Chapitre III.
La connaissance mathématique et la réalité
a
AprĂšs avoir examinĂ© la genĂšse des rapports numĂ©riques et spatiaux, il convient de chercher quelle est la direction de pensĂ©e que suit le dĂ©veloppement de la connaissance mathĂ©matique. Sâinterdisant de juger une fois pour toutes de ce quâest lâesprit et de ce quâest la rĂ©alitĂ©, lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ne saurait, en effet, Ă©tudier la relation entre les mathĂ©matiques et cette rĂ©alitĂ©, quâen tentant de dĂ©gager la direction suivie par la connaissance mathĂ©matique au cours de son Ă©volution historique, et en se rĂ©fĂ©rant seulement aux divers types de rĂ©alitĂ©s successivement admises par la pensĂ©e scientifique Ă chacune de ses principales Ă©tapes. Or, le mĂ©canisme essentiel qui se dĂ©gage de tout examen de lâhistoire des mathĂ©matiques est assurĂ©ment celui de la prise de conscience graduelle des opĂ©rations, puisque les gĂ©omĂštres grecs croyaient contempler sans opĂ©rer, tandis que lâanalyse et la gĂ©omĂ©trie modernes se donnent comme une Ă©tude des « transformations ». DâoĂč le problĂšme du rĂŽle effectif des opĂ©rations, qui nous conduira Ă la question du raisonnement mathĂ©matique et, finalement, Ă celle des rapports entre le sujet et lâobjet dans la construction opĂ©ratoire des ĂȘtres mathĂ©matiques.
§ 1. La prise de conscience historique des opérations. A : les mathématiques grecques
On a souvent notĂ© que, par delĂ les philosophies individuelles qui en constituent plus ou moins le reflet, le sens commun ou, pourrait-on aller jusquâĂ dire, la « conscience collective » des mathĂ©maticiens a singuliĂšrement variĂ© dâun siĂšcle Ă lâautre quant Ă la nature ou Ă lâobjet de leur science. Rien nâest plus instructif, Ă cet Ă©gard, que de mĂ©diter sur lâopposition fondamentale qui sĂ©pare la conception mathĂ©matique des Grecs de celle des modernes, mĂȘme si la mĂ©taphysique platonicienne, que le gĂ©nie grec a construite pour justifier le rĂ©alisme des formes, rĂ©apparaĂźt pĂ©riodiquement au cours de lâhistoire. Or, cette opposition pourrait bien tenir Ă une conscience insuffisante du rĂŽle des opĂ©rations, laquelle caractĂ©riserait la conception mathĂ©matique des Grecs, et, Ă partir du xviie siĂšcle, Ă une prise de conscience du mĂ©canisme opĂ©ratoire de la pensĂ©e. Si cette thĂšse Ă©tait exacte, lâhistoire des mathĂ©matiques grecques constituerait la plus intĂ©ressante des expĂ©riences Ă©pistĂ©mologiques : lâexpĂ©rience dâune pensĂ©e qui construit, bien quâelle sâignore en tant que constructive, puis qui cesse de construire, faute de cette connaissance de son propre pouvoir. On connaĂźt assez, en effet, les destinĂ©es de la science antique, qui, aprĂšs le « miracle » de son apparition (si miracle il y a eu) et aprĂšs la plĂ©nitude dâune pĂ©riode dâapogĂ©e, a cessĂ© mystĂ©rieusement dâĂȘtre fĂ©conde pour avorter dans la dĂ©cadence de la pĂ©riode alexandrine. Or, les circonstances sociales Ă elles seules, ne sauraient rendre compte de cette courbe historique, sauf Ă montrer comment lâabsence dâune liaison suffisante avec les techniques (autres que celles de lâarchitecte) a pu encourager les gĂ©omĂštres grecs en leurs tendances contemplatives et antiopĂ©ratives. Le principe de cette stĂ©rilitĂ© finale, que de nombreux auteurs ont cherchĂ© Ă expliquer, ne tiendrait-il donc pas Ă un rĂ©alisme par refus, si lâon peut dire, de reconnaĂźtre lâactivitĂ© du sujet, tandis que la fĂ©conditĂ© de la science moderne sâexpliquerait alors par le dynamisme du mĂ©canisme opĂ©ratoire, devenu conscient de ses possibilitĂ©s internes ?
Si divers quâaient Ă©tĂ© les problĂšmes abordĂ©s par les mathĂ©maticiens grecs, dans les travaux desquels on peut retrouver les germes de presque toutes les grandes dĂ©couvertes modernes, la partie de leur science quâils se sont trouvĂ©s dâaccord Ă consacrer ou Ă codifier nâen est pas moins considĂ©rablement plus restreinte en son domaine que la mathĂ©matique moderne : seules lâarithmĂ©tique et cette variĂ©tĂ© de gĂ©omĂ©trie que nous appelons aujourdâhui euclidienne (par opposition Ă la gĂ©omĂ©trie projective et Ă la topologie) ont eu droit de citĂ©, sans parler de la statique dâArchimĂšde, dont la mĂ©thode Ă©claire Ă bien des Ă©gards lâidĂ©al scientifique des Grecs, mais qui nâappartient pas aux mathĂ©matiques pures. Cependant les Grecs connaissaient une sorte dâalgĂšbre (Diophante dâAlexandrie employait des signes abrĂ©gĂ©s pour exprimer les puissances, etc.) ainsi quâune « logistique » ou art du calcul, mais quâils considĂ©raient comme de simples techniques utilitaires et non pas comme des sciences (ainsi que la gĂ©odĂ©sie ou mesure gĂ©omĂ©trique concrĂšte). Ils se sont rapprochĂ©s, dâautre part, du calcul infinitĂ©simal, avec la « mĂ©thode dâexhaustion » dâAntiphon et dâEudoxe, et surtout avec les procĂ©dĂ©s subtils employĂ©s par ArchimĂšde dans ses recherches sur lâĂ©valuation des aires et des volumes, mais quâil a voulu subordonner Ă la mĂ©thode gĂ©omĂ©trique. De mĂȘme, on a souvent rapprochĂ© les fameux paradoxes de ZĂ©non dâĂlĂ©e de lâintervention des sĂ©ries infinies dans la mathĂ©matique moderne. Seulement, que ZĂ©non ait voulu prouver lâimpossibilitĂ© rationnelle du mouvement, ou simplement son irrĂ©ductibilitĂ© Ă lâĂ©gard dâune pluralitĂ© discontinue, il nâen reste pas moins que son intention Ă©tait essentiellement nĂ©gative et critique, par opposition au rĂŽle constructif que joue lâinfini des modernes.
Bien plus, la gĂ©omĂ©trie mĂȘme des Grecs sâest volontairement limitĂ©e, de la maniĂšre la plus curieuse, Ă un nombre de notions et de figures plus restreint que celles dont les gĂ©omĂštres avaient effectivement connaissance. On sait, p. ex., que les courbes appelĂ©es « mĂ©caniques », telles que la quadratrice de Hippias, la conchoĂŻde de NicomĂšde, la cissoĂŻde de DioclĂšs, etc. ne figurent pas dans les formes envisagĂ©es par la gĂ©omĂ©trie dâEuclide, comme sâil existait des formes rationnelles et dâautres Ă©trangĂšres Ă la raison gĂ©omĂ©trique (Ă la maniĂšre dont Aristote admet une distinction entre les mouvements « naturels » et les mouvements « contre nature » ou « violents »). Les seules figures reconnues par cette gĂ©omĂ©trie, sont, en effet, celles que lâon peut construire au moyen de la rĂšgle et du compas, câest-Ă -dire au moyen de droites et de cercles (ou de rotations autour dâune droite), par opposition aux autres formes, relevant prĂ©cisĂ©ment de procĂ©dĂ©s « mĂ©caniques » et par consĂ©quent suspectes dâirrationnalitĂ©. Pour la mĂȘme raison ne trouve-t-on pas dans la gĂ©omĂ©trie grecque, une thĂ©orie du dĂ©placement, malgrĂ© lâusage effectif quâEuclide se permet de cette opĂ©ration dans les dĂ©compositions et les recompositions de figures. On ne peut parler non plus dâune analyse systĂ©matique du continu, malgrĂ© lâaxiome dit dâArchimĂšde (par allusion Ă ses mĂ©thodes dâexhaustion), et cette timiditĂ© Ă lâĂ©gard du continu sâaccompagne dâune prudence gĂ©nĂ©rale en ce qui concerne lâinfini sous toutes ses formes, analytiques ou gĂ©omĂ©triques 1.
Quelle que soit lâopposition fondamentale qui sĂ©pare la pensĂ©e formelle des Grecs des opĂ©rations concrĂštes, en jeu dans la science utilitaire des Ăgyptiens, le raisonnement dĂ©ductif demeure donc chez eux essentiellement statique. Câest ainsi que le choix mĂȘme des constructions par la rĂšgle et le compas Ă lâexclusion des autres procĂ©dĂ©s constructifs possibles pour engendrer les figures montre assez que la figure nâest pas conçue comme relative Ă lâopĂ©ration qui la dĂ©termine, et que celle-ci ne possĂšde donc pas le pouvoir logique dâĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e en elle-mĂȘme : câest la figure qui seule constitue la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique objective, tandis que la construction demeure inhĂ©rente au sujet et par consĂ©quent sans valeur de connaissance scientifique. De mĂȘme, les pythagoriciens dĂ©couvrant les nombres irrationnels par gĂ©nĂ©ralisation de lâopĂ©ration dâextraction de la racine (dans le cas de la diagonale â2 dâun carrĂ© ayant une unitĂ© de cĂŽtĂ©) nâen concluent pas Ă la lĂ©gitimitĂ© de cette notion en tant que gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire du nombre, mais commencent par lâĂ©carter comme un scandale intellectuel et une sorte dâimpiĂ©té : il a fallu la rĂ©flexion platonicienne sur les rapports entre le commensurable et lâincommensurable pour que celui-ci acquiert droit de citĂ© dans la gĂ©omĂ©trie. Mais, mĂȘme sans gĂ©nĂ©raliser le nombre jusquâĂ le faire correspondre au continu spatial (idĂ©e rĂ©servĂ©e Ă la science opĂ©ratoire des modernes depuis lâArithmĂ©tique universelle de Newton), les Grecs auraient pu tirer de la rĂ©flexion sur les incommensurables une Ă©tude quantitative des figures gĂ©omĂ©triques. Tout au contraire, comme L. Brunschvicg et P. Boutroux lâont bien montrĂ©, ils ont toujours cherchĂ© Ă subordonner le raisonnement Ă la qualitĂ©, Ă faire une « étude qualitative de la quantité » 2 Ă Ă©viter non seulement le calcul des grandeurs concrĂštes mais mĂȘme celui des grandeurs abstraites 3, p. ex. en remplaçant la mesure des angles par une construction conservant la forme qualitative de la figure 4.
Au total, comme tous les spĂ©cialistes de lâhistoire des sciences lâont fait voir, lâidĂ©al de la mathĂ©matique grecque est essentiellement contemplatif, câest-Ă -dire rĂ©aliste dans le sens du primat de lâobjet et de la dĂ©valuation ou mĂȘme de lâignorance presque voulue de lâactivitĂ© du sujet. Pour Pythagore le nombre est dans les choses, câest-Ă -dire que le nombre entier Ă©tait considĂ©rĂ© comme le principe de la rĂ©alitĂ© spatiale (comprise comme la plus extĂ©rieure Ă nous), jusquâĂ la dĂ©couverte des incommensurables. AprĂšs quoi, il subsiste en soi dans le monde des IdĂ©es ou des Formes, comme les figures dont la beautĂ© et lâharmonie intrinsĂšque sont lâobjet mĂȘme de la connaissance rationnelle. Le « thĂ©orĂšme » est une vision rationnelle, dĂ©tachĂ©e du « problĂšme » et des constructions qui rendent sa dĂ©monstration possible. Bref, en tous ses aspects, le raisonnement statique et qualitatif du mathĂ©maticien grec est suspendu Ă la rĂ©alitĂ©, indĂ©pendante de nous, propre Ă lâObjet.
Or, comme chacun lâa vu Ă©galement, câest cet idĂ©al mĂȘme de perfection thĂ©orique qui a Ă©tĂ© cause de la faiblesse, puis de la dĂ©cadence terminale, de la mathĂ©matique grecque : la stĂ©rilitĂ© dont elle a fini par faire preuve, aprĂšs des siĂšcles dâĂ©clat, a tenu ainsi Ă des raisons internes, et non pas externes, câest-Ă -dire aux limites mĂȘmes quâelle sâĂ©tait imposĂ©es. Faut-il, avec A. Reymond 5, voir en ce fait capital lâexpression dâune logique plus exigeante que la nĂŽtre, renonçant aux notions de mouvement, dâinfini, et Ă lâanalyse inĂ©puisable du continu parce que les sentant suspectes de contradiction Ă la suite des apories de ZĂ©non dâĂlĂ©e ? Mais pourquoi lâĂ©lĂ©atisme a-t-il pu produire un tel effet dâinhibition, alors que, de notre temps comme aux dĂ©buts de lâanalyse infinitĂ©simale, les « crises » des mathĂ©matiques nâaffectent que la discussion des fondements sans jamais stĂ©riliser la technique ? Un tel fait nous pousserait au contraire Ă parler dâune logique plus courte que celle des modernes, parce que plus statique, et moins apte Ă assimiler les donnĂ©es du rĂ©el, parce que moins consciemment opĂ©ratoire.
Le problĂšme psychologique et gĂ©nĂ©tique que soulĂšve la structure des mathĂ©matiques grecques est donc dâexpliquer une telle logique, en rĂ©fĂ©rence avec les opĂ©rations concrĂštes du calcul « utilitaire » qui les a prĂ©cĂ©dĂ©es, dâune part, et avec la logique du xvie et du xviie siĂšcles, dâautre part. Or, il est vraisemblable que les opĂ©rations formelles aient Ă©tĂ© les mĂȘmes chez les Grecs que chez les modernes, et bien distinctes, chez les premiers autant que chez les seconds, des opĂ©rations concrĂštes du niveau prĂ©cĂ©dent (mesures et calcul empiriques), ainsi que des opĂ©rations concrĂštes en jeu dans la construction mĂȘme des figures. Autrement dit, du point de vue de la structure formelle, il va sans dire que la logique des mathĂ©maticiens grecs est celle des propositions et des implications purement dĂ©ductives 6, au mĂȘme titre que celle des gĂ©omĂštres du xviie siĂšcle (et indĂ©pendamment du fait que le contenu des prĂ©misses ou des axiomes demeure intuitif, en opposition avec lâaxiomatique contemporaine). Mais tout se passe comme si les Anciens, dans leur dĂ©couverte du raisonnement formel, nâavaient point encore pris conscience de son caractĂšre constructif ou opĂ©ratoire, autrement dit nâĂ©tablissaient point la mĂȘme ligne de dĂ©marcation entre lâobjet et lâactivitĂ© du sujet que les fondateurs de la gĂ©omĂ©trie analytique ou du calcul infinitĂ©simal, faute de rĂ©flexion sur cette activitĂ© comme telle. Ce serait alors Ă cause de ce dĂ©faut de prise de conscience, et, par consĂ©quent Ă cause des limites imposĂ©es par le rĂ©alisme dĂ©coulant dâun tel fait, que leur pensĂ©e formelle nâaurait point atteint le dĂ©veloppement illimitĂ© auquel on Ă©tait en droit de sâattendre.
La question de la prise de conscience du mĂ©canisme de la construction intellectuelle et le problĂšme psychologique, de la dĂ©limitation Ă©tablie par la pensĂ©e spontanĂ©e entre lâactivitĂ© du sujet et son objet, sont dâune grande importance pour toute lâĂ©pistĂ©mologie. Si le rĂ©alisme est tellement mieux enracinĂ© dans le sens commun que lâidĂ©alisme, cela tient, en effet, sans doute Ă des mĂ©canismes psychiques Ă©lĂ©mentaires, quâil est nĂ©cessaire de chercher Ă atteindre. LâexpĂ©rience historique des Grecs constitue Ă cet Ă©gard un fait crucial, quâil convient dâanalyser en sâaidant du plus grand nombre de rĂ©fĂ©rences possibles.
Or, lâĂ©tude du dĂ©veloppement mental montre, avec toute la clartĂ© dĂ©sirable, non seulement que la dĂ©limitation communĂ©ment admise entre le sujet et lâobjet est essentiellement variable dâun niveau Ă lâautre, mais encore quâelle dĂ©pend dâun phĂ©nomĂšne constant, ou constamment renouvelé : la difficultĂ© Ă prendre conscience des mĂ©canismes internes de lâactivitĂ© intellectuelle, en particulier lorsquâelle se prĂ©sente sous des formes rĂ©cemment acquises.
Il nâest pas besoin de rappeler quâau niveau perceptif et sensori-moteur la construction, si lente et si laborieuse, de lâobjet pratique, suppose elle-mĂȘme une phase prĂ©liminaire au cours de laquelle il nâexiste aucune dĂ©limitation entre le sujet et les objets, donc aucun objet permanent et par consĂ©quent aucun sujet conscient de lui-mĂȘme Ă titre de sujet : lâunivers est alors « adualistique », comme lâa si bien dit J. M. Baldwin, câest-Ă -dire que tout ce qui est senti et perçu est mis sur un seul et mĂȘme plan, sans distinction entre un monde extĂ©rieur et un monde intĂ©rieur. Ce nâest quâavec la construction des objets que cet univers indiffĂ©renciĂ© initial commence Ă se dissocier en une activitĂ© propre et en ses objectifs extĂ©rieurs, si relative que soit sans doute encore la conscience de cette activitĂ© propre avant lâapparition de la pensĂ©e.
Avec les dĂ©buts de la pensĂ©e, sous sa forme intuitive et prĂ©opĂ©ratoire, la diffĂ©renciation des signifiants collectifs (signes verbaux) ou individuels (images) et des significations Ă©laborĂ©es grĂące Ă eux, marque naturellement un progrĂšs considĂ©rable dans le sens Ă la fois de lâintĂ©riorisation du sujet et de lâextĂ©riorisation de lâobjet. Ce dernier est alors davantage dĂ©tachĂ© du moi, puisque demeurant un objet de pensĂ©e mĂȘme en lâabsence de toute action proche. Quant Ă la pensĂ©e, elle est mieux intĂ©riorisĂ©e que lâintelligence sensori-motrice, puisque rendue indĂ©pendante de lâaction immĂ©diate, et sâĂ©loignant par consĂ©quent de la surface de friction entre cette action et les choses. Mais ce double progrĂšs est immĂ©diatement payĂ© par un retour de rĂ©alisme, si nous dĂ©finissons le rĂ©alisme comme Ă©tant une confusion du sujet et de lâobjet, et ce retour se produit sur le terrain mĂȘme nouvellement conquis par la pensĂ©e, câest-Ă -dire celui des signes et des significations. Câest ainsi que les enfants et les primitifs sâimaginent que les noms sont dans les choses et prĂ©sentent une existence extĂ©rieure indĂ©pendante du sujet qui parle (dâoĂč les tabous liĂ©s Ă certains noms sacrĂ©s, etc.) ; les rĂȘves sont des images donnĂ©es matĂ©riellement, que lâon regarde comme on « voit » les objets ; la pensĂ©e elle-mĂȘme consiste en souffle et en air 7, etc. Bref, le sujet et lâobjet sont dĂ©partagĂ©s tout autrement que chez lâadulte civilisĂ©.
Au niveau des opĂ©rations concrĂštes, la conquĂȘte de systĂšmes opĂ©ratoires portant sur les classes, les relations et les nombres marque Ă la fois une nouvelle Ă©tape de lâintĂ©riorisation de la pensĂ©e, puisque le sujet dĂ©couvre son pouvoir de classer, de relier et de compter, et un nouveau progrĂšs dans lâextĂ©riorisation, puisque les rĂ©alitĂ©s ainsi coordonnĂ©es sont dâautant plus stables et plus objectives. Mais il sâensuit une nouvelle forme de rĂ©alisme, faute de dissociation suffisante entre le sujet et les objets : les classifications ou sĂ©riations sont senties comme imposĂ©es une fois pour toutes par lâobjet, sans une marge suffisante de libertĂ© ou de choix, et les nombres sont attachĂ©s aux choses comme si, en dĂ©nombrant, le sujet se bornait Ă lire des chiffres tout faits, Ă la maniĂšre dont on constate lâexistence de propriĂ©tĂ©s inhĂ©rentes au rĂ©el.
Enfin, lors de lâapparition des opĂ©rations formelles, il nâest aucune raison quâil nâen soit pas de mĂȘme. Autre chose est, en effet, de parvenir Ă lier entre eux des jugements ou des propositions hypothĂ©tiques par des opĂ©rations se traduisant sous la forme dâimplications, dâalternatives, dâincompatibilitĂ©s, etc., et autre chose est de prendre conscience de la relativitĂ© de telles connexions par rapport au systĂšme adoptĂ© des notions premiĂšres et aux axiomes choisis, câest-Ă -dire par rapport aux constructions dues Ă lâactivitĂ© formalisante de la pensĂ©e. Câest du degrĂ© de cette prise de conscience, en tant que processus rĂ©flexif, que dĂ©pendent les divers paliers dâaxiomatisation signalĂ©s au chap. II (§ 9), ainsi que lâopposition entre lâaxiomatique insuffisante, parce quâencore trop intuitive, des Grecs et la formalisation toujours plus poussĂ©e des contemporains. La projection du nombre entier dans les choses, par les pythagoriciens, peut ĂȘtre un hĂ©ritage du niveau des opĂ©rations concrĂštes. Mais le rĂ©alisme gĂ©nĂ©ral de la pensĂ©e, pourtant formelle, des mathĂ©maticiens grecs ultĂ©rieurs comporte la plus naturelle des explications si lâon se rĂ©fĂšre aux transformations continues des divers modes de rĂ©alisme au cours des niveaux prĂ©cĂ©dents : le rĂ©alisme Ă©tant lâexpression dâune indiffĂ©renciation entre le sujet et lâobjet et la diffĂ©renciation entre eux ne sâeffectuant que progressivement, le sujet pensant ne se sent jamais dâemblĂ©e agir par sa pensĂ©e, lorsquâil parvient sur un nouveau palier de lâĂ©laboration intellectuelle, mais il commence toujours par prendre conscience des rĂ©sultats de cette pensĂ©e avant dâen saisir rĂ©flexivement les mĂ©canismes. Toute la philosophie de la connaissance chez les Grecs, tĂ©moigne de ce primat de lâObjet, par opposition au Cogito qui inaugure la rĂ©flexion Ă©pistĂ©mologique moderne : du prĂ©tendu « matĂ©rialisme » des prĂ©socratiques Ă la rĂ©miniscence platonicienne des vĂ©ritĂ©s suprasensibles, de la logique ontologique dâAristote Ă lâintuition plotinienne la pensĂ©e grecque nâa cessĂ© de croire saisir ou contempler des rĂ©alitĂ©s toutes faites, faute de dĂ©couvrir quâelle opĂ©rait sur elles. Seuls les sceptiques et les sophistes ont prĂȘtĂ© au sujet une activitĂ© effective dans le processus cognitif, mais en se bornant Ă mettre au compte des constructions de la pensĂ©e la relativitĂ© dĂ©formante ou lâerreur, et non pas la cohĂ©rence nĂ©cessaire ou lâobjectivitĂ©.
On comprend alors la vraie raison psychologique de ce caractĂšre statique du raisonnement mathĂ©matique grec, et cela chez ses crĂ©ateurs eux-mĂȘmes, dont le dynamisme intellectuel contraste de façon si surprenante avec lâimmobilitĂ© de la vision des choses Ă laquelle ils aboutissaient. La « logistique » ou lâalgĂšbre ne font pas partie, pour eux, de la science proprement dite, parce quâinhĂ©rentes aux dĂ©marches mentales du sujet, tandis que la connaissance arithmĂ©tique et gĂ©omĂ©trique porte sur des objets idĂ©aux dĂ©tachĂ©s du processus constructif de la pensĂ©e. La construction gĂ©omĂ©trique se rĂ©duit Ă celle des cercles et des droites, parce que ce sont lĂ des objets sentis comme indĂ©pendants de cette construction mĂȘme, Ă la maniĂšre dont les chefs-dâĆuvre de lâarchitecte entrent dans le rĂšgne de la beautĂ© Ă©ternelle une fois libĂ©rĂ©s de la rĂšgle et du compas qui ont permis dâen Ă©laborer le plan. Au contraire, les courbes mĂ©caniques nâont pas le droit de citĂ© parce que demeurant relatives Ă cette Ă©laboration active. Les sĂ©ries infinies de ZĂ©non nâacquiĂšrent pas de signification positive, parce que le dynamisme opĂ©ratoire quâelles manifestent ne suffit point Ă garantir leur objectivitĂ©, faute dâune prise de conscience suffisante de sa gĂ©nĂ©ralitĂ©, et le continu apparaĂźt comme une propriĂ©tĂ© de lâobjet Ă©trangĂšre Ă ce dynamisme mĂȘme. Lâincommensurable est dâabord regardĂ© comme illĂ©gitime parce que relatif Ă lâopĂ©ration qui lâa engendrĂ©, aprĂšs quoi il devient lĂ©gitime lorsquâil en est dĂ©tachĂ©. Le mouvement nâappartient pas au monde des rapports mathĂ©matiques, parce quâinhĂ©rent Ă lâaction du sujet ; les relations projectives demeurent elles aussi Ă©trangĂšres aux ĂȘtres gĂ©omĂ©triques, parce que relatives aux points de vue que lâon a sur lâobjet et non pas Ă lâobjet comme tel. Bref, dans la mesure oĂč sont aperçus certains aspects opĂ©ratoires de la construction intellectuelle, ce qui est senti comme opĂ©ratoire est dissociĂ© de lâobjet et dĂ©valorisĂ©, tandis que dans la mesure oĂč cette prise de conscience demeure incomplĂšte, le rĂ©sultat des opĂ©rations est dissociĂ© du sujet et projetĂ© en un Objet conçu comme subsistant en lui-mĂȘme.
Câest ce dualisme, inhĂ©rent Ă une prise de conscience insuffisante du caractĂšre opĂ©ratoire propre Ă la pensĂ©e formelle elle-mĂȘme, qui explique donc Ă la fois le rĂ©alisme statique de la mathĂ©matique grecque Ă son apogĂ©e, et les raisons de son dĂ©clin final.
§ 2. La prise de conscience historique des opérations. B : les mathématiques modernes
Dans son beau livre sur lâ« IdĂ©al scientifique des mathĂ©maticiens », P. Boutroux distingue, aprĂšs la « pĂ©riode contemplative » propre aux mathĂ©matiques grecques, deux grandes pĂ©riodes dans lâhistoire des mathĂ©matiques modernes : lâune serait caractĂ©risĂ©e par le triomphe des synthĂšses opĂ©ratoires, tandis que la derniĂšre marquerait une sorte de retour Ă lâobjet, sous la forme de ce que lâauteur appelle de façon trĂšs suggestive une « objectivitĂ© intrinsĂšque ». En ce qui concerne la « pĂ©riode synthĂ©tiste », caractĂ©risĂ©e par la constitution de lâalgĂšbre comme science thĂ©orique, par celle de la gĂ©omĂ©trie analytique et par celle du calcul infinitĂ©simal, nous ne saurions quâĂȘtre dâaccord avec P. Boutroux : lâidĂ©al de vĂ©ritĂ© mathĂ©matique propre Ă cette pĂ©riode consisterait, en effet, selon lui, en une construction opĂ©ratoire indĂ©finie et autonome, ce qui nous permettra de parler dâune prise de conscience historique des opĂ©rations par opposition aux lacunes de la prise de conscience caractĂ©risant lâattitude contemplative des Grecs. Par contre, la maniĂšre dont lâĂ©minent historien de la pensĂ©e mathĂ©matique conçoit la derniĂšre des trois pĂ©riodes ainsi distinguĂ©es nous paraĂźt appeler quelques rĂ©serves. Cette pĂ©riode, dĂ©jĂ diffĂ©renciĂ©e au cours du xixe siĂšcle et dans laquelle lâĂ©poque contemporaine se trouverait encore Ă plein, est caractĂ©risĂ©e par le sens de la complication croissante des chemins possibles, et par la nĂ©cessitĂ© dâun choix et dâune exploration proprement dite. Mais le problĂšme est de savoir si cette consistance ou mĂȘme cette rĂ©sistance croissantes de la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique Ă la synthĂšse opĂ©ratoire simple implique lâintervention dâune sorte de domaine transopĂ©ratoire, pour ainsi parler, ou si la complexitĂ© croissante des ĂȘtres dĂ©couverts par le mathĂ©maticien ne traduit pas sans plus lâindĂ©finie variĂ©tĂ© des opĂ©rations possibles. Or, la question ne se pose pas quâen termes thĂ©oriques : elle comporte un aspect historico-critique, et par consĂ©quent gĂ©nĂ©tique, dont lâĂ©vidence apparaĂźt Ă la maniĂšre mĂȘme dont on enchaĂźne cette « pĂ©riode analytique », comme lâappelle P. Boutroux, Ă la « pĂ©riode synthĂ©tiste ». Faut-il considĂ©rer, avec cet auteur, lâavĂšnement de la thĂ©orie des groupes ainsi que le mouvement logistique ou « algĂ©brico-logique » comme des effets, directs ou indirects, de lâidĂ©al « synthĂ©tiste », ou au contraire comme des expressions rĂ©vĂ©latrices de lâ« objectivitĂ© intrinsĂšque » caractĂ©ristique de la troisiĂšme pĂ©riode ? Câest ce quâil sâagit dâexaminer, car, selon que lâon dĂ©termine la filiation des idĂ©es de lâune de ces maniĂšres ou de lâautre, cette « objectivitĂ© intrinsĂšque » peut apparaĂźtre soit comme un retour au rĂ©alisme, soit comme le terme ultime du vaste dĂ©veloppement historique qui mĂšne de lâinconscience relative des opĂ©rations Ă leur dĂ©couverte et finalement Ă leur coordination en totalitĂ©s rĂ©sistantes, sâimposant Ă lâesprit avec la mĂȘme force dâobjectivitĂ© quâune rĂ©alitĂ© toute faite et toute organisĂ©e.
LâalgĂšbre, hĂ©ritĂ©e de lâOrient et exclue de la science par les Grecs, a Ă©tĂ© pour ainsi dire rĂ©incorporĂ©e en elle dĂšs le xvie siĂšcle et surtout au xviie, lorsque Descartes lui assigne enfin la situation thĂ©orique Ă laquelle elle a droit. Or, la technique algĂ©brique ne saurait assurĂ©ment ĂȘtre conçue comme une discipline mathĂ©matique â par opposition Ă un ensemble de simples procĂ©dĂ©s de calcul â quâĂ la condition dâaccorder aux opĂ©rations comme telles une valeur de connaissance proprement dite. Dans lâarithmĂ©tique des Anciens, le nombre est une rĂ©alitĂ© existant en elle-mĂȘme, indĂ©pendamment des opĂ©rations qui assurent sa formation, et les opĂ©rations dâaddition, de duplication et de dimidiation, etc. sont considĂ©rĂ©es comme lâexpression des relations donnĂ©es Ă©ternellement entre eux. Ces relations permettent au mathĂ©maticien de les retrouver et correspondent donc Ă un procĂ©dĂ© subjectif de construction analogue aux procĂ©dĂ©s qui interviennent dans celle des figures gĂ©omĂ©triques. Mais lâopĂ©ration nâest, ni dans un cas ni dans lâautre, reconnue comme constructive, au sens fort du mot : elle est construction sans crĂ©ation, en tant quâactivitĂ© du sujet, et crĂ©ation sans construction, en tant que relation entre les objets. LâalgĂšbre remplace au contraire le nombre par une quantitĂ© abstraite, correspondant Ă des nombres quelconques, et tout lâaccent est mis ainsi sur les transformations mĂȘmes de ces quantitĂ©s, câest-Ă -dire sur les opĂ©rations comme telles. Lâemploi des mĂ©thodes algĂ©briques implique donc bien la prise de conscience des opĂ©rations ; celles-ci ne sont alors plus conçues comme Ă©tant, soit des relations entre objets, mais indĂ©pendantes de la pensĂ©e, soit une activitĂ© de la pensĂ©e, mais atteignant simplement et ne transformant pas son objet : lâopĂ©ration algĂ©brique constitue les deux Ă la fois, parce quâelle est une relation objective, mais entre objets relatifs Ă leur construction mĂȘme. On sait assez comment la philosophie rĂ©flexive de Descartes consacre cette prise de conscience de lâactivitĂ© du sujet.
Mais il y a plus. La dĂ©couverte de la gĂ©omĂ©trie analytique Ă©tend ce mĂ©canisme opĂ©ratoire Ă lâespace lui-mĂȘme, en mettant en Ă©vidence le parallĂ©lisme absolu de la quantitĂ© algĂ©brique et de la longueur rectiligne. Cette idĂ©e avait Ă©tĂ© entrevue par les Grecs, mais sans ĂȘtre exploitĂ©e de façon systĂ©matique faute prĂ©cisĂ©ment dâune mise en valeur des opĂ©rations comme telles : Descartes, au contraire, conçoit lâalgĂšbre comme prĂ©cĂ©dant la gĂ©omĂ©trie, et la gĂ©omĂ©trie analytique comme une application de lâalgĂšbre Ă la gĂ©omĂ©trie. La construction gĂ©omĂ©trique elle-mĂȘme, grĂące au systĂšme des coordonnĂ©es cartĂ©siennes, devient ainsi opĂ©ratoire, ce qui lĂšve du coup lâensemble des restrictions que la science grecque imposait Ă la construction des figures et Ă la dĂ©limitation des notions ayant droit de citĂ© en mathĂ©matique. Le mouvement, en particulier, dĂ©fini comme le fait « que les corps passent dâun lieu en un autre et occupent successivement tous les espaces qui sont entre eux » 8 devient, non seulement une notion gĂ©omĂ©trique essentielle, mais lâune des deux notions fondamentales de cette mathĂ©matique universelle Ă laquelle Descartes rĂȘve de rĂ©duire la science tout entiĂšre.
Si Descartes continue Ă admettre, avec les Grecs, le caractĂšre intuitif des vĂ©ritĂ©s mathĂ©matiques, cette intuition nâest donc plus une contemplation : il sâagit au contraire de dĂ©sarticuler les totalitĂ©s fournies par lâintuition, en les rĂ©duisant Ă des Ă©lĂ©ments simples que lâalgĂšbre se charge de recomposer opĂ©ratoirement. « DĂšs lors la science, dit P. Boutroux, au lieu dâĂȘtre comme le croyaient les anciens, une contemplation dâobjets idĂ©aux, se prĂ©sentera comme une construction de lâesprit » (p. 109).
