Le problĂšme de la filiation des structures. La filiation des structures (1963) a

DĂšs nos premiĂšres recherches sur la question de la pensĂ©e logique chez l’enfant, en 1919-1921, nous avons Ă©tĂ© frappĂ© par la possibilitĂ© de dĂ©crire les principales difficultĂ©s auxquelles se heurtent les jeunes sujets, puis la maniĂšre dont ils les surmontent peu Ă  peu, en nous servant du langage de la logique algĂ©brique en ses opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires. C’est ainsi que nos premiers travaux 1 ont portĂ© sur l’inclusion et l’addition des classes, puis sur la composition des relations asymĂ©triques transitives, sur l’intersection des classes, etc.

En poursuivant l’analyse selon cette ligne, nous nous sommes rapidement rendu compte que la conquĂȘte principale Ă  effectuer par le sujet pour parvenir Ă  un niveau opĂ©ratoire Ă©tait celle de la rĂ©versibilitĂ© des transformations, sous son double aspect d’inversion et de rĂ©ciprocitĂ©. De lĂ  est naturellement issue peu Ă  peu une recherche des structures d’ensemble que peuvent comporter les systĂšmes opĂ©ratoires du sujet, et, en Ă©tudiant la pĂ©riode qui s’étend de la petite enfance Ă  l’adolescence, nous avons trouvĂ© deux systĂšmes principaux correspondant aux niveaux de 7-8 Ă  10-11 ans et de 11-12 Ă  14-15 ans. Il peut ĂȘtre utile de signaler que nous avons dĂ©gagĂ© ces deux sortes de structures non pas a priori, mais en nous fondant essentiellement sur ce qu’a pu nous apprendre l’examen de la pensĂ©e « naturelle », tout en utilisant Ă  titre de langage le peu d’expressions tirĂ©es de l’algĂšbre gĂ©nĂ©rale dont dispose un psychologue tout Ă  fait moyen Ă  cet Ă©gard.

Les premiĂšres de ces structures n’ont qu’un faible intĂ©rĂȘt logique, et il est donc naturel que les logiciens ne s’en soient point occupĂ©s. Elles prĂ©sentent par contre un Ă©vident intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©tique, en tant que premiers systĂšmes coordonnant (Ă  son insu, cela va de soi) les opĂ©rations logiques d’un sujet dont les processus de pensĂ©e ne correspondent qu’à une partie assez restreinte de l’algĂšbre de Boole : ces structures sont celles du « groupement » dont il a Ă©tĂ© suffisamment question dans le fasc. XI de ces « Études » (sous la signature de Grize) pour que nous nous dispensions d’y revenir. Rappelons seulement qu’il existe deux sortes de groupements, les uns de classes et dont la forme de rĂ©versibilitĂ© est l’inversion ou nĂ©gation (N) et les autres de relations dont la forme de rĂ©versibilitĂ© est la rĂ©ciprocitĂ© (R), mais sans groupement gĂ©nĂ©ral rĂ©unissant en un seul systĂšme les transformations par inversion et par rĂ©ciprocitĂ©.

Il Ă©tait donc normal de se demander si la suite du dĂ©veloppement opĂ©ratoire conduirait tĂŽt ou tard le sujet Ă  des structures coordonnant ces deux sortes d’involutions, et c’est ce que nous avons cherchĂ© par deux mĂ©thodes, qu’il peut ĂȘtre intĂ©ressant de rappeler, car c’est leur union qui a Ă©tĂ© au point de dĂ©part des prĂ©occupations ultĂ©rieures sur la filiation des structures logiques, que notre Centre d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique a reprises sur des bases plus larges et qui ont abouti au prĂ©sent fascicule des « Études ».

La premiĂšre de ces mĂ©thodes a Ă©tĂ© celle du calcul. En possession des structures de « groupements » de classes et de relations, nous nous sommes demandĂ©, pour orienter nos investigations psychologiques ultĂ©rieures, ce que donnerait une structure analogue au moyen des opĂ©rations ou foncteurs propositionnels et de leurs transformations, et avons essayĂ©, pour commencer, de dĂ©duire cette structure par le seul calcul 2. Nous avons alors trouvĂ©, non plus un simple « groupement » mais un groupe de quatre transformations (isomorphe au « Vierergruppe » de Klein), la nĂ©gation N, la rĂ©ciprocité R, la corrĂ©lative C et l’identique I. PersuadĂ© que le groupe INRC Ă©tait bien connu, nous avons Ă©tĂ© Ă©tonnĂ© dans la suite d’apprendre qu’il n’avait frappĂ© les logiciens qu’à partir des travaux de A. Schmidt (1950), W. T. Parry et surtout D. W. Gottschalk (1953) puis BlanchĂ©. C’est donc dire Ă  la fois que cette structure n’a point Ă©tĂ© dictĂ©e par des a priori empruntĂ©s aux travaux des logiciens et cependant qu’elle prĂ©sente (contrairement au « groupement ») une signification formelle trĂšs gĂ©nĂ©rale.

Mais, d’autre part, notre seconde mĂ©thode d’approche montre que cette structure prĂ©sente aussi une signification « naturelle » profonde : c’est l’étude (expĂ©rimentale et non plus dĂ©ductive) des diffĂ©rences entre la logique de l’adolescent et celle de l’enfant. Pendant que nous cherchions Ă  prĂ©voir dans l’abstrait la structure opĂ©ratoire qui coordonnerait les inversions et les rĂ©ciprocitĂ©s, B. Inhelder se livrait Ă  un ensemble de recherches sur l’induction des lois physiques Ă©lĂ©mentaires Ă  diffĂ©rents niveaux d’ñge, ce qui fournissait sur la logique du prĂ©adolescent et de l’adolescent un ensemble de donnĂ©es non pas seulement verbales, mais intĂ©ressant le comportement le plus spontanĂ© des sujets en prĂ©sence de dispositifs matĂ©riels sur lesquels ils pouvaient agir Ă  leur guise en mĂȘme temps que raisonner. Or, le rĂ©sultat de ces investigations, que nous avons publiĂ© ensemble 3 a Ă©tĂ© essentiellement le suivant : entre 12 et 15 ans se constitue une sĂ©rie de schĂšmes opĂ©ratoires nouveaux, en mĂȘme temps que de nouveaux procĂ©dĂ©s dans la dĂ©couverte et la manipulation des faits ou des facteurs de causalitĂ©. Ces procĂ©dĂ©s nouveaux consistent Ă  dissocier les facteurs en les faisant varier sĂ©parĂ©ment pour dĂ©terminer leurs liaisons (alors que les petits ne procĂšdent que par classifications, sĂ©riations et correspondances mais globales) : ils reposent ainsi sur une combinatoire, et conduisent Ă  dĂ©gager les principales combinaisons correspondant aux foncteurs propositionnels. Quant aux nouveaux schĂšmes opĂ©ratoires, ils consistent en un ensemble de notions gĂ©nĂ©rales dont on n’aperçoit au premier abord ni la parentĂ© ni le pourquoi de leur formation synchronique : proportions, doubles systĂšmes de rĂ©fĂ©rence, comprĂ©hension d’équilibres (Ă©galitĂ© de l’action et de la rĂ©action), etc. Or, Ă  analyser la maniĂšre dont le sujet les dĂ©couvre, on s’aperçoit qu’il procĂšde en tous ces cas de la mĂȘme maniĂšre, en coordonnant des inversions et des rĂ©ciprocitĂ©s tout en les distinguant, donc en utilisant le groupe INRC Ă  l’Ɠuvre dans les foncteurs propositionnels dont ils apprennent par ailleurs spontanĂ©ment les combinaisons. En bref, la structure finale du dĂ©veloppement intellectuel (finale par rapport Ă  la seule enfance, mais ouverte sur tous les dĂ©veloppements ultĂ©rieurs) est simultanĂ©ment celle d’un rĂ©seau avec sa combinatoire (expliquant le passage entre les « groupements » de classes et de relations, antĂ©rieurs Ă  toute combinatoire, et les opĂ©rations propositionnelles) et du groupe des quatre transformations INRC.

