Chapitre III.
La connaissance mathématique et la réalité a

AprĂšs avoir examinĂ© la genĂšse des rapports numĂ©riques et spatiaux, il convient de chercher quelle est la direction de pensĂ©e que suit le dĂ©veloppement de la connaissance mathĂ©matique. S’interdisant de juger une fois pour toutes de ce qu’est l’esprit et de ce qu’est la rĂ©alitĂ©, l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ne saurait, en effet, Ă©tudier la relation entre les mathĂ©matiques et cette rĂ©alitĂ©, qu’en tentant de dĂ©gager la direction suivie par la connaissance mathĂ©matique au cours de son Ă©volution historique, et en se rĂ©fĂ©rant seulement aux divers types de rĂ©alitĂ©s successivement admises par la pensĂ©e scientifique Ă  chacune de ses principales Ă©tapes. Or, le mĂ©canisme essentiel qui se dĂ©gage de tout examen de l’histoire des mathĂ©matiques est assurĂ©ment celui de la prise de conscience graduelle des opĂ©rations, puisque les gĂ©omĂštres grecs croyaient contempler sans opĂ©rer, tandis que l’analyse et la gĂ©omĂ©trie modernes se donnent comme une Ă©tude des « transformations ». D’oĂč le problĂšme du rĂŽle effectif des opĂ©rations, qui nous conduira Ă  la question du raisonnement mathĂ©matique et, finalement, Ă  celle des rapports entre le sujet et l’objet dans la construction opĂ©ratoire des ĂȘtres mathĂ©matiques.

§ 1. La prise de conscience historique des opérations. A : les mathématiques grecques

On a souvent notĂ© que, par delĂ  les philosophies individuelles qui en constituent plus ou moins le reflet, le sens commun ou, pourrait-on aller jusqu’à dire, la « conscience collective » des mathĂ©maticiens a singuliĂšrement variĂ© d’un siĂšcle Ă  l’autre quant Ă  la nature ou Ă  l’objet de leur science. Rien n’est plus instructif, Ă  cet Ă©gard, que de mĂ©diter sur l’opposition fondamentale qui sĂ©pare la conception mathĂ©matique des Grecs de celle des modernes, mĂȘme si la mĂ©taphysique platonicienne, que le gĂ©nie grec a construite pour justifier le rĂ©alisme des formes, rĂ©apparaĂźt pĂ©riodiquement au cours de l’histoire. Or, cette opposition pourrait bien tenir Ă  une conscience insuffisante du rĂŽle des opĂ©rations, laquelle caractĂ©riserait la conception mathĂ©matique des Grecs, et, Ă  partir du xviie siĂšcle, Ă  une prise de conscience du mĂ©canisme opĂ©ratoire de la pensĂ©e. Si cette thĂšse Ă©tait exacte, l’histoire des mathĂ©matiques grecques constituerait la plus intĂ©ressante des expĂ©riences Ă©pistĂ©mologiques : l’expĂ©rience d’une pensĂ©e qui construit, bien qu’elle s’ignore en tant que constructive, puis qui cesse de construire, faute de cette connaissance de son propre pouvoir. On connaĂźt assez, en effet, les destinĂ©es de la science antique, qui, aprĂšs le « miracle » de son apparition (si miracle il y a eu) et aprĂšs la plĂ©nitude d’une pĂ©riode d’apogĂ©e, a cessĂ© mystĂ©rieusement d’ĂȘtre fĂ©conde pour avorter dans la dĂ©cadence de la pĂ©riode alexandrine. Or, les circonstances sociales Ă  elles seules, ne sauraient rendre compte de cette courbe historique, sauf Ă  montrer comment l’absence d’une liaison suffisante avec les techniques (autres que celles de l’architecte) a pu encourager les gĂ©omĂštres grecs en leurs tendances contemplatives et antiopĂ©ratives. Le principe de cette stĂ©rilitĂ© finale, que de nombreux auteurs ont cherchĂ© Ă  expliquer, ne tiendrait-il donc pas Ă  un rĂ©alisme par refus, si l’on peut dire, de reconnaĂźtre l’activitĂ© du sujet, tandis que la fĂ©conditĂ© de la science moderne s’expliquerait alors par le dynamisme du mĂ©canisme opĂ©ratoire, devenu conscient de ses possibilitĂ©s internes ?

Si divers qu’aient Ă©tĂ© les problĂšmes abordĂ©s par les mathĂ©maticiens grecs, dans les travaux desquels on peut retrouver les germes de presque toutes les grandes dĂ©couvertes modernes, la partie de leur science qu’ils se sont trouvĂ©s d’accord Ă  consacrer ou Ă  codifier n’en est pas moins considĂ©rablement plus restreinte en son domaine que la mathĂ©matique moderne : seules l’arithmĂ©tique et cette variĂ©tĂ© de gĂ©omĂ©trie que nous appelons aujourd’hui euclidienne (par opposition Ă  la gĂ©omĂ©trie projective et Ă  la topologie) ont eu droit de citĂ©, sans parler de la statique d’ArchimĂšde, dont la mĂ©thode Ă©claire Ă  bien des Ă©gards l’idĂ©al scientifique des Grecs, mais qui n’appartient pas aux mathĂ©matiques pures. Cependant les Grecs connaissaient une sorte d’algĂšbre (Diophante d’Alexandrie employait des signes abrĂ©gĂ©s pour exprimer les puissances, etc.) ainsi qu’une « logistique » ou art du calcul, mais qu’ils considĂ©raient comme de simples techniques utilitaires et non pas comme des sciences (ainsi que la gĂ©odĂ©sie ou mesure gĂ©omĂ©trique concrĂšte). Ils se sont rapprochĂ©s, d’autre part, du calcul infinitĂ©simal, avec la « mĂ©thode d’exhaustion » d’Antiphon et d’Eudoxe, et surtout avec les procĂ©dĂ©s subtils employĂ©s par ArchimĂšde dans ses recherches sur l’évaluation des aires et des volumes, mais qu’il a voulu subordonner Ă  la mĂ©thode gĂ©omĂ©trique. De mĂȘme, on a souvent rapprochĂ© les fameux paradoxes de ZĂ©non d’ÉlĂ©e de l’intervention des sĂ©ries infinies dans la mathĂ©matique moderne. Seulement, que ZĂ©non ait voulu prouver l’impossibilitĂ© rationnelle du mouvement, ou simplement son irrĂ©ductibilitĂ© Ă  l’égard d’une pluralitĂ© discontinue, il n’en reste pas moins que son intention Ă©tait essentiellement nĂ©gative et critique, par opposition au rĂŽle constructif que joue l’infini des modernes.

Bien plus, la gĂ©omĂ©trie mĂȘme des Grecs s’est volontairement limitĂ©e, de la maniĂšre la plus curieuse, Ă  un nombre de notions et de figures plus restreint que celles dont les gĂ©omĂštres avaient effectivement connaissance. On sait, p. ex., que les courbes appelĂ©es « mĂ©caniques », telles que la quadratrice de Hippias, la conchoĂŻde de NicomĂšde, la cissoĂŻde de DioclĂšs, etc. ne figurent pas dans les formes envisagĂ©es par la gĂ©omĂ©trie d’Euclide, comme s’il existait des formes rationnelles et d’autres Ă©trangĂšres Ă  la raison gĂ©omĂ©trique (Ă  la maniĂšre dont Aristote admet une distinction entre les mouvements « naturels » et les mouvements « contre nature » ou « violents »). Les seules figures reconnues par cette gĂ©omĂ©trie, sont, en effet, celles que l’on peut construire au moyen de la rĂšgle et du compas, c’est-Ă -dire au moyen de droites et de cercles (ou de rotations autour d’une droite), par opposition aux autres formes, relevant prĂ©cisĂ©ment de procĂ©dĂ©s « mĂ©caniques » et par consĂ©quent suspectes d’irrationnalitĂ©. Pour la mĂȘme raison ne trouve-t-on pas dans la gĂ©omĂ©trie grecque, une thĂ©orie du dĂ©placement, malgrĂ© l’usage effectif qu’Euclide se permet de cette opĂ©ration dans les dĂ©compositions et les recompositions de figures. On ne peut parler non plus d’une analyse systĂ©matique du continu, malgrĂ© l’axiome dit d’ArchimĂšde (par allusion Ă  ses mĂ©thodes d’exhaustion), et cette timiditĂ© Ă  l’égard du continu s’accompagne d’une prudence gĂ©nĂ©rale en ce qui concerne l’infini sous toutes ses formes, analytiques ou gĂ©omĂ©triques 1.

Quelle que soit l’opposition fondamentale qui sĂ©pare la pensĂ©e formelle des Grecs des opĂ©rations concrĂštes, en jeu dans la science utilitaire des Égyptiens, le raisonnement dĂ©ductif demeure donc chez eux essentiellement statique. C’est ainsi que le choix mĂȘme des constructions par la rĂšgle et le compas Ă  l’exclusion des autres procĂ©dĂ©s constructifs possibles pour engendrer les figures montre assez que la figure n’est pas conçue comme relative Ă  l’opĂ©ration qui la dĂ©termine, et que celle-ci ne possĂšde donc pas le pouvoir logique d’ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e en elle-mĂȘme : c’est la figure qui seule constitue la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique objective, tandis que la construction demeure inhĂ©rente au sujet et par consĂ©quent sans valeur de connaissance scientifique. De mĂȘme, les pythagoriciens dĂ©couvrant les nombres irrationnels par gĂ©nĂ©ralisation de l’opĂ©ration d’extraction de la racine (dans le cas de la diagonale √2 d’un carrĂ© ayant une unitĂ© de cĂŽtĂ©) n’en concluent pas Ă  la lĂ©gitimitĂ© de cette notion en tant que gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire du nombre, mais commencent par l’écarter comme un scandale intellectuel et une sorte d’impiĂ©té : il a fallu la rĂ©flexion platonicienne sur les rapports entre le commensurable et l’incommensurable pour que celui-ci acquiert droit de citĂ© dans la gĂ©omĂ©trie. Mais, mĂȘme sans gĂ©nĂ©raliser le nombre jusqu’à le faire correspondre au continu spatial (idĂ©e rĂ©servĂ©e Ă  la science opĂ©ratoire des modernes depuis l’ArithmĂ©tique universelle de Newton), les Grecs auraient pu tirer de la rĂ©flexion sur les incommensurables une Ă©tude quantitative des figures gĂ©omĂ©triques. Tout au contraire, comme L. Brunschvicg et P. Boutroux l’ont bien montrĂ©, ils ont toujours cherchĂ© Ă  subordonner le raisonnement Ă  la qualitĂ©, Ă  faire une « étude qualitative de la quantité » 2 Ă  Ă©viter non seulement le calcul des grandeurs concrĂštes mais mĂȘme celui des grandeurs abstraites 3, p. ex. en remplaçant la mesure des angles par une construction conservant la forme qualitative de la figure 4.

Au total, comme tous les spĂ©cialistes de l’histoire des sciences l’ont fait voir, l’idĂ©al de la mathĂ©matique grecque est essentiellement contemplatif, c’est-Ă -dire rĂ©aliste dans le sens du primat de l’objet et de la dĂ©valuation ou mĂȘme de l’ignorance presque voulue de l’activitĂ© du sujet. Pour Pythagore le nombre est dans les choses, c’est-Ă -dire que le nombre entier Ă©tait considĂ©rĂ© comme le principe de la rĂ©alitĂ© spatiale (comprise comme la plus extĂ©rieure Ă  nous), jusqu’à la dĂ©couverte des incommensurables. AprĂšs quoi, il subsiste en soi dans le monde des IdĂ©es ou des Formes, comme les figures dont la beautĂ© et l’harmonie intrinsĂšque sont l’objet mĂȘme de la connaissance rationnelle. Le « thĂ©orĂšme » est une vision rationnelle, dĂ©tachĂ©e du « problĂšme » et des constructions qui rendent sa dĂ©monstration possible. Bref, en tous ses aspects, le raisonnement statique et qualitatif du mathĂ©maticien grec est suspendu Ă  la rĂ©alitĂ©, indĂ©pendante de nous, propre Ă  l’Objet.

Or, comme chacun l’a vu Ă©galement, c’est cet idĂ©al mĂȘme de perfection thĂ©orique qui a Ă©tĂ© cause de la faiblesse, puis de la dĂ©cadence terminale, de la mathĂ©matique grecque : la stĂ©rilitĂ© dont elle a fini par faire preuve, aprĂšs des siĂšcles d’éclat, a tenu ainsi Ă  des raisons internes, et non pas externes, c’est-Ă -dire aux limites mĂȘmes qu’elle s’était imposĂ©es. Faut-il, avec A. Reymond 5, voir en ce fait capital l’expression d’une logique plus exigeante que la nĂŽtre, renonçant aux notions de mouvement, d’infini, et Ă  l’analyse inĂ©puisable du continu parce que les sentant suspectes de contradiction Ă  la suite des apories de ZĂ©non d’ÉlĂ©e ? Mais pourquoi l’élĂ©atisme a-t-il pu produire un tel effet d’inhibition, alors que, de notre temps comme aux dĂ©buts de l’analyse infinitĂ©simale, les « crises » des mathĂ©matiques n’affectent que la discussion des fondements sans jamais stĂ©riliser la technique ? Un tel fait nous pousserait au contraire Ă  parler d’une logique plus courte que celle des modernes, parce que plus statique, et moins apte Ă  assimiler les donnĂ©es du rĂ©el, parce que moins consciemment opĂ©ratoire.

Le problĂšme psychologique et gĂ©nĂ©tique que soulĂšve la structure des mathĂ©matiques grecques est donc d’expliquer une telle logique, en rĂ©fĂ©rence avec les opĂ©rations concrĂštes du calcul « utilitaire » qui les a prĂ©cĂ©dĂ©es, d’une part, et avec la logique du xvie et du xviie siĂšcles, d’autre part. Or, il est vraisemblable que les opĂ©rations formelles aient Ă©tĂ© les mĂȘmes chez les Grecs que chez les modernes, et bien distinctes, chez les premiers autant que chez les seconds, des opĂ©rations concrĂštes du niveau prĂ©cĂ©dent (mesures et calcul empiriques), ainsi que des opĂ©rations concrĂštes en jeu dans la construction mĂȘme des figures. Autrement dit, du point de vue de la structure formelle, il va sans dire que la logique des mathĂ©maticiens grecs est celle des propositions et des implications purement dĂ©ductives 6, au mĂȘme titre que celle des gĂ©omĂštres du xviie siĂšcle (et indĂ©pendamment du fait que le contenu des prĂ©misses ou des axiomes demeure intuitif, en opposition avec l’axiomatique contemporaine). Mais tout se passe comme si les Anciens, dans leur dĂ©couverte du raisonnement formel, n’avaient point encore pris conscience de son caractĂšre constructif ou opĂ©ratoire, autrement dit n’établissaient point la mĂȘme ligne de dĂ©marcation entre l’objet et l’activitĂ© du sujet que les fondateurs de la gĂ©omĂ©trie analytique ou du calcul infinitĂ©simal, faute de rĂ©flexion sur cette activitĂ© comme telle. Ce serait alors Ă  cause de ce dĂ©faut de prise de conscience, et, par consĂ©quent Ă  cause des limites imposĂ©es par le rĂ©alisme dĂ©coulant d’un tel fait, que leur pensĂ©e formelle n’aurait point atteint le dĂ©veloppement illimitĂ© auquel on Ă©tait en droit de s’attendre.

La question de la prise de conscience du mĂ©canisme de la construction intellectuelle et le problĂšme psychologique, de la dĂ©limitation Ă©tablie par la pensĂ©e spontanĂ©e entre l’activitĂ© du sujet et son objet, sont d’une grande importance pour toute l’épistĂ©mologie. Si le rĂ©alisme est tellement mieux enracinĂ© dans le sens commun que l’idĂ©alisme, cela tient, en effet, sans doute Ă  des mĂ©canismes psychiques Ă©lĂ©mentaires, qu’il est nĂ©cessaire de chercher Ă  atteindre. L’expĂ©rience historique des Grecs constitue Ă  cet Ă©gard un fait crucial, qu’il convient d’analyser en s’aidant du plus grand nombre de rĂ©fĂ©rences possibles.

Or, l’étude du dĂ©veloppement mental montre, avec toute la clartĂ© dĂ©sirable, non seulement que la dĂ©limitation communĂ©ment admise entre le sujet et l’objet est essentiellement variable d’un niveau Ă  l’autre, mais encore qu’elle dĂ©pend d’un phĂ©nomĂšne constant, ou constamment renouvelé : la difficultĂ© Ă  prendre conscience des mĂ©canismes internes de l’activitĂ© intellectuelle, en particulier lorsqu’elle se prĂ©sente sous des formes rĂ©cemment acquises.

Il n’est pas besoin de rappeler qu’au niveau perceptif et sensori-moteur la construction, si lente et si laborieuse, de l’objet pratique, suppose elle-mĂȘme une phase prĂ©liminaire au cours de laquelle il n’existe aucune dĂ©limitation entre le sujet et les objets, donc aucun objet permanent et par consĂ©quent aucun sujet conscient de lui-mĂȘme Ă  titre de sujet : l’univers est alors « adualistique », comme l’a si bien dit J. M. Baldwin, c’est-Ă -dire que tout ce qui est senti et perçu est mis sur un seul et mĂȘme plan, sans distinction entre un monde extĂ©rieur et un monde intĂ©rieur. Ce n’est qu’avec la construction des objets que cet univers indiffĂ©renciĂ© initial commence Ă  se dissocier en une activitĂ© propre et en ses objectifs extĂ©rieurs, si relative que soit sans doute encore la conscience de cette activitĂ© propre avant l’apparition de la pensĂ©e.

Avec les dĂ©buts de la pensĂ©e, sous sa forme intuitive et prĂ©opĂ©ratoire, la diffĂ©renciation des signifiants collectifs (signes verbaux) ou individuels (images) et des significations Ă©laborĂ©es grĂące Ă  eux, marque naturellement un progrĂšs considĂ©rable dans le sens Ă  la fois de l’intĂ©riorisation du sujet et de l’extĂ©riorisation de l’objet. Ce dernier est alors davantage dĂ©tachĂ© du moi, puisque demeurant un objet de pensĂ©e mĂȘme en l’absence de toute action proche. Quant Ă  la pensĂ©e, elle est mieux intĂ©riorisĂ©e que l’intelligence sensori-motrice, puisque rendue indĂ©pendante de l’action immĂ©diate, et s’éloignant par consĂ©quent de la surface de friction entre cette action et les choses. Mais ce double progrĂšs est immĂ©diatement payĂ© par un retour de rĂ©alisme, si nous dĂ©finissons le rĂ©alisme comme Ă©tant une confusion du sujet et de l’objet, et ce retour se produit sur le terrain mĂȘme nouvellement conquis par la pensĂ©e, c’est-Ă -dire celui des signes et des significations. C’est ainsi que les enfants et les primitifs s’imaginent que les noms sont dans les choses et prĂ©sentent une existence extĂ©rieure indĂ©pendante du sujet qui parle (d’oĂč les tabous liĂ©s Ă  certains noms sacrĂ©s, etc.) ; les rĂȘves sont des images donnĂ©es matĂ©riellement, que l’on regarde comme on « voit » les objets ; la pensĂ©e elle-mĂȘme consiste en souffle et en air 7, etc. Bref, le sujet et l’objet sont dĂ©partagĂ©s tout autrement que chez l’adulte civilisĂ©.

Au niveau des opĂ©rations concrĂštes, la conquĂȘte de systĂšmes opĂ©ratoires portant sur les classes, les relations et les nombres marque Ă  la fois une nouvelle Ă©tape de l’intĂ©riorisation de la pensĂ©e, puisque le sujet dĂ©couvre son pouvoir de classer, de relier et de compter, et un nouveau progrĂšs dans l’extĂ©riorisation, puisque les rĂ©alitĂ©s ainsi coordonnĂ©es sont d’autant plus stables et plus objectives. Mais il s’ensuit une nouvelle forme de rĂ©alisme, faute de dissociation suffisante entre le sujet et les objets : les classifications ou sĂ©riations sont senties comme imposĂ©es une fois pour toutes par l’objet, sans une marge suffisante de libertĂ© ou de choix, et les nombres sont attachĂ©s aux choses comme si, en dĂ©nombrant, le sujet se bornait Ă  lire des chiffres tout faits, Ă  la maniĂšre dont on constate l’existence de propriĂ©tĂ©s inhĂ©rentes au rĂ©el.

Enfin, lors de l’apparition des opĂ©rations formelles, il n’est aucune raison qu’il n’en soit pas de mĂȘme. Autre chose est, en effet, de parvenir Ă  lier entre eux des jugements ou des propositions hypothĂ©tiques par des opĂ©rations se traduisant sous la forme d’implications, d’alternatives, d’incompatibilitĂ©s, etc., et autre chose est de prendre conscience de la relativitĂ© de telles connexions par rapport au systĂšme adoptĂ© des notions premiĂšres et aux axiomes choisis, c’est-Ă -dire par rapport aux constructions dues Ă  l’activitĂ© formalisante de la pensĂ©e. C’est du degrĂ© de cette prise de conscience, en tant que processus rĂ©flexif, que dĂ©pendent les divers paliers d’axiomatisation signalĂ©s au chap. II (§ 9), ainsi que l’opposition entre l’axiomatique insuffisante, parce qu’encore trop intuitive, des Grecs et la formalisation toujours plus poussĂ©e des contemporains. La projection du nombre entier dans les choses, par les pythagoriciens, peut ĂȘtre un hĂ©ritage du niveau des opĂ©rations concrĂštes. Mais le rĂ©alisme gĂ©nĂ©ral de la pensĂ©e, pourtant formelle, des mathĂ©maticiens grecs ultĂ©rieurs comporte la plus naturelle des explications si l’on se rĂ©fĂšre aux transformations continues des divers modes de rĂ©alisme au cours des niveaux prĂ©cĂ©dents : le rĂ©alisme Ă©tant l’expression d’une indiffĂ©renciation entre le sujet et l’objet et la diffĂ©renciation entre eux ne s’effectuant que progressivement, le sujet pensant ne se sent jamais d’emblĂ©e agir par sa pensĂ©e, lorsqu’il parvient sur un nouveau palier de l’élaboration intellectuelle, mais il commence toujours par prendre conscience des rĂ©sultats de cette pensĂ©e avant d’en saisir rĂ©flexivement les mĂ©canismes. Toute la philosophie de la connaissance chez les Grecs, tĂ©moigne de ce primat de l’Objet, par opposition au Cogito qui inaugure la rĂ©flexion Ă©pistĂ©mologique moderne : du prĂ©tendu « matĂ©rialisme » des prĂ©socratiques Ă  la rĂ©miniscence platonicienne des vĂ©ritĂ©s suprasensibles, de la logique ontologique d’Aristote Ă  l’intuition plotinienne la pensĂ©e grecque n’a cessĂ© de croire saisir ou contempler des rĂ©alitĂ©s toutes faites, faute de dĂ©couvrir qu’elle opĂ©rait sur elles. Seuls les sceptiques et les sophistes ont prĂȘtĂ© au sujet une activitĂ© effective dans le processus cognitif, mais en se bornant Ă  mettre au compte des constructions de la pensĂ©e la relativitĂ© dĂ©formante ou l’erreur, et non pas la cohĂ©rence nĂ©cessaire ou l’objectivitĂ©.

On comprend alors la vraie raison psychologique de ce caractĂšre statique du raisonnement mathĂ©matique grec, et cela chez ses crĂ©ateurs eux-mĂȘmes, dont le dynamisme intellectuel contraste de façon si surprenante avec l’immobilitĂ© de la vision des choses Ă  laquelle ils aboutissaient. La « logistique » ou l’algĂšbre ne font pas partie, pour eux, de la science proprement dite, parce qu’inhĂ©rentes aux dĂ©marches mentales du sujet, tandis que la connaissance arithmĂ©tique et gĂ©omĂ©trique porte sur des objets idĂ©aux dĂ©tachĂ©s du processus constructif de la pensĂ©e. La construction gĂ©omĂ©trique se rĂ©duit Ă  celle des cercles et des droites, parce que ce sont lĂ  des objets sentis comme indĂ©pendants de cette construction mĂȘme, Ă  la maniĂšre dont les chefs-d’Ɠuvre de l’architecte entrent dans le rĂšgne de la beautĂ© Ă©ternelle une fois libĂ©rĂ©s de la rĂšgle et du compas qui ont permis d’en Ă©laborer le plan. Au contraire, les courbes mĂ©caniques n’ont pas le droit de citĂ© parce que demeurant relatives Ă  cette Ă©laboration active. Les sĂ©ries infinies de ZĂ©non n’acquiĂšrent pas de signification positive, parce que le dynamisme opĂ©ratoire qu’elles manifestent ne suffit point Ă  garantir leur objectivitĂ©, faute d’une prise de conscience suffisante de sa gĂ©nĂ©ralitĂ©, et le continu apparaĂźt comme une propriĂ©tĂ© de l’objet Ă©trangĂšre Ă  ce dynamisme mĂȘme. L’incommensurable est d’abord regardĂ© comme illĂ©gitime parce que relatif Ă  l’opĂ©ration qui l’a engendrĂ©, aprĂšs quoi il devient lĂ©gitime lorsqu’il en est dĂ©tachĂ©. Le mouvement n’appartient pas au monde des rapports mathĂ©matiques, parce qu’inhĂ©rent Ă  l’action du sujet ; les relations projectives demeurent elles aussi Ă©trangĂšres aux ĂȘtres gĂ©omĂ©triques, parce que relatives aux points de vue que l’on a sur l’objet et non pas Ă  l’objet comme tel. Bref, dans la mesure oĂč sont aperçus certains aspects opĂ©ratoires de la construction intellectuelle, ce qui est senti comme opĂ©ratoire est dissociĂ© de l’objet et dĂ©valorisĂ©, tandis que dans la mesure oĂč cette prise de conscience demeure incomplĂšte, le rĂ©sultat des opĂ©rations est dissociĂ© du sujet et projetĂ© en un Objet conçu comme subsistant en lui-mĂȘme.

C’est ce dualisme, inhĂ©rent Ă  une prise de conscience insuffisante du caractĂšre opĂ©ratoire propre Ă  la pensĂ©e formelle elle-mĂȘme, qui explique donc Ă  la fois le rĂ©alisme statique de la mathĂ©matique grecque Ă  son apogĂ©e, et les raisons de son dĂ©clin final.

§ 2. La prise de conscience historique des opérations. B : les mathématiques modernes

Dans son beau livre sur l’« IdĂ©al scientifique des mathĂ©maticiens », P. Boutroux distingue, aprĂšs la « pĂ©riode contemplative » propre aux mathĂ©matiques grecques, deux grandes pĂ©riodes dans l’histoire des mathĂ©matiques modernes : l’une serait caractĂ©risĂ©e par le triomphe des synthĂšses opĂ©ratoires, tandis que la derniĂšre marquerait une sorte de retour Ă  l’objet, sous la forme de ce que l’auteur appelle de façon trĂšs suggestive une « objectivitĂ© intrinsĂšque ». En ce qui concerne la « pĂ©riode synthĂ©tiste », caractĂ©risĂ©e par la constitution de l’algĂšbre comme science thĂ©orique, par celle de la gĂ©omĂ©trie analytique et par celle du calcul infinitĂ©simal, nous ne saurions qu’ĂȘtre d’accord avec P. Boutroux : l’idĂ©al de vĂ©ritĂ© mathĂ©matique propre Ă  cette pĂ©riode consisterait, en effet, selon lui, en une construction opĂ©ratoire indĂ©finie et autonome, ce qui nous permettra de parler d’une prise de conscience historique des opĂ©rations par opposition aux lacunes de la prise de conscience caractĂ©risant l’attitude contemplative des Grecs. Par contre, la maniĂšre dont l’éminent historien de la pensĂ©e mathĂ©matique conçoit la derniĂšre des trois pĂ©riodes ainsi distinguĂ©es nous paraĂźt appeler quelques rĂ©serves. Cette pĂ©riode, dĂ©jĂ  diffĂ©renciĂ©e au cours du xixe siĂšcle et dans laquelle l’époque contemporaine se trouverait encore Ă  plein, est caractĂ©risĂ©e par le sens de la complication croissante des chemins possibles, et par la nĂ©cessitĂ© d’un choix et d’une exploration proprement dite. Mais le problĂšme est de savoir si cette consistance ou mĂȘme cette rĂ©sistance croissantes de la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique Ă  la synthĂšse opĂ©ratoire simple implique l’intervention d’une sorte de domaine transopĂ©ratoire, pour ainsi parler, ou si la complexitĂ© croissante des ĂȘtres dĂ©couverts par le mathĂ©maticien ne traduit pas sans plus l’indĂ©finie variĂ©tĂ© des opĂ©rations possibles. Or, la question ne se pose pas qu’en termes thĂ©oriques : elle comporte un aspect historico-critique, et par consĂ©quent gĂ©nĂ©tique, dont l’évidence apparaĂźt Ă  la maniĂšre mĂȘme dont on enchaĂźne cette « pĂ©riode analytique », comme l’appelle P. Boutroux, Ă  la « pĂ©riode synthĂ©tiste ». Faut-il considĂ©rer, avec cet auteur, l’avĂšnement de la thĂ©orie des groupes ainsi que le mouvement logistique ou « algĂ©brico-logique » comme des effets, directs ou indirects, de l’idĂ©al « synthĂ©tiste », ou au contraire comme des expressions rĂ©vĂ©latrices de l’« objectivitĂ© intrinsĂšque » caractĂ©ristique de la troisiĂšme pĂ©riode ? C’est ce qu’il s’agit d’examiner, car, selon que l’on dĂ©termine la filiation des idĂ©es de l’une de ces maniĂšres ou de l’autre, cette « objectivitĂ© intrinsĂšque » peut apparaĂźtre soit comme un retour au rĂ©alisme, soit comme le terme ultime du vaste dĂ©veloppement historique qui mĂšne de l’inconscience relative des opĂ©rations Ă  leur dĂ©couverte et finalement Ă  leur coordination en totalitĂ©s rĂ©sistantes, s’imposant Ă  l’esprit avec la mĂȘme force d’objectivitĂ© qu’une rĂ©alitĂ© toute faite et toute organisĂ©e.

L’algĂšbre, hĂ©ritĂ©e de l’Orient et exclue de la science par les Grecs, a Ă©tĂ© pour ainsi dire rĂ©incorporĂ©e en elle dĂšs le xvie siĂšcle et surtout au xviie, lorsque Descartes lui assigne enfin la situation thĂ©orique Ă  laquelle elle a droit. Or, la technique algĂ©brique ne saurait assurĂ©ment ĂȘtre conçue comme une discipline mathĂ©matique — par opposition Ă  un ensemble de simples procĂ©dĂ©s de calcul — qu’à la condition d’accorder aux opĂ©rations comme telles une valeur de connaissance proprement dite. Dans l’arithmĂ©tique des Anciens, le nombre est une rĂ©alitĂ© existant en elle-mĂȘme, indĂ©pendamment des opĂ©rations qui assurent sa formation, et les opĂ©rations d’addition, de duplication et de dimidiation, etc. sont considĂ©rĂ©es comme l’expression des relations donnĂ©es Ă©ternellement entre eux. Ces relations permettent au mathĂ©maticien de les retrouver et correspondent donc Ă  un procĂ©dĂ© subjectif de construction analogue aux procĂ©dĂ©s qui interviennent dans celle des figures gĂ©omĂ©triques. Mais l’opĂ©ration n’est, ni dans un cas ni dans l’autre, reconnue comme constructive, au sens fort du mot : elle est construction sans crĂ©ation, en tant qu’activitĂ© du sujet, et crĂ©ation sans construction, en tant que relation entre les objets. L’algĂšbre remplace au contraire le nombre par une quantitĂ© abstraite, correspondant Ă  des nombres quelconques, et tout l’accent est mis ainsi sur les transformations mĂȘmes de ces quantitĂ©s, c’est-Ă -dire sur les opĂ©rations comme telles. L’emploi des mĂ©thodes algĂ©briques implique donc bien la prise de conscience des opĂ©rations ; celles-ci ne sont alors plus conçues comme Ă©tant, soit des relations entre objets, mais indĂ©pendantes de la pensĂ©e, soit une activitĂ© de la pensĂ©e, mais atteignant simplement et ne transformant pas son objet : l’opĂ©ration algĂ©brique constitue les deux Ă  la fois, parce qu’elle est une relation objective, mais entre objets relatifs Ă  leur construction mĂȘme. On sait assez comment la philosophie rĂ©flexive de Descartes consacre cette prise de conscience de l’activitĂ© du sujet.

Mais il y a plus. La dĂ©couverte de la gĂ©omĂ©trie analytique Ă©tend ce mĂ©canisme opĂ©ratoire Ă  l’espace lui-mĂȘme, en mettant en Ă©vidence le parallĂ©lisme absolu de la quantitĂ© algĂ©brique et de la longueur rectiligne. Cette idĂ©e avait Ă©tĂ© entrevue par les Grecs, mais sans ĂȘtre exploitĂ©e de façon systĂ©matique faute prĂ©cisĂ©ment d’une mise en valeur des opĂ©rations comme telles : Descartes, au contraire, conçoit l’algĂšbre comme prĂ©cĂ©dant la gĂ©omĂ©trie, et la gĂ©omĂ©trie analytique comme une application de l’algĂšbre Ă  la gĂ©omĂ©trie. La construction gĂ©omĂ©trique elle-mĂȘme, grĂące au systĂšme des coordonnĂ©es cartĂ©siennes, devient ainsi opĂ©ratoire, ce qui lĂšve du coup l’ensemble des restrictions que la science grecque imposait Ă  la construction des figures et Ă  la dĂ©limitation des notions ayant droit de citĂ© en mathĂ©matique. Le mouvement, en particulier, dĂ©fini comme le fait « que les corps passent d’un lieu en un autre et occupent successivement tous les espaces qui sont entre eux » 8 devient, non seulement une notion gĂ©omĂ©trique essentielle, mais l’une des deux notions fondamentales de cette mathĂ©matique universelle Ă  laquelle Descartes rĂȘve de rĂ©duire la science tout entiĂšre.

Si Descartes continue Ă  admettre, avec les Grecs, le caractĂšre intuitif des vĂ©ritĂ©s mathĂ©matiques, cette intuition n’est donc plus une contemplation : il s’agit au contraire de dĂ©sarticuler les totalitĂ©s fournies par l’intuition, en les rĂ©duisant Ă  des Ă©lĂ©ments simples que l’algĂšbre se charge de recomposer opĂ©ratoirement. « DĂšs lors la science, dit P. Boutroux, au lieu d’ĂȘtre comme le croyaient les anciens, une contemplation d’objets idĂ©aux, se prĂ©sentera comme une construction de l’esprit » (p. 109).

