Le Langage et la pensĂ©e chez lâenfant ()
Chapitre III.
La comprĂ©hension et lâexplication verbales entre enfants de mĂȘme Ăąge, de six Ă huit ans 1
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Dans les chapitres prĂ©cĂ©dents nous avons essayĂ© dâĂ©tablir dans quelle mesure les enfants se parlent entre eux et pensent de maniĂšre sociale. Nous avons laissĂ© de cĂŽtĂ© un problĂšme essentiel : quand ils se parlent, les enfants se comprennent-ils les uns les autres ? Câest ce problĂšme que nous voulons discuter maintenant.
Cette question est beaucoup moins facile Ă rĂ©soudre que les prĂ©cĂ©dentes, et pour une raison trĂšs simple. Il est, en effet, possible de contrĂŽler directement si les enfants se parlent ou mĂȘme sâĂ©coutent, tandis quâil est impossible de se rendre compte par observation directe sâils se comprennent. Lâenfant a mille maniĂšres de faire comme sâil comprenait. En outre, et cela complique encore plus les choses, il lui arrive de faire comme sâil ne comprenait pas, en fabulant, par exemple, lorsquâon lâinterroge, tout en ayant fort bien compris.
Ces conditions nous contraignent donc Ă ĂȘtre extrĂȘmement prudents, Ă sĂ©rier les questions, et, en particulier, Ă nâaborder ici que lâune de celles qui peuvent se poser, celle de la comprĂ©hension verbale.
Pour faire admettre le bien-fondĂ© des expĂ©riences que nous avons instituĂ©es, partons de lâobservation elle-mĂȘme de lâenfant, telle quâelle nous a Ă©tĂ© donnĂ©e dans les chapitres prĂ©cĂ©dents. Nous venons de voir que dans les types les plus Ă©levĂ©s et les plus sociaux de conversation entre enfants, câest-Ă -dire la collaboration et la discussion, il faut distinguer deux cas, les stades II et III, comme nous les avons appelĂ©s. Le premier cas est liĂ© Ă lâaction (collaboration dans lâaction, ou discussion primitive, encore liĂ©e Ă lâaction, sans raisonnements explicitĂ©s), le second fait appel Ă lâabstraction. Appelons-les briĂšvement le cas « agi » et le cas « verbal ». Dans le cas « verbal », les enfants collaborent ou discutent Ă propos dâune histoire quâils essayent de reconstituer, dâun souvenir Ă apprĂ©cier, dâune explication Ă donner (expliquer un phĂ©nomĂšne quelconque ou une parole dâadulte). Or ces discussions ont lieu sur le plan verbal, sans actions, sans le secours dâun objet matĂ©riel avec lequel les interlocuteurs seraient en train de jouer ou de travailler, sans mĂȘme le spectacle des phĂ©nomĂšnes ou des Ă©vĂ©nements Ă propos desquels ils discutent. Dans le cas « agi », au contraire, la collaboration ou la discussion sâaccompagne de gestes, de dĂ©monstrations par le doigt et non par la parole : peu importe donc que les propos tenus soient intelligibles ou non, puisque les interlocuteurs ont lâobjet sous les yeux. DâoĂč le langage bizarre de bien des paroles dâenfants (« ça, ça fait ça, pis ça, ça va lĂ et ça fait comme ça », etc.). Ă ces conversations « agies », il conviendrait de rattacher, sâil ne sortait pas complĂštement de notre sujet actuel dâĂ©tude, le langage par gestes et par mimiques, le langage en mouvement, pourrait-on dire, qui est, somme toute, le vrai langage social de lâenfant.
Or dans les deux cas, la conversation « agie » et la conversation « simplement parlĂ©e », les enfants se comprennent naturellement dâune maniĂšre extrĂȘmement diffĂ©rente. (La seconde de ces conversations caractĂ©rise dâailleurs un stade qui dĂ©bute seulement vers 7 ans ; elle nâa donc tous ses effets, câest-Ă -dire que vraisemblablement elle nâamĂšne les enfants Ă se comprendre verbalement, que vers 8 ans environ). Dans la conversation « agie » on a lâimpression que les enfants se comprennent bien, et câest pour cela que le procĂ©dĂ© pĂ©dagogique, qui consiste Ă faire expliquer Ă un enfant par un autre tel truc de calcul ou telle rĂšgle scolaire, rĂ©ussit, Ă condition de lâaccompagner dâune dĂ©monstration par les actes, les gestes, et dâun matĂ©riel suffisant de jeux Ă©ducatifs. Nous devons ainsi Ă lâexpĂ©rience de Mlle DescĆudres de savoir que dans les jeux dâorthographe (lotos, etc.), de calcul, dans les exercices dâhabiletĂ© (enfilages de perles, etc.), les enfants mĂȘme anormaux, collaborent trĂšs utilement et se comprennent entre eux mieux que ne sauraient se comprendre maĂźtres et enfants. Cette rĂšgle vaut mĂȘme sans doute entre enfants de mĂȘme Ăąge, et dĂšs 5 Ă 6 ans dâĂąge mental, bien que la comprĂ©hension entre aĂźnĂ©s et cadets soit en moyenne supĂ©rieure. Mais tout cela ne concerne que la conversation « agie ». Quant Ă la conversation simplement parlĂ©e, on peut se demander si les enfants se comprennent entre eux lorsquâils lâemploient, et câest ce problĂšme que nous allons essayer de rĂ©soudre. Montrons-en tout de suite lâimportance.
Une partie essentielle de la recherche intellectuelle de lâenfant se passe, en effet, de toute attache avec un matĂ©riel rĂ©ellement Ă disposition, ou avec des reprĂ©sentations concrĂštes. Sans parler des Ă©coles traditionnelles, oĂč lâenfant ne manipule plus un seul objet dĂšs lâĂąge de 7 ans et oĂč sa pensĂ©e sombre dans un verbalisme intĂ©gral, il se produit tous les jours des cas dans le genre des suivants. Lâenfant voit une bicyclette dans la rue et reconstitue mentalement son mĂ©canisme (un garçon sait, en moyenne, Ă GenĂšve, donner cette explication dĂšs 7 ans œ ou 8 ans). MĂȘme phĂ©nomĂšne dans le cas des automobiles, trains. Lâenfant dĂšs 6 ans Ă 7 ans a des reprĂ©sentations liĂ©es aux mots « benzine », « électricité », « vapeur », etc. Il en a dâautres liĂ©es aux concepts de vie, pensĂ©e, sentir, etc., et a des idĂ©es sur le coefficient de vie ou de sentiment, pour ainsi dire, quâil faut y accorder aux animaux, plantes, astres, etc. Il entend parler de pays, de villes, dâanimaux, dâinstruments complĂštement inconnus pour lui et sur lesquels il raisonne nĂ©anmoins. Une autre recherche est celle de la part de vĂ©ritĂ© Ă accorder aux rĂȘves, aux contes, aux fantaisies du jeu, etc. Toutes ces recherches ne peuvent se faire que sur le plan verbal, en ce sens quâelles diffĂ©reront toujours des recherches portant sur les jouets, les instruments, etc., lesquelles impliquent du travail manuel ou au moins de la manipulation.
Or, comme il ressort des deux derniers chapitres, cette recherche verbale nâest pas sociale ; chaque enfant la poursuit pour lui tout seul. Chaque enfant a son monde dâhypothĂšses et de solutions, quâil nâa jamais communiquĂ©es, par Ă©gocentrisme ou faute de moyens dâexpression, ce qui revient au mĂȘme si le langage est moulĂ© sur les habitudes de pensĂ©e comme nous espĂ©rons le montrer dans le prĂ©sent chapitre. Nous irons mĂȘme jusquâĂ admettre, dans un chapitre du volume II, que, faute dâexprimer toute sa pensĂ©e, lâenfant va jusquâĂ ne pas prendre conscience de concepts et de dĂ©finitions quâil sait pourtant manier lorsquâil pense pour lui-mĂȘme. Que se passera-t-il donc lorsque les hasards de la conversation et de la discussion mĂšneront les enfants Ă Ă©changer leurs idĂ©es sur le plan verbal ? Se comprendront-ils ou non ? La question est capitale pour la psychologie de la pensĂ©e enfantine. Elle constitue pour nous une contre-Ă©preuve nĂ©cessaire. Si lâon prouve que la pensĂ©e verbale est incommunicable entre enfants on justifiera nos hypothĂšses sur lâĂ©gocentrisme enfantin et lâon expliquera du mĂȘme coup les phĂ©nomĂšnes les plus nets de la logique des enfants, en particulier le syncrĂ©tisme verbal (voir chap. IV).
§ 1. La technique de lâexpĂ©rienceđ
Pour rĂ©soudre ce problĂšme, nous avons dĂ» nous livrer Ă une expĂ©rience, qui consiste Ă faire raconter ou expliquer quelque chose par un enfant Ă un autre. On critiquera sans doute cette maniĂšre de faire, comme sâĂ©loignant de la pratique de la vie, oĂč lâenfant parle spontanĂ©ment, sans contrainte, et en particulier sans quâon lui ait prescrit ce quâil doit raconter ou expliquer Ă son interlocuteur. Nous sommes obligĂ©s de rĂ©pondre simplement que nous nâavons pas trouvĂ© dâautre moyen de rĂ©soudre notre problĂšme. Ce moyen est assurĂ©ment dĂ©fectueux. Cependant, une fois faite la part des risques Ă courir, il faut reconnaĂźtre aussi que, par certains de ses aspects, il rappelle ce qui se passe dans la pratique, lorsquâun enfant, sitĂŽt aprĂšs avoir entendu un rĂ©cit ou reçu une explication, sâen va raconter le mĂȘme rĂ©cit ou donner la mĂȘme explication Ă un petit frĂšre ou Ă un camarade. Le tout est dâarriver Ă faire de lâexpĂ©rience un jeu, Ă intĂ©resser. Mais cette condition nâest pas trĂšs difficile Ă rĂ©aliser, quand on prend les enfants pendant les heures de classes, et quâils sont par consĂ©quent sous le charme de lâimprĂ©vu. On sâarrange Ă leur prĂ©senter la chose comme un amusement ou un concours : « Tu sais bien raconter les histoires ? Eh bien, on va envoyer ton camarade derriĂšre la porte. Pendant ce temps, on va te raconter une histoire. Tu Ă©couteras bien. Quand tu auras bien Ă©coutĂ© on fera revenir ton camarade, et tu vas lui raconter toi-mĂȘme lâhistoire. On verra si tu sais bien raconter, ou sâil sait mieux que toi. Tu comprends ? Tu Ă©couteras bien et tu raconteras ensuite la mĂȘme choseâŠÂ » etc. RĂ©pĂ©ter au besoin les instructions, insister pour que la reproduction soit fidĂšle, etc.
On envoie alors lâun des deux sujets derriĂšre la porte et on lit lentement Ă lâautre enfant un texte prĂ©parĂ© dâavance. On rĂ©pĂšte les passages plus compliquĂ©s, on fait tout pour que le sujet Ă©coute mais on nâaltĂšre pas le texte prĂ©parĂ© dâavance. Puis, de deux choses lâune (nous avons employĂ© tour Ă tour les deux techniques comme contrĂŽle lâune de lâautre), ou bien on fait revenir lâenfant qui attend au corridor et on note directement (et naturellement in extenso) ce que dit le premier enfant (que nous appellerons lâexplicateur) au second (que nous appellerons le reproducteur). Ou bien, on demande Ă lâexplicateur de donner un premier rĂ©cit que lâon transcrit intĂ©gralement, puis on lâenvoie faire le mĂȘme rĂ©cit au reproducteur, dans le corridor ou dans la cour, câest-Ă -dire en notre absence, en avertissant toujours lâenfant du fait quâil dispose de tout le temps voulu. Dans les deux cas, on relĂšve naturellement in extenso le rĂ©cit du reproducteur. Ces deux techniques ont chacune leurs inconvĂ©nients. Dans la premiĂšre le rĂ©cit qui se fait devant nous est moins spontanĂ©. Dans la seconde, nous nâavons plus de contrĂŽle direct, et il se peut fort bien que lâexplicateur aprĂšs nous avoir donnĂ© un bon rĂ©cit ne prenne plus la peine de le faire aussi bon lorsquâil parle au reproducteur. Il y a, en effet, toujours un inconvĂ©nient Ă faire rĂ©pĂ©ter deux fois le mĂȘme rĂ©cit Ă lâexplicateur. Aussi nous abstenons-nous de ce contrĂŽle prĂ©liminaire dans la premiĂšre technique, ce qui est bien prĂ©fĂ©rable chez les enfants de 7 Ă 8 ans. Comme la comprĂ©hension du reproducteur est Ă©valuĂ©e par rapport Ă celle de lâexplicateur et non dâaprĂšs le texte original, il nây a aucune importance Ă ce que lâexplicateur fasse quelques bĂ©vues. Si lâexplicateur a compris par exemple 8 points sur 10 et le reproducteur 4 points sur 8, le coefficient de comprĂ©hension sera de 0,8 (= 8/10) pour lâexplicateur et de 0,5 (= 4/8) pour le reproducteur. Il ne sera pas de 0,4 (= 4/10) pour ce dernier, car on ne tient plus compte des deux points omis par lâexplicateur. Avec les enfants de 5 Ă 6 ans, par contre, on est obligĂ©, mĂȘme en employant la premiĂšre technique, de se faire donner un rĂ©cit prĂ©liminaire par lâexplicateur, qui parfois a pensĂ© Ă toute autre chose quâĂ vous Ă©couter !
Nous avons trouvĂ©, dâailleurs, que les rĂ©sultats obtenus par les deux techniques se valent tout Ă fait. Il y a donc dans leur emploi simultanĂ© un moyen de contrĂŽle dont il faudra tenir compte dans les recherches subsĂ©quentes.
Une fois lâexpĂ©rience faite, on intervertit les rĂŽles des deux enfants, on sort de la salle lâexplicateur qui devient reproducteur dans cette seconde Ă©preuve, on raconte une nouvelle histoire Ă lâancien reproducteur qui devient explicateur, et lâon procĂšde de la mĂȘme façon quâauparavant.
AprĂšs cet Ă©change de rĂ©cits, nous avons organisĂ© un Ă©change dâexplications portant sur des objets mĂ©caniques. On montre Ă lâexplicateur le dessin dâun robinet ou dâune seringue (parfois aussi nous sommes-nous servi du dessin dâune bicyclette) en donnant Ă lâenfant dans un ordre constant lâexplication du fonctionnement des piĂšces. Nous nâavons pas fait ce choix Ă©trange au hasard, mais en fonction de lâintĂ©rĂȘt des garçons de 6 Ă 8 ans. Souvent mĂȘme ils Ă©taient trop bien renseignĂ©s sur les objets pour que lâexpĂ©rience soit concluante.
Le procĂ©dĂ© suivi pour les explications est le suivant. Lâexplicateur aprĂšs quâon lui ait expliquĂ© le dessin donne, en possession de ce dessin, son explication au reproducteur. Celui-ci donne ensuite la sienne, toujours avec le dessin sous les yeux.
