Relations entre les conservations d’ensembles d’élĂ©ments discrets et celles de quantitĂ©s continues (1975) a

Les recherches dont il va ĂȘtre question en cet article sont nĂ©es de travaux antĂ©rieurs sur l’apprentissage ; ceux-ci avaient montrĂ© la complexitĂ© plus grande que prĂ©vue dans les rapports entre les conservations de totalitĂ©s numĂ©riques et continues, et avaient soulevĂ© de nouveaux problĂšmes Ă  cet Ă©gard (Inhelder, Sinclair, Bovet, 1974 1). L’hypothĂšse retenue alors, et qu’il s’agit de vĂ©rifier par de nouvelles expĂ©riences, est qu’il n’y avait pas de filiation directe entre les deux formes de conservation mais indiffĂ©renciation initiale avec infĂ©rences mutuelles entre les rĂ©actions prĂ©conservatoires ; puis il y aurait diffĂ©renciation graduelle avec interactions progressives, et finalement isomorphisme entre les mĂ©canismes assurant les deux conservations. Cet isomorphisme existerait donc, de façon gĂ©nĂ©rale, entre les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques et infralogiques respectivement en jeu dans ces Ă©laborations mais cependant bien distinctes malgrĂ© leur correspondance.

Pour vĂ©rifier ces hypothĂšses il s’agissait d’analyser de prĂšs certains processus de compensations susceptibles d’intervenir en toutes les conservations, mais en prĂ©sentant les donnĂ©es sous des formes qui dĂ©gagent ou dissocient explicitement les facteurs Ă  l’Ɠuvre. Par exemple, pour tester le rĂŽle Ă©ventuel de la « commutabilité » invoquĂ©e par l’un de nous (Piaget et coll., 1974) (voir le § 1), il convenait de ne plus se contenter de chercher Ă  reconstituer la maniĂšre dont le sujet interprĂšte les dĂ©placements intervenant dans les changements de formes de la totalitĂ© prĂ©sentĂ©e, mais de dĂ©composer le mouvement en deux temps : d’abord enlever un Ă©lĂ©ment ou un morceau de la totalitĂ© considĂ©rĂ©e, puis le replacer, mais en un autre endroit.

De cette maniĂšre il devient bien visible, pour le sujet, que le dĂ©placement implique une soustraction au dĂ©part et une addition au point d’arrivĂ©e, tandis que l’observation d’un simple dĂ©placement laisse les jeunes sujets centrĂ©s sur cette seule arrivĂ©e.

Une autre compensation Ă©tudiĂ©e consiste Ă  placer successivement en une premiĂšre totalitĂ© n ou m Ă©lĂ©ments pendant que l’on pose m ou n dans la seconde de telle sorte que par exemple 2 contre 1 doit ĂȘtre compensĂ© par 1 contre 2 (si n = 1 et m = 2). Plus prĂ©cisĂ©ment, cette expĂ©rience s’inspire d’un ancien essai sur la rĂ©currence dĂ» Ă  Inhelder et Piaget (1963) oĂč il s’agissait pour l’enfant de placer un jeton dans un rĂ©cipient transparent pendant qu’il en mettait un autre dans un rĂ©cipient en partie masqué : dĂšs 5 ans œ on trouvait des sujets pour prĂ©voir qu’en continuant ainsi indĂ©finiment les deux collections resteraient Ă©gales, car si n = n’ on aura « toujours » n + 1 − n’ + 1. Dans la prĂ©sente situation, au lieu d’ajouter constamment 1 élĂ©ment de chaque cĂŽtĂ© on en met tantĂŽt 1 d’un cĂŽtĂ© et 2 de l’autre, et tantĂŽt l’inverse, et toujours de maniĂšre Ă  conserver la compensation mais sans laisser voir le rĂ©sultat : le problĂšme est alors d’établir si le sujet le comprend prĂ©cocement ou reste longtemps dupe des inĂ©galitĂ©s momentanĂ©es. En cas de comprĂ©hension de la compensation entre 2 contre 1 et 1 contre 2, le fait qu’il s’agit d’ajouts successifs revient Ă  appuyer cette compensation sur l’égalitĂ© 2 + 1 = 1 + 2, ce qui est une forme implicite de commutativitĂ©, mais inhĂ©rente aux actions elles-mĂȘmes sans prise de conscience nĂ©cessaire.

Un autre sondage dont il sera question en cet essai consistera, pour une rangĂ©e de n jetons occupant toute la longueur d’une feuille rectangulaire Ă©troite, Ă  demander au sujet d’en mettre autant sur une feuille moins longue et plus large. En ce cas la compensation est de nature statique (configurations), mais n’en est pas moins intĂ©ressante du point de vue des Ă©galisations numĂ©riques Ă  construire et de la forme spatiale des ensembles.

D’autres questions ont portĂ©, chez les plus jeunes sujets, sur les effets respectifs d’adjonctions isolĂ©es d’un ou plusieurs Ă©lĂ©ments et de suppressions Ă©galement isolĂ©es (c’est-Ă -dire sans que ces deux sortes d’actions soient mises en correspondance ou en compensation), pour voir si les unes et les autres sont censĂ©es modifier la totalitĂ© et selon des quantitĂ©s comparables.

On voit que ces diverses expĂ©riences visent Ă  comparer les conservations en formation dans les domaines du continu et du discret, en cherchant Ă  analyser les situations dans lesquelles des processus de compensation peuvent se constituer. Les conservations prĂ©coces ainsi obtenues en de nombreux cas montrent qu’il valait la peine de tenter ces essais pour mettre en Ă©vidence les facteurs en jeu.

1. La « commutabilité » au sein d’ensembles discrets

On peut dire que la conservation d’un ensemble d’élĂ©ments discrets dont on change la forme spatiale est acquise (et cela est vrai Ă©galement des quantitĂ©s continues) lorsque ce changement est attribuĂ© Ă  un simple dĂ©placement et non plus Ă  une production dans la direction oĂč il y a accroissement dimensionnel. Mais cette rĂ©duction de la conservation Ă  un dĂ©placement implique que ce qui a Ă©tĂ© ajoutĂ© sur un point, soit (+ m) Ă©quivaut Ă  ce qui a Ă©tĂ© enlevĂ© sur un autre, soit (− m) : or, c’est cette soustraction qui fait longtemps problĂšme pour le sujet, parce que les nĂ©gations ou facteurs nĂ©gatifs sont de formation plus tardive que les affirmations ou facteurs positifs. D’autre part, une fois assurĂ©e la conservation de m en tant que partie simplement dĂ©placĂ©e, il en rĂ©sulte la conservation du tout m + m’ oĂč m’ reprĂ©sente les Ă©lĂ©ments non dĂ©placĂ©s : c’est pourquoi on peut parler de « commutabilité » pour dĂ©signer ce dĂ©placement de m par rapport Ă  m’ conservant la somme m + m’ et y voir une gĂ©nĂ©ralisation de la commutativitĂ© n + n’ = n’ + n, qui est aussi une conservation par dĂ©placement, mais linĂ©aire et par simple permutation, tandis que la commutabilitĂ© ne comporte pas d’ordre, sinon temporel.

Pour contrĂŽler ces hypothĂšses, il convenait de centrer l’attention du sujet sur les suppressions (− m) et adjonctions (+ m) alors que, si l’on se borne Ă  dĂ©placer les objets, l’enfant ne considĂšre que leur point d’arrivĂ©e et ne s’occupe pas du fait qu’ils ont Ă©tĂ© enlevĂ©s de quelque position initiale pour ĂȘtre ajoutĂ©s ailleurs. Pour obtenir ce rĂ©sultat, il suffira de prĂ©senter deux sĂ©ries Ă©gales de jetons en correspondance optique, par exemple de 5 et 5, et d’enlever un Ă©lĂ©ment de l’une (d’oĂč inĂ©galitĂ© constatĂ©e de 5 et 4), puis de le rajouter mais Ă  une autre place qu’au dĂ©but et de demander s’il y a ou non Ă©galitĂ© (en fait 5 et 4 + 1), donc conservation. En outre, pour juger des progrĂšs Ă©ventuels que cette expĂ©rience peut provoquer chez le sujet, il s’agit de soumettre celui-ci Ă  un prĂ©test calquĂ© sur les interrogations habituelles oĂč n’interviennent que des dĂ©placements (ne serait-ce que pour s’assurer que l’enfant n’est pas dĂ©jĂ  en possession de la conservation), puis Ă  un post-test analogue pour Ă©tablir le niveau final atteint Ă  la suite de l’épreuve principale.

La technique adoptĂ©e dĂ©bute donc par un prĂ©test : deux rangĂ©es en correspondance optique dont les Ă©lĂ©ments de l’une sont ensuite Ă©cartĂ©s, puis mis en tas et enfin empilĂ©s pour savoir si l’égalitĂ© se conserve. AprĂšs quoi, si l’enfant n’a pas la conservation on passe aux trois Ă©preuves principales.

I. On place 5 jetons alignĂ©s sur une petite feuille rectangulaire A (fig. 1). Au bas de celle-ci est posĂ©e une feuille semblable B oĂč l’enfant pose autant de jetons. AprĂšs quoi l’expĂ©rimentateur enlĂšve un jeton en B et demande s’il y a encore Ă©galitĂ©, ce qui est naturellement niĂ©. Puis l’on remet le jeton enlevĂ©, mais en le plaçant autrement (en gĂ©nĂ©ral en dessous du 4e jeton de la rangĂ©e restante) et l’on demande au sujet s’il y a autant de jetons sur les feuilles A et B. La rĂ©ponse une fois obtenue, on procĂšde de mĂȘme avec un nouveau jeton (ce qui donne en B : 3 jetons alignĂ©s + 2 en dessous) et on pose la mĂȘme question.

Fig. 1

II. Dans la seconde Ă©preuve (fig. 2), 5 jetons sont disposĂ©s en A comme prĂ©cĂ©demment mais on ne donne pas d’emblĂ©e la feuille B et le sujet place simplement ses 5 jetons sous ceux de la feuille A. On pose alors une feuille B de cĂŽtĂ© et on dĂ©place un Ă  un les 5 jetons de l’enfant en les mettant sur la feuille B et en demandant chaque fois s’il y a autant en A et en B : l’égalitĂ© finale 5 = 5 ne rĂ©sulte donc ici que de dĂ©placements, mais analysables dans le dĂ©tail.

Fig. 2

III. Dans cette troisiĂšme Ă©preuve (fig. 3) la feuille A est munie de 8 jetons en deux rangĂ©es de 4 superposĂ©es et on demande au sujet de procĂ©der de mĂȘme sur la feuille B placĂ©e Ă  droite de A. Cela fait, on dĂ©place sur B le 8e jeton pour le mettre sous le 7e et on demande s’il y a autant en B qu’en A. AprĂšs quoi on dĂ©place 2 jetons Ă  la fois, puis Ă  nouveau 2, et encore 2, ce qui donne finalement en B une colonne verticale de 4 couples superposĂ©s Ă  comparer aux deux rangĂ©es de 4 en A, la question restant toujours celle de l’égalitĂ© en A et en B. AussitĂŽt aprĂšs on passe au post-test, identique au prĂ©test.

Fig. 3

Les rĂ©sultats ainsi obtenus semblent clairs. Sur les 13 sujets retenus, 11 échouaient Ă  la conservation au prĂ©test et 2 Ă©taient intermĂ©diaires. Les deux derniers ont passĂ© Ă  la conservation au post-test et sur les 11 autres, 8 ont acquis la conservation et 3 sont devenus intermĂ©diaires. Tous les sujets interrogĂ©s ont donc manifestĂ© un progrĂšs. Quant aux Ă©preuves I à III en faisant le compte des diverses rĂ©ponses et non pas des seuls 13 sujets, on trouve 75 % de rĂ©ussites, 5 % d’échecs et 20 % de rĂ©ponses intermĂ©diaires.

Voici d’abord des exemples d’échecs partiels et de rĂ©ponses intermĂ©diaires :

Vio (5 ; 0) pour 6 et 6 dit que ça fait « la mĂȘme chose » et les compte. Puis, quand on enlĂšve 1 jeton en B, elle reconnaĂźt qu’il y en a moins, mais continue de l’affirmer quand on le remet sous le 5e : « LĂ  (B) il y a moins. —  Pourquoi ? — Moi je n’en ai pas ici (place initiale devenue vide). — Mais tu en as un de plus ici (dessous), moi pas. » Elle maintient son idĂ©e et effectivement, aprĂšs avoir dit 4 et 4 pour deux collections

l’une au-dessus de l’autre, elle prĂ©tend qu’« il y en a plus » en
qu’en
et conteste qu’il y ait autant à manger.

Ant (5 ; 6) mĂȘmes rĂ©actions pour l’épreuve I : « Vous plus (en A). — Mais tu vois, tu en as un de plus lĂ . — Oui. —  Alors tout ça (A) et tout ça (B) ça fait la mĂȘme chose Ă  manger ? — Oui, pas tout Ă  fait. » Mais ensuite pour les simples dĂ©placements d’un Ă©lĂ©ment sur B (sans l’enlever d’abord), il accepte l’égalitĂ©.