Cette convergence entre les prĂ©visions algĂ©briques et les rĂ©sultats de l’expĂ©rimentation psychologique nous a alors conduit Ă  l’idĂ©e ou renforcĂ© dans l’idĂ©e dĂ©jĂ  esquissĂ©e dans Les Transformations des opĂ©rations logiques, que, Ă  la filiation rĂ©elle ou « naturelle » des structures, on pourrait peut-ĂȘtre faire correspondre une filiation abstraite ou thĂ©orique, fournissant un modĂšle algĂ©brique d’un tel dĂ©veloppement. MalgrĂ© sa jeunesse et ses caractĂšres lacunaire et approximatif, il n’y a pas de raison, en effet, pour que la psychologie gĂ©nĂ©tique de l’intelligence ne songe pas dĂšs maintenant Ă  poursuivre l’idĂ©al tracĂ© par les sciences physiques, dans lesquelles l’union de la dĂ©duction et de l’expĂ©rience se rĂ©vĂšle si fĂ©conde. En utilisant l’algĂšbre de la logique, d’une part, mais aussi, d’autre part, les instruments probabilistes si souples et diffĂ©renciĂ©s construits en vue des applications mĂ©cano-physiologiques, cybernĂ©tiques, etc., on peut espĂ©rer l’élaboration de modĂšles intĂ©ressant plus ou moins directement cette filiation des structures, dont la psychogenĂšse nous fournit un tableau trĂšs restreint mais rĂ©el.

Du point de vue Ă©pistĂ©mologique, la question est centrale, car on ne saurait espĂ©rer rĂ©soudre le problĂšme de la nature des structures logico-mathĂ©matiques sans dominer la question prĂ©alable de leurs relations avec la pensĂ©e « naturelle » des sujets. Or, cette question ne saurait ĂȘtre posĂ©e en termes significatifs que sur le terrain gĂ©nĂ©tique, car ce n’est pas avec la « conscience » du sujet (intuition, Ă©vidence, etc.) que ces structures peuvent ĂȘtre mises en rapport valable, mais seulement avec leur mode de construction donc avec leur genĂšse. À cet Ă©gard, il va alors de soi qu’une correspondance possible entre les filiations rĂ©elles et la gĂ©nĂ©alogie abstraite et thĂ©orique des structures constituerait une donnĂ©e dĂ©cisive.

Il est donc naturel qu’un tel problĂšme ait Ă©tĂ© mis Ă  l’ordre du jour de notre Centre d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, un peu en marge de nos Ă©tudes successives sur les opĂ©rations logiques, puis numĂ©riques, puis spatiales (car nous n’étions pas certains d’aboutir Ă  des rĂ©sultats nouveaux sur cette question difficile des filiations abstraites) mais avec renouvellement pĂ©riodique de nos essais. Ces efforts non d’ailleurs terminĂ©s, ont abouti au prĂ©sent fascicule XV des « Études ». Celui-ci contient un certain nombre de dĂ©veloppements que nous croyons importants pour ce problĂšme des correspondances entre filiations rĂ©elles et gĂ©nĂ©alogies thĂ©oriques, et qui sont dus Ă  trois collaborateurs, J. B. Grize, L. Apostel et S. Papert, dont on n’aurait pu rĂȘver une meilleure complĂ©mentaritĂ© Ă  partir de points de vue aussi diffĂ©rents que les leurs.

I

J. B. Grize est un pur logicien, mais dont l’une des spĂ©cialitĂ©s qu’il a manifestĂ©es Ă  notre Centre est de comprendre l’intĂ©rĂȘt des analyses psycho-gĂ©nĂ©tiques en leur spĂ©cificitĂ© et d’imaginer, lors de chaque nouvelle entreprise de cette nature, les modĂšles logiques et algĂ©briques que l’on pourrait faire correspondre aux donnĂ©es rĂ©elles, non pas dans le dĂ©tail mais dans leurs caractĂšres les plus significatifs. On se souvient de la maniĂšre Ă©lĂ©gante dont il a su formaliser la structure du « groupement » et le passage du groupement au nombre entier (vol. XI). Il Ă©tait donc naturel qu’il en vienne Ă  Ă©tudier la gĂ©nĂ©alogie thĂ©orique ou abstraite pouvant conduire par les voies les plus directes du « groupement » Ă  l’algĂšbre de Boole et, au-delĂ  mĂȘme de celle-ci, au groupe des quatre opĂ©rateurs INRC.

Or, les rĂ©sultats obtenus par Grize nous paraissent fĂ©conds, tant d’un point de vue heuristique que pour la thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des filiations.

Au premier de ces points de vue, qui n’est pas Ă  nĂ©gliger dans un Centre de recherche, la gĂ©nĂ©alogie proposĂ©e, tout en ne prĂ©tendant pas suivre pas Ă  pas les Ă©tapes du dĂ©veloppement rĂ©el, — et prĂ©cisĂ©ment parce qu’elle ne le prĂ©tend pas — aboutit en fait Ă  six paliers, dont deux connus et quatre intermĂ©diaires entre ces deux extrĂȘmes, chacun de ces quatre comportant lui-mĂȘme au moins deux structures distinctes avec passages et entrecroisements entre ces multiples sous-structures, c’est-Ă -dire avec une richesse plus grande de subdivisions et de connexions que ne le comportent les faits de filiation rĂ©elle observĂ©s jusqu’ici. Or, rien ne prouve que ces faits aient donnĂ© lieu Ă  une analyse exhaustive et, du point de vue heuristique, le schĂ©ma de Grize est donc de nature Ă  affiner les recherches ultĂ©rieures sur le terrain proprement psychogĂ©nĂ©tique, ne serait-ce qu’en conduisant Ă  chercher le pourquoi des diffĂ©rences entre la filiation effective et la gĂ©nĂ©alogie abstraite.

Quant aux points d’accord entre celles-ci, ils prĂ©sentent, nous semble-t-il, une signification instructive pour la thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des filiations. Le caractĂšre le plus notable Ă  cet Ă©gard de la construction de Grize est qu’elle procĂšde, non pas par dĂ©duction analytique, mais par « synthĂšses » successives au sens de la combinaison en une structure totale nouvelle de deux structures plus simples jusque lĂ  sĂ©parĂ©es. L’emploi d’une telle notion appelle quelques remarques.

Notons d’abord qu’en un sens il ne s’agit pas lĂ  d’un processus exclusivement dialectique : lorsque les Bourbaki caractĂ©risent trois « structures-mĂšres », puis tirent les structures particuliĂšres, soit de diffĂ©renciations par spĂ©cifications de ces structures initiales (adjonction de nouveaux axiomes qui en limitent la gĂ©nĂ©ralitĂ©), soit de combinaisons entre les « structures-mĂšres » ou entre des parties empruntĂ©es Ă  deux distinctes d’entre elles, on peut dĂ©jĂ  considĂ©rer ces combinaisons comme des synthĂšses en un sens analogue, puisqu’il ne s’agit pas d’une dĂ©duction analytique, mais de constructions par combinaison de structures ou sous-structures jusque lĂ  sĂ©parĂ©es. Seulement les « structures-mĂšres » initiales sont trĂšs gĂ©nĂ©rales et trĂšs riches, tandis que le problĂšme, si l’on dĂ©sire construire une gĂ©nĂ©alogie abstraite qui corresponde aux filiations rĂ©elles, est au contraire de partir de structures Ă©lĂ©mentaires aussi pauvres que possible et par consĂ©quent peu gĂ©nĂ©rales : c’est alors que le terme de synthĂšse prend un sens voisin de son sens dialectique, en ceci qu’il s’agit de « dĂ©passer » les Ă©lĂ©ments initiaux considĂ©rĂ©s comme des « moments » nĂ©cessaires, soit proprement antithĂ©tiques, soit simplement distincts mais soulevant des conflits possibles d’application ou crĂ©ant des lacunes par leur dualitĂ© mĂȘme.

