Introduction à l’épistémologie génétique. La pensée mathématique ()

Chapitre III.
La connaissance mathématique et la réalité a

Après avoir examiné la genèse des rapports numériques et spatiaux, il convient de chercher quelle est la direction de pensée que suit le développement de la connaissance mathématique. S’interdisant de juger une fois pour toutes de ce qu’est l’esprit et de ce qu’est la réalité, l’épistémologie génétique ne saurait, en effet, étudier la relation entre les mathématiques et cette réalité, qu’en tentant de dégager la direction suivie par la connaissance mathématique au cours de son évolution historique, et en se référant seulement aux divers types de réalités successivement admises par la pensée scientifique à chacune de ses principales étapes. Or, le mécanisme essentiel qui se dégage de tout examen de l’histoire des mathématiques est assurément celui de la prise de conscience graduelle des opérations, puisque les géomètres grecs croyaient contempler sans opérer, tandis que l’analyse et la géométrie modernes se donnent comme une étude des « transformations ». D’où le problème du rôle effectif des opérations, qui nous conduira à la question du raisonnement mathématique et, finalement, à celle des rapports entre le sujet et l’objet dans la construction opératoire des êtres mathématiques.

§ 1. La prise de conscience historique des opérations. A : les mathématiques grecques

On a souvent noté que, par delà les philosophies individuelles qui en constituent plus ou moins le reflet, le sens commun ou, pourrait-on aller jusqu’à dire, la « conscience collective » des mathématiciens a singulièrement varié d’un siècle à l’autre quant à la nature ou à l’objet de leur science. Rien n’est plus instructif, à cet égard, que de méditer sur l’opposition fondamentale qui sépare la conception mathématique des Grecs de celle des modernes, même si la métaphysique platonicienne, que le génie grec a construite pour justifier le réalisme des formes, réapparaît périodiquement au cours de l’histoire. Or, cette opposition pourrait bien tenir à une conscience insuffisante du rôle des opérations, laquelle caractériserait la conception mathématique des Grecs, et, à partir du xviie siècle, à une prise de conscience du mécanisme opératoire de la pensée. Si cette thèse était exacte, l’histoire des mathématiques grecques constituerait la plus intéressante des expériences épistémologiques : l’expérience d’une pensée qui construit, bien qu’elle s’ignore en tant que constructive, puis qui cesse de construire, faute de cette connaissance de son propre pouvoir. On connaît assez, en effet, les destinées de la science antique, qui, après le « miracle » de son apparition (si miracle il y a eu) et après la plénitude d’une période d’apogée, a cessé mystérieusement d’être féconde pour avorter dans la décadence de la période alexandrine. Or, les circonstances sociales à elles seules, ne sauraient rendre compte de cette courbe historique, sauf à montrer comment l’absence d’une liaison suffisante avec les techniques (autres que celles de l’architecte) a pu encourager les géomètres grecs en leurs tendances contemplatives et antiopératives. Le principe de cette stérilité finale, que de nombreux auteurs ont cherché à expliquer, ne tiendrait-il donc pas à un réalisme par refus, si l’on peut dire, de reconnaître l’activité du sujet, tandis que la fécondité de la science moderne s’expliquerait alors par le dynamisme du mécanisme opératoire, devenu conscient de ses possibilités internes ?

Si divers qu’aient été les problèmes abordés par les mathématiciens grecs, dans les travaux desquels on peut retrouver les germes de presque toutes les grandes découvertes modernes, la partie de leur science qu’ils se sont trouvés d’accord à consacrer ou à codifier n’en est pas moins considérablement plus restreinte en son domaine que la mathématique moderne : seules l’arithmétique et cette variété de géométrie que nous appelons aujourd’hui euclidienne (par opposition à la géométrie projective et à la topologie) ont eu droit de cité, sans parler de la statique d’Archimède, dont la méthode éclaire à bien des égards l’idéal scientifique des Grecs, mais qui n’appartient pas aux mathématiques pures. Cependant les Grecs connaissaient une sorte d’algèbre (Diophante d’Alexandrie employait des signes abrégés pour exprimer les puissances, etc.) ainsi qu’une « logistique » ou art du calcul, mais qu’ils considéraient comme de simples techniques utilitaires et non pas comme des sciences (ainsi que la géodésie ou mesure géométrique concrète). Ils se sont rapprochés, d’autre part, du calcul infinitésimal, avec la « méthode d’exhaustion » d’Antiphon et d’Eudoxe, et surtout avec les procédés subtils employés par Archimède dans ses recherches sur l’évaluation des aires et des volumes, mais qu’il a voulu subordonner à la méthode géométrique. De même, on a souvent rapproché les fameux paradoxes de Zénon d’Élée de l’intervention des séries infinies dans la mathématique moderne. Seulement, que Zénon ait voulu prouver l’impossibilité rationnelle du mouvement, ou simplement son irréductibilité à l’égard d’une pluralité discontinue, il n’en reste pas moins que son intention était essentiellement négative et critique, par opposition au rôle constructif que joue l’infini des modernes.

Bien plus, la géométrie même des Grecs s’est volontairement limitée, de la manière la plus curieuse, à un nombre de notions et de figures plus restreint que celles dont les géomètres avaient effectivement connaissance. On sait, p. ex., que les courbes appelées « mécaniques », telles que la quadratrice de Hippias, la conchoïde de Nicomède, la cissoïde de Dioclès, etc. ne figurent pas dans les formes envisagées par la géométrie d’Euclide, comme s’il existait des formes rationnelles et d’autres étrangères à la raison géométrique (à la manière dont Aristote admet une distinction entre les mouvements « naturels » et les mouvements « contre nature » ou « violents »). Les seules figures reconnues par cette géométrie, sont, en effet, celles que l’on peut construire au moyen de la règle et du compas, c’est-à-dire au moyen de droites et de cercles (ou de rotations autour d’une droite), par opposition aux autres formes, relevant précisément de procédés « mécaniques » et par conséquent suspectes d’irrationnalité. Pour la même raison ne trouve-t-on pas dans la géométrie grecque, une théorie du déplacement, malgré l’usage effectif qu’Euclide se permet de cette opération dans les décompositions et les recompositions de figures. On ne peut parler non plus d’une analyse systématique du continu, malgré l’axiome dit d’Archimède (par allusion à ses méthodes d’exhaustion), et cette timidité à l’égard du continu s’accompagne d’une prudence générale en ce qui concerne l’infini sous toutes ses formes, analytiques ou géométriques 1.

Quelle que soit l’opposition fondamentale qui sépare la pensée formelle des Grecs des opérations concrètes, en jeu dans la science utilitaire des Égyptiens, le raisonnement déductif demeure donc chez eux essentiellement statique. C’est ainsi que le choix même des constructions par la règle et le compas à l’exclusion des autres procédés constructifs possibles pour engendrer les figures montre assez que la figure n’est pas conçue comme relative à l’opération qui la détermine, et que celle-ci ne possède donc pas le pouvoir logique d’être généralisée en elle-même : c’est la figure qui seule constitue la réalité mathématique objective, tandis que la construction demeure inhérente au sujet et par conséquent sans valeur de connaissance scientifique. De même, les pythagoriciens découvrant les nombres irrationnels par généralisation de l’opération d’extraction de la racine (dans le cas de la diagonale √2 d’un carré ayant une unité de côté) n’en concluent pas à la légitimité de cette notion en tant que généralisation opératoire du nombre, mais commencent par l’écarter comme un scandale intellectuel et une sorte d’impiété : il a fallu la réflexion platonicienne sur les rapports entre le commensurable et l’incommensurable pour que celui-ci acquiert droit de cité dans la géométrie. Mais, même sans généraliser le nombre jusqu’à le faire correspondre au continu spatial (idée réservée à la science opératoire des modernes depuis l’Arithmétique universelle de Newton), les Grecs auraient pu tirer de la réflexion sur les incommensurables une étude quantitative des figures géométriques. Tout au contraire, comme L. Brunschvicg et P. Boutroux l’ont bien montré, ils ont toujours cherché à subordonner le raisonnement à la qualité, à faire une « étude qualitative de la quantité » 2 à éviter non seulement le calcul des grandeurs concrètes mais même celui des grandeurs abstraites 3, p. ex. en remplaçant la mesure des angles par une construction conservant la forme qualitative de la figure 4.

Au total, comme tous les spécialistes de l’histoire des sciences l’ont fait voir, l’idéal de la mathématique grecque est essentiellement contemplatif, c’est-à-dire réaliste dans le sens du primat de l’objet et de la dévaluation ou même de l’ignorance presque voulue de l’activité du sujet. Pour Pythagore le nombre est dans les choses, c’est-à-dire que le nombre entier était considéré comme le principe de la réalité spatiale (comprise comme la plus extérieure à nous), jusqu’à la découverte des incommensurables. Après quoi, il subsiste en soi dans le monde des Idées ou des Formes, comme les figures dont la beauté et l’harmonie intrinsèque sont l’objet même de la connaissance rationnelle. Le « théorème » est une vision rationnelle, détachée du « problème » et des constructions qui rendent sa démonstration possible. Bref, en tous ses aspects, le raisonnement statique et qualitatif du mathématicien grec est suspendu à la réalité, indépendante de nous, propre à l’Objet.

Or, comme chacun l’a vu également, c’est cet idéal même de perfection théorique qui a été cause de la faiblesse, puis de la décadence terminale, de la mathématique grecque : la stérilité dont elle a fini par faire preuve, après des siècles d’éclat, a tenu ainsi à des raisons internes, et non pas externes, c’est-à-dire aux limites mêmes qu’elle s’était imposées. Faut-il, avec A. Reymond 5, voir en ce fait capital l’expression d’une logique plus exigeante que la nôtre, renonçant aux notions de mouvement, d’infini, et à l’analyse inépuisable du continu parce que les sentant suspectes de contradiction à la suite des apories de Zénon d’Élée ? Mais pourquoi l’éléatisme a-t-il pu produire un tel effet d’inhibition, alors que, de notre temps comme aux débuts de l’analyse infinitésimale, les « crises » des mathématiques n’affectent que la discussion des fondements sans jamais stériliser la technique ? Un tel fait nous pousserait au contraire à parler d’une logique plus courte que celle des modernes, parce que plus statique, et moins apte à assimiler les données du réel, parce que moins consciemment opératoire.

Le problème psychologique et génétique que soulève la structure des mathématiques grecques est donc d’expliquer une telle logique, en référence avec les opérations concrètes du calcul « utilitaire » qui les a précédées, d’une part, et avec la logique du xvie et du xviie siècles, d’autre part. Or, il est vraisemblable que les opérations formelles aient été les mêmes chez les Grecs que chez les modernes, et bien distinctes, chez les premiers autant que chez les seconds, des opérations concrètes du niveau précédent (mesures et calcul empiriques), ainsi que des opérations concrètes en jeu dans la construction même des figures. Autrement dit, du point de vue de la structure formelle, il va sans dire que la logique des mathématiciens grecs est celle des propositions et des implications purement déductives 6, au même titre que celle des géomètres du xviie siècle (et indépendamment du fait que le contenu des prémisses ou des axiomes demeure intuitif, en opposition avec l’axiomatique contemporaine). Mais tout se passe comme si les Anciens, dans leur découverte du raisonnement formel, n’avaient point encore pris conscience de son caractère constructif ou opératoire, autrement dit n’établissaient point la même ligne de démarcation entre l’objet et l’activité du sujet que les fondateurs de la géométrie analytique ou du calcul infinitésimal, faute de réflexion sur cette activité comme telle. Ce serait alors à cause de ce défaut de prise de conscience, et, par conséquent à cause des limites imposées par le réalisme découlant d’un tel fait, que leur pensée formelle n’aurait point atteint le développement illimité auquel on était en droit de s’attendre.

La question de la prise de conscience du mécanisme de la construction intellectuelle et le problème psychologique, de la délimitation établie par la pensée spontanée entre l’activité du sujet et son objet, sont d’une grande importance pour toute l’épistémologie. Si le réalisme est tellement mieux enraciné dans le sens commun que l’idéalisme, cela tient, en effet, sans doute à des mécanismes psychiques élémentaires, qu’il est nécessaire de chercher à atteindre. L’expérience historique des Grecs constitue à cet égard un fait crucial, qu’il convient d’analyser en s’aidant du plus grand nombre de références possibles.

Or, l’étude du développement mental montre, avec toute la clarté désirable, non seulement que la délimitation communément admise entre le sujet et l’objet est essentiellement variable d’un niveau à l’autre, mais encore qu’elle dépend d’un phénomène constant, ou constamment renouvelé : la difficulté à prendre conscience des mécanismes internes de l’activité intellectuelle, en particulier lorsqu’elle se présente sous des formes récemment acquises.

Il n’est pas besoin de rappeler qu’au niveau perceptif et sensori-moteur la construction, si lente et si laborieuse, de l’objet pratique, suppose elle-même une phase préliminaire au cours de laquelle il n’existe aucune délimitation entre le sujet et les objets, donc aucun objet permanent et par conséquent aucun sujet conscient de lui-même à titre de sujet : l’univers est alors « adualistique », comme l’a si bien dit J. M. Baldwin, c’est-à-dire que tout ce qui est senti et perçu est mis sur un seul et même plan, sans distinction entre un monde extérieur et un monde intérieur. Ce n’est qu’avec la construction des objets que cet univers indifférencié initial commence à se dissocier en une activité propre et en ses objectifs extérieurs, si relative que soit sans doute encore la conscience de cette activité propre avant l’apparition de la pensée.

Avec les débuts de la pensée, sous sa forme intuitive et préopératoire, la différenciation des signifiants collectifs (signes verbaux) ou individuels (images) et des significations élaborées grâce à eux, marque naturellement un progrès considérable dans le sens à la fois de l’intériorisation du sujet et de l’extériorisation de l’objet. Ce dernier est alors davantage détaché du moi, puisque demeurant un objet de pensée même en l’absence de toute action proche. Quant à la pensée, elle est mieux intériorisée que l’intelligence sensori-motrice, puisque rendue indépendante de l’action immédiate, et s’éloignant par conséquent de la surface de friction entre cette action et les choses. Mais ce double progrès est immédiatement payé par un retour de réalisme, si nous définissons le réalisme comme étant une confusion du sujet et de l’objet, et ce retour se produit sur le terrain même nouvellement conquis par la pensée, c’est-à-dire celui des signes et des significations. C’est ainsi que les enfants et les primitifs s’imaginent que les noms sont dans les choses et présentent une existence extérieure indépendante du sujet qui parle (d’où les tabous liés à certains noms sacrés, etc.) ; les rêves sont des images données matériellement, que l’on regarde comme on « voit » les objets ; la pensée elle-même consiste en souffle et en air 7, etc. Bref, le sujet et l’objet sont départagés tout autrement que chez l’adulte civilisé.

Au niveau des opérations concrètes, la conquête de systèmes opératoires portant sur les classes, les relations et les nombres marque à la fois une nouvelle étape de l’intériorisation de la pensée, puisque le sujet découvre son pouvoir de classer, de relier et de compter, et un nouveau progrès dans l’extériorisation, puisque les réalités ainsi coordonnées sont d’autant plus stables et plus objectives. Mais il s’ensuit une nouvelle forme de réalisme, faute de dissociation suffisante entre le sujet et les objets : les classifications ou sériations sont senties comme imposées une fois pour toutes par l’objet, sans une marge suffisante de liberté ou de choix, et les nombres sont attachés aux choses comme si, en dénombrant, le sujet se bornait à lire des chiffres tout faits, à la manière dont on constate l’existence de propriétés inhérentes au réel.

Enfin, lors de l’apparition des opérations formelles, il n’est aucune raison qu’il n’en soit pas de même. Autre chose est, en effet, de parvenir à lier entre eux des jugements ou des propositions hypothétiques par des opérations se traduisant sous la forme d’implications, d’alternatives, d’incompatibilités, etc., et autre chose est de prendre conscience de la relativité de telles connexions par rapport au système adopté des notions premières et aux axiomes choisis, c’est-à-dire par rapport aux constructions dues à l’activité formalisante de la pensée. C’est du degré de cette prise de conscience, en tant que processus réflexif, que dépendent les divers paliers d’axiomatisation signalés au chap. II (§ 9), ainsi que l’opposition entre l’axiomatique insuffisante, parce qu’encore trop intuitive, des Grecs et la formalisation toujours plus poussée des contemporains. La projection du nombre entier dans les choses, par les pythagoriciens, peut être un héritage du niveau des opérations concrètes. Mais le réalisme général de la pensée, pourtant formelle, des mathématiciens grecs ultérieurs comporte la plus naturelle des explications si l’on se réfère aux transformations continues des divers modes de réalisme au cours des niveaux précédents : le réalisme étant l’expression d’une indifférenciation entre le sujet et l’objet et la différenciation entre eux ne s’effectuant que progressivement, le sujet pensant ne se sent jamais d’emblée agir par sa pensée, lorsqu’il parvient sur un nouveau palier de l’élaboration intellectuelle, mais il commence toujours par prendre conscience des résultats de cette pensée avant d’en saisir réflexivement les mécanismes. Toute la philosophie de la connaissance chez les Grecs, témoigne de ce primat de l’Objet, par opposition au Cogito qui inaugure la réflexion épistémologique moderne : du prétendu « matérialisme » des présocratiques à la réminiscence platonicienne des vérités suprasensibles, de la logique ontologique d’Aristote à l’intuition plotinienne la pensée grecque n’a cessé de croire saisir ou contempler des réalités toutes faites, faute de découvrir qu’elle opérait sur elles. Seuls les sceptiques et les sophistes ont prêté au sujet une activité effective dans le processus cognitif, mais en se bornant à mettre au compte des constructions de la pensée la relativité déformante ou l’erreur, et non pas la cohérence nécessaire ou l’objectivité.

On comprend alors la vraie raison psychologique de ce caractère statique du raisonnement mathématique grec, et cela chez ses créateurs eux-mêmes, dont le dynamisme intellectuel contraste de façon si surprenante avec l’immobilité de la vision des choses à laquelle ils aboutissaient. La « logistique » ou l’algèbre ne font pas partie, pour eux, de la science proprement dite, parce qu’inhérentes aux démarches mentales du sujet, tandis que la connaissance arithmétique et géométrique porte sur des objets idéaux détachés du processus constructif de la pensée. La construction géométrique se réduit à celle des cercles et des droites, parce que ce sont là des objets sentis comme indépendants de cette construction même, à la manière dont les chefs-d’œuvre de l’architecte entrent dans le règne de la beauté éternelle une fois libérés de la règle et du compas qui ont permis d’en élaborer le plan. Au contraire, les courbes mécaniques n’ont pas le droit de cité parce que demeurant relatives à cette élaboration active. Les séries infinies de Zénon n’acquièrent pas de signification positive, parce que le dynamisme opératoire qu’elles manifestent ne suffit point à garantir leur objectivité, faute d’une prise de conscience suffisante de sa généralité, et le continu apparaît comme une propriété de l’objet étrangère à ce dynamisme même. L’incommensurable est d’abord regardé comme illégitime parce que relatif à l’opération qui l’a engendré, après quoi il devient légitime lorsqu’il en est détaché. Le mouvement n’appartient pas au monde des rapports mathématiques, parce qu’inhérent à l’action du sujet ; les relations projectives demeurent elles aussi étrangères aux êtres géométriques, parce que relatives aux points de vue que l’on a sur l’objet et non pas à l’objet comme tel. Bref, dans la mesure où sont aperçus certains aspects opératoires de la construction intellectuelle, ce qui est senti comme opératoire est dissocié de l’objet et dévalorisé, tandis que dans la mesure où cette prise de conscience demeure incomplète, le résultat des opérations est dissocié du sujet et projeté en un Objet conçu comme subsistant en lui-même.

C’est ce dualisme, inhérent à une prise de conscience insuffisante du caractère opératoire propre à la pensée formelle elle-même, qui explique donc à la fois le réalisme statique de la mathématique grecque à son apogée, et les raisons de son déclin final.

§ 2. La prise de conscience historique des opérations. B : les mathématiques modernes

Dans son beau livre sur l’« Idéal scientifique des mathématiciens », P. Boutroux distingue, après la « période contemplative » propre aux mathématiques grecques, deux grandes périodes dans l’histoire des mathématiques modernes : l’une serait caractérisée par le triomphe des synthèses opératoires, tandis que la dernière marquerait une sorte de retour à l’objet, sous la forme de ce que l’auteur appelle de façon très suggestive une « objectivité intrinsèque ». En ce qui concerne la « période synthétiste », caractérisée par la constitution de l’algèbre comme science théorique, par celle de la géométrie analytique et par celle du calcul infinitésimal, nous ne saurions qu’être d’accord avec P. Boutroux : l’idéal de vérité mathématique propre à cette période consisterait, en effet, selon lui, en une construction opératoire indéfinie et autonome, ce qui nous permettra de parler d’une prise de conscience historique des opérations par opposition aux lacunes de la prise de conscience caractérisant l’attitude contemplative des Grecs. Par contre, la manière dont l’éminent historien de la pensée mathématique conçoit la dernière des trois périodes ainsi distinguées nous paraît appeler quelques réserves. Cette période, déjà différenciée au cours du xixe siècle et dans laquelle l’époque contemporaine se trouverait encore à plein, est caractérisée par le sens de la complication croissante des chemins possibles, et par la nécessité d’un choix et d’une exploration proprement dite. Mais le problème est de savoir si cette consistance ou même cette résistance croissantes de la réalité mathématique à la synthèse opératoire simple implique l’intervention d’une sorte de domaine transopératoire, pour ainsi parler, ou si la complexité croissante des êtres découverts par le mathématicien ne traduit pas sans plus l’indéfinie variété des opérations possibles. Or, la question ne se pose pas qu’en termes théoriques : elle comporte un aspect historico-critique, et par conséquent génétique, dont l’évidence apparaît à la manière même dont on enchaîne cette « période analytique », comme l’appelle P. Boutroux, à la « période synthétiste ». Faut-il considérer, avec cet auteur, l’avènement de la théorie des groupes ainsi que le mouvement logistique ou « algébrico-logique » comme des effets, directs ou indirects, de l’idéal « synthétiste », ou au contraire comme des expressions révélatrices de l’« objectivité intrinsèque » caractéristique de la troisième période ? C’est ce qu’il s’agit d’examiner, car, selon que l’on détermine la filiation des idées de l’une de ces manières ou de l’autre, cette « objectivité intrinsèque » peut apparaître soit comme un retour au réalisme, soit comme le terme ultime du vaste développement historique qui mène de l’inconscience relative des opérations à leur découverte et finalement à leur coordination en totalités résistantes, s’imposant à l’esprit avec la même force d’objectivité qu’une réalité toute faite et toute organisée.

L’algèbre, héritée de l’Orient et exclue de la science par les Grecs, a été pour ainsi dire réincorporée en elle dès le xvie siècle et surtout au xviie, lorsque Descartes lui assigne enfin la situation théorique à laquelle elle a droit. Or, la technique algébrique ne saurait assurément être conçue comme une discipline mathématique — par opposition à un ensemble de simples procédés de calcul — qu’à la condition d’accorder aux opérations comme telles une valeur de connaissance proprement dite. Dans l’arithmétique des Anciens, le nombre est une réalité existant en elle-même, indépendamment des opérations qui assurent sa formation, et les opérations d’addition, de duplication et de dimidiation, etc. sont considérées comme l’expression des relations données éternellement entre eux. Ces relations permettent au mathématicien de les retrouver et correspondent donc à un procédé subjectif de construction analogue aux procédés qui interviennent dans celle des figures géométriques. Mais l’opération n’est, ni dans un cas ni dans l’autre, reconnue comme constructive, au sens fort du mot : elle est construction sans création, en tant qu’activité du sujet, et création sans construction, en tant que relation entre les objets. L’algèbre remplace au contraire le nombre par une quantité abstraite, correspondant à des nombres quelconques, et tout l’accent est mis ainsi sur les transformations mêmes de ces quantités, c’est-à-dire sur les opérations comme telles. L’emploi des méthodes algébriques implique donc bien la prise de conscience des opérations ; celles-ci ne sont alors plus conçues comme étant, soit des relations entre objets, mais indépendantes de la pensée, soit une activité de la pensée, mais atteignant simplement et ne transformant pas son objet : l’opération algébrique constitue les deux à la fois, parce qu’elle est une relation objective, mais entre objets relatifs à leur construction même. On sait assez comment la philosophie réflexive de Descartes consacre cette prise de conscience de l’activité du sujet.

Mais il y a plus. La découverte de la géométrie analytique étend ce mécanisme opératoire à l’espace lui-même, en mettant en évidence le parallélisme absolu de la quantité algébrique et de la longueur rectiligne. Cette idée avait été entrevue par les Grecs, mais sans être exploitée de façon systématique faute précisément d’une mise en valeur des opérations comme telles : Descartes, au contraire, conçoit l’algèbre comme précédant la géométrie, et la géométrie analytique comme une application de l’algèbre à la géométrie. La construction géométrique elle-même, grâce au système des coordonnées cartésiennes, devient ainsi opératoire, ce qui lève du coup l’ensemble des restrictions que la science grecque imposait à la construction des figures et à la délimitation des notions ayant droit de cité en mathématique. Le mouvement, en particulier, défini comme le fait « que les corps passent d’un lieu en un autre et occupent successivement tous les espaces qui sont entre eux » 8 devient, non seulement une notion géométrique essentielle, mais l’une des deux notions fondamentales de cette mathématique universelle à laquelle Descartes rêve de réduire la science tout entière.

Si Descartes continue à admettre, avec les Grecs, le caractère intuitif des vérités mathématiques, cette intuition n’est donc plus une contemplation : il s’agit au contraire de désarticuler les totalités fournies par l’intuition, en les réduisant à des éléments simples que l’algèbre se charge de recomposer opératoirement. « Dès lors la science, dit P. Boutroux, au lieu d’être comme le croyaient les anciens, une contemplation d’objets idéaux, se présentera comme une construction de l’esprit » (p. 109).

Quant à la géométrie des indivisibles de Cavalieri, défendue par Pascal, et au calcul infinitésimal de Leibniz et de Newton, P. Boutroux est certainement fondé, en un sens, à en interpréter la constitution, d’ailleurs avec Newton lui-même, Euler et Lagrange, comme une algèbre de l’infini prolongeant celle du fini. D’où l’intérêt de ce texte de Lagrange : « Les fonctions représentent les diverses opérations qu’il faut faire sur les quantités connues pour obtenir les valeurs de celles que l’on cherche, et elles ne sont proprement que le dernier résultat de ce calcul » (cité par P. Boutroux, p. 129). Mais il faut ajouter que, en répétant une infinité de fois les combinaisons du calcul algébrique, ce prolongement de l’algèbre en théorie des séries infinies et en analyse infinitésimale a ajouté à la prise de conscience des opérations, une signification renouvelée : celle du dynamisme intellectuel qui atteint l’infini et la continuité ; « la réalité ultime, chez Leibniz, c’est la raison conçue comme le progrès illimité d’un développement ordonné ; et avec cette conception, l’intellectualisme achève de prendre conscience de lui-même » (L. Brunschvicg, Étapes, p. 209).