Quant Ă la gĂ©omĂ©trie des indivisibles de Cavalieri, dĂ©fendue par Pascal, et au calcul infinitĂ©simal de Leibniz et de Newton, P. Boutroux est certainement fondĂ©, en un sens, Ă en interprĂ©ter la constitution, dâailleurs avec Newton lui-mĂȘme, Euler et Lagrange, comme une algĂšbre de lâinfini prolongeant celle du fini. DâoĂč lâintĂ©rĂȘt de ce texte de Lagrange : « Les fonctions reprĂ©sentent les diverses opĂ©rations quâil faut faire sur les quantitĂ©s connues pour obtenir les valeurs de celles que lâon cherche, et elles ne sont proprement que le dernier rĂ©sultat de ce calcul » (citĂ© par P. Boutroux, p. 129). Mais il faut ajouter que, en rĂ©pĂ©tant une infinitĂ© de fois les combinaisons du calcul algĂ©brique, ce prolongement de lâalgĂšbre en thĂ©orie des sĂ©ries infinies et en analyse infinitĂ©simale a ajoutĂ© Ă la prise de conscience des opĂ©rations, une signification renouvelĂ©e : celle du dynamisme intellectuel qui atteint lâinfini et la continuité ; « la rĂ©alitĂ© ultime, chez Leibniz, câest la raison conçue comme le progrĂšs illimitĂ© dâun dĂ©veloppement ordonné ; et avec cette conception, lâintellectualisme achĂšve de prendre conscience de lui-mĂȘme » (L. Brunschvicg, Ătapes, p. 209).
Or, si le renversement des perspectives est ainsi complet, entre une mathĂ©matique rĂ©aliste et statique, aboutissant Ă la contemplation par dĂ©faut de prise de conscience des opĂ©rations, et une mathĂ©matique opĂ©ratoire, dont le dynamisme se prolonge mĂȘme en ce rĂȘve dâune combinatoire universelle dans laquelle Leibniz espĂ©rait gĂ©nĂ©raliser les dĂ©couvertes de son gĂ©nie, comment expliquer que lâĂ©volution ultĂ©rieure des mathĂ©matiques nâait pas suivi cette direction simple marquĂ©e par le dĂ©routement des opĂ©rations finies et infinies formulĂ©es au xviie siĂšcle ? Tel est lâintĂ©ressant problĂšme soulevĂ© par P. Boutroux et dont nous aimerions briĂšvement discuter la solution quâil en a donnĂ©e.
Ă lâidĂ©al quâil appelle « synthĂ©tiste », selon lequel les mathĂ©matiques seraient donc lâexpression dâune construction opĂ©ratoire de nature « algĂ©brico-logique », P. Boutroux rattache successivement le dĂ©veloppement des nombres complexes, comme rĂ©sultant de la combinaison formelle des opĂ©rations algĂ©briques, la dĂ©couverte des groupes de substitutions, celle des gĂ©omĂ©tries non euclidiennes, le mouvement axiomatique contemporain, et enfin le mouvement logistique lui-mĂȘme. Seulement lâaboutissement historique de ces divers courants ne lui apparaĂźt pas comme un Ă©panouissement, mais bien comme un dĂ©clin : « Pour donner aux thĂ©ories mathĂ©matiques une structure solide, nous avons dĂ©cidĂ© de lui donner la forme de systĂšmes logiques ; mais, constatant que ces systĂšmes sont artificiels et peuvent dâailleurs ĂȘtre diversifiĂ©s Ă lâinfini, nous comprenons quâils ne constituent ni toute la MathĂ©matique, ni le principal de cette science. DerriĂšre la forme logique, il y a autre chose. La pensĂ©e mathĂ©matique ne se borne pas Ă dĂ©duire et Ă construire » (p. 170).
Ce serait la dĂ©couverte de cette autre chose qui marquerait, selon P. Boutroux, la troisiĂšme des grandes pĂ©riodes de lâhistoire des mathĂ©matiques, caractĂ©risĂ©e par un « idĂ©al » dont les signes annonciateurs se font percevoir dĂšs les dĂ©buts du xixe siĂšcle et dont les manifestations typiques sont actuelles. Or, la qualitĂ© « transopĂ©ratoire », si lâon peut dire, que P. Boutroux semble accorder Ă ce troisiĂšme idĂ©al nous paraĂźt au contraire la manifestation la plus dĂ©cisive, prĂ©cisĂ©ment, de la rĂ©alitĂ© des opĂ©rations.
Le dĂ©veloppement de la thĂ©orie des fonctions, nous dit P. Boutroux, a abouti Ă une complexitĂ© qui dĂ©fie lâanalyse algĂ©brique (p. ex. lorsquâintervient une infinitĂ© de sĂ©ries convergentes) et qui ne permet la construction « si lâon peut dire, quâen puissance » (p. 175). ComparĂ©e Ă celle des Ă©poques antĂ©rieures, la mathĂ©matique de notre temps a perdu sa belle simplicitĂ© pour sâengager dans lâimprĂ©vu des dĂ©tours et des changements de frontiĂšres. DĂ©jĂ Abel a dĂ©montrĂ© lâimpossibilitĂ© dâexprimer les racines de lâĂ©quation du 5e degrĂ© en fonction algĂ©brique des coefficients, dâoĂč la thĂ©orie des Ă©quations donnĂ©e par Galois et par Abel lui-mĂȘme, qui « rebondissait dans une direction nouvelle et prenait une importance plus grande que jamais » (p. 186). De mĂȘme, dans le domaine des Ă©quations diffĂ©rentielles, les mĂ©thodes se multiplient et se diversifient de la façon la moins prĂ©visible : « On va chercher dans une partie des mathĂ©matiques fort Ă©loignĂ©e des Ă©quations diffĂ©rentielles un nouvel instrument de calcul : la fonction automorphe, fuchsienne ou kleinienne », dont lâexistence fut dĂ©montrĂ©e par PoincarĂ© en 1881, etc., etc. (p. 188-9). DâoĂč lâidĂ©e que se faisait Galois du travail des analystes : « ils ne dĂ©duisent pas, ils combinent, ils comparent ; quand ils arrivent Ă la vĂ©ritĂ©, câest en heurtant de cĂŽtĂ© et dâautre quâils y sont tombĂ©s » (p. 191). La vĂ©ritĂ© est donc que lâanalyste moderne a plus de peine Ă choisir quâĂ construire (p. 192) : la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique rĂ©siste Ă ses efforts et ne peut plus ĂȘtre regardĂ©e, selon P. Boutroux « comme le rĂ©sultat pur et simple de ses constructions » (p. 193).
DâoĂč la conclusion : pour expliquer « cette rĂ©sistance opposĂ©e par la matiĂšre mathĂ©matique Ă la volontĂ© du savant, nous sommes obligĂ©s de supposer lâexistence de faits mathĂ©matiques, indĂ©pendants de la construction scientifique, nous sommes forcĂ©s dâattribuer une objectivitĂ© vĂ©ritable aux notions mathĂ©matiques : objectivitĂ© que nous appellerons intrinsĂšque pour indiquer quâelle ne se confond pas avec lâobjectivitĂ© relative Ă la connaissance expĂ©rimentale » (p. 203).
Cette remarquable analyse, dont les conclusions convergent certainement avec les convictions de la plupart des mathĂ©maticiens, lorsquâils ne sont pas tentĂ©s de rĂ©duire leur science Ă un simple langage ou mĂȘme Ă une « syntaxe », nous paraĂźt cependant soulever un problĂšme Ă©pistĂ©mologique essentiel : la « rĂ©sistance » que rencontre la « volontĂ© du savant », dans le maniement et le choix de ses opĂ©rations, se rencontre-t-elle au-delĂ de ces opĂ©rations, comme semble le croire P. Boutroux, ou Ă lâintĂ©rieur mĂȘme du champ opĂ©ratoire ? Nous avons parlĂ© dâune prise de conscience des opĂ©rations pour caractĂ©riser la constitution de lâalgĂšbre, de la gĂ©omĂ©trie analytique et de lâanalyse elle-mĂȘme sous ses formes de dĂ©but. Mais cette prise de conscience sâeffectue par Ă©tapes, en procĂ©dant de la surface au centre : câest tout dâabord le rĂ©sultat de lâactivitĂ© de lâesprit, qui est aperçu le premier, indĂ©pendamment de cette derniĂšre, dont il est alors dĂ©tachĂ© (cf. la contemplation hellĂ©nique) ; puis ce sont les manifestations les plus simples et les plus directes de cette activitĂ© qui sont aperçues, dans ce quâelles ont de mobile et de libre : telles sont les opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires constitutives de lâalgĂšbre et des sĂ©ries infinies qui le prolongent. Que de telles opĂ©rations soient senties comme soumises Ă la « volonté » propre, câest quâelles demeurent encore proches de la frontiĂšre du champ opĂ©ratoire, au lieu de pĂ©nĂ©trer Ă son intĂ©rieur : preuve en soit quâelles nâont pas Ă©tĂ© dâemblĂ©e conçues comme constituant des ensembles fermĂ©s et articulĂ©s sous la forme de « groupes ». Mais, Ă cette seconde Ă©tape, il est normal quâil en succĂšde une troisiĂšme : celle de la prise de conscience des systĂšmes dâensemble eux-mĂȘmes que constituent les opĂ©rations, câest-Ă -dire des connexions nĂ©cessaires entre les transformations opĂ©ratoires, par opposition au maniement de certaines opĂ©rations isolĂ©es, qui semblent alors soumises Ă la simple « volontĂ© du savant ». Câest cette troisiĂšme phase de la prise de conscience historique des opĂ©rations qui nous paraĂźt caractĂ©riser la troisiĂšme des pĂ©riodes distinguĂ©es par P. Boutroux, si lâon serre dâun peu plus prĂšs les critĂšres invoquĂ©s par cet auteur.
Pour caractĂ©riser les dĂ©buts de sa troisiĂšme pĂ©riode, P. Boutroux invoque, en effet, la rĂ©volution opĂ©rĂ©e par Galois dans la solution des Ă©quations dĂ©passant le 4e degré : mais cette solution est prĂ©cisĂ©ment fondĂ©e sur la thĂ©orie des groupes ; il en est Ă©galement ainsi de la fonction automorphe, citĂ©e par lâauteur. Or, que dans la thĂ©orie des groupes lâesprit ne construise plus « à volonté », mais explore, selon la description de Galois, et se trouve en prĂ©sence dâune « objectivitĂ© intrinsĂšque », selon la trĂšs heureuse formule de P. Boutroux, câest ce que tous les spĂ©cialistes de ce domaine difficile sâaccordent Ă affirmer. Il suffit Ă cet Ă©gard, de relire les belles pages que G. Juvet consacre Ă lâharmonie intĂ©rieure des groupes, notion qui lui paraissait servir de substructure Ă lâensemble des ĂȘtres mathĂ©matiques : « Le roc que lâesprit a trouvĂ© pour fonder ses conceptions, câest encore le groupe, qui semble donc bien ĂȘtre lâarchĂ©type mĂȘme des ĂȘtres mathĂ©matiques » 9.
Mais alors, pourquoi situer la construction de la thĂ©orie des groupes dans la pĂ©riode « synthĂ©tiste », câest-Ă -dire la deuxiĂšme et non pas prĂ©cisĂ©ment la troisiĂšme, puisque la mĂ©thode de rĂ©solution des Ă©quations supĂ©rieures au 4e degrĂ© est donnĂ©e comme le premier exemple de lâapparition de cette troisiĂšme pĂ©riode ? Câest ici que lâon croit deviner un certain parti-pris rĂ©aliste chez P. Boutroux : ne pouvant nier la nature opĂ©ratoire des groupes de substitution, il en situe la dĂ©couverte dans sa seconde pĂ©riode, quitte Ă couper artificiellement cette conquĂȘte de celle de la rĂ©solution de lâĂ©quation du 5e degrĂ©, câest-Ă -dire dâun « fait mathĂ©matique » dont lâobjectivitĂ© intrinsĂšque appartient Ă la troisiĂšme pĂ©riode. Tout semble indiquer, au contraire, que câest justement la dĂ©couverte de lâexistence des groupes de transformations qui inaugure le rĂšgne de lâ« objectivitĂ© intrinsĂšque ». Il en est de mĂȘme de la construction des gĂ©omĂ©tries non euclidiennes, dont lâobjectivitĂ© intrinsĂšque repose elle aussi sur des groupes bien dĂ©finis. Quant aux axiomatiques, qui sont des recherches techniques particuliĂšrement poussĂ©es dans la direction de cette mĂȘme objectivitĂ©, G. Juvet Ă©galement supposait, dans un trĂšs remarquable article posthume, que leur non-contradiction est conditionnĂ©e par leur subordination Ă des « groupes » : « il nây a pas de thĂ©orie dĂ©ductive qui ne soit la reprĂ©sentation dâun certain groupe » 10. Il nâest pas jusquâĂ la logistique dont on ne puisse contester que certaines Ă©coles (p. ex. polonaise) ont cru Ă son objectivitĂ© intrinsĂšque. Or, si les formes les plus simples et les plus purement qualitatives (au sens dâintensif) des opĂ©rations logistiques constituent dĂ©jĂ , comme nous avons essayĂ© de le montrer (chap. I § 3 et 6) des systĂšmes dâensemble bien dĂ©finis caractĂ©risĂ©s par leur composition rĂ©versible, on retrouve ainsi, mĂȘme sur le terrain des opĂ©rations logiques ce qui nous paraĂźt ĂȘtre le mĂ©canisme commun des constructions de la troisiĂšme pĂ©riode : la coordination opĂ©ratoire sous forme de systĂšmes dâensemble dont la cohĂ©rence rĂ©siste Ă la « volontĂ© du savant ». Nous avons, en particulier, retrouvĂ© au sein mĂȘme de la logique des propositions le « groupe » bien connu des « quatre transformations » 11.
Bref, de ce quâaprĂšs avoir cru pouvoir construire librement lâensemble des mathĂ©matiques au moyen de quelques opĂ©rations maniĂ©es Ă volontĂ©, lâesprit ait dĂ©couvert lâexistence de totalitĂ©s opĂ©ratoires obĂ©issant Ă leurs lois propres et caractĂ©risĂ©es par une certaine objectivitĂ© intrinsĂšque, il y a lĂ un fait dâune importance dĂ©cisive pour lâĂ©pistĂ©mologie. P. Boutroux se dĂ©fend de prĂ©ciser en quoi consiste cette objectivitĂ© par rapport Ă lâactivitĂ© de lâesprit. Il est dans la logique mĂȘme de la notion dâopĂ©ration de conduire Ă une telle objectivitĂ© parce que les opĂ©rations sont nĂ©cessairement solidaires les unes des autres en des totalitĂ©s dont lâesprit ne saurait prendre conscience directement, mais laborieusement, par tĂątonnements successifs et en procĂ©dant de lâextĂ©rieur Ă lâintĂ©rieur, câest-Ă -dire des rĂ©sultats Ă leurs sources, selon la loi de toute prise de conscience.
Mais, dire que ces totalitĂ©s constituent la structure mĂȘme de lâesprit nâavancerait guĂšre les choses, car rien ne prouve que lâactivitĂ© du sujet soit achevĂ©e, ou, pour mieux dire, quâelle consiste simplement Ă puiser sans fin en une source inĂ©puisable dĂ©jĂ contenue en lui. La prise de conscience, et câest par lĂ quâil faut conclure, constitue au contraire en elle-mĂȘme une construction : on ne prend conscience dâun mĂ©canisme intĂ©rieur quâen le reconstruisant sous une forme nouvelle, qui le dĂ©veloppe en lâexplicitant, et tout processus rĂ©flexif se trouve ainsi, par le fait mĂȘme, doublĂ© dâun processus constructif, qui prolonge, en le reconstituant, le mĂ©canisme interne dont il y a prise de conscience. Or, cette reconstitution, non seulement est analogue Ă lâactivitĂ© au moyen de laquelle nous interprĂ©tons une expĂ©rience extĂ©rieure, mais encore nâest possible quâĂ lâoccasion dâun rapport entre lâactivitĂ© du sujet et les objets eux-mĂȘmes.
Câest pourquoi le problĂšme de lâobjectivitĂ© intrinsĂšque des schĂšmes mathĂ©matiques est si difficile Ă rĂ©soudre. De le centrer sur la coordination opĂ©ratoire est une premiĂšre Ă©tape, qui permet dâĂ©viter Ă la fois la rĂ©duction empiriste de ce type dâobjectivitĂ© Ă lâobjet comme tel, et sa rĂ©duction aprioriste Ă des structures transcendantales toutes faites. Mais il reste Ă montrer comment les totalitĂ©s opĂ©ratoires, dont la richesse cohĂ©rente suffit Ă expliquer les rĂ©sistances qui caractĂ©risent cette objectivitĂ© intrinsĂšque, se constituent sans prĂ©exister, sous une forme achevĂ©e, Ă leur Ă©laboration rĂ©flexive, et se construisent sans que cette construction soit pour autant arbitraire (câest-Ă -dire relevant de la volontĂ© individuelle du savant) ni dĂ©terminĂ©e du dehors par une voie expĂ©rimentale.
Lâanalyse de la notion dâopĂ©ration, câest-Ă -dire du mode de nĂ©cessitĂ© inhĂ©rente aux totalitĂ©s opĂ©ratoires, est donc au cĆur du problĂšme. Câest Ă lâĂ©tude du raisonnement mathĂ©matique que nous allons dĂšs lors recourir, pour continuer cette discussion, puisque la rigueur et la fĂ©conditĂ© rĂ©unies de ce mode de raisonnement enveloppent toutes les relations quâil sâagirait de dĂ©gager entre le sujet et les objets.
§ 3. Le raisonnement mathématique. A : de Poincaré à Goblot
Rigueur et fĂ©conditĂ©, tels sont, en effet, les deux aspects indissociables du raisonnement mathĂ©matique que tous les auteurs se sont efforcĂ©s de concilier. Mais Ă vouloir les harmoniser en droit sans se borner Ă constater leur mutuelle dĂ©pendance, le danger est, ou de sacrifier la fĂ©conditĂ© Ă la rigueur, en accentuant la part des prestations du sujet, ou de subordonner la rigueur Ă la fĂ©conditĂ© en recourant Ă une participation excessive de lâobjet. Câest assez dire que le problĂšme du raisonnement mathĂ©matique rĂ©unit en lui toutes les questions relatives Ă la nature des opĂ©rations logiques ou mathĂ©matiques, en tant que les opĂ©rations impliquent un sujet qui agit et des objets sur lesquels elles portent. On peut dâailleurs analyser le raisonnement mathĂ©matique Ă deux points de vue principaux : ses ressemblances ou diffĂ©rences Ă lâĂ©gard du raisonnement logique non mathĂ©matique (PoincarĂ©, Goblot et les logisticiens ont surtout envisagĂ© ce premier aspect), ou le dosage qui intervient Ă son Ă©gard entre les apports respectifs de lâesprit et du rĂ©el (Ă. Meyerson discute surtout cette question). Bien quâayant Ă©tudiĂ© prĂ©cĂ©demment le premier de ces deux problĂšmes 12, nous y reviendrons ici dans la mesure oĂč sa solution conditionne celle du second.
1. La solution de H. Poincaré
DĂšs 1894, PoincarĂ© opposait dans les termes suivants la structure du raisonnement mathĂ©matique Ă celle des raisonnements non mathĂ©matiques. Ces derniers sont de deux sortes : le syllogisme, qui est rigoureux mais stĂ©rile, ne dĂ©couvrant en ses conclusions que ce qui Ă©tait inclus dans ses prĂ©misses, et lâinduction expĂ©rimentale, qui est fĂ©conde parce quâaboutissant Ă la dĂ©couverte de conclusions nouvelles, mais non rigoureuse parce quâincomplĂšte. Le raisonnement mathĂ©matique est au contraire Ă la fois rigoureux et fĂ©cond : les conclusions quâil obtient sont toujours nouvelles et plus riches que les prĂ©misses, et cependant elles sont certaines et non pas simplement probables. La raison en est quâil procĂšde par rĂ©currence, selon le principe dâinduction complĂšte dĂ» Ă Maurolico : si une propriĂ©tĂ© est vraie de n â 0 (ou n = 1) et si lâon Ă©tablit que sa vĂ©ritĂ© pour n entraĂźne sa vĂ©ritĂ© pour n + 1 alors elle est vraie de tous les nombres entiers. Ă quoi Russell et Goblot se sont trouvĂ©s dâaccord pour objecter que le raisonnement par rĂ©currence repose lui-mĂȘme sur des notions plus simples. Selon le premier elle rĂ©sulte directement de la dĂ©finition des nombres inductifs ou entiers : lâhĂ©rĂ©ditĂ© qui assure le transfert des propriĂ©tĂ©s dâun nombre Ă lâautre traduit ainsi la gĂ©nĂ©ration mĂȘme de ces nombres. Goblot, dâautre part, objecte que le raisonnement par rĂ©currence suppose une dĂ©monstration prĂ©alable (celle du transfert de la vĂ©ritĂ© de la propriĂ©tĂ© pour n Ă sa vĂ©ritĂ© pour n + 1) et que cette dĂ©monstration est une construction. Mais PoincarĂ© considĂ©rait comme Ă©vidente cette intervention de la construction ; il la reconnaissait mĂȘme comme nĂ©cessaire, mais non pas comme suffisante, car il sâagit en plus de relier ensuite les constructions successives par une formalisation en quoi consiste prĂ©cisĂ©ment le raisonnement par rĂ©currence. Comme le disent fort justement Daval et Guilbaud, il « considĂšre la rĂ©currence comme une sorte de raisonnement sur le raisonnement, ou de raisonnement au second degré » 13 (ce qui rentre dans la formule que nous donnions chap. II § 9 de la pensĂ©e formelle : un systĂšme dâopĂ©rations portant sur des opĂ©rations). Le raisonnement par rĂ©currence est donc une construction opĂ©ratoire liĂ©e Ă la construction mĂȘme des nombres puis rĂ©flĂ©chie sous la forme dâopĂ©rations formelles permettant de condenser ces constructions en un seul tout sans ĂȘtre obligĂ© de les refaire successivement pour chaque cas nouveau. La fĂ©conditĂ© du raisonnement mathĂ©matique tiendrait ainsi, en derniĂšre analyse, Ă lâintuition du nombre pur, en tant quâirrĂ©ductible Ă la classe logique et par consĂ©quent en tant quâirrĂ©ductible au syllogisme, et sa rigueur proviendrait du fait que les opĂ©rations constructives, initiales ou formalisĂ©es, sont enchaĂźnĂ©es, non pas par une suite finie de syllogismes, mais par une infinitĂ© de syllogismes (ce qui, remarquent Daval et Guilbaud Ă lâintention de Goblot, nâest pas la mĂȘme chose), câest-Ă -dire Ă nouveau par lâintuition dâun pouvoir de rĂ©pĂ©tition dĂ©passant le syllogisme et se ramenant Ă celle du nombre pur.
La valeur de la solution de PoincarĂ© est donc suspendue Ă celle de lâhypothĂšse dâune intuition du nombre pur. Or, cette hypothĂšse soulĂšve deux questions, correspondant prĂ©cisĂ©ment aux deux questions distinctes que recouvre le problĂšme du raisonnement mathĂ©matique : celle de lâirrĂ©ductibilitĂ© du nombre Ă la logique, et celle de la nature de lâacte au moyen duquel nous saisissons le nombre pur, câest-Ă -dire un nombre quelconque en tant que produit de lâitĂ©ration illimitĂ©e dont notre esprit dĂ©tient le pouvoir.
Sur le premier point, nous avons dĂ©jĂ pris position (chap. I § 6) : sans ĂȘtre rĂ©ductible Ă aucun des Ă©lĂ©ments logiques particuliers, le nombre constitue cependant leur synthĂšse, câest-Ă -dire quâil est plus proche dâeux que ne le voulait PoincarĂ©. On peut aussi bien considĂ©rer, il est vrai, les classes et les relations asymĂ©triques comme rĂ©sultant dâune dissociation du nombre en ses composantes, que le nombre entier lui-mĂȘme comme une synthĂšse des classes et des relations asymĂ©triques ; mais, dans les deux cas, il nây a pas une intuition du nombre radicalement distincte de celle des classes ou des relations. Il sâagit donc, pour comprendre en quoi le raisonnement mathĂ©matique est plus fĂ©cond que le syllogisme, de comparer la structure des nombres ou des ĂȘtres mathĂ©matiques Ă celle des classes et des relations logiques : or, la quantification extensive et numĂ©rique explique Ă elle seule cette diffĂ©rence de fĂ©conditĂ© par rapport Ă la quantification intensive des seconds (voir pour ces trois sortes de quantifications le chap. 1 § 3) : si dans une suite dâemboĂźtements les parties peuvent ĂȘtre comparĂ©es entre elles, autant quâavec les totalitĂ©s successives, les combinaisons sont infiniment plus nombreuses que si lâon considĂšre seulement les rapports de partie Ă tout. La structure numĂ©rique invoquĂ©e par la rĂ©currence nâa pas dâautre sens. Mais le principe est valable aussi pour le raisonnement gĂ©omĂ©trique de caractĂšre extensif, dâoĂč sa fĂ©conditĂ© Ă©gale.
Quant Ă lâintuition du nombre pur, en tant que pouvoir de se reprĂ©senter quâ« une unitĂ© peut toujours ĂȘtre ajoutĂ©e Ă une collection dâunitĂ©s » 14, il est clair que le problĂšme quâelle soulĂšve est celui du schĂšme opĂ©ratoire lui-mĂȘme. Ătant donnĂ©e lâopĂ©ration initiale + 1, Ă©lĂ©ment du groupe additif des nombres entiers, dire que nous avons lâintuition du nombre pur revient Ă affirmer que la suite des opĂ©rations groupĂ©es constitue un schĂšme anticipateur et que nous nâavons pas besoin de monnayer le dĂ©tail des opĂ©rations successives pour en saisir la succession possible, non pas comme un tout statique, mais comme un dynamisme fait dâopĂ©rations virtuelles. LâhypothĂšse dâune intuition du nombre pur se ramĂšne en ce sens Ă cette autre supposition fondamentale de PoincarĂ© que la notion de groupe est donnĂ©e a priori dans lâesprit et quâelle constitue donc aussi une intuition rationnelle (des dĂ©placements pour lâespace et de lâaddition de lâunitĂ© pour le nombre) : câest ce qui explique le parallĂ©lisme entre le raisonnement gĂ©omĂ©trique et le raisonnement analytique, sans quâil soit besoin, pour raisonner de façon rigoureuse et fĂ©conde sur les figures, dâavoir Ă Ă©voquer lâinfinitĂ© des nombres. Mais pourquoi parler dâintuition ou dâa priori ? Dâune part, il y a construction gĂ©nĂ©tique du groupe des nombres comme de celui des dĂ©placements, et dâautre part, câest lâacte mĂȘme de lâintelligence, en son noyau opĂ©ratoire le plus essentiel qui est alors qualifiĂ© dâintuitif, par opposition au dĂ©roulement dĂ©taillĂ© des opĂ©rations particuliĂšres. Nous sommes donc, sur ce point, au cĆur mĂȘme de la question de la nature des objets mathĂ©matiques, et appeler intuition cette prise de possession de leur objectivitĂ© intrinsĂšque a plutĂŽt pour effet de voiler la difficultĂ© que de nous en livrer le secret.
2. La solution de E. Goblot
LâinterprĂ©tation du raisonnement mathĂ©matique fournie par PoincarĂ© a trouvĂ© deux sortes de contradicteurs : les logisticiens et Edm. Goblot. Lâanalyse des premiers, plus profonde que celle du second, exige un examen attentif, que nous ferons plus loin (§ 5). Elle aboutit, en effet, Ă sacrifier dĂ©libĂ©rĂ©ment la fĂ©conditĂ© Ă la rigueur, au point quâil est aujourdâhui passĂ© de mode et quâil semble mĂȘme, Ă certains, dĂ©nuĂ© de signification que de soulever encore le problĂšme de la productivitĂ© du raisonnement. Mais Ă supposer que la question ne se pose vraiment plus en ce qui concerne la structure formelle de la dĂ©duction, elle rĂ©apparaĂźt sitĂŽt que lâon cherche Ă dĂ©terminer les rapports entre cette structure et la rĂ©alitĂ©. Dâautre part, il suffit de chercher Ă exprimer une telle structure en termes dâopĂ©rations, mĂȘme purement propositionnelles, pour que sâimpose Ă nouveau la diffĂ©rence entre les infĂ©rences mathĂ©matiques spĂ©cifiques et la dĂ©duction bivalente en gĂ©nĂ©ral. Câest pourquoi il importe de rappeler aussi la solution de Goblot, dont les lacunes mĂȘmes sont instructives en ce qui concerne les exigences dâune solution opĂ©ratoire complĂšte : si les logisticiens de lâĂ©cole de Vienne ont en effet Ă©liminĂ© la fĂ©conditĂ© au profit de la rigueur, lâeffort de Goblot a portĂ© essentiellement sur lâexplication de la fĂ©conditĂ© et lâon peut se demander sâil ne lui a pas sacrifiĂ© la rigueur.
DĂ©duire, câest construire, redĂ©couvre E. Goblot (un matin de fĂ©vrier 1906, prĂ©cise-t-il mĂȘme, tant cette illumination lui paraĂźt dĂ©cisive). Mais construire, câest : 1° effectuer des opĂ©rations concrĂštes, telles que des constructions graphiques, etc., qui selon Goblot constituent lâessentiel du raisonnement lui-mĂȘme ; 2° combiner des propositions, en tant quâelles traduisent ces opĂ©rations concrĂštes. Comment expliquer alors que la construction soit rigoureuse et non pas simplement approchĂ©e, comme celles des sciences expĂ©rimentales ? Câest que cette construction est rĂ©glĂ©e grĂące aux propositions antĂ©rieurement admises, quâapplique le syllogisme, tandis que, dans lâinduction, les propositions antĂ©rieures laissent une marge plus ou moins grande dâindĂ©termination nĂ©cessitant le recours au contrĂŽle empirique. Les rĂšgles de la construction ne sont pas celles de la logique, sans quoi les conclusions seraient Ă concevoir comme comprises dâavance dans les propositions antĂ©rieures ; les rĂšgles se rĂ©duisent Ă ces propositions elles-mĂȘmes, dans leur contenu et en tant que ce contenu impose certaines conditions restrictives Ă des constructions par ailleurs nouvelles.
Deux auteurs de talent, Daval et Guilbaud, ont rĂ©cemment montré 15 que la notion de construction propre Ă Goblot demeure insuffisamment Ă©laborĂ©e, et que, une fois analysĂ©e, elle nâajoute rien de nouveau Ă la solution de PoincarĂ©, mal comprise par son continuateur. Dans la thĂ©orie de PoincarĂ©, en effet, il intervient Ă©galement une construction opĂ©ratoire initiale, source de raisonnement de dĂ©part, puis une sorte de raisonnement au second degrĂ©, qui gĂ©nĂ©ralise cette construction en la rĂ©flĂ©chissant. Mais, tandis que ce raisonnement au second degrĂ© est constituĂ©, chez PoincarĂ©, par le mĂ©canisme de la rĂ©currence, lâoriginalitĂ© de la conception de Goblot est de chercher Ă tirer des opĂ©rations primaires elles-mĂȘmes, lâexplication de la rigueur spĂ©ciale Ă la dĂ©duction : le raisonnement dĂ©ductif reviendrait simplement Ă soumettre ces opĂ©rations Ă un ensemble de rĂšgles constituĂ©es par les « propositions antĂ©rieurement admises ». Cette dĂ©termination est-elle suffisante ?
Nous ne ferons pas grief Ă Goblot dâavoir appelĂ© indiffĂ©remment « construction » les opĂ©rations concrĂštes, effectuĂ©es matĂ©riellement ou mentalement, et les propositions traduisant ces actions. Ce sont lĂ , nous lâavons assez vu au cours du chap. II, deux paliers successifs de la pensĂ©e mathĂ©matique aussi essentiels lâun que lâautre 16 et il existe une logique des opĂ©rations concrĂštes comme une logique propositionnelle. En affirmant que la fĂ©conditĂ© du raisonnement mathĂ©matique tient Ă la construction des rapports initiaux, et non pas Ă lâagencement des propositions qui les expriment, Goblot se rencontre mĂȘme, en un sens, avec certaines thĂšses logistiques rĂ©centes, selon lesquelles lâarithmĂ©tique et le raisonnement par rĂ©currence demeurent irrĂ©ductibles au calcul des propositions et font de ce point de vue, intervenir un mĂ©canisme extra-logique dâinfĂ©rence. Tant lâinduction complĂšte de PoincarĂ© que les « constructions » concrĂštes de Goblot relĂšveraient ainsi de la logique des classes, des relations et des nombres, et non pas de celle de la dĂ©duction pure. En dâautres termes, il serait lĂ©gitime dâadmettre avec Goblot que les constructions sont rĂ©glĂ©es par le contenu mĂȘme des « propositions antĂ©rieurement admises » et non pas par les lois de la logique en tant que structure formelle de la dĂ©duction propositionnelle.
Mais il demeure un problĂšme essentiel, et câest sur ce point que subsiste, nous semble-t-il, une lacune surprenante dans la thĂ©orie de Goblot. Si concrĂštes quâelles soient, les opĂ©rations inhĂ©rentes Ă la « construction » des rapports de dĂ©part supposent elles-mĂȘmes une logique : non pas celle des propositions comme telles, mais prĂ©cisĂ©ment celle du contenu des propositions, si lâon peut dire, puisque ce contenu se rĂ©duit toujours Ă un systĂšme de classes, de relations ou de nombres. Quâelles soient matĂ©rielles ou mentales, les opĂ©rations concrĂštes sont, en effet, rĂ©glĂ©es, non pas du dehors et par des « propositions antĂ©rieurement admises » quelconques, mais du dedans et par une logique opĂ©ratoire se rĂ©duisant Ă des groupements de classes et de relations ou Ă des groupes spatiaux et numĂ©riques. Câest ce rĂ©glage interne des opĂ©rations qui manque Ă la solution de Goblot alors que, dans celle de PoincarĂ©, il est assurĂ© par le mĂ©canisme mĂȘme de la rĂ©currence, câest-Ă -dire, en fait, par le groupe des opĂ©rations itĂ©rĂ©es dâaddition de lâunitĂ© qui constituent la suite des nombres.
Si des propositions antĂ©rieures quelconques constituaient le seul rĂ©glage des constructions nouvelles, on se trouverait, en effet, devant lâalternative suivante : ou bien les conclusions obtenues se trouvent dĂ©jĂ comprises dans les propositions antĂ©rieures et alors il y a rĂ©glage complet, mais ces conclusions ne sont pas nouvelles et la dĂ©duction nâest pas constructive ; ou bien les conclusions sont nouvelles, câest-Ă -dire non contenues dans les propositions antĂ©rieures, mais alors celles-ci ne rĂšglent quâincomplĂštement la construction. Plus prĂ©cisĂ©ment, les propositions antĂ©rieures ne sauraient rĂ©gler la construction que dans la mesure oĂč les rĂ©sultats ne sont pas nouveaux ; par contre dans la mesure oĂč la construction est nouvelle, ces propositions constitueront tout au plus des barriĂšres extĂ©rieures, quâil est interdit de franchir, mais Ă lâintĂ©rieur desquelles la construction demeure contingente et Ă©chappe Ă tout rĂ©glage. Câest du moins ainsi que les choses se passeraient sâil sâagissait de propositions quelconques, câest-Ă -dire non choisies expressĂ©ment en vue de lâajustement rĂ©ciproque des opĂ©rations.
