tout d’abord que la consigne donnée au sujet n’est pas de regarder sans plus la figure, mais bien de fournir une estimation perceptive particulière et bien précisée. Étant donné que chacune de nos figures est composée exclusivement de deux traits droits, soit séparés (verticales, horizontales ou obliques), soit comportant une extrémité commune (la verticale et l’horizontale de la figure en équerre), la question posée est toujours d’estimer si ces deux traits droits sont de longueur égale ou si l’un des deux, et lequel, est plus long que l’autre. La consigne comporte donc une comparaison et la prise de vue dure depuis l’ouverture des yeux jusque et seulement jusqu’au signal réponse, fourni par l’appui sur un bouton. La première question à nous poser est ainsi, étant donnée la durée totale utilisée pour regarder la figure, d’établir si la fréquence des « mouvements de comparaison » évolue ou non avec l’âge, en les définissant comme les mouvements conduisant de l’un des traits à l’autre, par opposition aux mouvements de « consécution » ou exploration simple, définis comme ceux qui conduisent d’un point à un autre du même segment ou trait, indépendamment de l’autre trait (et qu’il y ait guidage ou non).

Commençons donc par établir, à titre de référence générale, les durées totales utilisées pour regarder les figures (tabl. 1 et 2) :

Tableau 1. Durées totales 3 pour regarder les couples de verticales, d’obliques et d’horizontales (en centièmes de secondes)

Âges Verticales Obliques Horizontales Moyenne
6 212(124) 244(133) 219(102) 225(118)
7 181(106) 231(126) 238(110) 217(114)
9 235(137) 236(128) 201 (93) 224(117)
11 250(146) 267(145) 281(130) 266(140)
Adultes 171(100) 184(100) 215(100) 190(100)

On voit que l’adulte utilise des durées inférieures à toutes les autres (sauf en ce qui concerne les horizontales à 9 ans), mais qu’il n’y a pas évolution régulière avec l’âge. La raison en est sans doute que les trois figures sont hétérogènes entre elles : dans le cas des verticales, la surestimation de l’élément supérieur est nette à tous les âges, d’où le temps en général moindre nécessaire pour la comparaison ; l’illusion des obliques demeure équivoque, d’où un temps relativement long chez l’enfant ; les horizontales ne donnent lieu à aucune illusion, et les sujets de 7 ou 11 ans et adultes mettent alors d’autant plus de temps que les données sont proches du seuil.

Par contre, avec des figures plus homogènes comme les quatre figures en équerre, on observe une régularité remarquable dans la diminution des durées utilisées (pour les positions I-IV voir Rech. XLIV § 4 fig. 1).

Tableau 2. Durées totales 4 pour regarder les figures en équerre (en centièmes de secondes).

Âges I II III IV Moyenne
6 326(207) 254(147) 298(178) 284(169) 290(175)
7 235(147) 206(119) 284(169) 256(152) 244(149)
9 213(136) 200(116) 234(139) 219(130) 217(130)
11 214(136) 230(133) 187(111) 181(111) 203(124)
Adultes 157(100) 173(100) 168(100) 168(100) 167(100)

À part une seule inversion (II entre 9 et 11 ans) on assiste ainsi à une décroissance générale des durées, ce qui nous sera utile à retenir à titre de cadre de référence pour les résultats suivants. Nous ne tirerons cependant rien de cette diminution régulière en elle-même, car la question reste ouverte de savoir si ces durées décroissantes avec l’âge sont relatives au dispositif expérimental (chambre noire, reflet lumineux sur l’œil droit, enregistrement du film, consignes multiples, etc.) ou sont générales. Nous avons cru observer, en effet, lors de certaines épreuves perceptives en vision libre (illusions de Delboeuf, Müller-Lyer, etc.), que les jeunes sujets répondent souvent plus rapidement que les grands ou les adultes, parce que ceux-ci explorent la figure avec plus de soin avant de se décider. Il y a donc là une question à reprendre pour ce qui est de la signification générale à attribuer aux résultats consignés sur les tabl. 1 et 2. L’important, pour le moment est de constater cette diminution des durées avec l’âge dans la situation considérée, car les longues durées utilisées par les petits prouvent tout au moins que les insuffisances d’exploration, etc., dont nous allons constater l’existence, ne sont pas dues, dans ce cas particulier, à une trop grande rapidité d’exploration.

Ces durées totales générales ainsi établies, abordons l’analyse des mouvements d’exploration et, avant de les répartir en mouvements de comparaison proprement dite et en mouvements de simple consécution, cherchons à déterminer la durée totale employée par tous les mouvements (à la seule exception de ce que nous appellerons plus loin la « durée de recherche, occupée entre l’ouverture des yeux et le premier point de fixation sur la figure). Cette durée des mouvements est consignée aux tabl. 3 et 4 :

Tableau 3. Durée totale des mouvements à partir de la première fixation, sur les verticales, obliques et horizontales (en 0,01 sec).

Âges Verticales Obliques Horizontales Moyennes
6 65 62 53 60
7 17 17 11 16
9 20 14 18 17
11 38 21 20 30
Adultes 22 11 30 21

Tableau 4. Durée totale des mouvements à partir de la première fixation, sur les figures en équerre (en 0,01 sec)

Âges I II III IV Moyennes
6 74 46 50 71 60
7 25 20 38 51 34
9 10 48 33 19 28
11 26 30 16 7 20
Adultes 23 15 2 18 16

On voit ainsi que la durée des mouvements quels qu’ils soient (sauf le premier) est de trois à quatre fois plus longue à 6 ans qu’à l’âge adulte. Si nous n’avons pas inclus dans ces tableaux le temps de recherche initiale (voir tabl. 17 et 18) c’est qu’il y a intérêt à l’examiner en lui-même à propos du choix de la première centration.

Quant aux durées correspondant aux âges de 7 à 11 ans elles évoluent plus irrégulièrement au tabl. 3 qu’au 4, mais si l’on fait la moyenne des durées pour les trois figures du tabl. 3 et les quatre du tabl. 4 on trouve l’évolution générale suivante comportant trois paliers bien distincts (6 ans, 7-11 et adultes) :

Âges [Durées]
6 60
7 26
9 23
11 24
Adultes 18

Cela dit, examinons maintenant le nombre absolu des deux catégories intéressantes de mouvements, à commencer pas ceux de « comparaison », conduisant de l’un des traits de la figure à l’autre. Nous trouvons ce que suit pour les verticales, obliques et horizontales (tabl. 5) :

Tableau 5. Mouvements de comparaison (en nombres absolus) sur les verticales, obliques et horizontales

Âges Verticales Obliques Horizontales Total
6 1,6(59) 1,6(54) 1,8(65) 5,0(59)
7 1,1(43) 1,4(50) 2,1(78) 4,6(57)
9 2,3(86) 2,3(77) 2,0(73) 6,6(78)
11 1,9(70) 2,1(71) 2,0(73) 6,0(71)
Adultes 2,7(100) 3,0(100) 2,8(100) 8,5(100)

On constate ainsi qu’à 6-7 ans les mouvements de comparaison ne représentent que le 58 % des mouvements adultes correspondants 5, et à 9-11 ans le 74 % (rapportés aux durées du tabl. 1 ces proportions sont naturellement encore plus faibles). Dans le cas des figures en équerre, on obtient (tabl. 4) :

En ce cas, la différence semble bien moindre entre enfants et adultes, mais il y a deux remarques à faire à cet égard.

La première est que, si l’on tient compte des durées totales (tabl. 1 et 2) les deux tableaux 5 et 6 donnent des résultats assez analogues :

6 ans : 5,0 (mvts) : 6,75 sec = 0,74 et 8,2 (mvts) : 11,6 sec = 0,71

adultes : 8,5 (mvts) : 5,7 sec = 1,49 et 9,3 (mvts) : 6,68 sec = 1,39

Tableau 6. Mouvements de comparaison (en nombres absolus) sur les figures en équerre

Âges I II III IV Total
6 2,0 2,2 2,0 2,0 8,2(88)
7 2,6 1,4 2,8 2,3 9,1(97)
9 2,7 2,1 2,3 2,0 9,1(97)
11 2,3 2,1 2,1 2.5 9,0(96)
Adultes 2,6 2,3 2,2 2,2 9,3(100)

D’autre part, si l’on calcule les mouvements/durée de l’enfant en termes relatifs par rapport à l’adulte, on a pour 6 ans :

59 (mvts) : 118 (durée = 0,50 et 88 (mvts) : 175 (durée) = 0,50.

