6. Genùse et structure en psychologie de l’intelligence 1 a

Commençons par dĂ©finir les termes dont nous nous servirons. Je dĂ©finirai la structure de la maniĂšre la plus large comme un systĂšme prĂ©sentant des lois ou des propriĂ©tĂ©s de totalitĂ©, en tant que systĂšme. Ces lois de totalitĂ© sont par consĂ©quent diffĂ©rentes des lois ou des propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments mĂȘmes du systĂšme. Mais j’insiste sur le fait que de tels systĂšmes constituant les structures sont des systĂšmes partiels par rapport Ă  l’organisme ou Ă  l’esprit. La notion de structure ne se confond pas, en effet, avec n’importe quelle totalitĂ© et ne revient pas simplement Ă  dire que tout tient Ă  tout, Ă  la maniĂšre de Bichat dans sa thĂ©orie de l’organisme. Il s’agit donc d’un systĂšme partiel, mais qui, en tant que systĂšme, prĂ©sente des lois de totalitĂ©, distinctes des propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments. Mais ce terme reste encore vague, tant qu’on ne prĂ©cise pas quelles sont ces lois de totalitĂ©. Dans certains domaines privilĂ©giĂ©s il est relativement aisĂ© de le faire, par exemple dans les structures mathĂ©matiques, les structures des Bourbaki. Vous savez tous que les structures mathĂ©matiques des Bourbaki se ramĂšnent aux structures algĂ©briques, aux structures d’ordre et aux structures topologiques. Les structures algĂ©briques sont par exemple les structures de groupe, de corps, ou d’anneaux, autant de notions qui sont bien dĂ©terminĂ©es par leurs lois de totalitĂ©. Les structures d’ordre sont les rĂ©seaux, les semi-rĂ©seaux, etc. Mais si l’on retient la dĂ©finition large que j’ai adoptĂ©e pour la notion de structure, on peut y faire entrer Ă©galement des structures oĂč les propriĂ©tĂ©s et les lois restent quelque peu globales et qui ne sont, par consĂ©quent, rĂ©ductibles qu’en espĂ©rance Ă  des structurations mathĂ©matiques ou physiques. Je pense Ă  la notion de Gestalt dont nous avons besoin en psychologie, et que je dĂ©finirai comme un systĂšme Ă  composition non additive et un systĂšme irrĂ©versible, par opposition Ă  ces structures logico-mathĂ©matiques que je viens de rappeler et qui sont au contraire rigoureusement rĂ©versibles. Mais la notion de Gestalt, aussi vague soit-elle, repose tout de mĂȘme sur l’espoir d’une mathĂ©matisation ou d’une physicalisation possibles.

D’autre part, pour dĂ©finir la genĂšse, je voudrais Ă©viter qu’on m’accuse de cercle vicieux et je ne dirai donc pas simplement qu’elle est le passage d’une structure Ă  une autre, mais plutĂŽt que la genĂšse est une certaine forme de transformation partant d’un Ă©tat A et aboutissant Ă  un Ă©tat B, l’état B Ă©tant plus stable que l’état A. Quand on parle de genĂšse dans le domaine psychologique — et sans doute dans les autres domaines aussi — , il faut d’abord Ă©carter toute dĂ©finition Ă  partir de commencements absolus. Nous ne connaissons pas en psychologie de commencement absolu et la genĂšse se fait toujours Ă  partir d’un Ă©tat initial qui comporte lui-mĂȘme Ă©ventuellement une structure. Elle est, par consĂ©quent, un simple dĂ©veloppement. Il ne s’agit pas, cependant, d’un dĂ©veloppement quelconque, d’une simple transformation. Nous dirons que la genĂšse est un systĂšme relativement dĂ©terminĂ© de transformations comportant une histoire et conduisant donc de façon continue d’un Ă©tat A Ă  un Ă©tat B, l’état B Ă©tant plus stable que l’état initial tout en constituant son prolongement. Exemple : l’ontogenĂšse, en biologie, qui aboutit Ă  cet Ă©tat relativement stable qu’est l’état adulte.

Historique

Nos deux termes Ă©tant dĂ©finis, on me permettra maintenant deux mots d’historique, trĂšs rapides, car cette Ă©tude, qui doit essentiellement introduire une discussion ne peut Ă©puiser, trĂšs loin de lĂ , l’ensemble des problĂšmes que pourrait poser la psychologie de l’intelligence. Ces quelques mots sont pourtant nĂ©cessaires, car il faut souligner, que, contrairement Ă  ce qu’a montrĂ© avec profondeur Lucien Goldmann dans le domaine sociologique, la psychologie n’est pas partie de systĂšmes initiaux, comme ceux de Hegel et de Marx, elle n’est pas partie de systĂšmes qui donnaient d’emblĂ©e une relation entre l’aspect structurel et l’aspect gĂ©nĂ©tique des phĂ©nomĂšnes. En psychologie et en biologie, oĂč l’usage de la dialectique s’est trouvĂ© assez tardif, les premiĂšres thĂ©ories gĂ©nĂ©tiques, donc les premiĂšres thĂ©ories qui ont portĂ© sur le dĂ©veloppement, peuvent ĂȘtre qualifiĂ©es de gĂ©nĂ©tisme sans structures. C’est le cas, par exemple, en biologie du lamarckisme : pour Lamarck, en effet, l’organisme est indĂ©finiment plastique, il est modifiĂ© sans cesse sous les influences du milieu ; il n’existe donc pas de structures internes invariantes, pas mĂȘme de structures internes capables de rĂ©sister ou d’entrer en interaction effective avec les influences du milieu.

