Les opérations logiques et la vie sociale a

Le but de ce bref article est de rĂ©examiner la question, si souvent discutĂ©e, de la nature sociale ou individuelle de la logique, mais en versant un fait nouveau au dossier : l’existence des « groupements » opĂ©ratoires, dont la psychologie gĂ©nĂ©tique permet de discerner le rĂŽle dans la formation de la raison.

Nous nous excusons d’autant plus de revenir sur ce problĂšme de la logique et de la sociĂ©tĂ© que nous lui avons dĂ©jĂ  consacrĂ© de trop nombreuses pages, tant en deux Ă©tudes spĂ©ciales 1 que dans nos ouvrages sur le dĂ©veloppement de l’intelligence chez l’enfan*. Mais commençant enfin, aprĂšs plus de vingt annĂ©es de recherches en ce dernier domaine, Ă  entrevoir en quoi consiste le fait logique, lorsqu’il est conçu Ă  titre de fait expĂ©rimental et non pas de rĂšgle axiomatique, nous ne pouvons nous empĂȘcher de rediscuter la question d’oĂč nous sommes parti autrefois. Et cela d’autant plus que l’interprĂ©tation opĂ©ratoire de ce fait logique, loin de compliquer le problĂšme des rapports entre la raison, l’intelligence individuelle et la vie sociale, permet au contraire de simplifier notablement, semble-t-il, les termes du dĂ©bat.

I. Le problÚme sociologique

11 n’est pas besoin de rappeler dans le dĂ©tail au nom de quels arguments E. Durkheim soutenait, aprĂšs de nombreux prĂ©curseurs (Espinas, Izoulet, de Roberty, etc.), la thĂšse de la nature sociale de la logique. La pensĂ©e individuelle est façonnĂ©e par le groupe, disait-il, puisque, grĂące au langage et aux pressions de chaque gĂ©nĂ©ration sur les suivantes, l’individu est Ă  tout instant tributaire de l’ensemble des acquisitions antĂ©rieures, ainsi transmises par la voie « externe » de l’éducation. LivrĂ© Ă  ses seules ressources, l’individu ne connaĂźtrait que l’intelligence pratique et les images, tandis que le jeu des concepts, des catĂ©gories de l’esprit et des rĂšgles de la pensĂ©e consistent en « reprĂ©sentations collectives », produits de la vie sociale continue qui se poursuit depuis les dĂ©buts de l’humanitĂ© jusqu’à ces foyers de crĂ©ation spirituelle constituĂ©s par les grandes civilisations contemporaines.

Deux sortes de preuves Ă©taient invoquĂ©es par Durkheim. Les unes revenaient simplement Ă  montrer en quoi les principales notions de la pensĂ©e et les rĂšgles logiques dĂ©passent les limites de l’activitĂ© individuelle et supposent la collaboration des esprits. C’est ainsi que l’espace et le temps dĂ©bordent infiniment l’expĂ©rience spatiale ou temporelle propre aux perceptions individuelles et constituent au contraire des milieux communs Ă  toutes ces perceptions. Les rĂšgles logiques, d’autre part, consistent en lois normatives nĂ©cessaires aux Ă©changes de pensĂ©es et par consĂ©quent imposĂ©es par cette nĂ©cessitĂ© sociale elle-mĂȘme, en opposition avec l’anarchie de la reprĂ©sentation spontanĂ©e de l’individu. Durkheim, qui avait Ă©tĂ© formĂ© Ă  la philosophie de Kant oppose ainsi l’a priori de la raison Ă  l’expĂ©rience individuelle, mais traduit l’« universel » propre Ă  l’a priori kantien en termes de « conscience collective », supĂ©rieure et antĂ©rieure aux consciences individuelles 2.

Les secondes preuves de Durkheim sont d’ordre historique ou ethnographique. Les reprĂ©sentations collectives « primitives » (par opposition Ă  « dĂ©rivĂ©es ») sont, en effet, toutes « sociomorphi- ques », c’est-Ă -dire calquĂ©es sur la structure mĂȘme du groupe social. C’est ainsi que les classifications primitives ne rĂ©partissent pas les objets selon leurs ressemblances et diffĂ©rences naturelles, mais selon des classes arbitraires qui sont, en fait, imitĂ©es de la classification sociale elle-mĂȘme, c’est-Ă -dire des clans, sous-tribus et tribus (un peu Ă  la maniĂšre dont nous prĂȘtons verbalement un sexe aux choses, p. ex. « le » soleil et « la » lune, mais sans attribuer de valeur logique Ă  ce classement linguistique, tandis que le « primitif » croit que les minĂ©raux, les vĂ©gĂ©taux et les animaux appartiennent vraiment aux unitĂ©s sociales). De mĂȘme, le temps est conçu comme solidaire du calendrier collectif, qui assure le rythme des choses au moyen de celui des fĂȘtes saisonniĂšres. L’espace est organisĂ© en fonction du territoire tribal, etc., etc.

De tout cela, Durkheim conclut Ă  l’origine sociale de la raison. Mais, loin d’en dĂ©duire la consĂ©quence d’une pluralitĂ© possible de « mentalitĂ©s » collectives, il voit dans le sociomorphisme initial la simple annonce de la pensĂ©e commune. La logique est une, permanente et universelle, parce que « sous les civilisations il y a la Civilisation ». Le vrai se rĂ©duit ainsi Ă  ce qui est admis par tous : « Quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditur », cette formule cĂ©lĂšbre pourrait servir de dĂ©finition Ă  la vĂ©ritĂ© selon Durkheim.

Durkheim a soulevĂ© de la sorte un problĂšme de la plus haute importance. Appliquant avec la derniĂšre rigueur le principe d’Auguste Comte, selon lequel il ne faut pas en sociologie expliquer le tout par les parties mais bien l’inverse, il a mis en pleine lumiĂšre le fait que les pensĂ©es individuelles sont façonnĂ©es par l’ensemble du corps social, en ses aspects Ă  la fois actuels et passĂ©s. Mais de ce qu’un tout collectif n’est pas identique Ă  la somme des individus qui le composent, puisque ce tout exerce sur les consciences des contraintes qui les modifient, on ne saurait conclure au caractĂšre inanalysable du tout comme tel. Il y a trois et non pas deux types d’interprĂ©tation possibles. Il y a d’abord l’individualisme atomistique : le tout est la simple rĂ©sultante des activitĂ©s indivduelles, telles qu’elles pourraient se manifester si la sociĂ©tĂ© n’existait pas. Durkheim a fait justice de ce premier point de vue, auquel nous ne saurions revenir. Il y a, en second lieu, le rĂ©alisme totalitaire : le tout est un « ĂȘtre », qui exerce ses contraintes, modifie les individus (leur impose sa logi- gique, etc.) et demeure donc hĂ©tĂ©rogĂšne aux consciences individuelles, telles qu’elles seraient indĂ©pendamment de leur socialisation. Mais on peut concevoir, en troisiĂšme lieu, que le tout, sans ĂȘtre Ă©quivalent Ă  la somme des individus, soit cependant identique Ă  celle des relations entre les individus, ce qui n’est pas la mĂȘme chose. Selon ce relativisme ou point de vue des « interactions », chaque relation constitue alors, Ă  son Ă©chelle, un « tout » au sens de Durkheim : Ă  partir de deux individus dĂ©jĂ , une interaction entraĂźnant des modifications durables peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un fait social, et la sociĂ©tĂ© serait l’expression de l’ensemble de ces interactions entre n individus, n pouvant s’étendre indĂ©finiment, Ă  partir de 2, et comprendre, Ă  la limite, les actions Ă  sens unique exercĂ©es par les ancĂȘtres les plus lointains sur leurs hĂ©ritiers sociaux. Mais il faut bien comprendre que l’on ne revient nullement ainsi Ă  l’individualisme : le fait primitif n’est, selon ce troisiĂšme point de vue, ni l’individu, ni l’ensemble des individus, mais le rapport entre individus, et un rapport modifiant sans cesse les consciences individuelles elles- mĂȘmes, comme le veut Durkheim.

Or, si l’on admet ce troisiĂšme langage — qui peut donc exprimer tout ce que contient le second, mais rend possible l’analyse au lieu de parler de façon exclusivement globale — on ne se contentera plus de dire que « la sociĂ©té » est sous la logique : on demandera de prĂ©ciser de quels rapports sociaux il s’agit. II est clair, en effet, que n’importe quelle action de « la sociĂ©té » sur l’individu n’est pas source de raison, sans quoi celle-ci se confondrait trop souvent avec la « raison d’Etat ». Les Ă©vĂ©nements contemporains ont dĂ©montrĂ© de la maniĂšre la plus claire comment les gĂ©nĂ©rations montantes d’un grand peuple peuvent ĂȘtre façonnĂ©es par la collectivitĂ©, au point d’adopter sans discussion des maniĂšres de penser irrĂ©ductibles, et sans doute pour la vie entiĂšre de l’individu. Un tel fait confirme assurĂ©ment la thĂšse durkheimienne de l’action du groupe sur les consciences individuelles, contrairement Ă  l’idĂ©e simpliste du rĂŽle exclusif de la « race » — de cette race qui est en bonne partie prĂ©cisĂ©ment un mythe social ! Mais le mĂȘme fait prouve davantage encore : c’est que la « contrainte sociale », loin d’englober en une masse unique tous les rapports sociaux, ne constitue qu’un rapport parmi les autres et aboutit Ă  des effets, intellectuels et moraux, trĂšs particuliers et bien distincts de ceux d’autres interactions possibles.

