Défense de l’épistémologie génétique contre quelques objections « philosophiques » (1961) a

Nous nous proposons, en cet article sommaire, de répondre à quelques objections que certains philosophes, notamment sous l’influence de Husserl, adressent à l’épistémologie génétique et, de façon générale, à toute épistémologie s’appuyant, en son ensemble ou en partie, sur la psychologie 1. Ces objections se réduisent toutes d’ailleurs à deux principales. La première est que la psychologie, étant une science, suppose elle-même des normes et relève par conséquent des normes inconditionnées et absolues de la philosophie. La seconde est que, quand le psychologue s’occupe de normes (et il y est bien obligé, soit qu’il les applique, soit qu’il étudie comment ses sujets d’expérience les appliquent eux-mêmes), il procède sans cesse du fait à la norme, ce qui est irrecevable. En bref, le philosophe veut bien reconnaître l’existence et l’intérêt de la psychologie en tant que science, mais il s’oppose à toute application de la psychologie à l’épistémologie dans l’hypothèse que cette application comportera toujours une part de « psychologisme », c’est-à-dire (par définition) de passage du fait à la norme ou de confusion des questions de fait et de validité.

Nous aimerions répondre à cela en ne nous bornant pas à rappeler comment l’épistémologie génétique parvient à éviter tout psychologisme, mais en cherchant aussi à montrer qu’une certaine manière phénoménologique de poser le problème des normes est plus proche du « psychologisme » qu’il ne paraît et surtout que, à vouloir négliger les problèmes de fait, on tombe fréquemment dans le « logicisme », c’est-à-dire dans le passage (également irrecevable) de la norme au fait et par conséquent à nouveau dans la confusion des questions de fait et de validité.

Il est indispensable, pour clarifier la discussion, de commencer par distinguer trois catégories de normes en jeu, car elles sont au nombre de trois et ne se réduisent pas aux deux premières seulement, ce qui fausserait dès l’abord la signification du débat :

1) Il y a d’abord les normes que nous appellerons Ph et que le philosophe découvre en lui-même par les méthodes qui lui sont propres (par exemple par réduction phénoménologique). Certains philosophes considèrent ces normes comme absolues et inconditionnées, par conséquent comme universelles. C’est là justement le problème principal et nous ne préjugerons pas de sa solution, notre effort consistant simplement à chercher par quelles méthodes un tel problème pourrait être résolu.

2) Il y a en second lieu les normes que nous désignerons par Ps et qui sont celles du psychologue lui-même en tant que psychologue, c’est-à-dire celles dont il fait usage dans son travail scientifique (expérimentation et interprétation théorique), et non pas en tant que sujet quelconque.

3) Il y a enfin les normes Su, qui éventuellement pourraient être multiples (Su1, Su2, etc.) et qui sont celles des sujets en général, sauf le philosophe (normes Ph) et le psychologue (normes Ps).

Les problèmes qui se posent reviennent alors à dégager les relations entre ces trois sortes de normes : relations PsSu, relations PhSu et relations PhPs. L’examen des relations entre les normes Ps et Su nous conduira à préciser comment le psychologue évite le « psychologisme ». Les relations entre les normes Ph et Su soulèvent la question de l’universalité des normes. Quant aux relations entre les normes Ph et Ps, elles conduisent à déterminer soit l’autonomie de la psychologie, soit sa subordination aux normes de la philosophie. On remarquera en outre que nous n’avons pas consacré de mention spéciale aux normes de la logique formelle. La raison en est que, dans la perspective du philosophe, elles constituent une certaine catégorie de normes Su, les normes Su étant multiples et la formalisation caractérisant une forme particulière et différenciée de la pensée du sujet. C’est donc après analyse et non par a priori que nous déciderons de la position des normes Lo du logicien pur, par rapport aux normes Ph, Ps et Su.

En ce qui concerne les relations PsSu, que nous pouvons aborder d’emblée, il nous suffira de relever que l’accusation de psychologisme, souvent soutenue par certains philosophes sur ce point précis contre la psychologie ou l’épistémologie génétiques, repose sur une simple méconnaissance des méthodes employées par celles-ci. En effet, d’une part, le psychologue, en étudiant les normes Su des sujets, ne prescrit aucune norme aux sujets et se garde bien de leur imposer les normes Ps ou même d’identifier inconsciemment les normes Su aux normes Ps (ou encore aux normes Su que le psychologue peut admettre en tant que sujet ordinaire, indépendamment de son activité professionnelle). D’autre part, en étudiant les normes Su, le psychologue ne cherche pas à en tirer un système de normes valables pour qui que ce soit : il se borne à constater que les sujets se donnent ou reconnaissent certaines normes Su et à chercher à comprendre comment ils en sont venus là. En d’autres termes, les normes Su ne sont des normes que pour les sujets qui les reconnaissent, tandis que pour le psychologue étudiant ces sujets, ce sont des faits particuliers parmi les autres. On appelle « fait normatif » (en sociologie juridique, etc.) ces sortes de réalités qui sont des faits pour l’observateur et des normes pour le sujet, et il n’y a là aucun passage du fait à la norme ou l’inverse ni aucune confusion des questions de fait et de validité, mais la simple reconnaissance d’une dualité de points de vue. Il n’en reste pas moins, et de là naissent les problèmes, que cette étude objective des normes peut présenter quelque intérêt pour le normaticien. En premier lieu, elle conduit à poser la question (et, comme nous le verrons dans la suite, elle est peut-être la seule méthode capable de la résoudre) de savoir si certaines normes sont communes à tous les sujets ou non. En second lieu, dans la mesure où l’on observera une variation des normes Su selon les catégories de sujets, une telle méthode objective permettra sans doute d’établir si les normes Su évoluent au hasard ou si l’on peut établir après coup quelque direction (par exemple une formalisation croissante, etc.) dans le développement de ces normes. Or, dans la mesure où la psychologie génétique et comparée permet l’établissement de telles lois de direction, ces lois sont d’un intérêt certain pour le normaticien sans que le psychologue lui-même ait à prescrire aucune norme ni à trancher aucune question de validité. C’est sur cette collaboration possible de l’analyse génétique et de l’analyse normative qu’est fondée l’épistémologie génétique, mais sans qu’il y ait jamais passage du fait à la norme : en effet, l’évolution régulière d’une norme Su’ à une norme Su’’ ne sera jamais, pour le psychologue, qu’un fait plus ou moins général, tandis que, pour le sujet lui-même (ou pour le logicien en tant que sujet d’un certain niveau évolué), ce sera une transformation reposant sur des raisons dont on peut estimer la validité et cette validité sera jugée (mais donc par le logicien et non pas par le psychologue) indépendamment de la plus ou moins grande généralité expérimentale du fait correspondant. Il existe déjà de nombreux exemples où un processus génétique explicable psychologiquement correspond à une transformation normative justifiable logiquement 2.