Nous avons pratiquĂ©, avec ces techniques, une centaine dâexpĂ©riences sur 30 enfants de 7 Ă 8 ans, pris deux Ă deux (donc 15 couples Ă raison de 4 expĂ©riences par couple, soit 2 explications et 2 rĂ©cits) et sur 20 enfants de 6 Ă 7 ans (10 couples Ă raison de 4 expĂ©riences par couple).
Voici les récits dont nous nous sommes servi :
I. Ăpaminondas est un petit nĂšgre et habite dans un pays oĂč il fait trĂšs chaud. Sa maman lui a dit : « Va porter cette galette Ă ta grand-mĂšre, mais ne la casse pas. Ăp. met la galette sous son bras, et quand il arrive chez sa grand-mĂšre, la galette est en miettes. Sa grand-mĂšre lui donne une plaque de beurre Ă rapporter Ă sa maman. Cette fois, Ăp. pense : « Je vais faire bien attention. » Et il pose la plaque de beurre sur sa tĂȘte. Il fait un gros soleil, et quand il arrive le beurre est tout fondu. « Tu es bien nigaud, lui dit sa maman, tu aurais dĂ» mettre le beurre dans une feuille et il serait arrivĂ© tout entier. »
II. Il y avait une fois une dame qui sâappelait NiobĂ© et qui avait 12 fils et 12 filles. Elle a rencontrĂ© une fĂ©e qui nâavait quâun fils et point de fille. Alors la dame sâest moquĂ©e de la fĂ©e parce que la fĂ©e nâavait quâun garçon. La fĂ©e alors sâest fĂąchĂ©e et a attachĂ© la dame Ă un rocher. La dame a pleurĂ© pendant dix ans. Ă la fin elle a Ă©tĂ© changĂ©e en rocher et ses larmes ont fait un ruisseau qui coule encore aujourdâhui.
III. Il y avait une fois dans un chĂąteau un roi et une reine qui avaient trois fils et une fille. PrĂšs du chĂąteau il y avait une mĂ©chante fĂ©e qui nâaimait pas les enfants. Elle emmĂšne les enfants du roi et de la reine au bord de la mer et les change en quatre beaux cygnes blancs. Comme leurs enfants nâĂ©taient pas rentrĂ©s, le roi et la reine les cherchent partout, jusquâau bord de la mer. Ils voient lĂ quatre beaux cygnes qui leur racontent quâils sont leurs enfants. Les cygnes sont restĂ©s longtemps sur la mer puis sont partis pour un pays trĂšs froid. AprĂšs bien des annĂ©es ils sont revenus lĂ oĂč Ă©tait leur chĂąteau. Il nây avait plus de chĂąteau, leurs parents Ă©taient morts. Les cygnes sont entrĂ©s dans une Ă©glise et ont Ă©tĂ© changĂ©s en trois petits vieillards et une petite vieille.
Il y a dans ces trois rĂ©cits une grande variĂ©tĂ© de liaisons entre faits, des liaisons les plus simples et naturelles aux liaisons les plus mythiques. Voici maintenant les deux explications mĂ©caniques dont nous nous sommes le plus servi. Entre les liaisons causales quâelles impliquent et les liaisons contenues dans les rĂ©cits prĂ©cĂ©dents, nous aurons de quoi Ă©tudier la maniĂšre dont les enfants expriment et comprennent toute la gamme des liaisons possibles :
(1) Tu vois ça, ces deux dessins (I et II), câest un robinet.
(2) Tu vois ça (a) câest les branches du robinet.
(3) Pour les faire tourner, tu vois, on fait comme ça avec les doigts (geste du doigt sur le dessin I. Montrer le rĂ©sultat sur le dessin II). Ăa devient comme ça (dessin II).
(4) Tu vois lĂ (dessin I) quand les branches sont ouvertes comme ça (faire le geste horizontal en montrant a) ; le canal, tu vois (montrer b. Lâappeler aussi le petit trou ou la porte) est ouvert.

(5) Lâeau coule alors, tu vois (dessin I, montrer b).
(6) Elle coule parce que le canal est ouvert.
(7) Tu vois lĂ (dessin II), quand les branches sont tournĂ©es (montrer a, faire le geste vertical) le canal (montrer b. Lâappeler aussi le trou ou la porte) est aussi fermĂ©.
(8) Lâeau ne peut pas passer, tu vois (montrer c). Câest arrĂȘtĂ©.
(9) Elle ne peut pas couler, parce que le canal (montrer b) est fermé.
Il est Ă remarquer quâil faut exprimer chacun de ces points Ă lâenfant. Il arrive frĂ©quemment, en effet, que le sujet comprenne le point 5, par exemple (lâeau coule) et croie que lâeau coule simplement parce que lâon a tournĂ© les branches du robinet, sans sâoccuper du fait que les branches ont fait tourner le canal et que cette circonstance seule permet le passage de lâeau.
Voici la seconde des épreuves employées.
(1) Tu vois ça (dessins III et IV), tu sais ce que câest ? Câest une seringue.
(2) Tu sais ce que câest une seringue, câest pour gicler de lâeau.
(3) Tu sais comment ça marche ? Tu vois on la trempe dans lâeau : lĂ (a) il y a de lâeau.
(4) Tu vois lĂ (b) câest la tige. Quand on veut que lâeau monte, on tire la tige.
(5) Alors lâeau monte, tu vois (montrer sur le dessin IV lâeau en c).
(6) Elle est montée par le trou, tu vois (d).
(7) Elle est montĂ©e parce que, quand on a tirĂ© la tige, ça a fait de la place (montrer c). Alors lâeau remplit la place.
(8) Pour gicler on pousse la tige (b).
(9) Alors lâeau part (montrer d).
Jusquâici la technique est donc simple. On lit Ă lâexplicateur un des rĂ©cits ou une des explications, sans avoir lâair de lire, en parlant de la maniĂšre la plus vivante possible ! Lâexplicateur fait ensuite son rĂ©cit au reproducteur et celui-ci nous le reproduit Ă nous-mĂȘmes.
Mais ce nâest pas tout. Une fois le rĂ©cit du reproducteur obtenu et relevĂ© intĂ©gralement, on Ă©carte un instant lâexplicateur et on pose un certain nombre de questions au reproducteur sur les points omis, pour voir si vraiment il ne les a pas compris. Il peut, en effet, ou bien les oublier, ou bien ne pas savoir les exprimer. Pour juger de la comprĂ©hension de lâenfant, il faut Ă tout prix Ă©liminer ces facteurs et fouiller trĂšs profondĂ©ment. Si, dans le rĂ©cit de NiobĂ©, par exemple, la fin est oubliĂ©e, on demande Ă lâenfant sâil nâest pas question dâun ruisseau. Par questions dâabord vagues, puis de plus en plus prĂ©cises, et en sâaidant de la division du rĂ©cit en points que nous venons de donner pour les explications et que nous donnerons au paragraphe suivant pour les histoires, on contrĂŽle ainsi la comprĂ©hension du reproducteur. Ce travail fait, on interroge de la mĂȘme maniĂšre lâexplicateur pour voir sâil nous a bien compris sur les points qui paraissent douteux.
§ 2. Le dĂ©pouillement des matĂ©riauxđ
Comme on le voit, de telles expĂ©riences ressemblent par plusieurs aspects aux expĂ©riences de ClaparĂšde et Borst, de Stern, etc., sur le tĂ©moignage. Et, de fait, dans la maniĂšre dont lâexplicateur et surtout le reproducteur dĂ©forment le rĂ©cit entendu, on voit Ă lâĆuvre divers facteurs, tels que la mĂ©moire des faits, la mĂ©moire logique, etc., que nous appellerons dâun seul mot les facteurs du tĂ©moignage. Or il importe dâĂ©liminer ces facteurs pour nâĂ©tudier que la comprĂ©hension ou lâincomprĂ©hension elles-mĂȘmes, indĂ©pendamment des dĂ©formations dues Ă dâautres causes. Comment dĂšs lors Ă©viter les facteurs du tĂ©moignage, qui ne nous intĂ©ressent pas ici ? Par le mode de dĂ©pouillement.
Nous avons rĂ©parti chacun de nos textes en un certain nombre de points, comme on fait dans le dĂ©pouillement des expĂ©riences de tĂ©moignage, pour voir lesquels de ces points ont Ă©tĂ© reproduits ou omis par les sujets. Mais au lieu de choisir ces points en grand nombre et de les faire porter sur des questions de dĂ©tail, nous avons essayĂ© de les restreindre Ă un petit nombre de rubriques tenant uniquement Ă lâintelligence du rĂ©cit. En outre dans lâestimation en justes et faux de chacun des points, au cours du dĂ©pouillement des matĂ©riaux, nous nâavons absolument pas tenu compte de la mĂ©moire et des facteurs non essentiels Ă lâintelligence du rĂ©cit. Câest ainsi que dans lâhistoire de NiobĂ©, le nom de NiobĂ© ne joue aucun rĂŽle : il suffit quâil soit fait mention de « une dame » ou mĂȘme « une fĂ©e ». De mĂȘme « 12 fils et 12 filles » peuvent ĂȘtre muĂ©s en « beaucoup dâenfants » ou « 3 enfants », etc., pourvu quâil soit fait une diffĂ©rence entre le nombre des enfants de la « dame » et celui des enfants de la fĂ©e.
Voici dâailleurs le dĂ©tail des points considĂ©rĂ©s :
I. NiobĂ©. (1) Il y avait une dame (ou une fĂ©e, etc.). (2) Elle avait des enfants (pourvu que le nombre soit supĂ©rieur Ă celui des enfants de la fĂ©e suivante). (3) Elle a rencontrĂ© une fĂ©e (ou une fille, etc.). (4) Cette fĂ©e avait peu dâenfants (ou point, pourvu que le nombre soit infĂ©rieur au prĂ©cĂ©dent). (5) La dame sâest moquĂ©e de la fĂ©e. (6) Parce que la fĂ©e avait peu dâenfants. (7) La fĂ©e sâest fĂąchĂ©e. (8) La fĂ©e a attachĂ© la dame (Ă un rocher, un arbre, au rivage, etc.). (9) La dame a pleurĂ©. (10) Elle sâest changĂ©e en rocher. (11) Les larmes ont donnĂ© un ruisseau. (12) Qui coule encore aujourdâhui.
Il est visible que chacun de ces points, Ă part le point (7) qui peut ĂȘtre facilement sous-entendu, et les points 9 Ă 12, qui sont un supplĂ©ment au corps de lâhistoire, est nĂ©cessaire Ă lâintelligence du rĂ©cit. On voit en outre que nous sommes trĂšs larges dans lâĂ©valuation, puisque nâimporte quelle dĂ©formation de dĂ©tail est tolĂ©rĂ©e.
Le dĂ©pouillement des histoires dâĂpaminondas et des quatre cygnes sâest fait exactement suivant les mĂȘmes principes 2. Quant aux points dont nous nous sommes servis dans le dĂ©pouillement des explications mĂ©caniques ils ont Ă©tĂ© dĂ©jĂ indiquĂ©s au paragraphe prĂ©cĂ©dent. Lâestimation en justes et faux a Ă©tĂ© Ă©galement fort large. Cela dit, voici comment nous avons Ă©valuĂ© la comprĂ©hension des enfants. Nous avons tout dâabord essayĂ© de ramener nos rĂ©sultats Ă des chiffres et Ă des coefficients de comprĂ©hension. Nous nâignorons certes pas les objections de toutes sortes que lâon fait Ă lâemploi de la mesure en psychologie. Nous nâignorons ni lâimprĂ©cision ni lâarbitraire des Ă©valuations, ni surtout cette dangereuse fascination qui fait oublier aux statisticiens ce que les nombres reprĂ©sentent concrĂštement. Mais, dâautre part, il ne faut pas croire les psychologues plus naĂŻfs quâils ne sont. Câest trop souvent le lecteur qui prend les nombres Ă la lettre tandis que le psychologue conclut sans hĂąte. Nous tirerons de nos chiffres beaucoup moins quâils ne paraĂźtront contenir. Nous chercherons en eux, dans ce travail, beaucoup moins une mesure exacte â elle nous paraĂźt prĂ©maturĂ©e â quâun adjuvant dans la recherche et dans la mise au point des problĂšmes. Quant Ă la solution de ces problĂšmes, nous nous fierons beaucoup plus, pour la donner, sur les mĂ©thodes dâobservation pure et dâexamen clinique que sur le rĂ©sultat brut du nombre. En bref, le nombre nous servira tout au plus Ă aiguiser notre critique. Sous cette forme-lĂ , on ne saurait contester sa lĂ©gitimitĂ©. Ainsi que lâon ne se presse pas de crier au scandale, que lâon attende au contraire nos conclusions. Jusque-lĂ nous ne cherchons quâune chose, câest Ă trouver des schĂ©mas dâĂ©valuations objectives, câest-Ă -dire susceptibles, bien que reposant sur de pures conventions, dâĂȘtre appliquĂ©s par chacun avec le mĂȘme rĂ©sultat.
Nous distinguons dâabord la comprĂ©hension globale, câest-Ă -dire la maniĂšre dont le reproducteur a compris tout le rĂ©cit de lâexplicateur, et la comprĂ©hension verbale portant sur les liaisons causales ou logiques. Cette derniĂšre porte sur certains points des rĂ©cits. Nous nous en occuperons plus tard.
Quant Ă la comprĂ©hension globale, nous avons distinguĂ© en elle, dâune part la comprĂ©hension implicite (câest-Ă -dire ce que lâenfant a compris sans pouvoir nĂ©cessairement lâexprimer) et la comprĂ©hension explicite (ce que lâenfant reproduit spontanĂ©ment), et dâautre part la comprĂ©hension de lâexplicateur par rapport Ă lâadulte et la comprĂ©hension du reproducteur par rapport Ă celle de lâexplicateur. Ces distinctions nous conduisent Ă lâĂ©tablissement de quatre coefficients diffĂ©rents de comprĂ©hension :
α = Ce que le reproducteur a compris par rapport Ă ce quâa compris lâexplicateur.
ÎČ = Ce que le reproducteur a compris par rapport Ă ce quâa exprimĂ© lâexplicateur.
γ = Ce que lâexplicateur a compris par rapport Ă ce quâa exprimĂ© lâadulte.
ÎŽÂ = Ce que lâexplicateur a exprimĂ© par rapport Ă ce quâil a compris.
En effet, lorsquâon explique quelque chose Ă lâexplicateur, trois cas sont possibles. Ou bien il ne comprend pas et ne peut dĂšs lors pas rĂ©pĂ©ter, ou bien il comprend mais ne peut pas ou ne veut pas rĂ©pĂ©ter (faute de moyens dâexpression, ou parce quâil estime que telle chose va de soi, est connue de lâinterlocuteur, etc.), ou bien il comprend et rĂ©pĂšte correctement. Ces trois cas sont importants Ă considĂ©rer sĂ©parĂ©ment. Une des raisons essentielles dâincomprĂ©hension entre enfants peut, en effet, ĂȘtre personnelle Ă lâexplicateur. Il importe dĂšs lors, de faire la part de ce facteur.
