L’enregistrement des mouvements oculaires en jeu chez l’adulte dans la comparaison verticales, horizontales ou obliques et dans les perceptions de la figure en Ă©querre (1961) a

Il fut un temps oĂč, Ă  la suite de Wundt, de DelbƓuf et d’autres, on expliquait l’ensemble des illusions optico-gĂ©omĂ©triques par les mouvements oculaires, en attribuant les surestimations ou sous-estimations de longueurs Ă  des facteurs facilitant ou inhibant les mouvements que feraient l’Ɠil pour parcourir les lignes dont les grandeurs sont Ă  Ă©valuer. Deux faits fondamentaux ont conduit Ă  renoncer Ă  de tels modes d’interprĂ©tation. Le premier est que les illusions subsistent (et sont mĂȘme parfois plus fortes) en vision tachistoscopique, pour des durĂ©es de prĂ©sentation excluant toute intervention de la motricitĂ© oculaire c’est-Ă -dire des grands mouvements visibles du globe). L’autre est que l’enregistrement des mouvements oculaires, inaugurĂ© par Judd en 1905, n’a permis jusqu’ici l’établissement d’aucune relation constante entre les mouvements observĂ©s et les estimations quantitatives du sujet.

NĂ©anmoins l’on a continuĂ© par divers procĂ©dĂ©s Ă  Ă©tudier les mouvements oculaires pour Ă©tablir si et jusqu’à quel point ils interviennent dans la perception des formes. Autre chose est, en effet, de supposer, comme le faisait Wundt, que l’évaluation de la longueur d’une ligne implique un mouvement de l’Ɠil la suivant de part en part, et autre chose est d’attribuer Ă  la motricitĂ© oculaire un rĂŽle auxiliaire ou mĂȘme nĂ©cessaire dans l’exploration des formes. Or, on a bien montrĂ© que dans la perception d’une figure en vision libre, c’est-Ă -dire sans limitation de durĂ©e ni point de fixation obligĂ©e, le regard suit trĂšs grossiĂšrement les contours de l’objet, mais par saccades coupĂ©es par des pauses et sans adaptation prĂ©cise aux dĂ©tails de ces contours. Seulement, la perception des configurations restant possible en vision trĂšs brĂšve, la plupart des auteurs en ont conclu que la motricitĂ© oculaire n’était pas nĂ©cessaire Ă  cette apprĂ©hension de la forme, mais intervenait exclusivement dans les conduites diffĂ©renciĂ©es d’exploration active ou d’« analyse ». Tel a Ă©tĂ© notamment le point de vue de la thĂ©orie de la Gestalt.

Mais en se plaçant Ă  un point de vue fonctionnel, on pourrait admettre au contraire que l’exploration motrice est nĂ©cessaire Ă  la perception des formes et mĂȘme des grandeurs, les rĂ©sultats de cette exploration se schĂ©matisant, d’autre part, avec l’exercice (ou encore en vertu de processus d’équilibration) jusqu’à pouvoir donner lieu Ă  des assimilations rĂ©cognitives instantanĂ©es comme ce serait le cas en tachistoscope. Ce scepticisme qui Ă©tait de mode il y a quelques annĂ©es Ă  l’égard du rĂŽle des mouvements oculaires n’a donc pas convaincu tout le monde. Et effectivement la dĂ©monstration du caractĂšre nĂ©cessaire de ce rĂŽle a Ă©tĂ© fournie rĂ©cemment par le physicien R. Ditschburn. En neutralisant tout mouvement du globe par un jeu ingĂ©nieux de miroirs qui entraĂźnent l’image de la figure au fur et Ă  mesure des dĂ©placements du regard lui-mĂȘme, Ditschburn a pu Ă©tablir entre autres deux rĂ©sultats capitaux : l’un est que le sujet cesse rapidement de percevoir la figure lorsque ses mouvements d’exploration sont ainsi neutralisĂ©s ; l’autre est que s’il fixe son attention sur telle partie de la figure (par exemple sur un angle du carrĂ© choisi pour la prĂ©sentation), cette partie disparaĂźt aprĂšs les autres au lieu que tous les Ă©lĂ©ments de la figure s’effacent en mĂȘme temps.

Mais si le rĂŽle de la motricitĂ© oculaire dans la perception des formes est ainsi vĂ©rifiĂ©, il reste Ă  Ă©tablir sa signification en ce qui concerne l’estimation des grandeurs. À cet Ă©gard le point de vue auquel nous nous sommes constamment placĂ©s, dans les « Recherches » prĂ©cĂ©dentes, sur le rĂŽle des centrations dans cette Ă©valuation des longueurs, nous permet d’aborder ce problĂšme dans une perspective relativement diffĂ©rente de la perspective classique. Lorsque Wundt, Delboeuf ou mĂȘme en partie Binet expliquaient, par exemple, l’illusion de MĂŒller-Lyer en admettant que la droite principale de la figure Ă  pennures externes est surestimĂ©e dans la mesure oĂč le mouvement du regard est entraĂźnĂ© par les pennures ou que la droite principale de la figure Ă  pennures internes est sous-estimĂ©e parce que le mouvement du regard est stoppĂ© par celles-ci, ils semblaient admettre que la longueur d’un trait est Ă©valuĂ©e grĂące Ă  l’impression proprioceptive produite par un mouvement oculaire de mĂȘme longueur, comme s’il existait une correspondance entre les longueurs Ă  percevoir et celles des mouvements du regard, cette correspondance pouvant alors ĂȘtre exactement apprĂ©hendĂ©e ou faussĂ©e par divers facteurs. Si l’on place, au contraire, au point de vue des centrations et des effets de surestimation ou de sous-estimation que celles-ci entraĂźnent par le jeu des « rencontres » et des « couplages », le rĂŽle de la motricitĂ© oculaire sera principalement, d’une part, d’assurer la distribution des points de centration et, d’autre part, d’établir la liaison (par « transports », etc.) entre les effets de ces centrations successives. En d’autres termes l’analyse des actions de la motricitĂ© oculaire devra ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme insĂ©parable de la description des centrations et comportera comme instruments opĂ©rationnels centraux les deux notions de centration et de transport.

D’un tel point de vue, l’exploration par saccades et par pauses que tous les enregistrements de la motricitĂ© oculaire ont mise en Ă©vidence, ne constitue plus une difficultĂ© pour l’utilisation des effets de cette motricitĂ© dans la thĂ©orie des illusions optico-gĂ©omĂ©triques, mais au contraire un avantage certain. C’était une difficultĂ© tant qu’on s’imaginait que la perception d’une forme comporte que le regard suive point par point les lignes du contour ou les articulations internes de cette forme, ou que la perception d’une longueur suppose un mouvement oculaire de mĂȘme longueur. La difficultĂ© Ă©tait accrue du fait que pendant le mouvement en saccade la vision est partiellement interrompue (phase rĂ©fractaire). Si, au contraire, le rĂŽle de l’exploration motrice est d’organiser la distribution des centrations et de transporter de l’une Ă  l’autre les effets des prĂ©cĂ©dentes sur les suivantes, les pauses et les bonds saccadĂ©s correspondent directement Ă  ces centrations et Ă  ces transports ; et, dans la mesure oĂč l’exploration suit trĂšs grossiĂšrement ou avec plus ou moins d’adĂ©quation les contours ou les articulations de la figure, ce seront lĂ  des indications prĂ©cieuses sur les facteurs de dĂ©formation (surestimations, etc.) ou d’adaptation dans l’estimation des grandeurs en jeu, compte tenu du nombre ou de la densitĂ© et du mode de distribution des points de centration correspondant aux pauses (et, bien entendu, des effets de centration eux-mĂȘmes, qui nous sont connus grĂące notamment aux techniques tachistoscopiques).

Pour contrĂŽler le bien-fondĂ© d’une telle mĂ©thode, nous avons commencĂ© par analyser chez l’adulte les mouvements oculaires en jeu dans les comparaisons verticales et horizontales ainsi que dans les comparaisons entre verticales et horizontales. La raison de ces choix est, que, avant toute analyse des mouvements oculaires, nous avions Ă©tudiĂ© les figures dont nous nous servirons ici et Ă©laborĂ©, Ă  propos des rĂ©sultats obtenus, une explication fondĂ©e sur la distribution hypothĂ©tique des points de centration et sur les transports hypothĂ©tiques en jeu. L’une de ces Ă©tudes, consacrĂ©e aux comparaisons verticales et obliques, a dĂ©jĂ  paru ici mĂȘme (Rech. XXX, avec A. Morf). L’autre, sur la figure en Ă©querre, est terminĂ©e depuis longtemps, mais nous n’avions pas osĂ© la publier avant un contrĂŽle par l’analyse des mouvements oculaires. Il Ă©tait donc indiquĂ© de faire porter les premiĂšres de ces analyses oculo-motrices sur ces deux groupes de figures, de maniĂšre Ă  confirmer ou infirmer les hypothĂšses prĂ©alables.

En ce qui concerne les techniques employĂ©es nous nous bornerons Ă  renvoyer Ă  l’article spĂ©cial de J. Rutschmann et Vinh-Bang (Rech. XLIV bis).

§ 1. Les mouvements et centrations en jeu dans les comparaisons verticales et horizontales

Soit deux segments de droites de 5 cm de longueur chacun et prĂ©sentĂ©s dans le prolongement l’un de l’autre avec un intervalle de 1 cm. On sait que dans le cas oĂč les droites sont disposĂ©es et comparĂ©es verticalement, celle qui occupe la partie supĂ©rieure du champ est surestimĂ©e par rapport Ă  l’autre, tandis qu’en cas de comparaison horizontale il n’y a pas d’erreur systĂ©matique Ă  part quelques lĂ©gers effets de latĂ©ralisation de caractĂšre surtout individuel. Pour expliquer cette diffĂ©rence des comparaisons verticales et horizontales, nous avions supposĂ© que, les verticales Ă©tant en gĂ©nĂ©ral « fermĂ©es » vers le bas (Ă  cause de la ligne du sol) et « ouvertes » vers le haut, les centrations s’orienteraient de prĂ©fĂ©rence vers leur sommet, tandis que les horizontales seraient centrĂ©es plus probablement vers leur milieu : il en rĂ©sulterait alors que la comparaison de deux verticales superposĂ©es se ferait de sommet Ă  sommet, ce qui avantagerait la rĂ©gion comprise entre ces deux sommets, donc tout l’élĂ©ment supĂ©rieur, et dĂ©valoriserait la partie infĂ©rieure de l’élĂ©ment infĂ©rieur qui n’est point comprise entre ces deux sommets ; au contraire, les centrations sur les horizontales Ă©tant homogĂšnes, il n’y aurait point d’effets systĂ©matiques de surestimation.

Pour contrĂŽler ces hypothĂšses, publiĂ©es avec quelque imprudence dans la Rech. XXX, nous avons alors prĂ©sentĂ© nos couples de verticales en quatre positions distinctes par rapport Ă  la « ligne primaire » (c’est-Ă -dire la ligne dĂ©part horizontale dans le dispositif de Rutschmann-Bang, oĂč le regard du sujet est d’abord orientĂ© en fonction d’un point lumineux avec la tĂȘte ajustĂ©e sur une mentonniĂšre) :

Position A = ligne primaire traversant en son milieu la verticale inférieure ;

Position B = ligne primaire traversant en son milieu la verticale supérieure ;

Position C = ligne primaire située à la base de la verticale inférieure ;

Position D = ligne primaire située au sommet de la verticale supérieure.

Quant aux couples d’horizontales nous les avons prĂ©sentĂ©s en trois positions distinctes par rapport Ă  la ligne mĂ©diane verticale traversant virtuellement le carton stimulus (cette ligne correspondant au plan sagittal du sujet) :

Position A = ligne mĂ©diane traversant le milieu de l’intervalle entre les deux horizontales ;

Position B = ligne mĂ©diane traversant le milieu de l’horizontale de gauche ;

Position C = ligne mĂ©diane traversant le milieu de l’horizontale de droite.

Dans la position B l’horizontale de droite est donc situĂ©e Ă  droite du plan sagittal du sujet et dans la position C l’horizontale de gauche est situĂ©e sur la gauche de ce plan.

En divisant chaque verticale et chaque horizontale en trois parties égales, nous avons obtenu les fréquences de centrations (en %) qui sont consignées sur les tabl. 1 et 2 (10 sujets adultes pour le tabl. 1 et 9 pour le tabl. 2) :

Tableau 1. Fréquences (en %) des centrations correspondant aux parties a (supérieure), b (médiane) et c (inférieure) des verticales supérieure (I) et inférieure (II) 1

Positions A B C D Moyennes
a 20,2 18,9 20,1 24,0 20,8
Vert. I b 16,8 16,2 18,9 16,0 17,0
c 17,3 24,3 18,2 16,0 19,0
Total I 54,3 (2,82) 59,4 (3,38) 57,2 (3,03) 56,0 (2,80) 56,8 (3,01)
Entre I et II 0 0 0,6 0 0,15
a 28,8 17,6 27,1 38,0 27,9
Vert. II b 13,5 14,9 11,3 6,0 11,4
c 3,4 8,1 3,8 0 3,8
Total II 45,7 (2,37) 40,6 (2,31) 42,2 (2,56) 44,0 (2,20) 43,2 (2,36)
Total général (5,19) (5,69) (6,21) (5,00) (5,52)

Les faits suivants ressortent de ces pourcentages :

(1) Sauf pour la verticale supĂ©rieure (I) en position B (oĂč cette verticale est alors traversĂ©e en son milieu par la ligne primaire), toutes les verticales I et II sont davantage centrĂ©es dans le voisinage du sommet (en a) qu’en leur milieu (b) ou en leur partie infĂ©rieure (c).

(2) La différence de fréquence des centrations sur les parties supérieure (a) et inférieure (c) de chaque verticale, qui est déjà sensible en ce qui concerne les verticales supérieures I (20,8 contre 19,0 en comptant la situation B) est bien plus marquée dans le cas des verticales inférieures II (27,8 contre 3,8).

(3) Il en résulte que les verticales supérieures I sont davantage centrées que les inférieures I : 56,8 % en moyenne contre 43,2 %.

(4) Il en résulte surtout que les parties médianes (b) et inférieures (c) des verticales inférieures ne sont proportionnellement que fort peu centrées (15,2 % en tout pour b et c, tandis que les parties b et c des verticales supérieures donnent ensemble 36,0 %).

(5) La partie intercalaire entre les verticales I et II n’est presque jamais centrĂ©e : 0,6 % en position C et 0 pour les autres.

Tableau 2. Fréquence (en %) des centrations correspondant aux parties a (gauche), b (médiane) et c (droite) des horizontales de gauche (I) et de droite (II) 2

Positions A B C Moyennes
a 9,8 9,3 12,5 10,53
Horiz. I b 12,0 20,9 17,2 16,72
c 24,7 18,6 7,8 17,03
Total I 46.5 (2,40)

48,8 (3,00)

4,6 (0,28)

37,5 (2,40)

3,1 (0,20)

44,28 (2,60)
Entre I et II 6,9 (0,37) 4,91 (0,28)
a 24,7 20,9 18,7 21,45
Horiz. II b 13,0 16,3 23,4 17,56
c 8,8 9,3 17,2 11,78
Total II 46,5(2,45) 46,5 (2,86) 59,3 (3,80) 50,80 (3,04)
Total général (5,22) (6,14) (6,40) (5,92)

On constate alors que :

(1) Dans la position A qui est la seule dans laquelle les horizontales I et II soient situĂ©es normalement par rapport Ă  la topographie du carton stimulus, les centrations sont rĂ©parties avec une remarquable symĂ©trie sur les deux horizontales, le maximum se trouve dans la rĂ©gion proche du milieu de la figure d’ensemble, c’est-Ă -dire sur la partie droite c de l’horizontale I de gauche et sur la partie gauche a de l’horizontale II de droite. Les parties mĂ©dianes b prĂ©sentent en moyenne la moitiĂ© moins de centrations (12 % contre 24) et les parties distales (a pour I et c pour II) encore moins.

(2) Lorsque la figure d’ensemble est dĂ©jetĂ©e Ă  droite (position B), c’est-Ă -dire que le plan sagittal du sujet passe par le milieu de l’horizontale I (Ă  gauche), on observe en ce cas une lĂ©gĂšre asymĂ©trie des centrations en faveur de I : 48,8 au total contre 46,5 %, ainsi qu’une prĂ©dominance des centrations dans la partie mĂ©diane b de l’horizontale I (20,9 % contre 18,6 en c).

(3) Lorsque la figure d’ensemble est au contraire dĂ©jetĂ©e Ă  gauche (position c), c’est-Ă -dire que le plan sagittal passe par le milieu de l’horizontale II de droite, on observe rĂ©ciproquement une asymĂ©trie nette en faveur de l’horizontale de droite : 59,3 % de centrations sur II contre 37,5 % sur I (il semble ainsi que l’effet frĂ©quent de latĂ©ralisation en faveur de la droite se marque seulement dans cette rĂ©ciprocitĂ© non entiĂšre entre les positions C et B, tandis qu’on n’en voit pas trace dans la position A). Ici Ă  nouveau le maximum de centration se trouve dans la partie mĂ©diane b (de II) par opposition Ă  la partie proximale a.

(4) Contrairement aux centrations en comparaison verticale, la partie mĂ©diane de la figure d’ensemble (= l’intervalle vide entre I et II) donne lieu Ă  un % apprĂ©ciable de centrations (presque 7 % dans la situation A et encore 3 Ă  4 % dans les situations B et C.

On voit ainsi que l’allure gĂ©nĂ©rale de la distribution des centrations est bien diffĂ©rente dans les comparaisons horizontales et verticales. Les verticales superposĂ©es donnent lieu Ă  une distribution asymĂ©trique avec davantage de centrations sur l’élĂ©ment supĂ©rieur I (et cela dans les quatre positions A-D) que sur l’élĂ©ment infĂ©rieur II, et avec, pour ce qui est de ce dernier, une nette asymĂ©trie en faveur de son tiers supĂ©rieur a (Ă  nouveau dans les quatre positions A-D et dans des proportions de prĂšs de 9 à 1 pour le rapport a à c). Les comparaisons entre horizontales se prolongeant l’une l’autre donnent au contraire lieu Ă  une distribution remarquablement symĂ©trique des centrations lorsque la figure est elle-mĂȘme bien centrĂ©e par rapport au carton de fond (position A), et avec accumulation des centrations dans la rĂ©gion mĂ©diane de la figure d’ensemble, c’est-Ă -dire dans les parties c de I et a de II voisines du milieu de la figure.