II

Venons-en aux relations PhSu entre les normes du philosophe et celles du sujet en général, car leur examen nous paraît justifier mieux encore ce qui vient d’être dit. Supposons un philosophe (par exemple phénoménologiste) qui découvre en sa pensée des normes et qui les considère comme absolues et inconditionnées, ce qui revient à dire qu’elles sont universelles et communes à tous les sujets : Ph = Su. Nous demandons alors comment justifier cette universalité.

Ce ne peut être, semble-t-il, que par deux méthodes seulement : ou bien l’on démontrera, par des raisonnements adéquats, que tout sujet, pour penser normalement, doit appliquer de telles normes universelles ; ou bien l’on constatera par des observations adéquates que tous les sujets (ou un échantillonnage statistiquement représentatif) les appliquent en fait.

Pour ce qui est de la démonstration, véritable instrument de la recherche normative, il se trouve qu’elle suppose l’emploi d’une technique particulière. Il y a des décennies que les problèmes de fondement normatif ont été soumis à un examen de plus en plus minutieux et, quelle que soit la philosophie que l’on adopte, on ne saurait plus discuter des questions de normes logiques sans tenir compte de la logique formelle elle-même, en l’état actuel de ses travaux. Il résulte alors des développements de cette technique spécialisée de la démonstration un curieux renversement des valeurs : tandis que Husserl, par exemple, a été longtemps considéré comme l’adversaire le plus résolu du psychologisme, un logicien contemporain, E. W. Beth, traitant des fondements des mathématiques dans leurs rapports avec la pensée réelle, parle aujourd’hui du « prétendu antipsychologisme » 3 de Husserl. Et effectivement, quel que soit le mode de réflexion philosophique que l’on emploie, il est clair que, si l’on se dispense de recourir aux techniques spécialisées de la logique, on se borne par le fait même à utiliser une variété plus ou moins raffinée d’introspection : on manipule des concepts élaborés par sa propre pensée et l’on ne s’appuie ainsi en définitive que sur une activité du sujet, mais saisie du dedans par le sujet lui-même et non pas du dehors ou objectivement selon les méthodes génétiques et comparées du psychologue. Il en résulte que, pour le logicien, il y a là un passage du fait (expérience intérieure) au droit ou à la norme, aussi irrecevable que l’ancien psychologisme des anciens psychologues eux-mêmes.

L’autre méthode, consistant à constater que les normes Ph se retrouvent chez tous les sujets et coïncident ainsi en tout ou en partie avec les normes Su, ne soulève pas moins de problèmes. De même que, pour attribuer aux normes Ph une universalité valable en droit, il faut une technique spéciale, qui est celle de la logistique, de même pour leur reconnaître une universalité de fait il faut une technique portant sur le contrôle et l’interprétation des faits. Certes, on peut penser que, sans sortir de sa bibliothèque, le philosophe est en état de contrôler si tous les auteurs d’écrits imprimés utilisent des normes logiques analogues aux siennes (à cette réserve près que, pour dégager les normes communes à toutes les épistémologies mathématiques et à toutes les logiques, il lui faudra s’assimiler la logistique). Mais lorsqu’il s’agira d’établir si les mentalités collectives propres aux sociétés de tous les niveaux, si l’homme dans la rue et si l’enfant aux différents stades de son développement obéissent aux mêmes normes, il sera nécessaire de recourir à des techniques particulières d’observation et d’expérimentation. Nous retombons ainsi dans l’étude des faits normatifs, avec ses exigences, comme d’ailleurs avec ses dangers (car le passage de la généralité de fait à la validité de droit n’est pas plus légitime sous la forme de l’argument du consensus universel que sous n’importe quelle autre forme).

En bref, lorsque le philosophe désire se soustraire, aux exigences de la psychologie en invoquant des normes absolues et universelles, il soulève par cela même la question de la méthode valable pour établir cette universalité. Alors, de deux choses l’une : ou bien il prescrit ses normes aux sujets et en ce cas ce ne peut être qu’au nom du droit que confère la rigueur des démonstrations, d’où un recours nécessaire à la logique formalisée ; ou bien il recourt à l’accord des esprits et au consensus universel, mais c’est là soulever une question de fait, d’où un appel nécessaire aux méthodes objectives et génétiques de la psychologie ou de la sociologie.

III

Aussi bien les meilleurs des philosophes des sciences ont-ils recouru à cette méthode objective qu’est la méthode historico-critique et qui consiste, exactement comme l’épistémologie génétique, à étudier le développement de faits normatifs et de normes Su, mais sur ces sujets de niveaux supérieurs que sont les créateurs et les animateurs de sciences particulières. On sait combien nos maîtres L. Brunschvicg et A. Reymond, qui utilisèrent cette méthode avec profondeur, ont reconnu sa parenté avec les recherches psycho- et sociogénétiques. Il n’en est que plus curieux de constater comment l’une des héritières les plus directes de cette tradition a pu chercher à en fausser le sens en l’insérant dans une perspective phénoménologique et en rompant une lance contre le soi-disant psychologisme (on me permettra de retourner ici l’expression de Beth) de l’épistémologie génétique.

Dans un ouvrage d’une haute tenue et dont le corps même constitue un apport historico-critique décisif 4, Suzanne Bachelard cherche à démontrer que l’idéal de la physique mathématique est distinct de celui de la physique théorique. Celle-ci ne travaillerait que dans l’attente d’une vérification expérimentale (p. 29) et demeurerait, « dans ses visées essentielles, une physique » (p. 30). Celle-là, au contraire, tout en s’attachant à « des problèmes posés par le réel » (p. 31), n’en resterait pas moins une mathématique car « déjà, dans son développement historique, elle connaît la régularité propre à la pensée mathématique » (p. 30). Le but que poursuit S. Bachelard est alors double. Il s’agit, d’une part, de vérifier ces hypothèses par un examen historico-critique, ce à quoi parvient l’auteur dans sa partie II (p. 52-176) d’une manière brillante et originale, mais sans aucune référence à la phénoménologie. Il s’agit, d’autre part, « de donner à cette différence tout son sens phénoménologique, en vivant comme une émergence de la conscience le passage du fait à la norme (c’est nous qui soulignons), le passage de l’assertorique à l’apodictique » (p. 27).

Les questions que nous poserons sont par conséquent de déterminer, d’un côté, si l’analyse phénoménologique de S. Bachelard ajoute quoi que ce soit à sa démonstration historico-critique, et, d’un autre côté, si cette analyse justifie réellement les réserves que l’auteur formule à l’endroit de l’épistémologie génétique.

Il est assez paradoxal, en effet, de constater que l’auteur d’une excellente analyse historico-critique puisse, sans sentir cette inconséquence, objecter à l’épistémologie génétique que d’étudier en tant que « faits normatifs » le développement des normes revient, selon l’expression de Husserl, à « niveler la différence entre la pensée logique et la pensée naturelle » (p. 7) ; car une telle affirmation appelle aussitôt deux remarques.