En psychologie, on retrouve, au dĂ©part, sinon une influence lamarckienne, du moins un Ă©tat d’esprit tout Ă  fait analogue Ă  celui de l’évolutionnisme sous sa premiĂšre forme. Je songe, par exemple, Ă  l’associationnisme de Spencer, de Taine, de Ribot, etc. C’est toujours la mĂȘme conception, mais appliquĂ©e Ă  la vie mentale : celle d’un organisme plastique, modifiĂ© sans cesse par l’apprentissage, par les influences extĂ©rieures, par l’exercice ou l’« expĂ©rience » au sens empiriste du terme. On retrouve d’ailleurs cette inspiration, aujourd’hui encore, dans les thĂ©ories amĂ©ricaines de l’apprentissage, selon lesquelles l’organisme est sans cesse modifiĂ© par les influences du milieu, Ă  la seule exception de certaines structures innĂ©es trĂšs limitĂ©es, qui se rĂ©duisent en fait aux besoins instinctifs : tout le reste est pure plasticitĂ©, sans vĂ©ritable structuralisme. AprĂšs cette premiĂšre phase, on a assistĂ© Ă  un renversement de la vapeur, dans la direction, cette fois, d’un structuralisme sans genĂšse. En biologie, le mouvement a commencĂ© Ă  partir de Weissmann et s’est continuĂ© avec sa descendance. En un certain sens limitĂ©, Weissmann revient Ă  une espĂšce de prĂ©formisme : l’évolution n’est qu’une apparence ou le rĂ©sultat du brassage des gĂšnes, mais tout est dĂ©terminĂ© de l’intĂ©rieur par certaines structures non modifiables sous les influences du milieu. En philosophie, la phĂ©nomĂ©nologie de Husserl, prĂ©sentĂ©e comme un antipsychologisme, conduit Ă  une intuition des structures ou des essences, indĂ©pendamment de toute genĂšse. Si je rappelle Husserl ici, c’est qu’il a exercĂ© une influence dans l’histoire de la psychologie : il a inspirĂ© en partie la thĂ©orie de la Gestalt. Cette thĂ©orie est le type mĂȘme d’un structuralisme sans genĂšse, les structures Ă©tant permanentes et indĂ©pendantes du dĂ©veloppement. Je sais bien que la Gestalt-Theorie a fourni des conceptions et des interprĂ©tations du dĂ©veloppement lui-mĂȘme, par exemple dans le beau livre de Koffka sur la croissance mentale ; pour lui cependant le dĂ©veloppement est dĂ©terminĂ© tout entier par la maturation, c’est-Ă -dire par une prĂ©formation qui, elle-mĂȘme, obĂ©it Ă  des lois de Gestalt, etc. La genĂšse reste seconde et la perspective fondamentale prĂ©formiste.

AprĂšs avoir rappelĂ© ces deux tendances — genĂšse sans structures, structures sans genĂšse — vous vous attendez bien Ă  ce que je vous prĂ©sente la nĂ©cessaire synthĂšse : genĂšse et structure. Ce n’est pas cependant par goĂ»t de la symĂ©trie que, comme dans une dissertation de philosophie conforme aux saines traditions, j’aboutis ainsi Ă  cette conclusion. Elle m’a Ă©tĂ© imposĂ©e par l’ensemble des faits que j’ai rĂ©coltĂ©s depuis environ quarante ans en Ă©tudiant la psychologie de l’enfant. Je tiens Ă  souligner que cette longue enquĂȘte a Ă©tĂ© menĂ©e sans aucune hypothĂšse prĂ©alable sur les relations entre la genĂšse et la structure. Pendant longtemps je n’ai mĂȘme pas rĂ©flĂ©chi explicitement Ă  un pareil problĂšme et je ne l’ai envisagĂ© qu’assez tardivement Ă  l’occasion d’une communication de la SociĂ©tĂ© française de philosophie, vers 1949, oĂč j’ai eu l’occasion d’exposer les rĂ©sultats du calcul de logique symbolique sur le groupe des quatre transformations appliquĂ© aux opĂ©rations propositionnelles, dont nous reparlerons Ă  l’instant. À la suite de cet exposĂ©, Émile BrĂ©hier, avec sa profondeur habituelle, est intervenu pour dire que sous cette forme il acceptait volontiers une psychologie gĂ©nĂ©tique, parce que les genĂšses dont j’avais parlĂ© Ă©taient toujours appuyĂ©es sur des structures et que la genĂšse, par consĂ©quent, Ă©tait subordonnĂ©e Ă  la structure. À quoi j’ai rĂ©pondu que j’étais bien d’accord, mais Ă  condition que la rĂ©ciproque fĂ»t vraie, car toute structure prĂ©sente elle-mĂȘme une genĂšse, selon un rapport dialectique, et sans primat absolu de l’un des termes par rapport Ă  l’autre.