Or, la synthĂšse, ainsi caractĂ©risĂ©e, nous Ă©tait dĂ©jĂ  connue dans un cas particuliĂšrement frappant et la premiĂšre question Ă©tait de savoir si l’on peut gĂ©nĂ©raliser un tel processus. Ce cas particulier est, nous l’avons dĂ©jĂ  rappelĂ©, celui du nombre, produit de la synthĂšse entre la sĂ©riation et l’emboĂźtement des classes, et l’on a pu constater (fasc. XI des « Études ») comment Grize a rĂ©ussi Ă  formaliser ce mĂ©canisme constructif d’abord observĂ© en fait. Nous avions, d’autre part, considĂ©rĂ© d’un point de vue psychogĂ©nĂ©tique que le groupe des quatre transformations INRC devait rĂ©sulter lui aussi d’une synthĂšse entre les structures Ă  base d’inversion N, comme les groupements de classes, et les structures Ă  base de rĂ©ciprocitĂ© R, comme ceux de relations, mais la question subsistait entiĂšrement de savoir s’il s’agit alors de synthĂšse en un sens homogĂšne au prĂ©cĂ©dent ou si l’on aurait Ă  faire Ă  des processus diffĂ©rents. L’un des aspects les plus intĂ©ressants de la contribution de Grize est alors de montrer qu’il y a homogĂ©nĂ©itĂ© et que l’on peut effectivement procĂ©der par synthĂšse des groupements de classes et de relations pour aboutir Ă  l’algĂšbre de Boole et au groupe INRC : mais il ne s’agit plus d’une synthĂšse immĂ©diate (c’est-Ă -dire sans intermĂ©diaires) comme dans la construction du nombre entier : c’est par l’intermĂ©diaire de quatre paliers comportant dix sous-structures que Grize parvient Ă  cette synthĂšse. Rappelons ce que nous disions Ă  l’instant au point de vue heuristique : rien ne permet d’en conclure qu’il s’agit lĂ  d’une construction artificielle, car, Ă  cĂŽtĂ© de cette derniĂšre Ă©ventualitĂ©, il en reste deux autres, soit que l’on trouve effectivement des sous-stades non aperçus jusqu’ici, soit qu’il s’agisse d’un processus se dĂ©roulant rĂ©ellement, mais de façon accĂ©lĂ©rĂ©e et sur certains points instantanĂ©e, tandis que sa formalisation y distingue de multiples moments successifs.

Cette remarque nous conduit au second problĂšme soulevĂ© par la notion de synthĂšse : celui du type de formalisation susceptible de correspondre Ă  son statut rĂ©el ou psychogĂ©nĂ©tique. Il est Ă©vident, en effet, qu’il n’existe en droit aucune correspondance entre les moments successifs du dĂ©roulement d’une axiomatique et ceux d’une filiation ou construction gĂ©nĂ©tique, parce que la premiĂšre ne construit rien mais se donne d’avance tout le nĂ©cessaire dĂšs les axiomes de dĂ©part, tandis que les secondes consistent en synthĂšses constructives. Nous avons donc pensĂ© depuis longtemps que, pour faire correspondre un modĂšle logique abstrait aux filiations rĂ©elles, il fallait Ă©laborer un appareil thĂ©orique de nature principalement opĂ©ratoire susceptible de suivre les sinuositĂ©s de la construction des opĂ©rations psychologiques elles-mĂȘmes. Mais comment formaliser cet appareil d’une maniĂšre qui le rende comparable aux axiomatiques et acceptables pour le logicien ? Grize a rĂ©solu le problĂšme de façon Ă©lĂ©gante en utilisant un systĂšme de postulats qui, certaines relations une fois dĂ©finies, permettent de caractĂ©riser successivement les opĂ©rations en jeu. Chaque structure Ă©tant distinguĂ©e par ses propres postulats, la synthĂšse de deux structures en une troisiĂšme s’obtient alors par modification des postulats des composantes, cette modification consistant elle-mĂȘme soit en gĂ©nĂ©ralisations dues Ă  l’extension des domaines, soit en suppressions de postulats limitatifs, rendues possibles en vertu de la synthĂšse mĂȘme. Ces structures et leurs transformations reçoivent d’autre part, leur signification de rĂšgles d’interprĂ©tation. GrĂące Ă  une telle mĂ©thode, Grize obtient ainsi une correspondance au moins globale entre la gĂ©nĂ©alogie abstraite et les faits de dĂ©veloppement, qui peut satisfaire Ă  la fois logiciens et psychologues pour autant qu’ils en viennent Ă  s’intĂ©resser Ă  cette rĂ©gion mixte dont cette Ă©tude a le mĂ©rite de fournir des instruments aussi adĂ©quats d’analyse.

On notera ensuite avec satisfaction la maniĂšre subtile dont Grize a su tourner l’une des difficultĂ©s principales de ces mises en correspondance. La logique ne s’occupe que de la forme des propositions ou des structures de classes et de relations et non pas de leur contenu. Mais, d’une part, il existe toute une pĂ©riode du dĂ©veloppement (de 7-8 Ă  11-12 ans en moyenne) au cours de laquelle les opĂ©rations en jeu demeurent « concrĂštes », c’est-Ă -dire ne fonctionnent de façon valable qu’à l’intĂ©rieur des frontiĂšres de certaines matiĂšres, sans gĂ©nĂ©ralisation Ă  d’autres, tĂ©moignant ainsi d’une indiffĂ©renciation relative entre la forme et le contenu. D’autre part, Matalon a remarquĂ©, dans ses recherches poursuivies avec Grize sur l’implication que la rĂ©sistance de la pensĂ©e naturelle aux implications paradoxales tient encore chez l’adulte Ă  des considĂ©rations de contenu et Grize indique finement que la proposition « Si 3 + 4 = 7 alors 3 × 4 = 12 » paraĂźt plus naturelle que l’exemple de Lewis « Si le vinaigre est acide, alors quelques hommes sont barbus », parce que 3 + 4 = 7 et 3 × 4 = 12 appartiennent Ă  un mĂȘme « domaine », tandis que ce n’est pas le cas des barbus et du vinaigre. Grize gĂ©nĂ©ralise alors la notion de « domaine » en un sens analogue Ă  celui du « domaine » des relations, ce qui permet d’établir une connexion entre la succession des structures et l’extension de leur domaine : par exemple le « groupement », ne procĂ©dant que de proche en proche, prĂ©sente un domaine plus restreint que les structures affranchies de cette limitation.

Un autre point de jonction prĂ©cieux entre le schĂ©ma de Grize et les filiations rĂ©elles est l’évolution de la nĂ©gation. En un « groupement » de classes, la nĂ©gation de la classe A n’intervient pas sous la forme gĂ©nĂ©rale non-A qui engloberait la totalitĂ© indĂ©finie des objets sauf les A, mais sous une forme limitĂ©e telle que A’ c’est-Ă -dire la complĂ©mentaire de A sous la classe la plus proche B, soit A’ = B − A. En englobant ces particularitĂ©s dans la formalisation de sa gĂ©nĂ©alogie thĂ©orique, Grize fournit ainsi les instruments d’une gradation qui est intĂ©ressante, non seulement dans ses convergences avec le dĂ©veloppement rĂ©el, mais aussi, comme on le verra, du point de vue entiĂšrement formel des relations entre les diverses logiques.