La première est qu’en étudiant de façon objective (en tant que « faits ») les normes du sujet, le psychologue n’oublie en rien que ce sont effectivement des normes pour le sujet, sans quoi il ne parlerait que de faits tout court et non pas de faits « normatifs ». C’est donc précisément pour ne pas « niveler la différence entre la pensée logique et la pensée naturelle », que l’épistémologie génétique distingue les faits normatifs des faits quelconques 5, étant entendu (a) que les premiers se retrouvent dans tous les domaines où l’on peut retrouver une construction de normes, y compris l’histoire des sciences et l’histoire de la logique elle-même ; et (b) que le terme de « faits » dans l’expression « faits normatifs » signifie sans plus qu’en étudiant les normes d’un sujet (enfant, créateur scientifique ou logicien), l’observateur (qu’il soit psychologue, historien des sciences, etc.) les envisagera objectivement, c’est-à-dire sans prendre parti lui-même normativement, mais en cherchant exclusivement d’où elles proviennent et où elles conduisent dans le développement considéré en tant que développement (psychologique ou historique).

Or — seconde remarque — c’est précisément cette méthode et exclusivement cette méthode qu’utilise S. Bachelard dans la seconde partie de son ouvrage, sinon son analyse historico-critique ne présenterait aucune signification pour sa démonstration. D’une part, elle ne décrit pas des « faits » quelconques, en faisant de l’histoire pour l’histoire, sans quoi les péripéties qu’elle retrace n’auraient point de portée épistémologique. D’autre part, elle ne se place pas au point de vue normatif statique, c’est-à-dire qu’elle ne juge pas les mathématiciens et physiciens dont elle parle au nom de normes préétablies qui seraient les siennes propres, ce qui enlèverait à nouveau toute signification à la démonstration. S. Bachelard suit au contraire la construction progressive des normes en leur développement même et va jusqu’à énoncer son problème en une formule essentiellement ambiguë comme celui du « passage du fait à la norme » (loc. cit., p. 27). Ce serait donc purement et simplement jouer sur les mots que de contester qu’il s’agit là d’une méthode fondée sur la notion de faits normatifs. Sans doute précisera-t-on sans cesse qu’il s’agit de développement historique et non pas de « genèse » (comme si la genèse se référait jamais à un commencement absolu !), qu’on ne s’occupe pas de la « psychologie » des « sujets » considérés (comme si la psychologie ne s’intéressait qu’aux particularités individuelles des mathématiciens et négligeait ce qu’ils présentent de commun, ce que nous appelons le « sujet épistémique » opposé au moi ou sujet individuel), etc. Il n’en reste pas moins que la tâche assignée par S. Bachelard à la méthode historico-critique, « déterminer les lignes de pensées scientifiques normalisées » (p. 8), implique la double considération de « normes » élaborées indépendamment de celles de l’observateur (car s’il les juge en référence avec celles de la science contemporaine, c’est en tant que celle-ci nous renseigne sur l’aboutissement historique des normes antérieures étudiées) et de « lignes de pensée » reconstituées historiquement, c’est-à-dire objectivement : ce sont donc là précisément les deux caractères indissociablement unis dans la notion de « faits normatifs ».

Mais il y a plus et l’on peut se demander si le recours à la phénoménologie tenté par S. Bachelard pour éclairer ses résultats historico-critiques n’infléchissent pas ceux-ci dans la direction d’un psychologisme beaucoup plus dangereux (parce qu’inavoué) que celui dont cet auteur croit trouver les traces dans l’épistémologie génétique.

Il convient de faire ici une remarque préalable limitant la portée de ce que nous allons dire. Nous ne parlerons de la phénoménologie que dans la mesure où l’utilise S. Bachelard et sans prétendre connaître l’ensemble de cette philosophie. Nous savons certes que la signification principale de la phénoménologie est d’avoir dépassé l’opposition du réalisme et de l’idéalisme en saisissant dans l’expérience vécue l’interaction indissociable entre un sujet actif et les objets tels qu’ils s’imposent à nous. Et une telle position du problème nous intéresse assurément, car notre thèse centrale est aussi qu’il est impossible d’atteindre les structures ou les activités du sujet indépendamment de ses actions sur les objets et des résistances de ceux-ci, et qu’il est impossible d’atteindre les objets indépendamment des activités du sujet, la même interaction indissociable nous paraissant également dépasser l’idéalisme et l’empirisme au profit d’une dialectique du sujet et de l’objet. Mais là où la phénoménologie comme jadis le bergsonisme croit saisir dans la conscience une expérience première, nous pensons qu’on n’aboutit ainsi qu’à une nouvelle interaction : interaction entre les conduites antérieures dont l’état actuel est une résultante et la restructuration des expériences passées en fonction, des structures actuelles. Il s’ensuit que là où la phénoménologie débouche trop souvent sur un structuralisme sans genèse, en réaction évidemment compréhensible contre un génétisme sans structures, nous avons l’ambition de saisir en toute structure le résultat d’une genèse et d’expliquer toute genèse à partir de structures antérieures que cette genèse modifie et enrichit, le cercle des structures et des genèses relevant ainsi d’une dialectique sans fin. À se couper par contre de toute construction génétique la phénoménologie nous paraît courir le risque de s’enfermer dans les frontières de la seule conscience introspective, et, de ce point de vue, nous avouons n’avoir jamais compris ce qu’elle apporte de neuf par rapport à une psychologie tenant compte de la conscience du sujet et non pas exclusivement de son comportement matériel (donc une psychologie de la « conduite » entière, par opposition au pur behaviorisme). Pour essayer de saisir, nous nous sommes adressé 6 à l’un des meilleurs phénoménologistes au courant de la psychologie, Aron Gurwitch, qui par surcroît utilise souvent nos propres résultats en vue de la défense de la phénoménologie. Tout ce que nous avons cru comprendre est que nous étions phénoménologiste sans le savoir et que, en analysant les structures logico-mathématiques aux divers niveaux du développement, nous mettions les réactions du sujet « entre parenthèses » à la manière de Husserl pour dégager leurs structures sous-jacentes. Nous avons cru comprendre également que la notion de l’assimilation par laquelle nous cherchons à caractériser le contact entre le sujet et les objets, par opposition aux notions de simple enregistrement propres aux théories de la connaissance, copie, s’accordait avec l’idée phénoménologique de divers plans ou niveaux de la conscience cognitive, etc.

Pour en revenir à l’ouvrage de S. Bachelard nous espérions donc trouver enfin la révélation de ce qu’apporte la phénoménologie à une épistémologie qui ne méprise pas la considération d’un développement historique. Or, que nous apportent les trente-trois pages de la troisième partie de ce volume, consacrées aux « Problèmes d’une phénoménologie de la connaissance discursive » ? La plus décevante des réponses, et d’autant plus déconcertante qu’elle fait un contraste complet avec la qualité de la deuxième partie.

