Introduction.
Objet et mĂ©thodes de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique a

Il y a longtemps dĂ©jĂ  que la psychologie expĂ©rimentale, la sociologie et la logistique, ou logique algĂ©brique, pour ne parler que des disciplines qui ont fourni le plus de travaux collectifs, se sont constituĂ©es Ă  titre de sciences distinctes, indĂ©pendantes des discussions d’ensemble de la philosophie. Nous voudrions examiner Ă  quelles conditions il pourrait en ĂȘtre ainsi de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, ou thĂ©orie de la connaissance scientifique fondĂ©e sur l’analyse du dĂ©veloppement mĂȘme de cette connaissance. Il s’agit donc de chercher s’il est possible d’isoler l’objet d’une telle discipline et de constituer des mĂ©thodes spĂ©cifiques, propres Ă  trouver la solution de ses problĂšmes particuliers.

§ 1. L’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique considĂ©rĂ©e comme une science

La philosophie a pour objet la totalitĂ© du rĂ©el, de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure comme de l’esprit et des relations entre eux. Embrassant tout, elle ne dispose Ă  titre de mĂ©thode propre que de l’analyse rĂ©flexive. En outre, ne devant rien nĂ©gliger de la rĂ©alitĂ©, les systĂšmes qu’elle construit englobent nĂ©cessairement l’évaluation comme la constatation, et rĂ©vĂšlent ainsi tĂŽt ou tard d’irrĂ©ductibles oppositions, tenant Ă  la diversitĂ© des valeurs qui se proposent Ă  la conscience humaine. D’oĂč l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des grands points de vue traditionnels qui rĂ©apparaissent pĂ©riodiquement au cours de l’histoire de la mĂ©taphysique.

Une science se donne, au contraire, un objet limitĂ©, et ne dĂ©bute mĂȘme, Ă  titre de discipline scientifique, qu’avec la rĂ©ussite d’une telle dĂ©limitation. Poursuivant la solution de questions particuliĂšres, elle se construit une ou plusieurs mĂ©thodes spĂ©cifiques, permettant de rĂ©unir de nouveaux faits et de coordonner les interprĂ©tations dans le secteur de recherche qu’elle a prĂ©alablement circonscrit. Tandis que les philosophies se heurtent aux divergences inĂ©vitables d’évaluation qui sĂ©parent les unes des autres les conceptions d’ensemble portant simultanĂ©ment sur la vie intĂ©rieure et sur l’univers, une science atteint un accord relatif des esprits : mais c’est dans la mesure oĂč elle ne sollicite cet accord que pour la solution de problĂšmes restreints et dans l’emploi de mĂ©thodes Ă©galement bien dĂ©finies.

S’il n’existe pas de frontiĂšre absolue entre la philosophie et les sciences, leur esprit est cependant bien diffĂ©rent. Il n’y a pas de frontiĂšre absolue entre elles, puisque l’une porte sur le tout et l’autre sur les aspects particuliers du rĂ©el. On ne peut donc jamais dĂ©cider a priori si un problĂšme est de nature scientifique ou philosophique. En pratique, et a posteriori, on constate que sur certains points l’accord des esprits est possible (p. ex. le calcul de la probabilitĂ© d’un phĂ©nomĂšne, les lois de l’hĂ©rĂ©ditĂ© ou la structure d’une perception) tandis que sur d’autres il s’avĂšre difficile (p. ex. la libertĂ© humaine, etc.). On dira donc que les premiers sont de caractĂšre scientifique et les seconds d’ordre philosophique, mais cela signifie simplement que l’on a rĂ©ussi Ă  isoler les premiers problĂšmes de maniĂšre Ă  ce que leur solution ne mette pas tout en question, tandis que les seconds demeurent solidaires d’une suite indĂ©finie de questions prĂ©alables nĂ©cessitant une prise de position quant Ă  la totalitĂ© du rĂ©el. Seulement c’est lĂ  un simple Ă©tat de fait et il arrive frĂ©quemment qu’un problĂšme considĂ©rĂ© traditionnellement comme philosophique puisse devenir scientifique grĂące Ă  une nouvelle dĂ©limitation. C’est ce qui s’est produit prĂ©cisĂ©ment pour la plupart des problĂšmes psychologiques : on peut aujourd’hui Ă©tudier les lois de la perception et le dĂ©veloppement de l’intelligence, sans ĂȘtre obligĂ© de prendre parti quant Ă  la nature de l’« ùme ».

Mais, s’il n’y a pas de frontiĂšre fixe entre les questions philosophiques et scientifiques, l’esprit dans lequel on les traite demeure essentiellement distinct, du fait mĂȘme que, dans le second cas, on s’efforce de faire abstraction de l’ensemble des autres problĂšmes, tandis que dans le premier, il s’agit au contraire de relier tout Ă  tout, sans que l’on ait le dĂ©sir, ni mĂȘme le droit, de pratiquer de telles coupures. On pourrait presque dire, sans y mettre de malice que le philosophe est un thĂ©oricien qui se trouve obligĂ© de s’occuper et de parler de tout Ă  la fois, tandis que l’homme de science s’astreint Ă  sĂ©rier les questions et se donne ainsi le temps de trouver une mĂ©thode particuliĂšre pour chacune.

LĂ  est donc le nƓud du problĂšme. Lorsqu’une discipline, telle que la psychologie expĂ©rimentale, se sĂ©pare de la philosophie pour s’ériger en science autonome, cette dĂ©cision de ses reprĂ©sentants ne revient pas Ă  s’attribuer, Ă  un moment donnĂ©, un brevet de sĂ©rieux ou de valeur supĂ©rieure. Elle consiste simplement Ă  renoncer Ă  certaines discussions qui divisent les esprits et Ă  s’engager, par convention ou gentleman’s agreement, de ne parler que des questions abordables par l’emploi exclusif de certaines mĂ©thodes communes ou communicables. Il y a donc, dans la constitution d’une science, un renoncement nĂ©cessaire, une dĂ©termination de ne plus mĂȘler, Ă  l’exposĂ© aussi objectif que possible des rĂ©sultats que l’on atteint ou des explications que l’on poursuit, les prĂ©occupations auxquelles on tient peut-ĂȘtre bien davantage par-devers soi, mais que l’on s’oblige Ă  laisser en dehors des frontiĂšres tracĂ©es. C’est pourquoi l’accord des esprits est rĂ©alisable, mĂȘme en psychologie expĂ©rimentale, p. ex., oĂč un problĂšme de perception comportera des solutions semblables Ă  Moscou, Ă  Louvain ou Ă  Chicago, indĂ©pendamment des philosophies les plus diffĂ©rentes de chercheurs qui appliquent des mĂ©thodes analogues de laboratoire.

Seulement, si de tels renoncements peuvent apparaĂźtre, lors de la constitution d’une science, comme des appauvrissements, c’est en fait toujours grĂące Ă  ces dĂ©limitations qu’a progressĂ© le savoir humain. Toute l’histoire de la pensĂ©e scientifique, des mathĂ©matiques, de l’astronomie et de la physique expĂ©rimentale jusqu’à la psychologie moderne, est celle d’une scission progressive des sciences particuliĂšres et de la philosophie. Mais, en retour, c’est dans la rĂ©flexion sur les progrĂšs accomplis par les sciences devenues indĂ©pendantes que la philosophie a trouvĂ© ses renouvellements les plus fĂ©conds : Platon, Descartes, Leibnitz et Kant en sont les illustres tĂ©moins.

Or, la question de la dĂ©limitation se pose aujourd’hui Ă  l’épistĂ©mologie elle-mĂȘme, eu Ă©gard aux synthĂšses philosophiques totales, et cela, d’une part, en fonction du progrĂšs de certaines de ses mĂ©thodes particuliĂšres, et, d’autre part, en fonction de la crise actuelle des rapports entre les sciences et la philosophie.

Si la diffĂ©renciation croissante des disciplines particuliĂšres a eu pour la science les rĂ©sultats heureux que l’on sait, elle a momentanĂ©ment abouti, en effet, Ă  cette consĂ©quence catastrophique pour la philosophie de laisser croire Ă  un grand nombre d’esprits Ă©minents, ne parvenant plus Ă  suivre le dĂ©tail des travaux spĂ©cialisĂ©s, que la rĂ©flexion philosophique constituait une spĂ©cialitĂ© comme une autre. Alors qu’aux grandes Ă©poques, c’étaient les mĂȘmes hommes qui Ɠuvraient dans la recherche quotidienne de leur science et qui, par intervalles, livraient les synthĂšses qui ont marquĂ© les Ă©tapes essentielles de l’histoire de la philosophie, on croit pouvoir aujourd’hui, en des facultĂ©s universitaires dĂ©pourvues de laboratoires et d’enseignement mathĂ©matique, se prĂ©parer Ă  devenir philosophe, c’est-Ă -dire faire de la synthĂšse sans travail spĂ©cialisĂ© prĂ©alable, ou plus prĂ©cisĂ©ment faire de la synthĂšse comme s’il s’agissait d’une spĂ©cialisation lĂ©gitime. Descartes, dont le nom Ă©voque cependant la philosophie autant que la gĂ©omĂ©trie analytique, conseillait de s’adonner Ă  la rĂ©flexion philosophique un seul jour par mois, les autres devant ĂȘtre consacrĂ©s Ă  l’expĂ©rience ou au calcul. Or, il est aujourd’hui tolĂ©rĂ© d’écrire des livres de philosophie sans avoir soi-mĂȘme contribuĂ© Ă  l’avancement des sciences, ne fĂ»t-ce que par les modestes dĂ©couvertes demandĂ©es pour une thĂšse de doctorat, dans l’une quelconque des disciplines scientifiques.

Le rĂ©sultat courant d’une telle rĂ©partition du travail, entre ceux qui font profession de s’occuper des questions particuliĂšres et ceux qui croient pouvoir se consacrer d’emblĂ©e Ă  la mĂ©ditation sur l’ensemble du rĂ©el, est alors conforme Ă  la logique des choses. D’une part, on voit des philosophes parler de omni re scibili comme s’il Ă©tait possible d’atteindre toute vĂ©ritĂ© par simple « rĂ©flexion » : p. ex. juger de la perception sans avoir jamais mesurĂ© un seuil diffĂ©rentiel en laboratoire ou discuter les rĂ©sultats des sciences exactes sans connaĂźtre par expĂ©rience personnelle aucune technique de prĂ©cision. Cependant l’histoire montre assez que la discussion du travail des autres n’est fĂ©conde qu’à la condition d’avoir fourni soi-mĂȘme, sur un point si restreint soit-il, un effort effectif analogue. Et, Ă  voir le talent dĂ©pensĂ© trop souvent en vain par tant d’esprits profonds et ingĂ©nieux, on se dĂ©sole d’autant plus que les Ă©nergies ne soient pas mieux distribuĂ©es entre la recherche des faits et l’analyse proprement rĂ©flexive, par l’organisation universitaire issue du divorce des sciences et de la philosophie. En particulier, si les philosophes avaient davantage contribuĂ© au dĂ©veloppement de la psychologie expĂ©rimentale, sous ses aspects les plus larges et les plus divers, la connaissance de l’esprit humain en eĂ»t Ă©tĂ© dĂ©cuplĂ©e : or, la perte du contact avec les laboratoires scientifiques conduit les analystes les mieux douĂ©s Ă  l’idĂ©e que les faits mentaux peuvent ĂȘtre Ă©tudiĂ©s sans quitter sa bibliothĂšque ou sa table de travail.

Mais, d’autre part, et en accord avec la tradition sĂ©culaire de la philosophie issue de la rĂ©flexion sur les sciences, un nombre toujours plus grand de savants spĂ©cialisĂ©s fournissent eux-mĂȘmes les matĂ©riaux de l’épistĂ©mologie contemporaine. À part une Ă©lite de philosophes qui ont rĂ©agi avec la vigueur que l’on sait contre la simple spĂ©culation, en s’initiant eux-mĂȘmes aux sciences, ce sont, en effet, les mathĂ©maticiens, les physiciens, les biologistes qui alimentent souvent aujourd’hui les discussions les plus fĂ©condes sur la nature de la pensĂ©e scientifique et de la pensĂ©e tout court. Bien plus, incertains du secours qu’ils pourront tirer de la philosophie d’école, il leur arrive de dĂ©limiter, Ă  l’intĂ©rieur d’un champ jusque-lĂ  commun Ă  l’épistĂ©mologie philosophique et aux parties les plus gĂ©nĂ©rales des sciences, des terrains spĂ©ciaux de discussions et de recherche : tel le problĂšme dit du fondement des mathĂ©matiques.

D’oĂč la question aujourd’hui soulevĂ©e en bien des milieux : l’épistĂ©mologie est-elle nĂ©cessairement solidaire d’une philosophie d’ensemble, ou peut-on parvenir, pour autant que l’avantage s’en fasse sentir, Ă  isoler les problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques sous une forme telle que chacun contribue Ă  leur solution indĂ©pendamment des positions mĂ©taphysiques classiques ?

Toute philosophie suppose une Ă©pistĂ©mologie, cela s’entend de soi-mĂȘme : pour embrasser simultanĂ©ment l’esprit et l’univers, il s’agit au prĂ©alable de fixer comment l’un des deux termes est reliĂ© Ă  l’autre et ce problĂšme constitue l’objet traditionnel de la thĂ©orie de la connaissance. Mais la rĂ©ciproque n’est vraie qu’au cas oĂč l’on dĂ©cide de s’installer d’emblĂ©e dans la connaissance en gĂ©nĂ©ral ou la connaissance en soi, position du problĂšme qui, nous l’accordons sans peine, implique Ă  la fois une philosophie de l’esprit connaissant et une philosophie de la rĂ©alitĂ© Ă  connaĂźtre.

Seulement, le propre des sciences particuliĂšres consiste prĂ©cisĂ©ment Ă  n’aborder jamais de front les questions trop riches en implications, et Ă  dissocier les difficultĂ©s de maniĂšre Ă  les sĂ©rier. Une Ă©pistĂ©mologie soucieuse d’ĂȘtre elle-mĂȘme scientifique se gardera donc de se demander d’emblĂ©e ce qu’est la connaissance, autant que la gĂ©omĂ©trie Ă©vite de dĂ©cider au prĂ©alable ce qu’est l’espace, que la physique se refuse Ă  chercher dĂšs l’abord ce qu’est la matiĂšre, ou mĂȘme que la psychologie renonce Ă  prendre parti, au dĂ©part, sur la nature de l’esprit.

Il n’y a pas, en effet, pour les sciences, une connaissance en gĂ©nĂ©ral ni mĂȘme une connaissance scientifique tout court. Il existe de multiples formes de connaissance, dont chacune soulĂšve un nombre indĂ©fini de questions particuliĂšres. Et, mĂȘme en ce qui concerne les grands types de connaissances scientifiques spĂ©cialisĂ©es, il serait encore bien chimĂ©rique aujourd’hui de prĂ©tendre rallier une opinion commune sur ce qu’est la connaissance mathĂ©matique, p. ex., ou physique, ou biologique, prises chacune en bloc.

Par contre, Ă  analyser une dĂ©couverte circonscrite dont on peut retracer l’histoire, ou une notion distincte, dont il est possible de reconstituer le dĂ©veloppement, il n’est pas exclu que l’on parvienne Ă  une convergence suffisante des esprits dans la discussion de problĂšmes posĂ©s de la façon suivante : comment la pensĂ©e scientifique en jeu dans les cas envisagĂ©s (et considĂ©rĂ©s avec une dĂ©limitation dĂ©terminĂ©e) a-t-elle procĂ©dĂ© d’un Ă©tat de moindre connaissance Ă  un Ă©tat de connaissance jugĂ© supĂ©rieur?

Autrement dit, si la nature de la connaissance scientifique en gĂ©nĂ©ral est un problĂšme encore philosophique, parce que nĂ©cessairement liĂ© Ă  toutes les questions d’ensemble, il est sans doute possible, en se situant in medias res, de dĂ©limiter une sĂ©rie de questions concrĂštes et particuliĂšres, s’énonçant sous la forme plurale : comment s’accroissent les connaissances ? En ce cas la thĂ©orie des mĂ©canismes communs Ă  ces divers accroissements, Ă©tudiĂ©s inductivement Ă  titre de faits s’ajoutant Ă  d’autres faits, constituerait une discipline s’efforçant, par diffĂ©renciations successives, de devenir scientifique.

Or, si tel est l’objet de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, il est facile de constater, Ă  la fois, combien une telle recherche est dĂ©jĂ  avancĂ©e, grĂące Ă  un nombre considĂ©rable de travaux spĂ©cialisĂ©s, mais aussi combien il est frĂ©quent, dans la discussion des questions ainsi posĂ©es, de revenir, par une sorte de glissement involontaire, aux thĂšses trop gĂ©nĂ©rales de l’épistĂ©mologie classique. Ou bien une sĂ©rie de monographies historiques et psychologiques, sans lien suffisant entre elles, ou un retour Ă  la philosophie mĂȘme de la connaissance, tels sont les deux dangers Ă  Ă©viter, et seule une mĂ©thode stricte peut sans doute y parer.