Voici un exemple de dépouillement :
Schla (6 ; 6) Ă Riv (6 ; 6). Explication du dessin du robinet : « Tu vois, câest comme ça [dessin I], câest ouvert, le petit tuyau qui passe [c] trouve le petit tuyau [b], ça coule lâeau. LĂ [dessin II] câest fermĂ©, y trouve plus le petit tuyau qui coule. Lâeau elle vient comme ça [dessin I, c] elle vient dans le petit tuyau. Câest ouvert puis lĂ [II] câest fermĂ©. Tu vois [II] on voit plus le petit tuyau, il est couchĂ©, puis lâeau vient comme ça [c], elle le trouverait plus. »
Si lâon se rĂ©fĂšre aux points donnĂ©s au paragraphe prĂ©cĂ©dent, on trouve ce qui suit : Le point (1) est compris par Schla : il nous a dit, juste avant de parler Ă Riv, quâil sâagissait dâun robinet. Mais il oublie de le rappeler Ă Riv, sans doute parce que cela va de soi pour lui-mĂȘme. Le point (2), câest-Ă -dire le rĂŽle des branches, est Ă©galement compris. Schla nous a dit, en effet : « LĂ il y a deux petits bĂątons [a], quand on tourne, ça coule parce quâils tournent le tuyau. » Lâexplication est bonne. Dans son exposĂ© Ă Riv, au contraire, la mention des branches du robinet tombe complĂštement. Schla se contente de dire : « Câest ouvert » ou « câest fermé », ce qui lui paraĂźt suffisant pour rappeler le geste par lequel on tourne les branches dâun robinet. Y a-t-il lĂ nĂ©gligence ou oubli, ou bien Schla pense-t-il que Riv comprend suffisamment ? Nous ne discutons pas ces facteurs pour le moment. Quâil nous suffise de voir leur importance dans le mĂ©canisme du langage enfantin. Le point (3) est compris aussi (« Quand on tourne »). Schla sait et nous dit que câest avec les doigts quâon fait pivoter les branches du robinet. Il ne le dit pas non plus Ă Riv, parce que cela va de soi, ou pour toute autre raison. Quant aux autres points, on voit quâils sont tous compris et exprimĂ©s correctement Ă Riv. La liaison entre le fait que « câest ouvert » et que lâeau passe par le canal b est bien marquĂ©e, le mouvement de lâeau lâest aussi. La liaison inverse (entre la fermeture du canal, le mouvement des branches et lâarrĂȘt de lâeau) est aussi indiquĂ©e.
Les neuf points de lâexplication Ă donner ont Ă©tĂ© compris par Schla. Sâil nâa pas su tout exprimer Ă Riv en termes distincts et explicites, il a donc pour son compte propre tout compris, et sait nous en donner la preuve spontanĂ©ment (nous eussions sans cela vĂ©rifiĂ© aprĂšs coup par les questions dont nous avons parlĂ© au paragraphe prĂ©cĂ©dent). Si nous calculons donc le coefficient Îł nous obtenons :
γ = Nombre des points compris par lâexplicateur/Nombre des points Ă comprendre = 9/9 = 1,00
Les points non exprimĂ©s au reproducteur (Ă Riv) nâinterviennent donc pas dans ce coefficient. Ils interviennent par contre dans le calcul du coefficient ÎŽÂ :
ÎŽÂ = Nombre des points exprimĂ©s au reproducteur/Nombre des points compris par lâexplicateur = 6/9 = 0,66
On voit la signification des coefficients Îł et ÎŽ. Le premier est une mesure de la comprĂ©hension de lâexplicateur par rapport Ă lâadulte qui expĂ©rimente. Le second est une mesure de la valeur de lâexplication donnĂ©e par lâexplicateur au reproducteur.
Voyons maintenant ce que Riv a compris de lâexplication de Schla. Voici les paroles textuelles de Riv :
Riv (6 ; 6) : « LĂ [I, c] câest le tuyau pis il est ouvert, pis y a lâeau qui coule dans la cuvette, pis lĂ [II, c] il est fermĂ©, alors il y a plus lâeau qui coule, puis il y a le petit tuyau [II, b] il est couchĂ©, puis il y a la cuvette quâelle est pleine. Lâeau peut plus couler parce quâil y a le petit tuyau, quâil est couchĂ©, ça empĂȘche. »
Le point (1) (nom du robinet) est omis. Mais Riv lâa-t-il compris ? Nous lui demandons : « Quâest-ce que câest tout ça ? â Un tuyau. â Câest un robinet ? â Non. » Il nâa donc pas compris, ce qui nâest pas Ă©tonnant, puisque Schla ne le lui a pas dit. Le point (2) est Ă©galement omis. Nous montrons Ă Riv les branches [a] en lui demandant ce que câest. Il nâen sait rien. Il nâa pas compris non plus comment on fait pour tourner le petit tuyau [b], ce quâil aurait pu deviner en entendant Schla dire « câest ouvert », etc., mĂȘme sans comprendre que les a sont les branches. Les points (3), (4) et (7) sont donc manquĂ©s. Nous contrĂŽlons cette interprĂ©tation par diverses questions : « Comment on a fait pour coucher le petit tuyau ? », etc. Par contre le reste est compris.
On peut chercher Ă savoir deux choses eu Ă©gard Ă la comprĂ©hension de Riv. Câest dâune part ses rapports avec la comprĂ©hension de Schla, câest-Ă -dire non seulement avec ce que Schla a exprimĂ© mais encore avec ce que Schla a compris sans lâexprimer (α). Câest dâautre part ses rapports avec ce que Schla a explicitement exprimĂ© (ÎČ). Ă cet Ă©gard les points (4) et (7), qui sont exprimĂ©s par Schla : (« LĂ , câest fermĂ©, y trouve plus le petit tuyau qui coule », etc.), ne sont pas compris par Riv. Or Riv aurait cependant pu dĂ©couvrir, mĂȘme sans savoir que les a sont les branches du robinet, que pour fermer ou coucher le canal b il faut tourner ou « fermer » quelque chose. Cette relation lui a complĂštement Ă©chappĂ©, quoique indiquĂ©e par Schla avec gestes Ă lâappui. On peut trouver, certes, que Schla nâexprime pas cette relation en termes bien clairs, mais il lâexprime prĂ©cisĂ©ment dans le style enfantin de la « juxtaposition » (voir § 6). Au lieu de dire : « y trouve plus le petit tuyau parce que câest fermé » Schla dit : « Câest fermĂ©, y trouve plus le petit tuyau. » Ce style est celui dans lequel pense Schla. Pourquoi Riv ne le comprend-il pas, alors que pour lui-mĂȘme il pense assurĂ©ment dans le mĂȘme style ?
Riv a donc compris 4 points sur 6 points quâa exprimĂ©s Schla et sur 9 points que Schla a compris. DâoĂč les deux coefficients α et ÎČ :
α = Tout ce que le reproducteur a compris/Tout ce que lâexplicateur a compris = 4/9 = 0,44
[p. 123]ÎČ = Tout ce que lâexplicateur a compris/Tout ce que le reproducteur a compris = 4/6 = 0,66
Comme les deux points (4) et (7) sont exprimĂ©s par Schla en style de juxtaposition, on pourrait les considĂ©rer comme non exprimĂ©s, ce qui transformerait le coefficient ÎČ en 4/4 = 1,00. Nous convenons nĂ©anmoins de regarder la juxtaposition comme un procĂ©dĂ© dâexpression, quitte Ă lâĂ©tudier Ă part dans la suite (§ 6).
La signification des coefficients α et ÎČ est donc claire. Le coefficient α indique ce que lâexplicateur a su faire comprendre au reproducteur. Les variations de ce coefficient tiennent donc Ă deux facteurs bien distincts, mais ici fondus en une seule mesure : 1° au fait que lâexplicateur ne sait pas ou ne veut pas toujours sâexprimer clairement ; 2° au fait que le reproducteur ne comprend pas toujours ce que dit lâexplicateur, mĂȘme quand ce dernier sâexprime clairement. Ces deux facteurs, la valeur de lâexpression de lâexplicateur et la valeur de la comprĂ©hension du reproducteur, sont respectivement exprimĂ©es par les coefficients Ύ et ÎČ. Le coefficient α, qui les contient tous deux virtuellement, reprĂ©sente donc bien â pour autant que les expĂ©riences ne sont pas artificielles et que le dĂ©pouillement nâest pas arbitraire â une mesure de la comprĂ©hension verbale dâenfant Ă enfant, puisquâil mesure Ă la fois la maniĂšre dont un des interlocuteurs se fait comprendre et dont lâautre comprend. En outre, ce coefficient α est bien une mesure de la comprĂ©hension dâenfant Ă enfant, puisquâil est calculĂ© par rapport Ă ce que lâexplicateur a retenu et compris du texte original, et non par rapport Ă ce quâil aurait dĂ» comprendre. Si Schla avait compris 4 points au lieu de 9, α serait de 4/4 et γ serait de 0,44. La comprĂ©hension dâenfant Ă enfant (α) serait parfaite, quand bien mĂȘme la comprĂ©hension dâenfant Ă adulte (Îł) serait mauvaise.
Le coefficient ÎČ est une mesure de la comprĂ©hension dâenfant Ă enfant au sens restreint, câest-Ă -dire de la comprĂ©hension du reproducteur par rapport Ă ce que lâexplicateur a su exprimer. Il ne faut donc pas confondre les valeurs α et ÎČ qui ont chacune son intĂ©rĂȘt propre.
Pour montrer immĂ©diatement ce quâon peut tirer de tels coefficients, disons que dans le cas de Schla et de Riv, que nous venons dâexaminer, il est net que lâun des enfants a moins bien compris lâautre que ce dernier ne nous a compris nous-mĂȘmes, puisque Riv a compris Schla dans un rapport de 0,44 (α = 4/9) et Schla nous a compris nous-mĂȘmes dans un rapport de 1,00 (γ = 9/9). Ă quoi est due cette incomprĂ©hension entre Schla et Riv, Ă la mauvaise comprĂ©hension de Riv ou Ă la mauvaise exposition de Schla ? La comprĂ©hension de Riv par rapport Ă ce que Schla a su exprimer est de 0,66 (ÎČ = 4/6). La valeur de lâexposĂ© de Schla par rapport Ă ce quâil a compris lui-mĂȘme est aussi de 0,66 (ÎŽÂ = 6/9). DâoĂč lâon peut conclure que lâincomprĂ©hension entre Schla et Riv est due autant aux dĂ©fauts de lâexposition de Schla quâĂ ceux de la comprĂ©hension de Riv.
Le dĂ©pouillement des histoires se fait exactement avec la mĂȘme technique. Quant aux comprĂ©hensions spĂ©ciales (causalitĂ©, etc.) nous les examinerons ultĂ©rieurement.
§ 3. Les rĂ©sultats numĂ©riquesđ
En dépouillant de cette maniÚre les 60 expériences faites sur nos 30 enfants de 7 à 8 ans (tous des garçons) nous sommes arrivés aux résultats suivants.
Nous insistons à nouveau sur le fait que les chiffres ne sont pas, à nos yeux, une solution au problÚme que nous nous posions. Nous avons en effet beaucoup trop peu confiance dans la valeur de nos dépouillements et surtout dans la valeur générale de nos expériences pour conclure si hùtivement. Nos expériences sont simplement des « expériences pour voir » destinées à orienter les recherches ultérieures.
Les chiffres qui vont suivre constituent donc seulement une introduction Ă lâobservation et Ă lâexamen clinique. Ils contiennent, il est vrai, une solution statistique. Mais nous nâaccepterons cette solution quâĂ titre dâhypothĂšse de travail, pour voir dans les paragraphes ultĂ©rieurs si cette hypothĂšse correspond vraiment Ă des faits cliniques et si ces derniers correspondent eux-mĂȘmes aux faits que rĂ©vĂšle lâobservation courante.
Cela dit, passons aux chiffres. Pour ce qui est des histoires, la comprĂ©hension entre enfants marquĂ©e par le coefficient α sâest trouvĂ©e de 0,58 seulement. Or lâexplicateur nous a, en moyenne, bien compris puisque le coefficient Îł atteint 0,82. Dâautre part la capacitĂ© dâexposition de lâexplicateur sâest trouvĂ©e relativement bonne. Le coefficient ÎŽ est en effet 0,95. Câest donc avant tout la comprĂ©hension du reproducteur qui est en dĂ©faut : ÎČ est de 0,64.
Ă remarquer que le dĂ©ficit dĂ» Ă lâexplicateur (1,00 â 0,95 = 0,05) soustrait de celui qui est dĂ» au reproducteur (0,64 â 0,05 = 0,59) Ă©gale le dĂ©ficit total (0,58), ce qui nous sera important par la suite.
Pour ce qui est des explications, la comprĂ©hension entre enfants est Ă©galement bien infĂ©rieure Ă la comprĂ©hension entre lâexplicateur et lâadulte. Le coefficient α est, en effet, de 0,68 et γ de 0,93. En moyenne les explications ont donc Ă©tĂ© mieux comprises que les histoires tant entre enfants quâentre enfants et adultes. Il y a lĂ peut-ĂȘtre un accident dĂ» au mode de dĂ©pouillement (les 9 points des explications sont peut-ĂȘtre plus faciles Ă retenir parce que plus larges). Peu importe. Ce qui est intĂ©ressant, ce nâest pas cette valeur de 0,68 prise absolument, mais les rapports quâelle implique. La part du reproducteur et la part de lâexplicateur sont en effet tout autres dans ce dĂ©ficit que dans le cas des histoires. Lâexplicateur sâexprime maintenant beaucoup moins bien : ÎŽÂ est de 0,76 seulement, au lieu de 0,95 dans le cas des histoires. Quant Ă la comprĂ©hension du reproducteur par rapport Ă ce quâa exprimĂ© lâexplicateur, elle est de 0,79 (ÎČ), au lieu de 0,64 dans le cas des histoires. Le cas des explications paraĂźt donc beaucoup plus proche de ce qui se passe dans la pratique que le cas des histoires. En outre, et ce qui confirme bien cette impression, la part de lâexplicateur marquĂ©e par le coefficient ÎŽ et la part du reproducteur (ÎČ), ne donnent plus, lorsquâon les additionne, un rĂ©sultat Ă©gal au dĂ©ficit total, mais un rĂ©sultat infĂ©rieur :
1,00 â 0,76Â =Â 0,24
et
0,79 â 24 = 0,55 < 0,68
Ce fait est facile Ă interprĂ©ter. Dans le cas des histoires, quand lâexplicateur sâexprime mal, le reproducteur ne parvient pas Ă supplĂ©er Ă lâobscuritĂ© ou aux oublis de lâexplication reçue. Au contraire, il a de son cĂŽtĂ© une tendance Ă dĂ©former mĂȘme ce qui lui est correctement prĂ©sentĂ©. Il a surtout une tendance Ă ne pas Ă©couter son interlocuteur, comme lâobservation courante nous lâa abondamment montrĂ© dans les conversations spontanĂ©es dâenfants (monologue collectif. Nous rappelons lâexemple citĂ© p. 15. Lorsque Pie dit Ă BĂ©a : « Je fais lâescalier, regarde ». BĂ©a rĂ©pond : « Jâpeux pas venir cette aprĂšs-midi, jâai le cours de rythmique. ») Dans le cas des explications mĂ©caniques, au contraire, le reproducteur sâest dĂ©jĂ intĂ©ressĂ© pour son propre compte au maniement des robinets et des seringues. En outre il a les dessins sous les yeux, et pendant que lâexplicateur parle, il rĂ©flĂ©chit au sens de ces dessins. DĂšs lors, mĂȘme si lâexplicateur nâest pas Ă©coutĂ©, ou sâil est obscur et elliptique, le reproducteur reconstitue lui-mĂȘme lâexplication Ă donner. De lĂ le fait que la comprĂ©hension totale α est meilleure que ne le voudrait lâaddition des dĂ©ficits marquĂ©s par les coefficients Ύ et ÎČ. Lâexistence de ces rapports nous paraĂźt indĂ©pendante de notre mode de dĂ©pouillement.