Quant Ă  la gĂ©omĂ©trie des indivisibles de Cavalieri, dĂ©fendue par Pascal, et au calcul infinitĂ©simal de Leibniz et de Newton, P. Boutroux est certainement fondĂ©, en un sens, Ă  en interprĂ©ter la constitution, d’ailleurs avec Newton lui-mĂȘme, Euler et Lagrange, comme une algĂšbre de l’infini prolongeant celle du fini. D’oĂč l’intĂ©rĂȘt de ce texte de Lagrange : « Les fonctions reprĂ©sentent les diverses opĂ©rations qu’il faut faire sur les quantitĂ©s connues pour obtenir les valeurs de celles que l’on cherche, et elles ne sont proprement que le dernier rĂ©sultat de ce calcul » (citĂ© par P. Boutroux, p. 129). Mais il faut ajouter que, en rĂ©pĂ©tant une infinitĂ© de fois les combinaisons du calcul algĂ©brique, ce prolongement de l’algĂšbre en thĂ©orie des sĂ©ries infinies et en analyse infinitĂ©simale a ajoutĂ© Ă  la prise de conscience des opĂ©rations, une signification renouvelĂ©e : celle du dynamisme intellectuel qui atteint l’infini et la continuité ; « la rĂ©alitĂ© ultime, chez Leibniz, c’est la raison conçue comme le progrĂšs illimitĂ© d’un dĂ©veloppement ordonné ; et avec cette conception, l’intellectualisme achĂšve de prendre conscience de lui-mĂȘme » (L. Brunschvicg, Étapes, p. 209).

Or, si le renversement des perspectives est ainsi complet, entre une mathĂ©matique rĂ©aliste et statique, aboutissant Ă  la contemplation par dĂ©faut de prise de conscience des opĂ©rations, et une mathĂ©matique opĂ©ratoire, dont le dynamisme se prolonge mĂȘme en ce rĂȘve d’une combinatoire universelle dans laquelle Leibniz espĂ©rait gĂ©nĂ©raliser les dĂ©couvertes de son gĂ©nie, comment expliquer que l’évolution ultĂ©rieure des mathĂ©matiques n’ait pas suivi cette direction simple marquĂ©e par le dĂ©routement des opĂ©rations finies et infinies formulĂ©es au xviie siĂšcle ? Tel est l’intĂ©ressant problĂšme soulevĂ© par P. Boutroux et dont nous aimerions briĂšvement discuter la solution qu’il en a donnĂ©e.

À l’idĂ©al qu’il appelle « synthĂ©tiste », selon lequel les mathĂ©matiques seraient donc l’expression d’une construction opĂ©ratoire de nature « algĂ©brico-logique », P. Boutroux rattache successivement le dĂ©veloppement des nombres complexes, comme rĂ©sultant de la combinaison formelle des opĂ©rations algĂ©briques, la dĂ©couverte des groupes de substitutions, celle des gĂ©omĂ©tries non euclidiennes, le mouvement axiomatique contemporain, et enfin le mouvement logistique lui-mĂȘme. Seulement l’aboutissement historique de ces divers courants ne lui apparaĂźt pas comme un Ă©panouissement, mais bien comme un dĂ©clin : « Pour donner aux thĂ©ories mathĂ©matiques une structure solide, nous avons dĂ©cidĂ© de lui donner la forme de systĂšmes logiques ; mais, constatant que ces systĂšmes sont artificiels et peuvent d’ailleurs ĂȘtre diversifiĂ©s Ă  l’infini, nous comprenons qu’ils ne constituent ni toute la MathĂ©matique, ni le principal de cette science. DerriĂšre la forme logique, il y a autre chose. La pensĂ©e mathĂ©matique ne se borne pas Ă  dĂ©duire et Ă  construire » (p. 170).

Ce serait la dĂ©couverte de cette autre chose qui marquerait, selon P. Boutroux, la troisiĂšme des grandes pĂ©riodes de l’histoire des mathĂ©matiques, caractĂ©risĂ©e par un « idĂ©al » dont les signes annonciateurs se font percevoir dĂšs les dĂ©buts du xixe siĂšcle et dont les manifestations typiques sont actuelles. Or, la qualitĂ© « transopĂ©ratoire », si l’on peut dire, que P. Boutroux semble accorder Ă  ce troisiĂšme idĂ©al nous paraĂźt au contraire la manifestation la plus dĂ©cisive, prĂ©cisĂ©ment, de la rĂ©alitĂ© des opĂ©rations.

Le dĂ©veloppement de la thĂ©orie des fonctions, nous dit P. Boutroux, a abouti Ă  une complexitĂ© qui dĂ©fie l’analyse algĂ©brique (p. ex. lorsqu’intervient une infinitĂ© de sĂ©ries convergentes) et qui ne permet la construction « si l’on peut dire, qu’en puissance » (p. 175). ComparĂ©e Ă  celle des Ă©poques antĂ©rieures, la mathĂ©matique de notre temps a perdu sa belle simplicitĂ© pour s’engager dans l’imprĂ©vu des dĂ©tours et des changements de frontiĂšres. DĂ©jĂ  Abel a dĂ©montrĂ© l’impossibilitĂ© d’exprimer les racines de l’équation du 5e degrĂ© en fonction algĂ©brique des coefficients, d’oĂč la thĂ©orie des Ă©quations donnĂ©e par Galois et par Abel lui-mĂȘme, qui « rebondissait dans une direction nouvelle et prenait une importance plus grande que jamais » (p. 186). De mĂȘme, dans le domaine des Ă©quations diffĂ©rentielles, les mĂ©thodes se multiplient et se diversifient de la façon la moins prĂ©visible : « On va chercher dans une partie des mathĂ©matiques fort Ă©loignĂ©e des Ă©quations diffĂ©rentielles un nouvel instrument de calcul : la fonction automorphe, fuchsienne ou kleinienne », dont l’existence fut dĂ©montrĂ©e par PoincarĂ© en 1881, etc., etc. (p. 188-9). D’oĂč l’idĂ©e que se faisait Galois du travail des analystes : « ils ne dĂ©duisent pas, ils combinent, ils comparent ; quand ils arrivent Ă  la vĂ©ritĂ©, c’est en heurtant de cĂŽtĂ© et d’autre qu’ils y sont tombĂ©s » (p. 191). La vĂ©ritĂ© est donc que l’analyste moderne a plus de peine Ă  choisir qu’à construire (p. 192) : la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique rĂ©siste Ă  ses efforts et ne peut plus ĂȘtre regardĂ©e, selon P. Boutroux « comme le rĂ©sultat pur et simple de ses constructions » (p. 193).

D’oĂč la conclusion : pour expliquer « cette rĂ©sistance opposĂ©e par la matiĂšre mathĂ©matique Ă  la volontĂ© du savant, nous sommes obligĂ©s de supposer l’existence de faits mathĂ©matiques, indĂ©pendants de la construction scientifique, nous sommes forcĂ©s d’attribuer une objectivitĂ© vĂ©ritable aux notions mathĂ©matiques : objectivitĂ© que nous appellerons intrinsĂšque pour indiquer qu’elle ne se confond pas avec l’objectivitĂ© relative Ă  la connaissance expĂ©rimentale » (p. 203).

Cette remarquable analyse, dont les conclusions convergent certainement avec les convictions de la plupart des mathĂ©maticiens, lorsqu’ils ne sont pas tentĂ©s de rĂ©duire leur science Ă  un simple langage ou mĂȘme Ă  une « syntaxe », nous paraĂźt cependant soulever un problĂšme Ă©pistĂ©mologique essentiel : la « rĂ©sistance » que rencontre la « volontĂ© du savant », dans le maniement et le choix de ses opĂ©rations, se rencontre-t-elle au-delĂ  de ces opĂ©rations, comme semble le croire P. Boutroux, ou Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme du champ opĂ©ratoire ? Nous avons parlĂ© d’une prise de conscience des opĂ©rations pour caractĂ©riser la constitution de l’algĂšbre, de la gĂ©omĂ©trie analytique et de l’analyse elle-mĂȘme sous ses formes de dĂ©but. Mais cette prise de conscience s’effectue par Ă©tapes, en procĂ©dant de la surface au centre : c’est tout d’abord le rĂ©sultat de l’activitĂ© de l’esprit, qui est aperçu le premier, indĂ©pendamment de cette derniĂšre, dont il est alors dĂ©tachĂ© (cf. la contemplation hellĂ©nique) ; puis ce sont les manifestations les plus simples et les plus directes de cette activitĂ© qui sont aperçues, dans ce qu’elles ont de mobile et de libre : telles sont les opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires constitutives de l’algĂšbre et des sĂ©ries infinies qui le prolongent. Que de telles opĂ©rations soient senties comme soumises Ă  la « volonté » propre, c’est qu’elles demeurent encore proches de la frontiĂšre du champ opĂ©ratoire, au lieu de pĂ©nĂ©trer Ă  son intĂ©rieur : preuve en soit qu’elles n’ont pas Ă©tĂ© d’emblĂ©e conçues comme constituant des ensembles fermĂ©s et articulĂ©s sous la forme de « groupes ». Mais, Ă  cette seconde Ă©tape, il est normal qu’il en succĂšde une troisiĂšme : celle de la prise de conscience des systĂšmes d’ensemble eux-mĂȘmes que constituent les opĂ©rations, c’est-Ă -dire des connexions nĂ©cessaires entre les transformations opĂ©ratoires, par opposition au maniement de certaines opĂ©rations isolĂ©es, qui semblent alors soumises Ă  la simple « volontĂ© du savant ». C’est cette troisiĂšme phase de la prise de conscience historique des opĂ©rations qui nous paraĂźt caractĂ©riser la troisiĂšme des pĂ©riodes distinguĂ©es par P. Boutroux, si l’on serre d’un peu plus prĂšs les critĂšres invoquĂ©s par cet auteur.

Pour caractĂ©riser les dĂ©buts de sa troisiĂšme pĂ©riode, P. Boutroux invoque, en effet, la rĂ©volution opĂ©rĂ©e par Galois dans la solution des Ă©quations dĂ©passant le 4e degré : mais cette solution est prĂ©cisĂ©ment fondĂ©e sur la thĂ©orie des groupes ; il en est Ă©galement ainsi de la fonction automorphe, citĂ©e par l’auteur. Or, que dans la thĂ©orie des groupes l’esprit ne construise plus « à volonté », mais explore, selon la description de Galois, et se trouve en prĂ©sence d’une « objectivitĂ© intrinsĂšque », selon la trĂšs heureuse formule de P. Boutroux, c’est ce que tous les spĂ©cialistes de ce domaine difficile s’accordent Ă  affirmer. Il suffit Ă  cet Ă©gard, de relire les belles pages que G. Juvet consacre Ă  l’harmonie intĂ©rieure des groupes, notion qui lui paraissait servir de substructure Ă  l’ensemble des ĂȘtres mathĂ©matiques : « Le roc que l’esprit a trouvĂ© pour fonder ses conceptions, c’est encore le groupe, qui semble donc bien ĂȘtre l’archĂ©type mĂȘme des ĂȘtres mathĂ©matiques » 9.

Mais alors, pourquoi situer la construction de la thĂ©orie des groupes dans la pĂ©riode « synthĂ©tiste », c’est-Ă -dire la deuxiĂšme et non pas prĂ©cisĂ©ment la troisiĂšme, puisque la mĂ©thode de rĂ©solution des Ă©quations supĂ©rieures au 4e degrĂ© est donnĂ©e comme le premier exemple de l’apparition de cette troisiĂšme pĂ©riode ? C’est ici que l’on croit deviner un certain parti-pris rĂ©aliste chez P. Boutroux : ne pouvant nier la nature opĂ©ratoire des groupes de substitution, il en situe la dĂ©couverte dans sa seconde pĂ©riode, quitte Ă  couper artificiellement cette conquĂȘte de celle de la rĂ©solution de l’équation du 5e degrĂ©, c’est-Ă -dire d’un « fait mathĂ©matique » dont l’objectivitĂ© intrinsĂšque appartient Ă  la troisiĂšme pĂ©riode. Tout semble indiquer, au contraire, que c’est justement la dĂ©couverte de l’existence des groupes de transformations qui inaugure le rĂšgne de l’« objectivitĂ© intrinsĂšque ». Il en est de mĂȘme de la construction des gĂ©omĂ©tries non euclidiennes, dont l’objectivitĂ© intrinsĂšque repose elle aussi sur des groupes bien dĂ©finis. Quant aux axiomatiques, qui sont des recherches techniques particuliĂšrement poussĂ©es dans la direction de cette mĂȘme objectivitĂ©, G. Juvet Ă©galement supposait, dans un trĂšs remarquable article posthume, que leur non-contradiction est conditionnĂ©e par leur subordination Ă  des « groupes » : « il n’y a pas de thĂ©orie dĂ©ductive qui ne soit la reprĂ©sentation d’un certain groupe » 10. Il n’est pas jusqu’à la logistique dont on ne puisse contester que certaines Ă©coles (p. ex. polonaise) ont cru Ă  son objectivitĂ© intrinsĂšque. Or, si les formes les plus simples et les plus purement qualitatives (au sens d’intensif) des opĂ©rations logistiques constituent dĂ©jĂ , comme nous avons essayĂ© de le montrer (chap. I § 3 et 6) des systĂšmes d’ensemble bien dĂ©finis caractĂ©risĂ©s par leur composition rĂ©versible, on retrouve ainsi, mĂȘme sur le terrain des opĂ©rations logiques ce qui nous paraĂźt ĂȘtre le mĂ©canisme commun des constructions de la troisiĂšme pĂ©riode : la coordination opĂ©ratoire sous forme de systĂšmes d’ensemble dont la cohĂ©rence rĂ©siste Ă  la « volontĂ© du savant ». Nous avons, en particulier, retrouvĂ© au sein mĂȘme de la logique des propositions le « groupe » bien connu des « quatre transformations » 11.

Bref, de ce qu’aprĂšs avoir cru pouvoir construire librement l’ensemble des mathĂ©matiques au moyen de quelques opĂ©rations maniĂ©es Ă  volontĂ©, l’esprit ait dĂ©couvert l’existence de totalitĂ©s opĂ©ratoires obĂ©issant Ă  leurs lois propres et caractĂ©risĂ©es par une certaine objectivitĂ© intrinsĂšque, il y a lĂ  un fait d’une importance dĂ©cisive pour l’épistĂ©mologie. P. Boutroux se dĂ©fend de prĂ©ciser en quoi consiste cette objectivitĂ© par rapport Ă  l’activitĂ© de l’esprit. Il est dans la logique mĂȘme de la notion d’opĂ©ration de conduire Ă  une telle objectivitĂ© parce que les opĂ©rations sont nĂ©cessairement solidaires les unes des autres en des totalitĂ©s dont l’esprit ne saurait prendre conscience directement, mais laborieusement, par tĂątonnements successifs et en procĂ©dant de l’extĂ©rieur Ă  l’intĂ©rieur, c’est-Ă -dire des rĂ©sultats Ă  leurs sources, selon la loi de toute prise de conscience.

Mais, dire que ces totalitĂ©s constituent la structure mĂȘme de l’esprit n’avancerait guĂšre les choses, car rien ne prouve que l’activitĂ© du sujet soit achevĂ©e, ou, pour mieux dire, qu’elle consiste simplement Ă  puiser sans fin en une source inĂ©puisable dĂ©jĂ  contenue en lui. La prise de conscience, et c’est par lĂ  qu’il faut conclure, constitue au contraire en elle-mĂȘme une construction : on ne prend conscience d’un mĂ©canisme intĂ©rieur qu’en le reconstruisant sous une forme nouvelle, qui le dĂ©veloppe en l’explicitant, et tout processus rĂ©flexif se trouve ainsi, par le fait mĂȘme, doublĂ© d’un processus constructif, qui prolonge, en le reconstituant, le mĂ©canisme interne dont il y a prise de conscience. Or, cette reconstitution, non seulement est analogue Ă  l’activitĂ© au moyen de laquelle nous interprĂ©tons une expĂ©rience extĂ©rieure, mais encore n’est possible qu’à l’occasion d’un rapport entre l’activitĂ© du sujet et les objets eux-mĂȘmes.

C’est pourquoi le problĂšme de l’objectivitĂ© intrinsĂšque des schĂšmes mathĂ©matiques est si difficile Ă  rĂ©soudre. De le centrer sur la coordination opĂ©ratoire est une premiĂšre Ă©tape, qui permet d’éviter Ă  la fois la rĂ©duction empiriste de ce type d’objectivitĂ© Ă  l’objet comme tel, et sa rĂ©duction aprioriste Ă  des structures transcendantales toutes faites. Mais il reste Ă  montrer comment les totalitĂ©s opĂ©ratoires, dont la richesse cohĂ©rente suffit Ă  expliquer les rĂ©sistances qui caractĂ©risent cette objectivitĂ© intrinsĂšque, se constituent sans prĂ©exister, sous une forme achevĂ©e, Ă  leur Ă©laboration rĂ©flexive, et se construisent sans que cette construction soit pour autant arbitraire (c’est-Ă -dire relevant de la volontĂ© individuelle du savant) ni dĂ©terminĂ©e du dehors par une voie expĂ©rimentale.

L’analyse de la notion d’opĂ©ration, c’est-Ă -dire du mode de nĂ©cessitĂ© inhĂ©rente aux totalitĂ©s opĂ©ratoires, est donc au cƓur du problĂšme. C’est Ă  l’étude du raisonnement mathĂ©matique que nous allons dĂšs lors recourir, pour continuer cette discussion, puisque la rigueur et la fĂ©conditĂ© rĂ©unies de ce mode de raisonnement enveloppent toutes les relations qu’il s’agirait de dĂ©gager entre le sujet et les objets.

§ 3. Le raisonnement mathématique. A : de Poincaré à Goblot

Rigueur et fĂ©conditĂ©, tels sont, en effet, les deux aspects indissociables du raisonnement mathĂ©matique que tous les auteurs se sont efforcĂ©s de concilier. Mais Ă  vouloir les harmoniser en droit sans se borner Ă  constater leur mutuelle dĂ©pendance, le danger est, ou de sacrifier la fĂ©conditĂ© Ă  la rigueur, en accentuant la part des prestations du sujet, ou de subordonner la rigueur Ă  la fĂ©conditĂ© en recourant Ă  une participation excessive de l’objet. C’est assez dire que le problĂšme du raisonnement mathĂ©matique rĂ©unit en lui toutes les questions relatives Ă  la nature des opĂ©rations logiques ou mathĂ©matiques, en tant que les opĂ©rations impliquent un sujet qui agit et des objets sur lesquels elles portent. On peut d’ailleurs analyser le raisonnement mathĂ©matique Ă  deux points de vue principaux : ses ressemblances ou diffĂ©rences Ă  l’égard du raisonnement logique non mathĂ©matique (PoincarĂ©, Goblot et les logisticiens ont surtout envisagĂ© ce premier aspect), ou le dosage qui intervient Ă  son Ă©gard entre les apports respectifs de l’esprit et du rĂ©el (É. Meyerson discute surtout cette question). Bien qu’ayant Ă©tudiĂ© prĂ©cĂ©demment le premier de ces deux problĂšmes 12, nous y reviendrons ici dans la mesure oĂč sa solution conditionne celle du second.

1. La solution de H. Poincaré

DĂšs 1894, PoincarĂ© opposait dans les termes suivants la structure du raisonnement mathĂ©matique Ă  celle des raisonnements non mathĂ©matiques. Ces derniers sont de deux sortes : le syllogisme, qui est rigoureux mais stĂ©rile, ne dĂ©couvrant en ses conclusions que ce qui Ă©tait inclus dans ses prĂ©misses, et l’induction expĂ©rimentale, qui est fĂ©conde parce qu’aboutissant Ă  la dĂ©couverte de conclusions nouvelles, mais non rigoureuse parce qu’incomplĂšte. Le raisonnement mathĂ©matique est au contraire Ă  la fois rigoureux et fĂ©cond : les conclusions qu’il obtient sont toujours nouvelles et plus riches que les prĂ©misses, et cependant elles sont certaines et non pas simplement probables. La raison en est qu’il procĂšde par rĂ©currence, selon le principe d’induction complĂšte dĂ» Ă  Maurolico : si une propriĂ©tĂ© est vraie de n − 0 (ou n = 1) et si l’on Ă©tablit que sa vĂ©ritĂ© pour n entraĂźne sa vĂ©ritĂ© pour n + 1 alors elle est vraie de tous les nombres entiers. À quoi Russell et Goblot se sont trouvĂ©s d’accord pour objecter que le raisonnement par rĂ©currence repose lui-mĂȘme sur des notions plus simples. Selon le premier elle rĂ©sulte directement de la dĂ©finition des nombres inductifs ou entiers : l’hĂ©rĂ©ditĂ© qui assure le transfert des propriĂ©tĂ©s d’un nombre Ă  l’autre traduit ainsi la gĂ©nĂ©ration mĂȘme de ces nombres. Goblot, d’autre part, objecte que le raisonnement par rĂ©currence suppose une dĂ©monstration prĂ©alable (celle du transfert de la vĂ©ritĂ© de la propriĂ©tĂ© pour n Ă  sa vĂ©ritĂ© pour n + 1) et que cette dĂ©monstration est une construction. Mais PoincarĂ© considĂ©rait comme Ă©vidente cette intervention de la construction ; il la reconnaissait mĂȘme comme nĂ©cessaire, mais non pas comme suffisante, car il s’agit en plus de relier ensuite les constructions successives par une formalisation en quoi consiste prĂ©cisĂ©ment le raisonnement par rĂ©currence. Comme le disent fort justement Daval et Guilbaud, il « considĂšre la rĂ©currence comme une sorte de raisonnement sur le raisonnement, ou de raisonnement au second degré » 13 (ce qui rentre dans la formule que nous donnions chap. II § 9 de la pensĂ©e formelle : un systĂšme d’opĂ©rations portant sur des opĂ©rations). Le raisonnement par rĂ©currence est donc une construction opĂ©ratoire liĂ©e Ă  la construction mĂȘme des nombres puis rĂ©flĂ©chie sous la forme d’opĂ©rations formelles permettant de condenser ces constructions en un seul tout sans ĂȘtre obligĂ© de les refaire successivement pour chaque cas nouveau. La fĂ©conditĂ© du raisonnement mathĂ©matique tiendrait ainsi, en derniĂšre analyse, Ă  l’intuition du nombre pur, en tant qu’irrĂ©ductible Ă  la classe logique et par consĂ©quent en tant qu’irrĂ©ductible au syllogisme, et sa rigueur proviendrait du fait que les opĂ©rations constructives, initiales ou formalisĂ©es, sont enchaĂźnĂ©es, non pas par une suite finie de syllogismes, mais par une infinitĂ© de syllogismes (ce qui, remarquent Daval et Guilbaud Ă  l’intention de Goblot, n’est pas la mĂȘme chose), c’est-Ă -dire Ă  nouveau par l’intuition d’un pouvoir de rĂ©pĂ©tition dĂ©passant le syllogisme et se ramenant Ă  celle du nombre pur.

La valeur de la solution de PoincarĂ© est donc suspendue Ă  celle de l’hypothĂšse d’une intuition du nombre pur. Or, cette hypothĂšse soulĂšve deux questions, correspondant prĂ©cisĂ©ment aux deux questions distinctes que recouvre le problĂšme du raisonnement mathĂ©matique : celle de l’irrĂ©ductibilitĂ© du nombre Ă  la logique, et celle de la nature de l’acte au moyen duquel nous saisissons le nombre pur, c’est-Ă -dire un nombre quelconque en tant que produit de l’itĂ©ration illimitĂ©e dont notre esprit dĂ©tient le pouvoir.

Sur le premier point, nous avons dĂ©jĂ  pris position (chap. I § 6) : sans ĂȘtre rĂ©ductible Ă  aucun des Ă©lĂ©ments logiques particuliers, le nombre constitue cependant leur synthĂšse, c’est-Ă -dire qu’il est plus proche d’eux que ne le voulait PoincarĂ©. On peut aussi bien considĂ©rer, il est vrai, les classes et les relations asymĂ©triques comme rĂ©sultant d’une dissociation du nombre en ses composantes, que le nombre entier lui-mĂȘme comme une synthĂšse des classes et des relations asymĂ©triques ; mais, dans les deux cas, il n’y a pas une intuition du nombre radicalement distincte de celle des classes ou des relations. Il s’agit donc, pour comprendre en quoi le raisonnement mathĂ©matique est plus fĂ©cond que le syllogisme, de comparer la structure des nombres ou des ĂȘtres mathĂ©matiques Ă  celle des classes et des relations logiques : or, la quantification extensive et numĂ©rique explique Ă  elle seule cette diffĂ©rence de fĂ©conditĂ© par rapport Ă  la quantification intensive des seconds (voir pour ces trois sortes de quantifications le chap. 1 § 3) : si dans une suite d’emboĂźtements les parties peuvent ĂȘtre comparĂ©es entre elles, autant qu’avec les totalitĂ©s successives, les combinaisons sont infiniment plus nombreuses que si l’on considĂšre seulement les rapports de partie Ă  tout. La structure numĂ©rique invoquĂ©e par la rĂ©currence n’a pas d’autre sens. Mais le principe est valable aussi pour le raisonnement gĂ©omĂ©trique de caractĂšre extensif, d’oĂč sa fĂ©conditĂ© Ă©gale.

Quant Ă  l’intuition du nombre pur, en tant que pouvoir de se reprĂ©senter qu’« une unitĂ© peut toujours ĂȘtre ajoutĂ©e Ă  une collection d’unitĂ©s » 14, il est clair que le problĂšme qu’elle soulĂšve est celui du schĂšme opĂ©ratoire lui-mĂȘme. Étant donnĂ©e l’opĂ©ration initiale + 1, Ă©lĂ©ment du groupe additif des nombres entiers, dire que nous avons l’intuition du nombre pur revient Ă  affirmer que la suite des opĂ©rations groupĂ©es constitue un schĂšme anticipateur et que nous n’avons pas besoin de monnayer le dĂ©tail des opĂ©rations successives pour en saisir la succession possible, non pas comme un tout statique, mais comme un dynamisme fait d’opĂ©rations virtuelles. L’hypothĂšse d’une intuition du nombre pur se ramĂšne en ce sens Ă  cette autre supposition fondamentale de PoincarĂ© que la notion de groupe est donnĂ©e a priori dans l’esprit et qu’elle constitue donc aussi une intuition rationnelle (des dĂ©placements pour l’espace et de l’addition de l’unitĂ© pour le nombre) : c’est ce qui explique le parallĂ©lisme entre le raisonnement gĂ©omĂ©trique et le raisonnement analytique, sans qu’il soit besoin, pour raisonner de façon rigoureuse et fĂ©conde sur les figures, d’avoir Ă  Ă©voquer l’infinitĂ© des nombres. Mais pourquoi parler d’intuition ou d’a priori ? D’une part, il y a construction gĂ©nĂ©tique du groupe des nombres comme de celui des dĂ©placements, et d’autre part, c’est l’acte mĂȘme de l’intelligence, en son noyau opĂ©ratoire le plus essentiel qui est alors qualifiĂ© d’intuitif, par opposition au dĂ©roulement dĂ©taillĂ© des opĂ©rations particuliĂšres. Nous sommes donc, sur ce point, au cƓur mĂȘme de la question de la nature des objets mathĂ©matiques, et appeler intuition cette prise de possession de leur objectivitĂ© intrinsĂšque a plutĂŽt pour effet de voiler la difficultĂ© que de nous en livrer le secret.

2. La solution de E. Goblot

L’interprĂ©tation du raisonnement mathĂ©matique fournie par PoincarĂ© a trouvĂ© deux sortes de contradicteurs : les logisticiens et Edm. Goblot. L’analyse des premiers, plus profonde que celle du second, exige un examen attentif, que nous ferons plus loin (§ 5). Elle aboutit, en effet, Ă  sacrifier dĂ©libĂ©rĂ©ment la fĂ©conditĂ© Ă  la rigueur, au point qu’il est aujourd’hui passĂ© de mode et qu’il semble mĂȘme, Ă  certains, dĂ©nuĂ© de signification que de soulever encore le problĂšme de la productivitĂ© du raisonnement. Mais Ă  supposer que la question ne se pose vraiment plus en ce qui concerne la structure formelle de la dĂ©duction, elle rĂ©apparaĂźt sitĂŽt que l’on cherche Ă  dĂ©terminer les rapports entre cette structure et la rĂ©alitĂ©. D’autre part, il suffit de chercher Ă  exprimer une telle structure en termes d’opĂ©rations, mĂȘme purement propositionnelles, pour que s’impose Ă  nouveau la diffĂ©rence entre les infĂ©rences mathĂ©matiques spĂ©cifiques et la dĂ©duction bivalente en gĂ©nĂ©ral. C’est pourquoi il importe de rappeler aussi la solution de Goblot, dont les lacunes mĂȘmes sont instructives en ce qui concerne les exigences d’une solution opĂ©ratoire complĂšte : si les logisticiens de l’école de Vienne ont en effet Ă©liminĂ© la fĂ©conditĂ© au profit de la rigueur, l’effort de Goblot a portĂ© essentiellement sur l’explication de la fĂ©conditĂ© et l’on peut se demander s’il ne lui a pas sacrifiĂ© la rigueur.

DĂ©duire, c’est construire, redĂ©couvre E. Goblot (un matin de fĂ©vrier 1906, prĂ©cise-t-il mĂȘme, tant cette illumination lui paraĂźt dĂ©cisive). Mais construire, c’est : 1° effectuer des opĂ©rations concrĂštes, telles que des constructions graphiques, etc., qui selon Goblot constituent l’essentiel du raisonnement lui-mĂȘme ; 2° combiner des propositions, en tant qu’elles traduisent ces opĂ©rations concrĂštes. Comment expliquer alors que la construction soit rigoureuse et non pas simplement approchĂ©e, comme celles des sciences expĂ©rimentales ? C’est que cette construction est rĂ©glĂ©e grĂące aux propositions antĂ©rieurement admises, qu’applique le syllogisme, tandis que, dans l’induction, les propositions antĂ©rieures laissent une marge plus ou moins grande d’indĂ©termination nĂ©cessitant le recours au contrĂŽle empirique. Les rĂšgles de la construction ne sont pas celles de la logique, sans quoi les conclusions seraient Ă  concevoir comme comprises d’avance dans les propositions antĂ©rieures ; les rĂšgles se rĂ©duisent Ă  ces propositions elles-mĂȘmes, dans leur contenu et en tant que ce contenu impose certaines conditions restrictives Ă  des constructions par ailleurs nouvelles.

Deux auteurs de talent, Daval et Guilbaud, ont rĂ©cemment montré 15 que la notion de construction propre Ă  Goblot demeure insuffisamment Ă©laborĂ©e, et que, une fois analysĂ©e, elle n’ajoute rien de nouveau Ă  la solution de PoincarĂ©, mal comprise par son continuateur. Dans la thĂ©orie de PoincarĂ©, en effet, il intervient Ă©galement une construction opĂ©ratoire initiale, source de raisonnement de dĂ©part, puis une sorte de raisonnement au second degrĂ©, qui gĂ©nĂ©ralise cette construction en la rĂ©flĂ©chissant. Mais, tandis que ce raisonnement au second degrĂ© est constituĂ©, chez PoincarĂ©, par le mĂ©canisme de la rĂ©currence, l’originalitĂ© de la conception de Goblot est de chercher Ă  tirer des opĂ©rations primaires elles-mĂȘmes, l’explication de la rigueur spĂ©ciale Ă  la dĂ©duction : le raisonnement dĂ©ductif reviendrait simplement Ă  soumettre ces opĂ©rations Ă  un ensemble de rĂšgles constituĂ©es par les « propositions antĂ©rieurement admises ». Cette dĂ©termination est-elle suffisante ?

Nous ne ferons pas grief Ă  Goblot d’avoir appelĂ© indiffĂ©remment « construction » les opĂ©rations concrĂštes, effectuĂ©es matĂ©riellement ou mentalement, et les propositions traduisant ces actions. Ce sont lĂ , nous l’avons assez vu au cours du chap. II, deux paliers successifs de la pensĂ©e mathĂ©matique aussi essentiels l’un que l’autre 16 et il existe une logique des opĂ©rations concrĂštes comme une logique propositionnelle. En affirmant que la fĂ©conditĂ© du raisonnement mathĂ©matique tient Ă  la construction des rapports initiaux, et non pas Ă  l’agencement des propositions qui les expriment, Goblot se rencontre mĂȘme, en un sens, avec certaines thĂšses logistiques rĂ©centes, selon lesquelles l’arithmĂ©tique et le raisonnement par rĂ©currence demeurent irrĂ©ductibles au calcul des propositions et font de ce point de vue, intervenir un mĂ©canisme extra-logique d’infĂ©rence. Tant l’induction complĂšte de PoincarĂ© que les « constructions » concrĂštes de Goblot relĂšveraient ainsi de la logique des classes, des relations et des nombres, et non pas de celle de la dĂ©duction pure. En d’autres termes, il serait lĂ©gitime d’admettre avec Goblot que les constructions sont rĂ©glĂ©es par le contenu mĂȘme des « propositions antĂ©rieurement admises » et non pas par les lois de la logique en tant que structure formelle de la dĂ©duction propositionnelle.

Mais il demeure un problĂšme essentiel, et c’est sur ce point que subsiste, nous semble-t-il, une lacune surprenante dans la thĂ©orie de Goblot. Si concrĂštes qu’elles soient, les opĂ©rations inhĂ©rentes Ă  la « construction » des rapports de dĂ©part supposent elles-mĂȘmes une logique : non pas celle des propositions comme telles, mais prĂ©cisĂ©ment celle du contenu des propositions, si l’on peut dire, puisque ce contenu se rĂ©duit toujours Ă  un systĂšme de classes, de relations ou de nombres. Qu’elles soient matĂ©rielles ou mentales, les opĂ©rations concrĂštes sont, en effet, rĂ©glĂ©es, non pas du dehors et par des « propositions antĂ©rieurement admises » quelconques, mais du dedans et par une logique opĂ©ratoire se rĂ©duisant Ă  des groupements de classes et de relations ou Ă  des groupes spatiaux et numĂ©riques. C’est ce rĂ©glage interne des opĂ©rations qui manque Ă  la solution de Goblot alors que, dans celle de PoincarĂ©, il est assurĂ© par le mĂ©canisme mĂȘme de la rĂ©currence, c’est-Ă -dire, en fait, par le groupe des opĂ©rations itĂ©rĂ©es d’addition de l’unitĂ© qui constituent la suite des nombres.

Si des propositions antĂ©rieures quelconques constituaient le seul rĂ©glage des constructions nouvelles, on se trouverait, en effet, devant l’alternative suivante : ou bien les conclusions obtenues se trouvent dĂ©jĂ  comprises dans les propositions antĂ©rieures et alors il y a rĂ©glage complet, mais ces conclusions ne sont pas nouvelles et la dĂ©duction n’est pas constructive ; ou bien les conclusions sont nouvelles, c’est-Ă -dire non contenues dans les propositions antĂ©rieures, mais alors celles-ci ne rĂšglent qu’incomplĂštement la construction. Plus prĂ©cisĂ©ment, les propositions antĂ©rieures ne sauraient rĂ©gler la construction que dans la mesure oĂč les rĂ©sultats ne sont pas nouveaux ; par contre dans la mesure oĂč la construction est nouvelle, ces propositions constitueront tout au plus des barriĂšres extĂ©rieures, qu’il est interdit de franchir, mais Ă  l’intĂ©rieur desquelles la construction demeure contingente et Ă©chappe Ă  tout rĂ©glage. C’est du moins ainsi que les choses se passeraient s’il s’agissait de propositions quelconques, c’est-Ă -dire non choisies expressĂ©ment en vue de l’ajustement rĂ©ciproque des opĂ©rations.

