III. Le dĂ©veloppement, chez l’enfant, de l’idĂ©e de patrie et des relations avec l’étranger 1 a

L’étude psychologique et sociologique des Ă©tats de tensions suppose la connaissance de certaines donnĂ©es de psychologie infantile. On peut d’abord se demander si, en raison de leur mode propre de formation, les comportements intellectuels et affectifs qui caractĂ©risent l’attachement Ă  la patrie et les relations initiales avec l’étranger ne contiennent pas le germe des inadaptations internationales ultĂ©rieures. On doit ensuite rechercher, mĂȘme si le point de vue prĂ©cĂ©dent semble au premier abord dĂ©menti par les faits, pourquoi l’enfant n’acquiert point, au cours de son dĂ©veloppement, un esprit d’objectivitĂ© et de rĂ©ciprocitĂ© suffisant pour rĂ©sister plus tard aux facteurs de tension ou d’inadaptation qui l’influenceront comme adolescent ou comme adulte.

C’est Ă  ce double point de vue que nous nous sommes placĂ©s dans l’analyse qui va suivre. Nous avons Ă©tĂ© frappĂ©s, dĂšs les dĂ©buts de notre recherche, par le fait que, si l’enfant ne semblait pas tĂ©moigner, durant les premiĂšres pĂ©riodes de son dĂ©veloppement, de tendances particuliĂšres le prĂ©disposant au nationalisme, la dĂ©couverte progressive de sa patrie et de celle des autres supposait par contre la construction laborieuse d’un instrument de coordination Ă  la fois intellectuelle et affective, beaucoup plus complexe qu’il ne semblerait au premier abord et par consĂ©quent fragile et exposĂ© Ă  toutes les dĂ©viations ultĂ©rieures. Il est donc d’un certain intĂ©rĂȘt, pour l’étude des tensions sociales et internationales en gĂ©nĂ©ral, de chercher Ă  suivre de prĂšs comment s’élabore cet instrument de coordination et en quoi il consiste, car c’est de sa soliditĂ© ou de sa moindre rĂ©sistance que dĂ©pendront en dĂ©finitive les dĂ©viations ultĂ©rieures.

AssurĂ©ment notre enquĂȘte n’a portĂ© que sur des enfants habitant GenĂšve, qu’ils fussent Ă©trangers ou suisses, et l’on peut toujours rĂ©server la part du milieu adulte dans l’interprĂ©tation des faits recueillis. Mais, cette rĂ©serve faite et en attendant confirmation en d’autres milieux, nous nous sommes trouvĂ©s, en prĂ©sence d’un paradoxe qui, mĂȘme s’il est particulier Ă  une certaine rĂ©gion d’Europe, n’en est pas moins instructif.

Ce paradoxe est le suivant : loin de constituer des donnĂ©es premiĂšres ou seulement prĂ©coces, le sentiment et mĂȘme la notion de sa propre patrie n’apparaissent que relativement tard chez l’enfant normal, sans que rien semble le conduire nĂ©cessairement Ă  un socio- centrisme patriotique. Au contraire, pour en arriver Ă  la conscience intellectuelle et affective de sa propre patrie, l’enfant est obligĂ© de fournir tout un travail de dĂ©centration (par rapport Ă  sa ville, son canton, etc.) et de coordination (avec d’autres perspectives que la sienne) — travail qui le rapproche de la comprĂ©hension des autres patries et des points de vue autres que les siens. Pour expliquer la facilitĂ© avec laquelle apparaissent plus tard les diverses formes de sociocentrisme nationaliste, il faut donc admettre ou bien qu’il intervient Ă  un moment donnĂ© des influences extĂ©rieures aux tendances se manifestant durant le dĂ©veloppement de l’enfant (mais alors pourquoi ces influences sont-elles acceptĂ©es ?) ou bien que les obstacles mĂȘmes qui s’opposaient aux dĂ©centrations et aux coordinations initiales (dĂšs la formation de l’idĂ©e de patrie) rĂ©apparaissent Ă  tous les niveaux et constituent la cause la plus gĂ©nĂ©rale des dĂ©viations et des tensions.

C’est dans cette seconde direction que s’oriente notre interprĂ©tation. Le sujet commence par considĂ©rer comme seuls possibles les points de vue immĂ©diats liĂ©s Ă  sa situation et Ă  ses activitĂ©s propres : cet Ă©tat d’esprit, que nous appellerons l’égocentrisme inconscient (Ă  la fois intellectuel et affectif) de l’enfant s’oppose d’abord aussi bien Ă  la comprĂ©hension de sa propre patrie qu’à celle des relations objectives avec l’étranger. D’autre part, la victoire sur l’égocentrisme requiert l’élaboration d’un instrument de coordination Ă  la fois intellectuelle et affective, difficile et lent Ă  conquĂ©rir, consistant essentiellement en opĂ©rations de « rĂ©ciprocité », et Ă  chaque nouvelle Ă©tape de cette construction l’égocentrisme rĂ©apparaĂźt sous de nouveaux aspects toujours plus Ă©loignĂ©s du cercle infantile initial : telles sont les diverses formes de sociocentrisme, hĂ©ritages de l’égocentrisme primitif et causes des dĂ©viations ou des tensions ultĂ©rieures, mais dont la comprĂ©hension suppose l’analyse prĂ©cise des stades de dĂ©part et des conflits Ă©lĂ©mentaires entre l’égocentrisme et la rĂ©ciprocitĂ©.

Nous dĂ©crirons sous trois rubriques successives les faits que nous avons pu recueillir : au cours d’une premiĂšre partie, nous Ă©tudierons la formation intellectuelle et affective de l’idĂ©e de patrie (entre quatre-cinq et douze ans) ; en une seconde partie, nous analyserons les rĂ©actions de l’enfant Ă  l’égard des pays autres que le sien ; et, en une troisiĂšme partie, le problĂšme de la rĂ©ciprocitĂ© intellectuelle et affective.

Les enfants interrogés ont été au nombre de plus de deux cents, de quatre-cinq à quatorze-quinze ans.

I. Le dĂ©veloppement de l’idĂ©e de patrie

La dĂ©couverte que fait peu Ă  peu l’enfant d’appartenir Ă  un pays dĂ©terminĂ© suppose une Ă©laboration intellectuelle et une construction affective parallĂšles. La chose n’a rien de surprenant puisque tout comportement mental est toujours Ă  la fois cognitif et affectif (les fonctions cognitives dĂ©terminent la « structure » des conduites, tandis que les fonctions affectives en assurent le « dynamisme » ou l’énergĂ©tique, c’est-Ă -dire la finalitĂ© ou les Ă©lĂ©ments de « valeur »). Mais ici il n’y a pas seulement interdĂ©pendance : les deux aspects, cognitif et affectif, sont en quelque sorte parallĂšles isomorphes parce que la conception intellectuelle de la rĂ©ciprocitĂ© est, au dĂ©but, aussi difficile pour l’enfance que la rĂ©ciprocitĂ© affective dĂšs que celle-ci dĂ©passe les rapports vĂ©cus et immĂ©diats.

Aspect intellectuel

Nous avons rencontrĂ© des enfants normaux, ignorant jusqu’à sept-huit ans les donnĂ©es prĂ©alables dont la connaissance est indispensable Ă  la comprĂ©hension de l’idĂ©e de pays. Par exemple, un garçon de sept ans nous a affirmĂ© que Paris est en Suisse parce qu’on y parle français, tandis que Berne n’est pas en Suisse. Et surtout les petits semblent ignorer, en moyenne jusque vers cinq- six ans, que GenĂšve est en Suisse. Il y a donc au dĂ©but une simple notion du territoire sur lequel vit le sujet, par exemple sa ville, notion comportant un certain nombre de caractĂšres connus de façon plus ou moins immĂ©diate (grandeur approximative, langage dominant, etc.), mais mĂȘlĂ©s Ă  des formules verbales non comprises telles que « canton », « la Suisse », etc., sans systĂ©matisation d’ensemble. Parmi ces affirmations verbales dues Ă  la pression des aĂźnĂ©s ou des adultes, l’une finit par s’imposer, dĂšs cinq-six ans environ : c’est que « GenĂšve est en Suisse ». Mais la question est de savoir si cette connaissance acquise modifie d’emblĂ©e l’attitude du sujet.

Or, jusque vers sept-huit ans en moyenne, l’enfant a beau affirmer verbalement l’appartenance de GenĂšve Ă  la Suisse, il n’en continue pas moins Ă  penser sur le mode de la juxtaposition : lorsqu’on lui demande de dessiner au moyen de cercles ou de figures fermĂ©es les relations existant entre GenĂšve et la Suisse, il ne parvient pas Ă  figurer une relation de partie Ă  tout, mais se borne Ă  un schĂ©ma d’unitĂ©s juxtaposĂ©es :

Arlette C., 7 ; 6 2. Tu as entendu parler de la Suisse ? — Oui, c’est un pays. — 11 est oĂč ce pays ?
 — Je ne sais pas, c’est trĂšs grand. —   C’est loin ou prĂšs d’ici ? — C’est prĂšs, je crois. — Qu’est-ce que c’est que GenĂšve ? — C’est une ville. — OĂč se trouve GenĂšve ? — En Suisse. (L’enfant dessine GenĂšve et la Suisse sous forme de deux ronds juxtaposĂ©s.)