§ 2. La méthode génétique en épistémologie

DĂ©terminer comment s’accroissent les connaissances implique que l’on considĂšre, par mĂ©thode, toute connaissance sous l’angle de son dĂ©veloppement dans le temps, c’est-Ă -dire comme un processus continu dont on ne saurait jamais atteindre ni le commencement premier ni la fin. Toute connaissance, autrement dit, est Ă  envisager toujours, mĂ©thodologiquement, comme relative Ă  un certain Ă©tat antĂ©rieur de moindre connaissance, et comme susceptible de constituer elle-mĂȘme un tel Ă©tat antĂ©rieur par rapport Ă  une connaissance plus poussĂ©e. MĂȘme une vĂ©ritĂ© dite Ă©ternelle, telle que 2 + 2 = 4 peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme une telle Ă©tape gĂ©nĂ©tique, car, d’une part, il s’agit d’une connaissance que tout sujet pensant ne possĂšde pas, et dont il convient par consĂ©quent d’étudier la formation Ă  partir de connaissances moindres ; d’autre part, mĂȘme si elle est dĂ©finitive (et indĂ©pendamment de sa nature de connaissance « rĂ©elle » ou de « syntaxe logique », de convention, etc.), une telle connaissance est susceptible d’accroissements ultĂ©rieurs, en s’insĂ©rant dans des systĂšmes opĂ©ratoires toujours plus riches et mieux formalisĂ©s : un dĂ©veloppement extrĂȘmement complexe s’intercale ainsi entre la constatation empirique, faite sur un abaque, que 2 + 2 = 4, ou encore entre la conception pythagoricienne de la mĂȘme vĂ©ritĂ©, et ce qu’elle est devenue p. ex. dans les Principia Mathematica de Russell et Whitehead.

En d’autres termes, la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique revient Ă  Ă©tudier les connaissances en fonction de leur construction rĂ©elle, ou psychologique, et Ă  considĂ©rer toute connaissance comme relative Ă  un certain niveau du mĂ©canisme de cette construction. Or, contrairement Ă  une opinion rĂ©pandue, nous allons chercher Ă  montrer qu’une telle mĂ©thode ne prĂ©juge en rien des rĂ©sultats auxquels son emploi aboutit et qu’elle est mĂȘme la seule Ă  prĂ©senter cette garantie, mais Ă  la condition de pousser le point de vue gĂ©nĂ©tique jusqu’en ses consĂ©quences extrĂȘmes. L’opinion contraire prĂ©vaut il est vrai gĂ©nĂ©ralement, c’est-Ă -dire que les considĂ©rations psycho-gĂ©nĂ©tiques sont souvent soupçonnĂ©es par les Ă©pistĂ©mologistes de conduire nĂ©cessairement Ă  une sorte d’empirisme, tandis qu’elles pourraient aussi bien aboutir Ă  des conclusions aprioristes ou mĂȘmes platoniciennes, si les faits en dĂ©cidaient ainsi. Mais la raison de ce prĂ©jugĂ© contre la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique tient simplement Ă  cette circonstance que certaines thĂ©ories cĂ©lĂšbres dans l’histoire des idĂ©es, de l’évolutionnisme de Spencer aux thĂ©ories plus rĂ©centes de F. Enriques, p. ex., sont en rĂ©alitĂ© demeurĂ©es Ă  mi-chemin de l’application de la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique.

Avant d’examiner les conditions d’objectivitĂ© de la mĂ©thode, cherchons donc Ă  la dĂ©crire. Si les connaissances multiples correspondant aux diverses branches de l’activitĂ© scientifique sont relatives Ă  des constructions vivantes, Ă  Ă©tudier sĂ©parĂ©ment dans leur diversitĂ© mĂȘme, puis Ă  comparer entre elles aprĂšs analyse, il faut conduire cette double recherche en s’habituant Ă  penser, non pas seulement psychologiquement, mais en quelque sorte biologiquement.

De ce point de vue, toute connaissance implique une structure et un fonctionnement. L’étude d’une structure mentale constitue une maniĂšre d’anatomie et la comparaison des structures diverses est assimilable Ă  une sorte d’anatomie comparĂ©e. L’analyse du fonctionnement correspond, d’autre part, Ă  une maniĂšre de physiologie, et, en cas de fonctionnements communs, de physiologie gĂ©nĂ©rale. Mais, avant d’en venir Ă  la physiologie gĂ©nĂ©rale de l’esprit, l’anatomie comparĂ©e des structures mentales est la tĂąche immĂ©diate.

Or, comment procĂšde l’anatomie comparĂ©e dans ses dĂ©terminations des plans communs d’organisation, des « homologies » ou parentĂ©s gĂ©nĂ©tiques de structure, etc. ? Deux mĂ©thodes distinctes, mais combinables entre elles, l’orientent constamment. La premiĂšre consiste Ă  suivre la filiation des structures, lorsque sa continuitĂ© ressort de façon visible des types adultes eux-mĂȘmes : c’est ainsi que les membres antĂ©rieurs des vertĂ©brĂ©s peuvent ĂȘtre comparĂ©s d’une classe Ă  l’autre, des nageoires antĂ©rieures des Poissons aux ailes des Oiseaux et aux pattes de devant des MammifĂšres. En cas de discontinuitĂ© relative, le « principe des connexions » de Geoffroy Saint-Hilaire permet de dĂ©terminer les organes homologues par leurs rapports avec les organes voisins. Mais de telles mĂ©thodes, fondĂ©es sur l’examen des types de structures achevĂ©es, sont loin de suffire aux besoins de la comparaison systĂ©matique, car il est des filiations qui Ă©chappent complĂštement Ă  l’analyse par un dĂ©faut trop grand de continuitĂ© visible. En un tel cas, une seconde mĂ©thode s’impose avec nĂ©cessité : c’est la mĂ©thode « embryologique » consistant Ă  Ă©tendre la comparaison aux stades les plus Ă©lĂ©mentaires du dĂ©veloppement ontogĂ©nĂ©tique. C’est ainsi que certains CrustacĂ©s cirripĂšdes fixes, tels que les Anatifes et les Balanes, ont Ă©tĂ© longtemps pris pour des Mollusques, ce qui rendait erronĂ©e toute dĂ©termination des homologies : il a suffi de dĂ©couvrir qu’ils passent Ă  l’état larvaire par la forme « nauplius », semblable Ă  un petit CrustacĂ© libre, pour les rattacher Ă  leur vrai embranchement et rĂ©tablir les filiations et homologies naturelles. Seul l’examen du dĂ©veloppement embryonnaire permet, d’autre part, de dĂ©terminer l’origine mĂ©sodermique ou endodermique, etc., d’un organe. Quant Ă  certaines parentĂ©s peu visibles comme celle qui rattache plusieurs osselets de l’oreille des mammifĂšres Ă  l’arc hyoĂŻdien des Poissons, c’est l’examen du dĂ©veloppement qui en a permis peu Ă  peu la dĂ©termination.

Or, pour comparer entre elles des structures mentales diverses, telles que celles des multiples notions utilisĂ©es par la pensĂ©e scientifique, force est bien de songer Ă  des mĂ©thodes analogues, quelque Ă©minente que soit la dignitĂ© des structures intellectuelles par opposition aux formes anatomiques des CrustacĂ©s et des Mollusques : il s’agit, en effet, dans l’un et l’autre cas d’organisations vivantes en Ă©volution.

D’une part, Ă  suivre le dĂ©veloppement des notions dont a usĂ© une science au cours de son histoire, il est facile d’établir certaines filiations par continuitĂ© directe ou par la dĂ©termination du systĂšme des « connexions » en jeu. C’est ainsi que l’on peut reconstituer aisĂ©ment l’histoire de la notion de nombre, Ă  partir des entiers positifs, puis des nombres fractionnaires, des nombres nĂ©gatifs, et jusqu’aux gĂ©nĂ©ralisations toujours plus poussĂ©es dues aux opĂ©rations initiales. Il sera relativement aisĂ©, en outre, de comparer entre elles les diverses formes de mesure — de l’espace, du temps, des multiples quantitĂ©s physiques, etc. — et de retrouver dans leurs dĂ©roulements historiques respectifs certaines connexions relativement stables, telles que la mise en relation d’objets ou de mouvements postulĂ©s invariants et de schĂ©mas numĂ©riques ou apparentĂ©s au nombre. Ces multiples comparaisons, Ă©largies Ă  des Ă©chelles diverses, caractĂ©risent une premiĂšre mĂ©thode propre Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, laquelle est bien connue sous une forme d’ailleurs un peu large et qui demanderait peut-ĂȘtre encore quelque systĂ©matisation : c’est la mĂ©thode « historico-critique », employĂ©e avec l’éclat que l’on sait par toute une plĂ©iade d’historiens de la pensĂ©e scientifique et d’épistĂ©mologistes fameux.

Mais la mĂ©thode historico-critique ne suffit pas Ă  tout. LimitĂ©e au champ de l’histoire mĂȘme des sciences, elle porte sur les notions construites et employĂ©es par une pensĂ©e dĂ©jĂ  constituĂ©e : celle des savants eux-mĂȘmes considĂ©rĂ©s sous l’angle de leur filiation sociale. Les formes de pensĂ©e accessibles Ă  la mĂ©thode historico-critique sont dĂ©jĂ  extrĂȘmement Ă©laborĂ©es et plus ou moins profondĂ©ment insĂ©rĂ©es dans le jeu des interactions propres Ă  la coopĂ©ration scientifique. L’immense service que rend une telle mĂ©thode est de relier le prĂ©sent Ă  un passĂ© gonflĂ© de richesses souvent oubliĂ©es, qui l’éclaire et l’explique en partie par l’examen des stades successifs du dĂ©veloppement d’une pensĂ©e collective. Mais il s’agit toujours de l’action de pensĂ©es Ă©voluĂ©es sur d’autres en Ă©volution et non pas encore de la genĂšse comme telle de la connaissance.

C’est pourquoi, Ă  cette premiĂšre mĂ©thode, qui correspond Ă  celle des filiations directes et des connexions, propre Ă  l’anatomie comparĂ©e, il est nĂ©cessaire d’en adjoindre une seconde, dont la fonction serait de constituer une embryologie mentale. Reprenons Ă  cet Ă©gard l’histoire de la notion de nombre. Cette histoire est Ă  elle seule dĂ©jĂ  grosse d’enseignements singuliĂšrement rĂ©vĂ©lateurs : comment le nombre irrationnel a Ă©tĂ© introduit pour imiter le continu spatial, comment les imaginaires sont nĂ©s d’une extension gĂ©nĂ©ralisatrice des opĂ©rations, comment le transfini rĂ©vĂšle certains types de correspondance « rĂ©flective » 1 voisins des correspondances logiques, etc. Mais, de cette histoire seule, on tirera difficilement une rĂ©ponse univoque Ă  la question Ă©pistĂ©mologique centrale de savoir s’il existe une intuition primitive du nombre entier, irrĂ©ductible Ă  la logique, ou si le nombre dĂ©rive d’opĂ©rations plus simples. Et la raison de cet Ă©chec de l’investigation historico-critique est assurĂ©ment que la structure mentale des thĂ©oriciens du nombre est une structure adulte, que l’on remonte de Cantor ou de Kronecker Ă  Pythagore lui-mĂȘme, alors que la notion de nombre est apparue en ces esprits avant toute rĂ©flexion scientifique de leur part : c’est donc bien l’état larvaire du nombre qu’il faudrait connaĂźtre, c’est-Ă -dire le stade « nauplius » qui explique l’Anatife adulte, et l’on voit qu’il n’est pas si irrĂ©vĂ©rencieux de rĂ©clamer ici l’intervention d’une embryologie intellectuelle par analogie avec les mĂ©thodes de l’anatomie comparĂ©e.

Or, cette embryologie mentale existe, et ce sont prĂ©cisĂ©ment les mathĂ©maticiens eux-mĂȘmes qui en ont le mieux devinĂ© et presqu’anticipĂ© l’emploi possible, lorsqu’ils ont jetĂ© les bases de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique en gĂ©omĂ©trie, p. ex. Chacun se rappelle comment PoincarĂ© cherchait la genĂšse de l’espace dans la coordination des mouvements du corps, dans la distinction des changements de position et des changements d’état, etc., c’est-Ă -dire en autant d’hypothĂšses qui ne peuvent ĂȘtre vĂ©rifiĂ©es que par l’analyse du dĂ©veloppement mental de l’enfant, et encore Ă  l’ñge le plus tendre. Or, la mĂ©thode peut ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e et c’est la construction de toutes les notions essentielles ou catĂ©gories de la pensĂ©e dont on peut chercher Ă  retracer la genĂšse au cours de l’évolution intellectuelle de l’individu, entre la naissance et l’arrivĂ©e Ă  l’ñge adulte : cette embryologie de la raison peut alors jouer, Ă  l’égard d’une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, le mĂȘme rĂŽle que l’embryologie de l’organisme Ă  l’égard de l’anatomie comparĂ©e ou des thĂ©ories de l’évolution.

Il est vrai que le dĂ©veloppement de l’enfant est toujours influencĂ© par le milieu social, lequel joue non seulement un rĂŽle d’accĂ©lĂ©rateur, mais encore transmet une foule de notions qui ont elles-mĂȘmes une histoire collective. Dans la mesure oĂč l’individu en formation reçoit ainsi l’hĂ©ritage social d’un passĂ© formĂ© par les gĂ©nĂ©rations adultes antĂ©rieures, il va de soi que c’est alors la mĂ©thode historico-critique, prolongĂ©e en mĂ©thode sociologico-critique, qui reprend alors le contrĂŽle de la mĂ©thode psycho-gĂ©nĂ©tique. Mais il est non moins clair que, mĂȘme lorsqu’il reçoit des notions dĂ©jĂ  toutes prĂ©parĂ©es par le milieu social le jeune enfant les transforme et les assimile Ă  ses structures mentales successives, de la mĂȘme maniĂšre qu’il assimile le milieu formĂ© par les choses qui l’entourent : ces formes d’assimilation et leur succession constituent alors un donnĂ© que la sociologie et l’histoire ne suffisent point Ă  expliquer, et c’est dans son Ă©tude que la mĂ©thode psychogĂ©nĂ©tique contrĂŽle Ă  son tour la mĂ©thode historico-critique.

Au total, la mĂ©thode complĂšte de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique est constituĂ©e par une collaboration intime des mĂ©thodes historico-critique et psychogĂ©nĂ©tique, et cela en vertu du principe suivant, sans doute commun Ă  l’étude de tous les dĂ©veloppements organiques : que la nature d’une rĂ©alitĂ© vivante n’est rĂ©vĂ©lĂ©e ni par ses seuls stades initiaux, ni par ses stades terminaux, mais par le processus mĂȘme de ses transformations. Les stades initiaux ne prennent, en effet, de signification qu’en fonction de l’état d’équilibre vers lequel ils tendent, mais, en retour, l’équilibre atteint ne peut ĂȘtre compris qu’en fonction des constructions successives qui y ont abouti. Dans le cas d’une notion ou d’un ensemble d’opĂ©rations intellectuelles, ce n’est donc pas seulement le point de dĂ©part qui importe, d’ailleurs toujours inaccessible Ă  titre de premier dĂ©part, ni l’équilibre final, dont on ne sait non plus jamais s’il est effectivement final : c’est la loi de construction, c’est-Ă -dire le systĂšme opĂ©ratoire en sa constitution progressive. Or, de cette constitution progressive, la mĂ©thode psychogĂ©nĂ©tique fournit seule la connaissance des paliers Ă©lĂ©mentaires, mĂȘme si elle n’atteint jamais le premier, tandis que la mĂ©thode historico-critique fournit seule la connaissance des paliers, parfois intermĂ©diaires mais en tous cas supĂ©rieurs, mĂȘme si elle n’est jamais en possession du dernier : c’est donc uniquement par une sorte de jeu de navette entre la genĂšse et l’équilibre final (les termes de genĂšse et de fin Ă©tant simplement relatifs l’un Ă  l’autre et ne prĂ©sentant aucun sens absolu) que l’on peut espĂ©rer atteindre le secret de la construction des connaissances, c’est-Ă -dire de l’élaboration de la pensĂ©e scientifique.

Mais une telle mĂ©thode ne prĂ©juge-t-elle pas des rĂ©sultats Ă©pistĂ©mologiques auxquels elle conduit ? C’est ce qu’il convient d’examiner maintenant, par la discussion d’une Ă©pistĂ©mologie rĂ©cente fondĂ©e elle aussi sur la psychologie (§ 3) puis en abordant de front le problĂšme dans sa gĂ©nĂ©ralitĂ© (§ 4).