La valeur du coefficient α nâindique donc pas nĂ©cessairement une bonne comprĂ©hension absolue. Elle ne signifie pas que lâexplicateur soit capable de faire comprendre au reproducteur quelque chose de nouveau pour ce dernier et dâinconnu jusquâalors. Au contraire, lâaddition des dĂ©ficits donne 0,56, alors quâelle est de 0,59 seulement pour les histoires. La comprĂ©hension brute des explications est donc moins bonne que celle des histoires, comme il est naturel. Si α est meilleur dans le cas des explications, câest donc que le reproducteur a mis du sien dans ce quâil reproduit, et cela grĂące au dessin et Ă ses prĂ©occupations antĂ©rieures. La comprĂ©hension apparente a donc Ă©tĂ© dans ce cas une excitation mutuelle Ă la rĂ©flexion individuelle. Câest par lĂ que dĂ©bute, dâailleurs, toute comprĂ©hension, mĂȘme chez lâadulte.
Quant au fait que la capacitĂ© dâexposition de lâexplicateur (ÎŽ) est meilleure dans le cas des histoires que dans celui des explications, il nâa rien que de trĂšs naturel. Lâexplication suppose un certain nombre dâexpressions verbales difficiles Ă manier parce que relatives aux liaisons de causalitĂ©. Les histoires sont dâun style beaucoup plus simple.
Ces conclusions sont entiĂšrement confirmĂ©es par les rĂ©sultats obtenus entre 6 et 7 ans. Nous avons expĂ©rimentĂ© Ă cet Ăąge sur 20 enfants, dont 8 filles 3. Chez ceux-ci aussi, la comprĂ©hension entre enfants est plus faible que la comprĂ©hension de lâenfant par rapport Ă lâadulte, et cela dans des proportions naturellement plus accentuĂ©es quâentre 7 et 8 ans. Câest ainsi que dans le cas des explications les enfants se comprennent entre eux dans la mesure de α = 0,56 et nous dans la mesure de γ = 0,80. Pour ce qui est des histoires ils se comprennent entre eux dans une proportion de α = 0,48 et nous comprennent dans une mesure de 0,70. Ă remarquer que ces coefficients de γ = 0,80 et γ = 0,70 prouvent que, malgrĂ© la diffĂ©rence dâĂąge, lâemploi des mĂȘmes explications et des mĂȘmes histoires reste justifiĂ© puisque lâexplicateur a su nous comprendre dans de telles proportions.
Ă quoi est due cette incomprĂ©hension relative des enfants de 6-7 ans entre eux, au dĂ©faut dâexpression de lâexplicateur ou Ă lâincomprĂ©hension du reproducteur ? Lâexplicateur a su sâexprimer aussi bien entre 6 et 7 ans quâentre 7 et 8 (ÎŽÂ = 0,76) et presque aussi bien pour ce qui est des histoires (ÎŽÂ = 0,87 au lieu de 0,95). Quant Ă la comprĂ©hension du reproducteur par rapport Ă ce que lâexplicateur a dĂ»ment exprimĂ©, elle est de nouveau mauvaise (0,70 et 0,61) et, chose intĂ©ressante, dans des rapports identiques Ă ceux observĂ©s entre 7 et 8 ans. Pour les histoires le coefficient α est en effet Ă©gal Ă lâaddition des dĂ©ficits marquĂ©s par ÎČ et ÎŽÂ :
1,00 â 0,87 = 0,13 et 0,61 â 0,13 = 0,48 = α
Au contraire, pour les explications, le coefficient α est supĂ©rieur Ă ce que reprĂ©sente lâaddition des dĂ©ficits :
[p. 130]1,00 â 0,76 = 0,24 et 0,70 â 0,24 = 0,46 < 0,56
La cause de ce phĂ©nomĂšne est la mĂȘme quâentre 7 et 8 ans.
Nous obtenons donc, en résumé, le tableau suivant :
| Explications | Histoire | |||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| α | Îł | ÎČ | ÎŽ | α | Îł | ÎČ | ÎŽ | |
| 6-7Â ans | 0,56 | 0,80 | 0,70 | 0,76 | 0,48 | 0,70 | 0,61 | 0,87 |
| 7-8Â ans | 0,68 | 0,93 | 0,79 | 0,76 | 0,58 | 0,82 | 0,64 | 0,95 |
Que conclure de ces chiffres ? Nous nous sommes promis dâĂȘtre prudents. Allons-nous affirmer dâemblĂ©e que les enfants se comprennent moins bien entre eux quâils ne nous comprennent nous-mĂȘmes, en ce qui concerne tout au moins la comprĂ©hension verbale ? Il le semble dâaprĂšs nos expĂ©riences, mais nous avons mis un soin spĂ©cial Ă nous rendre nous-mĂȘmes intelligibles, ce qui nâest pas toujours le cas de ceux qui parlent aux enfants. AssurĂ©ment, en pratique, il y a souvent, comme dit Stern, « convergence » entre le langage des parents et le style enfantin, câest-Ă -dire que les parents emploient dâinstinct des expressions faciles, concrĂštes, et mĂȘme animistes ou anthropomorphiques pour se mettre au niveau de lâenfant. Mais, Ă cĂŽtĂ© de cela, il y a tout le verbalisme, il y a tout ce que lâenfant attrape au passage et dĂ©forme, il y a tout ce quâil laisse Ă©chapper. On connaĂźt les rĂ©sultats si nets des enquĂȘtes de Mlle DescĆudres et de M. Belot sur lâincomprĂ©hension entre enfants et adultes 4.
Nous nous bornerons donc Ă conclure ce qui suit : tout se passe comme si, dans lâĂ©change verbal, les enfants ne se comprenaient pas mieux entre eux quâils ne nous comprennent nous-mĂȘmes. Entre eux se produit le mĂȘme phĂ©nomĂšne quâentre eux et nous : les paroles prononcĂ©es ne sont pas conçues au point de vue de lâinterlocuteur, et celui-ci, au lieu de les saisir telles quelles, les sĂ©lectionne suivant ses intĂ©rĂȘts propres, et les dĂ©forme en fonction de ses conceptions antĂ©rieures. La conversation entre enfants ne suffit donc pas dâemblĂ©e Ă faire sortir les interlocuteurs de leur Ă©gocentrisme, parce que chacun, quâil essaye dâexpliquer sa pensĂ©e ou quâil essaye de comprendre celle des autres, reste enfermĂ© dans son propre point de vue. Ce phĂ©nomĂšne se retrouve, certes, chez les adultes. Mais ceux-ci, qui ont tous plus ou moins la pratique de la discussion ou de la conversation, connaissent leurs dĂ©fauts. Ils font effort, quand la mauvaise foi ou la passion ne les ramĂšne pas Ă lâĂ©tat enfantin, pour se faire comprendre et pour comprendre, car lâexpĂ©rience leur a montrĂ© lâincroyable impermĂ©abilitĂ© des esprits. Les enfants, eux, ne sâen doutent pas. Ils croient comprendre et se croient compris. DâoĂč leurs errements, lorsquâils causent entre eux.
Telle est donc notre hypothĂšse de travail. Nous allons voir ce quâelle vaut Ă lâanalyse de nos matĂ©riaux. Que lâon ne nous fasse donc pas dire plus que nous ne disons. Nous supposons simplement que le langage enfantin et inter-enfantin reste plus Ă©gocentrique que le nĂŽtre. Cette circonstance, si elle se vĂ©rifie Ă lâanalyse, nous expliquera nombre de phĂ©nomĂšnes proprement logiques : le syncrĂ©tisme verbal, le dĂ©sintĂ©rĂȘt pour le dĂ©tail des rapports logiques ou pour le comment des relations causales et surtout lâincapacitĂ© Ă manier la logique des relations, laquelle suppose toujours que lâon pense Ă deux ou Ă plusieurs points de vue Ă la fois (chap. IV, V, et les premiers chap. du vol. II).
§ 4. LâĂ©gocentrisme dans lâexplication dâenfant Ă enfantđ
Il ressort de nos statistiques un fait paradoxal, qui est commun aux enfants de 7 Ă 8 ans et Ă ceux de 6 Ă 7 ans, câest que les histoires sont moins bien comprises par le reproducteur que les explications mĂ©caniques, quand bien mĂȘme la valeur de lâexposĂ© de lâexplicateur est dans le premier cas supĂ©rieur. Pour les histoires, les valeurs de lâexposĂ© sont, en effet, respectivement de 0,95 et de 0,87, le coefficient ÎČ de 0,64 et 0,61, tandis que pour les explications mĂ©caniques lâexposĂ© vaut 0,80 et 0,70 et le coefficient ÎČ 0,80 et 0,70. Il faut conclure de lĂ que la comprĂ©hension du reproducteur est en partie indĂ©pendante de lâexposĂ© de lâexplicateur. Cet exposĂ© est donc sans doute mĂ©diocre. Quand nous disons que sa valeur est de 0,95, par exemple, nous voulons dire simplement que les points exprimĂ©s par lâexplicateur sont, par rapport Ă ceux quâil a lui-mĂȘme compris, dans une proportion de 0,95. Mais la maniĂšre de relier ces points exprimĂ©s les uns aux autres, de les prĂ©senter Ă lâinterlocuteur, peut ĂȘtre fort mauvaise. Le style de lâexplicateur, autrement dit, prĂ©sente peut-ĂȘtre un certain nombre de caractĂšres qui le rendent peu intelligible et en tout cas peu « socialisé ». Ce sont ces caractĂšres quâil nous faut essayer de dĂ©gager.
Lâaspect le plus frappant des explications dâenfant Ă enfant que nous avons Ă©tudiĂ©es au cours de nos expĂ©riences, constitue ce que lâon peut appeler le caractĂšre Ă©gocentrique du style enfantin. Ce caractĂšre est pleinement en accord avec les caractĂšres du langage spontanĂ© des enfants, tel que nous lâavons dĂ©crit dans nos prĂ©cĂ©dents chapitres. Câest cet accord entre les produits de lâobservation pure et les produits de lâexpĂ©rience dont il faut partir, car seul il nous permettra de trouver sainement la signification de cette derniĂšre. Or nous avons vu que, dans une bonne partie de ses propos, lâenfant de 6 Ă 7 ans parle encore pour lui-mĂȘme, sans faire effort pour se faire Ă©couter de lâinterlocuteur. Une partie du langage de lâenfant reste donc Ă©gocentrique. Dâautre part, mĂȘme lorsque le langage est socialisĂ©, cette socialisation ne porte dâabord que sur les produits statiques de la pensĂ©e, câest-Ă -dire que les enfants Ă©vitent dâemployer lorsquâils se parlent entre eux, les relations causales et les relations logiques (parce que, etc.) telles quâon les utilise dans toute « discussion vĂ©ritable » ou « collaboration dans la pensĂ©e abstraite ». Ces deux sortes de relations restent donc, avant 7-8 ans, inexprimĂ©es ou, si lâon veut, strictement individuelles. Lâobservation montre en effet que jusque vers 7-8 ans, lâenfant ne donne pas spontanĂ©ment dâexplications ou de dĂ©monstrations Ă ses semblables, mĂȘme lorsquâil en conçoit pour lui-mĂȘme, et cela parce que son langage est encore imprĂ©gnĂ© dâĂ©gocentrisme.
Or câest exactement le mĂȘme phĂ©nomĂšne que nous avons retrouvĂ© dans nos expĂ©riences. Nous avons eu perpĂ©tuellement lâimpression que lâexplicateur parlait pour lui-mĂȘme, sans souci de lâinterlocuteur. Rarement il est arrivĂ© Ă se placer au point de vue de ce dernier. Est-ce parce que lâenfant sâadresse Ă lâexpĂ©rimentateur, comme sâil rĂ©citait une leçon, en oubliant quâil doit se faire comprendre de son camarade ? On pourrait le croire. Mais le langage spontanĂ© entre enfants prĂ©sente exactement les mĂȘmes caractĂšres. En outre, lâexplicateur parsĂšme son exposĂ© dâexpressions telles que « tu comprends, tu vois, etc. » : cela montre bien quâil ne perd pas de vue le fait quâil parle Ă un ami. La raison de son Ă©gocentrisme est beaucoup plus profonde. Elle est extrĂȘmement importante et explique en rĂ©alitĂ© tout lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e enfantine. Si les enfants se comprennent mal entre eux câest quâils croient se comprendre. Lâexplicateur croit dâemblĂ©e que le reproducteur saisit tout, sait presque dâavance tout ce quâil faut savoir, interprĂšte Ă demi-mot toutes les subtilitĂ©s. Les enfants sont perpĂ©tuellement entourĂ©s dâadultes qui, non seulement en savent beaucoup plus quâeux, mais encore font tout pour les comprendre aussi bien que possible, prĂ©viennent mĂȘme leurs dĂ©sirs et leurs pensĂ©es. Les enfants donc, quâils travaillent ou non, quâils Ă©mettent des vĆux ou quâils se sentent coupables, ont perpĂ©tuellement lâimpression quâon lit dans leur pensĂ©e, voire mĂȘme dans les cas extrĂȘmes quâon leur vole leur pensĂ©e. Câest ce phĂ©nomĂšne sans doute que lâon retrouve dans la psychologie des dĂ©ments prĂ©coces et dâautres formes pathologiques. Câest Ă cette mentalitĂ©, Ă©videmment, quâest dĂ» le fait que les enfants ne prennent pas la peine de sâexpliquer clairement, quâils ne prennent mĂȘme pas la peine de parler, persuadĂ©s quâils sont du fait que lâinterlocuteur en sait autant ou plus quâeux et quâil comprend tout de suite de quoi il sâagit. Cette mentalitĂ© nâest donc pas contradictoire avec la mentalitĂ© Ă©gocentrique : toutes deux proviennent de la mĂȘme croyance de lâenfant, la croyance quâil est au centre du monde.