Mathilde B., 6 ; 8. Tu as entendu parler de la Suisse ? — Oui. — Qu’est-ce que c’est ? — Un canton. —   Et GenĂšve, qu’est-ce que c’est ? — Une ville. —   GenĂšve se trouve oĂč ? — En Suisse. (L’enfant dessine les deux ronds juxtaposĂ©s.) — Tu es Suisse ? — Non, je suis Genevoise.

Claude M., 6 ; 9. Qu’est-ce que c’est que la Suisse ? — C’est un pays. — Et GenĂšve ? — Une ville. — OĂč se trouve GenĂšve ? — En Suisse. (L’enfant dessine les deux ronds juxtaposĂ©s, mais le rond de GenĂšve est plus petit.) — ]e dessine le rond de GenĂšve plus petit, GenĂšve est plus petit. La Suisse c’est trĂšs grand. — TrĂšs bien, mais GenĂšve se trouve oĂč ? — En Suisse. — Tu es Suisse ? — Oui. — Et tu es Genevois ? — Oh non, je suis dĂ©jĂ  Suisse.

On voit que pour ces sujets la Suisse est comparable Ă  GenĂšve elle-mĂȘme, mais situĂ©e en dehors. Sans doute la Suisse est-elle « prĂšs » de GenĂšve, et « plus grande ». Mais l’affirmation que GenĂšve est en Suisse reste incomprise aussi bien au point de vue spatial que logique. Spatialement elle est situĂ©e Ă  cĂŽtĂ©. Logiquement on est Genevois et non pas Suisse, ou « dĂ©jĂ  Suisse » (comme Claude) mais plus Genevois, ce qui dans les deux cas marque l’incomprĂ©hension de l’inclusion de la partie dans le tout

Au cours d’un deuxiĂšme stade (sept-huit Ă  dix-onze ans), l’emboĂźtement spatial de GenĂšve dans la Suisse est compris, c’est-Ă -dire que le dessin n’exprime plus une simple juxtaposition mais un enveloppement proprement dit. Seulement, Ă  cet emboĂźtement spatial temporel ne correspond pas encore un rapport d’inclusion entre classes logiques 3, car si la classe des Genevois est relativement concrĂšte, celle des Suisses demeure plus Ă©loignĂ©e et abstraite : on ne peut donc toujours pas ĂȘtre « à la fois » Suisse et Genevois :

Florence N., 7 ; 3. Qu’est-ce que c’est que la Suisse ? — C’est un pays. — Et GenĂšve ? — C’est une ville. — OĂč se trouve GenĂšve ? — En Suisse. (Dessin correct.) — Tu es de quelle nationalité ? — Je suis Vaudoise. — Le canton de Vaud se trouve oĂč ? — Pas loin d’ici, en Suisse. (On fait refaire un dessin avec la Suisse et le canton de Vaud : rĂ©sultat correct.) — Tu es Suisse aussi ? — Non. — Comment ça se fait, tu as dit que le canton de Vaud est en Suisse ? — On ne peut pas ĂȘtre deux choses Ă  la fois, il faut choisir ; on peut ĂȘtre Vaudoise comme moi, mais pas deux choses Ă  la fois.

Pierre G., 9 ; 0. (L’enfant a bien rĂ©pondu Ă  nos premiĂšres questions. Le dessin est correct.) Quelle est ta nationalité ? — Je suis Suisse. — Comment cela se fait-il ? — C’est parce que j’habite en Suisse. — Tu es aussi Genevois ? — Non, c’est pas possible. — Pourquoi ? — Je suis dĂ©jĂ  Suisse, je ne peux pas encore ĂȘtre Genevois. — Mais si tu es Suisse parce que tu habites en Suisse, n’es-tu pas aussi Genevois puisque que tu habites GenĂšve ? — 


Jean-Claude B., 9 ; 3. Tu as entendu parler de la Suisse ? — Oui, c’est un pays. — Et GenĂšve, c’est quoi ? — Une ville. — OĂč se trouve cette ville ? — En Suisse. (Le dessin est correct.) — Tu as quelle nationalité ? — Je suis Bernois. —   Tu es Suisse ? — Oui. —   Comment cela se fait-il ? — C’est parce que Berne est dans la Suisse. — Alors on peut ĂȘtre Bernois et Suisse Ă  la fois ? — Non, c’est pas possible. — Pourquoi ? — Mais puisqu’on est dĂ©jĂ  Bernois.

On voit les hĂ©sitations de ces sujets : les uns, comme Florence, nient qu’on puisse ĂȘtre « deux choses Ă  la fois », alors qu’ils viennent d’affirmer et d’illustrer par leur dessin que GenĂšve ou Vaud sont en Suisse ; les autres, sous la pression des affirmations sans cesse entendues dans leur famille ou Ă  l’école, hĂ©sitent Ă  admettre la double appartenance Ă  la ville (ou au canton) et au pays, et au fond n’y croient pas : Jean-Claude, qui l’admet un instant, s’empresse de dire que ce n’est pas possible dĂšs qu’on prononce le mot « à la fois », et Pierre, qui se dit Suisse et pas Genevois, ne trouve, pour justifier son affirmation, qu’une raison pouvant s’appliquer Ă  GenĂšve elle-mĂȘme (« parce que j’habite en Suisse »). Dira-t-on que le vrai patriotisme de ces enfants est cantonal et non pas national ? Mais on voit qu’il s’agit aussi bien de sujets n’habitant ou ne connaissant mĂȘme pas leur canton que de Genevois se sachant chez eux. Nous connaissons des enfants qui connaissent Ă  peine leur canton d’origine mais dĂ©clarent rĂ©solument lui appartenir par attachement familial. En rĂ©alitĂ©, le pays, Ă  ce stade, n’est encore qu’une abstraction : seules comptent la famille, la ville, etc., et ce qu’on y affirme, mais sans que la synthĂšse entre les affirmations reçues donne encore naissance Ă  un systĂšme cohĂ©rent.

DĂšs dix-onze ans, par contre, apparaĂźt un troisiĂšme stade, au cours duquel la systĂ©matisation s’achĂšve correctement :

Micheline P., 10 ;3. (L’enfant rĂ©pond correctement aux premiĂšres questions. Le dessin est correct.) Quelle est ta nationalité ? — Je suis Suisse. — Comment cela se fait-il ? — C’est parce que mes parents sont Suisses. — Tu es aussi Genevoise ? — Bien sĂ»r, puisque GenĂšve est en Suisse. — Alors on peut ĂȘtre deux choses Ă  la fois ? — Mais oui puisque GenĂšve est en Suisse. — Et si je demande Ă  un Vaudois, est-ce qu’il est aussi Suisse ? — Bien sĂ»r, le canton de Vaud est en Suisse. Un Vaudois est Suisse comme nous. Tous les gens qui habitent la Suisse sont Suisses et encore d’un canton.

Jean-Luc L., 11 ;1. (L’enfant rĂ©pond correctement Ă  nos premiĂšres questions et dessine sans faute.) Quelle est ta nationalité ? — Je suis Saint-Gallois. —   Comment cela se fait-il ? — Mon pĂšre est Saint-Gallois. —   Tu es Suisse aussi ? — Oui, Saint-Gall est en Suisse, mĂȘme qu’on y parle l’allemand. — Mais alors tu es deux choses Ă  la fois ? — Oui, c’est la mĂȘme chose puisque Saint-Gall est en Suisse. Tous les gens des cantons suisses sont Suisses. Moi je suis Saint-Gallois et Suisse ; les autres, il √ en a qui sont Genevois et Suisses ou Bernois et Suisses.

C’est donc Ă  partir de ce niveau seulement que la notion de pays devient une rĂ©alitĂ© et correspond pour l’enfant Ă  une idĂ©es de patrie. Le problĂšme est alors de dĂ©terminer si cet achĂšvement est simplement conditionnĂ© par des relations intellectuelles (inclusion de la partie dans le tout), si la comprĂ©hension plus ou moins tardive ou prĂ©coce de celles-ci est elle-mĂȘme subordonnĂ©e Ă  des mobiles affectifs ou si les deux sortes de facteurs Ă©voluent parallĂšlement.

Aspect affectif

Il est clair qu’en conversant simplement avec l’enfant on ne saurait analyser ses sentiments comme on peut atteindre les structures logiques caractĂ©risant son intelligence. Mais sans attribuer de signification absolue au contenu mĂȘme des jugements de valeur qu’il portera et surtout sans oublier l’importance des rĂ©actions affectives qu’il ne saurait exprimer, il reste possible, en comparant selon les Ăąges les rĂ©ponses Ă  des questions mĂȘme entiĂšrement banales (« Quel pays prĂ©fĂšres-tu ? », etc.), de retirer quelques indications sur le mode mĂȘme de motivation, sur les mobiles rĂ©els non exprimĂ©s. Or il est frappant de constater qu’aux trois stades dont nous venons de donner la description sommaire correspondent, dans les Ă©valuations affectives, trois stades qui marquent une dĂ©centration nette Ă  partir des mobiles essentiellement relatifs aux impressions subjectives ou individuelles (les plus momentanĂ©es ou mĂȘme accidentelles) dans la direction d’une soumission aux valeurs communes du groupe, d’abord familial, puis social en gĂ©nĂ©ral.