Or, en fait, les premiĂšres « propositions admises » câest-Ă -dire les dĂ©finitions et les axiomes, constituent prĂ©cisĂ©ment un systĂšme de rĂšgles opĂ©ratoires qui dĂ©terminent la maniĂšre dont les opĂ©rations vont se combiner entre elles. Câest ainsi que les axiomes de Peano concernant le nombre entier (voir chap. I § 7) introduisent les notions de successeur ou de « suivant », de zĂ©ro et de lâĂ©galitĂ© de deux nombres, de maniĂšre Ă pouvoir engendrer la suite caractĂ©risĂ©e par lâaddition + 1, + 1âŠÂ : la construction est alors rĂ©glĂ©e parce que les opĂ©rations mĂȘmes sont astreintes Ă une composition qui ne laisse place Ă aucun flottement. Le rĂ©glage est donc interne et non pas externe : câest une loi de composition qui le constitue et non pas un systĂšme de propositions antĂ©rieures quelconques. Et, sâil en est ainsi, câest que les propositions de dĂ©part ont Ă©tĂ© choisies justement dans ce but : câest parce que les opĂ©rations + 1, â 1 et 0 forment entre elles un « groupe », et sont ainsi rĂ©glĂ©es par leur propre transitivitĂ© et leur propre rĂ©versibilitĂ©, que les axiomes mis Ă la source de la construction sont formulĂ©s de maniĂšre Ă retrouver une telle structure et Ă la rĂ©gler explicitement et non plus seulement implicitement.
Bref, si, mĂȘme sur le plan des opĂ©rations concrĂštes, la « construction » qui engendre le raisonnement est dâemblĂ©e rĂ©glĂ©e, câest en vertu des lois de composition rĂ©versible qui caractĂ©risent les opĂ©rations comme telles, et câest ce rĂ©glage interne qui dirige le choix des propositions de dĂ©part. Ă nĂ©gliger lâexistence de cette composition rĂ©versible des opĂ©rations, la solution de Goblot sâavĂšre insuffisante pour concilier la fĂ©conditĂ© et la rigueur, parce quâelle aboutit alors Ă confondre les opĂ©rations avec des actions matĂ©rielles (ou mentalisĂ©es) quelconques.
Si nous en revenons maintenant Ă la logique, nous constatons quâelle-mĂȘme ne procĂšde pas autrement, et cela dĂ©jĂ avant quâintervienne la formalisation propre Ă la logistique propositionnelle. DĂ©duire par syllogismes, câest Ă©galement « construire », aussi bien que lorsque lâon raisonne mathĂ©matiquement, et les rĂšgles de cette construction sont Ă nouveau des lois de composition opĂ©ratoire, et non pas des propositions antĂ©rieures quelconques. Tout syllogisme suppose, en effet, un systĂšme prĂ©alable de classes ou de relations emboĂźtĂ©es et ce systĂšme suppose une construction dont les lois sont celles des « groupements ». DĂšs lors la question posĂ©e par Goblot, aprĂšs PoincarĂ©, de savoir pourquoi le raisonnement mathĂ©matique est plus fĂ©cond que le raisonnement logique se retrouve de la maniĂšre suivante, mais dĂ©placĂ©e sur le terrain du rĂ©glage interne : pourquoi les compositions rĂ©glĂ©es propres aux mathĂ©matiques sont-elles plus nombreuses que celles de la logique ? Pourquoi un groupement logique ne conduit-il quâĂ quelques compositions restreintes, tandis que les « groupes » algĂ©briques ou gĂ©omĂ©triques peuvent conduire Ă un nombre inĂ©puisable de compositions ? La rĂ©ponse ne peut tenir, on le voit, quâĂ la structure mĂȘme des totalitĂ©s opĂ©ratoires assurant simultanĂ©ment la possibilitĂ© et la rigueur des compositions, et non pas Ă la notion beaucoup trop vague de simple « construction ».
§ 4. Le raisonnement mathĂ©matique. B : lâinterprĂ©tation dâĂmile Meyerson
LâinterprĂ©tation dâensemble quâĂ. Meyerson a donnĂ©e du raisonnement mathĂ©matique mĂ©rite un examen spĂ©cial, dâune part Ă cause de la nettetĂ© incisive de son analyse, et, dâautre part, en raison de lâinsistance avec laquelle il oppose sans cesse lâesprit â dĂ©fini par lâidentification â et le rĂ©el, rĂ©duit au « divers ». Cette antithĂšse un peu « rigide », comme il le dit lui-mĂȘme, prĂ©sente le grand avantage de constituer une solution simple et claire, Ă lâĂ©gard de laquelle les faits psychogĂ©nĂ©tiques peuvent rĂ©pondre par oui ou par non ; et cela dâautant mieux quâĂ. Meyerson lui-mĂȘme situe toujours la discussion sur le terrain de la pensĂ©e commune et rĂ©elle, du « cheminement de la pensĂ©e », ce qui appelle immĂ©diatement la vĂ©rification gĂ©nĂ©tique.
Pourquoi le raisonnement mathĂ©matique est-il Ă la fois rigoureux et fĂ©cond, se demande Ă son tour Ă. Meyerson ? On peut concevoir les mathĂ©matiques comme aprioriques, ce qui expliquerait leur rigueur, mais la pensĂ©e rationnelle sous sa forme pure et logique ne crĂ©e rien puisquâelle se rĂ©duit Ă lâidentité : Ă elle seule, elle demeure « quiescente ». On peut concevoir aussi les mathĂ©matiques comme dues Ă lâexpĂ©rience, ce qui expliquerait alors leur fĂ©conditĂ©, mais contredirait leur rigueur. Ainsi « la conclusion semble sâimposer que ni lâapriori ni lâaposteriori purs ne peuvent ĂȘtre invoquĂ©s en lâespĂšce, mais quâil doit sâagir plutĂŽt de quelque chose dâintermĂ©diaire entre lâun et lâautre, ou peut-ĂȘtre dâun mĂ©lange, assez malaisĂ©ment sĂ©parable, de lâun et de lâautre » (C. P. 17, p. 328).
En effet, « le nombre est un concept abstrait du rĂ©el » (C. P., p. 322) et lâĂ©galitĂ© mathĂ©matique qui intervient dans les Ă©quations nâest pas une pure identitĂ©, mais une identification, câest-Ă -dire une identitĂ© seulement partielle (p. 333-335). LâopĂ©ration numĂ©rique 7 + 5 = 12 est une synthĂšse, comme le voulait Kant, parce que « du nouveau a Ă©tĂ© créé » (p. 335) : il faut dire « sept et cinq font douze », lâexpression « font » dĂ©signant en fait « un vĂ©ritable acte accompli » (p. 336). De mĂȘme, « le signe algĂ©brique est le symbole dâune opĂ©ration, dâun acte » (p. 338). Goblot a donc raison, contre PoincarĂ©, de voir dans lâopĂ©ration lâessentiel du raisonnement (p. 339-341), et si jadis Bradley avait dĂ©jĂ parlĂ© dâopĂ©rations de lâesprit, « la conception de M. Goblot, en son vigoureux rĂ©alisme, semble bien plus satisfaisante » (p. 341) : elle en appelle, en effet, Ă des actions rĂ©elles, mais imaginĂ©es, comme les « Gedanken Experimente » de Wundt et de Kroman (p. 343-344) grĂące Ă la mĂ©moire des expĂ©riences rĂ©elles antĂ©rieures (p. 346-347).
Mais, si tel est le rĂŽle du rĂ©el dans la construction du nombre (et il est a fortiori au moins semblable dans la construction de lâespace : p. 308), lâexpĂ©rience nâest pas seule en jeu, bien au contraire. Dans lâopĂ©ration elle-mĂȘme, quelque active que Meyerson la reconnaisse, « lâesprit nâopĂšre quâĂ lâaide de notions abstraites, notions quâil a créées lui-mĂȘme ; mais cette opĂ©ration mĂȘme, il ne peut lâobserver que dans le rĂ©el, lâemprunter au rĂ©el. Il reste donc que lâopĂ©ration logique soit la traduction, dans la pensĂ©e, dâune opĂ©ration, dâun acte rĂ©el, ayant pour points de dĂ©part, pour substrats, non pas des objets rĂ©els, mais des concepts, des idĂ©es » (C. P., p. 349). LĂ est la clef de lâĂ©nigme, si « paradoxal » que soit ce va-et-vient entre le rĂ©el et lâesprit : 1° lâesprit crĂ©e donc des notions abstraites, « quoique, bien entendu, Ă lâaide de matĂ©riaux venus du dehors, fournis par la sensation » (p. 370) ; 2° « lâintellect possĂšde cette curieuse aptitude (laquelle conditionne en mĂȘme temps une propension quasi irrĂ©sistible) de projeter en dehors de soi les ĂȘtres créés par lui-mĂȘme⊠et de muer ainsi en choses rĂ©elles les choses de la pensĂ©e » (p. 370), dâoĂč la projection du nombre dans le rĂ©el, puisque le concept du nombre est, lui aussi, abstrait du rĂ©el (p. 370) ; 3° par consĂ©quent, en opĂ©rant numĂ©riquement sur des objets, des cailloux, p. ex., « nous nâavons donc, Ă bien prendre les choses, opĂ©rĂ© que sur ce nombre seul⊠car les objets rĂ©els, les cailloux, ne font manifestement que reprĂ©senter le concept abstrait, qui est le nombre » (p. 350). Bref, « nous avons créé un genre » (p. 351), le nombre, et lâavons projetĂ© Ă titre dâobjet : nous avons « hypostasiĂ© ce concept, replacĂ© lâabstrait dans le rĂ©el, feint, si lâon veut, quâil Ă©tait rĂ©el, afin de pouvoir agir sur lui de maniĂšre rĂ©elle, observer comment il se comportait dans le rĂ©el » (p. 353). Nous ne faisons dâailleurs pas autre chose dans la perception dâun objet quelconque, dâun fauteuil, p. ex. (p. 357), qui est la projection dâun concept dans la sensation, parce que « à tous les instants de notre vie, nous ne sommes occupĂ©s quâĂ rechercher les causes extĂ©rieures de nos sensations, câest-Ă -dire Ă constituer ces sensations en concepts, dâabord, et en objets, ensuite » (p. 362. Câest nous qui soulignons). « Cette mĂ©tamorphose instantanĂ©e dâun concept en un rĂ©el situĂ© en dehors du moi est assurĂ©ment merveilleuse, paradoxale » (p. 361).
Tous les nombres, de lâentier positif au fractionnaire, au nĂ©gatif, Ă lâirrationnel et mĂȘme Ă lâimaginaire (p. 370-7), procĂšdent Ă©galement dâopĂ©rations Ă©tendues indĂ©finiment Ă des concepts abstraits, rĂ©introduits dans le rĂ©el. Il en est de mĂȘme des hyperespaces (p. 380), mais les ĂȘtres ainsi créés par la collaboration de lâesprit et du rĂ©el « ressemblent de moins en moins Ă ceux que connaĂźt le sens commun » (p. 386).
On comprend alors, en fin de compte, la double nature du raisonnement mathĂ©matique : il est fĂ©cond parce quâil repose sur des genres toujours abstraits du rĂ©el et sur lesquels des opĂ©rations actives sont possibles, mais il est rigoureux parce que dĂšs lâabstraction initiale jusquâaux opĂ©rations les plus complexes, câest lâidentitĂ© qui est en Ćuvre. La mathĂ©matique nâest ainsi quâune vaste identification procĂ©dant au travers dâabstractions, puis dâopĂ©rations sur les notions abstraites replacĂ©es dans le rĂ©el. Plus prĂ©cisĂ©ment, la rigueur est due au fait que « nous sommes en mesure dâaccomplir un acte sans troubler lâidentitĂ© entre lâantĂ©cĂ©dent et le consĂ©quent » (p. 396). Câest ce qui est visible dans les opĂ©rations spatiales, comme dans la rĂ©union initiale servant Ă la constitution du nombre concret, parce que, dans ces deux cas, « lâacte est un dĂ©placement, qui nâaltĂšre donc pas lâidentitĂ© des objets dĂ©placĂ©s » (p. 396).
Quâon nous permette, pour examiner maintenant la valeur de ces diffĂ©rentes hypothĂšses, de commencer par la fin pour nâen venir quâensuite Ă la genĂšse. Tout se tient si bien, en effet, dans la thĂšse meyersonienne, que les rĂ©serves sĂ©rieuses imposĂ©es par les faits psycho-gĂ©nĂ©tiques en ce qui concerne la formation prĂ©sumĂ©e des schĂšmes de lâobjet, de lâespace et du nombre correspondent Ă des difficultĂ©s que lâon retrouve jusque dans la synthĂšse de lâidentique rationnel et du divers rĂ©el attribuĂ©e au raisonnement mathĂ©matique lui-mĂȘme. Câest donc de cette conception finale que lâon peut partir pour Ă©clairer tout le reste.
Une telle antithĂšse entre lâidentitĂ© logique et la rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale met, en effet, Ă nu, avec une singuliĂšre clartĂ©, les raisons de lâalternative Ă laquelle nous venons de constater (§ 3) quâaboutit la thĂ©orie de Goblot : si lâon nâassure pas le rĂ©glage interne des opĂ©rations constitutives du raisonnement, câest seulement dans la mesure oĂč les conclusions nouvelles dâune construction mathĂ©matique sont contenues dâavance dans les propositions de dĂ©part que les conclusions sont rigoureuses, tandis que dans la mesure oĂč les conclusions sont nouvelles elles Ă©chappent Ă toute rigueur. Or, Meyerson admet bien un rĂ©glage interne des opĂ©rations, mais il le rĂ©duit Ă lâidentification seule. Il en rĂ©sulte un dĂ©placement du problĂšme Ă lâintĂ©rieur mĂȘme de la construction opĂ©ratoire, et un renforcement de la difficultĂ© dans laquelle sâenfermait dĂ©jĂ la thĂšse de Goblot. Dâune part, les opĂ©rations sont rigoureuses, et cela dans lâexacte mesure oĂč elles se bornent à « dĂ©placer » de lâidentique au cours des transformations successives sâĂ©tendant de lâabstraction initiale jusquâaux plus hauts sommets de la dĂ©duction : mais si la rigueur, câest-Ă -dire le rĂ©glage des opĂ©rations, tient Ă lâidentitĂ© seule, ce qui est rigoureux dans le mĂ©canisme opĂ©ratoire est nĂ©cessairement infĂ©cond. Dâautre part, les opĂ©rations crĂ©ent du neuf, puisque 12 nâest pas contenu dans 7 et 5, puisque le carrĂ© de lâhypotĂ©nuse nâest pas entiĂšrement « la mĂȘme chose » que le carrĂ© des deux autres cĂŽtĂ©s et quâun espace Ă 34 dimensions nâest pas identique Ă un espace tridimensionnel. Mais si, grĂące Ă lâ« identitĂ© partielle », la construction est en partie rigoureuse, ce nâest quâen partie seulement et dans lâunique mesure oĂč elle ne dĂ©passe pas lâidentitĂ© pure : dans la mesure, au contraire, oĂč il y a nouveautĂ©, câest quâil y a apport du rĂ©el, donc du « divers » ou de lâ« irrationnel », et alors il nây a plus rigueur.
Certes, le mĂ©canisme invoquĂ© est bien plus subtil, puisquâil consiste en une navette perpĂ©tuelle entre le rĂ©el et lâesprit : celui-ci emprunte Ă celui-lĂ de quoi construire des ĂȘtres idĂ©aux quâil lui renvoie pour les retrouver en lui, etc. Mais, avant dâexaminer le dĂ©tail de ce jeu dĂ©licat, il importe de soulever dâemblĂ©e les deux questions essentielles : que les Ă©lĂ©ments composants de la construction soient « dĂ©placĂ©s » dans un sens ou dans lâautre, il sâagit de savoir et dâoĂč ils viennent, et sâils sâenrichissent en cours de route. Or, si la rigueur est assurĂ©e par lâidentitĂ© seule, ils ne peuvent provenir que dâune source Ă©trangĂšre Ă cette rigueur â le rĂ©el â et ne sâenrichir en chemin quâaux dĂ©pens de cette mĂȘme rigueur. Si la raison se rĂ©duit Ă lâidentification, on nâen sortira donc pas : ou bien le raisonnement mathĂ©matique est une suite dâidentitĂ©s pures, et alors il est entiĂšrement rigoureux mais stĂ©rile, ou bien il est fĂ©cond, câest-Ă -dire quâil est davantage quâune simple identification et englobe du divers sans se rĂ©duire Ă lâidentitĂ© pure, mais alors il nâest pas entiĂšrement rigoureux et cesse de lâĂȘtre dans la mesure prĂ©cise oĂč il dĂ©passe lâidentitĂ© seule.
Ă. Meyerson a bien vu cette difficultĂ© puisquâil tente de rĂ©duire les opĂ©rations numĂ©riques elles-mĂȘmes aux dĂ©placements qui interviennent dans la rĂ©union ou la dissociation des unitĂ©s, et que le dĂ©placement est le principe de toute explication rationnelle, parce que nâaltĂ©rant pas la nature des Ă©lĂ©ments dĂ©placĂ©s (C. P., p. 396). Autrement dit, la construction mathĂ©matique emprunterait ses Ă©lĂ©ments au rĂ©el, mais resterait nĂ©anmoins rigoureuse parce que ces Ă©lĂ©ments seraient simplement « dĂ©placĂ©s ». Seulement, indĂ©pendamment de la question de savoir si toute opĂ©ration est rĂ©ductible Ă un dĂ©placement, il reste que les composantes sâenrichissent au cours du dĂ©placement lui-mĂȘme et que le problĂšme de la rigueur se retrouve au cours du va-et-vient entre lâesprit et le rĂ©el : si 7 objets rapprochĂ©s de 5 engendrent cette nouveautĂ© quâest le nombre 12, câest alors dans la mesure seulement oĂč les 12 élĂ©ments du nombre 12 sont les mĂȘmes que les 12 élĂ©ments dissociĂ©s en collections de 7 et de 5, que la construction de ce nombre 12 est rigoureuse ; dans la mesure, au contraire, oĂč le nombre 12 est autre chose que les nombres 7 et 5, câest-Ă -dire dans la mesure oĂč le dĂ©placement a ajoutĂ© du nouveau Ă la simple conservation des Ă©lĂ©ments, ce dĂ©but de fĂ©conditĂ© Ă©chappe dĂ©jĂ Ă la rigueur, puisquâil dĂ©passe lâidentitĂ© pure (et effectivement il reste Ă comprendre pourquoi 12 est divisible par 2, 3, 4 et 6, tandis que le « dĂ©placement » de 7 et 6 unitĂ©s donnerait le nombre 13, qui est premier).
Pour prendre un exemple moins Ă©lĂ©mentaire, et par consĂ©quent plus parlant, on sait que les gĂ©omĂ©tries non euclidiennes peuvent ĂȘtre construites avec des matĂ©riaux euclidiens : cependant, une fois construites, elles comprennent la gĂ©omĂ©trie euclidienne Ă titre de simple cas particulier. Il faudrait donc dire, si la rigueur nâest due quâĂ lâidentification, que les Ă©lĂ©ments euclidiens restĂ©s identiques au cours de la transformation sont seuls Ă assurer la rigueur, tandis que les combinaisons nouvelles de ces Ă©lĂ©ments demeurent contingentes. Or, le paradoxe serait dâautant plus fort que la situation est, en fait, rĂ©ciproque : chacune des gĂ©omĂ©tries en jeu peut ĂȘtre construite avec les matĂ©riaux de lâune des autres, tout en la comprenant Ă titre de cas particulier (voir plus haut, chap. II § 10). Le rĂ©sultat dâune construction nâĂ©tant ainsi jamais identique Ă ses matĂ©riaux de dĂ©part, il est clair que lâidentification ne saurait Ă elle seule assurer la rigueur, puisquâelle est sans cesse dĂ©bordĂ©e par la nouveautĂ©.
Plus prĂ©cisĂ©ment, si le rationnel se rĂ©duit Ă lâidentique et que le divers Ă©mane dâun rĂ©el, irrationnel en tant mĂȘme que divers, la rigueur du raisonnement mathĂ©matique ne peut ĂȘtre quâapprochĂ©e. Meyerson eĂ»t admis, dâailleurs, cette consĂ©quence Ă©vidente de son hypothĂšse centrale : « Le raisonnement ne saurait ĂȘtre entiĂšrement rationnel », dit-il de façon gĂ©nĂ©rale (C. P., p. 180 § 169). Mais, sâil en est ainsi, un raisonnement est dâautant moins rigoureux quâil est plus fĂ©cond, et câest ce rapport inversement proportionnel entre la fĂ©conditĂ© et la rigueur qui constitue la difficultĂ© centrale de la thĂšse meyersonienne. Une deuxiĂšme difficultĂ© sâajoute alors nĂ©cessairement Ă la prĂ©cĂ©dente : si la fĂ©conditĂ© des mathĂ©matiques tient aux emprunts quâelles font au rĂ©el, cette fĂ©conditĂ© devrait ĂȘtre dâautant plus grande que les notions considĂ©rĂ©es sont plus proches de lâexpĂ©rience de dĂ©part, et diminuer en raison directe de leur Ă©loignement par rapport Ă elle. Or, est-ce bien le cas ? Lâexemple des gĂ©nĂ©ralisations de la gĂ©omĂ©trie est prĂ©cisĂ©ment instructif Ă cet Ă©gard. Admettons que la gĂ©omĂ©trie euclidienne Ă trois dimensions soit tirĂ©e du rĂ©el perçu, par abstractions et gĂ©nĂ©ralisations identificatrices. Les « genres » ainsi constituĂ©s seraient alors, selon la description de Meyerson, projetĂ©s Ă nouveau dans la rĂ©alitĂ© dont ils sont abstraits, puis soumis Ă une trituration opĂ©ratoire pour voir « comment ils se comportent dans le rĂ©el » ; ces combinaisons permettraient enfin de dĂ©passer la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme et de construire des schĂ©mas de plus en plus abstraits. Mais alors, plus on sâĂ©loigne du rĂ©el et plus le schĂ©ma formel devrait sâappauvrir, puisque la raison ne crĂ©e rien et se borne Ă transfĂ©rer certaines des donnĂ©es initiales au cours des opĂ©rations « sans troubler lâidentitĂ© entre lâantĂ©cĂ©dent et le consĂ©quent » : plus le schĂ©ma est « abstrait » et moins il contient donc de donnĂ©es rĂ©elles initiales. Or, il se trouve que le schĂšme final est, au contraire, bien plus riche que le schĂ©ma initial, puisque celui-ci est ramenĂ© au rang de simple cas particulier : câest donc que lâacte opĂ©ratoire crĂ©e du nouveau en fonction des distances et non pas de sa proximitĂ© par rapport au rĂ©el, autrement dit, une fois de plus, quâil est irrĂ©ductible Ă une simple abstraction identificatrice.
Nous retrouvons ici le problĂšme que nous connaissons bien par ailleurs 18 : peut-on ramener lâabstraction, au moyen de laquelle nous croyons extraire de la rĂ©alitĂ© les nombres entiers ou les formes gĂ©omĂ©triques, etc., Ă une simple abstraction Ă partir de lâobjet ? Câest en une telle affirmation que consiste, nous semble-t-il, lâerreur courante des Ă©pistĂ©mologies rĂ©alistes, inspirĂ©es par la philosophie aristotĂ©licienne des « genres ». Or, indĂ©pendamment des faits gĂ©nĂ©tiques sur lesquels nous allons revenir, la question est susceptible de solution directe sur le terrain mathĂ©matique, lorsquâon la pose sous la forme suivante : une notion abstraite est-elle plus pauvre ou plus riche que la rĂ©alitĂ© correspondante ? La rĂ©ponse ne semble pas douteuse : si la notion abstraite est plus pauvre en ce sens quâelle se construit Ă un point de vue spĂ©cial en nĂ©gligeant les autres (p. ex. en se plaçant au point de vue de la forme et en Ă©cartant le poids, la couleur, etc.) elle est, par contre, Ă ce point de vue spĂ©cial immĂ©diatement plus riche que la rĂ©alitĂ© concrĂšte, parce que la soi-disant abstraction consiste Ă ajouter, et non pas Ă enlever, quelque chose Ă lâobjet, tout en choisissant le point de vue auquel elle ajoute. Câest ainsi quâen comptant quelques boules on leur ajoute un lien qui nâexistait pas entre elles, au lieu dâextraire le nombre de leur collection, et quâen abstrayant une droite de lâarĂȘte dâun cristal on relie les molĂ©cules discontinues et irrĂ©guliĂšrement disposĂ©es le long de cette arĂȘte par une ligne idĂ©ale quâelles ne comportaient pas. Lâabstraction est donc une articulation ou si lâon prĂ©fĂšre, une structuration accordĂ©e au rĂ©el, et consistant en relations nouvelles qui nâĂ©taient pas encore contenues dans le donnĂ© concret. Câest pourquoi les ĂȘtres mathĂ©matiques « abstraits » sont infiniment plus riches que les ĂȘtres mathĂ©matisables concrets : ceux-ci sont finis et ceux-lĂ dĂ©passent ce fini de toute la puissance des diverses sortes dâinfinis.
Ă. Meyerson a dâailleurs fort bien vu la chose et le jeu subtil des concepts « hypostasiĂ©s » dans le rĂ©el, aprĂšs avoir Ă©tĂ© tirĂ©s de lui, ne peut avoir dâautre signification que dâexpliquer cet enrichissement de la rĂ©alitĂ©, auquel aboutit finalement la soi-disant « abstraction » Ă partir de lâobjet. Seulement, comme la structuration et les relations nouvelles que lâesprit apporte au rĂ©el se rĂ©duisent, en dĂ©finitive, selon cet auteur, Ă de lâidentitĂ© pure et simple, mĂ©langĂ©e aux donnĂ©es extraites de lâobjet, il va de soi que cet apport est nul, du point de vue de la fĂ©conditĂ©, et quâil est seulement valable du point de vue de la rigueur.
Ce que nous venons de voir conduit au contraire Ă admettre quâen mathĂ©matiques (et en logique, mais Ă degrĂ© notablement infĂ©rieur) les opĂ©rations sont simultanĂ©ment sources de nouveautĂ© et de rigueur, sans que cette derniĂšre se rĂ©duise Ă lâidentitĂ© simple. Autrement dit, lâapport de lâesprit au rĂ©el dĂ©borde les cadres de lâidentification. Les structures essentielles de la pensĂ©e logico-arithmĂ©tique sont les classes, les relations asymĂ©triques et les nombres. Une classe est caractĂ©risĂ©e par la ressemblance entre les individus qui la composent, donc, en comprĂ©hension, par leurs qualitĂ©s communes : câest ici que joue lâidentification, source de lâĂ©quivalence qualitative, etc. Il en est de mĂȘme des relations symĂ©triques, qui expriment la co-appartenance Ă une mĂȘme classe. Mais les relations asymĂ©triques, au contraire, expriment la diffĂ©rence ordonnĂ©e entre les objets, et câest grĂące Ă ces diffĂ©rences seules (de grandeur, de position, etc.) que lâon peut les sĂ©rier. Dira-t-on que la diffĂ©rence est encore un « genre », câest-Ă -dire que lâesprit identifie ce quâil y a de commun aux diverses diffĂ©rences pour en extraire la notion de diffĂ©rence ? Sans doute, et en cela la diffĂ©rence devient un concept comme un autre, et permet de dĂ©finir une classe comme une autre : la classe des diffĂ©rences conçues Ă titre dâĂ©lĂ©ments Ă©quivalents entre eux (en tant que co-appartenant Ă la mĂȘme classe). Mais il y a beaucoup plus : la diffĂ©rence joue, dans les relations asymĂ©triques et les opĂ©rations de sĂ©riation qualitative, le mĂȘme rĂŽle formel que la ressemblance dans les classes, ou les relations symĂ©triques, et dans leurs emboĂźtements. Les « groupements » additifs et multiplicatifs de relations asymĂ©triques sont mĂȘme exactement isomorphes aux « groupements » correspondants de classes, Ă cette seule nuance prĂšs que lâaddition nây est pas commutative, prĂ©cisĂ©ment parce quâelle rĂ©unit des diffĂ©rences ordonnĂ©es et non pas des ressemblances. Dira-t-on alors que la ressemblance exprime lâactivitĂ© identificatrice de lâesprit, tandis que les diffĂ©rences proviennent du rĂ©el, comme cela rĂ©sulterait de lâantithĂšse meyersonienne ? Mais il est tout aussi essentiel au fonctionnement de lâesprit de diffĂ©rencier que dâidentifier, et ces deux activitĂ©s nâont mĂȘme de signification quâappuyĂ©es lâune sur lâautre. Quâelles supposent toutes deux un rĂ©el Ă la fois unifiable et diversifiable auquel elles sâappliquent, cela est clair, mais elles sont lâune et lâautre inhĂ©rentes au sujet et sâexercent parallĂšlement en donnant lieu Ă deux sortes de structures formelles se correspondant terme Ă terme.
Quant au nombre entier, il est comme nous lâavons vu (chap. I § 6) une synthĂšse de la classe et de la relation asymĂ©trique, donc de la ressemblance et de la diffĂ©rence, les unitĂ©s composant un nombre Ă©tant Ă la fois Ă©quivalentes et distinctes. Dirons-nous alors que le nombre est un produit de lâesprit, dans la mesure oĂč il y a Ă©quivalence, et du rĂ©el dans la mesure oĂč les unitĂ©s sont distinctes ! Autrement dit, lâunitĂ© 1 serait lâexpression de lâesprit, tandis que le nombre deux (1 + 1) Ă©manerait du rĂ©el puisque, lâunitĂ© y Ă©tant additionnĂ©e Ă elle-mĂȘme, il y a ainsi diffĂ©rence entre ces deux unitĂ©s ?
Du point de vue gĂ©nĂ©tique, toute relation Ă©tablie entre les objets rĂ©sulte donc dâune activitĂ© de lâesprit consistant Ă diffĂ©rencier aussi bien quâĂ identifier et, par consĂ©quent, tout systĂšme dâopĂ©rations, en tant que « groupement » de relations, est constructif en mĂȘme temps quâil assure sa propre rigueur grĂące au mode de composition quâil constitue. Ă cet Ă©gard, lâĂ©quivalent gĂ©nĂ©tique de la fonction quâĂ. Meyerson veut faire jouer Ă lâidentitĂ©, câest la rĂ©versibilitĂ©. Or, la rĂ©versibilitĂ©, quâil cherche frĂ©quemment Ă rĂ©duire elle-mĂȘme Ă lâidentitĂ©, est bien plus quâune identification : elle est le dĂ©roulement dâun acte dans les deux sens, de telle sorte que cet acte, tout en Ă©tant constructif, est assurĂ© de sa cohĂ©rence interne par la garantie de retrouver son point de dĂ©part : lâidentitĂ© est alors le produit dâune opĂ©ration directe par son inverse et ne se confond pas avec la rĂ©versibilitĂ© comme telle.
Lâesprit est donc activitĂ©, ou pouvoir dâopĂ©rer, et si toute action ou toute opĂ©ration suppose, en son point de dĂ©part, un lien indissociable entre le sujet et lâobjet, il est artificiel dâattribuer lâidentitĂ© seule au sujet et la diffĂ©rence Ă la rĂ©alitĂ© seule. Sans doute lorsque lâon rĂ©unit deux Ă©lĂ©ments concrets, cette addition ne serait pas possible si ces Ă©lĂ©ments nâĂ©taient pas donnĂ©s dans le rĂ©el. Mais sont-ils donnĂ©s Ă lâĂ©tat distincts, ou selon le mĂȘme degrĂ© de distinction que nous introduisons entre eux ? Et, si câĂ©tait le cas, la rĂ©alitĂ© suffirait-elle Ă expliquer lâopĂ©ration, ou celle-ci ne suppose-t-elle pas un acte qui relie ? Or, que cet acte soit une soustraction qui dissocie ou une sĂ©riation qui marque les diffĂ©rences, lâintervention du sujet y est aussi nĂ©cessaire que dans lâidentification.
Mais alors oĂč est la limite exacte entre le sujet et lâobjet, si lâon renonce au critĂšre net et clair de lâidentitĂ© pure ? Câest ici que rĂ©apparaĂźt la nĂ©cessitĂ© du point de vue gĂ©nĂ©tique, qui impose une rectification continuelle des frontiĂšres alors que les philosophies dâensemble souhaitent un Ă©tat fixe. Il nâexiste pas, en effet, de limite statique ou donnĂ©e une fois pour toutes, entre le sujet et lâobjet, parce que lâesprit se construit peu Ă peu et quâaux diffĂ©rents niveaux de cette construction la dĂ©limitation est alors Ă refaire (nous verrons dâailleurs, en ce qui concerne la pensĂ©e physique, quâil en est prĂ©cisĂ©ment de mĂȘme du « rĂ©el » comme tel, et que Meyerson lui-mĂȘme a donnĂ© les meilleurs arguments en faveur dâun rĂ©alisme en quelque sorte vicariant). Au niveau des rĂ©flexes et des premiĂšres manifestations sensori-motrices, on peut appeler « sujet » les mouvements innĂ©s ou acquis, et câest bien par leur intermĂ©diaire que se manifeste, en effet, lâactivitĂ© du sujet vue sous lâangle du comportement. Mais, du point de vue du sujet lui-mĂȘme, correspondant Ă ce comportement, il nây a encore aucune diffĂ©renciation entre le subjectif et lâobjectif puisquâil nây a encore ni objets extĂ©rieurs ni sujet distinct de la rĂ©alitĂ© vĂ©cue par lui Ă chaque instant considĂ©rĂ©. Au niveau de lâintelligence sensori-motrice, les premiers objets sont construits, en mĂȘme temps que le sujet commence Ă se distinguer dâeux. Aux divers niveaux intuitifs et opĂ©ratoires, cette Ă©laboration du rĂ©el se poursuit, mais au moyen dâinstruments subjectifs façonnĂ©s en mĂȘme temps que lui, de telle sorte que, sur chaque palier successif, la dĂ©limitation est Ă rĂ©viser entre le sujet et lâobjet : lâactivitĂ© du sujet augmente avec lâextension des opĂ©rations, tandis que le rĂ©el sâobjective en sâorganisant. Il est donc exclu dâassigner une fois pour toutes au sujet ou Ă lâobjet une structure dĂ©finissable en termes statiques, telle que lâidentique appartiendrait dĂ©finitivement Ă lâun et le divers Ă lâautre. Si lâon veut les opposer en une formule valable pour tous les niveaux, celle-ci ne saurait ĂȘtre que fonctionnelle et non pas structurale. Lâidentification meyersonienne sera alors Ă remplacer par une assimilation de lâobjet au sujet, assimilation dâabord sensori-motrice puis reprĂ©sentative et opĂ©ratoire, mais englobant les opĂ©rations de diffĂ©renciation autant que dâidentification ; le rĂ©el, inversement ne sera dĂ©finissable quâen fonction dâaccommodations variĂ©es, modifiant les schĂšmes dâassimilation mais sans se rĂ©duire une fois pour toutes au « divers » irrationnel.
La vraie source des difficultĂ©s de la thĂšse meyersonienne est donc la position antigĂ©nĂ©tique quâil a adoptĂ©e et qui se manifeste notamment dans son interprĂ©tation des notions (ou « genres ») Ă©lĂ©mentaires, et avant tout du schĂšme de lâobjet permanent. On a remarquĂ© lâĂ©tonnante complication (et dans le style lui-mĂȘme, habituellement si limpide, de lâauteur) du noyau de la dĂ©monstration rĂ©sumĂ©e au dĂ©but de ce § (voir la citation de la p. 349 de C. P.) : lâesprit crĂ©e des notions abstraites en les extrayant du rĂ©el ; puis il les retransforme en choses par une projection sui generis ; aprĂšs quoi seulement il opĂšre sur ces abstraits redevenus concrets, dâoĂč il rĂ©sulte que les opĂ©rations portent, non pas sur le rĂ©el lui-mĂȘme mais sur les « genres » hypostasiĂ©s dans le rĂ©el. Lâexemple le plus simple de ce processus serait fourni par la notion de lâobjet lui-mĂȘme : due Ă une identification des sensations (« genre ») conduisant Ă lâidĂ©e de permanence substantielle, cette notion replacĂ©e dans le rĂ©el par une hypostase immĂ©diate et « paradoxale », en constituerait le ciment causal le plus important. Or, tant cette thĂšse gĂ©nĂ©rale que son application Ă la notion dâobjet (et par consĂ©quent dâespace, de nombre, etc.) soulĂšvent les plus sĂ©rieuses difficultĂ©s gĂ©nĂ©tiques dĂšs que lâon rĂ©duit lâactivitĂ© du sujet Ă lâidentification.