§ 3. L’épistĂ©mologie psychologique de F. Enriques

Des tentatives analogues Ă  celle dont nous venons de formuler le programme ne manquent, il va de soi, nullement et permettent par consĂ©quent dĂ©jĂ  de se former quelque idĂ©e des succĂšs et aussi des difficultĂ©s d’une telle entreprise. Les uns et les autres sont rĂ©els, mais, parmi ces difficultĂ©s, il en est une que nous voudrions d’emblĂ©e discuter : c’est que, maniĂ©e d’une certaine façon, la mĂ©thode psychogĂ©nĂ©tique paraĂźt aboutir fatalement, sinon Ă  des consĂ©quences empiristes, du moins Ă  un certain rĂ©alisme de l’expĂ©rience ou Ă  un positivisme fermĂ© sur lui-mĂȘme. Or, l’exemple d’une thĂ©orie Ă©laborĂ©e par un mathĂ©maticien de grand renom, F. Enriques, montrent que ces limitations sont dues exclusivement Ă  une psychologie trop Ă©troite et sans doute en partie influencĂ©e, elle-mĂȘme, par une Ă©pistĂ©mologie prĂ©alable.

Comme l’écrivait Enriques en 1914 : « On voit se dĂ©velopper une thĂ©orie de la connaissance scientifique qui tend Ă  se constituer sur une base solide, comme une partie de la science elle-mĂȘme. » (Concepts 2, p. 3), et c’est effectivement le but essentiel que cet auteur se propose d’atteindre que de construire une Ă©pistĂ©mologie intĂ©rieure aux sciences comme telles et n’empruntant aucune proposition ni aucun moyen d’investigation en dehors des sciences particuliĂšres. Une telle mĂ©thode le conduit par consĂ©quent Ă  partir de la genĂšse psychologique : « l’arbitraire dans la construction scientifique semble s’éliminer de plus en plus dans la genĂšse des concepts scientifiques, considĂ©rĂ©s non pas dans leur possibilitĂ© logique, mais dans leur dĂ©veloppement rĂ©el » (ibid., p. 4). Or, l’étude de ce dĂ©veloppement rĂ©el permet d’écarter « une conception aujourd’hui dĂ©modĂ©e, d’aprĂšs laquelle le savant se bornerait Ă  enregistrer passivement les donnĂ©es de l’expĂ©rience » (p. 4). Au contraire, « je me suis attachĂ© essentiellement Ă  reconnaĂźtre la fonction propre de l’esprit qui crĂ©e la science » (p. 3). Il y a donc Ă  envisager l’expĂ©rience, d’une part, mais aussi l’activitĂ© du sujet : « La poussĂ©e de l’expĂ©rience combinĂ©e Ă  la nature de l’esprit humain, semble devoir expliquer dans ses traits gĂ©nĂ©raux, le devenir de la science » (p. 4) ; « l’analyse que j’ai entreprise me persuade qu’il y a partout un dĂ©veloppement psychologique dont les raisons intimes se rattachent Ă  la structure mĂȘme de l’esprit humain » (p. 4).

On voit que le programme de F. Enriques est identiquement celui dont nous nous inspirons ici. Et pourtant ce programme, que le cĂ©lĂšbre mathĂ©maticien avait cru remplir au dĂ©but de ce siĂšcle par les consciencieuses applications qu’il en a fournies dans tous les domaines essentiels, de la logique et de l’analyse Ă  la gĂ©omĂ©trie, la mĂ©canique, la thermodynamique, l’optique, l’électromagnĂ©tisme et jusqu’à la biologie, est presque tout entier Ă  reprendre aujourd’hui. Est-ce donc la faillite de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ? C’est au contraire le signe d’un effort proprement scientifique, puisque les conclusions obtenues sont sans cesse Ă  rĂ©viser, tout en bĂ©nĂ©ficiant des recherches prĂ©cĂ©dentes, et que les analyses nouvelles peuvent s’incorporer un certain acquis par rĂ©interprĂ©tation des rĂ©sultats antĂ©rieurs.

Or, la nĂ©cessitĂ© de cette rĂ©vision tient, non seulement aux dĂ©veloppements imprĂ©vus de la science elle-mĂȘme (avec la microphysique, p. ex.), mais aussi, et essentiellement, aux progrĂšs de la psychologie expĂ©rimentale. FondĂ© presqu’en entier sur les notions de sensation, d’association d’idĂ©es et d’abstraction Ă  partir des qualitĂ©s sensibles, le systĂšme d’Enriques aboutit fatalement Ă  une vision des choses en quelque sorte statique et fermĂ©e sur elle-mĂȘme, d’oĂč cette impression d’une mĂ©thode qui prĂ©juge en partie de ses propres rĂ©sultats. Mais que l’on replace ces mĂȘmes notions de sensation et d’association dans le cadre de la psychologie contemporaine, qui nie l’existence mentale des sensations pour ne connaĂźtre que des perceptions organisĂ©es, qui met en doute celle des associations simples et surtout qui rĂ©duit les Ă©tats de conscience Ă  leur situation relative par rapport aux actions et aux conduites d’ensemble : Ă  reprendre sur ces nouvelles bases le problĂšme de l’abstraction, la psychogenĂšse des notions scientifiques apparaĂźtra sous un jour bien diffĂ©rent.

Donnons un premier exemple, sur lequel nous reviendrons plus longuement Ă  propos des notions mĂ©caniques (chap. IV). On sait que la force est souvent dĂ©finie comme « la cause de l’accĂ©lĂ©ration », d’oĂč une tendance de certains physiciens Ă  concevoir l’accĂ©lĂ©ration comme constituant Ă  elle seule le fait positif, et la notion de force comme superfĂ©tatoire et confuse. À quoi Enriques rĂ©pond (Concepts, p. 114) que cette notion, reposant sur des « sensations musculaires d’effort et de pression », reprĂ©sente au contraire un « fait physique » authentique : « la force n’a rien de mystĂ©rieux ou de mĂ©taphysique, pas plus que le mouvement ou tout autre phĂ©nomĂšne quelconque, dont la dĂ©finition rĂ©elle se rĂ©duit toujours, en derniĂšre analyse, Ă  un groupe de sensations qui se produisent dans certaines conditions volontairement provoquĂ©es ». Malheureusement la « sensation de l’effort » est aujourd’hui considĂ©rĂ©e par bien des psychologues (P. Janet Ă  la suite de Baldwin, etc.) comme le simple indice d’une action, laquelle constitue prĂ©cisĂ©ment une conduite (ou rĂ©gulation) d’accĂ©lĂ©ration des mouvements propres ! La cause physique de l’accĂ©lĂ©ration est ainsi conçue au moyen d’une notion, dont la principale justification serait de correspondre Ă  une « sensation », laquelle ne constitue elle-mĂȘme que le signal d’une accĂ©lĂ©ration intentionnelle


On voit oĂč risque de conduire un systĂšme d’interprĂ©tation qui prend comme point de dĂ©part la « sensation », conçue comme le fondement de la connaissance. Dans son beau livre La Sensation, guide de la vie (1945), qui rĂ©sume toute son Ɠuvre abondante et prĂ©cise, H. PiĂ©ron conclut que la sensation n’est en tous les domaines qu’un indice ou un signal : « Les sensations constituent des symboles biologiques des forces extĂ©rieures agissant sur l’organisme, mais qui ne peuvent avoir avec ces forces plus de ressemblance qu’il n’y en a entre ces sensations mĂȘmes et les mots qui les dĂ©signent dans le systĂšme symbolique du langage » (p. 412-413). « Les Ă©quations relativistes qui, dans des espaces Ă  n dimensions oĂč le temps se trouve intĂ©grĂ©, symbolisent des chaĂźnes d’évĂ©nements, sont plus vraies que nos perceptions directes  » (p. 413).

Le point de dĂ©part d’une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique adaptĂ©e aux connaissances psychologiques actuelles ne sera donc plus la sensation ni l’abstraction schĂ©matisante Ă  partir des qualitĂ©s sensibles, mais consistera Ă  procĂ©der Ă  l’action tout entiĂšre, dont les indices sensoriels ne sont qu’un aspect : c’est de l’action que procĂšde la pensĂ©e en son mĂ©canisme essentiel, qui est le systĂšme des opĂ©rations logiques et mathĂ©matiques, et c’est donc Ă  l’analyse des actions Ă©lĂ©mentaires et de leur intĂ©riorisation ou mentalisation progressives Ă  nous rĂ©vĂ©ler le secret de la genĂšse de ces notions.

Autre exemple : dans le domaine de l’espace, Enriques s’en prend, Ă  propos de la coordination entre les sensations et les mouvements conditionnĂ©e par les conditions anatomo-physiologiques, Ă  « la prĂ©tention de certains philosophes nĂ©o-kantiens de voir le reflet de ces conditions structurales
 dans certains aspects a priori de l’intuition spatiale, de maniĂšre Ă  confĂ©rer Ă  la gĂ©omĂ©trie ses postulats dĂšs que les concepts fondamentaux ont Ă©tĂ© fournis par les sensations » (p. 44). Mais, si simplistes que paraissent avec le recul les explications visĂ©es, de W. Wundt et de E. G. Heymans, il n’en reste pas moins que l’idĂ©e de Enriques de considĂ©rer les sensations gĂ©nĂ©rales de caractĂšre tactilo-musculaire comme la source des notions topologiques, les sensations visuelles comme celle des notions projectives et les sensations tactiles comme celle des notions euclidiennes, appelle elle aussi un complĂ©ment dans le sens des conditions mĂȘmes de coordination : comment la notion fondamentale de l’ordre, p. ex., surgirait-elle de la seule sensation, sans la possibilitĂ© de coordonner nos mouvements, ne fĂ»t-ce qu’en percevant successivement les Ă©lĂ©ments d’une suite linĂ©aire selon un mĂȘme sens de parcours ? D’autre part, une succession de perceptions n’équivaut nullement Ă  la perception d’une succession, car celle-ci suppose un acte proprement dit. Ici encore, la sensation est donc toujours l’indice d’une assimilation mentale de l’objet Ă  un schĂ©ma d’action, et c’est par consĂ©quent Ă  cette assimilation et Ă  ce schĂ©matisme de l’action qu’il convient de remonter si l’on veut saisir le mĂ©canisme psychogĂ©nĂ©tique sans le dĂ©former par un rĂ©alisme imposĂ© pour ainsi dire d’avance.

On voit en quoi une psychologie plus fonctionnelle que celle d’Enriques, peut conduire Ă  une Ă©pistĂ©mologie dont les rĂ©sultats ne sont pas impliquĂ©s dans la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique elle-mĂȘme. C’est en particulier sur le terrain de l’abstraction et de la logique en gĂ©nĂ©ral que se marque cette diffĂ©rence entre la position psychologique des problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques au dĂ©but de ce siĂšcle et aujourd’hui. Dans la premiĂšre partie de son grand ouvrage, parue en français sous le titre Les ProblĂšmes de la science et de la logique, Enriques montre en quel sens « la logique peut ĂȘtre regardĂ©e comme faisant partie de la psychologie » (p. 159) : « les dĂ©finitions et dĂ©ductions, qui forment le dĂ©veloppement de toute thĂ©orie doivent ĂȘtre regardĂ©es, selon notre point de vue, comme des opĂ©rations psychologiques ; nous dĂ©signerons ces derniĂšres dans leur ensemble du nom de processus logique. Alors se pose le problĂšme d’expliquer psychologiquement le processus logique » (p. 177). On ne saurait mieux Ă©noncer la question qui demeure, nous semble-t-il, au centre de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique actuelle. Mais pourquoi Enriques ne l’a-t-il pas rĂ©solue ? C’est que sa solution tout en cĂŽtoyant sans cesse des notions retrouvĂ©es depuis, demeure en rĂ©alitĂ© encore Ă©loignĂ©e d’une genĂšse rĂ©elle.

En quoi consistent, en effet, pour lui les opĂ©rations psychologiques formatrices de la logique ? « Les associations et dissociations psychologiques qui tombent dans le domaine de la conscience claire et de la volontĂ© forment les opĂ©rations logiques fondamentales et permettent de crĂ©er de nouveaux objets de la pensĂ©e distincts de ceux qui sont donnĂ©s » (p. 178). Sans doute, mais avant de parvenir Ă  associer et dissocier clairement et volontairement, il s’agit prĂ©cisĂ©ment de construire ce pouvoir : or Enriques semble croire que, les objets une fois donnĂ©s grĂące Ă  la sensation, les « associations » et « dissociations » psychologiques vont s’ensuivre sans plus, permettant de les ordonner en sĂ©ries, de les rĂ©unir en classes, de construire des correspondances, d’inverser l’ordre, etc. (p. 178). À une condition cependant : c’est que ces objets satisfassent « à certaines conditions d’invariabilitĂ©s que nous verrons ensuite exprimĂ©es par les principes logiques » (p. 179). En effet : « dans leur ensemble les principes confĂšrent aux objets de la pensĂ©e une rĂ©alitĂ© psychologique indĂ©pendante du temps, et ils forment ainsi les prĂ©misses d’une Logique symbolique qui aurait pour but de reprĂ©senter comme un ensemble de rapports actuels le processus gĂ©nĂ©tique des opĂ©rations logiques » (p. 188). Mais « pour que la reprĂ©sentation soit adĂ©quate, il faudra que les axiomes exprimant les lois des associations logiques trouvent leur Ă©quivalent dans la rĂ©alité » (p. 211). Or, « sous la condition d’invariabilitĂ© exprimĂ©e par les principes logiques, les ensembles d’objets satisfont aux propriĂ©tĂ©s Ă©noncĂ©es par les axiomes » (p. 212), la logique constituant ainsi, en plus du systĂšme des associations et dissociations psychologiques, ce que Gonseth appellera plus tard une « physique de l’objet quelconque ». De mĂȘme, « la supposition fondamentale de l’ArithmĂ©tique, avant de recourir Ă  une rĂ©alitĂ© physique, peut s’appuyer sur une rĂ©alitĂ© psychologique, c’est-Ă -dire sur le fait que certains actes de la pensĂ©e peuvent se rĂ©pĂ©ter indĂ©finiment en se subordonnant Ă  des dĂ©terminations gĂ©nĂ©rales, de maniĂšre Ă  construire des sĂ©ries qui satisfassent aux conditions [exprimĂ©es par les axiomes de Peano sur la numĂ©rotation, y compris] 
 par le principe d’induction mathĂ©matique entendu comme une propriĂ©tĂ© fondamentale des sĂ©ries psychologiquement construites » (p. 196).

Notons pour terminer que Enriques a bien vu Ă©galement le problĂšme biologique que soulĂšve l’existence de la logique et des mathĂ©matiques, l’empirisme correspondant aux thĂ©ories « épigĂ©nĂ©tiques » (lamarckisme, etc.) et l’apriorisme au prĂ©formisme. Enriques s’oriente lui-mĂȘme vers l’épigĂ©nĂ©tisme et explique les associations et dissociations psychologiques fondamentales, sources de la logique et de l’arithmĂ©tique, par les processus de frayage nerveux et par la constance des voies d’association (p. 248).

Sans entrer dans le dĂ©tail de ces thĂšses, il importe nĂ©anmoins de montrer en quoi elles ne lient en rien l’avenir de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, ni ne suffisent Ă  solidariser une fois pour toutes l’explication psychologique ou biologique avec les interprĂ©tations empiristes de la connaissance. Le grand problĂšme de toute Ă©pistĂ©mologie, mais principalement de toute Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, est en effet de comprendre comment l’esprit parvient Ă  construire des liaisons nĂ©cessaires, apparaissant comme « indĂ©pendantes du temps », si les instruments de la pensĂ©e ne sont que des opĂ©rations psychologiques sujettes Ă  Ă©volution et se constituant dans le temps. Or, une simple psychologie des sensations et des associations est si incapable de rendre compte d’un tel passage, qu’Enriques est obligĂ©, pour stabiliser les « associations » et « dissociations » destinĂ©es cependant Ă  tout expliquer, de recourir au coup de pouce d’un appel aux principes de la logique, seuls capables de rendre les objets de la pensĂ©e « invariables ». Mais, dans une interprĂ©tation psychologique, les principes logiques devraient eux-mĂȘmes ĂȘtre objets d’explication, au lieu de surgir brusquement ex machina, et leur action stabilisatrice constitue comme telle un problĂšme essentiel de fonctionnement mental, que l’on ne saurait rĂ©soudre par la simple constatation du fait. C’est prĂ©cisĂ©ment sur ce point qu’une psychologie de l’action marque tous ses avantages sur celle de la sensation : la loi fondamentale qui paraĂźt rĂ©gir la mentalisation progressive de l’action est, en effet, celle du passage de l’irrĂ©versibilitĂ© Ă  la rĂ©versibilitĂ©, autrement dit de la marche vers un Ă©quilibre progressif dĂ©fini par cette derniĂšre. Tandis que les habitudes et les perceptions Ă©lĂ©mentaires sont essentiellement Ă  sens unique, l’intelligence sensori-motrice (ou prĂ©verbale) dĂ©couvre dĂ©jĂ  les conduites de dĂ©tour et de retour, qui annoncent en partie l’associativitĂ© et la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations. Sur le plan des actions intĂ©riorisĂ©es en reprĂ©sentations intuitives, l’enfant commence Ă  nouveau par ne pas savoir inverser les compositions imagĂ©es, au moyen desquelles il pense, les articulations progressives de l’intuition engendrant par contre, dans la suite, une rĂ©versibilitĂ© croissante qui, vers 7-8 ans, aboutit aux premiĂšres opĂ©rations logiques concrĂštes : celles-ci consistent, en effet, en actions de rĂ©unir, de sĂ©rier, etc., devenues ainsi rĂ©versibles au cours d’une longue Ă©volution. Mais cette derniĂšre s’achĂšvera seulement vers 11-12 ans, lorsque les actions rendues rĂ©versibles pourront elles-mĂȘmes ĂȘtre traduites sous forme de propositions, c’est-Ă -dire d’opĂ©rations purement symboliques. C’est alors, et alors seulement, que grĂące Ă  la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire enfin gĂ©nĂ©ralisĂ©e, la pensĂ©e se libĂ©rera de l’irrĂ©versibilitĂ© des Ă©vĂ©nements temporels. Mais la chose n’est explicable qu’à la condition de remplacer le langage des associations entre sensations par celui des actions et des opĂ©rations rĂ©versibles.