Quant aux Ă©galitĂ©s acceptĂ©es (donc les conservations) elles sont justifiĂ©es par trois sortes d’arguments. Le plus primitif se rĂ©fĂšre Ă  l’enveloppement en tant que garant de la permanence du tout enveloppé :

Flo (5 ; 6) aprĂšs qu’on ait enlevĂ© 2 jetons à 7 et qu’on les ait remis en dessous des 5 restants dit qu’« on a la mĂȘme chose parce qu’on a toujours là » en montrant toute la feuille. Lors des dĂ©buts de l’épreuve II : « On n’a pas la mĂȘme chose parce que je n’ai rien sur ma feuille » puis Ă©galitĂ© parce qu’« on a toujours sur la feuille ». Épreuve III : Flo accepte (sans compter) l’égalitĂ© entre 3 rangĂ©es superposĂ©es de 4 jetons en A et 3 rangĂ©es trĂšs inĂ©gales en B (2, 3 et 7) « parce que c’est toujours sur la feuille », le « toujours » signifiant donc que les dĂ©placements en B Ă  partir des 3 rangĂ©es de 4 n’ont pas fait sortir les jetons des frontiĂšres. Or, au post-test, lorsque l’on espace les Ă©lĂ©ments d’une rangĂ©e plus serrĂ©e ou qu’on les met en tas, Flo conserve son argumentation bien qu’il n’y ait plus de feuille : « parce que c’est toujours la mĂȘme chose sur la table ».

Il est clair que de tels raisonnements tiennent implicitement compte des dĂ©placements, y compris les actions d’enlever et remettre, mais le seul facteur explicite est la permanence de l’enveloppant, donc de la feuille, en tant que garant de la conservation de la somme des Ă©lĂ©ments. Or, cette garantie est illusoire dans le cas de l’épreuve I, puisqu’on pourrait remettre sur la feuille plus ou moins de jetons qu’on en a enlevĂ©s. D’oĂč le progrĂšs marquĂ© par le second argument, qui se rĂ©fĂšre Ă  ces suppressions et adjonctions ou rĂ©introductions :

Pao (6 ; 0), nettement prĂ©conservatoire au prĂ©test dit, Ă  l’épreuve I : « C’est la mĂȘme chose, vous n’avez pas enlevĂ© un. » AprĂšs quoi on enlĂšve un jeton en A en donnant Ă  l’ensemble une forme analogue Ă  celle des jetons en B : « Ça n’est pas la mĂȘme chose. —  (divers dĂ©placements) ? — Non. —  (On enlĂšve 1 en B.) — C’est la mĂȘme chose. —  Comment tu sais ? — Parce qu’avant vous n’en avez pas enlevĂ© et on savait que c’était la mĂȘme chose. »

Xyz (5 ; 6) : Épreuve I : « On n’a pas pris (= on a remis). » Épreuve II : « Parce que d’abord je n’avais rien, puis de plus en plus et ça faisait la mĂȘme chose. »

Le progrĂšs est donc net en tant que faisant appel Ă  des opĂ©rations additives et Ă  l’équivalence ou la compensation entre les suppressions et les adjonctions, ce qui constitue l’un des caractĂšres de la commutabilitĂ©. Mais sa propriĂ©tĂ© fondamentale, source de ces compensations, est l’invariance ou la conservation du mobile au cours du dĂ©placement. Or c’est cette propriĂ©tĂ© qui est invoquĂ©e par la troisiĂšme sorte d’arguments :

Jas (5 ; 6), Ă©galement non-conservatoire au prĂ©test, dit Ă  propos de l’épreuve I : « On a la mĂȘme chose, mais avant (lors de la soustraction) il y avait 1 de plus (en A) et on l’a remis (argument 2). » Épreuve III (dĂ©placements) : « C’est la mĂȘme chose, mais les deux ne sont pas mis au mĂȘme endroit. »

Dom (5 ; 8) : « C’est toujours la mĂȘme chose. — Comment tu sais ? — Parce qu’avant c’était comme ça (montre les positions), maintenant c’est comme ça, mais c’est la mĂȘme chose. »

Fat (6 ; 0) Ă  chaque dĂ©placement (Ă©preuves I et III) dit : « On a toujours la mĂȘme chose parce que c’est toujours les mĂȘmes. »

L’identitĂ© invoquĂ©e par Fat n’est plus cette identitĂ© qualitative qui fait dire aux jeunes sujets (lors d’un transvasement de liquide) « c’est la mĂȘme eau », alors qu’ils admettent cependant qu’elle a variĂ© en quantité : il s’agit ici, lors de chaque dĂ©placement, de la conservation des Ă©lĂ©ments dĂ©placĂ©s, donc, par le fait mĂȘme, de celle du tout. Jas et Dom insistent Ă©galement sur le fait qu’un changement de position ne modifie pas les quantitĂ©s. Les arguments 2 et 3 se rĂ©fĂšrent ainsi clairement Ă  la commutabilité ; joints aux progrĂšs signalĂ©s chez 8 sur 11 sujets lors du premier post-test, ils nous paraissent donc prouver le rĂŽle de celle-ci dans la formation de ces conservations prĂ©coces. Ajoutons qu’aprĂšs quelques semaines on a prĂ©sentĂ© un second post-test, identique au premier, et les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© les mĂȘmes : il y a donc lĂ  un indice de stabilitĂ©, mais ce n’est qu’un indice car nous ne savons rien des progrĂšs spontanĂ©s qui auraient pu se produire durant cette pĂ©riode indĂ©pendamment de nos Ă©preuves.

2. Contre-épreuve à propos du rÎle des dispositions spatiales

Les Ă©preuves habituelles de conservation des ensembles nous ont assez montrĂ© que n’importe quel changement de disposition spatiale modifiant la correspondance optique (terme Ă  terme en situations proches des deux rangĂ©es Ă  comparer) conduit Ă  contester l’équivalence initialement admise, mĂȘme lorsqu’il ne s’agit que de 5 ou 6 élĂ©ments : il suffĂźt d’espacer ceux-ci, de les mettre en tas, d’isoler un jeton par rapport Ă  la rangĂ©e, pour entraĂźner une non-conservation. Le § 1 nous a montrĂ©, par contre, qu’en remplaçant ces simples dĂ©placements par une double action — enlever un Ă©lĂ©ment, puis le replacer en un autre endroit de l’ensemble — on favorise l’invariance de l’équivalence.

Il nous a donc paru intĂ©ressant d’examiner une vingtaine de sujets de 4-5 ans dans une situation oĂč ils seraient conduits par leurs propres actions Ă  construire une Ă©quivalence entre 6 et 6 jetons, mais avec changement obligĂ© de position d’un ou de deux Ă©lĂ©ments entre les deux ensembles et cela sous une forme analogue Ă  celle que l’on a vue au § 1 mais cette fois sans rĂ©fĂ©rence aux dĂ©placements.

La technique adoptĂ©e est extrĂȘmement simple (fig. 4). On prĂ©sente au sujet une rangĂ©e de 6 jetons lĂ©gĂšrement espacĂ©s et une feuille de papier rectangulaire, mais dont le grand cĂŽtĂ© ne correspond qu’à l’intervalle entre les jetons 2 et 5 de la rangĂ©e en dessous de laquelle est placĂ©e cette feuille. On demande alors sans plus au sujet de mettre sur cette feuille autant de jetons (« mets la mĂȘme chose de jetons » ou « la mĂȘme chose beaucoup », etc.) qu’il y en a dans la rangĂ©e. Une variante introduite comme contrĂŽle a consistĂ© Ă  procĂ©der de mĂȘme en utilisant une feuille rectangulaire Ă©troite et de grand cĂŽtĂ© Ă©gal Ă  la longueur de la rangĂ©e donnĂ©e, mais lĂ©gĂšrement dĂ©calĂ©e : le cĂŽtĂ© gauche de la feuille est placĂ© sous le n° 2 de la rangĂ©e et le cĂŽtĂ© de droite dĂ©passe le n° 6 d’une unitĂ© de longueur (intervalle entre les jetons).

Fig. 4

22 sujets ont Ă©tĂ© interrogĂ©s : 16 de 4 ans, 6 de 5 ans, et dont aucun, lors des prĂ©tests, n’a donnĂ© d’argument opĂ©ratoire de conservation.

A) Sur ces 22 sujets, 13 ne parviennent pas Ă  dĂ©passer la solution consistant en une rangĂ©e de 4 sur la feuille (fig. 5), soit qu’ils croient alors Ă  une Ă©quivalence, soit qu’ils jugent le problĂšme insoluble :

Fig. 5

Aga (4 ans), pour copier la rangĂ©e modĂšle, commence par couvrir les papiers de jetons serrĂ©s (9) mais constate alors que cela fait « plus Ă  manger ». « Comment faire pour avoir la mĂȘme chose ? — Il faut enlever (elle fait alors une rangĂ©e de 4). — Comme ça on mange la mĂȘme chose ? — Oui (elle sait cependant compter). »

Fra (4 ; 5) met un alignement de 4 sur la feuille et y voit une équivalence, alors que sur la table elle donne une correspondance exacte.

Lae (4 ans) n’en place que 3 sur la feuille et reconnaĂźt que ce n’est pas pareil. « Quoi faire ? — Comme ça (fait une rangĂ©e correcte sur la table). — Mais sur le papier ? — (Il ajoute un 4e jeton). — On a la mĂȘme chose comme ça ? — Oui. »

Eve (4 ; 6) n’en met aussi que 3. « Je voudrais la mĂȘme chose. — On ne peut pas. —  Tu ne peux pas sur le papier ? — (Elle rajoute alors un jeton Ă  chaque extrĂ©mitĂ© des 3 mais en le plaçant moitiĂ© sur le papier moitiĂ© sur la table.) — Mais pas sur la table. — On ne peut pas. »

Pac (5 ans) part d’une rangĂ©e de 4. Il fait l’essai d’en rajouter un en dessous du n° 4 mais ne trouve pas cela correct et le met Ă  cĂŽtĂ© du papier dans le prolongement de sa rangĂ©e. « Il faut en mettre un sur la table. —  Tu ne peux pas sur le papier ? Il y a de la place. — (Il en ajoute alors 2 comme Eve, Ă  moitiĂ© sur le papier, Ă  moitiĂ© sur la table). »

Ber (5 ans) met d’emblĂ©e une rangĂ©e de 4 sur la feuille mais estime que cela ne fait pas pareil. « Alors quoi faire ? — Les enlever (elle fait une rangĂ©e de 6 sur la table). — Et ici ? — (Recommence Ă  4.) »

Nad (5 ans) n’en met d’abord que 3 et tient Ă  la main un 4e, mais, avant de l’ajouter, dĂ©place les 3 premiers en vĂ©rifiant chaque fois que l’intervalle entre deux jetons soit le mĂȘme que sur le modĂšle. Elle admet alors l’équivalence (4 contre 61*).

Tal (5 ans) fait une rangĂ©e de 5 mais reconnaĂźt qu’elle n’équivaut pas aux 6 du modĂšle. — Quoi faire ? — 
 — On ne peut pas le faire sur le papier pour avoir la mĂȘme chose ? — Non. — Et comme ça (on rajoute un en dessous) ? — Non, ça ne fait pas la mĂȘme chose. —  Qui a plus comme ça ? — LĂ  (5 + 1 plus que 6) », mais quand on l’enlĂšve cela fait moins : « Non c’est ici (5) qu’il y a moins. »

Isa (4 ; 5) de mĂȘme, lorsqu’on propose de rajouter 2 jetons au-dessus des 3 qu’elle a mis (pour en reproduire 5 et pas 6) rĂ©pond : « Non (= ce n’est pas Ă©gal) parce que lĂ  c’est une ligne et lĂ  pas comme une ligne », ce qui donne alors plus comme chez Tal.

Ces faits (13 cas sur 22) sont instructifs quant Ă  la nature de la quantitĂ© totale, Ă  ce niveau prĂ©opĂ©ratoire oĂč les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques (classes, relations et nombres fondĂ©s sur les Ă©quivalences ou diffĂ©rences entre Ă©lĂ©ments discrets) ne sont pas encore diffĂ©renciĂ©es des opĂ©rations infralogiques fondĂ©es sur les voisinages ou sĂ©parations entre morceaux d’une totalitĂ© continue. En ce cas le nombre des Ă©lĂ©ments n’est pas ou pas seulement Ă©valuĂ© en fonction de leur somme, mais encore (et cela Ă  titre de condition nĂ©cessaire et souvent suffisante) par la nature de leur enveloppement 2.

À cet Ă©gard une rangĂ©e de jetons constitue dĂ©jĂ  un enveloppement, quoique linĂ©aire, dont les jetons individuels ainsi que les intervalles qui les sĂ©parent constituent l’enveloppĂ© et dont la forme gĂ©nĂ©rale de la rangĂ©e, y compris (nĂ©cessairement) sa longueur, reprĂ©sentent l’enveloppant : il suffit alors, entre autres, d’espacer les Ă©lĂ©ments, donc de modifier la longueur de la rangĂ©e pour que la quantitĂ© change au point de vue du sujet.