Toute genùse part d’une structure et aboutit à une structure

J’en arrive maintenant Ă  mes thĂšses. PremiĂšre thĂšse : toute genĂšse part d’une structure et aboutit Ă  une autre structure. Les Ă©tats A et B dont j’ai parlĂ© tout Ă  l’heure dans mes dĂ©finitions, sont donc toujours des structures. Prenons comme exemple ce groupe des quatre transformations, qui fournit un modĂšle trĂšs significatif de structure dans le domaine de l’intelligence, et dont on peut suivre la formation chez les enfants entre 12 et 15 ans. Avant l’ñge de 12 ans, l’enfant ignore toute logique des propositions ; il ne connaĂźt que quelques formes Ă©lĂ©mentaires de logique des classes avec, comme rĂ©versibilitĂ©, la forme de l’« inversion », et de logique des relations avec, comme rĂ©versibilitĂ©, la forme de la « rĂ©ciprocité ». Mais on voit se constituer Ă  partir de 12 ans et aboutir Ă  son palier d’équilibre au moment de l’adolescence, vers 14 ou 15 ans, une structure nouvelle qui rĂ©unit en un mĂȘme systĂšme les inversions et les rĂ©ciprocitĂ©s, et dont l’influence est trĂšs frappante dans tous les domaines de l’intelligence formelle Ă  ce niveau : la structure d’un groupe qui prĂ©sente quatre types de transformations, identique I, inverse N, rĂ©ciproque R et corrĂ©lative C. Prenons comme exemple banal l’implication p implique q, dont l’inverse est p et non q et la rĂ©ciproque q implique p. Or, on sait que l’opĂ©ration p non q, rĂ©ciproquĂ©e, donnera non p et q, qui constitue l’inverse de q implique p, ce qui se trouve ĂȘtre par ailleurs la corrĂ©lative de p implique q, la corrĂ©lative Ă©tant dĂ©finie par la permutation des ou et des et (des disjonctions et des conjonctions). Nous avons donc affaire Ă  un groupe de transformations, Ă©tant donnĂ© que par composition deux Ă  deux, chacune de ces transformations N, R ou C donne la troisiĂšme et que les trois Ă  la fois nous ramĂšnent Ă  la transformation identique I. Soit NR = C, NC = R, CR − N et NRC = I.

Cette structure est d’un grand intĂ©rĂȘt en psychologie de l’intelligence. Elle explique un phĂ©nomĂšne qui sans cela reste inexplicable : c’est l’apparition entre 12 et 15 ans d’une sĂ©rie de schĂšmes opĂ©ratoires nouveaux dont on ne comprend pas d’emblĂ©e d’oĂč ils proviennent et qui, d’autre part, sont contemporains, sans qu’on voie au premier abord de parentĂ© entre eux. Par exemple, la notion de proportion en mathĂ©matiques, qui ne s’enseigne que vers 11-12 ans (si elle Ă©tait de comprĂ©hension plus prĂ©coce, on la mettrait certainement au programme bien plus tĂŽt). DeuxiĂšmement, la possibilitĂ© de raisonner sur deux systĂšmes de rĂ©fĂ©rence Ă  la fois : le cas d’un escargot qui avance sur une planchette elle-mĂȘme dĂ©placĂ©e dans une autre direction, ou encore la comprĂ©hension des systĂšmes d’équilibre physique (action et rĂ©action, etc.). Cette structure, que je prends comme exemple, ne tombe pas du ciel, elle a une genĂšse. Cette genĂšse est trĂšs intĂ©ressante Ă  retracer. On reconnaĂźt, dans cette structure, deux formes de rĂ©versibilitĂ© distinctes, et remarquables toutes les deux : d’une part l’inversion donc la nĂ©gation, et d’autre part la rĂ©ciprocitĂ©, ce qui est tout autre chose. Dans un double systĂšme de rĂ©fĂ©rences, par exemple, l’opĂ©ration inverse marquera le retour au point de dĂ©part sur la planchette, tandis que la rĂ©ciprocitĂ© se traduira par une compensation due au mouvement de la planchette par rapport aux rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures Ă  elle. Or cette rĂ©versibilitĂ© par inversion et cette rĂ©versibilitĂ© par rĂ©ciprocitĂ© sont unies dans un seul systĂšme total, tandis que, pour l’enfant de moins de 12 ans, ces deux formes de rĂ©versibilitĂ© existent bien, mais chacune Ă  part. Un enfant de sept ans est capable d’opĂ©rations logiques dĂ©jĂ , mais d’opĂ©rations que j’appellerai concrĂštes, portant sur les objets et non sur les propositions. Ces opĂ©rations concrĂštes sont des opĂ©rations de classes et de relations, mais qui n’épuisent pas toute la logique de classes ni toute la logique de relations. En les analysant, vous dĂ©couvrez que les opĂ©rations de classes supposent la rĂ©versibilitĂ© par inversion, + a − a = 0, et que les opĂ©rations de relations supposent la rĂ©versibilitĂ© par rĂ©ciprocitĂ©. Deux systĂšmes parallĂšles mais sans relations entre eux jusque-lĂ , tandis qu’avec le groupe INRC ils finissent par fusionner en un tout.