Il existe, effectivement, deux types extrĂȘmes de rapports interindividuels : la contrainte, qui implique une autoritĂ© et une soumission, conduisant ainsi Ă  l’hĂ©tĂ©ronomie, et la coopĂ©ration, qui implique l’égalitĂ© de droit ou autonomie, ainsi que la rĂ©ciprocitĂ© entre personnalitĂ©s diffĂ©renciĂ©es. 11 va de soi qu’entre ces types- limites toute une sĂ©rie d’autres rapports sont Ă  prĂ©voir, et qu’en une action de masse, telle que celle du « tout » d’une sociĂ©tĂ© sur les individus qui la composent, il y a mĂ©lange possible, avec simple prĂ©dominance statistique de l’un ou de l’autre des types extrĂȘmes. Il n’en reste pas moins que, lorsque Durkheim assimile au collectif l’« universel » de la raison constituante, c’est Ă  la coopĂ©ration qu’il se rĂ©fĂšre implicitement, c’est-Ă -dire Ă  un facteur d’objectivitĂ© et de rĂ©ciprocitĂ©, Ă©liminant le subjectif au profit d’une mĂ©thode de mise en relations. Par contre, lorsqu’il invoque le sociomor- phisme des reprĂ©sentations collectives primitives, il fait intervenir un certain type de contrainte intellectuelle. Or, chose intĂ©ressante, la mentalitĂ© tribale ainsi formĂ©e ne diffĂšre guĂšre, en sa structure logique, de la mentalitĂ© « égocentrique » propre Ă  la logique de l’enfant, c’est-Ă -dire de l’individu Ă  socialisation inachevĂ©e, sauf que l’égocentrisme est alors Ă©tendu Ă  un petit groupe social et devient ainsi sociocentrisme : la contrainte transforme donc l’individu beaucoup moins profondĂ©ment que la coopĂ©ration et se borne Ă  le recouvrir d’une mince couche de notions communes ne diffĂ©rant guĂšre, en leur structure, des notions Ă©gocentriques.

L’Ɠuvre essentielle de L. LĂ©vy-Bruhl fournit Ă  cette maniĂšre d’interprĂ©ter les choses des arguments dĂ©cisifs. Du fait de la nature sociale des formes supĂ©rieures de pensĂ©e, LĂ©vy-Bruhl tire l’hypothĂšse d’une pluralitĂ© possible de mentalitĂ©s. A l’esprit logique de l’élite propre aux sociĂ©tĂ©s civilisĂ©es, il oppose la « prĂ©logique » de la mentalitĂ© primitive, caractĂ©risĂ©e par une autre structure intellectuelle. Si l’on rĂ©tablit, plus que ne l’a sans doute voulu LĂ©vy-Bruhl, la continuitĂ© fonctionnelle qui relie la pensĂ©e dite primitive Ă  la nĂŽtre, il nous semble incontestable que la structure logique propre aux petites sociĂ©tĂ©s gĂ©rontocratiques que l’ethnographie nous a fait connaĂźtre, tĂ©moigne de caractĂšres originaux, irrĂ©ductibles aux opĂ©rations rationnelles. On ne saurait ainsi traduire les « participations » en systĂšmes de classes ou de relations logiques susceptibles d’ĂȘtre « groupĂ©es » au moyen d’opĂ©rations additives ou multiplicatives, comme les classes ou les relations dont se sert, dans nos sociĂ©tĂ©s, un individu normal Ă  partir de 7-8 ans, pour les opĂ©rations concrĂštes, et Ă  partir de 11-12 ans pour les opĂ©rations formelles. Mais, inversement, on peut comparer les « participations » si complĂštement dĂ©crites par LĂ©vy-Bruhl, aux « prĂ©concepts » dont use, chez nous, l’enfant de 2 Ă  4-5 ans et qui tĂ©moignent Ă  la fois d’une difficultĂ© systĂ©matique Ă  comprendre l’identitĂ© substantielle des objets individuels et d’une incapacitĂ© Ă  construire ces emboĂźtement hiĂ©rarchiques qui constituent la logique. Ici encore, on peut donc se demander si la « prĂ©logique » due aux contraintes sociales primitives ne consisterait pas en une cristallisation collective de la mentalitĂ© infantile, telle qu’elle se prĂ©sente Ă  un stade donnĂ© avant de parvenir aux mĂ©canismes opĂ©ratoires qui dĂ©finissent la raison.

Rappelons encore la doctrine de G. Tarde, qui a tentĂ© d’analyser le tout social en termes d’interactions, mais qu’une dangereuse facilitĂ© a certainement desservi, en le dĂ©tournant Ă  la fois de l’effort systĂ©matique d’une reconstitution historique et ethnographique — dont l’école de Durkheim s’est faite une spĂ©cialitĂ© — et de l’information psychologique indispensable Ă  l’étude de ces interactions. On connaĂźt assez le schĂ©ma gĂ©nĂ©ral des actions sociales, selon Tarde : l’« imitation » propage les exemples, Ă  la maniĂšre d’ondes physiques qui parcourraient la collectivitĂ© en tous sens ; l’« opposition sociale » naĂźt alors du choc de couran*s d’imitation contraires, et l’« adaptation sociale » ou « invention » surmonte les oppositions en conciliant les tendances distinctes ou opposĂ©es. Quant Ă  la logique, elle remplit, en ce mĂ©canisme d’ensemble, deux fonctions particuliĂšres, communes Ă  l’activitĂ© individuelle et aux interactions collectives. Une fonction d’équilibration, d’abord : la logique est une coordination des croyances, qui Ă©carte les contradictions et assure la synthĂšse des tendances conciliables. Une fonction de « majoration », d’autre part : elle tend toujours vers une certitude plus grande, et cherche ainsi Ă  remplacer les croyances fragiles par de plus solides. Seulement cette Ă©quilibration et cette majoration des croyances peuvent avoir pou : siĂšge, soit la conscience individuelle envisagĂ©e comme un systĂšme momentanĂ©ment clos, soit la collectivitĂ© entiĂšre considĂ©rĂ©e comme un systĂšme d’ordre supĂ©rieur. D’oĂč une « logique individuelle », source de cohĂ©rence et de croyance rĂ©flĂ©chie au sein de chaque conscience personnelle (c’est la logique tout court, au sens classique du terme), et la « logique sociale », source d’unification et de renforcement des croyances au sein d’une sociĂ©tĂ© donnĂ©e. Chose curieuse, Tarde, qui a si souvent entrevu l’interdĂ©pendance de la conscience individuelle et de la sociĂ©tĂ©, en tant de domaines abordĂ©s par lui, ne Fa prĂ©cisĂ©ment pas vue en logique. Il ne se demande donc pas si la logique individuelle dĂ©rive de la logique sociale, ou l’inverse, ou si toutes deux se construisent corrĂ©lativement. Il se borne Ă  en marquer les antagonismes, et cela d’une maniĂšre d’ailleurs trĂšs fine, mais sans se placer jamais sur le terrain gĂ©nĂ©tique. Dans la logique individuelle, l’équilibration et la majoration vont de pair : une croyance sera d’autant mieux assurĂ©e qu’elle fait partie d’un systĂšme cohĂ©rent et ne se heurte Ă  aucune croyance contradictoire. Dans la « logique sociale », il semble au premier abord,qu’il en soit de mĂȘme : la « majoration » conduit Ă  l’accumulation de ces sortes de « capitaux de croyances » que sont les religions, les systĂšmes moraux et juridiques, les idĂ©ologies politiques, etc., et Γ â‰Ș Ă©quilibration » tend Ă  la suppression des conflits par Ă©limination des opinions singuliĂšres ou hĂ©rĂ©sies. Mais, prĂ©cisĂ©ment parce que chaque individu est appelĂ© Ă  penser et Ă  repenser, pour son propre compte et au moyen de sa logique propre, le systĂšme des notions collectives, les deux tendances de l’équilibration et de la majoration sociales deviennent Ă  la longue inconciliables et priment alternativement : quand les croyances sont trop unifiĂ©es socialement (orthodoxies dues Ă  l’équilibration), les individus n’y croient plus, et, quand ils cherchent Ă  renforcer leurs convictions (majoration), ils tombent dans l’hĂ©rĂ©sie et menacent ainsi l’unitĂ© du systĂšme. L’histoire des religions, celle du langage, etc., fournissent Ă  Tarde de nombreux exemples, d’oĂč il finit par tirer la conclusion que les sociĂ©tĂ©s aboutissent toujours Ă  subordonner, soit la logique individuelle Ă  la logique sociale (sociĂ©tĂ©s « primitives », thĂ©ocraties orientales, etc.), soit l’inverse (dĂ©mocraties occidentales). Ces deux logiques sont donc incompatibles, et, de fait, elles reposent sur des « catĂ©gories » opposĂ©es : notions thĂ©ologiques, etc., pour la logique sociale, et notions spatio-temporelles objectives pour la logique individuelle.

Or, si diffĂ©rent qu’il soit des prĂ©cĂ©dents, le systĂšme de Tarde est intĂ©ressant pour notre propos, puisque, contre son grĂ© et presque en opposition avec ses principes de dĂ©part, cet auteur aboutit lui aussi Ă  un dualisme se rĂ©duisant Ă  l’opposition de la contrainte et de la coopĂ©ration. II est clair, en effet, que la « logique sociale » de Tarde est l’expression de la contrainte du groupe, bien qu’il n’ait jamais voulu accorder d’importance Ă  cette notion fondamentale. Inversement, on peut se demander si sa « logique individuelle » ne suppose pas nĂ©cessairement la vie sociale pour se dĂ©velopper, et si elle n’est donc pas un produit de la coopĂ©ration. En effet, d’une part, la psychologie de l’enfant montre que la logique n’est pas innĂ©e chez l’ĂȘtre humain, mais qu’elle se construit en fonction des rapports de rĂ©ciprocité ; d’autre part, l’impossibilitĂ© de concilier socialement la majoration et l’équilibration des croyances n’est vraie que des sociĂ©tĂ©s Ă  type de contrainte, et encore lorsqu’elles sont suffisamment denses et volumineuses. Sur le plan de la coopĂ©ration sociale, l’équilibre des croyances et leur majoration n’ont rien de contradictoire, comme le montrent, par exemple, les rapports collectifs intervenant dans la collaboration scientifique, ou mĂȘme en une dĂ©mocratie fonctionnant normalement. En bref, sur le plan de la pensĂ©e individuelle en voie de socialisation (l’égocentrisme enfantin), il n’y a ni Ă©quilibration ni majoration systĂ©matiques des croyances, tandis que ces fonctions aboutissent Ă  une transformation rĂ©elle de l’esprit au niveau seulement des personnalitĂ©s Ă  la fois autonomes et s’obligeant rĂ©ciproquement grĂące aux liens coopĂ©ratifs. Cela nous conduit Ă  l’examen des donnĂ©es de la psychologie gĂ©nĂ©tique.