Cela rappelĂ©, il est clair que le problĂšme soumis au sujet est complexe, puisqu’on lui impose un nouvel enveloppant (la feuille), dont il s’agit de respecter les frontiĂšres, ce qui empĂȘche de maintenir tels quels les caractĂšres de l’enveloppant-modĂšle, donc d’une rangĂ©e linĂ©aire. En ce cas, sauf pendant un instant, Aga qui commence par couvrir toute la feuille, tous les sujets cherchent Ă  conserver l’enveloppement ou forme totale de type « rangĂ©e », et encore en respectant avec soin les intervalles entre les jetons du modĂšle (voir Nad) : il en rĂ©sulte alors une rangĂ©e de 4 jetons sur le grand cĂŽtĂ© de la feuille sans que l’enfant cherche Ă  utiliser la place qui reste libre. Mais l’interprĂ©tation du rĂ©sultat de cette action varie selon trois possibilitĂ©s. La plus Ă©lĂ©mentaire consiste Ă  admettre que cette rangĂ©e de 4 Ă©quivaut (« mĂȘme chose Ă  manger ») Ă  celle du modĂšle, puisqu’il s’agit encore d’une rangĂ©e et qu’on ne peut pas la faire plus longue : la similitude des enveloppants prime alors et est censĂ©e assurer celle des enveloppĂ©s (par un prĂ©morphisme de surjection, mais avec nĂ©gligence de sa rĂ©ciproque que nous appelons multijection en tant que correspondance de un Ă  plusieurs) 3.

La seconde attitude consiste Ă  reconnaĂźtre qu’il n’y a pas Ă©galitĂ© et Ă  vouloir la rĂ©aliser sur la table (ce que chacun de ces sujets sait faire), sans plus de souci de la feuille : lorsqu’on demande le respect de la consigne, l’enfant s’en tire alors par un compromis consistant Ă  ajouter 2 jetons aux 4, mais chacun des deux extrĂȘmes de la rangĂ©e des 4, moitiĂ© sur la feuille, moitiĂ© sur la table (Eve et Pao (fig. 6)).

Fig. 6

Un autre compromis a consistĂ© Ă  serrer 5 jetons et Ă  en poser sur la mĂȘme ligne un 6e, mais vertical. La troisiĂšme interprĂ©tation, qui est la plus Ă©voluĂ©e, consiste Ă  nier que le problĂšme puisse ĂȘtre rĂ©solu (Eve Ă  la fin, et surtout Tal). Tal nous en donne explicitement la raison, et elle Ă©claire tout ce qui prĂ©cĂšde : c’est que si l’on place le 6e Ă©lĂ©ment (Tal en a posĂ© 5) en dessous de l’un des autres « cela ne fait pas la mĂȘme chose », donc la mĂȘme quantitĂ© totale : 5 + 1 font plus que 6 puisqu’il y a alors deux sous-collections (5 et 1), mais 5 fait moins que 6, d’oĂč l’impossibilitĂ© d’une solution (mĂȘme rĂ©ponse chez Isa). Or, les rĂ©actions, et surtout les derniĂšres, fournissent la contre-Ă©preuve de ce que l’on a vu au § 1. Quand, pour une mĂȘme rangĂ©e, on enlĂšve un Ă©lĂ©ment pour le replacer ensuite mais en dessous, les sujets admettent facilement la permanence du tout, car la rĂ©introduction du jeton enlevĂ©, mĂȘme en modifiant sa position, donc en le dĂ©plaçant, apparaĂźt comme une compensation de la suppression initiale, du fait qu’il y a lĂ  deux actions coordonnĂ©es et inverses l’une de l’autre. Dans le prĂ©sent cas, en plus des facteurs d’enveloppement discutĂ©s plus haut, le fait de changer la position d’un ou deux Ă©lĂ©ments, donc de les dĂ©placer par rapport Ă  la sĂ©rie modĂšle, n’est pas conçu comme une compensation : le dĂ©placement modifie alors la quantitĂ© et est interprĂ©tĂ© explicitement par Tal comme une production puisque 5 + 1 font plus que 6. C’est ce que l’on observe lors de toutes les non-conservations, tant que les dĂ©placements ne sont pas compris comme n’ajoutant au point d’arrivĂ©e que ce qui a Ă©tĂ© enlevĂ© au dĂ©part.

B) Si l’on examine maintenant les sujets qui dĂ©passent les rĂ©actions prĂ©cĂ©dentes, sans parvenir Ă  la correspondance exacte ou en y parvenant, il est intĂ©ressant de suivre leurs tĂątonnements qui montrent Ă©loquemment, quoique de façon diffĂ©rente, la difficultĂ© du problĂšme posĂ©, lorsqu’il ne s’agit que de changements de positions et non pas de suppressions et de rĂ©introductions pouvant se compenser, donc d’une action indiffĂ©renciĂ©e et non pas de deux actions rĂ©ciproques.

Voici d’abord des sujets qui renoncent Ă  s’en tenir Ă  une rangĂ©e de 4 mais en ajoutent alors plus qu’il n’en faut, comme pour compenser la perte de l’ordre linĂ©aire :

Man (4 ans) aligne 4 jetons au haut de la feuille et reconnaĂźt l’inĂ©galitĂ©. Il rajoute alors 3 Ă©lĂ©ments en dessous alors que le modĂšle n’en a que 5 : « On a la mĂȘme chose ? — Oui. » On ajoute 2 jetons de plus au modĂšle et il en met 4 de plus sur la feuille, d’oĂč 12 contre 7 : « Il en faut trĂšs beaucoup. »

Fat (4 ans) fait une rangĂ©e de 5 et accepte qu’on en rajoute 1 en dessous, puis en accepte 2 et croit Ă  l’égalitĂ©. On vĂ©rifie par correspondance sur la table : « Il en reste 1 (7 contre 6). — Et lĂ  (sur la feuille avec encore 7) c’était juste ? — Oui. »

San (5 ; 6) pour le modĂšle de 6 ne met que 4 sur la feuille. On double alors la longueur de celle-ci et il met correctement 6 contre 6. On revient Ă  la forme trop courte et San en met 4 puis en rajoute 3 puis encore 1 : « On a les deux la mĂȘme chose ? — Je ne sais pas encore. —  Comment savoir ? — Il faut les compter : 6 et 9 (= 8 en fait). — Quoi faire ? — Il faut un petit peu les pousser. »

Raf (5 ;8) met d’emblĂ©e deux rangĂ©es de 4 pour remplir toute la feuille et affirme l’égalitĂ©, mais prĂ©tend ne pas savoir compter.

Mic (5 ans) de mĂȘme fait deux rangĂ©es de 3 pour un modĂšle de 5 et, afin d’assurer l’égalitĂ© en rajoute un 7e !

Voici maintenant des cas de réussites ou demi-réussites finales :

Dom (4 ; 6) met comme Raf deux rangées de 4 en couvrant la surface, mais en enlÚve ensuite 2.

Luc (4 ans) pour un modĂšle de 5 fait une rangĂ©e de 3 occupant toute la longueur de la feuille. « On a la mĂȘme chose ? — Non. —  Quoi faire ? — Comme ça (il enlĂšve le dernier jeton du modĂšle et le met en dessous des 3). »

Ola (4 ; 6) pour conserver le caractÚre linéaire du modÚle aligne 4 éléments en une colonne verticale à gauche et ajoute 2 jetons à droite du plus bas ce qui donne un angle droit (fig. 7).

Ale (5 ; 5) fait mine de dĂ©placer les deux jetons extrĂȘmes du modĂšle de 6, puis rajoute 1 élĂ©ment sous chaque extrĂȘme de sa rangĂ©e de 4, ce qui donne la figure 8, avec correspondance exacte.

Xal (5 ans) fait une rangĂ©e de 4 puis dĂ©place les deux jetons extrĂȘmes du modĂšle pour les mettre au-dessus des 4 autres et ajoute alors sur la feuille 2 nouveaux jetons en dessous des 4 autres, d’oĂč une correspondance correcte avec symĂ©trie (fig. 9).

Val (6 ; 0) est le seul sujet qui pose d’emblĂ©e 4 jetons alignĂ©s et 2 en dessous, sans y voir de problĂšme : « J’ai copiĂ© ceux de la table (le modĂšle). »

Fig. 7
Fig. 8
Fig. 9

On voit que les sujets Man Ă  Raf, en progrĂšs sur les prĂ©cĂ©dents, renoncent Ă  se contenter d’une seule rangĂ©e (de 3 ou 4) sur la feuille et placent d’autres jetons en dessous. Mais, du fait que la sĂ©rie modĂšle est conçue comme un enveloppement, quoique linĂ©aire, puisqu’elle occupe tout l’espace entre les frontiĂšres initiale et terminale, ils ont tendance Ă  croire que le nouvel enveloppant (la feuille) doit aussi ĂȘtre rempli ou du moins garni « trĂšs beaucoup » pour ĂȘtre Ă©quivalent au modĂšle. Parmi les sujets qui rĂ©ussissent finalement, Dom dĂ©bute de mĂȘme, mais enlĂšve ensuite ce qu’il y a de trop (cf. Aga sous 2A). Les autres cherchent diffĂ©rents moyens pour conserver le plus possible la forme du modĂšle, jusqu’à modifier celui-ci (Luc) ou Ă  Ă©tablir diverses symĂ©tries (Xal) ou encore deux suites linĂ©aires contiguĂ«s (Ola). Seuls AlĂ© et Xal font appel Ă  des dĂ©placements avec implicitement une relation entre ce qui est enlevĂ© et remis et ce n’est que chez le sujet de 6 ans (Val) qu’un changement de position ne pose plus de problĂšme et reste qualifiĂ© de « copie » du modĂšle.

Quant Ă  la variante consistant Ă  utiliser une feuille rectangulaire mince de mĂȘme longueur que le modĂšle mais dĂ©calĂ©e d’une unitĂ© (fig. 10), le problĂšme est en gĂ©nĂ©ral rĂ©solu mais les plus jeunes sujets mettent davantage de jetons sur cette feuille, donc plus de 6 (fig. 11), sans doute aussi pour compenser l’absence de correspondance optique par simples superpositions.

Fig. 10
Fig. 11

3. Quelques observations sur les adjonctions et suppressions

La commutabilitĂ© consistant en la conservation d’un tout lorsque ses Ă©lĂ©ments sont conçus comme simplement dĂ©placĂ©s malgrĂ© les changements de forme — ce qui est ajoutĂ© d’un cĂŽtĂ© Ă©tant enlevĂ© de l’autre — , il Ă©tait intĂ©ressant de rechercher ce que les sujets pensent du rĂŽle des suppressions et adjonctions en gĂ©nĂ©ral. Cela Ă©tait d’autant plus indiquĂ© que le § 2 vient de nous rappeler combien les jeunes sujets demeurent loin de comprendre que les changements de forme et de position conservent la quantitĂ© totale en tant que dus Ă  de simples dĂ©placements avec compensation entre les places laissĂ©es vides et les places occupĂ©es.

Les questions posĂ©es ont simplement consistĂ© Ă  demander si l’équivalence se conserve entre deux rangĂ©es lorsqu’on enlĂšve ou qu’on ajoute un Ă©lĂ©ment Ă  l’une d’elles, et cela soit Ă  l’intĂ©rieur de la sĂ©rie soit Ă  l’une des extrĂ©mitĂ©s. Mais il va de soi que si on laisse un trou lĂ  oĂč un Ă©lĂ©ment a Ă©tĂ© enlevĂ© et un dĂ©passement lĂ  oĂč il a Ă©tĂ© ajoutĂ©, les rĂ©ponses en sont trop facilitĂ©es : il importe donc ensuite de redonner aux sĂ©ries des dispositions comparables pour voir ce qui reste des inĂ©galitĂ©s numĂ©riques introduites. On peut distinguer en ce cas trois niveaux successifs.

Le niveau le plus bas est celui des sujets qui, Ă  longueurs Ă©gales, croient que les adjonctions ou suppressions ne modifient pas les quotitĂ©s, tandis que tout dĂ©passement d’une rangĂ©e indique une valeur supĂ©rieure :

Ler (6 ; 0). Deux rangĂ©es de 6 (la seconde construite par le sujet). On ajoute 1 jeton Ă  l’une : « MĂȘme chose ? — Quelqu’un a plus. — Et ça (on a rĂ©tabli les longueurs Ă©gales et on met un de plus au milieu) ? — MĂȘme chose. — Si on en mangeait un quelqu’un aurait plus ? — MĂȘme chose. —  (La rangĂ©e de dessous Ă©tant complĂ©tĂ©e on a 8 = 8 et on enlĂšve 1 et on laisse le trou) Et ça ? — MĂȘme chose. »

Le second niveau est plus intéressant du fait que les quotités ne sont plus évaluées simplement à la longueur des rangées :

Isa (4 ; 5) dit : « Moi je mangerais plus. » Si sa sĂ©rie est augmentĂ©e d’un jeton qui dĂ©passe, mais pour 4 élĂ©ments intercalĂ©s un Ă  un Ă  l’intĂ©rieur de la rangĂ©e elle dit chaque fois : « Toujours la mĂȘme chose. » Par contre, pour deux rangĂ©es Ă©gales il suffit d’enlever 1 élĂ©ment pour que ce ne soit « plus la mĂȘme chose ». A fortiori pour 2 suppressions mĂȘme en Ă©galisant les intervalles.