En ce qui concerne l’accord avec les prĂ©visions tirĂ©es de l’hypothĂšse des effets de centration (et publiĂ©es dans la Rech. XXX), on voit que les rĂ©partitions en comparaison verticale sont assez conformes aux prĂ©dictions, tant du point de vue des centrations privilĂ©giĂ©es sur l’élĂ©ment supĂ©rieur (I), ce qui Ă©tait facile Ă  anticiper, que du point de vue de l’accumulation des centrations autour du sommet des verticales, surtout dans le cas de l’élĂ©ment infĂ©rieur. Quant aux horizontales, nous avions prĂ©vu une rĂ©partition symĂ©trique par opposition Ă  l’asymĂ©trie perceptive des verticales, ce qui s’est vĂ©rifiĂ©. Mais nous pensions que cette symĂ©trie entre les deux horizontales Ă  comparer (I et II) se manifesterait par une accumulation des centrations sur les parties mĂ©dianes b de chaque Ă©lĂ©ment 3, tandis que c’est la partie mĂ©diane de la figure d’ensemble qui est en fait privilĂ©giĂ©e (la partie c de I et la partie a de II quand I et II sont placĂ©s normalement, en position A).

Mais avant de pouvoir utilement comparer ces rĂ©sultats sur la frĂ©quence relative des centrations aux erreurs systĂ©matiques mesurĂ©es sur les mĂȘmes sujets pendant l’enregistrement des mouvements et centrations, il est encore utile de fournir quatre sortes de donnĂ©es. Il est clair, en effet, que l’erreur systĂ©matique ne dĂ©pend pas seulement de la frĂ©quence des centrations, mais aussi de leur durĂ©e et de leur ordre de succession (voir la Rech. XX), sans parler pour le moment des mĂ©canismes supposĂ©s de « rencontres » et de « couplages » (Rech. XXII) qui, s’ils correspondent Ă  la rĂ©alitĂ©, empĂȘchent d’assimiler les effets de deux centrations sur le mĂȘme point Ă  ceux de deux centrations sur des points diffĂ©rents de la figure. Faute de pouvoir dissocier tous ces facteurs, il convient tout au moins de complĂ©ter les donnĂ©es prĂ©cĂ©dentes par quatre autres sortes de mesures, les deux premiĂšres portant sur les durĂ©es de centration et d’exploration et les deux derniĂšres sur la frĂ©quence des mouvements d’exploration d’un mĂȘme Ă©lĂ©ment figural et de transport d’un Ă©lĂ©ment Ă  l’autre et sur l’ordre de succession des centrations.

Voici d’abord (tabl. 3) les durĂ©es globales de centration et d’exploration pour les comparaisons verticales :

Tableau 3. DurĂ©es (en centiĂšmes de sec) des centrations sur les verticales I (supĂ©rieure) et II (infĂ©rieure) et d’exploration de l’ensemble de la figure

Positions A B C D Moyennes
Centrations sur I 71 81 86 73 78/170 = 46 %
Centrations sur II 63 50 67 57 59/170 = 35 %
Recherche de la figure, explorations (I et II) et transports 34 44 30 25 33/170 = 19 %
Temps total 168 175 183 155 170 = 100%

On remarque que les temps de centration sur l’élĂ©ment supĂ©rieur I sont tous plus longs que ceux des centrations sur l’élĂ©ment infĂ©rieur II. D’autre part, si l’on ordonne les diffĂ©rences entre les durĂ©es de centration sur I et sur II (diffĂ©rences absolues ou relatives) on trouve, selon les positions A Ă  D, la sĂ©rie A < D < C < B 4 (oĂč les diffĂ©rences entre D et C sont presqu’égales en valeurs relatives). Or, si l’on fait le mĂȘme calcul sur les diffĂ©rences de frĂ©quences entre les centrations sur les Ă©lĂ©ments I et II dans le tabl. 1 on retrouve la mĂȘme sĂ©riation A < D < C < B. Il en rĂ©sulte que, d’un point de vue simplement ordinal (qui suffit pour ces mesures globales) il y a corrĂ©lation entre la frĂ©quence des centrations (tabl. 1) et leur durĂ©e totale.

Déterminons maintenant, pour chaque sujet et chaque mesure (donc au total 50 mesures par position A à D), la centration I et II (donc une centration pour chaque élément). En calculant alors en % la fréquence relative de ces centrations de durée maximale sur les différentes parties a, b ou c de la figure, nous obtenons le tabl. 4 :

Tableau 4. Fréquence [en %) des centrations de durée maximale sur les différentes parties de la figure (verticales)

(a = tiers supérieur ; b = tiers médian ; c = tiers inférieur de chaque segment).

Positions A B C D Moyennes
a 33,3 30,8 33,3 33,3 32,69
I b 48,7 53,8 50,0 22,2 43,70
c 17,9 15,4 16,7 44,4 23,61
a 69,2 46,1 63,3 100 69,67
II b 23,1 46,1 30,0 0 24,81
c 7,7 7,7 6,7 0 5,52

On peut faire les constatations suivantes :

(1) Pour l’élĂ©ment infĂ©rieur II le nombre des centrations de durĂ©es maximales dĂ©croĂźt de a à c comme les frĂ©quences relatives du tabl. 1.

(2) Pour le mĂȘme Ă©lĂ©ment II, les frĂ©quences relatives de ces centrations sur le tiers supĂ©rieur a s’ordonnent dans l’ordre D > A > C > B : or cet ordre est le mĂȘme en ce qui concerne les frĂ©quences relatives de centration sur a dans le tabl. 1.

(3) Par contre, tandis que les frĂ©quences relatives de centration (tabl. 1) sur l’élĂ©ment I sont les plus fortes pour le tiers supĂ©rieur a dans les situations A, C et D et pour le tiers infĂ©rieur c dans la situation B, les frĂ©quences relatives des centrations de durĂ©e maximale l’emportent pour le tiers mĂ©dian en A, B et C et pour le tiers infĂ©rieur c en D.

On peut donc conclure de ces trois constatations :

(4) Que les « rencontres » 5 produites par les centrations sur l’élĂ©ment infĂ©rieur II doivent ĂȘtre surtout massĂ©es sur le tiers supĂ©rieur a puisque les frĂ©quences des tabl. 1 et 4 coĂŻncident en faveur de cette rĂ©gion proche du sommet.

(5) Que par contre les « rencontres » sur l’élĂ©ment supĂ©rieur I sont rĂ©parties de façon plus dispersĂ©e sur les trois tiers a, b et c, Ă©tant favorisĂ©es tantĂŽt par la frĂ©quence tantĂŽt par la durĂ©e relative des centrations.

(6) Au total, cela signifie que, en comparant les deux Ă©lĂ©ments I et II, le regard passe surtout du sommet de I au sommet de II et rĂ©ciproquement, en s’arrĂȘtant entre deux parfois plus frĂ©quemment parfois plus longtemps, mais en nĂ©gligeant relativement la partie des figures infĂ©rieur II c. Par cette asymĂ©trie des rĂ©partitions de « rencontres » sur I et sur II qui expliquerait alors la surestimation de l’élĂ©ment supĂ©rieur I, conformĂ©ment aux prĂ©visions de la Rech. XXX.

Examinons maintenant le cas des horizontales (tabl. 5 et 6) :

Tableau 5. DurĂ©es (en centiĂšmes de secondĂ©) des centrations sur les horizontales I (gauche) et II (droite) et durĂ©es d’explorations de l’ensemble de la figure

Positions A B C Moyennes
Centrations sur I 70 84 68 74/212 = 35 %
Centrations entre I et II 19 0 0 6,3/212 = 3%
Centrations sur II 78 88 112 92/212 = 43 %
Recherche de la figure explorations (I et II) et transports 48 53 16 39/212 = 19%
Total 215 225 196 212 = 100%

On constate d’abord deux diffĂ©rences instructives avec les durĂ©es de comparaisons verticales :

(1) Les durĂ©es totales de comparaison sont nettement plus longues en horizontal qu’en vertical, ce qui est conforme Ă  la rĂšgle suivante, constamment observĂ©e lorsqu’on prĂ©sente au sujet des variables proches de l’égalitĂ© subjective : le temps de dĂ©cision et par consĂ©quent d’exploration ou de centration est plus long lorsque la diffĂ©rence apparente n’est pas suffisante.

(2) Les durĂ©es de centration sur les Ă©lĂ©ments I et II sont trĂšs voisines dans les situations A (milieu du champ) et B (Ă  droite) et ne deviennent nettement diffĂ©rentes qu’en situation C oĂč la position sur la gauche du champ gĂȘne le sujet dans sa comparaison.

À comparer maintenant ces durĂ©es de centration avec les frĂ©quences (tabl. 2), on retrouve dans la situation C une diffĂ©rence entre les durĂ©es de centration sur I et sur II comparable Ă  la diffĂ©rence entre les frĂ©quences, mais en plus accentuĂ©, tandis que frĂ©quences et durĂ©es sont toutes deux voisines dans les situations A et B.

Tableau 6. Fréquences (en %) des centrations de durée maximale sur les différentes parties de la figure (horizontales) 6

(a = tiers de gauche ; b = tiers médian ; c = tiers de droite de chaque segment)

Positions A B C Moyennes
I a 14,3 50 14,3 26,19
b 34,9 30 42,9 35,93
c 39,7 20 42,9 34,18
Entre I et II 11,1 — —
II a 47,6 20 42,9 36,82
b 27,0 50 42,9 39,62
c 14,3 30 14,2 19,52

On constate que pour la position A ces durées maximales relatives sont proportionnelles aux fréquences relatives du tabl. 2. Bar contre pour la position B (figures déjetées sur la droite), les plus grandes durées sont situées en a pour I et en b pour II, tandis que les plus grandes fréquences sont situées en b pour I et en a pour II. Pour la position C la corrélation est meilleure, mais avec égalisation pour b et c en I et pour a et b en II.

Examinons maintenant les frĂ©quences des mouvements d’exploration et de transport. Quoique tout dĂ©placement du regard en vue d’une exploration puisse s’accompagner d’un transport et rĂ©ciproquement, nous appellerons ici par convention « mouvement de consĂ©cution » 7 les dĂ©placements du regard d’un point Ă  l’autre du mĂȘme segment I ou II (ou aux environs de ce segment) et « transports » les mouvements de comparaison 8 conduisant d’un segment (I) Ă  l’autre (II) ou inversement. Nous allons donc fournir (tabl. 7 et 8) le % des frĂ©quences des mouvements de consĂ©cution et de transport pour Ă©tablir si nous retrouvons ou non les asymĂ©tries et symĂ©tries propres aux frĂ©quences de centrations.

Tableau 7. Fréquence en % (et nombres absolus moyens pour toute la figure) des mouvements de consécution et de transports en comparaisons verticales.

Positions A B C D Moyennes
Consécutions en I 73,4 73,5 75,7 45,4 67,0
Consécutions en II 26,6 26,5 24,3 54,6 33,0
(Total des consécutions) (2,07) (1,99) (1,89) (1,09) (1,75)
Transports I II (↓) 48,8 46,1 47,1 44,8 46,7
Transports II I (↑) 51,2 53,9 52,9 55,2 53,3
(Total des transports) (2,45) (3,00) (2,83) (2,92) (2,79)

On constate donc que :

(1) Sauf pour la position D (oĂč la ligne II est bien en dessous de la « ligne primaire » et nĂ©cessite donc sans doute un effort spĂ©cial) les mouvements de consĂ©cutions sont en moyenne bien plus nombreux sur l’élĂ©ment supĂ©rieur I (en proportion 3 à 1). Ce rĂ©sultat va donc dans le mĂȘme sens que celui en faveur de l’élĂ©ment supĂ©rieur 1.

(2) Les frĂ©quences absolues de mouvements de consĂ©cution (2,07 signifie deux mouvements et 7/100, en moyenne restant Ă  l’intĂ©rieur des Ă©lĂ©ments I ou II) sont Ă  peu prĂšs les mĂȘmes pour les situations A à C, mais trĂšs infĂ©rieures pour la situation D, ce qui signifie que l’élĂ©ment I y est donc jugĂ© plus grand que II avec moins d’exploration interne (mais avec plus de transports qu’en A et C).

(3) Les transports sont tous un peu plus frĂ©quents dans le sens II-I que dans le sens I-II, c’est-Ă -dire qu’il est un peu plus frĂ©quent qu’un transport de II à I soit suivi d’un arrĂȘt (sans retour), tandis qu’un transport de I à II est un peu plus souvent suivi d’un retour de II à I. Or, comme l’élĂ©ment I est surestimĂ© et que II est sous-estimĂ©, ce lĂ©ger excĂ©dent des transports II-I (55,3 contre 46,7) s’explique sans doute comme suit :

(4) Enfin on note que la frĂ©quence absolue des transports est toujours un peu plus grande que celle des consĂ©cutions internes Ă  un Ă©lĂ©ment seul, et qu’elle augmente pour les situations B et D oĂč la figure est situĂ©e (en grande partie ou en totalitĂ©) en dessous de la ligne primaire, et prĂ©sente donc des difficultĂ©s particuliĂšres d’estimation.

Quant aux horizontales, on a :

Tableau 8. Fréquence en % (et valeurs moyennes absolues pour toute la figure) des mouvements de consécution et des transports en comparaisons horizontales

Positions A B C Moyennes
Consécution en I 50,7 41,2 17,0 36,3
Consécution en II 49,3 58,8 83,0 63,7
(Total des consécutions) (1,42) (0,85) (1,80) (1,35)
Transport I → II 50,3 55,5 51,3 52,4
Transport I ← II 49,7 44,5 48,7 47,6
(Total des transports) (2,75) (4,14) (3,90) (3,59)

D’oĂč l’on peut conclure que :

(1) Lorsque les deux horizontales sont rĂ©parties symĂ©triquement par rapport au plan sagittal (position A), les consĂ©cutions sur celle de gauche (I) et celle de droite (II) se balancent presqu’exactement, ainsi que les transports de gauche Ă  droite et rĂ©ciproquement.

(2) Lorsque les figures sont dĂ©jetĂ©es sur la droite (B) ou sur la gauche (C), il y a plus de consĂ©cutions sur l’horizontale de droite (II) et plus de transports de gauche Ă  droite (ce qui signifie donc plus d’arrĂȘts sur la droite, sans retour de droite Ă  gauche).

(3) À comparer ces distributions Ă  celles des verticales (tabl. 7). On constate que les consĂ©cutions sur un seul Ă©lĂ©ment sont moins nombreuses en moyenne (1,35 contre 1,76) mais les transports notablement plus nombreux (3,59 contre 2,79). Cette proportion plus forte des transports d’un Ă©lĂ©ment Ă  l’autre par rapport aux consĂ©cutions sur un seul Ă©lĂ©ment tient Ă©videmment au caractĂšre symĂ©trique des comparaisons, tandis qu’en comparaison verticale l’élĂ©ment supĂ©rieur exige plus d’exploration (consĂ©cution) faute de symĂ©trie perceptive avec l’infĂ©rieur.

Il nous reste Ă  fournir, en ce qui concerne l’ordre de succession des centrations rĂ©sultant de ces diverses explorations par consĂ©cutions ou transports, les seules donnĂ©es facilement mesurables, c’est-Ă -dire les rĂ©partitions comparĂ©es des premiĂšres et des derniĂšres centrations :

Tableau 9. Distribution des premiÚres et derniÚres centrations (en %) en comparaisons verticales

Positions A B C D Moyennes
1e centr. I 37,5 57,2 53,3 100,0 62,0
II 62,5 42,8 46,7 0 38,0
DiffĂ©rence initiale −25,0 +14,3 +6,7 +100,0
Dern. centr. I 55,0 69,2 53,3 60,0 59,4
II 45,0 30,8 46,7 40,0 40,6
Différence finale +10,0 +38,5 +6,7 +20,0

Tableau 10. Distribution des premiÚres et derniÚres centrations (en %) en comparaisons horizontales

Positions A B C Moyennes
I 44,8 85,7 40,0 56,8
1e Centr. Entre I et II 12,1 14,3 10,0 12,1
II 43,1 0 50,0 31,0
DiffĂ©rence initiale +1,7 +85,7 −10,0
I 44,8 71,4 20,0 45,4
Dern. Centr. Entre I et II 8,6 0 10,0 6,2
II 46,5 28,6 70,0 48,4
DiffĂ©rence finale −1,7 +42,9 −50,0

On constate que les derniĂšres centrations marquent toujours une asymĂ©trie en faveur de l’élĂ©ment supĂ©rieur I dans le cas des verticales, tandis qu’il y a symĂ©trie exacte pour les horizontales en position A, et forte asymĂ©trie Ă  gauche (B) ou Ă  droite (C) selon la position de la ligne mĂ©diane de la configuration d’ensemble.

§ 2. L’interprĂ©tation des comparaisons verticales et horizontales a la lumiĂšre des rĂ©sultats prĂ©cĂ©dents

Pour conclure cette analyse des comparaisons verticales et horizontales, cherchons maintenant Ă  confronter l’ensemble des donnĂ©es consignĂ©es aux tabl. 1 à 10 avec les erreurs systĂ©matiques mesurĂ©es au cours mĂȘme des enregistrements de mouvements oculaires. C’est en effet au cours des estimations du sujet sur chacun des couples de verticales ou d’horizontales prĂ©sentĂ©s (un Ă©lĂ©ment fixe et cinq variables) que l’on cinĂ©matographie les trajets et pauses de son regard. Il s’agit donc maintenant de comparer ces donnĂ©es aux estimations elles-mĂȘmes :

Tableau 11. Erreurs systĂ©matiques (en % de l’élĂ©ment fixĂ©) des estimations fournies au cours des enregistrements

Positions A B C D
Verticales 2,5(2,5) 3,2(5,0) 2,3(3,2) 2,0(2,0)
Horizontales 0,2 3,0 −2,0 —

Entre parenthĂšses les mesures reprises sur un groupe de contrĂŽle. Les illusions positives consistent en une surestimation de l’élĂ©ment supĂ©rieur (I) pour les verticales et de l’élĂ©ment de gauche (I) pour l’horizontale. L’erreur nĂ©gative moyenne en position C pour l’horizontale signifie donc une surestimation de l’élĂ©ment de droite (II).