Cette structure, qui apparaĂźt vers 12 ans, est donc prĂ©parĂ©e par des structures plus Ă©lĂ©mentaires, qui ne prĂ©sentent pas le mĂȘme caractĂšre de structure totale, mais des caractĂšres partiels qui se synthĂ©tiseront ensuite en une structure finale. Ces groupements de classes ou de relations, dont on peut analyser l’utilisation par l’enfant entre 7 et 12 ans, sont eux-mĂȘmes prĂ©parĂ©s par des structures encore plus Ă©lĂ©mentaires non encore logiques, mais prĂ©logiques, sous forme d’intuitions articulĂ©es, de rĂ©gulations reprĂ©sentatives, qui ne prĂ©sentent qu’une semi-rĂ©versibilitĂ©. La genĂšse de ces structures renvoie au niveau sensori-moteur qui est antĂ©rieur au langage et oĂč l’on trouve dĂ©jĂ  toute une structuration sous la forme de la construction de l’espace, de groupes de dĂ©placement, d’objets permanents, etc. (structuration qu’on peut considĂ©rer comme le point de dĂ©part de toute la logique ultĂ©rieure). Autrement dit, chaque fois que l’on a affaire Ă  une structure en psychologie de l’intelligence, on peut toujours en retracer la genĂšse Ă  partir d’autres structures plus Ă©lĂ©mentaires, qui ne constituent pas elles-mĂȘmes des commencements absolus, mais dĂ©rivent, par une genĂšse antĂ©rieure, de structures encore plus Ă©lĂ©mentaires, et ainsi de suite Ă  l’infini.

Je dis Ă  l’infini, mais le psychologue s’arrĂȘtera Ă  la naissance, il s’arrĂȘtera au sensori-moteur, et Ă  ce niveau, se pose bien entendu tout le problĂšme biologique. Car les structures nerveuses ont elles-mĂȘmes leur genĂšse, et ainsi de suite.

Toute structure a une genĂšse

DeuxiĂšme thĂšse : j’ai dit jusqu’ici que toute genĂšse part d’une structure et aboutit Ă  une autre structure. Mais rĂ©ciproquement, toute structure a une genĂšse. Vous voyez d’emblĂ©e, d’aprĂšs ce que j’ai dit jusqu’ici, que cette rĂ©ciproque s’impose dĂšs qu’on fait l’analyse de telles structures. Le rĂ©sultat le plus clair de nos recherches en psychologie de l’intelligence, c’est que les structures mĂȘmes les plus nĂ©cessaires dans l’esprit de l’adulte, telles que les structures logico-mathĂ©matiques, ne sont pas innĂ©es chez l’enfant ; elles se construisent peu Ă  peu. Des structures aussi fondamentales que celles de la transitivitĂ©, par exemple, ou celle d’inclusion (impliquant qu’une classe totale contienne plus d’élĂ©ments que la sous-classe emboĂźtĂ©e en elle), de la commutativitĂ© des additions Ă©lĂ©mentaires, etc., toutes ces vĂ©ritĂ©s qui pour nous sont des Ă©vidences absolument nĂ©cessaires, se construisent peu Ă  peu chez l’enfant. C’est mĂȘme le cas des correspondances bi-univoques et rĂ©ciproques, de la conservation des ensembles, lorsqu’on transforme la disposition spatiale des Ă©lĂ©ments, etc. Il n’y a pas de structures innĂ©es : toute structure suppose une construction. Toutes ces constructions remontent de proche en proche Ă  des structures antĂ©rieures et qui nous renvoient finalement, comme je le disais tout Ă  l’heure, au problĂšme biologique.

Bref, genĂšse et structure sont indissociables. Elles sont indissociables temporellement, c’est-Ă -dire que si l’on est en prĂ©sence d’une structure au point de dĂ©part, et d’une autre structure, plus complexe, au point d’arrivĂ©e, entre les deux se situe nĂ©cessairement un processus de construction, qui est la genĂšse. On n’a donc jamais l’une sans l’autre ; mais l’on n’atteint pas non plus les deux au mĂȘme moment, car la genĂšse est le passage d’un Ă©tat antĂ©rieur Ă  un Ă©tat ultĂ©rieur. Comment alors concevoir d’une maniĂšre plus intime cette relation entre structure et genĂšse ? C’est ici que je vais reprendre l’hypothĂšse de l’équilibre que j’ai lancĂ©e hier imprudemment dans la discussion et qui a donnĂ© heu Ă  des rĂ©actions diverses. J’espĂšre la justifier un peu mieux aujourd’hui dans cet exposĂ©.