II. Les données psychologiques

Nous allons maintenant nous demander comment se construit la logique au sein des activitĂ©s propres Ă  l’individu, cette information Ă©tant nĂ©cessaire au dĂ©veloppement de la troisiĂšme partie, dans laquelle il conviendra de relier la description des opĂ©rations de l’esprit individuel Ă  celle du fonctionnement de la coopĂ©ration.

A. Les facteurs individuels. — Envisageons d’abord, artificiellement et pour les seuls besoins de l’exposĂ©, l’individu comme un systĂšme clos, simplement ouvert aux Ă©changes avec le milieu physique, et sans faire intervenir les rapports interindividuels. De ce premier point de vue, la logique apparaĂźt sans plus comme la forme d’équilibre finale des actions — il faudrait presque parler des mouvements ou des processus sensori-moteurs — lorsqu’elles parviennent Ă  se coordonner entre elles en tous sens, donc Ă  constituer un systĂšme de compositions rĂ©versibles. On pourrait dire, plus briĂšvement, que la logique est un systĂšme d’opĂ©rations, c’est-Ă -dire d’actions devenues Ă  la fois composables et rĂ©versibles. Raisonner c’est, en effet, rĂ©unir ou dissocier, selon des emboĂźtements simples (addition ou soustraction) ou multiples (multiplication ou division), qu’il s’agisse de classes (rĂ©union d’objets selon leurs ressemblances), de relations asymĂ©triques (sĂ©riation des objets selon leurs diffĂ©rences ordonnĂ©es) ou de nombres (ressemblances et diffĂ©rences gĂ©nĂ©ralisĂ©es). C’est donc effectuer sur les objets les actions les plus gĂ©nĂ©rales possibles, matĂ©riellement ou mentalement, et en « groupant » ces actions selon un principe de composition rĂ©versible.

Le point de dĂ©part psychologique de telles opĂ©rations est Ă  chercher bien en deçà du moment oĂč l’enfant est apte Ă  la logique proprement dite. L’enfant n’est capable d’opĂ©rations concrĂštes (comprendre qu’un tout se conserve indĂ©pendamment de la disposition des parties, sĂ©rier des objets, etc.) qu’entre 7 ans en moyenne et 11-12 ans, selon les notions, et il ne parvient aux opĂ©rations formelles (raisonner par syllogismes, par relations transitives donnĂ©es comme hypothĂšses, etc.) qu’aprĂšs cette derniĂšre date. La logique est donc essentiellement une forme d’équilibre « mobile » et rĂ©versible caractĂ©risant le terme du dĂ©veloppement, et non pas un mĂ©canisme innĂ© et fourni dĂšs le dĂ©part. La logique s’impose certes avec nĂ©cessitĂ©, mais Ă  titre d’équilibre final vers lequel tendent nĂ©cessairement les coordinations pratiques et mentales, et non pas Ă  titre de nĂ©cessitĂ© de dĂ©part. Pour comprendre psychologiquement la construction de la logique, il faut donc suivre dĂšs leur source les processus dont l’équilibration finale constitue cette logique, mais toutes les phases antĂ©rieures Ă  l’équilibre terminal sont d’ordre « prĂ©logique ». ContinuitĂ© fonctionnelle du dĂ©veloppement, conçu comme une marche progressive vers l’équilibre, mais hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des structures successives marquant les Ă©tapes de cette Ă©quilibration, telles sont les deux notions essentielles Ă  saisir, pour dominer l’explication psychologique du fait logique.

Ce sont donc dĂšs les fonctions sensori-motrices initiales qu’il faut chercher Ă  dĂ©gager les processus dont l’équilibre ultĂ©rieur conduira Ă  la logique. Avant tout langage, en effet, le nourrisson parvient Ă  constituer, en partant des structures perceptives et motrices primitives, une « intelligence sensori-motrice » suffisante pour l’amener Ă  dĂ©couvrir les schĂšmes de l’objet pratique permanent, de l’organisation spatiale des dĂ©placements proches (avec dĂ©tours et retours), de la causalitĂ© et du temps Ă©lĂ©mentaires. Or, l’organisation des « schĂšmes » sensori-moteurs, sans ĂȘtre naturellement comparable par sa structure Ă  celle des concepts propres Ă  la pensĂ©e ultĂ©rieure, l’annonce cependant du point de vue fonctionnel et constitue ainsi une sorte de logique des mouvements et des perceptions 3.

De deux Ă  sept ans, ensuite, les actions effectives de la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente se doublent d’actions exĂ©cutĂ©es mentalement, c’est-Ă - dire d’actions imaginĂ©es, portant sur la reprĂ©sentation des choses et non plus seulement sur les objets matĂ©riels eux-mĂȘmes. La reprĂ©sentation consiste, en effet, en la capacitĂ© d’évoquer, au moyen de symboles servant de « signifiants », des rĂ©alitĂ©s « signifiĂ©es ». Or, dans les formes Ă©lĂ©mentaires de la pensĂ©e reprĂ©sentative, ces rĂ©alitĂ©s ne sont pas encore les rapports objectifs entre les choses elles-mĂȘmes, mais bien les actions que le sujet pourrait accomplir sur les choses : la pensĂ©e n’est donc d’abord qu’une sorte d’« expĂ©rience mentale » ou de traduction, en symboles ou en images, des actions possibles, prolongeant celles qui s’effectuaient ou s’effectuent encore rĂ©ellement sur le plan sensori-moteur. La forme supĂ©rieure de cette pensĂ©e imagĂ©e est la pensĂ©e « intuitive », qui parvient, entre 4-5 et 7-8 ans, Ă  Ă©voquer des configurations d’ensemble relativement prĂ©cises (sĂ©riations, correspondances, etc.) mais uniquement Ă  titre de figures et sans rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire 4.

Or, cette pensĂ©e imagĂ©e ou intuitive rĂ©alise Ă  coup sĂ»r un Ă©quilibre supĂ©rieur Ă  celui de l’intelligence sensori-motrice, puisque, au lieu de s’en tenir Ă  ce qui est actuellement donnĂ© Ă  la perception et au mouvement, elle dĂ©passe l’actuel au moyen d’anticipations et de reconstitutions reprĂ©sentatives. Mais, comparĂ© Ă  celui de l’étape suivante, cet Ă©quilibre demeure instable et incomplet puisqu’il est liĂ© Ă  des Ă©vocations figurales, sans rĂ©versibilitĂ© proprement dite : c’est ainsi que l’enfant de 5-6 ans saura faire correspondre six jetons rouges Ă  six jetons bleus et considĂ©rer ces collections comme Ă©gales lorsqu’elles sont en regard, mais il ne croit plus Ă  leur Ă©quivalence dĂšs qu’on Ă©carte les Ă©lĂ©ments de l’une des rangĂ©es : il n’y a donc pas de conservation du tout, faute de cette rĂ©versibilitĂ© Ă©lĂ©mentaire qui ferait comprendre au sujet le retour Ă  la configuration initiale par une opĂ©ration inverse Ă  celle de l’écartement des jetons 5.

Vers 7-8 ans, au contraire, les actions effectuĂ©es mentalement que sont les jugements « intuitifs » aboutissent Ă  un Ă©quilibre stable, dĂ©fini par la rĂ©versibilitĂ© et constituant ainsi le dĂ©but des opĂ©rations logiques elles-mĂȘmes. RĂ©unir ou dissocier, sĂ©rier dans un sens ou dans l’autre, faire correspondre, etc., acquiĂšrent donc le rang de ces actions composables et rĂ©versibles qui permettent l’anticipation et la reconstitution, non plus seulement par l’image ou l’intuition, mais par la dĂ©duction nĂ©cessaire. D’oĂč la grande dĂ©couverte qui marque, chez l’enfant, le dĂ©but de la pensĂ©e opĂ©ratoire : la conservation d’un tout (d’un ensemble d’élĂ©ments ou d’une quantitĂ© de liquide, de pĂąte Ă  modeler, etc.) quelles que soient les transformations internes effectuĂ©es sur les parties 6.

Comment donc expliquer ce passage de l’action irrĂ©versible, sensori-motrice ou intuitive, Ă  l’opĂ©ration rĂ©versible ? Le fait fondamental consiste en ceci qu’une opĂ©ration n’apparaĂźt jamais Ă  l’état isolé : ce n’est pas une action particuliĂšre qui, Ă  un moment donnĂ©, est conçue comme rĂ©versible. La croissance de l’opĂ©ration est liĂ©e Ă  une sorte de remaniement d’ensemble, qui se produit au terme de l’équilibration progressive des anticipations et reconstitutions intuitives, et qui est comparable Ă  une structuration totale du systĂšme, mais Ă©tant entendu qu’il s’agit d’une structure mobile dissolvant, pour ainsi dire, les configurations imagĂ©es rigides en les subordonnant Ă  toutes les transformations possibles. C’est ainsi qu’aprĂšs avoir lentement construit par la voie intuitive les premiers ensembles numĂ©riques 1, 2, 3, 4 et parfois 5, l’enfant comprend brusquement la suite indĂ©finie des nombres entiers n+1. C’est ainsi encore qu’aprĂšs avoir compris certains rapports A < B ou B < C, mais sans les relier, le sujet dĂ©couvre la sĂ©riation A < B < C < D
, etc.