La seconde remarque est que si, en valeurs de « mouvements/durée » les fréquences des mouvements de comparaison sont cependant légèrement inférieures pour la figure en équerre que pour les simples droites en prolongement (0,71 contre 0,74 à 6 ans et 1,39 contre 1,49 chez l’adulte), c’est parce que, comme nous allons le voir, la proportion des mouvements de consécution (exploration simple) n’est pas la même dans les deux cas, à cause des structures différentes des figures (perpendicularité dans le cas de l’équerre et prolongements directs dans l’autre cas).

En effet, si l’on compare le nombre des mouvements de « consécution » (déplacement du regard d’un point à l’autre d’un même trait ou segment), on trouve une évolution différente avec l’âge pour les deux configurations (tabl. 7 et 8) :

Tableau 7. Mouvements de « consécution » (en nombres absolus) sur les verticales, obliques et horizontales

Âges Verticales Obliques Horizontales Moyennes Moyennes/durées
6 4,6 4,4 5,2 4,7 2,08
7 1,3 1,6 1,6 1,5 0,69
9 2,0 2,1 1,6 1,9 0,84
11 2,6 3,4 4,0 3,3 1,24
Adultes 2,0 2,0 1,4 1,8 0,94

Tableau 8. Mouvements de « consécution » (en nombres absolus) sur les figures en équerre

Âges I II III IV Moyennes Moyennes/durées
6 2,2 1,7 2,0 1,7 1,9 0,65
7 1,8 1,5 2,1 1,9 1,82 0,74
9 2,9 2,1 3,1 3,4 2,87 1,32
11 2,8 3,4 2,6 4,1 3,2 1,50
Adultes 3,5 2,2 2,8 2,4 2,72 1,62

On voit ainsi que dans le cas des traits se prolongeant les uns les autres (tabl. 7), les mouvements de « consécution » semblent relever de deux catégories distinctes, l’une prédominant avant 7 ans et l’autre se développant plus ou moins régulièrement de 7 ans à l’âge adulte (et qui se retrouve à tout âge au tabl. 8). La première de ces catégories serait celle des mouvements de consécution sans guidage et en partie fortuits, liés aux efforts d’ajustement des centrations sur les lignes à comparer (nous verrons au § suivant les indices de telles difficultés chez les petits) : cette catégorie décroîtrait donc avec l’âge. Au contraire les « consécutions » de la seconde catégorie, qui se développe avec l’âge, consisteraient en explorations dirigées, analogues aux mouvements de comparaison, mais se limitant à la simple exploration d’un seul segment à la fois. Or si, dans le cas des traits se prolongeant les uns les autres (tabl. 7) les consécutions de cette seconde catégorie sont peu nombreuses et ne jouent qu’un rôle auxiliaire par rapport aux mouvements de comparaison, elles sont par contre un peu plus fréquentes dans le cas de la figure en équerre et présentent un accroissement plus régulier avec l’âge, surtout si on les rapporte aux durées totales d’inspection. La raison en est que dans la figure en équerre les deux traits à comparer sont perpendiculaires : leur comparaison suppose alors une sorte de torsion du regard en passant de l’un sur l’autre, et non plus un simple transport à effectuer dans le prolongement même du segment perçu. Il est donc naturel que, pour effectuer cette comparaison avec changement de direction, le sujet s’assure qu’il perçoit bien la longueur exacte de la ligne à reporter et qu’il complète ainsi son coup d’œil immédiat par une exploration supplémentaire consistant donc en consécutions : d’où l’augmentation graduelle de ce nombre de mouvements avec l’âge, les fréquences relatives aux durées passant du simple à un peu plus du double entre 7 ans et l’âge adulte.

§ 3. Les centrations du regard

Tout mouvement du regard aboutit à une fixation de celui-ci, qu’elle résulte fortuitement d’un déplacement non intentionnel ou qu’elle constitue le produit d’une sorte de choix ou de décision, inconsciente ou même semi-consciente, tendant à obtenir le maximum d’information sur l’ensemble de la figure. Il ne nous suffit donc pas, pour comparer l’exploration oculo-motrice des enfants et des adultes, de savoir que les mouvements de comparaison augmentent avec l’âge ainsi que ceux d’exploration simple par consécutions. Il nous reste à essayer de résoudre les nombreux problèmes que posent les centrations elles-mêmes, quant à leurs durées, leurs fréquences, leurs positions, etc.

Partons des durées totales consacrées aux centrations, à commencer par les durées totales absolues (en 0,01 sec) que l’on trouvera aux tabl. 9 et 10. Nous y ajoutons entre parenthèses, pour comparaison, les durées totales absolues des recherches, déplacements, etc. : ces dernières durées, additionnées à celles des centrations donnent alors les durées totales générales des tabl. 1 et 2.

Tableau 9. Durées totales absolues (en 0,01 sec) des centrations (et, entre parenthèses, les durées totales absolues de recherche et de déplacements) 6 sur les verticales, obliques et horizontales

Âges Verticales Obliques Horizontales Moyennes
6 109(103) 143(101) 131 (88) 128 (97)
7 133(48) 184(47) 201(37) 172(45)
9 184(51) 180(56) 159(42) 174(49)
11 193(57) 214(53) 241(40) 216(50)
Adultes 132(39) 157(27) 167(48) 152(38)

Tableau 10. Mêmes données sur les figures en équerre (en 0,01 sec)

Âges I II III IV Moyennes
6 218(108) 158 (96) 217 (81) 179(105) 193 (97)
7 194(41) 160(46) 218(66) 181(75) 188(57)
9 183(30) 129(71) 170(64) 180(39) 166(51)
11 170(44) 172(58) 149(38) 158(23) 162(41)
Adultes 120(37) 140(33) 143(25) 132(36) 134(32)

On voit d’abord que les durées absolues totales de recherches et déplacements diminuent assez régulièrement avec l’âge (sauf un saut du double au simple, ou à peu près, entre 6 et 7 ans) et cela dans les mêmes proportions, malgré l’inégalité des durées totales générales des tabl. 1 et 2.

Quant aux durées totales de centration, elles semblent augmenter avec l’âge pour les figures formées de segments en prolongement (tabl. 9), sauf une diminution entre 11 ans et l’adulte, et elles diminuent régulièrement pour les figures en équerre. Mais cela peut être dû simplement à la plus grande difficulté des comparaisons sur ces dernières, puisque les durées générales des tabl. 1 et 2 témoignent de proportions assez différentes d’un cas à l’autre entre durées enfantines et adultes. Pour juger de la signification de ces tabl. 9 et 10 il est donc nécessaire de transformer les durées absolues en durées totales relatives par rapport aux durées totales générales des tabl. 1 et 2. C’est cette mise en % que fournissent les tabl. 11 et 12, étant entendu que les durées restantes (par exemple 49 pour 51 % ou 27 pour 73 %, etc.) sont celles des transports et consécutions et comprennent aussi le temps perdu à chercher la figure ou les points de centration utiles :

Tableau 11. Durée totale relative des centrations (par opposition aux temps de recherche et de déplacement) sur les verticales, obliques et horizontales (en % des durées totales du tabl. 1)

Âges Verticales Obliques Horizontales Moyennes
6 51 59 60 57
7 73 80 84 79
9 78 76 79 78
11 77 80 86 81
Adultes 77 85 78 80

Tableau 12. Durée totale relative des centrations sur les figures en équerre (en % des durées totales du tabl. 2)

Âges I II III IV Moyennes
6 67 63 73 63 66
7 84 66 76 71 76
9 86 82 69 82 82
11 79 87 80 87 83
Adultes 76 78 85 78 79

On constate ainsi qu’à partir de 7 ans le 80 % environ de la durée totale d’inspection est consacré aux centrations, et ceci dans les diverses figures étudiées. En dessous de ces âges la durée totale des centrations n’oscille au contraire qu’autour du 60 %. La constance approximative de ces deux sortes de durées relatives est d’autant plus frappante que les durées totales absolues de centrations augmentaient donc jusqu’à 11 ans dans le cas des traits en prolongement considérés au tabl. 9 et diminuaient régulièrement avec l’âge dans le cas des figures en équerre du tabl. 10.

