Transpositions perceptives et transitivitĂ© opĂ©ratoire dans les comparaisons en profondeur : essai sur les rapports entre la configuration d’ensemble et la dĂ©formation des grandeurs (1946) a

Une expĂ©rience, que l’on peut considĂ©rer comme cruciale, devait ĂȘtre tentĂ©e pour analyser les diffĂ©rences de comportements adultes et enfantins exposĂ©es dans les deux recherches prĂ©cĂ©dentes : une variable Ă©loignĂ©e V est Ă  Ă©valuer par rapport Ă  un Ă©talon A₀ proche du sujet, mais un troisiĂšme Ă©lĂ©ment B₀, Ă©gal Ă  l’étalon A₀ et pouvant ainsi servir de commune mesure, est placĂ© Ă  60 cm en deçà de la variable V et Ă  20 cm latĂ©ralement. La question est de savoir si le sujet, qui connaĂźt l’égalitĂ© A₀ = B₀ pour avoir vu au prĂ©alable ces Ă©lĂ©ments l’un Ă  cĂŽtĂ© de l’autre, tirera de cette Ă©galitĂ© donnĂ©e une aide quelconque pour comparer A₀ et V et se servira donc de B₀ Ă  titre de commune mesure. Or, comme nous allons le voir, l’adulte et les grands enfants s’en servent effectivement et amĂ©liorent ainsi d’emblĂ©e leur estimation par rapport Ă  ce qu’elle est en prĂ©sence de A₀ et de V seuls, tandis que les enfants de 5 Ă  7-8 ans continuent de comparer A₀ et V, comme si l’élĂ©ment B₀ ne jouait aucun rĂŽle ou un rĂŽle secondaire.

Un tel fait nous a paru mĂ©riter une analyse particuliĂšre et Ă  un double point de vue : il projette une vive lumiĂšre sur les rapports entre l’activitĂ© perceptive et les opĂ©rations de l’intelligence, et il permet d’élaborer une interprĂ©tation d’ensemble des rĂ©sultats des deux recherches prĂ©cĂ©dentes, c’est-Ă -dire de la comparaison sĂ©riale en gĂ©nĂ©ral.

§ 1. Position du problÚme : activité perceptive, rapports de forme et rapports de grandeur

En tout systĂšme perceptif, qu’il s’agisse d’une seule figure dont les rapports sont donnĂ©s en un bloc indissociable, ou d’une pluralitĂ© d’élĂ©ments Ă©loignĂ©s les uns des autres et nĂ©cessitant ainsi l’intervention de « transports » et de « comparaisons » proprement dites (voir Rech. II et III), il intervient nĂ©cessairement deux sortes de rapports, que l’analyse doit distinguer bien qu’ils s’interpĂ©nĂštrent Ă  des degrĂ©s divers ; les rapports de forme, dont sont faites la structure propre de la figure ou la « configuration » gĂ©nĂ©rale de l’ensemble, et les rapports de grandeur qui relient entre eux les Ă©lĂ©ments de ces figures ou ensembles du seul point de vue de leurs ressemblances ou diffĂ©rences dimensionnelles.

Il peut se faire que ces deux sortes de rapports soient en partie interdĂ©pendants : en un carrĂ©, par exemple, les cĂŽtĂ©s sont vus Ă©gaux entre eux, ainsi que les angles, sans quoi « la forme » elle-mĂȘme en est altĂ©rĂ©e. Il arrive, d’autre part, que les deux mĂȘmes catĂ©gories de rapports prĂ©sentent une indĂ©pendance relative : en une collection de tiges de mĂ©tal dĂ©nuĂ©es de « bonne forme » d’ensemble, les comparaisons de hauteur peuvent s’effectuer sans influence directe de la forme totale et la perception de celle-ci peut ne pas dĂ©pendre de façon stricte du dĂ©tail des grandeurs. Mais il suffira de donner une « configuration » dĂ©terminĂ©e Ă  la collection pour modifier, et souvent de maniĂšre considĂ©rable, les rapports de grandeur.

Un problĂšme gĂ©nĂ©ral est donc posĂ© par la relation entre ces deux catĂ©gories de rapports. Si la question de fait a Ă©tĂ© renouvelĂ©e par les nombreux travaux expĂ©rimentaux inspirĂ©s par la thĂ©orie de la forme (Gestalttheorie), la question d’interprĂ©tation demeure encore fort obscure. Nous avons tentĂ©, dans une recherche antĂ©rieure (IV), d’expliquer les rapports caractĂ©ristiques de grandeurs que formule la loi de Weber par le mĂ©canisme des centrations relatives, lequel expliquerait du mĂȘme coup un certain nombre des illusions gĂ©omĂ©triques classiques (et peut-ĂȘtre mĂȘme toutes), ainsi que certaines erreurs systĂ©matiques telles que celle de l’étalon, en plan ou en profondeur. Or, ce mĂ©canisme des rapports entre centrations possibles, ou points de fixation donnĂ©s dans une figure ou dans un ensemble, relĂšve d’un jeu de combinaisons probables. Les rapports de forme, en tant que distincts de ceux de grandeurs, sont-ils aussi d’ordre combinatoire et sont-ils Ă  situer sur le mĂȘme plan que les derniers, ou appartiennent-ils Ă  un domaine supĂ©rieur, ou encore subordonnĂ©, Ă  celui des dĂ©formations combinatoires de dimensions ? On voit l’intĂ©rĂȘt de cette question, dont la discussion permettrait peut-ĂȘtre de reprendre d’un point de vue nouveau le problĂšme des « bonnes formes » et des lois de prĂ©gnance et d’« organisation ».

Mais il y a plus. À cĂŽtĂ© des rapports subis, pour ainsi dire, par le sujet et dont l’organisation s’effectue comme en dehors de son activitĂ©, tant elle est rapide et se cristallise en structures instantanĂ©ment construites, il existe des rapports dont la nature paraĂźt plus active, en ce sens qu’ils semblent rĂ©sulter d’une construction plus lente, et dans laquelle le choix des combinaisons est plus large et plus effectif. Par exemple en prĂ©sence d’un carrĂ© posĂ© sur l’un de ses cĂŽtĂ©s le sujet ne peut voir qu’un carrĂ©, tandis que, s’il est posĂ© sur un angle, un certain choix est dĂ©jĂ  possible entre un carrĂ© et un losange. Ou encore, lorsqu’une rangĂ©e de tiges verticales alignĂ©es Ă  distance constante les unes des autres ont toutes la mĂȘme hauteur, il est difficile de ne pas voir cette Ă©galitĂ© gĂ©nĂ©rale et de ne pas percevoir la rangĂ©e comme un seul tout, tandis que si les hauteurs sont diffĂ©rentes et distribuĂ©es au hasard, on pourra rĂ©partir ces Ă©lĂ©ments en petites suites selon un certain nombre de combinaisons possibles, d’aprĂšs les divers rapports perçus entre grandeurs successives.

Or, on peut se demander si la part d’activitĂ© plus ou moins intentionnelle dont tĂ©moigne en ces cas la perception et qui, si diffĂ©rente qu’elle soit de l’activitĂ© proprement opĂ©ratoire, n’en prĂ©sente pas moins certaines analogies avec elle, ne serait pas surtout relative Ă  l’organisation des formes, par opposition aux rapports de dimensions, et ne dominerait pas, en partie tout au moins, ces rapports de grandeurs. Il est clair, en effet, que si les dĂ©formations dimensionnelles sont dues aux combinaisons des centrations rĂ©elles ou virtuelles, les dĂ©placements des regards qui donneront lieu Ă  ces centrations seront eux-mĂȘmes en connexion avec la forme des figures ou des ensembles considĂ©rĂ©s, soit que cette forme s’impose univoquement Ă  cause du petit nombre ou de l’équivalence des combinaisons possibles entre dĂ©placements, soit qu’elle puisse au contraire varier selon les divers mouvements du regard, rĂ©els ou virtuels et d’intentionnalitĂ© variable. Il y a donc lĂ  un second problĂšme, liĂ© au premier : celui de la nature de l’activitĂ© perceptive dans ses relations avec l’intelligence et en tant qu’influençant les rapports de forme, ou mĂȘme, indirectement, de grandeurs.

C’est de ce double point de vue que l’expĂ©rience dont nous allons dĂ©crire les rĂ©sultats nous paraĂźt mĂ©riter une discussion. Elle porte, en effet, sur des rapports de grandeur, puisqu’il s’agit de comparer les hauteurs des Ă©lĂ©ments V et de A₀ vus Ă  3 m l’un de l’autre en profondeur. Mais ces rapports dĂ©pendent des relations Ă©tablies par le sujet entre les trois termes A₀, B₀ et V, c’est-Ă -dire, du fait de les centrer respectivement, selon certaines combinaisons A₀ B₀ puis B₀ V (B₀ servant ainsi de commune mesure) ou A₀ B₀ puis A₀ V (indĂ©pendamment de B₀) : or, il est clair que les combinaisons diverses reviennent Ă  attribuer des formes diffĂ©rentes Ă  la figure d’ensemble, selon qu’on perçoit les trois Ă©lĂ©ments sous les espĂšces d’un angle V A₀ B₀ ou d’une ligne brisĂ©e (dĂ©tour) A₀ B₀ V ou encore d’un triangle A₀ B₀ V. (On se rappelle que B₀ est situĂ© Ă  60 cm en deçà de V et Ă  20 cm latĂ©ralement.) Le problĂšme ainsi posĂ© des relations entre les rapports de forme et de grandeurs, dans le cas de ces trois Ă©lĂ©ments, peut naturellement alors ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ© Ă  l’ensemble des configurations analysĂ©es dans les deux Recherches prĂ©cĂ©dentes. Mais il est Ă©vident aussi que, dans le cas particulier, ces diverses combinaisons dĂ©pendent de l’activitĂ©, en partie intentionnelle, du sujet : c’est selon ses propres choix qu’il mettra les Ă©lĂ©ments en rapport d’une maniĂšre ou d’une autre, et ce sont donc ces choix qui dĂ©terminent Ă  la fois la forme attribuĂ©e Ă  l’ensemble et les centrations relatives expliquant les rapports de grandeurs. L’expĂ©rience met notamment en Ă©vidence les diffĂ©rences d’activitĂ© entre les enfants et l’adulte.

Or, le genre d’activitĂ© atteint par l’expĂ©rience en question prĂ©sente cet intĂ©rĂȘt particulier de porter sur un mode de composition comparable Ă  la transitivitĂ© logique ou opĂ©ratoire : A₀ = B₀ ; B₀ = V, donc A₀ = V. En d’autres termes, selon que le sujet arrange les Ă©lĂ©ments d’une maniĂšre ou d’une autre, l’élĂ©ment B₀ peut ĂȘtre utilisĂ© — ou ne pas l’ĂȘtre — à titre de commune mesure entre A₀ et V. Par consĂ©quent, en analysant dans le cas particulier l’activitĂ© dont tĂ©moigne le sujet dans son organisation perceptive, nous rencontrons sur un point spĂ©cialement significatif la question des rapports entre la perception et l’intelligence, ou entre l’activitĂ© perceptive et l’activitĂ© opĂ©ratoire.

Et l’on voit d’emblĂ©e en quoi ces questions sont liĂ©es Ă  celles que soulĂšvent les rĂ©sultats des recherches prĂ©cĂ©dentes. Ces rĂ©sultats dĂ©montrent, en effet, qu’il ne suffit en rien que les Ă©lĂ©ments d’un ensemble perceptif soient disposĂ©s objectivement selon une certaine configuration gĂ©omĂ©trique pour que cette configuration donne lieu Ă  des structures subjectives identiques. Selon l’ñge et le niveau mental, les rapports perçus diffĂšrent au contraire considĂ©rablement : or, la question se pose Ă  nouveau de savoir si ces diffĂ©rences correspondent Ă  celles que l’on constate dans le dĂ©veloppement opĂ©ratoire. Pour les enfants en dessous de 7 ans une suite d’élĂ©ments graduĂ©s ne constitue pas nĂ©cessairement une sĂ©riation, faute prĂ©cisĂ©ment de transitivité : A < B ; B < C donc A < C. Pour les grands la connexion sĂ©riale est acquise : existe-t-il alors un rapport entre les progrĂšs de la logique des relations et ceux de la perception elle-mĂȘme ? Les mĂȘmes problĂšmes se retrouvent ainsi nĂ©cessairement.

§ 2. Technique de l’expĂ©rience et rĂ©sultats obtenus

Nous avons soumis une douzaine d’enfants de 5 ; 2 Ă  6 ; 10, une douzaine de 7 ; 0 Ă  8 ; 10 et quelques sujets de 9 Ă  11 ans aux trois expĂ©riences suivantes, effectuĂ©es durant une mĂȘme sĂ©ance, avec le matĂ©riel (tiges verticales) dĂ©crit dans la Rech. VII :

Situation A : l’étalon A₀ est proche du sujet (Ă  1 m de lui environ), la variable V est Ă  4 m et le champ reste nu (c’est la technique A de la Rech. VII, voir p. 298).

Situation E : la variable V demeure à 4 m ; un Ă©talon B₀ est situĂ© Ă  0,60 m de la variable, avec un Ă©cart latĂ©ral de 0,20 m. L’étalon A₀ est supprimĂ©, mais B₀ = A₀.

Situation F : l’étalon A₀ est posĂ© Ă  1 m du sujet, comme dans la situation A. Un Ă©talon B₀ (= A₀) est situĂ© prĂšs de la variable comme dans la situation E, et la variable V demeure Ă  sa place usuelle. — Le sujet constate d’abord l’égalitĂ© A₀ = B₀ avant que A₀ soit replacĂ© prĂšs du sujet. La question est de savoir si V est vu plus grand, plus petit ou Ă©gal à A₀ mais on demande d’emblĂ©e Ă  l’enfant si la prĂ©sence de B₀ peut « l’aider » Ă  comparer V à A₀. Pour l’intĂ©resser davantage au problĂšme A₀ est appelĂ© le capitaine, B₀ le caporal (ou quelque autre grade connu du sujet) et V est le soldat : il s’agit alors de savoir si le soldat est plus petit, etc. que le capitaine et si la prĂ©sence du caporal de mĂȘme taille que le capitaine peut faciliter la comparaison 1.

En outre, nous avons donnĂ© Ă  certains sujets une consigne particuliĂšre, mais sans changer le dispositif F : l’enfant ayant assurĂ© (ou admis) que les comparaisons A₀ V et B₀ V revenaient au mĂȘme, puisque B₀ = A₀, nous le prions de s’en tenir Ă  la comparaison B₀ V et de nĂ©gliger A₀, bien que ce dernier demeure en place. Nous appellerons F bis cette situation F avec la consigne nouvelle.

Le tableau ci-dessous donne les résultats statistiques obtenus.

Moyennes de l’erreur systĂ©matique et du seuil, en mm 2
Groupe Situations
A E F F bis
Er. s. Seuil Er. s. Seuil Er. s. Seuil Er. s. Seuil
5-7 ans 16,0 28,7 2,7 12,1 12,1 25,8 4,0 15,0
7-9 ans 11,0 17,0 2,0 4,0 5,7 11,5 3,7 2,5
9-11 ans 6,6 10,0 0 3,3 2,5 8,3 —  — 

Les rĂ©sultats sont donc nets. Il y a d’abord dans tous les groupes une forte diminution de l’erreur systĂ©matique dans la situation E, et mĂȘme une annulation complĂšte pour les quelques sujets de 9 Ă  11 ans. Par contre, dans la situation F l’erreur systĂ©matique remonte au 75 % de sa valeur initiale pour le groupe 5-7 ans, tandis que dans le groupe 7-9 ans elle ne remonte qu’au 50 % environ (cette valeur est lĂ©gĂšrement plus Ă©levĂ©e dans la situation D de l’article prĂ©cĂ©dent). De 9 Ă  11 ans l’erreur systĂ©matique en F est encore plus faible relativement à A (et chez la plupart des adultes elle tombe à 0).