Deux problĂšmes se posent Ă  cet Ă©gard : (a) Les caractĂšres qualitatifs de ces illusions (leur orientation positive, nĂ©gative ou leur valeur nulle) s’expliquent-ils en fonction des tabl. 1 à 10 ? (b) Peut-on pousser l’explication jusqu’à une interprĂ©tation au moins approximative des valeurs quantitatives relatives ?

En ce qui concerne le premier point, on peut rĂ©pondre sans hĂ©siter dans le sens affirmatif. C’est ce que nous allons chercher Ă  montrer dans le cas des horizontales, puis dans celui des verticales considĂ©rĂ©es en gĂ©nĂ©ral (en tant que surestimĂ©es en leur Ă©lĂ©ment supĂ©rieur). AprĂšs quoi nous passerons au second problĂšme, c’est-Ă -dire Ă  celui des variations quantitatives (dans le cas des verticales).

(1) SituĂ©es en position normale, c’est-Ă -dire symĂ©triquement par rapport au centre du carton de rĂ©fĂ©rence et Ă  l’axe sagittal du sujet, les horizontales ne donnent lieu Ă  aucune erreur systĂ©matique. L’erreur de 0,2 indiquĂ©e pour la position A (tabl. 11) Ă©quivaut, en effet, Ă  zĂ©ro. Or, cette erreur nulle, (sans doute produit de la compensation d’un ensemble de dĂ©formations locales, comme toutes les erreurs nulles) correspond exactement Ă  la distribution symĂ©trique des points de centration (tabl. 2) : 46,52 % sur I comme sur II ; 24,68 % sur les parties proximales (c pour I et a pour II), 12 % pour les parties mĂ©dianes et 8-9 % pour les parties distales (a pour I et c pour II). La symĂ©trie est un peu moins bonne pour les durĂ©es de centration (70 sur I et 78 sur II dans le tabl. 5 et environ 40 sur I contre 47 sur II dans le tabl. 6). Mais, dans l’hypothĂšse des « rencontres » et des « couplages » (Rech. XXII) la durĂ©e des centrations n’est pas seule responsable des surestimations positives ou nulles dues aux « rencontres » et il faut tenir compte de l’ordre des centrations, donc particuliĂšrement des derniĂšres : or, Ă  cet Ă©gard (tabl. 10) les derniĂšres centrations rĂ©tablissent la symĂ©trie, avec 43,1 sur I et 44,8 sur II. Enfin, les explorations du regard, responsables de la distribution des centrations se rĂ©partissent Ă  nouveau symĂ©triquement (tabl. 8) : 50,7 sur I et 49,3 sur II ; de mĂȘme que les transports, responsables des « couplages », c’est-Ă -dire de l’homogĂ©nĂ©isation des centrations et des « rencontres » : 50,3 de I en II contre 49,7 de II en I. Il y a donc concordance excellente entre l’erreur nulle observĂ©e et l’analyse des mouvements et centrations.

(2) Dans le cas oĂč la figure d’ensemble formĂ©e par les deux horizontales Ă  comparer est dĂ©jetĂ©e sur la droite (situation B) ou sur la gauche (C), la mesure des estimations (tabl. 11) fournit une erreur de 3 % par surestimation de l’élĂ©ment de gauche dans la situation B et de −2 % par surestimation de l’élĂ©ment de droite dans la situation C. Ces estimations moyennes des sujets sont-elles cohĂ©rentes avec les enregistrements consignĂ©s dans les tabl. 1 à 10 ? En ce qui concerne la distribution des centrations (tabl. 2) ces erreurs positive et nĂ©gative correspondent bien Ă  de lĂ©gĂšres asymĂ©tries contraires en faveur de l’élĂ©ment de gauche en B (48,8 contre 46,5) et de l’élĂ©ment de droite en C (50,8 en II contre 44,3 en I). Mais ces asymĂ©tries sont faibles, surtout pour la situation B. De mĂȘme l’examen des durĂ©es de centration (tabl. 5) ne donne que des durĂ©es Ă©quivalentes pour B avec par contre une grande asymĂ©trie en C en faveur de l’élĂ©ment de droite (donc de l’élĂ©ment surestimé : 112 contre 68). L’examen des durĂ©es maximales (tabl. 6) ne donne rien de plus net (sauf une durĂ©e accrue pour l’extrĂ©mitĂ© proximale de l’élĂ©ment de gauche surestimĂ© en B), et celui des mouvements d’exploration et de transport (tabl. 8) marque bien une grande asymĂ©trie en faveur de l’élĂ©ment de droite surestimĂ© en C (83,3 contre 17,6) mais rien de rĂ©ciproque pour B. Par contre l’examen des centrations initiales et surtout finales (tabl. 10) est dĂ©cisif, dans l’hypothĂšse oĂč les centrations finales sont celles qui comptent le plus dans l’estimation : en B (surestimation de I, Ă©lĂ©ment de gauche) les centrations initiales comportent le 85,7 % sur I et 0 sur II et les centrations finales 71,4 % sur I et 28,6 sur II, tandis qu’en C (surestimation de II, Ă©lĂ©ment de droite), les surestimations initiales comportent 40 % sur I et 50 % sur II et les centrations finales 20 % sur I et 70 % sur II. Ces deux fortes asymĂ©tries finales contraires en B et en C, jointes aux lĂ©gĂšres asymĂ©tries globales du tabl. 2, suffisent donc pleinement Ă  expliquer les erreurs observĂ©es. Elles nous enseignent en outre que les centrations comptent davantage que les mouvements d’exploration (ceux-ci ne servant qu’à distribuer les centrations) et que l’ordre des centrations (tabl. 10) compte plus que les durĂ©es Ă  elles seules (tabl. 5-6), ce que nous supposions depuis longtemps.

(3) Pour ce qui est maintenant des comparaisons verticales considĂ©rĂ©es sous leur aspect gĂ©nĂ©ral (c’est-Ă -dire indĂ©pendamment des variations quantitatives du tabl. 11), il y a deux problĂšmes Ă  distinguer : (a) pourquoi une verticale est-elle surestimĂ©e par rapport Ă  une horizontale de mĂȘme longueur ? (b) pourquoi, si les verticales sont situĂ©es dans le prolongement l’une de l’autre, la supĂ©rieure est-elle surestimĂ©e par rapport Ă  l’infĂ©rieure, tandis que les horizontales alignĂ©es sont jugĂ©es Ă©gales (sauf asymĂ©tries provoquĂ©es par le champ comme en situation B et C) ?

En ce qui concerne le probl. (a) nous n’avons pas encore, dans ce qui prĂ©cĂšde, de mesures Ă  fournir : nous y viendrons dans la suite (§ § 4-5). Par contre, l’examen des tabl. 1-2 et 4-6 permet dĂ©jĂ  de discuter une hypothĂšse que l’un de nous a faite prĂ©cĂ©demment Ă  cet Ă©gard (Rech. XXX Ă  XXXII) : c’est que les verticales Ă©tant estimĂ©es en fonction de leur sommet, qui doit attirer les centrations en tant que partie Ă  direction « ouverte » de la ligne (par opposition Ă  la barre, Ă  direction « fermĂ©e »), tandis que les horizontales comporteraient des centrations surtout mĂ©dianes, les premiĂšres seraient favorisĂ©es en tant que leur rĂ©gion ouverte est valorisĂ©e.

Or, les tabl. 1 et 4 (comparĂ©s à 2 et 6), qui portent sur les rĂ©actions aux diffĂ©rentes parties de chaque segment montrent la vraisemblance de ces suppositions. En ce qui concerne la distribution des centrations (tabl. 1) on voit, en effet, que cinq sur six des verticales I et II sont davantage centrĂ©es en leur tiers supĂ©rieur, sauf en situation B (pour I oĂč ce segment est traversĂ© par la ligne primaire, ce qui perturbe Ă©videmment la distribution). Les horizontales, par contre sont centrĂ©es surtout en fonction du milieu de la figure, sauf en situation C (et en B pour I) oĂč c’est le milieu de chaque segment qui est privilĂ©giĂ©.

Pour ce qui est des durĂ©es maximales de centration (tabl. 4 et 6) on constate d’abord que, dans le cas des horizontales (tabl. 6), les frĂ©quences des durĂ©es maximales se rĂ©partissent comme les frĂ©quences de centration pour la situation symĂ©trique A. La mĂȘme correspondance se retrouve dans le cas des verticales supĂ©rieures I, le fait que les durĂ©es maximales de centration soient localisĂ©es ou sur le tiers mĂ©dian (situations A-C) ou mĂȘme sur le tiers infĂ©rieur (situation D), et ne coĂŻncide ainsi pas avec la distribution en frĂ©quence des centrations, cela tient sans doute Ă  ce qu’il s’agit, selon la consigne proposĂ©e au sujet, de comparer l’une Ă  l’autre les verticales supĂ©rieures (I) et infĂ©rieures (II) : or comme nous allons le voir, cette comparaison suppose, mais secondairement et en tant prĂ©cisĂ©ment que comparaison, un parcours de tout l’élĂ©ment supĂ©rieur rĂ©sultant de la mise en relation des deux sommets de I et de II, et non pas de tout l’élĂ©ment infĂ©rieur. D’oĂč la discordance possible des durĂ©es et des frĂ©quences.

(4) Le problĂšme (b) soulevĂ© par les comparaisons verticales Ă©tant par contre d’expliquer pourquoi la verticale supĂ©rieure I est toujours surestimĂ©e par rapport Ă  l’infĂ©rieure (II), tandis que des horizontales symĂ©triques sont jugĂ©es Ă©gales, c’est sur ce point que les tabl. 1 à 10 nous paraissent dĂ©cisifs. Le tabl. 1 donne d’abord 56,2 % de centration (et 3,00 en valeur absolue) sur la verticale supĂ©rieure contre 43,1 (et 2,38 en valeur absolue) sur la verticale infĂ©rieure, tandis que les horizontales symĂ©triques (situation A) du tabl. 2 donnent 46,5 % sur chaque horizontale (et 2,4 en valeur absolue). Les durĂ©es de centration (tabl. 3) sont Ă©galement toutes plus fortes sur la verticale supĂ©rieure (77 ou 45 % en moyenne contre 59 ou 34 % sur l’infĂ©rieure), tandis que les horizontales symĂ©triques (situation A) du tabl. 5 donnent 70 et 78 sur les deux Ă©lĂ©ments. Les mouvements d’exploration (tabl. 7) sont deux fois plus nombreux sur la verticale supĂ©rieure que sur l’infĂ©rieure (67 contre 34), tandis qu’en comparaison horizontale ils s’équivalent sur les horizontales placĂ©es symĂ©triquement (sit. A) : 50,7 contre 49,3. Les transports de la verticale infĂ©rieure sur la supĂ©rieure (ce qui signifie donc avec arrĂȘt et fixation sur la supĂ©rieure) sont tous plus nombreux que l’inverse (tabl. 7 :53,3 contre 46,7), tandis que pour les horizontales symĂ©triques ils s’équivalent. Enfin les derniĂšres centrations (tabl. 9) sont toujours plus abondantes sur la verticale supĂ©rieure que sur l’infĂ©rieure : 60 % contre 40 % ; tandis que dans le cas des horizontales symĂ©triquement disposĂ©es elles s’équivalent : 44,8 contre 46,5.

En un mot, toutes les mesures prises quant aux mouvements et centrations du regard concordent avec les surestimations de l’élĂ©ment supĂ©rieur fournies par les sujets du tabl. 11 en comparaison verticale et avec l’égalisation des horizontales en situation A prĂ©sentĂ©es par les sujets du mĂȘme tabl. 11. Il est donc permis de conclure que, conformĂ©ment Ă  nos prĂ©visions (Rech. XXX Ă  XXXII), la comparaison des verticales situĂ©es en prolongement l’une de l’autre se faisant de sommet Ă  sommet et, la probabilitĂ© des centrations (source de surestimation) est plus grande sur l’élĂ©ment supĂ©rieur I, tout entier compris entre le sommet de cet Ă©lĂ©ment I et le sommet de l’élĂ©ment infĂ©rieur II, tandis que l’élĂ©ment infĂ©rieur II est sous-estimĂ© dans la mesure oĂč les parties infĂ©rieures Ă  son sommet sont explorĂ©es ou peu centrĂ©es. Dans le cas des horizontales, au contraire, la comparaison Ă©tant perceptivement symĂ©trique, il n’y a pas de raison pour que les centrations soient distribuĂ©es diffĂ©remment sur les deux Ă©lĂ©ments, et donc pas de raison de surestimations relatives.

(5) Cette explication gĂ©nĂ©rale Ă©tant ainsi confirmĂ©e, est-il maintenant possible de faire un pas de plus et d’interprĂ©ter au moins approximativement les diffĂ©rences quantitatives du tabl. 11, c’est-Ă -dire le fait que la surestimation de la verticale supĂ©rieure est plus ou moins forte selon les positions A à D ? On constate, en effet, que les erreurs les plus marquĂ©es ont Ă©tĂ© obtenues en position B (3,2 ou 5,0 %), les plus faibles en position D (2,0 %), tandis que les erreurs en A et en C se trouvent entre deux (2,5 % pour A et 2,3 Ă  3,2 % pour C).

Une premiĂšre remarque s’impose Ă  cet Ă©gard. L’explication que nous avons proposĂ©e de la surestimation de la verticale supĂ©rieure, et que nous croyons vĂ©rifiĂ©e par l’analyse des explorations et centrations spontanĂ©es des sujets, consiste en fait Ă  remplacer l’interprĂ©tation classique, fondĂ©e sur l’hypothĂšse d’une asymĂ©trie topographique du champ visuel (d’oĂč la dilatation des Ă©lĂ©ments situĂ©s dans la partie supĂ©rieure de ce champ), par un recours Ă  l’hypothĂšse d’une distribution inĂ©gale des centrations (et, avec elles, des « rencontres ») ; cette inĂ©galitĂ© de distribution serait elle-mĂȘme due alors Ă  une asymĂ©trie, mais dĂ©pendant, non plus du champ comme tel, mais des activitĂ©s du sujet, lequel compare les verticales de sommet Ă  sommet et les horizontales en fonction du point mĂ©dian (ces comparaisons Ă©tant donc de ce fait asymĂ©triques dans le premier cas, et symĂ©triques dans le second). Or, en plaçant nos verticales Ă  comparer dans les positions A à D, nous avons prĂ©cisĂ©ment voulu tester le rĂŽle de la topographie du champ : puisque dans la position C les deux verticales sont situĂ©es au-dessus de la ligne primaire, la supĂ©rieure devrait ĂȘtre surestimĂ©e au maximum ; aprĂšs quoi viendrait la position A oĂč la verticale infĂ©rieure est coupĂ©e par la ligne primaire et oĂč la supĂ©rieure est encore situĂ©e entiĂšrement au-dessus ; aprĂšs quoi viendrait la position B oĂč la verticale supĂ©rieure est coupĂ©e par la ligne primaire, l’infĂ©rieure restant entiĂšrement en dessous ; enfin viendrait la position D oĂč toute la figure est infĂ©rieure Ă  la ligne primaire. À comparer cette sĂ©rie C > A > B > D Ă  celle des erreurs mesurĂ©es sur les sujets (tabl. 11 : B > A > D), on voit que, si l’erreur en D est effectivement la plus faible, l’erreur en C n’est pas la plus forte (qui est manifestement l’erreur en B). La corrĂ©lation est donc mauvaise avec ce que devraient donner les facteurs topographiques. Ce n’est d’ailleurs pas Ă  dire que ceux-ci ne jouent aucun rĂŽle : mais ils agissent simplement en orientant la distribution des centrations et non pas en tant que caractĂšres du champ visuel comme tel.

Par contre, si par un procédé évidemment grossier mais cependant instructif, nous cherchons à sérier les asymétries fournies par les tabl. 1, 3, 4, 7 et 9 (fréquence des centrations, durées absolues, durées maximales 9, explorations et centrations finales), nous trouvons :

Tableau 1 B >C >D >A
Tableau 3 B >C >D >A
Tableau 4 B >C >A >D
Tableau 7 C >B >A >D
Tableau 9 B >D >A >C

En comptant alors le nombre des termes inférieurs à chacun des quatre termes A, B, C, et D, nous trouvons la série :

B = 13 œ ; C = 9 ; D = 4 ; A = 3 œ

À supposer que tous les facteurs en jeu se valent (et c’est ici que le procĂ©dĂ© est grossier), cela signifierait donc que l’erreur en B doit ĂȘtre la plus forte, ce qui correspond bien aux mesures du tabl. 11 ; qu’ensuite vient l’erreur en C et enfin en A et D (Ă©quivalentes). On voit que, si cette sĂ©rie ne s’éloigne pas trop de celle du tabl. 11, elle n’y correspond nĂ©anmoins que trĂšs approximativement. Si l’analyse des mouvements oculaires et des centrations spontanĂ©es nous permet certaines vĂ©rifications en moyennes et du point de vue de l’allure qualitative des « illusions », nous n’en sommes donc pas encore Ă  pouvoir calculer le montant quantitatif des erreurs d’un sujet individuel isolĂ© Ă  simple inspection de son film oculo-moteur.

§ 3. L’illusion de la figure en Ă©querre (verticale et horizontale Ă©gales se joignant a angle droit). I. Position des problĂšmes

La figure en Ă©querre soulĂšve deux sortes de problĂšmes. Il s’agit d’abord d’expliquer pourquoi la verticale y est surestimĂ©e par rapport Ă  l’horizontale et il s’agit, d’autre part, de comprendre pour quelles raisons l’erreur n’est pas constamment de la mĂȘme valeur quantitative, selon que la verticale se trouve Ă  droite ou Ă  gauche et en dessus ou en dessous de l’horizontale.