Or, si le renversement des perspectives est ainsi complet, entre une mathématique réaliste et statique, aboutissant à la contemplation par défaut de prise de conscience des opérations, et une mathématique opératoire, dont le dynamisme se prolonge même en ce rêve d’une combinatoire universelle dans laquelle Leibniz espérait généraliser les découvertes de son génie, comment expliquer que l’évolution ultérieure des mathématiques n’ait pas suivi cette direction simple marquée par le déroutement des opérations finies et infinies formulées au xviie siècle ? Tel est l’intéressant problème soulevé par P. Boutroux et dont nous aimerions brièvement discuter la solution qu’il en a donnée.

À l’idéal qu’il appelle « synthétiste », selon lequel les mathématiques seraient donc l’expression d’une construction opératoire de nature « algébrico-logique », P. Boutroux rattache successivement le développement des nombres complexes, comme résultant de la combinaison formelle des opérations algébriques, la découverte des groupes de substitutions, celle des géométries non euclidiennes, le mouvement axiomatique contemporain, et enfin le mouvement logistique lui-même. Seulement l’aboutissement historique de ces divers courants ne lui apparaît pas comme un épanouissement, mais bien comme un déclin : « Pour donner aux théories mathématiques une structure solide, nous avons décidé de lui donner la forme de systèmes logiques ; mais, constatant que ces systèmes sont artificiels et peuvent d’ailleurs être diversifiés à l’infini, nous comprenons qu’ils ne constituent ni toute la Mathématique, ni le principal de cette science. Derrière la forme logique, il y a autre chose. La pensée mathématique ne se borne pas à déduire et à construire » (p. 170).

Ce serait la découverte de cette autre chose qui marquerait, selon P. Boutroux, la troisième des grandes périodes de l’histoire des mathématiques, caractérisée par un « idéal » dont les signes annonciateurs se font percevoir dès les débuts du xixe siècle et dont les manifestations typiques sont actuelles. Or, la qualité « transopératoire », si l’on peut dire, que P. Boutroux semble accorder à ce troisième idéal nous paraît au contraire la manifestation la plus décisive, précisément, de la réalité des opérations.

Le développement de la théorie des fonctions, nous dit P. Boutroux, a abouti à une complexité qui défie l’analyse algébrique (p. ex. lorsqu’intervient une infinité de séries convergentes) et qui ne permet la construction « si l’on peut dire, qu’en puissance » (p. 175). Comparée à celle des époques antérieures, la mathématique de notre temps a perdu sa belle simplicité pour s’engager dans l’imprévu des détours et des changements de frontières. Déjà Abel a démontré l’impossibilité d’exprimer les racines de l’équation du 5e degré en fonction algébrique des coefficients, d’où la théorie des équations donnée par Galois et par Abel lui-même, qui « rebondissait dans une direction nouvelle et prenait une importance plus grande que jamais » (p. 186). De même, dans le domaine des équations différentielles, les méthodes se multiplient et se diversifient de la façon la moins prévisible : « On va chercher dans une partie des mathématiques fort éloignée des équations différentielles un nouvel instrument de calcul : la fonction automorphe, fuchsienne ou kleinienne », dont l’existence fut démontrée par Poincaré en 1881, etc., etc. (p. 188-9). D’où l’idée que se faisait Galois du travail des analystes : « ils ne déduisent pas, ils combinent, ils comparent ; quand ils arrivent à la vérité, c’est en heurtant de côté et d’autre qu’ils y sont tombés » (p. 191). La vérité est donc que l’analyste moderne a plus de peine à choisir qu’à construire (p. 192) : la réalité mathématique résiste à ses efforts et ne peut plus être regardée, selon P. Boutroux « comme le résultat pur et simple de ses constructions » (p. 193).

D’où la conclusion : pour expliquer « cette résistance opposée par la matière mathématique à la volonté du savant, nous sommes obligés de supposer l’existence de faits mathématiques, indépendants de la construction scientifique, nous sommes forcés d’attribuer une objectivité véritable aux notions mathématiques : objectivité que nous appellerons intrinsèque pour indiquer qu’elle ne se confond pas avec l’objectivité relative à la connaissance expérimentale » (p. 203).

Cette remarquable analyse, dont les conclusions convergent certainement avec les convictions de la plupart des mathématiciens, lorsqu’ils ne sont pas tentés de réduire leur science à un simple langage ou même à une « syntaxe », nous paraît cependant soulever un problème épistémologique essentiel : la « résistance » que rencontre la « volonté du savant », dans le maniement et le choix de ses opérations, se rencontre-t-elle au-delà de ces opérations, comme semble le croire P. Boutroux, ou à l’intérieur même du champ opératoire ? Nous avons parlé d’une prise de conscience des opérations pour caractériser la constitution de l’algèbre, de la géométrie analytique et de l’analyse elle-même sous ses formes de début. Mais cette prise de conscience s’effectue par étapes, en procédant de la surface au centre : c’est tout d’abord le résultat de l’activité de l’esprit, qui est aperçu le premier, indépendamment de cette dernière, dont il est alors détaché (cf. la contemplation hellénique) ; puis ce sont les manifestations les plus simples et les plus directes de cette activité qui sont aperçues, dans ce qu’elles ont de mobile et de libre : telles sont les opérations élémentaires constitutives de l’algèbre et des séries infinies qui le prolongent. Que de telles opérations soient senties comme soumises à la « volonté » propre, c’est qu’elles demeurent encore proches de la frontière du champ opératoire, au lieu de pénétrer à son intérieur : preuve en soit qu’elles n’ont pas été d’emblée conçues comme constituant des ensembles fermés et articulés sous la forme de « groupes ». Mais, à cette seconde étape, il est normal qu’il en succède une troisième : celle de la prise de conscience des systèmes d’ensemble eux-mêmes que constituent les opérations, c’est-à-dire des connexions nécessaires entre les transformations opératoires, par opposition au maniement de certaines opérations isolées, qui semblent alors soumises à la simple « volonté du savant ». C’est cette troisième phase de la prise de conscience historique des opérations qui nous paraît caractériser la troisième des périodes distinguées par P. Boutroux, si l’on serre d’un peu plus près les critères invoqués par cet auteur.

Pour caractériser les débuts de sa troisième période, P. Boutroux invoque, en effet, la révolution opérée par Galois dans la solution des équations dépassant le 4e degré : mais cette solution est précisément fondée sur la théorie des groupes ; il en est également ainsi de la fonction automorphe, citée par l’auteur. Or, que dans la théorie des groupes l’esprit ne construise plus « à volonté », mais explore, selon la description de Galois, et se trouve en présence d’une « objectivité intrinsèque », selon la très heureuse formule de P. Boutroux, c’est ce que tous les spécialistes de ce domaine difficile s’accordent à affirmer. Il suffit à cet égard, de relire les belles pages que G. Juvet consacre à l’harmonie intérieure des groupes, notion qui lui paraissait servir de substructure à l’ensemble des êtres mathématiques : « Le roc que l’esprit a trouvé pour fonder ses conceptions, c’est encore le groupe, qui semble donc bien être l’archétype même des êtres mathématiques » 9.

Mais alors, pourquoi situer la construction de la théorie des groupes dans la période « synthétiste », c’est-à-dire la deuxième et non pas précisément la troisième, puisque la méthode de résolution des équations supérieures au 4e degré est donnée comme le premier exemple de l’apparition de cette troisième période ? C’est ici que l’on croit deviner un certain parti-pris réaliste chez P. Boutroux : ne pouvant nier la nature opératoire des groupes de substitution, il en situe la découverte dans sa seconde période, quitte à couper artificiellement cette conquête de celle de la résolution de l’équation du 5e degré, c’est-à-dire d’un « fait mathématique » dont l’objectivité intrinsèque appartient à la troisième période. Tout semble indiquer, au contraire, que c’est justement la découverte de l’existence des groupes de transformations qui inaugure le règne de l’« objectivité intrinsèque ». Il en est de même de la construction des géométries non euclidiennes, dont l’objectivité intrinsèque repose elle aussi sur des groupes bien définis. Quant aux axiomatiques, qui sont des recherches techniques particulièrement poussées dans la direction de cette même objectivité, G. Juvet également supposait, dans un très remarquable article posthume, que leur non-contradiction est conditionnée par leur subordination à des « groupes » : « il n’y a pas de théorie déductive qui ne soit la représentation d’un certain groupe » 10. Il n’est pas jusqu’à la logistique dont on ne puisse contester que certaines écoles (p. ex. polonaise) ont cru à son objectivité intrinsèque. Or, si les formes les plus simples et les plus purement qualitatives (au sens d’intensif) des opérations logistiques constituent déjà, comme nous avons essayé de le montrer (chap. I § 3 et 6) des systèmes d’ensemble bien définis caractérisés par leur composition réversible, on retrouve ainsi, même sur le terrain des opérations logiques ce qui nous paraît être le mécanisme commun des constructions de la troisième période : la coordination opératoire sous forme de systèmes d’ensemble dont la cohérence résiste à la « volonté du savant ». Nous avons, en particulier, retrouvé au sein même de la logique des propositions le « groupe » bien connu des « quatre transformations » 11.

Bref, de ce qu’après avoir cru pouvoir construire librement l’ensemble des mathématiques au moyen de quelques opérations maniées à volonté, l’esprit ait découvert l’existence de totalités opératoires obéissant à leurs lois propres et caractérisées par une certaine objectivité intrinsèque, il y a là un fait d’une importance décisive pour l’épistémologie. P. Boutroux se défend de préciser en quoi consiste cette objectivité par rapport à l’activité de l’esprit. Il est dans la logique même de la notion d’opération de conduire à une telle objectivité parce que les opérations sont nécessairement solidaires les unes des autres en des totalités dont l’esprit ne saurait prendre conscience directement, mais laborieusement, par tâtonnements successifs et en procédant de l’extérieur à l’intérieur, c’est-à-dire des résultats à leurs sources, selon la loi de toute prise de conscience.

Mais, dire que ces totalités constituent la structure même de l’esprit n’avancerait guère les choses, car rien ne prouve que l’activité du sujet soit achevée, ou, pour mieux dire, qu’elle consiste simplement à puiser sans fin en une source inépuisable déjà contenue en lui. La prise de conscience, et c’est par là qu’il faut conclure, constitue au contraire en elle-même une construction : on ne prend conscience d’un mécanisme intérieur qu’en le reconstruisant sous une forme nouvelle, qui le développe en l’explicitant, et tout processus réflexif se trouve ainsi, par le fait même, doublé d’un processus constructif, qui prolonge, en le reconstituant, le mécanisme interne dont il y a prise de conscience. Or, cette reconstitution, non seulement est analogue à l’activité au moyen de laquelle nous interprétons une expérience extérieure, mais encore n’est possible qu’à l’occasion d’un rapport entre l’activité du sujet et les objets eux-mêmes.

C’est pourquoi le problème de l’objectivité intrinsèque des schèmes mathématiques est si difficile à résoudre. De le centrer sur la coordination opératoire est une première étape, qui permet d’éviter à la fois la réduction empiriste de ce type d’objectivité à l’objet comme tel, et sa réduction aprioriste à des structures transcendantales toutes faites. Mais il reste à montrer comment les totalités opératoires, dont la richesse cohérente suffit à expliquer les résistances qui caractérisent cette objectivité intrinsèque, se constituent sans préexister, sous une forme achevée, à leur élaboration réflexive, et se construisent sans que cette construction soit pour autant arbitraire (c’est-à-dire relevant de la volonté individuelle du savant) ni déterminée du dehors par une voie expérimentale.

L’analyse de la notion d’opération, c’est-à-dire du mode de nécessité inhérente aux totalités opératoires, est donc au cœur du problème. C’est à l’étude du raisonnement mathématique que nous allons dès lors recourir, pour continuer cette discussion, puisque la rigueur et la fécondité réunies de ce mode de raisonnement enveloppent toutes les relations qu’il s’agirait de dégager entre le sujet et les objets.

§ 3. Le raisonnement mathématique. A : de Poincaré à Goblot

Rigueur et fécondité, tels sont, en effet, les deux aspects indissociables du raisonnement mathématique que tous les auteurs se sont efforcés de concilier. Mais à vouloir les harmoniser en droit sans se borner à constater leur mutuelle dépendance, le danger est, ou de sacrifier la fécondité à la rigueur, en accentuant la part des prestations du sujet, ou de subordonner la rigueur à la fécondité en recourant à une participation excessive de l’objet. C’est assez dire que le problème du raisonnement mathématique réunit en lui toutes les questions relatives à la nature des opérations logiques ou mathématiques, en tant que les opérations impliquent un sujet qui agit et des objets sur lesquels elles portent. On peut d’ailleurs analyser le raisonnement mathématique à deux points de vue principaux : ses ressemblances ou différences à l’égard du raisonnement logique non mathématique (Poincaré, Goblot et les logisticiens ont surtout envisagé ce premier aspect), ou le dosage qui intervient à son égard entre les apports respectifs de l’esprit et du réel (É. Meyerson discute surtout cette question). Bien qu’ayant étudié précédemment le premier de ces deux problèmes 12, nous y reviendrons ici dans la mesure où sa solution conditionne celle du second.

1. La solution de H. Poincaré

Dès 1894, Poincaré opposait dans les termes suivants la structure du raisonnement mathématique à celle des raisonnements non mathématiques. Ces derniers sont de deux sortes : le syllogisme, qui est rigoureux mais stérile, ne découvrant en ses conclusions que ce qui était inclus dans ses prémisses, et l’induction expérimentale, qui est féconde parce qu’aboutissant à la découverte de conclusions nouvelles, mais non rigoureuse parce qu’incomplète. Le raisonnement mathématique est au contraire à la fois rigoureux et fécond : les conclusions qu’il obtient sont toujours nouvelles et plus riches que les prémisses, et cependant elles sont certaines et non pas simplement probables. La raison en est qu’il procède par récurrence, selon le principe d’induction complète dû à Maurolico : si une propriété est vraie de n − 0 (ou n = 1) et si l’on établit que sa vérité pour n entraîne sa vérité pour n + 1 alors elle est vraie de tous les nombres entiers. À quoi Russell et Goblot se sont trouvés d’accord pour objecter que le raisonnement par récurrence repose lui-même sur des notions plus simples. Selon le premier elle résulte directement de la définition des nombres inductifs ou entiers : l’hérédité qui assure le transfert des propriétés d’un nombre à l’autre traduit ainsi la génération même de ces nombres. Goblot, d’autre part, objecte que le raisonnement par récurrence suppose une démonstration préalable (celle du transfert de la vérité de la propriété pour n à sa vérité pour n + 1) et que cette démonstration est une construction. Mais Poincaré considérait comme évidente cette intervention de la construction ; il la reconnaissait même comme nécessaire, mais non pas comme suffisante, car il s’agit en plus de relier ensuite les constructions successives par une formalisation en quoi consiste précisément le raisonnement par récurrence. Comme le disent fort justement Daval et Guilbaud, il « considère la récurrence comme une sorte de raisonnement sur le raisonnement, ou de raisonnement au second degré » 13 (ce qui rentre dans la formule que nous donnions chap. II § 9 de la pensée formelle : un système d’opérations portant sur des opérations). Le raisonnement par récurrence est donc une construction opératoire liée à la construction même des nombres puis réfléchie sous la forme d’opérations formelles permettant de condenser ces constructions en un seul tout sans être obligé de les refaire successivement pour chaque cas nouveau. La fécondité du raisonnement mathématique tiendrait ainsi, en dernière analyse, à l’intuition du nombre pur, en tant qu’irréductible à la classe logique et par conséquent en tant qu’irréductible au syllogisme, et sa rigueur proviendrait du fait que les opérations constructives, initiales ou formalisées, sont enchaînées, non pas par une suite finie de syllogismes, mais par une infinité de syllogismes (ce qui, remarquent Daval et Guilbaud à l’intention de Goblot, n’est pas la même chose), c’est-à-dire à nouveau par l’intuition d’un pouvoir de répétition dépassant le syllogisme et se ramenant à celle du nombre pur.

La valeur de la solution de Poincaré est donc suspendue à celle de l’hypothèse d’une intuition du nombre pur. Or, cette hypothèse soulève deux questions, correspondant précisément aux deux questions distinctes que recouvre le problème du raisonnement mathématique : celle de l’irréductibilité du nombre à la logique, et celle de la nature de l’acte au moyen duquel nous saisissons le nombre pur, c’est-à-dire un nombre quelconque en tant que produit de l’itération illimitée dont notre esprit détient le pouvoir.

Sur le premier point, nous avons déjà pris position (chap. I § 6) : sans être réductible à aucun des éléments logiques particuliers, le nombre constitue cependant leur synthèse, c’est-à-dire qu’il est plus proche d’eux que ne le voulait Poincaré. On peut aussi bien considérer, il est vrai, les classes et les relations asymétriques comme résultant d’une dissociation du nombre en ses composantes, que le nombre entier lui-même comme une synthèse des classes et des relations asymétriques ; mais, dans les deux cas, il n’y a pas une intuition du nombre radicalement distincte de celle des classes ou des relations. Il s’agit donc, pour comprendre en quoi le raisonnement mathématique est plus fécond que le syllogisme, de comparer la structure des nombres ou des êtres mathématiques à celle des classes et des relations logiques : or, la quantification extensive et numérique explique à elle seule cette différence de fécondité par rapport à la quantification intensive des seconds (voir pour ces trois sortes de quantifications le chap. 1 § 3) : si dans une suite d’emboîtements les parties peuvent être comparées entre elles, autant qu’avec les totalités successives, les combinaisons sont infiniment plus nombreuses que si l’on considère seulement les rapports de partie à tout. La structure numérique invoquée par la récurrence n’a pas d’autre sens. Mais le principe est valable aussi pour le raisonnement géométrique de caractère extensif, d’où sa fécondité égale.

Quant à l’intuition du nombre pur, en tant que pouvoir de se représenter qu’« une unité peut toujours être ajoutée à une collection d’unités » 14, il est clair que le problème qu’elle soulève est celui du schème opératoire lui-même. Étant donnée l’opération initiale + 1, élément du groupe additif des nombres entiers, dire que nous avons l’intuition du nombre pur revient à affirmer que la suite des opérations groupées constitue un schème anticipateur et que nous n’avons pas besoin de monnayer le détail des opérations successives pour en saisir la succession possible, non pas comme un tout statique, mais comme un dynamisme fait d’opérations virtuelles. L’hypothèse d’une intuition du nombre pur se ramène en ce sens à cette autre supposition fondamentale de Poincaré que la notion de groupe est donnée a priori dans l’esprit et qu’elle constitue donc aussi une intuition rationnelle (des déplacements pour l’espace et de l’addition de l’unité pour le nombre) : c’est ce qui explique le parallélisme entre le raisonnement géométrique et le raisonnement analytique, sans qu’il soit besoin, pour raisonner de façon rigoureuse et féconde sur les figures, d’avoir à évoquer l’infinité des nombres. Mais pourquoi parler d’intuition ou d’a priori ? D’une part, il y a construction génétique du groupe des nombres comme de celui des déplacements, et d’autre part, c’est l’acte même de l’intelligence, en son noyau opératoire le plus essentiel qui est alors qualifié d’intuitif, par opposition au déroulement détaillé des opérations particulières. Nous sommes donc, sur ce point, au cœur même de la question de la nature des objets mathématiques, et appeler intuition cette prise de possession de leur objectivité intrinsèque a plutôt pour effet de voiler la difficulté que de nous en livrer le secret.

2. La solution de E. Goblot

L’interprétation du raisonnement mathématique fournie par Poincaré a trouvé deux sortes de contradicteurs : les logisticiens et Edm. Goblot. L’analyse des premiers, plus profonde que celle du second, exige un examen attentif, que nous ferons plus loin (§ 5). Elle aboutit, en effet, à sacrifier délibérément la fécondité à la rigueur, au point qu’il est aujourd’hui passé de mode et qu’il semble même, à certains, dénué de signification que de soulever encore le problème de la productivité du raisonnement. Mais à supposer que la question ne se pose vraiment plus en ce qui concerne la structure formelle de la déduction, elle réapparaît sitôt que l’on cherche à déterminer les rapports entre cette structure et la réalité. D’autre part, il suffit de chercher à exprimer une telle structure en termes d’opérations, même purement propositionnelles, pour que s’impose à nouveau la différence entre les inférences mathématiques spécifiques et la déduction bivalente en général. C’est pourquoi il importe de rappeler aussi la solution de Goblot, dont les lacunes mêmes sont instructives en ce qui concerne les exigences d’une solution opératoire complète : si les logisticiens de l’école de Vienne ont en effet éliminé la fécondité au profit de la rigueur, l’effort de Goblot a porté essentiellement sur l’explication de la fécondité et l’on peut se demander s’il ne lui a pas sacrifié la rigueur.

Déduire, c’est construire, redécouvre E. Goblot (un matin de février 1906, précise-t-il même, tant cette illumination lui paraît décisive). Mais construire, c’est : 1° effectuer des opérations concrètes, telles que des constructions graphiques, etc., qui selon Goblot constituent l’essentiel du raisonnement lui-même ; 2° combiner des propositions, en tant qu’elles traduisent ces opérations concrètes. Comment expliquer alors que la construction soit rigoureuse et non pas simplement approchée, comme celles des sciences expérimentales ? C’est que cette construction est réglée grâce aux propositions antérieurement admises, qu’applique le syllogisme, tandis que, dans l’induction, les propositions antérieures laissent une marge plus ou moins grande d’indétermination nécessitant le recours au contrôle empirique. Les règles de la construction ne sont pas celles de la logique, sans quoi les conclusions seraient à concevoir comme comprises d’avance dans les propositions antérieures ; les règles se réduisent à ces propositions elles-mêmes, dans leur contenu et en tant que ce contenu impose certaines conditions restrictives à des constructions par ailleurs nouvelles.

Deux auteurs de talent, Daval et Guilbaud, ont récemment montré 15 que la notion de construction propre à Goblot demeure insuffisamment élaborée, et que, une fois analysée, elle n’ajoute rien de nouveau à la solution de Poincaré, mal comprise par son continuateur. Dans la théorie de Poincaré, en effet, il intervient également une construction opératoire initiale, source de raisonnement de départ, puis une sorte de raisonnement au second degré, qui généralise cette construction en la réfléchissant. Mais, tandis que ce raisonnement au second degré est constitué, chez Poincaré, par le mécanisme de la récurrence, l’originalité de la conception de Goblot est de chercher à tirer des opérations primaires elles-mêmes, l’explication de la rigueur spéciale à la déduction : le raisonnement déductif reviendrait simplement à soumettre ces opérations à un ensemble de règles constituées par les « propositions antérieurement admises ». Cette détermination est-elle suffisante ?

Nous ne ferons pas grief à Goblot d’avoir appelé indifféremment « construction » les opérations concrètes, effectuées matériellement ou mentalement, et les propositions traduisant ces actions. Ce sont là, nous l’avons assez vu au cours du chap. II, deux paliers successifs de la pensée mathématique aussi essentiels l’un que l’autre 16 et il existe une logique des opérations concrètes comme une logique propositionnelle. En affirmant que la fécondité du raisonnement mathématique tient à la construction des rapports initiaux, et non pas à l’agencement des propositions qui les expriment, Goblot se rencontre même, en un sens, avec certaines thèses logistiques récentes, selon lesquelles l’arithmétique et le raisonnement par récurrence demeurent irréductibles au calcul des propositions et font de ce point de vue, intervenir un mécanisme extra-logique d’inférence. Tant l’induction complète de Poincaré que les « constructions » concrètes de Goblot relèveraient ainsi de la logique des classes, des relations et des nombres, et non pas de celle de la déduction pure. En d’autres termes, il serait légitime d’admettre avec Goblot que les constructions sont réglées par le contenu même des « propositions antérieurement admises » et non pas par les lois de la logique en tant que structure formelle de la déduction propositionnelle.

Mais il demeure un problème essentiel, et c’est sur ce point que subsiste, nous semble-t-il, une lacune surprenante dans la théorie de Goblot. Si concrètes qu’elles soient, les opérations inhérentes à la « construction » des rapports de départ supposent elles-mêmes une logique : non pas celle des propositions comme telles, mais précisément celle du contenu des propositions, si l’on peut dire, puisque ce contenu se réduit toujours à un système de classes, de relations ou de nombres. Qu’elles soient matérielles ou mentales, les opérations concrètes sont, en effet, réglées, non pas du dehors et par des « propositions antérieurement admises » quelconques, mais du dedans et par une logique opératoire se réduisant à des groupements de classes et de relations ou à des groupes spatiaux et numériques. C’est ce réglage interne des opérations qui manque à la solution de Goblot alors que, dans celle de Poincaré, il est assuré par le mécanisme même de la récurrence, c’est-à-dire, en fait, par le groupe des opérations itérées d’addition de l’unité qui constituent la suite des nombres.

Si des propositions antérieures quelconques constituaient le seul réglage des constructions nouvelles, on se trouverait, en effet, devant l’alternative suivante : ou bien les conclusions obtenues se trouvent déjà comprises dans les propositions antérieures et alors il y a réglage complet, mais ces conclusions ne sont pas nouvelles et la déduction n’est pas constructive ; ou bien les conclusions sont nouvelles, c’est-à-dire non contenues dans les propositions antérieures, mais alors celles-ci ne règlent qu’incomplètement la construction. Plus précisément, les propositions antérieures ne sauraient régler la construction que dans la mesure où les résultats ne sont pas nouveaux ; par contre dans la mesure où la construction est nouvelle, ces propositions constitueront tout au plus des barrières extérieures, qu’il est interdit de franchir, mais à l’intérieur desquelles la construction demeure contingente et échappe à tout réglage. C’est du moins ainsi que les choses se passeraient s’il s’agissait de propositions quelconques, c’est-à-dire non choisies expressément en vue de l’ajustement réciproque des opérations.

Or, en fait, les premières « propositions admises » c’est-à-dire les définitions et les axiomes, constituent précisément un système de règles opératoires qui déterminent la manière dont les opérations vont se combiner entre elles. C’est ainsi que les axiomes de Peano concernant le nombre entier (voir chap. I § 7) introduisent les notions de successeur ou de « suivant », de zéro et de l’égalité de deux nombres, de manière à pouvoir engendrer la suite caractérisée par l’addition + 1, + 1… : la construction est alors réglée parce que les opérations mêmes sont astreintes à une composition qui ne laisse place à aucun flottement. Le réglage est donc interne et non pas externe : c’est une loi de composition qui le constitue et non pas un système de propositions antérieures quelconques. Et, s’il en est ainsi, c’est que les propositions de départ ont été choisies justement dans ce but : c’est parce que les opérations + 1, − 1 et 0 forment entre elles un « groupe », et sont ainsi réglées par leur propre transitivité et leur propre réversibilité, que les axiomes mis à la source de la construction sont formulés de manière à retrouver une telle structure et à la régler explicitement et non plus seulement implicitement.