Voyons maintenant les rĂ©actions introspectives des sujets et leurs raisonnements Ă  propos des rapports objectifs entre A₀, B₀ = A₀ et V. Nous avons, en effet, demandĂ© aux enfants aprĂšs qu’ils aient estimĂ© le rapport A₀ V : « Comment as-tu fait pour savoir ? » Et, comme toute rĂ©trospection est difficile pour les petits, nous leur avons habituellement demandĂ©, en cours mĂȘme d’expĂ©rience, comment ils procĂ©daient. « J’ai regardé » est la rĂ©ponse prĂ©fĂ©rĂ©e des petits. « Lesquels ? » ajoutons-nous alors, jusqu’à savoir de quels Ă©talons ils se servent. Nous leur demandons enfin lesquels il est nĂ©cessaire de regarder, si « c’est aussi juste de regarder seulement B₀ ? », si l’on risque de se tromper en en regardant un seul, s’il faut regarder les deux, etc.

Or, on constate naturellement qu’il existe des Ă©carts frĂ©quents entre les affirmations verbales du sujet et les procĂ©dĂ©s employĂ©s par lui en rĂ©alitĂ©. Il arrive trĂšs souvent, par exemple, que les sujets disent avoir comparĂ© simplement B₀ et V alors qu’ils ont aussi regardé A₀. D’autres affirment avoir comparé A₀ et V, mais ils ont Ă©galement regardé B₀. Certains admettent avoir considĂ©rĂ© les deux Ă©talons, parce qu’on risque moins de se tromper, mais ils peuvent avoir fixĂ© l’un plus que l’autre, etc.

Mais, abstraction faite de l’introspection, il reste possible de confronter les rĂ©sultats perceptifs de l’enfant avec le raisonnement dont il est capable en ce qui concerne la transitivitĂ©. Or, de ce point de vue, on observe les faits trĂšs curieux que voici : durant un premier stade, le niveau du raisonnement commence par correspondre Ă  celui de la perception, c’est-Ă -dire, qu’il n’y a pas de transitivitĂ© opĂ©ratoire et que la transposition perceptive 3 demeure peu efficace ; durant un second stade, le raisonnement est en avance sur la perception en ce sens que la transitivitĂ© opĂ©ratoire est acquise avant que les transpositions perceptives n’annulent l’erreur systĂ©matique en F ; enfin, en un troisiĂšme stade, la perception rattrape le raisonnement, c’est-Ă -dire que le rapport perceptif direct A₀ V ne dĂ©forme plus l’évaluation de V. Nous n’avons pas trouvĂ© de cas dans lesquels la transposition perceptive prĂ©cĂ©derait la transitivitĂ©, c’est-Ă -dire tels que l’erreur systĂ©matique soit nulle en F sans comprĂ©hension de la transitivitĂ© logique. On peut enfin subdiviser chacun des deux premiers stades en sous-stades de dĂ©but et de terminaison.

Au dĂ©but du premier stade, l’enfant demeure donc incapable du point de vue du raisonnement, de substituer le rapport de B₀V au rapport A₀ V, Ă©tant admis que A₀ = B₀. Or, Ă  ce mĂȘme niveau, la perception dans la situation F (trois Ă©lĂ©ments prĂ©sents, soit A₀, B₀ et V) reste Ă©quivalente Ă  la perception dans la situation A (deux Ă©lĂ©ments : l’étalon A₀ proche du sujet et la variable V), et non pas Ă  celle que l’on observe dans la situation E (Ă©talon B₀ Ă©loignĂ© et variable V) :

Cou (5 ; 8) donne 20 d’err. syst. en A, 0 en E et 17,5 en F, donc presque autant qu’en A : « Comment as-tu fait ? — J’ai regardĂ©. —  Lesquels ? — L’autre (V) et puis le capitaine (A₀). — Et le caporal (B₀), on peut s’en servir aussi ? — Oui, pour s’amuser. » Mais il n’est pas juste de s’en tenir Ă  B₀ V.

Eis (5 ; 10), de mĂȘme, prĂ©sente une err. syst. de 15 dans la situation A, de 5 en E et de 17,5 en F (donc plus encore qu’en A). Or, il ne comprend pas que B₀ Ă©quivaut logiquement Ă  A₀ V.

On trouve ensuite, vers la fin de ce premier stade, des rĂ©actions intermĂ©diaires Ă  la fois du point de vue du raisonnement et de celui de la perception. Il s’agit de sujet qui admettent la possibilitĂ© d’envisager le rapport B₀ V, mais ils ajoutent que l’on ne saurait s’y fier indĂ©pendamment de A₀ V, ce dernier rapport demeurant donc nĂ©cessaire et privilĂ©giĂ©. Or, perceptivement, la situation F donne des rĂ©sultats intermĂ©diaires entre ceux de A et de E :

Bon (6 ; 9) donne pour A une err. syst. de 15, pour E de 0 et pour F de 10, ne se bornant donc pas Ă  comparer V Ă  A₀, mais tenant compte du rapport B₀ V. Par contre, en F bis, malgrĂ© la consigne, il n’arrive pas Ă  regarder exclusivement B₀ et regarde aussi A₀, d’oĂč une err. syst. de 7,5. Or, aprĂšs F : « Comment as-tu fait ? — J’ai de bons yeux. —  Lesquels as-tu regardĂ©s ? — Les deux (A₀ et B₀). — Pourquoi ? — Autrement on ne sait pas. — Si on regardait (B₀), ce serait aussi juste ou pas ? — Aussi juste. —  Pourquoi ? — 
 — Alors lesquels tu regarderas ? — Le capitaine (A₀) et le soldat (V). — Ça aide, le caporal (B₀) ? — Oui. — Pourquoi ? — 
 — Lequel est le plus juste ? — Le capitaine (A₀). »

Pari (7 ; 0) de mĂȘme donne 10 d’err. syst. en A ; 2,5 en E et 5 en F (2,5 en F bis), tenant donc compte de B₀ mais sans abandonner le rapport direct A₀ V. Or, aprĂšs ses jugements en F : « J’ai regardĂ© le caporal (B₀). — Et (A₀) ? — Aussi. — Il faut aussi regarder (A₀) ? — Oui, aussi. — Si on ne le regarde pas, et qu’on regarde seulement ça (B₀ V), on se trompe, ou pas ? — On se trompe. —  Pourquoi ? — Parce qu’il n’y en a point (= parce qu’il n’y a plus de comparaison directe possible). — Lequel est le plus juste ? — Le capitaine (A₀). — Pourquoi ? — Il est plus prĂšs de moi. »

Durant un second stade, par contre, l’enfant comprend dĂ©jĂ , par le raisonnement, qu’il lui suffirait de considĂ©rer le rapport B₀ V pour voir l’équivalent du rapport A₀ V. Il y parvient d’abord intuitivement (dĂ©but du stade), puis par une dĂ©duction proprement dite, avec le sentiment de la nĂ©cessitĂ© de la composition transitive A₀ = B₀ ; B₀ = V, donc A₀ = V (second sous-stade). Or, perceptivement, ces sujets continuent de voir A₀ V autrement que B₀ V, l’erreur systĂ©matique en F Ă©tant plus forte qu’en E et souvent mĂȘme Ă©gale Ă  ce qu’elle est en A (du moins aux dĂ©buts du stade). Voici d’abord des exemples de raisonnements intuitifs (premier sous-stade) :

Pil (6 ; 7) donne 12,5 d’err. syst. en A, 5 en E et 12,5 en F comme en A (12,5 Ă©galement en F bis malgrĂ© la consigne de ne regarder que B₀ V). Or, par le raisonnement, il comprend l’équivalence B₀ V = A₀ V, mais de façon simplement intuitive : « J’ai regardĂ© le soldat (V) et le capitaine (A₀). — Et le caporal (B₀) ? — Aussi. C’est la mĂȘme chose que lĂ  (A₀). J’ai regardĂ© en mĂȘme temps que tout : le capitaine (A₀) et le caporal (B₀), c’est la mĂȘme chose. »

Mos (6 ; 10) donne 15 d’err. syst. en A, 0 en E et 12,5 en F, donc un peu moins qu’en A : « J’ai regardĂ© le soldat (V) et le capitaine (A₀). — Et le caporal (B₀) ? — Pas tant regardĂ©. —  Lequel serait le plus juste ? — Le caporal. — Pourquoi ? — Parce qu’il est de la mĂȘme grandeur. »

On voit que la transitivitĂ© est dĂ©jĂ  aperçue, au moins intuitivement. NĂ©anmoins il n’y a pas de progrĂšs perceptif par rapport au stade I. Durant la seconde partie du stade, par contre, le raisonnement devient proprement dĂ©ductif, c’est-Ă -dire que l’égalitĂ© des rapports B₀ V et A₀ V apparaĂźt comme logiquement nĂ©cessaire au sujet. Cependant sa perception continue, dans la situation F, de demeurer intermĂ©diaire, Ă  des degrĂ©s divers, entre celles des situations A et E :

Fin (7 ; 2) prĂ©sente une err. syst. de 20 en A, de 2,5 en E et de 5 en F (0 en F bis) : « J’ai regardĂ© le caporal (B₀). — Et si on regarde (A₀), c’est faux ? — Non, c’est pareil. — Alors pourquoi tu as regardĂ© (B₀) ? — On voit mieux, s’il est lĂ -bas. — C’est aussi juste l’un que l’autre ? — Oui, les deux pareils. »

Eber (7 ; 9) : err. syst. de 15 en A, de 2,5 en E et de 10 en F (0 en F bis) : « J’ai regardĂ© le caporal (B₀), parce que le caporal (B₀) et le capitaine (A₀), c’est la mĂȘme grandeur. —  Tu as regardĂ© seulement (B₀) ou aussi (A₀) ? — Aussi le capitaine. —  C’est aussi juste de regarder seulement le caporal (B₀) ? — Mais oui. —  Lequel est le plus facile ? — Le caporal, Ă  cause de l’horizontale, comme on fait avec la main (il tire la ligne des sommets de B₀ et de V). » NĂ©anmoins il reste donc influencĂ© par A₀ V.

Lam (8 ; 4) : err. syst. de 15 en A, de 2,5 en E et de 10 en F (idem en F bis) : « J’ai regardĂ© le caporal (on voit donc que non, par les rĂ©sultats). — Lequel est le plus juste (B₀), ou (A₀) ? — Les deux pareils. »

Tor (8 ; 10) : err. syst. de 10 en A, de 5 en E et de 10 en F : « J’ai regardĂ© (B₀). — Pourquoi ? — Ils sont deux et puis de la mĂȘme grandeur. — C’est plus sĂ»r avec les deux ? — C’est la mĂȘme chose. — Est-ce qu’il aurait aussi fallu regarder (A₀) ? — Non, ils sont de la mĂȘme grandeur. »

PĂ©co (9 ; 10), malgrĂ© son Ăąge, donne encore 7,5 d’err. syst. en A, O en E et 7,5 en F, mais son raisonnement fait preuve d’une transitivitĂ© parfaite : il suffit de regarder B₀ « parce que c’est comme si on voyait celui-lĂ  (A₀) lĂ -bas. »

Chez ces sujets, le raisonnement est donc entiĂšrement correct, tandis que la perception demeure ce qu’elle est chez les petits : le rapport A₀ V domine en tout ou en partie le rapport B₀ V, bien que B₀ soit vu Ă©gal à A₀.

Durant un troisiĂšme stade, enfin, le niveau de la perception rejoint celui du raisonnement, c’est-Ă -dire que la vision du rapport A₀ V est corrigĂ©e par celle du rapport B₀ V, de mĂȘme que le raisonnement aboutit Ă  A₀ = V, si A₀ = B₀ et si B₀ = V. Voici quelques exemples :

Gos (8 ; 1) prĂ©sente une err. syst. de 12,5 en A, de 2,5 en E et de 0 en F : « J’ai regardĂ© le caporal (B₀). — C’est la mĂȘme chose qu’avec (A₀) ou pas ? — Bien sĂ»r. — Pourquoi ? — Les deux sont de la mĂȘme grandeur. »

Nyf (8 ; 8) : 12,5 en A, 0 en E et 0 en F : « J’ai regardĂ© le capitaine (A₀) et un peu le caporal (B₀). — On peut le faire ? — Oui, ils sont les deux de la mĂȘme grandeur. —  Ça serait aussi juste de regarder seulement (B₀) ? — Oui. —  Pourquoi ? — C’est la mĂȘme grandeur. »

Gon (8 ; 11) : 5 en A, 0 en E et en F : « Ce sera plus facile (avant les jugements en F), puisqu’ils sont les deux de la mĂȘme grandeur. »

Gerb (9 ; 2), 0 en E et en F, forte err. syst. en A au dĂ©but et mĂȘme en fin d’expĂ©rience : « C’est la mĂȘme chose (B₀ et A₀), les deux sont de la mĂȘme grandeur. »

Sav (11 ; 4) : 5 en A, et 0 en E et en F : « Je fais la ligne oblique (A₀ B₀), aprĂšs je regarde tout droit vers celui que j’ai pointĂ© (B₀), je longe la planche (B₀ V). Je fais comme un trait avec mes yeux. » Il perçoit ainsi la ligne brisĂ©e A₀ B₀ V.

Il y a donc à nouveau, durant ce troisiÚme stade, correspondance entre les résultats perceptifs et opératoires.

§ 3. Essai d’interprĂ©tation : le rĂŽle du moyen terme dans la transposition perceptive et la transitivitĂ© opĂ©ratoire

Pour interprĂ©ter les rĂ©sultats qui prĂ©cĂšdent, nous inverserons l’ordre des questions Ă©numĂ©rĂ©es au § 1 et commencerons par chercher Ă  comprendre les rapports qui interviennent, dans la prĂ©sente expĂ©rience, entre l’intelligence et la perception. La discussion de ce premier point Ă©clairera alors peut-ĂȘtre les questions relatives Ă  la nature de l’activitĂ© perceptive et aux relations entre les rapports de forme et de grandeur.

On peut hĂ©siter, dans l’interprĂ©tation des faits prĂ©cĂ©dents, entre les trois solutions suivantes, quant aux rapports des facteurs logiques avec les facteurs proprement perceptifs. La premiĂšre solution consisterait Ă  soutenir qu’il n’existe pas de rapports entre les deux. La seconde reviendrait Ă  attribuer sans plus Ă  l’intelligence l’utilisation de l’élĂ©ment B₀ Ă  titre de commune mesure entre A₀ et V, comme si le fait de savoir B₀ Ă©gal Ă  A₀ entraĂźnait la vision correcte du rapport A₀ V. La troisiĂšme consisterait enfin Ă  admettre une interaction entre les deux mĂ©canismes :

I. Or, la premiÚre solution est bien difficile à concilier avec les faits, car les résultats perceptifs de nos sujets évoluent comme leurs résultats opératoires, ces deux développements étant non seulement parallÚles (ce qui serait conciliable avec une certaine indépendance), mais encore caractérisés par un décalage à sens unique, puisque la compréhension logique des rapports semble précéder, à un certain niveau, leur perception exacte.