Rov (5 ans) de mĂȘme dit « la mĂȘme chose » quand on intercale un jeton Ă  longueurs Ă©gales des rangĂ©es (mais pas en cas de dĂ©passement) ; par contre « c’est moi qui ai plus » quand on enlĂšve un Ă©lĂ©ment Ă  l’autre rangĂ©e. On revient Ă  une intercalation en l’une des deux sĂ©ries de 6 (donc 7 > 6) : « MĂȘme chose. »

L’intĂ©rĂȘt de ces cas est qu’une suppression est comprise comme altĂ©rant la quantitĂ© totale de l’ensemble, tandis qu’une intercalation ne le modifie pas et en conserve la nature de totalitĂ© fermĂ©e. On a trouvĂ© la mĂȘme rĂ©action, assez systĂ©matique, dans une expĂ©rience suggĂ©rĂ©e par les recherches de R. Carreras sur l’« infinitĂ©simal » 4 : Ă©tant donnĂ© un empilement de feuilles de papier trĂšs fines, une adjonction ne change pas sa hauteur, tandis qu’une seule suppression la modifie dĂ©jĂ , selon le sujet qui ne perçoit naturellement aucune diffĂ©rence.

Le troisiÚme niveau est celui des réponses correctes :

San (5 ; 6). On ajoute 1 au milieu de l’une des deux rangĂ©es de 6 : « Quelqu’un a plus. » — Et pour une suppression : « Quelqu’un a moins. » Idem plusieurs fois.

Cela dit, il reste Ă  examiner ce que donnent les compositions d’adjonctions et de suppressions, pour voir si elles portent sur les nombres eux-mĂȘmes ou simplement sur les actions comme telles, indĂ©pendamment des quotitĂ©s. Bien faciles dĂšs la conservation des quotitĂ©s, ces compositions font problĂšme aux niveaux prĂ©cĂ©dents :

Luc (4 ans), pour deux rangĂ©es de 6. On en enlĂšve 1 : « Ça fait la mĂȘme chose Ă  manger ? — Non. —  (On le remet) MĂȘme chose dans les deux ? — Non. —  (On en rajoute 1) ? — Non. — (On rajoute le second) ? — Non. —  (On les enlĂšve tous deux) ? — Non. —  Regarde bien. — Non, pas la mĂȘme chose. »

Dom (4 ; 6) pour 6 et 6 : On rajoute 1 Ă  la sĂ©rie toute faite : « Quelqu’un mange plus ? — Vous. —  (On en rajoute un autre) ? — Encore vous. —  (On enlĂšve 1 de ceux qui ont Ă©tĂ© rajoutĂ©s). Qui mange plus ? — Moi (alors qu’il en a 6 et l’autre 7). »

Il est clair qu’en ces cas le sujet se centre sur les actions elles-mĂȘmes, chacune considĂ©rĂ©e Ă  l’état isolé : ajouter revient Ă  augmenter la quantitĂ© et enlever Ă  la diminuer, indĂ©pendamment des valeurs en jeu, donc du rĂ©sultat de l’action prĂ©cĂ©dente. Ce qui manque est donc la compensation, contrairement aux rĂ©ussites prĂ©coces du § 1, parce qu’alors l’élĂ©ment enlevĂ© faisait un trajet visible et Ă©tait posĂ© Ă  un endroit diffĂ©rent, le dĂ©placement avec changement de forme obligeant le sujet Ă  coordonner la diminution ou suppression initiale d’un Ă©lĂ©ment ou de deux avec leur rĂ©introduction au terme de ce dĂ©placement. Dans les prĂ©sents cas au contraire, il n’y a pas encore de commutabilitĂ© faute du dĂ©placement continu qui relierait les deux actions, et celles-ci prennent de ce fait une valeur absolue et indĂ©pendante des quotitĂ©s en jeu.

Ces quelques faits, et notamment les deux premiers niveaux, montrent une fois de plus le rĂŽle de l’enveloppement prĂ©opĂ©ratoire dans l’évaluation des quantitĂ©s. Mais il faut soigneusement le distinguer de l’enveloppement opĂ©ratoire, dans lequel le tout Ă©gale la somme des parties avec conservation malgrĂ© les changements de forme, deux caractĂšres qui font dĂ©faut auparavant. Notre problĂšme Ă©tant d’interprĂ©ter le passage de l’un Ă  l’autre nous avons fait au § 1 l’hypothĂšse que cette transformation Ă©tait due Ă  la commutabilitĂ© en tant que les changements de forme sont compris comme ne rĂ©sultant que de dĂ©placements, mais avec compensation entre ce qui est enlevĂ© au dĂ©part et ajoutĂ© Ă  l’arrivĂ©e, d’oĂč la conservation. Le progrĂšs gĂ©nĂ©ral observĂ© avec la technique du § 1 a semblĂ© confirmer cette supposition. Le § 2 en a fourni une contre-Ă©preuve, puisque les positions finales des jetons (rajouter des Ă©lĂ©ments en dessous de la sĂ©rie incomplĂšte) sont analogues dans les deux techniques, mais au § 2 sans rĂ©fĂ©rence Ă  des suppressions ou adjonctions : d’oĂč plus de la moitiĂ© d’échecs chez les sujets sans conservation, quelques semi-rĂ©ussites et peu de rĂ©ussites complĂštes.

En ce § 3 la situation est inverse : intervention de suppressions ou adjonctions, mais sans rĂ©fĂ©rence Ă  des dĂ©placements. En ce cas la question est plus facile que celle du § 2 (deux tiers de rĂ©ussites chez les sujets sans conservation et un tiers d’échecs), mais on ne peut pas parler de progrĂšs au sens du § 1.

4. Les relations d’ordre

Il nous reste Ă  Ă©tudier, dans le domaine des ensembles discrets, le rĂŽle Ă©ventuel de l’ordre des positions, ce qui distingue la commutabilitĂ©, Ă©trangĂšre Ă  ce facteur, de la commutativitĂ© stricte comportant une inversion de l’ordre linĂ©aire des Ă©lĂ©ments.

A) Une question prĂ©liminaire a consistĂ© simplement Ă  faire « commencer par l’autre bout », autrement dit permuter, une suite de 5 jetons dont les 3 premiers sont bleus et les deux autres rouges. Sur 14 sujets de 4-5 ans, 5 rĂ©ussissent sans problĂšme, 2 aprĂšs tĂątonnements, mais les 7 autres ont des rĂ©actions diffĂ©rentes. Les unes reviennent Ă  remplacer la permutation par une symĂ©trie :

Dom (4 ; 6) place 3 rouges sous les 3 bleus et 2 bleus sous les 2 rouges, ce qui revient donc à permuter les couleurs et non pas l’ordre 3 + 2.

Tim (4 ans) met 2 bleus suivis de 3 rouges, par renversement des nombres et non pas de l’ordre.

D’autres consistent Ă  rĂ©duire la commutativitĂ© (2 + 3 = 3 + 2) Ă  une simple commutabilitĂ© avec dĂ©placements quelconques :

Nat (5 ans) commence par 1 bleu suivi de 1 rouge, puis de 2 bleus et finalement de 1 rouge, ce qui conserve les nombres, mais en ordre panaché.

Val (6 ; 0) donne 1 rouge suivi de 3 bleus et à nouveau de 1 rouge.

Les Ă©checs restants ou les demi-rĂ©ussites n’ont d’autre intĂ©rĂȘt que de montrer la difficultĂ© de l’inversion de l’ordre :

Isa (4 ; 6) ne peut que recopier le modÚle.

Pac (5 ans) commence bien par un rouge mais lui en ajoute 4 autres sans plus s’occuper des bleus.

Car (4 ans) prĂ©tend ne pas pouvoir commencer dans l’autre sens et il faut qu’on lui pose son premier jeton pour qu’elle continue, mais elle s’arrĂȘte au milieu parce que « c’est pas la mĂȘme couleur ».

Laf (4 ; 5) et Nad (5 ; 0) ont besoin de trois copies avant de pouvoir inverser l’ordre.

On voit ainsi que l’inversion demandĂ©e est loin de conduire Ă  une rĂ©ussite unanime, mĂȘme dans un cas aussi simple. Lorsque dans une sĂ©rie impaire tous les Ă©lĂ©ments sont diffĂ©rents, les sujets de ce mĂȘme Ăąge dĂ©butent en gĂ©nĂ©ral correctement pour Ă©tablir l’ordre inverse mais, parvenus au mĂ©dian, ils perdent la direction (Piaget, Inhelder, 1948). Dans le cas de 8 rĂ©glettes de longueurs distinctes, il faut attendre le niveau opĂ©ratoire pour que le sujet comprenne que le nombre des Ă©lĂ©ments > 1 est nĂ©cessairement Ă©gal Ă  celui des < 8 (Piaget, Liambey et Papandropoulou, en prĂ©p.). En un mot, les deux ordres de parcours ne sont diffĂ©renciĂ©s et coordonnĂ©s que trĂšs progressivement, ce qui empĂȘche de parler de commutativitĂ© au niveau ici considĂ©rĂ©.

Fig. 12

B) Il importe de se rappeler ce fait pour l’interprĂ©tation des rĂ©ussites spectaculaires Ă  l’épreuve suivante. On offre Ă  l’enfant deux boĂźtes en mĂ©tal, fermĂ©es mais munies d’une ouverture par laquelle l’expĂ©rimentateur introduit des jetons, qui restent invisibles une fois entrĂ©s, mais qui produisent chacun un son en tombant sur le fond. On prĂ©sente ainsi soit des Ă©quivalences (1 rouge + 2 bleus = 2 rouges + 1 bleu (fig. 12) ou 2 + 3 = 3 + 2), soit des non-Ă©quivalences (2 + 3 ≠ 2 + 2, etc.), les deux situations Ă©tant naturellement mĂ©langĂ©es. La question est d’établir s’il y a ou non autant de jetons dans les deux boĂźtes, sans s’occuper des couleurs, visibles Ă  l’entrĂ©e et dont les inĂ©galitĂ©s correspondent simplement Ă  des rythmes diffĂ©rents : tac-tac
 tac ou bien tac
 tac-tac. Il ne s’agit donc en fait que d’évaluer le nombre des sons entendus, mais diffĂ©remment groupĂ©s (2 + 1 ou 1 + 2), chaque enfant ayant Ă  rĂ©pondre Ă  6 ou 7 de telles questions. Mais, une fois les rĂ©ponses obtenues, on ouvre les boĂźtes et on demande Ă  nouveau s’il y a Ă©quivalence ou pas, donc cette fois sur inspection visuelle et non plus selon les sons entendus lors des entrĂ©es visibles.

Or, sur 9 sujets de 4-5 ans en possession de la conservation, 7 rĂ©ussissent toutes les Ă©preuves (ou toutes sauf une) et 2 Ă©chouent Ă  deux, trois ou plus ; et sur 12 sujets ne la possĂ©dant pas, 10 rĂ©ussissent de mĂȘme et 2 seulement Ă©chouent. Par contre, lors des comparaisons visuelles Ă  boĂźte ouverte, les rĂ©ponses sont moins bonnes, sans donc que les jugements d’équivalence ou d’inĂ©galitĂ© visuelles correspondent toujours aux rĂ©ponses prĂ©cĂ©dentes justes donnĂ©es sur les sons.

Voici des exemples d’erreurs :

Dom (4 ; 6) rĂ©ussit pour 2 rouges et 2 bleus : « On a la mĂȘme chose dans les deux boĂźtes ? — Oui, 2 et 2. —  Et comme ça (2 + 3 et 3 + 2) ? — LĂ  il y a plus et lĂ  pas beaucoup. — On va voir. — (Il compte). — Et comme ça (1 + 2 et 2 + 1) ? — Plus lĂ , et lĂ  pas beaucoup. — On va voir. — (Il compte, trĂšs surpris.) Avant il y en avait 4 (pour 1 + 2). Comment ils disparaissent ? —  On essaie encore ? (2 + 1 et 1 + 2) ? — LĂ  4 et lĂ  3. — On va voir. — Il y en a un qui a disparu ! »

Nat (5 ans). « (1 et 1). — Un ! —  (1 + 1 et 1 + 1). — Chacun deux. —  (1 + 1 + 1 et 2 + 1). — Pas la mĂȘme chose (mais les rythmes sont ici diffĂ©rents). — Qui a plus ? — Moi (2 + 1). — (On ouvre.) Tu vois ? — Non pas la mĂȘme chose. (1 + 2 et 2 + 1). — C’est moi qui a plus ».