Si l’on analyse maintenant la durée moyenne d’une centration, en relation avec les fréquences de fixations, on retrouve des données qui varient avec les deux groupes de figures comme aux tabl. 9-10 et non pas communs à ces deux ensembles, comme aux tabl. 5-6 ou 11-12. Voici d’abord les fréquences de centrations (tabl. 13-14) :

Tableau 13. Fréquences des centrations (en nombres absolus) sur les verticales, obliques et horizontales.

Âges Verticales Obliques Horizontales Moyennes
6 7,0 7,9 7,6 7,5
7 4,5 6,7 6,4 5,9
9 6,5 6,5 6,5 6,5
11 6,2 7,3 8,7 7,4
Adultes 5,4 5,3 5,2 5,3

 

Tableau 14. Fréquences des centrations (en nombres absolus) sur les figures en équerre.

Âges I II III IV Moyennes
6 7,2 5,4 6,5 5,5 6,2
7 7,2 6,4 7,3 8,0 7,2
9 6,9 5,8 6,1 7,1 6,5
11 6,1 6,3 6,1 8,9 6,8
Adultes 5,9 5,9 5,7 5,6 5,8

À faire la moyenne des trois fréquences du tabl. 13 et des quatre du tabl. 14, on trouve :

Âges [Moyenne]
7 6,7
9 6,5
11 7,0
Adultes 5,6

Calculons, d’autre part, la durée moyenne d’une centration, qui sera fournie par la durée totale des centrations divisée par leur fréquence absolue (tabl. 15 et 16) :

Tableau 15. Durée moyenne d’une centration (en 0,01 sec) sur les verticales, obliques et horizontales

Âges Verticales Obliques Horizontales Moyennes
6 16 18 17 17
7 30 27 31 29
9 28 28 24 27
11 31 29 28 29
Adultes 25 31 32 29

Tableau 16. Durées moyenne d’une centration (en 0,01 sec) sur les figures en équerre

Âges I II III IV Moyennes
6 35,6 31,4 36,3 40,1 35,8
7 26,9 25,0 29,9 22,6 26,1
9 26,5 22,2 27,9 25,3 25,5
11 27,9 27,3 24,4 17,8 24,3
Adultes 20,5 23,8 25,0 23,8 23,3

On constate ainsi que les valeurs des fréquences de centrations ou des durées moyennes de l’une d’entre elles ne présentent pas une signification univoque et que leur interprétation doit donc tenir compte de la nature des figures sur lesquelles sont distribuées ces fixations. Une grande fréquence avec durée courte moyenne par unité pourrait en effet être l’indice d’instabilité dans l’exploration, mais pourrait aussi bien témoigner d’une exploration systématique, la durée courte de chaque centration indiquant alors simplement que cette dernière est plus enveloppante et s’appuie éventuellement sur une schématisation antérieure qui facilite les comparaisons. Or, ce caractère plus ou moins enveloppant d’une centration ne peut être mesuré par notre enregistrement des mouvements oculaires, tout en constituant un facteur dont il faut tenir compte pour interpréter les présents tableaux 13-16. L’influence d’un tel facteur est par contre vérifiée par les résultats obtenus en brèves présentations tachistoscopiques (Rech. XLI et XLII) puisque, dans la figure en équerre I, avec centration obligée sur l’horizontale, l’adulte continue de surestimer la verticale, tandis que l’enfant surestime alors l’horizontale qui est fixée (Rech. XLII tabl. 2) : il semble bien y avoir là la preuve qu’en centrant cette horizontale l’adulte continue de percevoir distinctement la verticale du fait que ses centrations seraient suffisamment enveloppantes, tandis que l’enfant n’y parviendrait pas faute d’une capacité de ce genre étendue au même degré. Or, le caractère plus ou moins enveloppant des centrations se manifeste naturellement de façon différente selon les figures, une configuration ramassée (dont les éléments déformants ou déformés sont proches les uns des autres) favorisant l’emploi de centrations plus enveloppantes et une configuration étirée (à éléments éloignés en leurs parties déformantes ou déformées) excluant une telle méthode.

Cela dit, on comprend alors les différences qui opposent l’un à l’autre les tabl. 13 et 14 ainsi que 15 et 16, et qui sont corrélatives des différences déjà notées entre les tabl. 7 et 8 (consécutions).

Dans le cas des figures à éléments se prolongeant les uns les autres (verticales, etc.), les petits de 6 ans présentent des centrations plus fréquentes que l’adulte (avec valeurs intermédiaires entre deux) mais passablement plus brèves (les longues centrations commençant dès 7 ans), parce que leur exploration est peu systématique (cf. le petit nombre de mouvements de comparaison, tabl. 5, et le grand nombre de consécutions, tabl. 7, d’autant moins dirigées qu’elles sont plus nombreuses) : sautant ainsi souvent et plus ou moins fortuitement d’un point à un autre, ils s’arrêtent donc peu sur chacun.

Dans le cas des figures en équerre, au contraire, la comparaison entre les deux segments orientés perpendiculairement l’un à l’autre est plus difficile si le sujet ne dispose pas de centrations suffisamment enveloppantes. Or, c’est le cas des petits, comme le montrent les réactions en vision tachistoscopique (tabl. 2 de la Rech. XLII) : il en résulte que, pour des fréquences analogues (la moyenne de toutes les fréquences reste à peu près constante de 6 à 11 ans), les durées de centration (tabl. 16) sont longues, et diminuent ensuite progressivement (après une chute brusque de 6 à 7 ans) de 7 ans à l’âge adulte, c’est-à-dire au fur et à mesure que les centrations deviennent plus enveloppantes 7.

Si ces interprétations sont exactes, ce seraient donc les résultats des tabl. 13 et 15 qui correspondraient aux situations les plus habituelles, en configurations linéaires ou telles que les longueurs des figures l’emportent sur leurs largeurs (or c’est le cas le plus fréquent). Cette interprétation nous paraît d’autant plus probable que dans ses expériences sur l’étendue du champ perceptif portant sur des séries de lettres, nombres ou syllabes présentées linéairement ou groupées en une surface elliptique de 8 × 12 cm, A. Battro trouve qu’avec l’exercice les mouvements d’exploration diminuent d’amplitude, tandis que les durées moyennes de centration augmentent en compensant ainsi la diminution des mouvements. La convergence entre cet effet d’exercice ou de « genèse actuelle » et les résultats des tabl. 13 et 15 semble ainsi montrer leur plus grande généralité que ceux des tabl. 14 et 16.

Pour en revenir à des mesures indépendantes de la figure considérée, examinons maintenant une autre donnée, qui est assez révélatrice du mode de centration du regard chez l’enfant et chez l’adulte : c’est le temps écoulé entre l’ouverture des yeux et la première fixation sur un point de la figure. Cette « durée de recherche », comme nous l’appellerons, est indiquée en moyennes par figure sur les tabl. 17 et 18.

Tableau 17. Durées de recherche (en 0,01 sec) comprises entre l’ouverture des veux et la première centration sur un point de la figure. Verticales, obliques et horizontales

Âges Verticales Obliques Horizontales Moyennes
6 38 39 35 37
7 31 30 26 29
9 31 42 24 32
11 19 22 20 20
Adultes 17 16 18 17

Tableau 18. Durées de recherche comprises entre l’ouverture des yeux et la première centration sur un point de la figure. Figures en équerre

Âges I II III IV Moyennes
6 34 50 31 34 38
7 16 26 28 24 23
9 20 23 31 20 23
11 18 28 22 16 21
Adultes 14 18 17 18 17

Ces durées se tiennent ainsi d’assez près d’un groupe de figures à l’autre, et passent de plus du double au simple entre 6 ans et l’adulte avec paliers intermédiaires, soit décroissants, soit à peu près constants entre 7 et 11 ans. Il y a donc là une mesure assez bonne du degré d’ajustement oculo-moteur. Mais il est entendu que cette durée de recherche ou de choix de la première fixation n’est qu’un indice parmi d’autres des processus se reproduisant au cours de toute l’exploration. L’indice complémentaire de ce dernier est celui des durées ultérieures de déplacement indiquées aux tabl. 3 et 4 (la réunion des durées des tabl. 3-4 et 17-18 étant données entre parenthèses aux tabl. 9 et 10).