Du point de vue des opĂ©rations de l’intelligence, il est trĂšs frappant de constater que la plupart des sujets en dessous de 7 ans comparent directement la variable V Ă  l’étalon A₀, sans avoir l’idĂ©e d’utiliser Ă  titre de commune mesure l’élĂ©ment B₀, qu’ils savent pourtant Ă©gal à A₀. Or, lorsque l’on sait par ailleurs, que l’enfant en dessous de 7 ans demeure incapable de mesures en gĂ©nĂ©ral faute prĂ©cisĂ©ment de comprendre l’emploi possible d’élĂ©ments servant de moyens termes, la rĂ©action que nous venons de rappeler acquiert une signification Ă©vidente quant Ă  l’organisation, par le sujet, de ses propres mouvements du regard. On pourrait, en effet, supposer que l’élĂ©ment B₀, une fois placĂ© entre A₀ et V sans manipulation possible, la rigiditĂ© de la configuration ainsi donnĂ©e empĂȘche le sujet de se livrer aux comparaisons rĂ©gulatrices. Mais une sĂ©rie d’expĂ©riences en cours dans le domaine de l’intelligence et de la gĂ©omĂ©trie enfantines, par opposition Ă  la perception comme telle, nous ont appris que le phĂ©nomĂšne est exactement le mĂȘme lorsqu’il s’agit d’utiliser une commune mesure d’ordre opĂ©ratoire ou instrumental, c’est-Ă -dire, manipulable Ă  volontĂ©. On placera, par exemple, sur une table un modĂšle A (par exemple une construction de plots) Ă  reproduire sur une seconde table sous la forme d’une copie C et en offrant au sujet des objets divers (rĂšgles, bĂątons, etc.) pouvant servir de commune mesure B. Or, il se trouve prĂ©cisĂ©ment qu’avant 7-8 ans l’enfant ne parvient pas Ă  comprendre l’utilitĂ© de ces Ă©lĂ©ments B et cherche uniquement Ă  comparer de façon directe A et C comme s’il ne possĂ©dait pas la notion de commune mesure : il place, par exemple, la rĂšgle B horizontalement Ă  partir du sommet de A bien que les tables soient de niveaux diffĂ©rents, etc. Bien plus, si l’on analyse les causes de cette incomprĂ©hension de la mesure, on s’aperçoit que la raison essentielle en est d’ordre logique ou opĂ©ratoire : c’est l’absence de transitivitĂ© elle-mĂȘme. Pour comprendre l’utilisation de B Ă  titre de commune mesure, il faut, en effet, ĂȘtre capable d’effectuer le raisonnement A = B ; B = C donc A = C, ou A < B ; B = C, donc A < C, etc. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment cette transitivitĂ© des Ă©galitĂ©s ou inĂ©galitĂ©s qui manque aux petits 4. Au contraire, aprĂšs 7-8 ans la transitivitĂ© va de soi et la mesure est comprise. On peut donc dire que la rĂ©action de nos jeunes sujets aux questions posĂ©es sur l’emploi de l’élĂ©ment B₀ correspond Ă  la pensĂ©e intuitive d’avant 7 ans, caractĂ©risĂ©e par l’absence de transitivitĂ©, et que la rĂ©action des grands (7-11 ans) correspond Ă  la pensĂ©e opĂ©ratoire essentiellement transitive.

Or, du point de vue perceptif, on voit d’emblĂ©e que l’évolution des rĂ©sultats obtenus est parallĂšle, puisque chez les petits la situation F (A₀ B₀ et V) donne lieu Ă  une erreur systĂ©matique du mĂȘme ordre que la situation A (A₀ et V seuls) tandis que chez les grands elle s’annule comme dans la situation E (B₀ et V seuls) : perceptivement aussi, l’élĂ©ment B₀ ne joue donc pas de rĂŽle chez les petits, tandis qu’il aboutit Ă  une rĂ©gulation totale chez les grands. Il est donc bien difficile de ne pas reconnaĂźtre l’existence d’une Ă©troite corrĂ©lation entre les deux dĂ©veloppements, opĂ©ratoire et perceptif, des rĂ©actions de l’enfant Ă  la prĂ©sente expĂ©rience. On pourrait peut-ĂȘtre, il est vrai, soutenir qu’il s’agit lĂ  de deux Ă©volutions dues aux mĂȘmes causes, mais sans action directe l’une sur l’autre. Seulement, en ce cas, on devrait observer une distribution fortuite des dĂ©calages individuels entre le niveau perceptif et le niveau opĂ©ratoire : or, nous avons vu qu’il y a toujours, ou bien correspondance exacte, ou bien avance de celui-ci sur celui-lĂ . Il semble donc Ă©vident qu’une interaction se produit.

II. Faut-il alors admettre la seconde solution, qui consisterait Ă  attribuer Ă  la seule comprĂ©hension intelligente du rĂŽle possible de moyen terme B₀ l’ensemble des progrĂšs perceptifs observĂ©s dans la rĂ©duction de l’erreur systĂ©matique. En effet, le sujet est d’abord appelĂ© Ă  constater l’égalitĂ© B₀ = A₀, ces deux Ă©lĂ©ments Ă©tant au dĂ©but placĂ©s l’un Ă  cĂŽtĂ© de l’autre, Ă  0,60 m de V et avant que l’on demande au sujet de comparer A₀ et V. On pourrait alors penser que les grands et les adultes, Ă©tant en possession de la transitivitĂ© opĂ©ratoire, vont simplement comparer V et B₀ sans s’occuper davantage de A₀ (comme en F bis) : ils concluront alors, par infĂ©rence logique et non plus par perception directe, que le rapport de A₀ et de V est le mĂȘme que le rapport perçu sur B₀ et V. Les petits, au contraire, Ă©tant incapables de transitivitĂ©, seront obligĂ©s de s’en tenir au rapport direct entre A₀ et V, sans pouvoir utiliser B₀. Ce sera donc le raisonnement seul qui opposera l’une Ă  l’autre les deux sortes de rĂ©actions : ou bien le rapport A₀ V sera nĂ©gligĂ© par la perception, c’est-Ă -dire, ne sera plus perçu comme tel chez les grands (appelons cette possibilitĂ© la solution II A), ou bien la perception de ce rapport A₀ V sera directement influencĂ©e et corrigĂ©e par l’intelligence (solution II B).

Mais on peut formuler un certain nombre d’objections dĂ©cisives contre cette interprĂ©tation. Elle ne doit, en effet, sa vraisemblance qu’à la confusion possible des significations II A et II B. DĂšs que l’on distingue celles-ci avec soin, elle se rĂ©vĂšle au contraire, non seulement difficile Ă  accepter du point de vue thĂ©orique, mais encore et surtout contraire aux faits eux-mĂȘmes.

Il est tout d’abord bien difficile de soutenir que le rapport A₀ V ne joue plus de rĂŽle perceptif chez les grands (solution II A). On constate, en effet, que l’erreur systĂ©matique reste toujours un peu supĂ©rieure dans la situation F que dans la situation E : si, Ă  5-7 ans donc, au niveau de la non-transitivitĂ© elle est de 12,1 en F contre 2,7 en E, elle demeure Ă  7-9 ans de 5,7 en F contre 2,0 en E et Ă  9-11 de 2,5 en F contre 0 en E. De mĂȘme le seuil, qui est Ă  5-7 ans, de 25,8 en F contre 12,1 en E, demeure Ă  7-9 ans de 11,5 en F contre 4,0 en E, et Ă  9-11 ans de 8,3 en F contre 3,3 en E. Or, ces chiffres sont trĂšs significatifs puisqu’ils rĂ©vĂšlent que l’amĂ©lioration de la perception reste lente et progressive alors que la transitivitĂ© opĂ©ratoire est acquise une fois pour toutes aprĂšs 7 ans pour une composition aussi simple que celle de trois hauteurs.

Bien plus, si l’on examine les cas individuellement, on constate, comme nous l’avons vu au § 2, que durant tout un stade (le deuxiĂšme de ceux que nous avons distinguĂ©s ici) le raisonnement est en avance sur la perception, ce qui confirme les moyennes numĂ©riques rappelĂ©es Ă  l’instant. Or, ce fait crucial (voir en particulier les cas de Fin, Eber, Lam, Tor et PĂ©co) montre Ă  lui seul qu’une composition transitive correcte des rapports logiques en jeu ne suffit nullement Ă  supprimer la perception du rapport A₀ V ni ses effets dĂ©formants sur l’évaluation de V, et cela bien que le rapport B₀ V, correctement perçu, soit jugĂ© intellectuellement Ă©gal Ă  A₀ V.

Peut-on alors admettre la solution II B et soutenir que la comprĂ©hension intellectuelle (c’est-Ă -dire opĂ©ratoire) de l’égalitĂ© A₀ V = B₀ V suffit Ă  corriger la perception du sujet et Ă  lui faire voir (par opposition Ă  comprendre) l’égalitĂ© A₀ = V (lorsque B₀ = V) ? Il n’en est rien, et pour les mĂȘmes raisons. Mais ce point Ă©tant essentiel thĂ©oriquement, reprenons la discussion d’un cas individuel pour bien saisir en quoi la connaissance d’un rapport donnĂ© ne saurait en dĂ©terminer directement la perception.

Luc (8 œ) dĂ©clare que B₀ peut servir Ă  comparer V à A₀ puisque B₀ = A₀. Il dĂ©clare mĂȘme qu’il se borne Ă  regarder B₀ et V et on l’encourage Ă  persĂ©vĂ©rer dans cette voie. NĂ©anmoins il perçoit V < A₀ en mĂȘme temps que V = B₀. Quant au rapport de B₀ et de A₀, il le voit constamment A₀ = B₀. Mais il lui arrive parfois de voir B₀ > V, c’est-Ă -dire de dĂ©former momentanĂ©ment le rapport B₀ V en fonction de A₀ V au lieu de corriger A₀ V en fonction de A₀ − B₀ et de B₀ = V. — Dans la situation E, par contre, il voit constamment B₀ et V selon leurs rapports objectifs.

Il convient donc de noter d’abord qu’en rĂšgle gĂ©nĂ©rale les sujets ne se bornent pas Ă  savoir que A₀ et B₀ sont Ă©gaux : ils les voient tels, sauf dĂ©formation momentanĂ©e. Il est aisĂ© de comprendre pourquoi. D’une part A₀ et B₀ ont Ă©tĂ© vus l’un Ă  cĂŽtĂ© de l’autre, et, lorsque B₀ est posĂ© Ă  distance, il suffĂźt alors au sujet de s’attacher Ă  la ligne reliant le sommet de A₀ Ă  celui de B₀ pour maintenir cette vision d’égalitĂ©. AssurĂ©ment la connaissance du rapport A₀ = B₀, c’est-Ă -dire, en un certain sens l’intelligence, joue ici un rĂŽle, mais il s’agit d’un savoir fondĂ© sur une perception antĂ©rieure et dĂ©clenchant par consĂ©quent les mĂ©canismes de la reconstitution et de l’anticipation perceptives. D’autre part, il ne suffirait pas Ă  maintenir la perception de l’égalitĂ© en cas de conflit avec des facteurs plus forts que lui (voir justement certaines exceptions momentanĂ©es chez Luc). Or, B₀ Ă©tant un Ă©talon comme A₀ et demeurant ainsi fixe pendant que V varie, l’égalitĂ© est au contraire consolidĂ©e et l’on ne peut donc pas l’attribuer Ă  l’intelligence seule.

En second lieu, le sujet perçoit A₀ > V en cas d’égalitĂ© objective, et cela tout en voyant B₀ = V. L’inĂ©galitĂ© A₀ > V s’explique par le fait que V est une variable et qu’il n’a pas Ă©tĂ© vu Ă  cĂŽtĂ© de A₀, mais s’est trouvĂ© d’emblĂ©e placĂ© en profondeur. Quant Ă  l’égalitĂ© B₀ = V, elle va de soi, comme le montrent les rĂ©actions Ă  la situation E.

On voit alors en quoi consiste le vrai problĂšme, qui est donc beaucoup moins simple qu’il ne pouvait sembler au premier abord : Ă©tant admis (contrairement Ă  l’opinion du sens commun, mais en conformitĂ© avec tout ce que nous a appris l’expĂ©rimentation depuis que Hering faisait dĂ©jĂ  cette remarque Ă  Helmholtz) que la connaissance exacte d’un rapport ne se traduit pas sans plus en une perception correcte, il s’agit de comprendre : 1° pourquoi les petits qui ignorent la transitivitĂ© A₀ = B₀ ; B₀ = V donc A₀ = V, voient simultanĂ©ment A₀<V ; A₀ = B₀ et B₀ = V ; 2° comment les moyens (2e stade et notamment le cas de Luc discutĂ© Ă  l’instant), qui possĂšdent dĂ©jĂ  la transitivitĂ© opĂ©ratoire, peuvent continuer Ă  voir A₀ < V ; A₀ = B₀ et B₀ = V ; 3° comment les grands, qui conservent naturellement cette transitivitĂ©, en arrivent Ă  voir A₀ = V sous l’influence des perceptions A₀ = B₀ et de B₀ = V, lesquelles, jusque-lĂ , ne suffisaient pas Ă  modifier le rapport perceptif A₀ V jusqu’à annuler l’erreur systĂ©matique.

III. D’oĂč la nĂ©cessitĂ© d’une troisiĂšme solution : s’il existe un rapport entre le dĂ©veloppement perceptif et le dĂ©veloppement opĂ©ratoire (comme nous l’avons admis par la discussion de la premiĂšre solution), mais sans que l’opĂ©ration intervienne directement dans la perception (comme nous venons de le voir en rejetant la seconde solution), il ne reste qu’à trouver une interaction plus complexe entre les deux sortes de mĂ©canismes.

De ce point de vue, et Ă  n’expliquer les progrĂšs de l’activitĂ© perceptive que par elle-mĂȘme, on peut dire que la diffĂ©rence essentielle entre les petits et les grands, et surtout entre les petits et les adultes, en prĂ©sence de l’ensemble A₀, B₀ et V, est la passivitĂ© des premiers et l’activitĂ© combinatrice des seconds. Pour les petits, en effet, la comparaison directe entre A₀ et V forme un tout Ă  part et de valeur privilĂ©giĂ©e, tandis que la comparaison A₀ B₀ forme un autre tout, moins important puisque l’on demande le rapport entre V et A₀, et que la comparaison B₀ V forme un troisiĂšme tout, sans rapport avec A₀ V ni mĂȘme ordinairement avec A₀ B₀. Les choses se passent donc comme s’il n’y avait pas circuit fermĂ©. Dans certains cas, la figure est perçue comme une sorte d’angle dont les cĂŽtĂ©s seraient A₀ V et A₀ B₀ : la corde B₀ V ne prĂ©sente alors qu’une importance secondaire, qu’elle soit tirĂ©e dans le sens B₀ V ou dans le sens V B₀. En d’autres cas, A₀ V est vu Ă  part, et A₀ B₀ + B₀ V Ă  part, ou encore A₀ V et V B₀ + B₀ A₀. Parfois les trois rapports restent discontinus ou A₀ V est seul envisagĂ©. Bref tous les choix sont possibles, mais la figure reste, ou inachevĂ©e faute de fermeture, ou fermĂ©e mais statiquement et sans mobilitĂ© de parcours dans les deux sens du circuit. Ce serait donc faute de fermeture dynamique, si l’on peut dire, que la composition resterait insuffisante.

Fig. 1. Schéma des comparaisons dans les situations A, E et F
Les processus de comparaison principaux sont reprĂ©sentĂ©s en trait plein, renforcĂ© de doubles flĂšches quand ils deviennent dominants. Les traits interrompus indiquent les processus accessoires et les traits pointillĂ©s l’égalitĂ© B₀ = A₀ donnĂ©e par substitution et dĂ©placement.