Bref, si, même sur le plan des opérations concrètes, la « construction » qui engendre le raisonnement est d’emblée réglée, c’est en vertu des lois de composition réversible qui caractérisent les opérations comme telles, et c’est ce réglage interne qui dirige le choix des propositions de départ. À négliger l’existence de cette composition réversible des opérations, la solution de Goblot s’avère insuffisante pour concilier la fécondité et la rigueur, parce qu’elle aboutit alors à confondre les opérations avec des actions matérielles (ou mentalisées) quelconques.

Si nous en revenons maintenant à la logique, nous constatons qu’elle-même ne procède pas autrement, et cela déjà avant qu’intervienne la formalisation propre à la logistique propositionnelle. Déduire par syllogismes, c’est également « construire », aussi bien que lorsque l’on raisonne mathématiquement, et les règles de cette construction sont à nouveau des lois de composition opératoire, et non pas des propositions antérieures quelconques. Tout syllogisme suppose, en effet, un système préalable de classes ou de relations emboîtées et ce système suppose une construction dont les lois sont celles des « groupements ». Dès lors la question posée par Goblot, après Poincaré, de savoir pourquoi le raisonnement mathématique est plus fécond que le raisonnement logique se retrouve de la manière suivante, mais déplacée sur le terrain du réglage interne : pourquoi les compositions réglées propres aux mathématiques sont-elles plus nombreuses que celles de la logique ? Pourquoi un groupement logique ne conduit-il qu’à quelques compositions restreintes, tandis que les « groupes » algébriques ou géométriques peuvent conduire à un nombre inépuisable de compositions ? La réponse ne peut tenir, on le voit, qu’à la structure même des totalités opératoires assurant simultanément la possibilité et la rigueur des compositions, et non pas à la notion beaucoup trop vague de simple « construction ».

§ 4. Le raisonnement mathématique. B : l’interprétation d’Émile Meyerson

L’interprétation d’ensemble qu’É. Meyerson a donnée du raisonnement mathématique mérite un examen spécial, d’une part à cause de la netteté incisive de son analyse, et, d’autre part, en raison de l’insistance avec laquelle il oppose sans cesse l’esprit — défini par l’identification — et le réel, réduit au « divers ». Cette antithèse un peu « rigide », comme il le dit lui-même, présente le grand avantage de constituer une solution simple et claire, à l’égard de laquelle les faits psychogénétiques peuvent répondre par oui ou par non ; et cela d’autant mieux qu’É. Meyerson lui-même situe toujours la discussion sur le terrain de la pensée commune et réelle, du « cheminement de la pensée », ce qui appelle immédiatement la vérification génétique.

Pourquoi le raisonnement mathématique est-il à la fois rigoureux et fécond, se demande à son tour É. Meyerson ? On peut concevoir les mathématiques comme aprioriques, ce qui expliquerait leur rigueur, mais la pensée rationnelle sous sa forme pure et logique ne crée rien puisqu’elle se réduit à l’identité : à elle seule, elle demeure « quiescente ». On peut concevoir aussi les mathématiques comme dues à l’expérience, ce qui expliquerait alors leur fécondité, mais contredirait leur rigueur. Ainsi « la conclusion semble s’imposer que ni l’apriori ni l’aposteriori purs ne peuvent être invoqués en l’espèce, mais qu’il doit s’agir plutôt de quelque chose d’intermédiaire entre l’un et l’autre, ou peut-être d’un mélange, assez malaisément séparable, de l’un et de l’autre » (C. P. 17, p. 328).

En effet, « le nombre est un concept abstrait du réel » (C. P., p. 322) et l’égalité mathématique qui intervient dans les équations n’est pas une pure identité, mais une identification, c’est-à-dire une identité seulement partielle (p. 333-335). L’opération numérique 7 + 5 = 12 est une synthèse, comme le voulait Kant, parce que « du nouveau a été créé » (p. 335) : il faut dire « sept et cinq font douze », l’expression « font » désignant en fait « un véritable acte accompli » (p. 336). De même, « le signe algébrique est le symbole d’une opération, d’un acte » (p. 338). Goblot a donc raison, contre Poincaré, de voir dans l’opération l’essentiel du raisonnement (p. 339-341), et si jadis Bradley avait déjà parlé d’opérations de l’esprit, « la conception de M. Goblot, en son vigoureux réalisme, semble bien plus satisfaisante » (p. 341) : elle en appelle, en effet, à des actions réelles, mais imaginées, comme les « Gedanken Experimente » de Wundt et de Kroman (p. 343-344) grâce à la mémoire des expériences réelles antérieures (p. 346-347).

Mais, si tel est le rôle du réel dans la construction du nombre (et il est a fortiori au moins semblable dans la construction de l’espace : p. 308), l’expérience n’est pas seule en jeu, bien au contraire. Dans l’opération elle-même, quelque active que Meyerson la reconnaisse, « l’esprit n’opère qu’à l’aide de notions abstraites, notions qu’il a créées lui-même ; mais cette opération même, il ne peut l’observer que dans le réel, l’emprunter au réel. Il reste donc que l’opération logique soit la traduction, dans la pensée, d’une opération, d’un acte réel, ayant pour points de départ, pour substrats, non pas des objets réels, mais des concepts, des idées » (C. P., p. 349). Là est la clef de l’énigme, si « paradoxal » que soit ce va-et-vient entre le réel et l’esprit : 1° l’esprit crée donc des notions abstraites, « quoique, bien entendu, à l’aide de matériaux venus du dehors, fournis par la sensation » (p. 370) ; 2° « l’intellect possède cette curieuse aptitude (laquelle conditionne en même temps une propension quasi irrésistible) de projeter en dehors de soi les êtres créés par lui-même… et de muer ainsi en choses réelles les choses de la pensée » (p. 370), d’où la projection du nombre dans le réel, puisque le concept du nombre est, lui aussi, abstrait du réel (p. 370) ; 3° par conséquent, en opérant numériquement sur des objets, des cailloux, p. ex., « nous n’avons donc, à bien prendre les choses, opéré que sur ce nombre seul… car les objets réels, les cailloux, ne font manifestement que représenter le concept abstrait, qui est le nombre » (p. 350). Bref, « nous avons créé un genre » (p. 351), le nombre, et l’avons projeté à titre d’objet : nous avons « hypostasié ce concept, replacé l’abstrait dans le réel, feint, si l’on veut, qu’il était réel, afin de pouvoir agir sur lui de manière réelle, observer comment il se comportait dans le réel » (p. 353). Nous ne faisons d’ailleurs pas autre chose dans la perception d’un objet quelconque, d’un fauteuil, p. ex. (p. 357), qui est la projection d’un concept dans la sensation, parce que « à tous les instants de notre vie, nous ne sommes occupés qu’à rechercher les causes extérieures de nos sensations, c’est-à-dire à constituer ces sensations en concepts, d’abord, et en objets, ensuite » (p. 362. C’est nous qui soulignons). « Cette métamorphose instantanée d’un concept en un réel situé en dehors du moi est assurément merveilleuse, paradoxale » (p. 361).

Tous les nombres, de l’entier positif au fractionnaire, au négatif, à l’irrationnel et même à l’imaginaire (p. 370-7), procèdent également d’opérations étendues indéfiniment à des concepts abstraits, réintroduits dans le réel. Il en est de même des hyperespaces (p. 380), mais les êtres ainsi créés par la collaboration de l’esprit et du réel « ressemblent de moins en moins à ceux que connaît le sens commun » (p. 386).

On comprend alors, en fin de compte, la double nature du raisonnement mathématique : il est fécond parce qu’il repose sur des genres toujours abstraits du réel et sur lesquels des opérations actives sont possibles, mais il est rigoureux parce que dès l’abstraction initiale jusqu’aux opérations les plus complexes, c’est l’identité qui est en œuvre. La mathématique n’est ainsi qu’une vaste identification procédant au travers d’abstractions, puis d’opérations sur les notions abstraites replacées dans le réel. Plus précisément, la rigueur est due au fait que « nous sommes en mesure d’accomplir un acte sans troubler l’identité entre l’antécédent et le conséquent » (p. 396). C’est ce qui est visible dans les opérations spatiales, comme dans la réunion initiale servant à la constitution du nombre concret, parce que, dans ces deux cas, « l’acte est un déplacement, qui n’altère donc pas l’identité des objets déplacés » (p. 396).

Qu’on nous permette, pour examiner maintenant la valeur de ces différentes hypothèses, de commencer par la fin pour n’en venir qu’ensuite à la genèse. Tout se tient si bien, en effet, dans la thèse meyersonienne, que les réserves sérieuses imposées par les faits psycho-génétiques en ce qui concerne la formation présumée des schèmes de l’objet, de l’espace et du nombre correspondent à des difficultés que l’on retrouve jusque dans la synthèse de l’identique rationnel et du divers réel attribuée au raisonnement mathématique lui-même. C’est donc de cette conception finale que l’on peut partir pour éclairer tout le reste.

Une telle antithèse entre l’identité logique et la réalité expérimentale met, en effet, à nu, avec une singulière clarté, les raisons de l’alternative à laquelle nous venons de constater (§ 3) qu’aboutit la théorie de Goblot : si l’on n’assure pas le réglage interne des opérations constitutives du raisonnement, c’est seulement dans la mesure où les conclusions nouvelles d’une construction mathématique sont contenues d’avance dans les propositions de départ que les conclusions sont rigoureuses, tandis que dans la mesure où les conclusions sont nouvelles elles échappent à toute rigueur. Or, Meyerson admet bien un réglage interne des opérations, mais il le réduit à l’identification seule. Il en résulte un déplacement du problème à l’intérieur même de la construction opératoire, et un renforcement de la difficulté dans laquelle s’enfermait déjà la thèse de Goblot. D’une part, les opérations sont rigoureuses, et cela dans l’exacte mesure où elles se bornent à « déplacer » de l’identique au cours des transformations successives s’étendant de l’abstraction initiale jusqu’aux plus hauts sommets de la déduction : mais si la rigueur, c’est-à-dire le réglage des opérations, tient à l’identité seule, ce qui est rigoureux dans le mécanisme opératoire est nécessairement infécond. D’autre part, les opérations créent du neuf, puisque 12 n’est pas contenu dans 7 et 5, puisque le carré de l’hypoténuse n’est pas entièrement « la même chose » que le carré des deux autres côtés et qu’un espace à 34 dimensions n’est pas identique à un espace tridimensionnel. Mais si, grâce à l’« identité partielle », la construction est en partie rigoureuse, ce n’est qu’en partie seulement et dans l’unique mesure où elle ne dépasse pas l’identité pure : dans la mesure, au contraire, où il y a nouveauté, c’est qu’il y a apport du réel, donc du « divers » ou de l’« irrationnel », et alors il n’y a plus rigueur.

Certes, le mécanisme invoqué est bien plus subtil, puisqu’il consiste en une navette perpétuelle entre le réel et l’esprit : celui-ci emprunte à celui-là de quoi construire des êtres idéaux qu’il lui renvoie pour les retrouver en lui, etc. Mais, avant d’examiner le détail de ce jeu délicat, il importe de soulever d’emblée les deux questions essentielles : que les éléments composants de la construction soient « déplacés » dans un sens ou dans l’autre, il s’agit de savoir et d’où ils viennent, et s’ils s’enrichissent en cours de route. Or, si la rigueur est assurée par l’identité seule, ils ne peuvent provenir que d’une source étrangère à cette rigueur — le réel — et ne s’enrichir en chemin qu’aux dépens de cette même rigueur. Si la raison se réduit à l’identification, on n’en sortira donc pas : ou bien le raisonnement mathématique est une suite d’identités pures, et alors il est entièrement rigoureux mais stérile, ou bien il est fécond, c’est-à-dire qu’il est davantage qu’une simple identification et englobe du divers sans se réduire à l’identité pure, mais alors il n’est pas entièrement rigoureux et cesse de l’être dans la mesure précise où il dépasse l’identité seule.

É. Meyerson a bien vu cette difficulté puisqu’il tente de réduire les opérations numériques elles-mêmes aux déplacements qui interviennent dans la réunion ou la dissociation des unités, et que le déplacement est le principe de toute explication rationnelle, parce que n’altérant pas la nature des éléments déplacés (C. P., p. 396). Autrement dit, la construction mathématique emprunterait ses éléments au réel, mais resterait néanmoins rigoureuse parce que ces éléments seraient simplement « déplacés ». Seulement, indépendamment de la question de savoir si toute opération est réductible à un déplacement, il reste que les composantes s’enrichissent au cours du déplacement lui-même et que le problème de la rigueur se retrouve au cours du va-et-vient entre l’esprit et le réel : si 7 objets rapprochés de 5 engendrent cette nouveauté qu’est le nombre 12, c’est alors dans la mesure seulement où les 12 éléments du nombre 12 sont les mêmes que les 12 éléments dissociés en collections de 7 et de 5, que la construction de ce nombre 12 est rigoureuse ; dans la mesure, au contraire, où le nombre 12 est autre chose que les nombres 7 et 5, c’est-à-dire dans la mesure où le déplacement a ajouté du nouveau à la simple conservation des éléments, ce début de fécondité échappe déjà à la rigueur, puisqu’il dépasse l’identité pure (et effectivement il reste à comprendre pourquoi 12 est divisible par 2, 3, 4 et 6, tandis que le « déplacement » de 7 et 6 unités donnerait le nombre 13, qui est premier).

Pour prendre un exemple moins élémentaire, et par conséquent plus parlant, on sait que les géométries non euclidiennes peuvent être construites avec des matériaux euclidiens : cependant, une fois construites, elles comprennent la géométrie euclidienne à titre de simple cas particulier. Il faudrait donc dire, si la rigueur n’est due qu’à l’identification, que les éléments euclidiens restés identiques au cours de la transformation sont seuls à assurer la rigueur, tandis que les combinaisons nouvelles de ces éléments demeurent contingentes. Or, le paradoxe serait d’autant plus fort que la situation est, en fait, réciproque : chacune des géométries en jeu peut être construite avec les matériaux de l’une des autres, tout en la comprenant à titre de cas particulier (voir plus haut, chap. II § 10). Le résultat d’une construction n’étant ainsi jamais identique à ses matériaux de départ, il est clair que l’identification ne saurait à elle seule assurer la rigueur, puisqu’elle est sans cesse débordée par la nouveauté.

Plus précisément, si le rationnel se réduit à l’identique et que le divers émane d’un réel, irrationnel en tant même que divers, la rigueur du raisonnement mathématique ne peut être qu’approchée. Meyerson eût admis, d’ailleurs, cette conséquence évidente de son hypothèse centrale : « Le raisonnement ne saurait être entièrement rationnel », dit-il de façon générale (C. P., p. 180 § 169). Mais, s’il en est ainsi, un raisonnement est d’autant moins rigoureux qu’il est plus fécond, et c’est ce rapport inversement proportionnel entre la fécondité et la rigueur qui constitue la difficulté centrale de la thèse meyersonienne. Une deuxième difficulté s’ajoute alors nécessairement à la précédente : si la fécondité des mathématiques tient aux emprunts qu’elles font au réel, cette fécondité devrait être d’autant plus grande que les notions considérées sont plus proches de l’expérience de départ, et diminuer en raison directe de leur éloignement par rapport à elle. Or, est-ce bien le cas ? L’exemple des généralisations de la géométrie est précisément instructif à cet égard. Admettons que la géométrie euclidienne à trois dimensions soit tirée du réel perçu, par abstractions et généralisations identificatrices. Les « genres » ainsi constitués seraient alors, selon la description de Meyerson, projetés à nouveau dans la réalité dont ils sont abstraits, puis soumis à une trituration opératoire pour voir « comment ils se comportent dans le réel » ; ces combinaisons permettraient enfin de dépasser la réalité elle-même et de construire des schémas de plus en plus abstraits. Mais alors, plus on s’éloigne du réel et plus le schéma formel devrait s’appauvrir, puisque la raison ne crée rien et se borne à transférer certaines des données initiales au cours des opérations « sans troubler l’identité entre l’antécédent et le conséquent » : plus le schéma est « abstrait » et moins il contient donc de données réelles initiales. Or, il se trouve que le schème final est, au contraire, bien plus riche que le schéma initial, puisque celui-ci est ramené au rang de simple cas particulier : c’est donc que l’acte opératoire crée du nouveau en fonction des distances et non pas de sa proximité par rapport au réel, autrement dit, une fois de plus, qu’il est irréductible à une simple abstraction identificatrice.

Nous retrouvons ici le problème que nous connaissons bien par ailleurs 18 : peut-on ramener l’abstraction, au moyen de laquelle nous croyons extraire de la réalité les nombres entiers ou les formes géométriques, etc., à une simple abstraction à partir de l’objet ? C’est en une telle affirmation que consiste, nous semble-t-il, l’erreur courante des épistémologies réalistes, inspirées par la philosophie aristotélicienne des « genres ». Or, indépendamment des faits génétiques sur lesquels nous allons revenir, la question est susceptible de solution directe sur le terrain mathématique, lorsqu’on la pose sous la forme suivante : une notion abstraite est-elle plus pauvre ou plus riche que la réalité correspondante ? La réponse ne semble pas douteuse : si la notion abstraite est plus pauvre en ce sens qu’elle se construit à un point de vue spécial en négligeant les autres (p. ex. en se plaçant au point de vue de la forme et en écartant le poids, la couleur, etc.) elle est, par contre, à ce point de vue spécial immédiatement plus riche que la réalité concrète, parce que la soi-disant abstraction consiste à ajouter, et non pas à enlever, quelque chose à l’objet, tout en choisissant le point de vue auquel elle ajoute. C’est ainsi qu’en comptant quelques boules on leur ajoute un lien qui n’existait pas entre elles, au lieu d’extraire le nombre de leur collection, et qu’en abstrayant une droite de l’arête d’un cristal on relie les molécules discontinues et irrégulièrement disposées le long de cette arête par une ligne idéale qu’elles ne comportaient pas. L’abstraction est donc une articulation ou si l’on préfère, une structuration accordée au réel, et consistant en relations nouvelles qui n’étaient pas encore contenues dans le donné concret. C’est pourquoi les êtres mathématiques « abstraits » sont infiniment plus riches que les êtres mathématisables concrets : ceux-ci sont finis et ceux-là dépassent ce fini de toute la puissance des diverses sortes d’infinis.

É. Meyerson a d’ailleurs fort bien vu la chose et le jeu subtil des concepts « hypostasiés » dans le réel, après avoir été tirés de lui, ne peut avoir d’autre signification que d’expliquer cet enrichissement de la réalité, auquel aboutit finalement la soi-disant « abstraction » à partir de l’objet. Seulement, comme la structuration et les relations nouvelles que l’esprit apporte au réel se réduisent, en définitive, selon cet auteur, à de l’identité pure et simple, mélangée aux données extraites de l’objet, il va de soi que cet apport est nul, du point de vue de la fécondité, et qu’il est seulement valable du point de vue de la rigueur.

Ce que nous venons de voir conduit au contraire à admettre qu’en mathématiques (et en logique, mais à degré notablement inférieur) les opérations sont simultanément sources de nouveauté et de rigueur, sans que cette dernière se réduise à l’identité simple. Autrement dit, l’apport de l’esprit au réel déborde les cadres de l’identification. Les structures essentielles de la pensée logico-arithmétique sont les classes, les relations asymétriques et les nombres. Une classe est caractérisée par la ressemblance entre les individus qui la composent, donc, en compréhension, par leurs qualités communes : c’est ici que joue l’identification, source de l’équivalence qualitative, etc. Il en est de même des relations symétriques, qui expriment la co-appartenance à une même classe. Mais les relations asymétriques, au contraire, expriment la différence ordonnée entre les objets, et c’est grâce à ces différences seules (de grandeur, de position, etc.) que l’on peut les sérier. Dira-t-on que la différence est encore un « genre », c’est-à-dire que l’esprit identifie ce qu’il y a de commun aux diverses différences pour en extraire la notion de différence ? Sans doute, et en cela la différence devient un concept comme un autre, et permet de définir une classe comme une autre : la classe des différences conçues à titre d’éléments équivalents entre eux (en tant que co-appartenant à la même classe). Mais il y a beaucoup plus : la différence joue, dans les relations asymétriques et les opérations de sériation qualitative, le même rôle formel que la ressemblance dans les classes, ou les relations symétriques, et dans leurs emboîtements. Les « groupements » additifs et multiplicatifs de relations asymétriques sont même exactement isomorphes aux « groupements » correspondants de classes, à cette seule nuance près que l’addition n’y est pas commutative, précisément parce qu’elle réunit des différences ordonnées et non pas des ressemblances. Dira-t-on alors que la ressemblance exprime l’activité identificatrice de l’esprit, tandis que les différences proviennent du réel, comme cela résulterait de l’antithèse meyersonienne ? Mais il est tout aussi essentiel au fonctionnement de l’esprit de différencier que d’identifier, et ces deux activités n’ont même de signification qu’appuyées l’une sur l’autre. Qu’elles supposent toutes deux un réel à la fois unifiable et diversifiable auquel elles s’appliquent, cela est clair, mais elles sont l’une et l’autre inhérentes au sujet et s’exercent parallèlement en donnant lieu à deux sortes de structures formelles se correspondant terme à terme.

Quant au nombre entier, il est comme nous l’avons vu (chap. I § 6) une synthèse de la classe et de la relation asymétrique, donc de la ressemblance et de la différence, les unités composant un nombre étant à la fois équivalentes et distinctes. Dirons-nous alors que le nombre est un produit de l’esprit, dans la mesure où il y a équivalence, et du réel dans la mesure où les unités sont distinctes ! Autrement dit, l’unité 1 serait l’expression de l’esprit, tandis que le nombre deux (1 + 1) émanerait du réel puisque, l’unité y étant additionnée à elle-même, il y a ainsi différence entre ces deux unités ?

Du point de vue génétique, toute relation établie entre les objets résulte donc d’une activité de l’esprit consistant à différencier aussi bien qu’à identifier et, par conséquent, tout système d’opérations, en tant que « groupement » de relations, est constructif en même temps qu’il assure sa propre rigueur grâce au mode de composition qu’il constitue. À cet égard, l’équivalent génétique de la fonction qu’É. Meyerson veut faire jouer à l’identité, c’est la réversibilité. Or, la réversibilité, qu’il cherche fréquemment à réduire elle-même à l’identité, est bien plus qu’une identification : elle est le déroulement d’un acte dans les deux sens, de telle sorte que cet acte, tout en étant constructif, est assuré de sa cohérence interne par la garantie de retrouver son point de départ : l’identité est alors le produit d’une opération directe par son inverse et ne se confond pas avec la réversibilité comme telle.

L’esprit est donc activité, ou pouvoir d’opérer, et si toute action ou toute opération suppose, en son point de départ, un lien indissociable entre le sujet et l’objet, il est artificiel d’attribuer l’identité seule au sujet et la différence à la réalité seule. Sans doute lorsque l’on réunit deux éléments concrets, cette addition ne serait pas possible si ces éléments n’étaient pas donnés dans le réel. Mais sont-ils donnés à l’état distincts, ou selon le même degré de distinction que nous introduisons entre eux ? Et, si c’était le cas, la réalité suffirait-elle à expliquer l’opération, ou celle-ci ne suppose-t-elle pas un acte qui relie ? Or, que cet acte soit une soustraction qui dissocie ou une sériation qui marque les différences, l’intervention du sujet y est aussi nécessaire que dans l’identification.

Mais alors où est la limite exacte entre le sujet et l’objet, si l’on renonce au critère net et clair de l’identité pure ? C’est ici que réapparaît la nécessité du point de vue génétique, qui impose une rectification continuelle des frontières alors que les philosophies d’ensemble souhaitent un état fixe. Il n’existe pas, en effet, de limite statique ou donnée une fois pour toutes, entre le sujet et l’objet, parce que l’esprit se construit peu à peu et qu’aux différents niveaux de cette construction la délimitation est alors à refaire (nous verrons d’ailleurs, en ce qui concerne la pensée physique, qu’il en est précisément de même du « réel » comme tel, et que Meyerson lui-même a donné les meilleurs arguments en faveur d’un réalisme en quelque sorte vicariant). Au niveau des réflexes et des premières manifestations sensori-motrices, on peut appeler « sujet » les mouvements innés ou acquis, et c’est bien par leur intermédiaire que se manifeste, en effet, l’activité du sujet vue sous l’angle du comportement. Mais, du point de vue du sujet lui-même, correspondant à ce comportement, il n’y a encore aucune différenciation entre le subjectif et l’objectif puisqu’il n’y a encore ni objets extérieurs ni sujet distinct de la réalité vécue par lui à chaque instant considéré. Au niveau de l’intelligence sensori-motrice, les premiers objets sont construits, en même temps que le sujet commence à se distinguer d’eux. Aux divers niveaux intuitifs et opératoires, cette élaboration du réel se poursuit, mais au moyen d’instruments subjectifs façonnés en même temps que lui, de telle sorte que, sur chaque palier successif, la délimitation est à réviser entre le sujet et l’objet : l’activité du sujet augmente avec l’extension des opérations, tandis que le réel s’objective en s’organisant. Il est donc exclu d’assigner une fois pour toutes au sujet ou à l’objet une structure définissable en termes statiques, telle que l’identique appartiendrait définitivement à l’un et le divers à l’autre. Si l’on veut les opposer en une formule valable pour tous les niveaux, celle-ci ne saurait être que fonctionnelle et non pas structurale. L’identification meyersonienne sera alors à remplacer par une assimilation de l’objet au sujet, assimilation d’abord sensori-motrice puis représentative et opératoire, mais englobant les opérations de différenciation autant que d’identification ; le réel, inversement ne sera définissable qu’en fonction d’accommodations variées, modifiant les schèmes d’assimilation mais sans se réduire une fois pour toutes au « divers » irrationnel.

La vraie source des difficultés de la thèse meyersonienne est donc la position antigénétique qu’il a adoptée et qui se manifeste notamment dans son interprétation des notions (ou « genres ») élémentaires, et avant tout du schème de l’objet permanent. On a remarqué l’étonnante complication (et dans le style lui-même, habituellement si limpide, de l’auteur) du noyau de la démonstration résumée au début de ce § (voir la citation de la p. 349 de C. P.) : l’esprit crée des notions abstraites en les extrayant du réel ; puis il les retransforme en choses par une projection sui generis ; après quoi seulement il opère sur ces abstraits redevenus concrets, d’où il résulte que les opérations portent, non pas sur le réel lui-même mais sur les « genres » hypostasiés dans le réel. L’exemple le plus simple de ce processus serait fourni par la notion de l’objet lui-même : due à une identification des sensations (« genre ») conduisant à l’idée de permanence substantielle, cette notion replacée dans le réel par une hypostase immédiate et « paradoxale », en constituerait le ciment causal le plus important. Or, tant cette thèse générale que son application à la notion d’objet (et par conséquent d’espace, de nombre, etc.) soulèvent les plus sérieuses difficultés génétiques dès que l’on réduit l’activité du sujet à l’identification.