Mais l’essentiel en ce qui concerne cette première centration et les suivantes, est d’établir comment elles se distribueront sur les figures, autrement dit quel sera leur degré d’efficacité dans l’analyse des différentes parties de celle-ci.

Nous disposons à cet égard de deux sortes de données. En premier lieu, avant de présenter les figures, l’expérimenteur présente au sujet un point de fixation momentanément obligé pour voir s’il saura s’y tenir, de manière à assurer le repérage des positions des mouvements ultérieure. Or, la réaction à cette épreuve initiale est déjà très révélatrice en ce sens que les petits de 6 ans s’avèrent incapables de conserver cette fixation. En traçant un cercle autour du nuage de points de centration dispersés à partir de cette fixation obligée, on trouve, en effet, les résultats suivants sur les sujets de 6 ans, ceux de 7 ans et les adultes :

Tableau 19. Diamètre du cercle (en mm) englobant le nuage de points autour de la fixation demandée (avant les autres expériences)

Temps (sec) 6 ans 7 ans Adultes
0,0 4 — —
0,62 5 — —
1,0 — 5 4-5
1,18 12 — —
1,25 14 — —
1,87 19 — —
2,0 — 8,0 4-5

On voit ainsi que, si l’adulte ne déplace son regard qu’à l’intérieur d’un cercle de 4-5 mm en moyenne, les petits de 6 ans se montrent incapables de conserver leur fixation et en sont déjà à 9 mm avant la fin de la deuxième seconde. À 7 ans le diamètre du cercle commence par contre à se stabiliser.

Si ce tabl. 19 témoigne des difficultés d’une fixation obligée, les tabl. 20 et 21 vont nous montrer maintenant l’analogue du même phénomène, mais en ce qui concerne les centrations spontanées au cours des explorations de la figure. Si l’on relève, en effet, sur un plan de projection 8 la dispersion des points de centration spontanée (exceptés les deux premiers qui marquent la recherche de la figure, et le dernier qui tend à sortir du champ) on peut construire, autour de chacune des trois figures verticales, obliques et horizontales, des rectangles englobant tous les points dans le sens de la longueur et de la largeur. Le tableau de l’évolution des dimensions de ces rectangles avec l’âge, indique alors directement le degré d’ajustement des centrations et indirectement l’amplitude des mouvements conduisant des unes aux autres (tabl. 20) :

Tableau 20. Dimensions des rectangles (en mm) englobant les points de centration sur les figures verticales, obliques et horizontales

Âges V O H
largeur longueur largeur longueur largeur longueur
6 ans 18,5 50,7 17,3 46,5 26,3 48,3
7 ans 12,0 34,0 14,0 35,5 15,0 40,5
9 ans 10,6 33,3 11,7 36,0 11,0 30,0
11 ans 9,0 30,3 96 30 3 86 30 0
Adultes 10,1 31,6 6,5 28,9 9,9 31,7

L’image projetée ayant de 52 à 53 mm de longueur chez l’enfant et de 62 à 63 mm chez l’adulte 9, on constate d’abord qu’il suffit aux sujets adultes de la parcourir sur 29 à 32 mm, soit sur la moitié, pour juger de la longueur totale des segments. Ce fait semble attester le caractère de plus en plus « enveloppant » des centrations avec l’âge, puisqu’à 6 ans la longueur de parcours est de 46 à 50 mm pour 52-53 de longueur objective. Mais réciproquement les centrations sont de mieux en mieux ajustées sur les lignes elles-mêmes, puisque les oscillations en largeur sont de 6,5 à 10 mm chez l’adulte et de 17 à 26 mm à 6 ans avec évolution assez régulière entre deux.

Quant aux figures en équerre, les dimensions des quadrilatères projetés sont d’environ 24 × 24 mm pour les figures I et IV et d’environ 25 × 24 mm pour les figures II et III chez l’enfant, et de 29 × 29 mm (I, IV) et 30 × 27 mm (II, III) chez l’adulte. Si nous construisons de même les rectangles ou quasi-carrés englobant toutes les centrations sauf les deux premières et la dernière, nous assistons également à une réduction des dimensions de ces rectangles avec l’âge mais de façon moins spectaculaire puisque la figure à percevoir ne consiste plus en traits se prolongeant les uns les autres mais en deux droites perpendiculaires (tabl. 21) :

Tableau 21. Dimensions des quadrilatères (en mm) englobant les points de centration sur les figures en équerre (en italiques les longueurs dépassant celles de l’image projetée)

Âges I II III IV
H V H V H V H V
6 ans 30,0 35,3 24,4 31,7 26,0 33,3 26,2 28,0
7 ans 23,5 28,5 23,0 23,6 23,0 32,0 24,5 26,6
9 ans 21,3 27,3 23,0 18,0 20,3 27,3 18,0 18,2
11 ans 21,6 25,0 20,0 18,0 19,0 25,3 22,0 17,0
Adultes 21,3 25,8 20,6 20,4 20,3 26,0 21,5 19,6

On voit ainsi qu’à 6 ans presque toutes les dimensions du nuage des points de fixation dépassent celles de la figure projetée et qu’ensuite il y a réduction progressive avec l’âge, ce qui semble indiquer à nouveau un développement dans le double sens de centrations plus enveloppantes et mieux ajustées. Étant données les dimensions de la figure projetée de l’adulte (29 × 29 et 30 × 27) 10, on constate, en effet, que les longueurs parcourues par lui n’occupent qu’environ les 2/3 de la longueur des traits eux-mêmes, sauf en ce qui concerne la verticale de la figure III (26 mm sur 27).

Il est à noter en outre que dans les figures I et III (verticales orientées vers le haut) la hauteur du nuage est plus grande que sa largeur, ce qui dénote une polarisation des centrations vers le sommet de la verticale à tous les âges (voir plus loin les tabl. 26 et 27). Quant aux figures II et IV (verticales orientées vers le bas) les dimensions respectives des quadrilatères sont plus irrégulières.

§ 4. Comparaison entre les explorations oculo-motrices de l’enfant et de l’adulte

Rappelons d’abord que, par suite des exigences de la méthode d’enregistrement mise au point par J. Rutschmann et Vinh-Bang, nous n’avons pu descendre au-dessous de 6 ans pour recueillir des documents utilisables et avons déjà dû sacrifier plusieurs sujets de 6 ans à cause de leurs mouvements de la tête durant les 2 à 3 secondes que durait la prise de vue. C’est là un grand dommage, mais cela permet tout au moins de servir d’introduction à l’interprétation d’ensemble que nous allons maintenant tenter des tabl. 1 à 21. Lorsque Gesell, en effet, fixe à 5 ans les débuts de la « focalisation » par opposition au regard encore fluide de l’enfant de 4 ans, cette focalisation, ou position optimale de la tête et du regard par rapport aux objets à percevoir, n’est encore que relative à une certaine échelle, et lorsqu’il s’agit d’une position par rapport à un point limité et précis, comme le point de repère de notre dispositif, la stabilité qu’elle exige n’est donc assurée qu’à partir de 7 ans sauf pour une certaine fraction des sujets.