Chez les grands et surtout chez l’adulte, les trois Ă©lĂ©ments A₀, B₀ et V sont au contraire combinĂ©s entre eux de toute maniĂšre, par transports de A₀ sur B₀ et de B₀ sur V autant que de A₀ sur V, etc. et ces combinaisons aboutissent ainsi Ă  la constitution d’un circuit fermĂ© et mobile Ă  la fois, dont le trajet est figurĂ© par le triangle A₀ B₀ V. DĂšs lors, l’égalitĂ© A₀ = B₀ influence nĂ©cessairement le rapport A₀ V, mais indirectement et par combinaisons proprement perceptives, et non pas seulement par infĂ©rence logique directe. On peut, en particulier, comparer dans certains cas la conduite des grands Ă  celle d’un « dĂ©tour » (itinĂ©raire A₀ B₀ V) par opposition Ă  celle des petits qui suit la voie directe A₀ V. Mais il faut ajouter qu’en ce cas le circuit total se referme par retour V A₀ tandis que chez les petits la fermeture manque.

Or, le circuit mobile et fermĂ© des grands diffĂšre du circuit inachevĂ© des petits non pas seulement en sa cause, qui est la plus grande mobilitĂ© dans l’activitĂ© perceptive combinatoire, mais dans son rĂ©sultat : l’aboutissement des combinaisons entre les divers dĂ©placements du regard n’est autre, en effet, qu’un systĂšme de transpositions. En « transportant » A₀ et B₀ sur V, le regard « transporte » par cela mĂȘme le rapport A₀ B₀ sur le rapport B₀ V. Si l’on a A₀ = B₀ et B₀ = V le rapport direct A₀ < V fait alors obstacle Ă  la suite de cette transformation. Chez les petits dont le peu de mobilitĂ© ou d’activitĂ© perceptive explique la non-fermeture du circuit, ou bien cet obstacle suffit Ă  mettre fin aux dĂ©placements du regard ou bien n’est mĂȘme pas senti comme obstacle faute de transposition du rapport A₀ B₀ sur le rapport B₀ V. Chez les grands qui tendent Ă  dĂ©placer le regard selon toutes les combinaisons possibles, il se produit au contraire un dĂ©sĂ©quilibre : l’élĂ©ment V est vu tantĂŽt = A₀ tantĂŽt A₀. Le regard continue en ce cas Ă  circuler d’un Ă©lĂ©ment Ă  l’autre, jusqu’à Ă©galisation gĂ©nĂ©rale A₀ = B₀ = V (ou jusqu’à des jugements homogĂšnes A₀ = B₀ > V si B₀ > V). Autrement dit, il se produit un phĂ©nomĂšne analogue Ă  celui qui caractĂ©rise les centrations relatives dans le seuil d’égalitĂ© de Weber 5 : deux rapports tendent Ă  l’égalisation lorsqu’ils sont contradictoires par centrations isolĂ©es. La diffĂ©rence entre les rĂ©actions des petits et celles des grands consiste alors simplement en ce que la mobilitĂ© combinatoire caractĂ©risant l’activitĂ© perceptive des seconds les conduit Ă  sentir cette contradiction et Ă  l’éliminer par transpositions successives, tandis que la passivitĂ© des premiers les rend insensibles Ă  la chose.

La solution du problĂšme soulevĂ© par nos rĂ©sultats tient donc, nous semble-t-il, Ă  l’absence chez les petits et Ă  la prĂ©sence chez les grands de transpositions perceptives. Mais, contrairement Ă  l’hypothĂšse gestaltiste d’une transposition procĂ©dant automatiquement des Ă©quivalences objectivement donnĂ©es, ces transpositions supposent une activitĂ© puisqu’elles augmentent avec l’ñge et le dĂ©veloppement mental. Autrement dit, la transposition est une assimilation rĂ©cognitive et gĂ©nĂ©ralisatrice et implique une activitĂ© assimilatrice susceptible de combiner les rapports ou les schĂšmes perceptifs entre eux. De ce point de vue, nous retrouvons ici exactement les conclusions obtenues dans la discussion de l’« Einstellung » ou anticipation perceptive intervenant dans l’effet Usnadze : la « transposition temporelle » qui intervient en ce dernier effet augmente, elle aussi d’importance avec l’ñge, comme si les enfants demeuraient plus passifs et comme si la perception des adultes tendait davantage dans la direction de l’opĂ©ration rĂ©versible (Rech. V).

Il est donc clair que le mĂ©canisme des transpositions caractĂ©risant l’activitĂ© perceptive des grands s’apparente Ă  la transitivitĂ© opĂ©ratoire, tandis que l’absence de transposition chez les petits rappelle leur non-transitivitĂ©. Mais on ne saurait nullement conclure Ă  une intervention directe de l’opĂ©ration intelligente au sein des mĂ©canismes perceptifs. Il va de soi, au contraire, que la situation est beaucoup plus complexe, puisque durant ce que nous avons appelĂ© le second stade du dĂ©veloppement de nos sujets, la transitivitĂ© opĂ©ratoire est acquise sans que les transpositions perceptives aboutissent Ă  l’annulation de l’erreur systĂ©matique. D’autre part, si l’opĂ©ration constituait un fait premier, pourquoi la transitivitĂ© et la rĂ©versibilitĂ© qui la caractĂ©risent n’apparaissent-elles que vers 7-8 ans et non pas auparavant ? C’est sans doute justement qu’elle suppose comme condition prĂ©alable une certaine mobilitĂ© des appareils sensori-moteurs et une certaine activitĂ© combinatrice des processus perceptifs : prolongĂ©es et gĂ©nĂ©ralisĂ©es par la pensĂ©e (et quelle que soit la complexitĂ© des intermĂ©diaires entre ces deux extrĂȘmes), ce serait donc elles qui conditionneraient l’apparition des opĂ©rations et non pas l’opĂ©ration qui modifierait la perception comme un deus ex machina surgissant Ă  un moment arbitraire du dĂ©veloppement 6. Bien entendu, une fois les opĂ©rations constituĂ©es et devenues mĂȘme automatiques comme chez les grands enfants et l’adulte, elles peuvent aussi rĂ©agir par choc en retour en accĂ©lĂ©rant et en dirigeant les processus sensori-moteurs qui ont permis leur constitution. Mais, ce n’est qu’un choc en retour, comme le prouve le dĂ©calage qui existe entre le deuxiĂšme stade et le troisiĂšme (retard de la transposition complĂšte sur la transitivitĂ© opĂ©ratoire) et ce serait bien l’activitĂ© sensori-motrice en son dĂ©veloppement propre qui serait au point de dĂ©part des opĂ©rations.

Il est mĂȘme facile de prĂ©ciser l’un des aspects de cette activitĂ© perceptive ne supposant aucune opĂ©ration et de comprendre comment celle-ci peut rĂ©agir aprĂšs coup sur celle-lĂ . En principe l’activitĂ© perceptive d’ordre visuel consiste tout d’abord Ă  centrer le regard sur les points tels que l’objet ou l’ensemble considĂ©rĂ©s soient perçus le plus complĂštement possible, et Ă  dĂ©placer le regard, donc Ă  le dĂ©centrer, dans la mesure oĂč chaque centration donne lieu Ă  une vision incomplĂšte et par consĂ©quent dĂ©formante. Centrations et dĂ©centrations, tels sont les deux pĂŽles de cette activitĂ©. Or, par le fait mĂȘme, et sans invoquer aucune opĂ©ration, l’activitĂ© perceptive est essentiellement combinatrice, puisque dĂ©centrer le regard consiste Ă  entraĂźner d’un point de fixation Ă  l’autre les donnĂ©es successivement enregistrĂ©es, donc Ă  combiner entre eux ces points de fixation successifs jusqu’à ce que la perception d’ensemble atteigne son Ă©quilibre maximum. D’autre part, dĂšs que les distances augmentent, chaque dĂ©placement du regard engendre un « transport », ou rapprochement de deux centrations : or, un double transport (de A à B et de B à A) est une « comparaison perceptive ». Lorsqu’il y a transport non plus seulement d’un Ă©lĂ©ment sur un autre, mais d’un rapport entre deux Ă©lĂ©ments A B sur deux autres Ă©lĂ©ments B C ou C D, il y a « transposition ». Ainsi l’activitĂ© perceptive se prolonge en comparaisons et transpositions, avec par consĂ©quent un jeu d’anticipations spontanĂ©es et de reconstitutions immĂ©diates, toutes indĂ©pendantes de l’opĂ©ration. Mais il va de soi que quand la perception se double de jugements ou de raisonnements intelligents, l’opĂ©ration peut alors, sans ĂȘtre nettement cause d’aucune des activitĂ©s prĂ©cĂ©dentes, puisqu’elle en rĂ©sulte au contraire, au moins indirectement, les orienter nĂ©anmoins, en imprimant une direction plutĂŽt qu’une autre aux combinaisons qui engendrent les comparaisons et les transpositions. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, qu’il peut y avoir « choc en retour » de l’opĂ©ration sur l’activitĂ© perceptive.

Cela dit, on comprend aisĂ©ment la relation gĂ©nĂ©rale entre l’activitĂ© perceptive, les rapports de forme et les rapports de grandeur. L’activitĂ© assimilatrice d’ordre perceptif consiste donc essentiellement en transports, comparaisons, et transpositions 7. MĂȘme lorsqu’il s’agit d’une figure unique de dimensions restreintes, telle qu’un carrĂ©, un triangle ou un rectangle de quelques cm, oĂč il n’y a ni comparaisons proprement dites (voir Rech. II DĂ©f. III) ni « transports » (Rech. II DĂ©fin. I et II) mais constitution immĂ©diate d’une structure d’ensemble, on peut admettre l’existence d’une activitĂ© combinatrice Ă©lĂ©mentaire, plus ou moins libre selon la complexitĂ© de la figure, et de « transpositions internes » qui en rĂ©sultent, celles-ci faisant apercevoir, dans le cas particulier, l’égalitĂ© des cĂŽtĂ©s ou celle des angles. Il est alors clair que c’est cette activitĂ© combinatrice, et le jeu des transpositions internes ou externes qui en rĂ©sultent, qui sont ainsi constitutives des rapports de forme. Dans la prĂ©sente expĂ©rience, ce sont elles qui conduisent le sujet Ă  relier les trois Ă©lĂ©ments en un angle ouvert ou en un triangle fermĂ©, en une droite A₀ V indĂ©pendante des segments A₀ B₀ et B₀ V ou en un circuit ou dĂ©tour A₀ B₀ V, etc. 8 Mais en combinant ainsi les Ă©lĂ©ments selon diverses formes, le regard les centre alternativement et ce sont ces combinaisons entre points de fixation qui expliquent alors les rapports de grandeur (Rech. IV).

Au total la perception apparaĂźt ainsi comme un systĂšme d’ensemble, dont le nerf consiste en une activitĂ© combinatrice plus ou moins grande selon le niveau de dĂ©veloppement. Les combinaisons dues Ă  cette activitĂ© se dĂ©ploient en transports, comparaisons et transpositions qui expliquent les rapports de forme, mais ceux-ci dĂ©terminent par le fait mĂȘme les rapports de grandeur grĂące au jeu des centrations et dĂ©centrations indissociables des mouvements du regard qui constituent cette activitĂ© morphogĂ©nĂ©tique elle-mĂȘme. C’est pourquoi, en dĂ©finitive, on peut toujours rĂ©duire le dĂ©tail de ces estimations de grandeur au systĂšme des combinaisons entre points de fixations possibles ou probables, puisque ceux-ci rĂ©sultent des compositions de formes comme telles.

§ 4. La sériation

La conclusion de ce qui prĂ©cĂšde est que la transposition perceptive aboutissant Ă  Ă©galiser les trois rapports A₀ B₀ = B₀ V = A₀ V, loin de se produire au mĂȘme degrĂ© Ă  tout Ăąge, ne se prĂ©sente que peu chez les petits, faute de mobilitĂ© dans les combinaisons perceptives, et se dĂ©veloppe, chez les grands, en corrĂ©lation avec la transitivitĂ© opĂ©ratoire et, en partie, par choc en retour de cette derniĂšre sur l’activitĂ© perceptive. Or, il est clair que ce dĂ©veloppement est fondamental pour l’interprĂ©tation des rĂ©sultats des recherches VI et VII. En effet, en toute sĂ©riation A < B < C
 aussi bien qu’en toute suite d’égalitĂ©s A = B = C
, il intervient une transposition des rapports perceptifs : on a B < C comme A < B, et, si la sĂ©rie est rĂ©guliĂšre et Ă  diffĂ©rences mĂ©triquement Ă©quivalentes, la transposition tend mĂȘme Ă  la vision B − A = C − B = D − C = 
 si les Ă©lĂ©ments sĂ©riĂ©s sont vus simultanĂ©ment. Il intervient d’autre part, une transitivitĂ© opĂ©ratoire, de forme : A < B ; B < C ; donc A < C. Il va ainsi de soi que les rĂ©sultats prĂ©cĂ©dents concernant la transposition et les combinaisons perceptives en gĂ©nĂ©ral s’appliquent aux faits gĂ©nĂ©raux mis en Ă©vidence dans les Recherches VI et VII. En particulier, les rĂ©sultats E et F dont nous venons de parler, rendent directement compte des rĂ©sultats B Ă  D de la Rech. VII.

I. La configuration du champ en profondeur (Recherche VII)

Il est d’abord un ensemble de rĂ©sultats que les considĂ©rations prĂ©cĂ©dentes expliquent d’emblĂ©e. Ce sont ceux de la situation D :

1. La situation D prĂ©sente quatre communes mesures, ou Ă©talons Ă©gaux entre eux, entre la variable V et l’étalon le plus proche A₀, d’oĂč A₀ = B₀ = C₀ = D₀ = E₀ ⋛ V. Le schĂ©ma est donc analogue Ă  celui de la situation F, oĂč l’on a A₀ = B₀ ⋛ V. D’oĂč le gain de 61,9 % de constance, acquis chez les adultes par rapport Ă  la situation A (oĂč la variable est comparĂ©e au seul Ă©talon proche A₀). Au contraire, ce gain n’est que de 11,2 % chez les enfants de 6-8 ans et il y a mĂȘme perte de 4,8 % chez ceux de 5-6 ans (voir p. 303).

Il est donc Ă©vident que l’amĂ©lioration perceptive engendrĂ©e par la configuration d’ensemble des Ă©lĂ©ments disposĂ©s en profondeur A₀ = B₀ = C₀ = 
 ne se produit qu’aux niveaux de dĂ©veloppement mental oĂč les opĂ©rations intellectuelles se construisent et oĂč par consĂ©quent la transitivitĂ© opĂ©ratoire devient possible. Ce fait fondamental s’accorde ainsi avec l’interprĂ©tation exposĂ©e au § 3. On peut aussi exprimer les choses en termes de « dĂ©tour » comme cela a Ă©tĂ© fait dans la Rech. VII (p. 314), mais l’explication derniĂšre revient au mĂȘme. Le dĂ©tour qui permet de comparer A₀ Ă  V en passant par B₀ C₀ D₀ et E₀, correspond dans le domaine opĂ©ratoire Ă  l’« associativité » (= arrivĂ©e Ă  la mĂȘme conclusion par des chemins diffĂ©rents). L’absence de dĂ©tour qui caractĂ©rise le processus de la comparaison directe (A₀ V) chez les petits correspondrait ainsi Ă  une non-associativitĂ©. Or, les recherches sur l’intelligence de l’enfant nous ont prĂ©cisĂ©ment montrĂ© que l’associativitĂ© va toujours de pair avec la transitivitĂ©, toutes deux Ă©tant caractĂ©ristiques du « groupement ». Dans les deux cas, on aboutit ainsi Ă  dire que l’effet de la configuration perceptive ne se fait sentir qu’à partir du niveau oĂč le groupement opĂ©ratoire devient possible.