Le premier de ces deux problĂšmes n’est nullement rĂ©solu, du point de vue des mouvements oculaires et de la distribution des points de centration, par les rĂ©sultats consignĂ©s aux § § 1 et 2 de cette Recherche. Ces paragraphes portent, en effet, sur la question de la surestimation de la verticale supĂ©rieure lors de la comparaison de deux verticales se prolongeant l’une l’autre, et sur l’absence d’erreurs analogues dans les comparaisons horizontales : or il s’agira maintenant de la comparaison d’une verticale avec une horizontale, question bien diffĂ©rente qui peut ĂȘtre parente de la premiĂšre des deux prĂ©cĂ©dentes, mais qui pourrait aussi ne prĂ©senter avec elle aucune affinitĂ© directe. En second lieu, si les verticales sont centrĂ©es surtout vers leur sommet, dans les comparaisons d’élĂ©ments se prolongeant l’un l’autre, et si les horizontales sont centrĂ©es surtout vers le milieu des figures formĂ©es de deux traits en prolongement, il reste Ă  Ă©tablir, du point de vue des mouvements oculaires, si ces faits se retrouvent sous une forme plus ou moins analogue dans le cas de la figure en Ă©querre oĂč les Ă©lĂ©ments ne se prolongent plus l’un l’autre mais sont Ă  angle droit. Or, cette derniĂšre question, qui est naturellement parente de celle de la surestimation de la verticale par rapport Ă  l’horizontale, est cependant plus gĂ©nĂ©rale, car sa solution permettra d’établir comment le sujet explore des verticales et des horizontales dans une autre situation que celle du prolongement.

Quant au problĂšme de savoir pourquoi les erreurs observĂ©es sur la figure en Ă©querre ne sont pas identiques du point de vue quantitatif selon les quatre positions possibles Ă  la verticale et de l’horizontale, il se pose de la maniĂšre suivante.

Trois sortes de recherches nous ont montrĂ© longtemps le caractĂšre trĂšs complexe d’une telle illusion, dont la variabilitĂ© a longtemps dĂ©routĂ© nos essais de systĂ©matisation. D’une premiĂšre recherche de l’un de nous avec A. Morf (Rech. XLIII non publiĂ©e jusqu’ici parce que prĂ©cisĂ©ment certaines interprĂ©tations nous paraissaient indĂ©cidables sans une analyse prĂ©alable des mouvements oculaires en jeu dans la comparaison) il est rĂ©sultĂ© que les erreurs sur les quatre positions ne sont pas Ă©gales, mais que cette inĂ©galitĂ© n’est pas distribuĂ©e de façon constante en ce sens que telle position correspondrait toujours Ă  une illusion plus forte et telle autre Ă  une plus faible : il est, au contraire, possible de modifier le rang des moyennes d’illusions en changeant l’ordre de prĂ©sentation des figures. D’autre part l’exercice, au lieu de diminuer l’illusion, la renforce dans un certain nombre de cas : sur cinq mesures successives prises dans la mĂȘme position, la plupart des adultes examinĂ©s et des enfants de 9-10 ans ont fourni une illusion plus forte Ă  la cinquiĂšme mesure qu’à la premiĂšre, tandis que les sujets de 4-7 ans semblent varier sans systĂšme. En troisiĂšme lieu, nous avons trouvĂ© une augmentation de l’illusion avec l’ñge pour certaines positions, et pas d’évolution ou une diminution pour d’autres, mais sans avoir dissociĂ© les facteurs d’exercice et d’ñge.

Une seconde recherche, avec B. Matalon et Vinh-Bang (Rech. XLII), a portĂ© sur la distribution temporelle des erreurs en prĂ©sentation tachistoscopique pour l’une des positions (horizontale Ă  droite en bas). Un premier rĂ©sultat a Ă©tĂ© de montrer l’importance du point de fixation en ce qui concerne le sens et la valeur de l’illusion : pour 1 seconde ou une durĂ©e libre l’adulte donne par exemple une erreur de 2,8-3,2 et 0,2-1,8 % (surestimation de la verticale) avec fixation sur l’horizontale dans les situations oĂč l’erreur est de 5,6-6,8 et 6,3-7,0 avec fixation sur la verticale ; et l’enfant dans les mĂȘmes situations donne une erreur nĂ©gative (−8,0 et −6,0) avec fixation sur l’horizontale et 2,0-3,6 avec fixation sur la verticale. Un second rĂ©sultat, dĂ©coulant des mĂȘmes moyennes est que, Ă  1 sec et en durĂ©e libre, la surestimation de la verticale est plus forte chez l’adulte que chez l’enfant, celui-ci la sous-estimant frĂ©quemment lors des fixations sur l’horizontale mais aussi parfois sur cette verticale elle-mĂȘme.

Une troisiĂšme recherche, avec Mme GrĂ©co-Flicoteau a portĂ© sur les effets de rĂ©pĂ©tition au moyen de la mĂȘme figure (horizontale en bas Ă  droite), avec mesures par ajustement (procĂ©dĂ© des glissiĂšres) rĂ©pĂ©tĂ©es 30 Ă  40 fois de suite. Tandis qu’en de telles situations des illusions primaires telles que celle de MĂŒller-Lyer (mesurĂ©e par G. Noelting) ou de la grande diagonale du losange (mesurĂ©e par S. Ghoneim) donnent lieu chez l’adulte Ă  une diminution graduelle, en moyenne, de la dĂ©formation avec la rĂ©pĂ©tition et que celle des espaces divisĂ©s (mesurĂ©e par E. Vurpillot) donne lieu au contraire Ă  un accroissement de l’effet avec la rĂ©pĂ©tition, l’illusion propre Ă  la figure en Ă©querre a donnĂ© lieu Ă  toutes les variĂ©tĂ©s d’évolution : pas de changement avec la rĂ©pĂ©tition, accroissement graduel de l’effet, diminution graduel, accroissement rapide suivi d’une forte diminution, diminution rapide suivi d’un fort accroissement, etc. Notons, en outre, qu’avec la mesure par ajustement, l’illusion s’est trouvĂ©e un peu plus faible chez l’adulte qu’à 5 ans.

En bref, l’illusion propre Ă  la figure en Ă©querre apparaĂźt comme un modĂšle d’illusion instable. En premier lieu, la figure n’est composĂ©e que de deux droites, contrairement aux complexes de plusieurs droites qui sont bien plus rĂ©sistants (rectangle, losange, trapĂšze, figures pennĂ©es de MĂŒller-Lyer, etc.). En second lieu ces deux droites sont Ă©gales (contrairement aux inĂ©galitĂ©s objectives en jeu dans les figures prĂ©cĂ©dentes et dans les cercles de Delboeuf) et se joignant Ă  90° (contrairement aux angles aigus et obtus oĂč l’angle comme tel 10 modifie la longueur et la direction des cĂŽtĂ©s bien qu’ils soient Ă©gaux). L’illusion en jeu (surestimation de la verticale) ne peut donc ĂȘtre le rĂ©sultat que de la distribution des centrations ou de la direction des transports ce qui constitue de faibles causes d’erreurs en l’absence d’inĂ©galitĂ©s objectives. Or, en troisiĂšme lieu, les centrations ne peuvent ĂȘtre attirĂ©es, du point de vue des conditions objectives, que par les deux extrĂ©mitĂ©s ou les deux rĂ©gions mĂ©dianes de l’horizontale et de la verticale, qui se rĂ©pondent symĂ©triquement, ou par leur point de jonction, qui est neutre. Les seules causes systĂ©matiques d’erreur ne doivent donc consister qu’en asymĂ©tries des centrations sur la verticale et sur l’horizontale ou en asymĂ©tries des transports de l’une Ă  l’autre : on voit alors immĂ©diatement qu’avec la rĂ©pĂ©tition des mesures en l’une des quatre positions ou avec le transfert des modes d’exploration d’une position Ă  l’autre, il peut se produire des polarisations ou des schĂ©matisations momentanĂ©es dans la maniĂšre de distribuer les centrations ou d’organiser les transports, et que ces polarisations sont alors susceptibles (et seules susceptibles, semble-t-il) d’expliquer les renforcements ou les affaiblissements d’illusions au cours d’une sĂ©rie donnĂ©e de mesures.

Telle semble ĂȘtre la situation particuliĂšre qui caractĂ©rise une telle illusion et qui expliquerait Ă  la fois son instabilitĂ© et ses variations momentanĂ©ment polarisĂ©es dans un sens ou dans l’autre. Or, tout cela n’est naturellement qu’hypothĂšses tant que l’on n’est pas renseignĂ© par un enregistrement systĂ©matique des mouvements oculaires et de la distribution des centrations sur cette figure en Ă©querre en ses quatre positions. C’est pourquoi nous avons tenu, aprĂšs avoir procĂ©dĂ© Ă  de telles analyses en ce qui concerne les comparaisons verticales et horizontales simples (dans les figures formĂ©es de droites en prolongement l’une de l’autre), Ă  aborder les mĂȘmes problĂšmes Ă  propos de la figure en Ă©querre : en plus de l’intĂ©rĂȘt s’attachant Ă  la comparaison directe d’une verticale et d’une horizontale, l’analyse oculo-motrice de cette figure en ses quatre positions nous permettra donc de confirmer ou d’infirmer le schĂ©ma explicatif esquissĂ© Ă  l’instant et ce qui concerne et l’inĂ©galitĂ© des erreurs, d’une position Ă  l’autre, et le fait que ces inĂ©galitĂ©s ne sont pas stables mais peuvent varier avec les changements d’ordre ou les rĂ©pĂ©titions.

§ 4. La figure en équerre. II. Analyse des faits

DĂ©signons d’abord par les chiffres I à IV les quatre positions possibles de la figure en Ă©querre dans l’ordre mĂȘme oĂč elles ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es.

Fig. 1

Les mesures (voir § 5) ont Ă©tĂ© prises en laissant constantes (50 mm) les verticales (dans les positions I et II) et les horizontales (dans les positions III et IV). Les variables sont au nombre de 7 pour chacune des positions, variant de 44 Ă  56 mm, selon un intervalle de 2 mm. Le sommet de l’angle droit formĂ© par la verticale et l’horizontale occupe, dans toutes les positions, le centre de la carte stimulus. La prĂ©sentation des figures se fait selon la mĂ©thode concentrique clinique.

Voici d’abord (tabl. 12), en parallĂšle avec les tabl. 1 et 2, la frĂ©quence des centrations sur les diffĂ©rentes parties de la figure stimulus, chaque Ă©lĂ©ment (verticale ou horizontale) Ă©tant divisĂ© en trois tiers pour permettre les comparaisons (la verticale est dĂ©signĂ©e par V et l’horizontale par H) :

Tableau 12. Fréquence (en %) 11 des centrations correspondant aux parties a (supérieure pour V et gauche pour H), b (médiane) et c (inférieure pour V et droite pour H) des deux éléments V et H de la figure en équerre

Positions I II III IV Moyennes
V a 32,3 (56,7) 12,4 (25,4) 38,3 (60,2) 14,0 (35,6) 24,2
b 19,6 (34,4) 24,8 (50,8) 18,8 (29,6) 19,3 (49,1) 20,6
c 5,1 (8,9) 11,6 (23,8) 6,5 (10,2) 6,0 (15,3) 7,3
Total V 57,0 [3,34] 48,8 [2,86] 63,6 [3,62] 39,3 [2,18] 52,2 [3,00]
H a 7,6 (17,6) 10,1 (19,7) 9,1 (25,0) 20,7 (34,1) 11,9
b 24,7 (57,4) 20,9 (40,9) 17,5 (48,2) 22,0 (36,2) 21,3
c 10,7 (25,0) 20,8 (39,4) 9,2 (26,8) 18,0 (29,7) 14,6
Total H 43,0 [2,51] 51,2 [3,00] 36,4 [2,08] 60,7 [3,37] 47,8 [2,74]
Total général 5,85 5,86 5,70 5,55 5,74

À comparer ces distributions Ă  celles des tabl. 1 et 2 on remarque un certain nombre d’analogies et de diffĂ©rences intĂ©ressantes :

(1) Les verticales à extrémité supérieure libre (position I et III) sont centrées surtout prÚs du sommet (en a : 56,7 et 60,2 % des centrations sur V), ce qui est conforme à la rÚgle du tabl. 1, mais les verticales dont le sommet est fermé par les horizontales (pos. II et IV) sont centrées surtout en leur partie médiane (en b : 50,8 et 49,1 %).

(2) Les horizontales sont par contre toutes centrĂ©es au maximum en leur partie mĂ©diane b (ce qui vĂ©rifie que les centrations maximales en I c et en II a, dans les cas du tabl. 2 oĂč elles se prĂ©sentent, ne sont dues qu’à la configuration d’ensemble formĂ©e de deux horizontales en prolongement).

(3) Mais dans les positions II et IV, oĂč l’horizontale est situĂ©e dans la partie supĂ©rieure de la figure, les tiers les plus proches du point de jonction avec la verticale (Hc pour II et Ha pour IV) sont presque aussi frĂ©quemment centrĂ©s que le tiers mĂ©dian b. Cette particularitĂ© ne se retrouve plus dans le cas des horizontales infĂ©rieures (positions I et III).

(4) Dans les positions I et III oĂč l’horizontale est situĂ©e dans la partie infĂ©rieure de la figure, la verticale est plus souvent centrĂ©e que l’horizontale (57 et 63,6 contre 43 et 36,4 %). Dans les cas oĂč l’horizontale est situĂ©e dans la partie supĂ©rieure, elle est au contraire plus souvent centrĂ©e (51,2 et 60,7 contre 48,8 et 39,3 sur la verticale). Mais en moyenne la centration sur la verticale l’emporte par 52,2 contre 47,8 %.

(5) Le nombre absolu moyen des centrations sur l’ensemble de la figure pour les positions I-IV (5,74) est intermĂ©diaire entre celui qui intervient dans les comparaisons verticales du tabl. 1 (5,52) et celui qui caractĂ©rise les comparaisons horizontales du tabl. 2 (5,92), ces deux derniĂšres variant d’ailleurs beaucoup d’un tel point de vue selon les positions A à D. On peut admettre, grosso modo que le nombre des centrations est proportionnel Ă  la difficultĂ© de la comparaison, ce qui situe celles de la figure en Ă©querre Ă  un rang moyen.

Examinons maintenant les durées de centration, à commencer par les durées globales sur chacun des deux éléments V et H de la figure :

Tableau 13. DurĂ©es en 0,01 sec (et entre parenthĂšses durĂ©es en % du temps total) de centration sur V et H et de recherche, consĂ©cutions, transports, etc., sur l’ensemble de la figure

Positions I II III IV
Centrations sur V 71 (45,2) 69,0 (40,0) 87,5 (52,2) 52,6 (31,3)
Centrations sur H 49,3 (31,4) 70,8 (41,0) 55,1 (32,9) 79,3 (47,2)
Consécutions transports 36,7 (23,4) 32,8 (19,0) 25,1 (14,9) 36,1 (21,5)
Temps total 157 172,6 167,7 168,0
DurĂ©e moyenne d’une centration 12 20,6 23,9 25,0 23,8

Mais, pour mieux comparer ces durĂ©es Ă  la distribution des centrations fournie par le tabl. 12, il convient encore d’indiquer leur rĂ©partition en fonction des tiers a, b et c que nous avons distinguĂ©s Ă  propos de ce tableau (voir le tabl. 14) :

Tableau 14. Répartition des durées en 0,01 sec (et entre parenthÚses en % des durées de centration sur V et H indiquées au tableau 13) sur les trois parties a, b et c de chacun des deux segments de la figure

Positions I II III IV
V a 34,3 (48,3) 20,7 (30,0) 52,1 (59,6) 18,9 (40,0)
b 29,6 (41,7) 32,9 (47,7) 27,4 (31,4) 27,3 (51,7)
c 7,1 (10,0) 15,4 (22,3) 7,9 (9,0) 6,5 (12,3)
H a 7,2 (14,6) 20,0 (28,3) 16,8 (30,5) 28,8 (36,4)
b 25,9 (52,5) 23,6 (33,4) 28,1 (51,0) 26,9 (33,9)
c 16,2 (32,9) 27,1 (38,3) 10,2 (18,5) 23,6 (29,7)

On voit que ces durĂ©es sont proportionnelles dans les grandes lignes aux frĂ©quences du tabl. 12, mais Ă  deux exceptions prĂšs qui sont instructives : dans les situations II et IV les centrations sur l’horizontale prĂ©sentent leur plus grande durĂ©e sur la partie la plus proche de la jonction avec la verticale : c pour II et a pour IV.

Voici maintenant le total et les % des transports (passage de H à V ou l’inverse) et des explorations (passage d’une centration sur V ou H Ă  une autre centration sur le mĂȘme Ă©lĂ©ment) :

Tableau 15. Fréquence en % (et nombres absolus moyens pour toute la figure, ou, entre parenthÚses, pour chaque élément V ou H) des mouvements de consécution ou de transport

Positions I II III IV Moyennes
Consécutions sur V 59,4 (2,11) 42,4 (1,13) 77,3 (2,15) 30,3 (0,74) 52,3
Consécutions sur H 40,6 (1,44) 57,2 (1,54) 22,7 (0,62) 69,7 (1,73) 47,6
Total des consécutions 3,55 2,67 2,77 2,47 2,86
Transports V-H 50,7 50,0 60,0 41,7 50,6
Transports H-V 49,3 50,0 40,0 58,3 49,4
Total des transports 2,63 2,27 2,22 2,22 2,33

On constate que dans les positions I et III oĂč l’horizontale est situĂ©e dans la partie infĂ©rieure de la figure, les consĂ©cutions sur la verticale l’emportent, tandis que dans les positions II et IV oĂč l’horizontale occupe la situation supĂ©rieure, les consĂ©cutions sur cette horizontale l’emportent. En ce qui concerne par contre les transports, ils s’effectuent, ou davantage de haut en bas (VH pour III et HV pour IV), ou Ă  parts Ă©gales (I et II).