Réponse décevante parce que, débutant par des remarques épistémologiques de nature évidente, elle tourne ensuite à des constatations se rapprochant de plus en plus de simples introspections, mais sans que la méthode employée s’accompagne de justification critique, sinon qu’il ne s’agit pas là de psychologie (celle-ci étant à nouveau considérée de façon erronée comme se limitant à l’étude des différences individuelles).

Ces remarques épistémologiques initiales nous paraissent évidentes parce qu’on pourrait les fonder aussi bien sur les considérations génétiques que sur le contrôle historico-critique : « la prépondérance progressive de la pensée discursive sur la pensée intuitive permet une explication plus profonde des phénomènes physiques » (p. 180). « La généralisation est vraiment explicative » (p. 181), « et le recours à l’intuition est bien un déguisement qui masque les réalités structurelles » (p. 182). L’abstraction ne « double » pas simplement le savoir mathématique concret, mais est constructive (p. 185). Néanmoins le mathématicien ne cherche pas à supprimer son savoir concret : il le met « entre parenthèses » pour dégager les structures sous-jacentes ; il en résulte qu’« il pense vraiment à deux niveaux différents » (p. 186). D’où cette remarque, qui nous a bien réjoui : « le concept de niveau se révèle un des concepts opératoires d’une phénoménologie de la physique mathématique » (p. 191) ; mais cela dit sans que S. Bachelard paraisse se douter que c’est aussi le concept opérationnel central de l’épistémologie génétique (avec cette adjonction que les niveaux hiérarchiques de l’intelligence achevée correspondent aussi à des niveaux de développement).

À la suite de ces remarques, qui attestent donc un accord parfait entre elle et nous, S. Bachelard ajoute naturellement qu’il n’y a là aucune référence à la psychologie. « Disons plus, comment une phénoménologie de la connaissance pourrait-elle défendre sa spécificité si elle n’était pas antipsychologiste ! » (p. 192) 7. Mais ici, nous demandons à distinguer deux choses. Les remarques qui précèdent n’ont rien de phénoménologique, puisqu’elles sont tirées de l’analyse historico-critique, ni rien de spécifique, puisqu’elles convergent entièrement avec les résultats des autres analyses génétiques. La spécificité phénoménologique doit donc caractériser ce qui suit et non pas ce qui précède.

Or, ce qui suit consiste d’abord à « confronter en particulier les notions de discursivité et de mémoire en vue de dégager l’originalité de la première » (p. 192), ce qui, révérence parler, s’appelle enfoncer une porte grande ouverte. Mais ce passage au travers des portes déjà béantes s’entoure d’une précaution dont il convient de peser tout le sens : tout en étant antipsychologiste, la phénoménologie « ne doit pas négliger pour autant les « conditions » psychologiques dont la connaissance doit s’affranchir » (p. 192). Ce texte signifie donc, si nous comprenons bien, que la connaissance suppose certaines conditions préalables (la suite indique qu’il s’agit surtout de la mémoire) et que la psychologie se borne à l’étude de ces conditions sans comprendre dans ses objets la connaissance comme telle : en bref, le domaine de la mémoire serait psychologique, tandis que le discursif cesserait de l’être ! Conception assurément cohérente si l’on décide de limiter la psychologie à l’étude des différences individuelles, mais dépourvue de toute signification si l’on veut bien considérer la psychologie telle qu’elle existe en fait et en droit, en tant que portant sur les activités générales de l’esprit, communes à tous les sujets, aussi bien que sur les aspects individuels différentiels.

Voyons alors à quelles découvertes conduit cette méthode dite « antipsychologiste ». Chose curieuse, du point de vue de la spécificité de l’épistémologie phénoménologique, ces découvertes convergent à nouveau toutes avec des assertions devenues banales en épistémologie génétique. C’est tout d’abord, en désaccord avec M. Merleau-Ponty, qu’il faut « couper la science de ses « origines perceptives » qui… nous renvoient à une instance très pauvre de la vie psychique qui est devenue inopérante dans l’activité spécifique de la pensée scientifique » (p. 193). Nous nous permettons sur ce point de signaler à S. Bachelard le simple titre d’une conférence que nous avons donnée en un milieu pourtant essentiellement « naturaliste » : « Le mythe de l’origine sensorielle des connaissances scientifiques » 8. C’est ensuite que, dès l’analyse de la mémoire, on voit « se dissocier l’attitude rationnelle et l’attitude empirique » (p. 196). À propos de l’interprétation gestaltiste de la mémoire (l’auteur semble ignorer d’ailleurs l’œuvre de Sir F. Bartlett qui substitue aux Gestalts une notion de schèmes fondés sur l’activité du sujet), S. Bachelard fait une remarque fort juste sur le caractère trop général de la notion gestaltiste d’organisation ou de forme et oppose les « formes du savoir rationnel » à la simple Gestalt (p. 200-201). Or, il y a plus de vingt ans que nous cherchons à montrer génétiquement que les structures opératoires sont irréductibles à des Gestalts et nous nous plaisons à constater que la théorie de la Forme, historiquement issue de la phénoménologie, confond ces deux sortes de structures, tandis que l’épistémologie génétique, entièrement étrangère à la phénoménologie, les distingue fondamentalement. Enfin, l’auteur revient sur l’idée de niveau, qui marque un accord de plus entre nous.

Mais si nous sommes en pareil accord, malgré les prétentions à la « spécificité », pourquoi continuer à disputer, d’autant plus que l’affirmation rituelle qui revient au cours de tout l’ouvrage : « Je ne fais pas de psychologie » (cf. Hypotheses non fingo !), est à la rigueur exacte si l’on commence par définir la psychologie comme ce qu’elle n’est pas, c’est-à-dire la science de l’individuel pur ? Nous continuons et continuerons à disputer pour deux raisons essentielles, l’une concernant la psychologie et l’autre l’épistémologie.

La première de ces raisons est que S. Bachelard, comme les philosophes de son école, intervient sans cesse dans les questions de fait. Que cette intervention soit baptisée du vocable que l’on voudra (phénoménologie ou psychologie), cela n’a pas la moindre importance : il reste que de parler de la mémoire, du rôle de la perception, de niveaux, des attitudes empiriques ou rationnelles, etc., soulève des questions de faits. Or, le paradoxe est que les auteurs les plus férus de normativisme et ceux qui comme S. Bachelard ne craignent pas de faire la leçon sur ce point aux pauvres psychologues, se permettent par ailleurs sans la moindre gêne ni le plus petit scrupule de conscience intellectuelle de trancher d’un trait de plume les plus graves questions de faits, celles qui, pour un chercheur ayant le sens des responsabilités, supposent des années de recherches. Que S. Bachelard tombe en général juste dans ses affirmations psychologiques ne nous paraît nullement une réponse à cette absence de tout souci de vérification : cela prouve simplement la parenté des analyses historico-critiques et des analyses génétiques et nous nous félicitons du fait qu’un auteur qui a mis toute sa conscience dans ses recherches historico-critiques extrapole d’une façon correcte lorsqu’il s’agit d’hypothèses génétiques. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage de S. Bachelard demeure un exemple particulièrement frappant de contraste entre le sérieux des vérifications historico-critiques et l’attitude précritique dès qu’il s’agit des réalités mentales.