2. Quant Ă  la situation C (Ă©lĂ©ments intermĂ©diaires inĂ©gaux 9 A₀ < B₀ < C₀ > D₀ < E₀ > V si V = A₀) il est trĂšs intĂ©ressant de constater qu’il y a chez l’adulte amĂ©lioration partielle des rĂ©sultats perceptifs, mais moins forte que dans la situation D : + 34,3 %. Chez l’enfant, par contre, le gain semble nul : 1,6 % en moyenne entre 5 et 8 ans.

Or, il n’y a pas de transposition possible en cette situation, puisque les Ă©lĂ©ments en jeu ne sont ni Ă©gaux entre eux ni sĂ©riĂ©s en ordre croissant ou dĂ©croissant. Il est donc clair qu’il ne saurait y avoir en ce cas de choc en retour apprĂ©ciable de l’opĂ©ration sur l’activitĂ© sensori-motrice d’ordre perceptif, d’oĂč le gain beaucoup moins grand obtenu dans la situation C que dans la situation D (34,3 contre 61,9 % chez l’adulte et + 1,6 contre + 8,9 chez l’enfant) par rapport Ă  la situation A. NĂ©anmoins la prĂ©sence de ces Ă©lĂ©ments, en augmentant le nombre des rĂ©fĂ©rences, rend possible un ensemble de combinaisons entre centrations diverses du regard, donc un systĂšme de dĂ©centrations qui diminue l’erreur systĂ©matique en profondeur. Mais les rĂ©sultats numĂ©riques obtenus montrent que cette activitĂ© combinatrice, source de dĂ©centration, augmente elle-mĂȘme fortement avec le dĂ©veloppement mental, puisque l’adulte amĂ©liore ses jugements bien davantage que l’enfant. Il ressort donc de ces faits que l’activitĂ© perceptive est en partie indĂ©pendante du dĂ©veloppement des opĂ©rations puisque les combinaisons entre les centrations et les dĂ©placements du regard jouent un rĂŽle essentiel, mĂȘme lorsqu’elles ne sont pas dirigĂ©es par un schĂšme opĂ©ratoire, mais qu’en se soumettant, comme dans la situation D, Ă  une direction d’ensemble favorisĂ©e par l’existence de tels schĂšmes transitifs, leur influence en est encore renforcĂ©e.

3. La situation B semble donner lieu chez l’enfant Ă  une lĂ©gĂšre diminution de l’erreur systĂ©matique naturellement moins forte qu’en D, mais, chose intĂ©ressante si elle n’est pas due au hasard, plus forte qu’en C. Or si, comme nous l’avons admis dans la Rech. III, la comparaison des grandeurs en profondeur dĂ©pend en partie de l’évaluation des distances selon la troisiĂšme dimension, le fait de distribuer ces distances en intervalles Ă©gaux permettrait alors naturellement une lĂ©gĂšre diminution de l’erreur par rapport Ă  ce qu’elle est quand la distance est Ă©valuĂ©e sans points de repĂšre. Chez l’adulte le gain est minime par rapport aux situations C et surtout D, mais il semble apprĂ©ciable par rapport Ă  la situation A, Ă  moins que cet Ă©cart ne soit dĂ» au hasard.

4. Quant aux seuils, il est intĂ©ressant de constater (tableau p. 303), qu’ils sont amĂ©liorĂ©s seulement dans la situation D et cela dans les proportions notablement plus fortes chez l’adulte (39,6 %) que chez l’enfant (4,4 %). Le privilĂšge de la situation D est naturel puisqu’elle est la seule Ă  comporter l’établissement de transpositions perceptives qui stabilisent alors les rapports (R et D) dĂ©terminant l’étendue du seuil. Pour ce qui est de la diffĂ©rence entre adultes et enfants de 5-8 ans, elle atteste Ă  nouveau l’influence du dĂ©veloppement opĂ©ratoire.

II. La sériation des éléments perçus à distance (Recherche VI). A. Facteurs généraux

Les facteurs en jeu dans la perception d’élĂ©ments situĂ©s Ă  distance et sĂ©riĂ©s dans un plan fronto-parallĂšle sont du mĂȘme ordre que prĂ©cĂ©demment, mais avec cette circonstance supplĂ©mentaire essentielle que l’étalon ne fait plus partie de la sĂ©rie comme lorsqu’il s’agit d’une suite distribuĂ©e en profondeur entre le sujet et la variable. En effet, la droite sur laquelle sont sĂ©riĂ©s les Ă©lĂ©ments est perpendiculaire Ă  celle qui relie l’étalon au terme mĂ©dian de cette sĂ©rie. Il s’ensuit que, en plus des facteurs inhĂ©rents Ă  la sĂ©riation comme telle, il interviendra nĂ©cessairement un facteur relatif Ă  la symĂ©trie des Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie par rapport au mĂ©dian perçu en fonction de l’étalon. D’oĂč cette consĂ©quence que l’estimation en profondeur n’est plus amĂ©liorĂ©e directement par la sĂ©riation, mais seulement indirectement et sous l’effet surtout des facteurs de symĂ©trie.

5. Les rĂ©sultats les plus proches de la constance idĂ©ale sont ceux que l’on obtient au moyen d’une sĂ©rie rĂ©guliĂšre (diffĂ©rences invariantes entre les termes), dont l’élĂ©ment mĂ©dian est Ă©gal Ă  l’étalon (voir p. 212, tab. 22) 10. En ce cas, et en ce cas seulement, les Ă©valuations de l’élĂ©ment mĂ©dian tendent Ă  s’unifier aux diffĂ©rents Ăąges.

Or, la chose s’explique facilement comme suit :

a) En vertu du mĂ©canisme des centrations relatives, tous les Ă©lĂ©ments supĂ©rieurs au mĂ©dian sont surestimĂ©s, Ă  des degrĂ©s croissants, sous l’effet des Ă©lĂ©ments infĂ©rieurs et du mĂ©dian lui-mĂȘme. Inversement, tous les termes infĂ©rieurs au mĂ©dian sont dĂ©valuĂ©s, Ă  des degrĂ©s croissants, par les termes supĂ©rieurs et par le mĂ©dian rĂ©unis. Seul le mĂ©dian est surĂ©valuĂ© autant de fois et selon les mĂȘmes proportions qu’il est dĂ©valué : d’oĂč l’équilibre qui le caractĂ©rise.

Fig. 2. Trait interrompu : Effet des transpositions perceptives.
  • Trait pointillé : Effet des centrations relatives.
  • Trait mixte : Composition probable des deux effets.

b) Dans une sĂ©rie rĂ©guliĂšre les diffĂ©rences entre les Ă©lĂ©ments successifs B − A = C − B = D − C = 
 etc. donnent lieu Ă  une suite de transpositions perceptives. Or, quand le regard est fixĂ© sur le mĂ©dian, il peut se produire autant de transpositions entre le premier terme de la sĂ©rie et le mĂ©dian qu’entre celui-ci et le terme final. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les transpositions, lorsqu’elles sont Ă©galement rĂ©parties sur l’ensemble de la sĂ©rie, tendent alors Ă  annuler les effets de centrations relatives, puisqu’elles aboutissent Ă  maintenir constantes les diffĂ©rences, tandis que les centrations relatives accentuent les grandes et les petites diffĂ©rences. S’il y a centration sur le mĂ©dian, il s’établit donc un compromis entre les deux sortes d’effets, mais tel que le mĂ©dian prĂ©sente lui-mĂȘme le maximum d’équilibre.

c) Supposons maintenant que, sans l’existence de la sĂ©rie, le mĂ©dian soit vu plus grand que l’étalon et, par consĂ©quent, que ce soit un terme infĂ©rieur au mĂ©dian qui soit vu Ă©gal Ă  l’étalon. Cela signifie que ce terme infĂ©rieur sera surestimĂ©. Or, en ce cas, les Ă©lĂ©ments supĂ©rieurs Ă  lui le seront plus encore, tandis que les Ă©lĂ©ments infĂ©rieurs Ă  lui le seront aussi mais relativement moins : dans la sĂ©rie, ces diverses dĂ©formations en profondeur auront alors pour rĂ©sultat, en vertu de l’effet (a) mĂȘme attĂ©nuĂ© par l’effet (b), de dĂ©valuer cet Ă©lĂ©ment plus petit que le mĂ©dian, et cela dans une plus grande mesure que ne le renforceront les Ă©lĂ©ments infĂ©rieurs Ă  lui, puisque les Ă©lĂ©ments supĂ©rieurs sont alors plus nombreux. L’erreur en profondeur tendra donc Ă  ĂȘtre corrigĂ©e par les effets dus Ă  la position de l’élĂ©ment dans l’ensemble de la sĂ©rie.

d) Les mĂȘmes phĂ©nomĂšnes se produiront en sens inverse si c’est un Ă©lĂ©ment plus grand que le mĂ©dian qui serait vu Ă©gal Ă  l’étalon indĂ©pendamment de la sĂ©rie.

e) Chacun des effets prĂ©cĂ©dents est donc Ă©troitement liĂ© Ă  la configuration d’ensemble créée par la disposition objective des Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie : diffĂ©rences rĂ©guliĂšres ordonnĂ©es par rapport Ă  deux axes de symĂ©trie (l’un horizontal et l’autre vertical) qui se coupent Ă  angle droit au sommet de l’élĂ©ment mĂ©dian et face Ă  l’étalon de mĂȘme valeur. Mais il faut bien comprendre que cette symĂ©trie inhĂ©rente Ă  la sĂ©rie dans sa totalitĂ© (lorsque l’élĂ©ment mĂ©dian est Ă©gal Ă  l’étalon) agit prĂ©cisĂ©ment par l’intermĂ©diaire des centrations relatives et des transpositions. De ces deux points de vue, la disposition rĂ©guliĂšre des Ă©lĂ©ments de chaque cĂŽtĂ© du mĂ©dian produit des effets cumulatifs, comparables Ă  ceux que l’on observe dans les comparaisons ascendantes et descendantes, mais d’ordre spatial et non pas spatio-temporel, et orientĂ©s en sens inverse selon que les points de fixation du regard se distribuent sur la gauche ou sur la droite Ă  partir du mĂ©dian. L’élĂ©ment mĂ©dian, lorsqu’il est Ă©gal Ă  l’étalon, constitue ainsi un « point de compensation maximale » F₀ au sens de la dĂ©fin. IX de la Rech. I (p. 93), d’oĂč son Ă©quilibre remarquable, indĂ©pendant de l’ñge. On pourrait dire que la distribution des centrations et des transpositions Ă  partir du mĂ©dian constitue une « centralisation » (la centralisation serait ainsi Ă  la centration ce que la comparaison perceptive est au transport). Lorsque le mĂ©dian n’est plus Ă©gal Ă  l’étalon (voir plus loin sous 6 et 7), il y aurait alors centralisation sans symĂ©trie, d’oĂč les effets perturbateurs de cette autre situation.

f) Si l’effet (a) des centrations relatives diminue avec l’ñge, comme l’ont montrĂ© les Rech. I et II, et que l’effet (b) des transpositions augmente avec l’ñge, en vertu de ce que nous venons de voir aux § 2 et 3 (et ce § 4 sous chiffre 1), il y aura nĂ©anmoins constance relative des Ă©valuations du mĂ©dian. En effet, plus est forte la dĂ©formation en profondeur et mieux elle sera compensĂ©e par l’effet des centrations relatives, et cela en vertu de (d) qui correspond au cas de l’enfant. Chez l’adulte la lĂ©gĂšre surconstance en profondeur sera compensĂ©e, d’autre part, par le lĂ©ger effet des centrations relatives, et cela en vertu de (c). Dans les deux cas (c) et (d) la position dans la sĂ©rie de l’élĂ©ment qui serait vu Ă©gal Ă  l’étalon, s’il Ă©tait seul, aura donc pour effet de diminuer l’erreur en profondeur et de ramener le rapport d’égalitĂ© vers le mĂ©dian lui-mĂȘme.

6. Supposons maintenant que le mĂ©dian soit plus petit ou plus grand que l’étalon, celui-ci Ă©tant donc Ă©gal, objectivement, Ă  un Ă©lĂ©ment plus grand ou plus petit que le mĂ©dian. Cet Ă©lĂ©ment objectivement Ă©gal Ă  l’étalon sera alors (s’il est suffisamment distinct du mĂ©dian : niveaux 8 et 13 voir tab. 22, p. 212), simultanĂ©ment dĂ©formĂ© par l’étalon (erreur en profondeur) et par sa position dans la sĂ©rie, les deux effets se combinant de diverses maniĂšres.

Or, on constate l’existence, Ă  tout Ăąge, d’une tendance Ă  la surĂ©valuation du terme Ă©gal Ă  l’étalon lorsque le mĂ©dian est plus petit que l’étalon, donc lorsque ce terme Ă©gal Ă  l’étalon se trouve situĂ© dans les grands Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie. À tout Ăąge Ă©galement, il y a la tendance Ă  la sous-estimation du terme Ă©gal Ă  l’étalon lorsque le mĂ©dian est plus grand que l’étalon, donc lorsque l’élĂ©ment Ă©gal Ă  l’étalon se trouve situĂ© dans les petits termes de la sĂ©rie. Cette double tendance (qui est d’ailleurs contre-balancĂ©e par les processus que nous analyserons sous 7) s’explique comme suit :

a) Admettons d’abord le mĂ©dian plus petit que l’étalon (par exemple niveau 8) c’est-Ă -dire que le terme 10, Ă©gal Ă  l’étalon, se trouve situĂ© dans les grands Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie. Chez l’enfant ce terme 10 sera sous-estimĂ© en moyenne par effet de profondeur (cf. Rech. III). Mais les Ă©lĂ©ments plus petits que lui le seront davantage encore et réévalueront par consĂ©quent d’autant cet Ă©lĂ©ment. Les Ă©lĂ©ments supĂ©rieurs Ă  lui seront d’autre part aussi sous-estimĂ©s, mais Ă©tant moins nombreux que les prĂ©cĂ©dents ils ne dĂ©valueront l’élĂ©ment 10 que dans une mesure infĂ©rieure Ă  sa réévaluation par les petits. L’effet des centrations relatives en fonction de la position de l’élĂ©ment 10 dans la sĂ©rie sera donc inverse Ă  l’effet de profondeur.