La raison de ces difficultés est bien claire. Elle tient au fait que Meyerson, avec presque tous les auteurs dont nous avons été conduits à nous séparer, conçoit l’esprit comme composé de sensations ou de perceptions, d’un côté, et d’une intelligence achevée, à l’autre extrême, avec tout au plus, entre deux, une mémoire et des souvenirs-images : on oublie ainsi simplement l’action et la motricité, dont cependant H. Poincaré a pressenti le rôle épistémologique capital dans la formation de l’espace. Sauf erreur, la motricité est à peu près complètement absente de l’œuvre d’É. Meyerson (sauf quelques remarques à propos de Bergson), alors qu’il y est question des aspects les plus variés de la pensée (y compris une discussion sur la métaphysique). Or, loin d’impliquer l’adoption d’un pragmatisme utilitaire, de l’« empirisme radical » de James ou du bergsonisme, l’intervention de l’action aboutit sans plus à un déplacement des problèmes, que l’on retrouve sur un plan inférieur et partant plus facile à analyser. L’action est une forme de l’intelligence parmi d’autres, et une forme qui prépare la pensée, puisqu’entre la perception et l’intelligence réflexive il y a l’intelligence sensori-motrice, l’intelligence intuitive ou intériorisation représentative de l’action et tout le système des opérations liées à l’intelligence opératoire concrète.

Or, si l’on se place sur le terrain de l’action et notamment de cette intelligence sensori-motrice en dehors de laquelle le mécanisme des perceptions reste incompréhensible, les choses se simplifient notablement. On s’aperçoit alors que le schéma de Meyerson relatif aux abstraits projetés dans le réel et sur lesquels l’intelligence opère, correspond à un processus essentiel (comme tous les schémas meyersoniens), mais permettant l’économie du jeu de navette trop compliqué imaginé par le philosophe entre le réel et l’esprit.

En fait : 1° toute action conduit à des schématisations, c’est-à-dire que les mouvements et les perceptions coordonnés par elle constituent des « schèmes sensori-moteurs » susceptibles de s’appliquer à des situations nouvelles ; ces schèmes sont l’équivalent actif des concepts ou des « genres », mais ce sont des concepts pratiques et non pas réfléchis. 2° Sans quitter le terrain de l’action exercée sur l’objet, et sans donc avoir besoin de venir se localiser dans la pensée pour être en retour projetés dans le réel, ces schèmes structurent le donné en l’assimilant à l’action du sujet ; ils impriment donc une certaine forme à l’objet tout en l’incorporant dans les activités propres et en l’enrichissant ainsi d’une série de relations nouvelles. 3° En coordonnant les schèmes entre eux, l’action constitue, d’autre part, l’équivalent de ce que seront plus tard les opérations ; celles-ci dérivent donc de l’action et, si elles s’exercent, comme le dit Meyerson, sur des genres hypostasiés dans l’objet, et non pas sur l’objet lui-même, c’est que l’objet est, dès l’abord, structuré et complété par l’action dont procèdent les opérations. Meyerson a donc bien raison de voir dans l’exercice des opérations plus que ne comporte le réel à lui seul, mais l’interaction du sujet et de l’objet s’explique par un processus continu, se poursuivant de l’action la plus simple à l’opération la plus formelle, sans qu’il soit nécessaire de faire appel à un système de navettes imaginé pour remédier à l’insuffisance d’une définition de l’activité propre par la seule identification.

C’est en particulier sur ce mode actif et non pas noétique que se constitue l’objet permanent. Si la thèse meyersonienne était vraie, il devrait y avoir objet partout où il y a perception, et c’est bien ainsi que l’entend l’auteur. Or, le bébé n’a pas la notion d’objet avant 8-10 mois, alors qu’il perçoit fort bien et reconnaît les personnes et les choses ; mais il ne voit que des figures ou des tableaux perceptifs sans leur attribuer encore de permanence substantielle. Un chien courant après un lièvre n’a pas non plus la notion d’objet, malgré É. Meyerson, parce qu’il n’est pas capable d’imaginer le lièvre ni de le situer quelque part dans l’espace, en dehors de l’acte même de la poursuite ainsi que des perceptions olfactives et visuelles qui lui sont attachées. Par contre, en prolongement des schèmes pratiques initiaux, une coordination plus complexe des actions permet de constituer la notion de l’objet, à partir du moment où les déplacements commencent à être « groupés » en systèmes d’ensemble caractérisés par leur composition réversible. Ce seul fait montre la filiation des opérations spatiales ultérieures par rapport à l’action et à l’intelligence sensori-motrices. Sans parler de l’aspect physique de la question, sur lequel nous reviendrons (chap. V § 1), cet exemple illustre ainsi les difficultés d’une thèse d’où l’action est absente et qui est obligée de remplacer le passage de la motricité à l’opération par un jeu compliqué d’identifications rationnelles et de projections appelées à intervenir dès la perception.

§ 5. L’interprétation logistique du raisonnement mathématique

L’emploi de cet admirable instrument de dissection axiomatique, et même de critique épistémologique, que constitue le calcul logistique, a abouti, en ce qui concerne l’interprétation du raisonnement mathématique, à trois prises de position essentielles, correspondant à trois phases distinctes de l’histoire de la logistique. La première et la troisième de ces positions sont caractérisées par des découvertes techniques, qui ont enrichi notre savoir logique et, par conséquent, épistémologique ; la seconde est surtout intéressante par la théorie de la connaissance logico-mathématique qu’elle a conduit à formuler, sans d’ailleurs que cette théorie soit nécessairement liée à l’emploi des techniques logistiques.

On peut dire, en effet, qu’au cours d’une première phase de la logistique, une formule a été donnée du raisonnement par récurrence, qui permet de faire l’économie d’un principe spécial, tel celui invoqué par Poincaré et qui lie l’axiome d’induction complète à la construction elle-même des nombres inductifs. On peut caractériser cette première période par les noms de Morgan (à titre de précurseur), de Peano et de Russell (en ses premiers écrits). Au cours d’une seconde phase, l’assimilation de la logique et des mathématiques a conduit v. Wittgenstein et l’école de Vienne à une conception purement tautologique du raisonnement mathématique, celui-ci devenant la syntaxe d’un langage destiné à exprimer simplement des « faits » (physiques ou expérimentaux). En une troisième phase, débutant avec la théorie de la démonstration de Hilbert, les progrès de la logique des propositions ont abouti à la découverte, par Gödel, d’une irréductibilité entre le système constitué par l’arithmétique (y compris le raisonnement par récurrence) et la structure du calcul propositionnel (bivalent), ainsi qu’à une recherche, par Heyting et par l’école polonaise (Lukasiewicz, Tarski, etc.), d’une logique polyvalente et générale susceptible de répondre aux diverses exigences des positions prises dans les questions du fondement des mathématiques. Sans entrer dans l’exposé technique des travaux logistiques propres à ces trois phases, il importe cependant d’en dégager succinctement la portée en ce qui concerne l’épistémologie proprement dite.

I

« L’emploi de l’induction mathématique dans les démonstrations, écrit B. Russell 19, était autrefois quelque chose comme un mystère. On ne doutait pas que ce fût une méthode convenablement probante, mais personne ne savait bien comment elle était fondée… Poincaré considérait qu’il y avait là un principe de la plus haute importance, au moyen duquel un nombre infini de syllogismes pouvait être condensé dans un raisonnement unique. Nous savons maintenant que toutes ces vues sont erronées et que l’induction mathématique est une définition et non un principe. Il y a des nombres auxquels on peut l’appliquer et il y en a d’autres [les cardinaux transfinis] qui sont rebelles à son emploi. Nous définissons les « nombres naturels » comme ceux que l’on peut établir grâce à l’induction mathématique, c’est-à-dire comme ceux qui possèdent toutes les propriétés inductives. Par suite, ces déterminations peuvent être employées pour les nombres naturels non pas en raison de quelque intuition mystérieuse, d’un axiome ou d’un principe, mais elles se présentent comme une simple propriété littérale. Si nous définissons les « quadrupèdes » comme des animaux qui ont quatre pieds, il s’ensuivra que tout animal qui aura quatre pieds sera un quadrupède ; le cas des nombres soumis au régime de l’induction mathématique est exactement le même ».

Ce passage significatif de Russell se fonde sur la définition des classes « héréditaires » (telles que si n en est membre, n + 1 en fait aussi partie), ainsi que sur les notions de successeur ou de prédécesseur, de zéro et de « postérité de zéro », etc. (voir chap. I § 7 les notions premières de Peano, qui sont reprises et précisées par Russell en fonction de sa réduction du nombre entier aux classes). Cela revient à dire, et telle est la simplification essentielle que la logistique a introduite au cours de sa première phase, que le principe d’induction mathématique résulte sans plus de la construction des nombres entiers (finis). Que l’on admette la réduction des cardinaux aux classes logiques et des ordinaux aux relations asymétriques, on que l’on se borne, avec Peano, à adjoindre l’axiome d’induction à ceux qui déterminent la succession des nombres, le raisonnement par récurrence devient ainsi l’expression même de cette construction des entiers finis.

Mais, s’il y a là un progrès par rapport à l’interprétation de Poincaré, B. Russell exagère cependant quelque peu en comparant la suite des nombres à la classe des quadrupèdes… En effet, « définir » la première consiste à l’engendrer au moyen d’une loi de composition opératoire, relevant d’une structure de groupe, tandis que « définir » la seconde ne suppose que l’intervention d’une simple réunion d’individus, et non pas d’unités itérées. Dès lors, sans avoir à revenir à l’« intuition du nombre pur », le principe particulier de l’induction complète demeure irréductible à la logique des classes. C’est pourquoi le raisonnement par récurrence reste plus fécond que le syllogisme : il permet de généraliser de zéro, ou de un, à « tous », des propriétés non attribuées d’avance à tous les nombres, tandis que le syllogisme se borne à inclure les unes dans les autres des classes dont les parties et le « tout » résultent de simples emboîtements. Aussi bien, cette fécondité inhérente au raisonnement par récurrence a-t-elle été reconnue et maintenue par la plupart des logisticiens eux-mêmes.

II

Mais l’essai, réussi ou manqué (voir chap. 1 § 4), de réduction des êtres mathématiques aux classes et aux relations logiques portait en lui un germe d’unification, qui a abouti à la seconde phase de l’analyse logistique. De ce que les êtres logiques, considérés isolément (par opposition aux « groupements » sur lesquels nous avons insisté § 3 du chap. I), se réduisent à l’identité, et de ce que la mathématique semblait elle-même réductible à la logique pure, on en est venu à conclure au caractère « tautologique » de tout raisonnement logico-mathématique. La logique et les mathématiques se borneraient ainsi à constituer la syntaxe d’un langage destiné exclusivement à exprimer des « faits » c’est-à-dire des constatations expérimentales, et demeureraient radicalement infécondes en tant que pures syntaxes.

Partons de ce qu’on appelle des « propositions élémentaires », p. ex. « cet arbre est vert », proposition ne comportant aucune généralisation et se bornant à attribuer une propriété à un objet. On peut même distinguer, à l’intérieur de telles propositions, ce que Russell appelle « propositions atomiques » c’est-à-dire indécomposables en propositions plus simples (ce sont les « Sachlagen » de Wittgenstein) et qui résultent simplement de l’application de la négation à certaines données immédiates (« ceci n’est pas rouge »). Il existera alors des « propositions moléculaires », ou propositions résultant de l’application des opérations d’incompatibilité aux propositions atomiques, et les « propositions élémentaires » se réduiront, par définition, à des propositions atomiques et moléculaires prises ensemble. Cela dit, une proposition élémentaire peut être mise sous la forme d’une fonction propositionnelle : « x est vert » ou « f (a) » et d’autres objets que « cet arbre » peuvent convenir au prédicat f ; d’autre part, « cet arbre » lui-même peut comporter d’autres prédicats que f. Sans jamais quitter le terrain des « faits » on pourra ainsi, en substituant les données les unes aux autres à l’intérieur de la proposition, engendrer le calcul des classes et des relations, et, en combinant les propositions entre elles, développer le calcul propositionnel.

La « classe » devient dès lors, dans la conception tautologique, une simple juxtaposition d’« arguments » satisfaisant le même « énoncé ». Il est intéressant à cet égard de noter l’évolution de la logistique en ce qui concerne les êtres abstraits. En 1911 encore, B. Russell pouvait écrire un chapitre sur « le monde des universaux » 20, dont la théorie imitait « largement celle de Platon, avec les modifications seulement que le temps a montrées nécessaires » (p. 97). Il y soutenait que « toutes les vérités impliquent des universaux, et toute connaissance de vérités implique la connaissance directe d’universaux » (p. 100), et admettait tout au plus que l’existence des universaux constitués par les « relations » est plus facile à « prouver strictement » que celle des entités représentées par des adjectifs et des substantifs (p. 102). Et il concluait qu’une relation comme « au nord de » n’est « ni dans l’espace ni dans le temps, ni matérielle ni mentale » (p. 105) : elle « subsiste » au lieu d’« exister » (p. 107). En 1919, au contraire, il cherche à montrer 21 « pourquoi les classes ne peuvent pas être regardées comme partie de l’ameublement dernier du monde » (p. 216) et pense que « nous approcherons plus nettement d’une théorie satisfaisante si nous essayons d’identifier les classes avec les fonctions propositionnelles » (p. 218).

Or, une fonction propositionnelle est un simple schéma d’énoncé possible : f (x) ou (y) f (x). Lorsqu’il est saturé par deux variables il constitue une relation, et lorsqu’il l’est par une seule, les valeurs transformant la fonction en proposition vraie constituent une classe. Mais, dans ces relations comme dans ces classes, il n’y a rien de plus que des énoncés virtuels, correspondant à des données concrètes et directement vérifiables : à des « faits » expérimentaux. Le calcul des classes et des relations n’est donc que la syntaxe d’un langage qui énonce des faits. Quant aux nombres cardinaux ou « classes de classes », aux nombres ordinaux ou « classes de relations », et aux divers types d’êtres mathématiques, ils n’ajoutent rien de plus aux « faits » que les êtres logiques, et se bornent, eux aussi, malgré leur complexité apparente, à relier tautologiquement entre eux des schèmes de constatations possibles.

Pour ce qui est du calcul des propositions, qui combine entre eux les énoncés pris en bloc, il en va exactement de même. Une implication telle que p ⊃ q signifie simplement que si un objet quelconque présente cette propriété énoncée par la proposition p il présentera aussi la propriété énoncée par la proposition q. Les rapports quantitatifs envisagés par logique classique et opposant le « tous » au « quelques » et à l’« aucun » se réduisent sans plus au fait, pour une fonction propositionnelle saturée par certaines classes de variables, d’être « toujours » vraie, « parfois » vraie ou « jamais » vraie. Quant au calcul fondé sur les combinaisons du vrai et du faux, il n’introduit aucune construction réelle et se borne lui aussi à une combinatoire toute tautologique, combinatoire bivalente ou polyvalente selon les modes de raisonnement mathématique ou physique envisagé, mais qui se réduit encore à une simple syntaxe formelle.

Dépourvues de toute fécondité, les structures logico-mathématiques sont même, à proprement parler, étrangères à la vérité. Ramenées au rang de purs moyens d’expression, elles permettent d’énoncer des vérités réelles, lesquelles sont fécondes parce que physiques et expérimentales, mais ces structures ne dépassent la réalité physique que dans la mesure ou une syntaxe constitue le cadre vide des énoncés véritables dont le langage en acte se servira tôt ou tard. Il est vrai que cette syntaxe est réglée en vertu des propositions premières et d’un jeu de significations symboliques. Mais, selon Wittgenstein, les propositions premières s’imposent avec évidence parce que résultant de l’épuisement des combinaisons symboliques possibles. Quant aux symboles eux-mêmes, ce sont des images, c’est-à-dire des faits « ressemblant » à d’autres faits et le sens de ces « images logiques » résulte donc lui aussi d’une simple constatation.

Ainsi, après avoir appuyé la fécondité des mathématiques sur un univers quasi platonicien des idées générales, l’épistémologie logistique en est venue à la nier radicalement : réduisant le symbolisme logico-mathématique à une vaste tautologie, elle double ce nominalisme d’une assimilation de la connaissance réelle à la simple constatation du donné sensible, et aboutit en fin de compte à ce que Wittgenstein appelle lui-même une sorte de solipsisme, conséquence inévitable de l’« empirisme logique ».

Mais il est clair que, si précises et, à certains égards sans doute définitives, que soient les découvertes techniques du calcul logistique, l’emploi de ce calcul ne comporte pas ipso facto l’adoption de l’épistémologie viennoise. Que cet emploi soit ruineux pour un certain mode métaphysique de penser par concepts impropres à toute formulation, nous l’accorderons volontiers, et suivrons même entièrement le mouvement du Cercle de Vienne lorsqu’il limite les modes effectifs de connaître à deux types seulement : l’expérience et la formalisation. Seulement, entre la réalité physique et la déduction logistique, il intervient nécessairement le fait mental. Dans l’exacte mesure où l’on renonce au platonisme initial de B. Russell, il s’agit donc d’appuyer le formalisme logique sur l’activité intellectuelle, et la question est alors de savoir si la psychologie de Wittgenstein et des Viennois suffit à cette mise en correspondance.

Il importe d’abord de souligner de la manière la plus nette que, en marge de leur formulation logistique, les Viennois ont adopté ou construit une certaine psychologie des fonctions intellectuelles : le contact entre le symbolisme et les « faits » n’a pu être assuré que moyennant deux sortes d’affirmations, les unes concernant la connaissance (perception et intelligence), les autres relatives à la fonction symbolique (rôle du signe, et rôle de la « syntaxe » ou du langage en général). Or, si la formulation logique est affaire de pur calcul ou de pure axiomatisation, ces affirmations psychologiques relèvent par contre de l’expérience seule, c’est-à-dire de l’expérimentation psychologique elle-même, et aucune déduction logistique ne suffit à trancher de telles questions de fait. C’est donc sur le terrain des faits mentaux qu’il convient de se placer pour éprouver la valeur de l’épistémologie « viennoise », en distinguant soigneusement cette question de celle de la valeur de la logistique comme telle.

Or, si l’on cherche à déterminer à quels « faits » psychologiques correspondent les « énoncés » formulés par les propositions « atomiques » et les structures formelles de divers ordres, on est obligé de reconnaître que, loin d’être en présence de simples constatations au cours desquelles le sujet enregistrerait les données extérieures en demeurant lui-même passif, on retrouve constamment une action réelle du sujet, qui opère sur le donné au lieu de l’accepter tel quel : il s’ensuit que les « énoncés » correspondent à des opérations psychologiques autant qu’à des « faits » physiques et que, par conséquent, le mécanisme opératoire refoulé de la « tautologie » logique doit, ou bien être intégré au réel lui-même en tant qu’énoncé, ou bien être réintégré dans l’interprétation des symboles logistiques en tant qu’énonçants.

Qu’est-ce, en effet, que la lecture d’une donnée immédiate ? S’il s’agit de perception, il se présente aussitôt une difficulté centrale : comme nous avons cherché à le montrer ailleurs (voir chap. II § 3-4), la perception demeure irréductible à toute forme logique, parce que les rapports perceptifs sont incomposables entre eux de façon transitive, irréversibles, non associatifs et étrangers à la conservation des parties et du tout. Modifiés par chaque comparaison et ne comportant qu’un mode de composition statistique et non pas rationnel, les rapports perceptifs ne sauraient donc, à eux seuls, fournir la moindre base à une construction logique : pour qu’ils puissent donner lieu à des « énoncés » susceptibles de composition syntactique, il s’agit qu’ils soient d’abord structurés par des schèmes sensori-moteurs tels que celui de l’objet permanent, et ensuite conceptualisés par l’intégration dans un système symbolique et représentatif. Or, l’une et l’autre de ces deux transformations du perceptif en un schématisme logicisable suppose l’action ou l’opération.

Pour ce qui est de la notion d’objet, essentielle à l’énoncé des propositions les plus élémentaires, c’est une erreur psychologique manifeste de croire qu’il y a objet dès qu’il y a perception : la notion de l’objet constitue le plus simple des schèmes de conservation, mais cette conservation, loin de résulter d’une pure identification intellectuelle (voir § précédent), suppose une coordination des actions de détour et de retour, et une organisation spatiale des déplacements (annonçant une structure de groupe opératoire). Eu égard à l’objet, la perception ne joue ainsi elle-même qu’un rôle d’indice et en reconnaissant un objet par la vue ou le toucher on ne se borne pas à le voir ou le sentir : l’on voit ou l’on touche seulement une partie de l’objet, partie servant d’indice à l’égard du tout, et se référant donc à un schème d’ensemble construit et non pas donné. L’« énoncé » logique le plus simple, la proposition la plus « atomique », telle que « ceci… rouge », etc. énonce donc une série d’actions virtuelles et non pas un donné perceptif. Au reste, l’intuition logistique souvent étonnante de Wittgenstein va beaucoup plus profond que sa psychologie : lorsque cet auteur caractérise les « énoncés » les plus primitifs par des négations (« pas rouge », « pas vert », etc.) il avoue par cela même l’existence de la construction opératoire sous-jacente aux soi-disant « faits » que ces énoncés signifieraient.

Si l’on en vient maintenant à des « énoncés » plus complexes (bien que caractérisant toujours des « propositions élémentaires » à argument individuel, tel que « cet arbre est vert »), il intervient toute une conceptualisation et une symbolisation, dont il est encore bien plus aisé d’apercevoir le caractère psychologiquement opératoire et non pas simplement « donné ». Commençons par examiner le prédicat : « vert » (ou « blanc », etc.). Au temps où B. Russell était platonicien, il a écrit que « l’acte de pensée d’un homme est nécessairement une chose différente de l’acte de pensée d’un autre homme ; l’acte de pensée d’un homme à un certain moment est nécessairement une chose différente de l’acte de pensée du même homme à un autre moment. Donc, si la blancheur était la pensée en tant qu’opposée à son sujet, deux hommes différents ne pourraient pas la penser, et le même homme ne pourrait pas la penser deux fois. Ce que beaucoup de différentes pensées de blancheur ont en commun est leur objet, et cet objet est différent d’elles toutes. Ainsi les universaux ne sont pas des pensées, quoique, quand ils sont connus, ils soient les objets des pensées » 22. Il est clair que ces objections de Russell sont irréfutables en ce qui concerne la blancheur perceptive, qui est à la fois incommunicable et dénuée de toute conservation ou réversibilité mentales. Mais elles valent tout autant contre la permanence de la blancheur physique, car jamais les mêmes ondes lumineuses ne se reproduisent deux fois dans les mêmes circonstances. « Penser » la blancheur ou la verdeur, etc., c’est donc construire un concept : si on le veut stable et susceptible d’entrer en des « énoncés » logiques, il faut alors, ou bien recourir au platonisme, à l’intelligence divine, etc., ou bien, si l’on n’est pas métaphysicien, reconnaître à la pensée le pouvoir de conserver ses idées par des opérations réversibles et de les échanger par co-opération sociale, c’est-à-dire à nouveau par des opérations réversibles, mais avec correspondances interindividuelles. En ce cas seulement l’énoncé « cet arbre est vert » aura quelque signification logistique.

Quant au sujet ou argument de la proposition, il est clair que si l’on prête à un objet la qualité d’être un « arbre », on l’incorpore également dans un schème opératoire en dehors duquel l’énoncé perd toute signification. Désignons par f (a) la proposition « cet arbre (a) est vert (f) ». Or, plus encore que la stabilité du prédicat (f), la désignation de l’argument (a) suppose une construction. Appeler l’objet (a) un arbre, c’est en effet, se référer à d’autres objets (b, c, etc.) susceptibles de vérifier avec lui certaines fonctions propositionnelles, c’est-à-dire de présenter avec lui certaines qualités communes (d’être vivace, d’avoir un tronc, etc.) définissant la notion d’arbre. En dehors d’une telle référence, implicite ou explicite, il est dépourvu de sens de traiter cet objet (a) d’« arbre » et une telle désignation dépasse donc nécessairement le donné actuel pour le relier à un ensemble d’autres « faits » comparés entre eux. Que cette comparaison ou ces relations se réduisent, au point de vue logistique, à la possibilité de substituer (b) ou (c) à l’argument (a) de la proposition f (a), cela n’exclut en rien le caractère opératoire de l’acte psychologique permettant de telles substitutions : une opération de réunion ou de mise en relation intervient ainsi en toute fonction propositionnelle susceptible de déterminer une classe ou une relation, et tout énoncé portant sur un objet conceptualisé suppose de tels rapports.

Il reste le point central pour une interprétation nominaliste ou « syntactique » des structures logico-mathématiques : qu’est-ce qu’un symbole et comment les propositions réduites à un pur langage symbolique, désigneront-elles le réel correspondant ? Que l’on définisse le symbole comme une « image », avec Wittgenstein, et que l’on s’accorde à voir dans l’image un « fait » qui « ressemble » aux faits signifiés par elle, cela n’enlève rien à la nature essentiellement mentale du fait-signifiant, désigné par les symboles. Même à admettre que la logique soit simplement un langage, il reste qu’un langage se construit et ne se découvre pas par simple constatation extérieure, et qu’un langage suppose des sujets psychologiques capables de parler entre eux et de se représenter quelque chose au moyen de signes ainsi élaborés. Psychologiquement, la fonction symbolique (ou capacité de représenter au moyen de signes et d’images) explique, si l’on veut, la pensée, mais elle la suppose en retour : plus précisément elle ne l’explique qu’à la condition d’en impliquer les attributs essentiels et, si la pensée n’est qu’un langage c’est que le langage est un instrument conceptuel. Loin de supprimer l’opération, un système symbolique exact est donc doublement opératoire : il représente au moyen d’opérations symboliques un jeu, non pas de réalités toutes faites, mais d’opérations réelles. C’est pourquoi, de réduire les structures logico-mathématiques à une syntaxe n’exclut en rien leur fécondité opératoire. Il demeure en particulier cette opposition frappante que le langage proprement mathématique, dont on veut nous faire admettre le caractère tautologique, est infiniment plus riche que la syntaxe exclusivement logique : pourquoi donc les « tautologies » de la logique formelle sont-elles malgré tout si courtes, tandis que les « tautologies » propres à la théorie des nombres, à l’analyse ou à la géométrie exigent des volumes entiers pour y être transcrites et des siècles d’invention ininterrompue pour être développées ?