Or, ces systĂšmes d’ensemble, qui engendrent les opĂ©rations en les appuyant les unes sur les autres, prennent toujours la forme, soit (lorsqu’il s’agit d’ĂȘtres mathĂ©matiques tels que le nombre, etc.) de ce que les mathĂ©maticiens appellent des « groupes », soit (lorsqu’il s’agit des rapports qualitatifs ou simplement logiques) de ce que nous avons appelĂ© des « groupements » 7. Les conditions de tels systĂšmes sont au nombre de quatre pour les « groupes », plus une cinquiĂšme pour les « groupements » :

1° Deux opĂ©rations de l’ensemble, composĂ©es entre elles, donnent encore une opĂ©ration de l’ensemble. Par exemple, l’addition de deux classes A + A’ donne une nouvelle classe B (A + A’ = B). Cette composition n’est, psychologiquement, que l’expression de la possibilitĂ© de coordonner deux actions de rĂ©unir (ou de sĂ©rier, etc.).

2° A l’opĂ©ration directe +A correspond une opĂ©ration inverse — A. C’est l’expression de cette rĂ©versibilitĂ© psychologique dont on peut suivre les progrĂšs du niveau sensori-moteur jusqu’au terme des intuitions articulĂ©es.

3° Les opĂ©rations sont associatives pour autant qu’il s’agit d’élĂ©ments diffĂ©rents : +A + (A’ + B’) = (AĂ·A’) + B’. C’est l’expression de ce caractĂšre capital de l’intelligence de pouvoir procĂ©der par « dĂ©tours » et d’arriver au mĂȘme rĂ©sultat par plusieurs chemins distincts.

4° Le produit d’une opĂ©ration directe avec son inverse engendre une « opĂ©ration identique » gĂ©nĂ©rale : +A — A = 0, ce qui assure l’identitĂ© des objets de la pensĂ©e.

5° Quant au « groupement » logique (par opposition Ă  mathĂ©matique) il suppose en plus qu’une opĂ©ration composĂ©e avec elle- mĂȘme demeure identique (« identiques spĂ©ciales » ou « tautologie ») 8 : A + A — A.

Il est facile de montrer, lorsque l’enfant dĂ©couvre dĂ©ductive- ment la conservation d’un ensemble, qu’il effectue rĂ©ellement ces diverses opĂ©rations. Elles ne constituent donc pas simplement des possibilitĂ©s mathĂ©matiques ou logistiques, mais expriment psychologiquement l’aboutissement effectif de la pensĂ©e, lorsque les diverses intuitions imagĂ©es de la pĂ©riode prĂ©logique, parviennent en se « groupant » Ă  constituer un systĂšme d’opĂ©rations proprement logiques.

Mais les opĂ©rations ne sont encore comprises entre 7 et 11 ans, que sur le terrain concret, c’est-Ă -dire lorsque la dĂ©duction s’accompagne de manipulations effectives ou imaginĂ©es. Les opĂ©rations constituent bien, on le voit, la forme d’équilibre terminale de la pensĂ©e intuitive, puisqu’elle s’appuient encore elles-mĂȘmes sur des mouvements rĂ©els ou possibles. Vers 11-12 ans, par contre, leur symbolisation est achevĂ©e en ce sens qu’elles peuvent ĂȘtre effectuĂ©es par le sujet sur le plan des simpes hypothĂšses verbales : la logique des propositions succĂšde enfin Ă  celle des actions concrĂštes. Mais, mĂȘme sous cette forme, il va de soi que la logique demeure, en son essence psychologique, un systĂšme d’actions virtuelles. Ou le langage n’est que pur psittacisme, ou il Ă©nonce une transformation possible du rĂ©el, et c’est le systĂšme de ces transformations, composables, rĂ©versibles et associatives, qui Ă©nonce toute logique et toute mathĂ©matique Ă©lĂ©mentaire.

En conclusion, si l’on envisage l’individu et ses rapports avec le milieu physique comme un systĂšme clos, il faut concevoir le dĂ©veloppement de la logique comme un passage progressif de l’action, effective et irrĂ©versible, Ă  l’opĂ©ration ou action virtuelle et rĂ©versible. On peut donc interprĂ©ter la logique comme la forme d’équilibre terminale des actions, forme d’équilibre vers laquelle tend toute l’évolution sensori-motrice et mentale, car il n’est d’équilibre que dans la rĂ©versibilitĂ©. Le « groupement » apparaĂźt ainsi comme la structure exprimant cet Ă©quilibre et c’est en quoi il Ă©tait nĂ©cessaire de le formuler pour comprendre ce qui va suivre.

B. Les facteurs inter-individuels. — Renonçons maintenant Ă  l’artifice qui nous a fait considĂ©rer comme un systĂšme clos l’individu, ainsi que ses rapports avec le milieu physique, et demandons-nous ce que seront ses rapports d’ordre intellectuel avec les autres individus. Le problĂšme est alors le suivant : si la logique consiste en une organisation d’opĂ©rations, qui sont en dĂ©finitive des actions intĂ©riorisĂ©es et devenues rĂ©versibles, peut-on concevoir que l’individu parvienne Ă  lui seul Ă  cette organisation, ou l’intervention de facteurs inter-individuels est-elle nĂ©cessaire pour expliquer le dĂ©veloppement que nous venons de dĂ©crire ?

Pour rĂ©pondre Ă  cette question, il nous faut d’abord analyser les Ă©tapes de la socialisation intelectuelle de l’individu, comme nous venons de rĂ©sumer celle de son dĂ©veloppement logique. AprĂšs quoi seulement nous pourrons nous demander si cette socialisation est la cause de ce dĂ©veloppement, ou si elle en est l’effet, ou si encore le rapport est plus complexe entre eux deux.

Or, aux principales Ă©tapes du dĂ©veloppement des opĂ©rations logiques correspondent, de façon relativement simple, des stades corrĂ©latifs du dĂ©veloppement social, Ă  partir d’un niveau de dĂ©part, oĂč l’individu est encore livrĂ© Ă  lui-mĂȘme. En effet, Ă  la pĂ©riode sensori-motrice prĂ©cĂ©dant l’apparition du langage, on ne saurait encore parler de socialisation de l’intelligence : c’est mĂȘme durant cette seule pĂ©riode initiale que l’on peut parler d’intelligence purement individuelle. Il est vrai que l’enfant apprend Ă  imiter avant de savoir parler, mais il n’imite alors que les gestes qu’il sait exĂ©cuter par lui-mĂȘme ou que ceux dont il acquiert par lui-mĂȘme une comprĂ©hension suffisante. L’imitation sensori-motrice n’influe donc pas sur l’intelligence, dont elle est au contraire l’une des manifestations. Quant aux contacts affectifs du bĂ©bĂ© avec son entourage (sourires, etc.), ce ne sont pas des Ă©changes intĂ©ressant l’intellect comme tel.

Quant Ă  la pĂ©riode s’étendant de l’apparition du langage Ă  7-8 ans, que nous avons caractĂ©risĂ©e comme prĂ©-opĂ©ratoire (pensĂ©e imagĂ©e et intuitive), elle prĂ©sente un dĂ©but trĂšs significatif de socialisation, mais Ă  caractĂšres intermĂ©diaires entre l’individuel pur de la premiĂšre pĂ©riode et la coopĂ©ration de la troisiĂšme, de mĂȘme que la pensĂ©e intuitive demeure intermĂ©diaire entre l’intelligence sensori-motrice et la logique opĂ©ratoire. Du point de vue des moyens d’expression tout Ă  la fois nĂ©cessaires Ă  la constitution des reprĂ©sentations et aux Ă©changes de pensĂ©e, tout d’abord, nous constatons que si le langage, appris de l’entourage, offre Ă  l’enfant un systĂšme complet de « signes » collectifs ces signes verbaux ne sont pas tous compris d’emblĂ©e et sont complĂ©tĂ©s par un systĂšme non moins riche de « symboles » individuels, que l’on voit foisonner dans le jeu d’imagination ou jeu symbolique, dans l’imitation reprĂ©sentative et dans les images multiples que l’enfant exprime comme il peut. Du point de vue des significations, c’est- Ă -dire de la pensĂ©e elle-mĂȘme, nous constatons, d’autre part, que les Ă©changes inter-individuels des enfants de 2 Ă  7 ans sont caractĂ©risĂ©s par un « égocentrisme » qui demeure Ă  mi-chemin de l’individuel et du social et qui peut se dĂ©finir par une indiffĂ©renciation relative du point de vue propre et de celui d’autrui. C’est ainsi que l’enfant parle pour lui autant que pour les autres, qu’il ne sait pas discuter, ni exposer sa pensĂ©e selon un ordre systĂ©matique, etc. Dans les jeux collectifs des petits, on voit de mĂȘme chacun jouer en partie pour soi, sans coordination d’ensemble 9.

Or, chose intĂ©ressante, il existe un rapport Ă©troit entre le caractĂšre Ă©gocentrique des Ă©changes inter-individuels de cette pĂ©riode et le caractĂšre imagĂ© et intuitif, donc prĂ©opĂ©ratoire, de la pensĂ©e propre aux mĂȘmes Ăąges. D’une part, en effet toute pensĂ©e intuitive est « centrĂ©e » sur une configuration statique privilĂ©giĂ©e (par exemple une correspondance optique entre deux rangĂ©es d’objets superposĂ©s) et ignore la mobilitĂ© des transformations opĂ©ratoires possibles c’est-Ă -dire qu’elle ne parvient pas Ă  une « dĂ©centration » suffisante. On voit donc en quoi cette « centration » intuitive implique l’égocentrisme en ce qu’elle est un primat du point de vue subjectif immĂ©diat (perceptif) par opposition aux relations dĂ©centrĂ©es. D’autre part, toute pensĂ©e Ă©gocentrique consiste Ă  centrer les objets en fonction de l’activitĂ© propre du moment, ce qui implique prĂ©cisĂ©ment la pensĂ©e par image ou intuition par opposition aux relations objectives d’ordre opĂ©ratoire.