Câest Ă ces habitudes de pensĂ©e quâil faut tout dâabord attribuer lâimprĂ©cision remarquable du style enfantin. Les pronoms et adjectifs personnels, dĂ©monstratifs, etc., « il, elle » ou « ça, le, lui », etc., sont employĂ©s Ă tort et Ă travers, sans quâon sache Ă qui ils se rapportent : lâinterlocuteur est censĂ© le comprendre. Voici un exemple :
Gio (8 ans) raconte lâhistoire de NiobĂ©, Ă titre dâexplicateur : « Il y avait une fois une dame qui sâappelait NiobĂ©, quâelle avait douze garçons et douze filles et puis une fĂ©e un garçon et une fille. Et puis NiobĂ© voulait avoir plus de fils [que la fĂ©e. Gio veut dire par lĂ que N. rivalisait avec la fĂ©e, comme câest exprimĂ© dans notre texte. Mais on voit combien lâexpression est elliptique]. Alors elle [qui ?] sâest fĂąchĂ©e. Elle [qui ?] lâ[qui ?] avait attachĂ©e [qui a attachĂ© et qui a Ă©tĂ© attaché ?] aprĂšs une pierre. Il [quoi ? qui ?] est devenu un rocher et puis ses larmes [Ă qui ?] ont fait un ruisseau qui coule encore aujourdâhui. »
Il semble Ă lire ce rĂ©cit que Gio nâa rien compris. En rĂ©alitĂ©, il a presque tout saisi et sa comprĂ©hension par rapport Ă nous est de γ = 0,91 (ÎŽÂ = 0,80). Il sait, par exemple, nous dire que la fĂ©e sâest fĂąchĂ©e « parce quâelle (N.) voulait avoir plus dâenfants que la fĂ©e. » Les pronoms distribuĂ©s au hasard sont donc un trait de style et non une preuve dâincomprĂ©hension : Gio sait trĂšs bien que câest la fĂ©e qui a attachĂ© N. et non pas lâinverse.
La consĂ©quence dâun tel style est facile Ă prĂ©voir : le reproducteur Ri (8 ans) a commencĂ© par prendre N. pour la fĂ©e elle-mĂȘme et par croire que câest N. qui a attachĂ© une dame. Puis, dĂ©trompĂ©, il reproduit le rĂ©cit comme suit :
Il y avait une dame une fois, elle avait douze garçons et douze filles. Elle va se promener et elle rencontre une fĂ©e qui avait un garçon et une fille, et qui voulait pas avoir 12 enfants. 12 et 12, ça fait 24, elle voulait pas avoir 24 enfants, elle a attaché N. Ă une pierre, elle est devenue un rocher, etc. (ÎČ = 0,72.)
Autre exemple :
Kel (8 ans) raconte aussi lâhistoire de N. et dit de la fĂ©e : « Elle a attachĂ© la dame Ă un rocher. Elle [qui ?] a pleurĂ© pendant dix ans. Elles coulent encore aujourdâhui. » Le mot « larme » est sous-entendu. Comme on nâentend pas le pluriel du verbe, il va de soi que ce style est incomprĂ©hensible. Il semble que câest la dame ou la pierre qui coulent. Nous nâavons nous-mĂȘmes pas compris dâemblĂ©e.
Dans le cas des explications mĂ©caniques, ce caractĂšre des exposĂ©s enfantins est encore plus frappant. Lâexplicateur admet dâemblĂ©e que les « portes », les « tuyaux », les « bĂątons » sont connus du reproducteur, de telle sorte que, au lieu de commencer par les montrer et dâen expliquer lâutilitĂ©, il en parle comme de choses familiĂšres. Voici un exemple :
Pour (7 ; 6) explique le robinet Ă Pel (7 ; 0) : « Lâeau peut passer lĂ [montre tout le grand tuyau de la fig. I, sans dĂ©signer lâendroit prĂ©cis, lâembouchure] parce que la porte [laquelle ?] est en haut et en bas [le canal mobile b, quâil ne montre pas] pis pour tourner [quoi ?] tu fais ça [geste des doigts qui tournent, mais sans montrer les branches a]. LĂ , elle [quoi ?] peut pas tourner [= lâeau peut pas passer] parce que la porte est Ă gauche et Ă droite. LĂ , parce que lâeau reste lĂ , les tuyaux peuvent pas venir lĂ [le tuyau est couchĂ©. On remarque le renversement du rapport marquĂ© par le mot « parce que ». Il faudrait dire : « lâeau reste lĂ parce que les tuyaux peuvent pas⊠etc.] alors elle peut pas couler. »
On voit que les mots employĂ©s par Pour, la « porte », les « tuyaux », sont supposĂ©s connus de la part de Pel, au point que Pour oublie de montrer les objets sur le dessin. Cependant Pour, comme lâa prouvĂ© notre interrogatoire, nâa pas mal compris le dĂ©tail du dessin (γ = 0,88). Son style seul est en dĂ©faut. Aussi Pel parle-t-il dans sa reproduction de « portes » quâil prend au sens littĂ©ral et sans les voir. « Lâeau peut pas couler, parce que câest arrĂȘtĂ©, et il y a des portes qui sâarrĂȘtent, y sont fermĂ©es alors lâeau peut pas couler. » Le plus fort est que Pel arrive Ă comprendre Ă peu prĂšs tout, mais par son effort propre (α = 0,75). Quant Ă ce que Pour a dit Ă Pel, cela reste pour ce dernier complĂštement verbal.
Dira-t-on que de tels phĂ©nomĂšnes sont dus uniquement Ă lâatmosphĂšre scolaire qui dĂ©veloppe le verbalisme : lâexplicateur, dans cette hypothĂšse, ne parlerait pas pour se faire comprendre, mais pour parler, comme on rĂ©cite une leçon ? Mais nous avons dĂ©jĂ rĂ©pondu Ă lâobjection en rappelant que, dans leur langage spontanĂ©, les enfants se parlent avec le mĂȘme vague dans les expressions, parce quâils parlent beaucoup plus pour eux-mĂȘmes que pour lâinterlocuteur. Que lâon prenne garde, par exemple, au flou des locutions employĂ©es, mĂȘme dans lâ« association Ă lâaction de chacun » (chap. II, § 4), chez des enfants qui se parlent entre eux spontanĂ©ment :
« Lâours papa [lequel ?] est mort. Seulement [?] le papa [le mĂȘme ? un autre ?] Ă©tait trop malade. » â « Il y en avait un bleu », en parlant des avions, sans les nommer. « Je veux dessiner ça », « ça » dĂ©signant sans doute un meeting dâaviation, ou nâimporte quoi dont il est question Ă propos de ce meeting.
Câest la mĂȘme imprĂ©cision dans les qualificatifs, le mĂȘme systĂšme dâallusions Ă des objets supposĂ©s connus. Voici encore un exemple dâexplication observĂ©e au cours de nos expĂ©riences et dont le style est exactement celui des explications spontanĂ©es dâenfants :
Toc (8 ans). Fragment de lâexplication du robinet : « Ăa et ça [les deux bouts du canal b] câest ça et ça [id. sur le dessin II], parce que lĂ [dessin I] câest pour lâeau qui coule et ça [dessin II] on les voit dedans parce que lâeau peut pas couler. Lâeau est lĂ et peut pas couler. » Toc montre donc les deux bouts dâun canal sans dire quâil sâagit dâun canal ni faire allusion aux branches (a), bref sans rien nommer des objets dont il parle. NĂ©anmoins, arrivĂ© lĂ , il croit, comme il nous le dit, que lâinterlocuteur (Kel, 8 ans) a tout compris. Kel, en effet, est capable de nous rĂ©pĂ©ter Ă peu prĂšs les mĂȘmes mots, mais sans naturellement leur donner de sens concret. Nous lui demandons devant Toc : « Comment a-t-on fait pour que lâeau ne coule plus ? â On a tournĂ©. â Quoi ? â Le tuyau (b) [Juste]. â Comment a-t-on fait pour tourner le tuyau (b) ? â ⊠â à quoi ça sert ça (les branches, a) ? â ⊠(il nâen sait rien) ». Toc voit alors avec Ă©tonnement que Kel nâa rien compris et recommence son explication. Mais, et câest lĂ le fait sur lequel nous voulions insister, car il sâest rĂ©vĂ©lĂ© trĂšs gĂ©nĂ©ral, son second exposĂ© nâest pas plus clair que le premier : « Ăa, ces deux choses [les branches a dont il avait oubliĂ© de parler], comme ça [dessin I] câest comme ça, câest que lâeau peut couler. Quand ces deux choses sont comme ça [dessin II] câest que lâeau peut pas couler. » MĂȘme en voulant Ă©clairer Kel, Toc oublie donc de lui dire que ce sont les branches qui font tourner le canal ou quâon manie les branches avec les doigts, etc. Bref, Ă moins que Kel ne devine â et câest ce quâil nâarrive justement pas Ă faire dans le cas particulier â le langage employĂ© est inintelligible. Mais, de nouveau, si Toc parle ainsi, câest en bonne partie parce quâil croit que tout cela va de soi et que Kel comprend tout immĂ©diatement.
Ces caractĂšres du style Ă©gocentrique sont encore plus accentuĂ©s entre 6 et 7 ans, et ce fait prouve bien quâil ne sâagit pas lĂ dâhabitudes scolaires. Entre 6 et 7 ans, les enfants sont encore, en effet, dans les classes dites « enfantines » qui sont beaucoup moins imprĂ©gnĂ©es de verbalisme que les suivantes. Dâautre part, ces enfants jouent entre eux beaucoup plus que dans les classes primaires. Or lâĂ©gocentrisme de leurs explications est beaucoup plus accusé : cela montre donc que cet Ă©gocentrisme tient aux facteurs gĂ©nĂ©raux de langage et de pensĂ©e que nous avons soulignĂ©s dans les derniers chapitres Ă propos du langage spontanĂ©.
Riv (6 ans) commence, par exemple, son explication de la seringue en montrant le dessin III et en disant : « Tu vois, lĂ (6) câest la tige [quelle tige ? La tige de quoi ?], puis on tire, puis ça fait gicler [conclut trop vite]. Puis ça laisse la place pour lâeau [pourquoi faire cette place ?]. Quand on pousse la petite tige [ne la montre plus] ça fait sortir lâeau, ça gicle, tu comprends ? LĂ [a] il y a le gobelet, puis lâeau. »
Or Riv a tout compris (γ = 1). En outre, il sâadresse trĂšs nettement Ă son interlocuteur Schla, comme le montrent les expressions « tu vois, lu comprends » et lâintĂ©rĂȘt quâont mis les deux enfants Ă la chose. Il va de soi que Schla nâa rien compris :
Schla (6 ans) reproduit lâexplication de Riv : « Il mâa dit que câĂ©tait⊠quelque chose. Y avait une chose pis oĂč ce quâil y avait de lâeau, et pis quand ça sortait de lâeau. LĂ la place oĂč ce quâil y avait de lâeau. LĂ [a] la place oĂč ce quâil y avait de lâeau, et lâeau ça giclait deux gobelets, et ça coulait dedans. » (α = 0,33.)
En comparant ces deux textes, on voit que ce sont seules les imprĂ©cisions de Riv qui ont troublĂ© Schla. Lâexplication Ă©tait sans cela suffisante : les derniĂšres phrases de Riv auraient permis de reconstituer tout le mĂ©canisme. Mais Schla a pris, grĂące Ă Riv, la seringue pour un robinet et nâa dĂšs lors rien compris au mouvement de la tige.
Autre exemple :
Met (6 ; 4) F, parlant de Niobé : « La dame sâest moquĂ©e de cette fĂ©e parce quâelle [qui ?] avait quâun garçon. La dame avait douze fils et douze filles. Elle [qui ?] sâest une fois moquĂ©e dâelle [qui ?]. Elle [qui ?] sâest mise en colĂšre, elle [?] lâa attachĂ©e au bord dâun ruisseau. Elle [?] a pleurĂ© depuis cinquante mois et ça a fait un gros ruisseau. » On ne voit donc pas qui a attachĂ© et qui a Ă©tĂ© attachĂ©. Met le sait bien (γ = 0,83) mais Her (6 ; 3) F, lâinterlocutrice, comprend naturellement le contraire : câest la fĂ©e qui « sâest moquĂ©e de la dame qui avait six garçons puis six filles » et câest la fĂ©e qui a Ă©tĂ© attachĂ©e. Etc. (α = 0,40.)
Enfin, un des faits les plus nets que lâon puisse invoquer pour souligner ce caractĂšre Ă©gocentrique des explications dâenfants, câest que, dans une forte proportion des cas, lâexplicateur oublie complĂštement de dire le nom de lâobjet quâil explique, lorsquâil sâagit des robinets et des seringues. La moitiĂ© des explicateurs de 6 Ă 7 ans et le sixiĂšme de ceux de 7 Ă 8 ans sont dans ce cas : ils admettent que lâinterlocuteur comprend dâemblĂ©e ce dont il sâagit. Naturellement, le reproducteur renonce alors Ă chercher et rĂ©pĂšte lâexplication reçue sans essayer de mettre un nom sur lâobjet.
§ 5. Les notions dâordre et de cause dans lâexposĂ© des explicateursđ
Dâautres facteurs contribuent Ă rendre peu intelligible Ă lâinterlocuteur lâexposĂ© de lâexplicateur : câest lâabsence dâordre dans le rĂ©cit et câest le fait que les liaisons causales sont rarement exprimĂ©es, mais sont en gĂ©nĂ©ral marquĂ©es par une simple juxtaposition des termes Ă lier. Lâexplicateur paraĂźt donc ne pas sâoccuper du « comment » des Ă©vĂ©nements quâil expose, ou du moins il nâattribue Ă ces Ă©vĂ©nements que des raisons incomplĂštes, bref le rĂ©cit des enfants met lâaccent sur les Ă©vĂ©nements en eux-mĂȘmes beaucoup plus que sur les liaisons de temps (ordre) ou de cause qui les unissent. Ces facteurs sont dâailleurs probablement tous en rapport avec lâĂ©gocentrisme lui-mĂȘme, bien quâĂ des degrĂ©s divers.