San (5 ; 6). « (1 et 1). — MĂȘme chose. — (2 + 1 et 1 + 2). — Moi j’ai plus. — (On ouvre). — MĂȘme chose (surprise !) — (2 + 3 et 3 + 2). — C’est moi qui a plus. — (On ouvre). — Non, c’est vous. — (1+2 + 1 et 1 + 1 + 2). — C’est moi qui a plus. —  (2 + 1 et 1 + 2). — Moi je mange moins. —  (On ouvre). — MĂȘme chose ! —  Comment j’ai fait ? — Vous avez pris le contraire (couleurs). »

Et de réussites :

Fat (4 ans). « (1 et 1). — MĂȘme chose. —  (1 et 2). — Non. — Qui a plus ? — Moi. (3 + 2 et 2 + 3). — MĂȘme chose. —  Montre-moi (on dĂ©couvre). — (N’arrive pas Ă  compter). — (1 + 2 + 2 et 2 + 1 + 1). — Non. — Qui a plus ? — Vous. »

Ana (4 ; 6) rĂ©ussit de mĂȘme pour (1 et 1), (2 + 1 et 1 + 2), (2 + 3 et 3 + 2) et ne se trompe qu’en un cas.

Mic (5 ans) se trompe d’abord sur 2 + 1 et 1 + 2. Puis « (2 + 2 et 2 + 1). — Pas la mĂȘme chose. —  Qui a plus ? — Vous. — (2 + 3 et 3 + 2). — MĂȘme chose. —  Comment tu sais ? — 
 — (2 + 2 et 2 +1). — C’est vous qui avez plus. »

Que ces jeunes sujets reconnaissent un mĂȘme rythme (comme 1 + 1 et 1 + 1) ou s’embrouillent quand il est diffĂ©rent (comme Nat pour 1 + 1 + 1 et 2 + 1) n’a rien de surprenant. Mais l’intĂ©rĂȘt de ces rĂ©sultats est la rĂ©ussite prĂ©coce pour les inversions d’ordre (2 + 1 et 1 + 2 ou mĂȘme 3 + 2 et 2 + 3) ainsi que leurs jugements corrects en cas de non-Ă©quivalence. Malheureusement l’enfant reste muet lorsqu’on lui demande « comment tu sais » (voir Mic) et la seule indication verbale est celle de San en prĂ©sentation visuelle et en rĂ©ponse Ă  la question « comment j’ai fait ? » « Vous avez pris le contraire », dit-elle, et il ne s’agit Ă©videmment pas d’une inversion de l’ordre puisque les jetons sont alors mĂ©langĂ©s : le « contraire » c’est donc la symĂ©trie des couleurs (2 bleus et 1 rouge contre 2 rouges et 1 bleu), correspondant Ă  la symĂ©trie des rythmes (tac-tac
 tac et tac
 tac-tac). MĂȘme si les actions en jeu font intervenir implicitement une compensation par commutativitĂ©, ce que le sujet en retient n’est sans doute pas cette inversion de l’ordre (on a vu sous 1 ses difficultĂ©s) mais semble se rĂ©duire Ă  leur symĂ©trie, c’est-Ă -dire Ă  une correspondance bijective avec renversement. Or, celui-ci est essentiellement figuratif et tient aux rĂ©sultats perçus, indissociables des actions comme telles. Inutile de rappeler combien est frĂ©quente cette utilisation de la symĂ©trie aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires, et cela jusque dans les situations oĂč elle prĂ©cĂšde de beaucoup la comprĂ©hension des mĂ©canismes en jeu (exemple l’équilibre d’une balance, lorsque le sujet met des poids Ă©gaux aux deux extrĂ©mitĂ©s du levier sans encore se douter qu’ils agissent l’un sur l’autre). Par contre, les recherches de P. GrĂ©co (1962) sur la commutativitĂ© ont montrĂ© son caractĂšre tardif et opĂ©ratoire. En revanche, il semble bien que la simple commutabilitĂ©, toujours liĂ©e aux dĂ©placements, mais suivant un ordre quelconque des positions, puisse se constituer, en certains cas privilĂ©giĂ©s, Ă  tous les niveaux, y compris sensori-moteur : la permanence de l’objet, par exemple, suppose que le sujet mette en relation les arrivĂ©es avec des dĂ©parts et que, voyant une balle rouler sous un canapĂ©, il ne cherche plus Ă  la retrouver sous le fauteuil oĂč elle Ă©tait situĂ©e l’instant auparavant. Autrement dit, Ă  la prĂ©sence en situation finale correspond une absence en situation initiale, contrairement Ă  ce que croit d’abord le bĂ©bĂ©. Mais si ce mĂ©canisme constitutif des invariances semble clair dans le domaine du discret, il nous reste Ă  l’analyser dans celui du continu.

5. La composition d’un continu à partir de morceaux

Dans l’épreuve connue oĂč l’on transforme une boulette de pĂąte en boudin (Piaget, Inhelder, 1941), le sujet prĂ©opĂ©ratoire voit bien que ce changement de forme implique des dĂ©placements. Mais il conçoit ceux-ci comme s’accompagnant de productions (augmentation de la quantitĂ© de matiĂšre), tandis que pour comprendre la conservation il doit avoir admis que ce qui est ajoutĂ© sur un point Ă  l’arrivĂ©e a forcĂ©ment Ă©tĂ© enlevĂ© sur un autre (quelconque) au dĂ©part. Pour analyser cette commutabilitĂ© dans le continu, nous avons d’abord eu l’idĂ©e de former la boulette initiale au moyen de morceaux de pĂąte de diffĂ©rentes couleurs, de façon Ă  ce que, en les fusionnant, l’enfant constate visuellement certains dĂ©placements au lieu de se borner Ă  les produire manuellement. L’expĂ©rience a Ă©tĂ© instructive : sur 9 sujets retenus de 5 et 6 ans 5, 7 ont acquis au cours de l’expĂ©rience une certaine conservation de la quantitĂ© de matiĂšre. Mais il s’est trouvĂ©, malgrĂ© les changements de positions utilisĂ©s dans la technique (d’abord sur les petites boulettes servant de morceaux Ă  l’état isolĂ© puis sur les Ă©lĂ©ments fusionnĂ©s), que les sujets se sont centrĂ©s sur le nombre des Ă©lĂ©ments et non pas sur leurs dĂ©placements eux-mĂȘmes. Il n’y a donc pas eu pour chacun de ces 7 sujets de commutabilitĂ© au sens plein du terme, de telle sorte que 4 d’entre eux ont oscillĂ© ou n’ont pas rĂ©sistĂ© aux contre-suggestions proposant l’inĂ©galitĂ© en fonction de la forme d’ensemble, 3 seulement ayant maintenu leur raisonnement de conservation. L’intĂ©rĂȘt de cette situation est donc de nous permettre d’analyser les difficultĂ©s de la commutabilitĂ© dans le domaine du continu, en attendant de la retrouver en un sens complet au paragraphe suivant en appliquant une technique parallĂšle Ă  celle du § 1 pour le discret.

Pour l’instant, la mĂ©thode suivie, aprĂšs avoir dĂ©terminĂ© en un prĂ©test le niveau du sujet, a donc consistĂ© Ă  prĂ©senter deux collections de 5 petites boulettes de mĂȘmes tailles, mais de trois couleurs diffĂ©rentes. On commence par des dĂ©placements Ă  l’intĂ©rieur de l’une des collections pour vĂ©rifier l’invariance du nombre, puis on fusionne 2, 3, 4 et les 5 boulettes qu’on arrondit en une grosse boule oĂč les petites ne sont plus diffĂ©renciables que par leur couleur. On cherche alors si les jugements portant sur la quantitĂ© ont Ă©tĂ© modifiĂ©s par les exercices prĂ©cĂ©dents.

On a vu que les 9 sujets retenus se rĂ©partissent en trois catĂ©gories : 2 qui en demeurent Ă  la non-conservation, 4 qui parviennent Ă  l’invariance mais avec oscillations et restent sensibles aux contre-suggestions et 3 qui accĂšdent, en cours d’expĂ©rience, Ă  la conservation nĂ©cessaire. Voici des exemples :

Kaz (6 ; 6) estime que 6 Ă©lĂ©ments font autant lorsqu’on espace leur rangĂ©e ou qu’on les met en tas, mais en arrondissant deux boulettes en une seule « vous avez plus (que les deux sĂ©parĂ©es). — Pourquoi ? — Parce que c’est plus gros. —  Et si on dĂ©fait ? — On aura la mĂȘme chose ». MĂȘme rĂ©action avec 5 et 5 : « Vous en avez plus parce que c’est plus gros, mais c’est toujours le mĂȘme nombre de petites boules. —  Et si on les mange ? — On ne mange pas les deux la mĂȘme chose. —  Et si je dĂ©fais ? — On aura la mĂȘme chose. » Ce sont donc lĂ  des rĂ©ponses typiques du premier groupe.

Fan (6 ; 5) est par contre de la seconde catĂ©gorie : 5 boulettes collĂ©es font « la mĂȘme chose, parce qu’on n’a pas trop aplati : on voit les raies ». Par contre, en arrondissant davantage « il y a plus dans la grosse boule. —  Combien de boulettes ? — 5 et 5. —  C’est plus juste de dire que quelqu’un a plus ou qu’on a les deux la mĂȘme chose ? — Qu’on a les deux la mĂȘme chose. —  Pas plus dans la grosse boule ? — Non il y a la mĂȘme chose de petites boules. —  Et si on les mange quelqu’un a plus dans le ventre ? — Oui, dans la grosse boule ». Puis elle admet l’égalité : « Mais c’est une grosse boule, ça ne fait rien ? — Non parce qu’il y a quand mĂȘme 5 petites. —  On pourrait les retrouver dans la grosse ? — Oui. » Etc., mais au post-test la conservation n’est pas acquise : il y a plus dans la saucisse.

Pat (6 ; 9) de mĂȘme oscille entre les deux opinions : « Il y a plus lĂ  (grosse boule) parce qu’il y en a 5 et là
 non, on a les deux la mĂȘme chose. — Et quand on forme une grosse boule ? — Pas la mĂȘme chose, parce que lĂ  (boulettes) il y a 5 et lĂ  c’est toute une boule. »

Dra (6 ; 4) admet d’abord l’égalitĂ© en fonction de la correspondance numĂ©rique des couleurs : « Parce que vous avez 2 bleus, 2 jaunes et 1 rouge : on a la mĂȘme chose », mais en arrondissant davantage il « y a plus lĂ , parce que ça fait un ballon, et lĂ  de petites balles ».

Ver (6 ; 9) est par contre un cas type de la troisiĂšme catĂ©gorie : « Ça fera la mĂȘme chose. Ça ne change pas : si on dĂ©place, c’est la mĂȘme chose. — (On serre encore). — C’est la mĂȘme chose, mais chez vous ils sont serrĂ©s. » « Si vous dĂ©faites les boules (dans la grande) ça fait autant. LaissĂ©es comme ça c’est la mĂȘme chose. » RĂ©ussites au post-test.

Le fait le plus remarquable en ces rĂ©actions est que les sujets du premier groupe affirment la conservation du nombre lorsque les 5 boulettes demeurent discontinues, mais nient celle de la substance sitĂŽt qu’elles sont collĂ©es : comme le dĂ©clare Kar « il y a plus parce que c’est plus gros, mais c’est toujours le mĂȘme nombre ». Nous savions depuis longtemps que cette conservation de la quantitĂ© se constitue plus tard dans le discret que celle de la quotitĂ©. Mais ce qui est nouveau, dans le prĂ©sent cas, est que ces sujets parviennent bien Ă  la conservation de la quantitĂ©, et non pas seulement de la quotitĂ©, lorsque les boulettes demeurent discontinues, et qu’ensuite ils la refusent dĂšs qu’elles forment un tout continu et cela bien que les 5 unitĂ©s demeurent prĂ©sentes et diffĂ©rentiables par leur couleur. Autrement dit, en passant du discontinu au continu les sujets rĂ©gressent en substituant Ă  l’enveloppement opĂ©ratoire (collection dont la quantitĂ© est Ă©gale Ă  la somme des parties et se conserve lors des changements de forme) un enveloppement prĂ©opĂ©ratoire oĂč la quantitĂ© totale est autre chose, et en gĂ©nĂ©ral plus, que la somme des parties et oĂč elle dĂ©pend de la forme du tout. Or il est nettement insuffisant d’attribuer ce passage rĂ©gressif Ă  un remplacement des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques (5 unitĂ©s Ă©gales) par les opĂ©rations infralogiques, d’abord parce qu’au niveau prĂ©opĂ©ratoire toutes deux interviennent toujours, mais indiffĂ©renciĂ©es et sans cesse confondues, et ensuite parce que les compositions infra-logiques, une fois opĂ©ratoires, sont isomorphes aux compositions logico-arithmĂ©tiques et cela bien que les voisinages se substituent aux ressemblances et les partitions au sein d’un continu aux partitions discrĂštes. Il faut donc trouver mieux. Notre hypothĂšse est alors que ce qui manque Ă  ce second enveloppement pour acquĂ©rir un niveau opĂ©ratoire (conservation) malgrĂ© son caractĂšre infralogique est la commutabilitĂ©, qui ne fait pas problĂšme lors des collections de 5 unitĂ©s et qui reste ignorĂ©e lorsqu’on les fusionne en une grosse boule totale. Une comparaison avec un propos suggestif du grand Eddington fera comprendre le sens de cette supposition avant de la discuter de plus prĂšs.