Au total, il semble donc impossible de nier que la construction opératoire, écartée de la logique pure et des mathématiques par l’épistémologie viennoise au cours de cette deuxième période de (histoire des théories logistiques, ne réapparaisse nécessairement sur le terrain psychologique, ce qui réintroduit nécessairement le problème de sa formalisation logistique. Entre le symbole logistique et le « fait » physique, il intervient une action du sujet et l’opération se présenta ainsi à titre de lien indispensable entre le premier et le second. C’est d’ailleurs ce qu’avouent les « Viennois » en partie, pour ce qui est du fait de conscience : logiquement « tautologiques », les mathématiques sont vécues psychologiquement comme constructives et fécondes. Mais faut-il alors considérer ce sentiment comme une illusion subjective, ou bien est-il épistémologiquement nécessaire de conférer au sujet une activité réelle pour unir les « faits » à leurs « symboles » ?

Trois raisons paraissent imposer cette seconde manière de voir. La première est la convergence progressive entre l’analyse psychologique et l’analyse logistique. Tout le développement de l’intelligence se ramène à un passage de l’action irréversible aux opérations réversibles et ces opérations se constituent psychologiquement sous la forme de systèmes d’ensemble bien définis : or, ces systèmes correspondent, selon les opérations en jeu, soit à des « groupes » mathématiques (la suite des nombres, les déplacements dans l’espace, etc.), soit aux « groupements » plus élémentaires de classes et de relations dont nous avons vu la structure (chap. I § 3). Cette marche de la pensée vivante et des processus intellectuels concrets dans la direction de systèmes constituant leurs formes d’équilibre et se trouvant, par ailleurs, directement axiomatisables en structures logistiques, est un fait dont l’importance épistémologique ne saurait être négligée : ce sont ces données génétiques qui doivent être retenues si l’on veut parler vraiment d’une « unité de la science », par opposition à la psychologie un peu rudimentaire dont l’« empirisme logique » se contente.

En second lieu, du point de vue strictement logistique, on ne saurait réduire les mathématiques et la logique à une vaste tautologie que si tous les rapports en jeu dans les structures logico-mathématiques étaient assimilables à l’identité pure. Or, il n’en est rien et l’illusion contraire est née d’un procédé d’analyse essentiellement atomistique : lorsque Russell, p. ex., réduit à l’identité la correspondance bi-univoque d’un terme à un autre, il néglige les divers modes possibles de correspondance considérés en tant que systèmes d’ensemble 23 (d’où son assimilation du nombre cardinal à une classe de classes). Si l’on analyse au contraire les totalités comme telles, ce n’est pas l’identité qui constitue le rapport logique fondamental, mais bien la réversibilité, et l’identité se réduit alors au produit des relations directes et inverses. Or, la réversibilité est une notion essentiellement opératoire et qui converge, nous venons de le voir, avec la forme même de l’équilibre des processus mentaux correspondants.

Une troisième raison de se refuser à réduire la logique et les mathématiques à une pure et simple tautologie est fournie par l’évolution même des travaux logistiques, à partir de la seconde période que nous considérons ici. L’hypothèse épistémologique de la tautologie générale propre aux « syntaxes » logico-mathématiques suppose, en effet, au minimum la réduction possible de tous les procédés d’inférence ou de raisonnement au schéma purement logique du calcul propositionnel. Elle implique tout au moins la possibilité de reconstruire les mathématiques à titre de système formel unique. Or, c’est précisément cette unicité qui est ébranlée par les travaux de la troisième période et notamment par ceux de Hilbert et de Gödel, dont nous allons voir maintenant les répercussions.

III

La troisième période de la logistique marque un renouvellement à la fois du point de vue de la réduction des mathématiques à la logique et en ce qui concerne la nature, tautologique ou non, des unes ou de l’autre. Préparée par les travaux de Hilbert sur l’axiomatisation de l’arithmétique, une crise proprement dite s’est produite avec les découvertes de Gödel, en 1929, et elle a obligé les anciens membres du cercle de Vienne lui-même à assouplir leur position jusqu’à faire de la logique une syntaxe de toutes les syntaxes (comme le soutient aujourd’hui Carnap), par opposition à la langue élémentaire au nom de laquelle on espérait d’abord supprimer les problèmes et « fermer » les axiomatiques.

Après avoir démontré la non-contradiction de la géométrie en s’appuyant sur celle de l’arithmétique, Hilbert a tenté, dès 1904, de démontrer la non-contradiction de l’arithmétique elle-même. Mais les résistances rencontrées l’ont conduit à modifier sur deux points essentiels la position initiale de Russell, développée par les Viennois : (1) En premier lieu, il a vite renoncé à une réduction pure et simple du mathématique au logique. Au contraire, en passant de la logique à l’arithmétique et de celle-ci à l’analyse, il introduit chaque fois de nouvelles variables et de nouveaux axiomes. Pour formaliser l’arithmétique il se donne p. ex. le calcul des propositions, les axiomes de l’égalité, les axiomes de récurrence pour l’addition et la multiplication et un axiome voisin de l’« axiome de choix ». Il n’y a donc plus réduction du supérieur à l’inférieur, p. ex. du nombre à la classe ou du raisonnement par récurrence à des enchaînements purement logiques d’inclusions ou de relations asymétriques : il y a au contraire subordination du mathématique simple au « métamathématique », c’est-à-dire à une discipline reconstruisant simultanément le logique et le mathématique et dont l’objet est de démontrer la non-contradiction et l’achèvement des axiomes de la mathématique formalisée. (2) En second lieu, et a fortiori, Hilbert renonce à toute interprétation tautologique de la logique et des mathématiques, et se trouve comme malgré lui replongé dans le problème de la fécondité. En effet, les trois critères qu’il assigne à toute axiomatique achevée sont l’indépendance des axiomes, leur non-contradiction et la saturation, c’est-à-dire la démonstratibilité de toutes les conséquences que l’on en peut tirer. Or, l’indépendance des axiomes s’est révélée si grande que, même sur le terrain de l’arithmétique pure, il n’est parvenu à démontrer ni la non-contradiction ni la saturation ! C’est assez dire que, sur le terrain proprement axiomatique lui-même, on ne saurait plus parler légitimement de la nature tautologique des connexions logico-mathématiques : les opérations dont nous venons de voir (sous II) qu’elles s’interposent nécessairement entre les « faits » et les énoncés logiques, se trouvent être si riches que les axiomes « indépendants » propres à l’axiomatique arithmétique elle-même n’ont point encore pu être démontrés compatibles entre eux… 24

En effet, le problème soulevé par Hilbert s’est révélé bien plus complexe encore que l’illustre inventeur de la méthode métamathématique ne l’avait supposé. Sur ce point comme toujours, la crise ainsi ouverte s’est montré plus féconde que tous les dogmatismes. De 1929 à 1934 les efforts pour démontrer la non-contradiction de l’arithmétique et notamment l’axiome général d’induction complète se sont, en effet, enrichis des travaux de Herbrand, de Gödel et de Gentzen qui ont à bien des égards renouvelé les questions sans pour autant parvenir aux résultats proposés.

L’essai de Herbrand 25 a consisté à réduire les opérations d’une démonstration à des opérations de plus en plus simples jusqu’à trouver une forme directement vérifiable. Procédant par disjonction finie de termes ne contenant plus de variables, jusqu’à décider si cette disjonction est une identité logique, il aboutit ainsi à démontrer un certain nombre de compatibilités, mais échoue devant l’axiome général d’induction complète, irréductible à cette méthode dite des champs.

En 1929, Gödel marque un tournant décisif en fournissant la raison positive de ces résistances. D’un théorème, devenu célèbre, portant sur un système de relations récurrentes, il déduit ce résultat essentiel que la non-contradiction d’une théorie ne se laisse pas démontrer au moyen des seuls éléments de cette théorie ni ne se laisse réduire à la non-contradiction d’une théorie plus simple. La non-contradiction de l’arithmétique n’est, donc pas démontrable logiquement, et, dans l’état actuel des connaissances, elle ne saurait être appuyée que sur une démonstration métamathématique recourant aux instruments transfinis. Il en résulte que la légitimité du raisonnement par récurrence ne saurait relever de la logique, non seulement faute d’une réduction directe possible, mais encore faute de pouvoir « saturer » le système des vérités arithmétiques : autrement dit la généralisation à tous les nombres d’une propriété vérifiée pour 0 et pour le suivant d’un nombre donné si elle est vraie pour ce nombre, ne peut être démontrée vraie ou fausse par le simple secours de la logique.

Après quoi Gentzen en 1934, par une méthode voisine de celle de Herbrand, parvient bien à démontrer la non-contradiction de l’arithmétique et à y englober l’axiome général d’induction. Mais c’est à la condition d’incorporer le transfini à son raisonnement et, comme il le dit lui-même, de recourir à « des moyens qui dépassent l’arithmétique » 26.

Or, ces développements de la métamathématique hilbertienne sont gros d’enseignements logiques et épistémologiques. Que l’on ne puisse pas démontrer la non-contradiction de l’arithmétique en appliquant le critère classique (p . p = 0), sans s’appuyer sur un ordre de vérités supérieur à l’arithmétique (et qui la suppose par conséquent), cela prouve assurément, ou bien l’insuffisante cohérence des mathématiques ou bien l’insuffisance des procédés dont dispose actuellement la formalisation logistique. Or, il est extrêmement remarquable de constater que personne ne songe le moins du monde à mettre en doute la cohérence interne des mathématiques, bien qu’il soit actuellement impossible de les réduire à un système formel unique. Il ne reste donc qu’à s’engager dans la direction d’un perfectionnement de la logique, puisque les systèmes opératoires caractéristiques de l’arithmétique elle-même ne peuvent être démontrés non contradictoires au moyen des systèmes opératoires propres à la seule logique classique.

Ce réajustement de la logique a été entrepris ou peut être conçu de trois manières, qui sont d’ailleurs susceptibles de se rejoindre un jour. On a, en premier lieu, tenté de considérer la logique classique, qui est bivalente, comme un simple cas particulier de logiques plus générales à trois valeurs (par admission d’un tiers non exclu), à quatre valeurs ou même à une infinité de valeurs : l’effort d’extension porte alors sur le principe du tiers exclu jusqu’à en faire un principe du ne exclu, dans l’idée plus ou moins explicite, d’aboutir ainsi à une logique de l’infini mieux adaptée aux mathématiques que celle des ensembles finis. En second lieu on peut perfectionner les métathéories jusqu’à construire des systèmes formels imitant avec toujours plus de précision les théories mathématiques elles-mêmes, ce qui tend en fin de compte à faire de la mathématique sa propre logique. Enfin on pourrait — mais cette troisième solution ne semble pas avoir été tentée — élargir le principe même de la non-contradiction : pourquoi l’expression p . p = 0, qui repose sur la simple complémentarité de p et de p dans l’univers du discours ne suffit-elle pas à assurer la non-contradiction de l’arithmétique ? Ne serait-ce pas qu’un système d’emboîtements susceptibles d’assurer une induction complète et reposant sur les groupes et le corps des nombres réels ne saurait être enfermé dans un système d’emboîtements simplement intensifs, c’est-à-dire définis par de pures complémentarités ? Ces trois solutions reviennent donc à dépasser de trois manières différentes le cadre de la logique bivalente, étant reconnue son insuffisance à absorber les mathématiques ou même à fournir, lorsque les structures logiques et mathématiques sont simplement mêlées les unes aux autres, le critère de la non-contradiction du mixte ainsi formé.

Les premières attaques contre la logique bivalente sont issues de l’intuitionnisme brouwerien. Résolu à n’admettre que les êtres mathématiques effectivement construits, Brouwer a été conduit à réexaminer la valeur des raisonnements portant sur les ensembles infinis et l’utilisation des démonstrations par l’absurde. Réduisant alors la logique à une simple classification verbale des ensembles finis, il a résolument mis en doute l’emploi du tiers exclu dans l’infini, en admettant la possibilité d’un tertium : l’indémontrable, situé entre le vrai, ou effectivement construit, et l’absurde. Après que Wavre eût montré la possibilité de formaliser un tel point de vue, Heyting a effectivement construit une logique trivalente susceptible de s’adapter à l’intuitionnisme. Outre la logique probabiliste polyvalente de Reichenbach et plusieurs autres essais (Gonseth, etc.), l’école polonaise, avec Lukasiewicz et Tarski, a généralisé ces tentatives jusqu’à construire un principe du ne exclu et une logique d’une infinité de valeurs. Il y a là un effort d’un haut intérêt et dont la portée effective n’a certainement pas encore été épuisée. Néanmoins deux circonstances la restreignent jusqu’ici. D’une part, si de nouveaux cadres sont ainsi préparés, qui sembleraient notamment pouvoir s’ajuster un jour aux problèmes de récurrence, aucune application décisive n’a encore justifié aux yeux de tous de tels élargissements et bien des auteurs conservent l’impression d’une réduction possible de la polyvalence à la bivalence simple. D’autre part, une logique à une infinité de valeurs n’est point encore une logique de l’infini et une « logique générale » n’a pas été dégagée, le problème subsistant entièrement de savoir si elle est possible.

En second lieu, l’élargissement de la logique s’effectue au sein des théories métamathématiques elles-mêmes. À côté de la logique purement intensive représentée par les classes et les relations indépendamment du nombre et par la logique des propositions bivalentes, on peut concevoir une logique des mathématiques consistant en un mélange d’axiomes strictement logiques et d’axiomes empruntés à l’arithmétique, à l’analyse ou surtout aux structures transfinies. De tels agrégats qui caractérisent précisément les théories métamathématiques sont alors susceptibles de perfectionnements indéfinis, et c’est d’eux que l’on attend en général l’achèvement des formalisations mathématiques. Mais, même en dépassant ainsi la logique pure, et sans revenir à l’idéal illusoire de la réduction simple du mathématique au logique, on ne parvient à démontrer la non-contradiction des systèmes arithmétiques qu’en s’appuyant, nous l’avons vu, sur des axiomes d’ordre supérieur : plus encore que l’échec de la réduction russellienne du supérieur à l’inférieur, cette résistance à l’« achèvement » de la formalisation montre alors l’hétérogénéité du logique et du mathématique. Il y a donc autonomie relative des paliers supérieurs et par conséquent nécessité de construire une logique spécifique s’adaptant toujours mieux à eux par incorporations successives d’axiomes nouveaux étrangers à la logique pure. Or, plus cette logique mixte est développée sur le plan métamathématique et plus elle imite la mathématique elle-même jusqu’à la doubler avec un mimétisme croissant. Si l’on peut parler à ce sujet d’une assimilation progressive du logique et du mathématique, cette assimilation est en ce cas réciproque, et revient comme toujours à enrichir l’inférieur au moyen du supérieur aussi bien qu’à traduire celui-ci dans les structures de celui-là. Un exemple fera comprendre la chose. Hilbert démontre le principe du tiers exclu en s’appuyant sur un certain axiome de choix transfini : A (t A) ⊃ A (a) signifiant que si la propriété A convient à l’objet choisi (t A) elle convient alors à tous les (a). L’exemple donné dans le fini est le suivant : si A est la propriété d’être corruptible et que l’objet choisi (t A) soit le plus incorruptible des hommes, alors tous les hommes (a) sont corruptibles. Or, il est clair qu’en se donnant la possibilité de retrouver parmi l’ensemble des hommes le plus incorruptible d’entre eux, on s’attribue par cela même le pouvoir de sérier tous les hommes en les comparant deux à deux (ou classes à classes) du point de vue de la relation asymétrique transitive : « plus (ou moins) incorruptible ». Appliquer ce même pouvoir aux ensembles transfinis signifie alors s’accorder le droit de les ordonner tous (non pas nécessairement selon le rapport « bien ordonné » mais selon un ordre simple ou un jeu d’intersections préalables). Bref, introduire un tel axiome revient à se donner plus qu’il n’en faut pour logiciser un secteur mathématique particulier, mais, précisément, en se donnant trop, on enrichit d’autant l’inférieur au lieu de lui réduire le supérieur : c’est en quoi la logique élargie des métathéories est appelée à doubler les mathématiques en insérant la logique dans une métalogique, plus que l’inverse ; et cela jusqu’à faire des mathématiques elles-mêmes leur propre logique. Le principe d’induction complète reste, en ce cas aussi, à concevoir comme un mode d’inférence spécifique, irréductible à la seule logique bivalente.

En troisième lieu, on pourrait imaginer une solution revenant à élargir la notion de la non-contradiction elle-même, jusqu’à faire de la non-contradiction propre à la logique bivalente un simple cas particulier du non-contradictoire caractérisant la logique des opérations réversibles en général. En effet, que signifie l’expression classique p . p, symbole de la contradiction inter-propositionnelle? Tout simplement ceci, que l’univers du discours (appelons-le z) est partagé en deux classes de valeurs, les unes vérifiant la proposition p, les autres la proposition p et que ces deux classes correspondant à p et à p sont complémentaires sous z. On aura donc, par définition :

(1) p . p = 0

(2) p ∨ p = z

(3) p = z . p

(4) p = z . p

Si p. ex. p signifie « x est vivant », tous les x se répartiront en vivants et non-vivants (p) et la non-contradiction (p . p = 0) reviendra à affirmer qu’aucun x ne saurait être à la fois vivant et non-vivant, puisque, par définition, non-vivant est complémentaire de vivant. Il en résulte que les vivants seront tous les z qui ne sont pas non-vivants (4) et que les non-vivants seront tous les z qui ne sont pas vivants (3).

Mais un tel critère ne relève que de la complémentarité simple c’est-à-dire qu’il est de caractère purement intensif 27 et ne suppose que les rapports d’emboîtement de la partie dans le tout : la seule relation connue entre l’une des parties (correspondant à p) et l’autre partie (correspondant à p) est, en effet, une relation de complémentarité, c’est-à-dire une relation se référant au tout : p = z . p. Faut-il alors s’étonner qu’une telle définition exclusivement intensive de la non-contradiction ne suffise plus à rendre compte de la cohérence propre aux systèmes extensifs et numériques ? Il est au contraire évident que de tels systèmes débordent le cadre intensif et relèvent par conséquent d’un critère plus délicat de la non-contradiction.

Supposons, p. ex., qu’en vertu des axiomes choisis mais en maintenant les définitions ordinaires des nombres 2, 4 et 5, on obtienne en un système arithmétique une proposition telle que 2 + 2 = 5. Si nous faisons correspondre 2 + 2 à la proposition p et 5 à la proposition p, la question est alors de savoir pourquoi elles sont contradictoires ? Est-ce à nouveau simplement parce que l’ensemble (infini) des nombres entiers se partage en deux sous-ensembles complémentaires, dont l’un comporte les rapports 0 + 4 = 4 ; 1 + 3 = 4 ; 2 + 2 = 4 ; etc. et dont l’autre contient toutes les autres relations vraies concernant les 5, 6, 7, …, de telle sorte qu’il n’existe pas d’équation comportant à la fois 2 + 2 dans un membre et un nombre autre que 4 dans l’autre membre ? Il est clair que, à raisonner d’une façon aussi simple, on n’arrivera jamais non pas seulement à démontrer mais même à assurer intuitivement la non-contradiction du système. Or, c’est à peu près ce que l’on fait en voulant soumettre l’arithmétique à la logique. La non-contradiction arithmétique tient au contraire au fait que les opérations génératrices des nombres entiers positifs et négatifs forment un groupe, tel que l’opération directe + 1 soit annulée par l’opération inverse − 1, sous la forme : + 1 — 1 = 0. C’est cette composition de l’opération directe + 1 et de l’inverse − 1 en l’identique 0 qui constitue le correspondant réel, sur le plan des nombres entiers, de ce qu’est l’équation logique p . p = 0. Sera contradictoire, par conséquent, toute équation numérique dans laquelle les opérations directes et inverses ne s’annuleront pas l’une l’autre : soit + n − n ≷ 0. Il en résulte que la non-contradiction arithmétique comporte un autre critère, et beaucoup plus fin, que la non-contradiction simplement logique ou intensive, relevant de la seule complémentarité.

Mais quel est alors le rapport entre ces deux sortes de non-contradictions ? Il tient précisément au jeu des opérations directes et inverses et l’on peut définir de façon générale la non-contradiction par la réversibilité, tout en différenciant les paliers distincts de non-contradictions selon la nature des systèmes opératoires tous caractérisés par leur composition réversible. En particulier, la non-contradiction logique p . p = 0 n’est pas autre chose qu’une composition réversible particulière consistant à annuler une opération directe (ou affirmation) par son inverse (ou négation), ce qui équivaut à l’opération identique 0.

En effet, comme nous l’avons montré ailleurs 28 en nous appuyant sur la règle bien connue de dualité p ∨ q = p . q et p . q = p ∨ q, toute la logique des propositions est réductible à un « groupement » unique (voir pour la notion de « groupement » le chap. I § 3), dont l’opération directe est la disjonction p ∨ q et l’opération inverse la négation conjointe p . q. L’opération identique générale étant (∨) 0 et les identiques spéciales étant (p ∨ p = p) et (p ∨ z = z) on peut tirer toute la logique des propositions des équations (1) à (4) : p . p = 0 ; p ∨ p = z, p = z . p et p = z . p. Or, un « groupement » constituant le seul système de compositions réversibles compatibles avec les rapports purement intensifs d’inclusion de la partie dans le tout et de complémentarité, il en résulte que la non-contradiction logique p . p = 0 exprime simplement la réversibilité inhérente à un tel système. Il va donc de soi qu’elle ne saurait suffire à démontrer la non-contradiction de l’arithmétique, puisque cette démonstration reviendrait alors à réduire les rapports extensifs (de partie à partie) et notamment les rapports numériques (itération de l’unité et induction complète) aux seuls rapports intensifs (de complémentarité et d’inclusion) !

Au contraire, si la non-contradiction en général se ramène à la réversibilité en général, chaque ensemble de groupes enveloppe sa non-contradiction et comporte son critère spécial de contradiction, en référence avec l’opération identique du système. De ce point de vue encore, la logique des mathématiques se réduit aux structures mathématiques elles-mêmes.

IV

Or, des considérations qui précèdent, il est possible de tirer une interprétation du raisonnement mathématique qui concilie sa fécondité et sa rigueur, tout en le distinguant du raisonnement simplement logique.

Le raisonnement logique est déjà fécond, parce que deux opérations logiques quelconques composées entre elles donnent une opération nouvelle non contenue dans les composantes. Soit p. ex. la conjonction (p . q) : elle affirme simplement la vérité de certaines combinaisons de valeurs admettant simultanément p vraie et q vraie (p. ex. p = x est Mammifère et q = x est Vertébré). Si nous affirmons, d’autre part (p . q), nous admettons la conjonction possible de q avec non-p (p. ex. si x est un Oiseau il est à la fois non-Mammifère et Vertébré, soit p . q). Or, la réunion de (p . q) et de p . q sous la forme [(p . q) ∨ (p . q)] contient plus que (p . q) et que (p . q) pris chacun à part : cette réunion disjonctive signifie, en effet, que q peut être affirmée indépendamment de la vérité ou de la fausseté de p. Ajoutons encore la vérité de p . q (ni Mammifère ni Vertébré) et nions celle de p . q (Mammifère et non Vertébré) : cette réunion [(p . q) ∨ (p . q) ∨ (p . q)], avec exclusion de (p . q), signifie alors que p implique q (soit p ⊃ q) c’est-à-dire affirme un rapport essentiel entre p et q, non contenu ni dans (p . q), ni dans (p . q) ni même dans [(p . q) ∨ (p . q)]. Ainsi la fécondité de la logique tient à ses compositions opératoires, que suppose toute déduction, aussi tautologique soit-elle d’apparence.

Quant à la rigueur du raisonnement logique, elle tient à la réversibilité des compositions possibles, puisque (nous venons de le voir) le critère de la non-contradiction (p . p = 0) n’est autre que la réversibilité elle-même. La rigueur de la logique des propositions provient donc du fait que ses compositions constituent, non pas seulement un réseau ou lattice, mais bien un « groupement » unique, c’est-à-dire un lattice rendu réversible par ses complémentarités hiérarchiques, et dont l’« opération identique » fondamentale est précisément (p . p = 0). La rigueur ne tient donc ni à l’identité simple p = p, ni à la non-contradiction conçue comme une forme statique indépendante, mais à la réversibilité du système d’ensemble, dont les compositions non identiques expliquent par ailleurs la fécondité 29.

Si de la logique, nous passons au raisonnement mathématique, nous comprenons alors pourquoi la fécondité en est décuplée, quoique la rigueur y repose sur un principe équivalent, mais d’application plus affinée.

La fécondité du raisonnement mathématique dépasse sans commune mesure celle du raisonnement logique pour cette raison bien simple qu’au lieu d’emboîter sans plus la partie dans le tout ou de ne relier les parties entre elles que par complémentarité ou intersection (celle-ci étant à nouveau une inclusion), le raisonnement mathématique construit un ensemble toujours plus riche de relations entre les parties, considérées en elles-mêmes et sans passer par l’intermédiaire du tout (produits, correspondances bi-univoques, etc.). S’il s’est avéré impossible de « fonder » le principe général d’induction complète au moyen des seules ressources de la logique, c’est, en effet, que toute récurrence numérique suppose des relations directes entre les parties des totalités envisagées et qu’il est exclu de réduire de telles relations aux seuls rapports des parties avec le tout (inclusion et complémentarité). Dans la mesure où le nombre déborde la classe intensive, dans cette même mesure et pour les mêmes raisons le raisonnement par récurrence ne peut que demeurer irréductible aux compositions opératoires de la logique bivalente des propositions. L’extension considérable de fécondité que marque le passage du logique au mathématique tient donc à toute la différence qui séparent du simple « groupement » (ou composition réversible des relations de partie à tout), les groupes numériques, algébriques et géométriques fondés sur les relations directes des parties entre elles.

Or, c’est précisément cette structure fondamentale de groupe qui assure la rigueur du raisonnement mathématique (sitôt dépassés les rapports élémentaires de partie à tout qui se retrouvent dans la théorie des ensembles). Si la non-contradiction repose sur la réversibilité, on retrouvera ainsi, à partir de la non-contradiction logique, une suite de paliers de non-contradiction liés à des formes de réversibilité toujours plus affinées en fonction de la différenciation même des systèmes. Comme y a déjà insisté G. Juvet, c’est seulement en découvrant le « groupe fondamental » sur lequel repose une théorie, que l’on est certain de la cohérence interne de celle-ci 30. C’est assez dire que la rigueur du raisonnement mathématique ne saurait faire qu’un avec sa fécondité : plus exactement dit, la fécondité tient au caractère illimité des compositions opératoires dont la réversibilité assure la rigueur.

De la sorte, l’analyse du raisonnement mathématique prépare et préfigure la solution à donner au problème des êtres abstraits : dans la mesure où le mathématique déborde le logique, l’existence opératoire s’avère, en effet, d’autant plus effective, qu’elle est ainsi doublement irréductible à la tautologie pure.