Or, en fait, les premiĂšres « propositions admises » c’est-Ă -dire les dĂ©finitions et les axiomes, constituent prĂ©cisĂ©ment un systĂšme de rĂšgles opĂ©ratoires qui dĂ©terminent la maniĂšre dont les opĂ©rations vont se combiner entre elles. C’est ainsi que les axiomes de Peano concernant le nombre entier (voir chap. I § 7) introduisent les notions de successeur ou de « suivant », de zĂ©ro et de l’égalitĂ© de deux nombres, de maniĂšre Ă  pouvoir engendrer la suite caractĂ©risĂ©e par l’addition + 1, + 1
 : la construction est alors rĂ©glĂ©e parce que les opĂ©rations mĂȘmes sont astreintes Ă  une composition qui ne laisse place Ă  aucun flottement. Le rĂ©glage est donc interne et non pas externe : c’est une loi de composition qui le constitue et non pas un systĂšme de propositions antĂ©rieures quelconques. Et, s’il en est ainsi, c’est que les propositions de dĂ©part ont Ă©tĂ© choisies justement dans ce but : c’est parce que les opĂ©rations + 1, − 1 et 0 forment entre elles un « groupe », et sont ainsi rĂ©glĂ©es par leur propre transitivitĂ© et leur propre rĂ©versibilitĂ©, que les axiomes mis Ă  la source de la construction sont formulĂ©s de maniĂšre Ă  retrouver une telle structure et Ă  la rĂ©gler explicitement et non plus seulement implicitement.

Bref, si, mĂȘme sur le plan des opĂ©rations concrĂštes, la « construction » qui engendre le raisonnement est d’emblĂ©e rĂ©glĂ©e, c’est en vertu des lois de composition rĂ©versible qui caractĂ©risent les opĂ©rations comme telles, et c’est ce rĂ©glage interne qui dirige le choix des propositions de dĂ©part. À nĂ©gliger l’existence de cette composition rĂ©versible des opĂ©rations, la solution de Goblot s’avĂšre insuffisante pour concilier la fĂ©conditĂ© et la rigueur, parce qu’elle aboutit alors Ă  confondre les opĂ©rations avec des actions matĂ©rielles (ou mentalisĂ©es) quelconques.

Si nous en revenons maintenant Ă  la logique, nous constatons qu’elle-mĂȘme ne procĂšde pas autrement, et cela dĂ©jĂ  avant qu’intervienne la formalisation propre Ă  la logistique propositionnelle. DĂ©duire par syllogismes, c’est Ă©galement « construire », aussi bien que lorsque l’on raisonne mathĂ©matiquement, et les rĂšgles de cette construction sont Ă  nouveau des lois de composition opĂ©ratoire, et non pas des propositions antĂ©rieures quelconques. Tout syllogisme suppose, en effet, un systĂšme prĂ©alable de classes ou de relations emboĂźtĂ©es et ce systĂšme suppose une construction dont les lois sont celles des « groupements ». DĂšs lors la question posĂ©e par Goblot, aprĂšs PoincarĂ©, de savoir pourquoi le raisonnement mathĂ©matique est plus fĂ©cond que le raisonnement logique se retrouve de la maniĂšre suivante, mais dĂ©placĂ©e sur le terrain du rĂ©glage interne : pourquoi les compositions rĂ©glĂ©es propres aux mathĂ©matiques sont-elles plus nombreuses que celles de la logique ? Pourquoi un groupement logique ne conduit-il qu’à quelques compositions restreintes, tandis que les « groupes » algĂ©briques ou gĂ©omĂ©triques peuvent conduire Ă  un nombre inĂ©puisable de compositions ? La rĂ©ponse ne peut tenir, on le voit, qu’à la structure mĂȘme des totalitĂ©s opĂ©ratoires assurant simultanĂ©ment la possibilitĂ© et la rigueur des compositions, et non pas Ă  la notion beaucoup trop vague de simple « construction ».

§ 4. Le raisonnement mathĂ©matique. B : l’interprĂ©tation d’Émile Meyerson

L’interprĂ©tation d’ensemble qu’É. Meyerson a donnĂ©e du raisonnement mathĂ©matique mĂ©rite un examen spĂ©cial, d’une part Ă  cause de la nettetĂ© incisive de son analyse, et, d’autre part, en raison de l’insistance avec laquelle il oppose sans cesse l’esprit — dĂ©fini par l’identification — et le rĂ©el, rĂ©duit au « divers ». Cette antithĂšse un peu « rigide », comme il le dit lui-mĂȘme, prĂ©sente le grand avantage de constituer une solution simple et claire, Ă  l’égard de laquelle les faits psychogĂ©nĂ©tiques peuvent rĂ©pondre par oui ou par non ; et cela d’autant mieux qu’É. Meyerson lui-mĂȘme situe toujours la discussion sur le terrain de la pensĂ©e commune et rĂ©elle, du « cheminement de la pensĂ©e », ce qui appelle immĂ©diatement la vĂ©rification gĂ©nĂ©tique.

Pourquoi le raisonnement mathĂ©matique est-il Ă  la fois rigoureux et fĂ©cond, se demande Ă  son tour É. Meyerson ? On peut concevoir les mathĂ©matiques comme aprioriques, ce qui expliquerait leur rigueur, mais la pensĂ©e rationnelle sous sa forme pure et logique ne crĂ©e rien puisqu’elle se rĂ©duit Ă  l’identité : Ă  elle seule, elle demeure « quiescente ». On peut concevoir aussi les mathĂ©matiques comme dues Ă  l’expĂ©rience, ce qui expliquerait alors leur fĂ©conditĂ©, mais contredirait leur rigueur. Ainsi « la conclusion semble s’imposer que ni l’apriori ni l’aposteriori purs ne peuvent ĂȘtre invoquĂ©s en l’espĂšce, mais qu’il doit s’agir plutĂŽt de quelque chose d’intermĂ©diaire entre l’un et l’autre, ou peut-ĂȘtre d’un mĂ©lange, assez malaisĂ©ment sĂ©parable, de l’un et de l’autre » (C. P. 17, p. 328).

En effet, « le nombre est un concept abstrait du rĂ©el » (C. P., p. 322) et l’égalitĂ© mathĂ©matique qui intervient dans les Ă©quations n’est pas une pure identitĂ©, mais une identification, c’est-Ă -dire une identitĂ© seulement partielle (p. 333-335). L’opĂ©ration numĂ©rique 7 + 5 = 12 est une synthĂšse, comme le voulait Kant, parce que « du nouveau a Ă©tĂ© créé » (p. 335) : il faut dire « sept et cinq font douze », l’expression « font » dĂ©signant en fait « un vĂ©ritable acte accompli » (p. 336). De mĂȘme, « le signe algĂ©brique est le symbole d’une opĂ©ration, d’un acte » (p. 338). Goblot a donc raison, contre PoincarĂ©, de voir dans l’opĂ©ration l’essentiel du raisonnement (p. 339-341), et si jadis Bradley avait dĂ©jĂ  parlĂ© d’opĂ©rations de l’esprit, « la conception de M. Goblot, en son vigoureux rĂ©alisme, semble bien plus satisfaisante » (p. 341) : elle en appelle, en effet, Ă  des actions rĂ©elles, mais imaginĂ©es, comme les « Gedanken Experimente » de Wundt et de Kroman (p. 343-344) grĂące Ă  la mĂ©moire des expĂ©riences rĂ©elles antĂ©rieures (p. 346-347).

Mais, si tel est le rĂŽle du rĂ©el dans la construction du nombre (et il est a fortiori au moins semblable dans la construction de l’espace : p. 308), l’expĂ©rience n’est pas seule en jeu, bien au contraire. Dans l’opĂ©ration elle-mĂȘme, quelque active que Meyerson la reconnaisse, « l’esprit n’opĂšre qu’à l’aide de notions abstraites, notions qu’il a créées lui-mĂȘme ; mais cette opĂ©ration mĂȘme, il ne peut l’observer que dans le rĂ©el, l’emprunter au rĂ©el. Il reste donc que l’opĂ©ration logique soit la traduction, dans la pensĂ©e, d’une opĂ©ration, d’un acte rĂ©el, ayant pour points de dĂ©part, pour substrats, non pas des objets rĂ©els, mais des concepts, des idĂ©es » (C. P., p. 349). LĂ  est la clef de l’énigme, si « paradoxal » que soit ce va-et-vient entre le rĂ©el et l’esprit : 1° l’esprit crĂ©e donc des notions abstraites, « quoique, bien entendu, Ă  l’aide de matĂ©riaux venus du dehors, fournis par la sensation » (p. 370) ; 2° « l’intellect possĂšde cette curieuse aptitude (laquelle conditionne en mĂȘme temps une propension quasi irrĂ©sistible) de projeter en dehors de soi les ĂȘtres créés par lui-mĂȘme
 et de muer ainsi en choses rĂ©elles les choses de la pensĂ©e » (p. 370), d’oĂč la projection du nombre dans le rĂ©el, puisque le concept du nombre est, lui aussi, abstrait du rĂ©el (p. 370) ; 3° par consĂ©quent, en opĂ©rant numĂ©riquement sur des objets, des cailloux, p. ex., « nous n’avons donc, Ă  bien prendre les choses, opĂ©rĂ© que sur ce nombre seul
 car les objets rĂ©els, les cailloux, ne font manifestement que reprĂ©senter le concept abstrait, qui est le nombre » (p. 350). Bref, « nous avons créé un genre » (p. 351), le nombre, et l’avons projetĂ© Ă  titre d’objet : nous avons « hypostasiĂ© ce concept, replacĂ© l’abstrait dans le rĂ©el, feint, si l’on veut, qu’il Ă©tait rĂ©el, afin de pouvoir agir sur lui de maniĂšre rĂ©elle, observer comment il se comportait dans le rĂ©el » (p. 353). Nous ne faisons d’ailleurs pas autre chose dans la perception d’un objet quelconque, d’un fauteuil, p. ex. (p. 357), qui est la projection d’un concept dans la sensation, parce que « à tous les instants de notre vie, nous ne sommes occupĂ©s qu’à rechercher les causes extĂ©rieures de nos sensations, c’est-Ă -dire Ă  constituer ces sensations en concepts, d’abord, et en objets, ensuite » (p. 362. C’est nous qui soulignons). « Cette mĂ©tamorphose instantanĂ©e d’un concept en un rĂ©el situĂ© en dehors du moi est assurĂ©ment merveilleuse, paradoxale » (p. 361).

Tous les nombres, de l’entier positif au fractionnaire, au nĂ©gatif, Ă  l’irrationnel et mĂȘme Ă  l’imaginaire (p. 370-7), procĂšdent Ă©galement d’opĂ©rations Ă©tendues indĂ©finiment Ă  des concepts abstraits, rĂ©introduits dans le rĂ©el. Il en est de mĂȘme des hyperespaces (p. 380), mais les ĂȘtres ainsi créés par la collaboration de l’esprit et du rĂ©el « ressemblent de moins en moins Ă  ceux que connaĂźt le sens commun » (p. 386).

On comprend alors, en fin de compte, la double nature du raisonnement mathĂ©matique : il est fĂ©cond parce qu’il repose sur des genres toujours abstraits du rĂ©el et sur lesquels des opĂ©rations actives sont possibles, mais il est rigoureux parce que dĂšs l’abstraction initiale jusqu’aux opĂ©rations les plus complexes, c’est l’identitĂ© qui est en Ɠuvre. La mathĂ©matique n’est ainsi qu’une vaste identification procĂ©dant au travers d’abstractions, puis d’opĂ©rations sur les notions abstraites replacĂ©es dans le rĂ©el. Plus prĂ©cisĂ©ment, la rigueur est due au fait que « nous sommes en mesure d’accomplir un acte sans troubler l’identitĂ© entre l’antĂ©cĂ©dent et le consĂ©quent » (p. 396). C’est ce qui est visible dans les opĂ©rations spatiales, comme dans la rĂ©union initiale servant Ă  la constitution du nombre concret, parce que, dans ces deux cas, « l’acte est un dĂ©placement, qui n’altĂšre donc pas l’identitĂ© des objets dĂ©placĂ©s » (p. 396).

Qu’on nous permette, pour examiner maintenant la valeur de ces diffĂ©rentes hypothĂšses, de commencer par la fin pour n’en venir qu’ensuite Ă  la genĂšse. Tout se tient si bien, en effet, dans la thĂšse meyersonienne, que les rĂ©serves sĂ©rieuses imposĂ©es par les faits psycho-gĂ©nĂ©tiques en ce qui concerne la formation prĂ©sumĂ©e des schĂšmes de l’objet, de l’espace et du nombre correspondent Ă  des difficultĂ©s que l’on retrouve jusque dans la synthĂšse de l’identique rationnel et du divers rĂ©el attribuĂ©e au raisonnement mathĂ©matique lui-mĂȘme. C’est donc de cette conception finale que l’on peut partir pour Ă©clairer tout le reste.

Une telle antithĂšse entre l’identitĂ© logique et la rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale met, en effet, Ă  nu, avec une singuliĂšre clartĂ©, les raisons de l’alternative Ă  laquelle nous venons de constater (§ 3) qu’aboutit la thĂ©orie de Goblot : si l’on n’assure pas le rĂ©glage interne des opĂ©rations constitutives du raisonnement, c’est seulement dans la mesure oĂč les conclusions nouvelles d’une construction mathĂ©matique sont contenues d’avance dans les propositions de dĂ©part que les conclusions sont rigoureuses, tandis que dans la mesure oĂč les conclusions sont nouvelles elles Ă©chappent Ă  toute rigueur. Or, Meyerson admet bien un rĂ©glage interne des opĂ©rations, mais il le rĂ©duit Ă  l’identification seule. Il en rĂ©sulte un dĂ©placement du problĂšme Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme de la construction opĂ©ratoire, et un renforcement de la difficultĂ© dans laquelle s’enfermait dĂ©jĂ  la thĂšse de Goblot. D’une part, les opĂ©rations sont rigoureuses, et cela dans l’exacte mesure oĂč elles se bornent Ă  « dĂ©placer » de l’identique au cours des transformations successives s’étendant de l’abstraction initiale jusqu’aux plus hauts sommets de la dĂ©duction : mais si la rigueur, c’est-Ă -dire le rĂ©glage des opĂ©rations, tient Ă  l’identitĂ© seule, ce qui est rigoureux dans le mĂ©canisme opĂ©ratoire est nĂ©cessairement infĂ©cond. D’autre part, les opĂ©rations crĂ©ent du neuf, puisque 12 n’est pas contenu dans 7 et 5, puisque le carrĂ© de l’hypotĂ©nuse n’est pas entiĂšrement « la mĂȘme chose » que le carrĂ© des deux autres cĂŽtĂ©s et qu’un espace Ă  34 dimensions n’est pas identique Ă  un espace tridimensionnel. Mais si, grĂące Ă  l’« identitĂ© partielle », la construction est en partie rigoureuse, ce n’est qu’en partie seulement et dans l’unique mesure oĂč elle ne dĂ©passe pas l’identitĂ© pure : dans la mesure, au contraire, oĂč il y a nouveautĂ©, c’est qu’il y a apport du rĂ©el, donc du « divers » ou de l’« irrationnel », et alors il n’y a plus rigueur.

Certes, le mĂ©canisme invoquĂ© est bien plus subtil, puisqu’il consiste en une navette perpĂ©tuelle entre le rĂ©el et l’esprit : celui-ci emprunte Ă  celui-lĂ  de quoi construire des ĂȘtres idĂ©aux qu’il lui renvoie pour les retrouver en lui, etc. Mais, avant d’examiner le dĂ©tail de ce jeu dĂ©licat, il importe de soulever d’emblĂ©e les deux questions essentielles : que les Ă©lĂ©ments composants de la construction soient « dĂ©placĂ©s » dans un sens ou dans l’autre, il s’agit de savoir et d’oĂč ils viennent, et s’ils s’enrichissent en cours de route. Or, si la rigueur est assurĂ©e par l’identitĂ© seule, ils ne peuvent provenir que d’une source Ă©trangĂšre Ă  cette rigueur — le rĂ©el — et ne s’enrichir en chemin qu’aux dĂ©pens de cette mĂȘme rigueur. Si la raison se rĂ©duit Ă  l’identification, on n’en sortira donc pas : ou bien le raisonnement mathĂ©matique est une suite d’identitĂ©s pures, et alors il est entiĂšrement rigoureux mais stĂ©rile, ou bien il est fĂ©cond, c’est-Ă -dire qu’il est davantage qu’une simple identification et englobe du divers sans se rĂ©duire Ă  l’identitĂ© pure, mais alors il n’est pas entiĂšrement rigoureux et cesse de l’ĂȘtre dans la mesure prĂ©cise oĂč il dĂ©passe l’identitĂ© seule.

É. Meyerson a bien vu cette difficultĂ© puisqu’il tente de rĂ©duire les opĂ©rations numĂ©riques elles-mĂȘmes aux dĂ©placements qui interviennent dans la rĂ©union ou la dissociation des unitĂ©s, et que le dĂ©placement est le principe de toute explication rationnelle, parce que n’altĂ©rant pas la nature des Ă©lĂ©ments dĂ©placĂ©s (C. P., p. 396). Autrement dit, la construction mathĂ©matique emprunterait ses Ă©lĂ©ments au rĂ©el, mais resterait nĂ©anmoins rigoureuse parce que ces Ă©lĂ©ments seraient simplement « dĂ©placĂ©s ». Seulement, indĂ©pendamment de la question de savoir si toute opĂ©ration est rĂ©ductible Ă  un dĂ©placement, il reste que les composantes s’enrichissent au cours du dĂ©placement lui-mĂȘme et que le problĂšme de la rigueur se retrouve au cours du va-et-vient entre l’esprit et le rĂ©el : si 7 objets rapprochĂ©s de 5 engendrent cette nouveautĂ© qu’est le nombre 12, c’est alors dans la mesure seulement oĂč les 12 élĂ©ments du nombre 12 sont les mĂȘmes que les 12 élĂ©ments dissociĂ©s en collections de 7 et de 5, que la construction de ce nombre 12 est rigoureuse ; dans la mesure, au contraire, oĂč le nombre 12 est autre chose que les nombres 7 et 5, c’est-Ă -dire dans la mesure oĂč le dĂ©placement a ajoutĂ© du nouveau Ă  la simple conservation des Ă©lĂ©ments, ce dĂ©but de fĂ©conditĂ© Ă©chappe dĂ©jĂ  Ă  la rigueur, puisqu’il dĂ©passe l’identitĂ© pure (et effectivement il reste Ă  comprendre pourquoi 12 est divisible par 2, 3, 4 et 6, tandis que le « dĂ©placement » de 7 et 6 unitĂ©s donnerait le nombre 13, qui est premier).

Pour prendre un exemple moins Ă©lĂ©mentaire, et par consĂ©quent plus parlant, on sait que les gĂ©omĂ©tries non euclidiennes peuvent ĂȘtre construites avec des matĂ©riaux euclidiens : cependant, une fois construites, elles comprennent la gĂ©omĂ©trie euclidienne Ă  titre de simple cas particulier. Il faudrait donc dire, si la rigueur n’est due qu’à l’identification, que les Ă©lĂ©ments euclidiens restĂ©s identiques au cours de la transformation sont seuls Ă  assurer la rigueur, tandis que les combinaisons nouvelles de ces Ă©lĂ©ments demeurent contingentes. Or, le paradoxe serait d’autant plus fort que la situation est, en fait, rĂ©ciproque : chacune des gĂ©omĂ©tries en jeu peut ĂȘtre construite avec les matĂ©riaux de l’une des autres, tout en la comprenant Ă  titre de cas particulier (voir plus haut, chap. II § 10). Le rĂ©sultat d’une construction n’étant ainsi jamais identique Ă  ses matĂ©riaux de dĂ©part, il est clair que l’identification ne saurait Ă  elle seule assurer la rigueur, puisqu’elle est sans cesse dĂ©bordĂ©e par la nouveautĂ©.

Plus prĂ©cisĂ©ment, si le rationnel se rĂ©duit Ă  l’identique et que le divers Ă©mane d’un rĂ©el, irrationnel en tant mĂȘme que divers, la rigueur du raisonnement mathĂ©matique ne peut ĂȘtre qu’approchĂ©e. Meyerson eĂ»t admis, d’ailleurs, cette consĂ©quence Ă©vidente de son hypothĂšse centrale : « Le raisonnement ne saurait ĂȘtre entiĂšrement rationnel », dit-il de façon gĂ©nĂ©rale (C. P., p. 180 § 169). Mais, s’il en est ainsi, un raisonnement est d’autant moins rigoureux qu’il est plus fĂ©cond, et c’est ce rapport inversement proportionnel entre la fĂ©conditĂ© et la rigueur qui constitue la difficultĂ© centrale de la thĂšse meyersonienne. Une deuxiĂšme difficultĂ© s’ajoute alors nĂ©cessairement Ă  la prĂ©cĂ©dente : si la fĂ©conditĂ© des mathĂ©matiques tient aux emprunts qu’elles font au rĂ©el, cette fĂ©conditĂ© devrait ĂȘtre d’autant plus grande que les notions considĂ©rĂ©es sont plus proches de l’expĂ©rience de dĂ©part, et diminuer en raison directe de leur Ă©loignement par rapport Ă  elle. Or, est-ce bien le cas ? L’exemple des gĂ©nĂ©ralisations de la gĂ©omĂ©trie est prĂ©cisĂ©ment instructif Ă  cet Ă©gard. Admettons que la gĂ©omĂ©trie euclidienne Ă  trois dimensions soit tirĂ©e du rĂ©el perçu, par abstractions et gĂ©nĂ©ralisations identificatrices. Les « genres » ainsi constituĂ©s seraient alors, selon la description de Meyerson, projetĂ©s Ă  nouveau dans la rĂ©alitĂ© dont ils sont abstraits, puis soumis Ă  une trituration opĂ©ratoire pour voir « comment ils se comportent dans le rĂ©el » ; ces combinaisons permettraient enfin de dĂ©passer la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme et de construire des schĂ©mas de plus en plus abstraits. Mais alors, plus on s’éloigne du rĂ©el et plus le schĂ©ma formel devrait s’appauvrir, puisque la raison ne crĂ©e rien et se borne Ă  transfĂ©rer certaines des donnĂ©es initiales au cours des opĂ©rations « sans troubler l’identitĂ© entre l’antĂ©cĂ©dent et le consĂ©quent » : plus le schĂ©ma est « abstrait » et moins il contient donc de donnĂ©es rĂ©elles initiales. Or, il se trouve que le schĂšme final est, au contraire, bien plus riche que le schĂ©ma initial, puisque celui-ci est ramenĂ© au rang de simple cas particulier : c’est donc que l’acte opĂ©ratoire crĂ©e du nouveau en fonction des distances et non pas de sa proximitĂ© par rapport au rĂ©el, autrement dit, une fois de plus, qu’il est irrĂ©ductible Ă  une simple abstraction identificatrice.

Nous retrouvons ici le problĂšme que nous connaissons bien par ailleurs 18 : peut-on ramener l’abstraction, au moyen de laquelle nous croyons extraire de la rĂ©alitĂ© les nombres entiers ou les formes gĂ©omĂ©triques, etc., Ă  une simple abstraction Ă  partir de l’objet ? C’est en une telle affirmation que consiste, nous semble-t-il, l’erreur courante des Ă©pistĂ©mologies rĂ©alistes, inspirĂ©es par la philosophie aristotĂ©licienne des « genres ». Or, indĂ©pendamment des faits gĂ©nĂ©tiques sur lesquels nous allons revenir, la question est susceptible de solution directe sur le terrain mathĂ©matique, lorsqu’on la pose sous la forme suivante : une notion abstraite est-elle plus pauvre ou plus riche que la rĂ©alitĂ© correspondante ? La rĂ©ponse ne semble pas douteuse : si la notion abstraite est plus pauvre en ce sens qu’elle se construit Ă  un point de vue spĂ©cial en nĂ©gligeant les autres (p. ex. en se plaçant au point de vue de la forme et en Ă©cartant le poids, la couleur, etc.) elle est, par contre, Ă  ce point de vue spĂ©cial immĂ©diatement plus riche que la rĂ©alitĂ© concrĂšte, parce que la soi-disant abstraction consiste Ă  ajouter, et non pas Ă  enlever, quelque chose Ă  l’objet, tout en choisissant le point de vue auquel elle ajoute. C’est ainsi qu’en comptant quelques boules on leur ajoute un lien qui n’existait pas entre elles, au lieu d’extraire le nombre de leur collection, et qu’en abstrayant une droite de l’arĂȘte d’un cristal on relie les molĂ©cules discontinues et irrĂ©guliĂšrement disposĂ©es le long de cette arĂȘte par une ligne idĂ©ale qu’elles ne comportaient pas. L’abstraction est donc une articulation ou si l’on prĂ©fĂšre, une structuration accordĂ©e au rĂ©el, et consistant en relations nouvelles qui n’étaient pas encore contenues dans le donnĂ© concret. C’est pourquoi les ĂȘtres mathĂ©matiques « abstraits » sont infiniment plus riches que les ĂȘtres mathĂ©matisables concrets : ceux-ci sont finis et ceux-lĂ  dĂ©passent ce fini de toute la puissance des diverses sortes d’infinis.

É. Meyerson a d’ailleurs fort bien vu la chose et le jeu subtil des concepts « hypostasiĂ©s » dans le rĂ©el, aprĂšs avoir Ă©tĂ© tirĂ©s de lui, ne peut avoir d’autre signification que d’expliquer cet enrichissement de la rĂ©alitĂ©, auquel aboutit finalement la soi-disant « abstraction » Ă  partir de l’objet. Seulement, comme la structuration et les relations nouvelles que l’esprit apporte au rĂ©el se rĂ©duisent, en dĂ©finitive, selon cet auteur, Ă  de l’identitĂ© pure et simple, mĂ©langĂ©e aux donnĂ©es extraites de l’objet, il va de soi que cet apport est nul, du point de vue de la fĂ©conditĂ©, et qu’il est seulement valable du point de vue de la rigueur.

Ce que nous venons de voir conduit au contraire Ă  admettre qu’en mathĂ©matiques (et en logique, mais Ă  degrĂ© notablement infĂ©rieur) les opĂ©rations sont simultanĂ©ment sources de nouveautĂ© et de rigueur, sans que cette derniĂšre se rĂ©duise Ă  l’identitĂ© simple. Autrement dit, l’apport de l’esprit au rĂ©el dĂ©borde les cadres de l’identification. Les structures essentielles de la pensĂ©e logico-arithmĂ©tique sont les classes, les relations asymĂ©triques et les nombres. Une classe est caractĂ©risĂ©e par la ressemblance entre les individus qui la composent, donc, en comprĂ©hension, par leurs qualitĂ©s communes : c’est ici que joue l’identification, source de l’équivalence qualitative, etc. Il en est de mĂȘme des relations symĂ©triques, qui expriment la co-appartenance Ă  une mĂȘme classe. Mais les relations asymĂ©triques, au contraire, expriment la diffĂ©rence ordonnĂ©e entre les objets, et c’est grĂące Ă  ces diffĂ©rences seules (de grandeur, de position, etc.) que l’on peut les sĂ©rier. Dira-t-on que la diffĂ©rence est encore un « genre », c’est-Ă -dire que l’esprit identifie ce qu’il y a de commun aux diverses diffĂ©rences pour en extraire la notion de diffĂ©rence ? Sans doute, et en cela la diffĂ©rence devient un concept comme un autre, et permet de dĂ©finir une classe comme une autre : la classe des diffĂ©rences conçues Ă  titre d’élĂ©ments Ă©quivalents entre eux (en tant que co-appartenant Ă  la mĂȘme classe). Mais il y a beaucoup plus : la diffĂ©rence joue, dans les relations asymĂ©triques et les opĂ©rations de sĂ©riation qualitative, le mĂȘme rĂŽle formel que la ressemblance dans les classes, ou les relations symĂ©triques, et dans leurs emboĂźtements. Les « groupements » additifs et multiplicatifs de relations asymĂ©triques sont mĂȘme exactement isomorphes aux « groupements » correspondants de classes, Ă  cette seule nuance prĂšs que l’addition n’y est pas commutative, prĂ©cisĂ©ment parce qu’elle rĂ©unit des diffĂ©rences ordonnĂ©es et non pas des ressemblances. Dira-t-on alors que la ressemblance exprime l’activitĂ© identificatrice de l’esprit, tandis que les diffĂ©rences proviennent du rĂ©el, comme cela rĂ©sulterait de l’antithĂšse meyersonienne ? Mais il est tout aussi essentiel au fonctionnement de l’esprit de diffĂ©rencier que d’identifier, et ces deux activitĂ©s n’ont mĂȘme de signification qu’appuyĂ©es l’une sur l’autre. Qu’elles supposent toutes deux un rĂ©el Ă  la fois unifiable et diversifiable auquel elles s’appliquent, cela est clair, mais elles sont l’une et l’autre inhĂ©rentes au sujet et s’exercent parallĂšlement en donnant lieu Ă  deux sortes de structures formelles se correspondant terme Ă  terme.

Quant au nombre entier, il est comme nous l’avons vu (chap. I § 6) une synthĂšse de la classe et de la relation asymĂ©trique, donc de la ressemblance et de la diffĂ©rence, les unitĂ©s composant un nombre Ă©tant Ă  la fois Ă©quivalentes et distinctes. Dirons-nous alors que le nombre est un produit de l’esprit, dans la mesure oĂč il y a Ă©quivalence, et du rĂ©el dans la mesure oĂč les unitĂ©s sont distinctes ! Autrement dit, l’unitĂ© 1 serait l’expression de l’esprit, tandis que le nombre deux (1 + 1) Ă©manerait du rĂ©el puisque, l’unitĂ© y Ă©tant additionnĂ©e Ă  elle-mĂȘme, il y a ainsi diffĂ©rence entre ces deux unitĂ©s ?

Du point de vue gĂ©nĂ©tique, toute relation Ă©tablie entre les objets rĂ©sulte donc d’une activitĂ© de l’esprit consistant Ă  diffĂ©rencier aussi bien qu’à identifier et, par consĂ©quent, tout systĂšme d’opĂ©rations, en tant que « groupement » de relations, est constructif en mĂȘme temps qu’il assure sa propre rigueur grĂące au mode de composition qu’il constitue. À cet Ă©gard, l’équivalent gĂ©nĂ©tique de la fonction qu’É. Meyerson veut faire jouer Ă  l’identitĂ©, c’est la rĂ©versibilitĂ©. Or, la rĂ©versibilitĂ©, qu’il cherche frĂ©quemment Ă  rĂ©duire elle-mĂȘme Ă  l’identitĂ©, est bien plus qu’une identification : elle est le dĂ©roulement d’un acte dans les deux sens, de telle sorte que cet acte, tout en Ă©tant constructif, est assurĂ© de sa cohĂ©rence interne par la garantie de retrouver son point de dĂ©part : l’identitĂ© est alors le produit d’une opĂ©ration directe par son inverse et ne se confond pas avec la rĂ©versibilitĂ© comme telle.

L’esprit est donc activitĂ©, ou pouvoir d’opĂ©rer, et si toute action ou toute opĂ©ration suppose, en son point de dĂ©part, un lien indissociable entre le sujet et l’objet, il est artificiel d’attribuer l’identitĂ© seule au sujet et la diffĂ©rence Ă  la rĂ©alitĂ© seule. Sans doute lorsque l’on rĂ©unit deux Ă©lĂ©ments concrets, cette addition ne serait pas possible si ces Ă©lĂ©ments n’étaient pas donnĂ©s dans le rĂ©el. Mais sont-ils donnĂ©s Ă  l’état distincts, ou selon le mĂȘme degrĂ© de distinction que nous introduisons entre eux ? Et, si c’était le cas, la rĂ©alitĂ© suffirait-elle Ă  expliquer l’opĂ©ration, ou celle-ci ne suppose-t-elle pas un acte qui relie ? Or, que cet acte soit une soustraction qui dissocie ou une sĂ©riation qui marque les diffĂ©rences, l’intervention du sujet y est aussi nĂ©cessaire que dans l’identification.

Mais alors oĂč est la limite exacte entre le sujet et l’objet, si l’on renonce au critĂšre net et clair de l’identitĂ© pure ? C’est ici que rĂ©apparaĂźt la nĂ©cessitĂ© du point de vue gĂ©nĂ©tique, qui impose une rectification continuelle des frontiĂšres alors que les philosophies d’ensemble souhaitent un Ă©tat fixe. Il n’existe pas, en effet, de limite statique ou donnĂ©e une fois pour toutes, entre le sujet et l’objet, parce que l’esprit se construit peu Ă  peu et qu’aux diffĂ©rents niveaux de cette construction la dĂ©limitation est alors Ă  refaire (nous verrons d’ailleurs, en ce qui concerne la pensĂ©e physique, qu’il en est prĂ©cisĂ©ment de mĂȘme du « rĂ©el » comme tel, et que Meyerson lui-mĂȘme a donnĂ© les meilleurs arguments en faveur d’un rĂ©alisme en quelque sorte vicariant). Au niveau des rĂ©flexes et des premiĂšres manifestations sensori-motrices, on peut appeler « sujet » les mouvements innĂ©s ou acquis, et c’est bien par leur intermĂ©diaire que se manifeste, en effet, l’activitĂ© du sujet vue sous l’angle du comportement. Mais, du point de vue du sujet lui-mĂȘme, correspondant Ă  ce comportement, il n’y a encore aucune diffĂ©renciation entre le subjectif et l’objectif puisqu’il n’y a encore ni objets extĂ©rieurs ni sujet distinct de la rĂ©alitĂ© vĂ©cue par lui Ă  chaque instant considĂ©rĂ©. Au niveau de l’intelligence sensori-motrice, les premiers objets sont construits, en mĂȘme temps que le sujet commence Ă  se distinguer d’eux. Aux divers niveaux intuitifs et opĂ©ratoires, cette Ă©laboration du rĂ©el se poursuit, mais au moyen d’instruments subjectifs façonnĂ©s en mĂȘme temps que lui, de telle sorte que, sur chaque palier successif, la dĂ©limitation est Ă  rĂ©viser entre le sujet et l’objet : l’activitĂ© du sujet augmente avec l’extension des opĂ©rations, tandis que le rĂ©el s’objective en s’organisant. Il est donc exclu d’assigner une fois pour toutes au sujet ou Ă  l’objet une structure dĂ©finissable en termes statiques, telle que l’identique appartiendrait dĂ©finitivement Ă  l’un et le divers Ă  l’autre. Si l’on veut les opposer en une formule valable pour tous les niveaux, celle-ci ne saurait ĂȘtre que fonctionnelle et non pas structurale. L’identification meyersonienne sera alors Ă  remplacer par une assimilation de l’objet au sujet, assimilation d’abord sensori-motrice puis reprĂ©sentative et opĂ©ratoire, mais englobant les opĂ©rations de diffĂ©renciation autant que d’identification ; le rĂ©el, inversement ne sera dĂ©finissable qu’en fonction d’accommodations variĂ©es, modifiant les schĂšmes d’assimilation mais sans se rĂ©duire une fois pour toutes au « divers » irrationnel.