Il peut ainsi être utile, pour situer nos résultats, d’évoquer d’abord les deux termes extrêmes de l’évolution d’ensemble conduisant de l’exploration globale du nourrisson à l’exploration spécialisée d’un adulte sachant ce qu’il désire regarder, comme par exemple d’un botaniste examinant les organes d’une fleur. Dans les deux cas, on peut décrire l’exploration comme une « stratégie » (au sens de la théorie des jeux) visant à obtenir certaines informations, les directions de la tête et du regard étant choisies de manière à augmenter les gains et à diminuer les pertes d’information, et ces gains ou ces pertes de l’information comme telle étant eux-mêmes à mettre en balance avec des dépenses ou des économies d’efforts (de l’effort musculaire ou moteur à l’effort d’attention). Seulement, dans le cas d’une exploration spécialisée d’adulte, l’information à acquérir s’inscrit dans un cadre préétabli (relevant à la fois de la conceptualisation et du schématisme perceptif, qu’il s’agisse des consignes que se donne un naturaliste en examinant un organe ou de celles que reçoit un sujet au cours d’une expérience de psychologie) et, tant le jeu cognitif des gains et pertes d’information que le jeu économique des gains et pertes d’effort ou d’énergie obéissent à des lois de maximum (ces deux sortes de jeux comportant eux-mêmes comme données un ensemble de montages différenciés acquis par exercice continu). C’est ainsi que, d’une part, l’adulte examinant une fleur ou une figure géométrique choisira ses points de centration de manière à maximaliser le gain d’information et à minimaliser les pertes d’information ou les manque à gagner ; d’autre part, pour en arriver à ces centrations, il exécutera des mouvements de manière à réduire au minimum la dépense motrice tout en l’équilibrant avec le maximum de résultat utile. Dans le cas de l’exploration globale du nourrisson, au contraire, il est en premier lieu évident qu’il n’y a pas de cadre préétabli fixant ce qu’il faut chercher à voir, mais que le sujet commence par regarder pour regarder, procédant d’abord découverte par découverte pour ne schématiser qu’ensuite. En second lieu, s’il y a rapidement (dès 3-4 semaines) orientation du regard vers certains objets intéressants (mon fils L. à 0 ; 0[21] suit des yeux une allumette à 20 cm de ses yeux dans la demi-obscurité et à 0 ; 0[24] regarde un bon moment une main immobile avec attention et protrusion des lèvres ; etc.) rien n’indique l’intervention de lois de maximum, du moins quant aux gains et pertes d’information : tout se passe comme si l’exploration se faisait au hasard, la tendance la plus économique étant de remuer sans cesse, et comme si, lors du contact visuel avec un objet intéressant, le conflit se produisait seulement entre une stabilisation momentanée (coûteuse) et une poursuite (plus facile) des mouvements incoordonnés. Certes, dès la fin du second mois, le nourrisson peut explorer un visage ou une toiture de berceau, etc., en passant d’une partie de l’objet à la suivante et en revenant périodiquement à un point antérieur, et dès 0 ; 2(15) on observe des regards alternatifs sur deux objets séparés, mais il s’agit là d’enchaînements et de rythmes relatifs au sujet autant et plus que de systèmes relatifs à l’objet exploré.

Les résultats que nous avons obtenus à 6 ans semblent marquer l’interférence entre les formes terminales de cette exploration aléatoire et les formes initiales d’une exploration systématique comportant des lois de maximum quant à l’information cherchée elle-même. L’examen des dispersions ou nuages de points de centration paraît indiquer, en effet, l’existence d’une coupure relative entre les distributions avec centrations aberrantes de 6 ans et les distributions mieux localisées qui débutent vers 7 ans. D’autre part, le fait que les apprentissages perceptifs par effets de répétition (Rech. XXXVII et XL, de Ghoneim et de Noelting) ne se produisent qu’à partir de 7 ans est une indication précieuse quant aux résultats mêmes des explorations répétées par conséquent quant à l’insuffisance des stratégies antérieures à celles de 7 ans.

Cela dit, l’évolution observée entre 6 ans et l’âge adulte fournit à la fois des renseignements sur le passage de cette exploration aléatoire à cette exploration systématique et des présomptions en faveur du primat de la première aux âges antérieurs à 6 ans.

Le fait le plus frappant à cet égard est sans doute celui qui se dégage en comparant les temps de recherche de la figure (tabl. 17-18), les durées de déplacement du regard (tabl. 3-4) et la distribution des points de centration (tabl. 19-21). Les petits de 6 ans mettent plus de deux fois le temps que prend l’adulte pour trouver la première fixation, trois à quatre fois plus de temps que l’adulte pour effectuer les mouvements conduisant de cette première centration aux suivantes et la distribution de ces centrations couvre une surface de dispersion beaucoup plus grande : le fait commun à ces trois constatations est donc que l’itinéraire suivi par les explorations est d’autant plus tâtonnant et d’autant moins coordonné que l’enfant est plus jeune pour s’ajuster relativement ensuite en fonction de parcours plus directs et de meilleures centrations. Le dispositif utilisé par nous ne permet pas de mesure plus détaillée de l’amplitude des mouvements. Par contre A. Battro, en utilisant un enregistrement par EEG et un intégrateur électronique qui marque les balayages de façon linéaire a pu montrer qu’au cours de l’apprentissage perceptif, le nombre des grands mouvements de balayage diminue ainsi que la longueur du parcours explorateur du regard et l’amplitude des déplacements. C’est en « genèse actuelle » ce que nous croyons discerner dans la genèse réelle.

Mais si le système total des itinéraires se modifie ainsi considérablement de 6 ans à l’âge adulte, dans la double direction d’une simplification économique des parcours et d’un meilleur choix des fixations, on assiste à l’intérieur de ce processus d’ensemble à une transformation importante quant aux proportions entre les deux principales catégories de mouvements. D’une part, en effet, les mouvements de « comparaison » (transports conduisant de l’un des deux éléments de la figure à l’autre) croissent régulièrement avec l’âge (tabl. 5-6) et dans des proportions assez semblables si on les rapporte aux durées totales générales (tabl. 1-2). D’autre part, les mouvements de « consécution » (partant de l’un des segments ou de ses environs et revenant sur la même) évoluent différemment avec l’âge selon les figures (tabl. 7-8) parce qu’ils se répartissent eux-mêmes en deux sous-groupes : les consécutions non guidées et souvent redondantes, qui diminuent avec l’âge et consistent à partir d’un point pour revenir par hasard dans ses environs, et les consécutions guidées consistant en explorations proprement dites d’un même segment et qui augmente assez régulièrement dans le cas des figures à segments perpendiculaires (cf. tabl. 8).

Pour ce qui est enfin des centrations elles-mêmes, les résultats obtenus prennent leur sens en fonction de cette analyse des mouvements. Étant donné, que la durée totale employée pour regarder la figure (tabl. 1 et 2) diminue plus ou moins régulièrement de 6 ans à l’âge adulte, il est d’abord intéressant de constater que la durée totale des centrations, relativement à cette durée totale générale, est plus faible à 6 ans (57 à 66 % = tabl. 11 et 12) et plus forte avec une constance relative entre 7 ans et l’âge adulte (autour du 80 %). Cela signifie donc que, au niveau des explorations tâtonnantes ou aléatoires des petits, les mouvements prennent le 34 à 43 % du temps, tandis qu’au niveau des explorations plus systématiques ils se réduisent au 20 % environ, ces % représentant en quelque sorte le temps perdu pour l’information, tandis que le temps utile est celui des centrations.

Mais, à analyser le temps utile, on se trouve en présence d’un paradoxe. D’une part, les fréquences absolues de centrations sont en moyenne plus faibles chez l’adulte (5,3 à 5,8) et plus fortes de 6 à 11 ans (6,5 à 7,0 en moyennes générales). D’autre part, les durées absolues de centration, soit totales (tabl. 9 et 10) soit par unités (tabl. 15-16) donnent tantôt des centrations plus longues chez l’adulte qu’à 6 ans tantôt l’inverse. Nous avons tenté d’expliquer ces contradictions apparentes en invoquant, selon les figures en jeu, une distinction possible entre (I) des centrations simples, portant sur un seul segment à la fois, donc d’autant plus longues que le sujet a besoin d’information précise avant de se livrer à un « transport » sur l’autre segment, et (II) des centrations « enveloppantes » embrassant deux segments à la fois (comme dans les figures en L) et pouvant donc être d’autant plus brèves qu’elles se répètent sur le même segment et qu’elles sont plus enveloppantes.