§ 6. Les thèses de J. Cavaillès et d’A. Lautman

L’évolution des rapports entre la logistique et les mathématiques, durant la troisième des trois périodes distinguées à l’instant, a conduit deux mathématiciens philosophes, J. Cavaillès et A. Lautman, à une réflexion d’ensemble sur la nature des opérations et des êtres mathématiques. Or, les deux œuvres 31 de ces auteurs, parues la même année (1938), sont d’autant plus intéressantes à rapprocher que, tout en s’orientant en des directions très différentes au premier abord, elles convergent en réalité sur les affirmations essentielles de la spécificité du devenir mathématique et sur cette sorte de dialectique opératoire, invoquée par l’un sur le plan du développement de la conscience, ou par l’autre sur les deux plans corrélatifs de l’histoire et des essences platoniciennes, pour expliquer la connexion des constructions génétiques avec les formes d’équilibre « globales ».

« Si féconde soit-elle, si intimement unie avec la pensée mathématique véritable, la méthode axiomatique peut-elle la fonder ? En tant que caractéristiques d’un procédé opératoire, les axiomes d’un système ne font que le décrire », dit Cavaillès (p. 79) et malgré les analogies entre l’effort d’Hilbert et le logicisme, les résistances rencontrées dans le problème de la saturation empêchent de les identifier. « De toute façon, l’axiomatisation se réfère donc doublement à un donné : extérieurement, donné du système auquel elle emprunte ses concepts ; intérieurement, donné d’une unité opératoire qu’elle ne fait que caractériser » (p. 88). Ce donné intérieur ne serait réductible que si l’on parvenait à prouver la saturation. Or, « on n’aperçoit pas dans la logique ordinaire un moyen quelconque de la prouver qui lui donne un sens effectif ; celui qu’elle a est, en réalité, emprunté à l’intuition de l’unité du processus opératoire caractérisé par les axiomes » (p. 89).

Mais, depuis que Hilbert a reconnu l’impossibilité de réduire l’arithmétique à la logique et n’a ambitionné d’atteindre qu’une « réédification simultanée de la mathématique et de la logique » (p. 90), depuis que Carnap lui-même a renoncé à la syntaxe unique pour admettre que « la mathématique exige une suite infinie de langues toujours plus riches » (p. 166), on ne peut plus espérer une réduction pure et simple du mathématique au logique : « l’étroit corselet des règles de la logique classique n’enserre que de façon incommode les expériences imprévisibles faites sur les formules… La formalisation complète aboutit paradoxalement à supprimer les indépendances opératoires que la méthode axiomatique aurait eu pour but de sauvegarder » (p. 175). La logique, comme Brouwer l’a définitivement établi, selon Cavaillès, ne porte que sur le discours et non sur les enchaînements.

En particulier, toutes les démonstrations de non-contradiction « échouent également devant l’axiome général d’induction complète » (p. 143). Tant les résultats de Gentzen (avec son recours à une induction transfinie) que ceux que de Gödel (p. 164-5) empêchent la logique de « fonder » les mathématiques. Même du logicisme correspondant à la nouvelle manière de Carnap « aucune solution au problème du fondement ne peut être attendue » (p. 169).

Ainsi ni l’expérience au sens physique, ni aucun a priori logique ne sauraient fonder les mathématiques (p. 179-180). Quant au brouwerisme « la question du sens d’une opération telle que la posent les intuitionnistes émane du préjugé — d’ontologie non critique — que l’objet doit être défini antérieurement à l’opération, alors qu’il en est inséparable » (p. 178). En quoi consiste alors le fondement réel ? En une dialectique, mais se confondant avec le devenir général de la conscience, c’est-à-dire si nous comprenons bien, avec la genèse et l’histoire opératoire elles-mêmes.

Cette genèse n’est pas à chercher dans l’analyse des stades initiaux : « Quant à l’application des mathématiques à la « réalité », c’est-à-dire au système d’interactions vitales entre homme et choses, il est visible d’après ce qui précède qu’elle n’intéresse plus le problème du fondement des mathématiques : l’enfant devant son boulier est mathématicien, et tout ce qu’il y peut faire n’est que mathématique » (p. 180). C’est à l’histoire opératoire ultérieure qu’il faut donc recourir, comme, p. ex., au « triple rôle de la généralisation… : libération d’opérations de conditions extrinsèques de leur accomplissement, dissociation ou identification de processus accidentellement unis ou distingués, enfin position de nouveaux objets comme corrélats d’opérations reconnues autonomes. Dans tous les cas la fécondité du travail effectif est obtenue par ces ruptures dans le tissu mathématique, ce passage dialectique d’une théorie portant en elle-même ses bornes à une théorie supérieure qui la méconnaît quoique et parce qu’elle en procède » (p. 172). Et encore : « l’élargissement de la conscience et le développement dialectique de l’expérience coïncident. Ils donnent lieu à l’engendrement indéfini des objets dans ce que nous appellerons le champ thématique : on a vu quelques-uns de ces processus d’engendrement, les différentes sortes de généralisations, les formalisations auxquelles s’ajoute la thématisation proprement dite : transformation d’une opération en élément d’un champ opératoire supérieur, exemple topologie des transformations topologiques (essentielles d’une façon générale en théorie des groupes). Trois sortes de moments dialectiques… La nécessité de l’engendrement d’un objet n’est jamais saisissable qu’à travers la constatation d’une réussite : l’existence dans le champ thématique n’a de sens que corrélât d’un acte effectif » (p. 177).

« Quant au moteur du processus, il semble échapper à toute investigation. C’est ici le sens plein de l’expérience, dialogue entre l’activité consciente en tant que pouvoir de tentatives soumises à des conditions et ces conditions mêmes » (p. 178). « Le champ thématique n’est donc pas situé hors du monde mais est transformation de celui-ci : la pensée effective (exigeant une conscience plus complète) des choses est pensée de ses objets (la pensée adéquate d’une pluralité est pensée de son nombre). S’il reste un élément inéliminable d’incertitude… son action ne porte pas vers l’arrière, les gestes accomplis effectivement restant valables (validité définitive des énoncés), mais vers l’avant pour une transformation de ce qui est posé (modification des notions) » (p. 179).

On voit combien cette thèse converge avec la position génétique. Il n’est qu’un point où nous invoquerions les faits contre Cavaillès, mais cela en faveur de Cavaillès lui-même : si l’enfant, en présence de son boulier, est déjà mathématicien, c’est qu’il est simultanément occupé à construire le nombre et la logique entière, et cela parce que son champ thématique est déjà la transformation d’un monde. « On ne voit absolument pas la raison, écrivait Fraenkel en 1928, pourquoi les lois de l’arithmétique formelle correspondent exactement aux expériences de l’enfant devant son boulier » (p. 168). La réponse à ce problème n’est pas seulement à chercher au cours de l’histoire opératoire des niveaux supérieurs : elle peut être aussi trouvée dès l’analyse des formes les plus humbles de l’activité. La seule vraie méthode dialectique est ainsi la méthode génétique elle-même.

Or, si platonicien qu’il se dise, A. Lautman ne s’oppose nullement à ce génétisme opératoire de Cavaillès à la manière dont un Russell (au temps où il croyait aux universaux) différait d’un L. Brunschvicg : il ajoute simplement à la reconnaissance du devenir de la conscience — à nouveau conçu comme une genèse essentiellement opératoire — la considération des formes d’équilibre ; et c’est faute de savoir où situer ces dernières dans l’interprétation du développement, qu’il les appuie sur une sorte de devenir suprahistorique, au lieu de chercher leur explication dans le mécanisme même du processus génétique, jusqu’en ses racines proprement infrahistoriques.

Le développement des mathématiques témoigne de l’existence d’une certaine réalité (p. 7) et Brunschvicg plus que quiconque a développé l’idée que cette « objectivité… était l’œuvre de l’intelligence, dans son effort pour triompher des résistances que lui oppose la matière sur laquelle elle travaille » (p. 9). Or la philosophie mathématique de Brunschvicg, à laquelle Lautman se réfère ainsi de la manière la plus significative, ne se réduit nullement à une psychologie de l’invention. Elle écarte simplement toute déduction a priori. « Entre la psychologie du mathématicien et la déduction logique, il doit donc y avoir une place pour une caractérisation intrinsèque du réel. Il faut qu’il participe à la fois du mouvement de l’intelligence et de la rigueur logique, sans se confondre ni avec l’un ni avec l’autre, et ce sera notre tâche que d’essayer cette synthèse » (p. 10). Ainsi posé, le problème est donc de « développer une conception de la réalité mathématique où s’allient la fixité des notions logiques et le mouvement dont vivent les théories » (p. 12). En effet, « les théories mathématiques sont susceptibles d’une double caractérisation, l’une qui porte sur le mouvement propre de ces théories, l’autre sur les liaisons d’idées qui s’incarnent dans ce mouvement. Ce sont là deux éléments distincts dont la réunion constitue, à notre avis, la réalité inhérente aux mathématiques » (p. 147).

Cette dualité est attestée en particulier par l’état actuel du problème de la formalisation. « Pour formaliser l’analyse il faut pouvoir appliquer l’axiome de choix, non seulement à des variables numériques, mais à une catégorie plus élevée de variables, celle où les variables sont des fonctions de nombres. Les mathématiques se présentent ainsi comme des synthèses successives où chaque étape est irréductible à l’étape antérieure. De plus, et ceci est capital, une théorie ainsi formalisée est incapable d’apporter avec elle la preuve de sa cohérence interne ; il faut lui superposer une métamathématique qui prend la mathématique formalisée comme objet et l’étudie du double point de vue de la non-contradiction et de l’achèvement » (p. 11). Mais, Lautman y insiste, « ce n’est là qu’un idéal… et l’on sait à quel point cet idéal apparaît actuellement comme difficile à atteindre » (p. 12-13). Il y a donc dualité entre la mathématique et la métamathématique, cette dernière envisageant « certaines structures parfaites, réalisables éventuellement par des théories mathématiques effectives, et ceci indépendamment du fait de savoir s’il existe des théories jouissant des propriétés en question (p. 13). Or, c’est précisément cette opposition entre l’effectif en devenir et l’idéal demeurant supérieur à lui qui justifie selon Lautman la dialectique du mouvement mathématique et de l’immobilité logique. Il faut reconnaître à la fois « l’irréductibilité des mathématiques à une logique a priori et leur organisation autour de pareils schémas logiques » (p. 147-8). « On peut même dire qu’une dialectique qui s’engagerait dans la détermination des solutions que ces problèmes logiques peuvent comporter, se verrait entraînée à constituer tout un ensemble de distinctions subtiles et d’artifices de raisonnement qu’imiteraient à ce point les mathématiques qu’elle se confondrait avec les mathématiques elles-mêmes. Tel est le sort de la logique mathématique dans ses développements les plus récents. Il est impossible de concevoir ce qu’est le problème de la non-contradiction de l’arithmétique sans refaire toute l’arithmétique, mais dès qu’on essaie d’établir une démonstration effective de la non-contradiction de l’arithmétique, on est obligé d’employer dans cette démonstration des moyens mathématiques qui dépassent en richesse ceux de la théorie dont on cherche à garantir la validité. Ces résultats, dus à K. Gödel, montrent de façon définitive que la non-contradiction de l’arithmétique ne se laisse pas ramener à la non-contradiction d’une théorie plus simple, et, dans l’état actuel de la science, toute démonstration métamathématique de la non-contradiction de l’arithmétique emploie forcément des moyens transfinis. Il semblait donc que ce problème eût perdu tout intérêt logique, jusqu’à ce que M. Gentzen ait su l’envisager sous un autre aspect : "Il est parfaitement concevable, écrit-il, que l’on démontre la non-contradiction de l’arithmétique avec des moyens qui dépassent l’arithmétique mais qui néanmoins peuvent passer pour plus assurés que les parties discutables de l’arithmétique pure elle-même". On voit de cette façon comment le problème de la non-contradiction a un sens, alors même que l’on ignorerait les moyens mathématiques nécessaires pour le résoudre » (p. 148-9).

Le schéma fondamental de l’interprétation de Lautman est donc la subordination du devenir opératoire à un idéal de connexions qui le dépassent. Mais, avant de conclure de là au platonisme, Lautman se livre à une analyse profonde des aspects les plus généraux des « structures » mathématiques et c’est cette caractérisation structurelle qui donne son sens réel à une telle conclusion.

Il y a tout d’abord dualité de points de vue entre une méthode « locale », ou atomistique, procédant de l’élément à la totalité, et la méthode « globale » procédant du tout à la partie. « L’étude globale cherche au contraire à caractériser une totalité indépendamment des éléments qui la composent ; elle s’attaque d’emblée à la structure de l’ensemble, assignant ainsi une place aux éléments avant même que d’en connaître la nature ; elle tend surtout à définir les êtres mathématiques par leurs propriétés fonctionnelles, estimant que le rôle qu’ils jouent leur confère une unité bien plus assurée que celle qui résulte de l’assemblage des parties » (p. 19). Le rôle des totalités opératoires est ainsi fondamental dans la pensée mathématique actuelle, où les deux problèmes se retrouvent sans cesse de partir de la structure totale pour déterminer les conditions à remplir par les éléments pour s’y intégrer ou de partir des propriétés des éléments et de chercher « à lire dans ces propriétés locales la structure de l’ensemble en lequel ces éléments se laissent ranger » (p. 29). D’où, dans les deux cas, la manifestation d’une « influence organisatrice du tout » (p. 29). Lautman fait, à ce propos, l’aveu d’une préoccupation extrêmement révélatrice, à la fois quant aux implications sous-jacentes de son système et au rôle de l’idée de totalité dans la pensée mathématique contemporaine : « Nous rencontrons ainsi en mathématiques des considérations qui peuvent à première vue paraître étrangères aux mathématiques et y apporter comme le reflet de certaines conceptions propres à la biologie ou à la sociologie. Il est évident que l’être mathématique tel que nous le concevons n’est pas sans analogie avec un être vivant ; nous croyons cependant que l’idée de l’action organisatrice d’une structure sur les éléments d’un ensemble est pleinement intelligible en mathématiques, même si transportée en d’autres domaines, elle perd de sa limpidité rationnelle » (p. 29). Cette « solidarité du tout et de ses parties » se trouve notamment dans les notions de groupe et de corps 32 : « en se donnant les axiomes auxquels obéissent les éléments d’un groupe ou d’un corps, ou se donne par là même, d’un coup, la totalité souvent infinie des éléments du groupe ou du corps » 33. Il existe en ce cas une véritable « implication du tout dans la partie » (p. 30).

Or, ce rôle fondamental des totalités opératoires (ainsi que la distinction entre les « propriétés intrinsèques » d’un être mathématique et les « propriétés induites » à partir du système ambiant) renouvelle la question des rapports entre la logique et les mathématiques et permet de dépasser définitivement le logicisme. « Les logiciens ont toujours voulu (depuis la découverte des paradoxes russelliens) interdire les définitions non prédicatives, c’est-à-dire celles où les propriétés d’un élément sont solidaires de l’ensemble auquel cet élément appartient. Les mathématiciens n’ont jamais voulu admettre la légitimité de cette interdiction, montrant à juste titre la nécessité de faire parfois appel, pour définir certains éléments d’un ensemble, à des propriétés globales de cet ensemble » (p. 39). La logique « n’est, en effet, qu’une discipline mathématique parmi les autres, et les genèses qui s’y manifestent sont comparables à celles que nous observons ailleurs (p. 83).

Le rapport entre la logique et les mathématiques se précise notamment dans le processus que Lautman appelle la « montée vers l’absolu » (chap. III) après l’avoir annoncé par l’expression plus précise : « la montée vers l’achèvement » (p. 14). Il s’agit, p. ex. dans l’ordre des groupes algébriques de Galois, du fait que l’« imperfection » d’un élément de base, par rapport au corps donné, se réfère nécessairement à la structure opératoire d’ensemble, qui seule est achevée. Or, seuls ces « essais d’organisation structurale… confèrent aux êtres mathématiques un mouvement vers l’achèvement par quoi on peut dire qu’ils existent. Mais cette existence ne se manifeste pas seulement en ce que la structure de ces êtres imite les structures idéales auxquelles ils se laissent comparer ; il se trouve que l’achèvement d’un être soit en même temps genèse d’autres êtres, et ce sont là des relations logiques entre l’essence et l’existence où s’inscrit le schéma de créations nouvelles » (p. 80). Ainsi « les théories mathématiques se développent par leur propre force, dans une étroite solidarité réciproque et sans référence aucune aux Idées que leur mouvement rapproche » (p. 139). En effet « les schémas logiques que nous avons décrits ne sont pas antérieurs à leur réalisation au sein d’une théorie » (p. 149). « Le sort du problème des rapports du tout et de la partie, de la réduction des propriétés extrinsèques en propriétés intrinsèques, de la montée vers l’achèvement, la constitution de nouveaux schémas de genèse dépendent du progrès des mathématiques elles-mêmes ; le philosophe n’a ni à dégager de lois ni à prévoir une évolution future » (p. 149). « Toute tentative logique qui prétendrait dominer a priori le développement des mathématiques méconnaît donc la nature essentielle de la vérité mathématique, car celle-ci est liée à l’activité créatrice de l’esprit, et participe de son caractère temporel » (p. 147).

On ne saurait ainsi accepter qu’un seul a priori : « c’est uniquement la possibilité d’éprouver le souci d’un mode de liaison entre deux idées et de décrire phénoménologiquement ce souci, indépendamment du fait que la liaison cherchée peut être ou n’être pas opérable » (p. 149). Mais c’est en cela qu’il existe une réalité ou une objectivité mathématique qui transcende le temps et le mouvement. En accord, sur cette thèse générale, avec P. Boutroux, Lautman se sépare cependant de lui sur le point essentiel que « le problème de la réalité mathématique ne se pose ni au niveau des faits, ni à celui des êtres, mais à celui des théories. À ce niveau, la nature du réel se dédouble » (p. 146-7) en un mouvement propre aux théories et en liaisons d’idées s’incarnant en elles. Mais, répétons-le, cette incarnation ne résulte pas d’une préformation.

C’est ici que se précise le platonisme de Lautman, platonisme en quelque sorte dynamique ou dialectique : « au-delà des conditions temporelles de l’activité mathématique, mais au sein même de cette activité, apparaissent les contours d’une réalité idéale qui est dominatrice par rapport à une matière mathématique qu’elle anime, et qui pourtant, sans cette matière, ne saurait révéler toute la richesse de son pouvoir formateur » (p. 150). Cette réalité idéale ne serait cependant pas elle-même le siège d’une progression sans fin : « La métamathématique qui s’incarne dans la génération des idées et des nombres ne saurait donner lieu à son tour à une méta-métamathématique ; la régression s’arrête dès que l’esprit a dégagé les schémas selon lesquels se constitue la dialectique » (p. 153).

Sans cet arrêt final, nous accepterions intégralement le néoplatonisme apparent de Lautman, tant il est non seulement peu contradictoire avec le génétisme opératoire, mais encore complémentaire de l’idée même de construction temporelle. Il est clair, en effet, que toute analyse génétique ou historico-critique met en évidence une continuelle dualité de plans, sur laquelle nous avons été conduits à insister dès le départ (voir Introd. § 5) et tant à propos de l’espace que du nombre : le développement réel ou temporel des opérations, et les formes d’équilibre vers lesquelles il tend, cet équilibre enveloppant lui-même un ensemble toujours plus riche de transformations virtuelles. Que l’on décrive cette réalité idéale, impliquée en tout équilibre opératoire, dans le vocabulaire du platonisme, peu importe tant que l’on respecte les deux conditions soulignées par Lautman lui-même : ni a priori structural, ni extériorité de l’idéal par rapport au développement réel.

Il est extrêmement frappant, en particulier, de constater combien l’argumentation de Lautman traduit, en un autre langage, ce que nous avons observé sans cesse dans la genèse elle-même, quant au double rôle des totalités opératoires. D’une part, ces totalités constituent les conditions de la structuration réelle des opérations logico-mathématiques et en représentent ainsi les formes d’équilibre nécessaires, à tous les niveaux et dès le palier concret : c’est pourquoi la comparaison des relations de partie à tout en mathématique avec les totalités organiques est plus qu’une simple image et exprime une liaison psychologique fondamentale entre l’organisation vivante et l’organisation opératoire. Mais, d’autre part, ces totalités jouent un rôle normatif : celui de l’idéal ou du virtuel, dont l’incorporation au réel est logiquement nécessaire à son achèvement.

Pourquoi donc, si la thèse d’A. Lautman est aussi proche de ce que nous apprend l’analyse génétique (des niveaux les plus élémentaires jusqu’à la formalisation métamathématique), en venir à cette sorte d’arrêt final qui est la seule part de platonisme métaphysique se mêlant à ce que l’on pourrait appeler le platonisme génétique de l’auteur ? Deux des intuitions platoniciennes fondamentales sont celles de la réminiscence et de la participation. Si les totalités opératoires s’apparentent bien aux totalités organiques, on pourrait traduire la réminiscence dans le langage génétique d’une régression sans fin à des coordinations toujours plus primitives, dont les opérations abstrairaient leurs éléments ; et c’est bien ce qu’a senti Lautman. Mais en ce cas la participation n’a de son côté aucune raison d’être limitée par un achèvement immobile : c’est au contraire, grâce à une suite de constructions, d’équilibre croissant, que peut être conçue la marche vers l’idéal. L’achèvement ne serait autre, alors, que la fermeture à la fois régressive et progressive, du cercle des connaissances dont A. Lautman a, trop brusquement, voulu s’évader. C’est ce qu’il nous reste à montrer.

§ 7. Conclusions : la nature des êtres et des opérations mathématiques

Conformément au principe de l’épistémologie génétique, la question de la nature des êtres mathématiques ne saurait être résolue qu’en fonction de leur développement et en comparant ce dernier à celui de la pensée physique ou de la biologie. Or, on peut résumer comme suit ce que nous a appris l’examen de cette évolution et de la direction dans laquelle elle s’est engagée :

1. En leur source, les opérations logico-mathématiques procèdent des actions les plus générales que nous pouvons exercer sur les objets ou sur les collections d’objets : actions qui consistent à réunir ou à dissocier, à ordonner ou à changer d’ordre, à mettre en correspondance, etc., etc. Or, dès ce niveau de départ, on peut distinguer en de telles actions deux pôles demeurant d’ailleurs indifférenciés du point de vue du sujet lui-même. D’une part, ces actions comportent un aspect physique, plus ou moins spécialisé en fonction des objets eux-mêmes : ainsi les actes de réunir ou de dissocier, d’ordonner ou de changer d’ordre, etc. consistent d’abord en mouvements réels, effectués matériellement ou imaginés en pensée, etc. D’autre part, ces actions font intervenir également des coordinations générales, reliant entre eux les actes dont il vient d’être question : pour réunir ou séparer des objets, les ordonner ou les déplacer, etc., il faut que les actions elles-mêmes qui s’appliquent à ces objets soient réunies les unes aux autres, ou dissociées, soient ordonnées, mises en correspondance, etc. C’est en cet aspect d’activité coordinatrice des actions physiques elles-mêmes qu’il faut chercher la racine des opérations logico-mathématiques et, si les coordinations générales de l’action et les actions spécialisées sont, au début, indifférenciées les unes des autres, cela ne prouve en rien que l’on puisse dériver les premières des secondes.

2. En effet, les phases ultérieures du développement génétique font assister à une différenciation croissante et rapide entre les opérations physiques, de plus en plus spécialisées en fonction des objets, et les opérations logico-mathématiques, dont le sujet dégage toujours mieux le caractère nécessaire au fur et à mesure qu’il les élabore au moyen d’éléments abstraits des coordinations initiales de l’action. C’est ainsi qu’au niveau des opérations concrètes déjà (7-8 ans), les groupements logiques et les structures numériques et spatiales sont constitués en systèmes déductifs distincts des opérations physiques dont ils demeuraient en partie indifférenciés au niveau de la pensée intuitive.

3. Dès le niveau des opérations formelles, les structures logico-mathématiques, non seulement continuent de se différencier par rapport aux opérations physiques, mais encore débordent de tous côtés la réalité expérimentale. D’une part, elles introduisent des généralisations opératoires sans signification concrètes immédiates (généralisations du nombre, etc.). D’autre part, et en prolongement des opérations concrètes, elles entraînent, dès le début de leur formalisation, une extension à l’infini qui marque d’emblée et de la façon la plus nette la libération de ces structures par rapport à l’expérience.

4. Enfin les constructions axiomatiques qui généralisent la construction formelle sont élaborées indépendamment de l’expérience. Elles consistent, en particulier, à écarter telle propriété opératoire ou telle obligation d’opérer qui semblent imposées par la réalité expérimentale (p. ex. le cinquième postulat d’Euclide ou l’axiome d’Archimède), de manière à faire des coordinations usuelles un simple cas particulier des coordinations possibles. Or, il arrive fréquemment que le résultat de ce travail d’épuration aboutisse à la construction de structures rencontrant, non plus l’expérience telle qu’elle se présente aux débuts, de l’élaboration des notions scientifiques, mais bien l’expérience affinée et imprévisible due aux techniques physiques les plus élaborées.

Déterminée par ces quatre régions, la courbe du développement des êtres mathématiques suit donc une direction à la fois nette et paradoxale : procédant de la coordination des actions exercées par le sujet sur l’objet, elle s’éloigne toujours plus de cet objet immédiat, mais sans cesser de conserver le pouvoir de le rejoindre, et en le retrouvant en fait à tous les niveaux de profondeur ou d’extension, auxquels son analyse physique peut conduire. D’où les deux problèmes essentiels que soulève la pensée mathématique : pourquoi cette pensée est-elle constructive, et pourquoi tout en dépassant sans cesse le réel, est-elle cependant en constant accord avec lui ?

Réexaminons, pour tenter de résoudre ces questions, (I) les stades initiaux, (II) les stades ultérieurs, puis nous analyserons (sous III) les rapports de la mathématique avec la physique et la biologie.

I

La pensée mathématique est féconde parce que, étant une assimilation du réel aux coordinations générales de l’action, elle est essentiellement opératoire.