On sait qu’en microphysique il arrive que la rĂ©union de deux systĂšmes dont les Ă©nergies sont E1 et E2 ne donne pas comme rĂ©sultante la somme E1 + E2 mais bien E1 + E2 + Δ oĂč ce qui s’ajoute Δ est dit Ă©nergie d’interaction ou d’échange ; cela rappelle donc nos enveloppements infralogiques oĂč le tout vaut plus que la somme des parties. Or, Eddington exprime ses doutes Ă  cet Ă©gard et compare cette situation Ă  ce que serait celle d’un astronome Ă©tudiant un systĂšme d’étoiles doubles, mais sans pouvoir suivre suffisamment leurs trajectoires et en les confondant Ă  l’occasion : en ce cas, on ne trouverait pas un systĂšme correspondant simplement aux Ă©quations de Newton, mais quelque chose en plus dĂ» aux fausses liaisons.

À en revenir Ă  nos sujets du premier groupe, nous voyons alors que si, Ă  propos des 5 boulettes ils en peuvent suivre les dĂ©placements quand on modifie leurs positions et conserver ainsi leur somme lors des changements de forme du tout, il suffit au contraire de les fusionner en une grosse boule pour qu’elles se dĂ©placent en changeant elles-mĂȘmes de forme. Il en rĂ©sulte que, dans le continu, outre les obstacles perceptivo-reprĂ©sentatifs (donc figuratifs) que constituent les voisinages entiĂšrement contigus et les diffĂ©rentes formes spatiales du tout, il intervient deux sortes de dĂ©placements et non pas une seule forme comme dans le cas du discret : ceux des Ă©lĂ©ments (les 5 boulettes) les uns par rapport aux autres et ceux des parties internes de ces Ă©lĂ©ments, puisqu’ils changent eux-mĂȘmes de forme. Il est donc, en cette situation, doublement difficile de parvenir Ă  une commutabilitĂ© qui assurerait une identitĂ© extensive aux 5 élĂ©ments alors que, dans le discret, le passage de l’identitĂ© qualitative ou intensive (suffisante pour les nommer, comme lors de la conservation de la quotitĂ©) Ă  l’extensive (d’oĂč la quantitĂ© comme produit d’une rĂ©union) est notablement plus rapide. En bref, la double nature des dĂ©placements (puisque les 5 élĂ©ments changent eux-mĂȘmes de forme) empĂȘche la gĂ©nĂ©ralisation de la commutabilitĂ©, dĂ©jĂ  acquise par les sujets dans le discret, empĂȘche aussi la formation d’une identitĂ© de rang supĂ©rieur, que les couleurs distinctes de ces Ă©lĂ©ments ne suffĂźt pas Ă  leur assurer, et fait donc, au total, obstacle Ă  l’additivitĂ© qui serait nĂ©cessaire Ă  la conservation du tout : il ne reste ainsi, pour Ă©valuer la quantitĂ© de ce tout, que sa forme spatiale d’ensemble.

Les quatre sujets d’un second groupe sont encore plus intĂ©ressants parce qu’ils utilisent tour Ă  tour les deux modes d’évaluation. En premier lieu, lorsqu’on accole les 5 boulettes en une boule totale, ils se rappellent le point d’origine de ces dĂ©placements : elles Ă©taient sĂ©parĂ©es, bien distinctes, et leurs dĂ©placements n’ont consistĂ© qu’à les rĂ©unir, d’oĂč une premiĂšre tendance conduisant Ă  la conservation du tout en tant que rĂ©union d’élĂ©ments qu’on a simplement rapprochĂ©s et collĂ©s. Il y a donc lĂ  un dĂ©but de commutabilitĂ©. Par contre, dĂšs que leur attention se centre sur les formes totales, ils sont bien obligĂ©s de reconnaĂźtre que les 5 élĂ©ments n’ont pas simplement Ă©tĂ© rĂ©unis (comme des jetons que l’on serre ou que l’on espace en une rangĂ©e dont la longueur seule varie), mais qu’ils ont changĂ© de forme et sont eux-mĂȘmes Ă©tirĂ©s (voir les « raies » de Fan) de telle sorte que la commutabilitĂ©, valable lorsque le sujet ne pense qu’à leur point de dĂ©part, ne saurait ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e sans plus quant aux dĂ©placements intervenant dans les changements de forme des Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes, ni donc dans l’explication des dĂ©formations de la boule totale en tant que telle, d’oĂč alors la perte de l’identitĂ© extensive et de l’additivitĂ© et le retour aux enveloppements prĂ©opĂ©ratoires fondĂ©s sur la forme spatiale. Autrement dit, le fait de ne pas procĂ©der Ă  des suppressions initiales et des rĂ©adjonctions finales, comme dans la technique du § 1, et de se borner Ă  rĂ©unir des Ă©lĂ©ments prĂ©alablement sĂ©parĂ©s ne suffit pas Ă  assurer une gĂ©nĂ©ralisation suffisante Ă  la commutabilitĂ© pour qu’elle assure de façon stable un dĂ©passement par rapport aux enveloppements prĂ©opĂ©ratoires.

Les trois sujets du 3e groupe admettent en revanche un isomorphisme suffisant entre les opĂ©rations infralogiques et logico-arithmĂ©tiques pour parvenir, mĂȘme dans le continu, Ă  un enveloppement opĂ©ratoire oĂč le tout devient Ă©gal Ă  la somme des parties et se conserve par consĂ©quent lors des modifications de la forme d’ensemble. Leurs arguments sont, en effet, de deux sortes. Les uns reviennent Ă  appliquer les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques au continu : Ă©tant donnĂ© la correspondance terme Ă  terme (« un bleu, un bleu, un rouge, un rouge, etc. ») on a alors l’équivalence numĂ©rique (et pas seulement extensive) : « il y a 5 et 5 », indĂ©pendamment des changements de forme de ces Ă©lĂ©ments.

Les autres font au contraire appel Ă  l’identitĂ© extensive des morceaux, donc Ă  leur additivitĂ©, puisque Ă©quivalents en tant que rĂ©unis en un mĂȘme tout : « ils ne sont que collĂ©s » et quoique dĂ©formĂ©s « si on les dĂ©place, c’est la mĂȘme chose » comme le dit Vez qui atteint ainsi la commutabilitĂ©.

Au total on retrouve en ces rĂ©sultats ce qu’avaient observĂ© Inhelder, Sinclair, Bovet (1974) : elles avaient dĂ©jĂ  appliquĂ© cette technique Ă  laquelle on a ajoutĂ© ici les diffĂ©rences de couleur pour les boulettes de dĂ©part. On assiste Ă  quelques progrĂšs dans la conservation (groupes n° 3 et en partie n° 2), mais limitĂ©s, du fait que la commutabilitĂ© n’est pas suggĂ©rĂ©e, comme ce sera le cas au paragraphe suivant, par une suppression initiale d’une partie du tout, rajoutĂ©e ensuite sur un autre point, et que l’on se borne Ă  rĂ©unir des Ă©lĂ©ments initialement sĂ©parĂ©s.

6. La commutabilité au sein de totalités continues

Ce dernier paragraphe reprend dans le domaine du continu l’expĂ©rience du § 1. AprĂšs un prĂ©test sur la boule de pĂąte avec changements de forme, on repart de la boule et on lui enlĂšve un morceau que l’on recolle d’un autre cĂŽtĂ©, et ainsi de suite jusqu’à former une saucisse, en interrogeant Ă  chaque reprise sur la conservation de la quantitĂ© (totale).

On a ainsi trouvĂ© sur 11 sujets de 5-6 ans les catĂ©gories habituelles : 2 ne progressent pas faute d’opĂ©rativitĂ© suffisante (pas de conservation de la quotitĂ© dans l’épreuve des jetons), 5 sont intermĂ©diaires et progressent en relation avec leur niveau de dĂ©part et 4 parviennent Ă  une conservation apparemment stable.

Les sujets du premier groupe sont particuliÚrement significatifs :

Ren (6 ans) : « Si je prends ce morceau-lĂ  et je le remets lĂ , on a toujours la mĂȘme chose ? — Pas la mĂȘme chose. —  Pourquoi ? — Parce que tu as fait comme ça (geste d’aplatir) et c’est plus petit. —  Dans la tienne il y a plus ? — Plus dans celle-lĂ  (celle oĂč il y a eu transfert). — Avant on avait pareil ? — Oui. —  Et quand on fait comme ça (on refait le transport) ? — Ça fait plus qu’avant. —  (Nouveau transport). — Ça fait beaucoup plus qu’avant. —  (3e). — Encore plus. —  Et si je remets le bout ? — Un peu moins qu’avant », etc., jusqu’au retour Ă  l’état initial. Ren Ă©choue aussi Ă  la commutabilitĂ© dans le discret. N’importe quel dĂ©placement des jetons modifie la quantité : « Ça fait plus ou moins quand on les bouge : c’est un petit peu comme le lac quand il y a des grosses vagues. »

Sab (5 ans). « Si je prends ce morceau on a la mĂȘme chose ? — Non. —  Et si je le remets là ? — (ailleurs) — Non. —  Pourquoi ? — Parce qu’il n’est pas bien roulĂ©. — Quoi faire pour avoir la mĂȘme chose ? — Il faut le rouler. »

L’intĂ©rĂȘt de ces cas est double. On voit d’abord que l’habitude de juger du rĂ©sultat des dĂ©placements par le seul point d’arrivĂ©e, en oubliant le dĂ©part initial, est si invĂ©tĂ©rĂ©e que, mĂȘme en enlevant explicitement des morceaux de la boule pour les remettre ailleurs, des sujets comme Ren peuvent ne penser (encore Ă  6 ans) qu’aux adjonctions successives en oubliant chaque fois la soustraction prĂ©cĂ©dente : ce sujet nous fournit ainsi une belle illustration de la raison principale des non-conservations. Mais, en second lieu, Sab comme Ren soulĂšvent spontanĂ©ment le problĂšme de l’identitĂ© du mobile dĂ©placĂ©. Ils admettent bien entendu son identitĂ© qualitative donc intensive : c’est le mĂȘme morceau qu’on a replacĂ© ailleurs aprĂšs l’avoir enlevĂ©, seulement il ne conserve pas pour autant son identitĂ© extensive (donc en extension, quoique avant toute mesure) : si on l’a aplati (Ren) ou « pas bien roulé » (Sab) il a alors changĂ© de quantitĂ© comme de forme et ne se prĂȘte plus Ă  la composition additive, mĂȘme aussi Ă©lĂ©mentaire qu’une compensation entre les suppressions et les rĂ©adjonctions.

Les sujets d’un second groupe, quoique sans conservation au prĂ©test parviennent Ă  une conservation bien motivĂ©e, en fonction de la commutabilitĂ©, mais cĂšdent Ă  des contre-suggestions ou lorsque les diffĂ©rences spatiales deviennent trop considĂ©rables. Voici des exemples, Ă  commencer par un cas intermĂ©diaire :

Osc (5 ; 5 et 5 ; 6) lors d’une premiĂšre sĂ©ance, en reste au niveau prĂ©cĂ©dent : « Il y a plus : c’est plus grand. — (2e transport). — Plus le tien. — (3e). — Le tien plus parce que tu enlĂšves chaque fois ici et tu le mets ici. — Alors ça fait plus ? — Oui. » Mais un mois aprĂšs : « Toujours la mĂȘme chose. Quand on enlĂšve un morceau il y a moins et quand on le remet c’est Ă©gal », puis : « Toujours la mĂȘme chose, mais ça fait une saucisse. » Mais Ă  la fin il cĂšde : Il y a plus quand c’est trop long.

Nin (6 ; 2) demeure, au prĂ©test, trĂšs Ă©trangĂšre Ă  la conservation. « Je vais prendre un morceau Ă  cette boule et je la mets lĂ . C’est toujours la mĂȘme chose de pĂąte ? — Oui c’est la mĂȘme grandeur, mĂȘme chose que celle-ci. —  Je recommence (etc. trois fois). — Oui, parce que c’est le mĂȘme (morceau). — Et une trĂšs grande saucisse ? — Non, oui, oui, c’est plus long mais c’est la mĂȘme chose. » « Mais si c’était long comme ça, ce serait la mĂȘme grandeur ? — Comme ça ce serait plus. » Nin cĂšde donc Ă  la suggestion mais prĂ©voit nĂ©anmoins l’amincissement graduel de la saucisse. Au post-test elle reste hĂ©sitante pour les boudins trop longs, mais il y a progrĂšs net sur le prĂ©test. Il est en outre Ă  noter que trois mois auparavant il y avait Ă©chec Ă  l’épreuve du § 5 (fusionnement).