Tout dâabord, lâabsence dâordre dans le rĂ©cit de lâexplicateur se manifeste comme suit. Lâenfant sait bien, pour lui-mĂȘme, dans quel ordre se sont succĂ©dĂ© les Ă©vĂ©nements, ou dans quel ordre se dĂ©roulent les actions des piĂšces dâun mĂ©canisme les unes sur les autres, mais, dans son exposĂ©, il nâaccorde aucun intĂ©rĂȘt ni aucune importance Ă cet ordre. Ce phĂ©nomĂšne tient de nouveau au fait que lâexplicateur parle pour lui plus que pour lâinterlocuteur, ou, si lâon prĂ©fĂšre, au fait que lâexplicateur nâa pas lâhabitude dâexprimer sa pensĂ©e Ă ses semblables, de parler socialement. Un adulte a, en effet, coutume de respecter dans ses narrations deux espĂšces dâordre, lâordre naturel, qui est donnĂ© par les faits eux-mĂȘmes, et lâordre logique, ou pĂ©dagogique. Or câest en bonne partie grĂące Ă des prĂ©occupations de clartĂ© et par le souci dâĂ©viter lâincomprĂ©hension chez autrui que nous disposons nos exposĂ©s dans un ordre logique donnĂ©, qui correspond ou non Ă lâordre naturel. DĂšs lors, si lâenfant qui explique sa pensĂ©e se croit dâemblĂ©e compris de lâinterlocuteur, il ne mettra nul soin Ă disposer ses propositions en un ordre plutĂŽt quâen un autre. Il sautera de point en point au grĂ© de ses associations dâidĂ©es, sans souci ni de lâordre naturel ni surtout de lâordre logique. Lâordre naturel est supposĂ© connu de lâinterlocuteur, et lâordre logique supposĂ© inutile. Voici un exemple :
Ler (7 ; 6) explique le robinet : « Câest une fontaine. Elle coule ou elle coule pas, ou elle coule. Quand elle est comme ça [dessin I] elle coule. Et pis câest le tuyau [c] oĂč lâeau passe. Et pis quand câest couchĂ© [b], quand on tourne le robinet, ça coule pas. Quand câest debout, et pis quâon veut fermer, câest couchĂ© [cf. le maniement bizarre des propositions subordonnĂ©es de temps]. Et pis ça câest⊠[le bassin]. Et pis quand câest debout [de nouveau le canal b] câest ouvert, quand câest couchĂ© câest fermĂ©. »
Del (7 ans) : « Ăa câest un robinet et pis il est tournĂ©, et pis y a lâeau qui coule dans la cuvette, et pis pour chercher son chemin elle va dans le petit tuyau [cf. le renversement de ces deux propositions] et pis il y a les branches qui sont tournĂ©es⊠etc. »
Ce mode dâexposition qui consiste Ă lier les propositions par « et pis » est bien typique. La liaison « et pis » ne marque, ni un rapport de temps, ni un rapport causal, ni un rapport logique, câest-Ă -dire un rapport dont lâexplicateur se servirait pour enchaĂźner ses propositions au point de vue dâune dĂ©duction claire ou dâune dĂ©monstration. Le terme « et pis » marque simplement une liaison toute personnelle entre les idĂ©es qui surgissent dans lâesprit de lâexplicateur. Or, comme on le voit, ces idĂ©es sont incohĂ©rentes au point de vue de lâordre tant logique que naturel, bien que chacune prise Ă part soit exacte.
MĂȘme en ce qui concerne les histoires, on trouve des cas, entre 7 et 8 ans, dâabsence dâordre dans le rĂ©cit, mais ils sont plus rares. En voici un exemple :
Duc (7 ans) : « Il y avait une fois quatre cygnes, et il y avait une reine et un roi qui habitaient un chùteau, qui avaient un garçon et une fille. PrÚs de là il y avait une sorciÚre qui aimait pas les enfants du roi, elle voulait leur faire du mal. Ils sont devenus des cygnes et alors ils étaient dans la mer⊠etc. » Les cygnes paraissent donc antérieurs à la rencontre des enfants et de la sorciÚre, alors que Duc sait fort bien, comme le montre la suite du récit, leur origine véritable.
Mais, et câest lĂ un des points les plus importants quâa rĂ©vĂ©lĂ©s le dĂ©pouillement de nos matĂ©riaux (et qui montrent le mieux combien ceux-ci sont indĂ©pendants des habitudes scolaires), il existe une diffĂ©rence considĂ©rable entre lâexposĂ© des explicateurs de 7 Ă 8 ans et celui des explicateurs de 6 Ă 7 ans. Lâabsence dâordre telle que nous venons de la dĂ©crire est plus ou moins exceptionnelle entre 7 et 8 ans. Elle est la rĂšgle entre 6 et 7 ans. Il semble donc bien que la capacitĂ© dâordonner les rĂ©cits et les explications soit un acquis de lâĂąge de 7 Ă 8 ans environ. Câest lĂ assurĂ©ment une question Ă reprendre avec dâautres techniques, car il serait important de prouver ce que nous supposons ici, que lâordre dans les rĂ©cits apparaĂźt en mĂȘme temps que les stades de discussion vĂ©ritable et de collaboration dans la pensĂ©e abstraite (voir la conclusion du chap. II) et en mĂȘme temps que les dĂ©buts de la comprĂ©hension entre enfants (stade de 7 Ă 8 ans au cours duquel ÎČ dĂ©passe 75 % pour les explications : 0,79). Mais il existe des indices en faveur de cette chronologie. On sait, par exemple, que câest Ă 7 ans que Binet et Simon ont situĂ© le test des trois commissions (faire trois commissions dans un ordre donnĂ©). Or avant 7 ans les enfants arrivent bien Ă faire les commissions voulues, mais pas dans lâordre. Il est vrai que Terman a abaissĂ© ce test Ă 5 ans, mais cela nous paraĂźt exagĂ©rĂ©. Câest tout au plus un test de 6 ans. Or observer une suite donnĂ©e dans des actions est plus facile probablement que de lâobserver dans un rĂ©cit. Cela nous ramĂšne Ă considĂ©rer 7 ans ou 7 ans œ comme lâĂąge oĂč apparaĂźt le souci de lâordre dans les exposĂ©s des enfants.
Voici, par exemple, deux termes de comparaison. Câest le rĂ©cit des quatre cygnes fait par un enfant de 7 ans œ, rĂ©cit reprĂ©sentatif pour cet Ăąge, et le mĂȘme rĂ©cit fait par un enfant typique de 6 ; 4 :
Cor (7 ; 6) : « Y avait une fois dans un grand chĂąteau un roi et une reine qui avaient trois fils et une fille. Pis y avait une fĂ©e qui aimait pas les enfants, pis elle les a amenĂ©s au bord de la mer, pis les enfants se sont changĂ©s en cygnes, et pis le roi et la reine y cherchaient les enfants jusquâĂ ce quâils les trouvent. Ils ont Ă©tĂ© jusquâau bord de la mer et pis ils ont trouvĂ© les quatre enfants changĂ©s en cygnes. Quand les cygnes y sont partis de la mer, ils ont Ă©tĂ© vers le chĂąteau, ils ont trouvĂ© le chĂąteau tout dĂ©truit puis ils ont Ă©tĂ© Ă lâĂ©glise puis les trois enfants ont Ă©tĂ© changĂ©s en petits vieux et une petite vieille. » Lâordre des faits est donc respectĂ©.
Met (6 ; 4) F. : « Il y avait une fĂ©e, il y avait un roi pis une reine. Pis y avait un chĂąteau, y avait une mĂ©chante fĂ©e [la mĂȘme] qui avait pris les enfants [lesquels ?] et les avait changĂ©s en cygnes. Elle les a menĂ©s au bord de la mer [Interversion]. Le roi et la reine rentraient, ils les ont plus retrouvĂ©s. Ils ont Ă©tĂ© au bord de la mer et les ont trouvĂ©s. Ils ont Ă©tĂ© dans un [le mĂȘme. Met le sait] chĂąteau, ils les ont changĂ©s en petits vieux. AprĂšs [!] ils les ont trouvĂ©s. [DĂ©jĂ dit. Met nâignore pas que câest antĂ©rieur Ă la transformation en vieillards.] » Dira-t-on que ce manque dâordre est dĂ» Ă une simple absence de mĂ©moire ? Câest un des facteurs, non pas le seul. La preuve : nous relisons Ă Met le mĂȘme rĂ©cit et elle le raconte alors comme suit : « Y avait un roi et une reine. Ils avaient trois enfants, une petite fille et trois garçons. Il y avait une mĂ©chante fĂ©e, qui avait changĂ© les enfants en cygnes blancs. Les parents les ont cherchĂ©s, les ont trouvĂ©s au bord de la mer. Et pis [!] on les avait changĂ©s en cygnes [retour Ă du dĂ©jĂ dit]. Ils parlaient que câĂ©taient leurs enfants. Ils avaient un chĂąteau [mal placĂ©]. Leurs parents sont morts. Ils ont Ă©tĂ© dans un pays trĂšs froid [interversion]. Ils sont rentrĂ©s dans une Ă©glise, on les a changĂ©s en petits vieux et une petite vieille. »
Ou encore, ce dĂ©but de rĂ©cit de Niobé : CĂ© (6 ans) : « Câest une dame qui sâappelait Morel, et pis elle sâest changĂ©e en ruisseau⊠alors [!] elle avait dix filles et dix fils⊠et pis aprĂšs [!] la fĂ©e elle lâa attachĂ© au bord du ruisseau, et pis elle a pleurĂ© vingt mois, et pis alors [!] elle a pleurĂ© pendant vingt mois et pis ses larmes vont dans le ruisseau, et pis⊠etc. »
On peut assurĂ©ment se demander si lâexplicateur a compris. Nous avons toujours vĂ©rifiĂ© la chose par des questions appropriĂ©es. Pour les explications mĂ©caniques, lâobjection ne se conçoit dâailleurs pas. Lâordre logique est beaucoup plus indĂ©pendant de la comprĂ©hension et dans la plupart des cas lâenfant comprend bien (lâinterrogatoire subsĂ©quent nous le confirme Ă©galement) mais expose de maniĂšre incohĂ©rente. Voici un bon exemple de cette incohĂ©rence chez un explicateur qui a tout compris :
Ber (6 ; 3) : « Tu vois ce robinet, quand les bras sont droits, comme ça [a, dessin I], couchĂ©s, tu vois, le petit tuyau a une petite porte, et puis lâeau peut pas passer [il nây a aucune relation entre les trois faits. Il semble y avoir erreur. En rĂ©alitĂ© Ber a passĂ© du dessin I au dessin II], alors lâeau coule pas, la porte est fermĂ©e. Alors tu vois ici [cet « alors » nâa pas de sens. Montre le dessin I] tu trouves la petite porte [b] et pis lâeau vient dans la cuvette, et pis les deux branches [a] sont comme ça [dĂ©jĂ dit] alors lâeau peut couler et pis le tuyau est comme ça [6, dessin II] alors y a pas la petite porte, alors lâeau trouve pas la porte. Alors lâeau reste ici [c, dessin II]. Quand le robinet est ouvert (geste) il y a un petit tuyau, alors lâeau passe, et pis les branches, eh ! bien, elles sont couchĂ©es [a, dessin I], tandis que le petit tuyau est droit lĂ [dessin II, il appelle droit ce quâil appelait couchĂ© dans la proposition prĂ©cĂ©dente], les branches sont droites [a, dessin II, droit veut dire cette fois vertical] et le petit tuyau [b, vient dâen parler, en disant quâil est droit] il est couchĂ©. »
Ce genre dâexplication est paradoxal. La comprĂ©hension de Ber est excellente (γ = 1,00), la richesse des dĂ©tails rendus est grande, de mĂȘme que le vocabulaire (le mot « tandis que », lequel apparaĂźt en gĂ©nĂ©ral vers 7 ans) 5 mais, lâordre est embrouillĂ© au point dâĂȘtre inintelligible. Les mots eux-mĂȘmes (droit et couchĂ©) sont pris dans des sens qui varient dâun moment Ă lâautre. Si bien que lâinterlocuteur Ter (6 ans) nâa presque rien compris et a Ă©tĂ© obligĂ© de reconstituer lui-mĂȘme lâexplication, ce dont il sâest dâailleurs assez mal tirĂ© (α = 0,66).
Inutile de multiplier les exemples, qui se ressemblent presque tous. Cherchons maintenant Ă caractĂ©riser une particularitĂ© qui est en relation avec cette absence dâordre dans les explications, câest le fait que lâenfant qui raconte tel Ă©vĂ©nement ou dĂ©crit tel phĂ©nomĂšne ne sâinquiĂšte pas du « comment » de ces phĂ©nomĂšnes. En effet, du moment que lâenfant a tendance Ă marquer simplement les faits sans sâoccuper de leurs liaisons, il ne sâinquiĂ©tera pas non plus du dĂ©tail de leur production. Il se contente de sentir ce dĂ©tail, mais Ă©gocentriquement, câest-Ă -dire sans essayer de lâexprimer. Lorsque telle condition est remplie, telle consĂ©quence sâensuit, peu importe comment. La raison donnĂ©e est toujours incomplĂšte. Donnons dâabord quelques exemples, puis nous chercherons Ă expliquer cette absence dâintĂ©rĂȘt pour le « comment » des mĂ©canismes. Voici dâabord quelques cas observĂ©s Ă propos des histoires :
Duc (7 ans), que nous avons dĂ©jĂ citĂ© p. 144, raconte la transformation des enfants en cygnes sans indiquer que câest la fĂ©e qui est cause de cette transformation : « Ils sont devenus des cygnes. » Et câest tout.
Maz (8 ans) dit également : « Il y avait une fée, une méchante fée. Ils se sont changés en cygnes. » Il y a donc simple juxtaposition des deux affirmations sans aucune indication explicite concernant le « comment ». Blat (8 ans) : « Ils se sont changés en cygnes », etc.
Dans ces cas lâexplicateur sait trĂšs bien le « comment » de la transformation : câest la fĂ©e qui a tout fait. Mais il juge inutile de lâindiquer, car pour lui cela va de soi. TantĂŽt le reproducteur comprend, tantĂŽt il ne comprend pas. Dans les cas suivants, lâomission du « comment » est plus grave, car lâexplicateur lui-mĂȘme ne sâintĂ©resse pas toujours au mĂ©canisme quâil omet dâexpliquer :
Schi (8 ans) explique la seringue : « On met de lâeau lĂ -dedans, et puis on tire. Lâeau va lĂ -dedans [c], on pousse et puis ça gicle. » Schi a Ă peu prĂšs compris (γ = 0,77) mais il ne fait mention ni du trou ni de la place vide laissĂ©e par la tige en montant, etc. DĂšs lors lâinterlocuteur comprend mal (α = 0,55).
Gui (7 ; 6) dit entre autres : « Le robinet est dans ce sens, ça empĂȘche de faire [!] couler lâeau. » Il ne prĂ©cise ni le rĂŽle du canal ni lâeffet des branches sur la rotation du canal.
Ma (8 ans) dit que lâeau du robinet ne peut pas couler « parce que câest fermĂ©, pour pas que lâeau sorte, parce que câest fermĂ©, on a tournĂ© le robinet. »
Bref, toutes ces explications sous-entendent lâessentiel (la position du canal b) au lieu de sây rĂ©fĂ©rer explicitement : lâexplicateur a compris ce « comment », mais il estime quâil va de soi, quâil nâa pas dâintĂ©rĂȘt.
De telles expressions vagues abondent chez les petits et mĂȘme chez les grands. Il est inutile de les relever toutes. Mais il est intĂ©ressant de constater leur frĂ©quence et de chercher pourquoi lâenfant sâinquiĂšte si peu du « comment », pour lâinterlocuteur et pour lui-mĂȘme. On sait, en effet, que câest un trait constitutif des explications enfantines spontanĂ©es que leur absence de souci concernant le « comment » des phĂ©nomĂšnes. Pourquoi Schi trouve-t-il naturel quâen « tirant la tige » lâeau aille dans la seringue, comme si la tige faisait monter lâeau ; quâen tournant un robinet ça empĂȘche de « faire couler » lâeau, comme si lâeau obĂ©issait aux commandements des branches de ce robinet ? Il y a lĂ un dĂ©faut dâadaptation de la pensĂ©e enfantine au dĂ©tail des mĂ©canismes. Mais cette inadaptation ne tiendrait-elle pas aussi, de plus ou moins loin, Ă lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e ? Le critĂ©rium de la valeur dâune explication câest, chez lâenfant comme chez nous, la satisfaction quâĂ©prouve lâesprit lorsquâil se reprĂ©sente quâil peut fabriquer lâeffet Ă expliquer avec des moyens considĂ©rĂ©s alors comme des causes. Or, lorsquâon pense pour soi-mĂȘme, tout paraĂźt simple, la fantaisie est plus aisĂ©e, lâautisme plus puissant, la pensĂ©e, autrement dit, sâoctroie plus de pouvoirs : entre deux phĂ©nomĂšnes A et B dont on sait bien quâils sont reliĂ©s par une relation causale qui seule « explique » le « comment », on estime inutile de prĂ©ciser cette relation parce quâon sait bien quâen la cherchant on la trouverait â nâimporte de quelle maniĂšre â et parce quâon est peu exigeant vis-Ă -vis de soi-mĂȘme en fait de dĂ©monstration. Ă la limite â ou Ă lâorigine â la pensĂ©e Ă©gocentrique nĂ©glige complĂštement ce « comment ». Lorsquâon veut exposer son idĂ©e Ă autrui, par contre, on sent mieux les difficultĂ©s, on a besoin de marquer toutes les liaisons, de ne sauter aucun chaĂźnon comme fait la fantaisie individuelle.