Il nous plaĂźt de relever, enfin, la maniĂšre dont Grize retrouve, au terme de son Ă©tude, la distinction que nous avions introduite entre les opĂ©rations constructives et les mĂ©canismes principalement rĂ©gulateurs de la dĂ©duction, Ă  propos des quaternes suggĂ©rĂ©s par la considĂ©ration du groupe des quatre transformations. En gĂ©nĂ©ralisant cette distinction, Grize conclut que, dĂšs les niveaux antĂ©rieurs Ă  l’algĂšbre de Boole ce seraient les opĂ©rations relevant du type « rĂ©seau » qui orienteraient la dĂ©duction ou en constitueraient le moteur et celles du type « groupe » qui en fourniraient le rĂ©glage ou contrĂŽle. D’une maniĂšre encore plus gĂ©nĂ©rale, on pourrait peut-ĂȘtre dire que le rĂŽle constructif de la notion d’ordre rend compte Ă  la fois de sa grande gĂ©nĂ©ralitĂ© et de sa grande prĂ©cocitĂ©. On trouve, en effet, des intuitions d’ordre Ă  tous les niveaux prĂ©opĂ©ratoires et il ne suffit sans doute pas de soutenir, pour en expliquer la formation rapide, qu’il s’agit de notions plus simples (que, par exemple, les notions mĂ©triques). Encore faut-il qu’elles comportent une signification fonctionnelle centrale, et ce serait donc bien le cas s’il s’agit, en fait, des relations qui jouent dans la pensĂ©e le rĂŽle proprement constructif et qui conduisent ainsi Ă  la dĂ©duction, avec la fĂ©conditĂ© indĂ©finie qu’elle finit par acquĂ©rir.

II

L’essai si captivant et au premier abord inquiĂ©tant, en ses conclusions, de L. Apostel se place Ă  un point de vue aussi diffĂ©rent que possible de celui de J. B. Grize. Alors que celui-ci part des donnĂ©es de fait et en tire un schĂ©ma thĂ©orique, s’efforçant ainsi de dĂ©duire le rĂ©el mais a posteriori, Apostel, avec toute la fougue de son tempĂ©rament intellectuel, se donne une dĂ©finition du dĂ©veloppement et cherche Ă  en dĂ©duire a priori ce que doit ĂȘtre un tel dĂ©veloppement, de son dĂ©part le plus humble jusqu’à son Ă©tat « final », et cela au moyen d’une analyse structurale essentiellement algĂ©brique.

Sa dĂ©finition du dĂ©veloppement ne se borne pas Ă  faire Ă©tat de ce que nous avons pu observer de la genĂšse des structures logiques entre l’enfance et l’adolescence : elle veut porter, non seulement sur tout dĂ©veloppement intellectuel, mais sur tout dĂ©veloppement humain en gĂ©nĂ©ral, en rĂ©fĂ©rence explicite Ă  ce qui peut demeurer vivant de l’évolutionnisme de Spencer.

En ce qui concerne le point de dĂ©part du dĂ©veloppement des structures opĂ©ratoires, il accepte provisoirement de partir du « groupement », mais remarque dans la suite qu’il est possible de construire des structures plus Ă©lĂ©mentaires et il en indique la nature. Cette suggestion est naturellement justifiĂ©e, et elle soulĂšve une question intĂ©ressante au point de vue des filiations rĂ©elles. À cet Ă©gard la constitution des « groupements » coĂŻncide avec le dĂ©but du niveau des opĂ©rations « concrĂštes », c’est-Ă -dire portant sur les objets eux-mĂȘmes, dĂ©crits verbalement, mais non pas encore sur de simples Ă©noncĂ©s verbaux posĂ©s Ă  titre d’hypothĂšse. Il s’agit donc d’un niveau assez Ă©lĂ©mentaire (7-8 ans dans nos milieux culturels) et, aux niveaux antĂ©rieurs, on ne connaĂźt pas, dans l’état actuel des recherches, d’autres structures opĂ©ratoires plus simples, car on ne trouve, jusqu’à plus ample informĂ©, que des conduites prĂ©opĂ©ratoires difficiles Ă  faire correspondre Ă  des structures dĂ©finies en raison prĂ©cisĂ©ment de ce caractĂšre prĂ©opĂ©ratoire et de son manque de consistance. On pourrait sans doute alors se demander (et la question avait Ă©tĂ© soulevĂ©e par C. Flament au Symposium de 1960) si, en supprimant telle ou telle opĂ©ration ou condition du groupement, on retrouverait certaines formes frĂ©quentes de rĂ©actions prĂ©opĂ©ratoires, et cette voie conduirait Ă©ventuellement Ă  certaines gĂ©nĂ©ralisations intĂ©ressantes au point de vue formel (par exemple en excluant la commutativitĂ© dans l’addition des classes, etc.), mais peut-ĂȘtre sans signification gĂ©nĂ©tique. Apostel se rapproche davantage de la genĂšse en suggĂ©rant des structures partiellement indĂ©terminĂ©es, comme des ensembles non entiĂšrement fermĂ©s par rapport Ă  un opĂ©rateur (ce qui nous conduirait en deçà d’une algĂšbre sensu stricto), etc. La solution serait sans doute Ă  chercher dans l’introduction de prĂ©-opĂ©rateurs partiellement mais non complĂštement rĂ©versibles, et nous dĂ©bouchons alors sur le problĂšme, tout Ă  fait significatif au point de vue gĂ©nĂ©tique et peut-ĂȘtre tout autant Ă  celui de la formalisation, qui est celui du passage des rĂ©gulations aux opĂ©rations. C’est le problĂšme que rencontre tĂŽt ou tard la construction de tout systĂšme autoorganisateur (cf. la derniĂšre partie de la contribution d’Apostel et le modĂšle de Papert).

En ce qui concerne l’étape « finale » du dĂ©veloppement, Apostel insiste sur la grande gĂ©nĂ©ralitĂ© du groupe de quaternalitĂ© (INRC) dont le champ d’application semble indĂ©fini et qui, sous sa forme « complexe », nous conduit au-delĂ  de l’algĂšbre de Boole, ce qui signifie qu’une telle Ă©tape n’a donc rien de « finale ». Nous nous trouvons naturellement, ici, en plein accord avec Apostel mais croyons utile d’y insister pour prĂ©venir un malentendu frĂ©quent. Le dĂ©veloppement de la pensĂ©e « naturelle » se prĂ©sente sous deux aspects complĂ©mentaires, indissociables quant Ă  leur frontiĂšre et leur point d’arrivĂ©e communs mais bien distincts quant Ă  leurs sources. L’un de ces aspects est sociogĂ©nĂ©tique et culturel : c’est le dĂ©veloppement I, collectif, se poursuivant de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration et façonnant les gĂ©nĂ©rations nouvelles avant qu’elles ne prennent la relĂšve dans cette marche continue. L’autre aspect est psychogĂ©nĂ©tique : c’est le dĂ©veloppement II, Ă  la fois organique (systĂšme nerveux) et mental, qui conduit de la naissance Ă  l’adolescence, c’est-Ă -dire au point d’insertion de l’individu dans la sociĂ©tĂ© adulte. Que ce second dĂ©veloppement (individuel) soit en connexion Ă©troite avec le premier, c’est l’évidence, mais il comporte cependant un ensemble de conditions prĂ©alables et une part de spontanĂ©itĂ© qui interviennent prĂ©cisĂ©ment dans la formation des structures opĂ©ratoires que nous Ă©tudions Ă  notre Centre. Il va donc de soi que si nous qualifions de « finales » des structures comme celle du groupe INRC, c’est exclusivement par rapport au dĂ©veloppement II, et encore tel qu’on l’observe au xxe siĂšcle dans nos sociĂ©tĂ©s. Mais, pour autant que la construction de cette structure coĂŻncide avec le moment oĂč (chez nous) l’individu devient intellectuellement adulte, donc oĂč le dĂ©veloppement II rejoint un niveau dĂ©terminĂ© Nt du dĂ©veloppement I, cette structure « finale » est en mĂȘme temps initiale par rapport Ă  la suite du dĂ©veloppement I, ultĂ©rieure Ă  Nt. D’une maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, dire qu’une structure est « achevĂ©e », mĂȘme si elle n’est pas « finale », signifie qu’elle atteint un Ă©tat d’équilibre tel qu’elle puisse ĂȘtre intĂ©grĂ©e, sans ĂȘtre modifiĂ©e en elle-mĂȘme, dans des structures ultĂ©rieures, dĂ©jĂ  ou non encore construites. Nous nous trouvons donc en accord complet avec Apostel dans ses rĂ©flexions sur le groupe de quaternalitĂ©, dont il semble aussi faire une Ă©tape nĂ©cessaire du dĂ©veloppement. Et en accord encore plus complet lorsqu’il Ă©nonce ce qui nous paraĂźt une des idĂ©es centrales de nos conceptions : « La genĂšse ne se ferme pas ; il n’y a pas
 possibilitĂ© de poser une limite ultime. » Ajoutons d’ailleurs que s’il n’y a pas davantage, pour la genĂšse « rĂ©elle », de terminaison que de commencement absolu, c’est sans doute pour les mĂȘmes raisons, tenant au dynamisme mĂȘme de l’idĂ©e de construction.