La raison de ces difficultĂ©s est bien claire. Elle tient au fait que Meyerson, avec presque tous les auteurs dont nous avons Ă©tĂ© conduits Ă nous sĂ©parer, conçoit lâesprit comme composĂ© de sensations ou de perceptions, dâun cĂŽtĂ©, et dâune intelligence achevĂ©e, Ă lâautre extrĂȘme, avec tout au plus, entre deux, une mĂ©moire et des souvenirs-images : on oublie ainsi simplement lâaction et la motricitĂ©, dont cependant H. PoincarĂ© a pressenti le rĂŽle Ă©pistĂ©mologique capital dans la formation de lâespace. Sauf erreur, la motricitĂ© est Ă peu prĂšs complĂštement absente de lâĆuvre dâĂ. Meyerson (sauf quelques remarques Ă propos de Bergson), alors quâil y est question des aspects les plus variĂ©s de la pensĂ©e (y compris une discussion sur la mĂ©taphysique). Or, loin dâimpliquer lâadoption dâun pragmatisme utilitaire, de lâ« empirisme radical » de James ou du bergsonisme, lâintervention de lâaction aboutit sans plus Ă un dĂ©placement des problĂšmes, que lâon retrouve sur un plan infĂ©rieur et partant plus facile Ă analyser. Lâaction est une forme de lâintelligence parmi dâautres, et une forme qui prĂ©pare la pensĂ©e, puisquâentre la perception et lâintelligence rĂ©flexive il y a lâintelligence sensori-motrice, lâintelligence intuitive ou intĂ©riorisation reprĂ©sentative de lâaction et tout le systĂšme des opĂ©rations liĂ©es Ă lâintelligence opĂ©ratoire concrĂšte.
Or, si lâon se place sur le terrain de lâaction et notamment de cette intelligence sensori-motrice en dehors de laquelle le mĂ©canisme des perceptions reste incomprĂ©hensible, les choses se simplifient notablement. On sâaperçoit alors que le schĂ©ma de Meyerson relatif aux abstraits projetĂ©s dans le rĂ©el et sur lesquels lâintelligence opĂšre, correspond Ă un processus essentiel (comme tous les schĂ©mas meyersoniens), mais permettant lâĂ©conomie du jeu de navette trop compliquĂ© imaginĂ© par le philosophe entre le rĂ©el et lâesprit.
En fait : 1° toute action conduit Ă des schĂ©matisations, câest-Ă -dire que les mouvements et les perceptions coordonnĂ©s par elle constituent des « schĂšmes sensori-moteurs » susceptibles de sâappliquer Ă des situations nouvelles ; ces schĂšmes sont lâĂ©quivalent actif des concepts ou des « genres », mais ce sont des concepts pratiques et non pas rĂ©flĂ©chis. 2° Sans quitter le terrain de lâaction exercĂ©e sur lâobjet, et sans donc avoir besoin de venir se localiser dans la pensĂ©e pour ĂȘtre en retour projetĂ©s dans le rĂ©el, ces schĂšmes structurent le donnĂ© en lâassimilant Ă lâaction du sujet ; ils impriment donc une certaine forme Ă lâobjet tout en lâincorporant dans les activitĂ©s propres et en lâenrichissant ainsi dâune sĂ©rie de relations nouvelles. 3° En coordonnant les schĂšmes entre eux, lâaction constitue, dâautre part, lâĂ©quivalent de ce que seront plus tard les opĂ©rations ; celles-ci dĂ©rivent donc de lâaction et, si elles sâexercent, comme le dit Meyerson, sur des genres hypostasiĂ©s dans lâobjet, et non pas sur lâobjet lui-mĂȘme, câest que lâobjet est, dĂšs lâabord, structurĂ© et complĂ©tĂ© par lâaction dont procĂšdent les opĂ©rations. Meyerson a donc bien raison de voir dans lâexercice des opĂ©rations plus que ne comporte le rĂ©el Ă lui seul, mais lâinteraction du sujet et de lâobjet sâexplique par un processus continu, se poursuivant de lâaction la plus simple Ă lâopĂ©ration la plus formelle, sans quâil soit nĂ©cessaire de faire appel Ă un systĂšme de navettes imaginĂ© pour remĂ©dier Ă lâinsuffisance dâune dĂ©finition de lâactivitĂ© propre par la seule identification.
Câest en particulier sur ce mode actif et non pas noĂ©tique que se constitue lâobjet permanent. Si la thĂšse meyersonienne Ă©tait vraie, il devrait y avoir objet partout oĂč il y a perception, et câest bien ainsi que lâentend lâauteur. Or, le bĂ©bĂ© nâa pas la notion dâobjet avant 8-10 mois, alors quâil perçoit fort bien et reconnaĂźt les personnes et les choses ; mais il ne voit que des figures ou des tableaux perceptifs sans leur attribuer encore de permanence substantielle. Un chien courant aprĂšs un liĂšvre nâa pas non plus la notion dâobjet, malgrĂ© Ă. Meyerson, parce quâil nâest pas capable dâimaginer le liĂšvre ni de le situer quelque part dans lâespace, en dehors de lâacte mĂȘme de la poursuite ainsi que des perceptions olfactives et visuelles qui lui sont attachĂ©es. Par contre, en prolongement des schĂšmes pratiques initiaux, une coordination plus complexe des actions permet de constituer la notion de lâobjet, Ă partir du moment oĂč les dĂ©placements commencent Ă ĂȘtre « groupĂ©s » en systĂšmes dâensemble caractĂ©risĂ©s par leur composition rĂ©versible. Ce seul fait montre la filiation des opĂ©rations spatiales ultĂ©rieures par rapport Ă lâaction et Ă lâintelligence sensori-motrices. Sans parler de lâaspect physique de la question, sur lequel nous reviendrons (chap. V § 1), cet exemple illustre ainsi les difficultĂ©s dâune thĂšse dâoĂč lâaction est absente et qui est obligĂ©e de remplacer le passage de la motricitĂ© Ă lâopĂ©ration par un jeu compliquĂ© dâidentifications rationnelles et de projections appelĂ©es Ă intervenir dĂšs la perception.
§ 5. LâinterprĂ©tation logistique du raisonnement mathĂ©matique
Lâemploi de cet admirable instrument de dissection axiomatique, et mĂȘme de critique Ă©pistĂ©mologique, que constitue le calcul logistique, a abouti, en ce qui concerne lâinterprĂ©tation du raisonnement mathĂ©matique, Ă trois prises de position essentielles, correspondant Ă trois phases distinctes de lâhistoire de la logistique. La premiĂšre et la troisiĂšme de ces positions sont caractĂ©risĂ©es par des dĂ©couvertes techniques, qui ont enrichi notre savoir logique et, par consĂ©quent, Ă©pistĂ©mologique ; la seconde est surtout intĂ©ressante par la thĂ©orie de la connaissance logico-mathĂ©matique quâelle a conduit Ă formuler, sans dâailleurs que cette thĂ©orie soit nĂ©cessairement liĂ©e Ă lâemploi des techniques logistiques.
On peut dire, en effet, quâau cours dâune premiĂšre phase de la logistique, une formule a Ă©tĂ© donnĂ©e du raisonnement par rĂ©currence, qui permet de faire lâĂ©conomie dâun principe spĂ©cial, tel celui invoquĂ© par PoincarĂ© et qui lie lâaxiome dâinduction complĂšte Ă la construction elle-mĂȘme des nombres inductifs. On peut caractĂ©riser cette premiĂšre pĂ©riode par les noms de Morgan (Ă titre de prĂ©curseur), de Peano et de Russell (en ses premiers Ă©crits). Au cours dâune seconde phase, lâassimilation de la logique et des mathĂ©matiques a conduit v. Wittgenstein et lâĂ©cole de Vienne Ă une conception purement tautologique du raisonnement mathĂ©matique, celui-ci devenant la syntaxe dâun langage destinĂ© Ă exprimer simplement des « faits » (physiques ou expĂ©rimentaux). En une troisiĂšme phase, dĂ©butant avec la thĂ©orie de la dĂ©monstration de Hilbert, les progrĂšs de la logique des propositions ont abouti Ă la dĂ©couverte, par Gödel, dâune irrĂ©ductibilitĂ© entre le systĂšme constituĂ© par lâarithmĂ©tique (y compris le raisonnement par rĂ©currence) et la structure du calcul propositionnel (bivalent), ainsi quâĂ une recherche, par Heyting et par lâĂ©cole polonaise (Lukasiewicz, Tarski, etc.), dâune logique polyvalente et gĂ©nĂ©rale susceptible de rĂ©pondre aux diverses exigences des positions prises dans les questions du fondement des mathĂ©matiques. Sans entrer dans lâexposĂ© technique des travaux logistiques propres Ă ces trois phases, il importe cependant dâen dĂ©gager succinctement la portĂ©e en ce qui concerne lâĂ©pistĂ©mologie proprement dite.
I
« Lâemploi de lâinduction mathĂ©matique dans les dĂ©monstrations, Ă©crit B. Russell 19, Ă©tait autrefois quelque chose comme un mystĂšre. On ne doutait pas que ce fĂ»t une mĂ©thode convenablement probante, mais personne ne savait bien comment elle Ă©tait fondĂ©e⊠PoincarĂ© considĂ©rait quâil y avait lĂ un principe de la plus haute importance, au moyen duquel un nombre infini de syllogismes pouvait ĂȘtre condensĂ© dans un raisonnement unique. Nous savons maintenant que toutes ces vues sont erronĂ©es et que lâinduction mathĂ©matique est une dĂ©finition et non un principe. Il y a des nombres auxquels on peut lâappliquer et il y en a dâautres [les cardinaux transfinis] qui sont rebelles Ă son emploi. Nous dĂ©finissons les « nombres naturels » comme ceux que lâon peut Ă©tablir grĂące Ă lâinduction mathĂ©matique, câest-Ă -dire comme ceux qui possĂšdent toutes les propriĂ©tĂ©s inductives. Par suite, ces dĂ©terminations peuvent ĂȘtre employĂ©es pour les nombres naturels non pas en raison de quelque intuition mystĂ©rieuse, dâun axiome ou dâun principe, mais elles se prĂ©sentent comme une simple propriĂ©tĂ© littĂ©rale. Si nous dĂ©finissons les « quadrupĂšdes » comme des animaux qui ont quatre pieds, il sâensuivra que tout animal qui aura quatre pieds sera un quadrupĂšde ; le cas des nombres soumis au rĂ©gime de lâinduction mathĂ©matique est exactement le mĂȘme ».
Ce passage significatif de Russell se fonde sur la dĂ©finition des classes « hĂ©rĂ©ditaires » (telles que si n en est membre, n + 1 en fait aussi partie), ainsi que sur les notions de successeur ou de prĂ©dĂ©cesseur, de zĂ©ro et de « postĂ©ritĂ© de zĂ©ro », etc. (voir chap. I § 7 les notions premiĂšres de Peano, qui sont reprises et prĂ©cisĂ©es par Russell en fonction de sa rĂ©duction du nombre entier aux classes). Cela revient Ă dire, et telle est la simplification essentielle que la logistique a introduite au cours de sa premiĂšre phase, que le principe dâinduction mathĂ©matique rĂ©sulte sans plus de la construction des nombres entiers (finis). Que lâon admette la rĂ©duction des cardinaux aux classes logiques et des ordinaux aux relations asymĂ©triques, on que lâon se borne, avec Peano, Ă adjoindre lâaxiome dâinduction Ă ceux qui dĂ©terminent la succession des nombres, le raisonnement par rĂ©currence devient ainsi lâexpression mĂȘme de cette construction des entiers finis.
Mais, sâil y a lĂ un progrĂšs par rapport Ă lâinterprĂ©tation de PoincarĂ©, B. Russell exagĂšre cependant quelque peu en comparant la suite des nombres Ă la classe des quadrupĂšdes⊠En effet, « dĂ©finir » la premiĂšre consiste Ă lâengendrer au moyen dâune loi de composition opĂ©ratoire, relevant dâune structure de groupe, tandis que « dĂ©finir » la seconde ne suppose que lâintervention dâune simple rĂ©union dâindividus, et non pas dâunitĂ©s itĂ©rĂ©es. DĂšs lors, sans avoir Ă revenir Ă lâ« intuition du nombre pur », le principe particulier de lâinduction complĂšte demeure irrĂ©ductible Ă la logique des classes. Câest pourquoi le raisonnement par rĂ©currence reste plus fĂ©cond que le syllogisme : il permet de gĂ©nĂ©raliser de zĂ©ro, ou de un, à « tous », des propriĂ©tĂ©s non attribuĂ©es dâavance Ă tous les nombres, tandis que le syllogisme se borne Ă inclure les unes dans les autres des classes dont les parties et le « tout » rĂ©sultent de simples emboĂźtements. Aussi bien, cette fĂ©conditĂ© inhĂ©rente au raisonnement par rĂ©currence a-t-elle Ă©tĂ© reconnue et maintenue par la plupart des logisticiens eux-mĂȘmes.
II
Mais lâessai, rĂ©ussi ou manquĂ© (voir chap. 1 § 4), de rĂ©duction des ĂȘtres mathĂ©matiques aux classes et aux relations logiques portait en lui un germe dâunification, qui a abouti Ă la seconde phase de lâanalyse logistique. De ce que les ĂȘtres logiques, considĂ©rĂ©s isolĂ©ment (par opposition aux « groupements » sur lesquels nous avons insistĂ© § 3 du chap. I), se rĂ©duisent Ă lâidentitĂ©, et de ce que la mathĂ©matique semblait elle-mĂȘme rĂ©ductible Ă la logique pure, on en est venu Ă conclure au caractĂšre « tautologique » de tout raisonnement logico-mathĂ©matique. La logique et les mathĂ©matiques se borneraient ainsi Ă constituer la syntaxe dâun langage destinĂ© exclusivement Ă exprimer des « faits » câest-Ă -dire des constatations expĂ©rimentales, et demeureraient radicalement infĂ©condes en tant que pures syntaxes.
Partons de ce quâon appelle des « propositions Ă©lĂ©mentaires », p. ex. « cet arbre est vert », proposition ne comportant aucune gĂ©nĂ©ralisation et se bornant Ă attribuer une propriĂ©tĂ© Ă un objet. On peut mĂȘme distinguer, Ă lâintĂ©rieur de telles propositions, ce que Russell appelle « propositions atomiques » câest-Ă -dire indĂ©composables en propositions plus simples (ce sont les « Sachlagen » de Wittgenstein) et qui rĂ©sultent simplement de lâapplication de la nĂ©gation Ă certaines donnĂ©es immĂ©diates (« ceci nâest pas rouge »). Il existera alors des « propositions molĂ©culaires », ou propositions rĂ©sultant de lâapplication des opĂ©rations dâincompatibilitĂ© aux propositions atomiques, et les « propositions Ă©lĂ©mentaires » se rĂ©duiront, par dĂ©finition, Ă des propositions atomiques et molĂ©culaires prises ensemble. Cela dit, une proposition Ă©lĂ©mentaire peut ĂȘtre mise sous la forme dâune fonction propositionnelle : « x est vert » ou « f (a) » et dâautres objets que « cet arbre » peuvent convenir au prĂ©dicat f ; dâautre part, « cet arbre » lui-mĂȘme peut comporter dâautres prĂ©dicats que f. Sans jamais quitter le terrain des « faits » on pourra ainsi, en substituant les donnĂ©es les unes aux autres Ă lâintĂ©rieur de la proposition, engendrer le calcul des classes et des relations, et, en combinant les propositions entre elles, dĂ©velopper le calcul propositionnel.
La « classe » devient dĂšs lors, dans la conception tautologique, une simple juxtaposition dâ« arguments » satisfaisant le mĂȘme « énoncé ». Il est intĂ©ressant Ă cet Ă©gard de noter lâĂ©volution de la logistique en ce qui concerne les ĂȘtres abstraits. En 1911 encore, B. Russell pouvait Ă©crire un chapitre sur « le monde des universaux » 20, dont la thĂ©orie imitait « largement celle de Platon, avec les modifications seulement que le temps a montrĂ©es nĂ©cessaires » (p. 97). Il y soutenait que « toutes les vĂ©ritĂ©s impliquent des universaux, et toute connaissance de vĂ©ritĂ©s implique la connaissance directe dâuniversaux » (p. 100), et admettait tout au plus que lâexistence des universaux constituĂ©s par les « relations » est plus facile à « prouver strictement » que celle des entitĂ©s reprĂ©sentĂ©es par des adjectifs et des substantifs (p. 102). Et il concluait quâune relation comme « au nord de » nâest « ni dans lâespace ni dans le temps, ni matĂ©rielle ni mentale » (p. 105) : elle « subsiste » au lieu dâ« exister » (p. 107). En 1919, au contraire, il cherche Ă montrer 21 « pourquoi les classes ne peuvent pas ĂȘtre regardĂ©es comme partie de lâameublement dernier du monde » (p. 216) et pense que « nous approcherons plus nettement dâune thĂ©orie satisfaisante si nous essayons dâidentifier les classes avec les fonctions propositionnelles » (p. 218).
Or, une fonction propositionnelle est un simple schĂ©ma dâĂ©noncĂ© possible : f (x) ou (y) f (x). Lorsquâil est saturĂ© par deux variables il constitue une relation, et lorsquâil lâest par une seule, les valeurs transformant la fonction en proposition vraie constituent une classe. Mais, dans ces relations comme dans ces classes, il nây a rien de plus que des Ă©noncĂ©s virtuels, correspondant Ă des donnĂ©es concrĂštes et directement vĂ©rifiables : Ă des « faits » expĂ©rimentaux. Le calcul des classes et des relations nâest donc que la syntaxe dâun langage qui Ă©nonce des faits. Quant aux nombres cardinaux ou « classes de classes », aux nombres ordinaux ou « classes de relations », et aux divers types dâĂȘtres mathĂ©matiques, ils nâajoutent rien de plus aux « faits » que les ĂȘtres logiques, et se bornent, eux aussi, malgrĂ© leur complexitĂ© apparente, Ă relier tautologiquement entre eux des schĂšmes de constatations possibles.
Pour ce qui est du calcul des propositions, qui combine entre eux les Ă©noncĂ©s pris en bloc, il en va exactement de mĂȘme. Une implication telle que p â q signifie simplement que si un objet quelconque prĂ©sente cette propriĂ©tĂ© Ă©noncĂ©e par la proposition p il prĂ©sentera aussi la propriĂ©tĂ© Ă©noncĂ©e par la proposition q. Les rapports quantitatifs envisagĂ©s par logique classique et opposant le « tous » au « quelques » et Ă lâ« aucun » se rĂ©duisent sans plus au fait, pour une fonction propositionnelle saturĂ©e par certaines classes de variables, dâĂȘtre « toujours » vraie, « parfois » vraie ou « jamais » vraie. Quant au calcul fondĂ© sur les combinaisons du vrai et du faux, il nâintroduit aucune construction rĂ©elle et se borne lui aussi Ă une combinatoire toute tautologique, combinatoire bivalente ou polyvalente selon les modes de raisonnement mathĂ©matique ou physique envisagĂ©, mais qui se rĂ©duit encore Ă une simple syntaxe formelle.
DĂ©pourvues de toute fĂ©conditĂ©, les structures logico-mathĂ©matiques sont mĂȘme, Ă proprement parler, Ă©trangĂšres Ă la vĂ©ritĂ©. RamenĂ©es au rang de purs moyens dâexpression, elles permettent dâĂ©noncer des vĂ©ritĂ©s rĂ©elles, lesquelles sont fĂ©condes parce que physiques et expĂ©rimentales, mais ces structures ne dĂ©passent la rĂ©alitĂ© physique que dans la mesure ou une syntaxe constitue le cadre vide des Ă©noncĂ©s vĂ©ritables dont le langage en acte se servira tĂŽt ou tard. Il est vrai que cette syntaxe est rĂ©glĂ©e en vertu des propositions premiĂšres et dâun jeu de significations symboliques. Mais, selon Wittgenstein, les propositions premiĂšres sâimposent avec Ă©vidence parce que rĂ©sultant de lâĂ©puisement des combinaisons symboliques possibles. Quant aux symboles eux-mĂȘmes, ce sont des images, câest-Ă -dire des faits « ressemblant » Ă dâautres faits et le sens de ces « images logiques » rĂ©sulte donc lui aussi dâune simple constatation.
Ainsi, aprĂšs avoir appuyĂ© la fĂ©conditĂ© des mathĂ©matiques sur un univers quasi platonicien des idĂ©es gĂ©nĂ©rales, lâĂ©pistĂ©mologie logistique en est venue Ă la nier radicalement : rĂ©duisant le symbolisme logico-mathĂ©matique Ă une vaste tautologie, elle double ce nominalisme dâune assimilation de la connaissance rĂ©elle Ă la simple constatation du donnĂ© sensible, et aboutit en fin de compte Ă ce que Wittgenstein appelle lui-mĂȘme une sorte de solipsisme, consĂ©quence inĂ©vitable de lâ« empirisme logique ».
Mais il est clair que, si prĂ©cises et, Ă certains Ă©gards sans doute dĂ©finitives, que soient les dĂ©couvertes techniques du calcul logistique, lâemploi de ce calcul ne comporte pas ipso facto lâadoption de lâĂ©pistĂ©mologie viennoise. Que cet emploi soit ruineux pour un certain mode mĂ©taphysique de penser par concepts impropres Ă toute formulation, nous lâaccorderons volontiers, et suivrons mĂȘme entiĂšrement le mouvement du Cercle de Vienne lorsquâil limite les modes effectifs de connaĂźtre Ă deux types seulement : lâexpĂ©rience et la formalisation. Seulement, entre la rĂ©alitĂ© physique et la dĂ©duction logistique, il intervient nĂ©cessairement le fait mental. Dans lâexacte mesure oĂč lâon renonce au platonisme initial de B. Russell, il sâagit donc dâappuyer le formalisme logique sur lâactivitĂ© intellectuelle, et la question est alors de savoir si la psychologie de Wittgenstein et des Viennois suffit Ă cette mise en correspondance.
Il importe dâabord de souligner de la maniĂšre la plus nette que, en marge de leur formulation logistique, les Viennois ont adoptĂ© ou construit une certaine psychologie des fonctions intellectuelles : le contact entre le symbolisme et les « faits » nâa pu ĂȘtre assurĂ© que moyennant deux sortes dâaffirmations, les unes concernant la connaissance (perception et intelligence), les autres relatives Ă la fonction symbolique (rĂŽle du signe, et rĂŽle de la « syntaxe » ou du langage en gĂ©nĂ©ral). Or, si la formulation logique est affaire de pur calcul ou de pure axiomatisation, ces affirmations psychologiques relĂšvent par contre de lâexpĂ©rience seule, câest-Ă -dire de lâexpĂ©rimentation psychologique elle-mĂȘme, et aucune dĂ©duction logistique ne suffit Ă trancher de telles questions de fait. Câest donc sur le terrain des faits mentaux quâil convient de se placer pour Ă©prouver la valeur de lâĂ©pistĂ©mologie « viennoise », en distinguant soigneusement cette question de celle de la valeur de la logistique comme telle.
Or, si lâon cherche Ă dĂ©terminer Ă quels « faits » psychologiques correspondent les « énoncĂ©s » formulĂ©s par les propositions « atomiques » et les structures formelles de divers ordres, on est obligĂ© de reconnaĂźtre que, loin dâĂȘtre en prĂ©sence de simples constatations au cours desquelles le sujet enregistrerait les donnĂ©es extĂ©rieures en demeurant lui-mĂȘme passif, on retrouve constamment une action rĂ©elle du sujet, qui opĂšre sur le donnĂ© au lieu de lâaccepter tel quel : il sâensuit que les « énoncĂ©s » correspondent Ă des opĂ©rations psychologiques autant quâĂ des « faits » physiques et que, par consĂ©quent, le mĂ©canisme opĂ©ratoire refoulĂ© de la « tautologie » logique doit, ou bien ĂȘtre intĂ©grĂ© au rĂ©el lui-mĂȘme en tant quâĂ©noncĂ©, ou bien ĂȘtre rĂ©intĂ©grĂ© dans lâinterprĂ©tation des symboles logistiques en tant quâĂ©nonçants.
Quâest-ce, en effet, que la lecture dâune donnĂ©e immĂ©diate ? Sâil sâagit de perception, il se prĂ©sente aussitĂŽt une difficultĂ© centrale : comme nous avons cherchĂ© Ă le montrer ailleurs (voir chap. II § 3-4), la perception demeure irrĂ©ductible Ă toute forme logique, parce que les rapports perceptifs sont incomposables entre eux de façon transitive, irrĂ©versibles, non associatifs et Ă©trangers Ă la conservation des parties et du tout. ModifiĂ©s par chaque comparaison et ne comportant quâun mode de composition statistique et non pas rationnel, les rapports perceptifs ne sauraient donc, Ă eux seuls, fournir la moindre base Ă une construction logique : pour quâils puissent donner lieu Ă des « énoncĂ©s » susceptibles de composition syntactique, il sâagit quâils soient dâabord structurĂ©s par des schĂšmes sensori-moteurs tels que celui de lâobjet permanent, et ensuite conceptualisĂ©s par lâintĂ©gration dans un systĂšme symbolique et reprĂ©sentatif. Or, lâune et lâautre de ces deux transformations du perceptif en un schĂ©matisme logicisable suppose lâaction ou lâopĂ©ration.
Pour ce qui est de la notion dâobjet, essentielle Ă lâĂ©noncĂ© des propositions les plus Ă©lĂ©mentaires, câest une erreur psychologique manifeste de croire quâil y a objet dĂšs quâil y a perception : la notion de lâobjet constitue le plus simple des schĂšmes de conservation, mais cette conservation, loin de rĂ©sulter dâune pure identification intellectuelle (voir § prĂ©cĂ©dent), suppose une coordination des actions de dĂ©tour et de retour, et une organisation spatiale des dĂ©placements (annonçant une structure de groupe opĂ©ratoire). Eu Ă©gard Ă lâobjet, la perception ne joue ainsi elle-mĂȘme quâun rĂŽle dâindice et en reconnaissant un objet par la vue ou le toucher on ne se borne pas Ă le voir ou le sentir : lâon voit ou lâon touche seulement une partie de lâobjet, partie servant dâindice Ă lâĂ©gard du tout, et se rĂ©fĂ©rant donc Ă un schĂšme dâensemble construit et non pas donnĂ©. Lâ« énoncé » logique le plus simple, la proposition la plus « atomique », telle que « ceci⊠rouge », etc. Ă©nonce donc une sĂ©rie dâactions virtuelles et non pas un donnĂ© perceptif. Au reste, lâintuition logistique souvent Ă©tonnante de Wittgenstein va beaucoup plus profond que sa psychologie : lorsque cet auteur caractĂ©rise les « énoncĂ©s » les plus primitifs par des nĂ©gations (« pas rouge », « pas vert », etc.) il avoue par cela mĂȘme lâexistence de la construction opĂ©ratoire sous-jacente aux soi-disant « faits » que ces Ă©noncĂ©s signifieraient.
Si lâon en vient maintenant Ă des « énoncĂ©s » plus complexes (bien que caractĂ©risant toujours des « propositions Ă©lĂ©mentaires » Ă argument individuel, tel que « cet arbre est vert »), il intervient toute une conceptualisation et une symbolisation, dont il est encore bien plus aisĂ© dâapercevoir le caractĂšre psychologiquement opĂ©ratoire et non pas simplement « donné ». Commençons par examiner le prĂ©dicat : « vert » (ou « blanc », etc.). Au temps oĂč B. Russell Ă©tait platonicien, il a Ă©crit que « lâacte de pensĂ©e dâun homme est nĂ©cessairement une chose diffĂ©rente de lâacte de pensĂ©e dâun autre homme ; lâacte de pensĂ©e dâun homme Ă un certain moment est nĂ©cessairement une chose diffĂ©rente de lâacte de pensĂ©e du mĂȘme homme Ă un autre moment. Donc, si la blancheur Ă©tait la pensĂ©e en tant quâopposĂ©e Ă son sujet, deux hommes diffĂ©rents ne pourraient pas la penser, et le mĂȘme homme ne pourrait pas la penser deux fois. Ce que beaucoup de diffĂ©rentes pensĂ©es de blancheur ont en commun est leur objet, et cet objet est diffĂ©rent dâelles toutes. Ainsi les universaux ne sont pas des pensĂ©es, quoique, quand ils sont connus, ils soient les objets des pensĂ©es » 22. Il est clair que ces objections de Russell sont irrĂ©futables en ce qui concerne la blancheur perceptive, qui est Ă la fois incommunicable et dĂ©nuĂ©e de toute conservation ou rĂ©versibilitĂ© mentales. Mais elles valent tout autant contre la permanence de la blancheur physique, car jamais les mĂȘmes ondes lumineuses ne se reproduisent deux fois dans les mĂȘmes circonstances. « Penser » la blancheur ou la verdeur, etc., câest donc construire un concept : si on le veut stable et susceptible dâentrer en des « énoncĂ©s » logiques, il faut alors, ou bien recourir au platonisme, Ă lâintelligence divine, etc., ou bien, si lâon nâest pas mĂ©taphysicien, reconnaĂźtre Ă la pensĂ©e le pouvoir de conserver ses idĂ©es par des opĂ©rations rĂ©versibles et de les Ă©changer par co-opĂ©ration sociale, câest-Ă -dire Ă nouveau par des opĂ©rations rĂ©versibles, mais avec correspondances interindividuelles. En ce cas seulement lâĂ©noncĂ© « cet arbre est vert » aura quelque signification logistique.
Quant au sujet ou argument de la proposition, il est clair que si lâon prĂȘte Ă un objet la qualitĂ© dâĂȘtre un « arbre », on lâincorpore Ă©galement dans un schĂšme opĂ©ratoire en dehors duquel lâĂ©noncĂ© perd toute signification. DĂ©signons par f (a) la proposition « cet arbre (a) est vert (f) ». Or, plus encore que la stabilitĂ© du prĂ©dicat (f), la dĂ©signation de lâargument (a) suppose une construction. Appeler lâobjet (a) un arbre, câest en effet, se rĂ©fĂ©rer Ă dâautres objets (b, c, etc.) susceptibles de vĂ©rifier avec lui certaines fonctions propositionnelles, câest-Ă -dire de prĂ©senter avec lui certaines qualitĂ©s communes (dâĂȘtre vivace, dâavoir un tronc, etc.) dĂ©finissant la notion dâarbre. En dehors dâune telle rĂ©fĂ©rence, implicite ou explicite, il est dĂ©pourvu de sens de traiter cet objet (a) dâ« arbre » et une telle dĂ©signation dĂ©passe donc nĂ©cessairement le donnĂ© actuel pour le relier Ă un ensemble dâautres « faits » comparĂ©s entre eux. Que cette comparaison ou ces relations se rĂ©duisent, au point de vue logistique, Ă la possibilitĂ© de substituer (b) ou (c) Ă lâargument (a) de la proposition f (a), cela nâexclut en rien le caractĂšre opĂ©ratoire de lâacte psychologique permettant de telles substitutions : une opĂ©ration de rĂ©union ou de mise en relation intervient ainsi en toute fonction propositionnelle susceptible de dĂ©terminer une classe ou une relation, et tout Ă©noncĂ© portant sur un objet conceptualisĂ© suppose de tels rapports.
Il reste le point central pour une interprĂ©tation nominaliste ou « syntactique » des structures logico-mathĂ©matiques : quâest-ce quâun symbole et comment les propositions rĂ©duites Ă un pur langage symbolique, dĂ©signeront-elles le rĂ©el correspondant ? Que lâon dĂ©finisse le symbole comme une « image », avec Wittgenstein, et que lâon sâaccorde Ă voir dans lâimage un « fait » qui « ressemble » aux faits signifiĂ©s par elle, cela nâenlĂšve rien Ă la nature essentiellement mentale du fait-signifiant, dĂ©signĂ© par les symboles. MĂȘme Ă admettre que la logique soit simplement un langage, il reste quâun langage se construit et ne se dĂ©couvre pas par simple constatation extĂ©rieure, et quâun langage suppose des sujets psychologiques capables de parler entre eux et de se reprĂ©senter quelque chose au moyen de signes ainsi Ă©laborĂ©s. Psychologiquement, la fonction symbolique (ou capacitĂ© de reprĂ©senter au moyen de signes et dâimages) explique, si lâon veut, la pensĂ©e, mais elle la suppose en retour : plus prĂ©cisĂ©ment elle ne lâexplique quâĂ la condition dâen impliquer les attributs essentiels et, si la pensĂ©e nâest quâun langage câest que le langage est un instrument conceptuel. Loin de supprimer lâopĂ©ration, un systĂšme symbolique exact est donc doublement opĂ©ratoire : il reprĂ©sente au moyen dâopĂ©rations symboliques un jeu, non pas de rĂ©alitĂ©s toutes faites, mais dâopĂ©rations rĂ©elles. Câest pourquoi, de rĂ©duire les structures logico-mathĂ©matiques Ă une syntaxe nâexclut en rien leur fĂ©conditĂ© opĂ©ratoire. Il demeure en particulier cette opposition frappante que le langage proprement mathĂ©matique, dont on veut nous faire admettre le caractĂšre tautologique, est infiniment plus riche que la syntaxe exclusivement logique : pourquoi donc les « tautologies » de la logique formelle sont-elles malgrĂ© tout si courtes, tandis que les « tautologies » propres Ă la thĂ©orie des nombres, Ă lâanalyse ou Ă la gĂ©omĂ©trie exigent des volumes entiers pour y ĂȘtre transcrites et des siĂšcles dâinvention ininterrompue pour ĂȘtre dĂ©veloppĂ©es ?
Au total, il semble donc impossible de nier que la construction opĂ©ratoire, Ă©cartĂ©e de la logique pure et des mathĂ©matiques par lâĂ©pistĂ©mologie viennoise au cours de cette deuxiĂšme pĂ©riode de (histoire des thĂ©ories logistiques, ne rĂ©apparaisse nĂ©cessairement sur le terrain psychologique, ce qui rĂ©introduit nĂ©cessairement le problĂšme de sa formalisation logistique. Entre le symbole logistique et le « fait » physique, il intervient une action du sujet et lâopĂ©ration se prĂ©senta ainsi Ă titre de lien indispensable entre le premier et le second. Câest dâailleurs ce quâavouent les « Viennois » en partie, pour ce qui est du fait de conscience : logiquement « tautologiques », les mathĂ©matiques sont vĂ©cues psychologiquement comme constructives et fĂ©condes. Mais faut-il alors considĂ©rer ce sentiment comme une illusion subjective, ou bien est-il Ă©pistĂ©mologiquement nĂ©cessaire de confĂ©rer au sujet une activitĂ© rĂ©elle pour unir les « faits » Ă leurs « symboles » ?