Au cours du premier stade, en effet, l’enfant auquel on demande ses jugements de valeur n’a mĂȘme pas l’idĂ©e de marquer une prĂ©fĂ©rence en faveur de la Suisse. Il aime n’importe quel pays, en fonction d’intĂ©rĂȘts momentanĂ©s, et si la Suisse est choisie c’est pour des raisons de mĂȘme ordre. Voici les prĂ©fĂ©rences de trois jeunes Suisses authentiques :

Evelyne M., 5 ;9. J’aime ITtalie. C’est plus beau que la Suisse. — Pourquoi ? — J’ai Ă©tĂ© cette fois pendant les vacances. U y a de trĂšs bons gĂąteaux, pas comme en Suisse oĂč il y a des choses dedans qui font pleurer.

Denise S., 6 ;0. J’aime la Suisse parce qu’il y a de jolies maisons. A la montagne j’ai vu, il ∹ avait tout plein de chalets. C’est joli et on reçoit du lait.

Jacques G., 6 ;3. J’aime le mieux l’Allemagne parce que ma maman arrive ce soir de là-bas. C’est trùs loin et trùs grand et ma maman habite là.

Comparons ces puĂ©riles rĂ©actions affectives Ă  la difficultĂ© intellectuelle, caractĂ©ristique du mĂȘme premier stade, de coordonner en un seul concept le pays et le canton ou la ville. Le problĂšme se pose alors de savoir si c’est parce qu’il ne constitue pas encore une rĂ©alitĂ© affective que le pays est simplement juxtaposĂ© au canton ou Ă  la ville, au lieu de l’englober comme le tout inclut la partie, ou si c’est faute d’inclusion logique que le pays ne constitue pas encore un objet vĂ©ritable d’affectivitĂ©. Il est Ă©vident qu’une troisiĂšme solution est possible : centrant la rĂ©alitĂ© en fonction de leur activitĂ© propre et de leurs intĂ©rĂȘts immĂ©diats, les enfants du premier stade ne parviennent ni Ă  une dĂ©centration intellectuelle suffisante pour inclure leur ville ou leur territoire cantonal en une totalitĂ© plus vaste qui l’englobe, ni Ă  une dĂ©centration affective suffisante pour attribuer une valeur aux rĂ©alitĂ©s collectives dĂ©passant leur cercle individuel ou interindividuel Ă©troit : les insuffisantes Ă©laborations intellectuelles et affectives se rapportant au pays ou Ă  la patrie sont donc Ă  ce niveau les deux aspects interdĂ©pendants et parallĂšles d’un mĂȘme Ă©gocentrisme spontanĂ© et inconscient, obstacle primitif et simultanĂ© Ă  toute coordination des relations logiques et des valeurs affectives.

Voici maintenant les rĂ©actions caractĂ©ristiques du deuxiĂšme stade, eu Ă©gard aux mĂȘmes questions de prĂ©fĂ©rence ou de choix :

Denis K., 8 ;3. J’aime la Suisse parce que je suis nĂ© en Suisse.

Pierrette J., 8 ;9. J’aime la Suisse parce que c’est mon pays. Mon papa, ma maman sont Suisses, alors on aime la Suisse.

Jacqueline M., 9 ;3. J’aime la Suisse. C’est le plus beau pays pour moi. C’est mon pays.

On sent d’emblĂ©e que tout en conservant la mĂȘme forme Ă©gocentrique verbale qu’au premier stade, ces motivations rendent un tout autre son : c’est l’attachement Ă  la famille et Ă  la tradition des pĂšres qui commence Ă  l’emporter sur les mobiles proprement individuels. Le pays devient la terra patria, et, s’il est encore difficile de construire une hiĂ©rarchie prĂ©cise entre la ville, le canton et la nation, peu importe : leur valeur affective commune, donc indiffĂ©renciĂ©e, tient au sentiment familial. Ici il y a donc parallĂ©lisme Ă©troit entre l’indiffĂ©renciation logique (qui permet dĂ©jĂ  l’inclusion spatiale ou spatio- temporelle, mais s’oppose encore Ă  l’inclusion-conceptuelle) et l’indiffĂ©renciation affective, qui rĂ©duit les diffĂ©rents termes Ă  une mĂȘme valeur de tradition familiale, plus prĂ©cisĂ©ment, dans les deux cas, un grand progrĂšs est accompli simultanĂ©ment ; dĂ©but de dĂ©centration intellectuelle, permettant au sujet de subordonner spatialement son territoire (urbain ou cantonal) Ă  une rĂ©alitĂ© plus vaste qui l’englobe, et dĂ©but de dĂ©centration affective lui permettant de subordonner ses motivations Ă©gocentriques Ă  des valeurs collectives qui le dĂ©passent. Mais, dans les deux cas, cette dĂ©centration n’en est qu’à ses dĂ©buts et est limitĂ©e par l’indiffĂ©renciation que nous venons de noter (et qui est due Ă  un rĂ©sidu d’égocentrisme Ă©largi sur le nouveau plan rĂ©cemment compris).

Avec le troisiĂšme stade enfin, les motivations changent Ă  nouveau d’aspect et s’adaptent tant bien que mal Ă  certains des idĂ©aux collectifs du groupe social national :

Juliette N., 10 ;3. J’aime la Suisse parce qu’il n’y a jamais de guerre.

Lucien O., 11 ;2. J’aime la Suisse parce que c’est un pays libre.

Michelle G., 11 ;5. J’aime la Suisse parce que c’est le pays de la Croix-Rouge. En Suisse on est charitable parce que notre neutralitĂ© l’oblige.

La neutralitĂ©, la libertĂ©, le pays Ă©pargnĂ© par la guerre, la Croix-Rouge, la charitĂ© officielle, etc. : on croirait lire le rĂ©sumĂ© naĂŻf de discours patriotiques de village. Mais la banalitĂ© mĂȘme de ces motivations est rĂ©vĂ©latrice : ce sont les idĂ©aux collectifs de l’ordre le plus gĂ©nĂ©ral auxquels l’enfant devient sensible. Se borner Ă  constater qu’il rĂ©pĂšte ce qu’on lui a dit Ă  l’école ne suffirait pas Ă  expliquer pourquoi il le rĂ©pĂšte et surtout le comprend : il invoque ces raisons parce que par-delĂ  ses sentiments personnels et par-delĂ  les mobiles de piĂ©tĂ© familiale il dĂ©couvre enfin qu’il existe une collectivitĂ© plus gĂ©nĂ©rale, qui a ses valeurs en elle-mĂȘme distinctes de celles du moi, de la famille, de la ville et des rĂ©alitĂ©s visibles ou concrĂštes. Bref, il parvient Ă  une hiĂ©rarchie de valeurs ayant pour sommet des valeurs relativement abstraites, dans le mĂȘme temps qu’il parvient Ă  une coordination des relations spatio-temporelles et logiques dans le cadre de cette totalitĂ© invisible constituĂ©e par la nation ou le pays : ici, Ă  nouveau, il y a parallĂ©lisme entre les dĂ©centrations ou les coordinations intellectuelles et affectives ou morales.

II. Les autres nations

Nous allons exposer briĂšvement les rĂ©sultats de cette seconde partie de notre recherche en nous plaçant aux deux points de vue suivants. Il s’agit en premier lieu d’établir si les notions ou sentiments relatifs aux autres pays ou aux individus d’autres nationalitĂ©s (pour autant que l’enfant en connaĂźt) s’élaborent selon les mĂȘmes schĂ©mas que ceux de la premiĂšre partie, ou s’il existe une diffĂ©rence apprĂ©ciable entre les deux sortes de constructions mentales. Il s’agit surtout, en second lieu, de prĂ©parer l’analyse de la troisiĂšme partie sur la rĂ©ciprocité : que les idĂ©es et les rĂ©actions affectives de l’enfant Ă  l’égard de son propre pays et Ă  l’égard des pays Ă©trangers s’élaborent de façon semblable ou diffĂ©rente, il sera instructif de rechercher comment il parvient, en fonction de ces attitudes mĂȘmes, Ă  la rĂ©ciprocitĂ© intellectuelle et morale qui constitue l’instrument par excellence de la comprĂ©hension sociale et internationale. En effet la dĂ©centration, que nous venons de dĂ©crire par rapport Ă  l’égocentrisme initial, au cours des trois stades, peut provenir en partie de relations actives Ă©tablies par le sujet, et en ce cas elle conduira nĂ©cessairement Ă  une certaine rĂ©ciprocité : plus prĂ©cisĂ©ment elle ne fera qu’un avec cette rĂ©ciprocitĂ©, dont elle rĂ©sultera autant qu’elle la provoquera. Mais cette dĂ©centration peut rĂ©sulter aussi en partie des pressions de l’entourage social : elle n’aboutira plus alors automatiquement Ă  une attitude de rĂ©ciprocitĂ© mais pourra transformer l’égocentrisme en sociocentrisme autant qu’en comprĂ©hension effective. C’est en quoi il est indispensable d’étudier encore, Ă  titre de donnĂ©e prĂ©alable et selon un procĂ©dĂ© d’interrogation analogue aux prĂ©cĂ©dents, les rĂ©actions de l’enfant Ă  l’égard des pays autres que le sien avant de lui poser des questions concernant spĂ©cifiquement la rĂ©ciprocitĂ©. Mais, Ă©tant donnĂ© la similitude observĂ©e du point de vue intellectuel entre les nouvelles rĂ©actions et celles que nous venons de dĂ©crire, il est inutile d’examiner Ă  part l’aspect de structuration logique et l’aspect affectif des rĂ©ponses, ce dernier prĂ©sentant seul un intĂ©rĂȘt nouveau.