Elle est féconde d’abord parce que les compositions d’opérations constituent de nouvelles opérations et que ces compositions, dont le raisonnement mathématique dégage les structures, se confondent en leur source avec la coordination même des actions. Il est remarquable, à cet égard, que les structures abstraites constituées par les « groupes » mathématiques et les « groupements » logistiques correspondent aux formes les plus élémentaires de la coordination psychologique des conduites. Quelles sont, en effet, les conditions d’équilibre d’un système de conduites, qu’il s’agisse de mouvements réels exécutés par le sujet, ou d’actions quelconques effectuées sur les objets ? C’est d’abord de pouvoir combiner deux actions ou deux mouvements en un seul ; c’est ensuite de pouvoir revenir au point de départ (retour) ; c’est aussi de s’abstenir d’agir (cette abstention équivalant au produit d’un déplacement avec son inverse) ; c’est de pouvoir choisir entre plusieurs itinéraires conduisant au même but (détours) ; c’est enfin de distinguer entre des actions à effet cumulatif (p. ex. faire plusieurs pas successifs) et celles dont la répétition n’ajoutent rien à l’action initiale (p. ex. relire deux fois son journal ou redire les mêmes paroles). Or, il est visible que les quatre premiers de ces cinq caractères les plus généraux de l’action constituent ce qu’il y a de commun aux groupes et aux groupements : la composition de deux opérations en une seule opération nouvelle appartenant au même système, la conversion des opérations directes en opérations inverses (retour), l’opération identique générale (opération nulle), l’associativité (détours) ; quant à la distinction entre les opérations cumulatives (en particulier l’itération) et la tautologie (identiques spéciales), c’est elle qui oppose précisément les groupes mathématiques aux groupements logiques. — La réversibilité, en particulier, qui constitue là propriété la plus caractéristique des transformations opératoires, mathématiques et logiques, est. par ailleurs, la loi d’équilibre essentielle qui distingue l’intelligence de la perception ou de la motricité élémentaire de (habitude. Tout le développement de l’intelligence est même caractérisé par un passage de l’irréversibilité, propre aux actions primitives, à la réversibilité opératoire marquant l’état d’achèvement des processus intellectuels. Il est d’un grand intérêt pour situer le mécanisme opératoire logico-mathématique dans son contexte génétique réel, de noter ces convergences entre les coordinations psychologiques de l’action (avec la réversibilité comme critère de l’équilibre) et les structures logiques et mathématiques essentielles.

Mais une opération comme telle est déjà une création du sujet, puisqu’elle est une action exercée par celui-ci sur les choses. Il est donc inexact de dire que la formation de la pensée mathématique soit due à une abstraction à partir de l’objet, comme si les matériaux de cette pensée étaient déjà contenus tels quels dans la réalité extérieure et qu’il suffise de les extraire pour engendrer les relations spatiales ou numériques. L’action, en quoi consiste l’opération à sa naissance, ajoute au contraire des éléments nouveaux à la réalité, et c’est en cette adjonction que consiste le début de la création propre aux mathématiques. Réunir des objets en une collection ou les en dissocier est un enrichissement apporté par l’action aux objets, car si la nature constitue à elle seule des ensembles ou les disloque, ce n’est pas à la manière d’une action libre (libre au sens où Brouwer caractérise le continu comme une suite de choix libres), mobile et réversible comme celles qui caractérisent la manipulation ou la pensée. De même construire ou mesurer des figures sont des actions qui ajoutent quelque chose à la réalité, car celle-ci en ignore les éléments les plus simples, tels les droites ou les plans et ne connaît, à une certaine échelle, que discontinuité et fluctuations.

Seulement la réalité extérieure se prête toujours à ces opérations ou à ces constructions, et c’est son accord sans cesse renouvelé qui motive la renaissance continuelle du réalisme. Là est le second caractère de la pensée mathématique : si elle est création, par rapport à la réalité physique et qu’elle ajoute quelque chose à cette dernière au lieu d’en abstraire ou d’en extraire sa matière, cependant dans la mesure où elle s’applique à la réalité, qu’elle dépasse par ailleurs considérablement (partout, p. ex. où intervient l’infini), l’expérience se trouve en accord avec le schème mathématique. Cet accord pose donc un deuxième problème, qu’il importe de résoudre dès le cas des opérations les plus simples, pour comprendre ce que sera une telle convergence lorsque la pensée mathématique anticipera des expériences à des années souvent de distance et leur fournira des cadres avant que l’idée même de telles expériences ait germé dans la pensée. Ces sortes d’anticipations montrent, en effet, que la rencontre entre les opérations mathématiques et le réel n’est pas nécessairement due à un ajustement réciproque, comme l’accord entre un principe de physique mathématique et les données expérimentales. Cherchons donc en quoi elle consiste dans les cas les plus élémentaires, c’est-à-dire dans ceux où l’ajustement réciproque semble évident, ce qui pourrait n’être qu’une apparence : p. ex. lorsqu’une collection de cailloux fournit le même nombre 10 quel que soit l’ordre dans lequel on les compte ou lorsqu’un triangle rectangle dessiné sur le papier présente effectivement une égalité approchée entre le carré de l’hypoténuse et celui des deux autres côtés.

Les solutions classiques de l’épistémologie philosophique s’enfermaient dans le dilemme : ou la réalité mathématique s’impose a priori à la réalité physique, ou la première s’extrait a posteriori de la seconde. La plupart des contemporains, tels Poincaré ou Meyerson, invoquent au contraire une troisième solution : mélange d’éléments empruntés au réel et de construction due au sujet pensant. À la limite de cette position, les logisticiens issus du cercle de Vienne réduisent l’apport du sujet à la seule syntaxe du langage destiné à exprimer le réel, tandis que tout ce qui dépasse la tautologie pure consiste en constatation de la réalité. Or l’hypothèse d’une assimilation du réel aux opérations issues de l’action nous paraît comporter une quatrième solution, consistant à n’attribuer les rapports mathématiques ni au sujet seul (a priorisme), ni à l’objet seul (empirisme) ni à une interaction actuelle entre le sujet et l’objet extérieur à lui, mais à une interaction entre eux deux, demeurant intérieure au sujet lui-même.

Une image fera comprendre la différence entre cette quatrième possibilité et les trois autres. Supposons que l’objet, donc le monde physique, soit différent de ce qu’il est : les mathématiques et la logique demeureraient-elles alors identiques à ce que sont les nôtres ? Oui, selon l’apriorisme ; l’empirisme et les solutions du troisième type répondront au contraire que non. Mais pourquoi non ? Parce que l’expérience physique, seule source (selon l’empirisme) ou source partielle (selon la troisième solution) de la connaissance mathématique, imposera à cette dernière une structure différente. La quatrième solution consiste au contraire à admettre que ce n’est pas l’expérience physique, donc l’action extérieure de l’objet sur le sujet, qui imposerait cette modification, puisque la logique et les mathématiques sont issues de la coordination des actions du sujet et non pas des actions particulières le reliant aux objets. Or, si le monde physique était autre qu’il n’est, ces coordinations mêmes en seraient modifiées pour une raison bien plus profonde que celle de l’expérience physique actuelle faite par chaque sujet : c’est parce que dans un monde différent, les structures mentales et physiologiques du sujet en général seraient autres, et que la vie elle-même serait issue d’une structure physico-chimique distincte de la nôtre. C’est donc de l’intérieur, et dans la mesure où le sujet tire son fonctionnement du réel par ses racines biologiques et physico-chimiques, et non pas au cours du déploiement de ses activités extérieures, que le sujet est en interaction avec l’objet en ce qui concerne les coordinations générales des actes, et c’est pourquoi ces coordinations s’accordent toujours avec le réel dont elles procèdent en leur source. Mais il reste à insister sur le fait que les coordinations élémentaires ne contiennent pas d’avance toutes les mathématiques (ce que nous verrons dans la suite) et surtout qu’elles interviennent seulement à l’occasion des actions sur l’objet, c’est-à-dire dans la mesure où elles coordonnent les actions physiques entre elles.

Pour mieux comprendre la signification de cette quatrième solution, rappelons encore la grande différence qui existe entre les positions du problème ne considérant que les sensations, d’une part, ou la pensée d’autre part, et la situation caractérisant l’adaptation motrice et opératoire. Si les données disponibles se répartissaient nécessairement en sensations (ou images-souvenirs, etc.) et en pensée, il va de soi qu’il serait difficile d’interpréter la naissance d’une notion, comme celle du continu spatial, p. ex., sans invoquer, à titre de matériaux dont l’idée est progressivement « abstraite », le continu sensible tel qu’il est donné dans les perceptions les plus élémentaires : d’où, comme la sensation n’est alors suspendue qu’à elle-même ou à l’objet, l’hypothèse que cette perception du continu sensible provient du réel. Mais, ainsi que tant d’auteurs l’ont soutenu, de Helmholtz à Piéron, la sensation n’est qu’un indice ou un symbole, et il s’agit alors de déterminer ce qu’elle symbolise. Or, la sensation ou la perception est toujours partie intégrante d’un schème sensori-moteur, tel que l’élément sensible y constitue le signifiant, tandis que le signifié, c’est-à-dire la signification elle-même est déterminé par l’élément moteur, autrement dit par ce facteur d’action que néglige l’antithèse sensations × pensée. Il en résulte que l’essentiel du continu, p. ex., passe du côté du sujet, puisque le mouvement continu du regard ou de la main, etc. qui suit l’objet est une action du sujet et que cette action est simplement accommodée à l’objet sans en dériver directement. À plus forte raison, dans les actions de réunir ou de dissocier, de placer (ordonner) ou de déplacer, etc., la perception des objets comme tels ne fournit que des indices accommodateurs, tandis que l’essentiel est l’acte lui-même, en sa réversibilité opératoire.

Cela rappelé, constatons à nouveau que les opérations logico-mathématiques sont précisément des actions qui n’empruntent pas leur contenu au détail des objets : ce ne sont pas seulement, en effet, des transformations caractérisant une « physique de l’objet quelconque », mais des « actions exercées sur l’objet quelconque », parce qu’elles portent sur les divers assemblages discontinus (logico-arithmétiques) ou continus (spatiaux) qu’il est possible de construire avec des objets quelconques, y compris leurs éléments. Comme l’a dit Poincaré, la géométrie commence avec la distinction des changements de position et des changements d’état, ceux-ci concernant la physique. Or, si cette distinction doit être construite, car les coordinations générales de l’action ne sont pas d’emblée dissociables des actions particulières qui sont coordonnées, elle marque bien 1e caractère des opérations spatiales, rendues indépendantes des transformations physiques de l’objet dans la mesure où le sujet parvient à différencier ce qui relève de ses actions particulières et ce qui intéresse leur coordination. À plus forte raison en est-il de même des opérations logico-arithmétiques, qui sont indépendantes des changements de position autant que d’état (sauf que, à nouveau, elles commencent par rester indifférenciées, au point de vue du sujet, des opérations spatiales, avant d’en être peu à peu dissociées).

Encore faut-il dissiper deux équivoques essentielles : d’une part, c’est toujours à l’occasion d’actions particulières exercées sur les objets que les coordinations élémentaires se manifestent, mais, de ce que ces coordinations coordonnent entre elles des actions physiques, cela ne signifie pas que la coordination comme telle de ces actions dérive d’elles ni des objets coordonnés par leur intermédiaire ; d’autre part et conséquemment, c’est toujours l’expérience qui enseigne à l’enfant les premières vérités logico-mathématiques, mais l’intervention de l’expérience ne signifie pas que ces vérités soient extraites des objets, car le résultat d’une expérience ne consiste pas nécessairement en une lecture de propriétés extraites de l’objet et il se réduit au contraire, dans le cas des expériences logico-mathématiques, à découvrir des liaisons nécessaires propres à la coordination des actions du sujet. Qu’il s’agisse donc des rapports entre la coordination générale des actes et les actions physiques particulières coordonnées par elle, ou entre l’expérience logico-mathématique et l’expérience physique, l’analyse génétique nous met en présence, dans les deux cas, d’une indifférenciation initiale et d’une différenciation toujours plus poussée dans la suite, mais les éléments d’abord indifférenciés, puis différenciés, n’en dérivent pas pour autant les uns des autres : la coordination logico-mathématique ne procède pas des actions physiques, ni l’inverse, et l’expérience logico-mathématique ne dérive pas de l’expérience physique, ni l’inverse.

Il est clair, en effet, que durant toutes les périodes sensori-motrices et intuitives (au sens où nous avons parlé d’intuition préopératoire), l’expérience est nécessaire à la formation des opérations elles-mêmes. C’est par l’expérience que l’enfant découvre, avant que ces vérités deviennent opératoires et déductives, que six jetons bleus correspondent encore bi-univoquement à six jetons rouges, lorsque l’on déplace les éléments de l’une des deux collections correspondantes (en les serrant ou en les espaçant), et que, si la collection A = la collection B, et si B = C, alors A = C ; et ces expériences supposent un déplacement d’objets solides et pesants, donc un « travail » (= déplacement d’une force), c’est-à-dire une action physique s’exerçant dans un champ gravifique caractérisé lui-même par un certain espace solidaire de la gravitation comme telle. Mais, en coordonnant ainsi des actions physiques au cours d’expériences proprement dites l’enfant n’a pas découvert, ou ne s’est pas borné à découvrir les caractères physiques des objets et de leur champ : il s’est attaché à lire le résultat de la coordination de ses propres actions. Aussi l’expérience, si paradoxale que soit cette affirmation, n’a pas consisté, ou n’a pas seulement consisté, en un apport de l’objet au sujet, mais en une utilisation des objets par le sujet au cours d’essais que le sujet a faits en réalité sur ses propres actions. Ce que lui ont essentiellement appris les objets, c’est que la coordination des opérations réussit, que 6 font toujours 6 et que le rapport d’égalité est transitif, tandis qu’en cherchant p. ex. comment les corps se comportent sous l’effet de la pesanteur ou d’une force centrifuge, l’enfant aurait extrait réellement sa connaissance de l’objet. Constater que la composition des actions réussit, présente en effet, une tout autre signification que de prendre acte de l’existence d’une propriété physique : cela signifie que la réalité est en accord avec cette composition, et non pas qu’elle produit un résultat extérieur aux actions elles-mêmes. En retrouvant les égalités 6 = 6, ou 6 (A) = 6 (B) = 6 (C), le sujet découvre simplement que ses actions de dénombrer (1, 2… 6), ou de mettre en correspondance, etc., enrichissent les objets de relations nouvelles, auxquels ils se prêtent, et que ces relations peuvent être conservées et même composées de façon transitive indépendamment des déplacements : l’expérience conduit ainsi le sujet à dissocier la coordination de ses actions des propriétés physiques de l’objet, tandis qu’en imprimant un mouvement rapide de rotation à une masse de grandeur moyenne, il aurait découvert un effet physique dû à l’objet comme tel. De même, en retournant successivement de 180° derrière un écran une tige de fer traversant trois objets A, B et C, l’enfant découvre par expérience, avant de le déduire, que l’ordre direct ABC s’inverse en CBA, que l’ordre CBA s’inverse à son tour en ABC, et surtout que, si A et C se trouvent alternativement en tête, cela n’arrive jamais à B. C’est donc à nouveau l’expérience qui enseigne au sujet des résultats qu’il déduira dès 7-8 ans sous la forme opératoire suivante : l’inversion de l’opération inverse ramène nécessairement l’opération directe, et, si B est situé entre A et C, il l’est aussi nécessairement entre C et A. Cependant, ici encore, l’expérience a moins porté sur le réel que sur la coordination des actions du sujet, car cette coordination a ajouté quelque chose aux objets, qui est la composition réversible : le réel n’est, en effet, pas réversible, mais seulement renversable, comme l’a dit Duhem, et il n’est jamais nécessaire, mais seulement déterminé à des degrés divers. Pour retourner une tige, il a fallu faire intervenir des forces, subir un léger changement de température (tel qu’une partie de l’énergie s’est dissipée en chaleur), etc., mais ce ne sont pas sur ces aspects physiques, en partie irréversibles, qu’a porté l’expérience : c’est sur la coordination réversible des actions du sujet, à laquelle le réel s’est prêté dans les grandes lignes et à la condition de n’y pas regarder de trop près ; et c’est cette coordination qui a engendré la nécessité des rapports construits par elle, car rien n’est moins nécessaire que la cohésion molaire de solides entourant une tige métallique. Les opérations forment donc, ici encore, un schème d’assimilation assez exactement accommodé, au réel, à une certaine échelle, mais ne provenant pas de lui. Et c’est bien pourquoi, dans la suite, l’action matérielle deviendra inutile au mécanisme opératoire, lequel fonctionnera, avec beaucoup plus de précision, symboliquement et en pensée.

Mais tous ceux des épistémologistes qui réduisent la connaissance aux deux seuls pôles de la pensée et de la sensation répondront que l’action est extérieure à la pensée et appartient déjà à la réalité sensible : l’action, dit-on couramment, est une donnée de l’expérience, sans doute en partie psychique et non pas seulement physique, mais d’une expérience étrangère à la pensée réflexive et connue uniquement grâce aux sensations internes ou musculaires, c’est-à-dire reposant, comme l’expérience physique, sur de pures sensations. C’est bien là qu’est le nœud de la question. Si l’on méconnaît le rôle essentiellement symbolique des sensations, ainsi que la continuité donnée entre les mouvements de l’organisme et les opérations de la pensée, il va de soi que l’action est à situer dans la réalité expérimentale et que les mathématiques proviennent en partie de cette réalité. Mais si l’on reconnaît en l’action sensori-motrice le point de départ de la pensée, en distinguant le mouvement lui-même de son signifiant symbolique qu’est la sensation kinesthésique, peu importe que nos mouvements et leur coordination soient connus de nous subjectivement (de même que le mécanisme psychologique de l’intelligence logique est inutile à introspecter pour régler son bon fonctionnement, et demeure en bonne partie « inconscient ») : l’action est alors l’expression du sujet connaissant, et non pas des réalités extérieures à la pensée, et l’opération mathématique est un schème d’assimilation active, simplement accommodé au réel et non pas extrait de lui.

Bref, en leur source les schèmes coordinateurs d’actions suffisent à engendrer les opérations logiques et mathématiques sans emprunter leur matière à l’objet. Ils sont cependant constamment accommodés au réel, mais par une accommodation active et non pas passive, c’est-à-dire qu’ils complètent la réalité physique en lui fournissant un système de rapports qui s’accordent avec elle sans être tirés d’elle. Et, s’il en est ainsi, c’est que les opérations logico-mathématiques agissent sur le réel sans transformer l’état des objets, parce qu’elles se limitent aux modifications (réelles ou virtuelles) de position ou d’assemblage, et qu’elles restent indépendantes des actions » physiques en jeu, simplement coordonnées par de telles opérations et non pas rendues solidaires de cette coordination même.

II

Cela dit, les deux mêmes problèmes de la construction des êtres logico-numériques ou géométriques et de leur accord avec le réel se retrouvent à tous les étages du développement de l’édifice mathématique et non pas seulement au point de départ ; mais, à partir d’un certain niveau, ils se posent de façon bien plus paradoxale puisque, d’une part, cette construction dépasse de plus en plus le réel, et que, d’autre part, parmi les cadres ainsi engendrés par voie déductive, il s’en trouve qui rejoignent le réel lors des progrès ultérieurs de l’expérience physique, c’est-à-dire avec une anticipation souvent considérable du cadre sur son contenu et sans qu’aucun fait extérieur n’ait pu servir de modèle au moment de la création du premier.

Comment, tout d’abord, les êtres logico-mathématiques en viennent-ils à dépasser le réel s’ils ont pour source les coordinations les plus générales de nos actions ? On le comprend en droit, puisque, si ces coordinations relient entre elles des actions exercées sur la réalité, la coordination comme telle n’emprunte pas ses éléments aux objets eux-mêmes, en tant que physiques. Que l’expérience soit nécessaire, au début, pour le développement de ces coordinations ne prouve pas, comme nous venons de le voir, que le schème de ces actions soit extrait du réel : l’expérience concrète est indispensable en fait, à la manière dont une figure aide à la compréhension d’une démonstration. Si la coordination logico-mathématique constitue des schèmes d’actions efficaces sur la réalité effective, telle qu’on la découvre peu à peu sous les apparences sensibles, il faut, à cet égard, renverser le rapport que l’on a coutume d’établir entre la notion « abstraite » qui constituerait un « schéma », c’est-à-dire un signifiant, et la réalité sensible qui serait le modèle et le signifié auquel correspond ce schéma : en fait, c’est le sensible (dans la perception, l’image et la représentation intuitive) qui constitue le symbole, c’est-à-dire le signifiant, tandis que le schème moteur ou opératoire qui atteint le réel par delà le sensible, est le signifié lui-même. Dès lors, il est naturel que, ayant atteint un degré suffisant d’élaboration, le système des opérations puisse fonctionner sans symbolisme sensible, c’est-à-dire en dépassant les réalités perçues elles-mêmes. C’est ce qu’on voit se préparer à toutes les étapes du développement opératoire de l’individu et ce que l’histoire des mathématiques montre à chaque nouveau palier de son déroulement.

Mais comment expliquer le détail d’une telle élaboration opératoire, de plus en plus différenciée et complexe ? Les coordinations élémentaires ne contiennent, en effet, nullement d’avance l’ensemble des êtres logico-mathématiques à l’état préformé, et l’on ne saurait identifier le noyau fonctionnel donné dans l’organisation psycho-physiologique à un a priori transcendantal, dont les structures formelles seraient toutes préparées, quitte à ne se révéler que progressivement. Les coordinations élémentaires de l’action ne comportent, en effet, qu’un schématisme pratique, sources de concepts ou relations moteurs (si l’on peut s’exprimer ainsi par analogie avec les concepts représentatifs), d’une quantification très courte fondée sur le rythme de l’action, et d’une organisation spatiale tendant vers la forme de groupe. De ces éléments sensori-moteurs, la pensée représentative tire ensuite un schématisme de classes et de relations, le nombre entier et certaines structures spatiales. Mais, dès ce passage du sensori-moteur au conceptuel, qui précède de beaucoup l’avènement de la pensée scientifique, on constate déjà de la façon la plus claire que les structures du palier supérieur ne sont point préformées sur le palier inférieur : ce que la pensée naissante tire des coordinations motrices, ce sont exclusivement certains rapports fonctionnels d’emboîtement ou d’ordre, mais non articulés et qui servent d’éléments à une construction nouvelle. Il y a donc simultanément abstraction réflexive de matériaux empruntés au palier inférieur et élaboration d’une structure qui les englobe en les articulant et en les généralisant selon des modes opératoires nouveaux. Or, ce processus génétique d’abstraction à partir de l’action, ainsi que de réflexion (au sens propre) et de construction combinées correspond précisément à ce que l’on retrouve sur tous les paliers de la généralisation mathématique elle-même. Les généralisations du nombre ne sont pas contenues d’avance dans le nombre entier, mais procèdent de l’organisation des opérations (+ et − pour le nombre négatif, × et : pour le nombre fractionnaire, nn et √ pour les imaginaires, etc.), c’est-à-dire de structurations nouvelles que l’on construit en abstrayant du nombre entier certains de ses éléments opératifs découverts par dissection réflexive. Ce n’est pas autrement que le nombre entier lui-même a été tiré des classes et relations réunies et que tous trois ont été construits à partir d’éléments sensori-moteurs. Il serait donc absurde de considérer le nombre complexe (a + bi) comme préformé dans les exercices réflexes d’un nouveau-né et cependant un processus continu d’abstraction réflexive et de construction opératoire relie les coordinations motrices initiales aux structurations logico-mathématiques supérieures. Ce qui paraît paradoxal dans le domaine de l’analyse et du nombre est d’ailleurs beaucoup plus facilement accepté sur le terrain de l’espace, où les généralisations non euclidiennes et la multiplication des dimensions sont assurément à situer dans le prolongement de l’organisation sensori-motrice initiale, sans qu’il faille pour autant considérer les hyper-espaces comme préformés dans les mouvements ou les perceptions du fœtus.

Bref, la construction inépuisablement féconde des mathématiques tient à un double mouvement de généralisation opératoire qui crée les structures nouvelles au moyen d’éléments antérieurs, et d’abstraction réflexive ou de différenciation qui tire ces éléments du fonctionnement propre aux paliers inférieurs. Rudimentaires et approximatives en leur point de départ, les coordinations pratiques qui sont à la source de la pensée se prolongent ainsi en coordinations toujours mieux formalisées et de plus en plus abstraites, parce que l’abstraction qui les caractérise est une abstraction à partir des opérations et même des actions antérieures et non pas une abstraction à partir de l’objet. Il n’en reste pas moins, naturellement, que c’est toujours à l’occasion d’une action sur l’objet que les premières coordinations se structurent et que ce n’est pas en vertu d’un déroulement fatal ou d’une succession d’actes gratuits que ce progrès à la fois réflexif et généralisateur s’accomplit. C’est seulement une fois la science constituée, que les actes gratuits deviennent possibles. Et encore, il est, dans l’histoire des mathématiques une foule de découvertes qui ont eu pour occasion des problèmes concrets posés au mathématicien par l’expérience physique ou même chimique, biologique et économique. C’est cette connexion si fréquente entre les coordinations nouvelles et l’action expérimentale qui donne l’illusion que les structures mathématiques consistent en modèles simplifiés ou schémas d’une réalité donnée, car effectivement la théorie est parfois édifiée dans le but précis de construire de tels schémas. Mais si une coordination intellectuelle relie toujours entre elles des actions réelles ou possibles, ce n’est pas à dire que la coordination ait été tirée de l’expérience : ce que nous avons rappelé (sous I) de la genèse des êtres mathématiques élémentaires vaut a fortiori pour les schèmes supérieurs. Lorsque le mathématicien reçoit un problème de la part du physicien et s’efforce de trouver un instrument opératoire adapté aux transformations du réel pour en sembler constituer une copie, c’est à la manière dont le peintre ou le musicien puise son inspiration dans la réalité : celle-ci lui « donne des idées » comme on dit familièrement, mais, si réaliste soit-il, il n’en tire précisément que des « idées », c’est-à-dire que, au lieu d’enregistrer sans plus des photographies ou des disques sonores, il reconstruit le réel en l’assimilant à lui.

Ceci nous conduit au second problème : d’où vient cet accord permanent entre les opérations logico-mathématiques et les transformations du réel, au point que les premières puissent imiter les secondes, et comment se fait-il que dans les cas, bien plus nombreux encore, où le cadre mathématique dépasse le réel actuel, il puisse être rempli après coup grâce à des expériences nouvelles ? Malgré cette libération graduelle à l’égard de la réalité physique et même, dirait-on, à cause de cette libération, certaines structures mathématiques élaborées par pur souci déductif de généralisation abstraite, sans aucune considération expérimentale, se trouvent, en effet, rejoindre après coup la réalité : elles se trouvent « préadaptées », comme disent les biologistes, à des résultats d’expérience impossibles à prévoir au moment de leur construction. C’est ce problème crucial de l’anticipation du réel par les cadres logico-mathématiques abstraits, si voisin (du point de vue d’une épistémologie génétique) de la question biologique que Guyénot a appelé celle du « fonctionnement prophétique » 34 de l’organisme et Cuénot de l’« ontogenèse préparante du futur », qui nous paraît constituer comme la pierre de touche de toute interprétation de la nature des êtres mathématiques.