Il est alors nécessaire de compléter ce tableau des transports, non seulement par celui des premiÚres et derniÚres centrations, mais par celui des durées au terme desquelles le sujet exécute ses mouvements de transports :

Tableau 16. Distribution (en %) des premiÚres et derniÚres centrations sur les éléments V et H de la figure

Positions I II III IV
1e Centr. V 77,8 31,8 85,2 14,8
H 22,2 68,2 14,8 85,2
DiffĂ©rence initiale 55,6 −36,4 70,4 −70,4
DerniĂšre Centr. V 66,7 50,1 48,1 44,5
H 33,3 49,9 51,9 55,5
DiffĂ©rence finale 33,4 0,2 −3,8 −11,0

On voit que :

(1) Les centrations initiales sont toujours situĂ©es plus frĂ©quemment sur l’élĂ©ment supĂ©rieur (V pour I et III, H pour II et IV).

(2) Les diffĂ©rences initiales s’attĂ©nuent toutes jusqu’aux diffĂ©rences finales.

(3) Les diffĂ©rences entre les diffĂ©rences initiales et finales sont relativement faibles (22 à 36) dans les positions I et II oĂč les transports de haut en bas ou de bas en haut s’effectuent Ă  part Ă©gales, mais beaucoup plus fortes (66 et 59) dans les positions III et IV oĂč les transports de haut en bas l’emportent sur les transports en sens contraire, ce qui signifient, pour ces derniĂšres positions, une compensation du sens des transports par la distribution des centrations.

Il reste Ă  indiquer aprĂšs combien de temps s’effectuent les transports, cette durĂ©e Ă©tant indiquĂ©e non seulement en temps absolu (centiĂšmes de sec) mais surtout en % par rapport aux durĂ©es des centrations sur V ou sur H indiquĂ©es en 0,01 sec au tabl. 13 :

Tableau 17. DurĂ©es (en 0,01 sec) au terme desquelles s’effectuent les transports (entre parenthĂšses les mĂȘmes durĂ©es en % des durĂ©es de centration du tabl. 13)

Positions I II III IV
V 31,0 (43,6) 67,9 (98,5) 52,3 (59,7) 49,1 (93,4)
H 25,0 (50,7) 47,9 (67,6) 27,3 (49,6) 47,7 (60,1)

On constate alors que toutes les durĂ©es absolues sont plus fortes sur la verticale que sur l’horizontale et que, en valeurs relatives par rapport aux durĂ©es de centration elles sont Ă©galement plus grandes sur la verticale sauf pour la position I (oĂč la durĂ©e de centration sur V est d’ailleurs de 71 centiĂšmes de sec contre 49 sur H).

§ 5. La figure en Ă©querre. III. Essai d’interprĂ©tation

Les trois problĂšmes Ă  rĂ©soudre sont, (cf. § 3), de comprendre pourquoi la verticale est surestimĂ©e par rapport Ă  l’horizontale, pourquoi cette illusion est instable et, si possible, pourquoi les mesures sur certaines positions donnent lieu Ă  des illusions plus fortes que sur d’autres.

Il s’agit donc d’abord d’examiner les mesures prises sur l’illusion des 11 sujets Ă©tudiĂ©s, au cours mĂȘme de l’enregistrement des mouvements oculaires. Ces mesures ne sont malheureusement ni suffisamment fines (Ă©chelon de 2 mm), en pareille situation d’enregistrement, ni surtout suffisamment nombreuses 13 pour permettre une comparaison dĂ©taillĂ©e des quatre positions (faute de dĂ©termination exacte des seuils) :

Tableau 18. Erreurs systĂ©matiques sur la figure en Ă©querre (en % de l’étalon) et nombre absolu des erreurs de 0, 2, 4 et 6 %

Positions I II III IV
Erreurs systém. Moy 3,45 2,20 2,72 3,72
Erreurs 0 1 2 1 1
Erreurs 2 4 6 6 4
Erreurs 4 3 1 3 4
Erreurs 6 3 1 1 2

On voit ainsi que les verticales sont surestimĂ©es et toutes les positions, ce qui est conforme Ă  la rĂšgle ; et qu’elles le sont inĂ©galement, ce qui est aussi conforme Ă  ce que les autres recherches ont montrĂ©. Mais ces erreurs sont en moyennes plus faibles que celles mesurĂ©es par A. Morf en conditions de vision libre (de 5,2 Ă  11,6 sur un premier groupe de 20 adultes et de 4,0 Ă  9,6 sur un second groupe de 20 sujets en intervertissant variables et constantes). En outre la diffĂ©rence entre l’erreur la plus forte et la plus faible est plus petite que chez les sujets de Morf et surtout on trouve une gradation de l’une Ă  l’autre au lieu de deux catĂ©gories, cette gradation pouvant d’ailleurs tenir aux imprĂ©cisions forcĂ©es de la mesure. D’autre part, (mais ceci n’est point pour nous Ă©tonner Ă©tant donnĂ©s le polymorphisme de l’erreur et ses variations possibles avec l’ordre de prĂ©sentation) l’erreur la plus faible est ici celle de la figure II et la plus forte celle de la figure I, tandis que les sujets de Morf donnaient la plus faible erreur, tantĂŽt sur III et IV, tantĂŽt sur II et IV, tantĂŽt mĂȘme sur I et II, et la plus forte sur I et II ou sur I et III, ou sur II et IV !

Pour ce qui est, d’abord, de la surestimation gĂ©nĂ©rale de la verticale par rapport Ă  l’horizontale, on voit d’emblĂ©e, Ă  comparer les donnĂ©es des tabl. 12 à 17, que cette surestimation n’est pas due simplement Ă  une prĂ©dominance des centrations ou explorations, ou des durĂ©es des unes ou des autres, sur l’élĂ©ment vertical, ni mĂȘme Ă  une prĂ©dominance des transports dans l’un des deux sens possibles. La situation est donc bien diffĂ©rente de celle qui caractĂ©rise les comparaisons verticales ou horizontales entre Ă©lĂ©ments se prolongeant les uns les autres.

En ce qui concerne, par exemple, la frĂ©quence des centrations (tabl. 12) on trouve bien, en moyennes gĂ©nĂ©rales, plus de centrations sur V que sur H (52,2 % contre 47,8), mais avec une faible diffĂ©rence et avec une distribution contraire dans les cas (positions II et IV) oĂč l’horizontale occupe le haut de la figure. Pour ce qui est des durĂ©es de centration (tabl. 13), du nombre des explorations (tabl. 15) et de la distribution des premiĂšres et derniĂšres centrations (tabl. 16) il en va exactement de mĂȘme. La distribution des durĂ©es au terme desquelles s’effectuent les transports (tabl. 17) favorise davantage la verticale, mais avec exception pour l’illusion la plus forte (I) ! Enfin les transports (tabl. 15) s’effectuent en chaque position de prĂ©fĂ©rence de haut en bas, qu’il s’agisse de la direction HV aussi bien que VH.

Par contre, Ă  examiner la distribution des centrations (tabl. 12) et surtout de leurs durĂ©es (tabl. 14) par tiers a, b et c de V ou de H, on trouve une explication, Ă  la fois parente et distincte de celle qui nous a permis, au § 2, de rendre compte de la surestimation de la verticale supĂ©rieure et de l’absence de telles polarisations dans les comparaisons horizontales : cette interprĂ©tation tient Ă  nouveau Ă  l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de la distribution des centrations sur la verticale et sur l’horizontale, ainsi qu’à l’action de ces distributions sur l’organisation des transports, mais avec cette diffĂ©rence que, dans les prĂ©sentes figures, une verticale est comparĂ©e Ă  une horizontale.

Le fait essentiel est, d’un tel point de vue, que, pour aucune des quatre positions, la verticale n’est centrĂ©e de la mĂȘme maniĂšre que l’horizontale :

(1) Dans les positions I et III, oĂč le sommet de la verticale est libre tandis que l’horizontale occupe le bas de la figure, la verticale est centrĂ©e surtout en son sommet (56,7 % en a pour I et 60,2 pour III) et l’horizontale surtout en son milieu (57,4 % en b pour I et 48,2 % pour III).

(2) Dans les positions II et IV oĂč le sommet de la verticale est fermĂ© par sa jonction avec une horizontale situĂ©e au haut de la figure, la verticale est par contre centrĂ©e surtout en sa partie mĂ©diane (50,8 % en b pour II et 49,1 % en IV), tandis que l’horizontale est alors centrĂ©e de prĂ©fĂ©rence dans la partie comprise entre son milieu et sa jonction avec la verticale :

40,9 % en b et 39,4 % en c pour II (et durées correspondantes de 33,4 et 38,3 %)

36,2 % en b et 34,1 % en a pour IV (et durées respectives de 33,9 et 36,4 %)

D’autre part, si nous appelons « proximale » la rĂ©gion a ou c, de la verticale ou de l’horizontale, qui est la plus proche du point de jonction de ces deux Ă©lĂ©ments, et « distale » la rĂ©gion a ou c, de la verticale ou de l’horizontale, qui est la plus Ă©loignĂ©e de leur point de jonction, nous obtenons pour les figures I à IV, les valeurs moyennes suivantes tirĂ©es du tabl. 12 :

Verticales Horizontales
Rég. proximale Rég. distale Rég. proximale Rég. distale
9,5 (20 %) 19,8 (39 %) 14,5 (29,4%) 11,8 (24%)

(3) De ces considĂ©rations (1) et (2) il rĂ©sulte donc que, pour les quatre positions, la verticale est chaque fois davantage centrĂ©e (relativement Ă  l’ensemble des centrations sur V) et davantage « rencontrĂ©e » dans la direction de son extrĂ©mitĂ© libre (39 % contre 20 %) et l’horizontale chaque fois davantage centrĂ©e et « rencontrĂ©e » dans une rĂ©gion plus proche de son point de jonction que ce n’est le cas pour la verticale. Or, dans la mesure oĂč le nombre des centrations et des « rencontres » entraĂźne une surestimation de l’élĂ©ment centrĂ©, il va de soi que cet allongement apparent ou subjectif se produira plus aisĂ©ment du cĂŽtĂ© de l’extrĂ©mitĂ© libre que de celui du point de jonction, puisque celui-ci est stabilisĂ© par le fait de cette jonction elle-mĂȘme. Il y a donc lĂ  une premiĂšre raison de surĂ©valuation de la verticale par rapport Ă  l’horizontale.

(4) Mais ceci n’est qu’une premiĂšre raison, la seconde Ă©tant relative aux transports ou, plus prĂ©cisĂ©ment, Ă  la maniĂšre dont, en passant de la verticale Ă  l’horizontale ou vice-versa le sujet parvient Ă  repĂ©rer d’une maniĂšre suffisamment prĂ©cise l’extrĂ©mitĂ© non centrĂ©e (ou non centrĂ©e de façon privilĂ©giĂ©e) de la verticale, tandis qu’il n’est pas en Ă©tat de faire de mĂȘme pour l’horizontale.

Les transports les plus frĂ©quents sont orientĂ©s, dans les positions I et II, entre le sommet de la verticale et le milieu de l’horizontale ; et, dans les positions II et IV, entre le milieu de la verticale et la partie s’étendant du point de jonction au milieu de l’horizontale (voir la fig. 2).

Or, tandis que dans les comparaisons entre verticales ou entre horizontales (§ § 1-2), le transport se borne Ă  appliquer l’un des Ă©lĂ©ments sur l’autre sans modifier son orientation, le transport intervenant dans la figure en Ă©querre pour permettre la comparaison des verticales avec les horizontales consiste Ă  rabattre de 90° l’un des Ă©lĂ©ments sur l’autre, non pas naturellement par l’intermĂ©diaire d’opĂ©rations reprĂ©sentatives (encore que celles-ci peuvent Ă  partir d’un certain niveau diriger et faciliter les mouvements oculaires), mais en reportant sur H par un mouvement du regard la longueur perçue sur V ou vice-versa. En ce cas, il n’est nullement indiffĂ©rent que ce mouvement du regard passe d’une extrĂ©mitĂ© de V ou H Ă  l’autre (de H ou V) ou passe d’une extrĂ©mitĂ© Ă  une partie mĂ©diane ou encore d’une partie mĂ©diane (de V ou H) Ă  une partie (de H ou V) proche de la jonction des deux Ă©lĂ©ments.

Pour le comprendre, il convient d’abord de se rappeler que, pour un point de centration donnĂ©, le regard du sujet embrasse, avec une nettetĂ© dĂ©croissante, une aire plus ou moins large dont ce point constitue ou le centre ou la rĂ©fĂ©rence essentielle. Admettons, pour commencer, que cette aire soit circulaire (avec pour milieu le point de centration) et que la surestimation des Ă©lĂ©ments perçus soit proportionnelle au nombre des « rencontres » (entre les Ă©lĂ©ments rĂ©cepteurs et les parties des Ă©lĂ©ments perçus), ces « rencontres » Ă©tant elles-mĂȘmes distribuĂ©es avec une frĂ©quence dĂ©croissante Ă  partir du point de centration, mais en augmentant avec la durĂ©e selon une loi logarithmique.

Fig. 2

En ce cas, les centrations les plus frĂ©quentes s’effectuent, pour les positions I et III, au sommet de la verticale et au milieu de l’horizontale et, pour les positions II et IV au milieu de la verticale et entre le milieu de l’horizontale et son point de jonction avec la verticale, il en rĂ©sulte qu’en chaque situation, pour 2,33 transports en moyenne (tabl. 15) la verticale bĂ©nĂ©ficie de plus de « rencontres » que l’horizontale. En effet, dans les positions I et III, les centrations sur le sommet de la verticale « rencontrent » toute sa partie supĂ©rieure, tandis que les centrations mĂ©dianes de l’horizontale, en distribuant les « rencontres » aux deux extrĂ©mitĂ©s de celles-ci, atteignent Ă©galement le bas de la verticale. Dans les positions II et IV, la centration mĂ©diane sur la verticale « rencontre » Ă©galement sa base, tandis que les centrations sur l’horizontale situĂ©es prĂšs du point de jonction « rencontrent » assez massivement le sommet de la verticale.

Ces considĂ©rations sont dĂ©jĂ  vraies du seul point de vue des centrations comme telles, traduites en termes de « rencontres », de telle sorte que la rĂ©partition des centrations du tabl. 12, qui ne donne qu’une faible majoritĂ© en faveur des verticales (3,00 contre 2,74), fournit en rĂ©alitĂ© une image insuffisante du privilĂšge de ces derniĂšres en Ă©gard aux « rencontres » (si celles-ci sont rĂ©parties de façon rĂ©guliĂšre autour du point de centration). Mais leur vĂ©ritĂ© est Ă©videmment renforcĂ©e du point de vue des transports, puisque le rĂŽle de ceux-ci est de conduire Ă  une comparaison des V et des H et d’appliquer les unes sur les autres : d’un tel point de vue, il va alors de soi qu’en passant d’une centration sur le sommet de la verticale Ă  une centration sur le milieu de l’horizontale, ou vice-versa, ou d’une centration sur le milieu de la verticale Ă  une situation sur l’horizontale mais prĂšs du point de jonction, le besoin de comparer V et H avantage alors plus la verticale que l’horizontale pour les raisons indiquĂ©es Ă  l’instant. Entre plusieurs autres, un indice parlant en faveur de cette interprĂ©tation est que (tabl. 17) les durĂ©es des centrations prĂ©cĂ©dant le transport sont relativement plus longues sur la verticale que sur l’horizontale, au moins pour les positions II et IV.

(5) Mais la dispersion des « rencontres » Ă  partir du point de centration ne s’effectue pas nĂ©cessairement selon des zones circulaires. L’examen des erreurs systĂ©matiques sur la figure en Ă©querre (position I) en durĂ©es trĂšs courtes de prĂ©sentation tachistoscopique (Rech. XLII, tabl. 2) montre, en effet, une diffĂ©rence curieuse et instructive de rĂ©actions entre enfants et adultes pour des durĂ©es de 0,02 Ă  0,1 sec excluant toute possibilitĂ© de mouvement du regard : d’une part, en cas de fixation obligĂ©e sur le milieu de l’horizontale les enfants donnent en moyenne Ă  0,04 et 0,1 sec une surestimation de cette horizontale par rapport Ă  la verticale, tandis que l’adulte, dĂšs 0,02 sec, surestime dĂ©jĂ  la verticale comme si la centration sur l’horizontale lui permettait d’« envelopper » en outre du regard l’ensemble de la verticale ; d’autre part, la fixation obligĂ©e au milieu de la figure, c’est-Ă -dire Ă  25 mm du milieu de la verticale et du milieu de l’horizontale (toutes deux de 50 mm) donne, chez l’enfant aussi bien que chez l’adulte, une surestimation nette de la verticale, comme si l’attention orientait les « rencontres » de la mĂȘme maniĂšre que se distribuent les centrations en vision libre. Or, ces deux faits rĂ©unis semblent indiquer qu’avec l’ñge se constitue une sorte de schĂšme perceptif d’apprĂ©hension des verticales, susceptible de distribuer au premier coup d’Ɠil les rencontres d’une maniĂšre telle qu’elles en soient surestimĂ©es Ă  l’une de leurs extrĂ©mitĂ©s contrairement aux horizontales, par une simple continuation du mode de distribution des centrations lors d’une exploration attentive 14. Le recours Ă  un tel schĂ©matisme n’est naturellement pas nĂ©cessaire pour expliquer la surestimation des verticales dans le cas prĂ©sent, puisqu’elle rĂ©sulte assez clairement des faits consignĂ©s sous (1) à (4). Mais il importait de mentionner cette possibilitĂ© au cas oĂč les « rencontres » ne se distribuent pas de façon circulaire autour du point de centration comme nous l’avons supposĂ© sous (4).

Cherchons maintenant Ă  dĂ©terminer jusqu’à quel point les tabl. 12 à 17 permettent de rendre compte des inĂ©galitĂ©s quantitatives des erreurs, dont les moyennes sont consignĂ©es au tabl. 18. On se rappelle que les mesures aboutissant Ă  ces moyennes sont restĂ©es assez imprĂ©cises, puis qu’une mesure exacte comporte de nombreuses prĂ©sentations des mĂȘmes variables, tandis qu’il nous fallait Ă©viter les effets de rĂ©pĂ©tition susceptibles d’altĂ©rer la distribution des mouvements oculaires. Nous ne saurions donc faire confiance Ă  une sĂ©riation des erreurs du tabl. 18 et nous nous bornerons par prudence Ă  ne retenir que les extrĂȘmes, c’est-Ă -dire l’erreur la plus forte (3,45 en position I) et la plus faible (2,20 en position II).