Au cours du premier stade, on retrouve chez l’enfant les mĂȘmes difficultĂ©s intellectuelles d’inclusion de la partie dans le tout pour les pays autres que le sien propre et les mĂȘmes jugements de valeur fondĂ©s sur des mobiles subjectifs et momentanĂ©s 4.

Arlette, 7 ;6 (Genevoise). Tu connais d’autres pays, des pays Ă©trangers ? — Oui, Lausanne. —  OĂč se trouve Lausanne ? — Dans GenĂšve (cercles jextaposĂ©s).

Pierre G., 9 ;10 (voir partie I, deuxiĂšme stade). Tu connais des pays Ă©trangers ? — Oui, la France, l’Afrique, l’AmĂ©rique. —   Tu sais quelle est la capitale de la France ? — C’est Lyon, je crois, j’y ai Ă©tĂ© avec mon papa, c’est en France. (Dessins juxtaposĂ©s, Lyon touchant la France « parce que la ville de Lyon est au bord de la France »). — Les gens qui habitent Ă  Lyon, ce sont des quoi ? — Des Français. — Ils sont aussi Lyonnais ? — Oui
 non, c’est pas possible. Ils peuvent pas ĂȘtre des deux nationalitĂ©s Ă  la fois.

Monique C., 5 ;5. Est-ce qu’il y a des gens qui n’habitent pas Ă  GenĂšve ? — Oui, ils habitent aux Diablerets. —   Comment sais-tu ? — J’ai Ă©tĂ© lĂ  en vacances. —   Il y a des gens qui n’habitent ni Ă  GenĂšve ni aux Diablerets ? — Oui, Ă  Lausanne. Ma tante vit lĂ -bas. — Il y a des diffĂ©rences entre les gens de GenĂšve et les autres gens ? — Oui, les autres sont plus gentils. — Pourquoi ? Les gens qui n’habitent pas GenĂšve sont plus gentils que les gens qui habitent GenĂšve ? — Oh oui, aux Diablerets je reçois toujours du chocolat.

Bernard D., 6 ;3. Tu as entendu parler de gens qui ne sont pas Suisses ? — Oui, il y a les Valaisans. (Le Valais est comme chacun le sait un des vingt-deux cantons suisses, et l’enfant est lui-mĂȘme Valaisan.) — Et tu as entendu parler d’autres pays ? Il y a des diffĂ©rences entre les pays ? — Oh ! oui, il n’y a pas le lac partout. — Et les gens, ils sont pareils ? — Non, tout le monde n’a pas la mĂȘme voix. Et puis ils n’ont pas les mĂȘmes pull-overs. A Nax j’en ai vu de beaux pull-overs tout brodĂ©s devant.

Herbert S., 7 ;2. Est-ce qu’il y a des diffĂ©rences entre les diffĂ©rents pays que tu connais et entre les diffĂ©rentes gens qui vivent dans ces pays ? — Oh ! oui. —   Tu peux me donner un exemple ? — Oui, eh bien, les AmĂ©ricains ils sont bĂȘtes. Sije leur demande oĂč est la rue du Mont-Blanc, eh bien ils ne savent pas me dire.

Il est inutile d’insister sur les analogies entre les prĂ©sentes rĂ©actions de ce stade et celles qui sont dĂ©crites dans la partie I : leur convergence est d’ailleurs d’autant moins surprenante que les enfants n’ont pas, en gĂ©nĂ©ral, la conscience d’appartenir Ă  leur propre pays (voir de nouveau Bernard).

Les rĂ©actions du deuxiĂšme stade mettent par contre en Ă©vidence chez l’enfant l’identitĂ© de formation des notions concernant les autres pays et le sien propre, mais avec un antagonisme de contenu frĂ©quent entre deux sortes d’idĂ©es ou de rĂ©actions affectives. IdentitĂ© de formation d’abord : il s’agit dans les deux cas d’une dĂ©centration du point de vue Ă©gocentrique initial en faveur d’une subordination aux notions ou aux traditions du milieu proche et surtout du milieu familial. Mais alors — et ici dĂ©bute l’antagonisme possible — selon que le milieu social de l’enfant est comprĂ©hensif, critique ou mĂȘme mĂ©disant Ă  l’égard de l’étranger, les rĂ©actions du sujet Ă  l’égard des autres nationalitĂ©s peuvent ĂȘtre orientĂ©es dans les sens les plus variĂ©s. Voici quelques exemples de ces attitudes apprises, le dernier exemple permettant de situer leur degrĂ© de structuration logique :

Murielle D., 8 ;2. Tu as entendu parler des Ă©trangers ? — Oui, des Allemands, des Français. — Est-ce qu’il y a des diffĂ©rences entre ces Ă©trangers ? — Oui, les Allemands sont mĂ©chants, ils font toujours la guerre. Les Français sont pauvres et tout est sale lĂ -bas. Ah ! pis, j’ai entendu parler des Russes, ils sont pas sympathiques. —   Tu connais personnellement des Français, des Allemands ou des Russes, ou bien as-tu lu quelque chose Ă  leur sujet ? — Non. — Mais alors comment sait-tu ? — Tout le monde le dit.

François D., 9 ;0. Tu as entendu parler des Ă©trangers ? — Oui, des Italiens, de l’Allemagne, de la France, de l’Angleterre. — Il y a des diffĂ©rences entre tous ces gens de tous ces diffĂ©rents pays ? — Oh ! oui. — Quelles diffĂ©rences ? — La langue, et pis en Angleterre tout le monde est malade. — Comment sais-tu ? — Papa a racontĂ© Ă  maman. —   Et que penses-tu des Français ? — Ils ont fait la guerre, ils n’ont pas beaucoup Ă  manger, seulement du pain. — Et que penses- tu des Allemands ? — Ils sont mĂ©chants. Ils se bagarrent avec tout le monde. — Mais comment sais-tu cela ? Es-tu allĂ© une fois en France ou en Allemagne ? — Oui, j’ai Ă©tĂ© au SalĂšve. —   Et c’est lĂ  que tu as vu que les Français n’ont presque rien Ă  manger ? — Non, on avait pris notre dĂźner avec. — Mais alors comment sais-tu tout ce que tu nous as dit ? — Je ne sais pas.

Michel M., 9 ;6. Tu as entendu parler des Ă©trangers ? — Oui, des Français, des AmĂ©ricains, des Russes, des Anglais
 — TrĂšs bien. Il y a des diffĂ©rences entre tous ces gens ? — Oh ! oui. Ils parlent pas tous la mĂȘme langue. — Et puis ? — Je ne sais pas. — Que penses-tu des Français par exemple ? Ils te sont sympathiques ou non ? Essaie de me dire le plus de choses possible ? — Les Français sont pas tant sĂ©rieux, ils s’en font pas, et pis c’est sale chez eux. — Et pour les AmĂ©ricains, que penses-tu ? — Ils sont trĂšs riches et trĂšs intelligents. Ils ont trouvĂ© la bombe atomique. — Et des Russes, que penses-tu ? — Ils sont mĂ©chants, ils veulent toujours faire la guerre. — Et que penses-tu enfin des Anglais ? — Je ne sais pas
 Ils sont gentils
 — Ecoute, comment as-tu fait pour savoir tout ce que tu m’as dit ? — Je ne sais pas
 j’ai entendu dire
 on dit comme ça.

Claudine B., 9 ;11. Tu connais d’autres pays que la Suisse ? — Oui, l’Italie, la France, l’Angleterre. L’Italie, je la connais bien, j’y ai Ă©tĂ© avec mon papa et ma maman pendant les vacances. —   OĂč as-tu Ă©tĂ©, dans quelle ville ? — A Florence (dessin correct). — Un enfant qui habite Ă  Florence, il a quelle nationalité ? — Il est italien. — Il est aussi Florentin ? — Oh ! oui, Florence est en Italie
 —   Tu connais une ville qui se trouve en France ? — Oui, Paris, Lyon
 (dessin correct). — Les gens qui habitent Paris, ce sont des quoi ? — Des Français. —   Aussi des Parisiens ? — Oui ; oh ! non. on peut pas ĂȘtre de deux pays Ă  la fois. — Paris, c’est un pays ? — Non, une ville. — Alors on peut ĂȘtre Parisien et Français Ă  la fois ? — Non, je ne crois pas, on peut pas avoir deux noms
 ah ! si, Paris est en France.