OĂč commencent par contre les problĂšmes vĂ©ritables, pour la recherche d’une correspondance entre la construction rĂ©elle et les filiations formelles, c’est avec la conclusion d’une pluralitĂ© « nĂ©cessaire » des genĂšses possibles, qui dĂ©coule tout naturellement de la mĂ©thode a priori adoptĂ©e par Apostel. Cette conclusion semble curieusement l’avoir inquiĂ©tĂ© lui-mĂȘme, alors que si l’on pouvait dĂ©duire a priori la nĂ©cessitĂ© d’une seule forme de genĂšse, la psychologie deviendrait entiĂšrement inutile ou, ce qui revient au mĂȘme, perdrait tout caractĂšre expĂ©rimental. Il convient donc que nous n’abordions cette discussion qu’aprĂšs nous ĂȘtre demandĂ© une fois de plus ce que nous cherchons en comparant les filiations rĂ©elles ou « naturelles » avec les gĂ©nĂ©alogies abstraites ou formelles.

Soit un dĂ©veloppement D1 observĂ© concrĂštement (expĂ©rimentalement), conduisant, par exemple, des « groupements » au groupe INRC. Nous pouvons, en premier lieu (a), partir de ce dĂ©veloppement rĂ©el D1 et nous demander si et comment il Ă©tait possible d’un point de vue formel ou logique, et si donc on peut le faire correspondre Ă  une gĂ©nĂ©alogie abstraite G1, logiquement consistante. C’est le problĂšme que s’est posĂ© Grize et qu’il semble avoir rĂ©solu par l’affirmative, ce qui nous montre qu’un tel dĂ©veloppement D1 n’était pas irrationnel, mais est devenu dĂ©ductible a posteriori moyennant certaines conditions. (b) On peut, en second lieu, construire d’autres gĂ©nĂ©alogies abstraites G2 
 Gn et concevoir par consĂ©quent l’éventualitĂ© (nous ne disons pas encore la possibilitĂ© matĂ©rielle, compatible avec toutes les conditions d’un dĂ©veloppement rĂ©el ou « naturel ») d’autres dĂ©veloppements rĂ©els D2 
 Dn, correspondants Ă  G2 
 Gn ; on peut, d’autre part, concevoir que l’une de ces gĂ©nĂ©alogies G2 
 Gn corresponde, mieux que G1, au dĂ©veloppement D1. Ce sont certains de ces problĂšmes que se pose Apostel dans son § 2 (sous I à IV), mais avec une mĂ©thode sur laquelle nous allons revenir, (c) Le problĂšme (b), qui est dĂ©ductif ou formel, Ă©tant rĂ©solu, on peut ensuite revenir au rĂ©el, ou tout au moins le considĂ©rer Ă  nouveau mais par des mĂ©thodes combinant l’expĂ©rience, la dĂ©duction et l’analyse probabiliste, et se poser un troisiĂšme problĂšme (c) : parmi les dĂ©veloppements logiquement possibles D1 
 Dn, le dĂ©veloppement D1 est-il le plus probable, et pourquoi ? D’oĂč une sĂ©rie de sous-problĂšmes de (c) : Le dĂ©veloppement D1 est-il le seul compatible avec certaines conditions du rĂ©el, et pourquoi oui ou non ? Si une autre gĂ©nĂ©alogie abstraite prise en G2 
 Gn correspond mieux Ă  D1 que G1, Ă  quoi correspondent dans le rĂ©el ces diffĂ©rences thĂ©oriques ou formelles ? Etc. Certains de ces problĂšmes (c) sont abordĂ©s par Apostel dans son § 4 (« Le dĂ©veloppement des systĂšmes auto-organisateurs ») et surtout par Papert dans sa brillante rĂ©alisation du « gĂ©nĂ©tron ».

Cela dit, revenons Ă  la multiplicitĂ© des genĂšses possibles Ă  laquelle aboutit Apostel et que nous classerions donc, pour notre part, dans l’un de ses rĂ©sultats positifs essentiels et non pas dans ses rĂ©sultats nĂ©gatifs. Mais demandons-nous d’abord en quoi cette multiplicitĂ© peut ĂȘtre relative Ă  la mĂ©thode employĂ©e. Les mĂ©thodes possibles ici se groupent selon trois types, (a) On pourrait d’abord procĂ©der de façon purement abstraite : Ă©tant donnĂ©es les grandes structures de l’algĂšbre gĂ©nĂ©rale, comment les reconstruire en partant des propriĂ©tĂ©s opĂ©ratoires non pas les plus gĂ©nĂ©rales mais les plus simples et les plus « élĂ©mentaires » au sens d’une genĂšse idĂ©ale (cf. Nicod, etc.) : en ce cas la multiplicitĂ© des genĂšses serait sans doute maximale, mais leur comparaison avec les genĂšses rĂ©elles n’en serait pas moins instructive, (b) On peut partir d’un exemple rĂ©el et limitĂ© pour chercher toutes les genĂšses idĂ©ales susceptibles d’en rendre compte, la multiplicitĂ© Ă©tant alors rĂ©duite, (c) On peut enfin partir d’une notion plus large du dĂ©veloppement et dĂ©terminer les genĂšses possibles. C’est cette mĂ©thode (c), intermĂ©diaire entre (a) et (b) qu’a choisie Apostel et il est Ă©vident qu’elle doit aboutir Ă  un Ă©ventail assez considĂ©rable de genĂšses algĂ©briques idĂ©ales toutes Ă©galement possibles. Il n’en reste pas moins qu’en assouplissant davantage encore la dĂ©finition initiale du dĂ©veloppement ou en ajoutant au contraire des exigences supplĂ©mentaires, on pourrait augmenter ou diminuer notablement cette multiplicitĂ©. Celle-ci est donc essentiellement relative.