Chez l’adulte, au contraire, l’élĂ©ment 10 sera surestimĂ© en moyenne, par surconstance en profondeur. Ce terme Ă©tant supĂ©rieur au mĂ©dian, il sera en outre renforcĂ© par sa position dans la sĂ©rie, pour les raisons que l’on vient de voir.

b) Supposons maintenant le mĂ©dian plus grand que l’étalon (par exemple niveau 13) c’est-Ă -dire que le terme 10, Ă©gal Ă  l’étalon se trouve situĂ© dans les petits Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie. Chez l’enfant il se trouvera donc dĂ©valuĂ© Ă  la fois par l’étalon proche (effet de profondeur) et par sa position dans la sĂ©rie (centrations relatives). Chez l’adulte il sera surestimĂ© lĂ©gĂšrement parce que vu en profondeur, mais Ă©galement dĂ©valuĂ© par sa position dans la sĂ©rie, puisque les termes plus grands que lui sont les plus nombreux et qu’ils sont tous surestimĂ©s.

c) La position de l’élĂ©ment 10 dans la sĂ©rie a donc pour effet, dans les deux cas (a) et (b), de le surĂ©valuer s’il est dans les grands termes, et de le dĂ©valuer s’il est dans les petits. Cet effet, dĂ» aux rapports de centrations relatives entre les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie, est donc semblable aux effets de centrations relatives se produisant dans la situation prĂ©cĂ©dente (voir 5 sous a, c et d). Dans les deux cas (5 et 6), en effet, l’égalitĂ© perceptive entre les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie et l’étalon tend Ă  se rapprocher du mĂ©dian. Mais, en (5) le mĂ©dian Ă©tant objectivement Ă©gal Ă  l’étalon cet effet de centralisation rapproche les estimations de la constance idĂ©ale, tandis qu’en (6) le mĂ©dian Ă©tant objectivement diffĂ©rent de l’étalon, il y a alors asymĂ©trie et l’élĂ©ment 10 Ă©gal Ă  l’étalon est surestimĂ© s’il est dans les grands termes (d’oĂč une erreur systĂ©matique nĂ©gative), et sous-estimĂ© s’il est dans les petits termes (d’oĂč une erreur systĂ©matique positive) 11.

d) Quant Ă  l’effet inverse des transpositions, qui Ă©tait maximum dans la situation 5 puisque le regard est alors centrĂ© sur l’élĂ©ment mĂ©dian (effet de symĂ©trie), il diminue dans la prĂ©sente situation (6), puisque le regard est centrĂ© d’un cĂŽtĂ© ou de l’autre de la sĂ©rie et que les transpositions ne s’effectuent donc plus symĂ©triquement, c’est-Ă -dire, avec la mĂȘme intensitĂ© dans les deux directions (effet d’asymĂ©trie).

e) Il suffit alors d’admettre que, chez l’enfant, l’effet sĂ©rial de centrations relatives est plus fort que chez l’adulte, et que l’effet sĂ©rial de transpositions est plus faible, pour rendre compte des valeurs trouvĂ©es : (9,1 − 10) = − 0,9 cm en moyenne chez l’enfant contre (9,3 − 10) = − 0,7 chez l’adulte d’erreur systĂ©matique quand le mĂ©dian est plus petit de 2 cm (Niv. 8) que l’étalon (donc surconstance apparente plus forte chez l’enfant par fort effet de centrations relatives l’emportant sur la sous-estimation habituelle en profondeur, et surconstance plus faible chez l’adulte parce que la surestimation en profondeur et l’effet sĂ©rial de centrations relatives sont tous deux freinĂ©s par les transpositions) et (11,9 − 10) = + 1,9 cm en moyenne chez l’enfant contre (10,9 − 10) = + 0,9 chez l’adulte quand le mĂ©dian est plus grand de 3 cm (Niv. 13) que l’étalon (donc sous-Ă©valuation en profondeur chez l’enfant s’ajoutant Ă  une sous-estimation par effet de centrations relatives, et surestimation en profondeur dominĂ©e par une sous-estimation due aux centrations relatives, tous deux freinĂ©s par les transpositions).

7. Mais les effets prĂ©cĂ©demment dĂ©crits (6) ne dominent que chez une partie des sujets. Chez d’autres, et relativement d’autant plus nombreux qu’ils sont plus ĂągĂ©s, on observe, lorsque le mĂ©dian est objectivement diffĂ©rent de l’étalon, un effet inverse qui se marque par les « refus » de retrouver dans la sĂ©rie une grandeur Ă©gale Ă  l’étalon (voir p. 205).

En ce cas, lorsque l’élĂ©ment mĂ©dian de la sĂ©rie est plus grand que l’étalon, les petits termes de la sĂ©rie sont agrandis (d’oĂč l’impossibilitĂ© de retrouver parmi eux la grandeur de l’étalon, laquelle paraĂźt infĂ©rieure au plus petit terme de la sĂ©rie), et, lorsque l’élĂ©ment mĂ©dian est plus petit que l’étalon, les grands termes de la sĂ©rie sont rapetissĂ©s (le plus grand Ă©lĂ©ment de la sĂ©rie paraissant donc encore trop petit pour ĂȘtre Ă©galĂ© Ă  l’étalon). Il y a par consĂ©quent, dans ces deux Ă©ventualitĂ©s, agrandissement gĂ©nĂ©ral ou rapetissement gĂ©nĂ©ral de tous les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie, par solidaritĂ© avec le terme mĂ©dian — celui-ci considĂ©rĂ© lui-mĂȘme par rapport Ă  l’étalon.

Il est clair que cette solidaritĂ© de l’ensemble des termes de la sĂ©rie avec son mĂ©dian est un rĂ©sultat des transpositions sĂ©riales Ă  partir de ce mĂ©dian, puisque ces transpositions ont un effet inverse Ă  celui des centrations relatives, qui accentuent les contrastes entre les grands et les petits termes au lieu de les maintenir solidaires. Les transpositions aboutissent effectivement Ă  maintenir constantes les diffĂ©rences entre les termes, et il suffit alors que le mĂ©dian lui-mĂȘme soit dĂ©valuĂ© ou surestimĂ© par rapport Ă  l’étalon pour entraĂźner la dĂ©formation gĂ©nĂ©rale des Ă©lĂ©ments solidaires.

Quant Ă  savoir pourquoi le mĂ©dian est lui-mĂȘme dĂ©valuĂ© ou surestimĂ© par rapport Ă  l’étalon, il suffit d’admettre que, les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie Ă©tant Ă©troitement interdĂ©pendants par le fait mĂȘme des transpositions, le mĂ©dian sera Ă©valuĂ©, non plus en lui-mĂȘme ou en fonction de quelques termes seulement, mais en fonction de l’ensemble (dont il fait partie) des Ă©lĂ©ments plus grands ou plus petits que l’étalon. La transposition n’est donc point cause directe du « refus » mais cause indirecte, le « refus » rĂ©sultant alors d’une illusion « secondaire », dont la raison indirecte est la transposition et la raison directe la dĂ©formation (+ ou −) du mĂ©dian par rapport Ă  l’étalon sous l’influence des Ă©lĂ©ments les plus nombreux de la sĂ©rie (supĂ©rieurs ou infĂ©rieurs Ă  l’étalon) perçus en solidaritĂ© avec lui 12. Autrement dit encore, la transposition rend solidaires les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie, mais, lorsque celle-ci est asymĂ©trique par rapport Ă  l’étalon, les Ă©lĂ©ments les plus nombreux de la sĂ©rie entraĂźnent dans leur direction tous les autres : s’ils sont plus grands que l’étalon tous les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie sont alors agrandis et s’ils sont plus petits que l’étalon, tous les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie sont alors rapetissĂ©s.

Cette solidaritĂ© des Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie, les uns Ă  l’égard des autres et surtout Ă  l’égard du mĂ©dian, n’est naturellement pas seulement de caractĂšre spatial, mais se prĂ©sente aussi lorsque les prĂ©sentations sont successives. Dans ce dernier cas il y a transposition dans le temps (voir la Rech. V pour le parallĂ©lisme relatif entre les transports et transpositions temporels et les transports et transpositions spatiaux), et elle aboutit aux mĂȘmes rĂ©sultats qualitatifs que la transposition spatiale mais exige une « activitĂ© perceptive » d’autant plus grande, par le fait de l’intervention de comparaisons virtuelles.

Or, on se rappelle que les transpositions perceptives augmentent d’importance avec l’ñge : il est donc naturel que les « refus » s’accroissent Ă©galement, en nombre relatif, avec le dĂ©veloppement. D’autre part, nous avons vu, sous (6) que la transposition jouait dĂ©jĂ  un rĂŽle de frein chez les sujets chez lesquels domine l’effet de centrations relatives. On peut donc admettre que les deux effets opposĂ©s sont prĂ©sents chez tous les sujets (comme on l’a vu sous 5), mais que, quand le mĂ©dian est de valeur distincte Ă  l’étalon, c’est tantĂŽt l’effet de centrations relatives qui l’emporte (6) et tantĂŽt l’effet des transpositions symĂ©triques Ă  partir du mĂ©dian (7). Mais mĂȘme chez les sujets chez qui c’est l’effet des centrations relatives qui l’emporte, le mĂ©canisme des transpositions modĂšre alors de plus en plus, avec l’ñge, les dĂ©formations dĂ©crites.

L’ensemble des mĂ©canismes observĂ©s aboutit ainsi Ă  un systĂšme relativement simple et dont l’évolution avec l’ñge, c’est-Ă -dire la diminution des effets (6) et l’augmentation des effets (7) s’explique tout entiĂšre par l’accroissement progressif des combinaisons perceptives et par consĂ©quent des transpositions. Or, comme les combinaisons et les transpositions sont d’autant plus efficaces, dans les comparaisons sĂ©riales, que le sujet est capable de sĂ©riation opĂ©ratoire, donc de transitivitĂ© renforçant par choc en retour les transpositions dont elle est issue, on comprend la relation Ă©troite qui unit les faits avec ceux que nous dĂ©crivions au dĂ©but de cet article (§ 2-3) et au dĂ©but de ce § 4 (sous 1 à 4). C’est ce que nous allons voir encore mieux Ă  propos de la dispersion avec l’ñge des effets prĂ©cĂ©dents. Mais examinons auparavant la question gĂ©nĂ©rale du seuil.

8. Le seuil 13 diminue remarquablement d’étendue en comparaison sĂ©riale, et ceci en principe Ă  tout Ăąge mais spĂ©cialement chez l’enfant avec les techn. III (sĂ©ries immobiles). Or, on se rappelle (Rech. III) que le seuil, dans les comparaisons en profondeur, dĂ©pend, comme l’erreur systĂ©matique dĂ©finie par sa mĂ©diane, de trois conditions au moins : le « transport » de l’étalon sur la variable et rĂ©ciproquement, l’agrandissement ou diminution des Ă©lĂ©ments « transportĂ©s » (E₁ E₂) et le rapport entre le transport et la distance Ă©valuĂ©e en profondeur. Or, le premier de ces facteurs intĂ©resse surtout l’erreur systĂ©matique. Le troisiĂšme ne varie sans doute guĂšre, d’autre part, en comparaison sĂ©riale. Il reste donc le second, c’est-Ă -dire la dĂ©formation de l’objet au cours du transport. Or, il est facile de comprendre que, dans une suite fixe d’élĂ©ments sĂ©riĂ©s Ă  diffĂ©rences Ă©gales (B − A = C − B = D − C = 
) la transposition de ces diffĂ©rences maintiendra les termes plus constants, au cours de leurs transports mĂȘmes, que s’ils sont vus isolĂ©s (Tech. I) ou mĂȘme que si la sĂ©rie est mobile (Tech. II) ce qui gĂȘne les transpositions.

Effectivement, c’est bien avec les techniques III 15 et mĂȘme chez l’adulte, III 31, que l’on trouve les seuils les plus petits. La sĂ©riation, en provoquant une multiplicitĂ© de comparaisons selon toutes les combinaisons possibles, aboutit donc Ă  une dĂ©centration gĂ©nĂ©rale qui explique ce rĂ©trĂ©cissement du seuil.

III. La sĂ©riation des Ă©lĂ©ments perçus Ă  distance (Recherche VI). B. Évolution de l’activitĂ© perceptive avec l’ñge

La conclusion de ce qui prĂ©cĂšde (II) est que la sĂ©riation des Ă©lĂ©ments vus Ă  distance aboutit Ă  au moins quatre sortes d’effets principaux dont trois relatifs Ă  l’erreur systĂ©matique et un au seuil : 1° lorsque le mĂ©dian est Ă©gal Ă  l’étalon les processus de centrations relatives et de transposition aboutissent, par un effet de symĂ©trie, Ă  une stabilisation privilĂ©giĂ©e du mĂ©dian (voir 5); 2° lorsque le mĂ©dian est de valeur distincte de celle de l’étalon, il se produit d’abord un effet latĂ©ral qui ramĂšne les rapports d’égalitĂ© vers le centre, c’est-Ă -dire agrandit les grands termes et rapetisse les petits grĂące aux centrations relatives (voir 6) ; 3° il se produit dans les mĂȘmes conditions un effet latĂ©ral d’exclusion des rapports d’égalitĂ©, par rapetissement des grands termes et agrandissement des petits sous l’effet des transpositions en fonction du mĂ©dian ; 4° malgrĂ© ces deux derniĂšres dĂ©formations systĂ©matiques dont l’une prĂ©domine chez certains sujets, la seconde chez d’autres et qui s’équilibrent chez les troisiĂšmes, il y a rĂ©trĂ©cissement gĂ©nĂ©ral du seuil par conservation des Ă©lĂ©ments « transportĂ©s ».

Or, les variations du seuil et des erreurs systĂ©matiques avec l’ñge en fonction des diverses techniques sont trĂšs significatives du point du dĂ©veloppement de l’activitĂ© perceptive et de la sĂ©riation opĂ©ratoire. Elles montrent Ă  l’évidence, en effet, combien l’amĂ©lioration due Ă  la configuration sĂ©riale sur la constance des grandeurs augmente avec l’ñge (en mĂȘme temps que les effets sĂ©riaux nĂ©gatifs sont attĂ©nuĂ©s), en fonction des progrĂšs de la mobilitĂ© combinatoire, source des formes et de la transposition perceptives, et en fonction de la construction de la transitivitĂ© logique, source de la sĂ©riation opĂ©ratoire :

9. On constate d’abord que dans la situation II 3 (sĂ©rie mobile Ă  trois Ă©lĂ©ments) il y a Ă©largissement du seuil chez les petits, et d’autant plus sensible que l’enfant est plus jeune, puis rĂ©trĂ©cissement progressif des seuils avec l’augmentation des Ă©lĂ©ments (avec maximum dans la situation III 15 : sĂ©rie immobile Ă  quinze termes). Chez l’adulte, au contraire, il y a amĂ©lioration lĂ©gĂšre du seuil dĂ©jĂ  dans les situations II 3 et II 7 puis toujours plus nette jusqu’à III 31.

10. Dans la situation II 3 il y a diminution gĂ©nĂ©rale de l’erreur systĂ©matique (voir mĂ©diane du seuil). Mais, chez l’enfant elle se stabilise ensuite, lors d’un accroissement du nombre des Ă©lĂ©ments, et augmente mĂȘme lĂ©gĂšrement jusqu’en III 31. Cette augmentation de l’erreur avec le nombre des Ă©lĂ©ments, au-delĂ  de 3 ou 7, est plus sensible Ă  5-6 ans qu’à 6-7 et Ă  6-7 qu’à 7-8 ans.

11. La dispersion des « erreurs systĂ©matiques propres » en profondeur (= diffĂ©rences entre l’étalon et les « mĂ©dianes propres » correspondant Ă  chacune des sĂ©ries de mĂȘme nombre d’élĂ©ments caractĂ©risĂ©es par une certaine valeur du terme mĂ©dian) diminue avec l’ñge, autrement dit il y a toujours moins d’écart entre les diverses erreurs systĂ©matiques selon que l’élĂ©ment mĂ©dian de la sĂ©rie est plus grand ou plus petit que l’étalon. Par consĂ©quent, la « tangente de glissement » (voir p. 220), ou diffĂ©rence entre les valeurs successives des erreurs systĂ©matiques, lorsque le terme mĂ©dian de la sĂ©rie s’écarte de plus en plus de la valeur de l’étalon, diminue fortement avec l’ñge.

12. La moyenne des « erreurs systĂ©matiques globales » (= rĂ©union des « erreurs systĂ©matiques propres ») diminue Ă©galement avec l’ñge.

13. Il y a diminution gĂ©nĂ©rale de tous les seuils avec l’ñge, du « champ liminaire total » (p. 217) comme des « seuils propres » (p. 208) c’est-Ă -dire de la rĂ©union des seuils mesurĂ©s selon toutes les valeurs de l’élĂ©ment mĂ©dian de la sĂ©rie, ou de chacun de ces seuils particuliers.

14. Enfin, l’effet de l’exercice augmente avec l’ñge (sauf chez l’adulte oĂč le plafond est atteint) et devient plus durable Ă  7-8 ans que chez les petits.