Quant aux contraintes intellectuelles exercĂ©es durant cette mĂȘme pĂ©riode par les adultes ou les aĂźnĂ©s (connaissances imposĂ©es, exemples, etc.), elles sont assimilĂ©s Ă  cette mĂȘme mentalitĂ© Ă©gocentrique et ne la transforment donc que superficiellement.

A la pĂ©riode des opĂ©rations proprement dites (de 7 Ă  11-12 ans) correspond par contre un trĂšs net progrĂšs de la socialisation : l’enfant devient capable de coopĂ©ration, c’est-Ă -dire qu’il ne pense plus en fonction de lui seul mais de la coordination, rĂ©elle ou possible, des points de vue. C’est ainsi qu’il devient capable de discussion — et de cette discussion intĂ©riorisĂ©e, et conduite avec soi-mĂȘme, qui est la rĂ©flexion — de collaboration, d’exposĂ©s ordonnĂ©s et comprĂ©hensibles pour l’interlocuteur. Ses jeux collectifs tĂ©moignent de rĂšgles communes. Sa comprĂ©hension des relations de rĂ©ciprocitĂ© (par exemple l’inversion de la gauche et de la droite sur un individu placĂ© en face de lui, la coordination des perspectives spatiales, etc.) montre la gĂ©nĂ©ralitĂ© de ces nouvelles attitudes et leur connexion avec la pensĂ©e elle-mĂȘme.

De mĂȘme qu’il existe une Ă©troite connexion entre l’égocentrisme de la pensĂ©e et son caractĂšre intuitif, de mĂȘme on constate donc une corrĂ©lation intime entre la coopĂ©ration et le dĂ©veloppement des opĂ©rations logiques. Un « groupement » opĂ©ratoire est un systĂšme d’opĂ©rations Ă  compositions exemptes de contradiction, rĂ©versibles et conduisant Ă  la conservation des totalitĂ©s envisagĂ©es. Or, il est clair que la pensĂ©e en commun favorise la non-contradiction : il est beaucoup plus facile de se contredire, lorsque l’on pense pour soi seul (Ă©gocentrisme) que quand des partenaires sont lĂ  pour rappeler ce qu’on a dit antĂ©rieurement et les propositions qu’on a convenu d’admettre. La rĂ©versibilitĂ© et la conservation, d’autre part, sont contraires Ă  l’apparence des choses et ne deviennent rigoureuses qu’à la condition de remplacer les objets par des signes c’est-Ă -dire par un systĂšme d’expressions collectives. D’une maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale encore, un « groupement » est un systĂšme de concepts (classes ou relations) impliquant une coordination des points de vue et une mise en commun de la pensĂ©e. La chose est encore plus nette sur le plan formel, qui dĂ©bute aprĂšs 11-12 ans, puisque la pensĂ©e hypothĂ©tico-dĂ©ductive est avant tout une pensĂ©e appuyĂ©e sur un langage (commun ou mathĂ©matique) et qu’elle est donc une pensĂ©e collective.

C’est alors que se pose Ă  nouveau, mais en termes plus prĂ©cis, le problĂšme annoncĂ© au dĂ©but de cette section II : si le progrĂšs logique va ainsi de pair avec celui de la socialisation, faut-il dire que l’enfant devient capable d’opĂ©rations rationnelles parce que son dĂ©veloppement social le rend apte Ă  la coopĂ©ration, ou faut-d admettre au contraire que ce sont ses acquisitions logiques individuelles qui lui permettent de comprendre les autres et qui le conduisent ainsi Ă  la coopĂ©ration ? Puisque les deux sortes de progrĂšs vont exactement de pair, la question semble sans solution, sauf Ă  dire qu’ils constituent Tes deux aspects indissociables d’une seule et mĂȘme rĂ©alitĂ©, Ă  la fois sociale et individuelle. C’est bien ce qu’il faut rĂ©pondre, mais avec les prĂ©cisions que va maintenanr rendre possible l’application complĂšte des moyens d’analyse que nous offre la notion de « groupements ».

III. « Groupements » logiques, individu et société

ConsidĂ©rĂ©es en leur dĂ©veloppement psychologique, les opĂ©rations logiques constituent la forme d’équilibre terminale des actions, atteinte lorsque celles-ci sont « groupĂ©es » en systĂšmes mobiles, Ă  la fois indĂ©finiment composables et rigoureusement rĂ©versibles. Or, la coopĂ©ration sociale est, elle aussi, un systĂšme d’actions, actions inter-individuelles et non pas simplement individuelles, mais actions tout de mĂȘme, et par consĂ©quent soumises Ă  toutes les lois qui les caractĂ©risent. On peut donc dire que les actions sociales qui aboutissent Ă  la coopĂ©ration sont, elles aussi, rĂ©gies par des lois d’équilibre. En ce cas elles n’atteindront elles- mĂȘmes leur Ă©quilibre qu’à la condition de parvenir Ă©galement Ă  l’état de systĂšmes composables et rĂ©versibles. Les lois du « groupement » ne seraient-elles pas alors simultanĂ©ment celles de la coopĂ©ration et celles des actions individuelles portant sur le monde physique ? Et la coopĂ©ration n’est-elle donc pas Ă  concevoir en fin de compte selon la signification Ă©tymologique mĂȘme du terme qui la dĂ©signe, comme un ensemble de co-opĂ©rations ?

La thĂšse individualiste consiste Ă  dire : la logique se construit au sein des activitĂ©s individuelles et permet, une fois achevĂ©e, l’établissement de la coopĂ©ration. Seulement c’est en coopĂ©rant avec les autres et non pas auparavant que l’individu Ă©labore sa logique. La thĂšse sociologique courante oppose alors Ă  la prĂ©cĂ©dente une interprĂ©tation globale : les relations sociales contraignent l’individu Ă  reconnaĂźtre une logique. Oui, mais c’est Ă  la condition que ces relations elles-mĂȘmes prĂ©sentent une telle logique : or, les dĂ©crets d’un dictateur ne l’engendrent pas nĂ©cessairement, tandis qu’une coopĂ©ration libre conduit Ă  cette rĂ©ciprocitĂ© des jugements perceptifs et des reprĂ©sentations qui seule rend possible l’opĂ©ration objective. Il s’agit donc de comprendre comment les relations sociales aboutissent Ă  la logique et nous retrouvons la mĂȘme solution que sur le plan psychologique : les actions des individus les uns sur les autres, lesquelles constituent toute sociĂ©tĂ©, ne crĂ©ent une logique qu’à la condition expresse d’acquĂ©rir elles aussi une forme d’équilibre, analogue Ă  la structure dont on peut dĂ©finir les lois au terme du dĂ©veloppement des actions individuelles. Et cela va mĂȘme de soi, puisque celles-ci sont de plus en plus socialisĂ©es et que la coopĂ©ration est un systĂšme d’actions comme les autres. Au total, les relations sociales Ă©quilibrĂ©es en coopĂ©ration constitueront donc des « groupements » d’opĂ©rations, exactement comme toutes les actions logiques exercĂ©es par l’individu sur le monde extĂ©rieur, et les lois du groupements dĂ©finiront la forme de l’équilibre idĂ©al commun aux premiĂšres comme aux secondes.

A. Le mĂ©canisme de l’échange intellectuel. — Il convient d’abord de montrer briĂšvement qu’un Ă©change de pensĂ©e constitue un Ă©change comparable Ă  tous les autres, et rentrant par consĂ©quent dans le schĂ©ma des Ă©changes qualitatifs en gĂ©nĂ©ral, c’est- Ă -dire de ceux qui ne portent pas nĂ©cessairement sur des objets pondĂ©rables 10.

En un Ă©change quelconque entre deux individus a et<√, il faut distinguer quatre moments diffĂ©rents, que l’on peut exprimer dans le langage des valeurs qualitatives. 1° L’individu a exerce une action sur d, action que nous appellerons ra (ou d exerce l’action r^- sur d) ; 2° d (ou a) en Ă©prouve une satisfaction (positive, nĂ©gative ou nulle) que nous appellerons sα∙ ; 3° cette satisfaction oblige d envers a (ou l’inverse), c’est-Ă -dire constitue une dette ta∙ ; 4° cette dette ou obligation constitue une valeur virtuelle pour a, soit vα (ou vα∙ pour d).

Les conditions de l’équilibre (toujours pour un Ă©change qualitatif quelconque) sont donc les suivantes :

1° Il est d’abord nĂ©cessaire qu’il existe entre a et d une Ă©chelle commune de valeurs, rendant les Ă©valuations de rα et de vapar a comparables aux Ă©valuations sd et ta∙ par d.

2° L’équilibre est alors atteint si l’on a les Ă©quivalences :

Eq. 1 (ra = sα∙) + (sa∙ = ∕ÎČ∙) + (fÎČ∙ = vÎČ) = (r. = vB) et, rĂ©ciproquement, si les valeurs virtuelles fα et vα∙ entraĂźnent tĂŽt ou tard en retour les valeurs rĂ©elles rα et sα :

Eq. II (vα = ta) + (ta∙ = ra) + (ra∙ = sƒ) = (va = sa).

3° L’équilibre suppose enfin que l’on puisse renverser l’ordre des deux suites, sous la forme :

Eq. I bis (rα∙ — sa - ta= vα∙ et II bis (va∙ = tƒ = ra- sa∙).

Dans le cas des Ă©changes de pensĂ©e, qui seuls nous intĂ©ressent ici, ces divers termes et relations prennent les significations suivantes : 1° L’individu a Ă©nonce une proposition γλ (vraie ou fausse Ă  des degrĂ©s divers) ; 2° Le partenaire d se trouve d’accord (ou non, Ă  des degrĂ©s divers), cet accord Ă©tant dĂ©signĂ© par sa∙ ; 3° l’accord (ou le dĂ©saccord) de d le lie pour la suite des Ă©changes entre d et a, d’oĂč tα∙ ; 4° cet engagement de d confĂšre Ă  la proposition ra une valeur ou validitĂ© vα (positive ou nĂ©gative), c’est-Ă - dire qu’elle la rend valable (ou non) en ce qui concerne les Ă©changes futurs des mĂȘmes individus.