Or, ce qui nous frappe dans les analyses d’Apostel est que, malgrĂ© sa conclusion, en apparence sceptique, de multiplicitĂ© (mais qui prend alors une valeur incontestable de contrĂŽle positif), il aboutit (fin du § 2, sous IV : Conclusions) Ă  ce rĂ©sultat, pour nous essentiel, que toute algĂšbre du dĂ©veloppement, donc toute genĂšse abstraite, doit faire appel au groupe de quaternalitĂ© INRC, parce qu’une organisation croissante implique la symĂ©trie, donc la rĂ©ciprocité R. Apostel insiste Ă  cet Ă©gard sur le rĂŽle nĂ©cessaire de la rĂ©versibilitĂ© en gĂ©nĂ©ral, qu’il appelle involution 4, mais il n’insiste que sur la symĂ©trie R et non pas sur l’inversion N. Or, en se rĂ©fĂ©rant Ă  une notion de dĂ©veloppement un peu plus Ă©troite et partant plus prĂ©cise, il aurait pu le faire de la maniĂšre suivante.

La principale diffĂ©rence, nous semble-t-il, entre le dĂ©veloppement de l’intelligence ou des structures opĂ©ratoires et le dĂ©veloppement biologique en gĂ©nĂ©ral (qu’Apostel voudrait dĂ©jĂ  embrasser dans ses genĂšses algĂ©briques) tient Ă  la forme que prend l’intĂ©gration dans les deux cas. Au cours du dĂ©veloppement biologique il arrive qu’une structure antĂ©rieure disparaisse pour faire place Ă  d’autres, mais il arrive aussi qu’elle soit intĂ©grĂ©e dans les nouvelles, en tout ou en partie : par exemple, une respiration branchiale peut laisser de faibles traces en une classe de descendants ayant acquis la respiration pulmonaire, ou encore l’os hyoĂŻde des poissons se retrouve parmi les osselets de l’oreille interne des mammifĂšres. Seulement, si nous appelons T le systĂšme des transformations qui a conduit de l’état initial Ă  l’état ultĂ©rieur, ce systĂšme T est irrĂ©versible (il n’est donc pas involutif et ici au double sens algĂ©brique et biologique) : on ne peut pas retrouver l’état initial au moyen de transformations inverses appropriĂ©es. Dans le domaine des Ă©tats d’équilibre de l’intelligence (structures opĂ©ratoires), au contraire, une structure une fois achevĂ©e (la sĂ©rie des nombres entiers, par exemple) peut ĂȘtre intĂ©grĂ©e en des structures ultĂ©rieures plus riches (par exemple les nombres rĂ©els, rationnels et irrationnels), mais rien n’empĂȘche, en partant de ces derniĂšres structures, de retrouver les premiĂšres. En ce cas la rĂ©versibilitĂ©, sous forme d’involutions appropriĂ©es (au sens algĂ©brique du terme, mais non plus biologique) reprĂ©sente un aspect constitutif essentiel du dĂ©veloppement, et cela sous une forme d’inversion N et non plus seulement de rĂ©ciprocitĂ© R.

On peut donc Ă©largir la partie positive des conclusions d’Apostel. Quant Ă  leur partie « nĂ©gative », rĂ©pĂ©tons que c’est un gain prĂ©cieux pour l’étude des filiations rĂ©elles que d’ĂȘtre en possession d’une multiplicitĂ© de gĂ©nĂ©alogies thĂ©oriques, car cela pose une sĂ©rie de problĂšmes nouveaux et fĂ©conds, Ă  deux points de vue au moins : en obligeant, d’abord, Ă  vĂ©rifier si un secteur au moins de cette multiplicitĂ© ne se retrouve pas en fait, et en conduisant, ensuite, Ă  chercher pourquoi telle filiation rĂ©elle (unique ou, dans l’hypothĂšse prĂ©cĂ©dente, en partie plurale) l’a emportĂ© sur les autres possibles.

En ce qui concerne le premier point, Apostel nous fait une suggestion trĂšs utile en conseillant l’analyse de la genĂšse et du dĂ©veloppement rĂ©els de la notion de fonction. Or, depuis qu’Apostel a quittĂ© notre Centre pour des destinĂ©es plus glorieuses, celui-ci, sous l’impulsion de J. B. Grize, s’est prĂ©cisĂ©ment prĂ©occupĂ© d’un tel problĂšme. Mais cette Ă©tude conduira-t-elle Ă  une nouvelle filiation, ou simplement Ă  une diffĂ©renciation des processus dĂ©jĂ  connus ? Les fonctions constituent, en effet, un « hyper-groupe », structure dont Grize nous a dĂ©jĂ  montrĂ© les relations avec le « groupe » et le « rĂ©seau », mais, curieusement aussi, les connexions possibles avec le « groupement » Ă©lĂ©mentaire lui-mĂȘme. Le problĂšme demeure donc ouvert.

Quant au second problĂšme, il s’agit donc de comprendre les raisons qui ont imposĂ© le choix de certaines filiations rĂ©elles parmi la multiplicitĂ© des genĂšses thĂ©oriques algĂ©briquement possibles. Il est alors indispensable, pour rĂ©soudre cette question, de trouver un intermĂ©diaire entre la dĂ©duction pure et les donnĂ©es de l’expĂ©rience, et, Ă  cet Ă©gard, Apostel recourt trĂšs pertinemment aux systĂšmes auto-organisateurs, dont la derniĂšre partie de ce fascicule prĂ©sentera un modĂšle remarquable avec le « gĂ©nĂ©tron » de S. Papert.

Mais peut-ĂȘtre Apostel a-t-il oubliĂ© Ă  ce sujet le genre d’analyses auxquelles il avait lui-mĂȘme collaborĂ© (fasc. II des « Études ») sur les relations entre le dĂ©veloppement des structures et leur Ă©quilibration. Or, celle-ci constitue une dimension indispensable des mĂ©canismes auto-organisateurs ainsi que du dĂ©veloppement rĂ©el, si l’on veut Ă©viter le double Ă©cueil d’un recours implicite Ă  la prĂ©formation des structures dĂšs le point de dĂ©part ou d’une explication par le hasard seul. Les schĂ©mas d’équilibration progressive prĂ©sentent, en effet, cet avantage irremplaçable de faire appel Ă  des processus probabilistes sĂ©quentiels, c’est-Ă -dire que l’apparition d’un palier de rang n n’est pas la plus probable dĂšs l’origine, mais ne devient telle qu’une fois surmontĂ©s les dĂ©sĂ©quilibres antĂ©rieurs, donc une fois atteint l’équilibre au palier n−1.

Le prĂ©formisme constitue Ă  cet Ă©gard l’écueil le plus difficile Ă  Ă©viter. Lorsqu’Apostel nous dit Ă  plusieurs reprises que le groupe des quatre transformations INRC doit ĂȘtre prĂ©sent dĂšs le dĂ©part, il a raison s’il soutient simplement qu’il est alors prĂ©figurĂ© sous une forme ou sous une autre, tandis qu’il n’y aurait plus de construction gĂ©nĂ©tique mais une simple prĂ©formation s’il Ă©tait donnĂ© tout constituĂ© dĂšs les premiĂšres Ă©tapes. En quoi consiste alors cette prĂ©figuration ? Du point de vue gĂ©nĂ©tique cela revient sans plus Ă  dire qu’il est compris dans les possibilitĂ©s ouvertes par les structures de dĂ©part, mais Ă  condition que ces possibilitĂ©s s’actualisent : or, les conditions de cette actualisation sont ou bien que le sujet procĂšde Ă  de nouvelles « synthĂšses » au sens indiquĂ© plus haut ou bien qu’il Ă©largisse les structures initiales en les complĂ©tant par des constructions nouvelles. Formellement, comme le montre Grize dans l’étude qui va suivre (cf. Conclusions), le groupe INRC n’est pas donnĂ© dĂšs le dĂ©part si l’on n’attribue d’abord Ă  la nĂ©gation que son sens restreint, pour la gĂ©nĂ©raliser ensuite par paliers successifs. Dans les deux cas, les structures finales ne sont donc pas prĂ©formĂ©es dans les structures initiales, mais seulement rendues possibles grĂące Ă  celles-ci et moyennant une construction proprement dite.