La vraie source des difficultĂ©s de la thĂšse meyersonienne est donc la position antigĂ©nĂ©tique qu’il a adoptĂ©e et qui se manifeste notamment dans son interprĂ©tation des notions (ou « genres ») Ă©lĂ©mentaires, et avant tout du schĂšme de l’objet permanent. On a remarquĂ© l’étonnante complication (et dans le style lui-mĂȘme, habituellement si limpide, de l’auteur) du noyau de la dĂ©monstration rĂ©sumĂ©e au dĂ©but de ce § (voir la citation de la p. 349 de C. P.) : l’esprit crĂ©e des notions abstraites en les extrayant du rĂ©el ; puis il les retransforme en choses par une projection sui generis ; aprĂšs quoi seulement il opĂšre sur ces abstraits redevenus concrets, d’oĂč il rĂ©sulte que les opĂ©rations portent, non pas sur le rĂ©el lui-mĂȘme mais sur les « genres » hypostasiĂ©s dans le rĂ©el. L’exemple le plus simple de ce processus serait fourni par la notion de l’objet lui-mĂȘme : due Ă  une identification des sensations (« genre ») conduisant Ă  l’idĂ©e de permanence substantielle, cette notion replacĂ©e dans le rĂ©el par une hypostase immĂ©diate et « paradoxale », en constituerait le ciment causal le plus important. Or, tant cette thĂšse gĂ©nĂ©rale que son application Ă  la notion d’objet (et par consĂ©quent d’espace, de nombre, etc.) soulĂšvent les plus sĂ©rieuses difficultĂ©s gĂ©nĂ©tiques dĂšs que l’on rĂ©duit l’activitĂ© du sujet Ă  l’identification.

La raison de ces difficultĂ©s est bien claire. Elle tient au fait que Meyerson, avec presque tous les auteurs dont nous avons Ă©tĂ© conduits Ă  nous sĂ©parer, conçoit l’esprit comme composĂ© de sensations ou de perceptions, d’un cĂŽtĂ©, et d’une intelligence achevĂ©e, Ă  l’autre extrĂȘme, avec tout au plus, entre deux, une mĂ©moire et des souvenirs-images : on oublie ainsi simplement l’action et la motricitĂ©, dont cependant H. PoincarĂ© a pressenti le rĂŽle Ă©pistĂ©mologique capital dans la formation de l’espace. Sauf erreur, la motricitĂ© est Ă  peu prĂšs complĂštement absente de l’Ɠuvre d’É. Meyerson (sauf quelques remarques Ă  propos de Bergson), alors qu’il y est question des aspects les plus variĂ©s de la pensĂ©e (y compris une discussion sur la mĂ©taphysique). Or, loin d’impliquer l’adoption d’un pragmatisme utilitaire, de l’« empirisme radical » de James ou du bergsonisme, l’intervention de l’action aboutit sans plus Ă  un dĂ©placement des problĂšmes, que l’on retrouve sur un plan infĂ©rieur et partant plus facile Ă  analyser. L’action est une forme de l’intelligence parmi d’autres, et une forme qui prĂ©pare la pensĂ©e, puisqu’entre la perception et l’intelligence rĂ©flexive il y a l’intelligence sensori-motrice, l’intelligence intuitive ou intĂ©riorisation reprĂ©sentative de l’action et tout le systĂšme des opĂ©rations liĂ©es Ă  l’intelligence opĂ©ratoire concrĂšte.

Or, si l’on se place sur le terrain de l’action et notamment de cette intelligence sensori-motrice en dehors de laquelle le mĂ©canisme des perceptions reste incomprĂ©hensible, les choses se simplifient notablement. On s’aperçoit alors que le schĂ©ma de Meyerson relatif aux abstraits projetĂ©s dans le rĂ©el et sur lesquels l’intelligence opĂšre, correspond Ă  un processus essentiel (comme tous les schĂ©mas meyersoniens), mais permettant l’économie du jeu de navette trop compliquĂ© imaginĂ© par le philosophe entre le rĂ©el et l’esprit.

En fait : 1° toute action conduit Ă  des schĂ©matisations, c’est-Ă -dire que les mouvements et les perceptions coordonnĂ©s par elle constituent des « schĂšmes sensori-moteurs » susceptibles de s’appliquer Ă  des situations nouvelles ; ces schĂšmes sont l’équivalent actif des concepts ou des « genres », mais ce sont des concepts pratiques et non pas rĂ©flĂ©chis. 2° Sans quitter le terrain de l’action exercĂ©e sur l’objet, et sans donc avoir besoin de venir se localiser dans la pensĂ©e pour ĂȘtre en retour projetĂ©s dans le rĂ©el, ces schĂšmes structurent le donnĂ© en l’assimilant Ă  l’action du sujet ; ils impriment donc une certaine forme Ă  l’objet tout en l’incorporant dans les activitĂ©s propres et en l’enrichissant ainsi d’une sĂ©rie de relations nouvelles. 3° En coordonnant les schĂšmes entre eux, l’action constitue, d’autre part, l’équivalent de ce que seront plus tard les opĂ©rations ; celles-ci dĂ©rivent donc de l’action et, si elles s’exercent, comme le dit Meyerson, sur des genres hypostasiĂ©s dans l’objet, et non pas sur l’objet lui-mĂȘme, c’est que l’objet est, dĂšs l’abord, structurĂ© et complĂ©tĂ© par l’action dont procĂšdent les opĂ©rations. Meyerson a donc bien raison de voir dans l’exercice des opĂ©rations plus que ne comporte le rĂ©el Ă  lui seul, mais l’interaction du sujet et de l’objet s’explique par un processus continu, se poursuivant de l’action la plus simple Ă  l’opĂ©ration la plus formelle, sans qu’il soit nĂ©cessaire de faire appel Ă  un systĂšme de navettes imaginĂ© pour remĂ©dier Ă  l’insuffisance d’une dĂ©finition de l’activitĂ© propre par la seule identification.

C’est en particulier sur ce mode actif et non pas noĂ©tique que se constitue l’objet permanent. Si la thĂšse meyersonienne Ă©tait vraie, il devrait y avoir objet partout oĂč il y a perception, et c’est bien ainsi que l’entend l’auteur. Or, le bĂ©bĂ© n’a pas la notion d’objet avant 8-10 mois, alors qu’il perçoit fort bien et reconnaĂźt les personnes et les choses ; mais il ne voit que des figures ou des tableaux perceptifs sans leur attribuer encore de permanence substantielle. Un chien courant aprĂšs un liĂšvre n’a pas non plus la notion d’objet, malgrĂ© É. Meyerson, parce qu’il n’est pas capable d’imaginer le liĂšvre ni de le situer quelque part dans l’espace, en dehors de l’acte mĂȘme de la poursuite ainsi que des perceptions olfactives et visuelles qui lui sont attachĂ©es. Par contre, en prolongement des schĂšmes pratiques initiaux, une coordination plus complexe des actions permet de constituer la notion de l’objet, Ă  partir du moment oĂč les dĂ©placements commencent Ă  ĂȘtre « groupĂ©s » en systĂšmes d’ensemble caractĂ©risĂ©s par leur composition rĂ©versible. Ce seul fait montre la filiation des opĂ©rations spatiales ultĂ©rieures par rapport Ă  l’action et Ă  l’intelligence sensori-motrices. Sans parler de l’aspect physique de la question, sur lequel nous reviendrons (chap. V § 1), cet exemple illustre ainsi les difficultĂ©s d’une thĂšse d’oĂč l’action est absente et qui est obligĂ©e de remplacer le passage de la motricitĂ© Ă  l’opĂ©ration par un jeu compliquĂ© d’identifications rationnelles et de projections appelĂ©es Ă  intervenir dĂšs la perception.

§ 5. L’interprĂ©tation logistique du raisonnement mathĂ©matique

L’emploi de cet admirable instrument de dissection axiomatique, et mĂȘme de critique Ă©pistĂ©mologique, que constitue le calcul logistique, a abouti, en ce qui concerne l’interprĂ©tation du raisonnement mathĂ©matique, Ă  trois prises de position essentielles, correspondant Ă  trois phases distinctes de l’histoire de la logistique. La premiĂšre et la troisiĂšme de ces positions sont caractĂ©risĂ©es par des dĂ©couvertes techniques, qui ont enrichi notre savoir logique et, par consĂ©quent, Ă©pistĂ©mologique ; la seconde est surtout intĂ©ressante par la thĂ©orie de la connaissance logico-mathĂ©matique qu’elle a conduit Ă  formuler, sans d’ailleurs que cette thĂ©orie soit nĂ©cessairement liĂ©e Ă  l’emploi des techniques logistiques.

On peut dire, en effet, qu’au cours d’une premiĂšre phase de la logistique, une formule a Ă©tĂ© donnĂ©e du raisonnement par rĂ©currence, qui permet de faire l’économie d’un principe spĂ©cial, tel celui invoquĂ© par PoincarĂ© et qui lie l’axiome d’induction complĂšte Ă  la construction elle-mĂȘme des nombres inductifs. On peut caractĂ©riser cette premiĂšre pĂ©riode par les noms de Morgan (Ă  titre de prĂ©curseur), de Peano et de Russell (en ses premiers Ă©crits). Au cours d’une seconde phase, l’assimilation de la logique et des mathĂ©matiques a conduit v. Wittgenstein et l’école de Vienne Ă  une conception purement tautologique du raisonnement mathĂ©matique, celui-ci devenant la syntaxe d’un langage destinĂ© Ă  exprimer simplement des « faits » (physiques ou expĂ©rimentaux). En une troisiĂšme phase, dĂ©butant avec la thĂ©orie de la dĂ©monstration de Hilbert, les progrĂšs de la logique des propositions ont abouti Ă  la dĂ©couverte, par Gödel, d’une irrĂ©ductibilitĂ© entre le systĂšme constituĂ© par l’arithmĂ©tique (y compris le raisonnement par rĂ©currence) et la structure du calcul propositionnel (bivalent), ainsi qu’à une recherche, par Heyting et par l’école polonaise (Lukasiewicz, Tarski, etc.), d’une logique polyvalente et gĂ©nĂ©rale susceptible de rĂ©pondre aux diverses exigences des positions prises dans les questions du fondement des mathĂ©matiques. Sans entrer dans l’exposĂ© technique des travaux logistiques propres Ă  ces trois phases, il importe cependant d’en dĂ©gager succinctement la portĂ©e en ce qui concerne l’épistĂ©mologie proprement dite.

I

« L’emploi de l’induction mathĂ©matique dans les dĂ©monstrations, Ă©crit B. Russell 19, Ă©tait autrefois quelque chose comme un mystĂšre. On ne doutait pas que ce fĂ»t une mĂ©thode convenablement probante, mais personne ne savait bien comment elle Ă©tait fondĂ©e
 PoincarĂ© considĂ©rait qu’il y avait lĂ  un principe de la plus haute importance, au moyen duquel un nombre infini de syllogismes pouvait ĂȘtre condensĂ© dans un raisonnement unique. Nous savons maintenant que toutes ces vues sont erronĂ©es et que l’induction mathĂ©matique est une dĂ©finition et non un principe. Il y a des nombres auxquels on peut l’appliquer et il y en a d’autres [les cardinaux transfinis] qui sont rebelles Ă  son emploi. Nous dĂ©finissons les « nombres naturels » comme ceux que l’on peut Ă©tablir grĂące Ă  l’induction mathĂ©matique, c’est-Ă -dire comme ceux qui possĂšdent toutes les propriĂ©tĂ©s inductives. Par suite, ces dĂ©terminations peuvent ĂȘtre employĂ©es pour les nombres naturels non pas en raison de quelque intuition mystĂ©rieuse, d’un axiome ou d’un principe, mais elles se prĂ©sentent comme une simple propriĂ©tĂ© littĂ©rale. Si nous dĂ©finissons les « quadrupĂšdes » comme des animaux qui ont quatre pieds, il s’ensuivra que tout animal qui aura quatre pieds sera un quadrupĂšde ; le cas des nombres soumis au rĂ©gime de l’induction mathĂ©matique est exactement le mĂȘme ».

Ce passage significatif de Russell se fonde sur la dĂ©finition des classes « hĂ©rĂ©ditaires » (telles que si n en est membre, n + 1 en fait aussi partie), ainsi que sur les notions de successeur ou de prĂ©dĂ©cesseur, de zĂ©ro et de « postĂ©ritĂ© de zĂ©ro », etc. (voir chap. I § 7 les notions premiĂšres de Peano, qui sont reprises et prĂ©cisĂ©es par Russell en fonction de sa rĂ©duction du nombre entier aux classes). Cela revient Ă  dire, et telle est la simplification essentielle que la logistique a introduite au cours de sa premiĂšre phase, que le principe d’induction mathĂ©matique rĂ©sulte sans plus de la construction des nombres entiers (finis). Que l’on admette la rĂ©duction des cardinaux aux classes logiques et des ordinaux aux relations asymĂ©triques, on que l’on se borne, avec Peano, Ă  adjoindre l’axiome d’induction Ă  ceux qui dĂ©terminent la succession des nombres, le raisonnement par rĂ©currence devient ainsi l’expression mĂȘme de cette construction des entiers finis.

Mais, s’il y a lĂ  un progrĂšs par rapport Ă  l’interprĂ©tation de PoincarĂ©, B. Russell exagĂšre cependant quelque peu en comparant la suite des nombres Ă  la classe des quadrupĂšdes
 En effet, « dĂ©finir » la premiĂšre consiste Ă  l’engendrer au moyen d’une loi de composition opĂ©ratoire, relevant d’une structure de groupe, tandis que « dĂ©finir » la seconde ne suppose que l’intervention d’une simple rĂ©union d’individus, et non pas d’unitĂ©s itĂ©rĂ©es. DĂšs lors, sans avoir Ă  revenir Ă  l’« intuition du nombre pur », le principe particulier de l’induction complĂšte demeure irrĂ©ductible Ă  la logique des classes. C’est pourquoi le raisonnement par rĂ©currence reste plus fĂ©cond que le syllogisme : il permet de gĂ©nĂ©raliser de zĂ©ro, ou de un, Ă  « tous », des propriĂ©tĂ©s non attribuĂ©es d’avance Ă  tous les nombres, tandis que le syllogisme se borne Ă  inclure les unes dans les autres des classes dont les parties et le « tout » rĂ©sultent de simples emboĂźtements. Aussi bien, cette fĂ©conditĂ© inhĂ©rente au raisonnement par rĂ©currence a-t-elle Ă©tĂ© reconnue et maintenue par la plupart des logisticiens eux-mĂȘmes.

II

Mais l’essai, rĂ©ussi ou manquĂ© (voir chap. 1 § 4), de rĂ©duction des ĂȘtres mathĂ©matiques aux classes et aux relations logiques portait en lui un germe d’unification, qui a abouti Ă  la seconde phase de l’analyse logistique. De ce que les ĂȘtres logiques, considĂ©rĂ©s isolĂ©ment (par opposition aux « groupements » sur lesquels nous avons insistĂ© § 3 du chap. I), se rĂ©duisent Ă  l’identitĂ©, et de ce que la mathĂ©matique semblait elle-mĂȘme rĂ©ductible Ă  la logique pure, on en est venu Ă  conclure au caractĂšre « tautologique » de tout raisonnement logico-mathĂ©matique. La logique et les mathĂ©matiques se borneraient ainsi Ă  constituer la syntaxe d’un langage destinĂ© exclusivement Ă  exprimer des « faits » c’est-Ă -dire des constatations expĂ©rimentales, et demeureraient radicalement infĂ©condes en tant que pures syntaxes.

Partons de ce qu’on appelle des « propositions Ă©lĂ©mentaires », p. ex. « cet arbre est vert », proposition ne comportant aucune gĂ©nĂ©ralisation et se bornant Ă  attribuer une propriĂ©tĂ© Ă  un objet. On peut mĂȘme distinguer, Ă  l’intĂ©rieur de telles propositions, ce que Russell appelle « propositions atomiques » c’est-Ă -dire indĂ©composables en propositions plus simples (ce sont les « Sachlagen » de Wittgenstein) et qui rĂ©sultent simplement de l’application de la nĂ©gation Ă  certaines donnĂ©es immĂ©diates (« ceci n’est pas rouge »). Il existera alors des « propositions molĂ©culaires », ou propositions rĂ©sultant de l’application des opĂ©rations d’incompatibilitĂ© aux propositions atomiques, et les « propositions Ă©lĂ©mentaires » se rĂ©duiront, par dĂ©finition, Ă  des propositions atomiques et molĂ©culaires prises ensemble. Cela dit, une proposition Ă©lĂ©mentaire peut ĂȘtre mise sous la forme d’une fonction propositionnelle : « x est vert » ou « f (a) » et d’autres objets que « cet arbre » peuvent convenir au prĂ©dicat f ; d’autre part, « cet arbre » lui-mĂȘme peut comporter d’autres prĂ©dicats que f. Sans jamais quitter le terrain des « faits » on pourra ainsi, en substituant les donnĂ©es les unes aux autres Ă  l’intĂ©rieur de la proposition, engendrer le calcul des classes et des relations, et, en combinant les propositions entre elles, dĂ©velopper le calcul propositionnel.

La « classe » devient dĂšs lors, dans la conception tautologique, une simple juxtaposition d’« arguments » satisfaisant le mĂȘme « énoncé ». Il est intĂ©ressant Ă  cet Ă©gard de noter l’évolution de la logistique en ce qui concerne les ĂȘtres abstraits. En 1911 encore, B. Russell pouvait Ă©crire un chapitre sur « le monde des universaux » 20, dont la thĂ©orie imitait « largement celle de Platon, avec les modifications seulement que le temps a montrĂ©es nĂ©cessaires » (p. 97). Il y soutenait que « toutes les vĂ©ritĂ©s impliquent des universaux, et toute connaissance de vĂ©ritĂ©s implique la connaissance directe d’universaux » (p. 100), et admettait tout au plus que l’existence des universaux constituĂ©s par les « relations » est plus facile Ă  « prouver strictement » que celle des entitĂ©s reprĂ©sentĂ©es par des adjectifs et des substantifs (p. 102). Et il concluait qu’une relation comme « au nord de » n’est « ni dans l’espace ni dans le temps, ni matĂ©rielle ni mentale » (p. 105) : elle « subsiste » au lieu d’« exister » (p. 107). En 1919, au contraire, il cherche Ă  montrer 21 « pourquoi les classes ne peuvent pas ĂȘtre regardĂ©es comme partie de l’ameublement dernier du monde » (p. 216) et pense que « nous approcherons plus nettement d’une thĂ©orie satisfaisante si nous essayons d’identifier les classes avec les fonctions propositionnelles » (p. 218).

Or, une fonction propositionnelle est un simple schĂ©ma d’énoncĂ© possible : f (x) ou (y) f (x). Lorsqu’il est saturĂ© par deux variables il constitue une relation, et lorsqu’il l’est par une seule, les valeurs transformant la fonction en proposition vraie constituent une classe. Mais, dans ces relations comme dans ces classes, il n’y a rien de plus que des Ă©noncĂ©s virtuels, correspondant Ă  des donnĂ©es concrĂštes et directement vĂ©rifiables : Ă  des « faits » expĂ©rimentaux. Le calcul des classes et des relations n’est donc que la syntaxe d’un langage qui Ă©nonce des faits. Quant aux nombres cardinaux ou « classes de classes », aux nombres ordinaux ou « classes de relations », et aux divers types d’ĂȘtres mathĂ©matiques, ils n’ajoutent rien de plus aux « faits » que les ĂȘtres logiques, et se bornent, eux aussi, malgrĂ© leur complexitĂ© apparente, Ă  relier tautologiquement entre eux des schĂšmes de constatations possibles.

Pour ce qui est du calcul des propositions, qui combine entre eux les Ă©noncĂ©s pris en bloc, il en va exactement de mĂȘme. Une implication telle que p ⊃ q signifie simplement que si un objet quelconque prĂ©sente cette propriĂ©tĂ© Ă©noncĂ©e par la proposition p il prĂ©sentera aussi la propriĂ©tĂ© Ă©noncĂ©e par la proposition q. Les rapports quantitatifs envisagĂ©s par logique classique et opposant le « tous » au « quelques » et Ă  l’« aucun » se rĂ©duisent sans plus au fait, pour une fonction propositionnelle saturĂ©e par certaines classes de variables, d’ĂȘtre « toujours » vraie, « parfois » vraie ou « jamais » vraie. Quant au calcul fondĂ© sur les combinaisons du vrai et du faux, il n’introduit aucune construction rĂ©elle et se borne lui aussi Ă  une combinatoire toute tautologique, combinatoire bivalente ou polyvalente selon les modes de raisonnement mathĂ©matique ou physique envisagĂ©, mais qui se rĂ©duit encore Ă  une simple syntaxe formelle.

DĂ©pourvues de toute fĂ©conditĂ©, les structures logico-mathĂ©matiques sont mĂȘme, Ă  proprement parler, Ă©trangĂšres Ă  la vĂ©ritĂ©. RamenĂ©es au rang de purs moyens d’expression, elles permettent d’énoncer des vĂ©ritĂ©s rĂ©elles, lesquelles sont fĂ©condes parce que physiques et expĂ©rimentales, mais ces structures ne dĂ©passent la rĂ©alitĂ© physique que dans la mesure ou une syntaxe constitue le cadre vide des Ă©noncĂ©s vĂ©ritables dont le langage en acte se servira tĂŽt ou tard. Il est vrai que cette syntaxe est rĂ©glĂ©e en vertu des propositions premiĂšres et d’un jeu de significations symboliques. Mais, selon Wittgenstein, les propositions premiĂšres s’imposent avec Ă©vidence parce que rĂ©sultant de l’épuisement des combinaisons symboliques possibles. Quant aux symboles eux-mĂȘmes, ce sont des images, c’est-Ă -dire des faits « ressemblant » Ă  d’autres faits et le sens de ces « images logiques » rĂ©sulte donc lui aussi d’une simple constatation.

Ainsi, aprĂšs avoir appuyĂ© la fĂ©conditĂ© des mathĂ©matiques sur un univers quasi platonicien des idĂ©es gĂ©nĂ©rales, l’épistĂ©mologie logistique en est venue Ă  la nier radicalement : rĂ©duisant le symbolisme logico-mathĂ©matique Ă  une vaste tautologie, elle double ce nominalisme d’une assimilation de la connaissance rĂ©elle Ă  la simple constatation du donnĂ© sensible, et aboutit en fin de compte Ă  ce que Wittgenstein appelle lui-mĂȘme une sorte de solipsisme, consĂ©quence inĂ©vitable de l’« empirisme logique ».

Mais il est clair que, si prĂ©cises et, Ă  certains Ă©gards sans doute dĂ©finitives, que soient les dĂ©couvertes techniques du calcul logistique, l’emploi de ce calcul ne comporte pas ipso facto l’adoption de l’épistĂ©mologie viennoise. Que cet emploi soit ruineux pour un certain mode mĂ©taphysique de penser par concepts impropres Ă  toute formulation, nous l’accorderons volontiers, et suivrons mĂȘme entiĂšrement le mouvement du Cercle de Vienne lorsqu’il limite les modes effectifs de connaĂźtre Ă  deux types seulement : l’expĂ©rience et la formalisation. Seulement, entre la rĂ©alitĂ© physique et la dĂ©duction logistique, il intervient nĂ©cessairement le fait mental. Dans l’exacte mesure oĂč l’on renonce au platonisme initial de B. Russell, il s’agit donc d’appuyer le formalisme logique sur l’activitĂ© intellectuelle, et la question est alors de savoir si la psychologie de Wittgenstein et des Viennois suffit Ă  cette mise en correspondance.

Il importe d’abord de souligner de la maniĂšre la plus nette que, en marge de leur formulation logistique, les Viennois ont adoptĂ© ou construit une certaine psychologie des fonctions intellectuelles : le contact entre le symbolisme et les « faits » n’a pu ĂȘtre assurĂ© que moyennant deux sortes d’affirmations, les unes concernant la connaissance (perception et intelligence), les autres relatives Ă  la fonction symbolique (rĂŽle du signe, et rĂŽle de la « syntaxe » ou du langage en gĂ©nĂ©ral). Or, si la formulation logique est affaire de pur calcul ou de pure axiomatisation, ces affirmations psychologiques relĂšvent par contre de l’expĂ©rience seule, c’est-Ă -dire de l’expĂ©rimentation psychologique elle-mĂȘme, et aucune dĂ©duction logistique ne suffit Ă  trancher de telles questions de fait. C’est donc sur le terrain des faits mentaux qu’il convient de se placer pour Ă©prouver la valeur de l’épistĂ©mologie « viennoise », en distinguant soigneusement cette question de celle de la valeur de la logistique comme telle.

Or, si l’on cherche Ă  dĂ©terminer Ă  quels « faits » psychologiques correspondent les « énoncĂ©s » formulĂ©s par les propositions « atomiques » et les structures formelles de divers ordres, on est obligĂ© de reconnaĂźtre que, loin d’ĂȘtre en prĂ©sence de simples constatations au cours desquelles le sujet enregistrerait les donnĂ©es extĂ©rieures en demeurant lui-mĂȘme passif, on retrouve constamment une action rĂ©elle du sujet, qui opĂšre sur le donnĂ© au lieu de l’accepter tel quel : il s’ensuit que les « énoncĂ©s » correspondent Ă  des opĂ©rations psychologiques autant qu’à des « faits » physiques et que, par consĂ©quent, le mĂ©canisme opĂ©ratoire refoulĂ© de la « tautologie » logique doit, ou bien ĂȘtre intĂ©grĂ© au rĂ©el lui-mĂȘme en tant qu’énoncĂ©, ou bien ĂȘtre rĂ©intĂ©grĂ© dans l’interprĂ©tation des symboles logistiques en tant qu’énonçants.

Qu’est-ce, en effet, que la lecture d’une donnĂ©e immĂ©diate ? S’il s’agit de perception, il se prĂ©sente aussitĂŽt une difficultĂ© centrale : comme nous avons cherchĂ© Ă  le montrer ailleurs (voir chap. II § 3-4), la perception demeure irrĂ©ductible Ă  toute forme logique, parce que les rapports perceptifs sont incomposables entre eux de façon transitive, irrĂ©versibles, non associatifs et Ă©trangers Ă  la conservation des parties et du tout. ModifiĂ©s par chaque comparaison et ne comportant qu’un mode de composition statistique et non pas rationnel, les rapports perceptifs ne sauraient donc, Ă  eux seuls, fournir la moindre base Ă  une construction logique : pour qu’ils puissent donner lieu Ă  des « énoncĂ©s » susceptibles de composition syntactique, il s’agit qu’ils soient d’abord structurĂ©s par des schĂšmes sensori-moteurs tels que celui de l’objet permanent, et ensuite conceptualisĂ©s par l’intĂ©gration dans un systĂšme symbolique et reprĂ©sentatif. Or, l’une et l’autre de ces deux transformations du perceptif en un schĂ©matisme logicisable suppose l’action ou l’opĂ©ration.

Pour ce qui est de la notion d’objet, essentielle Ă  l’énoncĂ© des propositions les plus Ă©lĂ©mentaires, c’est une erreur psychologique manifeste de croire qu’il y a objet dĂšs qu’il y a perception : la notion de l’objet constitue le plus simple des schĂšmes de conservation, mais cette conservation, loin de rĂ©sulter d’une pure identification intellectuelle (voir § prĂ©cĂ©dent), suppose une coordination des actions de dĂ©tour et de retour, et une organisation spatiale des dĂ©placements (annonçant une structure de groupe opĂ©ratoire). Eu Ă©gard Ă  l’objet, la perception ne joue ainsi elle-mĂȘme qu’un rĂŽle d’indice et en reconnaissant un objet par la vue ou le toucher on ne se borne pas Ă  le voir ou le sentir : l’on voit ou l’on touche seulement une partie de l’objet, partie servant d’indice Ă  l’égard du tout, et se rĂ©fĂ©rant donc Ă  un schĂšme d’ensemble construit et non pas donnĂ©. L’« énoncé » logique le plus simple, la proposition la plus « atomique », telle que « ceci
 rouge », etc. Ă©nonce donc une sĂ©rie d’actions virtuelles et non pas un donnĂ© perceptif. Au reste, l’intuition logistique souvent Ă©tonnante de Wittgenstein va beaucoup plus profond que sa psychologie : lorsque cet auteur caractĂ©rise les « énoncĂ©s » les plus primitifs par des nĂ©gations (« pas rouge », « pas vert », etc.) il avoue par cela mĂȘme l’existence de la construction opĂ©ratoire sous-jacente aux soi-disant « faits » que ces Ă©noncĂ©s signifieraient.

Si l’on en vient maintenant Ă  des « énoncĂ©s » plus complexes (bien que caractĂ©risant toujours des « propositions Ă©lĂ©mentaires » Ă  argument individuel, tel que « cet arbre est vert »), il intervient toute une conceptualisation et une symbolisation, dont il est encore bien plus aisĂ© d’apercevoir le caractĂšre psychologiquement opĂ©ratoire et non pas simplement « donné ». Commençons par examiner le prĂ©dicat : « vert » (ou « blanc », etc.). Au temps oĂč B. Russell Ă©tait platonicien, il a Ă©crit que « l’acte de pensĂ©e d’un homme est nĂ©cessairement une chose diffĂ©rente de l’acte de pensĂ©e d’un autre homme ; l’acte de pensĂ©e d’un homme Ă  un certain moment est nĂ©cessairement une chose diffĂ©rente de l’acte de pensĂ©e du mĂȘme homme Ă  un autre moment. Donc, si la blancheur Ă©tait la pensĂ©e en tant qu’opposĂ©e Ă  son sujet, deux hommes diffĂ©rents ne pourraient pas la penser, et le mĂȘme homme ne pourrait pas la penser deux fois. Ce que beaucoup de diffĂ©rentes pensĂ©es de blancheur ont en commun est leur objet, et cet objet est diffĂ©rent d’elles toutes. Ainsi les universaux ne sont pas des pensĂ©es, quoique, quand ils sont connus, ils soient les objets des pensĂ©es » 22. Il est clair que ces objections de Russell sont irrĂ©futables en ce qui concerne la blancheur perceptive, qui est Ă  la fois incommunicable et dĂ©nuĂ©e de toute conservation ou rĂ©versibilitĂ© mentales. Mais elles valent tout autant contre la permanence de la blancheur physique, car jamais les mĂȘmes ondes lumineuses ne se reproduisent deux fois dans les mĂȘmes circonstances. « Penser » la blancheur ou la verdeur, etc., c’est donc construire un concept : si on le veut stable et susceptible d’entrer en des « énoncĂ©s » logiques, il faut alors, ou bien recourir au platonisme, Ă  l’intelligence divine, etc., ou bien, si l’on n’est pas mĂ©taphysicien, reconnaĂźtre Ă  la pensĂ©e le pouvoir de conserver ses idĂ©es par des opĂ©rations rĂ©versibles et de les Ă©changer par co-opĂ©ration sociale, c’est-Ă -dire Ă  nouveau par des opĂ©rations rĂ©versibles, mais avec correspondances interindividuelles. En ce cas seulement l’énoncĂ© « cet arbre est vert » aura quelque signification logistique.

Quant au sujet ou argument de la proposition, il est clair que si l’on prĂȘte Ă  un objet la qualitĂ© d’ĂȘtre un « arbre », on l’incorpore Ă©galement dans un schĂšme opĂ©ratoire en dehors duquel l’énoncĂ© perd toute signification. DĂ©signons par f (a) la proposition « cet arbre (a) est vert (f) ». Or, plus encore que la stabilitĂ© du prĂ©dicat (f), la dĂ©signation de l’argument (a) suppose une construction. Appeler l’objet (a) un arbre, c’est en effet, se rĂ©fĂ©rer Ă  d’autres objets (b, c, etc.) susceptibles de vĂ©rifier avec lui certaines fonctions propositionnelles, c’est-Ă -dire de prĂ©senter avec lui certaines qualitĂ©s communes (d’ĂȘtre vivace, d’avoir un tronc, etc.) dĂ©finissant la notion d’arbre. En dehors d’une telle rĂ©fĂ©rence, implicite ou explicite, il est dĂ©pourvu de sens de traiter cet objet (a) d’« arbre » et une telle dĂ©signation dĂ©passe donc nĂ©cessairement le donnĂ© actuel pour le relier Ă  un ensemble d’autres « faits » comparĂ©s entre eux. Que cette comparaison ou ces relations se rĂ©duisent, au point de vue logistique, Ă  la possibilitĂ© de substituer (b) ou (c) Ă  l’argument (a) de la proposition f (a), cela n’exclut en rien le caractĂšre opĂ©ratoire de l’acte psychologique permettant de telles substitutions : une opĂ©ration de rĂ©union ou de mise en relation intervient ainsi en toute fonction propositionnelle susceptible de dĂ©terminer une classe ou une relation, et tout Ă©noncĂ© portant sur un objet conceptualisĂ© suppose de tels rapports.

Il reste le point central pour une interprĂ©tation nominaliste ou « syntactique » des structures logico-mathĂ©matiques : qu’est-ce qu’un symbole et comment les propositions rĂ©duites Ă  un pur langage symbolique, dĂ©signeront-elles le rĂ©el correspondant ? Que l’on dĂ©finisse le symbole comme une « image », avec Wittgenstein, et que l’on s’accorde Ă  voir dans l’image un « fait » qui « ressemble » aux faits signifiĂ©s par elle, cela n’enlĂšve rien Ă  la nature essentiellement mentale du fait-signifiant, dĂ©signĂ© par les symboles. MĂȘme Ă  admettre que la logique soit simplement un langage, il reste qu’un langage se construit et ne se dĂ©couvre pas par simple constatation extĂ©rieure, et qu’un langage suppose des sujets psychologiques capables de parler entre eux et de se reprĂ©senter quelque chose au moyen de signes ainsi Ă©laborĂ©s. Psychologiquement, la fonction symbolique (ou capacitĂ© de reprĂ©senter au moyen de signes et d’images) explique, si l’on veut, la pensĂ©e, mais elle la suppose en retour : plus prĂ©cisĂ©ment elle ne l’explique qu’à la condition d’en impliquer les attributs essentiels et, si la pensĂ©e n’est qu’un langage c’est que le langage est un instrument conceptuel. Loin de supprimer l’opĂ©ration, un systĂšme symbolique exact est donc doublement opĂ©ratoire : il reprĂ©sente au moyen d’opĂ©rations symboliques un jeu, non pas de rĂ©alitĂ©s toutes faites, mais d’opĂ©rations rĂ©elles. C’est pourquoi, de rĂ©duire les structures logico-mathĂ©matiques Ă  une syntaxe n’exclut en rien leur fĂ©conditĂ© opĂ©ratoire. Il demeure en particulier cette opposition frappante que le langage proprement mathĂ©matique, dont on veut nous faire admettre le caractĂšre tautologique, est infiniment plus riche que la syntaxe exclusivement logique : pourquoi donc les « tautologies » de la logique formelle sont-elles malgrĂ© tout si courtes, tandis que les « tautologies » propres Ă  la thĂ©orie des nombres, Ă  l’analyse ou Ă  la gĂ©omĂ©trie exigent des volumes entiers pour y ĂȘtre transcrites et des siĂšcles d’invention ininterrompue pour ĂȘtre dĂ©veloppĂ©es ?

Au total, il semble donc impossible de nier que la construction opĂ©ratoire, Ă©cartĂ©e de la logique pure et des mathĂ©matiques par l’épistĂ©mologie viennoise au cours de cette deuxiĂšme pĂ©riode de (histoire des thĂ©ories logistiques, ne rĂ©apparaisse nĂ©cessairement sur le terrain psychologique, ce qui rĂ©introduit nĂ©cessairement le problĂšme de sa formalisation logistique. Entre le symbole logistique et le « fait » physique, il intervient une action du sujet et l’opĂ©ration se prĂ©senta ainsi Ă  titre de lien indispensable entre le premier et le second. C’est d’ailleurs ce qu’avouent les « Viennois » en partie, pour ce qui est du fait de conscience : logiquement « tautologiques », les mathĂ©matiques sont vĂ©cues psychologiquement comme constructives et fĂ©condes. Mais faut-il alors considĂ©rer ce sentiment comme une illusion subjective, ou bien est-il Ă©pistĂ©mologiquement nĂ©cessaire de confĂ©rer au sujet une activitĂ© rĂ©elle pour unir les « faits » Ă  leurs « symboles » ?