Or, deux points sont Ă  considĂ©rer Ă  cet Ă©gard. Le premier est que quand la verticale occupe la partie supĂ©rieure de la figure (posit. I), et qu’elle est donc surtout centrĂ©e en son sommet et l’horizontale en son milieu, il y a plus de chances pour que cette distribution des centrations et les transports qui en rĂ©sultent entraĂźnent une forte surestimation de cette verticale que quand elle est situĂ©e sous l’horizontale (posit. II) avec centrations privilĂ©giĂ©es au milieu de la verticale et entre le point de jonction et le milieu de l’horizontale (voir la fig. 2). Il y a donc la une premiĂšre raison d’une erreur initiale plus forte en I qu’en II (ce qui ne se vĂ©rifie pas pour III et IV, peut-ĂȘtre Ă  cause de l’imprĂ©cision des mesures que nous avons notĂ©e, peut-ĂȘtre aussi Ă  cause de la position de l’horizontale Ă  gauche en III et Ă  droite en IV).

La seconde raison d’inĂ©galitĂ© est que, en plusieurs des tableaux 12 à 17, les valeurs trouvĂ©es sont plus homogĂšnes sur H et V en II qu’en I : 48,8 et 51,2 de frĂ©quences de centration sur V et H en II contre 57 et 43 en I (tabl. 12) ; 69 et 70 centiĂšmes de sec de centration en II contre 71 et 49 en I (tabl. 13) et 50,1 et 49,9 de centrations finales sur V et H en II contre 66,7 et 33,3 en I (tabl. 16).

Mais ce qui nous intĂ©resse surtout est, non pas tant la raison des inĂ©galitĂ©s entre telle ou telle erreur mesurĂ©e approximativement, mais la cause gĂ©nĂ©rale de l’instabilitĂ© de l’illusion dont nous avons vu (§ 3) que, presque toujours constante qualitativement (sauf les sous-estimations de la verticale en cas de fixation sur l’horizontale chez l’enfant et trĂšs exceptionnellement chez l’adulte 15), elle varie quantitativement de façon irrĂ©guliĂšre avec l’ñge, l’exercice et l’ordre de prĂ©sentation.

Or, cette instabilitĂ© va de soi si, pour deux segments (V et H) objectivement Ă©gaux, les deux seuls facteurs d’inĂ©galitĂ© subjective sont, d’une part, la diffĂ©rence des rĂ©partitions moyennes de centrations sur les parties de V et celles de H et, d’autre part, le trajet moyen des transports en tant que reliant des rĂ©gions de V et de H plus ou moins Ă©loignĂ©es de leur point de jonction. Si telles sont, en effet, les seules causes d’erreurs systĂ©matiques, il en rĂ©sultera qu’en recommençant les comparaisons entre V et H un certain nombre de fois, le sujet pourra aussi bien polariser de plus en plus ses centrations et ses transports, par exemple en fixant chaque fois Ă  nouveau le sommet de la verticale et la partie proximale de l’horizontale (ce qui augmentera l’erreur), qu’au contraire changer de systĂšme et se rapprocher du milieu de la verticale ou de l’extrĂ©mitĂ© libre de l’horizontale (ce qui diminuera l’erreur).

C’est cette mĂȘme situation d’erreurs systĂ©matiques dues non pas aux inĂ©galitĂ©s objectives, mais Ă  la distribution des centrations et Ă  la direction des transports, qui explique pourquoi les erreurs propres Ă  chacune des figures I à IV peuvent varier avec l’ordre de prĂ©sentation (bien que cela ne soit pas toujours nĂ©cessairement le cas), comme A. Morf l’a trouvĂ© sur un certain nombre de groupes de 20 sujets adultes et enfantins (voir Ă  ce sujet la Rech. XLIII).

§ 6. La comparaison entre obliques se prolongeant l’une l’autre. I. Analyse des faits

L’un de nous a montrĂ© prĂ©cĂ©demment, avec A. Morf (Rech. XXX), que, dans le cas de deux obliques Ă©gales, inclinĂ©es Ă  45° et se prolongeant l’une l’autre, c’est l’oblique infĂ©rieure qui est alors en gĂ©nĂ©ral surestimĂ©e. Il a interprĂ©tĂ© le phĂ©nomĂšne en supposant qu’une ligne inclinĂ©e comporte plus de centrations vers le bas, en tant qu’attirant l’attention sur son point d’attache ou sur l’angle qu’elle fait avec la ligne d’horizon, par opposition aux verticales qui ne soulĂšvent pas cette question et attirent l’attention sur leur sommet en tant qu’extrĂ©mitĂ© ouverte. Nous espĂ©rions retrouver cette rĂ©action sous une forme nette chez les 7 sujets soumis Ă  une telle Ă©preuve avec enregistrement des mouvements oculaires.

Or, les erreurs obtenues chez ces sujets se sont prĂ©sentĂ©es sous une forme plus diffĂ©renciĂ©e : 4 sujets ont fourni des erreurs positives et 3 erreurs nĂ©gatives, ce grand nombre d’erreurs positives Ă©tant peut-ĂȘtre dĂ» au fait que les enregistrements pris sur les obliques a suivi immĂ©diatement l’expĂ©rience sur les verticales. La premiĂšre chose Ă  faire Ă©tait donc de contrĂŽler les rĂ©sultats antĂ©rieurs de maniĂšre Ă  rendre compte en mĂȘme temps de leurs variations possibles selon le point de centration. La meilleure mĂ©thode Ă  cet Ă©gard Ă©tait de soumettre un certain nombre de sujets Ă  l’épreuve de comparaison des obliques, mais en vision tachistoscopique avec centration obligĂ©e sur l’élĂ©ment supĂ©rieur ou infĂ©rieur et avec variation des durĂ©es de prĂ©sentation et des intervalles. A. Morf a bien voulu reprendre ces mesures et nous l’en remercions trĂšs vivement. Les rĂ©sultats en sont consignĂ©s sur le tabl. 19.

Tableau 19. Comparaison des lignes obliques de 4 cm (45°) au tachistoscope 16

Intervalles (mm) 0 10 20 Moy. gén.
Durées (sec/100) 2 5 10 2 5 10 2 5 10
(1) Centrat. sommet I (12) +2,75 +2,25 +2,25 +2,50 +3,00 +2,25 +2,50 +2,50 +3,00 +2,55
(2) Centrat. 3/4 I (16) +1,50 + 0,75 +2,00 +2,00 +2,50 +3,25 +2,00 +2,25 +3,25 +2,15
(3) Centrat. milieu (16) −0,50 +0,75 0 +0,50 +0,75 −0,50 +0,25 +1,00 +0,25 +0,27
(4) Centrat. milieu (12) 0 +0,50 +0,25 +0,25 +0,75 +0,25 +0,25 +0,75 +0,25 +0,35
(5) Centrat. 1/4 II (16) −0,75 −1,00 −2,25 −0,50 −1,25 −3,00 −0,75 −0,75 −2,75 −1,40
(6) Centrat. base II (12) −1,25 −1,25 −1,50 −1,25 −0,75 −1,25 −1,00 −1,00 −1,75 −1,20

(I = oblique supérieure, II = inférieure ; 12 sujets ont passé par les mesures 1, 4 et 6 et 16 autres par les mesures 2, 3 et 5)

On voit que ces erreurs se distribuent assez rĂ©guliĂšrement en fonction des points de centration, malgrĂ© l’intervention de trois intervalles distincts et de trois durĂ©es diffĂ©rentes : positive quand la centration est situĂ©e au sommet de l’oblique supĂ©rieure I ou aux trois-quarts de celles-ci, l’erreur moyenne est quasi nulle quand le sujet centre le milieu de la figure et devient nĂ©gative en cas de fixation Ă  la base de l’oblique infĂ©rieure II ou au Œ Ă  partir de cette base 17.

Si nous analysons maintenant les erreurs observĂ©es sur les sujets soumis Ă  l’enregistrement des mouvements oculaires, nous constatons que, s’il y a 3 sujets (sur 7) Ă  illusions nĂ©gatives, les erreurs positives ne sont pas plus faibles que les erreurs sur les verticales :

Tableau 20. Erreurs systĂ©matiques (en % de l’élĂ©ment constant) des estimations fournies sur les obliques au cours des enregistrements oculo-moteurs 18

Positions A B C D
Ensemble des sujets 19 (7 + 4) 0,9 (1,4) 3,5 (3,2) 1,5 (0,3) 0 (0)
Illusions positives (4) +4,0 +6,0 +1,5 +1,5
Illusions nĂ©gatives (3) −2,0 −0,6 −1,0 −2,0

On constate d’abord que ces erreurs positives et nĂ©gatives sont parallĂšles (et non symĂ©triques) en ce sens qu’à la plus forte erreur positive correspond la plus faible nĂ©gative et qu’aux faibles erreurs positives correspondent de plus fortes nĂ©gatives.

On constate ensuite que ces deux groupes d’erreurs parallĂšles sont manifestement influencĂ©es par la position de la figure dans le champ (le carton-stimulus), non pas ,rĂ©pĂ©tons-le, que le champ visuel comporte par sa topographie mĂȘme une surestimation des Ă©lĂ©ments supĂ©rieurs (la prĂ©sence des illusions nĂ©gatives prouve assez le contraire !), mais parce que, comme nous l’avons vu Ă  propos des verticales (§ 2), la position des Ă©lĂ©ments I (supĂ©rieur) et II (infĂ©rieur) par rapport Ă  la ligne primaire (milieu du carton stimulus servant de fond) favorise ou au contraire gĂȘne l’exploration et oriente ainsi la distribution des centrations, il semble clair, par exemple, que si la situation B donne lieu Ă  une forte erreur positive (= surestimation de l’élĂ©ment supĂ©rieur I) et Ă  une faible erreur nĂ©gative (= surestimation de l’élĂ©ment infĂ©rieur II) c’est que la ligne primaire traverse l’élĂ©ment I en son milieu, ce qui favorise les centrations sur lui (60 % contre 40 % sur II dans l’erreur positive et encore 52 % contre 47 dans l’erreur nĂ©gative). Au contraire, la situation A oĂč la figure primaire traverse l’élĂ©ment II donne une erreur positive plus faible et une erreur nĂ©gative plus forte pour les raisons inverses.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il convient de noter Ă  propos de ces erreurs du tabl. 13, qu’elles sont plus instables et plus variables que celles des verticales (tabl. 11). Non seulement nous trouvons deux catĂ©gories d’erreurs, positives et nĂ©gatives, ce qui n’est pas le cas des verticales, mais encore un des trois sujets Ă  erreurs nĂ©gatives donnent quelques erreurs nulles et certains des sept sujets Ă  erreurs positives donnent de temps en temps une erreur nulle ou mĂȘme nĂ©gative. Le tabl. 12 fait comprendre la raison de cette instabilitĂ©, puisqu’il suffit de dĂ©placer le point de centration pour renverser le sens de l’erreur. Il fait aussi comprendre pourquoi nous n’avons pas retrouvĂ© la grande proportion d’erreurs nĂ©gatives 20 mesurĂ©es par Morf (Rech. XXX) sur ses 36 et 40 sujets, puisque la centration aux % ou au sommet de I donne lieu Ă  des erreurs positives prĂšs de deux fois plus fortes que les erreurs nĂ©gatives dues aux centrations Ă  la base ou au Œ de II.

Ces diverses circonstances doivent donc demeurer prĂ©sentes Ă  notre esprit dans l’analyse qui va suivre des rĂ©sultats de l’enregistrement oculo-moteur. Non pas, naturellement que celles-lĂ  expliquent ceux-ci, puisqu’il s’agit au contraire de les retenir Ă  titre de problĂšmes et de les interprĂ©ter au moyen de ceux-ci. Mais il faut attĂ©nuer la description trop simple de la Rech. XXX et reprendre les questions ob ovo, au vu des donnĂ©es qui vont suivre et en se rappelant que la question est plus complexe que celle des verticales.

Tableau 21. Fréquence (en %) des centrations sur les parties a (supérieure), b (médiane), e (inférieure) des obliques I (supérieure) et II (inférieure) 21

Positions A B C D Moyennes
Erreurs positives
Obl. I a 4,7 14,3 0 0 4,75
b 16,1 15,7 13,7 25,0 17,62
c 26,8 30,0 35,0 37,5 32,32
Total I 47,6 (2,5) 60,0 (4,2) 48,7 (2,4) 62,5 (4,0) 54,70 (3,27)
Obl. II a 30,2 22,9 37,5 34,4 31,22
b 14,8 5,7 11,2 3,1 9,95
c 7,4 H,4 2,5 0 5,32
Total II 52,4 (2,7) 40,0 (2,8) 51,3 (2,4) 37,5 (2,4) 45,28 (2,57)
Total général (5,2) (7,0) (4,8) (6,4) (5,84)
Erreurs négatives
Obl. I a 6,9 9,5 5,7 7,1 7,30
b 15,6 9,5 8,5 0 8,38
c 32,8 33,4 37,2 35,8 34,80
Total I 55,2 (3,2) 52,4 (2,2) 51,4 (1,2) 42,9 (1,5) 50,48 (2,02)
Obl. II a 29,3 14,3 22,9 50,0 29,12
b 5,2 9,5 8,6 7,1 7,60
c 10,3 23,8 17,1 0 12,80
Total II 44,8 (2,6) 47,6 (2,0) 48,6 (1,6) 57,1 (2,0) 49,52 (2,05)
Total général (5,8) (4.2) (2,8) (3,5) (4,07)

Pour conduire méthodiquement notre analyse, nous dissocierons par systÚme les résultats correspondants aux erreurs positives et ceux qui correspondent aux erreurs négatives.

Voici d’abord (en parallĂšle avec les tabl. 1 et 2) le tableau de la distribution des centrations sur les trois tiers de chacun des Ă©lĂ©ments I (supĂ©rieur) et II (infĂ©rieur) des obliques Ă  comparer (tabl. 21) :

Commentaires :

(1) Le fait qui frappe immĂ©diatement et constitue la principale originalitĂ© de la rĂ©action oculo-motrice aux obliques par opposition aux verticales est le fait qu’en toutes les situations A-D et dans le cas des erreurs positives aussi bien que nĂ©gatives l’oblique supĂ©rieure I est centrĂ©e davantage Ă  sa base (partie c) qu’à son sommet (partie a), et cela dans une proportion de plus de 6 à 1. Au contraire la verticale supĂ©rieure I (tabl. 1) Ă©tait un peu davantage centrĂ©e en partie a qu’en partie c (sauf dans la situation B oĂč elle est traversĂ©e en b par la ligne primaire).

(2) Les obliques infĂ©rieures (II), par contre, sont davantage centrĂ©es en partie supĂ©rieure a qu’en partie infĂ©rieure c, comme c’était le cas des verticales, mais en une proportion un peu moindre (5,9 et 2,2 Ă  1 contre 7,4 à 1), et Ă  l’exception de la situation B oĂč les sujets Ă  erreur nĂ©gative centrent davantage la base de II que son sommet, sans relation avec la ligne primaire.

(3) Une seconde diffĂ©rence intĂ©ressante entre les comparaisons d’obliques et de verticales est que les centrations, au lieu d’ĂȘtre toujours plus frĂ©quentes sur l’élĂ©ment supĂ©rieur I que sur l’élĂ©ment infĂ©rieur II, comme c’est le cas pour les verticales, sont plus frĂ©quentes tantĂŽt sur I tantĂŽt sur II et cela indĂ©pendamment du caractĂšre positif ou nĂ©gatif de l’erreur (5 totaux I plus forts que les totaux II et 3 plus faibles).

(4) À comparer, d’autre part, les comparaisons entre obliques et les comparaisons entre horizontales, le facteur commun (dans le cas des horizontales symĂ©triquement disposĂ©es : situation A du tabl. 2) est que le maximum de centrations est situĂ© dans la rĂ©gion mĂ©diane de la figure d’ensemble (partie c de I et partie a de II), mais cela n’est que dans une proportion plus faible pour les horizontales (Ic et IIa sont alors que 24 % contre 29 Ă  31 % pour les obliques). En outre les positions asymĂ©triques (B et C) font tendre le maximum vers le tiers du milieu (b) dans le cas des horizontales, tandis que les asymĂ©tries (C et D) accentuent chez les obliques l’accumulation des centrations sur la base de I (c) et le sommet de II (a).

(5) Cherchons maintenant Ă  comparer les distributions du tabl. 14 correspondant aux erreurs positives et nĂ©gatives du tabl. 13. Un premier fait frappant Ă  cet Ă©gard est que, en moyenne les centrations correspondant aux erreurs nĂ©gatives sont sensiblement moins nombreuses que celles qui correspondent aux erreurs positives. En ce dernier cas on trouve en moyenne prĂšs de 6 centrations sur toute la figure (5,84), dont 3,27 sur l’élĂ©ment supĂ©rieur I et 2,57 sur l’infĂ©rieur II. Ces frĂ©quences sont du mĂȘme ordre de grandeur que dans les comparaisons verticales (5,52 de moyenne dont 3,01 sur 1 et 2,36 sur II) et que dans les comparaisons horizontales (5,92). Au contraire, Ă  l’erreur nĂ©gative sur les obliques ne correspondent que 4 centrations en moyenne (4,07), dont 2 sur I et 2 sur II. Cette briĂšvetĂ© de la comparaison conduisant aux illusions nĂ©gatives, sans encore rien expliquer en elle-mĂȘme, peut Ă©clairer d’autres indices auxquels elle est associĂ©e.

(6) En moyennes gĂ©nĂ©rales les erreurs positives correspondent Ă  un plus grand nombre de centrations sur l’élĂ©ment supĂ©rieur I que sur l’infĂ©rieur II (54,70 contre 45,28), tandis que les erreurs nĂ©gatives marquent une Ă©galitĂ© entre I et II. Mais ces proportions ne se vĂ©rifient pas dans le dĂ©tail : en situation A l’erreur positive correspond Ă  plus de centrations sur II que sur I et l’erreur nĂ©gative le contraire ; et en situation B l’erreur nĂ©gative n’est pas non plus conforme aux moyennes gĂ©nĂ©rales.