Dro (5 ; 6) de mĂȘme, lors des premiers transports, dit : « C’est exactement la mĂȘme chose » mais pour des saucisses trop longues, cela fait « un peu plus ». —  Plus qu’avant ? — « Je ne sais pas. »

Ton (6 ; 6) au prĂ©test croit qu’il y a plus de pĂąte dans la saucisse et accepte d’en enlever un bout pour l’égaliser Ă  la boule. Mais, lors des transports, il y a Ă©galitĂ© « seulement le bout a changĂ© de place ». On recommence cinq fois : « Toujours la mĂȘme chose, seulement ce n’est pas la mĂȘme grandeur. — Si tu mangeais ça et moi ça ? — On aurait la mĂȘme chose. » AprĂšs quoi il reconnaĂźt avoir pensé : « qu’on n’avait pas la mĂȘme chose. —  Qui avait plus ? — Vous (la longue saucisse). — Et puis maintenant ? — Vous avez changĂ© la boule, pas enlevĂ© de pĂąte, c’est la mĂȘme chose, seulement c’est long ; (c’est) si vous enlevez un bout (qu’) on aura plus la mĂȘme chose ». La mise en miettes de la boule conserve aussi la quantitĂ©.

Ces cas sont intĂ©ressants, l’un quant au remplacement du dĂ©placement-production de matiĂšre par la commutabilitĂ© avec ses compensations (Osc), les autres par leur dĂ©faut de gĂ©nĂ©ralisation rĂ©currentielle. Leur gĂ©nĂ©ralisation est cependant suffisante pour que le sujet comprenne Ă  la fois que le dĂ©placement externe d’un morceau conserve la quantitĂ© totale (« quand on le remet c’est Ă©gal ») et que les dĂ©placements internes du morceau qui change de forme lors de sa rĂ©introduction lui conservent sa quantitĂ© partielle : « c’est la mĂȘme grandeur (totale) », dit ainsi Nin « parce que c’est le mĂȘme (morceau) », confĂ©rant ainsi Ă  celui-ci une identitĂ© extensive et non plus seulement intensive (comme Ren et Sab citĂ©s prĂ©cĂ©demment). Cependant la gĂ©nĂ©ralisation n’est pas encore assez forte pour rĂ©sister aux allongements trop grands de la saucisse et il y a alors retour Ă  l’enveloppement prĂ©opĂ©ratoire.

En un troisiĂšme groupe de sujets, la gĂ©nĂ©ralisation devient par contre complĂšte et la conservation ainsi acquise dĂšs 5 ans (Ă  partir d’un Ă©chec au prĂ©test) se stabilise, du moins aux post-tests (jusqu’à deux mois plus tard) :

Cec (5 ; 10) est vue en deux sĂ©ances. Lors de la premiĂšre, elle est d’abord nettement du niveau II, mais se corrige Ă  la fin non moins clairement : « C’est la mĂȘme chose parce qu’on n’a rien enlevé » ou « parce qu’il n’y a pas un petit bout de la pĂąte qui manque ». On la revoit une semaine aprĂšs, elle est d’emblĂ©e catĂ©gorique et avec les mĂȘmes arguments.

Dav (5 ; 3) lors d’un premier examen n’a aucune conservation ni du nombre ni du continu ; il Ă©choue Ă  l’épreuve des feuilles du § 2 Ă  laquelle se borne alors l’interrogation. Quatre mois plus tard il conserve la quotitĂ© mais pas la substance. Lors des transports il rĂ©agit par contre d’emblĂ©e correctement : lorsqu’on enlĂšve un morceau « tu as plus que moi » et quand on le remet ailleurs « on a la mĂȘme chose ». Puis « encore la mĂȘme chose », etc., et enfin « on a toujours la mĂȘme chose ».

Fra (5 ; 6) est franchement non conservatoire au prĂ©test mais dĂšs le premier transport « on a la mĂȘme chose » puis « encore » et « toujours ». Pour une saucisse trĂšs longue, lĂ©gĂšre hĂ©sitation puis Ă  nouveau « on aura toujours la mĂȘme chose ». Revue deux mois aprĂšs, la conservation est assurĂ©e.

Ser (6 ; 8). « Toujours la mĂȘme chose parce que c’était la mĂȘme boule. »

On voit qu’ainsi la commutabilitĂ© donne les mĂȘmes rĂ©sultats dans le continu qu’à propos du discret, mais avec un lĂ©ger dĂ©calage reconnaissable Ă  la plus grande proportion de cas intermĂ©diaires (groupe II).

7. Conclusions

A) La premiĂšre des questions que nous nous proposions de discuter en cet article est celle des relations entre les rĂ©actions au discret et au continu, autrement dit entre les opĂ©rations ou prĂ©opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, fondĂ©es sur les ressemblances et diffĂ©rences entre les Ă©lĂ©ments, et les opĂ©rations ou prĂ©opĂ©rations infralogiques 6 fondĂ©es sur les voisinages et sĂ©parations entre parties d’un mĂȘme objet Ă  toutes les Ă©chelles. Ce problĂšme dĂ©jĂ  posĂ© dans les conclusions de l’ouvrage Le DĂ©veloppement des quantitĂ©s physiques chez l’enfant (Piaget, Inhelder, 1941) a Ă©tĂ© renouvelĂ© par les Ă©tudes sur l’apprentissage de Inhelder, Sinclair et Bovet (1974) qui ont mis en Ă©vidence des relations et interactions plus complexes que prĂ©vues et excluant toute filiation simple de l’un des systĂšmes Ă  partir de l’autre.

L’hypothĂšse qui semble donc s’imposer est que, au dĂ©part et Ă  divers degrĂ©s (mais faiblissants) au cours de toute la pĂ©riode prĂ©opĂ©ratoire, il y a indiffĂ©renciation relative entre les deux systĂšmes avec appuis mais aussi dĂ©formations mutuels ; qu’ensuite leur diffĂ©renciation progressive permet des interactions plus fĂ©condes, jusqu’à une intĂ©gration consistant en un isomorphisme dĂ©taillĂ© entre les deux sortes d’opĂ©rations (additions partitives et rĂ©unions de classes, etc., jusqu’au dĂ©veloppement de la mesure selon le mĂȘme processus synthĂ©tique de partition et d’ordre que la construction du nombre).

L’indiffĂ©renciation initiale est Ă©vidente sur tous les points oĂč les collections (ou prĂ©classes) et les prĂ©nombres demeurent tributaires de facteurs spatiaux et on l’a revu ici mĂȘme (§ 2, etc.) Ă  propos de la longueur des rangĂ©es numĂ©riques, etc. Mais la rĂ©ciproque est tout aussi vraie et les multiples structures infralogiques qu’élabore le jeune sujet sont en partie tributaires d’une conceptualisation continuelle en « comprĂ©hension » sans laquelle la pensĂ©e ne fonctionnerait pas. De mĂȘme les gĂ©nĂ©ralisations, abstractions, etc., Ă  partir de jugements infralogiques relĂšvent d’un fonctionnement gĂ©nĂ©ral commun aux deux systĂšmes. Le dessin enfantin, comme l’a montrĂ© Luquet, ne dĂ©bute pas par de simples correspondances spatiales mais par un « rĂ©alisme intellectuel » traduisant graphiquement le concept que le sujet se donne de l’objet et cela peut rester vrai de figures gĂ©omĂ©triques ; exemple : un losange dessinĂ© effectivement comme « un carrĂ© avec une pointe » (celle-ci Ă©tant posĂ©e sur un carrĂ© ou rajoutĂ©e du dehors Ă  l’un des angles).

Quant aux interactions solidaires des diffĂ©renciations, la commutabilitĂ© Ă©tudiĂ©e en cet article en fournit de bons exemples. Entre l’action de dĂ©placer une unitĂ© en une collection pour l’y replacer diffĂ©remment et l’action semblable portant sur un morceau de totalitĂ© continue, il y a certes un ensemble de diffĂ©rences importantes relatives Ă  la nature de l’unitĂ© (« unité » logique ou numĂ©rique Ă©quivalant aux autres en opposition avec un « morceau » quelconque sans dĂ©limitation assignable d’avance), ou statut de l’identitĂ© au cours et au terme du trajet (selon qu’il y a ou non changements de forme de l’élĂ©ment dĂ©placĂ©), aux rapports entre les dĂ©placements et la forme d’ensemble des totalitĂ©s considĂ©rĂ©es, Ă  la structure de l’enveloppement, etc. Il n’en subsiste pas moins un ensemble de mĂ©canismes communs assurant un isomorphisme final entre les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques et les actions infralogiques une fois devenues opĂ©ratoires ; qu’il s’agisse d’additions numĂ©riques, de rĂ©unions d’individus ou de classes ou d’additions partitives (ajustement des « morceaux » en un mĂȘme objet total), il y a finalement en tous ces cas compensation exacte entre les soustractions et les additions. Que la forme d’ensemble soit celle d’une collection ou d’un objet topologiquement continu, il y a en dĂ©finitive Ă©quivalence entre la quantitĂ© totale et la somme des parties (enveloppement opĂ©ratoire). Au contraire il y avait aux niveaux antĂ©rieurs davantage dans l’une que dans l’autre (enveloppements prĂ©opĂ©ratoires), qu’il s’agisse de rangĂ©es d’élĂ©ments discrets ou de boules de pĂąte, etc. Or, avant d’en arriver Ă  ces isomorphismes opĂ©ratoires, les diffĂ©renciations entre les deux domaines s’accompagnent d’interactions prĂ©parant les intĂ©grations par isomorphisme terminal. C’est ainsi que la conservation des quotitĂ©s (ce qui constitue une diffĂ©renciation par rapport Ă  l’estimation du nombre en fonction de la longueur infralogique des rangĂ©es) facilite la comprĂ©hension de la commutabilitĂ©, y compris dans le continu. De mĂȘme Inhelder, Sinclair et Bovet (1974) ont montrĂ© une action favorable de l’inclusion des classes sur les conservations dans le continu, et cela davantage que dans le sens inverse. En un mot, les gĂ©nĂ©ralisations de la commutabilitĂ©, Ă©tudiĂ©es en ces pages, montrent assez l’erreur qu’il y aurait Ă  opposer radicalement les processus infralogiques aux processus logico-arithmĂ©tiques, alors qu’ils sont solidaires Ă  tous les niveaux mais de diffĂ©rentes maniĂšres (cf. la mĂ©rĂ©ologie de Lesnievski).

B) Cela dit, il n’en reste pas moins qu’il existe un dĂ©calage assez net entre les conservations dans le discret et dans le continu, les secondes Ă©tant plus tardives. Or, ce qui prĂ©cĂšde montre assez qu’il ne suffit pas, pour expliquer ce retard, d’opposer simplement l’infralogique au logico-arithmĂ©tique, puisqu’il y a isomorphisme final entre les deux sortes d’opĂ©rations. Le fait que l’unitĂ© soit donnĂ©e dans le discret et Ă  construire dans le continu intĂ©resse surtout le niveau de la mesure, nettement ultĂ©rieur Ă  celui des conservations. L’enveloppement prĂ©opĂ©ratoire est aussi important dans le discret que dans le continu et le § 2 nous a montrĂ© la prĂ©gnance des rangĂ©es linĂ©aires numĂ©riques (le rĂŽle de la feuille plus petite que celle du modĂšle s’est montrĂ© surtout intĂ©ressant par les efforts des jeunes sujets pour concilier l’enveloppement normal qui est pour eux la rangĂ©e, avec les frontiĂšres de cette enveloppe ajoutĂ©e arbitrairement). L’opposition entre les dĂ©placements externes (enlever un morceau de pĂąte pour le remettre ailleurs) et internes (pousser la pĂąte pour faire une saucisse) est sans doute plus accusĂ©e dans le continu que dans le discret, mais 1) quand les sujets ont compris la commutabilitĂ© par dĂ©placements externes ils la gĂ©nĂ©ralisent aussitĂŽt aux mouvements internes puisqu’ils parviennent Ă  la conservation lors des simples allongements ; 2) dans le discret le dĂ©placement d’un Ă©lĂ©ment ne suffit prĂ©cisĂ©ment pas Ă  lui seul Ă  entraĂźner la conservation chez les sujets prĂ©opĂ©ratoires, et il faut Ă©galement en ce cas, pour leur faire comprendre la commutabilitĂ©, procĂ©der Ă  des actions d’enlever et de rĂ©ajouter, donc Ă  des dĂ©placements externes.