Trois raisons paraissent imposer cette seconde maniĂšre de voir. La premiĂšre est la convergence progressive entre lâanalyse psychologique et lâanalyse logistique. Tout le dĂ©veloppement de lâintelligence se ramĂšne Ă un passage de lâaction irrĂ©versible aux opĂ©rations rĂ©versibles et ces opĂ©rations se constituent psychologiquement sous la forme de systĂšmes dâensemble bien dĂ©finis : or, ces systĂšmes correspondent, selon les opĂ©rations en jeu, soit Ă des « groupes » mathĂ©matiques (la suite des nombres, les dĂ©placements dans lâespace, etc.), soit aux « groupements » plus Ă©lĂ©mentaires de classes et de relations dont nous avons vu la structure (chap. I § 3). Cette marche de la pensĂ©e vivante et des processus intellectuels concrets dans la direction de systĂšmes constituant leurs formes dâĂ©quilibre et se trouvant, par ailleurs, directement axiomatisables en structures logistiques, est un fait dont lâimportance Ă©pistĂ©mologique ne saurait ĂȘtre nĂ©gligĂ©e : ce sont ces donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques qui doivent ĂȘtre retenues si lâon veut parler vraiment dâune « unitĂ© de la science », par opposition Ă la psychologie un peu rudimentaire dont lâ« empirisme logique » se contente.
En second lieu, du point de vue strictement logistique, on ne saurait rĂ©duire les mathĂ©matiques et la logique Ă une vaste tautologie que si tous les rapports en jeu dans les structures logico-mathĂ©matiques Ă©taient assimilables Ă lâidentitĂ© pure. Or, il nâen est rien et lâillusion contraire est nĂ©e dâun procĂ©dĂ© dâanalyse essentiellement atomistique : lorsque Russell, p. ex., rĂ©duit Ă lâidentitĂ© la correspondance bi-univoque dâun terme Ă un autre, il nĂ©glige les divers modes possibles de correspondance considĂ©rĂ©s en tant que systĂšmes dâensemble 23 (dâoĂč son assimilation du nombre cardinal Ă une classe de classes). Si lâon analyse au contraire les totalitĂ©s comme telles, ce nâest pas lâidentitĂ© qui constitue le rapport logique fondamental, mais bien la rĂ©versibilitĂ©, et lâidentitĂ© se rĂ©duit alors au produit des relations directes et inverses. Or, la rĂ©versibilitĂ© est une notion essentiellement opĂ©ratoire et qui converge, nous venons de le voir, avec la forme mĂȘme de lâĂ©quilibre des processus mentaux correspondants.
Une troisiĂšme raison de se refuser Ă rĂ©duire la logique et les mathĂ©matiques Ă une pure et simple tautologie est fournie par lâĂ©volution mĂȘme des travaux logistiques, Ă partir de la seconde pĂ©riode que nous considĂ©rons ici. LâhypothĂšse Ă©pistĂ©mologique de la tautologie gĂ©nĂ©rale propre aux « syntaxes » logico-mathĂ©matiques suppose, en effet, au minimum la rĂ©duction possible de tous les procĂ©dĂ©s dâinfĂ©rence ou de raisonnement au schĂ©ma purement logique du calcul propositionnel. Elle implique tout au moins la possibilitĂ© de reconstruire les mathĂ©matiques Ă titre de systĂšme formel unique. Or, câest prĂ©cisĂ©ment cette unicitĂ© qui est Ă©branlĂ©e par les travaux de la troisiĂšme pĂ©riode et notamment par ceux de Hilbert et de Gödel, dont nous allons voir maintenant les rĂ©percussions.
III
La troisiĂšme pĂ©riode de la logistique marque un renouvellement Ă la fois du point de vue de la rĂ©duction des mathĂ©matiques Ă la logique et en ce qui concerne la nature, tautologique ou non, des unes ou de lâautre. PrĂ©parĂ©e par les travaux de Hilbert sur lâaxiomatisation de lâarithmĂ©tique, une crise proprement dite sâest produite avec les dĂ©couvertes de Gödel, en 1929, et elle a obligĂ© les anciens membres du cercle de Vienne lui-mĂȘme Ă assouplir leur position jusquâĂ faire de la logique une syntaxe de toutes les syntaxes (comme le soutient aujourdâhui Carnap), par opposition Ă la langue Ă©lĂ©mentaire au nom de laquelle on espĂ©rait dâabord supprimer les problĂšmes et « fermer » les axiomatiques.
AprĂšs avoir dĂ©montrĂ© la non-contradiction de la gĂ©omĂ©trie en sâappuyant sur celle de lâarithmĂ©tique, Hilbert a tentĂ©, dĂšs 1904, de dĂ©montrer la non-contradiction de lâarithmĂ©tique elle-mĂȘme. Mais les rĂ©sistances rencontrĂ©es lâont conduit Ă modifier sur deux points essentiels la position initiale de Russell, dĂ©veloppĂ©e par les Viennois : (1) En premier lieu, il a vite renoncĂ© Ă une rĂ©duction pure et simple du mathĂ©matique au logique. Au contraire, en passant de la logique Ă lâarithmĂ©tique et de celle-ci Ă lâanalyse, il introduit chaque fois de nouvelles variables et de nouveaux axiomes. Pour formaliser lâarithmĂ©tique il se donne p. ex. le calcul des propositions, les axiomes de lâĂ©galitĂ©, les axiomes de rĂ©currence pour lâaddition et la multiplication et un axiome voisin de lâ« axiome de choix ». Il nây a donc plus rĂ©duction du supĂ©rieur Ă lâinfĂ©rieur, p. ex. du nombre Ă la classe ou du raisonnement par rĂ©currence Ă des enchaĂźnements purement logiques dâinclusions ou de relations asymĂ©triques : il y a au contraire subordination du mathĂ©matique simple au « mĂ©tamathĂ©matique », câest-Ă -dire Ă une discipline reconstruisant simultanĂ©ment le logique et le mathĂ©matique et dont lâobjet est de dĂ©montrer la non-contradiction et lâachĂšvement des axiomes de la mathĂ©matique formalisĂ©e. (2) En second lieu, et a fortiori, Hilbert renonce Ă toute interprĂ©tation tautologique de la logique et des mathĂ©matiques, et se trouve comme malgrĂ© lui replongĂ© dans le problĂšme de la fĂ©conditĂ©. En effet, les trois critĂšres quâil assigne Ă toute axiomatique achevĂ©e sont lâindĂ©pendance des axiomes, leur non-contradiction et la saturation, câest-Ă -dire la dĂ©monstratibilitĂ© de toutes les consĂ©quences que lâon en peut tirer. Or, lâindĂ©pendance des axiomes sâest rĂ©vĂ©lĂ©e si grande que, mĂȘme sur le terrain de lâarithmĂ©tique pure, il nâest parvenu Ă dĂ©montrer ni la non-contradiction ni la saturation ! Câest assez dire que, sur le terrain proprement axiomatique lui-mĂȘme, on ne saurait plus parler lĂ©gitimement de la nature tautologique des connexions logico-mathĂ©matiques : les opĂ©rations dont nous venons de voir (sous II) quâelles sâinterposent nĂ©cessairement entre les « faits » et les Ă©noncĂ©s logiques, se trouvent ĂȘtre si riches que les axiomes « indĂ©pendants » propres Ă lâaxiomatique arithmĂ©tique elle-mĂȘme nâont point encore pu ĂȘtre dĂ©montrĂ©s compatibles entre euxâŠÂ 24
En effet, le problĂšme soulevĂ© par Hilbert sâest rĂ©vĂ©lĂ© bien plus complexe encore que lâillustre inventeur de la mĂ©thode mĂ©tamathĂ©matique ne lâavait supposĂ©. Sur ce point comme toujours, la crise ainsi ouverte sâest montrĂ© plus fĂ©conde que tous les dogmatismes. De 1929 Ă Â 1934 les efforts pour dĂ©montrer la non-contradiction de lâarithmĂ©tique et notamment lâaxiome gĂ©nĂ©ral dâinduction complĂšte se sont, en effet, enrichis des travaux de Herbrand, de Gödel et de Gentzen qui ont Ă bien des Ă©gards renouvelĂ© les questions sans pour autant parvenir aux rĂ©sultats proposĂ©s.
Lâessai de Herbrand 25 a consistĂ© Ă rĂ©duire les opĂ©rations dâune dĂ©monstration Ă des opĂ©rations de plus en plus simples jusquâĂ trouver une forme directement vĂ©rifiable. ProcĂ©dant par disjonction finie de termes ne contenant plus de variables, jusquâĂ dĂ©cider si cette disjonction est une identitĂ© logique, il aboutit ainsi Ă dĂ©montrer un certain nombre de compatibilitĂ©s, mais Ă©choue devant lâaxiome gĂ©nĂ©ral dâinduction complĂšte, irrĂ©ductible Ă cette mĂ©thode dite des champs.
En 1929, Gödel marque un tournant dĂ©cisif en fournissant la raison positive de ces rĂ©sistances. Dâun thĂ©orĂšme, devenu cĂ©lĂšbre, portant sur un systĂšme de relations rĂ©currentes, il dĂ©duit ce rĂ©sultat essentiel que la non-contradiction dâune thĂ©orie ne se laisse pas dĂ©montrer au moyen des seuls Ă©lĂ©ments de cette thĂ©orie ni ne se laisse rĂ©duire Ă la non-contradiction dâune thĂ©orie plus simple. La non-contradiction de lâarithmĂ©tique nâest, donc pas dĂ©montrable logiquement, et, dans lâĂ©tat actuel des connaissances, elle ne saurait ĂȘtre appuyĂ©e que sur une dĂ©monstration mĂ©tamathĂ©matique recourant aux instruments transfinis. Il en rĂ©sulte que la lĂ©gitimitĂ© du raisonnement par rĂ©currence ne saurait relever de la logique, non seulement faute dâune rĂ©duction directe possible, mais encore faute de pouvoir « saturer » le systĂšme des vĂ©ritĂ©s arithmĂ©tiques : autrement dit la gĂ©nĂ©ralisation Ă tous les nombres dâune propriĂ©tĂ© vĂ©rifiĂ©e pour 0 et pour le suivant dâun nombre donnĂ© si elle est vraie pour ce nombre, ne peut ĂȘtre dĂ©montrĂ©e vraie ou fausse par le simple secours de la logique.
AprĂšs quoi Gentzen en 1934, par une mĂ©thode voisine de celle de Herbrand, parvient bien Ă dĂ©montrer la non-contradiction de lâarithmĂ©tique et Ă y englober lâaxiome gĂ©nĂ©ral dâinduction. Mais câest Ă la condition dâincorporer le transfini Ă son raisonnement et, comme il le dit lui-mĂȘme, de recourir à « des moyens qui dĂ©passent lâarithmĂ©tique » 26.
Or, ces dĂ©veloppements de la mĂ©tamathĂ©matique hilbertienne sont gros dâenseignements logiques et Ă©pistĂ©mologiques. Que lâon ne puisse pas dĂ©montrer la non-contradiction de lâarithmĂ©tique en appliquant le critĂšre classique (p . p = 0), sans sâappuyer sur un ordre de vĂ©ritĂ©s supĂ©rieur Ă lâarithmĂ©tique (et qui la suppose par consĂ©quent), cela prouve assurĂ©ment, ou bien lâinsuffisante cohĂ©rence des mathĂ©matiques ou bien lâinsuffisance des procĂ©dĂ©s dont dispose actuellement la formalisation logistique. Or, il est extrĂȘmement remarquable de constater que personne ne songe le moins du monde Ă mettre en doute la cohĂ©rence interne des mathĂ©matiques, bien quâil soit actuellement impossible de les rĂ©duire Ă un systĂšme formel unique. Il ne reste donc quâĂ sâengager dans la direction dâun perfectionnement de la logique, puisque les systĂšmes opĂ©ratoires caractĂ©ristiques de lâarithmĂ©tique elle-mĂȘme ne peuvent ĂȘtre dĂ©montrĂ©s non contradictoires au moyen des systĂšmes opĂ©ratoires propres Ă la seule logique classique.
Ce rĂ©ajustement de la logique a Ă©tĂ© entrepris ou peut ĂȘtre conçu de trois maniĂšres, qui sont dâailleurs susceptibles de se rejoindre un jour. On a, en premier lieu, tentĂ© de considĂ©rer la logique classique, qui est bivalente, comme un simple cas particulier de logiques plus gĂ©nĂ©rales Ă trois valeurs (par admission dâun tiers non exclu), Ă quatre valeurs ou mĂȘme Ă une infinitĂ© de valeurs : lâeffort dâextension porte alors sur le principe du tiers exclu jusquâĂ en faire un principe du ne exclu, dans lâidĂ©e plus ou moins explicite, dâaboutir ainsi Ă une logique de lâinfini mieux adaptĂ©e aux mathĂ©matiques que celle des ensembles finis. En second lieu on peut perfectionner les mĂ©tathĂ©ories jusquâĂ construire des systĂšmes formels imitant avec toujours plus de prĂ©cision les thĂ©ories mathĂ©matiques elles-mĂȘmes, ce qui tend en fin de compte Ă faire de la mathĂ©matique sa propre logique. Enfin on pourrait â mais cette troisiĂšme solution ne semble pas avoir Ă©tĂ© tentĂ©e â élargir le principe mĂȘme de la non-contradiction : pourquoi lâexpression p . p = 0, qui repose sur la simple complĂ©mentaritĂ© de p et de p dans lâunivers du discours ne suffit-elle pas Ă assurer la non-contradiction de lâarithmĂ©tique ? Ne serait-ce pas quâun systĂšme dâemboĂźtements susceptibles dâassurer une induction complĂšte et reposant sur les groupes et le corps des nombres rĂ©els ne saurait ĂȘtre enfermĂ© dans un systĂšme dâemboĂźtements simplement intensifs, câest-Ă -dire dĂ©finis par de pures complĂ©mentaritĂ©s ? Ces trois solutions reviennent donc Ă dĂ©passer de trois maniĂšres diffĂ©rentes le cadre de la logique bivalente, Ă©tant reconnue son insuffisance Ă absorber les mathĂ©matiques ou mĂȘme Ă fournir, lorsque les structures logiques et mathĂ©matiques sont simplement mĂȘlĂ©es les unes aux autres, le critĂšre de la non-contradiction du mixte ainsi formĂ©.
Les premiĂšres attaques contre la logique bivalente sont issues de lâintuitionnisme brouwerien. RĂ©solu Ă nâadmettre que les ĂȘtres mathĂ©matiques effectivement construits, Brouwer a Ă©tĂ© conduit Ă rĂ©examiner la valeur des raisonnements portant sur les ensembles infinis et lâutilisation des dĂ©monstrations par lâabsurde. RĂ©duisant alors la logique Ă une simple classification verbale des ensembles finis, il a rĂ©solument mis en doute lâemploi du tiers exclu dans lâinfini, en admettant la possibilitĂ© dâun tertium : lâindĂ©montrable, situĂ© entre le vrai, ou effectivement construit, et lâabsurde. AprĂšs que Wavre eĂ»t montrĂ© la possibilitĂ© de formaliser un tel point de vue, Heyting a effectivement construit une logique trivalente susceptible de sâadapter Ă lâintuitionnisme. Outre la logique probabiliste polyvalente de Reichenbach et plusieurs autres essais (Gonseth, etc.), lâĂ©cole polonaise, avec Lukasiewicz et Tarski, a gĂ©nĂ©ralisĂ© ces tentatives jusquâĂ construire un principe du ne exclu et une logique dâune infinitĂ© de valeurs. Il y a lĂ un effort dâun haut intĂ©rĂȘt et dont la portĂ©e effective nâa certainement pas encore Ă©tĂ© Ă©puisĂ©e. NĂ©anmoins deux circonstances la restreignent jusquâici. Dâune part, si de nouveaux cadres sont ainsi prĂ©parĂ©s, qui sembleraient notamment pouvoir sâajuster un jour aux problĂšmes de rĂ©currence, aucune application dĂ©cisive nâa encore justifiĂ© aux yeux de tous de tels Ă©largissements et bien des auteurs conservent lâimpression dâune rĂ©duction possible de la polyvalence Ă la bivalence simple. Dâautre part, une logique Ă une infinitĂ© de valeurs nâest point encore une logique de lâinfini et une « logique gĂ©nĂ©rale » nâa pas Ă©tĂ© dĂ©gagĂ©e, le problĂšme subsistant entiĂšrement de savoir si elle est possible.
En second lieu, lâĂ©largissement de la logique sâeffectue au sein des thĂ©ories mĂ©tamathĂ©matiques elles-mĂȘmes. Ă cĂŽtĂ© de la logique purement intensive reprĂ©sentĂ©e par les classes et les relations indĂ©pendamment du nombre et par la logique des propositions bivalentes, on peut concevoir une logique des mathĂ©matiques consistant en un mĂ©lange dâaxiomes strictement logiques et dâaxiomes empruntĂ©s Ă lâarithmĂ©tique, Ă lâanalyse ou surtout aux structures transfinies. De tels agrĂ©gats qui caractĂ©risent prĂ©cisĂ©ment les thĂ©ories mĂ©tamathĂ©matiques sont alors susceptibles de perfectionnements indĂ©finis, et câest dâeux que lâon attend en gĂ©nĂ©ral lâachĂšvement des formalisations mathĂ©matiques. Mais, mĂȘme en dĂ©passant ainsi la logique pure, et sans revenir Ă lâidĂ©al illusoire de la rĂ©duction simple du mathĂ©matique au logique, on ne parvient Ă dĂ©montrer la non-contradiction des systĂšmes arithmĂ©tiques quâen sâappuyant, nous lâavons vu, sur des axiomes dâordre supĂ©rieur : plus encore que lâĂ©chec de la rĂ©duction russellienne du supĂ©rieur Ă lâinfĂ©rieur, cette rĂ©sistance Ă lâ« achĂšvement » de la formalisation montre alors lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du logique et du mathĂ©matique. Il y a donc autonomie relative des paliers supĂ©rieurs et par consĂ©quent nĂ©cessitĂ© de construire une logique spĂ©cifique sâadaptant toujours mieux Ă eux par incorporations successives dâaxiomes nouveaux Ă©trangers Ă la logique pure. Or, plus cette logique mixte est dĂ©veloppĂ©e sur le plan mĂ©tamathĂ©matique et plus elle imite la mathĂ©matique elle-mĂȘme jusquâĂ la doubler avec un mimĂ©tisme croissant. Si lâon peut parler Ă ce sujet dâune assimilation progressive du logique et du mathĂ©matique, cette assimilation est en ce cas rĂ©ciproque, et revient comme toujours Ă enrichir lâinfĂ©rieur au moyen du supĂ©rieur aussi bien quâĂ traduire celui-ci dans les structures de celui-lĂ . Un exemple fera comprendre la chose. Hilbert dĂ©montre le principe du tiers exclu en sâappuyant sur un certain axiome de choix transfini : A (t A) â A (a) signifiant que si la propriĂ©tĂ© A convient Ă lâobjet choisi (t A) elle convient alors Ă tous les (a). Lâexemple donnĂ© dans le fini est le suivant : si A est la propriĂ©tĂ© dâĂȘtre corruptible et que lâobjet choisi (t A) soit le plus incorruptible des hommes, alors tous les hommes (a) sont corruptibles. Or, il est clair quâen se donnant la possibilitĂ© de retrouver parmi lâensemble des hommes le plus incorruptible dâentre eux, on sâattribue par cela mĂȘme le pouvoir de sĂ©rier tous les hommes en les comparant deux Ă deux (ou classes Ă classes) du point de vue de la relation asymĂ©trique transitive : « plus (ou moins) incorruptible ». Appliquer ce mĂȘme pouvoir aux ensembles transfinis signifie alors sâaccorder le droit de les ordonner tous (non pas nĂ©cessairement selon le rapport « bien ordonné » mais selon un ordre simple ou un jeu dâintersections prĂ©alables). Bref, introduire un tel axiome revient Ă se donner plus quâil nâen faut pour logiciser un secteur mathĂ©matique particulier, mais, prĂ©cisĂ©ment, en se donnant trop, on enrichit dâautant lâinfĂ©rieur au lieu de lui rĂ©duire le supĂ©rieur : câest en quoi la logique Ă©largie des mĂ©tathĂ©ories est appelĂ©e Ă doubler les mathĂ©matiques en insĂ©rant la logique dans une mĂ©talogique, plus que lâinverse ; et cela jusquâĂ faire des mathĂ©matiques elles-mĂȘmes leur propre logique. Le principe dâinduction complĂšte reste, en ce cas aussi, Ă concevoir comme un mode dâinfĂ©rence spĂ©cifique, irrĂ©ductible Ă la seule logique bivalente.
En troisiĂšme lieu, on pourrait imaginer une solution revenant Ă Ă©largir la notion de la non-contradiction elle-mĂȘme, jusquâĂ faire de la non-contradiction propre Ă la logique bivalente un simple cas particulier du non-contradictoire caractĂ©risant la logique des opĂ©rations rĂ©versibles en gĂ©nĂ©ral. En effet, que signifie lâexpression classique p . p, symbole de la contradiction inter-propositionnelle? Tout simplement ceci, que lâunivers du discours (appelons-le z) est partagĂ© en deux classes de valeurs, les unes vĂ©rifiant la proposition p, les autres la proposition p et que ces deux classes correspondant Ă p et Ă p sont complĂ©mentaires sous z. On aura donc, par dĂ©finition :
(1) p . p = 0
(2) p âšÂ p = z
(3) p = z . p
(4) p = z . p
Si p. ex. p signifie « x est vivant », tous les x se rĂ©partiront en vivants et non-vivants (p) et la non-contradiction (p . p = 0) reviendra Ă affirmer quâaucun x ne saurait ĂȘtre Ă la fois vivant et non-vivant, puisque, par dĂ©finition, non-vivant est complĂ©mentaire de vivant. Il en rĂ©sulte que les vivants seront tous les z qui ne sont pas non-vivants (4) et que les non-vivants seront tous les z qui ne sont pas vivants (3).
Mais un tel critĂšre ne relĂšve que de la complĂ©mentaritĂ© simple câest-Ă -dire quâil est de caractĂšre purement intensif 27 et ne suppose que les rapports dâemboĂźtement de la partie dans le tout : la seule relation connue entre lâune des parties (correspondant Ă p) et lâautre partie (correspondant Ă p) est, en effet, une relation de complĂ©mentaritĂ©, câest-Ă -dire une relation se rĂ©fĂ©rant au tout : p = z . p. Faut-il alors sâĂ©tonner quâune telle dĂ©finition exclusivement intensive de la non-contradiction ne suffise plus Ă rendre compte de la cohĂ©rence propre aux systĂšmes extensifs et numĂ©riques ? Il est au contraire Ă©vident que de tels systĂšmes dĂ©bordent le cadre intensif et relĂšvent par consĂ©quent dâun critĂšre plus dĂ©licat de la non-contradiction.
Supposons, p. ex., quâen vertu des axiomes choisis mais en maintenant les dĂ©finitions ordinaires des nombres 2, 4 et 5, on obtienne en un systĂšme arithmĂ©tique une proposition telle que 2 + 2 = 5. Si nous faisons correspondre 2 + 2 Ă la proposition p et 5 Ă la proposition p, la question est alors de savoir pourquoi elles sont contradictoires ? Est-ce Ă nouveau simplement parce que lâensemble (infini) des nombres entiers se partage en deux sous-ensembles complĂ©mentaires, dont lâun comporte les rapports 0 + 4 = 4 ; 1 + 3 = 4 ; 2 + 2 = 4 ; etc. et dont lâautre contient toutes les autres relations vraies concernant les 5, 6, 7, âŠ, de telle sorte quâil nâexiste pas dâĂ©quation comportant Ă la fois 2 + 2 dans un membre et un nombre autre que 4 dans lâautre membre ? Il est clair que, Ă raisonner dâune façon aussi simple, on nâarrivera jamais non pas seulement Ă dĂ©montrer mais mĂȘme Ă assurer intuitivement la non-contradiction du systĂšme. Or, câest Ă peu prĂšs ce que lâon fait en voulant soumettre lâarithmĂ©tique Ă la logique. La non-contradiction arithmĂ©tique tient au contraire au fait que les opĂ©rations gĂ©nĂ©ratrices des nombres entiers positifs et nĂ©gatifs forment un groupe, tel que lâopĂ©ration directe + 1 soit annulĂ©e par lâopĂ©ration inverse â 1, sous la forme : + 1 â 1 = 0. Câest cette composition de lâopĂ©ration directe + 1 et de lâinverse â 1 en lâidentique 0 qui constitue le correspondant rĂ©el, sur le plan des nombres entiers, de ce quâest lâĂ©quation logique p . p = 0. Sera contradictoire, par consĂ©quent, toute Ă©quation numĂ©rique dans laquelle les opĂ©rations directes et inverses ne sâannuleront pas lâune lâautre : soit + n â n â·Â 0. Il en rĂ©sulte que la non-contradiction arithmĂ©tique comporte un autre critĂšre, et beaucoup plus fin, que la non-contradiction simplement logique ou intensive, relevant de la seule complĂ©mentaritĂ©.
Mais quel est alors le rapport entre ces deux sortes de non-contradictions ? Il tient prĂ©cisĂ©ment au jeu des opĂ©rations directes et inverses et lâon peut dĂ©finir de façon gĂ©nĂ©rale la non-contradiction par la rĂ©versibilitĂ©, tout en diffĂ©renciant les paliers distincts de non-contradictions selon la nature des systĂšmes opĂ©ratoires tous caractĂ©risĂ©s par leur composition rĂ©versible. En particulier, la non-contradiction logique p . p = 0 nâest pas autre chose quâune composition rĂ©versible particuliĂšre consistant Ă annuler une opĂ©ration directe (ou affirmation) par son inverse (ou nĂ©gation), ce qui Ă©quivaut Ă lâopĂ©ration identique 0.
En effet, comme nous lâavons montrĂ© ailleurs 28 en nous appuyant sur la rĂšgle bien connue de dualitĂ© p âšÂ q = p . q et p . q = p âšÂ q, toute la logique des propositions est rĂ©ductible Ă un « groupement » unique (voir pour la notion de « groupement » le chap. I § 3), dont lâopĂ©ration directe est la disjonction p âšÂ q et lâopĂ©ration inverse la nĂ©gation conjointe p . q. LâopĂ©ration identique gĂ©nĂ©rale Ă©tant (âš) 0 et les identiques spĂ©ciales Ă©tant (p âšÂ p = p) et (p âšÂ z = z) on peut tirer toute la logique des propositions des Ă©quations (1) Ă (4) : p . p = 0 ; p âšÂ p = z, p = z . p et p = z . p. Or, un « groupement » constituant le seul systĂšme de compositions rĂ©versibles compatibles avec les rapports purement intensifs dâinclusion de la partie dans le tout et de complĂ©mentaritĂ©, il en rĂ©sulte que la non-contradiction logique p . p = 0 exprime simplement la rĂ©versibilitĂ© inhĂ©rente Ă un tel systĂšme. Il va donc de soi quâelle ne saurait suffire Ă dĂ©montrer la non-contradiction de lâarithmĂ©tique, puisque cette dĂ©monstration reviendrait alors Ă rĂ©duire les rapports extensifs (de partie Ă partie) et notamment les rapports numĂ©riques (itĂ©ration de lâunitĂ© et induction complĂšte) aux seuls rapports intensifs (de complĂ©mentaritĂ© et dâinclusion) !
Au contraire, si la non-contradiction en gĂ©nĂ©ral se ramĂšne Ă la rĂ©versibilitĂ© en gĂ©nĂ©ral, chaque ensemble de groupes enveloppe sa non-contradiction et comporte son critĂšre spĂ©cial de contradiction, en rĂ©fĂ©rence avec lâopĂ©ration identique du systĂšme. De ce point de vue encore, la logique des mathĂ©matiques se rĂ©duit aux structures mathĂ©matiques elles-mĂȘmes.
IV
Or, des considérations qui précÚdent, il est possible de tirer une interprétation du raisonnement mathématique qui concilie sa fécondité et sa rigueur, tout en le distinguant du raisonnement simplement logique.
Le raisonnement logique est dĂ©jĂ fĂ©cond, parce que deux opĂ©rations logiques quelconques composĂ©es entre elles donnent une opĂ©ration nouvelle non contenue dans les composantes. Soit p. ex. la conjonction (p . q) : elle affirme simplement la vĂ©ritĂ© de certaines combinaisons de valeurs admettant simultanĂ©ment p vraie et q vraie (p. ex. p = x est MammifĂšre et q = x est VertĂ©brĂ©). Si nous affirmons, dâautre part (p . q), nous admettons la conjonction possible de q avec non-p (p. ex. si x est un Oiseau il est Ă la fois non-MammifĂšre et VertĂ©brĂ©, soit p . q). Or, la rĂ©union de (p . q) et de p . q sous la forme [(p . q) âšÂ (p . q)] contient plus que (p . q) et que (p . q) pris chacun Ă part : cette rĂ©union disjonctive signifie, en effet, que q peut ĂȘtre affirmĂ©e indĂ©pendamment de la vĂ©ritĂ© ou de la faussetĂ© de p. Ajoutons encore la vĂ©ritĂ© de p . q (ni MammifĂšre ni VertĂ©brĂ©) et nions celle de p . q (MammifĂšre et non VertĂ©brĂ©) : cette rĂ©union [(p . q) âšÂ (p . q) âšÂ (p . q)], avec exclusion de (p . q), signifie alors que p implique q (soit p â q) câest-Ă -dire affirme un rapport essentiel entre p et q, non contenu ni dans (p . q), ni dans (p . q) ni mĂȘme dans [(p . q) âšÂ (p . q)]. Ainsi la fĂ©conditĂ© de la logique tient Ă ses compositions opĂ©ratoires, que suppose toute dĂ©duction, aussi tautologique soit-elle dâapparence.
Quant Ă la rigueur du raisonnement logique, elle tient Ă la rĂ©versibilitĂ© des compositions possibles, puisque (nous venons de le voir) le critĂšre de la non-contradiction (p . p = 0) nâest autre que la rĂ©versibilitĂ© elle-mĂȘme. La rigueur de la logique des propositions provient donc du fait que ses compositions constituent, non pas seulement un rĂ©seau ou lattice, mais bien un « groupement » unique, câest-Ă -dire un lattice rendu rĂ©versible par ses complĂ©mentaritĂ©s hiĂ©rarchiques, et dont lâ« opĂ©ration identique » fondamentale est prĂ©cisĂ©ment (p . p = 0). La rigueur ne tient donc ni Ă lâidentitĂ© simple p = p, ni Ă la non-contradiction conçue comme une forme statique indĂ©pendante, mais Ă la rĂ©versibilitĂ© du systĂšme dâensemble, dont les compositions non identiques expliquent par ailleurs la fĂ©condité 29.
Si de la logique, nous passons au raisonnement mathĂ©matique, nous comprenons alors pourquoi la fĂ©conditĂ© en est dĂ©cuplĂ©e, quoique la rigueur y repose sur un principe Ă©quivalent, mais dâapplication plus affinĂ©e.
La fĂ©conditĂ© du raisonnement mathĂ©matique dĂ©passe sans commune mesure celle du raisonnement logique pour cette raison bien simple quâau lieu dâemboĂźter sans plus la partie dans le tout ou de ne relier les parties entre elles que par complĂ©mentaritĂ© ou intersection (celle-ci Ă©tant Ă nouveau une inclusion), le raisonnement mathĂ©matique construit un ensemble toujours plus riche de relations entre les parties, considĂ©rĂ©es en elles-mĂȘmes et sans passer par lâintermĂ©diaire du tout (produits, correspondances bi-univoques, etc.). Sâil sâest avĂ©rĂ© impossible de « fonder » le principe gĂ©nĂ©ral dâinduction complĂšte au moyen des seules ressources de la logique, câest, en effet, que toute rĂ©currence numĂ©rique suppose des relations directes entre les parties des totalitĂ©s envisagĂ©es et quâil est exclu de rĂ©duire de telles relations aux seuls rapports des parties avec le tout (inclusion et complĂ©mentaritĂ©). Dans la mesure oĂč le nombre dĂ©borde la classe intensive, dans cette mĂȘme mesure et pour les mĂȘmes raisons le raisonnement par rĂ©currence ne peut que demeurer irrĂ©ductible aux compositions opĂ©ratoires de la logique bivalente des propositions. Lâextension considĂ©rable de fĂ©conditĂ© que marque le passage du logique au mathĂ©matique tient donc Ă toute la diffĂ©rence qui sĂ©parent du simple « groupement » (ou composition rĂ©versible des relations de partie Ă tout), les groupes numĂ©riques, algĂ©briques et gĂ©omĂ©triques fondĂ©s sur les relations directes des parties entre elles.
Or, câest prĂ©cisĂ©ment cette structure fondamentale de groupe qui assure la rigueur du raisonnement mathĂ©matique (sitĂŽt dĂ©passĂ©s les rapports Ă©lĂ©mentaires de partie Ă tout qui se retrouvent dans la thĂ©orie des ensembles). Si la non-contradiction repose sur la rĂ©versibilitĂ©, on retrouvera ainsi, Ă partir de la non-contradiction logique, une suite de paliers de non-contradiction liĂ©s Ă des formes de rĂ©versibilitĂ© toujours plus affinĂ©es en fonction de la diffĂ©renciation mĂȘme des systĂšmes. Comme y a dĂ©jĂ insistĂ© G. Juvet, câest seulement en dĂ©couvrant le « groupe fondamental » sur lequel repose une thĂ©orie, que lâon est certain de la cohĂ©rence interne de celle-ci 30. Câest assez dire que la rigueur du raisonnement mathĂ©matique ne saurait faire quâun avec sa fĂ©condité : plus exactement dit, la fĂ©conditĂ© tient au caractĂšre illimitĂ© des compositions opĂ©ratoires dont la rĂ©versibilitĂ© assure la rigueur.
De la sorte, lâanalyse du raisonnement mathĂ©matique prĂ©pare et prĂ©figure la solution Ă donner au problĂšme des ĂȘtres abstraits : dans la mesure oĂč le mathĂ©matique dĂ©borde le logique, lâexistence opĂ©ratoire sâavĂšre, en effet, dâautant plus effective, quâelle est ainsi doublement irrĂ©ductible Ă la tautologie pure.
§ 6. Les thĂšses de J. CavaillĂšs et dâA. Lautman
LâĂ©volution des rapports entre la logistique et les mathĂ©matiques, durant la troisiĂšme des trois pĂ©riodes distinguĂ©es Ă lâinstant, a conduit deux mathĂ©maticiens philosophes, J. CavaillĂšs et A. Lautman, Ă une rĂ©flexion dâensemble sur la nature des opĂ©rations et des ĂȘtres mathĂ©matiques. Or, les deux Ćuvres 31 de ces auteurs, parues la mĂȘme annĂ©e (1938), sont dâautant plus intĂ©ressantes Ă rapprocher que, tout en sâorientant en des directions trĂšs diffĂ©rentes au premier abord, elles convergent en rĂ©alitĂ© sur les affirmations essentielles de la spĂ©cificitĂ© du devenir mathĂ©matique et sur cette sorte de dialectique opĂ©ratoire, invoquĂ©e par lâun sur le plan du dĂ©veloppement de la conscience, ou par lâautre sur les deux plans corrĂ©latifs de lâhistoire et des essences platoniciennes, pour expliquer la connexion des constructions gĂ©nĂ©tiques avec les formes dâĂ©quilibre « globales ».