Cela dit, la question Ă©pistĂ©mologique centrale que soulĂšve l’appel Ă  la psychologie est assurĂ©ment celle de la genĂšse des opĂ©rations elles-mĂȘmes, y compris leur stabilisation logique, source et non pas effet, des principes formels. Mais cette genĂšse, qui est Ă  la fois fonction de l’activitĂ© du sujet et de l’expĂ©rience, soulĂšve des problĂšmes autrement complexes que s’il s’agissait de simples associations d’idĂ©es, prĂ©cisĂ©ment parce que la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire ne saurait ĂȘtre abstraite sans plus des donnĂ©es sensibles ou expĂ©rimentales, rarement « renversables » et toujours irrĂ©versibles Ă  parler strictement (selon le vocabulaire utilisĂ© par P. Duhem). Le rĂ©sultat des recherches psychologiques demeure Ă  cet Ă©gard entiĂšrement « ouvert » et peut aboutir, selon que prĂ©domineront les faits de maturation endogĂšne, d’acquisition en fonction du milieu ou de construction rĂ©glĂ©e par des lois d’équilibre, Ă  des solutions aprioristes aussi bien qu’empiristes, ou Ă  un relativisme rendant indissociable la part du sujet et celle de l’objet dans l’élaboration des connaissances.

Bien plus, le problĂšme psychologique ainsi soulevĂ© par le dĂ©veloppement opĂ©ratoire de la pensĂ©e repose, en dĂ©finitive, sur un ensemble de questions biologiques sans doute plus complexes que celles dont F. Enriques a eu le mĂ©rite d’entrevoir la portĂ©e. Il est clair, en effet, que si ce n’est pas exclusivement par abstraction Ă  partir des donnĂ©es extĂ©rieures que s’accroĂźt la connaissance, en particulier dans le domaine des opĂ©rations logiques et mathĂ©matiques, il faut alors prĂ©voir l’existence d’une abstraction Ă  partir des coordinations internes : cela ne signifie pas nĂ©cessairement que les opĂ©rations soient prĂ©formĂ©es sous une forme innĂ©e, mais cela peut ĂȘtre interprĂ©tĂ© dans le sens d’une abstraction progressive d’élĂ©ments empruntĂ©s en partie Ă  un fonctionnement hĂ©rĂ©ditaire et regroupĂ©s grĂące Ă  des compositions constructives nouvelles. Quoi qu’il en soit de la diversitĂ© possible de ces solutions, le problĂšme psychogĂ©nĂ©tique de la connaissance plonge alors jusque dans les mĂ©canismes de l’adaptation biologique ; or, l’on sait combien cette question demeure Ă©galement « ouverte », toutes les interprĂ©tations Ă©tant aujourd’hui reprĂ©sentĂ©es entre le prĂ©formisme, le mutationnisme, l’émergence, le nĂ©o-lamarckisme, etc. Bref, que l’on pose le problĂšme de la connaissance en termes biologiques de relations entre l’organisme et le milieu, ou en termes psychologiques de rapports entre l’activitĂ© opĂ©ratoire du sujet et l’expĂ©rience, les solutions semblent moins proches en 1949 qu’en 1906 et cela montre assez combien peu les mĂ©thodes gĂ©nĂ©tiques prĂ©jugent de leurs propres rĂ©sultats.

§ 4. Les diverses interprĂ©tations Ă©pistĂ©mologiques et l’analyse gĂ©nĂ©tique

Il semble cependant que la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique prĂ©juge au moins sur un point des solutions Ă©pistĂ©mologiques qu’elle est censĂ©e pouvoir dĂ©couvrir : c’est en prĂ©supposant qu’il existe une genĂšse. Or, pour le platonisme, l’idĂ©alisme aprioriste et la phĂ©nomĂ©nologie, il n’existe pas de genĂšse rĂ©elle, en ce sens que la nature des instruments de connaissance demeure Ă©trangĂšre Ă  leur dĂ©veloppement psychologique. Mais nous allons au contraire chercher Ă  montrer que, mĂȘme Ă  l’égard des solutions les plus radicalement antigĂ©nĂ©tiques, la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique en tant que mĂ©thode ne prĂ©suppose en rien leur bien ou mal fondĂ©, et pourrait au contraire servir Ă  les vĂ©rifier, en admettant qu’elles soient conformes aux faits.

Cherchons, Ă  cet effet, Ă  classer les solutions Ă©pistĂ©mologiques possibles, de maniĂšre Ă  faire apercevoir que chacune d’entre elles, non seulement n’est pas contradictoire avec l’emploi d’une mĂ©thode gĂ©nĂ©tique d’investigation, mais encore pourrait ĂȘtre dĂ©montrĂ©e par cette mĂ©thode mĂȘme, dans la mesure oĂč celle-ci se propose exclusivement d’établir la maniĂšre dont s’accroissent les connaissances.

Il faut, en premier lieu, distinguer les hypothĂšses qui considĂšrent les connaissances comme atteignant des vĂ©ritĂ©s permanentes, indĂ©pendantes de toute construction, et celles qui font de la connaissance une construction progressive du vrai. Parmi les premiĂšres, l’accent peut ĂȘtre mis sur l’objet, que le sujet saisirait comme de l’extĂ©rieur, sans activitĂ© propre de sa part : les idĂ©es existent ainsi en elles-mĂȘmes, sous forme d’universaux subsistant de façon transcendante ou immanente aux choses (platonisme ou rĂ©alisme aristotĂ©licien). L’accent peut au contraire ĂȘtre mis sur le sujet, qui projette alors ses cadres a priori sur la rĂ©alité : celle-ci ne serait donc jamais entiĂšrement extĂ©rieure Ă  l’activitĂ© subjective, d’oĂč les formes diverses d’idĂ©alisme en fonction des multiples dosages possibles de cette intĂ©rioritĂ© et de cette extĂ©rioritĂ©. En troisiĂšme lieu, sujet et objet peuvent ĂȘtre conçus comme indissociables, le vrai Ă©tant apprĂ©hendĂ© directement par une intuition (rationnelle ou non, Ă  des degrĂ©s divers) portant sur ces structures immĂ©diates et indiffĂ©renciĂ©es : tel est le principe de la phĂ©nomĂ©nologie. Quant aux conceptions selon lesquelles la connaissance se construit effectivement, on retrouve Ă©galement le primat de l’objet s’imprimant sur un sujet passif (empirisme), le primat du sujet modelant le rĂ©el en fonction de son activitĂ© (pragmatisme ou conventionnalisme selon que cette activitĂ© englobe des besoins variĂ©s ou se borne Ă  la pure construction intellectuelle) et la relation indissociable entre les deux (relativisme) :

Solutions non génétiques Solutions génétiques
Primat de l’objet : RĂ©alisme Empirisme
Primat du sujet : Apriorisme Pragmatisme et conventionnalisme
Indissociation du sujet et de l’objet : PhĂ©nomĂ©nologie Relativisme

Notons maintenant que chacune de ces six solutions, prise en bloc, y compris celles que nous appelons gĂ©nĂ©tiques, ne peut prĂ©tendre constituer autre chose qu’une solution limite, lĂ©gitime au terme (peut-ĂȘtre inaccessible) des recherches, mais nĂ©cessitant un certain tempĂ©rament pour ce qui est des questions particuliĂšres. C’est lorsque l’on se demande, avec l’épistĂ©mologie mĂ©taphysique, ce qu’est la connaissance en soi, ou rapport entre un sujet donnĂ© une fois pour toutes et un objet (rĂ©el ou reprĂ©sentĂ©) Ă©galement posĂ© dĂ©finitivement que l’apriorisme, l’empirisme, etc. prennent une signification arrĂȘtĂ©e et massive. Si le problĂšme est de savoir comment s’accroissent les connaissances il faut au contraire distinguer les interprĂ©tations relatives aux acquisitions noĂ©tiques particuliĂšres et les mĂȘmes interprĂ©tations gĂ©nĂ©ralisĂ©es Ă  l’accroissement de toutes les connaissances. Du premier de ces deux points de vue, qui est celui de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique en ses recherches successives et en sa mĂ©thode mĂȘme, les solutions appelĂ©es gĂ©nĂ©tiques ne s’imposent pas davantage d’avance que les autres : en tant qu’elles impliquent un passage Ă  la limite elles sont en effet aussi prĂ©maturĂ©es que les solutions non gĂ©nĂ©tiques ; d’autre part, en ce qui concerne l’acquisition ou l’accroissement des connaissances particuliĂšres, chacune des six solutions pourrait ĂȘtre vraie en tel ou tel secteur dĂ©limitĂ© (p. ex. le platonisme pour la connaissance mathĂ©matique, l’empirisme pour la connaissance biologique, etc.). Du second point de vue, qui est celui des conclusions gĂ©nĂ©rales de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique (Ă  supposer qu’elle parvienne Ă  un accord suffisant sur l’ensemble des connaissances Ă©tudiĂ©es), les hypothĂšses non gĂ©nĂ©tiques demeurent a fortiori lĂ©gitimes comme les autres et ne sont nullement Ă  Ă©liminer au prĂ©alable en tant que contradictoires avec la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique de recherche.

Nous prĂ©tendons ainsi que la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique d’investigation propre Ă  une Ă©pistĂ©mologie qui voudrait demeurer scientifique peut conduire Ă  l’une quelconque de ces six solutions sans prĂ©juger d’aucune aux dĂ©pens des autres. Le dĂ©veloppement mental de l’individu et le dĂ©veloppement historique des sciences constituent, en effet, des donnĂ©es rĂ©elles dont chacune des grandes solutions de l’épistĂ©mologie philosophique est bien obligĂ©e de s’accommoder et qu’elle ne saurait par consĂ©quent considĂ©rer d’avance comme contradictoires avec elle. Or, la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique se borne Ă  Ă©tudier ces donnĂ©es de fait, en tant que processus d’accroissement des connaissances. Les deux seules questions en cause sont de savoir en quoi consiste cet accroissement d’une connaissance, et ce qu’on en peut tirer quant Ă  la nature mĂȘme de cette connaissance. Sur le premier point, on ne saurait donc mettre en doute l’existence d’un dĂ©veloppement des connaissances, lequel est reconnu par tous, mais le problĂšme reste entier de savoir en quoi consiste le mĂ©canisme intime de ce dĂ©veloppement ou de cet accroissement. Quant au second point, c’est sur lui que convergent toutes les objections possibles : ce mĂ©canisme d’accroissement est-il rĂ©vĂ©lateur de la nature des connaissances elles-mĂȘmes ? Le double postulat de la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique est, Ă  cet Ă©gard, d’une part, que le mĂ©canisme du dĂ©veloppement nous renseigne, en tant que passage d’une moindre Ă  une plus grande connaissance, sur la structure des connaissances successives, et, d’autre part, que cet enseignement, sans prĂ©juger de la nature ultime de la Connaissance en gĂ©nĂ©ral, prĂ©pare cependant la solution de cette question limite (mĂȘme si cette solution consiste Ă  reconnaĂźtre en cours de route qu’une telle limite ne saurait ĂȘtre atteinte). Or, le seul moyen de justifier ces deux postulats est prĂ©cisĂ©ment de montrer comment chacune des six solutions prĂ©cĂ©dentes pourrait se trouver confirmĂ©e ou infirmĂ©e par les faits de dĂ©veloppement.

Rien n’exclut a priori, tout d’abord, une solution telle que le platonisme ou le rĂ©alisme des universaux : on peut mĂȘme dire, sans paradoxe, que c’est uniquement en fonction d’un dĂ©veloppement qu’une idĂ©e peut se rĂ©vĂ©ler subsistant en elle-mĂȘme, indĂ©pendamment de ce dĂ©veloppement. Lorsqu’un mathĂ©maticien affirme Ă  la maniĂšre de Hermite l’existence, extĂ©rieure Ă  lui, d’ĂȘtre abstraits tels que des fonctions ou des nombres, il est facile de rĂ©pondre que cette croyance Ă  l’autonomie de tels ĂȘtres ne leur ajoute aucun caractĂšre nouveau, sinon Ă  titre subjectif, et qu’ils conserveraient toutes leurs propriĂ©tĂ©s mathĂ©matiques si leur existence Ă©tait interprĂ©tĂ©e autrement. Mais que, en Ă©tudiant le problĂšme de la dĂ©couverte ou de l’invention 3, on parvienne Ă  montrer qu’aprĂšs une suite d’approximations tĂ©moignant de l’activitĂ© inventive du sujet, celui-ci se trouve conduit Ă  dĂ©couvrir, par une intuition directe et indĂ©pendante des constructions antĂ©rieures, une rĂ©alitĂ© sans histoire, il est clair que la croyance aux idĂ©es « subsistantes » en trouverait une confirmation singuliĂšre. Seulement, on voit d’emblĂ©e qu’une telle vĂ©rification devrait ĂȘtre Ă  la fois psychologique et historique : psychologique, en dĂ©montrant l’existence d’une intuition rationnelle qui parvienne Ă  contempler sans construire, et historique en vĂ©rifiant le succĂšs croissant de cette contemplation, et non pas son affaiblissement Ă  partir d’un stade dĂ©terminĂ© de croyance commune. Or, nous retrouverons prĂ©cisĂ©ment ces deux problĂšmes, l’un Ă  propos des rapports entre l’« intuition rationnelle » et l’intelligence opĂ©ratoire, l’autre Ă  propos des travaux de P. Boutroux sur l’histoire des attitudes intellectuelles successives des mathĂ©maticiens (attitudes dont nous verrons la relation avec la conscience des opĂ©rations).

Quant Ă  l’apriorisme, il est Ă©vident que s’il Ă©tait vrai, l’étude gĂ©nĂ©tique en dĂ©couvrirait le bien-fondĂ© sans sortir du dĂ©veloppement comme tel. Un cadre a priori se reconnaĂźtrait, en effet, sans difficultĂ© au fait qu’il ne se construirait pas en relation avec l’expĂ©rience, mais s’imposerait en fonction d’une maturation interne progressive. De plus, Ă  cette maturation psycho-biologique rĂ©vĂ©lĂ© par l’analyse du comportement correspondrait, du point de vue mental, une prise de conscience brusque ou graduelle, procĂ©dant par rĂ©flexion de la pensĂ©e sur son propre mĂ©canisme.

La phĂ©nomĂ©nologie semble, par contre, devoir opposer Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique une sĂ©rie d’objections plus radicales, car si l’apriorisme kantien ignore la construction psychologique, il admet une construction prĂ©alable Ă  toute expĂ©rience (et nous venons de voir qu’une telle construction manifesterait clairement son existence au cours du dĂ©veloppement). Or, c’est cette construction a priori elle-mĂȘme que la phĂ©nomĂ©nologie met en doute en la remplaçant par une intuition rationnelle des essences, sans dualisme entre le sujet qui contemple et l’objet extĂ©rieur, mais avec indiffĂ©renciation radicale entre les deux termes fondus dans la mĂȘme prise de possession immĂ©diate. Il importe donc de montrer plus en dĂ©tail, en ce qui concerne ce troisiĂšme groupe de solutions, que l’emploi de la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique n’implique en rien leur rĂ©futation prĂ©alable et les confirmerait au contraire si elles s’avĂ©raient nĂ©cessaires.