L’équilibre

D’abord, qu’appellerons-nous Ă©quilibre dans le domaine psychologique ? Il faut se mĂ©fier en psychologie de mots qu’on a empruntĂ©s Ă  d’autres disciplines, beaucoup plus prĂ©cises qu’elle, et qui peuvent donner des illusions de prĂ©cision si on ne dĂ©finit pas avec soin les concepts, pour ne pas dire trop ou pour ne pas dire des choses invĂ©rifiables.

Pour dĂ©finir l’équilibre, je retiendrai trois caractĂšres. PremiĂšrement, l’équilibre se caractĂ©rise par sa stabilitĂ©. Mais notons tout de suite que stabilitĂ© ne signifie pas immobilitĂ©. Comme vous le savez bien, il y a en chimie et en physique des Ă©quilibres mobiles caractĂ©risĂ©s par des transformations en sens contraire mais qui se compensent de façon stable. La notion de mobilitĂ© n’est donc pas contradictoire avec la notion de stabilité : l’équilibre peut ĂȘtre mobile et stable. Dans le domaine de l’intelligence nous avons grand besoin de cette notion d’équilibre mobile. Un systĂšme opĂ©ratoire sera, par exemple, un systĂšme d’actions, une sĂ©rie d’opĂ©rations essentiellement mobiles, mais qui peuvent ĂȘtre stables en ce sens que la structure qui les dĂ©termine ne se modifiera plus une fois constituĂ©e.

DeuxiĂšme caractĂšre : tout systĂšme peut subir des perturbations extĂ©rieures qui tendent Ă  le modifier. Nous dirons qu’il y a Ă©quilibre quand ces perturbations extĂ©rieures sont compensĂ©es par des actions du sujet, orientĂ©es dans le sens de la compensation. L’idĂ©e de compensation me paraĂźt fondamentale et la plus gĂ©nĂ©rale pour dĂ©finir l’équilibre psychologique.

Enfin, troisiĂšme point sur lequel je voudrais insister : l’équilibre ainsi dĂ©fini n’est pas quelque chose de passif, mais au contraire, quelque chose d’essentiellement actif. Il faut une activitĂ© d’autant plus grande que l’équilibre est plus grand. Il est trĂšs difficile de conserver un Ă©quilibre du point de vue mental. L’équilibre moral d’une personnalitĂ© suppose une force de caractĂšre pour rĂ©sister aux perturbations, pour conserver les valeurs auxquelles on tient, etc. Équilibre est synomyme d’activitĂ©. Dans le domaine de l’intelligence il en va de mĂȘme. Une structure sera en Ă©quilibre dans la mesure oĂč un individu est suffisamment actif pour pouvoir opposer Ă  toutes les perturbations des compensations extĂ©rieures. Ces derniĂšres finiront d’ailleurs par ĂȘtre anticipĂ©es par la pensĂ©e. GrĂące au jeu des opĂ©rations, on peut tout Ă  la fois anticiper les perturbations possibles et les compenser grĂące aux opĂ©rations inverses ou aux opĂ©rations rĂ©ciproques.

Ainsi dĂ©finie, la notion d’équilibre paraĂźt avoir une valeur particuliĂšre pour permettre la synthĂšse entre genĂšse et structure, et cela prĂ©cisĂ©ment en tant que la notion d’équilibre englobe celles de compensation et d’activitĂ©. Or, si nous considĂ©rons une structure de l’intelligence, une structure logico-mathĂ©matique quelconque (une structure de logique pure, de classe, de classification, de relation, etc., ou une opĂ©ration propositionnelle), nous y retrouvons d’abord bien entendu l’activitĂ©, puisqu’il s’agit d’opĂ©rations, mais nous y retrouvons surtout ce caractĂšre fondamental des structures logico-mathĂ©matiques qui est d’ĂȘtre rĂ©versibles. Une transformation logique, en effet, peut toujours ĂȘtre inversĂ©e par une transformation en sens contraire, ou bien rĂ©ciproquĂ©e par une transformation rĂ©ciproque. Or cette rĂ©versibilitĂ©, on le voit immĂ©diatement, est trĂšs voisine de ce que j’appelais tout Ă  l’heure compensation dans le domaine de l’équilibre. Mais il s’agit pourtant de deux rĂ©alitĂ©s distinctes. Lorsque nous avons affaire Ă  une analyse psychologique, il s’agit toujours pour nous de concilier deux systĂšmes, celui de la conscience et celui du comportement ou de la psychophysiologie. Sur le plan de la conscience, nous avons affaire Ă  des implications, sur le plan du comportement ou psycho-physiologique nous avons affaire Ă  des sĂ©ries causales. Je dirai que la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations, des structures logico-mathĂ©matiques, constitue le propre des structures sur le plan de l’implication, mais que, pour comprendre comment la genĂšse aboutit Ă  ces structures il nous faut recourir au langage causal. C’est alors qu’apparaĂźt la notion d’équilibre au sens oĂč je l’ai dĂ©finie, comme un systĂšme de compensations progressives ; lorsque ces compensations sont atteintes, c’est-Ă -dire lorsque l’équilibre est obtenu, la structure est constituĂ©e en sa rĂ©versibilitĂ© mĂȘme.