« Si fĂ©conde soit-elle, si intimement unie avec la pensĂ©e mathĂ©matique vĂ©ritable, la mĂ©thode axiomatique peut-elle la fonder ? En tant que caractĂ©ristiques dâun procĂ©dĂ© opĂ©ratoire, les axiomes dâun systĂšme ne font que le dĂ©crire », dit CavaillĂšs (p. 79) et malgrĂ© les analogies entre lâeffort dâHilbert et le logicisme, les rĂ©sistances rencontrĂ©es dans le problĂšme de la saturation empĂȘchent de les identifier. « De toute façon, lâaxiomatisation se rĂ©fĂšre donc doublement Ă un donné : extĂ©rieurement, donnĂ© du systĂšme auquel elle emprunte ses concepts ; intĂ©rieurement, donnĂ© dâune unitĂ© opĂ©ratoire quâelle ne fait que caractĂ©riser » (p. 88). Ce donnĂ© intĂ©rieur ne serait rĂ©ductible que si lâon parvenait Ă prouver la saturation. Or, « on nâaperçoit pas dans la logique ordinaire un moyen quelconque de la prouver qui lui donne un sens effectif ; celui quâelle a est, en rĂ©alitĂ©, empruntĂ© Ă lâintuition de lâunitĂ© du processus opĂ©ratoire caractĂ©risĂ© par les axiomes » (p. 89).
Mais, depuis que Hilbert a reconnu lâimpossibilitĂ© de rĂ©duire lâarithmĂ©tique Ă la logique et nâa ambitionnĂ© dâatteindre quâune « réédification simultanĂ©e de la mathĂ©matique et de la logique » (p. 90), depuis que Carnap lui-mĂȘme a renoncĂ© Ă la syntaxe unique pour admettre que « la mathĂ©matique exige une suite infinie de langues toujours plus riches » (p. 166), on ne peut plus espĂ©rer une rĂ©duction pure et simple du mathĂ©matique au logique : « lâĂ©troit corselet des rĂšgles de la logique classique nâenserre que de façon incommode les expĂ©riences imprĂ©visibles faites sur les formules⊠La formalisation complĂšte aboutit paradoxalement Ă supprimer les indĂ©pendances opĂ©ratoires que la mĂ©thode axiomatique aurait eu pour but de sauvegarder » (p. 175). La logique, comme Brouwer lâa dĂ©finitivement Ă©tabli, selon CavaillĂšs, ne porte que sur le discours et non sur les enchaĂźnements.
En particulier, toutes les dĂ©monstrations de non-contradiction « échouent Ă©galement devant lâaxiome gĂ©nĂ©ral dâinduction complĂšte » (p. 143). Tant les rĂ©sultats de Gentzen (avec son recours Ă une induction transfinie) que ceux que de Gödel (p. 164-5) empĂȘchent la logique de « fonder » les mathĂ©matiques. MĂȘme du logicisme correspondant Ă la nouvelle maniĂšre de Carnap « aucune solution au problĂšme du fondement ne peut ĂȘtre attendue » (p. 169).
Ainsi ni lâexpĂ©rience au sens physique, ni aucun a priori logique ne sauraient fonder les mathĂ©matiques (p. 179-180). Quant au brouwerisme « la question du sens dâune opĂ©ration telle que la posent les intuitionnistes Ă©mane du prĂ©jugĂ© â dâontologie non critique â que lâobjet doit ĂȘtre dĂ©fini antĂ©rieurement Ă lâopĂ©ration, alors quâil en est insĂ©parable » (p. 178). En quoi consiste alors le fondement rĂ©el ? En une dialectique, mais se confondant avec le devenir gĂ©nĂ©ral de la conscience, câest-Ă -dire si nous comprenons bien, avec la genĂšse et lâhistoire opĂ©ratoire elles-mĂȘmes.
Cette genĂšse nâest pas Ă chercher dans lâanalyse des stades initiaux : « Quant Ă lâapplication des mathĂ©matiques Ă la « rĂ©alité », câest-Ă -dire au systĂšme dâinteractions vitales entre homme et choses, il est visible dâaprĂšs ce qui prĂ©cĂšde quâelle nâintĂ©resse plus le problĂšme du fondement des mathĂ©matiques : lâenfant devant son boulier est mathĂ©maticien, et tout ce quâil y peut faire nâest que mathĂ©matique » (p. 180). Câest Ă lâhistoire opĂ©ratoire ultĂ©rieure quâil faut donc recourir, comme, p. ex., au « triple rĂŽle de la gĂ©nĂ©ralisationâŠÂ : libĂ©ration dâopĂ©rations de conditions extrinsĂšques de leur accomplissement, dissociation ou identification de processus accidentellement unis ou distinguĂ©s, enfin position de nouveaux objets comme corrĂ©lats dâopĂ©rations reconnues autonomes. Dans tous les cas la fĂ©conditĂ© du travail effectif est obtenue par ces ruptures dans le tissu mathĂ©matique, ce passage dialectique dâune thĂ©orie portant en elle-mĂȘme ses bornes Ă une thĂ©orie supĂ©rieure qui la mĂ©connaĂźt quoique et parce quâelle en procĂšde » (p. 172). Et encore : « lâĂ©largissement de la conscience et le dĂ©veloppement dialectique de lâexpĂ©rience coĂŻncident. Ils donnent lieu Ă lâengendrement indĂ©fini des objets dans ce que nous appellerons le champ thĂ©matique : on a vu quelques-uns de ces processus dâengendrement, les diffĂ©rentes sortes de gĂ©nĂ©ralisations, les formalisations auxquelles sâajoute la thĂ©matisation proprement dite : transformation dâune opĂ©ration en Ă©lĂ©ment dâun champ opĂ©ratoire supĂ©rieur, exemple topologie des transformations topologiques (essentielles dâune façon gĂ©nĂ©rale en thĂ©orie des groupes). Trois sortes de moments dialectiques⊠La nĂ©cessitĂ© de lâengendrement dâun objet nâest jamais saisissable quâĂ travers la constatation dâune rĂ©ussite : lâexistence dans le champ thĂ©matique nâa de sens que corrĂ©lĂąt dâun acte effectif » (p. 177).
« Quant au moteur du processus, il semble Ă©chapper Ă toute investigation. Câest ici le sens plein de lâexpĂ©rience, dialogue entre lâactivitĂ© consciente en tant que pouvoir de tentatives soumises Ă des conditions et ces conditions mĂȘmes » (p. 178). « Le champ thĂ©matique nâest donc pas situĂ© hors du monde mais est transformation de celui-ci : la pensĂ©e effective (exigeant une conscience plus complĂšte) des choses est pensĂ©e de ses objets (la pensĂ©e adĂ©quate dâune pluralitĂ© est pensĂ©e de son nombre). Sâil reste un Ă©lĂ©ment inĂ©liminable dâincertitude⊠son action ne porte pas vers lâarriĂšre, les gestes accomplis effectivement restant valables (validitĂ© dĂ©finitive des Ă©noncĂ©s), mais vers lâavant pour une transformation de ce qui est posĂ© (modification des notions) » (p. 179).
On voit combien cette thĂšse converge avec la position gĂ©nĂ©tique. Il nâest quâun point oĂč nous invoquerions les faits contre CavaillĂšs, mais cela en faveur de CavaillĂšs lui-mĂȘme : si lâenfant, en prĂ©sence de son boulier, est dĂ©jĂ mathĂ©maticien, câest quâil est simultanĂ©ment occupĂ© Ă construire le nombre et la logique entiĂšre, et cela parce que son champ thĂ©matique est dĂ©jĂ la transformation dâun monde. « On ne voit absolument pas la raison, Ă©crivait Fraenkel en 1928, pourquoi les lois de lâarithmĂ©tique formelle correspondent exactement aux expĂ©riences de lâenfant devant son boulier » (p. 168). La rĂ©ponse Ă ce problĂšme nâest pas seulement Ă chercher au cours de lâhistoire opĂ©ratoire des niveaux supĂ©rieurs : elle peut ĂȘtre aussi trouvĂ©e dĂšs lâanalyse des formes les plus humbles de lâactivitĂ©. La seule vraie mĂ©thode dialectique est ainsi la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique elle-mĂȘme.
Or, si platonicien quâil se dise, A. Lautman ne sâoppose nullement Ă ce gĂ©nĂ©tisme opĂ©ratoire de CavaillĂšs Ă la maniĂšre dont un Russell (au temps oĂč il croyait aux universaux) diffĂ©rait dâun L. Brunschvicg : il ajoute simplement Ă la reconnaissance du devenir de la conscience â à nouveau conçu comme une genĂšse essentiellement opĂ©ratoire â la considĂ©ration des formes dâĂ©quilibre ; et câest faute de savoir oĂč situer ces derniĂšres dans lâinterprĂ©tation du dĂ©veloppement, quâil les appuie sur une sorte de devenir suprahistorique, au lieu de chercher leur explication dans le mĂ©canisme mĂȘme du processus gĂ©nĂ©tique, jusquâen ses racines proprement infrahistoriques.
Le dĂ©veloppement des mathĂ©matiques tĂ©moigne de lâexistence dâune certaine rĂ©alitĂ© (p. 7) et Brunschvicg plus que quiconque a dĂ©veloppĂ© lâidĂ©e que cette « objectivité⊠était lâĆuvre de lâintelligence, dans son effort pour triompher des rĂ©sistances que lui oppose la matiĂšre sur laquelle elle travaille » (p. 9). Or la philosophie mathĂ©matique de Brunschvicg, Ă laquelle Lautman se rĂ©fĂšre ainsi de la maniĂšre la plus significative, ne se rĂ©duit nullement Ă une psychologie de lâinvention. Elle Ă©carte simplement toute dĂ©duction a priori. « Entre la psychologie du mathĂ©maticien et la dĂ©duction logique, il doit donc y avoir une place pour une caractĂ©risation intrinsĂšque du rĂ©el. Il faut quâil participe Ă la fois du mouvement de lâintelligence et de la rigueur logique, sans se confondre ni avec lâun ni avec lâautre, et ce sera notre tĂąche que dâessayer cette synthĂšse » (p. 10). Ainsi posĂ©, le problĂšme est donc de « dĂ©velopper une conception de la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique oĂč sâallient la fixitĂ© des notions logiques et le mouvement dont vivent les thĂ©ories » (p. 12). En effet, « les thĂ©ories mathĂ©matiques sont susceptibles dâune double caractĂ©risation, lâune qui porte sur le mouvement propre de ces thĂ©ories, lâautre sur les liaisons dâidĂ©es qui sâincarnent dans ce mouvement. Ce sont lĂ deux Ă©lĂ©ments distincts dont la rĂ©union constitue, Ă notre avis, la rĂ©alitĂ© inhĂ©rente aux mathĂ©matiques » (p. 147).
Cette dualitĂ© est attestĂ©e en particulier par lâĂ©tat actuel du problĂšme de la formalisation. « Pour formaliser lâanalyse il faut pouvoir appliquer lâaxiome de choix, non seulement Ă des variables numĂ©riques, mais Ă une catĂ©gorie plus Ă©levĂ©e de variables, celle oĂč les variables sont des fonctions de nombres. Les mathĂ©matiques se prĂ©sentent ainsi comme des synthĂšses successives oĂč chaque Ă©tape est irrĂ©ductible Ă lâĂ©tape antĂ©rieure. De plus, et ceci est capital, une thĂ©orie ainsi formalisĂ©e est incapable dâapporter avec elle la preuve de sa cohĂ©rence interne ; il faut lui superposer une mĂ©tamathĂ©matique qui prend la mathĂ©matique formalisĂ©e comme objet et lâĂ©tudie du double point de vue de la non-contradiction et de lâachĂšvement » (p. 11). Mais, Lautman y insiste, « ce nâest lĂ quâun idĂ©al⊠et lâon sait Ă quel point cet idĂ©al apparaĂźt actuellement comme difficile Ă atteindre » (p. 12-13). Il y a donc dualitĂ© entre la mathĂ©matique et la mĂ©tamathĂ©matique, cette derniĂšre envisageant « certaines structures parfaites, rĂ©alisables Ă©ventuellement par des thĂ©ories mathĂ©matiques effectives, et ceci indĂ©pendamment du fait de savoir sâil existe des thĂ©ories jouissant des propriĂ©tĂ©s en question (p. 13). Or, câest prĂ©cisĂ©ment cette opposition entre lâeffectif en devenir et lâidĂ©al demeurant supĂ©rieur Ă lui qui justifie selon Lautman la dialectique du mouvement mathĂ©matique et de lâimmobilitĂ© logique. Il faut reconnaĂźtre Ă la fois « lâirrĂ©ductibilitĂ© des mathĂ©matiques Ă une logique a priori et leur organisation autour de pareils schĂ©mas logiques » (p. 147-8). « On peut mĂȘme dire quâune dialectique qui sâengagerait dans la dĂ©termination des solutions que ces problĂšmes logiques peuvent comporter, se verrait entraĂźnĂ©e Ă constituer tout un ensemble de distinctions subtiles et dâartifices de raisonnement quâimiteraient Ă ce point les mathĂ©matiques quâelle se confondrait avec les mathĂ©matiques elles-mĂȘmes. Tel est le sort de la logique mathĂ©matique dans ses dĂ©veloppements les plus rĂ©cents. Il est impossible de concevoir ce quâest le problĂšme de la non-contradiction de lâarithmĂ©tique sans refaire toute lâarithmĂ©tique, mais dĂšs quâon essaie dâĂ©tablir une dĂ©monstration effective de la non-contradiction de lâarithmĂ©tique, on est obligĂ© dâemployer dans cette dĂ©monstration des moyens mathĂ©matiques qui dĂ©passent en richesse ceux de la thĂ©orie dont on cherche Ă garantir la validitĂ©. Ces rĂ©sultats, dus Ă K. Gödel, montrent de façon dĂ©finitive que la non-contradiction de lâarithmĂ©tique ne se laisse pas ramener Ă la non-contradiction dâune thĂ©orie plus simple, et, dans lâĂ©tat actuel de la science, toute dĂ©monstration mĂ©tamathĂ©matique de la non-contradiction de lâarithmĂ©tique emploie forcĂ©ment des moyens transfinis. Il semblait donc que ce problĂšme eĂ»t perdu tout intĂ©rĂȘt logique, jusquâĂ ce que M. Gentzen ait su lâenvisager sous un autre aspect : "Il est parfaitement concevable, Ă©crit-il, que lâon dĂ©montre la non-contradiction de lâarithmĂ©tique avec des moyens qui dĂ©passent lâarithmĂ©tique mais qui nĂ©anmoins peuvent passer pour plus assurĂ©s que les parties discutables de lâarithmĂ©tique pure elle-mĂȘme". On voit de cette façon comment le problĂšme de la non-contradiction a un sens, alors mĂȘme que lâon ignorerait les moyens mathĂ©matiques nĂ©cessaires pour le rĂ©soudre » (p. 148-9).
Le schĂ©ma fondamental de lâinterprĂ©tation de Lautman est donc la subordination du devenir opĂ©ratoire Ă un idĂ©al de connexions qui le dĂ©passent. Mais, avant de conclure de lĂ au platonisme, Lautman se livre Ă une analyse profonde des aspects les plus gĂ©nĂ©raux des « structures » mathĂ©matiques et câest cette caractĂ©risation structurelle qui donne son sens rĂ©el Ă une telle conclusion.
Il y a tout dâabord dualitĂ© de points de vue entre une mĂ©thode « locale », ou atomistique, procĂ©dant de lâĂ©lĂ©ment Ă la totalitĂ©, et la mĂ©thode « globale » procĂ©dant du tout Ă la partie. « LâĂ©tude globale cherche au contraire Ă caractĂ©riser une totalitĂ© indĂ©pendamment des Ă©lĂ©ments qui la composent ; elle sâattaque dâemblĂ©e Ă la structure de lâensemble, assignant ainsi une place aux Ă©lĂ©ments avant mĂȘme que dâen connaĂźtre la nature ; elle tend surtout Ă dĂ©finir les ĂȘtres mathĂ©matiques par leurs propriĂ©tĂ©s fonctionnelles, estimant que le rĂŽle quâils jouent leur confĂšre une unitĂ© bien plus assurĂ©e que celle qui rĂ©sulte de lâassemblage des parties » (p. 19). Le rĂŽle des totalitĂ©s opĂ©ratoires est ainsi fondamental dans la pensĂ©e mathĂ©matique actuelle, oĂč les deux problĂšmes se retrouvent sans cesse de partir de la structure totale pour dĂ©terminer les conditions Ă remplir par les Ă©lĂ©ments pour sây intĂ©grer ou de partir des propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments et de chercher « à lire dans ces propriĂ©tĂ©s locales la structure de lâensemble en lequel ces Ă©lĂ©ments se laissent ranger » (p. 29). DâoĂč, dans les deux cas, la manifestation dâune « influence organisatrice du tout » (p. 29). Lautman fait, Ă ce propos, lâaveu dâune prĂ©occupation extrĂȘmement rĂ©vĂ©latrice, Ă la fois quant aux implications sous-jacentes de son systĂšme et au rĂŽle de lâidĂ©e de totalitĂ© dans la pensĂ©e mathĂ©matique contemporaine : « Nous rencontrons ainsi en mathĂ©matiques des considĂ©rations qui peuvent Ă premiĂšre vue paraĂźtre Ă©trangĂšres aux mathĂ©matiques et y apporter comme le reflet de certaines conceptions propres Ă la biologie ou Ă la sociologie. Il est Ă©vident que lâĂȘtre mathĂ©matique tel que nous le concevons nâest pas sans analogie avec un ĂȘtre vivant ; nous croyons cependant que lâidĂ©e de lâaction organisatrice dâune structure sur les Ă©lĂ©ments dâun ensemble est pleinement intelligible en mathĂ©matiques, mĂȘme si transportĂ©e en dâautres domaines, elle perd de sa limpiditĂ© rationnelle » (p. 29). Cette « solidaritĂ© du tout et de ses parties » se trouve notamment dans les notions de groupe et de corps 32 : « en se donnant les axiomes auxquels obĂ©issent les Ă©lĂ©ments dâun groupe ou dâun corps, ou se donne par lĂ mĂȘme, dâun coup, la totalitĂ© souvent infinie des Ă©lĂ©ments du groupe ou du corps » 33. Il existe en ce cas une vĂ©ritable « implication du tout dans la partie » (p. 30).
Or, ce rĂŽle fondamental des totalitĂ©s opĂ©ratoires (ainsi que la distinction entre les « propriĂ©tĂ©s intrinsĂšques » dâun ĂȘtre mathĂ©matique et les « propriĂ©tĂ©s induites » Ă partir du systĂšme ambiant) renouvelle la question des rapports entre la logique et les mathĂ©matiques et permet de dĂ©passer dĂ©finitivement le logicisme. « Les logiciens ont toujours voulu (depuis la dĂ©couverte des paradoxes russelliens) interdire les dĂ©finitions non prĂ©dicatives, câest-Ă -dire celles oĂč les propriĂ©tĂ©s dâun Ă©lĂ©ment sont solidaires de lâensemble auquel cet Ă©lĂ©ment appartient. Les mathĂ©maticiens nâont jamais voulu admettre la lĂ©gitimitĂ© de cette interdiction, montrant Ă juste titre la nĂ©cessitĂ© de faire parfois appel, pour dĂ©finir certains Ă©lĂ©ments dâun ensemble, Ă des propriĂ©tĂ©s globales de cet ensemble » (p. 39). La logique « nâest, en effet, quâune discipline mathĂ©matique parmi les autres, et les genĂšses qui sây manifestent sont comparables Ă celles que nous observons ailleurs (p. 83).
Le rapport entre la logique et les mathĂ©matiques se prĂ©cise notamment dans le processus que Lautman appelle la « montĂ©e vers lâabsolu » (chap. III) aprĂšs lâavoir annoncĂ© par lâexpression plus prĂ©cise : « la montĂ©e vers lâachĂšvement » (p. 14). Il sâagit, p. ex. dans lâordre des groupes algĂ©briques de Galois, du fait que lâ« imperfection » dâun Ă©lĂ©ment de base, par rapport au corps donnĂ©, se rĂ©fĂšre nĂ©cessairement Ă la structure opĂ©ratoire dâensemble, qui seule est achevĂ©e. Or, seuls ces « essais dâorganisation structurale⊠confĂšrent aux ĂȘtres mathĂ©matiques un mouvement vers lâachĂšvement par quoi on peut dire quâils existent. Mais cette existence ne se manifeste pas seulement en ce que la structure de ces ĂȘtres imite les structures idĂ©ales auxquelles ils se laissent comparer ; il se trouve que lâachĂšvement dâun ĂȘtre soit en mĂȘme temps genĂšse dâautres ĂȘtres, et ce sont lĂ des relations logiques entre lâessence et lâexistence oĂč sâinscrit le schĂ©ma de crĂ©ations nouvelles » (p. 80). Ainsi « les thĂ©ories mathĂ©matiques se dĂ©veloppent par leur propre force, dans une Ă©troite solidaritĂ© rĂ©ciproque et sans rĂ©fĂ©rence aucune aux IdĂ©es que leur mouvement rapproche » (p. 139). En effet « les schĂ©mas logiques que nous avons dĂ©crits ne sont pas antĂ©rieurs Ă leur rĂ©alisation au sein dâune thĂ©orie » (p. 149). « Le sort du problĂšme des rapports du tout et de la partie, de la rĂ©duction des propriĂ©tĂ©s extrinsĂšques en propriĂ©tĂ©s intrinsĂšques, de la montĂ©e vers lâachĂšvement, la constitution de nouveaux schĂ©mas de genĂšse dĂ©pendent du progrĂšs des mathĂ©matiques elles-mĂȘmes ; le philosophe nâa ni Ă dĂ©gager de lois ni Ă prĂ©voir une Ă©volution future » (p. 149). « Toute tentative logique qui prĂ©tendrait dominer a priori le dĂ©veloppement des mathĂ©matiques mĂ©connaĂźt donc la nature essentielle de la vĂ©ritĂ© mathĂ©matique, car celle-ci est liĂ©e Ă lâactivitĂ© crĂ©atrice de lâesprit, et participe de son caractĂšre temporel » (p. 147).
On ne saurait ainsi accepter quâun seul a priori : « câest uniquement la possibilitĂ© dâĂ©prouver le souci dâun mode de liaison entre deux idĂ©es et de dĂ©crire phĂ©nomĂ©nologiquement ce souci, indĂ©pendamment du fait que la liaison cherchĂ©e peut ĂȘtre ou nâĂȘtre pas opĂ©rable » (p. 149). Mais câest en cela quâil existe une rĂ©alitĂ© ou une objectivitĂ© mathĂ©matique qui transcende le temps et le mouvement. En accord, sur cette thĂšse gĂ©nĂ©rale, avec P. Boutroux, Lautman se sĂ©pare cependant de lui sur le point essentiel que « le problĂšme de la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique ne se pose ni au niveau des faits, ni Ă celui des ĂȘtres, mais Ă celui des thĂ©ories. Ă ce niveau, la nature du rĂ©el se dĂ©double » (p. 146-7) en un mouvement propre aux thĂ©ories et en liaisons dâidĂ©es sâincarnant en elles. Mais, rĂ©pĂ©tons-le, cette incarnation ne rĂ©sulte pas dâune prĂ©formation.
Câest ici que se prĂ©cise le platonisme de Lautman, platonisme en quelque sorte dynamique ou dialectique : « au-delĂ des conditions temporelles de lâactivitĂ© mathĂ©matique, mais au sein mĂȘme de cette activitĂ©, apparaissent les contours dâune rĂ©alitĂ© idĂ©ale qui est dominatrice par rapport Ă une matiĂšre mathĂ©matique quâelle anime, et qui pourtant, sans cette matiĂšre, ne saurait rĂ©vĂ©ler toute la richesse de son pouvoir formateur » (p. 150). Cette rĂ©alitĂ© idĂ©ale ne serait cependant pas elle-mĂȘme le siĂšge dâune progression sans fin : « La mĂ©tamathĂ©matique qui sâincarne dans la gĂ©nĂ©ration des idĂ©es et des nombres ne saurait donner lieu Ă son tour Ă une mĂ©ta-mĂ©tamathĂ©matique ; la rĂ©gression sâarrĂȘte dĂšs que lâesprit a dĂ©gagĂ© les schĂ©mas selon lesquels se constitue la dialectique » (p. 153).
Sans cet arrĂȘt final, nous accepterions intĂ©gralement le nĂ©oplatonisme apparent de Lautman, tant il est non seulement peu contradictoire avec le gĂ©nĂ©tisme opĂ©ratoire, mais encore complĂ©mentaire de lâidĂ©e mĂȘme de construction temporelle. Il est clair, en effet, que toute analyse gĂ©nĂ©tique ou historico-critique met en Ă©vidence une continuelle dualitĂ© de plans, sur laquelle nous avons Ă©tĂ© conduits Ă insister dĂšs le dĂ©part (voir Introd. § 5) et tant Ă propos de lâespace que du nombre : le dĂ©veloppement rĂ©el ou temporel des opĂ©rations, et les formes dâĂ©quilibre vers lesquelles il tend, cet Ă©quilibre enveloppant lui-mĂȘme un ensemble toujours plus riche de transformations virtuelles. Que lâon dĂ©crive cette rĂ©alitĂ© idĂ©ale, impliquĂ©e en tout Ă©quilibre opĂ©ratoire, dans le vocabulaire du platonisme, peu importe tant que lâon respecte les deux conditions soulignĂ©es par Lautman lui-mĂȘme : ni a priori structural, ni extĂ©rioritĂ© de lâidĂ©al par rapport au dĂ©veloppement rĂ©el.
Il est extrĂȘmement frappant, en particulier, de constater combien lâargumentation de Lautman traduit, en un autre langage, ce que nous avons observĂ© sans cesse dans la genĂšse elle-mĂȘme, quant au double rĂŽle des totalitĂ©s opĂ©ratoires. Dâune part, ces totalitĂ©s constituent les conditions de la structuration rĂ©elle des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques et en reprĂ©sentent ainsi les formes dâĂ©quilibre nĂ©cessaires, Ă tous les niveaux et dĂšs le palier concret : câest pourquoi la comparaison des relations de partie Ă tout en mathĂ©matique avec les totalitĂ©s organiques est plus quâune simple image et exprime une liaison psychologique fondamentale entre lâorganisation vivante et lâorganisation opĂ©ratoire. Mais, dâautre part, ces totalitĂ©s jouent un rĂŽle normatif : celui de lâidĂ©al ou du virtuel, dont lâincorporation au rĂ©el est logiquement nĂ©cessaire Ă son achĂšvement.
Pourquoi donc, si la thĂšse dâA. Lautman est aussi proche de ce que nous apprend lâanalyse gĂ©nĂ©tique (des niveaux les plus Ă©lĂ©mentaires jusquâĂ la formalisation mĂ©tamathĂ©matique), en venir Ă cette sorte dâarrĂȘt final qui est la seule part de platonisme mĂ©taphysique se mĂȘlant Ă ce que lâon pourrait appeler le platonisme gĂ©nĂ©tique de lâauteur ? Deux des intuitions platoniciennes fondamentales sont celles de la rĂ©miniscence et de la participation. Si les totalitĂ©s opĂ©ratoires sâapparentent bien aux totalitĂ©s organiques, on pourrait traduire la rĂ©miniscence dans le langage gĂ©nĂ©tique dâune rĂ©gression sans fin Ă des coordinations toujours plus primitives, dont les opĂ©rations abstrairaient leurs Ă©lĂ©ments ; et câest bien ce quâa senti Lautman. Mais en ce cas la participation nâa de son cĂŽtĂ© aucune raison dâĂȘtre limitĂ©e par un achĂšvement immobile : câest au contraire, grĂące Ă une suite de constructions, dâĂ©quilibre croissant, que peut ĂȘtre conçue la marche vers lâidĂ©al. LâachĂšvement ne serait autre, alors, que la fermeture Ă la fois rĂ©gressive et progressive, du cercle des connaissances dont A. Lautman a, trop brusquement, voulu sâĂ©vader. Câest ce quâil nous reste Ă montrer.
§ 7. Conclusions : la nature des ĂȘtres et des opĂ©rations mathĂ©matiques
ConformĂ©ment au principe de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, la question de la nature des ĂȘtres mathĂ©matiques ne saurait ĂȘtre rĂ©solue quâen fonction de leur dĂ©veloppement et en comparant ce dernier Ă celui de la pensĂ©e physique ou de la biologie. Or, on peut rĂ©sumer comme suit ce que nous a appris lâexamen de cette Ă©volution et de la direction dans laquelle elle sâest engagĂ©e :
1. En leur source, les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques procĂšdent des actions les plus gĂ©nĂ©rales que nous pouvons exercer sur les objets ou sur les collections dâobjets : actions qui consistent Ă rĂ©unir ou Ă dissocier, Ă ordonner ou Ă changer dâordre, Ă mettre en correspondance, etc., etc. Or, dĂšs ce niveau de dĂ©part, on peut distinguer en de telles actions deux pĂŽles demeurant dâailleurs indiffĂ©renciĂ©s du point de vue du sujet lui-mĂȘme. Dâune part, ces actions comportent un aspect physique, plus ou moins spĂ©cialisĂ© en fonction des objets eux-mĂȘmes : ainsi les actes de rĂ©unir ou de dissocier, dâordonner ou de changer dâordre, etc. consistent dâabord en mouvements rĂ©els, effectuĂ©s matĂ©riellement ou imaginĂ©s en pensĂ©e, etc. Dâautre part, ces actions font intervenir Ă©galement des coordinations gĂ©nĂ©rales, reliant entre eux les actes dont il vient dâĂȘtre question : pour rĂ©unir ou sĂ©parer des objets, les ordonner ou les dĂ©placer, etc., il faut que les actions elles-mĂȘmes qui sâappliquent Ă ces objets soient rĂ©unies les unes aux autres, ou dissociĂ©es, soient ordonnĂ©es, mises en correspondance, etc. Câest en cet aspect dâactivitĂ© coordinatrice des actions physiques elles-mĂȘmes quâil faut chercher la racine des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques et, si les coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction et les actions spĂ©cialisĂ©es sont, au dĂ©but, indiffĂ©renciĂ©es les unes des autres, cela ne prouve en rien que lâon puisse dĂ©river les premiĂšres des secondes.
2. En effet, les phases ultĂ©rieures du dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique font assister Ă une diffĂ©renciation croissante et rapide entre les opĂ©rations physiques, de plus en plus spĂ©cialisĂ©es en fonction des objets, et les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, dont le sujet dĂ©gage toujours mieux le caractĂšre nĂ©cessaire au fur et Ă mesure quâil les Ă©labore au moyen dâĂ©lĂ©ments abstraits des coordinations initiales de lâaction. Câest ainsi quâau niveau des opĂ©rations concrĂštes dĂ©jĂ (7-8 ans), les groupements logiques et les structures numĂ©riques et spatiales sont constituĂ©s en systĂšmes dĂ©ductifs distincts des opĂ©rations physiques dont ils demeuraient en partie indiffĂ©renciĂ©s au niveau de la pensĂ©e intuitive.
3. DĂšs le niveau des opĂ©rations formelles, les structures logico-mathĂ©matiques, non seulement continuent de se diffĂ©rencier par rapport aux opĂ©rations physiques, mais encore dĂ©bordent de tous cĂŽtĂ©s la rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale. Dâune part, elles introduisent des gĂ©nĂ©ralisations opĂ©ratoires sans signification concrĂštes immĂ©diates (gĂ©nĂ©ralisations du nombre, etc.). Dâautre part, et en prolongement des opĂ©rations concrĂštes, elles entraĂźnent, dĂšs le dĂ©but de leur formalisation, une extension Ă lâinfini qui marque dâemblĂ©e et de la façon la plus nette la libĂ©ration de ces structures par rapport Ă lâexpĂ©rience.
4. Enfin les constructions axiomatiques qui gĂ©nĂ©ralisent la construction formelle sont Ă©laborĂ©es indĂ©pendamment de lâexpĂ©rience. Elles consistent, en particulier, Ă Ă©carter telle propriĂ©tĂ© opĂ©ratoire ou telle obligation dâopĂ©rer qui semblent imposĂ©es par la rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale (p. ex. le cinquiĂšme postulat dâEuclide ou lâaxiome dâArchimĂšde), de maniĂšre Ă faire des coordinations usuelles un simple cas particulier des coordinations possibles. Or, il arrive frĂ©quemment que le rĂ©sultat de ce travail dâĂ©puration aboutisse Ă la construction de structures rencontrant, non plus lâexpĂ©rience telle quâelle se prĂ©sente aux dĂ©buts, de lâĂ©laboration des notions scientifiques, mais bien lâexpĂ©rience affinĂ©e et imprĂ©visible due aux techniques physiques les plus Ă©laborĂ©es.
DĂ©terminĂ©e par ces quatre rĂ©gions, la courbe du dĂ©veloppement des ĂȘtres mathĂ©matiques suit donc une direction Ă la fois nette et paradoxale : procĂ©dant de la coordination des actions exercĂ©es par le sujet sur lâobjet, elle sâĂ©loigne toujours plus de cet objet immĂ©diat, mais sans cesser de conserver le pouvoir de le rejoindre, et en le retrouvant en fait Ă tous les niveaux de profondeur ou dâextension, auxquels son analyse physique peut conduire. DâoĂč les deux problĂšmes essentiels que soulĂšve la pensĂ©e mathĂ©matique : pourquoi cette pensĂ©e est-elle constructive, et pourquoi tout en dĂ©passant sans cesse le rĂ©el, est-elle cependant en constant accord avec lui ?
Réexaminons, pour tenter de résoudre ces questions, (I) les stades initiaux, (II) les stades ultérieurs, puis nous analyserons (sous III) les rapports de la mathématique avec la physique et la biologie.
I
La pensĂ©e mathĂ©matique est fĂ©conde parce que, Ă©tant une assimilation du rĂ©el aux coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction, elle est essentiellement opĂ©ratoire.