Trois raisons paraissent imposer cette seconde maniĂšre de voir. La premiĂšre est la convergence progressive entre l’analyse psychologique et l’analyse logistique. Tout le dĂ©veloppement de l’intelligence se ramĂšne Ă  un passage de l’action irrĂ©versible aux opĂ©rations rĂ©versibles et ces opĂ©rations se constituent psychologiquement sous la forme de systĂšmes d’ensemble bien dĂ©finis : or, ces systĂšmes correspondent, selon les opĂ©rations en jeu, soit Ă  des « groupes » mathĂ©matiques (la suite des nombres, les dĂ©placements dans l’espace, etc.), soit aux « groupements » plus Ă©lĂ©mentaires de classes et de relations dont nous avons vu la structure (chap. I § 3). Cette marche de la pensĂ©e vivante et des processus intellectuels concrets dans la direction de systĂšmes constituant leurs formes d’équilibre et se trouvant, par ailleurs, directement axiomatisables en structures logistiques, est un fait dont l’importance Ă©pistĂ©mologique ne saurait ĂȘtre nĂ©gligĂ©e : ce sont ces donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques qui doivent ĂȘtre retenues si l’on veut parler vraiment d’une « unitĂ© de la science », par opposition Ă  la psychologie un peu rudimentaire dont l’« empirisme logique » se contente.

En second lieu, du point de vue strictement logistique, on ne saurait rĂ©duire les mathĂ©matiques et la logique Ă  une vaste tautologie que si tous les rapports en jeu dans les structures logico-mathĂ©matiques Ă©taient assimilables Ă  l’identitĂ© pure. Or, il n’en est rien et l’illusion contraire est nĂ©e d’un procĂ©dĂ© d’analyse essentiellement atomistique : lorsque Russell, p. ex., rĂ©duit Ă  l’identitĂ© la correspondance bi-univoque d’un terme Ă  un autre, il nĂ©glige les divers modes possibles de correspondance considĂ©rĂ©s en tant que systĂšmes d’ensemble 23 (d’oĂč son assimilation du nombre cardinal Ă  une classe de classes). Si l’on analyse au contraire les totalitĂ©s comme telles, ce n’est pas l’identitĂ© qui constitue le rapport logique fondamental, mais bien la rĂ©versibilitĂ©, et l’identitĂ© se rĂ©duit alors au produit des relations directes et inverses. Or, la rĂ©versibilitĂ© est une notion essentiellement opĂ©ratoire et qui converge, nous venons de le voir, avec la forme mĂȘme de l’équilibre des processus mentaux correspondants.

Une troisiĂšme raison de se refuser Ă  rĂ©duire la logique et les mathĂ©matiques Ă  une pure et simple tautologie est fournie par l’évolution mĂȘme des travaux logistiques, Ă  partir de la seconde pĂ©riode que nous considĂ©rons ici. L’hypothĂšse Ă©pistĂ©mologique de la tautologie gĂ©nĂ©rale propre aux « syntaxes » logico-mathĂ©matiques suppose, en effet, au minimum la rĂ©duction possible de tous les procĂ©dĂ©s d’infĂ©rence ou de raisonnement au schĂ©ma purement logique du calcul propositionnel. Elle implique tout au moins la possibilitĂ© de reconstruire les mathĂ©matiques Ă  titre de systĂšme formel unique. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment cette unicitĂ© qui est Ă©branlĂ©e par les travaux de la troisiĂšme pĂ©riode et notamment par ceux de Hilbert et de Gödel, dont nous allons voir maintenant les rĂ©percussions.

III

La troisiĂšme pĂ©riode de la logistique marque un renouvellement Ă  la fois du point de vue de la rĂ©duction des mathĂ©matiques Ă  la logique et en ce qui concerne la nature, tautologique ou non, des unes ou de l’autre. PrĂ©parĂ©e par les travaux de Hilbert sur l’axiomatisation de l’arithmĂ©tique, une crise proprement dite s’est produite avec les dĂ©couvertes de Gödel, en 1929, et elle a obligĂ© les anciens membres du cercle de Vienne lui-mĂȘme Ă  assouplir leur position jusqu’à faire de la logique une syntaxe de toutes les syntaxes (comme le soutient aujourd’hui Carnap), par opposition Ă  la langue Ă©lĂ©mentaire au nom de laquelle on espĂ©rait d’abord supprimer les problĂšmes et « fermer » les axiomatiques.

AprĂšs avoir dĂ©montrĂ© la non-contradiction de la gĂ©omĂ©trie en s’appuyant sur celle de l’arithmĂ©tique, Hilbert a tentĂ©, dĂšs 1904, de dĂ©montrer la non-contradiction de l’arithmĂ©tique elle-mĂȘme. Mais les rĂ©sistances rencontrĂ©es l’ont conduit Ă  modifier sur deux points essentiels la position initiale de Russell, dĂ©veloppĂ©e par les Viennois : (1) En premier lieu, il a vite renoncĂ© Ă  une rĂ©duction pure et simple du mathĂ©matique au logique. Au contraire, en passant de la logique Ă  l’arithmĂ©tique et de celle-ci Ă  l’analyse, il introduit chaque fois de nouvelles variables et de nouveaux axiomes. Pour formaliser l’arithmĂ©tique il se donne p. ex. le calcul des propositions, les axiomes de l’égalitĂ©, les axiomes de rĂ©currence pour l’addition et la multiplication et un axiome voisin de l’« axiome de choix ». Il n’y a donc plus rĂ©duction du supĂ©rieur Ă  l’infĂ©rieur, p. ex. du nombre Ă  la classe ou du raisonnement par rĂ©currence Ă  des enchaĂźnements purement logiques d’inclusions ou de relations asymĂ©triques : il y a au contraire subordination du mathĂ©matique simple au « mĂ©tamathĂ©matique », c’est-Ă -dire Ă  une discipline reconstruisant simultanĂ©ment le logique et le mathĂ©matique et dont l’objet est de dĂ©montrer la non-contradiction et l’achĂšvement des axiomes de la mathĂ©matique formalisĂ©e. (2) En second lieu, et a fortiori, Hilbert renonce Ă  toute interprĂ©tation tautologique de la logique et des mathĂ©matiques, et se trouve comme malgrĂ© lui replongĂ© dans le problĂšme de la fĂ©conditĂ©. En effet, les trois critĂšres qu’il assigne Ă  toute axiomatique achevĂ©e sont l’indĂ©pendance des axiomes, leur non-contradiction et la saturation, c’est-Ă -dire la dĂ©monstratibilitĂ© de toutes les consĂ©quences que l’on en peut tirer. Or, l’indĂ©pendance des axiomes s’est rĂ©vĂ©lĂ©e si grande que, mĂȘme sur le terrain de l’arithmĂ©tique pure, il n’est parvenu Ă  dĂ©montrer ni la non-contradiction ni la saturation ! C’est assez dire que, sur le terrain proprement axiomatique lui-mĂȘme, on ne saurait plus parler lĂ©gitimement de la nature tautologique des connexions logico-mathĂ©matiques : les opĂ©rations dont nous venons de voir (sous II) qu’elles s’interposent nĂ©cessairement entre les « faits » et les Ă©noncĂ©s logiques, se trouvent ĂȘtre si riches que les axiomes « indĂ©pendants » propres Ă  l’axiomatique arithmĂ©tique elle-mĂȘme n’ont point encore pu ĂȘtre dĂ©montrĂ©s compatibles entre eux
 24

En effet, le problĂšme soulevĂ© par Hilbert s’est rĂ©vĂ©lĂ© bien plus complexe encore que l’illustre inventeur de la mĂ©thode mĂ©tamathĂ©matique ne l’avait supposĂ©. Sur ce point comme toujours, la crise ainsi ouverte s’est montrĂ© plus fĂ©conde que tous les dogmatismes. De 1929 à 1934 les efforts pour dĂ©montrer la non-contradiction de l’arithmĂ©tique et notamment l’axiome gĂ©nĂ©ral d’induction complĂšte se sont, en effet, enrichis des travaux de Herbrand, de Gödel et de Gentzen qui ont Ă  bien des Ă©gards renouvelĂ© les questions sans pour autant parvenir aux rĂ©sultats proposĂ©s.

L’essai de Herbrand 25 a consistĂ© Ă  rĂ©duire les opĂ©rations d’une dĂ©monstration Ă  des opĂ©rations de plus en plus simples jusqu’à trouver une forme directement vĂ©rifiable. ProcĂ©dant par disjonction finie de termes ne contenant plus de variables, jusqu’à dĂ©cider si cette disjonction est une identitĂ© logique, il aboutit ainsi Ă  dĂ©montrer un certain nombre de compatibilitĂ©s, mais Ă©choue devant l’axiome gĂ©nĂ©ral d’induction complĂšte, irrĂ©ductible Ă  cette mĂ©thode dite des champs.

En 1929, Gödel marque un tournant dĂ©cisif en fournissant la raison positive de ces rĂ©sistances. D’un thĂ©orĂšme, devenu cĂ©lĂšbre, portant sur un systĂšme de relations rĂ©currentes, il dĂ©duit ce rĂ©sultat essentiel que la non-contradiction d’une thĂ©orie ne se laisse pas dĂ©montrer au moyen des seuls Ă©lĂ©ments de cette thĂ©orie ni ne se laisse rĂ©duire Ă  la non-contradiction d’une thĂ©orie plus simple. La non-contradiction de l’arithmĂ©tique n’est, donc pas dĂ©montrable logiquement, et, dans l’état actuel des connaissances, elle ne saurait ĂȘtre appuyĂ©e que sur une dĂ©monstration mĂ©tamathĂ©matique recourant aux instruments transfinis. Il en rĂ©sulte que la lĂ©gitimitĂ© du raisonnement par rĂ©currence ne saurait relever de la logique, non seulement faute d’une rĂ©duction directe possible, mais encore faute de pouvoir « saturer » le systĂšme des vĂ©ritĂ©s arithmĂ©tiques : autrement dit la gĂ©nĂ©ralisation Ă  tous les nombres d’une propriĂ©tĂ© vĂ©rifiĂ©e pour 0 et pour le suivant d’un nombre donnĂ© si elle est vraie pour ce nombre, ne peut ĂȘtre dĂ©montrĂ©e vraie ou fausse par le simple secours de la logique.

AprĂšs quoi Gentzen en 1934, par une mĂ©thode voisine de celle de Herbrand, parvient bien Ă  dĂ©montrer la non-contradiction de l’arithmĂ©tique et Ă  y englober l’axiome gĂ©nĂ©ral d’induction. Mais c’est Ă  la condition d’incorporer le transfini Ă  son raisonnement et, comme il le dit lui-mĂȘme, de recourir Ă  « des moyens qui dĂ©passent l’arithmĂ©tique » 26.

Or, ces dĂ©veloppements de la mĂ©tamathĂ©matique hilbertienne sont gros d’enseignements logiques et Ă©pistĂ©mologiques. Que l’on ne puisse pas dĂ©montrer la non-contradiction de l’arithmĂ©tique en appliquant le critĂšre classique (p . p = 0), sans s’appuyer sur un ordre de vĂ©ritĂ©s supĂ©rieur Ă  l’arithmĂ©tique (et qui la suppose par consĂ©quent), cela prouve assurĂ©ment, ou bien l’insuffisante cohĂ©rence des mathĂ©matiques ou bien l’insuffisance des procĂ©dĂ©s dont dispose actuellement la formalisation logistique. Or, il est extrĂȘmement remarquable de constater que personne ne songe le moins du monde Ă  mettre en doute la cohĂ©rence interne des mathĂ©matiques, bien qu’il soit actuellement impossible de les rĂ©duire Ă  un systĂšme formel unique. Il ne reste donc qu’à s’engager dans la direction d’un perfectionnement de la logique, puisque les systĂšmes opĂ©ratoires caractĂ©ristiques de l’arithmĂ©tique elle-mĂȘme ne peuvent ĂȘtre dĂ©montrĂ©s non contradictoires au moyen des systĂšmes opĂ©ratoires propres Ă  la seule logique classique.

Ce rĂ©ajustement de la logique a Ă©tĂ© entrepris ou peut ĂȘtre conçu de trois maniĂšres, qui sont d’ailleurs susceptibles de se rejoindre un jour. On a, en premier lieu, tentĂ© de considĂ©rer la logique classique, qui est bivalente, comme un simple cas particulier de logiques plus gĂ©nĂ©rales Ă  trois valeurs (par admission d’un tiers non exclu), Ă  quatre valeurs ou mĂȘme Ă  une infinitĂ© de valeurs : l’effort d’extension porte alors sur le principe du tiers exclu jusqu’à en faire un principe du ne exclu, dans l’idĂ©e plus ou moins explicite, d’aboutir ainsi Ă  une logique de l’infini mieux adaptĂ©e aux mathĂ©matiques que celle des ensembles finis. En second lieu on peut perfectionner les mĂ©tathĂ©ories jusqu’à construire des systĂšmes formels imitant avec toujours plus de prĂ©cision les thĂ©ories mathĂ©matiques elles-mĂȘmes, ce qui tend en fin de compte Ă  faire de la mathĂ©matique sa propre logique. Enfin on pourrait — mais cette troisiĂšme solution ne semble pas avoir Ă©tĂ© tentĂ©e — élargir le principe mĂȘme de la non-contradiction : pourquoi l’expression p . p = 0, qui repose sur la simple complĂ©mentaritĂ© de p et de p dans l’univers du discours ne suffit-elle pas Ă  assurer la non-contradiction de l’arithmĂ©tique ? Ne serait-ce pas qu’un systĂšme d’emboĂźtements susceptibles d’assurer une induction complĂšte et reposant sur les groupes et le corps des nombres rĂ©els ne saurait ĂȘtre enfermĂ© dans un systĂšme d’emboĂźtements simplement intensifs, c’est-Ă -dire dĂ©finis par de pures complĂ©mentaritĂ©s ? Ces trois solutions reviennent donc Ă  dĂ©passer de trois maniĂšres diffĂ©rentes le cadre de la logique bivalente, Ă©tant reconnue son insuffisance Ă  absorber les mathĂ©matiques ou mĂȘme Ă  fournir, lorsque les structures logiques et mathĂ©matiques sont simplement mĂȘlĂ©es les unes aux autres, le critĂšre de la non-contradiction du mixte ainsi formĂ©.

Les premiĂšres attaques contre la logique bivalente sont issues de l’intuitionnisme brouwerien. RĂ©solu Ă  n’admettre que les ĂȘtres mathĂ©matiques effectivement construits, Brouwer a Ă©tĂ© conduit Ă  rĂ©examiner la valeur des raisonnements portant sur les ensembles infinis et l’utilisation des dĂ©monstrations par l’absurde. RĂ©duisant alors la logique Ă  une simple classification verbale des ensembles finis, il a rĂ©solument mis en doute l’emploi du tiers exclu dans l’infini, en admettant la possibilitĂ© d’un tertium : l’indĂ©montrable, situĂ© entre le vrai, ou effectivement construit, et l’absurde. AprĂšs que Wavre eĂ»t montrĂ© la possibilitĂ© de formaliser un tel point de vue, Heyting a effectivement construit une logique trivalente susceptible de s’adapter Ă  l’intuitionnisme. Outre la logique probabiliste polyvalente de Reichenbach et plusieurs autres essais (Gonseth, etc.), l’école polonaise, avec Lukasiewicz et Tarski, a gĂ©nĂ©ralisĂ© ces tentatives jusqu’à construire un principe du ne exclu et une logique d’une infinitĂ© de valeurs. Il y a lĂ  un effort d’un haut intĂ©rĂȘt et dont la portĂ©e effective n’a certainement pas encore Ă©tĂ© Ă©puisĂ©e. NĂ©anmoins deux circonstances la restreignent jusqu’ici. D’une part, si de nouveaux cadres sont ainsi prĂ©parĂ©s, qui sembleraient notamment pouvoir s’ajuster un jour aux problĂšmes de rĂ©currence, aucune application dĂ©cisive n’a encore justifiĂ© aux yeux de tous de tels Ă©largissements et bien des auteurs conservent l’impression d’une rĂ©duction possible de la polyvalence Ă  la bivalence simple. D’autre part, une logique Ă  une infinitĂ© de valeurs n’est point encore une logique de l’infini et une « logique gĂ©nĂ©rale » n’a pas Ă©tĂ© dĂ©gagĂ©e, le problĂšme subsistant entiĂšrement de savoir si elle est possible.

En second lieu, l’élargissement de la logique s’effectue au sein des thĂ©ories mĂ©tamathĂ©matiques elles-mĂȘmes. À cĂŽtĂ© de la logique purement intensive reprĂ©sentĂ©e par les classes et les relations indĂ©pendamment du nombre et par la logique des propositions bivalentes, on peut concevoir une logique des mathĂ©matiques consistant en un mĂ©lange d’axiomes strictement logiques et d’axiomes empruntĂ©s Ă  l’arithmĂ©tique, Ă  l’analyse ou surtout aux structures transfinies. De tels agrĂ©gats qui caractĂ©risent prĂ©cisĂ©ment les thĂ©ories mĂ©tamathĂ©matiques sont alors susceptibles de perfectionnements indĂ©finis, et c’est d’eux que l’on attend en gĂ©nĂ©ral l’achĂšvement des formalisations mathĂ©matiques. Mais, mĂȘme en dĂ©passant ainsi la logique pure, et sans revenir Ă  l’idĂ©al illusoire de la rĂ©duction simple du mathĂ©matique au logique, on ne parvient Ă  dĂ©montrer la non-contradiction des systĂšmes arithmĂ©tiques qu’en s’appuyant, nous l’avons vu, sur des axiomes d’ordre supĂ©rieur : plus encore que l’échec de la rĂ©duction russellienne du supĂ©rieur Ă  l’infĂ©rieur, cette rĂ©sistance Ă  l’« achĂšvement » de la formalisation montre alors l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du logique et du mathĂ©matique. Il y a donc autonomie relative des paliers supĂ©rieurs et par consĂ©quent nĂ©cessitĂ© de construire une logique spĂ©cifique s’adaptant toujours mieux Ă  eux par incorporations successives d’axiomes nouveaux Ă©trangers Ă  la logique pure. Or, plus cette logique mixte est dĂ©veloppĂ©e sur le plan mĂ©tamathĂ©matique et plus elle imite la mathĂ©matique elle-mĂȘme jusqu’à la doubler avec un mimĂ©tisme croissant. Si l’on peut parler Ă  ce sujet d’une assimilation progressive du logique et du mathĂ©matique, cette assimilation est en ce cas rĂ©ciproque, et revient comme toujours Ă  enrichir l’infĂ©rieur au moyen du supĂ©rieur aussi bien qu’à traduire celui-ci dans les structures de celui-lĂ . Un exemple fera comprendre la chose. Hilbert dĂ©montre le principe du tiers exclu en s’appuyant sur un certain axiome de choix transfini : A (t A) ⊃ A (a) signifiant que si la propriĂ©tĂ© A convient Ă  l’objet choisi (t A) elle convient alors Ă  tous les (a). L’exemple donnĂ© dans le fini est le suivant : si A est la propriĂ©tĂ© d’ĂȘtre corruptible et que l’objet choisi (t A) soit le plus incorruptible des hommes, alors tous les hommes (a) sont corruptibles. Or, il est clair qu’en se donnant la possibilitĂ© de retrouver parmi l’ensemble des hommes le plus incorruptible d’entre eux, on s’attribue par cela mĂȘme le pouvoir de sĂ©rier tous les hommes en les comparant deux Ă  deux (ou classes Ă  classes) du point de vue de la relation asymĂ©trique transitive : « plus (ou moins) incorruptible ». Appliquer ce mĂȘme pouvoir aux ensembles transfinis signifie alors s’accorder le droit de les ordonner tous (non pas nĂ©cessairement selon le rapport « bien ordonné » mais selon un ordre simple ou un jeu d’intersections prĂ©alables). Bref, introduire un tel axiome revient Ă  se donner plus qu’il n’en faut pour logiciser un secteur mathĂ©matique particulier, mais, prĂ©cisĂ©ment, en se donnant trop, on enrichit d’autant l’infĂ©rieur au lieu de lui rĂ©duire le supĂ©rieur : c’est en quoi la logique Ă©largie des mĂ©tathĂ©ories est appelĂ©e Ă  doubler les mathĂ©matiques en insĂ©rant la logique dans une mĂ©talogique, plus que l’inverse ; et cela jusqu’à faire des mathĂ©matiques elles-mĂȘmes leur propre logique. Le principe d’induction complĂšte reste, en ce cas aussi, Ă  concevoir comme un mode d’infĂ©rence spĂ©cifique, irrĂ©ductible Ă  la seule logique bivalente.

En troisiĂšme lieu, on pourrait imaginer une solution revenant Ă  Ă©largir la notion de la non-contradiction elle-mĂȘme, jusqu’à faire de la non-contradiction propre Ă  la logique bivalente un simple cas particulier du non-contradictoire caractĂ©risant la logique des opĂ©rations rĂ©versibles en gĂ©nĂ©ral. En effet, que signifie l’expression classique p . p, symbole de la contradiction inter-propositionnelle? Tout simplement ceci, que l’univers du discours (appelons-le z) est partagĂ© en deux classes de valeurs, les unes vĂ©rifiant la proposition p, les autres la proposition p et que ces deux classes correspondant Ă  p et Ă  p sont complĂ©mentaires sous z. On aura donc, par dĂ©finition :

(1) p . p = 0

(2) p √ p = z

(3) p = z . p

(4) p = z . p

Si p. ex. p signifie « x est vivant », tous les x se rĂ©partiront en vivants et non-vivants (p) et la non-contradiction (p . p = 0) reviendra Ă  affirmer qu’aucun x ne saurait ĂȘtre Ă  la fois vivant et non-vivant, puisque, par dĂ©finition, non-vivant est complĂ©mentaire de vivant. Il en rĂ©sulte que les vivants seront tous les z qui ne sont pas non-vivants (4) et que les non-vivants seront tous les z qui ne sont pas vivants (3).

Mais un tel critĂšre ne relĂšve que de la complĂ©mentaritĂ© simple c’est-Ă -dire qu’il est de caractĂšre purement intensif 27 et ne suppose que les rapports d’emboĂźtement de la partie dans le tout : la seule relation connue entre l’une des parties (correspondant Ă  p) et l’autre partie (correspondant Ă  p) est, en effet, une relation de complĂ©mentaritĂ©, c’est-Ă -dire une relation se rĂ©fĂ©rant au tout : p = z . p. Faut-il alors s’étonner qu’une telle dĂ©finition exclusivement intensive de la non-contradiction ne suffise plus Ă  rendre compte de la cohĂ©rence propre aux systĂšmes extensifs et numĂ©riques ? Il est au contraire Ă©vident que de tels systĂšmes dĂ©bordent le cadre intensif et relĂšvent par consĂ©quent d’un critĂšre plus dĂ©licat de la non-contradiction.

Supposons, p. ex., qu’en vertu des axiomes choisis mais en maintenant les dĂ©finitions ordinaires des nombres 2, 4 et 5, on obtienne en un systĂšme arithmĂ©tique une proposition telle que 2 + 2 = 5. Si nous faisons correspondre 2 + 2 Ă  la proposition p et 5 Ă  la proposition p, la question est alors de savoir pourquoi elles sont contradictoires ? Est-ce Ă  nouveau simplement parce que l’ensemble (infini) des nombres entiers se partage en deux sous-ensembles complĂ©mentaires, dont l’un comporte les rapports 0 + 4 = 4 ; 1 + 3 = 4 ; 2 + 2 = 4 ; etc. et dont l’autre contient toutes les autres relations vraies concernant les 5, 6, 7, 
, de telle sorte qu’il n’existe pas d’équation comportant Ă  la fois 2 + 2 dans un membre et un nombre autre que 4 dans l’autre membre ? Il est clair que, Ă  raisonner d’une façon aussi simple, on n’arrivera jamais non pas seulement Ă  dĂ©montrer mais mĂȘme Ă  assurer intuitivement la non-contradiction du systĂšme. Or, c’est Ă  peu prĂšs ce que l’on fait en voulant soumettre l’arithmĂ©tique Ă  la logique. La non-contradiction arithmĂ©tique tient au contraire au fait que les opĂ©rations gĂ©nĂ©ratrices des nombres entiers positifs et nĂ©gatifs forment un groupe, tel que l’opĂ©ration directe + 1 soit annulĂ©e par l’opĂ©ration inverse − 1, sous la forme : + 1 — 1 = 0. C’est cette composition de l’opĂ©ration directe + 1 et de l’inverse − 1 en l’identique 0 qui constitue le correspondant rĂ©el, sur le plan des nombres entiers, de ce qu’est l’équation logique p . p = 0. Sera contradictoire, par consĂ©quent, toute Ă©quation numĂ©rique dans laquelle les opĂ©rations directes et inverses ne s’annuleront pas l’une l’autre : soit + n − n ≷ 0. Il en rĂ©sulte que la non-contradiction arithmĂ©tique comporte un autre critĂšre, et beaucoup plus fin, que la non-contradiction simplement logique ou intensive, relevant de la seule complĂ©mentaritĂ©.

Mais quel est alors le rapport entre ces deux sortes de non-contradictions ? Il tient prĂ©cisĂ©ment au jeu des opĂ©rations directes et inverses et l’on peut dĂ©finir de façon gĂ©nĂ©rale la non-contradiction par la rĂ©versibilitĂ©, tout en diffĂ©renciant les paliers distincts de non-contradictions selon la nature des systĂšmes opĂ©ratoires tous caractĂ©risĂ©s par leur composition rĂ©versible. En particulier, la non-contradiction logique p . p = 0 n’est pas autre chose qu’une composition rĂ©versible particuliĂšre consistant Ă  annuler une opĂ©ration directe (ou affirmation) par son inverse (ou nĂ©gation), ce qui Ă©quivaut Ă  l’opĂ©ration identique 0.

En effet, comme nous l’avons montrĂ© ailleurs 28 en nous appuyant sur la rĂšgle bien connue de dualitĂ© p √ q = p . q et p . q = p √ q, toute la logique des propositions est rĂ©ductible Ă  un « groupement » unique (voir pour la notion de « groupement » le chap. I § 3), dont l’opĂ©ration directe est la disjonction p √ q et l’opĂ©ration inverse la nĂ©gation conjointe p . q. L’opĂ©ration identique gĂ©nĂ©rale Ă©tant (√) 0 et les identiques spĂ©ciales Ă©tant (p √ p = p) et (p √ z = z) on peut tirer toute la logique des propositions des Ă©quations (1) Ă  (4) : p . p = 0 ; p √ p = z, p = z . p et p = z . p. Or, un « groupement » constituant le seul systĂšme de compositions rĂ©versibles compatibles avec les rapports purement intensifs d’inclusion de la partie dans le tout et de complĂ©mentaritĂ©, il en rĂ©sulte que la non-contradiction logique p . p = 0 exprime simplement la rĂ©versibilitĂ© inhĂ©rente Ă  un tel systĂšme. Il va donc de soi qu’elle ne saurait suffire Ă  dĂ©montrer la non-contradiction de l’arithmĂ©tique, puisque cette dĂ©monstration reviendrait alors Ă  rĂ©duire les rapports extensifs (de partie Ă  partie) et notamment les rapports numĂ©riques (itĂ©ration de l’unitĂ© et induction complĂšte) aux seuls rapports intensifs (de complĂ©mentaritĂ© et d’inclusion) !

Au contraire, si la non-contradiction en gĂ©nĂ©ral se ramĂšne Ă  la rĂ©versibilitĂ© en gĂ©nĂ©ral, chaque ensemble de groupes enveloppe sa non-contradiction et comporte son critĂšre spĂ©cial de contradiction, en rĂ©fĂ©rence avec l’opĂ©ration identique du systĂšme. De ce point de vue encore, la logique des mathĂ©matiques se rĂ©duit aux structures mathĂ©matiques elles-mĂȘmes.

IV

Or, des considérations qui précÚdent, il est possible de tirer une interprétation du raisonnement mathématique qui concilie sa fécondité et sa rigueur, tout en le distinguant du raisonnement simplement logique.

Le raisonnement logique est dĂ©jĂ  fĂ©cond, parce que deux opĂ©rations logiques quelconques composĂ©es entre elles donnent une opĂ©ration nouvelle non contenue dans les composantes. Soit p. ex. la conjonction (p . q) : elle affirme simplement la vĂ©ritĂ© de certaines combinaisons de valeurs admettant simultanĂ©ment p vraie et q vraie (p. ex. p = x est MammifĂšre et q = x est VertĂ©brĂ©). Si nous affirmons, d’autre part (p . q), nous admettons la conjonction possible de q avec non-p (p. ex. si x est un Oiseau il est Ă  la fois non-MammifĂšre et VertĂ©brĂ©, soit p . q). Or, la rĂ©union de (p . q) et de p . q sous la forme [(p . q) √ (p . q)] contient plus que (p . q) et que (p . q) pris chacun Ă  part : cette rĂ©union disjonctive signifie, en effet, que q peut ĂȘtre affirmĂ©e indĂ©pendamment de la vĂ©ritĂ© ou de la faussetĂ© de p. Ajoutons encore la vĂ©ritĂ© de p . q (ni MammifĂšre ni VertĂ©brĂ©) et nions celle de p . q (MammifĂšre et non VertĂ©brĂ©) : cette rĂ©union [(p . q) √ (p . q) √ (p . q)], avec exclusion de (p . q), signifie alors que p implique q (soit p ⊃ q) c’est-Ă -dire affirme un rapport essentiel entre p et q, non contenu ni dans (p . q), ni dans (p . q) ni mĂȘme dans [(p . q) √ (p . q)]. Ainsi la fĂ©conditĂ© de la logique tient Ă  ses compositions opĂ©ratoires, que suppose toute dĂ©duction, aussi tautologique soit-elle d’apparence.

Quant Ă  la rigueur du raisonnement logique, elle tient Ă  la rĂ©versibilitĂ© des compositions possibles, puisque (nous venons de le voir) le critĂšre de la non-contradiction (p . p = 0) n’est autre que la rĂ©versibilitĂ© elle-mĂȘme. La rigueur de la logique des propositions provient donc du fait que ses compositions constituent, non pas seulement un rĂ©seau ou lattice, mais bien un « groupement » unique, c’est-Ă -dire un lattice rendu rĂ©versible par ses complĂ©mentaritĂ©s hiĂ©rarchiques, et dont l’« opĂ©ration identique » fondamentale est prĂ©cisĂ©ment (p . p = 0). La rigueur ne tient donc ni Ă  l’identitĂ© simple p = p, ni Ă  la non-contradiction conçue comme une forme statique indĂ©pendante, mais Ă  la rĂ©versibilitĂ© du systĂšme d’ensemble, dont les compositions non identiques expliquent par ailleurs la fĂ©condité 29.

Si de la logique, nous passons au raisonnement mathĂ©matique, nous comprenons alors pourquoi la fĂ©conditĂ© en est dĂ©cuplĂ©e, quoique la rigueur y repose sur un principe Ă©quivalent, mais d’application plus affinĂ©e.

La fĂ©conditĂ© du raisonnement mathĂ©matique dĂ©passe sans commune mesure celle du raisonnement logique pour cette raison bien simple qu’au lieu d’emboĂźter sans plus la partie dans le tout ou de ne relier les parties entre elles que par complĂ©mentaritĂ© ou intersection (celle-ci Ă©tant Ă  nouveau une inclusion), le raisonnement mathĂ©matique construit un ensemble toujours plus riche de relations entre les parties, considĂ©rĂ©es en elles-mĂȘmes et sans passer par l’intermĂ©diaire du tout (produits, correspondances bi-univoques, etc.). S’il s’est avĂ©rĂ© impossible de « fonder » le principe gĂ©nĂ©ral d’induction complĂšte au moyen des seules ressources de la logique, c’est, en effet, que toute rĂ©currence numĂ©rique suppose des relations directes entre les parties des totalitĂ©s envisagĂ©es et qu’il est exclu de rĂ©duire de telles relations aux seuls rapports des parties avec le tout (inclusion et complĂ©mentaritĂ©). Dans la mesure oĂč le nombre dĂ©borde la classe intensive, dans cette mĂȘme mesure et pour les mĂȘmes raisons le raisonnement par rĂ©currence ne peut que demeurer irrĂ©ductible aux compositions opĂ©ratoires de la logique bivalente des propositions. L’extension considĂ©rable de fĂ©conditĂ© que marque le passage du logique au mathĂ©matique tient donc Ă  toute la diffĂ©rence qui sĂ©parent du simple « groupement » (ou composition rĂ©versible des relations de partie Ă  tout), les groupes numĂ©riques, algĂ©briques et gĂ©omĂ©triques fondĂ©s sur les relations directes des parties entre elles.

Or, c’est prĂ©cisĂ©ment cette structure fondamentale de groupe qui assure la rigueur du raisonnement mathĂ©matique (sitĂŽt dĂ©passĂ©s les rapports Ă©lĂ©mentaires de partie Ă  tout qui se retrouvent dans la thĂ©orie des ensembles). Si la non-contradiction repose sur la rĂ©versibilitĂ©, on retrouvera ainsi, Ă  partir de la non-contradiction logique, une suite de paliers de non-contradiction liĂ©s Ă  des formes de rĂ©versibilitĂ© toujours plus affinĂ©es en fonction de la diffĂ©renciation mĂȘme des systĂšmes. Comme y a dĂ©jĂ  insistĂ© G. Juvet, c’est seulement en dĂ©couvrant le « groupe fondamental » sur lequel repose une thĂ©orie, que l’on est certain de la cohĂ©rence interne de celle-ci 30. C’est assez dire que la rigueur du raisonnement mathĂ©matique ne saurait faire qu’un avec sa fĂ©condité : plus exactement dit, la fĂ©conditĂ© tient au caractĂšre illimitĂ© des compositions opĂ©ratoires dont la rĂ©versibilitĂ© assure la rigueur.

De la sorte, l’analyse du raisonnement mathĂ©matique prĂ©pare et prĂ©figure la solution Ă  donner au problĂšme des ĂȘtres abstraits : dans la mesure oĂč le mathĂ©matique dĂ©borde le logique, l’existence opĂ©ratoire s’avĂšre, en effet, d’autant plus effective, qu’elle est ainsi doublement irrĂ©ductible Ă  la tautologie pure.

§ 6. Les thùses de J. Cavaillùs et d’A. Lautman

L’évolution des rapports entre la logistique et les mathĂ©matiques, durant la troisiĂšme des trois pĂ©riodes distinguĂ©es Ă  l’instant, a conduit deux mathĂ©maticiens philosophes, J. CavaillĂšs et A. Lautman, Ă  une rĂ©flexion d’ensemble sur la nature des opĂ©rations et des ĂȘtres mathĂ©matiques. Or, les deux Ɠuvres 31 de ces auteurs, parues la mĂȘme annĂ©e (1938), sont d’autant plus intĂ©ressantes Ă  rapprocher que, tout en s’orientant en des directions trĂšs diffĂ©rentes au premier abord, elles convergent en rĂ©alitĂ© sur les affirmations essentielles de la spĂ©cificitĂ© du devenir mathĂ©matique et sur cette sorte de dialectique opĂ©ratoire, invoquĂ©e par l’un sur le plan du dĂ©veloppement de la conscience, ou par l’autre sur les deux plans corrĂ©latifs de l’histoire et des essences platoniciennes, pour expliquer la connexion des constructions gĂ©nĂ©tiques avec les formes d’équilibre « globales ».