Or, la rĂ©union des processus 9 et 10 est trĂšs significative. D’une part, la prĂ©sence de trois Ă©lĂ©ments n’amĂ©liore pas le seuil de l’enfant, mais l’étend faute de transpositions temporelles et de comparaison spontanĂ©e suffisamment mobile entre ces Ă©lĂ©ments, tandis qu’avec l’accroissement du nombre des Ă©lĂ©ments les combinaisons forcĂ©es aboutissent Ă  une dĂ©centration partielle et Ă  une stabilisation progressive des Ă©lĂ©ments au cours de leurs « transports », pour autant du moins que ces Ă©lĂ©ments ne sont pas trop nombreux (III 31). D’autre part, l’erreur systĂ©matique qui est due Ă  la rĂ©ciprocitĂ© des transports, diminue dans le cas d’une sĂ©rie de trois Ă©lĂ©ments, puisqu’il se produit alors un effet de symĂ©trie qui oblige Ă  une transposition Ă©lĂ©mentaire (B − A = C − B) et Ă©quilibre ainsi le mĂ©dian dans ses « transports » rĂ©ciproques avec l’étalon ; au contraire, l’augmentation du nombre des Ă©lĂ©ments n’amĂ©liore pas cet effet mais l’attĂ©nue mĂȘme, faute de transpositions spontanĂ©es suffisamment mobiles. La rĂ©union des processus 9 et 10 atteste ainsi l’existence d’un schĂšme analogue Ă  celui que nous avons appelĂ© « sĂ©rie rigide » dans le dĂ©veloppement opĂ©ratoire, et qui est caractĂ©risĂ© par les difficultĂ©s de dĂ©composition et de recomposition (la sĂ©rie est donnĂ©e intuitivement mais en un bloc et sans transitivitĂ© permettant d’intercaler des Ă©lĂ©ments nouveaux).

Il y a donc lĂ  une premiĂšre analogie entre le dĂ©veloppement des perceptions sĂ©riales et celui des opĂ©rations de sĂ©riation : dans les deux domaines la sĂ©rie apparaĂźt chez les petits comme une figure d’ensemble rigide et fondue en un seul bloc, telle que le regard puisse bien le parcourir selon une forme donnĂ©e, c’est-Ă -dire selon des combinaisons plus ou moins rĂ©guliĂšres provoquĂ©es par la disposition objective des Ă©lĂ©ments (d’oĂč l’abaissement du seuil) mais sans transpositions actives (d’oĂč la non-amĂ©lioration de l’erreur systĂ©matique pour un grand nombre d’élĂ©ments) ni transitivitĂ© opĂ©ratoire. De ce dernier point de vue, il est frappant de constater que les petits ne parviennent mĂȘme pas Ă  compter les Ă©lĂ©ments perçus (voir p. 189), ce qui souligne de la maniĂšre la plus nette la « rigidité » Ă  la fois perceptive et opĂ©ratoire de la sĂ©rie, puisqu’un dĂ©nombrement suppose simultanĂ©ment la dissociation perceptive des Ă©lĂ©ments Ă  compter et une certaine ordination transitive.

Or, la « rigidité » d’une sĂ©rie, loin d’assurer son Ă©quilibre, entraĂźne au contraire son instabilitĂ©, tandis que la « mobilité » dans les transpositions perceptives comme dans la transitivitĂ© opĂ©ratoire est condition nĂ©cessaire d’équilibre. C’est ce que montrent Ă  l’évidence les processus 11, 12 et 13, comparĂ©s aux processus 9 et 10. La signification des processus 11 à 13 est en effet que, lors de chaque dĂ©placement d’une sĂ©rie (le nombre des Ă©lĂ©ments demeurant constant mais l’élĂ©ment mĂ©dian changeant de valeur par rapport Ă  l’étalon) l’erreur systĂ©matique se dĂ©place elle-mĂȘme et cela d’autant plus que l’enfant est plus jeune. Autrement dit, il y a « dĂ©placement d’équilibre » lors de chaque modification de la valeur du mĂ©dian par rapport Ă  l’étalon, mais ces « dĂ©placements d’équilibre » s’attĂ©nuent avec l’ñge. Or, nous avons admis (sous 6 et 7) que les effets qui se produisent lors des changements de valeur du mĂ©dian par rapport Ă  l’étalon, s’expliquent par l’équilibre des deux tendances contraires relevant l’une du mĂ©canisme des centrations relatives et l’autre de celui des transpositions perceptives, cet Ă©quilibre dĂ©pendant alors de la symĂ©trie ou de l’asymĂ©trie des Ă©lĂ©ments par rapport Ă  l’étalon. Mais nous savons que les effets dĂ©formants des centrations relatives s’attĂ©nuent avec l’ñge (Rech. I et II). D’autre part, nous avons vu au dĂ©but de cet article (§ 2 et 3) que les transpositions augmentent avec le dĂ©veloppement mental et, en particulier dĂšs 7-8 ans, par choc en retour de la transitivitĂ© opĂ©ratoire qu’elles ont contribuĂ© Ă  engendrer. Il est vrai que les transpositions peuvent ĂȘtre cause indirecte d’illusion, sous la forme d’un « refus » de retrouver la valeur de l’étalon parmi les termes de la sĂ©rie (7) : mais c’est lorsque le mĂ©dian est lui-mĂȘme surĂ©valuĂ© ou dĂ©valorisĂ© par rapport Ă  l’étalon, et ceci par le fait que le regard est attirĂ© par les grands ou les petits Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie, et que celle-ci est elle-mĂȘme considĂ©rĂ©e comme un systĂšme d’interdĂ©pendances rendues Ă©troites Ă  cause des transpositions. Mais, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale la transposition, tout en pouvant dĂ©clencher cette illusion secondaire pour les « niveaux » extrĂȘmes (mĂ©dians de 7 et de 16 cm) constitue un facteur d’équilibre en empĂȘchant prĂ©cisĂ©ment la centration de se fixer sur des Ă©lĂ©ments privilĂ©giĂ©s. C’est donc bien le progrĂšs des transpositions qui explique la stabilisation progressive de l’équilibre dont tĂ©moignent les processus 11 Ă  13 : lorsque l’attention n’est pas attirĂ©e par les Ă©lĂ©ments bien supĂ©rieurs ou bien infĂ©rieurs Ă  l’étalon, comme dans l’effet (7) pour les niveaux extrĂȘmes, la transposition des diffĂ©rences d’un Ă©lĂ©ment Ă  l’autre neutralise les changements de valeur du mĂ©dian et explique ainsi la diminution des « erreurs systĂ©matiques propres » (correspondant aux « mĂ©dianes propres ») (11), la diminution des dĂ©placements d’équilibre (12) et celle des erreurs systĂ©matiques globales (13). Il s’ensuit un rĂ©trĂ©cissement gĂ©nĂ©ral des seuils (14). Enfin, il va de soi que la transposition Ă©tant l’expression de l’activitĂ© perceptive d’ordre combinatoire, les progrĂšs de celle-ci entraĂźnent celui des rĂ©gulations qui expliquent le rĂŽle de l’exercice (15).

IV. Conclusion

Au total, on peut donc conclure que la sĂ©riation des Ă©lĂ©ments perçus Ă  distance dans un plan fronto-parallĂšle n’amĂ©liore pas directement l’estimation des grandeurs en profondeur, malgrĂ© les apparences qui ont trompĂ© les Gestaltistes. C’est seulement lorsque la sĂ©rie est symĂ©trique par rapport Ă  l’étalon (le mĂ©dian Ă©tant alors Ă©gal Ă  celui-ci) que la constance est notablement amĂ©liorĂ©e Ă  tout Ăąge : mais c’est que le jeu des centrations relatives et des transpositions maintient alors le mĂ©dian invariant et permet ainsi une amĂ©lioration de l’évaluation en profondeur. Mais, mĂȘme en une telle situation, cette Ă©valuation n’est que de peu supĂ©rieure en prĂ©cision Ă  celle que nous avions obtenue aux mĂȘmes Ăąges dans la Rech. III. Il faut donc bien comprendre que l’amĂ©lioration intervenant ici est due Ă  l’interfĂ©rence des dĂ©formations en profondeur avec les dĂ©formations dues Ă  d’autres causes que l’évaluation Ă  distance. Lorsque, en effet, la sĂ©rie est asymĂ©trique par rapport Ă  l’étalon, les mĂȘmes facteurs exactement (Ă©valuation en profondeur, centrations relatives et transpositions) aboutissent Ă  des rĂ©sultats tout diffĂ©rents par le fait mĂȘme de l’asymĂ©trie donnĂ©e, ce qui montre assez combien la configuration comme telle demeure insuffisante, dans le plan fronto-parallĂšle, Ă  rendre compte des Ă©valuations en profondeur. Selon que prĂ©domine (et cela surtout en fonction de l’ñge), le mĂ©canisme des centrations relatives ou celui des transpositions, ou bien il y a surconstance gĂ©nĂ©rale lorsque le mĂ©dian est plus petit que l’étalon et dĂ©valuation gĂ©nĂ©rale lorsqu’il est plus grand, ou bien il y a rapetissement de tous les Ă©lĂ©ments dans le premier cas et agrandissement de tous les termes dans le second.

Quant Ă  l’extension des seuils, on constate au contraire un effet trĂšs sensible de la comparaison sĂ©riale, au point que, dans la perception des sĂ©ries immobiles (Tech. III de la Rech. VI) le seuil des enfants atteint presque le mĂȘme ordre de grandeur que celui des adultes. La chose s’explique aisĂ©ment par le fait que la multiplicitĂ© des Ă©lĂ©ments ordonnĂ©s selon des diffĂ©rences constantes aboutit Ă  une meilleure conservation au cours des transports : ceux-ci s’appuient, en effet, sur la rangĂ©e mĂȘme des Ă©lĂ©ments sĂ©riĂ©s au lieu de parcourir un espace sans systĂšme de rĂ©fĂ©rence. C’est pourquoi la symĂ©trie ou l’asymĂ©trie des sĂ©ries par rapport Ă  l’étalon ne jouent pas de rĂŽle en ce qui concerne les seuils.

Enfin l’évolution avec l’ñge est trĂšs caractĂ©ristique. Les enfants tĂ©moignent d’une perception Ă  la fois plus rigide que l’adulte et beaucoup plus labile : plus rigide parce que chaque sĂ©rie forme un tout statique sans mobilitĂ© dans les comparaisons, et plus labile parce que chaque nouvelle sĂ©rie donne lieu Ă  un grand « dĂ©placement d’équilibre » (glissement des erreurs systĂ©matiques en fonction de la valeur du mĂ©dian par rapport Ă  l’étalon). Les adultes ont au contraire un systĂšme perceptif Ă  la fois plus plastique et plus stable, plus plastique parce que la sĂ©rie est occasion pour eux Ă  un ensemble de comparaisons mobiles, et plus stable parce que les dĂ©placements d’équilibre d’une sĂ©rie Ă  l’autre sont notablement attĂ©nuĂ©s. Ces transformations avec l’ñge sont dues au dĂ©veloppement des transpositions perceptives, dont la construction graduelle permet d’abord celle de la transitivitĂ© opĂ©ratoire puis est renforcĂ©e par cette derniĂšre grĂące Ă  une sorte de choc en retour.

Quant aux configurations en profondeur, par opposition Ă  la sĂ©riation dans le plan fronto-parallĂšle, elles aboutissent, en fonction de l’ñge, Ă  une rĂ©duction notable de l’erreur en profondeur, et cela parce que, l’étalon faisant partie lui-mĂȘme de la suite des Ă©lĂ©ments comparĂ©s, les transpositions perceptives provoquent alors Ă  la fois une amĂ©lioration de l’estimation des grandeurs et une amĂ©lioration de celle des distances. En particulier lorsque la transitivitĂ© opĂ©ratoire vient renforcer les transpositions possibles, la constance en profondeur peut exceptionnellement ĂȘtre atteinte avec une prĂ©cision absolue.

§ 5. Essai de formulation

Cherchons maintenant Ă  traduire les quatorze points du § 4 en formules Ă©lĂ©mentaires qui rattachent les explications trouvĂ©es Ă  celles dont nous nous sommes servi jusqu’ici au cours des Rech. I Ă  V.

1. Il s’agit d’abord de comprendre pourquoi la prĂ©sence d’élĂ©ments B₀ ; C₀ ; etc. situĂ©s entre l’étalon A₀ et la variable V, attĂ©nue l’erreur en profondeur. On a d’abord

(1) (Tf A₀ V) ⇉ (A₀ ≶ V)

et

(Tf A₀ B₀ + Tf B₀ C₀ + 
 + Tf X₀ V) ⇉ (A₀ = B₀ 
 = V)

c’est-Ă -dire que le transport en profondeur de A₀ sur V et rĂ©ciproquement aboutit Ă  une inĂ©galitĂ© perçue entre A₀ et V, malgrĂ© leur Ă©galitĂ© objective, tandis que les transports de A₀ sur B₀, de B₀ sur C₀ etc. et sur V aboutissent Ă  une Ă©galitĂ© gĂ©nĂ©rale de ces termes, puisqu’ils sont plus proches les uns des autres (et qu’ils ont Ă©tĂ© vus auparavant les uns Ă  cĂŽtĂ© des autres Ă  l’exception de V). Il y a donc, dans le second cas, une transposition des Ă©galitĂ©s, c’est-Ă -dire un transport des rapports comme tels :

(1 bis) Tf (A₀ = B₀) + Tf (B₀ = C₀) + 
 = (A₀ = B₀ = C₀ = 
 = V)

Mais alors V est vu tantĂŽt diffĂ©rent de A₀ et tantĂŽt Ă©gal Ă  A. Cette contradiction ne gĂȘne pas les petits, d’une part faute de transitivitĂ© opĂ©ratoire et par faiblesse des transpositions (1 bis), et d’autre part pour la raison suivante : chez eux, et d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, au point de dĂ©part des perceptions successives de l’ensemble, le transport direct de A₀ sur V (et rĂ©ciproquement) l’emporte sur les autres puisqu’il correspond Ă  une droite et les autres Ă  un dĂ©tour :

(1 ter) (Tf A₀ V) > (Tf A₀ B₀ + Tf B₀ C₀ 
 etc.)

Au contraire, chez les grands et chez l’adulte, les transpositions (1 bis) non seulement sont renforcĂ©es par la mobilitĂ© croissante de l’activitĂ© perceptive, mais encore tendent Ă  la fermeture du circuit laissĂ© ouvert jusque-lĂ  et par consĂ©quent Ă  la suppression de la contradiction contenue en (1). On peut donc Ă©crire :

(1 quater) (Tf A₀ B₀ + Tf B₀ C₀ + 
 + Tf X₀ V) ≄ Tf A₀ V)

et

[Tf (A₀ = B₀) + Tf (B₀ = C₀) + 
] ⇉ (A₀ = V)

La transposition ainsi gĂ©nĂ©ralisĂ©e devient donc rĂ©versible et va alors de pair avec la transitivitĂ© et l’associativitĂ© opĂ©ratoires A₀ = B₀ ; B₀ = 
 = V donc A₀ = V. Lorsque la constance n’est pas parfaite, on peut enfin admettre que la situation perceptive demeure intermĂ©diaire entre (1 ter) et (1 quater).

2. Lorsque maintenant les Ă©lĂ©ments intermĂ©diaires sont inĂ©gaux entre eux A₀ < B₀ < C₀ > D₀ < E₀ > V, il n’intervient plus de transpositions du type (1 bis). Par contre l’erreur en profondeur Pf (A₀ V) due au transport de A₀ sur V est diminuĂ©e par la dĂ©centration rĂ©sultant des divers transports d’un Ă©lĂ©ment Ă  l’autre selon toutes les combinaisons possibles, puisque les distances sont alors chaque fois moindres et que les diverses dĂ©formations Pf (A₀ B₀), Pf (B₀ C₀), Pf (A₀ C), etc. se neutralisent en partie :

(2) Pf (A₀ B₀ C₀ D₀ E₀ V) < Pf (A₀ V)

parce que les transports sont des rapprochements de centrations (Rech. II, Déf. I) et que les combinaisons entre centrations conduisent à des décentrations :

(2 bis) Dtf (A₀ B₀ C₀ D₀ E₀ V) > Dtf (A₀ V)

Il suffit alors, pour expliquer le moindre effet chez les petits, d’admettre que l’activitĂ© combinatrice et par consĂ©quent les dĂ©centrations (2 bis) augmentent avec l’ñge.