Nous ne prĂ©tendons pas avoir expliquĂ© par ces considĂ©rations lâabsence dâintĂ©rĂȘt des explicateurs et des enfants en gĂ©nĂ©ral pour le « comment » des phĂ©nomĂšnes. Nous croyons seulement avoir donnĂ© un des Ă©lĂ©ments de cette inadaptation. Il y en a dâautres, plus profonds, que nous retrouverons au chapitre V. Celui-lĂ nous suffit pour le moment : puisque les explicateurs, avons-nous vu, parlent en gĂ©nĂ©ral Ă leur point de vue, sans savoir entrer dans celui de leurs interlocuteurs, leurs intĂ©rĂȘts restent Ă©gocentriques et ont tendance Ă supprimer les renseignements sur le « comment » des mĂ©canismes. Les raisons donnĂ©es des phĂ©nomĂšnes sont donc en gĂ©nĂ©ral incomplĂštes.
Cette particularitĂ© de la « raison ou de la cause incomplĂštes » est dâautant plus intĂ©ressante Ă constater dans nos rĂ©sultats prĂ©sents quâil est facile de la reproduire expĂ©rimentalement, et que nous la retrouverons Ă propos des recherches sur les conjonctions de causalitĂ© (voir vol. II). Nos sujets prĂ©sentent aussi un phĂ©nomĂšne qui est un cas particulier de ce dĂ©sintĂ©rĂȘt pour le « comment » des mĂ©canismes, et que nous retrouverons Ă©galement (voir vol. II), câest un apparent renversement du « parce que ». La conjonction « parce que » semble dans ces cas annoncer la consĂ©quence au lieu dâannoncer la cause comme dans le style correct. En rĂ©alitĂ© cette confusion est due simplement au fait que lâenfant ne sâoccupe pas du « comment » de la liaison de faits quâil exprime :
Voici un exemple. Pour (7 ; 6), dans le texte que nous avons citĂ© de lui au paragraphe prĂ©cĂ©dent, au lieu de dire « lâeau reste lĂ parce que le tuyau est couché » ou, dans le style de Pour, « lâeau reste lĂ parce que les tuyaux peuvent pas venir là  », dit exactement le contraire : « Parce que lâeau reste lĂ , les tuyaux peuvent pas venir lĂ . »
Voici un autre exemple, qui cette fois nâest plus le renversement dâun « parce que » mais dâun « pourquoi » (nous verrons de tels renversements dans le langage spontanĂ© dâun enfant, au chapitre V, § 2). Au lieu de dire : « Pourquoi lĂ il y a lâeau qui coule et lĂ y a pas lâeau qui coule ? Câest parce que y a le robinet qui est lĂ ouvert et lĂ fermé », Mart (8 ans) dit le contraire : « Pourquoi il y a le robinet qui est lĂ ouvert et lĂ fermé ? [Câest parce que] lĂ il y a lâeau qui coule et lĂ y a pas lâeau qui coule. » Ce « pourquoi » a lâaspect dâun « pourquoi de motivation » (= « pourquoi a-t-on dessinĂ© lĂ le robinet ouvert et lĂ fermé ? ») mais ce nâest quâune apparence : il sâagit, en rĂ©alitĂ©, dâun simple renversement dĂ» de nouveau au dĂ©sintĂ©rĂȘt pour le dĂ©tail du mĂ©canisme.
Ces renversements apparents de la cause et de lâeffet sont donc dus, comme nous le dĂ©montrerons plus longuement (vol. II), au fait que le « parce que » ne marque pas encore une liaison univoque de cause Ă effet, mais une liaison plus vague, indiffĂ©renciĂ©e, que nous pouvons appeler « liaison de juxtaposition » et dont la traduction est somme toute le mot « et ». Au lieu de dire « lâeau reste lĂ parce que le tuyau est couché », tout se passe comme si lâenfant disait indiffĂ©remment : « le tuyau est couchĂ© et lâeau reste là  » ou « lâeau reste lĂ et le tuyau est couché ». Lorsque lâenfant remplace « et » par un « parce que », tantĂŽt il veut indiquer la liaison de consĂ©quence Ă cause, tantĂŽt la liaison inverse.
Cette circonstance est due Ă lâimportant phĂ©nomĂšne de la juxtaposition. La juxtaposition, qui dĂ©finit, en somme, tous les faits Ă©numĂ©rĂ©s dans ce paragraphe, câest le caractĂšre correspondant Ă celui que M. Luquet a dĂ©signĂ© sous le nom dâ« incapacitĂ© synthĂ©tique » en ce qui concerne le dessin. Câest donc le phĂ©nomĂšne suivant lequel lâenfant est inapte Ă faire dâun rĂ©cit ou dâune explication un tout cohĂ©rent, et a tendance, au contraire, Ă pulvĂ©riser le tout en une sĂ©rie dâaffirmations fragmentaires et incohĂ©rentes. Ces affirmations sont « juxtaposĂ©es » dans la mesure oĂč il nâexiste entre elles ni liaisons causales ou temporelles ni liaisons logiques. DĂšs lors, dans un ensemble de propositions ainsi juxtaposĂ©es il y a plus quâune absence dâordre : il y a absence de toute expression verbale marquant une relation. Ces affirmations successives sont tout au plus reliĂ©es par le terme « et ». Dans lâesprit de lâenfant, ce terme correspond bien en un sens Ă une liaison dynamique, qui pourrait sâexprimer comme suit : « cela va avec ». Cette liaison peut bien prendre diffĂ©rents sens, y compris le sens causal, mais la question est de savoir si lâenfant a conscience de ces diffĂ©rents sens, sâil saurait les exprimer et si, enfin, il rĂ©ussit par cette juxtaposition Ă faire comprendre Ă lâinterlocuteur de quoi il sâagit. Il se peut au contraire que le sentiment des liaisons reste Ă©gocentrique, câest-Ă -dire incommunicable et quasi inconscient. Nous verrons plus loin quâen fait lâexpression par juxtaposition est peu comprise du reproducteur.
Voici un exemple. Mart (8 ans) : « Les branches y sont ouvertes, et pis lâeau coule, le petit tuyau est ouvert et ça coule, lâeau. LĂ il y a pas lâeau qui coule, lĂ y a les branches qui sont fermĂ©es et pis y a pas lâeau qui coule, et lĂ y a lâeau qui coule. LĂ y a pas lâeau qui coule et lĂ y a lâeau qui coule. »
Comme on le voit il nây a lĂ aucun tout, aucune synthĂšse, mais une sĂ©rie dâaffirmations juxtaposĂ©es ; il nây a en effet pas un « parce que » dans toute lâexplication, ni aucune liaison causale explicitĂ©e. Tout est exprimĂ© statiquement, les liaisons entre les branches et le canal b, entre la position du canal b et le passage de lâeau, tout est marquĂ© simplement par des « et pis ». Dira-t-on que nous nous exprimons souvent ainsi nous-mĂȘmes ? Mais nous mettons alors de lâordre dans nos propositions, et surtout nous comprenons entre nous ce que nous voulons dire : au contraire, bien que Mart ait tout compris (γ = 1,00), son interlocuteur nâa compris quâune partie des liaisons (ÎČ = 0,77). Il faut dâailleurs Ă©viter de confondre le « et » qui marque une succession dans le temps, comme « la fĂ©e a attachĂ© N. et N. a pleuré » et le « et » qui remplace un « parce que », et qui seul est un « et » de juxtaposition. En outre lâabsence du mot « parce que » ne suffit pas Ă caractĂ©riser le phĂ©nomĂšne de la juxtaposition : il faut que cette absence sâaccompagne dâune incohĂ©rence rĂ©elle dans la suite des propositions.
Voici encore un exemple. Ber (v. p. 147) : « Quand les branches sont droites [I] ⊠le petit tuyau a une petite porte, et pis [II] lâeau peut pas passer » et « tu trouves la petite porte et pis lâeau vient dans la cuvette, et pis les deux branches sont comme ça. » Il y a, dans cet exemple, Ă la fois absence dâordre, absence de relations causales entre les propositions et absence de liaisons explicites « parce que » ou « alors » : il y a donc « juxtaposition » nette.
Bref, il nous est possible de conclure de toutes ces remarques que lâenfant prĂ©fĂšre la description statique Ă lâexplication causale. Il se borne Ă dĂ©crire les piĂšces dâun mĂ©canisme, au besoin Ă Ă©numĂ©rer les mouvements principaux, mais statiquement, et sans souci du « comment ». En outre, il arrive que cette description consiste en une sĂ©rie de propositions sans ordre logique, ni temporel, et sans que ces propositions soient reliĂ©es par des liaisons explicites (par exemple des « parce que », des « alors », etc.). Dans ces derniers cas, il y a « juxtaposition 6 ».
Il est intĂ©ressant de constater dans nos matĂ©riaux lâexistence et la constance de ces caractĂšres, sur lesquels nous avons dĂ©jĂ insistĂ© Ă propos des fonctions du langage de lâenfant et des explications spontanĂ©es dâenfant Ă enfant Ă©tudiĂ©es sous la rubrique de lâ« information adaptĂ©e » (chap. I, § 6). Ce fait montre bien que lâincomprĂ©hension relative entre enfants, sur laquelle nous insistons ici, nâest pas un phĂ©nomĂšne artificiel produit par nos seules expĂ©riences, mais quâelle a ses racines dans le langage enfantin verbal tel quâil sâobserve en conditions naturelles. Nous rĂ©servons dâailleurs, comme il a Ă©tĂ© dit, la question du langage avec gestes, qui exprime la causalitĂ© Ă sa maniĂšre, mais sans mots particuliers ni dĂ©signations explicites.
Une consĂ©quence de ce parler statique, câest-Ă -dire inadaptĂ© Ă la causalitĂ©, est que lâenfant sâexprimera mieux en racontant des histoires quâen donnant des explications mĂ©caniques. Nous avons vu, en effet, que le coefficient Ύ est toujours supĂ©rieur dans les histoires Ă ce quâil est dans les explications.
§ 6. Les facteurs de la comprĂ©hensionđ
Ătant donnĂ©s tous les caractĂšres de lâexplication dâenfant Ă enfant, deux consĂ©quences semblent possibles. Ou bien, par le fait que ces caractĂšres tiennent Ă une structure de pensĂ©e commune Ă tous les enfants, câest-Ă -dire par le fait que tous les enfants sont Ă©gocentriques, ils se comprendront plus facilement entre eux quâils ne nous comprennent nous-mĂȘmes (Ă©tant habituĂ©s aux mĂȘmes procĂ©dĂ©s de pensĂ©e) ou bien, au contraire, par le fait mĂȘme de cet Ă©gocentrisme, ils se comprendront mal, chacun pensant en rĂ©alitĂ© pour soi-mĂȘme. LâexpĂ©rience a montrĂ©, quâau point de vue de la comprĂ©hension verbale, cette seconde hypothĂšse Ă©tait la plus conforme aux faits.
Le moment est venu de chercher si dans cette incomprĂ©hension tous les torts, pour ainsi dire, sont du cĂŽtĂ© de lâexplicateur, ou si le reproducteur ne prĂ©sente pas aussi, dans sa maniĂšre de comprendre, des particularitĂ©s dignes dâĂȘtre notĂ©es.
Tout dâabord, nous avons vu que le fait fondamental qui contribue Ă rendre lâexplicateur obscur et elliptique, câest quâil est persuadĂ© que lâinterlocuteur comprend dâemblĂ©e ou mĂȘme sait dâavance tout ce quâon lui dit. Ă cet Ă©gard, il faut remarquer que lâinterlocuteur prend lâattitude exactement complĂ©mentaire : il croit toujours avoir tout compris. Quelle que soit lâobscuritĂ© de lâexplication, il est toujours satisfait. Il ne nous est arrivĂ© que deux ou trois fois dans toutes nos expĂ©riences que le reproducteur se plaigne de lâexplication reçue. Cette satisfaction facile est-elle due aux habitudes scolaires ? Ici de nouveau lâobjection porte Ă faux, parce que ce caractĂšre est encore plus accentuĂ© chez les petits : ce sont les reproducteurs de 7 Ă 8 ans qui ont posĂ© Ă lâexplicateur les rares questions que nous ayons observĂ©es. Les petits, eux, sont toujours et tout de suite contents. En outre, nous avons vu dans les chapitres prĂ©cĂ©dents que câest un trait caractĂ©ristique des conversations dâenfants que chacun croie comprendre et Ă©couter les autres, quand mĂȘme il nâen est rien.
Cela dit, comment faut-il caractĂ©riser le stade de la comprĂ©hension entre enfants, antĂ©rieur Ă Â 7 ou 8 ans ? On peut dire sans paradoxe quâĂ ce niveau il y a comprĂ©hension entre deux enfants dans la seule mesure oĂč il y a rencontre de schĂ©mas mentaux identiques et dĂ©jĂ existants chez chacun. Autrement dit, lorsque lâexplicateur et son interlocuteur ont eu, ou ont, au moment de lâexpĂ©rience, des prĂ©occupations et des idĂ©es communes, chaque parole de lâexplicateur est comprise parce quâelle sâinsĂšre chez lâinterlocuteur dans un schĂ©ma dĂ©jĂ existant et dĂ©jĂ bien dĂ©fini. Dans ces cas-lĂ , lâexplicateur parvient parfois Ă enrichir le schĂ©ma de son interlocuteur. Dans les autres cas, lâexplicateur parle Ă vide. Il nâa pas, comme lâadulte, lâart de chercher et de trouver dans lâesprit dâautrui une base quelconque sur laquelle il puisse bĂątir une construction nouvelle. Le reproducteur, inversement, nâa pas lâart de saisir ce qui le sĂ©pare de lâexplicateur et dâadapter ses propres idĂ©es antĂ©rieures aux idĂ©es quâon lui prĂ©sente. Les paroles prononcĂ©es par lâexplicateur, lorsquâil nây avait pas, dĂšs avant lâexpĂ©rience, de schĂ©mas communs aux deux enfants, excitent, au hasard des analogies et mĂȘme de simples consonances, nâimporte quel schĂ©ma dans lâesprit du reproducteur, lequel croit alors avoir compris, et continue simplement, en rĂ©alitĂ©, Ă penser sans sortir de son Ă©gocentrisme 7.