Or, cette dualité que suggèrent les données génétiques correspond à une dualité analogue d’effets observés par A. Battro dans l’exploration oculo-motrice lors des apprentissages perceptifs. D’une part, Battro montre qu’avec l’apprentissage la diminution d’amplitude des mouvements est compensée par des centrations moins fréquentes et plus longues, ce qui correspond à notre situation (I) où l’information est fonction de la durée de la centration. Mais, d’autre part, Battro établit aussi que l’apprentissage conduit parfois à un élargissement du champ de centration pouvant aller jusqu’à deux degrés d’angle dans la rétine nasale après 8 minutes d’expérience dont 40 sec seulement d’exploration visuelle (chez l’adulte, le temps d’apprentissage étant occupé par 20 présentations de planches à 2 sec par planche). Or, le « gain péri-fovéal » constitue précisément l’un des mécanismes possibles de notre « centration enveloppante » et il va de soi que si la tâche perceptive demandée au sujet n’est pas d’appréhender le plus grand nombre d’éléments multiples (comme dans les lectures de lettres, nombres ou syllabes dont s’est servi Battro), mais de comparer en un seul coup d’œil deux segments perpendiculaires, les centrations pourront être d’autant plus brèves qu’elles se répètent sur le même élément tout en étant enveloppantes à l’égard de l’autre. Le second effet observé par A. Battro nous paraît ainsi correspondre à notre situation II à cette différence près qu’il s’agit pour celle-ci d’un développement avec l’âge et non pas d’un apprentissage.

Au total, la différence générale entre l’exploration adulte et celle des jeunes sujets est que la première tend à maximaliser l’information en minimisant le coût de cette information, tandis que l’enfant de 6-7 ans utilise une stratégie très coûteuse sans viser à un rendement qui lui soit proportionnel. La maximalisation adulte se reconnaît à la fréquence des mouvements de comparaison, à une meilleure distribution des centrations et à l’emploi des centrations enveloppantes. Sa réduction du coût d’information se manifeste, d’un autre côté, par une diminution considérable de la durée de recherche, de celle des mouvements et souvent de celle des centrations (dont la fréquence est réduite également), ainsi que par le rétrécissement de la durée générale d’inspection. Si les jeunes sujets n’utilisent pas une telle stratégie et y supplée par une multiplication onéreuse de mouvements en partie inutiles (parce que trop amples ou redondants) et de centrations souvent mal distribuées, c’est sans doute que les progrès de l’exploration perceptive ne dépendant pas d’un apprentissage purement perceptif, mais sont solidaires du développement cognitif tout entier, car on regarde d’autant mieux que l’on sait davantage ce qu’il faut regarder : c’est pourquoi, croyons-nous, un tournant important de cette équilibration perceptive se situe vers 7 ans, à l’âge où l’on observe aussi un début d’équilibration opératoire d’ensemble.

Après avoir examiné les résultats obtenus du point de vue de l’évolution générale de l’exploration oculo-motrice, il nous reste à fournir les données relatives à la structure des figures et se rapportant donc à la forme particulière d’effet perceptif (illusion) correspondant à ces dernières.

§ 5. Les verticales, obliques et horizontales

On se rappelle (Rech. XLIV, tabl. 1-2 et 21) que, chez l’adulte, les verticales en prolongement donnaient une répartition asymétrique des centrations (en faveur de l’élément supérieur), les horizontales une répartition symétrique et les obliques une répartition intermédiaire. Le tableau suivant fournit l’évolution avec l’âge (tabl. 22) :

Tableau 22. Fréquence des centrations (en nombres absolus) sur les deux segments (I-II) des figures 11

Âges Vertical Oblique Horizontal
I (haut) II (bas) Entre I-II I (haut) II (bas) Entre I-II I (gauche) II (droite) Entre I-II
6 3,2 3,8 0? 4,5 3,4 0? 3,6 4,0 0?
7 2,5 1,5 0,5 3,8 1,9 1,0 2,8 2,5 1,1
9 3,8 2,3 0,4 3,4 2,6 0,5 3,1 2,0 1,4
11 3,6 1,8 0,8 4,0 2,8 0,5 4,2 2,8 1,7
Adultes 3,1 2,3 0 2,7 2,6 0 2,4 2,4 0,4

On constate que si la verticale supérieure est davantage centrée que l’inférieure dès 7 ans, ce n’est pas encore le cas à 6 ans et que si les horizontales donnent lieu à une répartition entièrement symétrique chez l’adulte (et à peu près à 7 ans) ce n’est pas le cas aux autres âges. Quant aux obliques, l’élément supérieur est davantage centré à tout âge, sauf chez l’adulte où il y a, comme nous l’avions vu, situation intermédiaire.

Examinons maintenant le détail des centrations sur les trois tiers a, b, c (= supérieur, moyen et inférieur) de chacun des segments I et II des verticales et obliques et des tiers a, b, c (gauche, médian et droite) des horizontales I (gauche) et II (droite). Voir le tabl. 23, qui ne contient malheureusement pas les données de 6 ans, celles-ci n’ayant pas été assez stables (mouvements du sujet) pour permettre un dépouillement de cette finesse.

Tableau 23. Répartition des centrations (en %) sur les parties de la figures (verticales, obliques et horizontales)

[Âges] V O H
I Centre II I Centre II I Centre II
a b c a b c a b c a b c a b c a b c
7 22 15 18 11 15 15 4 30 18 10 15 18 7 2 18 18 7 18 13 26 0
55 34 58 27 43 39
9 23 20 15 7 20 12 3 24 12 15 9 18 17 5 21 14 12 22 15 14 2
58 35 51 40 47 31
11 19 22 18 13 18 9 1 18 18 19 7 23 8 7 16 22 11 19 16 14 2
59 28 55 38 49 32
Adultes 19 16 21 25 14 5 9 15 30 0 26 9 11 10 12 25 7 25 13 9
56 44 54 46 47 46

En ce qui concerne les verticales 12, on voit que si les sujets de 7 et 9 ans centrent surtout le tiers supérieur a ceux de 11 ans fixent encore de préférence l’élément I en son tiers médian b et ceux de 7 ans l’élément II en ses tiers a et b. D’autre part, on ne trouve nullement chez les sujets de 7 à 11 ans la belle symétrie des centrations sur les horizontales que présente l’adulte. Quant aux obliques elles sont centrées à 7 et 9 ans comme les verticales et ce n’est qu’à 11 ans qu’on observe la même distribution que chez l’adulte.

Examinons, d’autre part, les durées de centration sur les segments I et II des figures de verticales, d’obliques et d’horizontales (tabl. 24 qui détaille les totaux du tabl. 9).

Tableau 24. Durées des centrations (en 0,01 sec et, entre parenthèses, en %) sur les segments I et II des verticales, obliques et horizontales

Âges V O H
I II Centre I II Centre I II Centre
6 53(49) 56(51) 0(0) 81(57) 62(43) 0(0) 69(53) 62(47) 0(0)
7 71(53) 50(38) 12(9) 105(57) 54(29) 25(14) 79(39) 83(41) 39(20)
9 98(52) 69(37) 17(11) 92(51) 72(40) 16(9) 70(44) 59(37) 30(19)
11 120(62) 50(26) 23(12) 122(57) 79(37) 13(6) 101(42) 90(37) 50(21)
Adultes 76(58) 56(42) 0(0) 87(56) 70(44) 0(0) 70(42) 78(47) 19(11)

Ces répartitions des durées correspondent de très près à celles des fréquences de centration du tabl. 22 (sauf une petite inversion de sens pour les horizontales à 7 ans).

Il aurait été intéressant de comparer les résultats de ces tabl. 22 à 24 aux erreurs individuelles fournies par les sujets et mesurées pendant l’enregistrement oculo-moteur. Malheureusement, dans la situation très particulière imposée par notre dispositif (reflet lumineux sur l’œil droit, etc., et peu de variables successives), ces mesures sont d’une valeur encore plus douteuse pour les enfants que pour les adultes. Notons seulement que la surestimation de la verticale supérieure a été générale à tout âge. D’autre part, tous les sujets de 6 à 11 ans, sauf un à 7 ans, ont surestimé l’oblique supérieure, et cela peut-être parce que nous avons commis l’imprudence de prendre l’enregistrement sur les obliques immédiatement après celui sur les verticales : la persévération temporelle qui en est éventuellement résulté aurait en ce cas été plus sensible encore sur les enfants que sur les adultes. Quant aux erreurs sur les horizontales, nous y reviendrons en conclusion de ce § .

Il nous reste enfin à établir si les mouvements de consécution se répartissent de la même manière à tout âge sur les deux segments de la figure et comment les mouvements de transports s’équilibrent aux différents âges en passant des segments I à II et II à I 13.