C’est donc pour rendre effective cette derniĂšre et pour Ă©viter que l’auto-organisation ne se rĂ©duise Ă  une simple explicitation de ce qui serait fourni dĂšs le dĂ©part qu’il s’agit de combiner les mĂ©canismes auto-organisateurs avec un processus comportant une Ă©quilibration par paliers successifs. Si cette derniĂšre condition n’est pas remplie, ou bien l’auto-organisation pourrait ĂȘtre en droit instantanĂ©e, ce qui ne constituerait plus un modĂšle du dĂ©veloppement rĂ©el, ou bien l’auto-organisation rĂ©sulterait du hasard seul, ce qui ne serait pas non plus conforme aux donnĂ©es de fait Ă  expliquer. C’est donc sur ce point central qu’il s’agirait de complĂ©ter la belle contribution d’Apostel, et c’est prĂ©cisĂ©ment sur ce problĂšme difficile qu’a portĂ© l’effort de S. Papert, comme on le verra dans les parties IV et V du prĂ©sent fascicule.

III

Dans l’une de ses deux contributions, Papert nous livre une premiĂšre mise au point des recherches qui l’ont occupĂ© depuis de nombreux mois, tant Ă  notre Centre d’épistĂ©mologie de GenĂšve qu’au National Physical Laboratory de Londres, et qui tendent Ă  Ă©laborer une « machine » imitant le dĂ©veloppement rĂ©el en son double aspect de filiation des structures opĂ©ratoires par construction progressive et d’équilibration par paliers successifs.

Les « machines » connues, dont l’ancĂȘtre incontestĂ© et respectĂ© est le cĂ©lĂšbre homĂ©ostat d’Ashby, ont eu surtout pour but la solution des problĂšmes. Or, mĂȘme sur ce terrain, essentiel mais limitĂ©, elles ont dĂ©jĂ  fait appel Ă  des mĂ©canismes d’équilibration. Seulement l’homĂ©ostat d’Ashby ne comporte pas de feedbacks partiels, ce qui revient Ă  dire que, quand la solution n’est pas trouvĂ©e par une premiĂšre Ă©quilibration, tout recommence Ă  zĂ©ro pour la seconde, etc. D’autre part, et par consĂ©quent, la succession des Ă©quilibrations ne comporte pas de direction ou de « flĂšche » en un sens comparable Ă  la direction de l’évolution de l’entropie en thermodynamique (situation dans laquelle un macroĂ©tat correspond Ă  un grand nombre possible de microĂ©tats). Il est vrai qu’Ashby a montrĂ© thĂ©oriquement la possibilitĂ© d’adjoindre Ă  son appareil des paliers successifs d’équilibration, mais en Ă©tablissant d’avance leur ordre de succession, ce qui revient Ă  les dĂ©terminer a priori et ne constitue par consĂ©quent pas un modĂšle suffisant du dĂ©veloppement lui-mĂȘme.

Si la machine d’Ashby reprĂ©sente donc un excellent modĂšle opĂ©ratoire de la solution des problĂšmes, elle demeure en quelque sorte trop opĂ©ratoire, comme les calculatrices en gĂ©nĂ©ral, pour fournir une image du dĂ©veloppement comme tel. Il existe, d’autre part, un modĂšle non opĂ©ratoire qui permet d’obtenir des sortes de connaissances-copies, mais qui ne porte pas sur les transformations : c’est le « perceptron » de F. Rosenblatt. La premiĂšre originalitĂ© de l’essai de Papert a Ă©tĂ© de combiner ce modĂšle non opĂ©ratoire avec les modĂšles « trop » opĂ©ratoires, si l’on peut dire, et cela de maniĂšre Ă  aboutir Ă  une machine qui, non seulement rĂ©solve des problĂšmes, mais encore procĂšde par Ă©tapes ou paliers successifs, Ă  la maniĂšre d’un dĂ©veloppement rĂ©el. En un tel cas l’auto-organisation n’est plus immĂ©diate, ou dĂ©terminĂ©e d’avance : elle procĂšde en quelque sorte gĂ©nĂ©tiquement, Ă  la maniĂšre d’un organisme vivant.

Pour atteindre ce but, Papert commence par une analyse mathĂ©matique des diverses variĂ©tĂ©s possibles de « perceptrons », avec ou sans directions ou « flĂšches », et par en fournir une classification fondĂ©e sur cette analyse. Ces considĂ©rations abstraites ne sont point nĂ©cessaires pour qui veut se borner Ă  saisir la signification gĂ©nĂ©rale du nouveau modĂšle de Papert, mais il a paru indispensable de les faire figurer nĂ©anmoins en ce fascicule, pour qui veut vĂ©rifier le fondement des dĂ©ductions de l’auteur.

En possession de ces instruments, Papert passe alors du « perceptron » Ă  son « gĂ©nĂ©tron », c’est-Ă -dire Ă  son modĂšle personnel procĂ©dant par paliers successifs et avec « flĂšche » ou direction. Deux remarques principales sont Ă  faire Ă  cet Ă©gard.

La premiĂšre est que les paliers successifs intervenant en un dĂ©veloppement ainsi imitĂ© mĂ©caniquement, ne sont donc point dĂ©terminĂ©s d’avance par les conditions mĂȘmes de la programmation, mais se constituent et se succĂšdent selon les « besoins » mĂȘmes apparaissant au cours de l’auto-organisation. Il y a donc lĂ  construction proprement dite, et non pas prĂ©formation, et c’est en quoi l’on peut parler d’un modĂšle gĂ©nĂ©tique et non plus simplement d’un mĂ©canisme calculateur.

En second lieu, il est fait cette fois appel Ă  l’équilibration en tant que mĂ©canisme formateur en un sens authentique, c’est-Ă -dire que la condition nĂ©cessaire pour qu’une nouvelle construction s’effectue Ă  un niveau ou palier n est que l’équilibre soit atteint au palier n−1. C’est lĂ  prĂ©cisĂ©ment ce qui exclut que la construction en n soit prĂ©formĂ©e dĂšs les niveaux antĂ©rieurs ou initiaux.

À cet Ă©gard, Papert fournit une Ă©laboration du mĂ©canisme d’équilibration qui constitue un progrĂšs notable par rapport aux Ă©tudes antĂ©rieures du Centre sur cette question (Fascicule II des « Études » : Logique et Ă©quilibre). Or, ce progrĂšs dans la structuration des processus en jeu, au lieu de s’écarter, comme cela eĂ»t Ă©tĂ© fort possible, des intentions initiales du recours Ă  l’idĂ©e d’équilibre, ou au lieu d’en attĂ©nuer la portĂ©e en aboutissant Ă  une trop grande complexitĂ© de conditions, en prĂ©cise au contraire les trois aspects principaux.

Tout d’abord, tandis que J. Bruner, dans une critique trĂšs amicale de l’un de nos ouvrages avec B. Inhelder, voyait dans l’idĂ©e de l’équilibre des structures cognitives une notion superfĂ©tatoire qui double simplement celle de rĂ©versibilitĂ© (nous lui avons dĂ©jĂ  rĂ©pondu sur ce point lors d’un symposium de l’AcadĂ©mie des sciences de New York), Papert s’accorde avec nous pour reconnaĂźtre dans le processus de l’équilibration le seul moyen de comprendre le devenir de ces structures. Sans le recours Ă  l’équilibration nous ne serions en prĂ©sence que des structures comme telles et de leurs filiations abstraites, de telle sorte que le dĂ©veloppement au sens gĂ©nĂ©tique serait instantanĂ© et se confondrait avec la dĂ©duction formelle. En d’autres termes, l’équilibration reprĂ©sente la dimension causale indispensable Ă  l’analyse gĂ©nĂ©tique, par opposition Ă  l’analyse structurale des Ă©tats d’équilibre, qui rejoint l’analyse formelle ou logique.