« Si fĂ©conde soit-elle, si intimement unie avec la pensĂ©e mathĂ©matique vĂ©ritable, la mĂ©thode axiomatique peut-elle la fonder ? En tant que caractĂ©ristiques d’un procĂ©dĂ© opĂ©ratoire, les axiomes d’un systĂšme ne font que le dĂ©crire », dit CavaillĂšs (p. 79) et malgrĂ© les analogies entre l’effort d’Hilbert et le logicisme, les rĂ©sistances rencontrĂ©es dans le problĂšme de la saturation empĂȘchent de les identifier. « De toute façon, l’axiomatisation se rĂ©fĂšre donc doublement Ă  un donné : extĂ©rieurement, donnĂ© du systĂšme auquel elle emprunte ses concepts ; intĂ©rieurement, donnĂ© d’une unitĂ© opĂ©ratoire qu’elle ne fait que caractĂ©riser » (p. 88). Ce donnĂ© intĂ©rieur ne serait rĂ©ductible que si l’on parvenait Ă  prouver la saturation. Or, « on n’aperçoit pas dans la logique ordinaire un moyen quelconque de la prouver qui lui donne un sens effectif ; celui qu’elle a est, en rĂ©alitĂ©, empruntĂ© Ă  l’intuition de l’unitĂ© du processus opĂ©ratoire caractĂ©risĂ© par les axiomes » (p. 89).

Mais, depuis que Hilbert a reconnu l’impossibilitĂ© de rĂ©duire l’arithmĂ©tique Ă  la logique et n’a ambitionnĂ© d’atteindre qu’une « réédification simultanĂ©e de la mathĂ©matique et de la logique » (p. 90), depuis que Carnap lui-mĂȘme a renoncĂ© Ă  la syntaxe unique pour admettre que « la mathĂ©matique exige une suite infinie de langues toujours plus riches » (p. 166), on ne peut plus espĂ©rer une rĂ©duction pure et simple du mathĂ©matique au logique : « l’étroit corselet des rĂšgles de la logique classique n’enserre que de façon incommode les expĂ©riences imprĂ©visibles faites sur les formules
 La formalisation complĂšte aboutit paradoxalement Ă  supprimer les indĂ©pendances opĂ©ratoires que la mĂ©thode axiomatique aurait eu pour but de sauvegarder » (p. 175). La logique, comme Brouwer l’a dĂ©finitivement Ă©tabli, selon CavaillĂšs, ne porte que sur le discours et non sur les enchaĂźnements.

En particulier, toutes les dĂ©monstrations de non-contradiction « échouent Ă©galement devant l’axiome gĂ©nĂ©ral d’induction complĂšte » (p. 143). Tant les rĂ©sultats de Gentzen (avec son recours Ă  une induction transfinie) que ceux que de Gödel (p. 164-5) empĂȘchent la logique de « fonder » les mathĂ©matiques. MĂȘme du logicisme correspondant Ă  la nouvelle maniĂšre de Carnap « aucune solution au problĂšme du fondement ne peut ĂȘtre attendue » (p. 169).

Ainsi ni l’expĂ©rience au sens physique, ni aucun a priori logique ne sauraient fonder les mathĂ©matiques (p. 179-180). Quant au brouwerisme « la question du sens d’une opĂ©ration telle que la posent les intuitionnistes Ă©mane du prĂ©jugĂ© — d’ontologie non critique — que l’objet doit ĂȘtre dĂ©fini antĂ©rieurement Ă  l’opĂ©ration, alors qu’il en est insĂ©parable » (p. 178). En quoi consiste alors le fondement rĂ©el ? En une dialectique, mais se confondant avec le devenir gĂ©nĂ©ral de la conscience, c’est-Ă -dire si nous comprenons bien, avec la genĂšse et l’histoire opĂ©ratoire elles-mĂȘmes.

Cette genĂšse n’est pas Ă  chercher dans l’analyse des stades initiaux : « Quant Ă  l’application des mathĂ©matiques Ă  la « rĂ©alité », c’est-Ă -dire au systĂšme d’interactions vitales entre homme et choses, il est visible d’aprĂšs ce qui prĂ©cĂšde qu’elle n’intĂ©resse plus le problĂšme du fondement des mathĂ©matiques : l’enfant devant son boulier est mathĂ©maticien, et tout ce qu’il y peut faire n’est que mathĂ©matique » (p. 180). C’est Ă  l’histoire opĂ©ratoire ultĂ©rieure qu’il faut donc recourir, comme, p. ex., au « triple rĂŽle de la gĂ©nĂ©ralisation
 : libĂ©ration d’opĂ©rations de conditions extrinsĂšques de leur accomplissement, dissociation ou identification de processus accidentellement unis ou distinguĂ©s, enfin position de nouveaux objets comme corrĂ©lats d’opĂ©rations reconnues autonomes. Dans tous les cas la fĂ©conditĂ© du travail effectif est obtenue par ces ruptures dans le tissu mathĂ©matique, ce passage dialectique d’une thĂ©orie portant en elle-mĂȘme ses bornes Ă  une thĂ©orie supĂ©rieure qui la mĂ©connaĂźt quoique et parce qu’elle en procĂšde » (p. 172). Et encore : « l’élargissement de la conscience et le dĂ©veloppement dialectique de l’expĂ©rience coĂŻncident. Ils donnent lieu Ă  l’engendrement indĂ©fini des objets dans ce que nous appellerons le champ thĂ©matique : on a vu quelques-uns de ces processus d’engendrement, les diffĂ©rentes sortes de gĂ©nĂ©ralisations, les formalisations auxquelles s’ajoute la thĂ©matisation proprement dite : transformation d’une opĂ©ration en Ă©lĂ©ment d’un champ opĂ©ratoire supĂ©rieur, exemple topologie des transformations topologiques (essentielles d’une façon gĂ©nĂ©rale en thĂ©orie des groupes). Trois sortes de moments dialectiques
 La nĂ©cessitĂ© de l’engendrement d’un objet n’est jamais saisissable qu’à travers la constatation d’une rĂ©ussite : l’existence dans le champ thĂ©matique n’a de sens que corrĂ©lĂąt d’un acte effectif » (p. 177).

« Quant au moteur du processus, il semble Ă©chapper Ă  toute investigation. C’est ici le sens plein de l’expĂ©rience, dialogue entre l’activitĂ© consciente en tant que pouvoir de tentatives soumises Ă  des conditions et ces conditions mĂȘmes » (p. 178). « Le champ thĂ©matique n’est donc pas situĂ© hors du monde mais est transformation de celui-ci : la pensĂ©e effective (exigeant une conscience plus complĂšte) des choses est pensĂ©e de ses objets (la pensĂ©e adĂ©quate d’une pluralitĂ© est pensĂ©e de son nombre). S’il reste un Ă©lĂ©ment inĂ©liminable d’incertitude
 son action ne porte pas vers l’arriĂšre, les gestes accomplis effectivement restant valables (validitĂ© dĂ©finitive des Ă©noncĂ©s), mais vers l’avant pour une transformation de ce qui est posĂ© (modification des notions) » (p. 179).

On voit combien cette thĂšse converge avec la position gĂ©nĂ©tique. Il n’est qu’un point oĂč nous invoquerions les faits contre CavaillĂšs, mais cela en faveur de CavaillĂšs lui-mĂȘme : si l’enfant, en prĂ©sence de son boulier, est dĂ©jĂ  mathĂ©maticien, c’est qu’il est simultanĂ©ment occupĂ© Ă  construire le nombre et la logique entiĂšre, et cela parce que son champ thĂ©matique est dĂ©jĂ  la transformation d’un monde. « On ne voit absolument pas la raison, Ă©crivait Fraenkel en 1928, pourquoi les lois de l’arithmĂ©tique formelle correspondent exactement aux expĂ©riences de l’enfant devant son boulier » (p. 168). La rĂ©ponse Ă  ce problĂšme n’est pas seulement Ă  chercher au cours de l’histoire opĂ©ratoire des niveaux supĂ©rieurs : elle peut ĂȘtre aussi trouvĂ©e dĂšs l’analyse des formes les plus humbles de l’activitĂ©. La seule vraie mĂ©thode dialectique est ainsi la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique elle-mĂȘme.

Or, si platonicien qu’il se dise, A. Lautman ne s’oppose nullement Ă  ce gĂ©nĂ©tisme opĂ©ratoire de CavaillĂšs Ă  la maniĂšre dont un Russell (au temps oĂč il croyait aux universaux) diffĂ©rait d’un L. Brunschvicg : il ajoute simplement Ă  la reconnaissance du devenir de la conscience — à nouveau conçu comme une genĂšse essentiellement opĂ©ratoire — la considĂ©ration des formes d’équilibre ; et c’est faute de savoir oĂč situer ces derniĂšres dans l’interprĂ©tation du dĂ©veloppement, qu’il les appuie sur une sorte de devenir suprahistorique, au lieu de chercher leur explication dans le mĂ©canisme mĂȘme du processus gĂ©nĂ©tique, jusqu’en ses racines proprement infrahistoriques.

Le dĂ©veloppement des mathĂ©matiques tĂ©moigne de l’existence d’une certaine rĂ©alitĂ© (p. 7) et Brunschvicg plus que quiconque a dĂ©veloppĂ© l’idĂ©e que cette « objectivité  Ă©tait l’Ɠuvre de l’intelligence, dans son effort pour triompher des rĂ©sistances que lui oppose la matiĂšre sur laquelle elle travaille » (p. 9). Or la philosophie mathĂ©matique de Brunschvicg, Ă  laquelle Lautman se rĂ©fĂšre ainsi de la maniĂšre la plus significative, ne se rĂ©duit nullement Ă  une psychologie de l’invention. Elle Ă©carte simplement toute dĂ©duction a priori. « Entre la psychologie du mathĂ©maticien et la dĂ©duction logique, il doit donc y avoir une place pour une caractĂ©risation intrinsĂšque du rĂ©el. Il faut qu’il participe Ă  la fois du mouvement de l’intelligence et de la rigueur logique, sans se confondre ni avec l’un ni avec l’autre, et ce sera notre tĂąche que d’essayer cette synthĂšse » (p. 10). Ainsi posĂ©, le problĂšme est donc de « dĂ©velopper une conception de la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique oĂč s’allient la fixitĂ© des notions logiques et le mouvement dont vivent les thĂ©ories » (p. 12). En effet, « les thĂ©ories mathĂ©matiques sont susceptibles d’une double caractĂ©risation, l’une qui porte sur le mouvement propre de ces thĂ©ories, l’autre sur les liaisons d’idĂ©es qui s’incarnent dans ce mouvement. Ce sont lĂ  deux Ă©lĂ©ments distincts dont la rĂ©union constitue, Ă  notre avis, la rĂ©alitĂ© inhĂ©rente aux mathĂ©matiques » (p. 147).

Cette dualitĂ© est attestĂ©e en particulier par l’état actuel du problĂšme de la formalisation. « Pour formaliser l’analyse il faut pouvoir appliquer l’axiome de choix, non seulement Ă  des variables numĂ©riques, mais Ă  une catĂ©gorie plus Ă©levĂ©e de variables, celle oĂč les variables sont des fonctions de nombres. Les mathĂ©matiques se prĂ©sentent ainsi comme des synthĂšses successives oĂč chaque Ă©tape est irrĂ©ductible Ă  l’étape antĂ©rieure. De plus, et ceci est capital, une thĂ©orie ainsi formalisĂ©e est incapable d’apporter avec elle la preuve de sa cohĂ©rence interne ; il faut lui superposer une mĂ©tamathĂ©matique qui prend la mathĂ©matique formalisĂ©e comme objet et l’étudie du double point de vue de la non-contradiction et de l’achĂšvement » (p. 11). Mais, Lautman y insiste, « ce n’est lĂ  qu’un idĂ©al
 et l’on sait Ă  quel point cet idĂ©al apparaĂźt actuellement comme difficile Ă  atteindre » (p. 12-13). Il y a donc dualitĂ© entre la mathĂ©matique et la mĂ©tamathĂ©matique, cette derniĂšre envisageant « certaines structures parfaites, rĂ©alisables Ă©ventuellement par des thĂ©ories mathĂ©matiques effectives, et ceci indĂ©pendamment du fait de savoir s’il existe des thĂ©ories jouissant des propriĂ©tĂ©s en question (p. 13). Or, c’est prĂ©cisĂ©ment cette opposition entre l’effectif en devenir et l’idĂ©al demeurant supĂ©rieur Ă  lui qui justifie selon Lautman la dialectique du mouvement mathĂ©matique et de l’immobilitĂ© logique. Il faut reconnaĂźtre Ă  la fois « l’irrĂ©ductibilitĂ© des mathĂ©matiques Ă  une logique a priori et leur organisation autour de pareils schĂ©mas logiques » (p. 147-8). « On peut mĂȘme dire qu’une dialectique qui s’engagerait dans la dĂ©termination des solutions que ces problĂšmes logiques peuvent comporter, se verrait entraĂźnĂ©e Ă  constituer tout un ensemble de distinctions subtiles et d’artifices de raisonnement qu’imiteraient Ă  ce point les mathĂ©matiques qu’elle se confondrait avec les mathĂ©matiques elles-mĂȘmes. Tel est le sort de la logique mathĂ©matique dans ses dĂ©veloppements les plus rĂ©cents. Il est impossible de concevoir ce qu’est le problĂšme de la non-contradiction de l’arithmĂ©tique sans refaire toute l’arithmĂ©tique, mais dĂšs qu’on essaie d’établir une dĂ©monstration effective de la non-contradiction de l’arithmĂ©tique, on est obligĂ© d’employer dans cette dĂ©monstration des moyens mathĂ©matiques qui dĂ©passent en richesse ceux de la thĂ©orie dont on cherche Ă  garantir la validitĂ©. Ces rĂ©sultats, dus Ă  K. Gödel, montrent de façon dĂ©finitive que la non-contradiction de l’arithmĂ©tique ne se laisse pas ramener Ă  la non-contradiction d’une thĂ©orie plus simple, et, dans l’état actuel de la science, toute dĂ©monstration mĂ©tamathĂ©matique de la non-contradiction de l’arithmĂ©tique emploie forcĂ©ment des moyens transfinis. Il semblait donc que ce problĂšme eĂ»t perdu tout intĂ©rĂȘt logique, jusqu’à ce que M. Gentzen ait su l’envisager sous un autre aspect : "Il est parfaitement concevable, Ă©crit-il, que l’on dĂ©montre la non-contradiction de l’arithmĂ©tique avec des moyens qui dĂ©passent l’arithmĂ©tique mais qui nĂ©anmoins peuvent passer pour plus assurĂ©s que les parties discutables de l’arithmĂ©tique pure elle-mĂȘme". On voit de cette façon comment le problĂšme de la non-contradiction a un sens, alors mĂȘme que l’on ignorerait les moyens mathĂ©matiques nĂ©cessaires pour le rĂ©soudre » (p. 148-9).

Le schĂ©ma fondamental de l’interprĂ©tation de Lautman est donc la subordination du devenir opĂ©ratoire Ă  un idĂ©al de connexions qui le dĂ©passent. Mais, avant de conclure de lĂ  au platonisme, Lautman se livre Ă  une analyse profonde des aspects les plus gĂ©nĂ©raux des « structures » mathĂ©matiques et c’est cette caractĂ©risation structurelle qui donne son sens rĂ©el Ă  une telle conclusion.

Il y a tout d’abord dualitĂ© de points de vue entre une mĂ©thode « locale », ou atomistique, procĂ©dant de l’élĂ©ment Ă  la totalitĂ©, et la mĂ©thode « globale » procĂ©dant du tout Ă  la partie. « L’étude globale cherche au contraire Ă  caractĂ©riser une totalitĂ© indĂ©pendamment des Ă©lĂ©ments qui la composent ; elle s’attaque d’emblĂ©e Ă  la structure de l’ensemble, assignant ainsi une place aux Ă©lĂ©ments avant mĂȘme que d’en connaĂźtre la nature ; elle tend surtout Ă  dĂ©finir les ĂȘtres mathĂ©matiques par leurs propriĂ©tĂ©s fonctionnelles, estimant que le rĂŽle qu’ils jouent leur confĂšre une unitĂ© bien plus assurĂ©e que celle qui rĂ©sulte de l’assemblage des parties » (p. 19). Le rĂŽle des totalitĂ©s opĂ©ratoires est ainsi fondamental dans la pensĂ©e mathĂ©matique actuelle, oĂč les deux problĂšmes se retrouvent sans cesse de partir de la structure totale pour dĂ©terminer les conditions Ă  remplir par les Ă©lĂ©ments pour s’y intĂ©grer ou de partir des propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments et de chercher « à lire dans ces propriĂ©tĂ©s locales la structure de l’ensemble en lequel ces Ă©lĂ©ments se laissent ranger » (p. 29). D’oĂč, dans les deux cas, la manifestation d’une « influence organisatrice du tout » (p. 29). Lautman fait, Ă  ce propos, l’aveu d’une prĂ©occupation extrĂȘmement rĂ©vĂ©latrice, Ă  la fois quant aux implications sous-jacentes de son systĂšme et au rĂŽle de l’idĂ©e de totalitĂ© dans la pensĂ©e mathĂ©matique contemporaine : « Nous rencontrons ainsi en mathĂ©matiques des considĂ©rations qui peuvent Ă  premiĂšre vue paraĂźtre Ă©trangĂšres aux mathĂ©matiques et y apporter comme le reflet de certaines conceptions propres Ă  la biologie ou Ă  la sociologie. Il est Ă©vident que l’ĂȘtre mathĂ©matique tel que nous le concevons n’est pas sans analogie avec un ĂȘtre vivant ; nous croyons cependant que l’idĂ©e de l’action organisatrice d’une structure sur les Ă©lĂ©ments d’un ensemble est pleinement intelligible en mathĂ©matiques, mĂȘme si transportĂ©e en d’autres domaines, elle perd de sa limpiditĂ© rationnelle » (p. 29). Cette « solidaritĂ© du tout et de ses parties » se trouve notamment dans les notions de groupe et de corps 32 : « en se donnant les axiomes auxquels obĂ©issent les Ă©lĂ©ments d’un groupe ou d’un corps, ou se donne par lĂ  mĂȘme, d’un coup, la totalitĂ© souvent infinie des Ă©lĂ©ments du groupe ou du corps » 33. Il existe en ce cas une vĂ©ritable « implication du tout dans la partie » (p. 30).

Or, ce rĂŽle fondamental des totalitĂ©s opĂ©ratoires (ainsi que la distinction entre les « propriĂ©tĂ©s intrinsĂšques » d’un ĂȘtre mathĂ©matique et les « propriĂ©tĂ©s induites » Ă  partir du systĂšme ambiant) renouvelle la question des rapports entre la logique et les mathĂ©matiques et permet de dĂ©passer dĂ©finitivement le logicisme. « Les logiciens ont toujours voulu (depuis la dĂ©couverte des paradoxes russelliens) interdire les dĂ©finitions non prĂ©dicatives, c’est-Ă -dire celles oĂč les propriĂ©tĂ©s d’un Ă©lĂ©ment sont solidaires de l’ensemble auquel cet Ă©lĂ©ment appartient. Les mathĂ©maticiens n’ont jamais voulu admettre la lĂ©gitimitĂ© de cette interdiction, montrant Ă  juste titre la nĂ©cessitĂ© de faire parfois appel, pour dĂ©finir certains Ă©lĂ©ments d’un ensemble, Ă  des propriĂ©tĂ©s globales de cet ensemble » (p. 39). La logique « n’est, en effet, qu’une discipline mathĂ©matique parmi les autres, et les genĂšses qui s’y manifestent sont comparables Ă  celles que nous observons ailleurs (p. 83).

Le rapport entre la logique et les mathĂ©matiques se prĂ©cise notamment dans le processus que Lautman appelle la « montĂ©e vers l’absolu » (chap. III) aprĂšs l’avoir annoncĂ© par l’expression plus prĂ©cise : « la montĂ©e vers l’achĂšvement » (p. 14). Il s’agit, p. ex. dans l’ordre des groupes algĂ©briques de Galois, du fait que l’« imperfection » d’un Ă©lĂ©ment de base, par rapport au corps donnĂ©, se rĂ©fĂšre nĂ©cessairement Ă  la structure opĂ©ratoire d’ensemble, qui seule est achevĂ©e. Or, seuls ces « essais d’organisation structurale
 confĂšrent aux ĂȘtres mathĂ©matiques un mouvement vers l’achĂšvement par quoi on peut dire qu’ils existent. Mais cette existence ne se manifeste pas seulement en ce que la structure de ces ĂȘtres imite les structures idĂ©ales auxquelles ils se laissent comparer ; il se trouve que l’achĂšvement d’un ĂȘtre soit en mĂȘme temps genĂšse d’autres ĂȘtres, et ce sont lĂ  des relations logiques entre l’essence et l’existence oĂč s’inscrit le schĂ©ma de crĂ©ations nouvelles » (p. 80). Ainsi « les thĂ©ories mathĂ©matiques se dĂ©veloppent par leur propre force, dans une Ă©troite solidaritĂ© rĂ©ciproque et sans rĂ©fĂ©rence aucune aux IdĂ©es que leur mouvement rapproche » (p. 139). En effet « les schĂ©mas logiques que nous avons dĂ©crits ne sont pas antĂ©rieurs Ă  leur rĂ©alisation au sein d’une thĂ©orie » (p. 149). « Le sort du problĂšme des rapports du tout et de la partie, de la rĂ©duction des propriĂ©tĂ©s extrinsĂšques en propriĂ©tĂ©s intrinsĂšques, de la montĂ©e vers l’achĂšvement, la constitution de nouveaux schĂ©mas de genĂšse dĂ©pendent du progrĂšs des mathĂ©matiques elles-mĂȘmes ; le philosophe n’a ni Ă  dĂ©gager de lois ni Ă  prĂ©voir une Ă©volution future » (p. 149). « Toute tentative logique qui prĂ©tendrait dominer a priori le dĂ©veloppement des mathĂ©matiques mĂ©connaĂźt donc la nature essentielle de la vĂ©ritĂ© mathĂ©matique, car celle-ci est liĂ©e Ă  l’activitĂ© crĂ©atrice de l’esprit, et participe de son caractĂšre temporel » (p. 147).

On ne saurait ainsi accepter qu’un seul a priori : « c’est uniquement la possibilitĂ© d’éprouver le souci d’un mode de liaison entre deux idĂ©es et de dĂ©crire phĂ©nomĂ©nologiquement ce souci, indĂ©pendamment du fait que la liaison cherchĂ©e peut ĂȘtre ou n’ĂȘtre pas opĂ©rable » (p. 149). Mais c’est en cela qu’il existe une rĂ©alitĂ© ou une objectivitĂ© mathĂ©matique qui transcende le temps et le mouvement. En accord, sur cette thĂšse gĂ©nĂ©rale, avec P. Boutroux, Lautman se sĂ©pare cependant de lui sur le point essentiel que « le problĂšme de la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique ne se pose ni au niveau des faits, ni Ă  celui des ĂȘtres, mais Ă  celui des thĂ©ories. À ce niveau, la nature du rĂ©el se dĂ©double » (p. 146-7) en un mouvement propre aux thĂ©ories et en liaisons d’idĂ©es s’incarnant en elles. Mais, rĂ©pĂ©tons-le, cette incarnation ne rĂ©sulte pas d’une prĂ©formation.

C’est ici que se prĂ©cise le platonisme de Lautman, platonisme en quelque sorte dynamique ou dialectique : « au-delĂ  des conditions temporelles de l’activitĂ© mathĂ©matique, mais au sein mĂȘme de cette activitĂ©, apparaissent les contours d’une rĂ©alitĂ© idĂ©ale qui est dominatrice par rapport Ă  une matiĂšre mathĂ©matique qu’elle anime, et qui pourtant, sans cette matiĂšre, ne saurait rĂ©vĂ©ler toute la richesse de son pouvoir formateur » (p. 150). Cette rĂ©alitĂ© idĂ©ale ne serait cependant pas elle-mĂȘme le siĂšge d’une progression sans fin : « La mĂ©tamathĂ©matique qui s’incarne dans la gĂ©nĂ©ration des idĂ©es et des nombres ne saurait donner lieu Ă  son tour Ă  une mĂ©ta-mĂ©tamathĂ©matique ; la rĂ©gression s’arrĂȘte dĂšs que l’esprit a dĂ©gagĂ© les schĂ©mas selon lesquels se constitue la dialectique » (p. 153).

Sans cet arrĂȘt final, nous accepterions intĂ©gralement le nĂ©oplatonisme apparent de Lautman, tant il est non seulement peu contradictoire avec le gĂ©nĂ©tisme opĂ©ratoire, mais encore complĂ©mentaire de l’idĂ©e mĂȘme de construction temporelle. Il est clair, en effet, que toute analyse gĂ©nĂ©tique ou historico-critique met en Ă©vidence une continuelle dualitĂ© de plans, sur laquelle nous avons Ă©tĂ© conduits Ă  insister dĂšs le dĂ©part (voir Introd. § 5) et tant Ă  propos de l’espace que du nombre : le dĂ©veloppement rĂ©el ou temporel des opĂ©rations, et les formes d’équilibre vers lesquelles il tend, cet Ă©quilibre enveloppant lui-mĂȘme un ensemble toujours plus riche de transformations virtuelles. Que l’on dĂ©crive cette rĂ©alitĂ© idĂ©ale, impliquĂ©e en tout Ă©quilibre opĂ©ratoire, dans le vocabulaire du platonisme, peu importe tant que l’on respecte les deux conditions soulignĂ©es par Lautman lui-mĂȘme : ni a priori structural, ni extĂ©rioritĂ© de l’idĂ©al par rapport au dĂ©veloppement rĂ©el.

Il est extrĂȘmement frappant, en particulier, de constater combien l’argumentation de Lautman traduit, en un autre langage, ce que nous avons observĂ© sans cesse dans la genĂšse elle-mĂȘme, quant au double rĂŽle des totalitĂ©s opĂ©ratoires. D’une part, ces totalitĂ©s constituent les conditions de la structuration rĂ©elle des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques et en reprĂ©sentent ainsi les formes d’équilibre nĂ©cessaires, Ă  tous les niveaux et dĂšs le palier concret : c’est pourquoi la comparaison des relations de partie Ă  tout en mathĂ©matique avec les totalitĂ©s organiques est plus qu’une simple image et exprime une liaison psychologique fondamentale entre l’organisation vivante et l’organisation opĂ©ratoire. Mais, d’autre part, ces totalitĂ©s jouent un rĂŽle normatif : celui de l’idĂ©al ou du virtuel, dont l’incorporation au rĂ©el est logiquement nĂ©cessaire Ă  son achĂšvement.

Pourquoi donc, si la thĂšse d’A. Lautman est aussi proche de ce que nous apprend l’analyse gĂ©nĂ©tique (des niveaux les plus Ă©lĂ©mentaires jusqu’à la formalisation mĂ©tamathĂ©matique), en venir Ă  cette sorte d’arrĂȘt final qui est la seule part de platonisme mĂ©taphysique se mĂȘlant Ă  ce que l’on pourrait appeler le platonisme gĂ©nĂ©tique de l’auteur ? Deux des intuitions platoniciennes fondamentales sont celles de la rĂ©miniscence et de la participation. Si les totalitĂ©s opĂ©ratoires s’apparentent bien aux totalitĂ©s organiques, on pourrait traduire la rĂ©miniscence dans le langage gĂ©nĂ©tique d’une rĂ©gression sans fin Ă  des coordinations toujours plus primitives, dont les opĂ©rations abstrairaient leurs Ă©lĂ©ments ; et c’est bien ce qu’a senti Lautman. Mais en ce cas la participation n’a de son cĂŽtĂ© aucune raison d’ĂȘtre limitĂ©e par un achĂšvement immobile : c’est au contraire, grĂące Ă  une suite de constructions, d’équilibre croissant, que peut ĂȘtre conçue la marche vers l’idĂ©al. L’achĂšvement ne serait autre, alors, que la fermeture Ă  la fois rĂ©gressive et progressive, du cercle des connaissances dont A. Lautman a, trop brusquement, voulu s’évader. C’est ce qu’il nous reste Ă  montrer.

§ 7. Conclusions : la nature des ĂȘtres et des opĂ©rations mathĂ©matiques

ConformĂ©ment au principe de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, la question de la nature des ĂȘtres mathĂ©matiques ne saurait ĂȘtre rĂ©solue qu’en fonction de leur dĂ©veloppement et en comparant ce dernier Ă  celui de la pensĂ©e physique ou de la biologie. Or, on peut rĂ©sumer comme suit ce que nous a appris l’examen de cette Ă©volution et de la direction dans laquelle elle s’est engagĂ©e :

1. En leur source, les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques procĂšdent des actions les plus gĂ©nĂ©rales que nous pouvons exercer sur les objets ou sur les collections d’objets : actions qui consistent Ă  rĂ©unir ou Ă  dissocier, Ă  ordonner ou Ă  changer d’ordre, Ă  mettre en correspondance, etc., etc. Or, dĂšs ce niveau de dĂ©part, on peut distinguer en de telles actions deux pĂŽles demeurant d’ailleurs indiffĂ©renciĂ©s du point de vue du sujet lui-mĂȘme. D’une part, ces actions comportent un aspect physique, plus ou moins spĂ©cialisĂ© en fonction des objets eux-mĂȘmes : ainsi les actes de rĂ©unir ou de dissocier, d’ordonner ou de changer d’ordre, etc. consistent d’abord en mouvements rĂ©els, effectuĂ©s matĂ©riellement ou imaginĂ©s en pensĂ©e, etc. D’autre part, ces actions font intervenir Ă©galement des coordinations gĂ©nĂ©rales, reliant entre eux les actes dont il vient d’ĂȘtre question : pour rĂ©unir ou sĂ©parer des objets, les ordonner ou les dĂ©placer, etc., il faut que les actions elles-mĂȘmes qui s’appliquent Ă  ces objets soient rĂ©unies les unes aux autres, ou dissociĂ©es, soient ordonnĂ©es, mises en correspondance, etc. C’est en cet aspect d’activitĂ© coordinatrice des actions physiques elles-mĂȘmes qu’il faut chercher la racine des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques et, si les coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action et les actions spĂ©cialisĂ©es sont, au dĂ©but, indiffĂ©renciĂ©es les unes des autres, cela ne prouve en rien que l’on puisse dĂ©river les premiĂšres des secondes.

2. En effet, les phases ultĂ©rieures du dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique font assister Ă  une diffĂ©renciation croissante et rapide entre les opĂ©rations physiques, de plus en plus spĂ©cialisĂ©es en fonction des objets, et les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, dont le sujet dĂ©gage toujours mieux le caractĂšre nĂ©cessaire au fur et Ă  mesure qu’il les Ă©labore au moyen d’élĂ©ments abstraits des coordinations initiales de l’action. C’est ainsi qu’au niveau des opĂ©rations concrĂštes dĂ©jĂ  (7-8 ans), les groupements logiques et les structures numĂ©riques et spatiales sont constituĂ©s en systĂšmes dĂ©ductifs distincts des opĂ©rations physiques dont ils demeuraient en partie indiffĂ©renciĂ©s au niveau de la pensĂ©e intuitive.

3. DĂšs le niveau des opĂ©rations formelles, les structures logico-mathĂ©matiques, non seulement continuent de se diffĂ©rencier par rapport aux opĂ©rations physiques, mais encore dĂ©bordent de tous cĂŽtĂ©s la rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale. D’une part, elles introduisent des gĂ©nĂ©ralisations opĂ©ratoires sans signification concrĂštes immĂ©diates (gĂ©nĂ©ralisations du nombre, etc.). D’autre part, et en prolongement des opĂ©rations concrĂštes, elles entraĂźnent, dĂšs le dĂ©but de leur formalisation, une extension Ă  l’infini qui marque d’emblĂ©e et de la façon la plus nette la libĂ©ration de ces structures par rapport Ă  l’expĂ©rience.

4. Enfin les constructions axiomatiques qui gĂ©nĂ©ralisent la construction formelle sont Ă©laborĂ©es indĂ©pendamment de l’expĂ©rience. Elles consistent, en particulier, Ă  Ă©carter telle propriĂ©tĂ© opĂ©ratoire ou telle obligation d’opĂ©rer qui semblent imposĂ©es par la rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale (p. ex. le cinquiĂšme postulat d’Euclide ou l’axiome d’ArchimĂšde), de maniĂšre Ă  faire des coordinations usuelles un simple cas particulier des coordinations possibles. Or, il arrive frĂ©quemment que le rĂ©sultat de ce travail d’épuration aboutisse Ă  la construction de structures rencontrant, non plus l’expĂ©rience telle qu’elle se prĂ©sente aux dĂ©buts, de l’élaboration des notions scientifiques, mais bien l’expĂ©rience affinĂ©e et imprĂ©visible due aux techniques physiques les plus Ă©laborĂ©es.

DĂ©terminĂ©e par ces quatre rĂ©gions, la courbe du dĂ©veloppement des ĂȘtres mathĂ©matiques suit donc une direction Ă  la fois nette et paradoxale : procĂ©dant de la coordination des actions exercĂ©es par le sujet sur l’objet, elle s’éloigne toujours plus de cet objet immĂ©diat, mais sans cesser de conserver le pouvoir de le rejoindre, et en le retrouvant en fait Ă  tous les niveaux de profondeur ou d’extension, auxquels son analyse physique peut conduire. D’oĂč les deux problĂšmes essentiels que soulĂšve la pensĂ©e mathĂ©matique : pourquoi cette pensĂ©e est-elle constructive, et pourquoi tout en dĂ©passant sans cesse le rĂ©el, est-elle cependant en constant accord avec lui ?

Réexaminons, pour tenter de résoudre ces questions, (I) les stades initiaux, (II) les stades ultérieurs, puis nous analyserons (sous III) les rapports de la mathématique avec la physique et la biologie.

I

La pensĂ©e mathĂ©matique est fĂ©conde parce que, Ă©tant une assimilation du rĂ©el aux coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action, elle est essentiellement opĂ©ratoire.