La raison principale du retard des conservations dans le continu, donc de la difficultĂ© Ă  comprendre que les changements de forme ne sont dus qu’à des dĂ©placements oĂč ce qui est ajoutĂ© Ă  l’arrivĂ©e Ă©quivaut Ă  ce qui est enlevĂ© au dĂ©part, tient beaucoup plus simplement Ă  ce fait essentiel que lors du changement de forme d’une collection les Ă©lĂ©ments discrets ne changent pas eux-mĂȘmes de forme quand on les dĂ©place, tandis qu’en un tout continu comme la boule de pĂąte transformĂ©e en boudin, les morceaux dĂ©placĂ©s sont eux-mĂȘmes modifiĂ©s en leur forme. Il en rĂ©sulte alors que, pour rĂ©duire les nouvelles formes d’ensemble Ă  de simples dĂ©placements, donc pour conserver l’identitĂ© extensive des parties dĂ©placĂ©es, le sujet est obligĂ© de composer entre eux deux sortes de dĂ©placements : 1) ceux des parties que l’on enlĂšve et remet ou que l’on pousse simplement ; et 2) ceux qui sont internes aux parties elles-mĂȘmes et qui conservent leur identitĂ© extensive indĂ©pendamment de leurs changements de forme (voir au § 6 les cas de Osc et Nin comparĂ©s Ă  ceux de Ren et Sab). Dans le discret, au contraire, le problĂšme ne se pose pas, de telle sorte qu’il y a une diffĂ©rence de type logique (au sens de la thĂ©orie des types) entre les dĂ©placements d’un Ă©lĂ©ment individuel, plus simples, et ceux d’un « morceau » dĂ©formable, plus difficiles Ă  dominer puisque dĂ©placements Ă  la seconde puissance.

Cette premiĂšre diffĂ©rence en entraĂźne alors une seconde, relative aux enveloppements et il est plus clair de la dĂ©crire en termes de morphismes, car les « correspondances » du niveau prĂ©opĂ©ratoire prĂ©parent aussi bien les opĂ©rations infralogiques de partition du continu que les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques en gĂ©nĂ©ral. Dans le cas des enveloppements continus, il y a, bien entendu, surjection 7 facile de tous les morceaux dĂ©limitables ou non, dans la forme enveloppante, puisqu’elle les entoure. Par contre, retrouver les (ou mĂȘme certains) morceaux Ă  partir du tout par multijection n’est pas rĂ©alisable avant la reprĂ©sentation ou l’imagination d’une partition possible, d’abord parce que ces morceaux sont contigus par voisinage immĂ©diat, et non pas disjoints, et ensuite parce que ces morceaux changent de forme en se dĂ©plaçant. Par contre, dans les collections logico-arithmĂ©tiques il est plus facile de retrouver les Ă©lĂ©ments par multijection comme le montre la conservation des quotitĂ©s antĂ©rieures Ă  celle des quantitĂ©s.

Mais il est essentiel de noter que cette diffĂ©rence des deux sortes d’enveloppements infralogiques et logiques n’existe qu’aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires, la multijection infralogique devenant possible avec les opĂ©rations partitives, et que cette diffĂ©rence est elle-mĂȘme le produit d’une diffĂ©renciation et non pas d’une opposition dĂšs le dĂ©part. Nous avons vu, en effet, au § 3, des sujets pour lesquels l’adjonction de nouveaux Ă©lĂ©ments au milieu d’une rangĂ©e numĂ©rique n’en modifie pas la quantité : c’est assez dire qu’à ce niveau la surjection de ces Ă©lĂ©ments surajoutĂ©s va de soi mais qu’il n’y a pas davantage de multijection que dans les totalitĂ©s continues.

C) Les diffĂ©rences entre les conservations dans le continu et dans le discret Ă©tant ainsi rappelĂ©es, il nous reste Ă  rĂ©sumer nos interprĂ©tations quant au passage des enveloppements prĂ©opĂ©ratoires Ă  ceux de forme opĂ©ratoire selon des processus communs Ă  l’infralogique et au logico-arithmĂ©tique et qui sont fondĂ©s sur la commutabilitĂ©. Rappelons que les enveloppements opĂ©ratoires sont ceux 1) dont la quantitĂ© totale est Ă©gale Ă  la somme des parties et 2) dont cette quantitĂ© se conserve indĂ©pendamment des changements de forme spatiale de la collection 8 ou de l’objet continu ; au contraire les enveloppements prĂ©opĂ©ratoires sont encore dĂ©pourvus de ces deux propriĂ©tĂ©s. En ce qui suit nous partirons des rĂ©actions aux changements de forme 2) pour aboutir Ă  l’additivité 1).

La condition prĂ©alable pour qu’il y ait conservation de l’enveloppĂ© en sa quantitĂ© totale malgrĂ© les changements de forme de l’enveloppant est que ceux-ci soient conçus comme dus Ă  des dĂ©placements. Il n’y a donc pas de primat des formes : ces derniĂšres sont le rĂ©sultat de dĂ©placements, de mĂȘme que tout dĂ©placement est un changement de position qui modifie une forme. Mais encore faut-il que le dĂ©placement ne soit compris que comme un tel changement de position. Or, pour les jeunes sujets qui bien entendu voient dĂ©jĂ  les dĂ©placements quand on Ă©tire une boulette en boudin ou quand on espace les jetons d’une rangĂ©e, ces dĂ©placements sont bien davantage que des changements de position : ce sont des productions qui ajoutent quelque chose aux quantitĂ©s de dĂ©part. MĂȘme dans le cas oĂč deux rĂ©glettes, d’abord perçues Ă©gales par congruence, mais dont celle qu’on avance pour dĂ©passer un peu la seconde est censĂ©e devenir « plus longue », ce petit dĂ©placement est dĂ©jĂ  productif de grandeur et exclut ainsi l’identitĂ© extensive du mobile (et donc de ses « morceaux »). La condition pour que le dĂ©placement explique la permanence des quantitĂ©s (du mobile comme de tout l’enveloppĂ©) est par consĂ©quent qu’il se rĂ©duise Ă  un simple changement de position : mais celui-ci est alors de ce fait mĂȘme chargĂ© de significations multiples et c’est pourquoi nous parlons de « commutabilité » pour dĂ©gager ces implications signifiantes que dĂ©couvre peu Ă  peu le sujet quand on ne lui facilite pas la comprĂ©hension comme aux § 1 et 6.

La premiĂšre de ces implications est qu’on ne trouve rien de plus au terme du mouvement, que ce qui est parti au point d’origine, ce qui comporte donc une compensation entre ce qui est additif Ă  l’arrivĂ©e et ce qui est soustractif au dĂ©part (cf. par exemple l’égalisation tardive, dans le cas des rĂ©glettes rappelĂ©es Ă  l’instant entre le dĂ©passement de celle qu’on a avancĂ©e et la place laissĂ©e vide derriĂšre elle) (Piaget, Inhelder, Szeminska, 1948). C’est cette compensation qui a Ă©tĂ© facilitĂ©e par les techniques des § 1 et 6 mais elle se produit spontanĂ©ment lorsque les sujets, Ă©tirant une boulette en saucisse s’aperçoivent (tardivement) du fait qu’elle s’amincit : ils comprennent alors, d’une part, qu’ils n’ont rien effectuĂ© de plus que de dĂ©placer des morceaux, mĂȘme non dĂ©limitables (« on n’a fait qu’allonger ») d’oĂč, d’autre part, la compensation entre ce qui est ajoutĂ© en longueur et diminuĂ© ailleurs (en largeur) ; cette compensation (explicitement formulĂ©e par nombre de sujets), si mystĂ©rieuse en apparence, puisqu’elle ne repose sur aucune mesure, va en revanche de soi sitĂŽt les changements de forme compris comme rĂ©sultant de simples dĂ©placements (donc sans « productions »).

La seconde implication essentielle de cette rĂ©duction au dĂ©placement et de la commutabilitĂ© qu’elle signifie, est l’identitĂ© extensive du mobile dĂ©placĂ©. On peut distinguer trois sortes d’identitĂ©s ou Ă©quivalences rĂ©flexives : 1) L’identitĂ© qualitative ou intensive affirmant qu’il s’agit du mĂȘme objet mĂȘme s’il change de quantitĂ© (exemple « c’est la mĂȘme eau » en cas de transvasement avec accroissement de matiĂšre) ; 2) l’identitĂ© extensive conservant la quantitĂ© propre Ă  l’objet mĂȘme s’il change de forme et si sa valeur quantitative n’est Ă©gale Ă  aucune autre (donc sans intervention d’unitĂ©s) ; 3) l’identitĂ© numĂ©rique d’un Ă©lĂ©ment valant une unitĂ© Ă©quivalant Ă  toutes les autres 9. Cela dit, mĂȘme les morceaux d’un continu, qui changent de forme au cours de leurs dĂ©placements, parviennent Ă  une identitĂ© extensive du fait de la gĂ©nĂ©ralisation de la commutabilitĂ© Ă  l’intĂ©rieur de ces morceaux dont les « sous-morceaux » se dĂ©placent eux-mĂȘmes puisqu’ils modifient les formes initiales 10. Le fait que ni les uns ni les autres ne constituent des unitĂ©s ou sous-unitĂ©s n’exclut donc en rien leur identitĂ© quantitative.

La troisiĂšme implication de la commutabilitĂ© est alors l’additivitĂ© car, si un Ă©lĂ©ment discret ou un morceau conservent leur identitĂ© extensive en changeant de place ou mĂȘme de forme, il en sera de mĂȘme de plusieurs, et cela indĂ©pendamment des identitĂ©s numĂ©riques. De plus, comme ces mobiles m se conservent et qu’il en sera a fortiori de mĂȘme des Ă©lĂ©ments m’ demeurĂ©s immobiles, le sujet en tirera la conservation de m + m’ conduisant jusqu’à celle de la totalitĂ© elle-mĂȘme, de telle sorte que l’enveloppement deviendra ainsi opĂ©ratoire et s’identifiera Ă  la somme des parties.

Mais comme on l’a vu au § 4, l’ordre des rĂ©unions m + m’ restera quelconque sans impliquer nĂ©cessairement l’ordre linĂ©aire de la commutativitĂ© n + n’ = n’ + n.

Il reste Ă  prĂ©ciser ce point important que les compensations, identitĂ©s extensives et additivitĂ©s inhĂ©rentes Ă  la commutabilitĂ© ne supposent nullement, lorsqu’elles sont appliquĂ©es au continu, une partition effective prĂ©alable. Les dĂ©placements une fois compris comme de simples changements de positions, laissant invariante la quantitĂ© tout en changeant les formes, impliquent la reprĂ©sentation d’une partition possible, ne serait-ce qu’entre les parties dĂ©placĂ©es et celles demeurant sur place ; et cela suffit Ă  engendrer les compensations spatiales, les identitĂ©s extensives (« on n’a rien ĂŽtĂ© ni ajouté », ce qui confirme le statut psychologique de l’opĂ©ration identique +x − x = 0) et l’additivité ; car l’addition partitive, mĂȘme lorsqu’elle porte sur des morceaux non dĂ©limitĂ©s, mais dĂ©limitables, et mĂȘme avant toute mesure ou constitution d’unitĂ©s, est aussi opĂ©ratoire que la rĂ©union des classes ou l’addition numĂ©rique.

Au total, malgrĂ© toutes les diffĂ©rences qui sĂ©parent les enveloppements continus et topologiques des enveloppements non perceptibles mais non moins opĂ©rationnels constituĂ©s par les classes ou les nombres (en tant que rĂ©unions d’unitĂ©s), les mĂ©canismes constitutifs de leurs conservations opĂ©ratoires n’en demeurent pas moins fondamentalement isomorphes. En terminant ces remarques nous nous excusons d’ĂȘtre revenus ainsi sur un problĂšme posĂ© dĂšs 1941 (Piaget, Inhelder, 1941), mais il s’est rĂ©vĂ©lĂ© inĂ©puisable, et la solution prĂ©sentĂ©e ici nous paraĂźt Ă  la fois plus simple et relativement nouvelle.

Résumé

L’hypothĂšse qu’il s’agit de vĂ©rifier — dĂ©jĂ  Ă©noncĂ©e dans Apprentissage et structures de la connaissance — est qu’il n’existe pas de filiation directe entre les deux formes de conservation de totalitĂ©s numĂ©riques et de quantitĂ©s continues mais un processus de diffĂ©renciation et d’interaction dont il convient de prĂ©ciser le mĂ©canisme. L’idĂ©e sous-jacente aux principes de conservation de quantitĂ© est que tout changement de forme d’une totalitĂ© se rĂ©duit aux dĂ©placements de ses Ă©lĂ©ments ou parties, de sorte que ce qui a Ă©tĂ© placĂ© ou ajoutĂ© sur un point Ă©quivaut Ă  ce qui a Ă©tĂ© enlevĂ© sur un autre. Les premiers faits prĂ©sentĂ©s ici illustrent le rĂŽle que joue cette « commutabilité » gĂ©nĂ©ralisĂ©e dans la genĂšse des quantifications Ă©lĂ©mentaires des systĂšmes discrets et continus. Ces nouveaux rĂ©sultats vĂ©rifient ainsi le bien-fondĂ© de l’idĂ©e de « commutabilité » prĂ©sentĂ©e dans Recherches sur la contradiction (Les relations entre affirmations et nĂ©gations).

Bibliographie

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Note pour toutes les figures : les lettres a, b, etc., indiquent une succession temporelle.