(7) En moyennes gĂ©nĂ©rales, les centrations sur la base c de I et sur le sommet a de II se balancent Ă  peu prĂšs dans le cas des erreurs positives, mais sur en nĂ©gatives. Par contre, la proportion des centrations sur les parties a + b de I Ă  celles sur les parties b + c de II est de 22,37/15,27 pour les erreurs positives et de 15,68/20,40 pour les erreurs nĂ©gatives. Pour ces derniĂšres, les centrations sur b + c de II l’emportent sur a + b de I dans les situations B et C. Dans la situation D il y a Ă©galitĂ© mais 50 % sur a de II et seulement 36 % sur c de 1. Dans la situation A la rĂšgle ne se vĂ©rifie ni dans ce cas, ni, comme nous l’avons vu sous (6) quant Ă  l’ensemble des centrations sur I et sur II, mais les erreurs nĂ©gatives et positives peuvent en cette situation s’expliquer par l’asymĂ©trie des transports comme nous allons le voir Ă  propos du tabl. 22.

En un mot, la distribution des centrations montre une grande diffĂ©rence entre les comparaisons d’obliques et les comparaisons de verticales, mais ne suffit pas Ă  expliquer en aucune des quatre positions la diffĂ©rence entre illusions positives et nĂ©gatives, sauf en ce qui concerne les moyennes gĂ©nĂ©rales. Cherchons alors Ă  analyser les transports, en nous rappelant que l’inĂ©galitĂ© de frĂ©quence entre les transports de I à II et de II à I signifie qu’en cas de transport non rĂ©ciproque le regard se fixe en son point d’arrivĂ©e au lieu de retourner d’oĂč il vient :

Tableau 22. Mouvements de comparaison (valeurs absolues) et transports de haut en bas (I à II) et de bas en haut (II à 1), en %

Positions A B C D Moyennes
Fréquences absolues 22
Illusions positives 3,1 3,2 2,5 4,2 3,25
Illusions négatives 2,0 3,2 2,3 1,5 2,25
Direction des transports
Illus. + I à II 46,1 50,0 42,9 47,6 46,65
II Ă  I 53,9 50,0 57,1 52,4 53,33
Illus. − I à II 58,6 50,0 50,0 83,3 60,49
II Ă  I 41,4 50,0 50,0 16,7 39,51

Deux différences assez nettes opposent ici les illusions négatives aux positives :

(1) La frĂ©quence absolue des transports est, entre les illusions positives et nĂ©gatives dans une proportion moyenne d’environ 3 à 2, de mĂȘme que la frĂ©quence absolue des centrations (tabl. 21) Ă©tait dans une proportion d’environ 6 à 4.

(2) En moyennes gĂ©nĂ©rales les transports de bas en haut l’emportent sur les transports inverses dans les illusions positives, ce qui signifie donc un excĂšs d’arrĂȘts sans retour sur l’élĂ©ment supĂ©rieur I ; et les transports de haut en bas l’emportent rĂ©solument dans les illusions nĂ©gatives (sur moins de transports en valeur absolue) ce qui signifie donc un excĂšs d’arrĂȘts sans retour sur l’élĂ©ment infĂ©rieur II.

En moyenne la situation est donc claire. Mais ici Ă  nouveau il y a les exceptions : la situation B (ligne primaire traversant l’élĂ©ment supĂ©rieur) donne lieu aux mĂȘmes moyennes pour les illusions positives et nĂ©gatives et la situation C (Ă©lĂ©ment I au haut du champ) donne lieu en illusions nĂ©gatives Ă  autant de transports de I à II que l’inverse. Seulement ces exceptions ne sont pas les mĂȘmes qu’à propos du tabl. 21. Si en situation B, rien n’explique dans le tabl. 22 l’illusion nĂ©gative, le tabl. 21 fournit par contre Ă  son sujet une forte proportion de centrations sur les parties b-c de l’élĂ©ment II contre une faible proportion sur les parties a-b de I (33,3 contre 19,0). De mĂȘme, pour la situation D le tabl. 21 donne un excĂšs de centrations sur II par rapport Ă  I (57,1 contre 42,9). D’autre part, en cas d’égalitĂ© des transports I-II ou II-I il reste Ă  tenir compte de leur ordre de succession.

Examinons maintenant les durées en jeu (tabl. 23 correspondant au tabl. 3 pour les verticales et 4 pour les horizontales) :

Tableau 23. DurĂ©es (en centiĂšmes de sec) des centrations sur les obliques I (supĂ©rieures) et II (infĂ©rieures) et durĂ©es d’exploration de l’ensemble de la figure

Illusions positives
Positions
A B C D Moyennes
Centrations sur I 75 111 71 124 95,25 = 47,8 %
Centrations sur II 71 81 65 69 71,50 = 35,9 %
Explorations (I et II) 42 23 29 35 32,25 = 16,3 %
Temps total 188 215 165 228 199,0 = 100 %
Illusions négatives
Centrations sur I 76 61 74 63 68,50 = 46,7 %
Centrations sur II 76 42 66 63 60,75 = 41,4%
Explorations (I et II) 22 30 7 6 16,25= 11,9%
Temps total 174 133 147 132 146,5 = 100 %

À comparer ces deux tableaux, on constate que :

(1) Les durĂ©es de centration et d’exploration sur les obliques sont plus grandes dans le cas des illusions positives (dans la proportion de plus de 4 à 3), tandis que les durĂ©es de transports sont plus longues dans le cas des illusions nĂ©gatives (dans la proportion de presque 4 à 3).

(2) Si l’on compare ces durĂ©es de centration et d’exploration Ă  celles des comparaisons verticales (moyenne 170 : tabl. 3) et horizontales (moyenne 212 : tabl. 5), les inĂ©galitĂ©s entre les durĂ©es relatives aux illusions positives et nĂ©gatives signifieraient donc que le sujet a plus de difficultĂ© Ă  distinguer les longueurs des obliques lorsqu’il en vient finalement Ă  surestimer l’oblique supĂ©rieure I, tandis que l’illusion nĂ©gative (quoique sans doute plus faible quantitativement) correspondrait Ă  un jugement plus facile et plus rapide.

(3) Quant Ă  la durĂ©e plus grande des transports en illusions nĂ©gatives, elle confirme l’importance des asymĂ©tries de transports exprimĂ©e par le tabl. 22. Il semble, Ă  cet Ă©gard que plus les transports sont asymĂ©triques au tabl. 22 et plus ils prennent de temps : c’est le cas pour les situations A et D en illusions nĂ©gatives et pour la situation C en positives (seule situation oĂč les transports durent davantage en illusion positive qu’en nĂ©gative).

(4) Du point de vue enfin des proportions entre les centrations sur l’oblique supĂ©rieure (I) et sur l’infĂ©rieure (II), on voit qu’aux illusions positives correspond une durĂ©e plus longue de centration sur I (47,8 contre 35,9 sur II), tandis qu’aux illusions nĂ©gatives correspond une tendance Ă  l’égalitĂ© (46,7 contre 41,4). La seule inĂ©galitĂ© franche s’observe en situation B oĂč l’erreur nĂ©gative est plus faible.

Voici d’autre part le dĂ©tail des durĂ©es de fixation en fonction des parties a, b et c de chaque oblique :

Tableau 25. Durées moyennes, en centiÚmes de sec (et, entre parenthÚses, en % de la durée totale de centration sur chaque oblique), des centrations sur les parties a (supérieure), b (médiane) et c (inférieure) des obliques I (sup.) et II (inf.).

Positions A B C D Moyennes
Erreurs positives
Obl. I a 2,9 (3,6) 20,4(18,4) 0 (0) 0 (0) 5,8 (5,5)
b 25,8 (34,4) 35,8 (32,2) 21,3 (30,1) 48,6 (39,2) 32,8 (34,0)
c 46,3 (62,0) 54,9 (49,4) 49,7 (69,9) 75,4 (60,8) 56,0 (60,5)
Obl. II a 43,5 (61,3) 46,7 (57,7) 48,4 (74,4) 65,2 (94,5) 51,0 (72,0)
b 18,4 (25,9) 10,6 (13,1) 14,3 (22,0) 3,8 (5,5) 11,7 (16,6)
c 9,1 (12,8) 23,7 (29,2) 2,3 (3,6) 0 (0) 8,3(11,4)
Erreurs négatives
Obl. I a 15,8 (20,7) 5,0 (8,2) 7,8 (10,5) 8,1 (12,9) 9,2 (13,1)
b 16,6 (21,9) 17,4 (28,5) 19,1 (25,8) 0 (0) 13,3 (19,1)
c 43,6 (57,4) 38,6 (63,3) 47,1 (63,7) 54,7 (87,1) 46,0 (67,8)
Obl. II a 50,1 (65,9) 24,3 (57,9) 37,5 (56,9) 56,8 (90,2) 42,2 (67,7)
b 6,5 (8,5) 1,6 (3,8) 12,3 (18,6) 6,2 (9,8) 6,6 (10,2)
c 19,4 (25,6) 16,1 (38,2) 16,2 (24,5) 0 (0) 12,9 (22,1)

À comparer les durĂ©es de centration sur les parties a + b de I et sur les parties b + c de II, on trouve alors en valeurs absolues un rapport de 38,6 Ă  20,0 en illusions positives et de 22,5 Ă  19,5 en illusions nĂ©gatives. En % ces rapports se rĂ©duisent Ă  39,5 contre 28 % en illusions positives et Ă  l’égalitĂ© 32,2 et 32,3 % en illusions nĂ©gatives.

Voici maintenant la distribution des durées maximales selon les diverses parties de la figure :

Tableau 26. Durées maximales de centration (plus longues centrations) sur les différentes parties de la figure oblique (en %)

Positions A B C D Moyennes ABC Moyennes ABCD
Illusions positives :
I a 0 30 0 20 10 12,5
b 36 40 30 20 35,3 31,5
c 64 30 70 60 54,7 56,0
II a 68 70 90 100 76,0 82,0
b 24 20 10 0 18,0 13,5
c 8 10 0 0 6,0 4,5
Illusions négatives :
I a 7 20 6 0 11 8,2
b 21 20 32 40 24,3 28,2
c 72 60 59 60 63,7 62,7
Entre I et II 0 0 6 0 2,0 1,5
II a 64 40 65 100 56,3 67,2
b 14 20 32 0 22,0 16,5
c 22 40 0 0 20,7 15,5

On voit que, pour les illusions positives, les centrations les plus longues sont davantage distribuĂ©es sur les parties supĂ©rieures a et b de l’oblique du haut (I) que ce n’est le cas pour les illusions nĂ©gatives. RĂ©ciproquement les sujets Ă  illusions nĂ©gatives centrent plus longuement les parties supĂ©rieures b et c de l’oblique du bas II que ceux Ă  illusions positives. À Ă©carter la situation D oĂč la position de II au bas du champ rend presque Ă©gale la distribution des durĂ©es maximales dans les illusions positives et nĂ©gatives, on trouve en effet, pour les parties Ia + Ib comparĂ©es aux parties IIb et IIc 45,3 contre 24 % dans le cas des illusions positives et 35,3 contre 42,7 % dans celui des illusions nĂ©gatives.

Examinons en outre les durĂ©es de centration s’écoulant avant le premier mouvement de transport (en centiĂšmes de seconde) et leur rapport (en pourcentage) au temps total d’exploration sur chacun des deux segments I et II :

Tableau 27. Durées des fixations (en centiÚmes de sec) avant le premier mouvement de transport (et, entre parenthÚses, % par rapport au temps total employé pour explorer chaque segment)

Ensemble des sujets :

Positions A B C D Moyennes
I (sup.) 48,9 (65) 46,9 (47) 65,8 (93) 55,4 (59) 54,2 (66)
II (inf.) 47,3 (67) 26,8 (39) 37,5 (54) 46,9 (66) 39,6 (56)
Illusions positives
I 50,8 (68) 52,1 (47) 56,2 (79) 67,2 (54) 56,6 (62,7)
II 45,6 (64) 26,6 (33) 33,2 (51) 43,7 (63) 37,3 (52,7)
Illusion négatives
I 47,5 (63) 31,2 (51) 74,0 (100) 43,7 (69) 49,1 (73,25)
II 54,7 (72) 27,1 (64) 45,0 (68) 50,0 (79) 44,2 (73,25)

On constate alors ce qui suit :

(1) Toutes les illusions positives correspondent à des durées plus longues sur I que sur II, en valeurs absolues comme en %.

(2) Les illusions négatives, sauf en situations C correspondent à des durées plus fortes sur II que sur I en % (4, B et D) ou en valeurs absolues (A et D).

(3) Les illusions positives donnent des valeurs sur I plus fortes que les moyennes générales 23 (sauf en C) et sur II inférieures aux moyennes générales (sauf une égalité en B).

(4) Les illusions nĂ©gatives donnent sur l’élĂ©ment II des durĂ©es plus longues que les moyennes gĂ©nĂ©rales, sauf en C (valeurs absolues, mais la rĂšgle s’applique en valeurs relatives) et sur l’élĂ©ment I des durĂ©es plus courtes que les moyennes gĂ©nĂ©rales sauf en C (valeurs absolues et relatives) et, pour les valeurs relatives, en B et D.

Quant Ă  la distribution des premiĂšres et derniĂšres centrations, elle n’a pas prĂ©sentĂ© pour les comparaisons entre obliques le mĂȘme intĂ©rĂȘt que pour les comparaisons entre verticales et horizontales, du moins en ce qui concerne les illusions nĂ©gatives : Ă©tant donnĂ©, peut-ĂȘtre, le nombre trop faible des centrations (4,07 en moyenne : tabl. 21) la centration finale est restĂ©e en ce cas presque identique Ă  la centration initiale ce qui n’exclut d’ailleurs pas les centrations intermĂ©diaires diffĂ©rentes :

Tableau 28. Distribution des premiÚres et derniÚres centrations en comparaisons obliques (en %)

Positions A B C D Moyennes AC Moyennes AD
1Ăšre centr. I 32 60 0 80 30 43
II 68 40 100 20 69 57
Dern. centr. I 52 60 45 80 52 59
II 48 40 55 20 47 40
Illusions négatives
1Ăšre centr. I 71 40 40 100 50 62
II 29 60 60 0 49 37
Dern. centr. I 64 40 40 100 48 61
II 36 60 60 0 52 39

On voit que, dans le cas des illusions positives les centrations initiales se portent plutĂŽt sur l’élĂ©ment infĂ©rieur, tandis que les derniĂšres renversent la proportion en faveur du supĂ©rieur. Dans le cas des illusions nĂ©gatives en situation B et C l’élĂ©ment infĂ©rieur est favorisĂ© au dĂ©part et le reste dans la suite. En situation A l’élĂ©ment supĂ©rieur est favorisĂ© au dĂ©part et un peu moins dans la suite et en situation D (Ă©lĂ©ment infĂ©rieur au bas du champ) l’élĂ©ment supĂ©rieur est centrĂ© au maximum en premier et en dernier lieu, ce qui est corrigĂ© par les centrations intermĂ©diaires (voir tabl. 21 : 42,9 % en tout sur I contre 57,1 sur II) et surtout par les transports (tabl. 22 : 83 de I Ă  II contre 16 de II Ă  I.

§ 7. La comparaison entre obliques. II. Interprétation des erreurs

Les rĂ©sultats obtenus sur les obliques sont nettement plus complexes que dans le cas des verticales et des horizontales. Peut-ĂȘtre est-ce faute d’un nombre suffisant de sujets. Plus probablement cela tient-il Ă  la situation ambiguĂ« de cette configuration, dans laquelle le sujet peut ĂȘtre tentĂ© soit de privilĂ©gier l’élĂ©ment supĂ©rieur, comme dans les comparaisons verticales, soit de considĂ©rer plutĂŽt le point d’attache infĂ©rieur : en effet l’inclinaison comme telle requiert une mise en relation soit avec la verticale soit avec l’horizontale et l’on peut se demander si cette double relation possible n’est pas la source des variations observĂ©es.

Nous allons donc chercher à interpréter les erreurs positives et négatives (tabl. 20) au moyen des données des tabl. 19 et 21-28.

Commençons par nous demander ce qui subsiste des prĂ©visions de la Rech. XXX et ce qui en est Ă  retoucher en fonction des prĂ©sents rĂ©sultats. Les conclusions dĂ©veloppĂ©es dans la Rech. XXX, au vu des erreurs systĂ©matiquement nĂ©gatives mesurĂ©es par Morf, Ă©taient les suivantes : (1) L’erreur nĂ©gative des obliques prouve qu’il n’y a pas surestimation systĂ©matique des Ă©lĂ©ments situĂ©s dans la partie supĂ©rieure du champ visuel et contredit ainsi l’hypothĂšse d’un facteur topographique liĂ© Ă  l’asymĂ©trie du champ comme tel. (2) Les surestimations ou sous-estimations doivent donc ĂȘtre liĂ©es Ă  des centrations privilĂ©giĂ©es qui dĂ©pendraient elles-mĂȘmes des activitĂ©s en jeu dans le mode de comparaison. (3) Si la comparaison des verticales tend Ă  se faire de sommet Ă  sommet (ce qui avantage de ce fait l’élĂ©ment supĂ©rieur entier, compris entre son propre sommet et celui de l’élĂ©ment infĂ©rieur ; et ce qui dĂ©savantage par cela mĂȘme les parties mĂ©dianes et intĂ©rieures de l’élĂ©ment infĂ©rieur), la comparaison des obliques devrait s’effectuer de base Ă  base, puisque l’inclinaison de l’oblique appelle une mise en relation avec l’horizontale ou la ligne du sol. (4) Il en rĂ©sulterait que l’élĂ©ment infĂ©rieur serait avantagĂ©, parce que compris entre la base du supĂ©rieur et sa propre base, tandis que les parties mĂ©dianes et supĂ©rieures de l’élĂ©ment supĂ©rieur seraient peu centrĂ©es et donc dĂ©valorisĂ©es, en tant que non comprises entre les deux bases.

De ces interprĂ©tations subsiste d’abord la premiĂšre. Que les erreurs nĂ©gatives soient gĂ©nĂ©rales ou n’atteignent qu’un pourcentage restreint, elles existent et contredisent effectivement l’explication des surestimations de l’élĂ©ment supĂ©rieur par la topographie du champ : en effet, une asymĂ©trie du champ comme telle devrait ĂȘtre gĂ©nĂ©rale et ne saurait donc se concilier avec l’existence d’exceptions aussi nombreuses que celles rencontrĂ©es par Morf ou mĂȘme à 3 sur 7 comme dans les mesures de Bang.