La seconde raison de notre résistance est d’ordre proprement épistémologique. Il est difficile de mieux illustrer que par les première et troisième parties de l’œuvre de S. Bachelard ce que E. W. Beth appelle le « prétendu antipsychologisme de Husserl ». Lorsque S. Bachelard annonce tout crûment (p. 27) qu’elle va examiner « comme une émergence de la conscience le passage du fait à la norme », on se demande s’il se dissimule quelque astuce sous ce qui paraît au premier abord une boutade. Mais non ! Il se trouve que ce sévère auteur, qui cherche à trouver une paille dans la notion de « fait normatif », ne craint pas, dans sa troisième partie, de s’appuyer sur une poutre conduisant sans plus de la simple introspection aux conséquences normatives ! Là où l’épistémologie génétique, par une collaboration de logiciens et de psychologues, prend toutes les précautions pour étudier à part les séries génétiques, pour formaliser, d’autre part, les résultats obtenus et pour confronter après coup les données génétiques et les formalisations de manière à chercher les correspondances ou les différences entre la pensée naturelle et les structures formelles, S. Bachelard parle sans plus d’une « émergence de la conscience » pour passer du fait à la norme sans paraître soupçonner le monde de problèmes de fait et de droit que cette simple « émergence » soulève. Cette innocence s’explique d’ailleurs aisément : on commence par condamner tout « naturalisme » et l’on écarte par conséquent toute psychologie ; après quoi l’on introspecte sa conscience ainsi purifiée et l’on conclut que ce que l’on y trouve est alors phénoménologiquement « spécifique » (étant dûment débaptisé et rebaptisé) et peut donc servir, sans risque de « psychologisme », à n’importe quelle élaboration normative. Mais si par malheur ces condamnations préalables et cette « spécificité » ne reposaient que sur des mots, car une question de fait demeure une question de fait et une question de validité normative demeure une question de normes quelles que soient les formules verbales employées, alors le psychologisme ne coïnciderait plus nécessairement, en une belle simplicité, avec les conclusions des psychologues, mais se retrouverait avec d’autant plus de virulence qu’on manipule les données de la conscience avec moins de précautions méthodologiques.

IV

Il nous reste à parler des relations entre les normes Ph du philosophe et les normes Ps du psychologue. Il va de soi, tout d’abord, que la psychologie, comme tout système de connaissances, est soumise à des normes. L’expérimentation psychologique, en premier lieu, suppose certaines règles, qui relèvent de la logique de l’induction et du calcul des probabilités autant que de normes particulières au domaine considéré. L’interprétation des données et l’élaboration des théories explicatives, d’autre part, supposent la logique. Mais, si tout ceci est évident, en faut-il conclure que pour « fonder » la psychologie il soit nécessaire de recourir à une philosophie en tant que distincte de l’épistémologie des sciences en général ? On aurait pu le penser avant le renouvellement de la logique. Mais depuis que la logique fait corps avec les mathématiques et que la théorie des fondements est devenue partie intégrante des sciences avancées (comme les mathématiques et la physique), il est de plus en plus évident que la seule épistémologie valable d’une discipline scientifique procède de la réflexion de cette science sur elle-même, selon un double mouvement rétroactif et progressif solidaire du développement de cette science en son autonomie ou de ses interactions avec les autres disciplines scientifiques.

En d’autres termes, les relations PhPs sont comparables aux relations PhSu car les psychologues constituent une catégorie de sujets comme une autre. À supposer qu’une philosophie particulière se donne pour tâche de « fonder » la psychologie en lui appliquant certaines normes, elle se heurterait donc à la même alternative que précédemment : ou bien il s’agirait de prescrire ces normes, et le seul instrument valable de prescription dans le domaine des démonstrations est la logique, dont les attaches avec les sciences sont devenues aussi évidentes que son indépendance vis-à-vis de toute philosophie d’école ; ou bien il s’agirait simplement de montrer que certaines normes Ph se trouvent être, en fait, celles qu’appliquent les psychologues. Mais, en ce dernier cas, toute vérification se heurterait à la difficulté correspondant à celle que nous avons notée à propos des sujets en évolution (collective ou individuelle) : toute science est un processus en devenir et, s’il est possible de dégager des lois d’évolution de la pensée en ce qui concerne les stades révolus, on ne voit guère sous quelle forme il serait légitime de tirer des traites sur l’avenir.

Si nous insistons sur ces considérations banales, ce n’est pas seulement parce qu’il nous arrive encore fréquemment de rencontrer des philosophes conservant l’ambition de « fonder » la psychologie sur la philosophie et de la réintégrer en celle-ci, mais c’est aussi parce que l’intéressante Histoire de la psychologie de l’antiquité à nos jours que vient de publier F.-L. Mueller (Payot, 1960) s’inspire tout entière d’une attitude voisine, consistant, ne disons pas à dévaloriser la psychologie scientifique, mais à en réduire le rôle au minimum et à en suivre avec regret les tendances. À ne citer qu’un indice, le chapitre XXII, qui traite des écoles et des champs de l’investigation, situe sur le même plan que la psychophysiologie, la réflexologie et le behaviorisme, la Gestalttheorie et la psychologie génétique, l’œuvre de M. Merleau-Ponty comme exemple d’« influence [de la phénoménologie husserlienne] sur les sciences psychologiques » ! (p. 403). On voit ce que M. Mueller appelle « sciences psychologiques »…

Pour en demeurer sur le terrain du présent article, qui veut défendre l’épistémologie génétique et non pas la psychologie scientifique (laquelle n’a plus besoin d’avocats), bornons-nous à signaler la position curieuse que F.-L. Mueller adopte dans les pages sympathiques et surtout très honnêtes qu’il consacre à nos travaux du point de vue de leurs relations avec les problèmes philosophiques. Cette position pourrait, en effet, se résumer en deux mots : interdiction au psychologue d’aborder les problèmes « philosophiques » et cependant reproche de ne pas le faire ! Ce qui naturellement n’est pas contradictoire dans l’esprit de l’auteur et revient sans doute simplement à ce double conseil : « Dans la perspective que vous adoptez, pas question d’extrapolations philosophiques ! Mais pourquoi donc ne pas changer de point de vue ? »

Pour F.-L. Mueller, en effet, le développement intellectuel, tel que nous le décrivons, ne permet d’atteindre qu’une forme d’universalité vide, purement scientifique, qui laisse intacte la problématique inhérente à la situation de l’homme dans l’histoire ; de l’homme « créateur de valeurs », comme disait Nietzsche, appelé à des décisions « irréversibles ». « Je constate cela, non point pour diminuer l’œuvre… de Piaget, mais seulement pour marquer ses limites « du point de vue philosophique ; et par là même… de toute psychologie » (p. 426). Nous reviendrons à l’instant sur les décisions irréversibles. Commençons par ce que F.-L. Mueller appelle avec une belle franchise notre « sécheresse ». Cela revient à dire que, pour un philosophe, expliquer comment se forment la pensée scientifique et notamment la logique ou les mathématiques, ce n’est ni toucher à la position de l’homme dans l’histoire, ni aborder le problème de la création des valeurs ! L’auteur ne reconnaît-il donc que les valeurs esthétiques, morales et juridiques ? Nous prétendons alors que l’on pourrait construire (et que l’on construira certainement un jour) toute une axiologie génétique, qui, en parallèle avec l’épistémologie génétique, combinera l’utilisation de la formalisation avec les analyses psycho- et sociogénétiques.