La premiĂšre thĂšse essentielle de la phĂ©nomĂ©nologie est celle que Husserl a dĂ©veloppĂ©e en ses Logische Untersuchungen : la vĂ©ritĂ© est d’ordre normatif et ne relĂšve pas de la simple constatation de fait. L’erreur du « psychologisme » consiste au contraire Ă  procĂ©der indĂ»ment du fait Ă  la norme, tandis que la norme, en tant qu’obligation indĂ©pendante de ses rĂ©alisations, ne saurait relever que d’elle-mĂȘme. Une telle affirmation n’est d’ailleurs pas spĂ©ciale Ă  la phĂ©nomĂ©nologie : elle se retrouve dans tous les cas oĂč un « normativisme » s’oppose Ă  une science « naturelle », et les conflits de la logique et de la psychologie sont, Ă  cet Ă©gard, parallĂšles Ă  ceux du « droit pur » et de la sociologie, etc. Mais, loin de constituer un obstacle Ă  l’emploi des mĂ©thodes de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, l’existence des normes soulĂšve au contraire des problĂšmes de la plus grande importance au point de vue du dĂ©veloppement. Il faut ici distinguer deux questions : celle des rapports entre la norme et le fait, et celle de la genĂšse des normes. Sur le premier point, il est facile de s’entendre. Une norme est une obligation, et on ne tire pas une obligation d’une constatation, cela est clair. Seulement, tandis que la conscience incarnant la norme (la conscience du logicien, la conscience du savant, etc.) lĂ©gifĂšre ou applique la norme, et ne parle donc pas le langage des faits mais de la vĂ©ritĂ© normative, le gĂ©nĂ©ticien, qui s’en tient aux faits d’expĂ©rience contrĂŽlables pour chacun, constate, sans prendre parti pour ou contre cette norme, son emprise sur la conscience qui l’incarne. De ce point de vue, la norme aussi est un fait, c’est-Ă -dire que son caractĂšre normatif se traduit par l’existence, expĂ©rimentalement constatable, de certains sentiments d’obligation ou d’autres Ă©tats de conscience sui generis : implications senties comme nĂ©cessaires, etc. Un grand juriste, PĂ©trajitsky, a proposĂ© le terme excellent de « faits normatifs » pour dĂ©signer prĂ©cisĂ©ment ces faits d’expĂ©rience permettant de constater que tel sujet se considĂšre comme obligĂ© par une norme (quelle que soit la validitĂ© de celle-ci du point de vue de l’observateur). On peut donc dĂ©crire en termes de faits normatifs tout le systĂšme des normes, et si la thĂšse des Logische Untersuchungen est vraie, elle est assurĂ©e d’ĂȘtre vĂ©rifiĂ©e par une investigation gĂ©nĂ©tique honnĂȘte : cela ne signifie pas que le gĂ©nĂ©ticien va lĂ©gifĂ©rer Ă  la place du logicien ou des consciences incarnant les normes, mais qu’il dĂ©crira dans le langage des faits ce qu’il constate du comportement (interne ou extĂ©rieur) inspirĂ© par la croyance Ă  ces normes. Vient alors le second point : la genĂšse des normes. Mais, ici encore, si la thĂšse phĂ©nomĂ©nologique est vraie, elle ne saurait ĂȘtre contredite par l’étude du dĂ©veloppement. Or, celui-ci, sans jamais montrer, en effet, qu’une obligation dĂ©rive d’une constatation, nous met cependant en prĂ©sence d’une Ă©volution des normes : celles de l’enfant ne sont pas identifiables sans examen Ă  celles de l’adulte, pas plus que celles du « primitif » ne se rĂ©duisent a priori Ă  celles du logicien phĂ©nomĂ©nologiste. Le devenir des normes soulĂšve donc un problĂšme qui plonge ses racines jusqu’aux sources de l’action et aux relations Ă©lĂ©mentaires entre la conscience et l’organisme. Ce n’est donc pas exclure d’avance la solution phĂ©nomĂ©nologique que de placer l’étude des faits normatifs sur le terrain du dĂ©veloppement des opĂ©rations, et l’analyse des rapports entre la conscience et l’organisme nous conduira prĂ©cisĂ©ment Ă  reconnaĂźtre que, dissociĂ©e de ses concomitants physiologiques, la conscience constitue tĂŽt ou tard des systĂšmes d’implications dont la nĂ©cessitĂ© se distingue essentiellement des relations de causalitĂ© propres Ă  l’explication des faits matĂ©riels.

Mais il y a plus dans la phĂ©nomĂ©nologie et dans les « existentialismes » engendrĂ©s par elle que cette simple affirmation normativiste. Il y a la notion d’une connaissance Ă  la fois aprioriste et intuitive (par opposition Ă  la construction kantienne) de structures pures destinĂ©es Ă  caractĂ©riser les divers types d’ĂȘtre possibles. L’objet propre de l’épistĂ©mologie phĂ©nomĂ©nologique est, selon Husserl, de saisir « oĂč la pensĂ©e veut en venir », c’est-Ă -dire quelles sont ses « intentions » indĂ©pendantes de la rĂ©alisation. C’est sur ce second point que les donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques paraissent le plus irrĂ©ductibles Ă  la rĂ©alitĂ© existentielle, dont la « rĂ©duction » phĂ©nomĂ©nologique se fait fort d’apprĂ©hender les caractĂšres par l’intermĂ©diaire de la seule intuition rĂ©flexive. Seulement, ici encore, il importe d’introduire des distinctions de point de vue. En tant que philosophie systĂ©matique et fermĂ©e, prĂ©tendant atteindre la connaissance en soi, la phĂ©nomĂ©nologie demeure bien entendu en dehors des cadres d’une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique consistant avant tout en une mĂ©thode de recherche. Mais l’étude psychogĂ©nĂ©tique et historique de la maniĂšre dont les connaissances s’accroissent n’exclut en rien l’aboutissement Ă©ventuel Ă  une solution phĂ©nomĂ©nologique. C’est ainsi que l’essentiel de bien des processus gĂ©nĂ©tiques consiste en une orientation dirigĂ©e vers certains Ă©tats d’équilibre : il n’est donc pas exclu au prĂ©alable que l’« intention » de Husserl puisse trouver quelque confirmation dans l’étude de ces directions gĂ©nĂ©tiques, quand bien mĂȘme ces deux sortes de notions ne prĂ©sentent en leur point de dĂ©part aucune sorte de rapport. Ce point de jonction pourrait, Ă  cet Ă©gard ĂȘtre le suivant. Husserl conçoit les « structures » comme des systĂšmes de possibilitĂ©s pures, antĂ©rieures Ă  toute rĂ©alisation et dĂ©couvertes par la conscience grĂące Ă  des sortes d’« actes » ou intuitions vĂ©cues au cours de la rĂ©flexion. Mais si mĂ©taphysique que soit une telle conception, elle n’est pas dĂ©nuĂ©e de toute relation avec les problĂšmes que l’analyse gĂ©nĂ©tique rencontre au sujet du dĂ©veloppement ni surtout avec ceux que l’analyse historique rencontre au sujet des rapports entre les mathĂ©matiques et la physique. Husserl a rĂȘvĂ©, en effet, aprĂšs Descartes, d’une mathesis universalis, qui porterait sur toutes les « structures » possibles et non pas seulement sur les mathĂ©matiques. Or, le problĂšme des rapports entre le possible et le rĂ©el, ne se rĂ©duit pas seulement, du point de vue gĂ©nĂ©tique, Ă  la question des relations entre la dĂ©duction et l’expĂ©rience, question qui commande dĂ©jĂ  Ă  elle seule une grande partie de l’histoire de la pensĂ©e scientifique. Il se retrouve partout oĂč se pose un problĂšme d’équilibre, l’équilibre impliquant la considĂ©ration de l’ensemble des transformations possibles (tels les « travaux virtuels » du fameux principe mĂ©canique) et non pas seulement des conditions rĂ©alisĂ©es. C’est ainsi que le dĂ©veloppement embryologique apparaĂźt aujourd’hui comme un choix parmi un ensemble de formes potentielles infiniment plus riche que les formes effectivement produites. De mĂȘme tout Ă©quilibre mental (perceptif, opĂ©ratoire, etc.) repose sur un jeu de possibilitĂ©s qui dĂ©passe de plus en plus largement, au cours du dĂ©veloppement intellectuel, les actions ou mouvements rĂ©els. Il n’est donc pas exclu qu’un jour les problĂšmes gĂ©nĂ©tiques d’équilibre rejoignent les intuitions de Husserl, ce qui ne signifie naturellement pas que ce soit Ă  coup sĂ»r le cas.

Au reste, la phĂ©nomĂ©nologie a engendrĂ©, en psychologie expĂ©rimentale, une interprĂ©tation bien connue du dĂ©veloppement : celle de la « thĂ©orie de Gestalt », qui remplace la notion de la construction des structures par le concept d’une abstraction progressive de « formes » conçues comme donnĂ©es Ă  la fois dans l’esprit et dans le rĂ©el. Une telle conception est susceptible d’un Ă©largissement Ă  l’épistĂ©mologie entiĂšre et prouve ainsi Ă  elle seule que la phĂ©nomĂ©nologie, si elle est vraie, doit pouvoir ĂȘtre reconnue telle par l’examen de la genĂšse elle-mĂȘme.

Quant aux interprĂ©tations de la connaissance qui consistent Ă  faire de celle-ci une construction progressive du vrai, il va de soi que l’étude gĂ©nĂ©tique peut leur servir de pierre de touche : effectivement l’empirisme, le pragmatisme ou le relativisme (le relativisme brunschvicgien, p. ex.) se sont toujours appuyĂ©s sur l’étude psychogĂ©nĂ©tique ou historico-critique pour justifier leurs thĂšses. Il n’empĂȘche que, dans ces cas encore, il s’agit de doctrines limites au sujet desquelles l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ne saurait se prononcer d’avance, quelles que soient les convergences obtenues sur certains points. C’est ce que nous avons vu en dĂ©tail au § 3 Ă  propos de l’empirisme mitigĂ© de F. Enriques.

En effet, tout autant que les solutions non gĂ©nĂ©tiques, les interprĂ©tations de la connaissance fondĂ©es sur son devenir soulĂšvent, mais de façon beaucoup plus aiguĂ«, le problĂšme des rapports entre les normes et le dĂ©veloppement. Les solutions non gĂ©nĂ©tiques partent de l’hypothĂšse que la vĂ©ritĂ© s’appuie sur des normes permanentes, situĂ©es dans la rĂ©alitĂ©, dans les structures a priori du sujet ou dans ses intuitions immĂ©diates et vĂ©cues. Le dĂ©veloppement mental ou historique, tel que le dĂ©crira l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, sera donc conçu, par les thĂ©ories non gĂ©nĂ©tiques, comme l’actualisation d’un virtuel dĂ©terminĂ© d’avance par ces normes elles-mĂȘmes ; si l’hypothĂšse est exacte, c’est bien ce que l’analyse des transformations mentales ou historiques du savoir finira par Ă©tablir, ainsi que nous venons de le constater. Mais, dans le cas oĂč l’étude de l’accroissement des connaissances confirmerait l’une des trois solutions gĂ©nĂ©tiques, c’est-Ă -dire attribuerait cet accroissement Ă  la pression des choses, aux conventions heureuses du sujet ou aux interactions du sujet et de l’objet, comment l’analyse du dĂ©veloppement parviendra-t-elle Ă  procĂ©der du fait Ă  la norme et plus prĂ©cisĂ©ment du devenir caractĂ©risant la construction des notions Ă  l’immutabilitĂ© des connexions logiques ? Le problĂšme ne sera plus alors de retrouver la norme fixe au sein de l’évolution, mais bien d’engendrer la norme elle-mĂȘme au moyen des donnĂ©es mobiles du dĂ©veloppement. Or, une telle position du problĂšme, si chimĂ©rique puisse-t-elle paraĂźtre, n’en correspond pas moins Ă  l’aspect quotidien de la science contemporaine : jamais le contenu des notions n’a Ă©tĂ© plus mobile qu’aujourd’hui et cependant jamais on n’a moins renoncĂ© Ă  un fondement logique et dĂ©ductif de ces mĂȘmes notions. Le problĂšme de la jonction entre le devenir mental et la norme permanente, ou entre l’exigence de rĂ©vision continuelle et le besoin — artificiel ou rĂ©ellement fondé — de s’appuyer sur quelque stabilitĂ© normative, est donc bien au centre de la mĂ©thode propre Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.

§ 5. Devenir mental et permanence normative

Les rapports entre le fait psychologique du dĂ©veloppement et la norme logique intemporelle sont dominĂ©s par deux questions que les thĂ©ories non gĂ©nĂ©tiques et gĂ©nĂ©tiques prĂ©cĂ©demment Ă©numĂ©rĂ©es, rĂ©solvent en sens opposĂ©s : celle de l’action et de la pensĂ©e et celle du rĂ©el et du possible.

Toutes les thĂ©ories non gĂ©nĂ©tiques (et d’ailleurs chose curieuse, quelques thĂ©ories gĂ©nĂ©tiques aussi, telles les formes classiques de l’empirisme, etc.) conçoivent la pensĂ©e comme antĂ©rieure Ă  l’action et celle-ci comme une application de celle-lĂ . Il en rĂ©sulte, dans la plupart des thĂ©ories mĂ©taphysiques de la connaissance, une conception purement contemplative des normes, appuyĂ©es sur une vĂ©ritĂ© divine, transcendantale ou immĂ©diatement intuitive. Cette interprĂ©tation contemplative de la norme se retrouve d’ailleurs en bien des courants Ă©pistĂ©mologiques qui, substituant le nominalisme syntactique aux diverses formes de rĂ©alisme, ne prennent pas garde Ă  la nature active du langage, lequel consiste Ă  mettre en correspondance les opĂ©rations des divers sujets avant d’ĂȘtre en Ă©tat d’énoncer des vĂ©ritĂ©s inconditionnellement valables. Du point de vue de l’analyse gĂ©nĂ©tique, au contraire, l’action prĂ©cĂšde la pensĂ©e et celle-ci consiste en une composition toujours plus riche et cohĂ©rente des opĂ©rations qui prolongent les actions en les intĂ©riorisant. D’un tel point de vue, les normes de vĂ©ritĂ© expriment donc d’abord l’efficacitĂ© des actions, individuelles et socialisĂ©es, pour traduire ensuite celle des opĂ©rations et enfin seulement la cohĂ©rence de la pensĂ©e formelle. Sans prĂ©juger de la nature, contemplative ou opĂ©ratoire, des normes parvenues Ă  leurs formes supĂ©rieures d’équilibre, la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique Ă©chappe ainsi dĂšs le dĂ©part au reproche d’ignorer le normatif, puisque, de l’action effective aux opĂ©rations les plus formalisĂ©es, elle suit pas Ă  pas la constitution de normes sans cesse renouvelĂ©es.

Mais le rapport de l’action et de la pensĂ©e n’est que l’un des aspects d’un conflit bien plus profond qui oppose le gĂ©nĂ©tique au non-gĂ©nĂ©tique et qui intĂ©resse plus directement encore les relations du dĂ©veloppement temporel avec la logique intemporelle. Le caractĂšre essentiel des thĂ©ories non gĂ©nĂ©tiques est sans doute, en effet, d’expliquer le rĂ©el — la connaissance ou l’opĂ©ration rĂ©elles — par un possible qui lui serait antĂ©rieur. C’est ainsi que le rĂ©alisme des universaux est solidaire, chez Aristote, de la conception fondamentale du passage de la puissance Ă  l’acte. L’apriorisme suppose, de son cĂŽtĂ©, la prĂ©formation de la connaissance rĂ©elle en un systĂšme prĂ©dĂ©terminĂ© de schĂ©mas virtuels. La phĂ©nomĂ©nologie de Husserl subordonne cette mĂȘme connaissance actuelle Ă  l’intuition des « intentions » possibles. Bref, l’attitude antigĂ©nĂ©tique revient toujours Ă  situer un virtuel prĂ©formant au point de dĂ©part de la connaissance actuelle. Or, le propre de la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique consiste au contraire Ă  ne considĂ©rer le virtuel ou le possible que comme une crĂ©ation sans cesse poursuivie par l’action actuelle et rĂ©elle : chaque action nouvelle, tout en rĂ©alisant l’une des possibilitĂ©s engendrĂ©es par les actions prĂ©cĂ©dentes, ouvre elle-mĂȘme un ensemble de possibilitĂ©s, jusque-lĂ  inconcevables. C’est alors dans la relation du rĂ©el causal avec les possibilitĂ©s ouvertes par lui, mais liĂ©es entre elles par un lien de virtualitĂ© toujours plus proche de l’implication logique, qu’est Ă  chercher la solution du problĂšme central de la norme intemporelle et du devenir gĂ©nĂ©tique.