Elle est fĂ©conde dâabord parce que les compositions dâopĂ©rations constituent de nouvelles opĂ©rations et que ces compositions, dont le raisonnement mathĂ©matique dĂ©gage les structures, se confondent en leur source avec la coordination mĂȘme des actions. Il est remarquable, Ă cet Ă©gard, que les structures abstraites constituĂ©es par les « groupes » mathĂ©matiques et les « groupements » logistiques correspondent aux formes les plus Ă©lĂ©mentaires de la coordination psychologique des conduites. Quelles sont, en effet, les conditions dâĂ©quilibre dâun systĂšme de conduites, quâil sâagisse de mouvements rĂ©els exĂ©cutĂ©s par le sujet, ou dâactions quelconques effectuĂ©es sur les objets ? Câest dâabord de pouvoir combiner deux actions ou deux mouvements en un seul ; câest ensuite de pouvoir revenir au point de dĂ©part (retour) ; câest aussi de sâabstenir dâagir (cette abstention Ă©quivalant au produit dâun dĂ©placement avec son inverse) ; câest de pouvoir choisir entre plusieurs itinĂ©raires conduisant au mĂȘme but (dĂ©tours) ; câest enfin de distinguer entre des actions Ă effet cumulatif (p. ex. faire plusieurs pas successifs) et celles dont la rĂ©pĂ©tition nâajoutent rien Ă lâaction initiale (p. ex. relire deux fois son journal ou redire les mĂȘmes paroles). Or, il est visible que les quatre premiers de ces cinq caractĂšres les plus gĂ©nĂ©raux de lâaction constituent ce quâil y a de commun aux groupes et aux groupements : la composition de deux opĂ©rations en une seule opĂ©ration nouvelle appartenant au mĂȘme systĂšme, la conversion des opĂ©rations directes en opĂ©rations inverses (retour), lâopĂ©ration identique gĂ©nĂ©rale (opĂ©ration nulle), lâassociativitĂ© (dĂ©tours) ; quant Ă la distinction entre les opĂ©rations cumulatives (en particulier lâitĂ©ration) et la tautologie (identiques spĂ©ciales), câest elle qui oppose prĂ©cisĂ©ment les groupes mathĂ©matiques aux groupements logiques. â La rĂ©versibilitĂ©, en particulier, qui constitue lĂ propriĂ©tĂ© la plus caractĂ©ristique des transformations opĂ©ratoires, mathĂ©matiques et logiques, est. par ailleurs, la loi dâĂ©quilibre essentielle qui distingue lâintelligence de la perception ou de la motricitĂ© Ă©lĂ©mentaire de (habitude. Tout le dĂ©veloppement de lâintelligence est mĂȘme caractĂ©risĂ© par un passage de lâirrĂ©versibilitĂ©, propre aux actions primitives, Ă la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire marquant lâĂ©tat dâachĂšvement des processus intellectuels. Il est dâun grand intĂ©rĂȘt pour situer le mĂ©canisme opĂ©ratoire logico-mathĂ©matique dans son contexte gĂ©nĂ©tique rĂ©el, de noter ces convergences entre les coordinations psychologiques de lâaction (avec la rĂ©versibilitĂ© comme critĂšre de lâĂ©quilibre) et les structures logiques et mathĂ©matiques essentielles.
Mais une opĂ©ration comme telle est dĂ©jĂ une crĂ©ation du sujet, puisquâelle est une action exercĂ©e par celui-ci sur les choses. Il est donc inexact de dire que la formation de la pensĂ©e mathĂ©matique soit due Ă une abstraction Ă partir de lâobjet, comme si les matĂ©riaux de cette pensĂ©e Ă©taient dĂ©jĂ contenus tels quels dans la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure et quâil suffise de les extraire pour engendrer les relations spatiales ou numĂ©riques. Lâaction, en quoi consiste lâopĂ©ration Ă sa naissance, ajoute au contraire des Ă©lĂ©ments nouveaux Ă la rĂ©alitĂ©, et câest en cette adjonction que consiste le dĂ©but de la crĂ©ation propre aux mathĂ©matiques. RĂ©unir des objets en une collection ou les en dissocier est un enrichissement apportĂ© par lâaction aux objets, car si la nature constitue Ă elle seule des ensembles ou les disloque, ce nâest pas Ă la maniĂšre dâune action libre (libre au sens oĂč Brouwer caractĂ©rise le continu comme une suite de choix libres), mobile et rĂ©versible comme celles qui caractĂ©risent la manipulation ou la pensĂ©e. De mĂȘme construire ou mesurer des figures sont des actions qui ajoutent quelque chose Ă la rĂ©alitĂ©, car celle-ci en ignore les Ă©lĂ©ments les plus simples, tels les droites ou les plans et ne connaĂźt, Ă une certaine Ă©chelle, que discontinuitĂ© et fluctuations.
Seulement la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure se prĂȘte toujours Ă ces opĂ©rations ou Ă ces constructions, et câest son accord sans cesse renouvelĂ© qui motive la renaissance continuelle du rĂ©alisme. LĂ est le second caractĂšre de la pensĂ©e mathĂ©matique : si elle est crĂ©ation, par rapport Ă la rĂ©alitĂ© physique et quâelle ajoute quelque chose Ă cette derniĂšre au lieu dâen abstraire ou dâen extraire sa matiĂšre, cependant dans la mesure oĂč elle sâapplique Ă la rĂ©alitĂ©, quâelle dĂ©passe par ailleurs considĂ©rablement (partout, p. ex. oĂč intervient lâinfini), lâexpĂ©rience se trouve en accord avec le schĂšme mathĂ©matique. Cet accord pose donc un deuxiĂšme problĂšme, quâil importe de rĂ©soudre dĂšs le cas des opĂ©rations les plus simples, pour comprendre ce que sera une telle convergence lorsque la pensĂ©e mathĂ©matique anticipera des expĂ©riences Ă des annĂ©es souvent de distance et leur fournira des cadres avant que lâidĂ©e mĂȘme de telles expĂ©riences ait germĂ© dans la pensĂ©e. Ces sortes dâanticipations montrent, en effet, que la rencontre entre les opĂ©rations mathĂ©matiques et le rĂ©el nâest pas nĂ©cessairement due Ă un ajustement rĂ©ciproque, comme lâaccord entre un principe de physique mathĂ©matique et les donnĂ©es expĂ©rimentales. Cherchons donc en quoi elle consiste dans les cas les plus Ă©lĂ©mentaires, câest-Ă -dire dans ceux oĂč lâajustement rĂ©ciproque semble Ă©vident, ce qui pourrait nâĂȘtre quâune apparence : p. ex. lorsquâune collection de cailloux fournit le mĂȘme nombre 10 quel que soit lâordre dans lequel on les compte ou lorsquâun triangle rectangle dessinĂ© sur le papier prĂ©sente effectivement une Ă©galitĂ© approchĂ©e entre le carrĂ© de lâhypotĂ©nuse et celui des deux autres cĂŽtĂ©s.
Les solutions classiques de lâĂ©pistĂ©mologie philosophique sâenfermaient dans le dilemme : ou la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique sâimpose a priori Ă la rĂ©alitĂ© physique, ou la premiĂšre sâextrait a posteriori de la seconde. La plupart des contemporains, tels PoincarĂ© ou Meyerson, invoquent au contraire une troisiĂšme solution : mĂ©lange dâĂ©lĂ©ments empruntĂ©s au rĂ©el et de construction due au sujet pensant. Ă la limite de cette position, les logisticiens issus du cercle de Vienne rĂ©duisent lâapport du sujet Ă la seule syntaxe du langage destinĂ© Ă exprimer le rĂ©el, tandis que tout ce qui dĂ©passe la tautologie pure consiste en constatation de la rĂ©alitĂ©. Or lâhypothĂšse dâune assimilation du rĂ©el aux opĂ©rations issues de lâaction nous paraĂźt comporter une quatriĂšme solution, consistant Ă nâattribuer les rapports mathĂ©matiques ni au sujet seul (a priorisme), ni Ă lâobjet seul (empirisme) ni Ă une interaction actuelle entre le sujet et lâobjet extĂ©rieur Ă lui, mais Ă une interaction entre eux deux, demeurant intĂ©rieure au sujet lui-mĂȘme.
Une image fera comprendre la diffĂ©rence entre cette quatriĂšme possibilitĂ© et les trois autres. Supposons que lâobjet, donc le monde physique, soit diffĂ©rent de ce quâil est : les mathĂ©matiques et la logique demeureraient-elles alors identiques Ă ce que sont les nĂŽtres ? Oui, selon lâapriorisme ; lâempirisme et les solutions du troisiĂšme type rĂ©pondront au contraire que non. Mais pourquoi non ? Parce que lâexpĂ©rience physique, seule source (selon lâempirisme) ou source partielle (selon la troisiĂšme solution) de la connaissance mathĂ©matique, imposera Ă cette derniĂšre une structure diffĂ©rente. La quatriĂšme solution consiste au contraire Ă admettre que ce nâest pas lâexpĂ©rience physique, donc lâaction extĂ©rieure de lâobjet sur le sujet, qui imposerait cette modification, puisque la logique et les mathĂ©matiques sont issues de la coordination des actions du sujet et non pas des actions particuliĂšres le reliant aux objets. Or, si le monde physique Ă©tait autre quâil nâest, ces coordinations mĂȘmes en seraient modifiĂ©es pour une raison bien plus profonde que celle de lâexpĂ©rience physique actuelle faite par chaque sujet : câest parce que dans un monde diffĂ©rent, les structures mentales et physiologiques du sujet en gĂ©nĂ©ral seraient autres, et que la vie elle-mĂȘme serait issue dâune structure physico-chimique distincte de la nĂŽtre. Câest donc de lâintĂ©rieur, et dans la mesure oĂč le sujet tire son fonctionnement du rĂ©el par ses racines biologiques et physico-chimiques, et non pas au cours du dĂ©ploiement de ses activitĂ©s extĂ©rieures, que le sujet est en interaction avec lâobjet en ce qui concerne les coordinations gĂ©nĂ©rales des actes, et câest pourquoi ces coordinations sâaccordent toujours avec le rĂ©el dont elles procĂšdent en leur source. Mais il reste Ă insister sur le fait que les coordinations Ă©lĂ©mentaires ne contiennent pas dâavance toutes les mathĂ©matiques (ce que nous verrons dans la suite) et surtout quâelles interviennent seulement Ă lâoccasion des actions sur lâobjet, câest-Ă -dire dans la mesure oĂč elles coordonnent les actions physiques entre elles.
Pour mieux comprendre la signification de cette quatriĂšme solution, rappelons encore la grande diffĂ©rence qui existe entre les positions du problĂšme ne considĂ©rant que les sensations, dâune part, ou la pensĂ©e dâautre part, et la situation caractĂ©risant lâadaptation motrice et opĂ©ratoire. Si les donnĂ©es disponibles se rĂ©partissaient nĂ©cessairement en sensations (ou images-souvenirs, etc.) et en pensĂ©e, il va de soi quâil serait difficile dâinterprĂ©ter la naissance dâune notion, comme celle du continu spatial, p. ex., sans invoquer, Ă titre de matĂ©riaux dont lâidĂ©e est progressivement « abstraite », le continu sensible tel quâil est donnĂ© dans les perceptions les plus Ă©lĂ©mentaires : dâoĂč, comme la sensation nâest alors suspendue quâĂ elle-mĂȘme ou Ă lâobjet, lâhypothĂšse que cette perception du continu sensible provient du rĂ©el. Mais, ainsi que tant dâauteurs lâont soutenu, de Helmholtz Ă PiĂ©ron, la sensation nâest quâun indice ou un symbole, et il sâagit alors de dĂ©terminer ce quâelle symbolise. Or, la sensation ou la perception est toujours partie intĂ©grante dâun schĂšme sensori-moteur, tel que lâĂ©lĂ©ment sensible y constitue le signifiant, tandis que le signifiĂ©, câest-Ă -dire la signification elle-mĂȘme est dĂ©terminĂ© par lâĂ©lĂ©ment moteur, autrement dit par ce facteur dâaction que nĂ©glige lâantithĂšse sensations Ă pensĂ©e. Il en rĂ©sulte que lâessentiel du continu, p. ex., passe du cĂŽtĂ© du sujet, puisque le mouvement continu du regard ou de la main, etc. qui suit lâobjet est une action du sujet et que cette action est simplement accommodĂ©e Ă lâobjet sans en dĂ©river directement. Ă plus forte raison, dans les actions de rĂ©unir ou de dissocier, de placer (ordonner) ou de dĂ©placer, etc., la perception des objets comme tels ne fournit que des indices accommodateurs, tandis que lâessentiel est lâacte lui-mĂȘme, en sa rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire.
Cela rappelĂ©, constatons Ă nouveau que les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques sont prĂ©cisĂ©ment des actions qui nâempruntent pas leur contenu au dĂ©tail des objets : ce ne sont pas seulement, en effet, des transformations caractĂ©risant une « physique de lâobjet quelconque », mais des « actions exercĂ©es sur lâobjet quelconque », parce quâelles portent sur les divers assemblages discontinus (logico-arithmĂ©tiques) ou continus (spatiaux) quâil est possible de construire avec des objets quelconques, y compris leurs Ă©lĂ©ments. Comme lâa dit PoincarĂ©, la gĂ©omĂ©trie commence avec la distinction des changements de position et des changements dâĂ©tat, ceux-ci concernant la physique. Or, si cette distinction doit ĂȘtre construite, car les coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction ne sont pas dâemblĂ©e dissociables des actions particuliĂšres qui sont coordonnĂ©es, elle marque bien 1e caractĂšre des opĂ©rations spatiales, rendues indĂ©pendantes des transformations physiques de lâobjet dans la mesure oĂč le sujet parvient Ă diffĂ©rencier ce qui relĂšve de ses actions particuliĂšres et ce qui intĂ©resse leur coordination. Ă plus forte raison en est-il de mĂȘme des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, qui sont indĂ©pendantes des changements de position autant que dâĂ©tat (sauf que, Ă nouveau, elles commencent par rester indiffĂ©renciĂ©es, au point de vue du sujet, des opĂ©rations spatiales, avant dâen ĂȘtre peu Ă peu dissociĂ©es).
Encore faut-il dissiper deux Ă©quivoques essentielles : dâune part, câest toujours Ă lâoccasion dâactions particuliĂšres exercĂ©es sur les objets que les coordinations Ă©lĂ©mentaires se manifestent, mais, de ce que ces coordinations coordonnent entre elles des actions physiques, cela ne signifie pas que la coordination comme telle de ces actions dĂ©rive dâelles ni des objets coordonnĂ©s par leur intermĂ©diaire ; dâautre part et consĂ©quemment, câest toujours lâexpĂ©rience qui enseigne Ă lâenfant les premiĂšres vĂ©ritĂ©s logico-mathĂ©matiques, mais lâintervention de lâexpĂ©rience ne signifie pas que ces vĂ©ritĂ©s soient extraites des objets, car le rĂ©sultat dâune expĂ©rience ne consiste pas nĂ©cessairement en une lecture de propriĂ©tĂ©s extraites de lâobjet et il se rĂ©duit au contraire, dans le cas des expĂ©riences logico-mathĂ©matiques, Ă dĂ©couvrir des liaisons nĂ©cessaires propres Ă la coordination des actions du sujet. Quâil sâagisse donc des rapports entre la coordination gĂ©nĂ©rale des actes et les actions physiques particuliĂšres coordonnĂ©es par elle, ou entre lâexpĂ©rience logico-mathĂ©matique et lâexpĂ©rience physique, lâanalyse gĂ©nĂ©tique nous met en prĂ©sence, dans les deux cas, dâune indiffĂ©renciation initiale et dâune diffĂ©renciation toujours plus poussĂ©e dans la suite, mais les Ă©lĂ©ments dâabord indiffĂ©renciĂ©s, puis diffĂ©renciĂ©s, nâen dĂ©rivent pas pour autant les uns des autres : la coordination logico-mathĂ©matique ne procĂšde pas des actions physiques, ni lâinverse, et lâexpĂ©rience logico-mathĂ©matique ne dĂ©rive pas de lâexpĂ©rience physique, ni lâinverse.
Il est clair, en effet, que durant toutes les pĂ©riodes sensori-motrices et intuitives (au sens oĂč nous avons parlĂ© dâintuition prĂ©opĂ©ratoire), lâexpĂ©rience est nĂ©cessaire Ă la formation des opĂ©rations elles-mĂȘmes. Câest par lâexpĂ©rience que lâenfant dĂ©couvre, avant que ces vĂ©ritĂ©s deviennent opĂ©ratoires et dĂ©ductives, que six jetons bleus correspondent encore bi-univoquement Ă six jetons rouges, lorsque lâon dĂ©place les Ă©lĂ©ments de lâune des deux collections correspondantes (en les serrant ou en les espaçant), et que, si la collection A = la collection B, et si B = C, alors A = C ; et ces expĂ©riences supposent un dĂ©placement dâobjets solides et pesants, donc un « travail » (= dĂ©placement dâune force), câest-Ă -dire une action physique sâexerçant dans un champ gravifique caractĂ©risĂ© lui-mĂȘme par un certain espace solidaire de la gravitation comme telle. Mais, en coordonnant ainsi des actions physiques au cours dâexpĂ©riences proprement dites lâenfant nâa pas dĂ©couvert, ou ne sâest pas bornĂ© Ă dĂ©couvrir les caractĂšres physiques des objets et de leur champ : il sâest attachĂ© Ă lire le rĂ©sultat de la coordination de ses propres actions. Aussi lâexpĂ©rience, si paradoxale que soit cette affirmation, nâa pas consistĂ©, ou nâa pas seulement consistĂ©, en un apport de lâobjet au sujet, mais en une utilisation des objets par le sujet au cours dâessais que le sujet a faits en rĂ©alitĂ© sur ses propres actions. Ce que lui ont essentiellement appris les objets, câest que la coordination des opĂ©rations rĂ©ussit, que 6 font toujours 6 et que le rapport dâĂ©galitĂ© est transitif, tandis quâen cherchant p. ex. comment les corps se comportent sous lâeffet de la pesanteur ou dâune force centrifuge, lâenfant aurait extrait rĂ©ellement sa connaissance de lâobjet. Constater que la composition des actions rĂ©ussit, prĂ©sente en effet, une tout autre signification que de prendre acte de lâexistence dâune propriĂ©tĂ© physique : cela signifie que la rĂ©alitĂ© est en accord avec cette composition, et non pas quâelle produit un rĂ©sultat extĂ©rieur aux actions elles-mĂȘmes. En retrouvant les Ă©galitĂ©s 6 = 6, ou 6 (A) = 6 (B) = 6 (C), le sujet dĂ©couvre simplement que ses actions de dĂ©nombrer (1, 2⊠6), ou de mettre en correspondance, etc., enrichissent les objets de relations nouvelles, auxquels ils se prĂȘtent, et que ces relations peuvent ĂȘtre conservĂ©es et mĂȘme composĂ©es de façon transitive indĂ©pendamment des dĂ©placements : lâexpĂ©rience conduit ainsi le sujet Ă dissocier la coordination de ses actions des propriĂ©tĂ©s physiques de lâobjet, tandis quâen imprimant un mouvement rapide de rotation Ă une masse de grandeur moyenne, il aurait dĂ©couvert un effet physique dĂ» Ă lâobjet comme tel. De mĂȘme, en retournant successivement de 180° derriĂšre un Ă©cran une tige de fer traversant trois objets A, B et C, lâenfant dĂ©couvre par expĂ©rience, avant de le dĂ©duire, que lâordre direct ABC sâinverse en CBA, que lâordre CBA sâinverse Ă son tour en ABC, et surtout que, si A et C se trouvent alternativement en tĂȘte, cela nâarrive jamais Ă Â B. Câest donc Ă nouveau lâexpĂ©rience qui enseigne au sujet des rĂ©sultats quâil dĂ©duira dĂšs 7-8 ans sous la forme opĂ©ratoire suivante : lâinversion de lâopĂ©ration inverse ramĂšne nĂ©cessairement lâopĂ©ration directe, et, si B est situĂ© entre A et C, il lâest aussi nĂ©cessairement entre C et A. Cependant, ici encore, lâexpĂ©rience a moins portĂ© sur le rĂ©el que sur la coordination des actions du sujet, car cette coordination a ajoutĂ© quelque chose aux objets, qui est la composition rĂ©versible : le rĂ©el nâest, en effet, pas rĂ©versible, mais seulement renversable, comme lâa dit Duhem, et il nâest jamais nĂ©cessaire, mais seulement dĂ©terminĂ© Ă des degrĂ©s divers. Pour retourner une tige, il a fallu faire intervenir des forces, subir un lĂ©ger changement de tempĂ©rature (tel quâune partie de lâĂ©nergie sâest dissipĂ©e en chaleur), etc., mais ce ne sont pas sur ces aspects physiques, en partie irrĂ©versibles, quâa portĂ© lâexpĂ©rience : câest sur la coordination rĂ©versible des actions du sujet, Ă laquelle le rĂ©el sâest prĂȘtĂ© dans les grandes lignes et Ă la condition de nây pas regarder de trop prĂšs ; et câest cette coordination qui a engendrĂ© la nĂ©cessitĂ© des rapports construits par elle, car rien nâest moins nĂ©cessaire que la cohĂ©sion molaire de solides entourant une tige mĂ©tallique. Les opĂ©rations forment donc, ici encore, un schĂšme dâassimilation assez exactement accommodĂ©, au rĂ©el, Ă une certaine Ă©chelle, mais ne provenant pas de lui. Et câest bien pourquoi, dans la suite, lâaction matĂ©rielle deviendra inutile au mĂ©canisme opĂ©ratoire, lequel fonctionnera, avec beaucoup plus de prĂ©cision, symboliquement et en pensĂ©e.
Mais tous ceux des Ă©pistĂ©mologistes qui rĂ©duisent la connaissance aux deux seuls pĂŽles de la pensĂ©e et de la sensation rĂ©pondront que lâaction est extĂ©rieure Ă la pensĂ©e et appartient dĂ©jĂ Ă la rĂ©alitĂ© sensible : lâaction, dit-on couramment, est une donnĂ©e de lâexpĂ©rience, sans doute en partie psychique et non pas seulement physique, mais dâune expĂ©rience Ă©trangĂšre Ă la pensĂ©e rĂ©flexive et connue uniquement grĂące aux sensations internes ou musculaires, câest-Ă -dire reposant, comme lâexpĂ©rience physique, sur de pures sensations. Câest bien lĂ quâest le nĆud de la question. Si lâon mĂ©connaĂźt le rĂŽle essentiellement symbolique des sensations, ainsi que la continuitĂ© donnĂ©e entre les mouvements de lâorganisme et les opĂ©rations de la pensĂ©e, il va de soi que lâaction est Ă situer dans la rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale et que les mathĂ©matiques proviennent en partie de cette rĂ©alitĂ©. Mais si lâon reconnaĂźt en lâaction sensori-motrice le point de dĂ©part de la pensĂ©e, en distinguant le mouvement lui-mĂȘme de son signifiant symbolique quâest la sensation kinesthĂ©sique, peu importe que nos mouvements et leur coordination soient connus de nous subjectivement (de mĂȘme que le mĂ©canisme psychologique de lâintelligence logique est inutile Ă introspecter pour rĂ©gler son bon fonctionnement, et demeure en bonne partie « inconscient ») : lâaction est alors lâexpression du sujet connaissant, et non pas des rĂ©alitĂ©s extĂ©rieures Ă la pensĂ©e, et lâopĂ©ration mathĂ©matique est un schĂšme dâassimilation active, simplement accommodĂ© au rĂ©el et non pas extrait de lui.
Bref, en leur source les schĂšmes coordinateurs dâactions suffisent Ă engendrer les opĂ©rations logiques et mathĂ©matiques sans emprunter leur matiĂšre Ă lâobjet. Ils sont cependant constamment accommodĂ©s au rĂ©el, mais par une accommodation active et non pas passive, câest-Ă -dire quâils complĂštent la rĂ©alitĂ© physique en lui fournissant un systĂšme de rapports qui sâaccordent avec elle sans ĂȘtre tirĂ©s dâelle. Et, sâil en est ainsi, câest que les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques agissent sur le rĂ©el sans transformer lâĂ©tat des objets, parce quâelles se limitent aux modifications (rĂ©elles ou virtuelles) de position ou dâassemblage, et quâelles restent indĂ©pendantes des actions » physiques en jeu, simplement coordonnĂ©es par de telles opĂ©rations et non pas rendues solidaires de cette coordination mĂȘme.
II
Cela dit, les deux mĂȘmes problĂšmes de la construction des ĂȘtres logico-numĂ©riques ou gĂ©omĂ©triques et de leur accord avec le rĂ©el se retrouvent Ă tous les Ă©tages du dĂ©veloppement de lâĂ©difice mathĂ©matique et non pas seulement au point de dĂ©part ; mais, Ă partir dâun certain niveau, ils se posent de façon bien plus paradoxale puisque, dâune part, cette construction dĂ©passe de plus en plus le rĂ©el, et que, dâautre part, parmi les cadres ainsi engendrĂ©s par voie dĂ©ductive, il sâen trouve qui rejoignent le rĂ©el lors des progrĂšs ultĂ©rieurs de lâexpĂ©rience physique, câest-Ă -dire avec une anticipation souvent considĂ©rable du cadre sur son contenu et sans quâaucun fait extĂ©rieur nâait pu servir de modĂšle au moment de la crĂ©ation du premier.
Comment, tout dâabord, les ĂȘtres logico-mathĂ©matiques en viennent-ils Ă dĂ©passer le rĂ©el sâils ont pour source les coordinations les plus gĂ©nĂ©rales de nos actions ? On le comprend en droit, puisque, si ces coordinations relient entre elles des actions exercĂ©es sur la rĂ©alitĂ©, la coordination comme telle nâemprunte pas ses Ă©lĂ©ments aux objets eux-mĂȘmes, en tant que physiques. Que lâexpĂ©rience soit nĂ©cessaire, au dĂ©but, pour le dĂ©veloppement de ces coordinations ne prouve pas, comme nous venons de le voir, que le schĂšme de ces actions soit extrait du rĂ©el : lâexpĂ©rience concrĂšte est indispensable en fait, Ă la maniĂšre dont une figure aide Ă la comprĂ©hension dâune dĂ©monstration. Si la coordination logico-mathĂ©matique constitue des schĂšmes dâactions efficaces sur la rĂ©alitĂ© effective, telle quâon la dĂ©couvre peu Ă peu sous les apparences sensibles, il faut, Ă cet Ă©gard, renverser le rapport que lâon a coutume dâĂ©tablir entre la notion « abstraite » qui constituerait un « schĂ©ma », câest-Ă -dire un signifiant, et la rĂ©alitĂ© sensible qui serait le modĂšle et le signifiĂ© auquel correspond ce schĂ©ma : en fait, câest le sensible (dans la perception, lâimage et la reprĂ©sentation intuitive) qui constitue le symbole, câest-Ă -dire le signifiant, tandis que le schĂšme moteur ou opĂ©ratoire qui atteint le rĂ©el par delĂ le sensible, est le signifiĂ© lui-mĂȘme. DĂšs lors, il est naturel que, ayant atteint un degrĂ© suffisant dâĂ©laboration, le systĂšme des opĂ©rations puisse fonctionner sans symbolisme sensible, câest-Ă -dire en dĂ©passant les rĂ©alitĂ©s perçues elles-mĂȘmes. Câest ce quâon voit se prĂ©parer Ă toutes les Ă©tapes du dĂ©veloppement opĂ©ratoire de lâindividu et ce que lâhistoire des mathĂ©matiques montre Ă chaque nouveau palier de son dĂ©roulement.
Mais comment expliquer le dĂ©tail dâune telle Ă©laboration opĂ©ratoire, de plus en plus diffĂ©renciĂ©e et complexe ? Les coordinations Ă©lĂ©mentaires ne contiennent, en effet, nullement dâavance lâensemble des ĂȘtres logico-mathĂ©matiques Ă lâĂ©tat prĂ©formĂ©, et lâon ne saurait identifier le noyau fonctionnel donnĂ© dans lâorganisation psycho-physiologique Ă un a priori transcendantal, dont les structures formelles seraient toutes prĂ©parĂ©es, quitte Ă ne se rĂ©vĂ©ler que progressivement. Les coordinations Ă©lĂ©mentaires de lâaction ne comportent, en effet, quâun schĂ©matisme pratique, sources de concepts ou relations moteurs (si lâon peut sâexprimer ainsi par analogie avec les concepts reprĂ©sentatifs), dâune quantification trĂšs courte fondĂ©e sur le rythme de lâaction, et dâune organisation spatiale tendant vers la forme de groupe. De ces Ă©lĂ©ments sensori-moteurs, la pensĂ©e reprĂ©sentative tire ensuite un schĂ©matisme de classes et de relations, le nombre entier et certaines structures spatiales. Mais, dĂšs ce passage du sensori-moteur au conceptuel, qui prĂ©cĂšde de beaucoup lâavĂšnement de la pensĂ©e scientifique, on constate dĂ©jĂ de la façon la plus claire que les structures du palier supĂ©rieur ne sont point prĂ©formĂ©es sur le palier infĂ©rieur : ce que la pensĂ©e naissante tire des coordinations motrices, ce sont exclusivement certains rapports fonctionnels dâemboĂźtement ou dâordre, mais non articulĂ©s et qui servent dâĂ©lĂ©ments Ă une construction nouvelle. Il y a donc simultanĂ©ment abstraction rĂ©flexive de matĂ©riaux empruntĂ©s au palier infĂ©rieur et Ă©laboration dâune structure qui les englobe en les articulant et en les gĂ©nĂ©ralisant selon des modes opĂ©ratoires nouveaux. Or, ce processus gĂ©nĂ©tique dâabstraction Ă partir de lâaction, ainsi que de rĂ©flexion (au sens propre) et de construction combinĂ©es correspond prĂ©cisĂ©ment Ă ce que lâon retrouve sur tous les paliers de la gĂ©nĂ©ralisation mathĂ©matique elle-mĂȘme. Les gĂ©nĂ©ralisations du nombre ne sont pas contenues dâavance dans le nombre entier, mais procĂšdent de lâorganisation des opĂ©rations (+ et â pour le nombre nĂ©gatif, Ă et : pour le nombre fractionnaire, nn et â pour les imaginaires, etc.), câest-Ă -dire de structurations nouvelles que lâon construit en abstrayant du nombre entier certains de ses Ă©lĂ©ments opĂ©ratifs dĂ©couverts par dissection rĂ©flexive. Ce nâest pas autrement que le nombre entier lui-mĂȘme a Ă©tĂ© tirĂ© des classes et relations rĂ©unies et que tous trois ont Ă©tĂ© construits Ă partir dâĂ©lĂ©ments sensori-moteurs. Il serait donc absurde de considĂ©rer le nombre complexe (a + bi) comme prĂ©formĂ© dans les exercices rĂ©flexes dâun nouveau-nĂ© et cependant un processus continu dâabstraction rĂ©flexive et de construction opĂ©ratoire relie les coordinations motrices initiales aux structurations logico-mathĂ©matiques supĂ©rieures. Ce qui paraĂźt paradoxal dans le domaine de lâanalyse et du nombre est dâailleurs beaucoup plus facilement acceptĂ© sur le terrain de lâespace, oĂč les gĂ©nĂ©ralisations non euclidiennes et la multiplication des dimensions sont assurĂ©ment Ă situer dans le prolongement de lâorganisation sensori-motrice initiale, sans quâil faille pour autant considĂ©rer les hyper-espaces comme prĂ©formĂ©s dans les mouvements ou les perceptions du fĆtus.
Bref, la construction inĂ©puisablement fĂ©conde des mathĂ©matiques tient Ă un double mouvement de gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire qui crĂ©e les structures nouvelles au moyen dâĂ©lĂ©ments antĂ©rieurs, et dâabstraction rĂ©flexive ou de diffĂ©renciation qui tire ces Ă©lĂ©ments du fonctionnement propre aux paliers infĂ©rieurs. Rudimentaires et approximatives en leur point de dĂ©part, les coordinations pratiques qui sont Ă la source de la pensĂ©e se prolongent ainsi en coordinations toujours mieux formalisĂ©es et de plus en plus abstraites, parce que lâabstraction qui les caractĂ©rise est une abstraction Ă partir des opĂ©rations et mĂȘme des actions antĂ©rieures et non pas une abstraction Ă partir de lâobjet. Il nâen reste pas moins, naturellement, que câest toujours Ă lâoccasion dâune action sur lâobjet que les premiĂšres coordinations se structurent et que ce nâest pas en vertu dâun dĂ©roulement fatal ou dâune succession dâactes gratuits que ce progrĂšs Ă la fois rĂ©flexif et gĂ©nĂ©ralisateur sâaccomplit. Câest seulement une fois la science constituĂ©e, que les actes gratuits deviennent possibles. Et encore, il est, dans lâhistoire des mathĂ©matiques une foule de dĂ©couvertes qui ont eu pour occasion des problĂšmes concrets posĂ©s au mathĂ©maticien par lâexpĂ©rience physique ou mĂȘme chimique, biologique et Ă©conomique. Câest cette connexion si frĂ©quente entre les coordinations nouvelles et lâaction expĂ©rimentale qui donne lâillusion que les structures mathĂ©matiques consistent en modĂšles simplifiĂ©s ou schĂ©mas dâune rĂ©alitĂ© donnĂ©e, car effectivement la thĂ©orie est parfois Ă©difiĂ©e dans le but prĂ©cis de construire de tels schĂ©mas. Mais si une coordination intellectuelle relie toujours entre elles des actions rĂ©elles ou possibles, ce nâest pas Ă dire que la coordination ait Ă©tĂ© tirĂ©e de lâexpĂ©rience : ce que nous avons rappelĂ© (sous I) de la genĂšse des ĂȘtres mathĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires vaut a fortiori pour les schĂšmes supĂ©rieurs. Lorsque le mathĂ©maticien reçoit un problĂšme de la part du physicien et sâefforce de trouver un instrument opĂ©ratoire adaptĂ© aux transformations du rĂ©el pour en sembler constituer une copie, câest Ă la maniĂšre dont le peintre ou le musicien puise son inspiration dans la rĂ©alité : celle-ci lui « donne des idĂ©es » comme on dit familiĂšrement, mais, si rĂ©aliste soit-il, il nâen tire prĂ©cisĂ©ment que des « idĂ©es », câest-Ă -dire que, au lieu dâenregistrer sans plus des photographies ou des disques sonores, il reconstruit le rĂ©el en lâassimilant Ă lui.
Ceci nous conduit au second problĂšme : dâoĂč vient cet accord permanent entre les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques et les transformations du rĂ©el, au point que les premiĂšres puissent imiter les secondes, et comment se fait-il que dans les cas, bien plus nombreux encore, oĂč le cadre mathĂ©matique dĂ©passe le rĂ©el actuel, il puisse ĂȘtre rempli aprĂšs coup grĂące Ă des expĂ©riences nouvelles ? MalgrĂ© cette libĂ©ration graduelle Ă lâĂ©gard de la rĂ©alitĂ© physique et mĂȘme, dirait-on, Ă cause de cette libĂ©ration, certaines structures mathĂ©matiques Ă©laborĂ©es par pur souci dĂ©ductif de gĂ©nĂ©ralisation abstraite, sans aucune considĂ©ration expĂ©rimentale, se trouvent, en effet, rejoindre aprĂšs coup la rĂ©alité : elles se trouvent « prĂ©adaptĂ©es », comme disent les biologistes, Ă des rĂ©sultats dâexpĂ©rience impossibles Ă prĂ©voir au moment de leur construction. Câest ce problĂšme crucial de lâanticipation du rĂ©el par les cadres logico-mathĂ©matiques abstraits, si voisin (du point de vue dâune Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique) de la question biologique que GuyĂ©not a appelĂ© celle du « fonctionnement prophĂ©tique » 34 de lâorganisme et CuĂ©not de lâ« ontogenĂšse prĂ©parante du futur », qui nous paraĂźt constituer comme la pierre de touche de toute interprĂ©tation de la nature des ĂȘtres mathĂ©matiques.