Mais le fait curieux est que, voulant ainsi marquer les limites philosophiques de la psychologie, F.-L. Mueller ne fasse pas la moindre allusion aux travaux du Centre d’épistémologie génétique, comme si pour un philosophe ils n’avaient aucun rapport avec les relations entre la psychologie et la philosophie authentique. L’auteur se borne à mettre dans la bouche d’un dialecticien soviétique « que le psychologue ne devrait pas avoir la prétention d’expliquer le monde », mais cette citation est tirée d’un résumé (que nous croyons pour notre part non entièrement exact et peut-être légèrement subjectif, donné par R. Zazzo dans La Raison) d’une discussion que nous eûmes en 1955 à l’Académie des sciences de Moscou 9 (voir p. 425 de l’Histoire le compte rendu de cet exposé de Zazzo).

La seule question précise (mais demeurant implicite) que l’on trouve dans le passage cité de F.-L. Mueller est de savoir si une explication des normes fondée sur l’idée de réversibilité peut conduire à une interprétation des décisions irréversibles. Question intéressante, mais à condition de la poser en termes formels exacts (notamment pour distinguer le réversible du renversable) et en termes psychologiques détaillés pour distinguer les différents plans ou niveaux considérés 10. Or très schématiquement dit, la réversibilité est un caractère des normes comme telles, envisagées ou non comme des faits normatifs, ou des opérations envisagées comme normatives du point de vue du sujet ; dans cette perspective d’une correspondance avec les normes du sujet, la constitution de structures réversibles explique certainement l’apparition de la « nécessité ». Par contre la décision relève de l’application de ces structures opératoires à des situations particulières : au vu de telle situation ou tel ensemble de données admises, telle décision s’impose alors nécessairement, précisément en vertu des normes utilisées. Il n’y a donc aucune contradiction à parler de normes réversibles et de décisions irréversibles, car les mots n’ont alors ni la même signification ni le même domaine d’application et c’est pourquoi on parlera de « décisions » en logique et en mathématiques aussi bien que sur d’autres terrains, quand bien même les normes utilisées sont en ce cas évidemment réversibles (ce que nous croyons encore vrai sur le terrain de la volonté en général). Sans aucun jeu de mots, c’est donc le caractère réversible des opérations normatives qui explique le caractère nécessaire donc, en un autre sens, irréversible des décisions qui en résultent.

Pour conclure, F.-L. Mueller soutient que notre position est « aussi incapable que la sociologie à tenir lieu d’anthropologie philosophique » (p. 426) et il en réclame une, en attendant les progrès d’une science trop lente à se développer, car l’homme, disait Ortega y Gasset, « ne peut vivre à crédit » (p. 426). Nous répondrons simplement que si la majorité des hommes préfère effectivement être payée comptant, même avec une monnaie douteuse, il existe des esprits pour lesquels la question préalable est celle de la valeur de la monnaie employée. Pour ceux-ci, les formules d’une « anthropologie philosophique » risquent de demeurer verbales tant que ne sont pas remplies les conditions d’une vérification expérimentale honnête et d’une cohérence suffisante, et le premier devoir d’une anthropologie n’est pas de combler les lacunes actuelles du savoir par des improvisations subjectives, mais bien de travailler soit à l’extension du savoir authentique soit à raffermissement de ses fondements.

En bref, s’il est entièrement légitime de construire des philosophies à titre de systématisation des expériences de vie collectives ou individuelles (et chacun a son système, original ou transmis, explicite ou implicite), il est difficile de considérer comme fondamentales les objections de telle ou telle philosophie particulière à des disciplines qui, comme la psychologie ou l’épistémologie génétique, se sont précisément donné des règles collectives strictes pour échapper aux dangers de la spéculation individuelle ou du dogmatisme d’école. Le seul fait que, dans ces disciplines, la collaboration et l’accord soient possibles entre des chercheurs qui, par ailleurs, sont partisans de philosophies très différentes, est un gage du degré d’objectivité accessible. Nous ne reprocherons pas aux philosophies leur incapacité de réaliser un accord général, puisque précisément leur objet, qui met en cause les jugements de valeur les plus personnels et par conséquent les plus irréductibles, rend irréalisable un tel consensus. Mais nous demandons que les disciplines limitant leurs ambitions à la poursuite d’objectifs restreints, et se donnant à elles-mêmes les règles destinées à garantir les frontières ainsi tracées, soient jugées dignes de cette autonomie intellectuelle dont toute science a dû faire péniblement la conquête et dont on ne songe du reste plus à contester la légitimité une fois que les habitudes prises sont transformées en traditions et notamment en usages d’enseignement.

V

Les remarques qui précèdent (I à IV) ne s’appliquent en rien au bel ouvrage de G.-G. Granger sur Pensée formelle et sciences de l’homme, car cet auteur ne s’oppose en rien aux méthodes de l’épistémologie génétique et admet en particulier le langage des formes d’équilibre pour traduire les rapports du logique et du psychologique (p. 24). Mais si nous profitons de l’occasion de cet article de défense pour répondre aux objections de détail de G.-G. Granger, c’est qu’elles soulèvent malgré tout certains problèmes de méthode qu’il est intéressant d’expliciter.

Le point de départ de ces objections (p. 25-31) nous paraît relever d’une équivoque. « Et ce que le psychologue se doit de présenter comme les moments datés d’une genèse… il appartient à l’épistémologue d’en examiner la structure prise en elle-même, ou plus exactement considérée comme mode de saisie d’un objet réel. Mais lorsque M. Piaget emploie, pour désigner la situation de réciprocité que nous tentons de définir, le mot d’axiomatisation, il durcit et déforme inutilement peut-être la position du logicien » (p. 25). L’équivoque est alors que l’on semble sous-entendre l’équivalence épistémologiste = logicien. Or, la logique (G.-G. Granger l’admet quelques lignes plus loin) n’est pas une partie de l’épistémologie, mais des sciences comme telles : et si elle étudie « la structure prise en elle-même » c’est bien en la formalisant ou axiomatisant. L’épistémologie au contraire étudie la structure « comme mode de saisie d’un objet réel » ce qui ne revient nullement au même, et sur ce point nous sommes bien d’accord avec G.-G. Granger qu’il ne s’agit plus d’axiomatisation. Nous demandons donc à distinguer trois termes et non pas deux avec réciprocité : le psychologue et le logicien, indépendants l’un de l’autre, puis enfin l’épistémologiste qui confronte leurs données et en fait la synthèse 11.