En effet, toute action formatrice d’une opĂ©ration engendre, par son exĂ©cution mĂȘme, deux sortes de virtualitĂ©s, c’est-Ă -dire que, en « engageant » l’activitĂ© du sujet, elle ouvre deux catĂ©gories de possibilitĂ©s nouvelles : d’une part une possibilitĂ© de rĂ©pĂ©tition effective, ou de reproduction en pensĂ©e, s’accompagnant alors d’une dĂ©termination des caractĂšres jusque-lĂ  implicites de l’action ; d’autre part, une possibilitĂ© de compositions nouvelles, virtuellement entraĂźnĂ©es par l’exĂ©cution de l’action initiale. Supposons p. ex. une action consistant en un dĂ©placement de A en B simplement conçue, sous sa forme primitive, comme un mouvement orientĂ© vers B. Cette action entraĂźne, en premier lieu, la possibilitĂ© d’une reproduction matĂ©rielle ou mentale ; il s’y ajoutera, tĂŽt ou tard en ce cas, la dĂ©couverte du fait qu’en se dirigeant vers B le mobile s’éloigne de A ; etc. D’oĂč un second ensemble de virtualitĂ©s : le dĂ©placement AB peut ĂȘtre inversĂ© en un dĂ©placement BA, qui se rapproche de A et s’éloigne de B ; de mĂȘme les dĂ©placements AB et BA sont virtuellement composables en un dĂ©placement nul consistant Ă  rester en A ; etc. Bref, l’action initiale engendre, du seul fait de sa rĂ©alisation, deux sortes de possibilitĂ©s, c’est-Ă -dire d’opĂ©rations virtuelles : les unes consistent Ă  pouvoir rĂ©pĂ©ter l’action exĂ©cutĂ©e, en dĂ©gageant ce qu’elle entraĂźnait dĂšs l’abord ; les autres consistent Ă  la prolonger en actions nouvelles nĂ©es de son inversion ou de sa composition avec d’autres.

Chaque action rĂ©elle, tout en constituant l’actualisation de possibilitĂ©s ouvertes par des actions antĂ©rieures, ouvre donc elle-mĂȘme des possibilitĂ©s plus larges. Il en rĂ©sulte que, par mĂ©thode, l’analyse gĂ©nĂ©tique doit subordonner le possible au rĂ©el et non pas l’inverse. Elle n’a pas le droit de postuler le virtuel pour expliquer le rĂ©el avant d’y ĂȘtre contrainte par la dĂ©couverte dans la pensĂ©e du sujet lui-mĂȘme, de quelque dĂ©marche rĂ©flexive situant effectivement le rĂ©el actuel dans un systĂšme de possibilitĂ©s reconstituĂ©es. Elle a par contre l’obligation d’expliquer le virtuel par le rĂ©el toutes les fois qu’une action ouvre, par son exĂ©cution, mĂȘme, de nouvelles possibilitĂ©s et engendre ainsi un systĂšme d’opĂ©rations virtuelles.

Or, si l’action effective est une rĂ©alitĂ© en devenir et constitue donc un processus gĂ©nĂ©tique ou causal, le monde des possibilitĂ©s sans cesse ouvertes par l’action offre par contre ce caractĂšre remarquable d’ĂȘtre intemporel et de relever essentiellement de l’implication logique. Plus gĂ©nĂ©ralement dit, la diffĂ©rence entre le possible et le rĂ©el rejoint celle qui sĂ©pare les relations logico-mathĂ©matiques du devenir psychologique et physique : le problĂšme des rapports entre la genĂšse historique ou mentale et la vĂ©ritĂ© logique, en sa permanence normative, tient donc essentiellement aux connexions que l’on Ă©tablira entre le virtuel et l’actuel. L’univers logique constituant le domaine du possible, tandis que la genĂšse exprime le devenir rĂ©el, toute la question de savoir si le processus gĂ©nĂ©tique reflĂšte des normes prĂ©alables, ou s’il est de nature Ă  expliquer la constitution des normes, se rĂ©duit dĂšs lors au problĂšme de l’actualisation du virtuel ou de la crĂ©ation des possibilitĂ©s ouvertes par l’action rĂ©elle.

C’est ici que rĂ©apparaissent nĂ©cessairement les notions de l’équilibre, lieu de jonction spĂ©cifique entre le possible et le rĂ©el, et de la rĂ©versibilitĂ©, ou passage sui generis du devenir physique ou mental Ă  l’intemporel logique.

Un systĂšme mĂ©canique, dĂ©jĂ , est dit en Ă©quilibre lorsque l’ensemble des travaux virtuels compatibles avec les liaisons en jeu (donc tels que les dĂ©placements des forces sont dĂ©terminĂ©s par la structure du systĂšme considĂ©rĂ©) constitue un produit de composition de valeur nulle, c’est-Ă -dire avec compensation exacte des + et des −. Dire qu’un systĂšme rĂ©el est en Ă©quilibre revient ainsi Ă  Ă©voquer une composition entre des mouvements ou des travaux virtuels : parler d’équilibre c’est donc insĂ©rer le rĂ©el dans un ensemble de transformations, simplement possibles. Mais, rĂ©ciproquement, ces possibilitĂ©s sont elles-mĂȘmes dĂ©terminĂ©es par les « liaisons » du systĂšme, c’est-Ă -dire par le rĂ©el. Or, la situation est semblable en tout processus gĂ©nĂ©tique intĂ©ressant la constitution d’un systĂšme d’opĂ©rations intellectuelles. Toute action ouvre, nous venons de le voir, une sĂ©rie de possibilitĂ©s nouvelles. L’action aboutira donc Ă  constituer un Ă©tat d’équilibre, c’est-Ă -dire qu’elle engendrera un systĂšme de relations stables, lorsque l’ensemble des opĂ©rations virtuelles se compenseront exactement : l’équilibre se dĂ©finira ainsi par la rĂ©versibilitĂ©, dont la signification psychologique est la possibilitĂ© d’inverser les actions exĂ©cutĂ©es. Ici Ă  nouveau le rĂ©el et le possible sont donc interdĂ©pendants en chaque Ă©tat d’équilibre.

Toute l’étude du dĂ©veloppement mental montre l’importance d’un tel mĂ©canisme d’équilibration, caractĂ©risĂ© par la rĂ©versibilitĂ© croissante des actions. Tant qu’une action est accomplie Ă  l’état isolĂ© et sans rĂ©versibilitĂ© entiĂšre, les relations qu’elle construit ne sont pas Ă©quilibrĂ©es, ce qui se reconnaĂźt Ă  l’absence de conservation rationnelle. Par exemple en rĂ©unissant un ensemble d’objets A Ă  un autre ensemble A’ pour constituer le tout B, un jeune enfant commencera par ne comprendre ni la conservation des parties A et A’ ni celle du tout B (il s’imaginera ainsi qu’il y a plus, ou moins, dans le tout que dans la somme des parties sĂ©parĂ©es, etc.). Lorsqu’au contraire l’action exĂ©cutĂ©e (A + A’ = B) s’accompagnera de la conscience de toutes les opĂ©rations virtuelles (p. ex. en rĂ©unissant A à A’, on dĂ©tache A d’un autre tout : Z − A, etc.), et essentiellement des opĂ©rations inverses possibles (B — A = A’ ; B − A’ = A ; − A − A’ = − B), le systĂšme des compositions virtuelles aboutira Ă  un Ă©tat d’équilibre, reconnaissable au fait de la conservation nĂ©cessaire des parties et des totalitĂ©s hiĂ©rarchiques (nĂ©cessitĂ© logique). Le passage de l’action rĂ©elle Ă  la conscience des actions possibles constitue donc la condition nĂ©cessaire de la construction d’un systĂšme opĂ©ratoire et celui-ci est achevĂ© lorsqu’est atteinte la composition rĂ©versible. Tout processus gĂ©nĂ©tique tend ainsi vers un Ă©tat d’équilibre mobile dans lequel interfĂšrent les liaisons rĂ©elles et les opĂ©rations possibles en un tout indissociable.

Or, cette interdĂ©pendance du rĂ©el et du possible caractĂ©risant chaque Ă©tat d’équilibre suffit Ă  rendre compte de la jonction du devenir mental avec la permanence logique et normative. Il est clair, en effet, que si les actions rĂ©elles sont reliĂ©es entre elles par un dĂ©terminisme causal et temporel, les transformations simplement possibles ou les opĂ©rations virtuelles sont intemporelles et ne relĂšvent plus que de l’implication logique. RĂ©unir A à A’ sous la forme A + A’ = B ou dissocier A de B sous la forme B — A = A’ sont deux actions exĂ©cutables rĂ©ellement Ă  condition d’ĂȘtre successives, mais composer + A — A = 0, c’est rĂ©unir en un seul tout virtuel ces opĂ©rations successives et par consĂ©quent entrer dans l’intemporel. La rĂ©versibilitĂ©, qui transforme les actions en opĂ©rations, prĂ©sente ainsi ce caractĂšre propre Ă  l’intelligence et ignorĂ© de l’action rĂ©elle, de remonter le cours du temps et de s’affranchir de celui-ci pour atteindre l’implication logique pure. Il en rĂ©sulte que, plus l’action rĂ©elle Ă©largit le cercle des opĂ©rations possibles, et plus est dense le rĂ©seau des relations virtuelles, c’est-Ă -dire logiques, qu’elle tisse pour s’y insĂ©rer toujours plus profondĂ©ment.

Tant l’étude des rapports entre l’action et la pensĂ©e que celle des connexions entre le rĂ©el et le possible conduisent donc Ă  cette conclusion qu’il est vain d’opposer a priori le gĂ©nĂ©tique et le logique (en tant que normatif). Tout processus gĂ©nĂ©tique aboutit Ă  un Ă©quilibre qui rejoint le normatif, par le fait que la rĂ©versibilitĂ© croissante des actions temporelles correspond aux opĂ©rations directes et inverses caractĂ©risant les liaisons logiques fondamentales (affirmation et nĂ©gation, etc.). Que, en fin de compte, le logique fonde le gĂ©nĂ©tique parce que le possible prĂ©cĂ©derait le rĂ©el ou que le gĂ©nĂ©tique s’épanouisse en logique parce que l’équilibration des actions rĂ©elles constituerait une organisation des opĂ©rations virtuelles, dans les deux cas l’analyse gĂ©nĂ©tique rencontre tĂŽt ou tard l’intemporel logique et normatif, sans prĂ©juger de sa position effective dans la constitution et la connaissance. En un mot, il y a toujours, gĂ©nĂ©tiquement, tendance Ă  l’équilibre, lequel introduit le possible au sein du rĂ©el : les normes sont alors liĂ©es Ă  l’efficacitĂ© des systĂšmes d’ensemble embrassant le possible, bien que de tels systĂšmes soient nĂ©s de l’action concrĂšte sur le rĂ©el (ou parce qu’ils sont tels).

§ 6. Équilibre et « limite » : le cercle des sciences et les deux directions de la pensĂ©e scientifique

À supposer, comme nous venons de l’admettre, que toute sĂ©rie gĂ©nĂ©tique tende vers certains Ă©tats d’équilibre opĂ©rant la jonction entre le rĂ©el temporel et le logique intemporel, un nouveau problĂšme se pose alors Ă  la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique : peut-on considĂ©rer tout accroissement des connaissances, dans l’histoire des sciences ou dans le dĂ©veloppement psychologique, comme tendant vers une « limite » ? Et, Ă  admettre que ce soit le cas en ce qui concerne certaines sĂ©ries particuliĂšres et bien circonscrites, est-il possible de concevoir, en partant de la confrontation d’un nombre suffisant de telles sĂ©ries, la vĂ©rification d’une hypothĂšse Ă©pistĂ©mologique gĂ©nĂ©rale concernant la connaissance dans son ensemble (ou, bien entendu, de plusieurs hypothĂšses complĂ©mentaires en cas de pluralisme des structures) ?

Le problĂšme est donc le suivant : comment intĂ©grer en une ou plusieurs grandes sĂ©ries l’étude des accroissements particuliers de connaissances, analysĂ©s d’abord isolĂ©ment, et comment, surtout, concevoir une Ă©tude de la convergence de ces sĂ©ries jusqu’à pouvoir parler d’un passage Ă  la limite ? Tant qu’il s’agit d’un secteur partiel de connaissances, tel qu’une notion ou un systĂšme circonscrit d’opĂ©rations, on admettra sans peine qu’il soit possible de dĂ©terminer ce qui revient Ă  la dĂ©duction logique, aux diverses formes de reprĂ©sentation intuitive, Ă  l’expĂ©rience sous ses diffĂ©rents aspects, Ă  l’action et Ă  la perception, etc. Mais, mĂȘme en accumulant un grand nombre de telles analyses, comment en tirer un enseignement gĂ©nĂ©ral sans retomber dans une simple spĂ©culation philosophique, d’autant plus tentante qu’elle prĂ©tend s’installer directement dans la connaissance en soi et faire l’économie d’une Ă©tude prĂ©alable et inductive des accroissements particuliers de toutes les connaissances distinctes ?

L’analyse du dĂ©veloppement d’une notion permet en gĂ©nĂ©ral la dĂ©termination de paliers successifs de construction et la succession mĂȘme de ces stades constitue un premier type de sĂ©ries, dont on peut dĂ©terminer la loi de formation. C’est ainsi que pour un grand nombre de notions mathĂ©matiques et physiques on entrevoit un processus psychogĂ©nĂ©tique de dĂ©veloppement, se retrouvant dans les grandes lignes sur le plan historique, qui s’étage par Ă©tapes entre l’action Ă©lĂ©mentaire puis l’intuition perceptive ou imagĂ©e, au point de dĂ©part, et un systĂšme dĂ©fini d’opĂ©rations concrĂštes susceptibles aprĂšs coup d’axiomatisations diverses : la loi de succession est caractĂ©risĂ©e alors, nous venons de le voir, par une marche vers un Ă©tat d’équilibre rĂ©versible Ă  partir d’un Ă©tat initial d’irrĂ©versibilitĂ© et de non-composition. On peut, en ce cas, parler sans mĂ©taphore d’une sĂ©rie gĂ©nĂ©tique et de sa convergence vers une certaine limite, dĂ©finie par une forme d’équilibre, c’est-Ă -dire par un certain mode de composition d’ensemble.

Seulement il s’agit toujours, en ce cas, d’une limite partielle, et par consĂ©quent provisoire, ou relative au dĂ©coupage momentanĂ© d’un secteur spĂ©cial de connaissance. Sans doute l’évolution ainsi atteinte par l’analyse gĂ©nĂ©tique, Ă  l’intĂ©rieur de ce secteur, rĂ©vĂšle-t-elle une transformation des instruments intellectuels du sujet, et, en corrĂ©lation avec cette construction d’instruments nouveaux, une transformation de l’expĂ©rience elle-mĂȘme, c’est-Ă -dire de la rĂ©alitĂ© telle qu’elle apparaĂźt au sujet. Mais il va de soi que ces transformations solidaires de la pensĂ©e et du rĂ©el apparent (c’est-Ă -dire relatif Ă  un niveau dĂ©terminĂ© de cette pensĂ©e), quelque intĂ©ressantes qu’elles se rĂ©vĂšlent quant au mĂ©canisme de l’accroissement des connaissances, ne saurait donner lieu Ă  une formule gĂ©nĂ©ralisable sans plus, pour cette raison que la formule chargĂ©e de les exprimer sera elle-mĂȘme relative au systĂšme de rĂ©fĂ©rence adoptĂ© par l’observateur, c’est-Ă -dire par le psychologue ou l’historien qui Ă©tudie ces transformations du dehors en s’appuyant sur ses connaissances Ă  lui.

C’est lĂ  qu’est le nƓud de toute la question du passage entre les limites partielles propres aux processus Ă©volutifs particuliers des connaissances respectives, et la limite gĂ©nĂ©rale que constituerait la dĂ©termination de la connaissance en sa totalitĂ© avec choix de l’une ou de plusieurs des hypothĂšses d’ensemble classĂ©es au § 4. En effet, le gĂ©nĂ©ticien ou l’historien Ă©tudie une sĂ©rie de stades A, B, C
 X, dont il Ă©tablit la loi d’évolution et la limite Ă©ventuelle. Mais, pour ce faire, il est obligĂ© de choisir un systĂšme de rĂ©fĂ©rence, qui sera constituĂ© par le rĂ©el, tel qu’il est donnĂ© dans l’état des connaissances scientifiques considĂ©rĂ©es au moment de son analyse, et par les instruments rationnels tels qu’ils sont donnĂ©s dans l’état d’élaboration de la logique et des mathĂ©matiques Ă  ce mĂȘme moment de l’histoire. Or ce systĂšme de rĂ©fĂ©rence est lui-mĂȘme mobile


C’est ainsi que le psychologue peut bien Ă©tudier la formation de certaines notions et tirer de cette Ă©tude des lois de construction nous renseignant sur le mĂ©canisme de l’accroissement de ce genre de connaissances. Mais la psychologie elle-mĂȘme est une connaissance en Ă©volution et, pour Ă©tablir les lois de formation des connaissances particuliĂšres, elle s’appuie sur un systĂšme de rĂ©fĂ©rence constituĂ© par l’ensemble des autres sciences, des mathĂ©matiques Ă  la biologie. C’est pourquoi, si elle parvient Ă  suivre certains processus Ă©pistĂ©mologiques restreints jusqu’à leurs limites respectives, elle ne saurait atteindre sans plus cette limite gĂ©nĂ©rale que serait la connaissance dans son ensemble, puisqu’elle est une partie intĂ©grante de cette derniĂšre et ne constitue pas un poste d’observation extĂ©rieure. Et elle y saurait d’autant moins prĂ©tendre qu’elle admet par mĂ©thode l’évolution possible de toutes les connaissances, donc la mobilitĂ© indĂ©finie du systĂšme de rĂ©fĂ©rence sur lequel elle s’appuie.