Elle est fĂ©conde d’abord parce que les compositions d’opĂ©rations constituent de nouvelles opĂ©rations et que ces compositions, dont le raisonnement mathĂ©matique dĂ©gage les structures, se confondent en leur source avec la coordination mĂȘme des actions. Il est remarquable, Ă  cet Ă©gard, que les structures abstraites constituĂ©es par les « groupes » mathĂ©matiques et les « groupements » logistiques correspondent aux formes les plus Ă©lĂ©mentaires de la coordination psychologique des conduites. Quelles sont, en effet, les conditions d’équilibre d’un systĂšme de conduites, qu’il s’agisse de mouvements rĂ©els exĂ©cutĂ©s par le sujet, ou d’actions quelconques effectuĂ©es sur les objets ? C’est d’abord de pouvoir combiner deux actions ou deux mouvements en un seul ; c’est ensuite de pouvoir revenir au point de dĂ©part (retour) ; c’est aussi de s’abstenir d’agir (cette abstention Ă©quivalant au produit d’un dĂ©placement avec son inverse) ; c’est de pouvoir choisir entre plusieurs itinĂ©raires conduisant au mĂȘme but (dĂ©tours) ; c’est enfin de distinguer entre des actions Ă  effet cumulatif (p. ex. faire plusieurs pas successifs) et celles dont la rĂ©pĂ©tition n’ajoutent rien Ă  l’action initiale (p. ex. relire deux fois son journal ou redire les mĂȘmes paroles). Or, il est visible que les quatre premiers de ces cinq caractĂšres les plus gĂ©nĂ©raux de l’action constituent ce qu’il y a de commun aux groupes et aux groupements : la composition de deux opĂ©rations en une seule opĂ©ration nouvelle appartenant au mĂȘme systĂšme, la conversion des opĂ©rations directes en opĂ©rations inverses (retour), l’opĂ©ration identique gĂ©nĂ©rale (opĂ©ration nulle), l’associativitĂ© (dĂ©tours) ; quant Ă  la distinction entre les opĂ©rations cumulatives (en particulier l’itĂ©ration) et la tautologie (identiques spĂ©ciales), c’est elle qui oppose prĂ©cisĂ©ment les groupes mathĂ©matiques aux groupements logiques. — La rĂ©versibilitĂ©, en particulier, qui constitue lĂ  propriĂ©tĂ© la plus caractĂ©ristique des transformations opĂ©ratoires, mathĂ©matiques et logiques, est. par ailleurs, la loi d’équilibre essentielle qui distingue l’intelligence de la perception ou de la motricitĂ© Ă©lĂ©mentaire de (habitude. Tout le dĂ©veloppement de l’intelligence est mĂȘme caractĂ©risĂ© par un passage de l’irrĂ©versibilitĂ©, propre aux actions primitives, Ă  la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire marquant l’état d’achĂšvement des processus intellectuels. Il est d’un grand intĂ©rĂȘt pour situer le mĂ©canisme opĂ©ratoire logico-mathĂ©matique dans son contexte gĂ©nĂ©tique rĂ©el, de noter ces convergences entre les coordinations psychologiques de l’action (avec la rĂ©versibilitĂ© comme critĂšre de l’équilibre) et les structures logiques et mathĂ©matiques essentielles.

Mais une opĂ©ration comme telle est dĂ©jĂ  une crĂ©ation du sujet, puisqu’elle est une action exercĂ©e par celui-ci sur les choses. Il est donc inexact de dire que la formation de la pensĂ©e mathĂ©matique soit due Ă  une abstraction Ă  partir de l’objet, comme si les matĂ©riaux de cette pensĂ©e Ă©taient dĂ©jĂ  contenus tels quels dans la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure et qu’il suffise de les extraire pour engendrer les relations spatiales ou numĂ©riques. L’action, en quoi consiste l’opĂ©ration Ă  sa naissance, ajoute au contraire des Ă©lĂ©ments nouveaux Ă  la rĂ©alitĂ©, et c’est en cette adjonction que consiste le dĂ©but de la crĂ©ation propre aux mathĂ©matiques. RĂ©unir des objets en une collection ou les en dissocier est un enrichissement apportĂ© par l’action aux objets, car si la nature constitue Ă  elle seule des ensembles ou les disloque, ce n’est pas Ă  la maniĂšre d’une action libre (libre au sens oĂč Brouwer caractĂ©rise le continu comme une suite de choix libres), mobile et rĂ©versible comme celles qui caractĂ©risent la manipulation ou la pensĂ©e. De mĂȘme construire ou mesurer des figures sont des actions qui ajoutent quelque chose Ă  la rĂ©alitĂ©, car celle-ci en ignore les Ă©lĂ©ments les plus simples, tels les droites ou les plans et ne connaĂźt, Ă  une certaine Ă©chelle, que discontinuitĂ© et fluctuations.

Seulement la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure se prĂȘte toujours Ă  ces opĂ©rations ou Ă  ces constructions, et c’est son accord sans cesse renouvelĂ© qui motive la renaissance continuelle du rĂ©alisme. LĂ  est le second caractĂšre de la pensĂ©e mathĂ©matique : si elle est crĂ©ation, par rapport Ă  la rĂ©alitĂ© physique et qu’elle ajoute quelque chose Ă  cette derniĂšre au lieu d’en abstraire ou d’en extraire sa matiĂšre, cependant dans la mesure oĂč elle s’applique Ă  la rĂ©alitĂ©, qu’elle dĂ©passe par ailleurs considĂ©rablement (partout, p. ex. oĂč intervient l’infini), l’expĂ©rience se trouve en accord avec le schĂšme mathĂ©matique. Cet accord pose donc un deuxiĂšme problĂšme, qu’il importe de rĂ©soudre dĂšs le cas des opĂ©rations les plus simples, pour comprendre ce que sera une telle convergence lorsque la pensĂ©e mathĂ©matique anticipera des expĂ©riences Ă  des annĂ©es souvent de distance et leur fournira des cadres avant que l’idĂ©e mĂȘme de telles expĂ©riences ait germĂ© dans la pensĂ©e. Ces sortes d’anticipations montrent, en effet, que la rencontre entre les opĂ©rations mathĂ©matiques et le rĂ©el n’est pas nĂ©cessairement due Ă  un ajustement rĂ©ciproque, comme l’accord entre un principe de physique mathĂ©matique et les donnĂ©es expĂ©rimentales. Cherchons donc en quoi elle consiste dans les cas les plus Ă©lĂ©mentaires, c’est-Ă -dire dans ceux oĂč l’ajustement rĂ©ciproque semble Ă©vident, ce qui pourrait n’ĂȘtre qu’une apparence : p. ex. lorsqu’une collection de cailloux fournit le mĂȘme nombre 10 quel que soit l’ordre dans lequel on les compte ou lorsqu’un triangle rectangle dessinĂ© sur le papier prĂ©sente effectivement une Ă©galitĂ© approchĂ©e entre le carrĂ© de l’hypotĂ©nuse et celui des deux autres cĂŽtĂ©s.

Les solutions classiques de l’épistĂ©mologie philosophique s’enfermaient dans le dilemme : ou la rĂ©alitĂ© mathĂ©matique s’impose a priori Ă  la rĂ©alitĂ© physique, ou la premiĂšre s’extrait a posteriori de la seconde. La plupart des contemporains, tels PoincarĂ© ou Meyerson, invoquent au contraire une troisiĂšme solution : mĂ©lange d’élĂ©ments empruntĂ©s au rĂ©el et de construction due au sujet pensant. À la limite de cette position, les logisticiens issus du cercle de Vienne rĂ©duisent l’apport du sujet Ă  la seule syntaxe du langage destinĂ© Ă  exprimer le rĂ©el, tandis que tout ce qui dĂ©passe la tautologie pure consiste en constatation de la rĂ©alitĂ©. Or l’hypothĂšse d’une assimilation du rĂ©el aux opĂ©rations issues de l’action nous paraĂźt comporter une quatriĂšme solution, consistant Ă  n’attribuer les rapports mathĂ©matiques ni au sujet seul (a priorisme), ni Ă  l’objet seul (empirisme) ni Ă  une interaction actuelle entre le sujet et l’objet extĂ©rieur Ă  lui, mais Ă  une interaction entre eux deux, demeurant intĂ©rieure au sujet lui-mĂȘme.

Une image fera comprendre la diffĂ©rence entre cette quatriĂšme possibilitĂ© et les trois autres. Supposons que l’objet, donc le monde physique, soit diffĂ©rent de ce qu’il est : les mathĂ©matiques et la logique demeureraient-elles alors identiques Ă  ce que sont les nĂŽtres ? Oui, selon l’apriorisme ; l’empirisme et les solutions du troisiĂšme type rĂ©pondront au contraire que non. Mais pourquoi non ? Parce que l’expĂ©rience physique, seule source (selon l’empirisme) ou source partielle (selon la troisiĂšme solution) de la connaissance mathĂ©matique, imposera Ă  cette derniĂšre une structure diffĂ©rente. La quatriĂšme solution consiste au contraire Ă  admettre que ce n’est pas l’expĂ©rience physique, donc l’action extĂ©rieure de l’objet sur le sujet, qui imposerait cette modification, puisque la logique et les mathĂ©matiques sont issues de la coordination des actions du sujet et non pas des actions particuliĂšres le reliant aux objets. Or, si le monde physique Ă©tait autre qu’il n’est, ces coordinations mĂȘmes en seraient modifiĂ©es pour une raison bien plus profonde que celle de l’expĂ©rience physique actuelle faite par chaque sujet : c’est parce que dans un monde diffĂ©rent, les structures mentales et physiologiques du sujet en gĂ©nĂ©ral seraient autres, et que la vie elle-mĂȘme serait issue d’une structure physico-chimique distincte de la nĂŽtre. C’est donc de l’intĂ©rieur, et dans la mesure oĂč le sujet tire son fonctionnement du rĂ©el par ses racines biologiques et physico-chimiques, et non pas au cours du dĂ©ploiement de ses activitĂ©s extĂ©rieures, que le sujet est en interaction avec l’objet en ce qui concerne les coordinations gĂ©nĂ©rales des actes, et c’est pourquoi ces coordinations s’accordent toujours avec le rĂ©el dont elles procĂšdent en leur source. Mais il reste Ă  insister sur le fait que les coordinations Ă©lĂ©mentaires ne contiennent pas d’avance toutes les mathĂ©matiques (ce que nous verrons dans la suite) et surtout qu’elles interviennent seulement Ă  l’occasion des actions sur l’objet, c’est-Ă -dire dans la mesure oĂč elles coordonnent les actions physiques entre elles.

Pour mieux comprendre la signification de cette quatriĂšme solution, rappelons encore la grande diffĂ©rence qui existe entre les positions du problĂšme ne considĂ©rant que les sensations, d’une part, ou la pensĂ©e d’autre part, et la situation caractĂ©risant l’adaptation motrice et opĂ©ratoire. Si les donnĂ©es disponibles se rĂ©partissaient nĂ©cessairement en sensations (ou images-souvenirs, etc.) et en pensĂ©e, il va de soi qu’il serait difficile d’interprĂ©ter la naissance d’une notion, comme celle du continu spatial, p. ex., sans invoquer, Ă  titre de matĂ©riaux dont l’idĂ©e est progressivement « abstraite », le continu sensible tel qu’il est donnĂ© dans les perceptions les plus Ă©lĂ©mentaires : d’oĂč, comme la sensation n’est alors suspendue qu’à elle-mĂȘme ou Ă  l’objet, l’hypothĂšse que cette perception du continu sensible provient du rĂ©el. Mais, ainsi que tant d’auteurs l’ont soutenu, de Helmholtz Ă  PiĂ©ron, la sensation n’est qu’un indice ou un symbole, et il s’agit alors de dĂ©terminer ce qu’elle symbolise. Or, la sensation ou la perception est toujours partie intĂ©grante d’un schĂšme sensori-moteur, tel que l’élĂ©ment sensible y constitue le signifiant, tandis que le signifiĂ©, c’est-Ă -dire la signification elle-mĂȘme est dĂ©terminĂ© par l’élĂ©ment moteur, autrement dit par ce facteur d’action que nĂ©glige l’antithĂšse sensations × pensĂ©e. Il en rĂ©sulte que l’essentiel du continu, p. ex., passe du cĂŽtĂ© du sujet, puisque le mouvement continu du regard ou de la main, etc. qui suit l’objet est une action du sujet et que cette action est simplement accommodĂ©e Ă  l’objet sans en dĂ©river directement. À plus forte raison, dans les actions de rĂ©unir ou de dissocier, de placer (ordonner) ou de dĂ©placer, etc., la perception des objets comme tels ne fournit que des indices accommodateurs, tandis que l’essentiel est l’acte lui-mĂȘme, en sa rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire.

Cela rappelĂ©, constatons Ă  nouveau que les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques sont prĂ©cisĂ©ment des actions qui n’empruntent pas leur contenu au dĂ©tail des objets : ce ne sont pas seulement, en effet, des transformations caractĂ©risant une « physique de l’objet quelconque », mais des « actions exercĂ©es sur l’objet quelconque », parce qu’elles portent sur les divers assemblages discontinus (logico-arithmĂ©tiques) ou continus (spatiaux) qu’il est possible de construire avec des objets quelconques, y compris leurs Ă©lĂ©ments. Comme l’a dit PoincarĂ©, la gĂ©omĂ©trie commence avec la distinction des changements de position et des changements d’état, ceux-ci concernant la physique. Or, si cette distinction doit ĂȘtre construite, car les coordinations gĂ©nĂ©rales de l’action ne sont pas d’emblĂ©e dissociables des actions particuliĂšres qui sont coordonnĂ©es, elle marque bien 1e caractĂšre des opĂ©rations spatiales, rendues indĂ©pendantes des transformations physiques de l’objet dans la mesure oĂč le sujet parvient Ă  diffĂ©rencier ce qui relĂšve de ses actions particuliĂšres et ce qui intĂ©resse leur coordination. À plus forte raison en est-il de mĂȘme des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, qui sont indĂ©pendantes des changements de position autant que d’état (sauf que, Ă  nouveau, elles commencent par rester indiffĂ©renciĂ©es, au point de vue du sujet, des opĂ©rations spatiales, avant d’en ĂȘtre peu Ă  peu dissociĂ©es).

Encore faut-il dissiper deux Ă©quivoques essentielles : d’une part, c’est toujours Ă  l’occasion d’actions particuliĂšres exercĂ©es sur les objets que les coordinations Ă©lĂ©mentaires se manifestent, mais, de ce que ces coordinations coordonnent entre elles des actions physiques, cela ne signifie pas que la coordination comme telle de ces actions dĂ©rive d’elles ni des objets coordonnĂ©s par leur intermĂ©diaire ; d’autre part et consĂ©quemment, c’est toujours l’expĂ©rience qui enseigne Ă  l’enfant les premiĂšres vĂ©ritĂ©s logico-mathĂ©matiques, mais l’intervention de l’expĂ©rience ne signifie pas que ces vĂ©ritĂ©s soient extraites des objets, car le rĂ©sultat d’une expĂ©rience ne consiste pas nĂ©cessairement en une lecture de propriĂ©tĂ©s extraites de l’objet et il se rĂ©duit au contraire, dans le cas des expĂ©riences logico-mathĂ©matiques, Ă  dĂ©couvrir des liaisons nĂ©cessaires propres Ă  la coordination des actions du sujet. Qu’il s’agisse donc des rapports entre la coordination gĂ©nĂ©rale des actes et les actions physiques particuliĂšres coordonnĂ©es par elle, ou entre l’expĂ©rience logico-mathĂ©matique et l’expĂ©rience physique, l’analyse gĂ©nĂ©tique nous met en prĂ©sence, dans les deux cas, d’une indiffĂ©renciation initiale et d’une diffĂ©renciation toujours plus poussĂ©e dans la suite, mais les Ă©lĂ©ments d’abord indiffĂ©renciĂ©s, puis diffĂ©renciĂ©s, n’en dĂ©rivent pas pour autant les uns des autres : la coordination logico-mathĂ©matique ne procĂšde pas des actions physiques, ni l’inverse, et l’expĂ©rience logico-mathĂ©matique ne dĂ©rive pas de l’expĂ©rience physique, ni l’inverse.

Il est clair, en effet, que durant toutes les pĂ©riodes sensori-motrices et intuitives (au sens oĂč nous avons parlĂ© d’intuition prĂ©opĂ©ratoire), l’expĂ©rience est nĂ©cessaire Ă  la formation des opĂ©rations elles-mĂȘmes. C’est par l’expĂ©rience que l’enfant dĂ©couvre, avant que ces vĂ©ritĂ©s deviennent opĂ©ratoires et dĂ©ductives, que six jetons bleus correspondent encore bi-univoquement Ă  six jetons rouges, lorsque l’on dĂ©place les Ă©lĂ©ments de l’une des deux collections correspondantes (en les serrant ou en les espaçant), et que, si la collection A = la collection B, et si B = C, alors A = C ; et ces expĂ©riences supposent un dĂ©placement d’objets solides et pesants, donc un « travail » (= dĂ©placement d’une force), c’est-Ă -dire une action physique s’exerçant dans un champ gravifique caractĂ©risĂ© lui-mĂȘme par un certain espace solidaire de la gravitation comme telle. Mais, en coordonnant ainsi des actions physiques au cours d’expĂ©riences proprement dites l’enfant n’a pas dĂ©couvert, ou ne s’est pas bornĂ© Ă  dĂ©couvrir les caractĂšres physiques des objets et de leur champ : il s’est attachĂ© Ă  lire le rĂ©sultat de la coordination de ses propres actions. Aussi l’expĂ©rience, si paradoxale que soit cette affirmation, n’a pas consistĂ©, ou n’a pas seulement consistĂ©, en un apport de l’objet au sujet, mais en une utilisation des objets par le sujet au cours d’essais que le sujet a faits en rĂ©alitĂ© sur ses propres actions. Ce que lui ont essentiellement appris les objets, c’est que la coordination des opĂ©rations rĂ©ussit, que 6 font toujours 6 et que le rapport d’égalitĂ© est transitif, tandis qu’en cherchant p. ex. comment les corps se comportent sous l’effet de la pesanteur ou d’une force centrifuge, l’enfant aurait extrait rĂ©ellement sa connaissance de l’objet. Constater que la composition des actions rĂ©ussit, prĂ©sente en effet, une tout autre signification que de prendre acte de l’existence d’une propriĂ©tĂ© physique : cela signifie que la rĂ©alitĂ© est en accord avec cette composition, et non pas qu’elle produit un rĂ©sultat extĂ©rieur aux actions elles-mĂȘmes. En retrouvant les Ă©galitĂ©s 6 = 6, ou 6 (A) = 6 (B) = 6 (C), le sujet dĂ©couvre simplement que ses actions de dĂ©nombrer (1, 2
 6), ou de mettre en correspondance, etc., enrichissent les objets de relations nouvelles, auxquels ils se prĂȘtent, et que ces relations peuvent ĂȘtre conservĂ©es et mĂȘme composĂ©es de façon transitive indĂ©pendamment des dĂ©placements : l’expĂ©rience conduit ainsi le sujet Ă  dissocier la coordination de ses actions des propriĂ©tĂ©s physiques de l’objet, tandis qu’en imprimant un mouvement rapide de rotation Ă  une masse de grandeur moyenne, il aurait dĂ©couvert un effet physique dĂ» Ă  l’objet comme tel. De mĂȘme, en retournant successivement de 180° derriĂšre un Ă©cran une tige de fer traversant trois objets A, B et C, l’enfant dĂ©couvre par expĂ©rience, avant de le dĂ©duire, que l’ordre direct ABC s’inverse en CBA, que l’ordre CBA s’inverse Ă  son tour en ABC, et surtout que, si A et C se trouvent alternativement en tĂȘte, cela n’arrive jamais à B. C’est donc Ă  nouveau l’expĂ©rience qui enseigne au sujet des rĂ©sultats qu’il dĂ©duira dĂšs 7-8 ans sous la forme opĂ©ratoire suivante : l’inversion de l’opĂ©ration inverse ramĂšne nĂ©cessairement l’opĂ©ration directe, et, si B est situĂ© entre A et C, il l’est aussi nĂ©cessairement entre C et A. Cependant, ici encore, l’expĂ©rience a moins portĂ© sur le rĂ©el que sur la coordination des actions du sujet, car cette coordination a ajoutĂ© quelque chose aux objets, qui est la composition rĂ©versible : le rĂ©el n’est, en effet, pas rĂ©versible, mais seulement renversable, comme l’a dit Duhem, et il n’est jamais nĂ©cessaire, mais seulement dĂ©terminĂ© Ă  des degrĂ©s divers. Pour retourner une tige, il a fallu faire intervenir des forces, subir un lĂ©ger changement de tempĂ©rature (tel qu’une partie de l’énergie s’est dissipĂ©e en chaleur), etc., mais ce ne sont pas sur ces aspects physiques, en partie irrĂ©versibles, qu’a portĂ© l’expĂ©rience : c’est sur la coordination rĂ©versible des actions du sujet, Ă  laquelle le rĂ©el s’est prĂȘtĂ© dans les grandes lignes et Ă  la condition de n’y pas regarder de trop prĂšs ; et c’est cette coordination qui a engendrĂ© la nĂ©cessitĂ© des rapports construits par elle, car rien n’est moins nĂ©cessaire que la cohĂ©sion molaire de solides entourant une tige mĂ©tallique. Les opĂ©rations forment donc, ici encore, un schĂšme d’assimilation assez exactement accommodĂ©, au rĂ©el, Ă  une certaine Ă©chelle, mais ne provenant pas de lui. Et c’est bien pourquoi, dans la suite, l’action matĂ©rielle deviendra inutile au mĂ©canisme opĂ©ratoire, lequel fonctionnera, avec beaucoup plus de prĂ©cision, symboliquement et en pensĂ©e.

Mais tous ceux des Ă©pistĂ©mologistes qui rĂ©duisent la connaissance aux deux seuls pĂŽles de la pensĂ©e et de la sensation rĂ©pondront que l’action est extĂ©rieure Ă  la pensĂ©e et appartient dĂ©jĂ  Ă  la rĂ©alitĂ© sensible : l’action, dit-on couramment, est une donnĂ©e de l’expĂ©rience, sans doute en partie psychique et non pas seulement physique, mais d’une expĂ©rience Ă©trangĂšre Ă  la pensĂ©e rĂ©flexive et connue uniquement grĂące aux sensations internes ou musculaires, c’est-Ă -dire reposant, comme l’expĂ©rience physique, sur de pures sensations. C’est bien lĂ  qu’est le nƓud de la question. Si l’on mĂ©connaĂźt le rĂŽle essentiellement symbolique des sensations, ainsi que la continuitĂ© donnĂ©e entre les mouvements de l’organisme et les opĂ©rations de la pensĂ©e, il va de soi que l’action est Ă  situer dans la rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale et que les mathĂ©matiques proviennent en partie de cette rĂ©alitĂ©. Mais si l’on reconnaĂźt en l’action sensori-motrice le point de dĂ©part de la pensĂ©e, en distinguant le mouvement lui-mĂȘme de son signifiant symbolique qu’est la sensation kinesthĂ©sique, peu importe que nos mouvements et leur coordination soient connus de nous subjectivement (de mĂȘme que le mĂ©canisme psychologique de l’intelligence logique est inutile Ă  introspecter pour rĂ©gler son bon fonctionnement, et demeure en bonne partie « inconscient ») : l’action est alors l’expression du sujet connaissant, et non pas des rĂ©alitĂ©s extĂ©rieures Ă  la pensĂ©e, et l’opĂ©ration mathĂ©matique est un schĂšme d’assimilation active, simplement accommodĂ© au rĂ©el et non pas extrait de lui.

Bref, en leur source les schĂšmes coordinateurs d’actions suffisent Ă  engendrer les opĂ©rations logiques et mathĂ©matiques sans emprunter leur matiĂšre Ă  l’objet. Ils sont cependant constamment accommodĂ©s au rĂ©el, mais par une accommodation active et non pas passive, c’est-Ă -dire qu’ils complĂštent la rĂ©alitĂ© physique en lui fournissant un systĂšme de rapports qui s’accordent avec elle sans ĂȘtre tirĂ©s d’elle. Et, s’il en est ainsi, c’est que les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques agissent sur le rĂ©el sans transformer l’état des objets, parce qu’elles se limitent aux modifications (rĂ©elles ou virtuelles) de position ou d’assemblage, et qu’elles restent indĂ©pendantes des actions » physiques en jeu, simplement coordonnĂ©es par de telles opĂ©rations et non pas rendues solidaires de cette coordination mĂȘme.

II

Cela dit, les deux mĂȘmes problĂšmes de la construction des ĂȘtres logico-numĂ©riques ou gĂ©omĂ©triques et de leur accord avec le rĂ©el se retrouvent Ă  tous les Ă©tages du dĂ©veloppement de l’édifice mathĂ©matique et non pas seulement au point de dĂ©part ; mais, Ă  partir d’un certain niveau, ils se posent de façon bien plus paradoxale puisque, d’une part, cette construction dĂ©passe de plus en plus le rĂ©el, et que, d’autre part, parmi les cadres ainsi engendrĂ©s par voie dĂ©ductive, il s’en trouve qui rejoignent le rĂ©el lors des progrĂšs ultĂ©rieurs de l’expĂ©rience physique, c’est-Ă -dire avec une anticipation souvent considĂ©rable du cadre sur son contenu et sans qu’aucun fait extĂ©rieur n’ait pu servir de modĂšle au moment de la crĂ©ation du premier.

Comment, tout d’abord, les ĂȘtres logico-mathĂ©matiques en viennent-ils Ă  dĂ©passer le rĂ©el s’ils ont pour source les coordinations les plus gĂ©nĂ©rales de nos actions ? On le comprend en droit, puisque, si ces coordinations relient entre elles des actions exercĂ©es sur la rĂ©alitĂ©, la coordination comme telle n’emprunte pas ses Ă©lĂ©ments aux objets eux-mĂȘmes, en tant que physiques. Que l’expĂ©rience soit nĂ©cessaire, au dĂ©but, pour le dĂ©veloppement de ces coordinations ne prouve pas, comme nous venons de le voir, que le schĂšme de ces actions soit extrait du rĂ©el : l’expĂ©rience concrĂšte est indispensable en fait, Ă  la maniĂšre dont une figure aide Ă  la comprĂ©hension d’une dĂ©monstration. Si la coordination logico-mathĂ©matique constitue des schĂšmes d’actions efficaces sur la rĂ©alitĂ© effective, telle qu’on la dĂ©couvre peu Ă  peu sous les apparences sensibles, il faut, Ă  cet Ă©gard, renverser le rapport que l’on a coutume d’établir entre la notion « abstraite » qui constituerait un « schĂ©ma », c’est-Ă -dire un signifiant, et la rĂ©alitĂ© sensible qui serait le modĂšle et le signifiĂ© auquel correspond ce schĂ©ma : en fait, c’est le sensible (dans la perception, l’image et la reprĂ©sentation intuitive) qui constitue le symbole, c’est-Ă -dire le signifiant, tandis que le schĂšme moteur ou opĂ©ratoire qui atteint le rĂ©el par delĂ  le sensible, est le signifiĂ© lui-mĂȘme. DĂšs lors, il est naturel que, ayant atteint un degrĂ© suffisant d’élaboration, le systĂšme des opĂ©rations puisse fonctionner sans symbolisme sensible, c’est-Ă -dire en dĂ©passant les rĂ©alitĂ©s perçues elles-mĂȘmes. C’est ce qu’on voit se prĂ©parer Ă  toutes les Ă©tapes du dĂ©veloppement opĂ©ratoire de l’individu et ce que l’histoire des mathĂ©matiques montre Ă  chaque nouveau palier de son dĂ©roulement.

Mais comment expliquer le dĂ©tail d’une telle Ă©laboration opĂ©ratoire, de plus en plus diffĂ©renciĂ©e et complexe ? Les coordinations Ă©lĂ©mentaires ne contiennent, en effet, nullement d’avance l’ensemble des ĂȘtres logico-mathĂ©matiques Ă  l’état prĂ©formĂ©, et l’on ne saurait identifier le noyau fonctionnel donnĂ© dans l’organisation psycho-physiologique Ă  un a priori transcendantal, dont les structures formelles seraient toutes prĂ©parĂ©es, quitte Ă  ne se rĂ©vĂ©ler que progressivement. Les coordinations Ă©lĂ©mentaires de l’action ne comportent, en effet, qu’un schĂ©matisme pratique, sources de concepts ou relations moteurs (si l’on peut s’exprimer ainsi par analogie avec les concepts reprĂ©sentatifs), d’une quantification trĂšs courte fondĂ©e sur le rythme de l’action, et d’une organisation spatiale tendant vers la forme de groupe. De ces Ă©lĂ©ments sensori-moteurs, la pensĂ©e reprĂ©sentative tire ensuite un schĂ©matisme de classes et de relations, le nombre entier et certaines structures spatiales. Mais, dĂšs ce passage du sensori-moteur au conceptuel, qui prĂ©cĂšde de beaucoup l’avĂšnement de la pensĂ©e scientifique, on constate dĂ©jĂ  de la façon la plus claire que les structures du palier supĂ©rieur ne sont point prĂ©formĂ©es sur le palier infĂ©rieur : ce que la pensĂ©e naissante tire des coordinations motrices, ce sont exclusivement certains rapports fonctionnels d’emboĂźtement ou d’ordre, mais non articulĂ©s et qui servent d’élĂ©ments Ă  une construction nouvelle. Il y a donc simultanĂ©ment abstraction rĂ©flexive de matĂ©riaux empruntĂ©s au palier infĂ©rieur et Ă©laboration d’une structure qui les englobe en les articulant et en les gĂ©nĂ©ralisant selon des modes opĂ©ratoires nouveaux. Or, ce processus gĂ©nĂ©tique d’abstraction Ă  partir de l’action, ainsi que de rĂ©flexion (au sens propre) et de construction combinĂ©es correspond prĂ©cisĂ©ment Ă  ce que l’on retrouve sur tous les paliers de la gĂ©nĂ©ralisation mathĂ©matique elle-mĂȘme. Les gĂ©nĂ©ralisations du nombre ne sont pas contenues d’avance dans le nombre entier, mais procĂšdent de l’organisation des opĂ©rations (+ et − pour le nombre nĂ©gatif, × et : pour le nombre fractionnaire, nn et √ pour les imaginaires, etc.), c’est-Ă -dire de structurations nouvelles que l’on construit en abstrayant du nombre entier certains de ses Ă©lĂ©ments opĂ©ratifs dĂ©couverts par dissection rĂ©flexive. Ce n’est pas autrement que le nombre entier lui-mĂȘme a Ă©tĂ© tirĂ© des classes et relations rĂ©unies et que tous trois ont Ă©tĂ© construits Ă  partir d’élĂ©ments sensori-moteurs. Il serait donc absurde de considĂ©rer le nombre complexe (a + bi) comme prĂ©formĂ© dans les exercices rĂ©flexes d’un nouveau-nĂ© et cependant un processus continu d’abstraction rĂ©flexive et de construction opĂ©ratoire relie les coordinations motrices initiales aux structurations logico-mathĂ©matiques supĂ©rieures. Ce qui paraĂźt paradoxal dans le domaine de l’analyse et du nombre est d’ailleurs beaucoup plus facilement acceptĂ© sur le terrain de l’espace, oĂč les gĂ©nĂ©ralisations non euclidiennes et la multiplication des dimensions sont assurĂ©ment Ă  situer dans le prolongement de l’organisation sensori-motrice initiale, sans qu’il faille pour autant considĂ©rer les hyper-espaces comme prĂ©formĂ©s dans les mouvements ou les perceptions du fƓtus.

Bref, la construction inĂ©puisablement fĂ©conde des mathĂ©matiques tient Ă  un double mouvement de gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire qui crĂ©e les structures nouvelles au moyen d’élĂ©ments antĂ©rieurs, et d’abstraction rĂ©flexive ou de diffĂ©renciation qui tire ces Ă©lĂ©ments du fonctionnement propre aux paliers infĂ©rieurs. Rudimentaires et approximatives en leur point de dĂ©part, les coordinations pratiques qui sont Ă  la source de la pensĂ©e se prolongent ainsi en coordinations toujours mieux formalisĂ©es et de plus en plus abstraites, parce que l’abstraction qui les caractĂ©rise est une abstraction Ă  partir des opĂ©rations et mĂȘme des actions antĂ©rieures et non pas une abstraction Ă  partir de l’objet. Il n’en reste pas moins, naturellement, que c’est toujours Ă  l’occasion d’une action sur l’objet que les premiĂšres coordinations se structurent et que ce n’est pas en vertu d’un dĂ©roulement fatal ou d’une succession d’actes gratuits que ce progrĂšs Ă  la fois rĂ©flexif et gĂ©nĂ©ralisateur s’accomplit. C’est seulement une fois la science constituĂ©e, que les actes gratuits deviennent possibles. Et encore, il est, dans l’histoire des mathĂ©matiques une foule de dĂ©couvertes qui ont eu pour occasion des problĂšmes concrets posĂ©s au mathĂ©maticien par l’expĂ©rience physique ou mĂȘme chimique, biologique et Ă©conomique. C’est cette connexion si frĂ©quente entre les coordinations nouvelles et l’action expĂ©rimentale qui donne l’illusion que les structures mathĂ©matiques consistent en modĂšles simplifiĂ©s ou schĂ©mas d’une rĂ©alitĂ© donnĂ©e, car effectivement la thĂ©orie est parfois Ă©difiĂ©e dans le but prĂ©cis de construire de tels schĂ©mas. Mais si une coordination intellectuelle relie toujours entre elles des actions rĂ©elles ou possibles, ce n’est pas Ă  dire que la coordination ait Ă©tĂ© tirĂ©e de l’expĂ©rience : ce que nous avons rappelĂ© (sous I) de la genĂšse des ĂȘtres mathĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires vaut a fortiori pour les schĂšmes supĂ©rieurs. Lorsque le mathĂ©maticien reçoit un problĂšme de la part du physicien et s’efforce de trouver un instrument opĂ©ratoire adaptĂ© aux transformations du rĂ©el pour en sembler constituer une copie, c’est Ă  la maniĂšre dont le peintre ou le musicien puise son inspiration dans la rĂ©alité : celle-ci lui « donne des idĂ©es » comme on dit familiĂšrement, mais, si rĂ©aliste soit-il, il n’en tire prĂ©cisĂ©ment que des « idĂ©es », c’est-Ă -dire que, au lieu d’enregistrer sans plus des photographies ou des disques sonores, il reconstruit le rĂ©el en l’assimilant Ă  lui.

Ceci nous conduit au second problĂšme : d’oĂč vient cet accord permanent entre les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques et les transformations du rĂ©el, au point que les premiĂšres puissent imiter les secondes, et comment se fait-il que dans les cas, bien plus nombreux encore, oĂč le cadre mathĂ©matique dĂ©passe le rĂ©el actuel, il puisse ĂȘtre rempli aprĂšs coup grĂące Ă  des expĂ©riences nouvelles ? MalgrĂ© cette libĂ©ration graduelle Ă  l’égard de la rĂ©alitĂ© physique et mĂȘme, dirait-on, Ă  cause de cette libĂ©ration, certaines structures mathĂ©matiques Ă©laborĂ©es par pur souci dĂ©ductif de gĂ©nĂ©ralisation abstraite, sans aucune considĂ©ration expĂ©rimentale, se trouvent, en effet, rejoindre aprĂšs coup la rĂ©alité : elles se trouvent « prĂ©adaptĂ©es », comme disent les biologistes, Ă  des rĂ©sultats d’expĂ©rience impossibles Ă  prĂ©voir au moment de leur construction. C’est ce problĂšme crucial de l’anticipation du rĂ©el par les cadres logico-mathĂ©matiques abstraits, si voisin (du point de vue d’une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique) de la question biologique que GuyĂ©not a appelĂ© celle du « fonctionnement prophĂ©tique » 34 de l’organisme et CuĂ©not de l’« ontogenĂšse prĂ©parante du futur », qui nous paraĂźt constituer comme la pierre de touche de toute interprĂ©tation de la nature des ĂȘtres mathĂ©matiques.