Cela dit G.-G. Granger est gêné par la notion de « groupement », qu’il trouve confuse en tant que flottant entre deux interprétations possibles : ou un système d’opérations en tant que transformations ou un système d’éléments munis d’une loi de composition. Or, selon l’auteur, ni l’une ni l’autre de ces deux interprétations ne peuvent s’appliquer complètement à cette structure, de telle sorte que « la notion de groupement est en elle-même complexe et ambiguë » (p. 30). Avant d’examiner en leur détail les raisons avancées, voyons la solution que propose G.-G. Granger, car il ne conteste pas l’existence du « groupement », mais bien sa formalisation, et en propose une autre. Il reconnaît que le « groupement » n’est pas un groupe (à cause des identiques spéciales A + A = A), mais suggère d’en faire un réseau ou treillis et regrette que nous ne soyons pas parti de cette structure, déjà élaborée et axiomatisée, « pour explorer les premières tentatives de classification de la pensée enfantine » (p. 30).

Or, le « groupement », qui n’est pas un groupe faute d’associativité complète, n’est pas non plus un réseau, pour des raisons symétriques : il ignore la combinatoire, génératrice du réseau, et ne connaît que des bornes supérieures pour ce qui est des groupements additifs (toutes les bornes inférieures étant milles entre éléments de même rang) et que des bornes inférieures dans le cas des groupements multiplicatifs. L’intérêt du groupement est donc précisément d’être plus élémentaire que le groupe et que le réseau à la fois, tout en participant de certains aspects de chacun d’eux. Du point de vue génétique, il leur est antérieur et, à partir des groupements d’« opérations concrètes » qui se constituent dès 7-8 ans, on voit se constituer simultanément, dès le niveau des opérations propositionnelles ou hypothético-déductives (de 11-12 à 14-15 ans), un groupe de quatre transformations (inverse, réciproque, corrélative et identique) et le réseau avec sa combinatoire. Du point de vue logique, on peut de même concevoir une généalogie formelle correspondante, projet dont nous avions fourni une esquisse en 1950, et que J.-B. Grize a réalisé depuis (à paraître prochainement dans les « Études d’épistémologie génétique »).

Autre remarque préalable. Selon G.-G. Granger l’opération au sens des mathématiciens implique la notion des structures abstraites (p. 29), ce qui n’est évidemment pas le cas des groupements. Mais, ici encore, il convient de se rappeler qu’au point de vue génétique il est indispensable de trouver des transitions entre le niveau préopératoire, où n’existent pas de structures cohérentes, et les structures abstraites qui marquent l’achèvement (relatif et provisoire) d’un tel développement. Le « groupement » constitue à cet égard une étape particulièrement intéressante, non seulement parce que, génétiquement, il constitue le point de départ simultané des groupes et des réseaux, mais encore parce qu’il correspond à une forme de pensée encore en usage en certaines disciplines scientifiques : c’est ainsi que les classifications propres à la Zoologie et à la Botanique systématiques ne comportent encore de structures ni de réseaux ni de groupes, mais exclusivement de « groupements », tandis que la classification des éléments chimiques de Mendelejeff est d’un niveau nettement supérieur.

Aussi bien la conclusion de G.-G. Granger nous satisfait-elle presque complètement, car elle correspond, à une petite réserve près, à nos propres intentions : « L’intuition des structures proto-logiques développée par M. Piaget est riche de sens, mais à la condition, croyons-nous, d’y voir, non des systèmes axiomatisables, mais les prémisses d’un développement de pensée qui conduit précisément aux structures axiomatisées, véritables formes d’équilibre de la pensée rationnelle, c’est-à-dire aux mathématiques, entendues dans le sens le plus large. Le mouvement d’axiomatisation est donné dans la science même, et la pensée « qualitative », « intensive » du groupement s’y fait scientifique, c’est-à-dire susceptible d’axiomatisation » (p. 31). On ne saurait mieux, nous semble-t-il, exprimer ce que nous avons fait, mais répétons-le, à une petite réserve près.

Cette réserve ne touche d’ailleurs qu’une question de méthode. Étant entendu que les sujets qui utilisent la structure de « groupements » (les enfants dès 7-8 ans et même les zoologistes et botanistes) ne l’axiomatisent pas eux-mêmes, au nom de quelle interdiction empêcherait-on un logicien de l’axiomatiser dans le but de permettre aux épistémologistes de comparer les démarches de la pensée naturelle à celles des structures formelles correspondantes ? G.-G. Granger nous fait trop d’honneur en paraissant admettre que c’est alors nous-même qui voulions jouer le rôle du logicien en plus de celui du psychologue, tandis que nous nous réservions simplement un mot à dire dans la discussion finale de l’épistémologiste. Nous avons, il est vrai, écrit un Traité de logique, fort mal baptisé ainsi (pour des raisons d’édition), mais présenté très explicitement sans prétention de formalisation et destiné simplement à soulever, sur un plan intuitif, des problèmes de structure opératoire et à livrer ces problèmes à la double méditation des psychologues et des logiciens.

Or, un logicien a précisément repris certains de ces problèmes : J.-B. Grize, qui a le premier fourni, mais cette fois en observant tous les usages techniques de la logique mathématique, une formalisation du « groupement » 12. Et le principal intérêt de cette axiomatisation a été, sans parler des relations établies avec précision entre les « groupements », les groupes et les réseaux, de dégager les postulats limitatifs que l’on est obligé d’introduire si l’on veut conserver une correspondance significative entre les « groupements » propres à la pensée naturelle et les « groupements » dûment formalisés.

Cela dit, il est alors facile de répondre aux objections de détail de G.-G. Granger. Celui-ci ne nous paraît pas, en effet, distinguer suffisamment deux fonctions possibles de l’axiomatisation : (a) axiomatiser des théories scientifiques pour leur imposer une cohérence qu’elles n’ont peut-être pas encore atteinte, quitte à les modifier, etc. ; (b) dégager par un système d’axiomes les lois d’une structure observée, de manière à en mieux comprendre l’économie interne. Faute de reconnaître une telle distinction, l’auteur est alors conduit à juger du « groupement » du point de vue des mathématiques abstraites, alors que son intérêt essentiel est d’être prémathématique : c’est ce point de vue abstrait qui est sans doute responsable de l’hypothèse selon laquelle le « groupement » se superposerait à une structure d’ordre préalable, alors que, comme nous l’avons vu, le « groupement » n’est nullement un treillis et que les structures d’ordre élémentaires génétiquement (les sériations et leurs composés) sont justement des groupements.