On retrouve alors les trois mĂȘmes conditions d’équilibre, mais transposĂ©es sur le plan de l’échange intellectuel :

1° 11 importe d’abord que a et d possĂšdent une Ă©chelle commune de valeurs intellectuelles, c’est-Ă -dire qu’ils s’entendent sur le sens des mots qu’ils emploient et sur la dĂ©finition des notions qui constituent ces significations. L’échelle commune devra donc comporter deux aspects complĂ©mentaires :

a) Un langage, comparable Ă  ce qu’est le systĂšme des signes monĂ©taires (fiduciaires) pour l’échange Ă©conomique et Ă  ce qu’est le systĂšme des signes ou symboles exprimant les valeurs qualitatives dans les Ă©changes non-Ă©conomiques autres qu’intellectuels (politiques, mondains, affectifs, etc.) ;

b) Un systĂšme de notions dĂ©finies, soit que les dĂ©finitions de a et de d convergent entiĂšrement, soit qu’elles divergent en partie mais que a et d possĂšdent une mĂȘme clef permettant de traduire les notions de l’un des partenaires dans le systĂšme de l’autre.

2° Cette premiĂšre condition (ou double condition) remplie, la seconde condition d’équilibre est assignĂ©e par l’éq. I, mais avec les significations suivantes :

a) L’égalitĂ© (ra = sα∙) signifie, soit que a et d puissent se mettre d’accord sur la mĂȘme proposition, soit qu’ils s’accordent sur une vĂ©ritĂ© commune justifiant la diffĂ©rence de leurs points de vue (par exemple une loi de perspective lĂ©gitimant le fait que l’un voie Ă  sa gauche ce que l’autre voit Ă  sa droite, et vice versa) ;

b) L’égalitĂ© (sα∙ = 4) implique que d se sente obligĂ©, ultĂ©rieurement, par la proposition qu’il a reconnue valable, autrement dit qu’il ne se contredise pas ;

c) L’équivalence (U —   vα) attribue Ă  la proposition ra une validitĂ© susceptible de conservation, c’est-Ă -dire que a pourra maintenir identique Ă  elle-mĂȘme la proposition rα Ă  titre de valeur permanente.

Mais l’éq. I revĂȘtue de ces significations ne conduit Ă  l’équilibre de l’échange intellectuel que si elle rend possible, en retour, la suite d’équivalences exprimĂ©e par l’éq. II ;

d) (vα = signifie alors que la valeur conservée de la proposition est toujours reconnue par d ;

e) (ta∙ = rα∙) signifie que l’obligation conservĂ©e par d est appliquĂ©e par lui Ă  une proposition rd qu’il formule Ă  son tour, et qui est, en vertu de cette application, de validitĂ© Ă©gale Ă  celle de donc de ta∙ ; f) (ra — sα) implique que a soit d’accord avec rα∙ de ra donc de ta∙ d’oĂč l’équilibre vα = sB.

3° Il n’y a enfin Ă©quilibre qu’en cas de rĂ©ciprocitĂ©, c’est-Ă -dire lorsque les rapports prĂ©cĂ©dents s’appliquent aux propositions de d par rapport Ă  a. Il va de soi en effet que les Ă©q. I et II doivent pouvoir s’écrire en permutant tous les indices a et d, c’est-Ă -dire l’initiative peut partir de d avec une proposition rα∙ (Ă©q. I bis et II bis).

Au total, l’équilibre d’un Ă©change de pensĂ©e suppose ainsi 1) un systĂšme commun de signes et de dĂ©finitions, 2) une conservation des propositions valables obligeant celui qui les reconnaĂźt telles, et 3) une rĂ©ciprocitĂ© de pensĂ©e entre les partenaires.

Le problĂšme est maintenant de dĂ©terminer si ces conditions d’équilibre peuvent ĂȘtre remplies en n’importe quel type d’échanges inter-individuels, ou si elles supposent un type particulier de rapports. Nous allons chercher Ă  montrer qu’en fait l’échelle commune, les conservations ou obligations et les rĂ©ciprocitĂ©s en jeu diffĂšrent d’un type Ă  l’autre, et que, dans le cas d’un Ă©change Ă©quilibrĂ©, la structure des processus de l’échange consiste elle- mĂȘme alors, mais alors seulement, en un systĂšme d’opĂ©rations rĂ©versibles. Seul, par consĂ©quent, l’échange Ă©quilibrĂ© entraĂźnera la formation d’une pensĂ©e opĂ©ratoire, mais parce qu’il est lui-mĂȘme dĂ©jĂ  conforme aux lois de « groupements » : entre les opĂ©rations individuelles et la coopĂ©ration il aura donc, en fin de compte, identitĂ© fonciĂšre, du point de vue des lois d’équilibre qui les rĂ©gissent toutes deux.

B. DĂ©sĂ©quilibre dĂ» Ă  l’égocentrisme. — Une premiĂšre raison de dĂ©sĂ©quilibre peut ĂȘtre simplement que les partenaires ne parviennent pas Ă  coordonner leurs points de vue. C’est ce qui se produit systĂ©matiquement chez le jeune enfant qui conçoit les choses et les autres individus au travers de son activitĂ© propre. Mais c’est ce qui se retrouve naturellement Ă  tout Ăąge, lorsque les intĂ©rĂȘts en jeu ou simplement l’inertie acquise s’opposent Ă  l’objectivitĂ©. Les trois conditions nĂ©cessaires Ă  l’équilibre de l’échange intellectuel ne peuvent alors ĂȘtre remplies, pour les raisons suivantes :

1° Il n’y a pas encore, ou il n’y a plus d’échelle commune de rĂ©fĂ©rence, parce que les partenaires emploient les mots en des sens diffĂ©rents, ou se rĂ©fĂšrent implicitement Ă  des images ou symboles individuels, Ă  significations privĂ©es. Faute de concepts communs ou suffisamment homogĂšnes, l’échange durable est alors impossible.

2° Il n’y a pas conservation suffisante des propositions antĂ©rieures, faute d’obligation sentie par les partenaires. Rien ne montre mieux, en effet, le rĂŽle des facteurs d’obligation et de conservation intellectuelles dans l’équilibre des Ă©changes que la discussion avec un sujet trop jeune ou avec un dĂ©bile mental sur des points oĂč ils parviennent cependant pour eux-mĂȘmes Ă  une systĂ©matisation implicite relative, mais appuyĂ©e sur des images ou un symbolisme incommunicables : le sujet oublie au fur Ă  mesure ce qu’il a momentanĂ©ment reconnu valable, et se contredit par consĂ©quent sans cesse Ă  son insu. Tout se passe alors comme s’il manquait une rĂ©gulation essentielle au raisonnement : celle qui oblige l’individu Ă  tenir compte de ce qu’il a admis ou dit, et a conserver cette valeur dans les constructions ultĂ©rieures.

3° Il n’y a donc pas de rĂ©ciprocitĂ© rĂ©glĂ©e. Chaque partenaire, partant du postulat tacite que son point de vue est le seul possible, s’y rĂ©fĂšre dans la discussion avec l’autre au lieu d’aboutir soit Ă  des propositions communes, soit Ă  des propositions distinctes mais rĂ©ciproques et coordonnables entre elles.

C. DĂ©sĂ©quilibre dĂ» Ă  la contrainte. —   Tout autre est un systĂšme d’échanges reposant sur une pensĂ©e collective unifiĂ©e du dehors, par contrainte de l’opinion traditionnelle, des aĂźnĂ©s ou ancĂȘtres, tel qu’on l’observe dans la vie courante (partout oĂč une recherche autonome du vrai n’intervient pas) et tel qu’il prime dans les sociĂ©tĂ©s dites « primitives » ainsi que chez le jeune enfant Ă  l’ñge oĂč il oscille entre la pensĂ©e Ă©gocentrique et l’imitation de l’entourage adulte (deux phĂ©nomĂšnes d’ailleurs complĂ©mentaires, et dus Ă  la mĂȘme indiffĂ©renciation entre le moi et les autres).

Au premier abord, la pensĂ©e cristallisĂ©e par les contraintes sociales paraĂźt prĂ©senter le maximum d’équilibre, puisqu’elle est susceptible de durer et de revĂȘtir mĂȘme des formes multi-sĂ©cu- laires. A cĂŽtĂ© d’elle l’accord des esprits sur le terrain mouvant de la recherche autonome paraĂźt bien fragile, comme par exemple sur le terrain de la collaboration scientifique, oĂč les principes et les vĂ©ritĂ©s admises semblent sans cesse remis en question. Mais il en est de la pensĂ©e collective comme de l’équilibre social entier : les Ă©difices totalitaires les plus rigides ne sont pas toujours les plus solides et la libre coopĂ©ration conduit Ă  une mobilitĂ© dont la souplesse est souvent gage de plus grande rĂ©sistance. Il faut donc distinguer entre les Ă©quilibres vrais ou stables, reconnaissables Ă  leur mobilitĂ© et Ă  leur rĂ©versibilitĂ© et les « faux-Ă©quilibres » comme on dit en physique, oĂč la viscositĂ©, les adhĂ©rences multiples et les frottements assurent une permanence pour ainsi dire extĂ©rieure au systĂšme sans stabilitĂ© interne.

1° De ce point de vue, il est indĂ©niable qu’une pensĂ©e collective cristallisĂ©e par la contrainte des gĂ©nĂ©rations antĂ©rieures sur les suivantes aboutit Ă  une Ă©chelle commune de valeurs intellectuelles, sous les espĂšces d’un langage uniforme et d’un systĂšme de concepts gĂ©nĂ©raux Ă  dĂ©finition fixe. Mais il se produit alors un phĂ©nomĂšne analogue Ă  ce qu’on appelle en Ă©conomie politique le « cours forcé », c’est-Ă -dire que l’échelle des valeurs au lieu d’ĂȘtre le produit des Ă©changes spontanĂ©s aboutissant Ă  une libre fixation des prix et des cours, est stabilisĂ©e par des mesures de contrainte. Cela revient Ă  dire que le systĂšme des notions de dĂ©part, servant d’échelle aux Ă©changes, auront Ă©tĂ©, non pas conttruites au cours d’échanges antĂ©rieurs fonctionnant selon un systĂšme de libre contrĂŽle mutuel, mais imposĂ©es simplement par l’autoritĂ© de l’usage et de la tradition.