Ensuite Papert s’accorde avec nous pour insister sur le fait qu’un Ă©tat d’équilibre n’est pas un Ă©tat de repos final, mais constitue un nouveau point de dĂ©part. Et cela non seulement parce qu’une structure une fois Ă©quilibrĂ©e va s’intĂ©grer en de nouvelles structures en formation, mais encore (et ceci est nouveau) parce qu’un processus d’équilibration peut entraĂźner la formation de nouveaux Ă©tats de dĂ©sĂ©quilibre : voir la parabole des billes.

Enfin Papert montre excellemment que le propre d’une explication causale des filiations de structures fondĂ©e sur l’équilibration est seule Ă  permettre, sans retomber dans le prĂ©formisme, de faire la part d’une certaine autonomie et de donner un statut intelligible Ă  l’idĂ©e d’« émergence ». En effet, il serait ruineux pour le projet mĂȘme de rendre compte gĂ©nĂ©tiquement de la construction des structures logico-mathĂ©matiques que de subordonner d’emblĂ©e cette construction Ă  des influences ou renforcements externes, puisqu’un dĂ©veloppement opĂ©ratoire non autonome Ă©chouerait ainsi Ă  respecter l’indĂ©pendance spĂ©cifique de fonctionnement de ces structures (autonomie de la dĂ©duction, etc.). Or, si l’on renonce Ă  recourir aux seuls facteurs externes de l’apprentissage, il ne reste qu’à invoquer ou une prĂ©formation innĂ©e ou une Ă©quilibration proprement formatrice. C’est le grand mĂ©rite de Papert d’avoir atteint un modĂšle Ă  la fois intelligible et mĂ©canique de cette derniĂšre.

La seconde contribution de Papert fournit un certain nombre de rĂ©sultats intĂ©ressants qui complĂštent de façon fort utile les Ă©tudes de Grize et d’Apostel sur la filiation des structures. Il s’agit en particulier des trois points suivants.

En premier lieu, Papert s’est intĂ©ressĂ© Ă  une question en apparence purement contingente mais sous laquelle il a rĂ©ussi Ă  trouver un problĂšme plus gĂ©nĂ©ral : pourquoi les logiciens se sont-ils pour la plupart insurgĂ©s contre la maniĂšre dont nous avons prĂ©sentĂ© la logique des propositions dans un TraitĂ© de logique destinĂ© Ă  dĂ©crire symboliquement ce que l’on pourrait appeler la « logique naturelle » ; et contre la maniĂšre dont nous nous sommes servi de cette logique pour caractĂ©riser ailleurs 5 les opĂ©rations intellectuelles de l’adolescent ? Papert ne se borne pas Ă  rĂ©pondre que le point de vue Ă©tait autre. Mais, Ă©tant lui-mĂȘme Ă  la fois un logisticien de mĂ©tier et un Ă©pistĂ©mologiste Ă  l’esprit remarquablement gĂ©nĂ©tique, il n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  reconstruire formellement notre logique opĂ©ratoire, par un peu de dĂ©finitions et d’interprĂ©tations convenables. Il montre alors en quoi la logique opĂ©ratoire et le groupe INRC sortent des frontiĂšres de l’algĂšbre de Boole et permettent l’introduction de nouvelles opĂ©rations qui, en combinant les opĂ©rations classiques et celles du groupe INRC, non seulement se rapprochent davantage des filiations et de la pensĂ©e naturelles (en Ă©vitant notamment les implications paradoxales), mais encore aboutissent Ă  un traitement formel susceptible de gĂ©nĂ©ralisation.

En second lieu, et ceci est important pour le but principal poursuivi en ce fascicule, Papert montre que, selon qu’on envisage les divers systĂšmes boolĂ©ens, intuitionnistes, etc., les multiples filiations possibles ne sont pas d’égale simplicitĂ© en fonction des sous-structures employĂ©es. En certains systĂšmes, certaines filiations ne sont pas possibles, tandis qu’elles le sont en d’autres. Et, parmi les filiations possibles, certaines s’imposent par leur simplicitĂ© intrinsĂšque, tandis que d’autres sont plus malaisĂ©es. En bref, on entrevoit ainsi une solution Ă©ventuelle du problĂšme soulevĂ© par la multiplicitĂ© des filiations thĂ©oriques possibles, sur laquelle insiste Apostel, et l’unicitĂ© (ou la pluralitĂ© restreinte) des filiations rĂ©elles. Cette solution, en effet, peut faire intervenir deux sortes de facteurs. Les uns seraient relatifs aux conditions contingentes de la psychogenĂšse rĂ©elle (difficultĂ© de telle opĂ©ration Ă  tel niveau de dĂ©veloppement, etc.) et se traduiraient par une plus ou moins grande probabilitĂ© d’adopter telle filiation thĂ©oriquement possible plutĂŽt que telle autre, au cours des processus d’équilibration graduelle : en ce cas les facteurs dĂ©terminant les probabilitĂ©s seraient de nature extrinsĂšque par rapport aux structures. Mais d’autres facteurs pourraient ĂȘtre de nature intrinsĂšque : il s’agirait alors de la plus ou moins grande simplicitĂ© interne des filiations thĂ©oriques possibles, et c’est prĂ©cisĂ©ment sur ce point que Papert fournit un ensemble d’indications utiles.

Enfin, Papert soulĂšve le problĂšme des extensions Ă©ventuelles de la logique. Une filiation ne comporte jamais de stade final au sens absolu du terme, et une thĂ©orie des gĂ©nĂ©alogies abstraites et rĂ©elles ne saurait dĂ©boucher que sur une perspective d’ouverture. Celle-ci est alors cherchĂ©e par plusieurs d’entre nous (dont le plus convaincu est Nowinski) dans la direction d’une logique dialectique et le processus de synthĂšse, dont Grize a fourni une expression formelle dans ses essais de filiation thĂ©orique, en relĂšve dĂ©jĂ  pour une part. Mais la question qui se pose alors, et qui a Ă©tĂ© effleurĂ©e Ă  notre symposium de 1961 Ă  propos d’un exposĂ© de Nowinski, est de savoir si cette logique dialectique doit reposer sur des principes nouveaux ou s’il ne s’agira que d’une extension et d’un assouplissement des structures classiques. Au cours de cette discussion, Beth avait, par exemple, rappelĂ© la position initialement sans issue des Ă©lĂ©ates et l’essai d’Aristote de construire une logique des modalitĂ©s, pour conclure que la logique formelle finit toujours par parvenir Ă  s’incorporer une science du dĂ©veloppement, comme le prouve le cas de la physique mathĂ©matique. À quoi Greniewski avait rĂ©pondu que, quand le formalisme « intĂšgre » ce qui commence par lui Ă©chapper, il ne s’agit plus exactement du mĂȘme formalisme : le dĂ©veloppement de la logique formelle est par consĂ©quent dĂ©jĂ  dialectique ! La position de Papert, dont le tour d’esprit personnel est lui-mĂȘme si remarquablement dialectique, est celle d’un technicien auquel sa virtuositĂ© donne pleine confiance dans les possibilitĂ©s illimitĂ©es de la logique telle qu’elle est, puisqu’elle est dĂ©jĂ  multiforme et qu’il est habituĂ© Ă  en manier sans cesse de nouvelles combinaisons (comme le prouve par exemple son « Appendice »). Aussi bien juge-t-il inutile de « changer la logique » : elle se transforme et s’adapte suffisamment par ses propres ressources pour qu’il ne soit point besoin de discontinuitĂ©s ou de crises.