Comment dĂ©passer les frontiĂšres ainsi imposĂ©es Ă  l’analyse gĂ©nĂ©tique par les systĂšmes de rĂ©fĂ©rence dont elle a nĂ©cessairement besoin et comment parvenir Ă  des lois de construction, non pas spĂ©ciales Ă  certains secteurs dĂ©limitĂ©s, mais qui seraient peu Ă  peu gĂ©nĂ©ralisables Ă  toutes les connaissances, et qui auraient ainsi pour limite la Connaissance scientifique en elle-mĂȘme ? Si l’analyse gĂ©nĂ©tique s’appuie nĂ©cessairement sur un systĂšme de rĂ©fĂ©rence formĂ© par les sciences constituĂ©es au moment considĂ©rĂ©, c’est naturellement ce systĂšme de rĂ©fĂ©rence qu’il s’agirait d’expliquer Ă  son tour pour gĂ©nĂ©raliser l’explication gĂ©nĂ©tique Ă  la connaissance entiĂšre. Mais on se trouve alors en prĂ©sence de l’alternative suivante : ou bien l’analyse gĂ©nĂ©tique ne parviendra pas Ă  rendre compte de son propre systĂšme de rĂ©fĂ©rence, et elle Ă©chouera donc Ă  constituer une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©rale, ou bien elle y arrivera, mais au prix d’un cercle Ă©vident, l’analyse gĂ©nĂ©tique reposant, en ce second cas, sur un systĂšme de rĂ©fĂ©rence qui dĂ©pendra lui-mĂȘme d’elle !

Or, fidĂšles aux enseignements que comporte le dĂ©veloppement de la pensĂ©e scientifique, c’est cette seconde solution que nous devons adopter, du seul fait que l’ensemble des recherches contemporaines sont prĂ©cisĂ©ment en voie de s’engager dans un tel cercle. Seulement ce cercle, si effectif soit-il, n’est pas vicieux, ou, du moins, est imposĂ© par la nature des choses.

Il ne constitue, en effet, qu’un cas particulier du cercle du sujet et de l’objet, cercle inĂ©vitable non seulement pour toute connaissance, mais mĂȘme pour toute thĂ©orie de la connaissance. La connaissance s’appuie sur un objet en dehors duquel le sujet ne serait pas affectĂ© (du dedans ou du dehors), et ne se connaĂźtra donc pas lui-mĂȘme, faute d’activitĂ© de sa part ; mais cet objet n’est Ă  son tour connu qu’au travers du sujet, sans quoi il resterait inexistant pour lui. Hoeffding a insistĂ© avec clartĂ© sur ce cercle initial, tel que le sujet ne se connaĂźt que par l’intermĂ©diaire de l’objet et ne connaĂźt ce dernier que relativement Ă  son activitĂ© de sujet. De mĂȘme, toute thĂ©orie de la connaissance, pour expliquer comment le sujet est affectĂ© par l’objet (que celui-ci soit conçu Ă  titre de rĂ©alitĂ© extĂ©rieure, ou de pure reprĂ©sentation ou « prĂ©sentation » tout court), doit de son cĂŽtĂ© poser ce sujet et cet objet rĂ©unis Ă  titre d’objet de sa propre recherche, le nouveau sujet Ă©tant alors le thĂ©oricien de la connaissance : mais ce dernier ne parvient naturellement Ă  connaĂźtre son objet (donc le rapport constituĂ© par la connaissance) qu’au travers de sa propre pensĂ©e (c’est-Ă -dire de sa propre connaissance), laquelle ne lui est connaissable en retour que par rĂ©flexion sur cet objet. Que, pour Ă©chapper Ă  cette difficultĂ©, il se place in medias res et fasse ainsi appel Ă  certains renseignements prĂ©alables sur les sujets et objets rĂ©unis qu’il Ă©tudie Ă  titre d’objet, il devra tĂŽt ou tard rĂ©intĂ©grer ces prĂ©suppositions dans sa propre explication, et le cercle rĂ©apparaĂźt.

Seulement, s’il est inĂ©luctable, un tel cercle est susceptible d’élargissements successifs, comparable en cela Ă  certains cercles bien connus en science, tel que celui de la mesure du temps. Pour mesurer le temps il faut, en effet, disposer d’horloges utilisant des mouvements isochrones qui serviront d’étalon, mais la mesure de cet isochronisme suppose elle-mĂȘme celle des autres mouvements de l’univers qu’ils serviront Ă  chronomĂ©trer, etc. On peut alors Ă©tendre sans fin la chaĂźne sans sortir du cercle, mais plus celui-ci s’élargit et plus les convergences observĂ©es permettent de trouver dans cette cohĂ©rence croissante l’assurance que le cercle n’est pas vicieux. Si toute Ă©pistĂ©mologie suppose Ă  son tour un cercle, il est donc Ă  prĂ©sumer qu’en s’étendant jusqu’à embrasser l’ensemble des disciplines servant de rĂ©fĂ©rence Ă  l’analyse gĂ©nĂ©tique, et cette analyse elle-mĂȘme, l’extension de ce cercle sera gage d’une plus grande cohĂ©rence interne que ce ne peut ĂȘtre le cas pour les systĂšmes philosophiques particuliers.

Il est clair, en effet, qu’à poser le problĂšme de l’épistĂ©mologie sur le terrain du dĂ©veloppement de la pensĂ©e et des sciences particuliĂšres, le cercle de la connaissance ou du sujet et de l’objet est alors Ă  concevoir comme la structure fondamentale du systĂšme des sciences elles-mĂȘmes. On a coutume, il est vrai, de concevoir les rapports des sciences entre elles comme caractĂ©risĂ©s par une suite rectiligne : les mathĂ©matiques, la physique (au sens large), la biologie et les sciences psycho-sociologiques se succĂ©deraient ainsi conformĂ©ment Ă  un principe de hiĂ©rarchie tel que la fameuse sĂ©rie de complexitĂ© croissante et de gĂ©nĂ©ralitĂ© dĂ©croissante conçue par Aug. Comte. Seulement il se pose alors deux questions. En premier lieu, sur quoi se fondent les mathĂ©matiques ? Sur rien d’autre que sur elles-mĂȘmes, c’est entendu, ou sur la logique qui ne s’appuie elle aussi que sur elle-mĂȘme. Mais si cela peut paraĂźtre clair d’un point de vue, soit mĂ©taphysique, soit Ă©troitement axiomatique, cela cesse d’ĂȘtre satisfaisant dĂšs que l’on recherche les conditions rendant une axiomatique possible. On en vient alors nĂ©cessairement Ă  recourir aux lois de l’esprit humain, ce qui est un appel explicite (H. PoincarĂ©, L. Brunschvicg, etc.) ou implicite Ă  la psychologie. En second lieu, et Ă  l’autre extrĂ©mitĂ© de la sĂ©rie, Ă  quoi aboutissent les recherches de la psychologie gĂ©nĂ©tique ? PrĂ©cisĂ©ment Ă  nous expliquer comment se construisent les intuitions et les notions de l’espace, de nombre, d’ordre, etc., c’est-Ă -dire les opĂ©rations logiques et mathĂ©matiques. DĂšs que l’on cesse de se placer Ă  un point de vue normativiste ou axiomatique pur, la sĂ©rie linĂ©aire des connaissances devient donc en rĂ©alitĂ© circulaire, parce que la ligne suivie, initialement droite, se referme lentement sur elle-mĂȘme.

Or, le cercle Ă©pistĂ©mologique exposĂ© prĂ©cĂ©demment n’est pas autre chose que l’expression de ce cercle des sciences, et c’est en quoi il est non seulement conforme Ă  la nature des choses, mais encore fort intĂ©ressant Ă  Ă©tudier en lui-mĂȘme. Pour expliquer la formation des connaissances, la psychosociologie est obligĂ©e de s’appuyer sur un systĂšme de rĂ©fĂ©rence, constituĂ© par les connaissances actuelles propres aux autres sciences, mais elle prĂ©tend par ailleurs rendre compte tĂŽt ou tard de ce systĂšme de rĂ©fĂ©rence comme tel, puisqu’il est formĂ© de connaissances comme les autres, simplement situĂ©es Ă  l’avant-garde de la recherche scientifique au lieu de l’ĂȘtre dans le passĂ© ou Ă  la racine de cette mĂȘme recherche. On voit donc que ce cercle gĂ©nĂ©tique traduit prĂ©cisĂ©ment le cercle constituĂ© par la filiation effective des catĂ©gories de la pensĂ©e scientifique : les explications de la psychologie se rĂ©fĂšrent tĂŽt ou tard Ă  celles de la biologie ; celles-ci reposent Ă  leur tour sur celles de la physico-chimie ; les explications physiques s’appuient elles-mĂȘmes sur les mathĂ©matiques ; quant aux mathĂ©matiques et Ă  la logique, elles ne sauraient se fonder que sur les lois de l’esprit, qui sont l’objet de la psychologie. De plus, on aperçoit que cette fermeture du cercle implique le prolongement de la psychologie ou de la psycho-sociologie en Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique : les mathĂ©matiques ne s’appuient pas, en effet, directement sur la psychologie comme telle, affirmation qui serait absurde et reviendrait Ă  faire reposer la validitĂ© des axiomes sur la description empirique des Ă©tats mentaux, c’est-Ă -dire Ă  fonder la nĂ©cessitĂ© opĂ©ratoire sur des constatations de faits. Les mathĂ©matiques reposent sur un ensemble d’opĂ©rations constitutives, dont la conscience naĂŻve prend simplement acte, tandis que la rĂ©flexion critique dite « thĂ©orie du fondement des mathĂ©matiques », en poursuit systĂ©matiquement l’analyse. Or, c’est cette derniĂšre, dont la nature est dĂ©jĂ  Ă©pistĂ©mologique, tout en restant intĂ©grĂ©e dans les cadres de la science, qui s’appuie sur la psychologie. Il reste que l’on neuf axiomatiser directement les opĂ©rations constitutives de la pensĂ©e sous une forme logistique, ce qui donne l’illusion d’un commencement premier, mais cela revient en fin de compte Ă  axiomatiser un des objets de la psychologie, c’est-Ă -dire les opĂ©rations intellectuelles elles-mĂȘmes, ce qui ne rompt donc pas non plus le cercle gĂ©nĂ©tique. DĂšs lors, si, pour expliquer la genĂšse des connaissances, la psychologie est obligĂ©e de se rĂ©fĂ©rer Ă  la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure, telle qu’elle est connue par les sciences biologiques et physiques, ainsi qu’aux rĂšgles de la logique et des mathĂ©matiques, ce double systĂšme de rĂ©fĂ©rence s’appuie en dĂ©finitive Ă  son tour sur les rĂ©alitĂ©s intellectuelles qui servent Ă  le construire et que la psychologie prĂ©tend Ă©tudier gĂ©nĂ©tiquement : il constitue donc lui aussi le produit d’une genĂšse ou d’une construction continuelle et mobile, dont le caractĂšre propre est de former un cercle s’élargissant sans cesse et englobant parmi ses Ă©lĂ©ments la psychologie elle-mĂȘme.

L’hypothĂšse de travail Ă  tirer de ces rĂ©flexions prĂ©alables, dĂ©passe donc une simple mĂ©thodologie de l’analyse gĂ©nĂ©rique et historique, et elle peut servir de point de dĂ©part Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique dans son ensemble. Cette hypothĂšse revient Ă  supposer que la pensĂ©e scientifique est constamment engagĂ©e en deux directions simultanĂ©es et complĂ©mentaires, qui tiennent au cercle fondamental du sujet et de l’objet. Par les mathĂ©matiques et la psychologie, la science assimile le rĂ©el aux cadres de l’esprit humain et suit ainsi une direction idĂ©aliste. D’une part, en effet, les mathĂ©matiques assimilent les donnĂ©es sensibles Ă  des schĂ©mas spatiaux et numĂ©riques et soumettent ainsi la matiĂšre Ă  un systĂšme d’opĂ©rations toujours plus complexes et plus cohĂ©rentes, qui permettent Ă  la dĂ©duction de dominer l’expĂ©rience et mĂȘme de l’expliquer. D’autre part, la psychologie analyse les opĂ©rations et dĂ©gage, Ă  leur propos, l’activitĂ© du sujet, qui reste irrĂ©ductible Ă  une simple soumission aux donnĂ©es de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure. Mais si c’est lĂ  l’une des deux directions constantes de la pensĂ©e scientifique, l’autre n’en est pas moins nette : par la physique et la biologie, la science obĂ©it Ă  une tendance rĂ©aliste, qui subordonne Ă  son tour l’esprit Ă  la rĂ©alitĂ©. La biologie montre ainsi les connexions de la perception, de la motricitĂ© et de l’intelligence elle-mĂȘme avec les structures de l’organisme, tandis que la physico-chimie insĂšre cet organisme dans un monde de rĂ©alitĂ©s matĂ©rielles toujours plus Ă©loignĂ© des Ă©tats de conscience immĂ©diats et centrant de son cĂŽtĂ© la connaissance sur l’objet.

Selon que l’on parcourt le cercle des sciences dans un sens ou dans un autre, l’objet est donc rĂ©duit au sujet ou le sujet Ă  l’objet. La science n’est ainsi ni purement rĂ©aliste ni purement idĂ©aliste, mais orientĂ©e dans les deux directions Ă  la fois, sans qu’il soit lĂ©gitimement possible d’anticiper l’état final d’un tel processus. Or, cet Ă©tat final serait nĂ©cessaire Ă  connaĂźtre pour donner lieu Ă  une Ă©pistĂ©mologie dĂ©finitive ou close, et non pas limitĂ©e aux acquisitions restreintes et progressives, comme l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, qui demeure donc essentiellement « ouverte ». Mais il supposerait prĂ©cisĂ©ment que soit fermĂ© le cercle des disciplines scientifiques. Or, ce cercle ne boucle en rĂ©alitĂ© jamais complĂštement car chacun des systĂšmes de connaissances dont il se compose Ă©tant lui-mĂȘme en mouvement, il y a constamment dĂ©calage entre un progrĂšs effectuĂ© dans l’une des directions et un progrĂšs dans l’autre, de telle sorte que le processus entier pourrait ĂȘtre imaginĂ© comme une sorte de spirale. Ce sont alors les lois de cette construction circulaire d’ensemble qui constituent la « limite » gĂ©nĂ©rale des dĂ©veloppements particuliers Ă©tudiĂ©s par l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.

On voit, en rĂ©sumĂ©, la double tĂąche de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. Au point de dĂ©part, elle se confond avec un certain aspect de la psychologie du dĂ©veloppement intellectuel : elle cherche Ă  expliquer la formation des connaissances particuliĂšres, et Ă  rĂ©soudre ainsi le problĂšme de savoir comment s’accroissent les connaissances dĂ©limitĂ©es. Tant qu’elle demeure sur ce terrain psycho-gĂ©nĂ©tique elle a besoin, comme la psychologie elle-mĂȘme, d’un systĂšme de rĂ©fĂ©rence constituĂ© par les connaissances scientifiques admises au moment considĂ©rĂ©. Mais, dans la mesure oĂč l’analyse psychogĂ©nĂ©tique se prolonge en analyse historico-critique, le systĂšme de rĂ©fĂ©rence, jusque-lĂ  regardĂ© comme fixe, se met Ă  son tour en mouvement et la recherche psychogĂ©nĂ©tique apparaĂźt alors comme un simple anneau dans une chaĂźne tendant Ă  se refermer sur elle-mĂȘme. L’étude des premiers tours de spirale dĂ©crits par ce processus relĂšve encore de l’analyse historico-critique, mais, au fur et Ă  mesure que l’on se rapproche de l’état actuel des connaissances, la recherche Ă©pistĂ©mologique, toujours entendue sous son aspect strictement gĂ©nĂ©tique, tend Ă  se confondre avec l’analyse des rapports qui se tissent peu Ă  peu entre les sciences comme telles : en dĂ©gageant le caractĂšre cyclique de ces rapports, l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique contribue ainsi, en fin de compte, Ă  mettre en Ă©vidence les raisons profondes du cercle du sujet et de l’objet, cercle indĂ©finiment Ă©tendu par la recherche scientifique elle-mĂȘme et qui, une fois fermĂ© Ă  la limite, — mais Ă  une limite peut-ĂȘtre impossible Ă  atteindre — livrerait le secret de la connaissance humaine.

§ 7. ÉpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique restreinte et gĂ©nĂ©ralisĂ©e

Nous appellerons Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique restreinte toute recherche psychogĂ©nĂ©tique ou historico-critique sur les modes d’accroissement des connaissances, pour autant qu’elle s’appuie sur un systĂšme de rĂ©fĂ©rence constituĂ© par l’état du savoir admis au moment considĂ©rĂ©. Nous parlerons au contraire d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique gĂ©nĂ©ralisĂ©e lorsque le systĂšme de rĂ©fĂ©rence est englobĂ© lui-mĂȘme dans le processus gĂ©nĂ©tique ou historique qu’il s’agit d’étudier. Le problĂšme est alors de trouver une mĂ©thode qui demeure gĂ©nĂ©tique et historico-critique, c’est-Ă -dire qui fournisse encore Ă  la recherche des critĂšres objectifs permettant de rĂ©sister avec quelque efficacitĂ© au danger de construire simplement de nouvelles mĂ©taphysiques de la connaissance parmi d’autres.