2° Quant aux diverses conditions d’équilibre exprimĂ©es par l’éq. II, elles peuvent donner lieu aux questions suivantes, si l’on convient d’appeler a celui des deux partenaires qui exerce une autoritĂ© sur l’autre (par exemple parce qu’étant son aĂźnĂ© et lui transmettant les vĂ©ritĂ©s qu’il a lui-mĂȘme reçues) :

a) De quelle maniĂšre la proposition rα Ă©noncĂ©e par a rencon- trera-telle l’accord de d ? Il n’existe Ă  cet Ă©gard que trois possibilitĂ©s : ou bien d pense Ă  sa maniĂšre et a Ă  la sienne et l’accord n’est ni nĂ©cessaire ni mĂȘme probable (cas de l’égocentrisme dĂ©jĂ  examinĂ© sous B), ou bien d se rallie aux preuves de a (par exemple il constate les mĂȘmes faits ou effectue les mĂȘmes opĂ©rations), mais indĂ©pendamment de l’autoritĂ© de a (et nous avons alors coopĂ©ration et non plus contrainte), ou bien, enfin, il adopte le point de vue de a sous l’effet de son autoritĂ© ou de son prestige, et c’est lĂ  le cas de la contrainte intellectuelle. Mais deux circonstances limitent alors l’équilibre. En premier ieu, le rapport n’est pas rĂ©ciproque, c’est-Ă -dire que a ne sera pas en accord avec les propositions de d (Ă©q. I bis et II bis) pour les mĂȘmes raisons que d l’est de celles de a. En second lieu l’accord de o et de d dure tant que le second est soumis au premier mais cessera dĂšs que d pensera par lui-mĂȘme, c’est-Ă -dire en cas de diffĂ©renciation sociale ;

6) L’obligation (sα∙ = fα) ne dure par consĂ©quent qu’en fonction de la contrainte par a sur d et ne constitue pas une obligation mutuelle, faute d’éq. I bis et II bis (oĂč l’on aurait G∙ = sα = Q ;

c) La conservation des valeurs, ou validitĂ© des propositions admises (fα∙ = vα) n’est donc dĂ©terminĂ©e que par le facteur extĂ©rieur de la contrainte et c’est en ce sens qu’il s’agit d’un « faux- Ă©quilibre », auquel la structure de la collectivitĂ© peut assurer une durĂ©e indĂ©finie (en d, e et f), mais qui ne constitue pas un Ă©quilibre interne stable.

3° Par consĂ©quent, les conditions d’équilibre impliquĂ©es dans la possibilitĂ© des Ă©q. I bis et II bis ne peuvent ĂȘtre remplies, faute de rĂ©ciprocitĂ©. Les obligations fonctionnent, en effet, dans un sens seulement, et non pas dans le sens rĂ©ciproque prĂ©vu par ces Ă©q. I bis et II bis, puisque a n’est jamais obligĂ© par les propositions de d.

Il y a donc, au total, absence d’équilibre interne, dans le cas de la contrainte, non pas que la condition (1) ne soit pas remplie (puisque le « cours forcé » remplace l’échelle Ă©tablie spontanĂ©ment par les Ă©changes antĂ©rieurs), mais parce que le systĂšme des obligations n’est pas rĂ©ciproque. Faute de cette rĂ©ciprocitĂ©, le processus des contraintes est irrĂ©versible et ne saurait donc conduire Ă  des vĂ©ritĂ©s d’ordre opĂ©ratoire. La conservation des propositions, dans un systĂšme de contrainte, consiste, en effet, non pas en invariants rĂ©sultant d’une suite de transformations mobiles et rĂ©versibles, mais en un corps de vĂ©ritĂ©s toutes faites, dont la soliditĂ© ne tient qu’à leur rigiditĂ© (comme les structures intuitives par rapport aux structures opĂ©ratoires), et transmises selon un sens unique (action des aĂźnĂ©s sur les cadets).

D. L’équilibre coopĂ©ratif. — Il reste maintenant Ă  montrer, non pas que l’équilibre est assurĂ© seulement en cas de coopĂ©ration (ce qui rĂ©sulte en partie dĂ©jĂ  des remarques prĂ©cĂ©dentes), mais que cet Ă©quilibre, atteint par les Ă©changes coopĂ©ratifs de pensĂ©e, prend nĂ©cessairement la forme d’un systĂšme d’opĂ©rations rĂ©ciproques et par consĂ©quent de « groupements ».

1° Il est d’abord clair qu’une Ă©chelle commune de concepts bien dĂ©finis, si elle est vraiment commune (par opposition aux incoordinations dues Ă  l’égocentrisme) et si elle ne rĂ©sulte pas d’un « cours forcé » imposant d’avance des notions toutes faites, ne saurait consister qu’en un systĂšme de conventions ou d’« hypothĂšses », ne prĂ©jugeant pas des constructions possibles.

2° Quant Ă  l’échange lui-mĂȘme, il convient de se demander Ă  quelles conditions rĂ©elles correspondent les conditions idĂ©ales d’équilibre prĂ©vues par les Ă©q. I et II :

a) Comment, en premier lieu, une proposition rƓ Ă©mise par a pourra-t-elle rencontrer l’accord de d, si cet assentiment n’est pas dĂ» Ă  des facteurs externes d’autorité ? Par une convergence entre a et d concernant les faits invoquĂ©s par a et reconnus par d. Mais comment peut s’établir une telle convergence ? Deux sujets a et d ont nĂ©cessairement des perceptions diffĂ©rentes et non interchangeables : on Ă©change des idĂ©es, c’est-Ă -dire des jugements verbaux portant sur des perceptions, mais jamais les perceptions elles-mĂȘmes ! Il en est de mĂȘme des mouvements que a et d pourront exĂ©cuter par rapport Ă  l’objet, de leurs images mentales, de leurs souvenirs, bref de tout leur symbolisme privĂ©, tant qu’il n’est pas traduit en notions conceptualisĂ©es. Or, celles-ci, une fois admises les conventions fixant le sens des mots et la dĂ©finition nominale des concepts (1), ne peuvent donner lieu Ă  communications que sous la forme de jugements ou de raisonnements. Tant que ces jugements ne peuvent revĂȘtir de forme opĂ©ratoire et en demeurent au niveau de propositions intuitives, l’accord des partenaires ne saurait ĂȘtre certain, puisque toute intuition perceptive ou imagĂ©e enveloppe un rĂ©sidu Ă©gocentrique. L’accord certain revĂȘtira donc la forme d’une double opĂ©ration : celle effectuĂ©e par a en sa proposition rα est Ă©vidente ; mais il faut bien comprendre que, Ă  dĂ©faut d’autoritĂ© extĂ©rieure, d ne saura assurer son accord, ni mĂȘme saisir la pensĂ©e de a qu’à la seule condition de pouvoir effectuer pour son propre compte la mĂȘme opĂ©ration.

L’égalitĂ© initiale (rα = sα) suppose donc, d’une part, deux opĂ©rations individuelles (celles de a et de d), mais aussi et nĂ©cessairement, d’autre part, une correspondance entre ces deux opĂ©rations. Cette correspondance peut elle-mĂȘme revĂȘtir deux formes. Ou bien il s’agit sans plus de la mĂȘme opĂ©ration, chez a et chez d, et l’on aura une correspondance simple, avec Ă©quivalence directe. Ou bien il s’agira d’opĂ©rations rĂ©ciproques (comme dans l’exemple dĂ©jĂ  citĂ© de l’individu qui voit Ă  droite ce que l’autre voit Ă  gauche et vice versa) et il y aura correspondance encore, mais avec Ă©quivalence inversĂ©e. Dans les deux cas la correspondance est donc elle-mĂȘme une opĂ©ration, ce qui rend ainsi opĂ©ratoire le dĂ©but dĂ©jĂ  du processus coopĂ©ratif. En bref, la proposition C., est une opĂ©ration de a, l’accord de sα est dĂ» Ă  une seconde opĂ©ration individuelle et l’équivalence = sα∙ est due Ă  une troisiĂšme opĂ©ration, qui n’est autre que la correspondance rendant possible l’échange et constituĂ©e par lui dĂšs son dĂ©part.

b) En second lieu, d est obligĂ© de continuer Ă  reconnaĂźtre la validitĂ© de rα∙ soit (sa — ta). En quoi consiste cette obligation, si elle n’est pas due Ă  l’autoritĂ© de a ’I Elle est due alors au « principe de contradiction ». Mais, comme nous avons cherchĂ© Ă  le montrer il y a longtemps dĂ©jĂ , on n’applique pas un principe logique Ă  la maniĂšre d’une loi juridique, comme s’il y avait, d’un cĂŽtĂ©, le principe et, d’un autre cĂŽtĂ©, l’application (ultĂ©rieure). La non-contradiction est un effet direct de la rĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e, car penser sans contradictions c’est simplement penser par opĂ©rations rĂ©versibles. Si d reste obligĂ© par rα∙ cela signifiera donc, non seulement qu’il pense lui-mĂȘme par opĂ©rations rĂ©versibles, mais que la correspondance entre ses opĂ©rations et celles de a constitue, en tant que systĂšme de correspondances assurĂ© par l’échange, une suite d’opĂ©rations rĂ©versibles.