Exemple de structure logico-mathématique

Pour clarifier les choses, prenons un exemple tout Ă  fait banal de structures logico-mathĂ©matiques. Je l’emprunte Ă  l’une des expĂ©riences courantes que nous faisons en psychologie de l’enfant : la conservation de la matiĂšre d’une boulette d’argile soumise Ă  un certain nombre de transformations. Vous prĂ©sentez Ă  l’enfant deux boulettes d’argile de mĂȘme dimension, et vous allongez ensuite l’une des deux en forme de saucisse. Vous demandez alors Ă  l’enfant si les deux prĂ©sentent toujours la mĂȘme quantitĂ© d’argile. Nous savons par des expĂ©riences nombreuses qu’au dĂ©but l’enfant conteste cette conservation de la matiĂšre : il s’imagine qu’il y en a davantage dans la saucisse parce qu’elle est plus longue, ou qu’il y en a moins parce qu’elle est plus mince. Il faudra attendre en moyenne 7 ou 8 ans pour qu’il admette que la quantitĂ© de matiĂšre n’a pas changĂ©, un temps un peu plus long pour aboutir Ă  la conservation du poids, et finalement jusqu’à 11-12 ans pour la conservation du volume.

Or la conservation de la matiĂšre est une structure, ou du moins l’indice d’une structure, qui repose, bien entendu, sur tout un groupement opĂ©ratoire plus complexe, mais dont la rĂ©versibilitĂ© se traduit par cette conservation, expression mĂȘme des compensations en jeu dans les opĂ©rations. D’oĂč vient cette structure ? Les thĂ©ories courantes du dĂ©veloppement, de la genĂšse, en psychologie de l’intelligence, invoquent tour Ă  tour, ou simultanĂ©ment trois facteurs dont le premier est la maturation — donc un facteur interne, structural, mais hĂ©rĂ©ditaires — le deuxiĂšme, l’influence du milieu physique, de l’expĂ©rience ou de l’exercice, le troisiĂšme la transmission sociale. Voyons ce que valent ces trois facteurs dans le cas de notre boulette de pĂąte Ă  modeler. PremiĂšrement, la maturation. Il est certain qu’elle joue son rĂŽle, mais elle est loin de nous suffire pour rĂ©soudre notre problĂšme. La preuve, c’est que cette accession Ă  la conservation ne se fait pas au mĂȘme Ăąge dans les diffĂ©rents milieux. Une de mes Ă©tudiantes, d’origine iranienne, consacre sa thĂšse Ă  des expĂ©riences diverses faites Ă  TĂ©hĂ©ran et dans les campagnes reculĂ©es de son pays. À TĂ©hĂ©ran, elle retrouve Ă  peu prĂšs les mĂȘmes Ăąges qu’à GenĂšve ou Ă  Paris ; dans les campagnes reculĂ©es, elle constate un retard considĂ©rable. La maturation par consĂ©quent n’est pas seule en jeu, il faut faire intervenir le milieu social, l’exercice, l’expĂ©rience. DeuxiĂšme facteur : l’expĂ©rience physique. Elle joue certainement un rĂŽle. À force de manipuler des objets on en vient, je n’en doute pas, Ă  des notions de conservation. Mais dans le domaine prĂ©cis de la conservation de la matiĂšre, je vois pourtant deux difficultĂ©s. D’abord, cette matiĂšre qui est censĂ©e se conserver pour l’enfant avant le poids et le volume, est une rĂ©alitĂ© qu’on ne peut ni percevoir ni mesurer. Qu’est-ce qu’une quantitĂ© de matiĂšre dont le poids varie et dont le volume varie ? Ce n’est rien d’accessible aux sens : c’est la substance. Il est trĂšs intĂ©ressant de voir que l’enfant commence par la substance, comme les prĂ©socratiques, avant d’en venir Ă  des conservations vĂ©rifiables par des mesures. En effet, cette conservation de la substance est celle d’une forme vide. Rien ne la sous-tend au point de vue de la mesure ou de la perception possibles. Je ne vois pas comment l’expĂ©rience aurait imposĂ© l’idĂ©e de la conservation de la substance avant celles du poids et du volume. Elle est donc exigĂ©e par une structuration logique, beaucoup plus que par l’expĂ©rience et n’est en tout cas pas due Ă  l’expĂ©rience seule.

D’autre part, nous avons fait des expĂ©riences d’apprentissage, par la mĂ©thode de la lecture des rĂ©sultats. Elles peuvent accĂ©lĂ©rer le processus ; elles sont impuissantes Ă  introduire du dehors une nouvelle structure logique.