Or, englober les connaissances actuelles de la science dans le processus gĂ©nĂ©tique revient, non seulement Ă  considĂ©rer toute vĂ©ritĂ©, mĂȘme celles que l’on admet aujourd’hui, comme relative Ă  un niveau dĂ©terminĂ© de la pensĂ©e en dĂ©veloppement (y compris les vĂ©ritĂ©s logiques fondamentales), mais encore Ă  ne prĂ©juger en rien des rapports entre le sujet et l’objet. Du point de vue de l’épistĂ©mologie restreinte, le problĂšme n’est pas aussi aigu, puisque l’activitĂ© du sujet et la construction de sa reprĂ©sentation des choses sont Ă©tudiĂ©es en se rĂ©fĂ©rant Ă  une rĂ©alitĂ© supposĂ©e extĂ©rieure, objective et stable, qui est le rĂ©el tel que la science actuelle l’envisage. Mais, du point de vue d’une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique gĂ©nĂ©ralisĂ©e il n’existe plus de rĂ©alitĂ© douĂ©e de ces attributs. De mĂȘme que la structure du sujet connaissant a constamment Ă©voluĂ© au cours de sa construction psychologique, de mĂȘme la question reste ouverte de savoir si elle continuera de se dĂ©velopper sans limite ; d’autre part, la rĂ©alitĂ© supposĂ©e extĂ©rieure ayant constamment changĂ© d’aspect au cours de cette Ă©volution, ce qui signifie donc que certains de ses caractĂšres soi-disant objectifs Ă©taient de fait subjectifs, le rĂ©el peut continuer Ă  se transformer pour les formes de pensĂ©e ultĂ©rieures, et la question doit ainsi rester Ă©galement ouverte. Il n’est donc aucun moyen de rĂ©soudre avec sĂ©curitĂ© le problĂšme des frontiĂšres entre le sujet et l’objet sitĂŽt que l’on abandonne le systĂšme de rĂ©fĂ©rence sur lequel s’appuie l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique restreinte.

Cependant une recherche Ă©pistĂ©mologique aussi radicalement relativiste par mĂ©thode que cette analyse gĂ©nĂ©tique gĂ©nĂ©ralisĂ©e se voit bien forcĂ©e de parler encore de sujet et d’objet, car ces deux pĂŽles de la connaissance se retrouvent jusque dans les positions idĂ©alistes ou rĂ©alistes les plus extrĂȘmes qui puissent rentrer dans le tableau des possibilitĂ©s prĂ©vues au § 4 : pour l’apriorisme poussĂ© jusqu’à l’idĂ©alisme le plus radical, il reste toujours des objets en tant que donnĂ©es de conscience imprĂ©visibles, constatĂ©es intĂ©rieurement mais ne pouvant ĂȘtre dĂ©duites comme d’autres contenus reprĂ©sentatifs ; et, pour l’empirisme le plus matĂ©rialiste, l’organisme continue de rĂ©agir de façon toujours plus complexe aux excitants extĂ©rieurs, ce qui constitue proprement l’activitĂ© d’un sujet. Le problĂšme subsiste donc, dans toutes les conceptions, de dĂ©terminer les relations entre le sujet et l’objet. Mais comment procĂ©der gĂ©nĂ©tiquement en l’absence de tout systĂšme de rĂ©fĂ©rence, c’est-Ă -dire en une mĂ©thode astreinte Ă  demeurer entiĂšrement « ouverte » ?

Or, de mĂȘme que les lois de construction, particuliĂšres aux diverses connaissances, constituent l’objet d’étude propre Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique restreinte, de mĂȘme les directions ou « vections » inhĂ©rentes Ă  la marche mĂȘme des sciences, considĂ©rĂ©e chacune en son ensemble, fournissent Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique gĂ©nĂ©ralisĂ©e son domaine de recherches. Si, p. ex. le progrĂšs des connaissances scientifiques peut ĂȘtre conçu Ă  titre d’hypothĂšse comme dĂ©crivant une sorte de spirale ou de processus cyclique, dont l’une des directions serait caractĂ©risĂ©e par une rĂ©duction graduelle de l’objet au sujet et l’autre par la rĂ©duction inverse ou complĂ©mentaire, il reste Ă  vĂ©rifier l’existence de ces directions par l’analyse d’ensemble du mouvement cognitif.

Si provisoires, et relatives Ă  notre structure mentale actuelle, que l’on considĂšre les vĂ©ritĂ©s forçant aujourd’hui notre adhĂ©sion, il demeure en effet toujours que, Ă  dĂ©faut d’anticipation ou d’assurance prise sur l’avenir, nous pouvons comparer ce niveau prĂ©sent aux prĂ©cĂ©dents et dĂ©gager l’orientation qui caractĂ©rise l’ensemble du dĂ©veloppement connu. Cette dĂ©termination des lois gĂ©nĂ©rales d’évolution ne constitue mĂȘme qu’une gĂ©nĂ©ralisation de la mĂ©thode propre Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique restreinte, mais cette gĂ©nĂ©ralisation fournit le point d’appui qui semblait faire dĂ©faut avec l’abandon du systĂšme de rĂ©fĂ©rence dont usait la mĂ©thode restreinte. C’est donc une telle gĂ©nĂ©ralisation, ou recherche des lois de construction d’ensemble, qui permet d’entrevoir le passage Ă  la limite dont l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique fait son but final, et cela sans infidĂ©litĂ© aux mĂ©thodes psychogĂ©nĂ©tique et historico-critique, puisque ce dernier problĂšme prolonge sans plus les questions « restreintes ».

Mais la question des directions d’ensemble ou des vections est nĂ©anmoins pleine d’embĂ»ches et son Ă©tude suppose au moins deux sortes de prĂ©cautions, relatives d’ailleurs Ă  un seul et mĂȘme Ă©cueil constant. AndrĂ© Lalande, dont on sait la profondeur avec laquelle il a caractĂ©risĂ© l’utilitĂ© de cette recherche des vections, procĂ©dant historiquement et dĂ©butant in medias res par opposition aux reconstructions ab initio, attĂ©nuait cependant le relativisme gĂ©nĂ©tique que semble impliquer une telle investigation, en distinguant une « raison constituĂ©e » toujours en Ă©volution et une « raison constituante » qui dirigerait le mouvement Ă©volutif. Dans sa pensĂ©e, la raison constituante se rĂ©duisait, d’ailleurs, Ă  l’identification graduelle du divers, la raison constituĂ©e Ă©tant alors formĂ©e par les principes multiples qui ont marquĂ©, au cours de l’histoire, les progrĂšs de l’identification mĂȘme. Il va naturellement de soi que tel pourrait ĂȘtre le rĂ©sultat des analyses gĂ©nĂ©tiques, d’autant plus qu’Émile Meyerson a retrouvĂ©, pour son compte, la mĂȘme identification Ă  chaque palier de la connaissance scientifique. Seulement il serait dangereux, pour des raisons de mĂ©thode, de distinguer par principe une raison constituĂ©e, soumise Ă  l’évolution dirigĂ©e dont on se propose d’étudier la vection, et une raison constituante soustraite pour ainsi dire d’avance Ă  toute transformation.

La premiĂšre prĂ©caution Ă  prendre, du point de vue d’une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique gĂ©nĂ©ralisĂ©e, consiste donc Ă  ne pas limiter au prĂ©alable l’évolution possible en prĂ©sentant la direction propre Ă  l’évolution intellectuelle comme due Ă  la prĂ©sence, dĂšs le dĂ©part, d’un facteur a priori qui la lui imprimerait. RĂ©pĂ©tons-le, l’existence d’un tel facteur peut fort bien ĂȘtre confirmĂ©e par la recherche gĂ©nĂ©tique, et n’est nullement Ă  exclure Ă  titre d’hypothĂšse ou de possibilitĂ©, bien au contraire. Mais elle n’est pas impliquĂ©e dans la mĂ©thode comme telle, et mĂȘme si un dualisme relatif semble ĂȘtre imposĂ© par un certain nombre de faits entre une raison constituĂ©e et une raison constituante (p. ex. entre les principes particuliers des sciences et ceux de la logique en gĂ©nĂ©ral, etc.), il se pourrait fort bien aussi que toutes deux soient entraĂźnĂ©es, mais Ă  des vitesses diffĂ©rentes, dans le courant de la construction continue du savoir.

D’oĂč la seconde prĂ©caution. La dĂ©couverte Ă©ventuelle d’une loi d’évolution dans le domaine de la pensĂ©e scientifique ne peut naturellement valoir que jusqu’au niveau atteint par celle-ci actuellement. L’interpolation rĂ©trospective est dangereuse, mais l’extrapolation Ă  l’égard de l’avenir est rĂ©solument illĂ©gitime, sinon sous forme de simple probabilitĂ© inassignable. De ce point de vue, la thĂ©orie de la connaissance de LĂ©on Brunschvicg, qui fut un modĂšle d’épistĂ©mologie « ouverte », poussait la prudence jusqu’à ne pas parler d’évolution dirigĂ©e et Ă  constater simplement les crises et les changements d’orientation au cours de leur succession historique. Nous avions jadis, en une Ă©tude critique de l’un des beaux ouvrages de ce maĂźtre 4 Ă©noncĂ© la possibilitĂ© de concilier sa mĂ©thode avec la recherche d’une direction, ou d’une « orthogenĂšse » comme disent les biologistes. À quoi il rĂ©pondit : « orthogenĂšse si l’on veut, mais Ă  condition de ne la connaĂźtre qu’aprĂšs coup ». Nous ne pouvons que nous rallier Ă  ce conseil, mais il ne nous en faut pas plus.

Ni a priori de mĂ©thode, ni anticipation, telles seront donc nos deux rĂšgles. Mais, dans l’hypothĂšse d’un cercle des disciplines positives, c’est-Ă -dire de deux directions au moins de la pensĂ©e scientifique, la tentation d’une anticipation arbitraire est peut-ĂȘtre plus faible, puisque les interprĂ©tations rĂ©alistes et idĂ©alistes de la science apparaĂźtront ainsi davantage comme complĂ©mentaires que comme devant donner lieu Ă  la suprĂ©matie graduelle de l’une des tendances sur l’autre. En quoi consiste alors la fĂ©conditĂ© d’une telle hypothĂšse et Ă  quoi revient, surtout, l’essai de dĂ©terminer les « limites » propres aux sĂ©ries convergentes que l’on Ă©tudiera ainsi ?

L’hypothĂšse contraire Ă  celle de l’ordre cyclique des sciences est reprĂ©sentĂ©e avant tout, en l’état actuel des travaux Ă©pistĂ©mologiques, par les idĂ©es issues de la logistique telle qu’elle a Ă©tĂ© comprise par le « Cercle de Vienne », et qui ont donnĂ© lieu Ă  un courant connaissant un succĂšs rĂ©el sous le nom de mouvement pour l’« UnitĂ© de la Science ». Il s’agit essentiellement d’un effort pour l’axiomatisation systĂ©matique des sciences, portant aussi bien sur les principes des sciences expĂ©rimentales que sur les thĂ©ories propres aux sciences dĂ©ductives. L’image des sciences qui en rĂ©sulte est naturellement celle d’un ordre linĂ©aire, suivant les Ă©tapes de cette logicisation : logique, mathĂ©matiques, physique, chimie, biologie, psychologie et sociologie. La structure des sciences Ă©chapperait d’autre part, Ă  toute tentative d’explication gĂ©nĂ©tique, un systĂšme de propositions intemporelles se substituant ainsi nĂ©cessairement au systĂšme des idĂ©es en Ă©volution. Or, si intĂ©ressante que soit une telle tentative, avec laquelle nous nous rencontrerons sur de nombreux points, Ă  commencer par la mĂ©thode Ă©trangĂšre Ă  toute mĂ©taphysique, une difficultĂ© importante nous paraĂźt subsister, qui tient d’ailleurs peut-ĂȘtre plus Ă  la notion « tautologique » que les partisans de ce mouvement se font des vĂ©ritĂ©s logiques et mathĂ©matiques qu’à l’ensemble de leurs autres hypothĂšses. C’est que cet effort pour aboutir Ă  l’« UnitĂ© de la Science » a conduit en fin de compte Ă  une dualitĂ© fondamentale : d’une part, sont reconnues les vĂ©ritĂ©s de faits, dont la constatation relĂšve toujours tĂŽt ou tard d’un contrĂŽle actif et perceptif de la part du sujet ; mais d’autre part, les propositions logico-mathĂ©matiques, conçues comme un simple langage ou une « syntaxe logique » subsistent indĂ©pendamment de toute expĂ©rience et constituent ainsi comme un monde Ă  part. Le premier problĂšme soulevĂ© par ce dualisme radical propre Ă  l’épistĂ©mologie « unitaire » est alors de savoir comment les vĂ©ritĂ©s de faits vont se raccorder ou, comme dit Ph. Frank se « coordonner » aux propositions syntactiques destinĂ©es Ă  les exprimer, et ce problĂšme a Ă©tĂ© abordĂ© avec une grande subtilitĂ© par les auteurs unitaristes. Mais il demeure un second problĂšme : c’est de « coordonner » Ă©galement les connexions logistiques ou logico-mathĂ©matiques avec les opĂ©rations mentales effectives du sujet qui les emploie, car enfin une « syntaxe », mĂȘme « logique », suppose un sujet capable de l’employer, et tout langage mĂȘme mathĂ©matique implique, non seulement des individus en chair et en os aptes Ă  parler, mais encore une sociĂ©tĂ© qui l’a engendrĂ©. Il est alors clair que le cercle des sciences rĂ©apparaĂźt, quoique lĂ©gĂšrement transformé : les vĂ©ritĂ©s de fait sont peu Ă  peu assimilĂ©es aux propositions syntactiques, mais celles-ci reposent sur des opĂ©rations intellectuelles Ă©manant d’un sujet qui fait partie de la rĂ©alitĂ© de fait.

Or, si tel est le cas, on aperçoit les tĂąches immĂ©diates d’une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et la fĂ©conditĂ© possible de ses hypothĂšses de dĂ©part : la premiĂšre de ces tĂąches consiste Ă  rĂ©concilier si l’on peut dire la logistique et la psychologie, celle-lĂ  conduisant aux axiomatisations intemporelles dont le courant d’idĂ©es rappelĂ© Ă  l’instant montre bien l’importance, et celle-ci conduisant Ă  l’étude des opĂ©rations effectives qui constituent la science et la logique elle-mĂȘme en leur dĂ©veloppement. Les deux pĂŽles de la connaissance sont assurĂ©ment (et cela reste vrai quelles que soient les interprĂ©tations, y compris celles de l’épistĂ©mologie « unitaire ») la nĂ©cessitĂ© propre aux implications, qui tendent Ă  se soustraire au temps, et la succession rĂ©guliĂšre des faits dans le temps. Or, nous sommes aujourd’hui fortement outillĂ©s quant Ă  l’analyse des implications logico-mathĂ©matiques, et toute l’axiomatique contemporaine constitue Ă  cet Ă©gard un instrument dĂ©jĂ  trĂšs efficace. Nous sommes, d’autre part, assez avancĂ©s sur la voie de la mise en connexion entre les faits physiques et les implications logico-mathĂ©matiques. En comparaison avec ces deux ensembles imposants d’acquisitions, deux immenses lacunes nous empĂȘchent de progresser dans la constitution d’une Ă©pistĂ©mologie scientifique ralliant tous les suffrages : le passage du physique au biologique, passage sur lequel nombre de physiciens et les plus grands biologistes concentrent actuellement leurs efforts sans rĂ©ussir encore Ă  dissiper les obscuritĂ©s liĂ©es Ă  cette question capitale, et la liaison entre les domaines psychophysiologique ou mental et logico-mathĂ©matique, sur laquelle nous entrevoyons les rapports possibles entre l’action temporelle ou irrĂ©versible et les opĂ©rations rĂ©versibles, sources d’implications intemporelles ; mais nous ne dĂ©passons pas encore sur ce point le niveau des aperçus prĂ©liminaires et globaux. Cette double lacune de notre savoir n’exclut cependant nullement que l’on poursuive le grand Ɠuvre collectif de l’épistĂ©mologie scientifique en se plaçant rĂ©solument sur le terrain gĂ©nĂ©tique : c’est au contraire sur ce terrain seul que l’on Ă©vitera les surprises rĂ©servĂ©es Ă  ceux qui oublient l’importance Ă©pistĂ©mologique fondamentale des facteurs biologiques et psychologiques, et que l’on contribuera au contraire tout Ă  la fois Ă  la comprĂ©hension de ces facteurs et Ă  leur insertion dans le systĂšme d’ensemble constituĂ© par la thĂ©orie de la connaissance scientifique.