Bien plus, c’est prĂ©cisĂ©ment parce que le caractĂšre opĂ©ratoire et rĂ©versible de la correspondance intĂ©resse ici l’échange lui- mĂȘme, que la non-contradiction devient en ce cas une « rĂšgle », c’est-Ă -dire une norme sociale de l’échange et non plus seulement une forme d’équilibre intĂ©rieure Ă  l’individu : c’est pourquoi elle s’accompagne d’un sentiment d’obligation, et non pas uniquement d’harmonie interne. Mais cette obligation est de celle qui rĂ©sultent de la rĂ©ciprocitĂ©, et non pas d’une autoritĂ© de l’un des partenaires sur l’autre, d’oĂč sa diffĂ©rence avec l’obligation de type coercitif. Cela revient donc, Ă  nouveau, Ă  dire que l’échange sous sa forme coopĂ©rative acquiert un caractĂšre normatif d’ordre opĂ©ratoire, et non plus simplement intuitif.

c) En troisiĂšme lieu, la validitĂ© de la proposition rα est assurĂ©e de conservation dans les correspondances ultĂ©rieures entre les opĂ©rations de a et de√, donc dans la suite de l’échange (ta∙ = va). Cette « identité » donne lieu aux mĂȘmes rĂ©flexions que la non- contradiction. Le « principe d’identité » ne constitue une rĂšgle qu’en fonction des Ă©changes. Dans la pensĂ©e individuelle, l’identitĂ© est le produit des opĂ©rations directes composĂ©es avec les inverses. S’il y a identitĂ© ultĂ©rieure des propositions valables Ă©changĂ©es, c’est donc que le mĂ©canisme opĂ©ratoire est constituĂ©, en ce cas, par l’échange lui-mĂȘme et non pas seulement par les pensĂ©es individuelles.

d) La proposition rα est ensuite appliquĂ©e par d Ă  ses propres propositions ultĂ©rieures (vα = fa∙ — r^j. S’il y a lĂ  plus qu’une simple rĂ©pĂ©tition par contrainte, il intervient donc Ă  nouveau une construction opĂ©ratoire.

e) Cette proposition nouvelle rencontre l’accord de a (ra∙ = sα), ce qui suppose une nouvelle correspondance analogue Ă  celle de (a).

3° Quant Ă  la rĂ©ciprocitĂ© impliquĂ©e par les Ă©q. I bis et II bis, elle conduit simplement Ă  inverser les correspondances et rĂ©ciprocitĂ©s examinĂ©es Ă  l’instant, c’est-Ă -dire qu’elle les gĂ©nĂ©ralise au cas oĂč les propositions initiales partent du sujet d. Le groupement est ainsi assurĂ© dans les deux sens.

Au total, on voit ainsi que l’échange de pensĂ©e, lorsqu’il parvient Ă  l’équilibre, est conduit par le fait mĂȘme Ă  constituer une structure opĂ©ratoire. Autrement dit, la forme d’équilibre atteinte par l’échange n’est autre qu’un systĂšme de correspondances simples ou de rĂ©ciprocitĂ©s, c’est-Ă -dire un « groupement », englobant ceux Ă©laborĂ©s par les partenaires eux-mĂȘmes.

Conclusion

Les actions des individus sur le monde extĂ©rieur obĂ©issent, avons-nous vu, Ă  une loi de dĂ©veloppement telle que l’équilibre vers lequel elles tendent revĂȘt la forme mobile et rĂ©versible du « groupement ». Les actions des individus les uns sur les autres en quoi consistent les relations sociales tendent Ă©galement, dans le domaine des Ă©changes de pensĂ©e vers une forme de rĂ©ciprocitĂ© qui implique la mobilitĂ© rĂ©versible propre au « groupement » : la coopĂ©ration n’est qu’un systĂšme d’opĂ©rations effectuĂ©es en commun, ou de co-opĂ©ration.

Faut-il dire alors que ce sont les opĂ©rations « groupĂ©es » par l’individu qui rendent possible la coopĂ©ration, ou que ce sont les « groupements » opĂ©ratoires impliquĂ©s dans la coopĂ©ration comme fait social qui dĂ©terminent les groupements individuels ? II est clair que la question, posĂ©e de cette maniĂšre, perd toute signification, parce que le « groupement » en tant que structure logique, est une forme d’équilibre et qu’une forme d’équilibre s’applique nĂ©cessairement Ă  la totalitĂ© du processus.

Le problĂšme se pose donc simplement en ces termes : l’individu parviendra-t-il Ă  lui seul Ă  un Ă©quilibre revĂȘtant la forme du groupement, ou une coopĂ©ration avec les autres lui est-elle nĂ©cessaire Ă  cet effet ? D’autre part, la sociĂ©tĂ© parviendra-t-elle Ă  l’équilibre intellectuel, sans une structuration interne particuliĂšre des actions individuelles ?

Pour ce qui est de l’individu la question se prĂ©sente ainsi sous la double forme suivante : saura-t-il construire pour lui- mĂȘme un systĂšme de dĂ©finitions stables, constituant ce que l’on pourrait appeler un ensemble d’auto-conventions ? Et, une fois en possession de ce systĂšme, parviendra-t-il Ă  l’utiliser au moyen d’opĂ©rations groupĂ©es impliquant la rĂ©versibilitĂ© et par consĂ©quent la conservation rigoureuse des totalitĂ©s en jeu ? Cela signifierait donc d’abord qu’on lui accorde le pouvoir de faire des conventions avec lui-mĂȘme, c’est-Ă -dire de lier sa pensĂ©e prĂ©sente Ă  sa pensĂ©e Ă  venir comme s’il s’agissait de personnage distincts : or, Ă  voir combien l’individu en voie de socialisation change sans cesse le sens des notions qu’il emploie, on ne peut s’empĂȘcher de supposer qu’un accord avec soi-mĂȘme est une conduite sociale intĂ©riorisĂ©e. D’autre part, comment l’individu parviendra-t-il Ă  conserver les totalitĂ©s sur lesquelles portent ses opĂ©rations, c’est-Ă -dire Ă  atteindre la rĂ©versibilitĂ© complĂšte ? Les processus sensori-moteurs ne sauraient, en effet, suffire Ă  expliquer la rĂ©versibilitĂ©, puisqu’ils sont essentiellement irrĂ©versibles et ne parviennent Ă  s’inverser qu’en partie et sans doute sous l’action de facteurs d’ordre supĂ©rieur. La rĂ©versibilitĂ© complĂšte suppose le symbolisme, car ce n’est que par une rĂ©fĂ©rence Ă  l’évocation possible des objets absents que l’assimilation des choses aux schĂšmes de l’action et l’accommodation de ceux-ci Ă  celles-lĂ  parviennent Ă  un Ă©quilibre permanent et constituent ainsi un mĂ©canisme rĂ©versible. Or, le symbolisme des images individuelles est beaucoup trop fluctuant pour conduire Ă  ce rĂ©sultat. Un langage est donc nĂ©cessaire et nous retrouvons ainsi les facteurs sociaux. Bien plus l’objectivitĂ© et la cohĂ©rence nĂ©cessaires Ă  un systĂšme opĂ©ratoire supposent la coopĂ©ration. Bref, pour rendre l’individu capable de construire des « groupements », il faut au prĂ©alable lui attribuer toutes les qualitĂ©s de la personne socialisĂ©e.

Inversement, il est clair que la coopĂ©ration ne saurait conduire Ă  la formation des « groupements » qu’au travers, non pas seulement du langage puisque la logique des opĂ©rations n’est pas une logique verbale, mais de la psycho-motricitĂ© individuelle, dans l’exacte mesure oĂč les opĂ©rations sont un systĂšme d’actions.

Bref, de quelque maniĂšre que l’on retourne la question, les fonctions individuelles et les fonctions collectives s’appellent les unes sur les autres dans l’explication des conditions nĂ©cessaires Ă  l’équilibre logique. Quant Ă  la logique elle-mĂȘme, elle les dĂ©passe toutes deux puisqu’elle relĂšve de l’équilibre nĂ©cessairement idĂ©al auquel elles tendent l’une et l’autre. Ce n’est pas Ă  dire qu’il existe une logique en soi, qui commanderait simultanĂ©ment les actions individuelles et sociales, puisque la logique n’est que la forme d’équilibre immanente au processus de dĂ©veloppement de ces actions mĂȘmes. Mais les actions, devenant composables entre elles et rĂ©versibles, acquiĂšrent en se haussant au rang d’opĂ©rations, le pouvoir de se substituer les unes aux autres. Le « groupement » n’est ainsi qu’un systĂšme de substitutions possibles, soit au sein d’une mĂȘme pensĂ©e individuelle (opĂ©rations de l’intelligence) soit d’un individu Ă  l’autre (coopĂ©ration). Ces deux sortes de substitutions constituent alors une logique gĂ©nĂ©rale, Ă  la fois collective et individuelle, qui caractĂ©rise la forme d’équilibre commune aux actions coopĂ©ratives aussi bien qu’individualisĂ©es.

Si le logicien peut axiomatiser sa science, sans se prĂ©occuper de sociologie ni mĂȘme de psychologie, c’est donc qu’il opĂšre dans l’« idĂ©al » et qu’il a le droit d’y rester, traitant d’une forme d’équilibre jamais intĂ©gralement rĂ©alisĂ©e en fait. Quant aux sociologues et aux psychologues, ils ne peuvent que recourir les uns aux autres lorsqu’ils cherchent comment cette rĂ©alisation s’effectue. On en pourrait dire autant de ces autres axiomatiques que sont la morale et le droit aux valeurs desquels la notion de « groupement » s’appliquerait Ă©galement. Qu’il nous suffise ici d’avoir cherchĂ© Ă  montrer comment la notion d’opĂ©ration, prise en son sens plein, permet d’analyser certaines formes d’équilibre, communes aux champs respectifs de la psychologie et de la sociologie, tout en rĂ©servant les droits de la logique sur un plan Ă  la fois parallĂšle et supĂ©rieur Ă  tous deux : celui sur lequel est « projetĂ©e » (au sens gĂ©omĂ©trique du terme) la structure de ce mĂȘme Ă©quilibre, comme s’il Ă©tait rĂ©alisĂ© en fait.