Il n’est pas difficile de comprendre le mĂ©canisme de telles rĂ©actions. Si la dĂ©centration des attitudes en faveur des traditions familiales peut conduire Ă  un dĂ©but de patriotisme sain, elle peut aboutir aussi Ă  cette sorte d’esprit tribal dont les valeurs reposent sur la dĂ©valuation des autres groupes sociaux. En renonçant Ă  ses jugements subjectifs momentanĂ©s au profit des jugements de son milieu, l’enfant progresse, en un sens, en tant qu’il insĂšre son esprit dans un systĂšme de relations qui l’élargissent et l’assouplissent. Mais deux voies sont alors ouvertes : celle de la soumission (avec ses aspects positifs et nĂ©gatifs) et celle de la rĂ©ciprocitĂ©, exigeant l’autonomie du jugement des partenaires. Or rien dans les propos qu’on vient de lire n’annonce encore ni cette autonomie ni cette rĂ©ciprocité ; tout se passe comme si, en dĂ©couvrant les valeurs liĂ©es au milieu proche, le sujet commençait par se faire un devoir d’admettre les opinions de celui-ci sur tous les autres groupes nationaux.

Il est d’ailleurs bien clair que les jugements sĂ©vĂšres ne sont pas la rĂšgle et que les Ă©valuations sympathiques sont acceptĂ©es comme les autres, mais en ce dernier cas aussi se pose le problĂšme psychologique que soulĂšve toute action du groupe social, et mĂȘme toute Ă©ducation en gĂ©nĂ©ral : l’esprit de comprĂ©hension est-il formĂ© par le contenu des idĂ©es inculquĂ©es ou par le processus mĂȘme de l’échange ? Autrement dit, l’enfant qui reçoit tout faits les jugements, mĂȘme les meilleurs, apprend-il pour autant Ă  juger et acquiert-il l’instrument de coordination qui lui permettra, le cas Ă©chĂ©ant, de redresser les dĂ©viations et de dominer les tensions ?

Examinons encore les rĂ©actions typiques du troisiĂšme stade, dont les progrĂšs intellectuels et affectifs semblent nous rapprocher de l’autonomie du jugement logique et de l’évaluation, ainsi que de l’attitude de rĂ©ciprocitĂ© qui en est insĂ©parable :

Jean-Luc L., 11 ;1 (voir partie I, troisiĂšme stade). Tu connais des pays Ă©trangers ? — Oui, beaucoup, la France, l’Allemagne
 — Une ville Ă©trangĂšre ? — Paris. —   Cette ville se trouve oĂč ? — En France, c’est la capitale de la France (dessin correct). Les gens qui habitent Paris, ils ont quelle nationalité ? — Ils sont Français. —   Et quoi encore ? — Ils sont aussi Parisiens puisque Paris est en France.

Martin A., 11 ;9. (Il cite un trĂšs grand nombre de pays Ă©trangers.) Il y a une diffĂ©rence entre tous ces gens ? — Oui, tous ne parlent pas la mĂȘme langue. — Et puis, il y a d’autres diffĂ©rences. Il y en a de meilleurs, de plus intelligents, de plus sympathiques ? — Je ne sais pas. Ils sont tous un peu la mĂȘme chose, mais chacun a sa mentalitĂ©. —   Qu’est-ce que tu veux dire par mentalité ? — H y en a qui aiment la guerre, d’autres qui veulent ĂȘtre neutres. Ça dĂ©pend des pays. — Comment sais-tu cela ? — J’ai entendu dire, pis Ă  la radio on entend et Ă  l’école le maĂźtre a expliquĂ© que la Suisse est un pays neutre.

Jacques W., 13 ;9. (Il cite un trĂšs grand nombre de pays Ă©trangers.) Il y a des diffĂ©rences entre tous ces gens ? — Oui, il n’y a pas la mĂȘme race, la mĂȘme langue. Et pis ce n’est pas partout les mĂȘmes visages, les mĂȘmes caractĂšres, la mĂȘme morale et la mĂȘme religion. — Et alors ça a une influence sur les gens toutes ces diffĂ©rences ? — Oh ! oui, ils n’ont pas la mĂȘme mentalitĂ©. Chacun a d’autres souvenirs.

Jean B., 13 ;3. (Il cite un trĂšs grand nombre de pays Ă©trangers.) Il y a des diffĂ©rences entre tous ces pays ? — Entre tous ces pays il n’y a qu’une diffĂ©rence de grandeur et de situation. Ce n’est pas le pays qui fait la diffĂ©rence, mais les gens. Et pis il y a partout un peu de toutes les espĂšces de gens.

Mais ici se pose le mĂȘme problĂšme qu’au sujet du deuxiĂšme stade : les progrĂšs accomplis sont-ils dus Ă  la conformitĂ© croissante des jugements du sujet et de ceux de l’entourage, avec tendance Ă  Ă©liminer les Ă©valuations excessives au profit de la moyenne et de la modĂ©ration, ou constituent-ils les rĂ©sultats d’une sorte de libĂ©ration nouvelle Ă  l’égard du milieu proche et en faveur du point de vue Ă©largi ? Nous avons notĂ© prĂ©cĂ©demment (partie I), Ă  propos de ce mĂȘme troisiĂšme stade, la maniĂšre dont l’esprit du sujet parvient simultanĂ©ment Ă  une structuration logique des totalitĂ©s et Ă  une dĂ©couverte affective de cette totalitĂ© plus vaste qui constitue le groupe national par rapport aux communautĂ©s proches oscillant entre la famille et la citĂ©. Contrairement aux rĂ©actions du deuxiĂšme stade, qui s’engagent facilement dans l’opposition entre la patrie et l’étranger, celles-ci semblent donc se diriger vers une attitude de rĂ©ciprocitĂ©. Mais jusqu’oĂč celle-ci peut-elle ĂȘtre Ă©tendue ?

Comparé à celui de la précédente, le résultat général de cette partie est donc le suivant :

La conquĂȘte de l’idĂ©e de patrie peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme l’aboutissement d’une dĂ©centration progressive, corrĂ©lative d’une coordination s’étendant Ă  des totalitĂ©s toujours plus larges. Mais l’examen des rĂ©actions Ă  l’égard des autres pays nous montre que cette dĂ©centration oscille entre deux possibilitĂ©s : ou bien l’égocentrisme, vaincu sur un plan, rĂ©apparaĂźt sur un autre plan sous la forme d’un sociocentrisme plus ou moins naĂŻf ou raffinĂ©, ou au contraire la victoire sur l’égocentrisme signifie un progrĂšs dans la rĂ©ciprocitĂ©. Le moment est venu de chercher s’il est possible d’évaluer l’importance de ce dernier facteur.

III. La réciprocité

Pour analyser la comprĂ©hension de la rĂ©ciprocitĂ© en elle-mĂȘme, tout en demeurant sur le terrain des relations entre la patrie et les autres pays, nous avons posĂ© deux sortes de questions aux mĂȘmes enfants de quatre-cinq Ă  onze-douze ans. Du point de vue de la construction des rapports logiques, dont on a vu qu’ils Ă©taient trĂšs rĂ©vĂ©lateurs de l’élaboration de l’idĂ©e de nation, nous avons demandĂ© Ă  chaque sujet ce qu’est un Ă©tranger et si lui-mĂȘme peut devenir un Ă©tranger en certaines situations (voyage, etc.). Du point de vue des motivations et des attitudes affectives nous avons enfin posĂ© les deux questions suivantes dont la comparaison s’est rĂ©vĂ©lĂ©e fructueuse : « Si tu Ă©tais nĂ© sans nationalitĂ©, quel pays choisirais-tu, et pourquoi ? » et « Si je posais la mĂȘme question Ă  un petit Français, quel pays choisirait-il et pourquoi ? »

Or, sur ce point crucial de la rĂ©ciprocitĂ© comme sur les prĂ©cĂ©dents, le parallĂ©lisme entre l’élaboration intellectuelle et la comprĂ©hension affective s’est rĂ©vĂ©lĂ© complet. Du point de vue de la structuration logique, les rĂ©ponses du premier stade font de la notion d’étranger un absolu, sans qu’il y ait comprĂ©hension de la rĂ©ciprocitĂ©, c’est-Ă -dire de la relativitĂ© mĂȘme de ce rapport : les Ă©trangers sont les gens des autres pays tandis que les Suisses (ou les Genevois, etc.) ne peuvent, mĂȘme hors de leur pays, faire figure d’étrangers. Du point de vue des motivations affectives, les sujets du mĂȘme stade pensent que s’ils Ă©taient sans patrie ils choisiraient la leur, mais ne comprennent pas que de petits Français ou Anglais fassent respectivement de mĂȘme pour leur patrie Ă  eux. Au cours du deuxiĂšme stade, les deux sortes de questions donnent lieu Ă  des rĂ©ponses intermĂ©diaires avec un dĂ©but de rĂ©ciprocitĂ© et des rĂ©sidus manifestes d’égocentrisme, et au troisiĂšme stade la rĂ©ciprocitĂ© l’emporte pour les deux sortes de questions.