La solution habituelle de cette question centrale consiste Ă dire que les mathĂ©matiques empruntant Ă lâexpĂ©rience certains de ses Ă©lĂ©ments lors de la genĂšse des ĂȘtres abstraits, il est naturel quâelles retrouvent lâexpĂ©rience en fin de compte. Mais il est difficile de ne pas voir le caractĂšre superficiel de cette rĂ©ponse, puisquâil ne sâagit prĂ©cisĂ©ment pas de la mĂȘme expĂ©rience au dĂ©part et Ă lâarrivĂ©e : lâexpĂ©rience, anticipĂ©e sans le savoir, qui vient remplir, aprĂšs coup, un cadre mathĂ©matique contredit, en effet, les expĂ©riences initiales dâoĂč lâon prĂ©tend tirer les notions primitives. Câest ainsi que la rencontre entre lâespace non archimĂ©dien et certaines donnĂ©es microphysiques ne saurait ĂȘtre expliquĂ©e par lâhypothĂšse que le continu archimĂ©dien ou mĂ©trisable serait extrait de lâexpĂ©rience sensible, puisque justement lâexpĂ©rience microphysique contredit sur un tel point lâexpĂ©rience immĂ©diate : de ce que VĂ©ronĂšse a pu construire un continu en Ă©cartant lâaxiome dâArchimĂšde (selon lequel, en reportant un certain nombre de fois le segment AB le long dâune droite, on dĂ©passera toujours Ă un moment donnĂ© un point quelconque C situĂ© sur cette ligne au-delĂ de B), et que ce modĂšle ait Ă©tĂ© employĂ© comme reprĂ©sentation microphysique, cela ne saurait ĂȘtre dĂ» au fait que lâenfant ou le sens commun aient tirĂ© de lâexpĂ©rience physique (macroscopique) lâidĂ©e que toute droite est mesurable par itĂ©ration de lâun de ses segments ! Au contraire, câest en se libĂ©rant de la rĂ©alitĂ© donnĂ©e que le modĂšle non archimĂ©dien a pu constituer un cadre prĂ©adaptĂ© Ă un secteur dâexpĂ©rience contredisant cette rĂ©alitĂ© habituelle.
Pour expliquer la convergence, aprĂšs anticipations involontaires, entre les mathĂ©matiques et le rĂ©el, il faut donc supposer entre ces deux termes des rapports bien plus profonds que ceux dont dispose lâexpĂ©rience physique propre Ă chaque sujet. Faire intervenir lâ« hĂ©rĂ©ditĂ© de lâacquis » affaiblirait encore lâhypothĂšse, car, Ă supposer que lâexpĂ©rience gĂ©omĂ©trique des Vers ou des Mollusques se soit transmise Ă lâhomme (par une hĂ©rĂ©ditĂ© de lâacquis bien peu vraisemblable en un tel cas particulier) elle nous aurait peut-ĂȘtre aidĂ© Ă concevoir un espace Ă deux dimensions seulement, mais nâaurait expliquĂ© ni Riemann ni Lobatschevski. Câest ici que lâindissociable connexion entre le sujet et lâobjet, intĂ©rieure au sujet lui-mĂȘme, assure un lien entre eux deux plus solide que celui dĂ» Ă lâaccommodation seule. Ă nâinvoquer que lâaccommodation au rĂ©el des schĂšmes dâactions ou de pensĂ©e, il serait paradoxal que la dĂ©duction gĂ©omĂ©trique, en contredisant les donnĂ©es perceptives et reprĂ©sentatives qui ont caractĂ©risĂ© ses accommodations initiales, finisse par construire des cadres correspondant Ă une rĂ©alitĂ© extĂ©rieure plus profonde et plus gĂ©nĂ©rale que celle de notre milieu ambiant avec ses approximations limitĂ©es. Lâaccommodation des schĂšmes spatiaux porte, en effet, sur un milieu caractĂ©risĂ© par une certaine Ă©chelle de grandeurs et de vitesses : comment expliquer alors que leur gĂ©nĂ©ralisation, en les faisant sortir de ce cadre, rejoigne une autre rĂ©alitĂ©, dĂ©terminĂ©e par une autre Ă©chelle et insoupçonnĂ©e au moment des accommodations primitives ? En admettant au contraire que le contact entre le sujet et le rĂ©el est assurĂ© dĂšs le dĂ©part, non pas grĂące aux expĂ©riences individuelles ni Ă une problĂ©matique transmission de lâexpĂ©rience ancestrale, mais parce que la structure psychophysiologique du sujet plonge ses racines dans la rĂ©alitĂ© physique tout en Ă©tant Ă la source des coordinations sensori-motrices puis intellectuelles qui aboutissent Ă la dĂ©duction logico-mathĂ©matique. Le cerveau et la pensĂ©e peuvent, il est vrai imaginer autant dâidĂ©es fausses que de vraies en ce qui concerne le rĂ©el, tout en Ă©tant rĂ©glĂ©s eux-mĂȘmes par des lois biologiques et physico-chimiques ; par contre, lorsquâil sâagit, non pas de penser les objets particuliers, mais dâappliquer les procĂ©dĂ©s gĂ©nĂ©raux de coordination caractĂ©risant toute composition motrice ou mentale, une fois parvenue Ă lâĂ©tat dâĂ©quilibre, il est Ă©vident que, plus ces coordinations seront gĂ©nĂ©rales et mieux elles sâadapteront au rĂ©el parce quâelles Ă©manent elles-mĂȘmes de la rĂ©alitĂ© physique par lâintermĂ©diaire de la rĂ©alitĂ© biologique.
On rĂ©pondra sans doute quâalors sâimpose lâalternative suivante : ou bien ces coordinations, qui plongent dans le rĂ©el par lâintĂ©rieur du sujet en gĂ©nĂ©ral et retrouvent le rĂ©el dans les activitĂ©s extĂ©rieures de chaque sujet individuel, se rĂ©duisent Ă un a priori et Ă lâ« harmonie préétablie » invoquĂ©e par Hilbert dans la solution de ce problĂšme, ou bien ces coordinations ne contiennent pas dâavance toutes les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques et elles nâexpliquent en ce cas pas mieux lâaccord final des mathĂ©matiques et du rĂ©el que ne le fait lâhypothĂšse dâune accommodation individuelle Ă lâexpĂ©rience.
On se rappelle (chap. II § 6) comment Hilbert, aprĂšs avoir notĂ© quâil existe un « parallĂ©lisme important entre la nature et la pensĂ©e » (art. citĂ©, p. 26), lâexplique par une harmonie préétablie : un certain rĂ©sidu intuitif constituerait ainsi un a priori pour la pensĂ©e tout en correspondant aux lois les plus profondes du rĂ©el : « On a, p. ex., aperçu que, dans la vie quotidienne dĂ©jĂ , il est fait emploi de mĂ©thodes et de notions exigeant une grande abondance dâabstractions, et qui ne sont comprĂ©hensibles que comme application inconsciente de la mĂ©thode axiomatique » (ibid., p. 25). Nâest-ce pas lĂ , en dâautres mots, exactement ce que nous soutenons quant aux coordinations psycho-physiologiques, qui constituent simultanĂ©ment le point de jonction intĂ©rieur du sujet et de la « nature » ainsi que le point de dĂ©part de la construction logico-mathĂ©matique ? Certainement non, car les notions dâa priori, dâharmonie préétablie et dâapplication inconsciente de la mĂ©thode axiomatique impliquent un double rĂ©alisme statique : les mathĂ©matiques et la logique seraient Ă la fois immanentes Ă la rĂ©alitĂ© physique et donnĂ©es toutes faites au point de dĂ©part de la vie mentale. Or, dans notre hypothĂšse, les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques sâappliquent au rĂ©el donnĂ© dans lâexpĂ©rience et lâenrichissent sans y ĂȘtre contenues, et elles procĂšdent des coordinations mentales et physiologiques par un processus Ă la fois constructif et rĂ©gressif, sans ĂȘtre prĂ©formĂ©es au dĂ©part.
Mais alors rĂ©apparaĂźt la seconde branche de lâalternative : nâĂ©tant pas prĂ©formĂ©es dans les coordinations initiales, comment les gĂ©nĂ©ralisations mathĂ©matiques supĂ©rieures, qui dĂ©passent la rĂ©alitĂ© perçue ou conçue lors des stades infĂ©rieurs, rejoindront-elles le rĂ©el lors dâexpĂ©riences physiques plus approfondies ? La chose semble tenir Ă trois raisons conjointes dont les deux premiĂšres ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© examinĂ©es sous (1). La premiĂšre est que les coordinations mentales qui engendrent les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires sont elles-mĂȘmes le rĂ©sultat dâune rĂ©organisation dâĂ©lĂ©ments empruntĂ©s Ă des structures antĂ©rieures, et cela indĂ©finiment (cette continuitĂ© Ă©tant assurĂ©e par celle des cycles assimilateurs eux-mĂȘmes), jusquâaux interactions Ă©lĂ©mentaires de la morphogenĂšse organique et de la rĂ©alitĂ© physique : le point de dĂ©part organique de la construction mentale, si indĂ©pendant soit-il de lâexpĂ©rience individuelle, plonge ainsi dans lâunivers physique, sans que nous sachions dâailleurs selon quelles modalitĂ©s tant que les problĂšmes biologiques centraux ne sont pas rĂ©solus. La seconde raison est que la construction mathĂ©matique sâavĂšre toujours Ă la fois constructive et rĂ©gressive, toute gĂ©nĂ©ralisation nouvelle sâappuyant sur une réélaboration des axiomes de dĂ©part : or, plus ce processus rĂ©flexif remonte haut, plus la reconstruction axiomatique converge avec lâanalyse gĂ©nĂ©tique. Ainsi les constructions nouvelles sâaccordant de façon imprĂ©vue avec lâexpĂ©rience physique sont dues Ă une recombinaison dâĂ©lĂ©ments opĂ©ratoires gĂ©nĂ©tiquement de plus en plus primitifs, que les actions plus simples sur la rĂ©alitĂ© immĂ©diate avaient conduit dâabord Ă organiser autrement. Il sâajoute alors un troisiĂšme facteur aux deux prĂ©cĂ©dents. Ă la fois constructive et rĂ©flexive, câest-Ă -dire progressive et rĂ©gressive, lâĂ©laboration des opĂ©rations ou notions logico-mathĂ©matiques procĂšde par Ă©quilibrations successives, et, si une forme dâĂ©quilibre constituĂ©e par un systĂšme opĂ©ratoire supĂ©rieur nâest pas contenue dans un systĂšme infĂ©rieur plus restreint et moins Ă©quilibrĂ©, le passage de lâinfĂ©rieur au supĂ©rieur est cependant conditionnĂ© par la nĂ©cessitĂ© dâintĂ©grer certains des Ă©lĂ©ments du premier dans le second et de rĂ©aliser un Ă©quilibre plus large et plus mobile tout en remontant plus haut dans lâanalyse des Ă©lĂ©ments. Chaque nouveau systĂšme opĂ©ratoire est donc caractĂ©risĂ© par une forme dâĂ©quilibre plus large, englobant de nouvelles opĂ©rations virtuelles (dans le sens oĂč lâon parle de « mouvements virtuels »), en plus de celles qui ont Ă©tĂ© effectivement rĂ©alisĂ©es : sans que ce fait implique une prĂ©formation des systĂšmes nouveaux dans ceux de dĂ©part, il suppose cependant une certaine ligne directrice, dĂ©terminĂ©e par lâobligation de conserver ces derniers Ă titre de cas particuliers, et cette ligne est parcourue dans les deux sens de la construction gĂ©nĂ©ralisatrice et de lâanalyse rĂ©gressive. Lâaccord final avec le rĂ©el est ainsi explicable par une sorte dâ« orthogenĂšse » comme on dit en biologie, mais impossible Ă caractĂ©riser dâavance, sinon par un accroissement de rĂ©versibilitĂ©, puisque la seule rĂšgle commune imposĂ©e aux constructions nouvelles est de sâintĂ©grer les prĂ©cĂ©dentes par un lien de rĂ©ciprocitĂ© (donc de rĂ©versibilitĂ©), ce qui constitue la condition fonctionnelle de tout Ă©quilibre.
On comprend ainsi pourquoi les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques sont accommodĂ©es de façon permanente aux objets en mĂȘme temps quâelles les assimilent au sujet : câest que le cycle dâassimilation constituĂ© par les coordinations initiales dâoĂč procĂšdent ces opĂ©rations est au point de jonction entre les lois fonctionnelles les plus gĂ©nĂ©rales de lâorganisme et les caractĂšres les plus gĂ©nĂ©raux des objets. Le corps propre est, en effet, simultanĂ©ment un objet comme les autres, dĂ©terminĂ© par les lois du rĂ©el et le centre dâune assimilation des autres objets Ă son activitĂ©. DĂšs lors, dans la mesure oĂč il agit selon les formes les plus Ă©lĂ©mentaires de composition (emboĂźtements, ordre, etc.) ses actions expriment Ă la fois les exigences de lâunivers, qui le dĂ©termine du dedans par sa constitution dâĂȘtre vivant, et lâorganisation imposĂ©e par lâaction et la pensĂ©e Ă lâunivers quâelles assimilent : et, tandis que cette organisation opĂ©ratoire est appliquĂ©e Ă lâunivers extĂ©rieur au cours des actions portant sur lui, les lois gĂ©nĂ©rales de lâunivers, dont ces actions sont par ailleurs le produit, sont analysĂ©es de lâintĂ©rieur, par la coordination mĂȘme des actes et non pas du dehors par la pression des objets. Câest pourquoi la connaissance logico-mathĂ©matique constitue une espĂšce unique : dâune part, assimilation des objets Ă la coordination des actions du sujet, elle est, dâautre part, accommodation permanente aux objets, parce que cette coordination des actions du sujet consiste en actions gĂ©nĂ©rales convergeant avec les transformations quelconques de lâunivers, dont le corps vivant Ă©mane avec ses lois dâassimilation coordinatrice. Et, comme le propre de lâassimilation est lâincorporation des objets Ă un cycle dâactions essentiellement fermĂ© et continu, il ne saurait y avoir Ă ce processus de commencement absolu, dâoĂč la dĂ©marche dâabstraction rĂ©flexive ou rĂ©gressive propre Ă toute construction opĂ©ratoire. Comme, dâautre part, lâĂ©quilibre entre lâassimilation et lâaccommodation est la source de la rĂ©versibilitĂ© mentale, la construction, sous son aspect progressif est ainsi dirigĂ©e par cette exigence mĂȘme de rĂ©versibilitĂ©, condition gĂ©nĂ©rale de tout Ă©quilibre et lien permanent entre le point dâarrivĂ©e des constructions et leur point de dĂ©part commun et sans cesse reculĂ©.
Au total, le problĂšme du contact entre les mathĂ©matiques et le rĂ©el est donc susceptible dâune solution qui lierait leur « objectivitĂ© intrinsĂšque » Ă lâobjectivitĂ© physique ou extrinsĂšque mais par lâintermĂ©diaire des coordinations psycho-physiologiques intĂ©rieures au sujet. Comme nous lâavons vu (§ 2 de ce chapitre III), lâacceptation entiĂšre de cette notion dâobjectivitĂ© intrinsĂšque nâa rien de contradictoire avec lâinterprĂ©tation opĂ©ratoire des mathĂ©matiques. Une opĂ©ration nâest pas une action isolĂ©e et arbitraire, tĂ©moignant simplement de lâactivitĂ© combinatrice du sujet individuel, mais elle est toujours liĂ©e Ă un systĂšme dâensemble, qui a donc ses lois propres et son objectivitĂ© en tant que systĂšme. Expliquer le dĂ©veloppement des mathĂ©matiques par des schĂšmes dâaction se prolongeant en systĂšmes opĂ©ratoires revient donc Ă respecter jusquâen ses extrĂȘmes limites la cohĂ©rence interne des principes et des thĂ©orĂšmes de toutes les parties des mathĂ©matiques. Mais câest en mĂȘme temps rattacher cette objectivitĂ© intrinsĂšque Ă un principe dâĂ©quilibre, câest-Ă -dire de rĂ©versibilitĂ©, susceptible de relier lâĂ©volution des opĂ©rations concrĂštes et abstraites au dĂ©veloppement mental lui-mĂȘme, caractĂ©risĂ© en chacune de ses phases par un passage de lâirrĂ©versibilitĂ© Ă la rĂ©versibilitĂ©.
III
Mais, pour situer dans sa vĂ©ritable perspective cette interprĂ©tation des connexions entre les mathĂ©matiques et le rĂ©el, par lâintermĂ©diaire des structures psychobiologiques du sujet lui-mĂȘme, il est nĂ©cessaire dâĂ©carter simultanĂ©ment trois sortes de rĂ©alismes possibles, mathĂ©matique, physique et physiologique, qui sont peut-ĂȘtre incompatibles entre eux mais nâen faussent que davantage, par leur action alternĂ©e, toute interprĂ©tation dâensemble. Il convient donc, pour conclure, de se placer dans le cercle mĂȘme des sciences, que nous continuerons dâanalyser sur les terrains physiques et biologiques, au cours des chapitres suivants.
Que veut-on dire, tout dâabord, lorsque lâon affirme lâaccord des mathĂ©matiques avec la rĂ©alitĂ© physique ? On entend exprimer ce fait que les actions portant sur les changements de position des objets ou sur leurs assemblages, peuvent se composer entre elles sans que ces compositions soient contredites par les constatations expĂ©rimentales, et que les actions portant sur les changements dâĂ©tat des objets peuvent elles-mĂȘmes ĂȘtre mises en correspondance avec les opĂ©rations de dĂ©placement ou de rassemblement. Or, le fait important est que la constitution de cet accord, dont nous venons de rappeler le caractĂšre de plus en plus anticipateur, sâaccompagne toujours dâune transformation du rĂ©el lui-mĂȘme. En effet, il se produit tĂŽt ou tard, dans le cas de ces convergences obtenues aprĂšs coup avec la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle, un processus essentiel, sur lequel nous aurons Ă revenir Ă propos de la connaissance physique : câest que lâappareil opĂ©ratoire sâadapte de si prĂšs au phĂ©nomĂšne dont il est appelĂ© Ă fournir la mesure quâil en devient partie intĂ©grante ; le phĂ©nomĂšne physique se rĂ©vĂšle alors comme indissociable de lâopĂ©rateur qui en constitue un aspect. Ainsi donc, non seulement il y a adĂ©quation de lâinstrument intellectuel Ă lâobjet, mĂȘme quand le premier est prĂ©parĂ© de façon anticipatrice et que le second est dĂ©couvert avec retard par rapport aux moyens de connaissance servant aprĂšs coup Ă le structurer, mais encore il est de moins en moins possible de savoir ce quâest la rĂ©alitĂ© physique en dehors de cette structuration mathĂ©matique : il se produit une assimilation si complĂšte du rĂ©el aux schĂšmes opĂ©ratoires que la rĂ©alitĂ© physique est peu Ă peu transformĂ©e en relations spatiales et mĂ©triques et que Ă la limite du pouvoir de lâaction (comme nous le verrons Ă propos de la microphysique) lâopĂ©ration du sujet devient solidaire de lâobjet.
Et cependant, malgrĂ© ce dĂ©placement constant du rĂ©el dans le sens du mathĂ©matique, la grande majoritĂ© des physiciens demeurent convaincus de lâexistence objective des ĂȘtres matĂ©riels : lâobjet nâest connu quâau travers des instruments intellectuels du sujet, mais il reste objet. Et, si ce rĂ©alisme donne lieu Ă des glissements et Ă des variations, il se renforce au fur et Ă mesure que lâon se rapproche des faits chimiques et biologiques. En effet, sâil existe quelques physiciens idĂ©alistes, dans les secteurs extrĂȘmes relatifs aux Ă©chelles astronomiques ou microphysiques (Jeans et Eddington), le rĂ©alisme se consolide en prĂ©sence des cornues du chimiste et on ne trouvera plus aucun biologiste pour douter de la rĂ©alitĂ© des ĂȘtres organisĂ©s.
Or, câest prĂ©cisĂ©ment sur le terrain de lâorganisme vivant quâune seconde incurvation remarquable nous paraĂźt se produire dans la courbe reliant le sujet et lâobjet. Tout en prĂ©sentant une tendance constante Ă sâassimiler lâobjectivitĂ© extrinsĂšque de la rĂ©alitĂ© physique, lâobjectivitĂ© intrinsĂšque des mathĂ©matiques retrouve lâobjet Ă lâintĂ©rieur du sujet, si lâon peut dire, dans lâexacte mesure oĂč les processus mentaux qui engendrent les ĂȘtres logico-mathĂ©matiques sont eux-mĂȘmes liĂ©s aux processus physiologiques caractĂ©risant lâorganisation vitale et dont dĂ©pendent les fonctions sensori-motrices.
Nous avons constatĂ© plus haut combien la construction des ĂȘtres mathĂ©matiques est toujours corrĂ©lative dâune prise de conscience des racines propres aux totalitĂ©s opĂ©ratoires dont ces ĂȘtres sont extraits. La thĂ©orie des ensembles nous ramĂšne, p. ex. aux opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires de correspondance cornues des primitifs, de lâenfant, et mĂȘme, en un sens sensori-moteur, de lâanimal lui aussi (cf. lâexemple citĂ© des poules ne piquant que les grains pairs ou impairs dâune suite rectiligne) ; la topologie fait appel Ă des rapports de voisinage, de frontiĂšre, dâenveloppement, etc., qui sont les plus simples que connaisse la perception ou lâaction, et la thĂ©orie des groupes sâappuie sur des compositions opĂ©ratoires qui, sous leur forme la plus gĂ©nĂ©rale, correspondent aux coordinations les plus Ă©lĂ©mentaires de lâaction. Le progrĂšs mathĂ©matique Ă©tant toujours, Ă la fois, rĂ©flexif et constructif, il comporte un facteur dâanalyse rĂ©gressive qui remonte jusquâaux racines sensori-motrices de toute opĂ©ration. Or, jusquâoĂč ces racines plongent-elles ?
Le propre du point de vue gĂ©nĂ©tique, en Ă©pistĂ©mologie, est de se refuser Ă poser dâavance un sujet pourvu dâune structure intellectuelle toute faite, et constituant un point de dĂ©part en soi. Ce sont exactement les mĂȘmes raisons qui empĂȘchent dâaccepter lâexistence dâobjets posĂ©s dâavance en eux-mĂȘmes, indĂ©pendamment des activitĂ©s du sujet, et qui obligent Ă expliquer ces activitĂ©s en fonction de leur dĂ©roulement, progressif et rĂ©gressif, ce qui revient Ă reculer sans cesse leur point dâorigine apparent. Or, si le sujet semble constituer un commencement absolu, Ă lâĂ©gard des structures logiques et mathĂ©matiques, câest dans la mesure seulement oĂč lâon interrompt lâanalyse rĂ©gressive au niveau de la psychologie et, plus prĂ©cisĂ©ment, dans la mesure oĂč lâon cĂšde aux illusions dâune psychologie introspective, au lieu de se placer au point de vue de la conduite. Effectivement, la vie mentale nâest pas suspendue dans le vide. Recourir Ă lâaction, et singuliĂšrement aux mouvements, pour expliquer la genĂšse des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, câest se rĂ©fĂ©rer nĂ©cessairement Ă la vie organique, et câest donc sâengager dans une voie qui conduit en deçà du sujet apparent ou conscient, parce que la vie organique plonge ses racines dans la rĂ©alitĂ© physique elle-mĂȘme. Dans lâexacte mesure oĂč lâanalyse des formes de pensĂ©e supĂ©rieures semble parler en faveur de lâidĂ©alisme, en rendant lâobjet solidaire des activitĂ©s du sujet, lâanalyse des sources de lâintelligence ramĂšne le sujet Ă lâobjet par lâintermĂ©diaire de lâorganisme. Si la physique Ă©claire lâune des zones de jonction entre le sujet et lâobjet, câest donc Ă la biologie Ă nous fournir la lumiĂšre sur la zone symĂ©trique, en nous expliquant la genĂšse du sujet Ă partir de lâobjet. De mĂȘme que la physique contredit lâempirisme, en nous montrant combien lâobjet est assimilĂ© aux opĂ©rations du sujet, de mĂȘme la biologie contredit lâapriorisme en reliant les opĂ©rations aux processus physiologiques. Il apparaĂźt ainsi que lâempirisme et lâapriorisme sont nĂ©s lâun et lâautre dâune vision statique des choses, comme si le sujet et lâobjet Ă©taient donnĂ©s une fois pour toutes : gĂ©nĂ©tiquement, au contraire le sujet et lâobjet actuels consistent en tranches singuliĂšrement Ă©troites par rapport Ă lâhistoire intellectuelle et biologique dans laquelle nous les dĂ©coupons, et il sâagirait de reconstituer intĂ©gralement cette histoire, comprenant celle de la vie entiĂšre, pour pouvoir rĂ©soudre le problĂšme Ă©pistĂ©mologique sous sa forme gĂ©nĂ©rale.
En effet, en rĂ©duisant la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire Ă la rĂ©versibilitĂ© croissante des mĂ©canismes mentaux, on soulĂšve un problĂšme biologique dâune importance que suffit Ă attester lâhistoire des idĂ©es sur la rĂ©versibilitĂ© ou lâirrĂ©versibilitĂ© vitales. Que la vie Ă©chappe aux emprises du deuxiĂšme principe de la thermodynamique, comme lâont cru de nombreux auteurs, de Helmholtz Ă Ch. E. Guye, ou quâelle y soit soumise comme les autres phĂ©nomĂšnes physico-chimiques, il reste Ă relier la rĂ©versibilitĂ© mentale aux mĂ©canismes nerveux : ou bien alors cette forme de rĂ©versibilitĂ© apparaĂźtra comme prĂ©parĂ©e par les processus vitaux les plus gĂ©nĂ©raux, ou bien au contraire elle se prĂ©sentera comme une forme dâĂ©quilibre particuliĂšre entre lâorganisme et le milieu, impossible Ă atteindre sur certains secteurs, mais rĂ©alisĂ©e par les coordinations cognitives. En ce dernier cas, celles-ci nâen seraient pas moins solidaires des coordinations organiques, dont elles reprĂ©senteraient un niveau supĂ©rieur dâĂ©quilibration. Dans les deux cas, il est donc permis de se demander si les structures opĂ©ratoires les plus gĂ©nĂ©rales ne sont pas conditionnĂ©es par certaines nĂ©cessitĂ©s fonctionnelles propres Ă toute organisation vivante. Les emboĂźtements et les sĂ©riations, les compositions ou coordinations, les dĂ©tours et retours, etc., quoique structurĂ©s diffĂ©remment aux divers niveaux du dĂ©veloppement mental, nâen expriment pas moins des caractĂšres communs Ă tous les modes de fonctionnement assimilateur : toute assimilation suppose la conservation dâun cycle se refermant sans cesse sur lui-mĂȘme, et câest en un tel fonctionnement, propre Ă la vie, que tient peut-ĂȘtre le secret de la construction indĂ©finie des schĂšmes mentaux et finalement logico-mathĂ©matiques, dont Lautman lui-mĂȘme a soulignĂ© la parentĂ© avec les notions de totalitĂ© organique.
Nous ne pensons pas rĂ©soudre par ces remarques la moindre question positive, mais simplement montrer une partie du programme qui reste Ă remplir avant que lâĂ©pistĂ©mologie puisse prendre position quant aux relations entre le sujet et lâobjet, lorsque ces relations sont intĂ©rieures Ă lâorganisme et non pas seulement donnĂ©es dans lâaction extĂ©rieure de chaque sujet. Ă cet Ă©gard, le rapport entre un acte de comprĂ©hension intelligente, caractĂ©risĂ©e par ses combinaisons rĂ©versibles, les mĂ©canismes nerveux du cerveau et les processus physico-chimiques ou mĂȘme microphysiques se dĂ©roulant dans la substance cĂ©rĂ©brale, serait aussi indispensable Ă connaĂźtre, pour traiter des relations entre le sujet et lâobjet, que le rapport entre lâacte dâintelligence et lâobjet physique extĂ©rieur Ă lâorganisme, sur lequel il porte.
Mais si nos connaissances sur les rapports entre les structures intellectuelles et la vie elle-mĂȘme sont encore singuliĂšrement rudimentaires, notamment en ce qui concerne les structures logico-mathĂ©matiques, il nâen est pas moins certains faits dĂ©jĂ analysĂ©s qui donnent Ă rĂ©flĂ©chir. Câest ainsi que la psychologie humaine fournit un grand effort pour rĂ©duire les Ă©lĂ©ments de lâespace, du nombre ou des classes et des relations, aux conduites sensori-motrices de la premiĂšre annĂ©e ou aux structures perceptives, etc. Mais ces comportements sensori-moteurs sont eux-mĂȘmes prĂ©cĂ©dĂ©s par des montages hĂ©rĂ©ditaires ou rĂ©flexes, dont les manifestations sont vite intĂ©grĂ©es chez lâhomme dans les constructions acquises, mais qui sâĂ©panouissent sous une forme bien plus pure et plus riche dans lâinstinct animal. Or, il y aurait Ă faire toute une gĂ©omĂ©trie et une analyse logico-arithmĂ©tique des conduites et des constructions instinctives. Des alvĂ©oles dâun rucher, des figures multiples dâune toile dâaraignĂ©e aux relations dâordre, aux emboĂźtements de schĂšmes dâaction et aux quantifications elles-mĂȘmes que suppose la succession des conduites rĂ©flexes propres Ă tous les instincts constructeurs, on trouverait les Ă©lĂ©ments, non pas dâopĂ©rations logico-mathĂ©matiques, mais dâune structuration sensori-motrice hĂ©rĂ©ditaire de caractĂšre logico-mathĂ©matique singuliĂšrement poussĂ©. Rien ne serait plus impressionnant, du point de vue Ă©pistĂ©mologique, que cette Ă©tude des structures prĂ©-mathĂ©matiques instinctives.
Or, lorsque lâintelligence construit des « formes », qui sont celles des divers systĂšmes opĂ©ratoires, ces formes paraissent immatĂ©rielles dans la mesure oĂč les conduites propres aux opĂ©rations concrĂštes sâintĂ©riorisent en structures formelles Ă point dâappui purement symbolique. Mais les « formes » Ă©laborĂ©es par lâinstinct sont, en mĂȘme temps que des formes de conduites, des « formes » liĂ©es Ă la structure des organes eux-mĂȘmes. Lâinstinct est la logique des organes, et, si lâon peut parler Ă son sujet de structurations logico-mathĂ©matiques, il sâagit dâun prolongement des structures organiques elles-mĂȘmes. Câest ainsi que les mouvements des pattes, des ailes ou des nageoires, des appareils buccaux, des organes copulateurs, etc. sont dĂ©terminĂ©s par des structures anatomiques prĂ©cises et que, si lâon voulait dĂ©gager la gĂ©omĂ©trie ou la cinĂ©matique de tels mouvements, il faudrait partir de la caractĂ©risation spatiale de ces structures elles-mĂȘmes. Or, câest prĂ©cisĂ©ment sur ce point que les mathĂ©matiques rencontrent la biologie de la façon la plus directe et la plus naturelle, et il faut regretter que nous ne possĂ©dions pas davantage de mathĂ©matiques biologiques que celle dont on use pour les besoins de la biomĂ©trie appliquĂ©e Ă lâĂ©tude de la variation ou des lois de lâhĂ©rĂ©ditĂ©. Il nâen faut signaler quâavec plus dâintĂ©rĂȘt lâĂ©tude remarquable du cĂ©lĂšbre biologiste dâArcy Thomson 35 sur les rapports gĂ©omĂ©triques qui caractĂ©risent la structure des organismes les plus divers, et notamment les formes dâespĂšces, genres ou familles voisins. On trouve en particulier dans lâouvrage dâArcy Thomson, les vues les plus suggestives sur les transformations gĂ©omĂ©triques marquant le passage dâune structure Ă une autre : p. ex. des Ă©tirements ou contractions topologiques ou affines reliant des formes de poissons mĂ©triquement diffĂ©rents, mais par ailleurs homĂ©omorphes, etc. Une telle analyse appliquĂ©e, non seulement aux formes anatomiques, mais aux « formes » de comportement hĂ©rĂ©ditaire ou instinctif (comportement moteur ou constructions) fournirait un apport essentiel Ă lâĂ©tude de la source biologique des structures mentales et par consĂ©quent cognitives, y compris des structures logico-mathĂ©matiques 36.
Mais, sâil nâest donc pas chimĂ©rique de songer Ă une analyse rĂ©gressive des activitĂ©s du sujet jusque sur le terrain des conduites instinctives et mĂȘme de la morphogenĂšse organique en gĂ©nĂ©ral, on sâengage Ă©videmment dans un cercle. Le fait biologique est une variĂ©tĂ© particuliĂšre des faits physico-chimiques ou physiques, et tout un chapitre de la science sâĂ©crit aujourdâhui sur les rapports de la microphysique et de la biologie. Si les mathĂ©matiques et la logique sont en accord constant avec la rĂ©alitĂ© physique extĂ©rieure au sujet, et expliquent cette rĂ©alitĂ© physique en lâassimilant toujours plus intimement Ă elles, les structures logico-mathĂ©matiques pourraient un jour paraĂźtre conditionnĂ©es par un fonctionnement organique qui plonge lui-mĂȘme ses racines dans lâunivers physico-chimique. Ă supposer que lâexplication biologique atteigne tĂŽt ou tard un caractĂšre de prĂ©cision et de construction thĂ©orique rigoureuse qui lui manque encore presque totalement, on se trouverait donc en prĂ©sence dâun cercle rĂ©el.
Dans lâĂ©tat actuel des connaissances, il ne sâagit par contre que dâun cercle idĂ©al, faute de pouvoir dominer les rapports entre le mental et le biologique, dâune part, et entre le biologique et le physique dâautre part (deux sortes de rapports qui pourraient dâailleurs bien interfĂ©rer un jour). Il nâen reste pas moins que, du point de vue Ă©pistĂ©mologique, la ou les lacunes mĂȘmes de ce cercle correspondent Ă un point dâimportance capitale : les zones de jonction entre le sujet et lâobjet ne sont pas seulement Ă situer sur le terrain frontiĂšre entre les mathĂ©matiques et la physique, mais aussi, et symĂ©triquement, sur celui des rapports entre la biologie (ou la psycho-biologie) et la physique. Or, ces rapports peuvent comporter les combinaisons les plus diffĂ©rentes entre le sujet et lâobjet. En rattachant au fonctionnement de la vie elle-mĂȘme les mĂ©canismes essentiels de lâintelligence et de la connaissance, on recule simplement la question centrale des relations entre le sujet et lâobjet, devenue la question du rapport entre lâorganisme et le milieu, mais on laisse ouverte la sĂ©rie des solutions Ă©pistĂ©mologiques possibles (dont nous verrons plus tard quâelles correspondent terme Ă terme aux solutions du problĂšme biologique de lâadaptation et de la variation). Rien, en effet, dans les connaissances biologiques contemporaines, ne nous oblige Ă considĂ©rer lâorganisme comme passivement soumis aux actions du milieu, et rien ne nous contraint non plus Ă le regarder comme une expression directe des processus physico-chimiques actuellement connus. Câest le jour seulement oĂč nous saurons caractĂ©riser les rapports exacts entre la vie et la matiĂšre inorganisĂ©e, dâune part, entre le fonctionnement organique et le milieu extĂ©rieur, dâautre part, que nous pourrons construire une Ă©pistĂ©mologie prĂ©cise des rapports « intĂ©rieurs » entre le sujet et lâobjet (par opposition aux rapports extĂ©rieurs entre lâactivitĂ© opĂ©ratoire et le monde physique sur lequel portent nos actions).
Lâanalyse que nous avons tentĂ©e de la connaissance mathĂ©matique, en cette premiĂšre partie de notre ouvrage, rĂ©clame donc, Ă titre de complĂ©ment indispensable, une Ă©tude des rapports entre la pensĂ©e mathĂ©matique et la connaissance physique (Partie II) mais aussi une enquĂȘte sur la portĂ©e Ă©pistĂ©mologique de la connaissance biologique (Partie III), avant de pouvoir revenir aux problĂšmes propres Ă la connaissance psycho-sociologique (Partie IV).