La solution habituelle de cette question centrale consiste à dire que les mathématiques empruntant à l’expérience certains de ses éléments lors de la genèse des êtres abstraits, il est naturel qu’elles retrouvent l’expérience en fin de compte. Mais il est difficile de ne pas voir le caractère superficiel de cette réponse, puisqu’il ne s’agit précisément pas de la même expérience au départ et à l’arrivée : l’expérience, anticipée sans le savoir, qui vient remplir, après coup, un cadre mathématique contredit, en effet, les expériences initiales d’où l’on prétend tirer les notions primitives. C’est ainsi que la rencontre entre l’espace non archimédien et certaines données microphysiques ne saurait être expliquée par l’hypothèse que le continu archimédien ou métrisable serait extrait de l’expérience sensible, puisque justement l’expérience microphysique contredit sur un tel point l’expérience immédiate : de ce que Véronèse a pu construire un continu en écartant l’axiome d’Archimède (selon lequel, en reportant un certain nombre de fois le segment AB le long d’une droite, on dépassera toujours à un moment donné un point quelconque C situé sur cette ligne au-delà de B), et que ce modèle ait été employé comme représentation microphysique, cela ne saurait être dû au fait que l’enfant ou le sens commun aient tiré de l’expérience physique (macroscopique) l’idée que toute droite est mesurable par itération de l’un de ses segments ! Au contraire, c’est en se libérant de la réalité donnée que le modèle non archimédien a pu constituer un cadre préadapté à un secteur d’expérience contredisant cette réalité habituelle.

Pour expliquer la convergence, après anticipations involontaires, entre les mathématiques et le réel, il faut donc supposer entre ces deux termes des rapports bien plus profonds que ceux dont dispose l’expérience physique propre à chaque sujet. Faire intervenir l’« hérédité de l’acquis » affaiblirait encore l’hypothèse, car, à supposer que l’expérience géométrique des Vers ou des Mollusques se soit transmise à l’homme (par une hérédité de l’acquis bien peu vraisemblable en un tel cas particulier) elle nous aurait peut-être aidé à concevoir un espace à deux dimensions seulement, mais n’aurait expliqué ni Riemann ni Lobatschevski. C’est ici que l’indissociable connexion entre le sujet et l’objet, intérieure au sujet lui-même, assure un lien entre eux deux plus solide que celui dû à l’accommodation seule. À n’invoquer que l’accommodation au réel des schèmes d’actions ou de pensée, il serait paradoxal que la déduction géométrique, en contredisant les données perceptives et représentatives qui ont caractérisé ses accommodations initiales, finisse par construire des cadres correspondant à une réalité extérieure plus profonde et plus générale que celle de notre milieu ambiant avec ses approximations limitées. L’accommodation des schèmes spatiaux porte, en effet, sur un milieu caractérisé par une certaine échelle de grandeurs et de vitesses : comment expliquer alors que leur généralisation, en les faisant sortir de ce cadre, rejoigne une autre réalité, déterminée par une autre échelle et insoupçonnée au moment des accommodations primitives ? En admettant au contraire que le contact entre le sujet et le réel est assuré dès le départ, non pas grâce aux expériences individuelles ni à une problématique transmission de l’expérience ancestrale, mais parce que la structure psychophysiologique du sujet plonge ses racines dans la réalité physique tout en étant à la source des coordinations sensori-motrices puis intellectuelles qui aboutissent à la déduction logico-mathématique. Le cerveau et la pensée peuvent, il est vrai imaginer autant d’idées fausses que de vraies en ce qui concerne le réel, tout en étant réglés eux-mêmes par des lois biologiques et physico-chimiques ; par contre, lorsqu’il s’agit, non pas de penser les objets particuliers, mais d’appliquer les procédés généraux de coordination caractérisant toute composition motrice ou mentale, une fois parvenue à l’état d’équilibre, il est évident que, plus ces coordinations seront générales et mieux elles s’adapteront au réel parce qu’elles émanent elles-mêmes de la réalité physique par l’intermédiaire de la réalité biologique.

On répondra sans doute qu’alors s’impose l’alternative suivante : ou bien ces coordinations, qui plongent dans le réel par l’intérieur du sujet en général et retrouvent le réel dans les activités extérieures de chaque sujet individuel, se réduisent à un a priori et à l’« harmonie préétablie » invoquée par Hilbert dans la solution de ce problème, ou bien ces coordinations ne contiennent pas d’avance toutes les opérations logico-mathématiques et elles n’expliquent en ce cas pas mieux l’accord final des mathématiques et du réel que ne le fait l’hypothèse d’une accommodation individuelle à l’expérience.

On se rappelle (chap. II § 6) comment Hilbert, après avoir noté qu’il existe un « parallélisme important entre la nature et la pensée » (art. cité, p. 26), l’explique par une harmonie préétablie : un certain résidu intuitif constituerait ainsi un a priori pour la pensée tout en correspondant aux lois les plus profondes du réel : « On a, p. ex., aperçu que, dans la vie quotidienne déjà, il est fait emploi de méthodes et de notions exigeant une grande abondance d’abstractions, et qui ne sont compréhensibles que comme application inconsciente de la méthode axiomatique » (ibid., p. 25). N’est-ce pas là, en d’autres mots, exactement ce que nous soutenons quant aux coordinations psycho-physiologiques, qui constituent simultanément le point de jonction intérieur du sujet et de la « nature » ainsi que le point de départ de la construction logico-mathématique ? Certainement non, car les notions d’a priori, d’harmonie préétablie et d’application inconsciente de la méthode axiomatique impliquent un double réalisme statique : les mathématiques et la logique seraient à la fois immanentes à la réalité physique et données toutes faites au point de départ de la vie mentale. Or, dans notre hypothèse, les opérations logico-mathématiques s’appliquent au réel donné dans l’expérience et l’enrichissent sans y être contenues, et elles procèdent des coordinations mentales et physiologiques par un processus à la fois constructif et régressif, sans être préformées au départ.

Mais alors réapparaît la seconde branche de l’alternative : n’étant pas préformées dans les coordinations initiales, comment les généralisations mathématiques supérieures, qui dépassent la réalité perçue ou conçue lors des stades inférieurs, rejoindront-elles le réel lors d’expériences physiques plus approfondies ? La chose semble tenir à trois raisons conjointes dont les deux premières ont déjà été examinées sous (1). La première est que les coordinations mentales qui engendrent les opérations logico-mathématiques élémentaires sont elles-mêmes le résultat d’une réorganisation d’éléments empruntés à des structures antérieures, et cela indéfiniment (cette continuité étant assurée par celle des cycles assimilateurs eux-mêmes), jusqu’aux interactions élémentaires de la morphogenèse organique et de la réalité physique : le point de départ organique de la construction mentale, si indépendant soit-il de l’expérience individuelle, plonge ainsi dans l’univers physique, sans que nous sachions d’ailleurs selon quelles modalités tant que les problèmes biologiques centraux ne sont pas résolus. La seconde raison est que la construction mathématique s’avère toujours à la fois constructive et régressive, toute généralisation nouvelle s’appuyant sur une réélaboration des axiomes de départ : or, plus ce processus réflexif remonte haut, plus la reconstruction axiomatique converge avec l’analyse génétique. Ainsi les constructions nouvelles s’accordant de façon imprévue avec l’expérience physique sont dues à une recombinaison d’éléments opératoires génétiquement de plus en plus primitifs, que les actions plus simples sur la réalité immédiate avaient conduit d’abord à organiser autrement. Il s’ajoute alors un troisième facteur aux deux précédents. À la fois constructive et réflexive, c’est-à-dire progressive et régressive, l’élaboration des opérations ou notions logico-mathématiques procède par équilibrations successives, et, si une forme d’équilibre constituée par un système opératoire supérieur n’est pas contenue dans un système inférieur plus restreint et moins équilibré, le passage de l’inférieur au supérieur est cependant conditionné par la nécessité d’intégrer certains des éléments du premier dans le second et de réaliser un équilibre plus large et plus mobile tout en remontant plus haut dans l’analyse des éléments. Chaque nouveau système opératoire est donc caractérisé par une forme d’équilibre plus large, englobant de nouvelles opérations virtuelles (dans le sens où l’on parle de « mouvements virtuels »), en plus de celles qui ont été effectivement réalisées : sans que ce fait implique une préformation des systèmes nouveaux dans ceux de départ, il suppose cependant une certaine ligne directrice, déterminée par l’obligation de conserver ces derniers à titre de cas particuliers, et cette ligne est parcourue dans les deux sens de la construction généralisatrice et de l’analyse régressive. L’accord final avec le réel est ainsi explicable par une sorte d’« orthogenèse » comme on dit en biologie, mais impossible à caractériser d’avance, sinon par un accroissement de réversibilité, puisque la seule règle commune imposée aux constructions nouvelles est de s’intégrer les précédentes par un lien de réciprocité (donc de réversibilité), ce qui constitue la condition fonctionnelle de tout équilibre.

On comprend ainsi pourquoi les opérations logico-mathématiques sont accommodées de façon permanente aux objets en même temps qu’elles les assimilent au sujet : c’est que le cycle d’assimilation constitué par les coordinations initiales d’où procèdent ces opérations est au point de jonction entre les lois fonctionnelles les plus générales de l’organisme et les caractères les plus généraux des objets. Le corps propre est, en effet, simultanément un objet comme les autres, déterminé par les lois du réel et le centre d’une assimilation des autres objets à son activité. Dès lors, dans la mesure où il agit selon les formes les plus élémentaires de composition (emboîtements, ordre, etc.) ses actions expriment à la fois les exigences de l’univers, qui le détermine du dedans par sa constitution d’être vivant, et l’organisation imposée par l’action et la pensée à l’univers qu’elles assimilent : et, tandis que cette organisation opératoire est appliquée à l’univers extérieur au cours des actions portant sur lui, les lois générales de l’univers, dont ces actions sont par ailleurs le produit, sont analysées de l’intérieur, par la coordination même des actes et non pas du dehors par la pression des objets. C’est pourquoi la connaissance logico-mathématique constitue une espèce unique : d’une part, assimilation des objets à la coordination des actions du sujet, elle est, d’autre part, accommodation permanente aux objets, parce que cette coordination des actions du sujet consiste en actions générales convergeant avec les transformations quelconques de l’univers, dont le corps vivant émane avec ses lois d’assimilation coordinatrice. Et, comme le propre de l’assimilation est l’incorporation des objets à un cycle d’actions essentiellement fermé et continu, il ne saurait y avoir à ce processus de commencement absolu, d’où la démarche d’abstraction réflexive ou régressive propre à toute construction opératoire. Comme, d’autre part, l’équilibre entre l’assimilation et l’accommodation est la source de la réversibilité mentale, la construction, sous son aspect progressif est ainsi dirigée par cette exigence même de réversibilité, condition générale de tout équilibre et lien permanent entre le point d’arrivée des constructions et leur point de départ commun et sans cesse reculé.

Au total, le problème du contact entre les mathématiques et le réel est donc susceptible d’une solution qui lierait leur « objectivité intrinsèque » à l’objectivité physique ou extrinsèque mais par l’intermédiaire des coordinations psycho-physiologiques intérieures au sujet. Comme nous l’avons vu (§ 2 de ce chapitre III), l’acceptation entière de cette notion d’objectivité intrinsèque n’a rien de contradictoire avec l’interprétation opératoire des mathématiques. Une opération n’est pas une action isolée et arbitraire, témoignant simplement de l’activité combinatrice du sujet individuel, mais elle est toujours liée à un système d’ensemble, qui a donc ses lois propres et son objectivité en tant que système. Expliquer le développement des mathématiques par des schèmes d’action se prolongeant en systèmes opératoires revient donc à respecter jusqu’en ses extrêmes limites la cohérence interne des principes et des théorèmes de toutes les parties des mathématiques. Mais c’est en même temps rattacher cette objectivité intrinsèque à un principe d’équilibre, c’est-à-dire de réversibilité, susceptible de relier l’évolution des opérations concrètes et abstraites au développement mental lui-même, caractérisé en chacune de ses phases par un passage de l’irréversibilité à la réversibilité.

III

Mais, pour situer dans sa véritable perspective cette interprétation des connexions entre les mathématiques et le réel, par l’intermédiaire des structures psychobiologiques du sujet lui-même, il est nécessaire d’écarter simultanément trois sortes de réalismes possibles, mathématique, physique et physiologique, qui sont peut-être incompatibles entre eux mais n’en faussent que davantage, par leur action alternée, toute interprétation d’ensemble. Il convient donc, pour conclure, de se placer dans le cercle même des sciences, que nous continuerons d’analyser sur les terrains physiques et biologiques, au cours des chapitres suivants.

Que veut-on dire, tout d’abord, lorsque l’on affirme l’accord des mathématiques avec la réalité physique ? On entend exprimer ce fait que les actions portant sur les changements de position des objets ou sur leurs assemblages, peuvent se composer entre elles sans que ces compositions soient contredites par les constatations expérimentales, et que les actions portant sur les changements d’état des objets peuvent elles-mêmes être mises en correspondance avec les opérations de déplacement ou de rassemblement. Or, le fait important est que la constitution de cet accord, dont nous venons de rappeler le caractère de plus en plus anticipateur, s’accompagne toujours d’une transformation du réel lui-même. En effet, il se produit tôt ou tard, dans le cas de ces convergences obtenues après coup avec la réalité matérielle, un processus essentiel, sur lequel nous aurons à revenir à propos de la connaissance physique : c’est que l’appareil opératoire s’adapte de si près au phénomène dont il est appelé à fournir la mesure qu’il en devient partie intégrante ; le phénomène physique se révèle alors comme indissociable de l’opérateur qui en constitue un aspect. Ainsi donc, non seulement il y a adéquation de l’instrument intellectuel à l’objet, même quand le premier est préparé de façon anticipatrice et que le second est découvert avec retard par rapport aux moyens de connaissance servant après coup à le structurer, mais encore il est de moins en moins possible de savoir ce qu’est la réalité physique en dehors de cette structuration mathématique : il se produit une assimilation si complète du réel aux schèmes opératoires que la réalité physique est peu à peu transformée en relations spatiales et métriques et que à la limite du pouvoir de l’action (comme nous le verrons à propos de la microphysique) l’opération du sujet devient solidaire de l’objet.

Et cependant, malgré ce déplacement constant du réel dans le sens du mathématique, la grande majorité des physiciens demeurent convaincus de l’existence objective des êtres matériels : l’objet n’est connu qu’au travers des instruments intellectuels du sujet, mais il reste objet. Et, si ce réalisme donne lieu à des glissements et à des variations, il se renforce au fur et à mesure que l’on se rapproche des faits chimiques et biologiques. En effet, s’il existe quelques physiciens idéalistes, dans les secteurs extrêmes relatifs aux échelles astronomiques ou microphysiques (Jeans et Eddington), le réalisme se consolide en présence des cornues du chimiste et on ne trouvera plus aucun biologiste pour douter de la réalité des êtres organisés.

Or, c’est précisément sur le terrain de l’organisme vivant qu’une seconde incurvation remarquable nous paraît se produire dans la courbe reliant le sujet et l’objet. Tout en présentant une tendance constante à s’assimiler l’objectivité extrinsèque de la réalité physique, l’objectivité intrinsèque des mathématiques retrouve l’objet à l’intérieur du sujet, si l’on peut dire, dans l’exacte mesure où les processus mentaux qui engendrent les êtres logico-mathématiques sont eux-mêmes liés aux processus physiologiques caractérisant l’organisation vitale et dont dépendent les fonctions sensori-motrices.

Nous avons constaté plus haut combien la construction des êtres mathématiques est toujours corrélative d’une prise de conscience des racines propres aux totalités opératoires dont ces êtres sont extraits. La théorie des ensembles nous ramène, p. ex. aux opérations élémentaires de correspondance cornues des primitifs, de l’enfant, et même, en un sens sensori-moteur, de l’animal lui aussi (cf. l’exemple cité des poules ne piquant que les grains pairs ou impairs d’une suite rectiligne) ; la topologie fait appel à des rapports de voisinage, de frontière, d’enveloppement, etc., qui sont les plus simples que connaisse la perception ou l’action, et la théorie des groupes s’appuie sur des compositions opératoires qui, sous leur forme la plus générale, correspondent aux coordinations les plus élémentaires de l’action. Le progrès mathématique étant toujours, à la fois, réflexif et constructif, il comporte un facteur d’analyse régressive qui remonte jusqu’aux racines sensori-motrices de toute opération. Or, jusqu’où ces racines plongent-elles ?

Le propre du point de vue génétique, en épistémologie, est de se refuser à poser d’avance un sujet pourvu d’une structure intellectuelle toute faite, et constituant un point de départ en soi. Ce sont exactement les mêmes raisons qui empêchent d’accepter l’existence d’objets posés d’avance en eux-mêmes, indépendamment des activités du sujet, et qui obligent à expliquer ces activités en fonction de leur déroulement, progressif et régressif, ce qui revient à reculer sans cesse leur point d’origine apparent. Or, si le sujet semble constituer un commencement absolu, à l’égard des structures logiques et mathématiques, c’est dans la mesure seulement où l’on interrompt l’analyse régressive au niveau de la psychologie et, plus précisément, dans la mesure où l’on cède aux illusions d’une psychologie introspective, au lieu de se placer au point de vue de la conduite. Effectivement, la vie mentale n’est pas suspendue dans le vide. Recourir à l’action, et singulièrement aux mouvements, pour expliquer la genèse des opérations logico-mathématiques, c’est se référer nécessairement à la vie organique, et c’est donc s’engager dans une voie qui conduit en deçà du sujet apparent ou conscient, parce que la vie organique plonge ses racines dans la réalité physique elle-même. Dans l’exacte mesure où l’analyse des formes de pensée supérieures semble parler en faveur de l’idéalisme, en rendant l’objet solidaire des activités du sujet, l’analyse des sources de l’intelligence ramène le sujet à l’objet par l’intermédiaire de l’organisme. Si la physique éclaire l’une des zones de jonction entre le sujet et l’objet, c’est donc à la biologie à nous fournir la lumière sur la zone symétrique, en nous expliquant la genèse du sujet à partir de l’objet. De même que la physique contredit l’empirisme, en nous montrant combien l’objet est assimilé aux opérations du sujet, de même la biologie contredit l’apriorisme en reliant les opérations aux processus physiologiques. Il apparaît ainsi que l’empirisme et l’apriorisme sont nés l’un et l’autre d’une vision statique des choses, comme si le sujet et l’objet étaient donnés une fois pour toutes : génétiquement, au contraire le sujet et l’objet actuels consistent en tranches singulièrement étroites par rapport à l’histoire intellectuelle et biologique dans laquelle nous les découpons, et il s’agirait de reconstituer intégralement cette histoire, comprenant celle de la vie entière, pour pouvoir résoudre le problème épistémologique sous sa forme générale.

En effet, en réduisant la réversibilité opératoire à la réversibilité croissante des mécanismes mentaux, on soulève un problème biologique d’une importance que suffit à attester l’histoire des idées sur la réversibilité ou l’irréversibilité vitales. Que la vie échappe aux emprises du deuxième principe de la thermodynamique, comme l’ont cru de nombreux auteurs, de Helmholtz à Ch. E. Guye, ou qu’elle y soit soumise comme les autres phénomènes physico-chimiques, il reste à relier la réversibilité mentale aux mécanismes nerveux : ou bien alors cette forme de réversibilité apparaîtra comme préparée par les processus vitaux les plus généraux, ou bien au contraire elle se présentera comme une forme d’équilibre particulière entre l’organisme et le milieu, impossible à atteindre sur certains secteurs, mais réalisée par les coordinations cognitives. En ce dernier cas, celles-ci n’en seraient pas moins solidaires des coordinations organiques, dont elles représenteraient un niveau supérieur d’équilibration. Dans les deux cas, il est donc permis de se demander si les structures opératoires les plus générales ne sont pas conditionnées par certaines nécessités fonctionnelles propres à toute organisation vivante. Les emboîtements et les sériations, les compositions ou coordinations, les détours et retours, etc., quoique structurés différemment aux divers niveaux du développement mental, n’en expriment pas moins des caractères communs à tous les modes de fonctionnement assimilateur : toute assimilation suppose la conservation d’un cycle se refermant sans cesse sur lui-même, et c’est en un tel fonctionnement, propre à la vie, que tient peut-être le secret de la construction indéfinie des schèmes mentaux et finalement logico-mathématiques, dont Lautman lui-même a souligné la parenté avec les notions de totalité organique.

Nous ne pensons pas résoudre par ces remarques la moindre question positive, mais simplement montrer une partie du programme qui reste à remplir avant que l’épistémologie puisse prendre position quant aux relations entre le sujet et l’objet, lorsque ces relations sont intérieures à l’organisme et non pas seulement données dans l’action extérieure de chaque sujet. À cet égard, le rapport entre un acte de compréhension intelligente, caractérisée par ses combinaisons réversibles, les mécanismes nerveux du cerveau et les processus physico-chimiques ou même microphysiques se déroulant dans la substance cérébrale, serait aussi indispensable à connaître, pour traiter des relations entre le sujet et l’objet, que le rapport entre l’acte d’intelligence et l’objet physique extérieur à l’organisme, sur lequel il porte.

Mais si nos connaissances sur les rapports entre les structures intellectuelles et la vie elle-même sont encore singulièrement rudimentaires, notamment en ce qui concerne les structures logico-mathématiques, il n’en est pas moins certains faits déjà analysés qui donnent à réfléchir. C’est ainsi que la psychologie humaine fournit un grand effort pour réduire les éléments de l’espace, du nombre ou des classes et des relations, aux conduites sensori-motrices de la première année ou aux structures perceptives, etc. Mais ces comportements sensori-moteurs sont eux-mêmes précédés par des montages héréditaires ou réflexes, dont les manifestations sont vite intégrées chez l’homme dans les constructions acquises, mais qui s’épanouissent sous une forme bien plus pure et plus riche dans l’instinct animal. Or, il y aurait à faire toute une géométrie et une analyse logico-arithmétique des conduites et des constructions instinctives. Des alvéoles d’un rucher, des figures multiples d’une toile d’araignée aux relations d’ordre, aux emboîtements de schèmes d’action et aux quantifications elles-mêmes que suppose la succession des conduites réflexes propres à tous les instincts constructeurs, on trouverait les éléments, non pas d’opérations logico-mathématiques, mais d’une structuration sensori-motrice héréditaire de caractère logico-mathématique singulièrement poussé. Rien ne serait plus impressionnant, du point de vue épistémologique, que cette étude des structures pré-mathématiques instinctives.

Or, lorsque l’intelligence construit des « formes », qui sont celles des divers systèmes opératoires, ces formes paraissent immatérielles dans la mesure où les conduites propres aux opérations concrètes s’intériorisent en structures formelles à point d’appui purement symbolique. Mais les « formes » élaborées par l’instinct sont, en même temps que des formes de conduites, des « formes » liées à la structure des organes eux-mêmes. L’instinct est la logique des organes, et, si l’on peut parler à son sujet de structurations logico-mathématiques, il s’agit d’un prolongement des structures organiques elles-mêmes. C’est ainsi que les mouvements des pattes, des ailes ou des nageoires, des appareils buccaux, des organes copulateurs, etc. sont déterminés par des structures anatomiques précises et que, si l’on voulait dégager la géométrie ou la cinématique de tels mouvements, il faudrait partir de la caractérisation spatiale de ces structures elles-mêmes. Or, c’est précisément sur ce point que les mathématiques rencontrent la biologie de la façon la plus directe et la plus naturelle, et il faut regretter que nous ne possédions pas davantage de mathématiques biologiques que celle dont on use pour les besoins de la biométrie appliquée à l’étude de la variation ou des lois de l’hérédité. Il n’en faut signaler qu’avec plus d’intérêt l’étude remarquable du célèbre biologiste d’Arcy Thomson 35 sur les rapports géométriques qui caractérisent la structure des organismes les plus divers, et notamment les formes d’espèces, genres ou familles voisins. On trouve en particulier dans l’ouvrage d’Arcy Thomson, les vues les plus suggestives sur les transformations géométriques marquant le passage d’une structure à une autre : p. ex. des étirements ou contractions topologiques ou affines reliant des formes de poissons métriquement différents, mais par ailleurs homéomorphes, etc. Une telle analyse appliquée, non seulement aux formes anatomiques, mais aux « formes » de comportement héréditaire ou instinctif (comportement moteur ou constructions) fournirait un apport essentiel à l’étude de la source biologique des structures mentales et par conséquent cognitives, y compris des structures logico-mathématiques 36.

Mais, s’il n’est donc pas chimérique de songer à une analyse régressive des activités du sujet jusque sur le terrain des conduites instinctives et même de la morphogenèse organique en général, on s’engage évidemment dans un cercle. Le fait biologique est une variété particulière des faits physico-chimiques ou physiques, et tout un chapitre de la science s’écrit aujourd’hui sur les rapports de la microphysique et de la biologie. Si les mathématiques et la logique sont en accord constant avec la réalité physique extérieure au sujet, et expliquent cette réalité physique en l’assimilant toujours plus intimement à elles, les structures logico-mathématiques pourraient un jour paraître conditionnées par un fonctionnement organique qui plonge lui-même ses racines dans l’univers physico-chimique. À supposer que l’explication biologique atteigne tôt ou tard un caractère de précision et de construction théorique rigoureuse qui lui manque encore presque totalement, on se trouverait donc en présence d’un cercle réel.

Dans l’état actuel des connaissances, il ne s’agit par contre que d’un cercle idéal, faute de pouvoir dominer les rapports entre le mental et le biologique, d’une part, et entre le biologique et le physique d’autre part (deux sortes de rapports qui pourraient d’ailleurs bien interférer un jour). Il n’en reste pas moins que, du point de vue épistémologique, la ou les lacunes mêmes de ce cercle correspondent à un point d’importance capitale : les zones de jonction entre le sujet et l’objet ne sont pas seulement à situer sur le terrain frontière entre les mathématiques et la physique, mais aussi, et symétriquement, sur celui des rapports entre la biologie (ou la psycho-biologie) et la physique. Or, ces rapports peuvent comporter les combinaisons les plus différentes entre le sujet et l’objet. En rattachant au fonctionnement de la vie elle-même les mécanismes essentiels de l’intelligence et de la connaissance, on recule simplement la question centrale des relations entre le sujet et l’objet, devenue la question du rapport entre l’organisme et le milieu, mais on laisse ouverte la série des solutions épistémologiques possibles (dont nous verrons plus tard qu’elles correspondent terme à terme aux solutions du problème biologique de l’adaptation et de la variation). Rien, en effet, dans les connaissances biologiques contemporaines, ne nous oblige à considérer l’organisme comme passivement soumis aux actions du milieu, et rien ne nous contraint non plus à le regarder comme une expression directe des processus physico-chimiques actuellement connus. C’est le jour seulement où nous saurons caractériser les rapports exacts entre la vie et la matière inorganisée, d’une part, entre le fonctionnement organique et le milieu extérieur, d’autre part, que nous pourrons construire une épistémologie précise des rapports « intérieurs » entre le sujet et l’objet (par opposition aux rapports extérieurs entre l’activité opératoire et le monde physique sur lequel portent nos actions).

L’analyse que nous avons tentée de la connaissance mathématique, en cette première partie de notre ouvrage, réclame donc, à titre de complément indispensable, une étude des rapports entre la pensée mathématique et la connaissance physique (Partie II) mais aussi une enquête sur la portée épistémologique de la connaissance biologique (Partie III), avant de pouvoir revenir aux problèmes propres à la connaissance psycho-sociologique (Partie IV).