Aspect intellectuel : la notion d’étranger

Comme dans la partie I, Ă  propos du mĂȘme stade et de la notion de pays, certaines connaissances acquises sont indispensables pour que le sujet comprenne la question mĂȘme qui lui est posĂ©e. Avant que le sujet connaisse la signification exacte du mot « étranger », il est donc inutile de lui poser le problĂšme de rĂ©ciprocité ; on obtient sans cela des rĂ©actions comme celles-ci :

Georges G., 6 ;10. Qu’est-ce que c’est qu’un Ă©tranger ? — Je ne sais pas. — Tu en as dĂ©jĂ  vu ? — Oh ! oui. — Comment as-tu su qu’ils Ă©taient Ă©trangers ? — Par les habits surtout. Ils ont de vieux habits et ils vont toujours Ă  la campagne.

Corinne M., 6 ;11. Tu sais ce que c’est que des Ă©trangers ? — Je ne sais pas, mais j’ai vu. C’est des soldats.

Par contre, une fois le mot compris, la question de réciprocité peut alors se poser et, au niveau du premier stade, elle donne un résultat en moyenne négatif.

Georges B., 7 ;5. Tu as quelle nationalité ? — Je suis Suisse. — Tu es un Ă©tranger ? — Non. — Tu connais des Ă©trangers ? — Oui. — Qui par exemple ? — Ceux qui habitent loin. — Par exemple si tu voyages en France, tu peux aussi devenir un Ă©tranger dans certaines conditions ? — Non, je suis Suisse. — Un Français, il peut ĂȘtre un Ă©tranger ? — Oh ! oui, un Français c’est un Ă©tranger.— Et en France, un Français c’est un Ă©tranger ? — Mais oui.

Ivan M., 8 ;9. Tu as quelle nationalité ? — Moi, je suis Suisse. — Tu es un Ă©tranger en Suisse ? — Non, je suis Suisse. — Et si tu vas en France ? ‱— Je reste Suisse, toujours comme avant. —   Tu connais des Ă©trangers ? — Oui, des Français. —   Un Français qui vient en Suisse c’est un Ă©tranger ? — Oui, il est un Ă©tranger. —   Et un Français qui reste en France ? — C’est comme avant, il reste un Ă©tranger.

Marie B., 8 ;10. Tu as quelle nationalité ? — Je suis Genevoise. — Tu es une Ă©trangĂšre ? — Non. — Tu connais des Ă©trangers ? — Oui, les gens de Lausanne. —   Si tu vas Ă  Lausanne, tu deviens une Ă©trangĂšre ? — Non, je suis Genevoise. —   Et un Lausannois, c’est un Ă©tranger ? — Oui, il habite Lausanne. —   Et s’il vient Ă  GenĂšve, il reste Ă©tranger ou il ne l’est plus ? — Il est toujours Lausannois, c’est un Ă©tranger.

Avant de conclure que de telles rĂ©actions tĂ©moignent d’une incomprĂ©hension de la rĂ©ciprocitĂ©, deux objections possibles sont Ă  discuter. On pourrait en premier lieu soutenir qu’il y a lĂ  simple malentendu verbal : c’est le mot comme tel d’« étranger » et non pas l’idĂ©e qui donnerait, en ce cas, lieu Ă  la confusion. Autrement dit, le mot « étranger » serait revĂȘtu d’une signification erronĂ©e, telle que « étranger = non-Suisse » ou = « non-Genevois », etc., ce qui entraĂźnerait une non-rĂ©ciprocitĂ© lĂ  oĂč le sujet serait en fait capable d’une rĂ©ciprocitĂ© vĂ©ritable. Mais Ă  cette objection il est facile de rĂ©pondre par les faits eux-mĂȘmes. Les rĂ©ponses que l’on vient de lire appartiennent en effet Ă  une catĂ©gorie de rĂ©actions trĂšs gĂ©nĂ©rales avant sept-huit ans et durant plus ou moins longtemps selon les domaines. C’est ainsi que l’enfant de ce niveau affirme frĂ©quemment qu’il a un frĂšre, mais que son frĂšre n’en a pas 5 ; il montre correctement sa main gauche et sa main droite, mais ne peut faire de mĂȘme pour l’interlocuteur assis en face de lui 6 ; il a des voisins ; il montre si les noms relatifs sont transformĂ©s en absolus ; c’est faute de relativitĂ© logique ou de rĂ©ciprocitĂ© opĂ©ratoire.

Une deuxiĂšme objection peut alors ĂȘtre faite ; n’y aurait-il pas lĂ  un simple dĂ©faut de logique, affectant le sens de la relativitĂ© elle- mĂȘme, et non point de rĂ©ciprocitĂ©, en tant qu’attitude d’esprit ? A cela on peut rĂ©pondre deux choses. En premier lieu, la relativitĂ© (dans le cas particulier le caractĂšre « symĂ©trique » des relations en jeu) est le rĂ©sultat d’une activitĂ© opĂ©ratoire : convertir A = B en B = A revient Ă  effectuer une opĂ©ration de conversion et, psychologiquement parlant, c’est l’opĂ©ration qui est cause et ce sont les relations construites qui constituent l’effet. S’il y a incomprĂ©hension de la relativitĂ© d’une notion, c’est donc faute de mĂ©canisme opĂ©ratoire adĂ©quat. Or les opĂ©rations qui engendrent la relativitĂ© consistent prĂ©cisĂ©ment en un systĂšme de rĂ©ciprocitĂ©. En second lieu, la meilleure preuve qu’il s’agit d’une attitude profonde de l’esprit et non pas simplement d’une question de rĂ©sultat logique est, comme on va le voir plus loin, qu’à cette incomprĂ©hension intellectuelle de la rĂ©ciprocitĂ© correspond une motivation Ă©gocentrique dans les valeurs elles-mĂȘmes.

Au cours du deuxiÚme stade, on assiste à une série de réactions intermédiaires entre les précédentes et la réciprocité. En voici quelques exemples :

Jacques D., 8 ;3. Tu sais ce que c’est que les Ă©trangers ? — Oui, c’est ceux qui viennent du Valais. J’ai ma tante en Valais et quand elle vient Ă  GenĂšve, elle est Ă©trangĂšre.

Eli ANE K., 8 ;9. Quelle nationalitĂ© as-tu ? — Je suis Suisse. — Toi, en Suisse, tu es quoi ? — Suisse. — Tu es Ă©trangĂšre ? — Non. — Un Français, c’est un Ă©tranger ? — Oui, — Un Français en Suisse c’est un quoi ? — Un Français, mais aussi un peu un Suisse, s’il est ici. — Et un Français en France ? — C’est un Français.

Jean-Jacques R., 8 ;8. Quelle est ta nationalité ? — Je suis Suisse. — Un Suisse qui est en Suisse, il est quoi ? — C’est un Suisse. — C’est un Ă©tranger ? — Non. —   Un Suisse qui va en France, il est quoi ? — Il est un Ă©tranger et un Suisse, parce qu’il est Suisse. — Un Français c’est un quoi ? — Un Ă©tranger. —   Si un Français vient en Suisse, c’est un quoi ? — C’est un Suisse parce qu’il vient Ă  GenĂšve. — Et s’il reste en France ? C’est un Français. — C’est aussi un Ă©tranger ? — Oui. — Lorsque le Français est en Suisse, c’est aussi un Ă©tranger ? — Non, il est en Suisse.

Jules M., 8 ;9. Tu sais ce que c’est qu’un Ă©tranger ? — Oui, c’est ceux qui viennent des autres pays. Il y a un Ă©tranger dans ma classe, il vient de France. —   Un Suisse peut devenir un Ă©tranger ? — Oh ! non.

Monique B., 9 ;4. Tu as quelle nationalité ? — Je suis Vaudoise. — Un Suisse qui est en Suisse, il est quoi ? — Il est Suisse. — C’est un Ă©tranger ? — Non. — Si un Suisse va en France, il est quoi ? — Etranger et Vaudois Ă  la fois. — Pourquoi ? — Parce que les Français ne nous connaissent pas bien et ils trouvent qu’on est des Ă©trangers pour eux. — Un Français c’est un quoi ? — Un Ă©tranger. — Un Français qui vient en Suisse, c’est un quoi ? — C’est un Ă©tranger, mais il est un petit peu Suisse. —   Pourquoi ? — Mais parce qu’il est venu en Suisse. —   Un Français qui reste en France, c’est un quoi ? — Un Français et un Ă©tranger. —   Et si je demandais Ă  un enfant français, que me dirait-il pour cette derniĂšre question ? — Il est Français. —   Il me dirait qu’il est aussi Ă©tranger ? — Non, il est Français.