TroisiĂšme facteur : la transmission sociale. Elle aussi joue, bien entendu, un rĂŽle fondamental, mais si elle constitue une condition nĂ©cessaire, elle n’est pas non plus suffisante. Notons d’abord qu’on n’enseigne pas la conservation : les pĂ©dagogues ne se doutent mĂȘme pas en gĂ©nĂ©ral qu’il y ait lieu de l’enseigner aux jeunes enfants ; ensuite, lorsqu’on transmet une connaissance Ă  l’enfant, l’expĂ©rience montre que, ou elle reste lettre morte, ou bien, si elle est comprise, elle est restructurĂ©e. Or, cette restructuration exige une logique interne.

Je dirai donc que chacun de ces trois facteurs joue un rîle, mais qu’aucun ne suffit.

Étude d’un cas particulier

C’est ici que je ferai intervenir l’équilibre ou l’équilibration. Pour donner un contenu plus concret Ă  ce qui n’est jusqu’ici qu’un mot abstrait, je voudrais envisager un modĂšle plus prĂ©cis, qui ne peut ĂȘtre, dans le cas particulier, qu’un modĂšle probabiliste, et qui vous montrera comment le sujet passe progressivement d’un Ă©tat d’équilibre instable Ă  un Ă©tat d’équilibre de plus en plus stable jusqu’à la compensation complĂšte qui caractĂ©risera l’équilibre. J’emprunterai — parce qu’il peut ĂȘtre suggestif — le langage de la thĂ©orie des jeux. On peut distinguer, en effet, dans le dĂ©veloppement de l’intelligence, quatre phases que l’on peut appeler, dans ce langage, des phases de « stratĂ©gie ». La premiĂšre est la plus probable au point de dĂ©part ; la seconde devient la plus probable en fonction des rĂ©sultats de la premiĂšre, mais ne l’est pas dĂšs le dĂ©part ; la troisiĂšme devient la plus probable en fonction de la seconde, mais pas auparavant ; et ainsi de suite. Il s’agit donc d’une probabilitĂ© sĂ©quentielle. En Ă©tudiant les rĂ©actions d’enfants de diffĂ©rents Ăąges, on peut observer que, dans une premiĂšre phase, l’enfant n’utilise qu’une seule dimension. Il vous dira : « Il y a plus de pĂąte ici que lĂ , parce que c’est plus grand, c’est plus long ». Si vous allongez davantage, il vous dira : « Il y a encore plus, parce que c’est plus long ». En s’allongeant, le morceau de pĂąte s’amincit naturellement, mais l’enfant ne considĂšre encore qu’une dimension et nĂ©glige totalement l’autre. Certains enfants, il est vrai se rĂ©fĂšrent Ă  l’épaisseur, mais ils sont moins nombreux. Ceux-lĂ  diront : « Il y en a moins, parce que c’est plus mince ; il y en a encore moins parce que c’est encore plus mince », mais ils oublieront la longueur. Dans les deux cas, la conservation est ignorĂ©e et l’enfant ne retient qu’une dimension, soit l’une soit l’autre, non les deux Ă  la fois. Je pense que cette premiĂšre phase est la plus probable au dĂ©part. Pourquoi ? Si vous essayez de quantifier, je dirai par exemple (arbitrairement) que la longueur vous donne une probabilitĂ© de 0,7, supposĂ© qu’il y ait sept cas sur dix qui invoquent la longueur et que vous trouviez pour l’épaisseur trois cas, donc une probabilitĂ© de 0,3. Mais du moment que l’enfant raisonne sur l’un des cas et non sur l’autre et qu’il les juge donc indĂ©pendants, la probabilitĂ© des deux Ă  la fois sera de 0,21, ou en tout cas intermĂ©diaire entre 0,21 et 0,3 ou 0,21 et 0,7. Deux Ă  la fois est plus difficile qu’un seul. La rĂ©action la plus probable au point de dĂ©part est donc la centration sur une seule dimension.

Examinons maintenant la seconde phase. L’enfant va renverser son jugement. Soit l’enfant qui raisonne sur la longueur. Il vous dit : « C’est toujours plus parce que c’est plus long ». Mais il devient probable — je ne dis pas au dĂ©part, mais en fonction de cette premiĂšre phase — qu’à un moment donnĂ© il adoptera une attitude inverse, et cela pour deux raisons. D’abord pour un motif de contraste perceptif. Si vous continuez Ă  allonger votre boulette jusqu’à en faire un vermicelle, il finira par vous dire : « Ah non, maintenant il y en a moins, parce que c’est trop mince  » Il devient donc sensible Ă  cette minceur qu’il avait nĂ©gligĂ©e jusque-lĂ . Il l’avait perçue, bien entendu, mais nĂ©gligĂ©e conceptuellement. Le deuxiĂšme motif est une insatisfaction subjective. À force de rĂ©pĂ©ter tout le temps : « Il y en a plus parce que c’est plus long  », l’enfant commence Ă  douter de lui-mĂȘme. Il est comme le savant qui commence Ă  douter d’une thĂ©orie lorsqu’elle s’applique trop facilement Ă  tous les cas. L’enfant aura plus de doutes Ă  la dixiĂšme affirmation qu’à la premiĂšre, ou Ă  la seconde. Et pour ces deux raisons conjointes, il est bien probable qu’à un moment donnĂ© il va renoncer Ă  envisager la longueur et qu’il va raisonner sur l’épaisseur. Mais, Ă  ce niveau du processus, il raisonne sur l’épaisseur comme il a raisonnĂ© sur la longueur. Il oublie la longueur et continue Ă  ne considĂ©rer qu’une seule dimension. Cette deuxiĂšme phase est plus courte, bien entendu, que la premiĂšre, se ramenant parfois Ă  quelques minutes, mais dans des cas assez rares.