Câest, nous lâavons vu, pour cette raison que les explications mĂ©caniques sont mieux comprises que les histoires, quand mĂȘme elles sont plus difficiles Ă donner. LâexposĂ©, mĂȘme mauvais, excite chez lâinterlocuteur des schĂ©mas analogues dĂ©jĂ existants : il nây a donc pas comprĂ©hension vĂ©ritable mais convergence de schĂ©mas acquis. Dans le cas des histoires, cette convergence nâest pas possible et les schĂ©mas excitĂ©s sont dans la rĂšgle divergents.
Inutile de revenir sur les exemples de ces schĂ©mas divergents. Nous avons vu suffisamment de rĂ©cits donnĂ©s par le reproducteur aux paragraphes 2 et 4 pour nous dispenser dâen transcrire Ă nouveau. Bornons-nous Ă citer un ou deux exemples de schĂ©mas dâorigine purement verbale.
AprĂšs avoir entendu lâune des versions de Gio, Ri (8 ans) raconte comme suit le rĂ©cit de Niobé : « Il y avait une fois une dame qui sâappelait VaĂŻka. Elle avait douze fils. Une fĂ©e nâen avait quâun. Une fois, un jour, son fils a fait une tache Ă un caillou. Sa maman pleurait pendant cinq ans. Ăa [la tache, comme Ri nous lâa dit ensuite] a fait un rocher et ses larmes, ça a fait un ruisseau qui coule encore aujourdâhui. »
LâidĂ©e de la tache est nĂ©e dans lâesprit de Ri quand Gio a prononcĂ© ces mots : « Le fils Ă la fĂ©e il lâa attachĂ©e Ă une pierre. » Il suffit de lâassonance « tache-attaché » pour crĂ©er toute une construction dans lâesprit de Ri : la maman pleurant Ă cause de la tache, laquelle a fait un rocher. Il nây a donc pas eu seulement incomprĂ©hension dâun seul terme (« attaché ») : comme nous pensons par phrases entiĂšres et non par mots, câest toute la fin de lâhistoire qui a Ă©tĂ© dĂ©formĂ©e en bloc.
Herb (6 ans) raconte le rĂ©cit des quatre cygnes aprĂšs avoir entendu le rĂ©cit de Met (voir § 5) : « Y avait une reine avec un roi pis quatre enfants, une fille et trois garçons. Y avait une mĂ©chante fĂ©e, pis y avait quâon avait habillĂ© tous les enfants en blanc. Les parents les avaient cherchĂ©s. Il les avait trouvĂ©s au bord, de la mer. Il a dit Ă la mĂ©chante reine [= la fĂ©e] : âEst-ce quâils sont Ă vous ces enfants ?â La mĂ©chante reine a dit : âNon, ils sont pas Ă vousâ. »
Ici de nouveau, il semble que ce soient seulement les mots « changĂ©s en cygnes » qui aient Ă©tĂ© dĂ©formĂ©s (= « habillĂ©s en blanc »). Mais il y a plus. Cette idĂ©e dâun dĂ©guisement a transformĂ© de façon apprĂ©ciable la fin de lâhistoire : au lieu de penser Ă une mĂ©tamorphose dâenfants en animaux qui partent pour un pays lointain, Herb a assimilĂ© lâhistoire Ă celle dâun simple vol dâenfants. La fĂ©e a dĂ©guisĂ© les enfants pour les garder chez elle et les parents ne sont parvenus Ă les retrouver ni Ă les reconnaĂźtre Ă cause du dĂ©guisement.
On voit le procĂ©dĂ© de la dĂ©formation. Ă lâoccasion dâune syllabe ou dâun mot mal compris, il se crĂ©e, dans lâesprit du reproducteur, tout un schĂ©ma qui obscurcit et transforme la suite de lâhistoire. Ce schĂ©ma est dĂ» au fait que plus la pensĂ©e est Ă©gocentrique et moins elle est analytique, comme nous lâavons vu au chapitre I. DĂšs lors elle ne sâattache pas aux mots isolĂ©s mais est portĂ©e Ă procĂ©der par phrases entiĂšres, quâelle comprend ou dĂ©forme en bloc, sans analyse. Ce phĂ©nomĂšne est dâailleurs trĂšs gĂ©nĂ©ral dans lâintelligence verbale de lâenfant et nous lâĂ©tudierons dans le prochain chapitre sous le nom de syncrĂ©tisme verbal.
Enfin, on peut se demander, Ă propos des facteurs de la comprĂ©hension, jusquâĂ quel point le reproducteur comprend la maniĂšre dont se sert lâexplicateur pour exprimer la causalitĂ©. Nous avons vu, en effet, quâen gĂ©nĂ©ral la liaison causale Ă©tait remplacĂ©e par une simple liaison de juxtaposition. Cette juxtaposition est-elle comprise par le reproducteur, comme une liaison de causalité ? Telle est la question. Voici quelques rĂ©sultats obtenus sur les enfants de 7 Ă 8 ans, Ă propos de la question du robinet. Nous avons relevĂ© Ă part les points 4, 6, 7 et 9 en tant que points concernant exclusivement la causalitĂ© (4 = quand les branches sont horizontales le canal est ouvert ; 6 = lâeau coule parce que le canal est ouvert ; 7 et 9 = lâinverse). Nous avons calculĂ© nos quatre coefficients au moyen de ces quatre points exclusivement. Nous avons ainsi obtenu une mesure de la comprĂ©hension de la causalitĂ©, que les liaisons causales aient Ă©tĂ© exprimĂ©es ou non par lâexplicateur sous forme de liaisons de juxtaposition (peu importe pour le moment) :
| α = 0,48 | γ = 0,97 | ÎČ = 0,68 | ÎŽÂ = 0,52 |
Les rĂ©sultats sont sensiblement les mĂȘmes chez lâenfant de 6 Ă 7 ans (α = 0,49 ÎČ = 0,68).
Le sens de ces chiffres est clair. Dâune part la causalitĂ© est bien comprise par lâexplicateur (γ = 0,97 est un coefficient excellent, qui dĂ©passe la comprĂ©hension moyenne des explications mĂ©caniques par lâexplicateur, laquelle est de 0,93 et de 0,80) mais est mal exprimĂ©e (ÎŽÂ = 0,52). Ce dernier fait confirme donc la gĂ©nĂ©ralitĂ© du phĂ©nomĂšne de la juxtaposition. Le rĂ©sultat de cette mauvaise expression verbale est naturel : le reproducteur comprend fort mal lâexplicateur (α = 0,48 au lieu de 0,68 pour les explications mĂ©caniques entre 7 et 8 ans et de 0,56 entre 6 et 7 ans) et comprend mĂȘme mal ce que ce dernier rĂ©ussit Ă exprimer (ÎČ = 0,68 au lieu de 0,79 entre 7 et 8 ans). Les liaisons causales sont donc mal comprises entre enfants, quâelles soient ou non exprimĂ©es par juxtaposition.
Quel est dans cette incomprĂ©hension le rĂŽle exact du phĂ©nomĂšne de la juxtaposition ? Pour rĂ©soudre le problĂšme, nous avons relevĂ© Ă part tous les cas nets de juxtaposition, dans lâexplication du robinet, de la seringue ou dans les rĂ©cits, câest-Ă -dire, tous les cas oĂč une relation de causalitĂ© est exprimĂ©e simplement par la juxtaposition (avec ou sans « et ») des deux propositions Ă lier, et nous avons cherchĂ© dans quelle proportion cette liaison de juxtaposition a Ă©tĂ© comprise comme une liaison causale. Soit, par exemple, ce propos dâexplicateur : « Les branches sont comme ça et le petit tuyau est fermé ». Dans combien de cas le reproducteur comprend-il (quâil lâexprime ou non, peu importe : nous contrĂŽlons la comprĂ©hension par nos questions supplĂ©mentaires) que le petit tuyau est fermĂ© parce que les branches ont tourné ? Sur une quarantaine de cas nets de liaisons par juxtaposition, le quart seulement ont Ă©tĂ© comprises, câest-Ă -dire que dans le quart seulement des cas lâinterlocuteur a saisi la relation causale. Il y a lĂ un fait capital : la liaison par juxtaposition est donc un moyen Ă©gocentrique de penser la causalitĂ©. Elle ne peut servir Ă lâenfant de moyen dâexpression adaptĂ©.
Ces rĂ©sultats sont-ils particuliers, câest-Ă -dire dus Ă la technique de notre expĂ©rience ou correspondent-ils Ă quelque chose dâobservable dans la vie spontanĂ©e de lâenfant ? Il suffit de rappeler les rĂ©sultats des deux derniers chapitres pour nous rendre compte que cette incomprĂ©hension de la causalitĂ© entre enfants correspond Ă un fait spontané : les enfants ne parlent pas entre eux de la causalitĂ© avant 7 ou 8 ans. Les explications quâils se donnent entre eux sont rares, et sont statiques. Les questions quâils se posent les uns aux autres contiennent fort peu de « pourquoi » et presque aucune question dâexplication causale. La causalitĂ© fait lâobjet de la rĂ©flexion Ă©gocentrique seule, avant 7 Ă 8 ans. Cette rĂ©flexion occasionne les questions bien connues dâenfants Ă adultes mais les schĂ©mas que supposent ces questions ou que produisent les rĂ©ponses dâadultes restent des schĂ©mas incommunicables et, partant, qui conservent tous les caractĂšres de la pensĂ©e Ă©gocentrique.
§ 7. Conclusion. La question des stades et lâeffort dâobjectivitĂ© dans les rĂ©cits dâenfant Ă enfantđ
Une derniĂšre question que lâon peut se poser Ă propos de nos expĂ©riences est celle-ci : jusquâĂ quel point les enfants cherchent-ils Ă ĂȘtre objectifs quand ils se parlent entre eux ? Il est Ă remarquer dâemblĂ©e que lâobjectivitĂ© de la pensĂ©e est liĂ©e Ă sa communicabilitĂ©. Câest lorsque nous pensons Ă©gocentriquement que nous nous laissons aller Ă notre fantaisie. Lorsque nous pensons socialement nous nous soumettons beaucoup mieux Ă lâ« impĂ©ratif du vrai ». Quand donc apparaĂźtra cet effort dâobjectivitĂ© dans lâexplication ou le rĂ©cit dâenfant Ă enfant ? Situer ce moment permettra de dĂ©terminer du mĂȘme coup la pĂ©riode critique oĂč la comprĂ©hension entre enfants devient dĂ©sirĂ©e, câest-Ă -dire possible.
Ă cet Ă©gard nos matĂ©riaux comportent une rĂ©ponse relativement nette. Dâune part, en effet, câest aprĂšs 7 ou 8 ans seulement que nous pouvons parler dâune comprĂ©hension rĂ©elle entre enfants. Jusque-lĂ les facteurs Ă©gocentriques de lâexpression verbale (style elliptique, pronoms indĂ©terminĂ©s, etc.) et de comprĂ©hension elle-mĂȘme, ainsi que les facteurs dĂ©rivĂ©s (comme lâabsence dâordre dans les rĂ©cits, la juxtaposition, etc.) sont trop importants encore pour quâil y ait comprĂ©hension vĂ©ritable entre enfants. LâĂąge de 7 Ă 8 ans semble marquer la diminution dâintensitĂ© de ces facteurs et mĂȘme la disparition de certains dâentre eux (absence dâordre). Dâautre part â et câest au nom de cette convergence de deux phĂ©nomĂšnes, dont la rencontre nâest certainement pas fortuite, que nous nous permettons de situer entre 7 et 8 ans, en moyenne, les dĂ©buts de la comprĂ©hension verbale entre enfants â , il existe une diffĂ©rence fondamentale entre les enfants de 6 Ă 7 ans et ceux de 7 Ă 8 ans au point de vue de leur effort dâobjectivitĂ©.
Nous nous sommes souvent demandĂ©s, en effet, au cours de nos expĂ©riences, jusquâĂ quel point les explicateurs, en faisant leurs exposĂ©s, ou les reproducteurs en rĂ©pĂ©tant les propos entendus, cherchaient Ă dire vrai ou simplement croyaient dire vrai. Il arrive, par exemple, que lâexplicateur nâayant pas prĂ©sent Ă lâesprit la fin de son histoire ou de son explication, semble inventer cette fin, ou du moins la dĂ©forme comme sâil fabulait. Il arrive aussi que le reproducteur semble renoncer Ă reproduire fidĂšlement ce quâil a entendu, et plutĂŽt que de rĂ©pĂ©ter ce quâil nâa pas compris, dĂ©bite nâimporte quelle histoire de son cru. Or Ă cet Ă©gard il existe une grande diffĂ©rence entre nos deux groupes dâenfants.
Chez les garçons de 7 Ă 8 ans on peut dire sans risquer de se tromper que lâexplicateur et le reproducteur cherchent tous deux Ă rendre fidĂšlement ce quâils ont entendu. Ils ont le sentiment de ce quâest la fidĂ©litĂ© dâun rĂ©cit ou la vĂ©ritĂ© dâune explication. Lorsquâils fabulent, ce qui est rare, ils le savent, et ils lâavouent volontiers Ă notre demande. Cela est dâautant plus net quâil existe une diffĂ©rence apprĂ©ciable, Ă ce point de vue, entre les histoires et les explications mĂ©caniques. Lâexplication mĂ©canique excite un plus vif intĂ©rĂȘt. Lâexplicateur et le reproducteur cherchent tous deux Ă comprendre. Les rĂ©sultats sont dĂšs lors meilleurs. Les histoires intĂ©ressent moins. Lâexplicateur les raconte avec plus de mollesse. MĂȘme quand il est fidĂšle, ce qui est le cas habituel, lâeffort dâobjectivitĂ© est moins grand.
Chez les petits, au contraire, la distinction entre la fabulation et le rĂ©cit fidĂšle est beaucoup plus difficile Ă faire. Quand lâenfant a oubliĂ© ou mal compris il invente de bonne foi. Si on le questionne sur ce quâil a entendu, il renonce Ă sa fabulation, mais si on le laisse aller, il croit ce quâil invente. Entre la fabulation â ou invention voulue et consciente â et la dĂ©formation inconsciente il y a donc toutes les transitions.
Cette distinction entre nos deux groupes dâenfants est capitale. Elle prouve que lâeffort pour communiquer objectivement sa pensĂ©e, pour comprendre autrui, nâapparaĂźt chez les enfants que vers 7 ou 7 ans œ environ. Ce nâest en effet pas, semble-t-il, le fait que les petits fabulent qui les a empĂȘchĂ©s de se comprendre au cours de nos expĂ©riences (dans les cas oĂč ils ne fabulaient pas nous avons observĂ© les mĂȘmes phĂ©nomĂšnes dâincomprĂ©hension) mais bien lâinverse : câest le fait de demeurer Ă©gocentrique et de ne pas Ă©prouver le besoin de communiquer ni de comprendre qui permet Ă lâenfant de fabuler selon sa fantaisie et qui explique son peu de souci pour lâobjectivitĂ© des rĂ©cits.