Ces rĂ©actions sont intĂ©ressantes Ă  comparer avec ce que nous avons vu au mĂȘme deuxiĂšme stade aux partie 1 et II. Du point de vue des jugements sur leur propre pays ou sur celui des autres, on se rappelle que ces mĂȘmes sujets tĂ©moignaient d’une attitude en quelque sorte bipolaire, pour ne pas dire Ă©quivoque ; une certaine activitĂ© logique, d’une part, marquant un progrĂšs par rapport Ă  l’égocentrisme du premier stade et s’orientant dans le sens de la dĂ©centration et de la coordination ; mais aussi un certain manque d’autonomie, d’autre part, se traduisant par une soumission aux opinions familiales et transformant ainsi l’égocentrisme initial en sociocentrisme, par opposition Ă  la dĂ©centration. Or nous retrouvons ici la mĂȘme bipolaritĂ©, mais en termes de rĂ©ciprocitĂ©, et c’est sans doute sur ce nouveau terrain qu’il faut chercher l’explication des donnĂ©es prĂ©cĂ©dentes. D’une part, en effet, l’enfant se libĂšre suffisamment de son point de vue immĂ©diat pour ne plus affirmer qu’un Suisse habitant un autre pays n’est jamais un Ă©tranger, etc., ce qui marque une orientation dans le sens de la rĂ©ciprocitĂ©. Mais cette rĂ©ciprocitĂ© s’arrĂȘte sans cesse pour ainsi dire Ă  mi-chemin, parce qu’il subsiste malgrĂ© tout un arriĂšre-fond de sociocentrisme revenant Ă  l’affirmation qu’un Suisse (ou un Genevois, etc.) n’est pas exactement comparable aux autres. C’est assurĂ©ment Ă  une sorte de fragilitĂ© de l’instrument naissant de coordination qu’il faut songer pour rendre compte de ces sortes d’oscillations.

Au cours du troisiĂšme stade, par contre, la questions semble ĂȘtre entiĂšrement dominĂ©e :

Murielle F., 10 ;6. Tu sais ce que c’est qu’un Ă©tranger ? — C’est quelqu’un qui est dans un autre pays que son pays. —   Toi, tu peux devenir Ă©tranger ? — Pas pour les Suisses, mais pour les autres si je ne reste pas dans mon pays.

Robert N., 11 ;0. Tu sais ce que c’est qu’un Ă©tranger ? Oui, ce sont tous les gens qui ne sont pas du mĂȘme pays que nous. —   Et toi tu peux devenir un Ă©tranger ? — Oui, pour tous les autres qui ne sont pas Suisses, moi je suis nĂ© d’un autre pays qu’eux, alors je suis Ă©tranger.

Marion B., 12 ;4. Tu as quelle nationalité ? — Je suis Suissesse. — Un Suisse qui vit en Suisse, il est quoi ? — Suisse. —   11 est Ă©tranger ? — Non, pas pour les Suisses. — S’il va en France, il est quoi ? — Il est toujours Suisse, mais il est devenu Ă©tranger pour les Français. — Et un Français en France, il est quoi ? — Un Français. — Et s’il vient en Suisse, il est quoi ? — Il est Français, mais pour nous il est Ă©tranger.

Pierre J., 12 ;6. Tu as quelle nationalité ? — Je suis Suisse. — Un Suisse qui vit en Suisse, il a quelle nationalité ? — Il est Suisse. — Il est Ă©tranger ? — Non : peut-ĂȘtre pour les Ă©trangers, il est Ă©tranger. —   Qu’est-ce que tu veux dire ? — Pour les Français, les Allemands, par exemple, le Suisse est Ă©tranger. — TrĂšs bien. Si un Suisse va en France, il est quoi ? — Pour les Français, il est Ă©tranger, mais pour nous il ne l’est pas, il est toujours Suisse. — Un Français qui habite en France il est quoi ? — Il est Français et pas Ă©tranger pour les autres Français. Pour nous il est Ă©tranger. —   Si un Français vient en Suisse, il est quoi ? — H est Ă©tranger. — Pourquoi ? ‱— Parce qu’il n’est pas Suisse ; alors, pour nous, tous ceux qui ne sont pas Suisses sont des Ă©trangers.

Du point de vue de la structuration intellectuelle, on n’aperçoit donc plus, Ă  ce niveau, d’obstacle Ă  la rĂ©ciprocitĂ©. En sera-t-il de mĂȘme du point de vue affectif ?

La motivation affective

Sans qu’il y ait eu apparence de rapport direct entre la question de savoir quel pays on choisirait en cas de perte de sa nationalitĂ© et celle de savoir si l’on est toujours soi-mĂȘme l’étranger de quel- qu un du fait qu’il existe des Ă©trangers pour soi, il s’est rĂ©vĂ©lĂ© une convergence frappante entre les rĂ©actions correspondantes des trois stades envisagĂ©s.

Au cours du premier stade, non seulement le choix de l’enfant porte sur son propre pays, mais encore il s’imagine qu’un ressortissant d’un autre pays choisirait Ă©galement la Suisse, comme si chacun ne pouvait que reconnaĂźtre cette prééminence objective ! Voici quelques exemples choisis vers la fin du premier stade (la question n’a pas de sens auparavant, puisque les sujets ignorent d’abord tout de leur propre nationalitĂ©) :

Christian K., 6 ;5. Si tu Ă©tais nĂ© sans appartenir Ă  aucun pays, tu choisirais lequel ? — Je voudrais devenir Suisse. (L’enfant est Suisse.) — Pourquoi ? — Parce que ! —   Si tu pouvais choisir entre la France et la Suisse tu choisirais la Suisse ? — Oui. —   Pourquoi ? — Parce que les Français sont mĂ©chants. Les Suisses sont plus gentils. — Pourquoi ? — Parce que les Suisses n’ont pas fait la guerre. — Si je posais Ă  un Français la mĂȘme question que je t’ai posĂ©e tout Ă  l’heure, si je lui disais : « Ecoute, imagine-toi que tu es nĂ© sans nationalitĂ© et que maintenant tu puisses choisir comme tu veux », que penses-tu que cet enfant choisirait ? — Il veut ĂȘtre Suisse. — Pour quoi ? — Parce qu’il veut ĂȘtre Suisse. — Et si je lui demandais qui est plus gentil, les Suisses ou les Français ou si c’est tous les deux la mĂȘme chose, que dirait-il ? — Il dirait, les Suisses sont plus gentils que les Français. —   Pourquoi dirait-il comme cela ? — Parce que
 ils savent, les Suisses sont plus gentils.

Charles K., 6 ;11. Si tu Ă©tais nĂ© sans nationalitĂ© et qu’on te laisse choisir la nationalitĂ© que tu veux, laquelle choisirais-tu ? — Je deviendrais Suisse. — Pourquoi ? — Parce qu’il y a plus Ă  manger. — Que penses-tu, est-ce que les Français sont plus gentils, la mĂȘme chose ou moins gentils que les Suisses ? — Les Suisses sont plus gentils. — Pourquoi ? — Je ne sais pas. — Si je demandais Ă  un enfant allemand, par exemple : « Ecoute, tu es nĂ© sans nationalitĂ©, tu peux choisir la nationalitĂ© que tu veux », laquelle crois-tu qu’il choisirait ? — Il dira : « Je veux ĂȘtre Suisse. » — Pourquoi ? — Parce qu’en Suisse c’est mieux. — Et si je lui demande qui est plus gentil ? — Il dira les Suisses. — Pourquoi ? — Parce qu’ils n’ont pas fait la guerre.

Brian S., 6 ;2 (Anglais). Si tu Ă©tais nĂ© sans nationalitĂ© et que maintenant tu puisses choisir comme tu veux, quel pays choisirais-tu ? — Anglais, parce qu’il y a beaucoup de gens que je connais. — Que penses-tu, les Anglais sont plus gentils, moins gentils, la mĂȘme chose que les Suisses ? — Les Anglais sont plus gentils. —   Pourquoi ? — Les Suisses se bagarrent tout le temps. — Si l’on demandait Ă  un enfant suisse de choisir librement une nationalitĂ© que choisirait-il Que penses-tu ? — Il choisirait Anglais. — Pourquoi ? — Parce que je suis nĂ© lĂ . — Il ne pourrait pas choisir un autre pays ? — Oui, peut- ĂȘtre la France. —   Pourquoi la France ? — C’est un beau pays. J’ai passĂ© les vacances lĂ -bas au bord de la mer. —   Et pour le Suisse, qui est plus gentil ? le Suisse ou l’Anglais ? — L’Anglais. — Pourquoi ? — Parce que. —   Pourquoi ? — Parce que c’est comme ça.

On constate avec surprise que, sitĂŽt la question comprise, l’enfant tĂ©moigne ici d’un chauvinisme qui paraissait absent chez les sujets de la partie I (premier stade). Mais, outre le fait que vers la fin du premier stade le sujet commence Ă  s’inspirer de propos entendus (comme il le fera de plus en plus au cours du deuxiĂšme stade), il faut tenir compte d’un facteur liĂ© Ă  l’interrogation elle-mĂȘme ; celle-ci dĂ©bute, en effet, par une question sur la nationalitĂ© de l’enfant interrogĂ©, ce qui crĂ©e une suggestion voulue, tandis que dans la partie I on n’attirait pas, dĂšs le dĂ©part, son attention sur ce point.