Voici d’abord (tabl. 25) la répartition des mouvements de consécution sur les deux segments, ce qui revient à détailler le tabl. 5 :

Tableau 25. Répartition des mouvements de « consécution » en nombre absolus (et, entre parenthèses, en %)

Âges Hor. Vert. Obl.
I II I II I II
6 2,0(43) 2,6(47) 2,7(61) 1,7(39) 2,8(53) 2,4(47)
7 1,0(77) 0,3(23) 1,1(68) 0,5(32) 0,8(50) 0,8(50)
9 1,2(60) 0,8(40) 1,3(62) 0,8(38) 0,7(43) 0,9(57)
11 2,0(77) 0,6(23) 2,0(58) 1,4(42) 2,6(65) 1,4(35)
ad. 1,5(75) 0,5(25) 1,3(65) 0,7(35) 0,7(50) 0,7(50)

Tableau 25. Transports de I sur II et l’inverse (entre parenthèses en %)

Âges V O H
I-II II-I I-II II-I I-II II-I
6 0,8(50) 0,8(50) 0,9(56) 0,7(44) 1,0(56) 0,8(44)
7 0,6(57) 0,5(43) 0,6(44) 0,8(56) 1,3(61) 0,8(49)
9 1,1(48) 1,2(52) 1,3(57) 1,0(43) 1,0(50) 1,0(50)
11 0,8(43) 1,1(57) 0,9(43) 1,2(57) 0,9(45) 1,1(55)
ad. 1,3(48) 1,4(52) 1,5(50) 1,5(50) 1,4(50) 1,4(50)

Pour ce qui est des mouvements de comparaison (tabl. 5) il reste à les analyser selon qu’ils consistent en transports de I à II ou de II à I, ce qui, rappelons-le, n’est pas équivalent, puisqu’il y a tendance à surestimer l’élément terminal en fonction de la dernière centration. Le tabl. 25 fournit ces données en nombres absolus et en % :

On observe d’abord une tendance nette à l’égalisation des transports entre les deux horizontales à partir de 9 ans, tandis que l’hétérogénéité l’emporte auparavant. On constate de même, depuis 9 ans une tendance à « transporter » davantage la verticale inférieure sur la supérieure que l’inverse, ce qui correspond donc à une surestimation de la supérieure ; à 6 et 7 ans il y a égalité ou transports plus nombreux de la supérieure sur l’inférieure. Quant aux obliques on trouve toutes les combinaisons.

Conclusions. — Deux faits paraissent se dégager de ces comparaisons entre les explorations visuelles de l’enfant et de l’adulte, si l’on se place au point de vue des effets perceptifs relatifs aux figures elles-mêmes : c’est, d’une part, la similitude assez remarquable des modes généraux de distribution des centrations et mouvements sur les parties de la figure, ce qui expliquerait la permanence qualitative à tout âge des effets en question ; et c’est, d’autre part, la présence d’irrégularités qui disparaissent peu à peu avec l’âge et dont les suppressions sont peut-être susceptibles d’expliquer la tendance des mêmes effets à augmenter quantitativement au cours du développement.

Il faut rappeler, tout d’abord, que les effets perceptifs observés respectivement sur les verticales et les obliques, par opposition aux horizontales, semblent exclusivement dus, non pas à des inégalités dimensionnelles comme dans les illusions optico-géométriques primaires, mais bien à des explorations polarisées en fonction des asymétries ou des symétries perceptives des couples de segments, d’où l’accumulation des centrations sur certaines régions de la figure et l’irréprocité ou la réciprocité des mouvements conduisant d’un segment à l’autre ou se distribuant sur chacun à part.

Or, dans les grandes lignes on retrouve bien les mêmes polarisations à tous nos âges et cela est assez remarquable puisqu’il ne s’agit donc pas d’inégalités dimensionnelles imposées par les figures, mais de distributions choisies par le sujet, et encore à son insu. C’est ainsi que les verticales sont en moyenne centrées davantage sur le segment supérieur que sur l’inférieur, et, de plus, sur les tiers supérieurs de ces segments par opposition aux deux autres tiers. Aussi le segment supérieur est-il constamment surestimé d’autant plus que, en gros, la répartition des durées de centration présente la même inégalité en faveur de l’élément supérieur, ainsi que, mais à un moindre degré, la distribution des mouvements de consécution et de comparaison. Mais il y a à ces régularités générales un certain nombre d’exceptions, comme si ces polarisations ne se schématisaient que progressivement avec l’âge, ce qui tendrait à expliquer pourquoi la surestimation des verticales supérieures obéit à une loi complexe de développement (diminution avec l’âge quand l’intervalle est nul et passage à une augmentation avec l’âge en fonction de l’accroissement de l’intervalle).

Dans le cas des obliques (pour lesquelles, rappelons-le, nous n’avons recueilli chez les enfants, sauf une exception à 7 ans, que des erreurs positives mais peut-être dues à une persévération des polarisations sur les verticales), les faits observés sont dans les grandes lignes les mêmes, mais avec plus d’irrégularité (surtout pour les mouvements de comparaison) : or, les erreurs mesurés de 6 à 11 ans, bien que chacune prise à part soit incertaine pour les raisons qu’on a vues, sont en moyenne environ trois fois plus faibles sur les obliques que sur les verticales.

Quant aux horizontales, la symétrie des distributions (ou absence de polarisation) ne débute que chez l’adulte (fréquence et distribution des centrations), à 9 ans (transports) et à 7 ans (consécutions), sans aucune symétrie à 6 ans : or, de à 11 ans, nous n’avons mesuré que peu d’erreurs nulles, comme elles sont la règle chez l’adulte dans la position A qui a été retenue.

§ 6. Les figures en équerre

Les illusions propres à ces figures étant particulièrement complexes, il est intéressant de chercher si nous retrouverons les mêmes tendances à tout âge quant à la répartition des centrations et à la direction des transports.

Voici d’abord la répartition absolue et relative des centrations sur chaque segment (tabl. 26) :

Tableau 26. Répartition des centrations sur les segments verticaux et horizontaux, en nombres absolus (entre parenthèses les %)

Âges I II III IV
V H V H V H V H
6 4,0(70) 1,7(30) 2,0(43) 2,7(57) 3,0(54) 2,5(46) 1,5(38) 2,5(62)
7 4,4(61) 2,8(39) 2,2(34) 4,2(66) 4,4(61) 2,9(39) 4,1(51) 3,9(49)
9 4,4(64) 2,5(36) 2,4(41) 3,3(59) 3,5(58) 2,6(42) 3,6(51) 3,5(49)
11 2,8(46) 3,3(54) 3,0(47) 3,3(53) 4,0(65) 2,1(35) 2,5(28) 6,4(72)
ad. 3,4(57) 2,5(43) 2,9(49) 3,0(51) 3,6(64) 2,1(36) 2,2(39) 3,4(61)

On voit que, dans les grandes lignes les tendances sont constantes à tout âge sauf pour la figure IV :

(1) La figure I marque un excès général de centration sur la verticale sauf à 11 ans ;

(2) La figure II donne lieu à tout âge à la tendance inverse ;

(3) Pour la figure III, les centrations sur la verticale l’emportent à tout âge, cette verticale étant située dans la partie supérieure de la figure comme en I ;

(4) La figure IV provoque un excès de centrations sur l’horizontale (supérieure) à 7 ans et à 9 ans (mais avec quasi égalité dans les deux cas) et l’inverse à 6 et 11 ans ainsi que chez l’adulte.

Tableau 27. Répartition (en %) des centrations sur les tiers des segments V et H

Âges I II III IV
V H V H V H V H
a b c a b c a b c a b c a b c a b c a b c a b c
7 35 22 4 15 18 6 12 3 19 20 16 30 37 14 10 6 30 3 16 21 14 9 20 20
9 45 13 6 4 18 14 10 31 0 17 16 26 29 19 10 16 13 13 20 12 19 17 20 12
11 23 15 8 16 22 16 19 19 9 14 16 23 33 19 13 7 18 10 7 14 7 20 26 26
Adultes 32 20 5 7 25 11 12 25 12 10 21 20 38 19 6 9 18 10 14 19 6 21 22 18

Il convient de rappeler que la figure I a été présentée en premier lieu. Mais le nombre des centrations sur cette figure n’en est pas, pour autant, plus élevé en moyenne que sur la figure III.