3. Quant Ă  l’effet du morcellement des distances (situation B), il suffit de se rappeler que le rapport entre le transport en profondeur et la distance Ă©valuĂ©e subjectivement (Tf Dist) joue un rĂŽle dans l’erreur en profondeur, pour comprendre que la lĂ©gĂšre amĂ©lioration dans l’estimation des distances permettra de mieux ajuster le transport et diminuera donc quelque peu l’erreur en profondeur :

(3) (Tf ⇉ Dist) ⇉ (Pf ⇉ 0)

Mais il subsiste naturellement d’autres causes d’erreurs, en particulier l’inĂ©galitĂ© possible des transports selon les deux sens A₀ V et V A₀ et la non-conservation de l’élĂ©ment au cours du transport (E₁ ≷ E₂), lesquelles dĂ©pendent toutes deux des centrations et non plus de la distance.

4. C’est prĂ©cisĂ©ment cette conservation de la valeur des Ă©lĂ©ments au cours du transport qui joue un rĂŽle dĂ©cisif dans l’extension des seuils PRD. Or, les seuils ne s’amĂ©liorent guĂšre que dans la situation D (sous 1) et encore seulement chez l’adulte. Il est donc clair que ce sont les transpositions (1 bis) qui en donnent la raison. La transposition est, en effet, le transport d’un rapport et le transport est un rapprochement des centrations. Il s’ensuit que la transposition du rapport A₀ = B₀ aura pour effet de conserver davantage A et B au cours de leurs transports (soit A₁ ⇉ A₂ et B₁ ⇉ B₂) que s’ils Ă©taient transportĂ©s Ă  l’état isolĂ©. D’oĂč

(4) Tf (A₀ = B₀) ⇉ (A₁ ⇉ A₂) + (B₁ ⇉ B₂)

qui entraßnent alors :

(4 bis) PRD (A₀ = B₀ = C₀ = 
 = V) < PRD (A₀ V)

5. Si nous passons maintenant aux effets de la sĂ©riation Ă  distance dans le plan fronto-parallĂšle, il est facile de formuler l’effet de symĂ©trie supprimant en apparence l’erreur en profondeur Pf lorsque l’élĂ©ment mĂ©dian M de la sĂ©rie A
 Z est Ă©gal Ă  l’étalon. Si nous appelons Pst l’erreur due aux centrations relatives entre les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie et Tp (A < B) la transposition de la diffĂ©rence entre A et B, on a :

(5) [Pst (A M) = Pst (M Z)] + [(Tp (A < B < 
 < M) = Tp (M < N < 
 < Z)] × [Pf (A 
 Z)] = (Pf M ⇉ 0)

c’est-Ă -dire que l’erreur en profondeur, portant sur chacun des Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie, multipliĂ©e par les effets symĂ©triques des centrations relatives et les effets symĂ©triques de transposition aboutit Ă  une erreur nulle en ce qui concerne le mĂ©dian M = E₀ puisqu’on ce point ces deux derniers effets sont eux-mĂȘmes annulĂ©s grĂące Ă  la symĂ©trie.

Il est Ă  noter que la dĂ©formation en profondeur Pf est bien Ă  multiplier par ces effets Pst et Tp et non pas Ă  additionner, puisque cette dĂ©formation inclut elle-mĂȘme l’élĂ©ment de centration qui intervient par ailleurs dans les centrations relatives et dont les transpositions assurent une dĂ©centration partielle.

6. Si, par contre, le mĂ©dian de la sĂ©rie est suffisamment distinct de l’étalon, le terme de la sĂ©rie Ă©gal Ă  l’étalon (appelons-le X’₀ et appelons l’étalon X₀) sera surestimĂ© s’il est plus grand que le mĂ©dian (X’₀ > M) et sous-estimĂ© s’il est plus petit (X’₀ < M), ces deux effets Ă©tant Ă  nouveau communs Ă  tout Ăąge. Or, comme nous l’avons vu, il n’y a pas lĂ  un effet distinct du prĂ©cĂ©dent, mais une simple consĂ©quence du rapport (5) :

(6) Si M < X₀ donc si X’₀ > M, alors : [Pst (A X’₀) > Pst (X’₀ Z)] > [Tp (A < B < 
 < X’₀) > Tp (X’₀ < 
 < Z)] × Pf (A 
 Z) ⊂ (Pf X’₀ > 0)

En effet si Pst AX’₀ > Pst X’₀ Z, les grands termes X’₀ Z seront surĂ©valuĂ©s par les petits A X’₀, d’oĂč Pf X’₀ > 0.

(6 bis) Si M > X₀ donc si X’₀ < M, alors : [Pst (A X’₀) < Pst (X’₀ Z)] > [Tp (A < B < 
 X’₀) < Tp (X’₀ < 
 < Z)] × [Pf (A 
 Z)] ⊂ (Pf X’₀ < 0).

En effet le renversement des rapports inverse les signes.

Donc en (6) on aura X’₀ > X₀ puisque Pf X’₀ > 0 et en (6 bis) on aura X’₀ < X₀ puisque Pf X’₀ est alors nĂ©gatif. On voit ainsi la simplicitĂ© des effets (5), (6) et (6 bis) qui se rĂ©duisent Ă  une multiplication de l’effet en profondeur Pf, quel qu’il soit, par les effets de centrations relatives et de transpositions.

Mais, en (6) et (6 bis) il est nĂ©cessaire pour que l’effet se produise, que les centrations relatives l’emportent sur la transposition, sinon il ne saurait y avoir surĂ©valuation ou dĂ©valuation de X’₀ par les petits ou par les grands termes de la sĂ©rie.

7. Supposons maintenant que l’effet de transposition l’emporte sur celui des centrations relatives, toujours pour M X₀.

On aura alors :

(7) [Tp (A < B < 
 < Z)] > [Pst A 
 Z] ⇉ [(A < B) = (B < C) = (C < D) = 
 = (Y < Z)].

Autrement dit, si les transpositions l’emportent sur les dĂ©formations dues aux centrations relatives, la perception tendra Ă  voir toutes les diffĂ©rences entre un terme quelconque de la sĂ©rie et le terme suivant Ă©gales entre elles. Par consĂ©quent, de deux termes consĂ©cutifs, il se pourra toujours que le plus petit soit dĂ©valuĂ© par le plus grand mais il ne se prĂ©sentera plus comme en (6) et en (6 bis) un renforcement de ces effets lorsque les plus petits termes sont comparĂ©s aux plus grands, puisque les transpositions maintiennent les diffĂ©rences constantes. À la limite l’effet des centrations relatives sera mĂȘme annulĂ© par cette dĂ©centration relative complĂšte qu’assurent les transpositions.

Mais si l’effet des centrations relatives est ainsi freinĂ© entre les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie, il n’en est pas de mĂȘme quant aux relations entre l’étalon X₀ et chacun de ces Ă©lĂ©ments. En effet, si le mĂ©dian M est plus grand que l’étalon X₀ il sera surĂ©levĂ© par ce dernier, de mĂȘme que la majoritĂ© des termes de la sĂ©rie puisque cette majoritĂ© (A Z — A X’₀) est > X₀. Si le mĂ©dian est plus petit que l’étalon, la majoritĂ© (A Z — X’₀ Z) est dĂ©valuĂ©e par l’étalon (y compris le mĂ©dian M). Or, tous les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie Ă©tant solidaires les uns des autres, par le fait des transpositions, il s’ensuit, dans le premier cas, un agrandissement gĂ©nĂ©ral de ces Ă©lĂ©ments et, dans le second, un rapetissement gĂ©nĂ©ral. D’oĂč les effets de « refus » exposĂ©s prĂ©cĂ©demment (§ sous 7) :

(7 bis) Si M — X₀, alors [(A Z — A X’₀) > X₀] > (A Z — A X’₀)

c’est-Ă -dire que les termes plus grands que l’étalon, comparĂ©s Ă  celui-ci, sont perçus comme Ă©tant encore plus grands qu’ils ne le seraient Ă  l’état isolĂ©. D’autre part, on a inversement :

(7 ter) Si M < X₀ alors [(A Z — X’₀ Z) < X₀] < (A Z — X’₀ Z)

Dans ce cas, en vertu de l’égalitĂ© des diffĂ©rences (A < B) = (B < C) = (C < D) = 
 etc. assurĂ©e par les transpositions (7) l’ensemble total des Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie peut ĂȘtre agrandi ou rapetissĂ©, d’oĂč le « refus » de retrouver parmi eux une grandeur Ă©gale Ă  l’étalon.

N. B. — Notons encore que cet effet des centrations relatives dans les rapports entre l’étalon et les termes plus grands ou plus petits que lui (prop. 7 bis et 7 ter) intervient naturellement aussi dans les rapports (6), mais en ce cas il ne fait que de renforcer les effets de centrations relatives entre les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie. Aussi avons-nous nĂ©gligĂ© de les Ă©crire Ă  part. Dans le cas prĂ©sent, au contraire, oĂč l’effet des transpositions l’emporte sur celui des centrations relatives entre les Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie (prop. 7), les effets (7 bis) et (7 ter) jouent un rĂŽle dĂ©cisif.

8. Quant aux seuils, leur diminution remarquable en comparaison sĂ©riale immobile (alors que pour les Tech. I et II le seuil varie suivant l’ñge de 0,5 chez l’adulte Ă  3-4 cm chez l’enfant, le seuil de la Tech. III est partout d’environ 0,5 cm) s’explique aisĂ©ment par le fait que les transports doivent en ce cas respecter les inĂ©galitĂ©s croissantes de grandeur des Ă©lĂ©ments de la sĂ©rie, ce qui restreint notablement les fluctuations possibles de valeur de ces Ă©lĂ©ments au cours du transport. On a donc d’abord :

(8) Tp (A Z) (X₀) ⊂ (A < B < C < 
 < Z)

c’est-Ă -dire que les transports entre les Ă©lĂ©ments A 
 Z et l’étalon X₀ impliquent la conservation des inĂ©galitĂ©s A < B < 
. Par consĂ©quent si A au cours du transport varie de A₁ Ă  A₂ ; si B varie de B₁ Ă  B₂ ; etc. on aura toujours :

(8 bis) A₂ < B₂ < C₂ < 
 < Z₂

Appelons (A₂ + B₂ + C₂ + 
) les variations de A, B, C, etc. au cours de leurs transports s’ils Ă©taient isolĂ©s et A₂ Z₂ leurs variations respectant la condition sĂ©riale (8 bis) ; on aura donc :

(8 ter) (A₂ Z₂) < (A₂ + B₂ + C₂ + 
 + Z₂)

C’est cette conservation plus grande des Ă©lĂ©ments sĂ©riĂ©s au cours de leurs transports qui explique sans doute le rĂ©trĂ©cissement du seuil.

9. Quant Ă  l’évolution des seuils avec l’ñge, on a vu que le passage de un Ă  trois Ă©lĂ©ments, en cas de sĂ©rie mobile, rĂ©largit le seuil de l’enfant, tandis qu’il se rĂ©trĂ©cit avec plus d’élĂ©ments (minimum II 15) pour s’élargir Ă  nouveau en sĂ©rie immobile avec un nombre trop grand de termes (III 31).

Le premier de ces points peut s’expliquer par l’infĂ©rioritĂ© des transpositions temporelles chez les petits, conformĂ©ment Ă  ce que nous avons vu dans la Rech. V :

(9) Tpt v-viii < Tpt Ad

Le fait que l’amĂ©lioration (8 ter) ne subsiste pas avec un nombre croissant d’élĂ©ments (au-delĂ  de 15 termes) montre, d’autre part, que les « comparaisons perceptives » (ou doubles transports) sont Ă©galement moins nombreuses chez l’enfant que chez l’adulte :

(9 bis) Cp v-viii < Cp Ad

10. Quant Ă  la diminution immĂ©diate de l’erreur systĂ©matique avec l’accroissement du nombre des Ă©lĂ©ments et son augmentation chez l’enfant lorsque cet accroissement passe une certaine limite, elles montrent assurĂ©ment que les transpositions spatiales interviennent d’emblĂ©e chez les petits, lors de la sĂ©rie Ă©lĂ©mentaire A < B < C mais diminuent relativement d’importance sitĂŽt que la sĂ©rie s’étend, tandis que la mobilitĂ© des comparaisons adultes (9 bis) entraĂźne la frĂ©quence croissante des transpositions spatiales avec l’allongement de la sĂ©rie :

10) Tp (A < B < C < 
) v-viii < Tp (A < B < C < 
) Ad

C’est la prĂ©sence des transpositions spatiales pour les petites sĂ©ries, et non pour les grandes, jointe Ă  la carence des transpositions temporelles, qui expliquent sans doute le phĂ©nomĂšne des « sĂ©ries rigides » propres Ă  l’enfance.

11 et 12. Les phĂ©nomĂšnes fondamentaux de la diminution, avec l’ñge de la dispersion des « mĂ©dianes propres » et de la diminution des « tangentes de glissement » ainsi que de celle des erreurs systĂ©matiques globales se ramĂšnent tous deux Ă  l’attĂ©nuation avec l’ñge des effets de centrations relatives et Ă  l’augmentation des dĂ©centrations dues aux transpositions spatiales :

(11) [Pst (A Z) v-viii > Pst (A Z) Ad-] + [Tp (A < B < 
 Z) v-viii < Tp (A < B < 
 Z) Ad] ⊂ [Pf X₀’) v-viii > Pf (X’₀) Ad]

(12) Id. ⊂ ∑ Pf (X’₀) v-viii > ∑ Pf (X’₀) Ad

13 et 14. Quant à la diminution de tous les seuils avec l’ñge et à l’augmentation des effets de l’exercice, on peut les ramener aux prop. (9) et (9 bis).

Ces quelques relations (1) Ă  (12) nous paraissent schĂ©matiser l’essentiel des effets dĂ©crits dans les Rech. VI à VIII, en les rĂ©duisant aux quelques processus Ă©lĂ©mentaires de centrations relatives et des transpositions dans l’espace et dans le temps. Seulement, si nous croyons entrevoir ainsi un dĂ©but d’explication, hypothĂ©tique certes, mais s’appliquant Ă  l’ensemble des donnĂ©es recueillies, il faut nĂ©anmoins insister sur le fait que les formules (1) Ă  (12) isolent les facteurs en jeu. Or, dans les rĂ©actions effectives des sujets, ces facteurs sont toujours combinĂ©s entre eux, avec effets cumulatifs ou avec compensations partielles 14. Nos formules restant qualitatives et n’atteignant pas la mesure mĂȘme des facteurs, elles ne sauraient donc exprimer ces combinaisons comme telles, mais traduisent simplement la nature des composantes. En ce sens, l’explication entrevue n’est donc que schĂ©matique. Mais les combinaisons des facteurs dĂ©crits Ă©tant elles-mĂȘmes affaire de probabilitĂ©, c’est-Ă -dire Ă©tant fondĂ©es sur des mĂ©langes divers et non pas sur une composition ordonnĂ©e, on peut espĂ©rer qu’un schĂ©ma statistique ou probabiliste viendra un jour complĂ©ter l’essai d’analyse qualitative qui prĂ©cĂšde.