Au cours du deuxiĂšme stade, la rĂ©ciprocitĂ© apparaĂźt sous la forme d’un choix symĂ©trique prĂȘtĂ© par le sujet aux enfants d’autres nationalitĂ©s :

Marina T., 7 ;9 (Italienne). Si tu Ă©tait nĂ©e sans nationalitĂ© et qu’on te laisse choisir maintenant librement, quelle nationalitĂ© choisirais-tu ? — Italienne. — Pourquoi ? — Mais, c’est ma patrie. Je l’aime plus que l’Argentine oĂč mon pĂšre travaille, parce que l’Argen- ine ce n’est pas ma patrie. — Les Italiens sont la mĂȘme chose, plus, moins intelligents que les Argentins ? Que penses-tu ? — Les Italiens sont plus intelligents. —   Pourquoi ? — Je vois les gens chez qui j’habite, ce sont des Italiens. — Si je demandais Ă  un enfant argentin de choisir librement une nationalitĂ©, que crois-tu qu’il choisirait ? — Il voudrait rester Argentin. —   Pourquoi ? — Parce que c’est sa patrie. — Et si je lui demandais qui est plus intelligent, les Argentins ou les Italiens, que crois-tu qu’il rĂ©pondrait ? — Il dirait les Argentins. — Pourquoi ? — Parce qu’il n’y a pas eu la guerre. — Bien. Et au fond qui a raison dans son choix et dans ce qu’il dit, l’enfant argentin, toi ou tous les deux ? — C’est moi qui ai raison. — Pourquoi ? — Parce que j’ai choisi l’Italie.

Jeannot P., 8 ;0 (Gallois. Enfant avancĂ©). Si tu Ă©tais sans nationalitĂ© et qu’on te laisse choisir librement la nationalitĂ© que tu dĂ©sires, que choisirais-tu ? — Je choisirais Gallois. — Pourquoi ? — Je ne sais pas. — Qui est plus gentil, un Italien ou un Gallois, ou est-ce la mĂȘme chose ? Qu’en penses-tu ? — C’est les Gallois les plus gentils. — Pourquoi ? — Parce que je sais. — Et qui est plus ou moins intelligent ? — Les Gallois sont plus intelligents. — Pourquoi ? — Parce que mon papa est Gallois. —   Si je demandais Ă  un Italien de choisir librement une nationalitĂ© Ă  son grĂ©, que crois-tu qu’il choisirait ? — L’Italie. — Pourquoi ? — Parce que je connais Ă  l’école un enfant qui est Italien et il veut rester Italien. —   Et si on demandait Ă  ce garçon qui est plus gentil, un Gallois ou un Italien, que dirait-il ? — Je ne sais pas qu’est-ce qu’il pense. Mais il dirait peut-ĂȘtre Italien. — Pourquoi ? — Je ne sais pas. — Et si je lui demandais qui est plus intelligent ? — Il dirait Italien. —   Pourquoi ? — Parce qu’il a aussi un papa. — Et toi au fond qu’est-ce que tu penses ? Qui a raison, toi ou l’Italien ? Vous n’avez pas rĂ©pondu la mĂȘme chose, alors qui crois- tu qui a mieux rĂ©pondu ? — Moi, —   Pourquoi toi ? — Parce que les Gallois sont plus intelligents.

Maurice D., 8 ;3 (Suisse). Si tu Ă©tais sans nationalitĂ© et qu’on te laisse choisir librement la nationalitĂ© que tu dĂ©sires, laquelle choi- sirais-tu ? — La nationalitĂ© suisse. —   Pourquoi ? — Parce que je suis nĂ© en Suisse. — Ecoute, entre les Français et les Suisses, crois-tu qu’ils sont la mĂȘme chose gentils, plus gentils ou moins gentils les uns que les autres ? — Les Suisses sont plus gentils. — Pourquoi ? — Les Français sont toujours mĂ©chants. —   Qui est plus intelligents, les Suisses ou les Français ? ou crois-tu que c’est la mĂȘme chose ? — Les Suisses sont plus intelligents. — Pourquoi ? — Parce qu’ils apprennent vite le français. — Si je demandais Ă  un enfant français de choisir librement sa nationalitĂ©, que crois-tu qu’il choisirait comme pays ? — Il choisirait la France. — Pourquoi ? — Parce qu’il est en France. —   Et lui, que dira-t-il au sujet de la gentillesse ? il trouvera les Suises et les Français la mĂȘme chose gentils ou l’un plus gentil que l’autre ? — Il dira que les Français sont plus gentils. —   Pourquoi * — Parce qu’il est nĂ© en France. — Et qui trouvera-t-il plus intelligent ? — Les Français. —   Pourquoi ? — H dit que les Français veulent apprendre plus vite que les Suisses. — Au font, vous ne rĂ©pondez pas la mĂȘme chose, toi et le Français. Alors qui crois-tu qui a mieux rĂ©pondu ? — Moi. — Pourquoi ? — Parce que la Suisse c’est toujours mieux.

On voit que, tout en provoquant chez le sujet un choix portant sur son propre pays (comme au premier stade), on obtient ensuite facilement de lui un renversement de perspective en faveur des enfants qui lui sont Ă©trangers. II y a donc parallĂ©lisme relatif avec ce que nous avons vu de la structuration intellectuelle propre Ă  ce deuxiĂšme stade. Mais (et ceci renforce encore le parallĂ©lisme) il suffit en fin de conversation d’ajouter : « Mais au fond, qui a raison ? » pour Ă©branler cette rĂ©ciprocitĂ© naissante et ramener le sujet interrogĂ© Ă  une attitude voisine du premier stade.

Le troisiÚme stade, enfin, marque une compréhension réelle de la réciprocité des points de vue, avec résistance à la suggestion finale.

Arlette R., 12 ;6 (Suissesse). Si tu Ă©tais sans nationalitĂ© et qu’on te laisse choisir librement la nationalitĂ© que tu dĂ©sires, laquelle chosi- rais-tu ? — La nationalitĂ© suisse. — Pourquoi ? — Parce que je suis nĂ©e en Suisse et que je suis d’ici. —   Bien. Qui crois-tu qui est plus gentil, les Français ou les Suisses, ou crois-tu que c’est la mĂȘme chose ? — Oh ! en gros c’est la mĂȘme chose. Il y a de trĂšs gentils Suisses et de trĂšs gentils Français, ça dĂ©pend pas du pays. — Qui est plus intelligent, un Suisse ou un Français ? — Tous ont des qualitĂ©s. Les Suisses chantent pas mal, les Français ont des grands compositeurs. — Si je demandais Ă  un Français de choisir librement une nationalitĂ© qu’il dĂ©sire, que crois-tu qu’il choisirait ? — La française. —   Pourquoi ? — Parce qu’il est nĂ© en France et c’est son pays. — Et pour une Française qui paraĂźtrait plus gentil, un Français ou un Suisse ? — Je ne sais pas. Peut-ĂȘtre les Français pour elle, mais ce n’est pas sĂ»r. — Qui aurait raison entre vous deux ? — Cela on peut pas le savoir. Tout le monde a raison de son point de vue. Chacun a ses opinions.

Janine C., 13 ;4. Choix pour la nationalité : Je choisirais la Suisse. — Pourquoi ? — Parce que c’est ma patrie et que je l’aime. — Qui est plus gentil Ă  ton avis, les Suisses ou les Français ? — C’est la mĂȘme chose. Cela ne dĂ©pend pas du pays, mais des gens. — Et qui est plus intelligent, les Suisses ou les Français ? — C’est aussi la mĂȘme chose. En France c’est plus grand, alors il y a plus de gens pour rĂ©flĂ©chir, mais en Suisse on a aussi des savants et des professeurs. — Que choisirait un Français ? — // choisira la France. —   Pourquoi ? — C’est sa patrie et il lui est attachĂ©. —   Pour lui, qui est plus intelligent, les Suisses ou les Français ? — C’est difficile de deviner. Peut-ĂȘtre il dira que c’est la mĂȘme chose ou peut-ĂȘtre il dira que c’est les Français parce qu’il pensera qu’il y a plus de gens en France pour rĂ©flĂ©chir. — Au font, qui a raison ? qui crois-tu qui a le mieux rĂ©pondu ? — On peut pas dire, ça dĂ©pend de la mentalitĂ© de chacun. Il y a partout toutes sortes de gens, des plus intelligents et des moins intelligents, des plus gentils et des moins gentils.

On voit combien, malgrĂ© la superficialitĂ© forcĂ©e des questions dont nous avons dĂ» nous contenter, les grandes lignes de ce dĂ©veloppement restent nettes. On peut ainsi ramener nos conclusions Ă  deux principales. L’une est que la dĂ©couverte de sa propre patrie comme la comprĂ©hension de celle d’autrui s’effectuent chez l’enfant selon un processus caractĂ©risĂ© par le passage de l’égocentrisme Ă  l’établissement de relations de rĂ©ciprocitĂ©. Mais l’autre est que cette Ă©laboration graduelle est sans cesse exposĂ©e Ă  des dĂ©viations dont le schĂ©ma commun est la rĂ©apparition de l’égocentrisme sous des formes Ă©largies, ou sociocentriques, Ă  chaque nouveau palier de cette Ă©volution ou en fonction de chaque nouveau conflit. En consĂ©quence, le problĂšme central n’est pas Ă  rechercher dans ce qu’il faut ou ne faut pas inculquer Ă  l’enfant ; il est Ă  situer dans le mode de formation de cet instrument indispensable d’objectivitĂ© et de comprĂ©hension affective qu’est la rĂ©ciprocitĂ© pensĂ©e et vĂ©cue.