TroisiĂšme phase : l’enfant va raisonner sur les deux dimensions Ă  la fois. Mais d’abord il va osciller entre les deux. Puisqu’il a jusqu’ici invoquĂ© tantĂŽt la longueur, tantĂŽt l’épaisseur, toutes les fois que vous lui prĂ©sentez un dispositif nouveau et que vous transformez la forme de votre boulette, il va choisir tantĂŽt l’épaisseur, tantĂŽt la longueur. Il va vous dire : « Je ne sais pas, c’est plus, parce que c’est plus long
 non, c’est plus mince, alors il y en a un peu moins  » Ce qui l’amĂšnera — et il s’agit ici encore d’une probabilitĂ© non pas a priori, mais sĂ©quentielle, en fonction de cette situation prĂ©cise — à dĂ©couvrir la solidaritĂ© entre les deux transformations. Il dĂ©couvre qu’à mesure que la boulette s’allonge, elle s’amincit, et que toute transformation de la longueur entraĂźne une transformation de l’épaisseur, et rĂ©ciproquement. DĂšs lors, l’enfant commence Ă  raisonner sur des transformations, alors qu’il n’avait raisonnĂ© jusqu’ici que sur des configurations, d’abord celle de la boulette, puis celle de la saucisse, indĂ©pendamment l’une de l’autre. Mais dĂšs qu’il raisonnera sur la longueur et l’épaisseur Ă  la fois, donc sur la solidaritĂ© des deux variables, il va se mettre Ă  raisonner en termes de transformation. Il va dĂ©couvrir par consĂ©quent que les deux variations sont en sens inverse l’une de l’autre : qu’à mesure que « cela » s’allonge, « cela » s’amincit, ou qu’à mesure que « cela » s’épaissit, « cela » se raccourcit. C’est-Ă -dire qu’il va s’engager dans la voie de la compensation. Lorsqu’il est engagĂ© dans cette voie-lĂ , la structure va se cristalliser : puisque c’est la mĂȘme pĂąte qu’on vient de transformer sans rien ajouter, ni rien enlever, et qu’elle se transforme dans deux dimensions mais en sens inverse l’une de l’autre, alors tout ce que la boulette va gagner en longueur, elle le perdra en Ă©paisseur, et rĂ©ciproquement. L’enfant se trouve maintenant devant un systĂšme rĂ©versible, et nous en sommes Ă  la quatriĂšme phase. Or, il s’agit bien lĂ  d’une Ă©quilibration progressive et — j’insiste sur ce point — d’une Ă©quilibration qui n’est pas prĂ©formĂ©e. Le deuxiĂšme ou le troisiĂšme stade ne devient plus probable qu’en fonction du stade immĂ©diatement prĂ©cĂ©dent, et non pas en fonction du point de dĂ©part. Nous sommes donc en prĂ©sence d’un processus Ă  probabilitĂ© sĂ©quentielle et qui aboutit finalement Ă  une nĂ©cessitĂ©, mais au moment seulement oĂč l’enfant acquiert la comprĂ©hension de la compensation et oĂč l’équilibre se traduit directement par ce systĂšme d’implication que j’appelais tout Ă  l’heure la rĂ©versibilitĂ©. À ce niveau d’équilibre, il atteint Ă  une stabilitĂ©, car il n’a plus aucune raison de nier la conservation ; mais cette structure va s’intĂ©grer tĂŽt ou tard, bien entendu, dans des systĂšmes ultĂ©rieurs plus complexes.

C’est de cette maniĂšre, me semble-t-il, qu’une structure extratemporelle peut naĂźtre d’un processus temporel. Dans la genĂšse temporelle, les Ă©tapes n’obĂ©issent qu’à des probabilitĂ©s croissantes qui sont toutes dĂ©terminĂ©es par un ordre de succession temporel, mais, une fois la structure Ă©quilibrĂ©e et cristallisĂ©e, elle s’impose avec nĂ©cessitĂ© Ă  l’esprit du sujet ; cette nĂ©cessitĂ© est la marque de l’achĂšvement de la structure, qui devient alors intemporelle. C’est Ă  dessein que j’use ici de termes qui peuvent paraĂźtre contradictoires — je dirai, si vous prĂ©fĂ©rez, que nous en arrivons Ă  une sorte de nĂ©cessitĂ© a priori, mais Ă  un a priori ne se constituant qu’au terme et non au point de dĂ©part, Ă  titre de rĂ©sultante et non Ă  titre de source, et qui ne retient donc de l’idĂ©e aprioriste que celle de nĂ©cessitĂ© et non celle de prĂ©formation.