Examinons maintenant les fréquences relatives de centrations réparties par tiers de segments, en rappelant pour la commodité cette répartition sur les dessins des figures :

Ce tableau permet de vérifier la direction des comparaisons (voir la fig. 2 de la Rech. XLIV), qui détermine elle-même la nature de l’illusion :

(1) On constate d’abord que sur la figure I les centrations privilégiées sont à tout âge situées sur le tiers supérieur a de la verticale et sur le tiers médian b de l’horizontale, ce qui implique des comparaisons avantageant la première.

(2) Sur la figure II la distribution est beaucoup plus variable. À 7 ans sont avantagés le tiers proximal c de l’horizontale et le tiers inférieur c (distal) de la verticale, ce qui avantage cette dernière. À 9 ans ce sont le tiers médian b de la verticale et le tiers proximal c de l’horizontale, ce qui avantage la verticale. À 11 ans ce sont les deux tiers supérieurs a et b de la verticale et le tiers proximal c de l’horizontale, ce qui favorise à nouveau la verticale. Et chez l’adulte ce sont les tiers médian b de la verticale et médian et proximal (b c) de l’horizontale ce qui conduit au même résultat. Mais si le résultat global est quatre fois le même, on voit d’emblée qu’il y a là occasions à variations quantitatives.

(3) La figure III donne lieu, comme la figure I, à des centrations privilégiées sur le tiers supérieur a de la verticale et le tiers médian b de l’horizontale, sauf à 9 ans où sont avantagés les tiers a distaux de la verticale et de l’horizontale.

Fig. 1

(4) La figure IV donne lieu à trois combinaisons. À 7 et à 11 ans il y a centrations privilégiées sur le tiers médian b de la verticale et les deux tiers distaux b et c de l’horizontale, ce qui tendrait à avantager cette dernière. À 9 ans sont avantagés le tiers supérieur a de la verticale (mais à peu de choses près aussi l’inférieur c) et le tiers médian b de l’horizontale et chez l’adulte les deux tiers médians b.

Quant aux durées de centration sur chaque segment, on les trouvera au tabl. 28 en valeurs absolues.

Ce tableau fournit des résultats équivalents à ceux du tabl. 26. La figure I marque un avantage, général à tout âge, en faveur de la verticale (supérieure), tandis que dans la figure II la distribution est inverse (l’horizontale étant l’élément supérieur) sauf à 11 ans. La figure III fournit la même distribution que I, sauf à 9 ans et la figure IV la même (à tout âge) que II.

Tableau 28. Durées de centration sur les segments verticaux et horizontaux (en 0,01 sec)

Âges I II III IV
V H V H V H V H
6 143 75 60 98 143 74 53 126
7 100 94 52 108 137 81 77 104
9 115 68 53 76 71 89 89 91
11 92 78 108 64 95 65 45 113
Ad. 71 49 69 71 88 55 53 79

D’autre part, puisque les mouvements de consécution (conduisant d’un point sur un autre appartenant au même segment) augmentent avec l’âge sur ces figures en équerre, il est utile d’examiner sur quels segments ils se produisent avec les fréquences les plus grandes (tabl. 29).

Tableau 29. Fréquences (en nombre absolus) des mouvements de consécution sur les verticales et les horizontales (entre parenthèses en %).

Âges I II III IV
V H V H V H V H
6 1,7 (77) 0,5 (23) 0,7 (41) 1,0 (59) 1,0 (50) 1,0 (50) 0 (0) 1,7(100)
7 1,3(72) 0,5(28) 0,2(14) 1,3(86) 1,8(86) 0,3(14) 0,9(48) 1,0(52)
9 2,1(75) 0,8(25) 0,5(24) 1,6(76) 2,0(65) 1,1(35) 1,4(41) 2,0(59)
11 1,5(54) 1,3(46) 1,6(47) 1,8(53) 1,8(69) 0,8(31) 1,3(32) 2,8(68)
Ad. 2,1(62) 1,4(38) 0,7(32) 1,5(68) 2,2(79) 0,6(21) 0,7(29) 1,7(71)

On voit qu’à tout âge le même phénomène se répète sans exception : les mouvements de consécution sont plus fréquents sur les verticales quand celles-ci sont dirigées vers le haut (I et III) et sur les horizontales quand celles-ci occupent le haut de la figure (II et IV). La seule exception est une égalité pour la figure IV à 6 ans.

Venons-en enfin aux mouvements de transport de V sur H ou de H sur V, qui assurent les comparaisons entre les segments. Le tabl. 30 en fournit les fréquences, les nombres absolus et en %.

Tableau 30. Fréquence absolue des transports d’un segment à l’autre (entre parenthèses les %)

Âges I II III IV
V H H V V H H V V H H V V H H V
6 1,2(60) 0,8(40) 1,0(45) 1,2(55) 1,2(60) 0,8(40) 0,7(40) 1,3(60)
7 1,3(50) 1,3(50) 0,5(36) 0,9(64) 1,5(54) 1,3(46) 1,2(52) 1,1(48)
9 1,3(48) 1,4(52) 0,6(29) 1,5(71) 1,3(57) 1,0(43) 0,9(45) 1,1(55)
11 1,1(48) 1,2(52) 1,2(57) 0,9(43) 1,2(57) 0,9(43) 1,0(40) 1,5(60)
Adultes 1,4(51) 1,2(49) 1,2(52) 1,1(48) 1,3(59) 0,9(41) 0,9(42) 1,3(58)

À part la figure III qui donne lieu à tout âge à un excès de transports de la verticale sur l’horizontale, on retrouve sur ce tableau comme sur celui de la répartition des centrations par tiers de segments (tabl. 27) une certaine variabilité avec l’âge. Pour la figure I les transports de V à H l’emportent à 6 ans et chez l’adulte, l’inverse à 9 et 11 ans (mais avec quasi-égalité) et l’égalité à 7 ans. Pour la figure II, les transports de H à V prédominent de 6 à 9 ans avec inversion dans la suite. Enfin la figure IV donne lieu à une majorité de transports de H à V à tout âge sauf à 7 ans.

Conclusion. — Les erreurs mesurées sur les enfants donnent toutes, bien que nous ne puissions les considérer comme valables en leur détail individuel, une surestimation de la verticale, les deux moyennes les plus fortes portant sur les figures I et III (verticales dans la partie supérieure de la figure). Or, nous avons vu dans la Rech. XLIV (§ 5) que cette surestimation semblait venir au fait que, dans la figure 1 et III, les transports ou comparaisons se font essentiellement entre le tiers supérieur de la verticale et le tiers médian de l’horizontale, tandis que dans les figures II et IV la comparaison prédominante chemine dans les deux sens entre les tiers médian et proximal de l’horizontale et le tiers médian de la verticale. Or, dans le cas des enfants, ce cheminement se retrouve en majorité pour les figures I et III (voir le tabl. 27 : répartition des centrations par tiers), tandis que les comparaisons sur les figures II et IV sont beaucoup plus variables mais avantagent aussi la verticale sauf pour la figure IV à 7 et à 11 ans. Mais si cet avantage se marque alors effectivement par une plus forte durée des centrations sur les horizontales (104 et 113 contre 77 et 45 cs) les transports se font à 11 ans dans le sens HV plus que VH et, à 7 ans, il y a léger excès de centration sur la verticale. Dans les deux cas il reste une faible erreur sur la verticale (+2 %) mais, répétons-le, sans que nous puissions accorder une confiance suffisante en des mesures faites dans ces conditions particulières.

Dans les grandes lignes, nous pouvons donc tirer de ces enregistrements oculo-moteurs sur les figures en équerre les mêmes conclusions qu’à propos des verticales, obliques et horizontales : d’une part, les données sont en moyennes qualitativement les mêmes chez l’enfant que chez l’adulte, ce qui explique la permanence qualitative de l’illusion ; mais, d’autre part, les nombreuses irrégularités de détail tendraient à rendre compte de celle de l’évolution des valeurs quantitatives avec l’âge (tendance à une augmentation de l’illusion de la verticale).