La solution habituelle de cette question centrale consiste Ă  dire que les mathĂ©matiques empruntant Ă  l’expĂ©rience certains de ses Ă©lĂ©ments lors de la genĂšse des ĂȘtres abstraits, il est naturel qu’elles retrouvent l’expĂ©rience en fin de compte. Mais il est difficile de ne pas voir le caractĂšre superficiel de cette rĂ©ponse, puisqu’il ne s’agit prĂ©cisĂ©ment pas de la mĂȘme expĂ©rience au dĂ©part et Ă  l’arrivĂ©e : l’expĂ©rience, anticipĂ©e sans le savoir, qui vient remplir, aprĂšs coup, un cadre mathĂ©matique contredit, en effet, les expĂ©riences initiales d’oĂč l’on prĂ©tend tirer les notions primitives. C’est ainsi que la rencontre entre l’espace non archimĂ©dien et certaines donnĂ©es microphysiques ne saurait ĂȘtre expliquĂ©e par l’hypothĂšse que le continu archimĂ©dien ou mĂ©trisable serait extrait de l’expĂ©rience sensible, puisque justement l’expĂ©rience microphysique contredit sur un tel point l’expĂ©rience immĂ©diate : de ce que VĂ©ronĂšse a pu construire un continu en Ă©cartant l’axiome d’ArchimĂšde (selon lequel, en reportant un certain nombre de fois le segment AB le long d’une droite, on dĂ©passera toujours Ă  un moment donnĂ© un point quelconque C situĂ© sur cette ligne au-delĂ  de B), et que ce modĂšle ait Ă©tĂ© employĂ© comme reprĂ©sentation microphysique, cela ne saurait ĂȘtre dĂ» au fait que l’enfant ou le sens commun aient tirĂ© de l’expĂ©rience physique (macroscopique) l’idĂ©e que toute droite est mesurable par itĂ©ration de l’un de ses segments ! Au contraire, c’est en se libĂ©rant de la rĂ©alitĂ© donnĂ©e que le modĂšle non archimĂ©dien a pu constituer un cadre prĂ©adaptĂ© Ă  un secteur d’expĂ©rience contredisant cette rĂ©alitĂ© habituelle.

Pour expliquer la convergence, aprĂšs anticipations involontaires, entre les mathĂ©matiques et le rĂ©el, il faut donc supposer entre ces deux termes des rapports bien plus profonds que ceux dont dispose l’expĂ©rience physique propre Ă  chaque sujet. Faire intervenir l’« hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis » affaiblirait encore l’hypothĂšse, car, Ă  supposer que l’expĂ©rience gĂ©omĂ©trique des Vers ou des Mollusques se soit transmise Ă  l’homme (par une hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis bien peu vraisemblable en un tel cas particulier) elle nous aurait peut-ĂȘtre aidĂ© Ă  concevoir un espace Ă  deux dimensions seulement, mais n’aurait expliquĂ© ni Riemann ni Lobatschevski. C’est ici que l’indissociable connexion entre le sujet et l’objet, intĂ©rieure au sujet lui-mĂȘme, assure un lien entre eux deux plus solide que celui dĂ» Ă  l’accommodation seule. À n’invoquer que l’accommodation au rĂ©el des schĂšmes d’actions ou de pensĂ©e, il serait paradoxal que la dĂ©duction gĂ©omĂ©trique, en contredisant les donnĂ©es perceptives et reprĂ©sentatives qui ont caractĂ©risĂ© ses accommodations initiales, finisse par construire des cadres correspondant Ă  une rĂ©alitĂ© extĂ©rieure plus profonde et plus gĂ©nĂ©rale que celle de notre milieu ambiant avec ses approximations limitĂ©es. L’accommodation des schĂšmes spatiaux porte, en effet, sur un milieu caractĂ©risĂ© par une certaine Ă©chelle de grandeurs et de vitesses : comment expliquer alors que leur gĂ©nĂ©ralisation, en les faisant sortir de ce cadre, rejoigne une autre rĂ©alitĂ©, dĂ©terminĂ©e par une autre Ă©chelle et insoupçonnĂ©e au moment des accommodations primitives ? En admettant au contraire que le contact entre le sujet et le rĂ©el est assurĂ© dĂšs le dĂ©part, non pas grĂące aux expĂ©riences individuelles ni Ă  une problĂ©matique transmission de l’expĂ©rience ancestrale, mais parce que la structure psychophysiologique du sujet plonge ses racines dans la rĂ©alitĂ© physique tout en Ă©tant Ă  la source des coordinations sensori-motrices puis intellectuelles qui aboutissent Ă  la dĂ©duction logico-mathĂ©matique. Le cerveau et la pensĂ©e peuvent, il est vrai imaginer autant d’idĂ©es fausses que de vraies en ce qui concerne le rĂ©el, tout en Ă©tant rĂ©glĂ©s eux-mĂȘmes par des lois biologiques et physico-chimiques ; par contre, lorsqu’il s’agit, non pas de penser les objets particuliers, mais d’appliquer les procĂ©dĂ©s gĂ©nĂ©raux de coordination caractĂ©risant toute composition motrice ou mentale, une fois parvenue Ă  l’état d’équilibre, il est Ă©vident que, plus ces coordinations seront gĂ©nĂ©rales et mieux elles s’adapteront au rĂ©el parce qu’elles Ă©manent elles-mĂȘmes de la rĂ©alitĂ© physique par l’intermĂ©diaire de la rĂ©alitĂ© biologique.

On rĂ©pondra sans doute qu’alors s’impose l’alternative suivante : ou bien ces coordinations, qui plongent dans le rĂ©el par l’intĂ©rieur du sujet en gĂ©nĂ©ral et retrouvent le rĂ©el dans les activitĂ©s extĂ©rieures de chaque sujet individuel, se rĂ©duisent Ă  un a priori et Ă  l’« harmonie préétablie » invoquĂ©e par Hilbert dans la solution de ce problĂšme, ou bien ces coordinations ne contiennent pas d’avance toutes les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques et elles n’expliquent en ce cas pas mieux l’accord final des mathĂ©matiques et du rĂ©el que ne le fait l’hypothĂšse d’une accommodation individuelle Ă  l’expĂ©rience.

On se rappelle (chap. II § 6) comment Hilbert, aprĂšs avoir notĂ© qu’il existe un « parallĂ©lisme important entre la nature et la pensĂ©e » (art. citĂ©, p. 26), l’explique par une harmonie préétablie : un certain rĂ©sidu intuitif constituerait ainsi un a priori pour la pensĂ©e tout en correspondant aux lois les plus profondes du rĂ©el : « On a, p. ex., aperçu que, dans la vie quotidienne dĂ©jĂ , il est fait emploi de mĂ©thodes et de notions exigeant une grande abondance d’abstractions, et qui ne sont comprĂ©hensibles que comme application inconsciente de la mĂ©thode axiomatique » (ibid., p. 25). N’est-ce pas lĂ , en d’autres mots, exactement ce que nous soutenons quant aux coordinations psycho-physiologiques, qui constituent simultanĂ©ment le point de jonction intĂ©rieur du sujet et de la « nature » ainsi que le point de dĂ©part de la construction logico-mathĂ©matique ? Certainement non, car les notions d’a priori, d’harmonie préétablie et d’application inconsciente de la mĂ©thode axiomatique impliquent un double rĂ©alisme statique : les mathĂ©matiques et la logique seraient Ă  la fois immanentes Ă  la rĂ©alitĂ© physique et donnĂ©es toutes faites au point de dĂ©part de la vie mentale. Or, dans notre hypothĂšse, les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques s’appliquent au rĂ©el donnĂ© dans l’expĂ©rience et l’enrichissent sans y ĂȘtre contenues, et elles procĂšdent des coordinations mentales et physiologiques par un processus Ă  la fois constructif et rĂ©gressif, sans ĂȘtre prĂ©formĂ©es au dĂ©part.

Mais alors rĂ©apparaĂźt la seconde branche de l’alternative : n’étant pas prĂ©formĂ©es dans les coordinations initiales, comment les gĂ©nĂ©ralisations mathĂ©matiques supĂ©rieures, qui dĂ©passent la rĂ©alitĂ© perçue ou conçue lors des stades infĂ©rieurs, rejoindront-elles le rĂ©el lors d’expĂ©riences physiques plus approfondies ? La chose semble tenir Ă  trois raisons conjointes dont les deux premiĂšres ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© examinĂ©es sous (1). La premiĂšre est que les coordinations mentales qui engendrent les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires sont elles-mĂȘmes le rĂ©sultat d’une rĂ©organisation d’élĂ©ments empruntĂ©s Ă  des structures antĂ©rieures, et cela indĂ©finiment (cette continuitĂ© Ă©tant assurĂ©e par celle des cycles assimilateurs eux-mĂȘmes), jusqu’aux interactions Ă©lĂ©mentaires de la morphogenĂšse organique et de la rĂ©alitĂ© physique : le point de dĂ©part organique de la construction mentale, si indĂ©pendant soit-il de l’expĂ©rience individuelle, plonge ainsi dans l’univers physique, sans que nous sachions d’ailleurs selon quelles modalitĂ©s tant que les problĂšmes biologiques centraux ne sont pas rĂ©solus. La seconde raison est que la construction mathĂ©matique s’avĂšre toujours Ă  la fois constructive et rĂ©gressive, toute gĂ©nĂ©ralisation nouvelle s’appuyant sur une réélaboration des axiomes de dĂ©part : or, plus ce processus rĂ©flexif remonte haut, plus la reconstruction axiomatique converge avec l’analyse gĂ©nĂ©tique. Ainsi les constructions nouvelles s’accordant de façon imprĂ©vue avec l’expĂ©rience physique sont dues Ă  une recombinaison d’élĂ©ments opĂ©ratoires gĂ©nĂ©tiquement de plus en plus primitifs, que les actions plus simples sur la rĂ©alitĂ© immĂ©diate avaient conduit d’abord Ă  organiser autrement. Il s’ajoute alors un troisiĂšme facteur aux deux prĂ©cĂ©dents. À la fois constructive et rĂ©flexive, c’est-Ă -dire progressive et rĂ©gressive, l’élaboration des opĂ©rations ou notions logico-mathĂ©matiques procĂšde par Ă©quilibrations successives, et, si une forme d’équilibre constituĂ©e par un systĂšme opĂ©ratoire supĂ©rieur n’est pas contenue dans un systĂšme infĂ©rieur plus restreint et moins Ă©quilibrĂ©, le passage de l’infĂ©rieur au supĂ©rieur est cependant conditionnĂ© par la nĂ©cessitĂ© d’intĂ©grer certains des Ă©lĂ©ments du premier dans le second et de rĂ©aliser un Ă©quilibre plus large et plus mobile tout en remontant plus haut dans l’analyse des Ă©lĂ©ments. Chaque nouveau systĂšme opĂ©ratoire est donc caractĂ©risĂ© par une forme d’équilibre plus large, englobant de nouvelles opĂ©rations virtuelles (dans le sens oĂč l’on parle de « mouvements virtuels »), en plus de celles qui ont Ă©tĂ© effectivement rĂ©alisĂ©es : sans que ce fait implique une prĂ©formation des systĂšmes nouveaux dans ceux de dĂ©part, il suppose cependant une certaine ligne directrice, dĂ©terminĂ©e par l’obligation de conserver ces derniers Ă  titre de cas particuliers, et cette ligne est parcourue dans les deux sens de la construction gĂ©nĂ©ralisatrice et de l’analyse rĂ©gressive. L’accord final avec le rĂ©el est ainsi explicable par une sorte d’« orthogenĂšse » comme on dit en biologie, mais impossible Ă  caractĂ©riser d’avance, sinon par un accroissement de rĂ©versibilitĂ©, puisque la seule rĂšgle commune imposĂ©e aux constructions nouvelles est de s’intĂ©grer les prĂ©cĂ©dentes par un lien de rĂ©ciprocitĂ© (donc de rĂ©versibilitĂ©), ce qui constitue la condition fonctionnelle de tout Ă©quilibre.

On comprend ainsi pourquoi les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques sont accommodĂ©es de façon permanente aux objets en mĂȘme temps qu’elles les assimilent au sujet : c’est que le cycle d’assimilation constituĂ© par les coordinations initiales d’oĂč procĂšdent ces opĂ©rations est au point de jonction entre les lois fonctionnelles les plus gĂ©nĂ©rales de l’organisme et les caractĂšres les plus gĂ©nĂ©raux des objets. Le corps propre est, en effet, simultanĂ©ment un objet comme les autres, dĂ©terminĂ© par les lois du rĂ©el et le centre d’une assimilation des autres objets Ă  son activitĂ©. DĂšs lors, dans la mesure oĂč il agit selon les formes les plus Ă©lĂ©mentaires de composition (emboĂźtements, ordre, etc.) ses actions expriment Ă  la fois les exigences de l’univers, qui le dĂ©termine du dedans par sa constitution d’ĂȘtre vivant, et l’organisation imposĂ©e par l’action et la pensĂ©e Ă  l’univers qu’elles assimilent : et, tandis que cette organisation opĂ©ratoire est appliquĂ©e Ă  l’univers extĂ©rieur au cours des actions portant sur lui, les lois gĂ©nĂ©rales de l’univers, dont ces actions sont par ailleurs le produit, sont analysĂ©es de l’intĂ©rieur, par la coordination mĂȘme des actes et non pas du dehors par la pression des objets. C’est pourquoi la connaissance logico-mathĂ©matique constitue une espĂšce unique : d’une part, assimilation des objets Ă  la coordination des actions du sujet, elle est, d’autre part, accommodation permanente aux objets, parce que cette coordination des actions du sujet consiste en actions gĂ©nĂ©rales convergeant avec les transformations quelconques de l’univers, dont le corps vivant Ă©mane avec ses lois d’assimilation coordinatrice. Et, comme le propre de l’assimilation est l’incorporation des objets Ă  un cycle d’actions essentiellement fermĂ© et continu, il ne saurait y avoir Ă  ce processus de commencement absolu, d’oĂč la dĂ©marche d’abstraction rĂ©flexive ou rĂ©gressive propre Ă  toute construction opĂ©ratoire. Comme, d’autre part, l’équilibre entre l’assimilation et l’accommodation est la source de la rĂ©versibilitĂ© mentale, la construction, sous son aspect progressif est ainsi dirigĂ©e par cette exigence mĂȘme de rĂ©versibilitĂ©, condition gĂ©nĂ©rale de tout Ă©quilibre et lien permanent entre le point d’arrivĂ©e des constructions et leur point de dĂ©part commun et sans cesse reculĂ©.

Au total, le problĂšme du contact entre les mathĂ©matiques et le rĂ©el est donc susceptible d’une solution qui lierait leur « objectivitĂ© intrinsĂšque » Ă  l’objectivitĂ© physique ou extrinsĂšque mais par l’intermĂ©diaire des coordinations psycho-physiologiques intĂ©rieures au sujet. Comme nous l’avons vu (§ 2 de ce chapitre III), l’acceptation entiĂšre de cette notion d’objectivitĂ© intrinsĂšque n’a rien de contradictoire avec l’interprĂ©tation opĂ©ratoire des mathĂ©matiques. Une opĂ©ration n’est pas une action isolĂ©e et arbitraire, tĂ©moignant simplement de l’activitĂ© combinatrice du sujet individuel, mais elle est toujours liĂ©e Ă  un systĂšme d’ensemble, qui a donc ses lois propres et son objectivitĂ© en tant que systĂšme. Expliquer le dĂ©veloppement des mathĂ©matiques par des schĂšmes d’action se prolongeant en systĂšmes opĂ©ratoires revient donc Ă  respecter jusqu’en ses extrĂȘmes limites la cohĂ©rence interne des principes et des thĂ©orĂšmes de toutes les parties des mathĂ©matiques. Mais c’est en mĂȘme temps rattacher cette objectivitĂ© intrinsĂšque Ă  un principe d’équilibre, c’est-Ă -dire de rĂ©versibilitĂ©, susceptible de relier l’évolution des opĂ©rations concrĂštes et abstraites au dĂ©veloppement mental lui-mĂȘme, caractĂ©risĂ© en chacune de ses phases par un passage de l’irrĂ©versibilitĂ© Ă  la rĂ©versibilitĂ©.

III

Mais, pour situer dans sa vĂ©ritable perspective cette interprĂ©tation des connexions entre les mathĂ©matiques et le rĂ©el, par l’intermĂ©diaire des structures psychobiologiques du sujet lui-mĂȘme, il est nĂ©cessaire d’écarter simultanĂ©ment trois sortes de rĂ©alismes possibles, mathĂ©matique, physique et physiologique, qui sont peut-ĂȘtre incompatibles entre eux mais n’en faussent que davantage, par leur action alternĂ©e, toute interprĂ©tation d’ensemble. Il convient donc, pour conclure, de se placer dans le cercle mĂȘme des sciences, que nous continuerons d’analyser sur les terrains physiques et biologiques, au cours des chapitres suivants.

Que veut-on dire, tout d’abord, lorsque l’on affirme l’accord des mathĂ©matiques avec la rĂ©alitĂ© physique ? On entend exprimer ce fait que les actions portant sur les changements de position des objets ou sur leurs assemblages, peuvent se composer entre elles sans que ces compositions soient contredites par les constatations expĂ©rimentales, et que les actions portant sur les changements d’état des objets peuvent elles-mĂȘmes ĂȘtre mises en correspondance avec les opĂ©rations de dĂ©placement ou de rassemblement. Or, le fait important est que la constitution de cet accord, dont nous venons de rappeler le caractĂšre de plus en plus anticipateur, s’accompagne toujours d’une transformation du rĂ©el lui-mĂȘme. En effet, il se produit tĂŽt ou tard, dans le cas de ces convergences obtenues aprĂšs coup avec la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle, un processus essentiel, sur lequel nous aurons Ă  revenir Ă  propos de la connaissance physique : c’est que l’appareil opĂ©ratoire s’adapte de si prĂšs au phĂ©nomĂšne dont il est appelĂ© Ă  fournir la mesure qu’il en devient partie intĂ©grante ; le phĂ©nomĂšne physique se rĂ©vĂšle alors comme indissociable de l’opĂ©rateur qui en constitue un aspect. Ainsi donc, non seulement il y a adĂ©quation de l’instrument intellectuel Ă  l’objet, mĂȘme quand le premier est prĂ©parĂ© de façon anticipatrice et que le second est dĂ©couvert avec retard par rapport aux moyens de connaissance servant aprĂšs coup Ă  le structurer, mais encore il est de moins en moins possible de savoir ce qu’est la rĂ©alitĂ© physique en dehors de cette structuration mathĂ©matique : il se produit une assimilation si complĂšte du rĂ©el aux schĂšmes opĂ©ratoires que la rĂ©alitĂ© physique est peu Ă  peu transformĂ©e en relations spatiales et mĂ©triques et que Ă  la limite du pouvoir de l’action (comme nous le verrons Ă  propos de la microphysique) l’opĂ©ration du sujet devient solidaire de l’objet.

Et cependant, malgrĂ© ce dĂ©placement constant du rĂ©el dans le sens du mathĂ©matique, la grande majoritĂ© des physiciens demeurent convaincus de l’existence objective des ĂȘtres matĂ©riels : l’objet n’est connu qu’au travers des instruments intellectuels du sujet, mais il reste objet. Et, si ce rĂ©alisme donne lieu Ă  des glissements et Ă  des variations, il se renforce au fur et Ă  mesure que l’on se rapproche des faits chimiques et biologiques. En effet, s’il existe quelques physiciens idĂ©alistes, dans les secteurs extrĂȘmes relatifs aux Ă©chelles astronomiques ou microphysiques (Jeans et Eddington), le rĂ©alisme se consolide en prĂ©sence des cornues du chimiste et on ne trouvera plus aucun biologiste pour douter de la rĂ©alitĂ© des ĂȘtres organisĂ©s.

Or, c’est prĂ©cisĂ©ment sur le terrain de l’organisme vivant qu’une seconde incurvation remarquable nous paraĂźt se produire dans la courbe reliant le sujet et l’objet. Tout en prĂ©sentant une tendance constante Ă  s’assimiler l’objectivitĂ© extrinsĂšque de la rĂ©alitĂ© physique, l’objectivitĂ© intrinsĂšque des mathĂ©matiques retrouve l’objet Ă  l’intĂ©rieur du sujet, si l’on peut dire, dans l’exacte mesure oĂč les processus mentaux qui engendrent les ĂȘtres logico-mathĂ©matiques sont eux-mĂȘmes liĂ©s aux processus physiologiques caractĂ©risant l’organisation vitale et dont dĂ©pendent les fonctions sensori-motrices.

Nous avons constatĂ© plus haut combien la construction des ĂȘtres mathĂ©matiques est toujours corrĂ©lative d’une prise de conscience des racines propres aux totalitĂ©s opĂ©ratoires dont ces ĂȘtres sont extraits. La thĂ©orie des ensembles nous ramĂšne, p. ex. aux opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires de correspondance cornues des primitifs, de l’enfant, et mĂȘme, en un sens sensori-moteur, de l’animal lui aussi (cf. l’exemple citĂ© des poules ne piquant que les grains pairs ou impairs d’une suite rectiligne) ; la topologie fait appel Ă  des rapports de voisinage, de frontiĂšre, d’enveloppement, etc., qui sont les plus simples que connaisse la perception ou l’action, et la thĂ©orie des groupes s’appuie sur des compositions opĂ©ratoires qui, sous leur forme la plus gĂ©nĂ©rale, correspondent aux coordinations les plus Ă©lĂ©mentaires de l’action. Le progrĂšs mathĂ©matique Ă©tant toujours, Ă  la fois, rĂ©flexif et constructif, il comporte un facteur d’analyse rĂ©gressive qui remonte jusqu’aux racines sensori-motrices de toute opĂ©ration. Or, jusqu’oĂč ces racines plongent-elles ?

Le propre du point de vue gĂ©nĂ©tique, en Ă©pistĂ©mologie, est de se refuser Ă  poser d’avance un sujet pourvu d’une structure intellectuelle toute faite, et constituant un point de dĂ©part en soi. Ce sont exactement les mĂȘmes raisons qui empĂȘchent d’accepter l’existence d’objets posĂ©s d’avance en eux-mĂȘmes, indĂ©pendamment des activitĂ©s du sujet, et qui obligent Ă  expliquer ces activitĂ©s en fonction de leur dĂ©roulement, progressif et rĂ©gressif, ce qui revient Ă  reculer sans cesse leur point d’origine apparent. Or, si le sujet semble constituer un commencement absolu, Ă  l’égard des structures logiques et mathĂ©matiques, c’est dans la mesure seulement oĂč l’on interrompt l’analyse rĂ©gressive au niveau de la psychologie et, plus prĂ©cisĂ©ment, dans la mesure oĂč l’on cĂšde aux illusions d’une psychologie introspective, au lieu de se placer au point de vue de la conduite. Effectivement, la vie mentale n’est pas suspendue dans le vide. Recourir Ă  l’action, et singuliĂšrement aux mouvements, pour expliquer la genĂšse des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, c’est se rĂ©fĂ©rer nĂ©cessairement Ă  la vie organique, et c’est donc s’engager dans une voie qui conduit en deçà du sujet apparent ou conscient, parce que la vie organique plonge ses racines dans la rĂ©alitĂ© physique elle-mĂȘme. Dans l’exacte mesure oĂč l’analyse des formes de pensĂ©e supĂ©rieures semble parler en faveur de l’idĂ©alisme, en rendant l’objet solidaire des activitĂ©s du sujet, l’analyse des sources de l’intelligence ramĂšne le sujet Ă  l’objet par l’intermĂ©diaire de l’organisme. Si la physique Ă©claire l’une des zones de jonction entre le sujet et l’objet, c’est donc Ă  la biologie Ă  nous fournir la lumiĂšre sur la zone symĂ©trique, en nous expliquant la genĂšse du sujet Ă  partir de l’objet. De mĂȘme que la physique contredit l’empirisme, en nous montrant combien l’objet est assimilĂ© aux opĂ©rations du sujet, de mĂȘme la biologie contredit l’apriorisme en reliant les opĂ©rations aux processus physiologiques. Il apparaĂźt ainsi que l’empirisme et l’apriorisme sont nĂ©s l’un et l’autre d’une vision statique des choses, comme si le sujet et l’objet Ă©taient donnĂ©s une fois pour toutes : gĂ©nĂ©tiquement, au contraire le sujet et l’objet actuels consistent en tranches singuliĂšrement Ă©troites par rapport Ă  l’histoire intellectuelle et biologique dans laquelle nous les dĂ©coupons, et il s’agirait de reconstituer intĂ©gralement cette histoire, comprenant celle de la vie entiĂšre, pour pouvoir rĂ©soudre le problĂšme Ă©pistĂ©mologique sous sa forme gĂ©nĂ©rale.

En effet, en rĂ©duisant la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire Ă  la rĂ©versibilitĂ© croissante des mĂ©canismes mentaux, on soulĂšve un problĂšme biologique d’une importance que suffit Ă  attester l’histoire des idĂ©es sur la rĂ©versibilitĂ© ou l’irrĂ©versibilitĂ© vitales. Que la vie Ă©chappe aux emprises du deuxiĂšme principe de la thermodynamique, comme l’ont cru de nombreux auteurs, de Helmholtz Ă  Ch. E. Guye, ou qu’elle y soit soumise comme les autres phĂ©nomĂšnes physico-chimiques, il reste Ă  relier la rĂ©versibilitĂ© mentale aux mĂ©canismes nerveux : ou bien alors cette forme de rĂ©versibilitĂ© apparaĂźtra comme prĂ©parĂ©e par les processus vitaux les plus gĂ©nĂ©raux, ou bien au contraire elle se prĂ©sentera comme une forme d’équilibre particuliĂšre entre l’organisme et le milieu, impossible Ă  atteindre sur certains secteurs, mais rĂ©alisĂ©e par les coordinations cognitives. En ce dernier cas, celles-ci n’en seraient pas moins solidaires des coordinations organiques, dont elles reprĂ©senteraient un niveau supĂ©rieur d’équilibration. Dans les deux cas, il est donc permis de se demander si les structures opĂ©ratoires les plus gĂ©nĂ©rales ne sont pas conditionnĂ©es par certaines nĂ©cessitĂ©s fonctionnelles propres Ă  toute organisation vivante. Les emboĂźtements et les sĂ©riations, les compositions ou coordinations, les dĂ©tours et retours, etc., quoique structurĂ©s diffĂ©remment aux divers niveaux du dĂ©veloppement mental, n’en expriment pas moins des caractĂšres communs Ă  tous les modes de fonctionnement assimilateur : toute assimilation suppose la conservation d’un cycle se refermant sans cesse sur lui-mĂȘme, et c’est en un tel fonctionnement, propre Ă  la vie, que tient peut-ĂȘtre le secret de la construction indĂ©finie des schĂšmes mentaux et finalement logico-mathĂ©matiques, dont Lautman lui-mĂȘme a soulignĂ© la parentĂ© avec les notions de totalitĂ© organique.

Nous ne pensons pas rĂ©soudre par ces remarques la moindre question positive, mais simplement montrer une partie du programme qui reste Ă  remplir avant que l’épistĂ©mologie puisse prendre position quant aux relations entre le sujet et l’objet, lorsque ces relations sont intĂ©rieures Ă  l’organisme et non pas seulement donnĂ©es dans l’action extĂ©rieure de chaque sujet. À cet Ă©gard, le rapport entre un acte de comprĂ©hension intelligente, caractĂ©risĂ©e par ses combinaisons rĂ©versibles, les mĂ©canismes nerveux du cerveau et les processus physico-chimiques ou mĂȘme microphysiques se dĂ©roulant dans la substance cĂ©rĂ©brale, serait aussi indispensable Ă  connaĂźtre, pour traiter des relations entre le sujet et l’objet, que le rapport entre l’acte d’intelligence et l’objet physique extĂ©rieur Ă  l’organisme, sur lequel il porte.

Mais si nos connaissances sur les rapports entre les structures intellectuelles et la vie elle-mĂȘme sont encore singuliĂšrement rudimentaires, notamment en ce qui concerne les structures logico-mathĂ©matiques, il n’en est pas moins certains faits dĂ©jĂ  analysĂ©s qui donnent Ă  rĂ©flĂ©chir. C’est ainsi que la psychologie humaine fournit un grand effort pour rĂ©duire les Ă©lĂ©ments de l’espace, du nombre ou des classes et des relations, aux conduites sensori-motrices de la premiĂšre annĂ©e ou aux structures perceptives, etc. Mais ces comportements sensori-moteurs sont eux-mĂȘmes prĂ©cĂ©dĂ©s par des montages hĂ©rĂ©ditaires ou rĂ©flexes, dont les manifestations sont vite intĂ©grĂ©es chez l’homme dans les constructions acquises, mais qui s’épanouissent sous une forme bien plus pure et plus riche dans l’instinct animal. Or, il y aurait Ă  faire toute une gĂ©omĂ©trie et une analyse logico-arithmĂ©tique des conduites et des constructions instinctives. Des alvĂ©oles d’un rucher, des figures multiples d’une toile d’araignĂ©e aux relations d’ordre, aux emboĂźtements de schĂšmes d’action et aux quantifications elles-mĂȘmes que suppose la succession des conduites rĂ©flexes propres Ă  tous les instincts constructeurs, on trouverait les Ă©lĂ©ments, non pas d’opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, mais d’une structuration sensori-motrice hĂ©rĂ©ditaire de caractĂšre logico-mathĂ©matique singuliĂšrement poussĂ©. Rien ne serait plus impressionnant, du point de vue Ă©pistĂ©mologique, que cette Ă©tude des structures prĂ©-mathĂ©matiques instinctives.

Or, lorsque l’intelligence construit des « formes », qui sont celles des divers systĂšmes opĂ©ratoires, ces formes paraissent immatĂ©rielles dans la mesure oĂč les conduites propres aux opĂ©rations concrĂštes s’intĂ©riorisent en structures formelles Ă  point d’appui purement symbolique. Mais les « formes » Ă©laborĂ©es par l’instinct sont, en mĂȘme temps que des formes de conduites, des « formes » liĂ©es Ă  la structure des organes eux-mĂȘmes. L’instinct est la logique des organes, et, si l’on peut parler Ă  son sujet de structurations logico-mathĂ©matiques, il s’agit d’un prolongement des structures organiques elles-mĂȘmes. C’est ainsi que les mouvements des pattes, des ailes ou des nageoires, des appareils buccaux, des organes copulateurs, etc. sont dĂ©terminĂ©s par des structures anatomiques prĂ©cises et que, si l’on voulait dĂ©gager la gĂ©omĂ©trie ou la cinĂ©matique de tels mouvements, il faudrait partir de la caractĂ©risation spatiale de ces structures elles-mĂȘmes. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment sur ce point que les mathĂ©matiques rencontrent la biologie de la façon la plus directe et la plus naturelle, et il faut regretter que nous ne possĂ©dions pas davantage de mathĂ©matiques biologiques que celle dont on use pour les besoins de la biomĂ©trie appliquĂ©e Ă  l’étude de la variation ou des lois de l’hĂ©rĂ©ditĂ©. Il n’en faut signaler qu’avec plus d’intĂ©rĂȘt l’étude remarquable du cĂ©lĂšbre biologiste d’Arcy Thomson 35 sur les rapports gĂ©omĂ©triques qui caractĂ©risent la structure des organismes les plus divers, et notamment les formes d’espĂšces, genres ou familles voisins. On trouve en particulier dans l’ouvrage d’Arcy Thomson, les vues les plus suggestives sur les transformations gĂ©omĂ©triques marquant le passage d’une structure Ă  une autre : p. ex. des Ă©tirements ou contractions topologiques ou affines reliant des formes de poissons mĂ©triquement diffĂ©rents, mais par ailleurs homĂ©omorphes, etc. Une telle analyse appliquĂ©e, non seulement aux formes anatomiques, mais aux « formes » de comportement hĂ©rĂ©ditaire ou instinctif (comportement moteur ou constructions) fournirait un apport essentiel Ă  l’étude de la source biologique des structures mentales et par consĂ©quent cognitives, y compris des structures logico-mathĂ©matiques 36.

Mais, s’il n’est donc pas chimĂ©rique de songer Ă  une analyse rĂ©gressive des activitĂ©s du sujet jusque sur le terrain des conduites instinctives et mĂȘme de la morphogenĂšse organique en gĂ©nĂ©ral, on s’engage Ă©videmment dans un cercle. Le fait biologique est une variĂ©tĂ© particuliĂšre des faits physico-chimiques ou physiques, et tout un chapitre de la science s’écrit aujourd’hui sur les rapports de la microphysique et de la biologie. Si les mathĂ©matiques et la logique sont en accord constant avec la rĂ©alitĂ© physique extĂ©rieure au sujet, et expliquent cette rĂ©alitĂ© physique en l’assimilant toujours plus intimement Ă  elles, les structures logico-mathĂ©matiques pourraient un jour paraĂźtre conditionnĂ©es par un fonctionnement organique qui plonge lui-mĂȘme ses racines dans l’univers physico-chimique. À supposer que l’explication biologique atteigne tĂŽt ou tard un caractĂšre de prĂ©cision et de construction thĂ©orique rigoureuse qui lui manque encore presque totalement, on se trouverait donc en prĂ©sence d’un cercle rĂ©el.

Dans l’état actuel des connaissances, il ne s’agit par contre que d’un cercle idĂ©al, faute de pouvoir dominer les rapports entre le mental et le biologique, d’une part, et entre le biologique et le physique d’autre part (deux sortes de rapports qui pourraient d’ailleurs bien interfĂ©rer un jour). Il n’en reste pas moins que, du point de vue Ă©pistĂ©mologique, la ou les lacunes mĂȘmes de ce cercle correspondent Ă  un point d’importance capitale : les zones de jonction entre le sujet et l’objet ne sont pas seulement Ă  situer sur le terrain frontiĂšre entre les mathĂ©matiques et la physique, mais aussi, et symĂ©triquement, sur celui des rapports entre la biologie (ou la psycho-biologie) et la physique. Or, ces rapports peuvent comporter les combinaisons les plus diffĂ©rentes entre le sujet et l’objet. En rattachant au fonctionnement de la vie elle-mĂȘme les mĂ©canismes essentiels de l’intelligence et de la connaissance, on recule simplement la question centrale des relations entre le sujet et l’objet, devenue la question du rapport entre l’organisme et le milieu, mais on laisse ouverte la sĂ©rie des solutions Ă©pistĂ©mologiques possibles (dont nous verrons plus tard qu’elles correspondent terme Ă  terme aux solutions du problĂšme biologique de l’adaptation et de la variation). Rien, en effet, dans les connaissances biologiques contemporaines, ne nous oblige Ă  considĂ©rer l’organisme comme passivement soumis aux actions du milieu, et rien ne nous contraint non plus Ă  le regarder comme une expression directe des processus physico-chimiques actuellement connus. C’est le jour seulement oĂč nous saurons caractĂ©riser les rapports exacts entre la vie et la matiĂšre inorganisĂ©e, d’une part, entre le fonctionnement organique et le milieu extĂ©rieur, d’autre part, que nous pourrons construire une Ă©pistĂ©mologie prĂ©cise des rapports « intĂ©rieurs » entre le sujet et l’objet (par opposition aux rapports extĂ©rieurs entre l’activitĂ© opĂ©ratoire et le monde physique sur lequel portent nos actions).

L’analyse que nous avons tentĂ©e de la connaissance mathĂ©matique, en cette premiĂšre partie de notre ouvrage, rĂ©clame donc, Ă  titre de complĂ©ment indispensable, une Ă©tude des rapports entre la pensĂ©e mathĂ©matique et la connaissance physique (Partie II) mais aussi une enquĂȘte sur la portĂ©e Ă©pistĂ©mologique de la connaissance biologique (Partie III), avant de pouvoir revenir aux problĂšmes propres Ă  la connaissance psycho-sociologique (Partie IV).