Quant à l’objection centrale de G.-G. Granger, sur l’incohérence d’un système que l’on pourrait exprimer soit en termes d’opérations ou transformations (+, −, …) soit en termes d’éléments ou objets (A, A’, …), elle témoigne d’un atomisme logique que la notion de « groupement » est précisément destinée à dépasser. Dans le contexte épistémologique, tout d’abord, il est évident que les éléments et les opérations sont interdépendants : en une classification, par exemple, les classes sont déjà des produits de l’opération de réunion tandis que celle-ci ne peut s’appliquer qu’à des classes (dont les classes singulières et nulles). Notons d’ailleurs qu’il en est de même du groupe additif des nombres entiers positifs et négatifs : les nombres ne sont que des produits d’additions et celles-ci ne s’appliquent qu’à des nombres. Ces remarques préalables s’appuient en définitive sur le cercle bien connu des concepts et des jugements : le concept est le résultat de jugements, tandis que ceux-ci relient nécessairement des éléments conceptualisés. — Du point de vue formel on surmonte alors aisément cette dualité d’interprétations (laquelle n’est donc pas épistémologiquement un défaut, mais une nécessité) en choisissant l’une ou l’autre ou en les conduisant toutes deux parallèlement. Dans l’interprétation en langage d’éléments on parlera notamment d’éléments neutres et, du point de vue des transformations, on parlera d’opération identique sans qu’il y ait là de problème. La tautification A + A = A s’introduira spécifiquement, puisqu’il ne s’agit ni d’un groupe ni d’un réseau. Quant à l’objection selon laquelle la limitation des compositions aux éléments contigus rend la « perspective des transformations… peu adéquate au groupement » (p. 28), elle tombe pour la même raison, puisqu’il s’agit de transformations à la fois élémentaires et spécifiques.

En bref, les objections essentielles de G.-G. Granger, selon lesquelles (a) le « groupement » comporte deux interprétations entre lesquelles le choix est impossible et (b) le « groupement » ne saurait donc être axiomatisé proprement, nous paraissent tomber : (a) du fait que les deux interprétations possibles tiennent à la nature même des relations entre opérations et éléments et (b) du fait que le système a été en fait axiomatisé par un logicien qui en a tiré toutes les conséquences. Notons en particulier ce point fondamental que l’axiomatisation de Grize permet le passage des « groupements » de classes et de relations à la série des nombres entiers, en parallèle étroit avec l’analyse génétique : ce passage atteste alors simultanément la spécificité du « groupement » par opposition aux groupes arithmétiques et la cohérence du système, mise en doute par G.-G. Granger ; celle-ci est, en effet, ainsi confirmée rétroactivement, car, comme l’a dit en substance E. W. Beth au Symposium où Grize exposait sa démonstration : « Même si le passage de la classe au nombre ne se faisait pas ainsi, il reste intéressant de montrer qu’il n’y a pas de « crise » dans une telle forme de passage. 13 »

Un dernier point, puisque nous en sommes à répondre aux critiques si amicales de G.-G. Granger, mais un point sur lequel l’accord est plus grand qu’il ne lui semble. Granger croit au rôle du langage plus que nous n’y croyons, c’est entendu. Mais il nous semble exagérer lorsqu’il nous reproche « un total oubli de l’élément linguistique dans la formation de la pensée scientifique » (p. 31) 14, ainsi que lorsqu’il résume notre position sur ce point par l’expression : « l’acquisition du langage accompagne la formation de la pensée logique, mais ne la détermine pas » (p. 31). Pour nous, le langage est au contraire une condition sans doute nécessaire de l’achèvement de la pensée logique, mais une condition qui n’est pas suffisante. Le langage semble certes nécessaire à la constitution de la logique des propositions et des opérations hypothético-déductives qui, chez l’enfant, libèrent la pensée formelle (de 12 à 15 ans) de ses conditions concrètes préalables. En effet, une hypothèse comme une proposition ne se conçoivent qu’énoncées verbalement et l’on ne conçoit pas comment, sans le langage, l’enfant en viendrait à dépasser les groupements de classes et de relations dans la direction de la combinatoire propre au réseau et de la mobilité du groupe INRC. Par contre le langage ne suffit nullement (et c’est cela qu’il importait de souligner contre une interprétation linguistique de la logique, sur le mode de l’empirisme logique) à engendrer les opérations logiques de départ, qui tiennent à la coordination même des actions plus qu’à leur expression verbale. Nous serions donc assez d’accord avec la formule de Granger : « Le problème fondamental de la connaissance scientifique… [est à situer] dans la collaboration d’une expression linguistique et d’une manipulation » (p. 32). Mais comme tout le monde aujourd’hui insiste sur l’expression linguistique, il nous a paru utile de rappeler le rôle des coordinations d’actions, car ce sont celles-ci qui fournissent les structures élémentaires d’ordre, d’inclusion, etc., en dehors desquelles l’expression linguistique ne serait pas possible.

Par exemple, G.-G. Granger croit ajouter beaucoup à nos interprétations en soulignant le fait qu’une découverte enfantine telle que celle de la conservation d’un liquide transvasé d’un récipient en un autre de forme différente tient à une « expérience parlée » plus qu’à une « expérience perçue » (p. 32). Or, cela va de soi. Mais le fait important nous paraît être que telle relation fondamentale comme l’inclusion est saisie sur le plan de la manipulation parlée (par exemple reconnaître qu’il y a plus de fleurs que de primevères dans un bouquet de dix fleurs dont cinq primevères, ce qui est acquis seulement vers 7-8 ans) deux ou trois ans avant que cette relation soit dominée par le langage seul (vers 9-10 ans encore une expression telle que « quelques-unes de mes fleurs » est comprise comme synonyme de « toutes mes [quelques] fleurs »). De tels faits concordent certes avec l’hypothèse selon laquelle le langage constituerait une condition nécessaire de l’achèvement d’une structure logique. Mais — et cela nous paraît plus important dans la discussion de la plupart des thèses contemporaines, comme celles de l’empirisme logique — ils prouvent surtout que les liaisons verbales ne sont structurées qu’en fonction d’une coordination suffisante des actions. Comme, d’autre part, les structures sensori-motrices antérieures à tout langage conduisent déjà à des structurations très poussées, la réduction de la logique à une syntaxe et à une sémantique combinée nous paraît irrecevable, ce que nous tenions avant tout à montrer. Par contre, il nous semble y avoir accord général entre les thèses de l’épistémologie génétique et l’idée centrale propre à G.-G. Granger de présenter « l’allure actuelle du problème du transcendantal » comme « celui de la création des formes et de leur insertion dans une pratique » (p. 214), étant entendu que cette création n’est point indépendante de cette insertion, et surtout étant reconnu que cette insertion ne provient pas sans plus de généralisations verbales, mais que toute praxis suppose une logique préalable des coordinations d’actions.