La seconde hypothĂšse est vĂ©rifiĂ©e par le tabl. 19 : qu’on puisse renverser systĂ©matiquement l’erreur en modifiant le point de fixation est homogĂšne avec ce que nous ont appris les tabl. 1 à 10 pour les verticales et les horizontales quant Ă  la relation entre le sens des erreurs et la distribution des points de centration.

Quant Ă  l’hypothĂšse (3) il en reste la moitiĂ©, mais pas la totalité : le rĂ©sultat le plus net des tabl. 21 et 25-26 est que l’oblique supĂ©rieure n’est nullement centrĂ©e ou explorĂ©e Ă  la maniĂšre des verticales, avec centrations maximales au sommet, mais bien avec des centrations et des durĂ©es de centration Ă  la base (partie c de I), conformĂ©ment Ă  la prĂ©vision. Mais, d’une part, cela est vrai dans le cas des illusions positives comme dans celui des nĂ©gatives. Et, d’autre part, cela n’est plus vrai de l’oblique infĂ©rieure II, sauf une ou deux exceptions (situation B en erreur nĂ©gative pour la frĂ©quence des centrations, tabl. 21, et pour les durĂ©es maximales, tabl. 26), cette oblique infĂ©rieure Ă©tant centrĂ©e de prĂ©fĂ©rence Ă  son sommet.

L’hypothĂšse (4) est donc Ă  retoucher : si les comparaisons entre obliques ne se font pas de base Ă  base, comme nous l’avions supposĂ©, mais de la base de l’élĂ©ment supĂ©rieur I au sommet de l’infĂ©rieur II avec des rĂ©partitions plus faibles des centrations situĂ©es sur le trajet entre les deux zones de centration maximale (puisque ce trajet coĂŻncide avec l’intervalle vide entre I et II), mais Ă  la maniĂšre dont le regard dĂ©borde vers le bas ou vers le haut ces zones de centration maximale.

Le fait dont nous pouvons partir Ă  cet Ă©gard est que, si une verticale ou une horizontale se suffit perceptivement Ă  elle-mĂȘme, en tant que les axes de coordonnĂ©es perceptifs sont prĂ©cisĂ©ment verticaux et horizontaux, une oblique, par contre, ne saurait ĂȘtre perçue qu’en rĂ©fĂ©rence avec de tels axes, horizontaux ou verticaux sans lesquels l’inclinaison ne serait pas perceptible. Dans les cas oĂč l’inclinaison est de moins de 45° c’est sans doute la rĂ©fĂ©rence horizontale qui doit dominer, ce qui doit attirer l’attention sur le point d’attache de l’oblique avec l’horizontale de base et attirer les centrations sur la partie infĂ©rieure de cette oblique : en effet, la ligne d’ouverture de l’angle formĂ© par l’oblique et l’horizontale Ă©tant verticale, elle ne donne pas lieu Ă  une Ă©valuation aisĂ©e pour juger de l’inclinaison de l’oblique. Si cette inclinaison est de plus de 45°, la rĂ©fĂ©rence choisie sera par contre sans doute plutĂŽt verticale, ce qui attirera alors les centrations surtout vers le sommet de l’oblique, en fonction de l’ouverture de l’angle qu’elle fait avec cette verticale. Au cas oĂč l’inclinaison est de 45°, nous avions admis (Rech. XXX) que la rĂ©fĂ©rence choisie serait encore l’horizontale avec centration vers le point d’attache infĂ©rieure, mais il se pourrait aussi qu’il y ait autant de chances pour une rĂ©fĂ©rence sur la verticale que sur l’horizontale.

Cela dit pour ce qui est d’une oblique isolĂ©e, il reste Ă  considĂ©rer le cas de deux obliques se prolongeant l’une l’autre, comme dans notre dispositif. Ces obliques Ă©tant inclinĂ©es Ă  45°, il y aurait donc par hypothĂšse, autant de chances qu’elles se rĂ©fĂšrent Ă  la verticale qu’à l’horizontale, donc qu’elles comportent un maximum de centrations vers le haut que vers le bas. Mais comme il s’agit de les comparer l’une Ă  l’autre, il se produit le mĂȘme phĂ©nomĂšne que pour la comparaison de deux horizontales lesquelles, au lieu d’ĂȘtre centrĂ©es chacune davantage en sa partie mĂ©diane, le sont surtout (du moins en position symĂ©trique A) en leur parties contiguĂ«s (c pour I et a pour II), de maniĂšre Ă  surveiller l’une des deux lignes tout en centrant l’autre du regard. Dans le cas du couple des obliques inclinĂ©es Ă  45°, cela revient Ă  dire que ces obliques pouvant ĂȘtre aussi bien centrĂ©es vers le bas que vers le haut (ou mĂȘme ayant une tendance supĂ©rieure Ă  ĂȘtre centrĂ©es vers le bas), le fait de devoir les comparer rend alors plus probable, parmi les quatre choix possibles (HH, BB HB ou BH, si nous appelons H le haut et B le bas), contiguĂ«s le choix des parties BH (bas de I et haut de II). C’est ce que montre le tabl. 21 pour tous les couples, sauf pour la situation B en illusion nĂ©gative oĂč l’on a le choix BB.

Mais il reste Ă  expliquer la prĂ©sence et l’opposition des illusions positives et nĂ©gatives. La gĂ©nĂ©ralitĂ© des illusions nĂ©gatives mesurĂ©es par Morf dans la Rech. XXX nous avait fait croire que la rĂ©fĂ©rence Ă  l’horizontale primerait dans presque tous les cas, et qu’on aurait ainsi presque toujours le choix BB. Mais le tabl. 21 ne prĂ©sente cette combinaison qu’une fois sur huit. Il faut donc trouver autre chose.

Or, si les centrations maximales se font sur les parties contiguĂ«s BH (donc c de I et a de II), il reste, pour Ă©valuer les longueurs des deux obliques I et II, Ă  surveiller aussi leurs extrĂ©mitĂ©s (a de I et c de II) ou leurs longueurs entiĂšres. Dans le cas des horizontales, cette surveillance peut rester discrĂšte, puisqu’il s’agit d’une comparaison symĂ©trique (du moins en position 4). Dans le cas des obliques, il y a Ă©valuation en hauteur et avec inclinaison, c’est-Ă -dire comparaison asymĂ©trique. Il en rĂ©sulte alors qu’il sera difficile au sujet de tenir la balance Ă©gale, d’oĂč diverses asymĂ©tries possibles dans ses activitĂ©s perceptives : plus de centrations sur l’élĂ©ment supĂ©rieur (I) ou infĂ©rieur (II), plus de centrations sur les parties opposĂ©es (a + b pour I, b + c pour II) pour l’un des Ă©lĂ©ments que pour l’autre, plus de transports dans un sens que dans l’autre, etc.

Or, l’enregistrement oculo-moteur nous montre certaines rĂ©gularitĂ©s dans les moyennes, mais qui ne se vĂ©rifient pas dans chaque cas particulier (situations A Ă  D). Quant Ă  ceux-ci on trouve pour chacun une raison possible des rĂ©partitions en illusions positives et nĂ©gatives, mais ce n’est pas toujours la mĂȘme. Commençons donc par examiner les moyennes (I).

(1) Du point de vue des moyennes, on se rappelle d’abord (tabl. 21) que les centrations sur l’ensemble de la figure sont plus nombreuses dans le cas des illusions positives (environ 6 contre 4 pour les nĂ©gatives) et avec une frĂ©quence relative plus forte sur l’élĂ©ment supĂ©rieur I (54,7 % Ă  45,3), tandis que les illusions nĂ©gatives marquent une Ă©galitĂ© entre les centrations sur I et sur II. Cette diffĂ©rence moyenne s’accompagne d’une frĂ©quence plus grande, en illusion positive, des centrations sur les parties supĂ©rieures a + b de I par rapport aux parties infĂ©rieures (b + c) de II : 2,4 > 15,2 dans les illusions positives et 15,7 < 20,4 dans les nĂ©gatives. Il s’y ajoute surtout, en ce qui concerne les transports (qui sont plus nombreux pour les illusions positives que nĂ©gatives : 3 Ă  2 environ, tabl. 22) que les mouvements sans retour de bas en haut l’emportent dans les illusions positives sur ceux de haut en bas (53,9 contre 46,1), tandis que le rapport inverse domine nettement dans les nĂ©gatives (41,4 contre 58,6), ce qui signifie donc une stabilisation du regard sur l’élĂ©ment infĂ©rieur. Quant aux durĂ©es de centration (tabl. 23), elles nous apprennent simplement que les centrations sont plus longues en illusions positives et cela en faveur de l’élĂ©ment supĂ©rieur I, mais en illusions nĂ©gatives cet Ă©lĂ©ment I est Ă©galement centrĂ© plus longuement, quoiqu’en plus faibles proportions. Les durĂ©es de transport (tabl. 24) sont par contre plus grandes en illusions nĂ©gatives, ce qui confirme l’importance attribuĂ©e aux transports de haut en bas (avec arrĂȘt sur l’élĂ©ment infĂ©rieur II). D’autre part, les durĂ©es maximales de centration (tabl. 26) sont distribuĂ©es en illusions positives sur les parties a + b de I plus que sur les parties b + c de II en ce qui concerne les situations A-C (35,3 > 24,3), tandis que le rapport est inverse en illusions nĂ©gatives (35,3 < 42,7). Enfin les derniĂšres centrations sur I ou sur II (tabl. 28) tĂ©moignent d’une inversion analogue des rapports pour les situations A-C (plus de centrations finales sur I que sur II en positives et moins en nĂ©gatives), et les durĂ©es de fixation prĂ©cĂ©dant le premier transport (tabl. 27) pour les situations A-B et D.

On voit donc que, en moyennes, l’illusion nĂ©gative s’explique Ă  la fois par des centrations plus frĂ©quentes en gĂ©nĂ©ral, ou plus durables avant le premier transport, sur l’élĂ©ment infĂ©rieur II et par une distribution avantageant les parties de cet Ă©lĂ©ment situĂ©es en dessous de sa partie supĂ©rieure a par rapport aux parties supĂ©rieures a + b de l’élĂ©ment supĂ©rieur I. En illusions positives les rapports moyens sont inverses. Au total, la loi gĂ©nĂ©rale Ă©tant que les centrations s’accumulent au bas de l’élĂ©ment supĂ©rieur I et au haut de l’élĂ©ment infĂ©rieur II, il s’agit, pour comparer les longueurs des deux traits I et II, de surveiller leurs extrĂ©mitĂ©s opposĂ©es : c’est alors, selon les asymĂ©tries de rĂ©partition sur ces autres rĂ©gions, en I et en II, que l’un des deux traits est avantagĂ© par rapport Ă  l’autre, ainsi que selon le total des centrations sur I et sur II et selon l’ordre des transports avec arrĂȘt et fixation au terme de ceux-ci.

(2) L’erreur en moyenne Ă©tant donc complexe, chaque cas particulier peut s’écarter des moyennes et la distribution des erreurs positives et nĂ©gatives relĂšve donc d’une composition diffĂ©rente, en chaque situation, des mĂȘmes facteurs prĂ©cĂ©dents selon les positions A Ă  D :

En situation A (ligne primaire traversant II), il y a plus de centrations sur II que sur I en illusions positives et moins en illusions nĂ©gatives, ce qui est donc contraire aux moyennes, et plus de centrations sur les parties a + b de I que sur b + c de II en illusions nĂ©gatives, ce qui est Ă©galement contraire. Par contre les transports de haut en bas avec arrĂȘt sur II sont, en illusions nĂ©gatives, de 58,6 contre 41,4 (rapport 1,41) et en illusions positives de 46,1 Ă  53,9 (rapport 0,35), ce qui suffit Ă  expliquer ces deux sortes de rĂ©actions. De mĂȘme les durĂ©es maximales de centration sur les parties a + b de I et sur b + c de II sont dans les rapports de 9 Ă  8 en positif et de 7 Ă  9 en nĂ©gatif, ce qui agit dans le mĂȘme sens. Enfin les durĂ©es de fixation avant le premier transport sont de 50,8 en I et 45,6 en II dans le cas des illusions positives et de 47,5 en I contre 54,7 en II dans celui des illusions nĂ©gatives, ce qui joue Ă©galement un rĂŽle.

En situation B (ligne primaire traversant I), les transports de haut en bas et de bas en haut sont les mĂȘmes en illusions nĂ©gatives que positives et n’expliquent donc rien. Par contre les centrations sur I et sur II sont dans un rapport de 6 Ă  4 en illusions positives et seulement de 13 Ă  12 en illusions nĂ©gatives ; et surtout leurs distributions sur les parties a + b de I et b + c de II sont dans les rapports de 30 Ă  17 pour les illusions positives et de 19 Ă  33 pour les nĂ©gatives avec mĂȘme 23,8 % de centrations Ă  la base de II contre 14,3 Ă  son sommet. De mĂȘme les durĂ©es maximales de centrations sur ces parties a + b de I et b + c de II sont dans les rapports de 7 Ă  3 en illusions positives et de 4 Ă  6 en nĂ©gatif. Enfin les derniĂšres centrations sur I et sur II sont de 6 Ă  4 en positif et de 4 Ă  6 en nĂ©gatif.

En situation C (ligne primaire Ă  la base de II), les centrations sur l’oblique supĂ©rieure I sont Ă©gales, en illusions positives Ă  celles sur l’oblique infĂ©rieure (51,3 contre 48,7), mais la diffĂ©rence est sensible, en illusions nĂ©gatives, en faveur des centrations sur l’oblique infĂ©rieure et cette diffĂ©rence porte sur les parties b + c de II. Si les transports de bas en haut et de haut en bas se balancent en illusions nĂ©gatives, les premiers dominent par contre, par 57,1 contre 42,9 en illusions positives. Les autres critĂšres ne donnent rien de dĂ©cisif.

En situation D, enfin (ligne primaire au sommet de I), l’opposition entre les illusions nĂ©gatives et positives semble due d’abord Ă  la frĂ©quence des centrations sur 1 et sur II, qui est de 62,5 Ă  37,5 pour les illusions positives, et de 42,9 Ă  57,1 pour les nĂ©gatives (avec 25 Ă  8 pour le rapport des centrations sur les parties a + b de 1 aux parties b + c de II, pour les positives, mais sans diffĂ©rence pour les nĂ©gatives). Il s’y ajoute que les transports de haut en bas sont en positif de 47,6 contre 52,4 de bas en haut, et en nĂ©gatif de 83,3 contre 16,7. Les autres indices sont par contre de valeurs Ă©quivalentes (sauf 1,24 sec de centration sur I en positif contre 0,69 sur II, mais 0,63 sur I comme sur II en nĂ©gatif).

En bref, les illusions semblent s’expliquer en A par l’asymĂ©trie des transports et des durĂ©es de centration ; en B par l’asymĂ©trie des frĂ©quences de centration et de leur distribution sur les parties a à c des segments (en frĂ©quences et en durĂ©e) ; en C par l’asymĂ©trie des frĂ©quences de centration pour les illusions nĂ©gatives et des transports pour les positives ; en D enfin par ces deux facteurs pour les deux sortes d’illusion.

Il ne faut pas oublier enfin qu’en une situation, comme celle des obliques, oĂč les centrations maximales s’accumulent au milieu de la figure (au bas de I et au haut de II), tandis que le sujet est obligĂ© en mĂȘme temps de surveiller les extrĂ©mitĂ©s pour juger de la longueur des traits, les « rencontres » et « coupables » qui sont, dans notre hypothĂšse, les facteurs responsables des surestimations et des sous-estimations, ne dĂ©pendent pas exclusivement des centrations et transports du regard lui-mĂȘme, mais aussi en partie des centrations de l’attention. Fraisse a, en effet, montrĂ© qu’en fixant le regard sur un point tout en en surveillant un autre par la seule attention, on peut obtenir une surestimation en cette seconde rĂ©gion, par dissociation des centrations du regard et de l’attention, habituellement confondues. Il se pourrait donc qu’un tel facteur s’ajoutĂąt aux prĂ©cĂ©dents, sans que nous puissions en mesurer les effets : il en rĂ©sulterait alors que les estimations relatives aux extrĂ©mitĂ©s des obliques seraient plus indĂ©pendantes de la distribution des centrations que dans le cas des comparaisons entre horizontales et mĂȘme entre verticales (nous avons fait une remarque analogue Ă  propos de la figure en Ă©querre).

En conclusion, l’analyse des mouvements oculaires permet ainsi d’établir que les comparaisons entre obliques sont hĂ©tĂ©rogĂšnes aux comparaisons entre verticales, ce qui explique la non gĂ©nĂ©ralitĂ© de la surestimation des Ă©lĂ©ments supĂ©rieurs. Elle dĂ©montre en particulier l’existence d’une tendance systĂ©matique Ă  centrer l’oblique supĂ©rieure vers sa base et non pas vers son sommet comme c’est le cas de la verticale supĂ©rieure. Dans le cas de deux obliques se prolongeant l’une l’autre les centrations sont par contre maximales Ă  la base de l’élĂ©ment supĂ©rieur et au sommet de l’infĂ©rieur : l’explication des erreurs positives et nĂ©gatives ne peut donc ĂȘtre cherchĂ©e en fonction du trajet reliant l’une Ă  l’autre ces deux rĂ©gions de centration maximale, et l’on doit alors invoquer les asymĂ©tries intĂ©ressant l’exploration de l’ensemble de la figure. Le facteur le plus gĂ©nĂ©ral s’est rĂ©vĂ©lĂ© ĂȘtre celui de l’asymĂ©trie des transports (tabl. 22), mais il s’y ajoute celle des centrations sur les parties a + b de l’élĂ©ment supĂ©rieur et b + c de l’élĂ©ment infĂ©rieur (en particulier dans la situation B), celle du total des centrations sur ces Ă©lĂ©ments supĂ©rieur (I) et infĂ©rieur (II) et celle de la durĂ©e des centrations prĂ©cĂ©dant le premier transport.